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Les notes ont été renumérotées et placées directement - après le paragraphe auquel elles se rapportent. - - Quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. - La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Enfin, quelques erreurs de ponctuation ont été tacitement - corrigées. - - - - - LES LIAISONS DANGEREUSES - - OU - - LETTRES RECUEILLIES DANS UNE SOCIÉTÉ ET PUBLIÉES - POUR L'INSTRUCTION DE QUELQUES AUTRES - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - - 10 exemplaires sur Japon Impérial - (1 à 10) - - 25 exemplaires sur papier d'Arches - (11 à 35) - - Droits de reproduction réservés - pour tous pays, y compris la - Suède, la Norvège et le Danemark. - - - - - [Illustration: PL. 1 - _C. Monnet inv._ - _Palas sc._ - FRONTISPICE DE L'ÉDITION DE 1782] - - - - - LES MAITRES DE L'AMOUR - - L'Œuvre - de - Choderlos de Laclos - - LES LIAISONS DANGEREUSES - - OU - - _Lettres recueillies dans une Société et publiées - pour l'instruction de quelques autres_ - - (Texte intégral d'après l'édition de 1782) - - Ouvrage orné de douze illustrations hors texte - D'APRÈS LES GRAVURES DE FRAGONARD FILS, MONNET ET Mlle GÉRARD - - (_Édition de Londres, 1796_) - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX - 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 - - MCMXIII - - - - -INTRODUCTION - - -La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos tient en -quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l'armée à dix-huit -ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du -duc d'Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le -retrouvons successivement secrétaire général de l'Administration des -hypothèques, général de brigade commandant l'artillerie de l'armée du -Rhin, enfin inspecteur général de l'artillerie de l'armée de Naples. Il -mourut à Tarente le 5 novembre 1803. - -La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée; elle le -fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l'édition luxueuse -publiée en 1908. - -La question de l'identification des personnages de son célèbre roman -est réglée aussi, ainsi que l'a établi M. Van Bever, par les souvenirs -d'Alexandre de Tilly et de Stendhal (_Vie de Henry Brulard_). - -_Les Liaisons dangereuses_ ont été composées à Grenoble, alors que -l'auteur y était officier d'artillerie, et certains personnages de -la ville ont pu servir de modèles à l'auteur, mais des personnages -ignorés, oubliés, sans relief d'aucune sorte, tandis que les héros et -héroïnes de Laclos pourraient être accusés d'un relief trop puissant. - -Allut, dissertant sur _Aloysia Sigea_ de Chorier, «le livre infâme -dont l'auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur -aussi, et l'éditeur un de messieurs les gens du roi», déclare d'abord -que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui -inspirent quelque défiance. Il ajoute qu'un siècle plus tard, on voit -l'auteur d'un autre livre impudique choisir ses types de débauche et -de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient -applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance -coupable, à l'œuvre de corruption froidement méditée par Chorier. - - «J'ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que - Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui, - dans un régiment d'artillerie alors en garnison à Grenoble, un - exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de - sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu'il avait - mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes - de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies - étaient connues; l'auteur n'avait eu qu'à les raconter sous des - noms d'emprunt[1].» - - [1] P. Allut. _Aloysia Sigea et Nicolas Chorier_, Lyon, 1862, p. 61. - -Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables -appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément -évoquer, par quelques citations, l'atmosphère de l'époque où les -Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de -l'anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son -inconscient dévergondage. - -Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l'interprète de l'émotion publique: - - «_15 avril 1782._--Depuis plusieurs années, il n'a pas encore - paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des - _Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, - et publiées pour l'instruction de quelques autres_, par M. C*** - de L***, avec cette épigraphe: _J'ai vu les mœurs de mon temps, - et j'ai publié ces Lettres_. M. C*** de L*** est M. Choderlos de - Laclos, officier d'artillerie; il n'était connu jusqu'ici que par - quelques pièces fugitives insérées dans l'_Almanach des Muses_, - et plus particulièrement par une certaine _Épître à Margot_ qui - manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d'une - allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la - faveur, alors au comble, voulait être respectée. - - «On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu'il était _le Rousseau - du ruisseau_. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le - Rétif de la bonne compagnie. Il n'y a point d'ouvrage, en effet, - sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs, - où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle - la bonne compagnie et de ce qu'on ne peut guère se dispenser - d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et - d'esprit: on ne s'étonnera donc point que peu de nouveautés aient - été reçues avec autant d'empressement; il faut s'étonner encore - moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en - dire; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n'a - pas été exempt de chagrin: comment un homme qui les connaît si - bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un - monstre? Mais, en le détestant, on le craint, on l'admire, on le - fête; l'homme du jour et son historien, le modèle et le peintre - sont traités à peu près de la même manière. - - «En disant que le comte de Valmont, l'un des principaux - personnages du nouveau roman, parvient, à force d'intrigue et - de séduction, à triompher de la vertu d'une nouvelle Clarisse, - abuse en même temps de l'innocence d'une jeune personne, les - sacrifie l'une et l'autre à l'amusement d'une courtisane et - finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait - bien faire soupçonner que c'est là, selon toute apparence, le - héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu'il est dans - son genre, ce caractère n'est encore que très subordonné à celui - de la marquise de Merteuil, qui l'inspire, qui le guide, qui le - surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources - celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus - vertueuse et la plus respectable. Valmont n'est, pour ainsi - dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et - de sa vengeance; c'est un vrai Lovelace en femme; et comme les - femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu'elles - prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à - la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival. - - «On croit bien qu'après avoir présenté à ses lecteurs des - personnages si vicieux, si coupables, l'auteur n'a pas osé se - dispenser d'en faire justice; aussi l'a-t-il fait. M. de Valmont - et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement, - à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables - de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l'ami qu'il a - trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée; pour - que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la - petite vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un - œil, et, pour exprimer combien cet accident l'a rendue hideuse, - on fait dire au marquis de *** que _la maladie l'a retournée et - qu'à présent son âme est sur sa figure_, etc. - - «Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement - amenées, n'occupent guère que quatre ou cinq pages; en - conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour - détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où - l'art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout - le charme que peuvent lui prêter les grâces de l'esprit et de - l'imagination, l'ivresse du plaisir et le jeu très entraînant - d'une intrigue aussi facile qu'ingénieuse? Quelque mauvaise - opinion qu'on puisse avoir de la société en général et de celle - de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de - liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la - lecture des _Liaisons dangereuses_ de M. de La Clos. Ce n'est - pas qu'on prétende l'accuser ici, comme l'ont fait quelques - personnes, d'avoir imaginé à plaisir des caractères tellement - monstrueux qu'ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus - d'une société qui a pu lui en fournir l'idée; mais, en peintre - habile, il a cédé à l'attrait d'embellir ses modèles pour les - rendre plus piquants, et c'est par là même que la peinture qu'il - en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu'à - les corriger. - - «Un des reproches qu'on a fait le plus généralement à M. de La - Clos, c'est de n'avoir pas donné aux méchancetés qu'il fait faire - à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le - projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est, - en effet, assez frivole; c'est pour punir le comte de Gercourt - de l'avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de - Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute - l'adresse de son ami à perdre la jeune personne qu'il doit - épouser. «Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu'il n'est qu'un - sot; il le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui - m'embarrasse, mais le plaisant serait qu'il débutât par là...» - Et c'est là l'objet important de tant d'intrigues, de tant de - perfidies. - - «On peut douter si Valmont est amoureux de l'aimable présidente - de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l'artifice - imaginable, il semble qu'il n'ait d'autre but que celui d'assurer - au vice l'espèce d'avantage qu'il peut usurper quelques moments - sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire - le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace? - Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il - ne cherche _que le charme des longs combats et les détails d'une - pénible défaite_. - - «Ce n'est pas sans quelque regret qu'on se permet d'en convenir; - mais l'expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger - par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice - ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément - le caractère du méchant comme celui de l'homme vertueux, c'est - de l'être sans aucun objet d'utilité personnelle et pour le seul - plaisir de l'être. La société donne aux hommes tant de besoins, - tant d'espèces d'amour-propre à contenter, elle leur laisse tant - d'inquiétude, tant d'activité dont on ne sait le plus souvent que - faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui - ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de - quoi occuper le vide de leur cœur, l'inutilité de leur existence, - pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont - l'honneur d'avoir été de ce nombre? - - «Pour avoir une juste idée de tout le talent qu'on ne peut - s'empêcher de reconnaître dans l'ouvrage de M. de La Clos, - il faut le lire d'un bout à l'autre; il n'y en a pas moins - dans l'ensemble que dans les détails. Les caractères y sont - parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est - un peu bête, mais elle n'en est que plus vraie, et ce personnage - contraste aussi heureusement avec l'esprit de Mme de Merteuil - que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de - Tourvel. L'extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite - de sa fille est peut-être ce qu'il y a de moins vraisemblable - dans tout l'ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu'elle - peut l'être et par l'adresse de Mme de Merteuil et par cette - confiance qu'une femme dont la vie fut toujours irréprochable - prend si naturellement dans tout ce qui l'entoure. On peut croire - sans peine que la fille d'une Mme de Merteuil serait, à coup sûr, - mieux gardée que ne l'est la petite de Volanges; l'expérience du - vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la - vertu. - - «Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, - on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse - aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après - avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes - beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette - triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L'aventure - de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus - piquante. Son ami Valmont l'exhorte à s'en défier: «S'il peut - gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et - tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l'air - d'y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil - lui répond: «Quant à Prévan, je veux l'avoir, et je l'aurai; il - veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre - roman...» Et ce roman n'en est pas un; car Mme de Merteuil tient - parole. - - «Il n'y a pas moins de variété dans le style de ces lettres - qu'il n'y en a dans les différents caractères des personnages - que l'auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à - son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous - de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles - n'ont d'autre rapport ensemble que celui d'être également vraies, - également originales[2].» - - [2] _Correspondance littéraire, philosophique et critique_, - par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice - Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv. - - -Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont: - - «_19 avril 1782._--Le livre à la mode aujourd'hui, c'est-à-dire - celui qui fait la matière des conversations, est un roman - intitulé _Les Liaisons dangereuses_, en quatre petits volumes. - Il est attribué à M. de Laclos; officier d'artillerie, auteur de - quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse - _Épître à Margot_, qui parut en 1773, qu'on attribua à M. Dorat, - et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui - obligeait le poète de garder l'anonymat. - - «Dans son dernier ouvrage, très noir, qu'on dit un tissu - d'horreurs et d'infamies, on lui reproche d'avoir fait aussi ses - héros trop ressemblants; on assure, d'ailleurs, qu'il est plein - d'intérêt et bien écrit.» - - -Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons -devoir citer cette fameuse _Épître à Margot_, tant de fois reprochée à -M. de Laclos: - - ÉPITRE A MARGOT - - Pourquoi craindrais-je de le dire? - C'est Margot qui fixe mon goût: - Oui, Margot: cela vous fait rire... - Que fait le nom? la chose est tout. - Je sais que son humble naissance - N'offre point à l'orgueil flatté, - La chimérique jouissance - Dont s'enivre la vanité; - Que née au sein de l'indigence, - Jamais un éclat fastueux, - Sous le voile de l'opulence, - N'a pu dérober ses aïeux; - Que sans esprit, sans connaissance, - A ces discours fastidieux - Succède un stupide silence: - Mais Margot a de si beaux yeux, - Qu'un seul de ses regards vaut mieux - Que fortune, esprit et naissance. - Quoi! dans ce monde singulier, - Triste jouet d'une chimère, - Pour apprendre qui doit me plaire, - Irai-je consulter d'Hozier? - Non, l'aimable enfant de Cythère - Craint peu de se mésallier. - Souvent par l'amoureux mystère, - Ce dieu, dans ses goûts roturiers, - Donne le pas à la bergère, - En dépit des seize quartiers. - Et qui sait ce qu'à ma maîtresse - Garde l'avenir incertain? - Margot encor dans sa jeunesse - N'est qu'à sa première faiblesse, - Laissez-la devenir _catin_; - Bientôt, peut-être, le destin - La fera marquise ou comtesse. - Joli minois, cœur libertin, - Font bien des titres de noblesse. - Margot est pauvre, j'en conviens; - Qu'a-t-elle besoin de richesse? - Doux appas, et vive tendresse, - Ne sont-ce pas d'assez grands biens? - Ne sait-on pas que toute belle - Porte son trésor avec elle? - Doux trésor, objet des désirs - De l'étourdi, comme du sage, - Où la nature, d'âge en âge, - A su conserver nos plaisirs. - Des autres biens qu'a-t-elle à faire? - Source de peine et d'embarras, - Qui veut en jouir les altère, - Qui les garde n'en jouit pas. - - De son temps faire un bon usage, - Voilà la richesse du sage, - Et celle dont Margot fait cas. - Margot, en ménagère habile, - Mêlant l'agréable à l'utile, - Peut aisément suffire à tout. - Le travail est fort de son goût; - Toute la journée elle file, - Et toute la nuit elle... coud. - Ainsi, malgré l'erreur commune, - Margot me prouve, chaque jour, - Que, sans naissance et sa fortune, - On peut être heureux en amour. - - Reste l'esprit: j'entends d'avance - Nos beaux diseurs, docteurs subtils - Se récrier. Quoi, diront-ils, - Point d'esprit! Quelle jouissance! - Que deviendront les doux propos, - Les bons contes, les jeux de mots, - Dont un amant, avec adresse, - Se sert auprès de sa maîtresse, - Pour charmer l'ennui du repos! - Si l'on est réduit à se taire, - Quand tout est fait, que peut-on faire? - Ah! les beaux esprits ne sont pas - Grands docteurs dans cette science. - Mais voyez le bel embarras, - Quand tout est fait on recommence, - Et même sans recommencer, - Il est un plaisir plus facile, - Et que l'on goûte sans penser. - C'est le sommeil, repos utile - Et pour les sens et pour le cœur, - Et préférable à la langueur. - De cette tendresse importune - Qui, n'abondant qu'en beaux discours, - Jure cent fois d'aimer toujours, - Et ne le pense jamais une. - - O toi, dont je porte les fers, - Doux objet d'un tendre délire, - Le temps que j'emploie à t'écrire - Est sans doute un temps que je perds. - Jamais tu ne liras ces vers, - Margot, car tu ne sais pas lire. - Mais pardonne un ancien travers: - De penser la triste habitude - M'obsède encore, malgré moi, - Et je fais mon unique étude - Au moins de ne penser qu'à toi. - A mes côtés viens prendre place, - Le plaisir attend ton retour. - Viens; et je troque, dans ce jour, - Les lauriers ingrats du Parnasse - Contre les myrtes de l'amour[3]. - - [3] L'_Épître à Margot_ fut publiée intégralement dans _Les - Fastes de Louis XV_. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. - Seconde partie, pp. 732 et suiv. - - -Reprenons les notes des _Mémoires secrets_: - - «_14 mai 1782._--Le roman des _Liaisons dangereuses_ a produit - tant de tentations, par les allusions qu'on a prétendu y - saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait - l'application des portraits qui s'y trouvent à des personnes - connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse - tant de héros et d'héroïnes de société, que la police en a arrêté - le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, - de le mettre désormais sur leur catalogue. - - «L'auteur est fils d'un M. Choderlos, premier commis d'un - intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de - la publicité de son ouvrage. Parce qu'il a peint des monstres, on - veut qu'il en soit un, _fænum habet in cornu, longe fuge_. Il est - allé à son régiment travailler à une justification.» - - «_28 mai 1782._--_Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies - dans une société et publiées pour l'instruction de quelques - autres_, par M. C... de L... - - «Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit - aujourd'hui et qu'on prétend devoir marquer dans ce siècle; il - est en quatre parties formant quatre petits volumes. - - «Il est précédé d'un _Avertissement de l'éditeur_, persiflage, où - prévenant les allusions qu'on pourrait trouver dans cet ouvrage, - il donne à entendre que ce n'est qu'un roman, un roman gauche - même, en ce qu'on y a peint des mœurs corrompues et dépravées, - qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes - sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées. - - «Suit une _Préface du rédacteur_, qui rend compte de la manière - dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce - en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles - nécessaires, soit à l'intelligence des évènements, soit au - développement des caractères. Quant au style, on a désiré que, - malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu'il - était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en - fait un des principaux mérites.» - - «_13 juin 1782._--_Les Liaisons dangereuses_ remplissent - parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale - élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile, - puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de - l'histoire, finit par être puni cruellement. - - «Il y a certainement beaucoup d'art dans l'ouvrage, à ne - l'examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros - n'est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace - de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos - mœurs actuelles; c'est un vrai _roué_ du jour; d'ailleurs il - est secondé par une femme non moins unique dans son genre - et dont l'auteur n'a point de modèle; c'est une création de - son imagination. Tous les autres personnages sont également - variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en - lettres, c'est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs - de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et - d'éducation, chacun a son style particulier très distinct. - - «Ce livre doit faire infiniment d'honneur au romancier, qui - marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]». - - [4] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République - des lettres en France depuis 1772 jusqu'à nos jours, ou Journal - d'un observateur._ A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv., - tome XX. - - -Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la -Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres -ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte -du roman épistolaire. C'est une partie de la correspondance que Laclos -échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il -eut l'occasion de collaborer au théâtre. - -Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés -révoltés menèrent une campagne violente contre l'ouvrage et l'auteur. - - «Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Choderlos écrive - bien, l'esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis - le féliciter d'employer ses talents, sa facilité, les grâces - de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des - mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain - distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se - faisant imprimer, celui de plaire, et celui d'être utile; en - remplir un, ce n'est pas assez pour un homme honnête. On n'a pas - besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent - exister, et j'invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des - agréments qu'il a prêtés à Mme de Merteuil.» - - -La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une -seconde lettre de Mme Riccoboni: - - «Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des - compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, - à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un - ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges. - Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité - d'un auteur. Je le suis de si peu de choses qu'en lisant un livre - nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le - comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées - propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme, - monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma - nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de - Merteuil. Si comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe, - je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et - je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se - rencontrer avec de pareils monstres. - - «Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable - présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s'empresse - à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur - d'occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de - ce plaisir, personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai - l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous - sont dûs, - - «Votre très humble et très obéissante servante. - - «RICCOBONI. - «_14 avril 1782._» - - - «Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner - votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous - aura dit que j'étais farouche? Je le suis en effet, mais l'antre - où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je - reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de - mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous - m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un - militaire mettre au rang de ses _privations_ la négligence d'une - femme dont il a pu entendre parler à sa grand'mère! Cela ne vous - fait-il pas rire, monsieur? - - «Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre - par vos raisonnements, qu'un livre, où brille votre esprit, - est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre - imagination. N'est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes - les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et - c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui, sans - doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables, - mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez - à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la - fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû - rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre - exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, - Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, - vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met - absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et - vain, s'en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de - sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne saurait faire. - - «Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier - vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de - présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa - première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes - de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les - regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses - que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation - irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page: «Cela n'est - point, cela ne saurait être!» L'exagération ôte au précepte la - force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, - en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion - salutaire: il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les - vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur; - on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent - à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. - Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société - qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas besoin de prévenir - contre les crimes, tout le monde en conçoit de l'horreur, mais - des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera - toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité, - monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à - présenter des caractères que l'on désire d'imiter? Vous prétendez - aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris - et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien - vous regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle - devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties - lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son - amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même; - mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits - soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont - l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de - système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de - la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous - pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que - je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur - d'être, monsieur, - - «Votre très humble et très obéissante servante, - «RICCOBONI. - «_Vendredi 19 avril 1782._» - - - «Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon - adresse, c'est en effet une petite contradiction, mais désirer - de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de - me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir, - j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui de mes - craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion, - j'espérais l'obtenir de votre politesse, et il est si difficile - de s'arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement - mériter qu'au moins par la suite, votre politesse ne soit plus - le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que - cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens - pour qu'il ne le fût pas, je n'en négligerais aucun. C'est - toujours même conduite, comme vous voyez; et que ce soit votre - faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne me pas corriger; je ne - peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une _privation_ - dans votre silence! et cependant je me rappelle fort bien - d'avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma - grand'mère; j'en parle même encore tous les jours avec mon père, - qui n'est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus - moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur - tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme - une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerais bien - peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des - torts pour le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est - pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue - justification est si près d'être une justification ennuyeuse, - qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre - suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets. - - «Je conviens avec vous, madame, que _toutes les campagnes - n'offrent point l'aspect d'un joli paysage_, et que _c'est au - peintre à choisir les vues qu'il dessine_; mais si quelques-unes - vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous - entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, - les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible - habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre - du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne - peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je - m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant - celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre. - - «Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre - carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour - peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme - en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et - même leurs faiblesses! toutes les vertus embellies, jusqu'aux - défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnements, - l'esprit sans prétention! l'abandon de la tendresse et la réserve - de la modestie; la solidité de l'âge mûr et l'enjouement folâtre - de l'enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser - là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer - Julie; il essaya de la peindre, il porta l'enthousiasme jusqu'au - délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet. - - «Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible - et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle - trace une partie du charme qu'elle possède; elle jouit dans son - travail d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte - que donner une contre-épreuve d'elle-même; mais quel homme assez - froid, peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur? - Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront point - troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu'une - image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je - ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer, celle-là ne peut - se reconnaître qu'aux transports qu'elle excite; et celui qui les - ressent s'occupe-t-il à la peindre. - - «Vous voyez, madame, combien je suis loin encore _de faire taire - les femmes, d'apaiser leurs cris et de calmer leur colère_. - Heureusement, j'avais déjà quelques-unes d'elles pour amies - et _mon criminel ouvrage_ ne m'a point encore attiré _leur - malédiction_. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui - disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent, - il faudrait donc qu'il m'empêchât de l'aimer». J'ose dire comme - elle, je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas - espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour - vous, madame, il y aurait sûrement de l'indiscrétion à vous - demander plus que de l'indulgence... Je sens qu'il faut m'arrêter - ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction. - - «Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu'à une partie - de la vôtre, et je n'ai même dit encore qu'une partie de mes - raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous craignez un - second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir - bientôt. - - «J'ai l'honneur d'être, etc...» - - - «Cette lettre n'est, madame, que la continuation de celle que - j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me - semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en - profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec - vous. - - «Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d'un désir incestueux; - si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est - qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étais assuré d'être entendu; - c'est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché, - mais seulement le procédé. Or l'action considérée sous cette - face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même, - il n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte; - et j'aurais dû dire, de _séduire la faveur de l'homme dont il - épousait la fille_. Je me permets à mon tour une observation - sur ce que vous me dites de cette pièce; c'est que Tartuffe - n'est point puni _par les lois_, mais par l'autorité. Je fais - cette remarque, parce qu'il me semble que le droit du moraliste, - soit dramatique soit romancier, ne commence qu'où les lois se - taisent. Molière lui-même m'a paru si bien être de son avis, - qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi, - jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en - effet les hommes une fois rassemblés en société, n'ont droit de - se faire justice que des délits que le gouvernement ne s'est pas - chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les - défauts et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe - n'est elle-même qu'une suite de l'indignation du prince, et le - châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui se sont - passées durant le cours de la pièce. - - «Mais combien cette salutaire indignation publique n'est-elle - pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle - semble se relâcher! C'est ce que j'ai voulu faire. Mme de M... - et V... excitent, dans ce moment, une clameur générale, mais - rappelez-vous les événements de nos jours, et vous retrouverez - une foule de traits semblables, dont les héros des deux sexes ne - sont ou n'ont été que mieux accueillis et plus honorés; j'ajoute - même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui - manquent à mon caractère, par la seule raison qu'ils étaient trop - récents et trop connus, et que l'honnête homme en diffamant le - vice, répugne cependant à diffamer les vicieux. - - «Les mœurs que j'ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles - de _ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie_; - mais ce sont celles de ces femmes plus viles encore qui savent - calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à - un vice infâme, et qui en redoublent le danger par la profanation - de l'esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je - l'avoue, mais il est vrai, et le mérite que je reconnais à - travers des _sentiments qu'on désire d'imiter_, n'empêche pas, - je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se - défendre. - - «Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de - l'honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même - encore de la complaisance que vous avez eue de la combattre; - et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention - volage du public. C'est particulièrement par l'occasion que j'ai - trouvé de faire parvenir jusqu'à vous et de pouvoir vous adresser - moi-même, l'assurance et l'hommage des sentiments d'estime et de - respect que je vous ai voués pour la vie. - - «J'ai l'honneur d'être, etc.» - - - «Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination on a - souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence - les personnes qui n'aiment ni à disserter, ni à soutenir leur - opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer - une dispute dont nos derniers neveux ne verraient pas la fin si - elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit vous - faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi - vous servirait celui d'une cénobite ignorée? Il n'ajouterait - point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paraît une - trahison, et je vous tromperais en feignant de me rendre à vos - sentiments. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous - nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis. - - «J'ai l'honneur d'être votre très humble et obéissante servante, - «RICCOBONI[5]. - «_Ce vendredi._» - - [5] Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, n° 12845, - folios 13, 15, 26 à 31. - - -Pour contrebalancer des témoignages aussi manifestement partiaux, nous -ne connaissons pas de pages plus précises et plus suggestives que -celles consacrées par les frères de Goncourt à l'œuvre de Laclos. - - «A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère, - qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il - s'endurcit et se confine dans la sécheresse et la sensualité de - tête, il cherche plus résolument de ce côté l'assouvissement de - je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal. - La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de - l'amour. Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse» - éclate. Il se glisse dans les relations d'hommes à femmes quelque - chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé - de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés, - en manques de foi, en trahisons, à l'art des tyrannies. Le - machiavélisme entre dans la galanterie, et il la domine et la - gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses - _Liaisons dangereuses_, ce livre admirable et exécrable, qui est - à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce - qu'est le traité du _Prince_ à la morale politique de l'Italie du - XVIe. - - «Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu - de cette société traversée et pénétrée jusqu'au plus profond - de l'âme, par le malaise d'un orage flottant et menaçant, on - voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants - et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la - perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité - théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans - remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité, l'impudence, - l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions, - la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils - connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte - de vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de - chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils - ont calculé de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre - «d'horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre - d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils - se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas - dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand - principe est de ne jamais finir une aventure avant d'avoir en - main de quoi déshonorer la femme: ils ne séduisent que pour - perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur - bonheur, c'est de faire «expirer la vertu d'une femme dans une - lente agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s'arrêtent - à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils - ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte, - du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa - défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour que le - remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction, - dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de - subjuguer par l'autorité une jeune fille, une enfant, d'emporter - son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement; et - c'est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des - ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et qu'une cloison - sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe - siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de - l'imagination dans l'ordre de la férocité morale. - - «La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce - libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau - où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses, - toutes les sortes d'esprit de son sexe se tournèrent en une sorte - de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante. - - «La rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables, - à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une - dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie - maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une - observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des - sens, une curiosité, un désir de science qui ne leur laissaient - voir dans l'amour que des faits à méditer et à recueillir, - c'étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que - ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une - politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles - avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient - vu que chacun y porte un secret caché et elles avaient résolu de - faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun. - - «Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'envelopper et - à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient sérieusement - cherché dans les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu'on pouvait - faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi - formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables, - elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le - plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit toujours - présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d'une - hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes - perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans - la candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent - l'honnête femme, dont la vertu leur déplaît; et l'ont-elles - touchée à mort? elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand - une femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est - incurable...» - - «Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un - coup de foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles - et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui - glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens moral, qu'elles - dépassent de toute la tête la Messaline antique. - - «Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en - elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que - l'on serait tenté d'appeler une corruption idéale: le libertinage - des passions méchantes, la luxure du Mal! - - «Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, - soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne - sont pas le rêve d'un romancier; ils sont des individualités de - ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités - du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre - sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras - est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas - nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa - grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant - impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air - étourdi, n'avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre - une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant - de son esprit en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de - Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa - création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la - figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer Mme de Blot? Et - pour la femme que Laclos a peinte et pour laquelle il a attribué - tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas - rencontré l'original et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif? - Le prince de Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'après la - confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience - d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu'à - raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil[6]?» - - [6] Ed. et J. de Goncourt.--_L'Amour au dix-huitième siècle._ - Paris, Charpentier, 1893, pages 111 et suiv. - - -Le manuscrit des _Liaisons dangereuses_ se trouve dans les collections -de la Bibliothèque Nationale, n° 12845 du fonds français: il fut donné -par Mme Charles de Laclos en 1849. - -Ce manuscrit comprend un certain nombre de documents. - - Folio 1.--Une copie des armes de la famille du général de Laclos; - - Fol. 2 à 10.--Quelques pièces de vers de Laclos; - - Fol. 13 à 15 et 26 à 31.--Un certain nombre de lettres de Mme - Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites - ci-dessus; - - Fol. 16 à 25 et 32 à 34.--Lettres diverses et épîtres en vers; - - Fol. 35.--Titre du roman: - - LE DANGER DES LIAISONS - - _ou_ - - _Lettres recueillies dans une société_ - _et publiées pour l'instruction de quelques autres_ - par M. C..... D. L. C. - - J'ai vu les mœurs de ce siècle, et j'ai - publié ces lettres (J. J. Rousseau, préface - de la _Nouvelle Héloïse_). - -La première ligne du titre a été biffée pour être remplacée par: - - LES LIAISONS DANGEREUSES - -Un roman avait paru en 1753 sous le titre _Le Danger des liaisons, ou -Mémoires de la Baronne de Blémon_, par Mme de Saint-Aubin. - - Fol. 36.--Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire - Durand pour la publication de son ouvrage. - - «Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit. - - «Savoir que moi Delaclos, capitaine d'artillerie etc., auteur - du danger des liaisons. - - «Donne et cedde la première édition de mon ouvrage à Monsieur - Durand libraire aux conditions ci-après. - - «1° Qu'il se chargera d'en payer l'impression tirée à deux - milles. - - «2° Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés, - généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains - le prix de la vente des douze cent premiers exemplaires. - - «3° Qu'il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans - (non compris les cinquante que je prélève dès à présent sur - l'Edition entière) à raison de trois livres par exemplaire de - bénéfice sur lesquels huit cent exemplaires j'aurai les deux - tiers, ce qui formera seize cent livres et à M. Durand l'autre - tiers faisant huit cent livres. - - «Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je - promets décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à - l'impression, brochure de son ouvrage, et de lui tenir compte - des deux tiers de son bénéfice dans les huit cent exemplaires - à mesure qu'il en aura été vendu un cent en un billet payable - à l'échéance de six mois et ainsi de suite jusqu'à la fin de - l'Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil - sept cent quatre-vingt-deux. - - J'approuve l'écrit cy dessus. - DURAND neveu. - - J'approuve l'écrit cy dessus. - DE LACLOS. - - - Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et - consenti à une seconde édition aux mêmes conditions que la - première. - - Paris, 21 avril 1782. - DE LACLOS. - - Approuvé le contenu cy dessus, - Fait à Paris le 21 avril 1782. - DURAND - neveu. - - Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première - édition le 7 mai 1782. - DE LACLOS - - Fol. 38.--Note sur les lettres. - - Fol. 39.--Avertissement de l'éditeur. - - Fol. 40 à 126.--Le texte des _Liaisons dangereuses_, d'une - écriture très serrée et presque sans ratures. - - Fol. 128 à 142.--Lettres et documents divers. - -Nous remarquons qu'au folio 123 (recto), une lettre portant -primitivement le n° 155 est biffée de deux traits et suivie d'une -nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le texte de la lettre -biffée: - - _LETTRE CLV_ - - Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges. - - _Je sais, madame, que vous ne m'aimez point, je n'ignore pas - davantage que vous m'avez toujours été contraire auprès de Mme - de Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus - que jamais dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous - pouvez les croire fondés; cependant c'est à vous que je m'adresse - et je ne crains pas non seulement de vous prier de remettre à Mme - de Tourvel la lettre que je joins ici pour elle, mais encore de - vous demander d'obtenir d'elle qu'elle la lise, de l'y disposer - en l'assurant de mon repentir, de mes regrets et surtout mon - amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange. Elle - m'étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les - calcule pas. Et d'ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui - nous est commun, doit écarter toute autre considération. Mme de - Tourvel se meurt, Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui - rendre la vie, la santé et le bonheur. Voilà l'objet à remplir; - tous les moyens sont bons qui peuvent en assurer ou en hâter le - succès. Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous resterez - responsable de l'événement: sa mort, vos regrets, mon éternel - désespoir, tout sera votre ouvrage._ - - _Je sais que j'ai outragé indignement une femme digne de toute - mon adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous - les maux qu'elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni - les excuser; mais vous, madame, craignez d'en devenir complice en - m'empêchant de les réparer. J'ai enfoncé le poignard dans le cœur - de votre amie, mais je peux seul retirer le fer de la blessure, - seul je connais les moyens de la guérir. Qu'importe que je sois - coupable, si je puis être utile! Sauvez votre amie! sauvez-la! - Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance._ - - Paris, ce 5 décembre 17**. - - -A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le mot -_Fin_. Puis vient la note (1): «Des raisons particulières....», écrite -sur un papier différent, non pas de la même main, et collée sur le -folio du manuscrit. - -Au folio 127 (recto) se trouve une lettre de la Présidente T... au -Vicomte de V..., qui ne porte pas de numéro, et ne figure dans aucune -des éditions antérieures à 1900. En voici le texte: - - La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont. - - _O! mon ami, quel est donc le trouble que j'éprouve depuis - l'instant où vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité - me serait si nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à - une telle agitation qu'elle va jusqu'à la douleur et me cause - un véritable effroi? Le croiriez-vous? Je sens que même pour - vous écrire j'ai besoin de rassembler mes forces et de rappeler - ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que vous êtes - heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez - si bien nommée le doux calmant de l'amour en est, au contraire, - devenu le ferment et me fait succomber sous une félicité trop - forte; tandis que, si j'essaye de m'arracher à cette délicieuse - méditation, je retombe aussitôt dans les cruelles angoisses que - je vous ai promis d'éviter et dont, en effet, je dois me garantir - si soigneusement, puisqu'elles altéreraient votre bonheur. Mon - ami, vous m'avez facilement appris à ne vivre que pour vous; - apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n'est pas - là ce que je veux dire, c'est plutôt que loin de vous je voudrais - ne point vivre ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à - moi-même, je ne puis supporter ni mon bonheur ni ma peine; je - sens le besoin du repos, et tout repos m'est impossible; j'ai - vainement appelé le sommeil, le sommeil a fui loin de moi; je ne - puis ni m'occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu brûlant - me dévore, un frisson mortel m'anéantit; tout mouvement me - fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je? - Je souffrirais moins dans l'ardeur de la plus violente fièvre, - et, sans que je puisse ni l'expliquer ni le concevoir, je sens - très bien pourtant que cet état de souffrance ne vient que de - mon impuissance à contenir ou diriger une foule de sentiments au - charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir - livrer mon âme tout entière._ - - _Au moment même où vous êtes sorti, j'étais moins tourmentée; - quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je - l'attribuais à l'impatience que me causait la présence de mes - femmes qui entrèrent à l'instant et dont le service toujours - trop long à mon gré, me paraissait se prolonger encore mille - fois plus que de coutume. Je voulais surtout être seule; je - ne doutais pas alors, qu'environnée de souvenirs si doux, je - ne dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre - absence me laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir - qu'aussi forte auprès de vous pour soutenir le choc de tant de - sentiments divers, si rapidement éprouvés, je ne pourrais seule - en supporter la réminiscence. J'ai été bientôt bien cruellement - détrompée... Ici, mon tendre ami, j'hésite à vous dire tout... - Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je - vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien - impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes - involontaires et que mon cœur ne partage pas: j'avais, suivant - mon habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit..._ - - -_Les Liaisons dangereuses_ ont eu un grand nombre d'éditions, et -ont été traduites en presque toutes les langues. Il n'est guère de -génération qui n'ait voulu avoir son édition de cette œuvre remarquable. - -La première date de 1782: elle comprenait quatre parties en quatre -volumes in-12 sans gravures. C'est celle que nous avons suivie. - -Celle parue avec la rubrique _Londres 1796_, en deux volumes in-8, est -une des plus rares et des plus superbement illustrées: 2 frontispices -et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard et Fragonard fils, que nous avons -reproduits dans notre édition. - -A signaler aussi l'édition de 1820, en deux volumes in-8, avec des -figures de Dévéria; et récemment: - -L'édition du _Mercure de France_, 1903, in-18, «collationnée sur le -manuscrit original». - -L'édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300 exemplaires in-8, -avec 22 lithographies en couleurs, dessinées et gravées par Lubin de -Beauvais; - -Et l'édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l'Édition, 1908, avec une -étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie des «Liaisons -dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-fortes originales par Martin -Van Maële. - - - - - LES LIAISONS - DANGEREUSES, - - OU - - LETTRES - - _Recueillies dans une Société, & publiées - pour l'instruction de quelques autres._ - - Par M. C..... de L... - - - J'ai vu les mœurs de mon tems, & j'ai publié ces Lettres. - J.J. ROUSSEAU, _Préf. de la Nouvelle Héloise_. - - - PREMIÈRE PARTIE. - - - A AMSTERDAM; - _Et se trouve à PARIS_, - Chez DURAND Neveu, Libraire, à la - Sagesse, rue Galande. - - M. DCC. LXXXII. - - - - - [Illustration: Pl. II - _C. Monnet inv._ - _N. Le Mire sc._ - LETTRE X] - - - - -AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR - - -Nous croyons devoir prévenir le public que, malgré le titre de -cet ouvrage et ce qu'en dit le rédacteur dans sa préface, nous ne -garantissons pas l'authenticité de ce recueil, et que nous avons même -de fortes raisons de penser que ce n'est qu'un roman. - -Il nous semble de plus que l'auteur, qui paraît pourtant avoir cherché -la vraisemblance, l'a détruite lui-même, et bien maladroitement, par -l'époque où il a placé les événements qu'il publie. En effet, plusieurs -des personnages qu'il met en scène ont de si mauvaises mœurs qu'il est -impossible de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle; dans ce -siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont -rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les -femmes si modestes et si réservées. - -Notre avis est donc que, si les aventures rapportées dans cet ouvrage -ont un fonds de vérité, elles n'ont pu arriver que dans d'autres lieux -ou dans d'autres temps, et nous blâmons beaucoup l'auteur qui, séduit -apparemment par l'espoir d'intéresser davantage en se rapprochant plus -de son siècle et de son pays, a osé faire paraître sous notre costume -et avec nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères. - -Pour préserver au moins, autant qu'il est en nous, le lecteur trop -crédule de toute surprise à ce sujet, nous appuierons notre opinion -d'un raisonnement que nous lui proposons avec confiance, parce qu'il -nous paraît victorieux et sans réplique: c'est que sans doute les mêmes -causes ne manqueraient pas de produire les mêmes effets, que cependant -nous ne voyons point aujourd'hui de demoiselle, avec soixante mille -livres de rente, se faire religieuse, ni de présidente, jeune et jolie, -mourir de chagrin. - - - - -PRÉFACE DU RÉDACTEUR - - -Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera peut-être -encore trop volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre -des lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il -est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle -était parvenue et que je savais dans l'intention de la publier, je -n'ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d'élaguer tout -ce qui me paraîtrait inutile; et j'ai tâché de ne conserver en effet -que les lettres qui m'ont paru nécessaires, soit à l'intelligence des -événements, soit au développement des caractères. Si l'on ajoute à ce -léger travail celui de replacer par ordre les lettres que j'ai laissé -subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui -des dates, et enfin quelques notes courtes et rares, et qui, pour la -plupart, n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques -citations, ou de motiver quelques-uns de ces retranchements que je me -suis permis, on saura toute la part que j'ai eue à cet ouvrage. Ma -mission ne s'étendait pas plus loin[7]. - - [7] Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous - les noms des personnes dont il est question dans ces lettres, - et que si, dans le nombre de ceux que je leur ai substitués, - il s'en trouvait qui appartinssent à quelqu'un, ce serait - seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait tirer - aucune conséquence. - -J'avais proposé des changements plus considérables et presque tous -relatifs à la pureté de diction ou de style, contre laquelle on -trouvera beaucoup de fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à -couper quelques lettres trop longues, et dont plusieurs traitent -séparément, et presque sans transition, d'objets tout à fait étrangers -l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été accepté, n'aurait pas suffi -sans doute pour donner du mérite à l'ouvrage, mais en aurait au moins -ôté une partie des défauts. - -On m'a objecté que c'étaient les lettres mêmes qu'on voulait faire -connaître, et non pas seulement un ouvrage fait d'après ces lettres; -qu'il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité que de -huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance, toutes -eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j'ai représenté -que loin de là il n'y en avait au contraire aucune qui n'eût fait de -fautes graves et qu'on ne manquerait pas de critiquer, on m'a répondu -que tout lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes -dans un recueil de lettres de quelques particuliers, puisque dans -tous ceux publiés jusqu'ici de différents auteurs estimés, et même de -quelques académiciens, on n'en trouvait aucun totalement à l'abri de -ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé, et je les ai trouvées, -comme je les trouve encore, plus faciles à donner qu'à recevoir; mais -je n'étais pas le maître, et je me suis soumis. Seulement je me suis -réservé de protester contre et de déclarer que ce n'était pas mon avis; -ce que je fais en ce moment. - -Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne -m'appartient-il pas de m'en expliquer, mon opinion ne devant ni ne -pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui, avant de -commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu près sur quoi -compter, ceux-là, dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de -passer tout de suite à l'ouvrage même: ils en savent assez. - -Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis a été, comme j'en -conviens, de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin -d'en espérer le succès; et qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma -part pour la modestie jouée d'un auteur; car je déclare avec la même -franchise que, si ce recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert -au public, je ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette -apparente contradiction. - -Le mérite d'un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément, -et même de tous deux, quand il en est susceptible; mais le succès, qui -ne prouve pas toujours le mérite, tient souvent davantage au choix -du sujet qu'à son exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente -qu'à la manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant, -comme son titre l'annonce, les lettres de toute une société, il y -règne une diversité d'intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De -plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime, étant feints ou -dissimulés, ne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours -bien au-dessous de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à -l'indulgence et laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y -trouvent dans les détails que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul -désir qu'on veuille satisfaire. - -Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui -tient de même à la nature de l'ouvrage: c'est la variété des styles, -mérite qu'un auteur atteint difficilement, mais qui se présentait ici -de lui-même, et qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs -personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand -nombre d'observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se trouvent -éparses dans ces lettres. C'est aussi là, je crois, tout ce qu'on y -peut espérer d'agréments, en les jugeant même avec la plus grande -faveur. - -L'utilité de l'ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me -paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c'est -rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploient -ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de -bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement -à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités -importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu -elles sont pratiquées: l'une, que toute femme qui consent à recevoir -dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime; -l'autre, que toute mère est au moins imprudente qui souffre qu'une -autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un -et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les -personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement -n'est jamais qu'un piège dangereux et aussi fatal à leur bonheur qu'à -leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici -trop à craindre et loin de conseiller cette lecture à la jeunesse, -il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce -genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir -utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une -bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit. -«Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le manuscrit de cette -correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce -livre le jour de son mariage.» Si toutes les mères de famille en -pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de l'avoir publié. - -Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble -toujours que ce recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes et les -femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur -nuire; et, comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils -celle de mettre dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau -des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter. - -Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme -dévote, que par cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis -que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertu et se plaindront -que la religion se montre avec trop peu de puissance. - -D'un autre côté, les personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par -le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces lettres, tandis -que le commun des lecteurs, séduit par l'idée que tout ce qui est -imprimé est le fruit d'un travail, croira voir dans quelques autres la -manière peinée d'un auteur qui se montre derrière le personnage qu'il -fait parler. - -Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque chose ne vaut -qu'à sa place et que si d'ordinaire le style trop châtié des auteurs -ôte en effet de la grâce aux lettres de société, les négligences de -celles-ci deviennent de véritables fautes et les rendent insupportables -quand on les livre à l'impression. - -J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés; -je crois aussi qu'il me serait possible d'y répondre, et même sans -excéder la longueur d'une préface. Mais on doit sentir que pour qu'il -fût nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'ouvrage ne pût -répondre à rien, et que si j'en avais jugé ainsi, j'aurais supprimé à -la fois la préface et le livre. - - - - -LES - -LIAISONS DANGEREUSES - - - - -LETTRE PREMIÈRE - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY, aux Ursulines de..._ - - -Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et -les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m'en restera toujours -pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée -que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble; et je crois -que la superbe Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite, -où je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes -les fois qu'elle est venue nous voir _in fiocchi_. Maman m'a consultée -sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le -passé. J'ai une femme de chambre à moi; j'ai une chambre et un cabinet -dont je dispose, et je t'écris à un secrétaire très joli, dont on m'a -remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m'a -dit que je la verrais tous les jours à son lever; qu'il suffisait que -je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules, -et qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais l'aller -joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j'ai -ma harpe, mon dessin et des livres comme au couvent, si ce n'est que la -mère Perpétue n'est pas là pour me gronder, et qu'il ne tiendrait qu'à -moi d'être toujours à rien faire; mais comme je n'ai pas ma Sophie pour -causer et pour rire, j'aime autant m'occuper. - - [8] Pensionnaire du même couvent. - -Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver maman qu'à -sept: voilà bien du temps si j'avais quelque chose à te dire! Mais on -ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire et -la quantité d'ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on -ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne -Joséphine[9]. Cependant maman m'a dit si souvent qu'une demoiselle -devait rester au couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât que puisqu'elle -m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison. - - [9] Tourière du couvent. - -Il vient d'arrêter un carrosse à la porte et maman me fait dire de -passer chez elle tout de suite. Si c'était le monsieur? Je ne suis pas -habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la femme -de chambre si elle savait qui était chez ma mère: «Vraiment, m'a-t-elle -dit, c'est M. C***.» Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je -reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours -son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit -moment. - -Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse. -Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez maman, j'ai -vu un monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux -que j'ai pu et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges -combien je l'examinais! «Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant, -voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de -vos bontés.» A ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel -que je ne pouvais me soutenir; j'ai trouvé un fauteuil et je m'y suis -assise, bien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peine que voilà cet -homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête; j'étais, -comme a dit maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri -perçant... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d'un -éclat de rire, en me disant: «Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et -donnez votre pied à monsieur.» En effet, ma chère amie, le monsieur -était un cordonnier. Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse: -par bonheur, il n'y avait que maman. Je crois que, quand je serai -mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là. - -Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu, il est près de six -heures, et ma femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu, -ma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au couvent. - -_P.-S._--Je ne sais par qui envoyer ma lettre: ainsi j'attendrai que -Joséphine vienne. - - _Paris, ce 3 août 17**._ - - - - -LETTRE II - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT, au château de..._ - - -Revenez, mon cher vicomte, revenez: que faites-vous, que pouvez-vous -faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués? -Partez sur-le-champ; j'ai besoin de vous. Il m'est venu une excellente -idée et je veux bien vous en confier l'exécution. Ce peu de mots -devrait suffire et, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec -empressement prendre mes ordres à genoux; mais vous abusez de mes -bontés, même depuis que vous n'en usez plus, et dans l'alternative -d'une haine éternelle ou d'une excessive indulgence, votre bonheur -veut que ma bonté l'emporte. Je veux donc bien vous instruire de mes -projets: mais jurez-moi qu'en fidèle chevalier, vous ne courrez aucune -aventure que vous n'ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d'un héros: -vous servirez l'amour et la vengeance; ce sera enfin une _rouerie_[10] -de plus à mettre dans vos mémoires: oui, dans vos mémoires, car je veux -qu'ils soient imprimés un jour et je me charge de les écrire. Mais -laissons cela et revenons à ce qui m'occupe. - - [10] Ces mots _roué_ et _rouerie_, dont heureusement la bonne - compagnie commence à se défaire, étaient fort en usage à - l'époque où ces lettres ont été écrites. - -Mme de Volanges marie sa fille: c'est encore un secret; mais elle m'en -a fait part hier. Et qui croyez-vous qu'elle ait choisi pour gendre? -Le comte de Gercourt. Qui m'aurait dit que je deviendrais la cousine -de Gercourt? J'en suis dans une fureur... Eh bien! vous ne devinez pas -encore? Oh! l'esprit lourd! Lui avez-vous donc pardonné l'aventure de -l'intendante! Et moi, n'ai-je pas encore plus à me plaindre de lui, -monstre que vous êtes[11]? Mais je m'apaise, et l'espoir de me venger -rassérène mon âme. - - [11] Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de - Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l'intendante - de ***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que - c'est alors que la marquise et le vicomte s'attachèrent l'un - à l'autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux - événements dont il est question dans ces lettres, on a cru - devoir en supprimer toute la correspondance. - -Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l'importance que met -Gercourt à la femme qu'il aura et de la sotte présomption qui lui fait -croire qu'il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules -préventions pour les éducations cloîtrées et son préjugé, plus ridicule -encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais -que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite Volanges, -il n'aurait jamais fait ce mariage si elle eût été brune, ou si elle -n'eût pas été au couvent. Prouvons-lui donc qu'il n'est qu'un sot: il -le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, mais -le plaisant serait qu'il débutât par là. Comme nous nous amuserions le -lendemain en l'entendant se vanter, car il se vantera; et puis, si une -fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le -Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris. - -Au reste, l'héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos soins. Elle -est vraiment jolie; cela n'a que quinze ans, c'est le bouton de rose; -gauche, à la vérité, comme on ne l'est point et nullement maniérée; -mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela; de plus, un -certain regard langoureux qui promet beaucoup en vérité. Ajoutez-y que -je vous la recommande, vous n'avez plus qu'à me remercier et m'obéir. - -Vous recevrez cette lettre demain matin. J'exige que demain, à sept -heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu'à huit, -pas même le régnant chevalier: il n'a pas assez de tête pour une aussi -grande affaire. Vous voyez que l'amour ne m'aveugle pas. A huit heures -je vous rendrai votre liberté, et vous reviendrez à dix souper avec le -bel objet, car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il est -midi passé, bientôt je ne m'occuperai plus de vous. - - _Paris, ce 4 août 17**._ - - - - -LETTRE III - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_ - - -Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de -monde à souper. Malgré l'intérêt que j'avais à examiner, les hommes -surtout, je me suis fort ennuyée. Hommes et femmes, tout le monde m'a -beaucoup regardée, et puis on se parlait à l'oreille, et je voyais -bien qu'on parlait de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m'en -empêcher. Je l'aurais bien voulu, car j'ai remarqué que quand on -regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou bien c'était -le rouge qu'elles mettent qui empêche de voir celui que l'embarras leur -cause, car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme -vous regarde fixement. - -Ce qui m'inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu'on pensait sur -mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot -de _jolie_, mais j'ai entendu bien distinctement celui de _gauche_; et -il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disait est parente -et amie de ma mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de -l'amitié pour moi. C'est la seule personne qui m'ait un peu parlé dans -la soirée. Nous souperons demain chez elle. - -J'ai encore entendu, après souper, un homme que je suis sûre qui -parlait de moi, et qui disait à un autre: «Il faut laisser mûrir cela, -nous verrons cet hiver.» C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser; -mais alors ce ne serait donc que dans quatre mois! Je voudrais bien -savoir ce qui en est. - -Voilà Joséphine, et elle me dit qu'elle est pressée. Je veux pourtant -te raconter encore une de mes _gaucheries_. Oh! je crois que cette dame -a raison! - -Après le souper on s'est mis à jouer. Je me suis placée auprès de -maman; je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis endormie -presque tout de suite. Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne -sais si l'on riait de moi, mais je le crois. Maman m'a permis de me -retirer, et elle m'a fait grand plaisir. Figure-toi qu'il était onze -heures passées. Adieu, ma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile. -Je t'assure que le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginions. - - _Paris, ce 4 août 17**._ - - - - -LETTRE IV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL, à Paris._ - - -Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est plus aimable -encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première -fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave; -et tout _monstre_ que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais -sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux. Souvent -même je désire de les mériter de nouveau et de finir par donner, avec -vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts -nous appellent; conquérir est notre destin; il faut le suivre: -peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore; car, -soit dit sans vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au -moins d'un pas égal, et depuis que, nous séparant pour le bonheur -du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble -que dans cette mission d'amour vous avez fait plus de prosélytes que -moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur; et si ce dieu-là -nous jugeait sur nos œuvres, vous seriez un jour la patronne de -quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un saint de -village. Ce langage vous étonne, n'est-il pas vrai? Mais depuis huit -jours je n'en entends, je n'en parle pas d'autre; et c'est pour m'y -perfectionner que je me vois forcé de vous désobéir. - -Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets -de mon cœur, je vais vous confier le plus grand projet que j'aie -jamais formé. Que me proposez-vous? de séduire une jeune fille qui -n'a rien vu, ne connaît rien; qui, pour ainsi dire, me serait livrée -sans défense; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que -la curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres -peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui -m'occupe; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour -qui prépare ma couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurier, -ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma -belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec -enthousiasme: «Voilà l'homme selon mon cœur.» - -Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, -ses principes austères. Voilà ce que j'attaque; voilà l'ennemi digne de -moi; voilà le but que je prétends atteindre; - - Et si de l'obtenir je n'emporte le prix, - J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris. - -On peut citer de mauvais vers quand ils sont d'un grand poète[12]. - - [12] La Fontaine. - -Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la suite d'un -grand procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son -inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant -veuvage. Une messe chaque jour, quelques visites aux pauvres du canton, -des prières du matin et du soir, des promenades solitaires, de pieux -entretiens avec ma vieille tante et quelquefois un triste wisk devaient -être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon -bon ange m'a conduit ici pour son bonheur et pour le mien. Insensé! je -regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais à des égards d'usage. -Combien on me punirait en me forçant de retourner à Paris! Heureusement -il faut être quatre pour jouer au wisk, et comme il n'y a ici que le -curé du lieu, mon éternelle tante m'a beaucoup pressé de lui sacrifier -quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez pas -combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est -édifiée de me voir régulièrement à ses prières et à sa messe. Elle ne -se doute pas de la divinité que j'y adore. - -Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous -savez si je désire vivement, si je dévore les obstacles; mais ce que -vous ignorez c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir. -Je n'ai plus qu'une idée; j'y pense le jour et j'y rêve la nuit. -J'ai bien besoin d'avoir cette femme pour me sauver du ridicule d'en -être amoureux, car où ne mène pas un désir contrarié? O délicieuse -jouissance, je t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos. -Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal! Nous ne -serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment -un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles qui m'amène -naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardon -et j'y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très belle amie, sans -rancune. - - _Du château de..., 5 août 17**._ - - - - -LETTRE V - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - -Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d'une insolence rare, et -qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher? Mais elle m'a prouvé -clairement que vous aviez perdu la tête, et cela seul vous a sauvé de -mon indignation. Amie généreuse et sensible, j'oublie mon injure pour -ne m'occuper que de votre danger; et quelque ennuyeux qu'il soit de -raisonner, je cède au besoin que vous en avez dans ce moment. - -Vous, avoir la présidente Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je -reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne fait désirer que ce -qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette -femme? Des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression; -passablement faite, mais sans grâces; toujours mise à faire rire -avec ses paquets de fichus sur la gorge et son corps qui remonte au -menton! Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes -comme celle-là pour vous faire perdre toute votre considération. -Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch et où vous me -remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir -encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à -tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur -la tête de quelqu'un et rougissant à chaque révérence. Qui vous eût -dit alors que vous désireriez cette femme? Allons, vicomte, rougissez -vous-même et revenez à vous. Je vous promets le secret. - -Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent! Quel rival -vous avez à combattre? Un mari! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce -seul mot? Quelle honte si vous échouez! et même combien peu de gloire -dans le succès! Je dis plus: n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec -les prudes? j'entends celles de bonne foi: réservées au sein même du -plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier -abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par -son excès, ces biens de l'amour ne sont pas connus d'elles. Je vous -le prédis: dans la plus heureuse supposition, votre présidente croira -avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le -tête-à-tête conjugal le plus tendre on reste toujours deux. Ici c'est -bien pis encore; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne -femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous -cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire: vainqueur de -l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand, -tenant votre maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur, -ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si vous eussiez connu -cette femme plus tôt en eussiez-vous pu faire quelque chose; mais -cela a vingt-deux ans et il y en a près de deux qu'elle est mariée. -Croyez-moi, vicomte, quand une femme s'est _encroûtée_ à ce point, il -faut l'abandonner à son sort: ce ne sera jamais qu'une _espèce_. - -C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéir, que vous -vous enterrez dans le tombeau de votre tante et que vous renoncez à -l'aventure la plus délicieuse et la plus faite pour vous faire honneur. -Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours quelque -avantage sur vous? Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans -ce moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre -réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne -m'accoutumerai jamais à dire mes secrets à l'amant de Mme de Tourvel. - -Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête. -Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle; et, en effet, -elle chante mieux qu'à une pensionnaire n'appartient. Ils doivent -répéter beaucoup de duos, et je crois qu'elle se mettrait volontiers à -l'unisson: mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire -l'amour et ne finira rien. La petite personne, de son côté, est assez -farouche, et, à tout événement, cela sera toujours beaucoup moins -plaisant que vous n'auriez pu le rendre; aussi j'ai de l'humeur et -sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui conseille -d'être doux, car, dans ce moment, il ne m'en coûterait rien de rompre -avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit de le quitter -à présent, il en serait au désespoir, et rien ne m'amuse comme un -désespoir amoureux. Il m'appellerait perfide, et ce mot de perfide m'a -toujours fait plaisir; c'est, après celui de cruelle, le plus doux à -l'oreille d'une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement, -je vais m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes -cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi -aux prières de votre présidente. - - _Paris, ce 7 août 17**._ - - - - -LETTRE VI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su -prendre! Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente -amie, vous cessez enfin de l'être, et vous ne craignez pas de -m'attaquer dans l'objet de mes affections! De quels traits vous osez -peindre Mme de Tourvel!... Quel homme n'eût point payé de sa vie cette -insolente audace? A quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle pas valu -au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus à d'aussi rudes -épreuves, je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom de l'amitié, -attendez que j'aie eu cette femme si vous voulez en médire. Ne -savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau -de l'amour? - -Mais que dis-je? Mme de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion? non, pour -être adorable, il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez de -se mettre mal, je le crois bien: toute parure lui nuit, tout ce qui la -cache la dépare. C'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment -ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un -déshabillé de simple toile me laisse voir une taille ronde et souple. -Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais -pénétrants, en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure, -dites-vous, n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle dans les -moments où rien ne parle à son cœur? Non, sans doute, elle n'a point, -comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois -et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase -par un sourire étudié; et quoiqu'elle ait les plus belles dents du -monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir comme, dans -les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaîté naïve et franche! -comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de secourir, son -regard annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voir, -surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa -figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie qui n'est point -jouée!... Elle est prude et dévote, et de là vous la jugez froide et -inanimée? Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité -ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour -aimer toujours un être toujours absent? Quelle preuve plus forte -pourriez-vous désirer? J'ai su pourtant m'en procurer une autre. - -J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à -franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus timide: vous -jugez bien qu'une prude craint de sauter le fossé[13]. Il a fallu -se confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos -préparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux -éclats la folâtre dévote; mais, dès que je me fus emparé d'elle, par -une adroite gaucherie, nos bras s'enlacèrent mutuellement. Je pressai -son sein contre le mien, et, dans ce court intervalle, je sentis son -cœur battre plus vite. L'aimable rougeur vint colorer son visage, et -son modeste embarras m'apprit assez _que son cœur avait palpité d'amour -et non de crainte_. Ma tante cependant s'y trompa comme vous et se mit -à dire: «L'enfant a eu peur»; mais la charmante candeur de l'_enfant_ -ne lui permit pas le mensonge et elle répondit naïvement: «Oh! non, -mais...» Ce seul mot m'a éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a -remplacé la cruelle inquiétude. J'aurai cette femme; je l'enlèverai au -mari qui la profane; j'oserai la ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel -délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin -de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'affligent! ils ajouteront -à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle -me la sacrifie; que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter, -et qu'agitée de mille terreurs elle ne puisse les oublier, les vaincre -que dans mes bras. Qu'alors, j'y consens, elle me dise: «Je t'adore», -elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je -serai vraiment le dieu qu'elle aura préféré. - - [13] On reconnaît ici le mauvais goût des calembours qui - commençait à prendre et qui depuis a fait tant de progrès. - -Soyons de bonne foi: dans nos arrangements, aussi froids que faciles, -ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je? -je croyais mon cœur flétri, et ne me trouvant plus que des sens, je me -plaignais d'une vieillesse prématurée. Mme de Tourvel m'a rendu les -charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d'elle, je n'ai pas besoin -de jouir pour être heureux. La seule chose qui m'effraye est le temps -que va me prendre cette aventure, car je n'ose rien donner au hasard. -J'ai beau me rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à -les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu'elle -se donne, et ce n'est pas une petite affaire. - -Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n'ai pas encore -prononcé le mot d'amour, mais déjà nous en sommes à ceux de confiance -et d'intérêt. Pour la tromper le moins possible, et surtout pour -prévenir l'effet des propos qui pourraient lui revenir, je lui ai -raconté moi-même, et comme en m'accusant, quelques-uns de mes traits -les plus connus. Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me -prêche. Elle veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore -de ce qu'il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser -qu'_en plaidant_, pour parler comme elle, _pour les infortunées que -j'ai perdues_, elle parle d'avance dans sa propre cause. Cette idée -me vint hier au milieu d'un de ses sermons, et je ne pus me refuser -au plaisir de l'interrompre pour l'assurer qu'elle parlait comme un -prophète. Adieu, ma très belle amie. Vous voyez que je ne suis pas -perdu sans ressource. - -_P.-S._--A propos, ce pauvre chevalier s'est-il tué de désespoir? -En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet que moi, et vous -m'humilieriez si j'avais de l'amour-propre. - - _Du château de..., ce 9 août 17**._ - - - - -LETTRE VII - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_[14]. - - -Si je ne t'ai rien dit de mon mariage, c'est que je ne suis pas plus -instruite que le premier jour. Je m'accoutume à n'y plus penser et je -me trouve assez bien de mon genre de vie. J'étudie beaucoup mon chant -et ma harpe; il me semble que je les aime mieux depuis que je n'ai plus -de maître, ou plutôt c'est que j'en ai un meilleur. M. le chevalier -Danceny, ce monsieur dont je t'ai parlé et avec qui j'ai chanté chez -Mme de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours et de -chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il -chante comme un ange et compose de très jolis airs dont il fait aussi -les paroles. C'est bien dommage qu'il soit chevalier de Malte! Il me -semble que s'il se mariait sa femme serait bien heureuse... Il a une -douceur charmante. Il n'a jamais l'air de faire un compliment et, -pourtant, tout ce qu'il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant -sur la musique que sur autre chose; mais il mêle à ses critiques tant -d'intérêt et de gaieté qu'il est impossible de ne pas lui en savoir -gré. Seulement, quand il vous regarde, il a l'air de vous dire quelque -chose d'obligeant. Il joint à tout cela d'être très complaisant. Par -exemple, hier, il était prié d'un grand concert, il a préféré de rester -toute la soirée chez maman. Cela m'a bien fait plaisir, car quand il -n'y est pas, personne ne me parle et je m'ennuie; au lieu que quand il -y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque -chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules personnes -que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie, j'ai promis que je -saurais pour aujourd'hui une ariette dont l'accompagnement est très -difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais me remettre à -l'étude jusqu'à ce qu'il vienne. - - _De..., ce 7 août 17**._ - - [14] Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime - beaucoup de lettres de cette correspondance journalière; on ne - donne que celles qui ont paru nécessaires à l'intelligence des - événements de cette société. C'est pour le même motif qu'on - supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay et plusieurs - de celles des acteurs de ces aventures. - - - - -LETTRE VIII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._ - - -On ne peut être plus sensible que je le suis, madame, à la confiance -que vous me témoignez, ni prendre plus d'intérêt que moi à -l'établissement de Mlle de Volanges. C'est bien de toute mon âme que je -lui souhaite une félicité dont je ne doute pas qu'elle ne soit digne, -et sur laquelle je m'en rapporte bien à votre prudence. Je ne connais -point M. le comte de Gercourt; mais, honoré de votre choix, je ne puis -prendre de lui qu'une idée très avantageuse. Je me borne, madame, à -souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux qu'au mien, qui est -pareillement votre ouvrage, et pour lequel chaque jour ajoute à ma -reconnaissance. Que le bonheur de Mlle votre fille soit la récompense -de celui que vous m'avez procuré, et puisse la meilleure des amies être -aussi la plus heureuse des mères! - -Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive voix -l'hommage de ce vœu sincère, et faire, aussi tôt que je le désirerais, -connaissance avec Mlle de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés -vraiment maternelles, j'ai droit d'espérer d'elle l'amitié tendre d'une -sœur. Je vous prie, madame, de vouloir bien la lui demander de ma part, -en attendant que je me trouve à portée de la mériter. - -Je compte rester à la campagne tout le temps de l'absence de M. de -Tourvel. J'ai pris ce temps pour jouir et profiter de la société de la -respectable Mme de Rosemonde. Cette femme est toujours charmante: son -grand âge ne lui fait rien perdre; elle conserve toute sa mémoire et sa -gaieté. Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n'en a que -vingt. - -Notre retraite est égayée par son neveu, le vicomte de Valmont, qui a -bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de -réputation, et elle me faisait peu désirer de le connaître davantage; -mais il me semble qu'il vaut mieux qu'elle. Ici, où le tourbillon du -monde ne le gâte pas, il parle raison avec une facilité étonnante, -et il s'accuse de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec -beaucoup de confiance, et je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous -qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle conversion -à faire, mais je ne doute pas, malgré ses promesses, que huit jours -de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le séjour qu'il fera -ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite ordinaire, et je -crois que, d'après sa façon de vivre, ce qu'il peut faire de mieux est -de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrire, -et il m'a chargée de vous présenter ses respectueux hommages. Recevez -aussi le mien avec la bonté que je vous connais, et ne doutez jamais -des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. - - _Du château de..., ce 9 août 17**._ - - - - -LETTRE IX - -_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._ - - -Je n'ai jamais douté, ma jeune et belle amie, ni de l'amitié que vous -avez pour moi, ni de l'intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me -regarde. Ce n'est pas pour éclairer ce point, que j'espère convenu à -jamais entre nous, que je réponds à votre _réponse_, mais je ne crois -pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de -Valmont. - -Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver jamais ce nom-là dans vos -lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous et lui? -Vous ne connaissez pas cet homme; où auriez-vous pris l'idée de l'âme -d'un libertin? Vous me parlez de sa _rare candeur_: oh! oui, la candeur -de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et dangereux -qu'il n'est aimable et séduisant, jamais, depuis sa plus grande -jeunesse, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et -jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amie, -vous me connaissez; vous savez si des vertus que je tâche d'acquérir, -l'indulgence n'est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont -était entraîné par des passions fougueuses, si, comme mille autres, -il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant sa conduite, je -plaindrais sa personne et j'attendrais, en silence, le temps où un -retour heureux lui rendrait l'estime des gens honnêtes. Mais Valmont -n'est pas cela: sa conduite est le résultat de ses principes. Il sait -calculer tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurs sans se -compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi -les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas à compter celles qu'il a -séduites: mais combien n'en a-t-il pas perdues? - -Dans la vie sage et retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures -ne parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous -feraient frémir; mais vos regards, purs comme votre âme, seraient -souillés par de semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais -dangereux pour vous, vous n'avez pas besoin de pareilles armes pour -vous défendre. La seule chose que j'ai à vous dire, c'est que, de -toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il -n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre. La seule marquise de -Merteuil fait l'exception à cette règle générale; seule elle a su lui -résister et enchaîner sa méchanceté. J'avoue que ce trait de sa vie -est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux; aussi a-t-il -suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques -inconséquences qu'on avait à lui reprocher dans le début de son -veuvage[15]. - - [15] L'erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu'ainsi - que les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices. - -Quoi qu'il en soit, ma belle amie, ce que l'âge, l'expérience et -surtout l'amitié m'autorisent à vous représenter, c'est qu'on commence -à s'apercevoir dans le monde de l'absence de Valmont, et que si on -sait qu'il soit resté quelque temps en tiers entre sa tante et vous, -votre réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui puisse -arriver à une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas -le retenir davantage et, s'il s'obstine à rester, je crois que vous ne -devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resterait-il? Que -fait-il donc à cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarches, je -suis sûre que vous découvririez qu'il n'a fait que prendre un asile -plus commode pour quelques noirceurs qu'il médite dans les environs. -Mais, dans l'impossibilité de remédier au mal, contentons-nous de nous -en garantir. - -Adieu, ma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le -comte de Gercourt, que nous attendions d'un jour à l'autre, me mande -que son régiment passe en Corse, et comme il y a encore des mouvements -de guerre, il lui sera impossible de s'absenter avant l'hiver. Cela me -contrarie, mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous -voir à la noce, et j'étais fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu; je -suis, sans compliment comme sans réserve, entièrement à vous. - -_P.-S._--Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde, que j'aime -toujours autant qu'elle le mérite. - - _De..., ce 11 août 17**._ - - - - -LETTRE X - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y -ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente? -Cette femme, qui vous a rendu _les illusions de la jeunesse_, vous en -rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide -et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à _vos -heureuses témérités_. Vous voilà donc vous conduisant sans principes -et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il -plus que l'amour est, comme la médecine, _seulement l'art d'aider à -la nature_? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n'en -prendrai pas d'orgueil, car c'est bien battre un homme à terre. _Il -faut qu'elle se donne_, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut; -aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que -ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu'elle finisse par se donner, -le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule -distinction est bien un vrai déraisonnement de l'amour! Je dis l'amour, -car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir, -ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces -femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque -envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore -faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui -qui nous donne l'air de céder à la force? Pour moi, je l'avoue, une -des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite, -où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met -jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie -dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l'air de -la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec -adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le -plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne -croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite, -et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre uniquement comme -récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix -de la valeur et de l'adresse. - -Mais vous, vous qui n'êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous -aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées -et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des -chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me -donne d'autant plus d'humeur qu'il me prive du plaisir de vous voir. -Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au -courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que -cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde? - -A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient -régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne -se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre -par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et -vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon -amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n'est point mort ou s'il -l'était ce serait de l'excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme -il est tendre, comme il est fait pour l'amour, comme il sait sentir -vivement! La tête m'en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu'il -trouve à être aimé de moi m'attache véritablement à lui. - -Ce même jour où je vous écrivais que j'allais travailler à notre -rupture combien je le rendis heureux! Je m'occupais pourtant tout de -bon des moyens de le désespérer quand on me l'annonça. Soit caprice -ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec -humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma -porte serait ouverte à tout le monde. Je lui dis que j'allais sortir; -il me demanda où j'allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista: -_Où vous ne serez pas_, repris-je avec aigreur. Heureusement pour -lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s'il eût dit un mot, il -s'ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que -j'avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui -sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu'il faisait. -Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois -profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu'il était si -difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus -vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m'occupai plus que des -moyens d'éviter qu'il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire, -lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous -regarde, mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et -vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui -permis pas d'en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je, -laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit. - -Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même, -je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se -doutait pas. J'appelle ma fidèle _Victoire_. J'ai ma migraine, je me -couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avec _la véritable_, -tandis qu'elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme -de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin -et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l'amour, je choisis -le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon -invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je -vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l'aurez -rendue digne de le porter. - -Après ces préparatifs, pendant que Victoire s'occupe des autres -détails, je lis un chapitre du _Sopha_, une lettre d'_Héloïse_ et deux -contes de La Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais -prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l'empressement -qu'il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis -malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi, -mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l'ouvre et y -trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard, -devant les cafés». Il s'y rend, et là un petit laquais qu'il ne connaît -pas, qu'il croit au moins ne pas connaître, car c'était toujours -Victoire, vient lui annoncer qu'il faut renvoyer sa voiture et le -suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d'autant, -et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et -l'amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le -temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet, -puis je le ramène vers la maison. Il voit d'abord deux couverts mis, -ensuite un lit fait. Nous passions jusqu'au boudoir, qui était dans -toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai -mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami! -lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me -reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeur, d'avoir pu -un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je -veux les expier à force d'amour». Vous jugez de l'effet de ce discours -sentimental. L'heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé -sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la -même manière notre éternelle rupture. - -Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j'avais résolu -que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses -transports et l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je -ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été -jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et -raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me -plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont -j'étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages -réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours -par une maîtresse nouvelle. - -Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu'il dît, quoi -qu'il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin -que peu d'envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu, -je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les -mains: «Je ne l'ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que -vous en soyez maître; c'est au sacrificateur à disposer du temple.» -C'est par cette adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu -lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d'une petite maison. -Je le connais assez pour être sûre qu'il ne s'en servira que pour moi, -et si la fantaisie me prenait d'y aller sans lui, il me reste bien une -double clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir; -mais je l'aime trop encore pour vouloir l'user si vite. Il ne faut se -permettre d'excès qu'avec les gens qu'on veut quitter bientôt. Il ne -sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux. - -Je m'aperçois qu'il est trois heures du matin et que j'ai écrit un -volume, ayant le projet de n'écrire qu'un mot. Tel est le charme de la -confiante amitié, c'est elle qui fait que vous êtes toujours ce que -j'aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît -davantage. - - _De..., ce 12 août 17**._ - - - - -LETTRE XI - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._ - - -Votre lettre sévère m'aurait effrayée, madame, si par bonheur je -n'avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m'en donnez -de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur -de toutes les femmes, paraît avoir déposé son arme meurtrière avant -d'entrer dans ce château. Loin d'y former des projets, il n'y a pas -même porté de prétentions, et la qualité d'homme aimable, que ses -ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne lui laisser -que celle de bon enfant. C'est apparemment l'air de la campagne qui a -produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c'est qu'étant sans -cesse avec moi, paraissant même s'y plaire, il ne lui est pas échappé -un mot qui ressemble à l'amour, pas une de ces phrases que tous les -hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu'il faut pour les -justifier. Jamais il n'oblige à cette réserve dans laquelle toute femme -qui se respecte est forcée de se tenir aujourd'hui, pour contenir les -hommes qui l'entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu'il -inspire. Il est peut-être un peu louangeur, mais c'est avec tant de -délicatesse qu'il accoutumerait la modestie même à l'éloge. Enfin, -si j'avais un frère, je désirerais qu'il fût tel que M. de Valmont -se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une -galanterie plus marquée, et j'avoue que je lui sais un gré infini -d'avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles. - -Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites, -et, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les -époques. Lui-même convient d'avoir eu beaucoup de torts et on lui en -aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j'ai rencontré peu d'hommes -qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais -presque d'enthousiasme. Vous m'apprenez qu'au moins sur cet objet il -ne se trompe pas. Sa conduite avec Mme de Merteuil en est une preuve. -Il nous en parle beaucoup, et c'est toujours avec tant d'éloges et -l'air d'un attachement vrai, que j'ai cru, jusqu'à la réception de -votre lettre, que ce qu'il appelait amitié entre eux deux était bien -réellement de l'amour. Je m'accuse de ce jugement téméraire, dans -lequel j'ai eu d'autant plus de tort que lui-même a pris le soin de la -justifier. J'avoue que je ne regardais que comme finesse ce qui était -de sa part une honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que -celui qui est capable d'une amitié aussi suivie pour une femme aussi -estimable n'est pas un libertin sans retour. J'ignore au reste si nous -devons la conduite sage qu'il tient ici à quelques projets dans les -environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables -à la ronde, mais il sort peu, excepté le matin, et alors il dit qu'il -va à la chasse. Il est vrai qu'il rapporte rarement du gibier, mais il -assure qu'il est maladroit à cet exercice. D'ailleurs, ce qu'il peut -faire au dehors m'inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne -serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis -ou de vous ramener au mien. - -Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de -Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d'oser demander à -sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d'autant qu'elle l'aime -beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence et non -par besoin, de saisir l'occasion de faire cette demande, soit à elle, -soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet -de rester ici jusqu'à son retour, et il s'étonnerait, avec raison, de -la légèreté qui m'en ferait changer. - -Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j'ai cru devoir -à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmont, et dont il me -paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n'en suis pas moins -sensible à l'amitié qui a dicté vos conseils. C'est à elle que je -dois aussi ce que vous me dites d'obligeant à l'occasion du retard du -mariage de Mlle votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement; -mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec -vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mlle -de Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l'être -plus qu'auprès d'une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son -respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m'attachent à -vous, et je vous prie d'en recevoir l'assurance avec bonté. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _De..., ce 13 août 17**._ - - - - -LETTRE XII - -_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et il faut que -je lui tienne compagnie; ainsi, je n'aurai pas l'honneur de vous -accompagner à l'Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne -pas être avec vous que le spectacle. Je vous prie d'en être persuadée. -Je vous aime tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny -que je n'ai point le recueil dont il m'a parlé, et que, s'il peut me -l'apporter demain, il me fera grand plaisir? S'il vient aujourd'hui, on -lui dira que nous n'y sommes pas, mais c'est que maman ne veut recevoir -personne. J'espère qu'elle se portera mieux demain. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _De..., ce 13 août 17**._ - - - - -LETTRE XIII - -_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._ - - -Je suis très fâchée, ma belle, et d'être privée du plaisir de vous voir -et de la cause de cette privation. J'espère que cette occasion se -retrouvera. Je m'acquitterai de votre commission auprès du chevalier -Danceny, qui sera sûrement très fâché de savoir votre maman malade. -Si elle veut me recevoir demain, j'irai lui tenir compagnie. Nous -attaquerons, elle et moi, le chevalier de Belleroche[16] au piquet; -et, en lui gagnant son argent, nous aurons, par surcroît de plaisir, -celui de vous entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le -proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je réponds de moi -et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments à ma chère -Mme de Volanges. Je vous embrasse bien tendrement. - - _De..., ce 13 août 17**._ - - [16] C'est le même dont il est question dans les lettres de Mme - de Merteuil. - - - - -LETTRE XIV - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n'est pas le -plaisir qui en est cause, je t'en assure bien. Maman était malade et je -ne l'ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée, -je n'avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour -m'assurer que la journée était finie; jamais je n'en avais passé de -si longue. Ce n'est pas que je n'aime bien maman, mais je ne sais pas -ce que c'était. Je devais aller à l'Opéra avec Mme de Merteuil; le -chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux -personnes que j'aime le mieux. Quand l'heure où j'aurais dû y être -aussi est arrivée, mon cœur s'est serré malgré moi. Je me déplaisais à -tout et j'ai pleuré, pleuré sans pouvoir m'en empêcher. Heureusement, -maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le -chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par -le spectacle et par tout le monde; c'est bien différent. - -Par bonheur, maman va mieux aujourd'hui, et Mme de Merteuil viendra -avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive -toujours bien tard, Mme de Merteuil, et quand on est si longtemps -toute seule, c'est bien ennuyeux. Il n'est encore que onze heures. Il -est vrai qu'il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me -prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd'hui. -Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu'on devient coquette dès -qu'on est dans le monde. Je n'ai jamais eu tant d'envie d'être jolie -que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant -que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on -perd beaucoup. Mme de Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les -hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup, -parce qu'elle m'aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny -me trouve plus jolie qu'elle. C'est bien honnête à elle de me l'avoir -dit! elle avait même l'air d'en être bien aise. Par exemple, je ne -conçois pas ça. C'est qu'elle m'aime tant! et lui... oh! ça m'a fait -bien plaisir! aussi, c'est qu'il me semble que rien que le regarder -suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de -rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m'arrive, cela me -décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien. - -Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t'aime -toujours comme de coutume. - - _Paris, ce 14 août 17**._ - - - - -LETTRE XV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Il est bien honnête à vous de ne pas m'abandonner à mon triste sort. -La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l'excès de son -repos et son insipide uniformité. En lisant votre lettre et le détail -de votre charmante journée, j'ai été tenté vingt fois de prétexter une -affaire, de voler à vos pieds et de vous y demander, en ma faveur, -une infidélité à votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas -son bonheur. Savez-vous que vous m'avez rendu jaloux de lui? Que me -parlez-vous d'éternelle rupture? J'abjure ce serment, prononcé dans le -délire: nous n'aurions pas été dignes de le faire si nous eussions dû -le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras du dépit -involontaire que m'a causé le bonheur du chevalier! Je suis indigne, -je l'avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se -donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l'instinct de son -cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la -troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n'êtes-vous -pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus -heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! c'est bien vous qui -êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez -pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave? - -Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je -n'ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos amants que les -successeurs d'Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet -empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à -un d'eux! qu'il existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le -souffrirai pas; n'espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au -moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par un caprice exclusif, -l'amitié inviolable que nous nous sommes jurée. - -C'est bien assez, sans doute, que j'aie à me plaindre de l'amour. Vous -voyez que je me prête à vos idées et que j'avoue mes torts. En effet, -si c'est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on -désire, d'y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien -réellement amoureux. Je n'en suis guère plus avancé. Je n'aurais même -rien du tout à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne -beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois craindre ou -espérer. - -Vous connaissez mon chasseur, trésor d'intrigue et vrai valet de -comédie: vous jugez bien que ses instructions portaient d'être amoureux -de la femme de chambre et d'enivrer les gens. Le coquin est plus -heureux que moi, il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Mme de -Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma -conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant qu'il -le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc -la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu'à peine -nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer -à me venger de cette ruse féminine, occupons-nous des moyens de -la tourner à notre avantage. Jusqu'ici ces courses qu'on suspecte -n'avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon -attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie. - - _Toujours du château de..., ce 15 août 17**._ - - - - -LETTRE XVI - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas -te les dire, mais il faut bien que j'en parle à quelqu'un; c'est plus -fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je -ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t'avais -raconté la jolie soirée[17] que j'avais passée chez maman avec lui et -Mme de Merteuil, je ne t'en parlais plus: c'est que je ne voulais plus -en parler à personne, mais j'y pensais pourtant toujours. Depuis il -était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait -de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non; -mais je voyais bien que si. Enfin hier il l'était encore plus que de -coutume. Ça n'a pas empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter -avec moi comme à l'ordinaire; mais, toutes les fois qu'il me regardait -cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla -renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me -pria d'en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me -défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m'en pria tant -que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand -je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j'allai -pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée -seulement et point cachetée, et qui était de lui. Ah! si tu savais -tout ce qu'il me mande! Depuis que j'ai lu sa lettre, j'ai tant de -plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l'ai relue quatre -fois tout de suite, et puis je l'ai serrée dans mon secrétaire. Je la -savais par cœur, et, quand j'ai été couchée, je l'ai tant répétée que -je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais -là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me -suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il -était encore de bien bonne heure), j'ai été reprendre sa lettre pour -la relire à mon aise. Je l'ai emportée dans mon lit, et puis je l'ai -baisée comme si... C'est peut-être mal fait de baiser une lettre comme -ça, mais je n'ai pas pu m'en empêcher. - - [17] La lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est pas - retrouvée. Il y a lieu de croire que c'est celle proposée dans - le billet de Mme de Merteuil, et dont il est aussi question - dans la précédente lettre de Cécile Volanges. - -A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien -embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette -lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le -demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu'il va encore être -triste. C'est pourtant bien malheureux pour lui! Qu'est-ce que tu -me conseilles? Mais tu n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie -d'en parler à Mme de Merteuil, qui m'aime bien. Je voudrais bien -le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous -recommande tant d'avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce -qu'il inspire, quand c'est pour un homme! ça n'est pas juste non plus. -Est-ce qu'un homme n'est pas notre prochain comme une femme et plus -encore? car enfin n'a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme -sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j'allais faire -quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même -n'aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j'aime encore -mieux qu'il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps. -Parce qu'il a écrit hier, je ne suis pas obligée d'écrire aujourd'hui; -aussi bien je verrai Mme de Merteuil ce soir, et si j'en ai le courage -je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu'elle me dira, je n'aurai -rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui -répondre un peu, pour qu'il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en -peine. - -Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses. - - _De..., ce 19 août 17**._ - - - - -LETTRE XVII - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - -Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de -vous écrire, je commence par vous supplier de m'entendre. Je sens que -pour oser vous déclarer mes sentiments, j'ai besoin d'indulgence; si -je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je -faire après tout, que vous montrer votre ouvrage? Et qu'ai-je à vous -dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence, -ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un -sentiment que vous avez fait naître? Émané de vous, sans doute il est -digne de vous être offert; s'il est brûlant comme mon âme, il est pur -comme la vôtre. Serait-ce un crime d'avoir su apprécier votre charmante -figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette -touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà -si précieuses? Non, sans doute; mais sans être coupable on peut être -malheureux, et c'est le sort qui m'attend si vous refusez d'agréer mon -hommage. C'est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais -encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a -fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous -étonnez de ma tristesse; vous m'en demandez la cause, quelquefois même -j'ai cru voir qu'elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité -sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu'un mot peut -aussi combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma destinée. Pour -vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains -plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand? - -Je finirai, comme j'ai commencé, par implorer votre indulgence. Je -vous ai demandé de m'entendre; j'oserai plus: je vous prierai de me -répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez -offensée, et mon cœur m'est garant que mon respect égale mon amour. - -_P.-S._--Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen -dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre; il me paraît -également sûr et commode. - - _De..., ce 18 août 17**._ - - - - -LETTRE XVIII - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Quoi! Sophie, tu blâmes d'avance ce que je vais faire! J'avais déjà -bien assez d'inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est -clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton -aise, et d'ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n'es pas -là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme -moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu, -par ma lettre d'hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c'est que -je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je -suis. - -Et encore être obligée de me décider toute seule! Mme de Merteuil, que -je comptais voir hier au soir, n'est pas venue. Tout s'arrange contre -moi, c'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours -avec elle que je l'ai vu, que je lui ai parlé. Ce n'est pas que je lui -en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l'embarras. Oh! -je suis bien à plaindre! - -Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire. J'étais si troublée -que je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman -était là. Je me doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait -que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. -Un instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma -harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire -que de répondre que oui. Quand il revint, c'était bien pis. Je ne le -regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait -un air qu'on aurait dit qu'il était malade. Ça me faisait bien de la -peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l'apportant, -il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là, -mais c'était d'un ton que j'en fus toute bouleversée. Je préludais -sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne -chanterions pas. Lui s'excusa, en disant qu'il était un peu malade, et -moi, qui n'avais pas d'excuse, il me fallut chanter. J'aurais voulu -n'avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais -pas; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on -se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite, -et, dès que j'entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de -reporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps, -mais il revint. - -Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je -voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et -il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis -ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être -vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j'allais pleurer -aussi. Je sortis, et tout de suite j'écrivis avec un crayon, sur un -chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je -promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu'il y ait du -mal à cela; et puis c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux -cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon. -Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s'en -fut. Heureusement, elle était en visite, elle s'en alla bientôt après. -Aussitôt qu'elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, -et je le priai de l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se -doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant -ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait -voir, et prit ma main qu'il serra... mais d'une façon!... ce ne fut -qu'un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m'a fait. Je -la retirai pourtant; ainsi je n'ai rien à me reprocher. - -A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser -de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n'irai pas lui -refaire du chagrin, car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour -quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal -peut-il y avoir à écrire, surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un -d'être malheureux? Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien -faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute, et -puis je suis sûre que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera -toujours plaisir. - -Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j'ai tort, dis-le-moi; mais je -ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur -bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l'ai -promis. Adieu. - - _De..., ce 20 août 17**._ - - - - -LETTRE XIX - -_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - -Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant de peine, -que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre -que vous m'avez écrite. Je n'en sens pas moins aujourd'hui que je ne -le dois pas; pourtant, comme je l'ai promis, je ne veux pas manquer à -ma parole, et cela doit bien vous prouver l'amitié que j'ai pour vous. -A présent que vous le savez, j'espère que vous ne me demanderez pas de -vous écrire davantage. J'espère aussi que vous ne direz à personne que -je vous ai écrit; parce que sûrement on m'en blâmerait, et que cela -pourrait me causer bien du chagrin. J'espère surtout que vous-même -n'en prendrez pas mauvaise idée de moi, ce qui me ferait plus de peine -que tout. Je peux bien vous assurer que je n'aurais pas eu cette -complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous -eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui m'ôte -tout le plaisir que j'ai à vous voir. Vous voyez, monsieur, que je vous -parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure -toujours, mais, je vous en prie, ne m'écrivez plus. - -J'ai l'honneur d'être, - - Cécile VOLANGES. - _De..., ce 20 août 17**._ - - - - -LETTRE XX - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons, -je vous fais grâce, vous m'écrivez tant de folies qu'il faut bien que -je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne -crois pas que mon chevalier eût autant d'indulgence que moi, il serait -homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien -trouver de plaisant dans votre folle idée. J'en ai pourtant bien ri, et -j'étais vraiment fâchée d'être obligée d'en rire toute seule. Si vous -eussiez été là, je ne sais où m'aurait menée cette gaieté; mais j'ai -eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n'est -pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j'ai raison. J'y -mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait -plus où l'on s'arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à -vous faire oublier votre présidente; et si j'allais, moi indigne, vous -dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici -mes conditions. - -Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m'en -fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas -que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par -écrit. Par cet arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense -au lieu d'être une consolation, et cette idée me plaît davantage; -de l'autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même -un moyen d'infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m'apporter le -gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient -déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire. -Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude -après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après -n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me -mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu'il n'y a rien à -rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste -fidèle à mon chevalier, et que je m'amuse à le rendre heureux, malgré -le petit chagrin que cela vous cause. - -Cependant si j'avais moins de mœurs, je crois qu'il aurait dans ce -moment un rival dangereux: c'est la petite Volanges. Je raffole de -cette enfant; c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle -deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur -se développer, et c'est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son -Danceny avec fureur, mais elle n'en sait encore rien. Lui-même, quoique -très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n'ose pas trop le -lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite -surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis -quelques jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu -un grand service de l'aider un peu; mais je n'oublie pas que c'est une -enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu -plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas -l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d'en faire mon -élève; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me -laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'octobre. -J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons -une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle -est donc, en effet, l'insolente sécurité de cet homme qui ose dormir -tranquille, tandis qu'une femme qui a à se plaindre de lui, ne s'est -pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne -sais ce que je ne lui dirais pas. - -Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc. -Songez que si vous n'avez pas cette femme les autres rougiront de vous -avoir eu. - - _De..., ce 20 août 17**._ - - - - - [Illustration: PL. III - _Fragonard fils inv._ - _Dupréel sc._ - LETTRE XXI] - - - - -LETTRE XXI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant, mais un grand pas, et -qui, s'il ne m'a pas conduit jusqu'au but, m'a fait connaître au moins -que je suis dans la route et a dissipé la crainte où j'étais de m'être -égaré. J'ai enfin déclaré mon amour, et quoiqu'on ait gardé le silence -le plus obstiné, j'ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque -et la plus flatteuse; mais n'anticipons pas sur les événements et -reprenons plus haut. - -Vous vous souvenez qu'on faisait épier mes démarches. Eh bien! j'ai -voulu que ce moyen scandaleux tournât à l'édification publique, et -voici ce que j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouver, dans -les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette -commission n'était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me -rendit compte qu'on devait saisir aujourd'hui, dans la matinée, les -meubles d'une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je -m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont -l'âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte, et quand je fus -bien informé, je déclarai à souper mon projet d'aller à la chasse le -lendemain. Ici je dois rendre justice à ma présidente; sans doute elle -eut quelques remords des ordres qu'elle avait donnés, et n'ayant pas la -force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier -mon désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de -me rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et -pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu'elle ne -voulait, me faisaient assez connaître qu'elle désirait que je prisse -pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendre, -comme vous pouvez croire, et je résistai de même à une petite diatribe -contre la chasse et les chasseurs et à un petit nuage d'humeur qui -obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment -que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne me nuisît. -Je ne calculais pas la curiosité d'une femme; aussi me trompais-je. Mon -chasseur me rassura dès le soir même, et je me couchai satisfait. - -Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du -château, j'aperçois mon espion qui me suit. J'entre en chasse et -marche à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans -autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me -suivait et qui, n'osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à -toute course, un espace triple du mien. A force de l'exercer, j'ai eu -moi-même une extrême chaleur et je me suis assis au pied d'un arbre. -N'a-t-il pas eu l'insolence de couler derrière un buisson qui n'était -pas à vingt pas de moi et de s'y asseoir aussi? J'ai été tenté un -moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb -seulement, lui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la -curiosité; heureusement pour lui, je me suis ressouvenu qu'il était -utile et même nécessaire à mes projets: cette réflexion l'a sauvé. - -Cependant j'arrive au village; je vois de la rumeur, je m'avance, -j'interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur, et, -cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six -livres pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au -désespoir. Après cette action si simple, vous n'imaginez pas quel chœur -de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants? -Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de -cette famille et embellissaient cette figure de patriarche, qu'un -moment auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment -hideuse! J'examinais ce spectacle lorsqu'un autre paysan, plus jeune, -conduisant par la main une femme et deux enfants et s'avançant vers -moi à pas précipités, leur dit: «Tombons tous aux pieds de cette image -de Dieu», et, dans le même instant, j'ai été entouré de cette famille -prosternée à mes genoux. J'avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont -mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mouvement involontaire, -mais délicieux. J'ai été étonné du plaisir qu'on éprouve en faisant -le bien, et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les -gens vertueux n'ont pas tant de mérite qu'on se plaît à nous le dire. -Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le -plaisir qu'ils venaient de me faire. J'avais pris dix louis sur moi, -je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils -n'avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit -le grand, le véritable effet, le reste n'était qu'une simple expression -de reconnaissance et d'étonnement pour des dons superflus. - -Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne -ressemblais pas mal au héros d'un drame, dans la scène du dénouement. -Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion. -Mon but était rempli, je me dégageai d'eux tous et regagnai le château. -Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien -sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres -auprès d'elle et l'ayant, en quelque sorte, ainsi payée d'avance, -j'aurai le droit d'en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproche à -me faire. - -J'oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j'ai demandé à -ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez -voir si déjà leurs prières n'ont pas été en partie exaucées... Mais -on m'avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour que -cette lettre partît si je ne la fermais qu'en me retirant. Ainsi _le -reste à l'ordinaire prochain_. J'en suis fâché, car le reste est le -meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de -la voir. - - _De..., ce 20 août 17**._ - - - - -LETTRE XXII - -_La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._ - - -Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de -M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux -sous lesquels on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser -désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des -vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire -aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d'indulgence que c'est -vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement -trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur, -je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense. - -Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer -quelque projet de sa part dans les environs, comme l'idée vous en -était venue, idée que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop -de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela -nous sauve d'être injustes, un de mes gens devait aller du même côté -que lui[18], et c'est par là que ma curiosité répréhensible, mais -heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant -trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les -meubles, faute d'avoir pu payer les impositions, non seulement s'était -empressé d'acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait -donné une somme d'argent assez considérable. Mon domestique a été -témoin de cette vertueuse action, et il m'a rapporté de plus que les -paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu'un domestique, -qu'ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont, -avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui -pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même -plus seulement une compassion passagère et que l'occasion détermine: -c'est le projet formé de faire du bien; c'est la sollicitude de la -bienfaisance, c'est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais, -soit hasard ou projet, c'est toujours une action louable et dont le -seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de plus, et -toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de -laquelle il ne disait mot, il a commencé par s'en défendre et a eu -l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il en eut convenu, que sa -modestie en doublait le mérite. - - [18] Mme de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre? - -A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en -effet un libertin sans retour? S'il n'est que cela et se conduit -ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants -partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance? -Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse reçût, de la main d'un -scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence? -et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs -bénédictions sur un réprouvé? Non. J'aime mieux croire que ces erreurs, -pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que -celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est -peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je m'arrête -à cette idée qui me plaît. Si, d'une part, elle peut servir à le -justifier dans votre esprit, de l'autre elle me rend de plus en plus -précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - -_P.-S._--Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans l'instant, voir -aussi l'honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs -à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au -moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c'est, -je crois, tout ce qu'il nous a laissé à faire. - - _De..., ce 20 août 17**._ - - - - -LETTRE XXIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Nous en sommes restés à mon retour au château: je reprends mon récit. - -Je n'eus que le temps de faire une courte toilette et je me rendis au -salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du -lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J'allai m'asseoir auprès -du métier. Des regards, plus doux encore que de coutume et presque -caressants, me firent deviner bientôt que le domestique avait déjà -rendu compte de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put -garder plus longtemps le secret qu'elle m'avait dérobé, et, sans -crainte d'interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait -pourtant à celui d'un prône: «J'ai bien aussi ma nouvelle à débiter», -dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure, avec une -exactitude qui faisait honneur à l'intelligence de son historien. Vous -jugez comme je déployai toute ma modestie; mais qui pourrait arrêter -une femme qui fait, sans s'en douter, l'éloge de ce qu'elle aime? Je -pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu'elle prêchait le -panégyrique d'un saint. Pendant ce temps, j'observais, non sans espoir, -tout ce que promettaient à l'amour son regard animé, son geste devenu -plus libre et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà -sensible, trahissait l'émotion de son âme. A peine elle finissait de -parler: «Venez, mon neveu, me dit Mme de Rosemonde, venez, que je vous -embrasse». Je sentis aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se -défendre d'être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais -elle fut bientôt dans mes bras, et, loin d'avoir la force de résister, -à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j'observe cette -femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s'empressa de retourner -à son métier et eut l'air, pour tout le monde, de recommencer sa -tapisserie; mais moi, je m'aperçus bien que sa main tremblante ne lui -permettait pas de continuer son ouvrage. - -Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que -j'avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve -l'ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d'éloges. Mon cœur, -pressé d'un souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château. -Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu'à l'ordinaire, -ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter -de l'effet qu'avait produit l'événement du jour, je gardais le même -silence. Mme de Rosemonde seule parlait et n'obtenait de nous que des -réponses courtes et rares. Nous dûmes l'ennuyer: j'en avais le projet, -et il réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son -appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans un salon -mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l'amour timide. - -Je n'eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la -conduire. La ferveur de l'aimable prêcheuse me servit mieux que -n'aurait pu faire mon adresse. «Quand on est digne de faire le bien, -me dit-elle en arrêtant sur moi son doux regard, comment passe-t-on -sa vie à mal faire?--Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni -cette censure, et je ne conçois pas qu'avec autant d'esprit que vous -en avez, vous ne m'ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire -auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu'il me soit possible -de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un -caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs, -j'ai imité leurs vices; j'ai peut-être mis de l'amour-propre à les -surpasser. Séduit de même ici par l'exemple des vertus, sans espérer -de vous atteindre, j'ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être -l'action dont vous me louez aujourd'hui perdrait-elle tout son prix à -vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma -belle amie, combien j'étais près de la vérité.) Ce n'est pas à moi, -continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez -voir une action louable, je ne cherchais qu'un moyen de plaire. Je -n'étais, puisqu'il faut le dire, que le faible agent de la divinité que -j'adore (ici elle voulut m'interrompre, mais je ne lui en donnai pas -le temps). Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m'échappe -que par faiblesse. Je m'étais promis de vous le taire; je me faisais -un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que -vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j'ai sous -les yeux l'exemple de la candeur, je n'aurai point à me reprocher avec -vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage -par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais -mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l'excès de mon -amour; c'est à vos pieds, c'est dans votre sein que je déposerai -mes peines. J'y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j'y -trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé parce que -vous m'aurez plaint. O vous que j'adore! écoutez-moi, plaignez-moi, -secourez-moi.» Cependant j'étais à ses genoux et je serrais ses mains -dans les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les croisant -sur ses yeux, avec l'expression du désespoir: «Ah! malheureuse!» -s'écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m'étais -livré à tel point que je pleurais aussi, et, reprenant ses mains, je -les baignais de pleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car -elle était si occupée de sa douleur qu'elle ne se serait pas aperçue de -la mienne, si je n'avais trouvé ce moyen de l'en avertir. J'y gagnai de -plus de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore par -l'attrait puissant des larmes. Ma tête s'échauffait et j'étais si peu -maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce moment. - -Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l'empire des circonstances, -si moi-même, oubliant mes projets, j'ai risqué de perdre, par un -triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d'une -pénible défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j'ai pensé -exposer le vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de -ses travaux, que l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus! -Ah! qu'elle se rende, mais qu'elle combatte; que, sans avoir la force -de vaincre, elle ait celle de résister; qu'elle savoure à loisir le -sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d'avouer sa défaite. -Laissons le braconnier obscur tuer à l'affût le cerf qu'il a surpris; -le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n'est-ce pas? -Mais peut-être serais-je à présent au regret de ne l'avoir pas suivi, -si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence. - -Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mme de Tourvel, effrayée, -se leva précipitamment, se saisit d'un des flambeaux et sortit. Il -fallut bien la laisser faire. Ce n'était qu'un domestique. Aussitôt -que j'en fus assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas -que, soit qu'elle me reconnût, soit un sentiment vague d'effroi, je -l'entendis précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu'entrer, dans son -appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J'y allai; mais la clef -était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c'eût été lui fournir -l'occasion d'une résistance trop facile. J'eus l'heureuse et simple -idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette -femme adorable à genoux, baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel -Dieu osait-elle invoquer? En est-il d'assez puissant contre l'amour? -En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c'est moi qui -réglerai son sort. - -Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon -appartement et me mis à vous écrire. J'espérais la revoir au souper; -mais elle fit dire qu'elle s'était trouvée indisposée et s'était mise -au lit. Mme de Rosemonde voulut monter chez elle; mais la malicieuse -malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. -Vous jugez qu'après le souper la veillée fut courte et que j'eus aussi -mon mal de tête. Retiré chez moi, j'écrivis une longue lettre pour -me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la -remettre ce matin. J'ai mal dormi, comme vous pouvez voir, par la date -de cette lettre. Je me suis levé et j'ai relu mon épître. Je me suis -aperçu que je ne m'y étais pas assez observé, que j'y montrais plus -d'ardeur que d'amour et plus d'humeur que de tristesse. Il faudra la -refaire, mais il faudrait être plus calme. - -J'aperçois le point du jour, et j'espère que la fraîcheur qui -l'accompagne m'amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit, et, quel -que soit l'empire de cette femme, je vous promets de ne pas m'occuper -tellement d'elle qu'il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. -Adieu, ma belle amie. - - _De..., ce 21 août 17**, 4 heures du matin._ - - - - -LETTRE XXIV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez -m'apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l'excès du -bonheur et celui de l'infortune, l'incertitude est un tourment cruel. -Pourquoi vous ai-je parlé? Que n'ai-je su résister au charme impérieux -qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je -jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait -point alors l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais -cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que -j'ai vu couler vos larmes, depuis que j'ai entendu ce cruel _Ah! -malheureuse!_ Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon -cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous -inspirer que l'effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n'est pas -celle de le partager: votre cœur que j'ai mal connu n'est pas fait pour -l'amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit -sensible; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en était pas ainsi, -vous n'auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous -racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses -regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui de vous voir; vous ne -vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant -annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d'aller s'informer -de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n'était pour -vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de -douleurs. - -Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains -pas de vous prendre pour juge. Qu'ai-je donc fait? Que céder à un -sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu; -toujours contenu par le respect, et dont l'innocent aveu fut l'effet -de la confiance et non de l'espoir. La trahirez-vous cette confiance -que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré -sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un -tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je -désavoue mes reproches; j'ai pu les écrire, mais non pas les penser. -Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c'est le seul plaisir qui me -reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en m'accordant vos soins généreux. -Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi? -Ne m'abandonnez pas dans le délire où vous m'avez plongé; prêtez-moi -votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m'avoir corrigé, -éclairez-moi pour finir votre ouvrage. - -Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon -amour, mais vous m'apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en -dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de -vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi -que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre -indulgence. Vous n'aurez jamais toute celle que je vous désirerais; -mais je réclame celle dont j'ai besoin: me la refuserez-vous? - -Adieu, madame; recevez avec bonté l'hommage de mes sentiments; il ne -nuit point à celui de mon respect. - - _De..., ce 20 août 17**._ - - - - -LETTRE XXV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Voici le bulletin d'hier. - -A onze heures j'entrai chez Mme de Rosemonde, et, sous ses auspices, -je fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle -avait les yeux très battus; j'espère qu'elle avait aussi mal dormi que -moi. Je saisis un moment où Mme de Rosemonde s'était éloignée pour -remettre ma lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le -lit et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante -qui voulait être auprès _de son cher enfant_. Il fallut bien serrer la -lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu'elle -croyait avoir un peu de fièvre. Mme de Rosemonde m'engagea à lui tâter -le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle -eut donc le double chagrin d'être obligée de me livrer son bras et de -sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effet, je pris -sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l'autre je -parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit -à rien, ce qui me fit dire en me retirant: «Il n'y a pas même la plus -légère émotion.» Je me doutai que ses regards devaient être sévères, -et, pour la punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit -qu'elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut au -dîner qui fut triste; elle annonça qu'elle n'irait pas se promener, ce -qui était me dire que je n'aurais pas occasion de lui parler. Je sentis -bien qu'il fallait placer là un soupir et un regard douloureux; sans -doute elle s'y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où -je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu'elle est, elle a ses -petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demander _si -elle avait eu la bonté de m'instruire de mon sort_, et je fus un peu -étonné de l'entendre me répondre: _Oui, monsieur, je vous ai écrit_. -J'étais fort empressé d'avoir cette lettre; mais soit ruse encore, ou -maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir au moment de -se retirer chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon de la -mienne; lisez et jugez, voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme -qu'elle n'a point d'amour, quand je suis sûr du contraire; et puis -elle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de -me tromper avant! Ma belle amie, l'homme le plus adroit ne peut encore -que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant -feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir, -parce qu'il plaît à madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se -venger de ces noirceurs-là!... Ah! patience... mais adieu. J'ai encore -beaucoup à écrire. - -A propos, vous me renverrez la lettre de l'inhumaine; il se pourrait -faire que par la suite elle voulût qu'on mît du prix à ces misères-là, -et il faut être en règle. - -Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au -premier jour. - - _Du château, ce 22 août 17**._ - - - - -LETTRE XXVI - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Sûrement, monsieur, vous n'auriez eu aucune lettre de moi, si ma -sotte conduite d'hier au soir ne me forçait d'entrer aujourd'hui en -explication avec vous. Oui, j'ai pleuré, je l'avoue; peut-être aussi -les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés; -larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer -tout. - -Accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtes, à n'entendre que -des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent -d'une sécurité que j'ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler -ni combattre les impressions que j'éprouve. L'étonnement et l'embarras -où m'a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une -situation qui n'eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l'idée -révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez -et traitée aussi légèrement qu'elles; toutes ces causes réunies ont -provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que -j'étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait -sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours -avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des sentiments -qui doivent m'offenser, j'avais pu craindre de les partager. - -Non, monsieur, je n'ai pas cette crainte; si je l'avais, je fuirais à -cent lieues de vous; j'irais pleurer dans un désert le malheur de vous -avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point -vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de -suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de -moi. - -J'ai cru, et c'est là mon seul tort, j'ai cru que vous respecteriez -une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver -tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que -vous l'outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas; -non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n'auriez pas -cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m'avez tenu des -discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru -autorisé à m'écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me -demandez de _guider vos démarches, de dicter vos discours_! Eh bien! -monsieur, le silence et l'oubli, voilà les conseils qu'il me convient -de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en -effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu'à vous d'en -obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une -demande à celui qui ne m'a point respectée; je ne donnerai point une -marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité. - -Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais -pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable -amie; j'opposais la voix de l'amitié à la voix publique qui vous -accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez -rien réparer. - -Je m'en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments -m'offensent, que leur aveu m'outrage, et surtout que, loin d'en venir -un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si -vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu'il me semble avoir -droit d'attendre, et même d'exiger de vous. Je joins à cette lettre -celle que vous m'avez écrite, et j'espère que vous voudrez bien de -même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu'il restât -aucune trace d'un événement qui n'eût jamais dû exister. J'ai l'honneur -d'être, etc. - - _De..., ce 21 août 17**._ - - - - -LETTRE XXVII - -_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu'il -me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c'est -que ce que j'ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon -amie, n'est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de -n'avoir pas peur; et puis, j'ai tant besoin de vous, de vos conseils! -J'ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je -pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu'on me regarde. -Hier, quand vous m'avez vue pleurer, c'est que je voulais vous parler, -et puis je ne sais quoi m'en empêchait, et quand vous m'avez demandé ce -que j'avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire -une parole. Sans vous, maman allait s'en apercevoir, et qu'est-ce que -je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis -quatre jours. - -C'est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c'est ce jour-là -que M. le chevalier Danceny m'a écrit: oh! je vous assure que quand -j'ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c'était; mais, -pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n'aie eu bien du plaisir -en la lisant; voyez-vous, j'aimerais mieux avoir du chagrin toute ma -vie que s'il ne me l'eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne -devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai -dit que j'en étais fâchée, mais il dit que c'était plus fort que lui et -je le crois bien; car j'avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant -je n'ai pas pu m'en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu'une fois, et -même c'était, en partie, pour lui dire de ne plus m'écrire; mais malgré -cela il m'écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien -qu'il est triste et ça m'afflige encore davantage, si bien que je ne -sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre. - -Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de -lui répondre de temps en temps? seulement jusqu'à ce qu'il ait pu -prendre sur lui de ne plus m'écrire lui-même, et de rester comme nous -étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que -je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j'ai pleuré que ça -ne finissait pas, et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas -encore, ça nous fera bien de la peine. - -Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez; -vous verrez bien que ce n'est rien de mal qu'il demande. Cependant, si -vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m'en empêcher; -mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n'est pas là du mal. - -Pendant que j'y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore -une question: on m'a bien dit que c'était mal d'aimer quelqu'un; -mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c'est que M. le -chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du tout, et que presque -tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais -la seule à m'en empêcher; ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour -les demoiselles? car j'ai entendu maman elle-même dire que Mlle D... -aimait M. M... et elle n'en parlait pas comme d'une chose qui serait -si mal; et pourtant je suis sûre qu'elle se fâcherait contre moi si -elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite -toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je -croyais, quand elle m'a fait sortir du couvent, que c'était pour me -marier, mais à présent il me semble que non; ce n'est pas que je m'en -soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez -peut-être ce qui en est, et si vous le savez j'espère que vous me le -direz. - -Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m'avez permis -de vous écrire, j'en ai profité pour vous dire tout et je compte sur -votre amitié. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _Paris, ce 23 août 17**._ - - - - -LETTRE XXVIII - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - -Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! Rien ne -peut vous fléchir, et chaque jour emporte avec lui l'espoir qu'il avait -amené! Quelle est donc cette amitié que vous consentez qui subsiste -entre nous, si elle n'est pas même assez puissante pour vous rendre -sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis -que j'éprouve les tourments d'un feu que je ne puis éteindre; si, loin -de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire -naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien -pour le secourir! Il ne vous demande qu'un mot et vous le lui refusez! -et vous voulez qu'il se contente d'un sentiment si faible, dont vous -craignez encore de lui réitérer les assurances! - -Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah! croyez-moi, -mademoiselle, vouloir payer de l'amour avec de l'amitié, ce n'est pas -craindre l'ingratitude, c'est redouter seulement d'en avoir l'air. -Cependant je n'ose plus vous entretenir d'un sentiment qui ne peut que -vous être à charge, s'il ne vous intéresse pas; il faut au moins le -renfermer en moi-même en attendant que j'apprenne à le vaincre. Je sens -combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j'aurai -besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens; il en est un -qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera celui de me répéter souvent que -le vôtre est insensible. J'essayerai même de vous voir moins, et déjà -je m'occupe d'en trouver un prétexte plausible. - -Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah! -du moins je ne cesserai jamais de le regretter. Un malheur éternel sera -le prix de l'amour le plus tendre, et vous l'aurez voulu, et ce sera -votre ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que -je perds aujourd'hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel -plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais vous ne -voulez pas le recevoir, votre silence m'apprend assez que votre cœur -ne vous dit rien pour moi, il est à la fois la preuve la plus sûre de -votre indifférence et la manière la plus cruelle de me l'annoncer. -Adieu, mademoiselle. - -Je n'ose plus me flatter d'une réponse, l'amour l'eût écrit avec -empressement, l'amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance; -mais la pitié, l'amitié et l'amour sont également étrangers à votre -cœur. - - _Paris, ce 23 août 17**._ - - - - -LETTRE XXIX - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Je te le disais bien, Sophie, qu'il y avait des cas où on pouvait -écrire, et je t'assure que je me reproche bien d'avoir suivi ton -avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier Danceny et à moi. -La preuve que j'avais raison, c'est que Mme de Merteuil, qui est une -femme qui sûrement le sait bien, a fini par penser comme moi. Je lui -ai tout avoué. Elle m'a bien dit d'abord comme toi, mais quand je lui -ai eu tout expliqué, elle a convenu que c'était bien différent; elle -exige seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes -celles du chevalier Danceny, afin d'être sûre que je ne dirai que ce -qu'il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je -l'aime Mme de Merteuil! Elle est si bonne! et c'est une femme bien -respectable. Ainsi il n'y a rien à dire. - -Comme je m'en vais écrire à M. Danceny et comme il va être content! Il -le sera encore plus qu'il ne le croit, car jusqu'ici je ne lui parlais -que de mon amitié, et lui voulait toujours que je dise mon amour. Je -crois que c'était bien la même chose, mais enfin je n'osais pas et il -tenait à cela. Je l'ai dit à Mme de Merteuil, elle m'a dit que j'avais -eu raison, et qu'il ne fallait convenir d'avoir de l'amour que quand on -ne pouvait plus s'en empêcher; or je suis bien sûre que je ne pourrai -pas m'en empêcher plus longtemps; après tout, c'est la même chose et -cela lui plaira davantage. - -Mme de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me prêterait des livres qui -parlaient de tout cela et qui m'apprendraient bien à me conduire et -aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-tu, elle me dit tous mes -défauts, ce qui est la preuve qu'elle m'aime bien; elle m'a recommandé -seulement de ne rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait -l'air de trouver qu'elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait -la fâcher. Oh! je ne lui dirai rien. - -C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme qui ne m'est presque -pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! C'est bien heureux -pour moi de l'avoir connue! - -Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l'Opéra, dans -sa loge; elle m'a dit que nous y serions toutes seules, et nous -causerons tout le temps sans craindre qu'on nous entende; j'aime bien -mieux cela que l'Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car -elle m'a dit que c'était bien vrai que j'allais me marier, mais nous -n'avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n'est-ce pas encore bien -étonnant que maman ne m'en dise rien du tout? - -Adieu, ma Sophie, je m'en vais écrire au chevalier Danceny. Oh! je suis -bien contente. - - _De..., ce 24 août 17**._ - - - - -LETTRE XXX - -_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - -Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon -amitié, de mon _amour_, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous -dites que je n'ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous -trompez et j'espère qu'à présent vous n'en doutez plus. Si vous avez -eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça -ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c'est que, pour toute chose -au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même -je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j'avais pu m'en -empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J'espère qu'à -présent vous n'en aurez plus et que nous allons être bien heureux. - -Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de -bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe -chez elle et je crois qu'elle vous proposera d'y rester; j'espère que -vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C'était donc bien agréable -le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais -enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime, -j'espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne -suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que -vous fussiez tout de même. - -Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce -n'est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôt que -vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne -peux mieux faire. - -Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le -dis, plus je suis contente; j'espère que vous le serez aussi. - - _De..., ce 24 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXI - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - -Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque -je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s'il doit durer autant -que l'amour que vous m'avez inspiré. Quoi! vous m'aimez, vous ne -craignez plus de m'assurer de votre _amour_! _Plus vous me le dites et -plus vous êtes contente_! Après avoir lu ce charmant _je vous aime_, -écrit de votre main, j'ai entendu votre belle bouche m'en répéter -l'aveu. J'ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu'embellissait -encore l'expression de la tendresse. J'ai reçu vos serments de vivre -toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à -votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas. - -Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mme de -Merteuil n'a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre -maman? Pourquoi faut-il que l'idée de la contrainte qui nous attend -vienne se mêler au souvenir délicieux qui m'occupe? Pourquoi ne puis-je -sans cesse tenir cette jolie main qui m'a écrit _Je vous aime_! la -couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m'avez fait -d'une faveur plus grande! - -Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons -été forcés, par sa présence, de n'avoir plus l'un pour l'autre que -des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par -l'assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m'en donner -des preuves, n'avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas -dit: Un baiser l'eût rendu plus heureux, et c'est moi qui lui ai ravi -ce bonheur? Promettez-moi, mon aimable amie, qu'à la première occasion -vous serez moins sévère. A l'aide de cette promesse, je trouverai du -courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous -préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la -certitude que vous en partagez le regret. - -Adieu, ma charmante Cécile, voici l'heure où je dois me rendre chez -vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n'était pour aller -vous revoir. Adieu, vous que j'aime tant! vous, que j'aimerai toujours -davantage! - - _De..., ce 25 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXII - -_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._ - - -Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont? -J'avoue que je ne puis m'y résoudre et que j'aurais autant de peine -à le juger honnête, d'après le seul fait que vous me racontez, qu'à -croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j'apprendrais une faute. -L'humanité n'est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que -dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l'honnête homme a ses -faiblesses. Cette vérité me paraît d'autant plus nécessaire à croire -que c'est d'elle que dérive la nécessité de l'indulgence pour les -méchants comme pour les bons, et qu'elle préserve ceux-ci de l'orgueil -et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je -pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais -je ne vois plus en elle qu'une faiblesse dangereuse, quand elle nous -mène à traiter de même le vicieux et l'homme de bien. - -Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de -Valmont; je veux croire qu'ils sont louables comme elle, mais en a-t-il -moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur -et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu'il a -secouru, mais qu'elle ne vous empêche pas d'entendre les cris de cent -victimes qu'il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le dites, -qu'un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une -liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d'un retour heureux? -Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas -contre lui l'opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre -conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans -les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les -actions, et nul d'entre eux, après avoir perdu l'estime des autres, n'a -droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si -difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il -suffit, pour perdre cette estime, d'avoir l'air d'y attacher trop peu -de prix; et ne taxez pas cette sévérité d'injustice, car outre qu'on -est fondé à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a -droit d'y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui -n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l'aspect -sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont, -quelque innocente qu'elle pût être. - -Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte -de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mme de -Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez -pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d'être rejeté -par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu'on -appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout. - -D'abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n'a peut-être d'autre -défaut que trop de confiance en ses forces; c'est un guide adroit qui -se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que -le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent -de la suivre; elle-même en convient et s'en accuse. A mesure qu'elle a -vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains -pas de vous assurer qu'elle penserait comme moi. - -Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les -autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout; -c'est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent -la société. Vous savez, comme moi, qu'on passe sa vie à les remarquer, -à s'en plaindre et à s'y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une -grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure -que pour avoir l'empire dans la société il suffisait de manier, avec -une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme -lui ce double talent: il séduit avec l'un et se fait craindre avec -l'autre. On ne l'estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence -au milieu d'un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le -ménager que le combattre. - -Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n'oserait -sans doute aller s'enfermer à la campagne, presque en tête à tête -avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste -d'entre elles de donner l'exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi -ce mot, il échappe à l'amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même -vous trahit par la sécurité qu'elle vous inspire. Songez donc que -vous aurez pour juges, d'une part, des gens frivoles qui ne croiront -pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de -l'autre, des méchants qui feindront de n'y pas croire, pour vous punir -de l'avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que -quelques hommes n'oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes -gens dont M. de Valmont ne s'est que trop rendu l'oracle, je vois les -plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous, -vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si -mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié; -c'est elle qui me fait renouveler mes instances, c'est à elle à les -justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu'elle soit inutile; -mais j'aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que -de sa négligence. - - _De..., ce 24 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXIII - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre -projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins -de vaincre que de combattre, je n'ai plus rien à dire. Votre conduite -est un chef-d'œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la -supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne -vous fassiez illusion. - -Ce que je vous reproche n'est pas de n'avoir point profité du moment. -D'une part, je ne vois pas clairement qu'il fût venu; de l'autre, je -sais assez, quoi qu'on en dise, qu'une occasion manquée se retrouve, -tandis qu'on ne revient jamais d'une démarche précipitée. - -Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je -vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard, -espérez-vous prouver à cette femme qu'elle doit se rendre? Il me -semble que ce ne peut être là qu'une vérité de sentiment et non de -démonstration, et que pour la faire recevoir, il s'agit d'attendrir -et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d'attendrir par -lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos -belles phrases produiraient l'ivresse de l'amour, vous flattez-vous -qu'elle soit assez longue pour que la réflexion n'ait pas le temps d'en -empêcher l'aveu? Songez donc à celui qu'il faut pour écrire une lettre, -à celui qui se passe avant qu'on la remette; et voyez si, surtout une -femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce -qu'elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec -des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas -qu'ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme de Tourvel -me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré -l'avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle -vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela -seul qu'on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes -raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant -parce qu'elles sont bonnes que pour ne pas se démentir. - -De plus, une remarque que je m'étonne que vous n'ayez pas faite, c'est -qu'il n'y a rien de si difficile en amour que d'écrire ce qu'on ne -sent pas. Je dis écrire d'une façon vraisemblable, ce n'est pas qu'on -ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou -plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne -un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre -présidente est assez peu formée pour ne s'en pas apercevoir, mais -qu'importe? L'effet n'en est pas moins manqué. C'est le défaut des -romans; l'auteur se bat les flancs pour s'échauffer, et le lecteur -reste froid. _Héloïse_ est le seul qu'on en puisse excepter; et malgré -le talent de l'auteur, cette observation m'a toujours fait croire que -le fonds en était vrai. Il n'en est pas de même en parlant. L'habitude -de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des -larmes y ajoute encore; l'expression du désir se confond dans les -yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène -plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable -éloquence de l'amour; et surtout la présence de l'objet aimé empêche la -réflexion et nous fait désirer d'être vaincues. - -Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en -pour réparer votre faute et attendez l'occasion de parler. Savez-vous -que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est -bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu'elle vous -donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne -se serait pas du tout trahie. - -Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c'est -qu'elle use trop de forces à la fois; je prévois qu'elle les épuisera -pour la défense du mot, et qu'il ne lui en restera plus pour celle de -la chose. - -Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront -les dernières jusqu'après l'heureux moment. S'il était moins tard, je -vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je -suis fort contente. Je crois que j'aurai fini avant vous et vous devez -en être bien heureux. Adieu pour aujourd'hui. - - _De..., ce 24 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXIV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant -fatiguer à prouver ce que personne n'ignore? Pour aller vite en amour, -il vaut mieux parler qu'écrire; voilà, je crois, toute votre lettre. -Eh mais! ce sont les plus simples éléments de l'art de séduire. Je -remarquerai seulement que vous ne faites qu'une exception à ce principe -et qu'il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité -et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits, -qui s'y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans -le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui -répondit sans difficulté à ma première lettre, n'avait pas alors plus -d'amour pour moi que moi pour elle, et qu'elle ne vit que l'occasion de -traiter un sujet qui devait lui faire honneur. - -Quoi qu'il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s'applique -pas à la question. En effet, vous supposez que j'ai le choix entre -écrire et parler, ce qui n'est pas. Depuis l'affaire du 29, mon -inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres -une adresse qui a déconcerté la mienne. C'est au point que si cela -continue, elle me forcera à m'occuper sérieusement des moyens de -reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle -en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d'une petite guerre. Non -contente de n'y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour -chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours. - -Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première; la -seconde n'offrit pas plus de difficulté. Elle m'avait demandé de lui -rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu'elle eût le -moindre soupçon. Mais, soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice, -ou enfin soit vertu, car elle me forcera d'y croire, elle refusa -obstinément la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où a pensé -la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l'avenir. - -Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette lettre -que je lui offrais tout simplement: c'eût été déjà accorder quelque -chose et je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentative, -qui n'était qu'un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma -lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mme de Rosemonde et la -femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur, -avec ordre de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé. -J'avais bien deviné qu'elle craindrait l'explication scandaleuse -que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon -ambassadeur, qui avait ordre d'observer sa figure, et qui ne voit -pas mal, n'aperçut qu'une légère rougeur et plus d'embarras que de -colère. - -Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu'elle garderait cette lettre, ou -que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu'elle se trouvât seule -avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une -heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la -part de sa maîtresse, un paquet d'une autre forme que le mien et sur -l'enveloppe duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec -précipitation... - -C'était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux. -Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle -sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique. - -Vous me connaissez, je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur. -Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux -moyens. Voici le seul que je trouvai. - -On va d'ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est -à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d'une -boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a -une clef et Mme de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses lettres dans la -journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le -matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers -ou autres, font ce service également. Ce n'était pas le tour de mon -domestique, mais il se chargea d'y aller, sous le prétexte qu'il avait -affaire de ce côté. - -Cependant j'écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresse -et je contrefis assez bien, sur l'enveloppe, le timbre de _Dijon_. -Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je -demandais les mêmes droits que le mari, d'écrire aussi du même lieu et -aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu'elle -avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui -procurer ce plaisir. - -Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette -lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d'être témoin -de la réception, car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner -et d'attendre l'arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles -arrivèrent. - -Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la -lettre à Mme de Tourvel.--Ce n'est pas l'écriture de mon mari», reprit -celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le -premier coup d'œil l'instruisit, et il se fit une telle révolution sur -sa figure que Mme de Rosemonde s'en aperçut et lui dit: «Qu'avez-vous?» -Je m'approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?» -La timide dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver -son embarras, feignait de parcourir l'épître qu'elle n'était guère en -état de lire. Je jouissais de son trouble et n'étant pas fâché de la -pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer -que cette lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur.» La -colère alors l'inspira mieux que n'eût pu faire la prudence. «Elle -contient, répondit-elle, des choses qui m'offensent et que je suis -étonnée qu'on ait osé m'écrire».--Et qui donc? interrompit Mme de -Rosemonde.--Elle n'est pas signée, répondit la belle courroucée, mais -la lettre et son auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera -de n'en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l'audacieuse -missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit. - -Malgré cette colère, elle n'en a pas moins eu ma lettre et je m'en -remets bien à sa curiosité du soin de l'avoir lue en entier. - -Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le -brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi. -Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous -accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne -dévorerais l'ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie. - - _De..., ce 25 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu'au milieu des -torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de -délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage -pour m'imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le -silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon amour à se taire et -j'oublierai, s'il est possible, la façon cruelle dont vous l'avez -accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n'en donnait pas le -droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre indulgence -n'était pas un titre pour l'obtenir; mais vous regardez mon amour comme -un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez -à la fois et la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi qu'accoutumé à -vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire, -il ne m'était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis -pénétré, et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez -comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'amour le plus tendre, le -plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me -parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d'être -traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure -point, vous frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez -sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour -seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c'est qu'il est votre -ouvrage et non pas le mien. - -Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je -n'attends pas même cette pitié, que l'intérêt que vous m'aviez témoigné -quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue, -pouvoir réclamer votre justice. - -Vous m'apprenez, madame, qu'on a cherché à me nuire dans votre esprit. -Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m'eussiez pas -même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc -ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d'une vertu si -rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se -couvrir d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs, -et je n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que -j'ai le droit de savoir l'un et l'autre, puisque vous me jugez d'après -eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans -lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce et je -m'engage d'avance à me justifier, à les forcer à se dédire. - -Si j'ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d'un public dont -je fais peu de cas, il n'en est pas ainsi de votre estime, et quand -je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir -impunément. Elle me devient d'autant plus précieuse que je lui devrai -sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me -donnerait, dites-vous, _des droits à votre reconnaissance_. Ah! loin -d'en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l'occasion -de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en -ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais -le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous -voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre -indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n'est pas, je l'espère, -la crainte d'un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner. -Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire -plus que vous qu'elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à -vous croire une âme si douce, ce n'est que dans cette lettre que je -puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le -vœu de vous rendre sensible, j'y vois que plutôt que d'y consentir -vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et -justifie mon amour, c'est encore elle qui me répète que mon amour vous -outrage, et lorsqu'en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême, -j'ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n'est qu'un affreux -tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de -pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait -m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient; vous ne doutez pas, -j'espère, de mon empressement à vous la remettre. - - _De..., ce 21 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXVI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - -(_Timbrée de Dijon._) - - -Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j'ose le dire, vous -semblez craindre moins d'être injuste que d'être indulgente. Après -m'avoir condamné sans m'entendre, vous avez dû sentir en effet qu'il -vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre. -Vous refusez mes lettres avec obstination, vous me les renvoyez avec -mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même -où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité -où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser -les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments, -que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire -bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose -croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise -que l'amour soit plus ingénieux à se produire, que l'indifférence à -l'écarter. - -Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il -vous appartient, il est juste que vous le connaissiez. - -J'étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de Rosemonde, de prévoir le -sort qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez et j'ajouterai, -avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su, -ma sécurité n'en eût point été troublée; non que je ne rendisse à -votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser; mais accoutumé -à n'éprouver que des désirs, à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir -encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l'amour. - -Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de Rosemonde pour -m'arrêter quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous, -cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au -plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une -parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait -beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé, il ne m'en -coûta rien de m'y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du -changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais uniquement encore à -cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé. - -Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous -connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, -qui seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme -céleste étonna, séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la -vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter. En -réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage -pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l'épiais dans -vos regards, dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus -dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance. - -Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! Résolu -de l'ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte -comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait -son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous -absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit -qui m'annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus -que par vous et pour vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure, -jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l'intérêt d'une -conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret -de mon cœur? - -Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une -inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui, -madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus que, vous -livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même -et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d'égarer un cœur que -déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle -préoccupation s'empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à -combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi. - -C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu'un hasard, -que je n'avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je -succombai, je l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours -ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est un, n'est-il -pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré? - -Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié et ne trouve -que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux -vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards. -Dans l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser -mes peines et les nuits à m'y livrer; tandis que vous, tranquille et -paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous -en applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez et c'est moi qui -m'excuse. - -Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes -torts et que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs. -Un amour pur et sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti, -une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m'avez -inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la divinité -même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son -indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par -vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous -prononcerez décidera pour jamais de mon sort. - - _De..., ce 23 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXVII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._ - - -Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne. -Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu'ils -sont toujours fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit -être en effet infiniment dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être -ce qu'il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu'il en -soit, puisque vous l'exigez, je l'éloignerai de moi, au moins j'y ferai -mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être -les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme. - -Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; -elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui. -Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de -m'éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées -relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, -comme il est possible, n'aurait-il pas la facilité de me suivre à -Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais -être l'objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu'une rencontre à la -campagne, chez une personne qu'on sait être sa parente et mon amie? - -Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir de lui-même qu'il -veuille bien s'éloigner. Je sens que cette proposition est difficile -à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver -qu'il a en effet plus d'honnêteté qu'on ne lui en suppose, je ne -désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et -d'avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes -vraiment honnêtes n'ont jamais eu, n'auront jamais à se plaindre de ses -procédés. S'il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard -pour moi; car je ne peux pas douter qu'il n'ait le projet de passer ici -une grande partie de l'automne. S'il refuse ma demande et s'obstine -à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le -promets. - -Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je -m'empresse d'y satisfaire et de vous prouver que malgré _la chaleur_ -que j'ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n'en suis pas moins -disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de -mes amis. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _De..., ce 25 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXVIII - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Votre énorme paquet m'arrive à l'instant, mon cher vicomte. Si la date -en est exacte, j'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt; -quoi qu'il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n'aurais -plus celui d'y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement -réception et nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien -à vous dire pour mon compte; l'automne ne laisse à Paris presque point -d'hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d'une -sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des -preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuper, je me distrais avec la -petite Volanges, et c'est d'elle que je veux parler. - -Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous -charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n'a ni -caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile. -Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment, mais tout -annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans -finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l'on -peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira -d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de -l'ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m'en amuse -quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et -elle est alors d'autant plus plaisante qu'elle ne sait rien, absolument -rien de ce qu'elle désire tant de savoir. Il lui en prend des -impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure -et puis elle me prie de l'instruire avec une bonne foi réellement -séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce -plaisir est réservé. - -Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai -l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait -la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir -convaincue par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour -bonnes, et elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son -éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre. -Je lui ai permis d'écrire et de dire _j'aime_, et le même jour, sans -qu'elle s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. -Mais figurez-vous qu'il est si sot encore qu'il n'en a seulement pas -obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon -Dieu! que ces gens d'esprit sont bêtes! celui-ci l'est au point qu'il -m'embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire. - -C'est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec -Danceny pour avoir sa confidence, et s'il vous la donnait une fois, -nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je -ne veux pas que Gercourt s'en sauve; au reste, j'ai parlé de lui hier -à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait -sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai -pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n'égale ma -sévérité sur ce point. Par là, d'une part, je rétablis auprès d'elle ma -réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de -l'autre, j'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. -Et enfin j'espère qu'en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis -de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester -fille, elle se décidera plus vite à n'en rien perdre. - -Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre -volume. - - _De..., ce 27 août 17**._ - - - - -LETTRE XXXIX - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J'ai pleuré presque toute -la nuit. Ce n'est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais -je prévois que cela ne durera pas. - -J'ai été hier à l'Opéra avec Mme de Merteuil, nous y avons beaucoup -parlé de mon mariage et je n'en ai rien appris de bon. C'est M. -le comte de Gercourt que je dois épouser et ce doit être au mois -d'octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du -régiment de... Jusque-là tout va fort bien. Mais d'abord il est vieux: -figure-toi qu'il a au moins trente-six ans! et puis Mme de Merteuil -dit qu'il est triste et sévère, et qu'elle craint que je ne sois pas -heureuse avec lui. J'ai même bien vu qu'elle en était sûre et qu'elle -ne voulait pas me le dire, pour ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque -entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs -maris; elle convient que M. de Gercourt n'est pas aimable du tout et -elle dit pourtant qu'il faudra que je l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit -aussi qu'une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny? -comme si c'était possible! Oh! je t'assure bien que je l'aimerai -toujours. Vois-tu, j'aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M. -de Gercourt s'arrange, je ne l'ai pas été chercher. Il est en Corse à -présent, bien loin d'ici; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si je -n'avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je -ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien -embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny qu'à -présent, et quand je songe qu'il ne me reste plus qu'un mois à être -comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n'ai -de consolation que dans l'amitié de Mme de Merteuil; elle a si bon -cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même et puis elle est -si aimable, que quand je suis avec elle je n'y songe presque plus. -D'ailleurs elle m'est bien utile, car le peu que je sais c'est elle -qui me l'a appris, et elle est si bonne que je lui dis tout ce que -je pense sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n'est -pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c'est tout doucement, et -puis je l'embrasse de tout mon cœur, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus -fâchée. Au moins celle-là je peux bien l'aimer tant que je voudrai -sans qu'il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes -pourtant convenues que je n'aurais pas l'air de l'aimer tant devant -le monde et surtout devant maman, afin qu'elle ne se méfie de rien au -sujet du chevalier Danceny. Je t'assure que si je pouvais toujours -vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il -n'y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t'en parler -davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire -au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes -chagrins, car je ne veux pas l'affliger. - -Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre -et que j'ai beau être _occupée_, comme tu dis, qu'il ne m'en reste pas -moins le temps de t'aimer et de t'écrire[19]. - - _De..., ce 27 août 17**._ - - [19] On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et - du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n'annoncent - aucun événement. - - - - -LETTRE XL - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de -refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige -que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c'est que je -me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je -n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser donner un ordre, -persuadé d'une part que qui commande s'engage, et de l'autre que -l'autorité illusoire que nous avons l'air de laisser prendre aux -femmes est un des pièges qu'elles évitent le plus difficilement. De -plus, l'adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule -avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j'ai cru devoir -sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans -pouvoir l'occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu'elle ne -s'accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez -assez combien il est difficile de revenir. - -Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. -J'ai même eu le soin d'en mettre une impossible à accorder, tant pour -rester toujours maître de tenir ma parole, ou d'y manquer, que pour -engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment -où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois -d'elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais -moyen d'obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette -prétention, tout insoutenable qu'elle est. - -Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence -l'historique de ces deux derniers jours. J'y joindrai comme pièces -justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez -qu'il y a peu d'historiens aussi exacts que moi. - -Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma lettre de -_Dijon_; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva -seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte -dont elle voulut couvrir un des plus violents accès d'humeur que femme -puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l'expression de -douceur que vous lui connaissez s'était changée en un air mutin qui en -faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette -découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre -par la maîtresse mutine. - -Je prévis que l'après-dîner serait triste, et pour m'en sauver l'ennui, -je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins -au salon sur les six heures; Mme de Rosemonde proposa la promenade, -qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue -malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être -pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit -subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les -imprécations que je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais -nous la trouvâmes couchée au retour. - -Le lendemain, au déjeuner, ce n'était plus la même femme. La douceur -naturelle était revenue, et j'eus lieu de me croire pardonné. Le -déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d'un air -indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez -le croire. «D'où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en -l'abordant.--J'ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma -tête est un peu fatiguée.--Je ne suis pas assez heureux, repris-je, -pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?--Je vous ai bien écrit, -répondit-elle encore, mais j'hésite à vous donner ma lettre. Elle -contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à en espérer le -succès.--Ah! je jure que s'il m'est possible.--Rien n'est plus facile, -interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l'accorder comme -justice, je consens à l'obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle -me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu'elle -retira, mais sans colère et avec plus d'embarras que de vivacité. «La -chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.» -Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui -persuader de continuer sa promenade, et j'eus besoin de me rappeler -que nous pouvions être vus pour n'y employer que de l'éloquence. -Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette -feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa lettre. -Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire -l'épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse, -avant d'aller plus loin... - - - - -LETTRE XLI - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne -cherchiez qu'à augmenter chaque jour, les sujets de plainte que j'avais -contre vous. Votre obstination à vouloir m'entretenir sans cesse -d'un sentiment que je ne veux ni ne dois écouter; l'abus que vous -n'avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me -remettre vos lettres; le moyen surtout, j'ose dire peu délicat, dont -vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans craindre -au moins l'effet d'une surprise qui pouvait me compromettre; tout -devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement -mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je m'en tiens à -vous faire une demande aussi simple que juste, et si je l'obtiens de -vous, je consens que tout soit oublié. - -Vous-même m'avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus; -et quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette -phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire[20], je -veux croire que vous n'en tiendrez pas moins aujourd'hui cette parole -formellement donnée il y a si peu de jours. - - [20] Voyez lettre XXXV. - -Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi, -de quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait -que m'exposer davantage au jugement d'un public toujours prompt à mal -penser d'autrui, et que vous n'avez que trop accoutumé à fixer les yeux -sur les femmes qui vous admettent dans leur société. - -Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes amies, j'ai -négligé, j'ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon -égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me -confondre avec cette foule de femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre -de vous. Aujourd'hui que vous me traitez comme elles, que je ne peux -plus l'ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-même, de suivre -ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez -rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-même, si -vous vous obstiniez à rester, mais je ne cherche point à diminuer -l'obligation que je vous aurai de cette complaisance, et je veux bien -que vous sachiez qu'en nécessitant mon départ d'ici, vous contrarieriez -mes arrangements. Prouvez-moi donc, monsieur, que comme vous me l'avez -dit tant de fois, les femmes honnêtes n'auront jamais à se plaindre de -vous; prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec elles, -vous savez les réparer. - -Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous, -il me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre -nécessaire, et que pourtant il n'a pas tenu à moi de ne la jamais -former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier et -qui m'obligeraient à vous juger avec rigueur, dans un moment où je -vous offre de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre -conduite va m'apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la -vie, votre très humble, etc. - - _De..., ce 25 août 17**._ - - - - -LETTRE XLII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m'imposez, je -ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait impossible de -contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce point, j'ose -me flatter qu'à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques -demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant -je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté. - -L'une, que j'espère qui sera sollicitée par votre justice, est de -vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font, -ce me semble, assez de mal pour que j'aie le droit de les connaître; -l'autre, que j'attends de votre indulgence, est de vouloir bien me -permettre de vous renouveler quelquefois l'hommage d'un amour qui va -plus que jamais mériter votre pitié. - -Songez, madame, que je m'empresse de vous obéir, lors même que je ne -peux le faire qu'aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la -persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous -sauver le spectacle, toujours pénible, de l'objet de votre injustice. - -Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à -vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que -vous n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile -de punir que de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne ses -regards d'un malheureux qu'on ne veut pas secourir. - -Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourments, à quelle autre -qu'à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je -attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les -refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines? - -Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu'avant de partir j'aie -à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m'avez -inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en -en recevant l'ordre de votre bouche. - -Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien. -Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes -et on explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit -pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me -l'accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez -que Mme de Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle -une partie de l'automne, et il faudra au moins que j'attende une lettre -pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir. - -Adieu, madame, jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce -moment où il me ramène à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez -imaginer ce qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez -quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d'indulgence, -l'assurance et l'hommage de l'amour le plus tendre et le plus -respectueux. - - _De..., ce 26 août 17**._ - - - - -SUITE DE LA LETTRE XL - -_du Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que -la scrupuleuse, l'honnête Mme de Tourvel, ne peut pas m'accorder -la première de mes demandes et trahir la confiance de ses amies -en me nommant mes accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette -condition, je ne m'engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus -qu'elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et -qu'alors je gagne, en m'éloignant, d'entrer en elle et de son aveu en -correspondance réglée, car je compte pour peu le rendez-vous que je lui -demande et qui n'a presque d'autre objet que de l'accoutumer d'avance à -n'en pas refuser d'autres, quand ils me seront vraiment nécessaires. - -La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir -quels sont les gens qui s'occupent à me nuire auprès d'elle. Je présume -que c'est son pédant de mari; je le voudrais, outre qu'une défense -conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûr que du moment que ma -belle aura consenti à m'écrire, je n'aurais plus rien à craindre de son -mari, puisqu'elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper. - -Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence et -que cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les -brouiller, et je compte y réussir; mais avant tout il faut être -instruit. - -J'ai bien cru que j'allais l'être hier, mais cette femme ne fait rien -comme une autre. Nous étions chez elle au moment où l'on vint avertir -que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, et tout -en se pressant et en faisant des excuses, je m'aperçus qu'elle laissait -la clef à son secrétaire, et je connais son usage de ne pas ôter celle -de son appartement. J'y rêvais pendant le dîner lorsque j'entendis -descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt; je feignis -un saignement de nez et sortis. Je volai au secrétaire, mais je trouvai -tous les tiroirs ouverts et pas un papier écrit. Cependant on n'a pas -d'occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des lettres -qu'elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n'ai rien négligé, tout -était ouvert et j'ai cherché partout; mais je n'ai rien gagné que de me -convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches. - -Comment l'en tirer? Depuis hier je m'occupe inutilement d'en trouver -les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de -n'avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pas, en effet, entrer -dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues? ne serait-il -pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d'un rival, ou de -tirer des poches d'une prude de quoi la démasquer? Mais nos parents -ne songent à rien, et moi j'ai beau songer à tout, je ne fais que -m'apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier. - -Quoi qu'il en soit, je revins me mettre à table fort mécontent. Ma -belle calma pourtant un peu mon humeur par l'air d'intérêt que lui -donna ma feinte indisposition, et je ne manquai pas de l'assurer que -j'avais, depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient -ma santé. Persuadée comme elle est que c'est elle qui les cause, ne -devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique -dévote, elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse, -et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais -adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu'à ces maudites -lettres. - - _De..., ce 27 août 17**._ - - - - -LETTRE XLIII - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma reconnaissance? Pourquoi -ne vouloir m'obéir qu'à demi et marchander en quelque sorte un -procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j'en sente le prix? -Non seulement vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses -impossibles. Si, en effet, mes amis m'ont parlé de vous, ils ne l'ont -pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se seraient trompés, -leur intention n'en était pas moins bonne, et vous me proposez de -reconnaître cette marque d'attachement de leur part, en vous livrant -leur secret! J'ai déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites -assez sentir en ce moment. Ce qui n'eût été que de la candeur avec tout -autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une noirceur -si je cédais à votre demande. J'en appelle à vous-même, à votre -honnêteté, m'avez-vous cru capable de ce procédé? avez-vous dû me le -proposer? Non sans doute, et je suis sûre qu'en y réfléchissant mieux, -vous ne reviendrez plus sur cette demande. - -Celle que vous me faites de m'écrire n'est guère plus facile à -accorder, et si vous voulez être juste, ce n'est pas à moi que vous -vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser, mais avec la -réputation que vous vous êtes acquise et que, de votre aveu même, -vous méritez du moins en partie, quelle femme pourrait avouer être en -correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à -faire ce qu'elle sent qu'elle serait obligée de cacher? - -Encore, si j'étais assurée que vos lettres fussent telles que je -n'eusse jamais à m'en plaindre, que je pusse toujours me justifier à -mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver -que c'est la raison et non la haine qui me guide, me ferait passer -par-dessus ces considérations puissantes, et faire beaucoup plus que je -ne devrais en vous permettant de m'écrire quelquefois. Si en effet vous -le désirez autant que vous me le dites, vous vous soumettrez volontiers -à la seule condition qui puisse m'y faire consentir, et si vous avez -quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce moment, vous -ne différerez plus de partir. - -Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez reçu une lettre -ce matin, et que vous n'en avez pas profité pour annoncer votre départ -à Mme de Rosemonde, comme vous me l'aviez promis. J'espère qu'à présent -rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout -que vous n'attendrez pas, pour cela, l'entretien que vous me demandez, -auquel je ne veux absolument pas me prêter, et qu'au lieu de l'ordre -que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la -prière que je vous renouvelle. Adieu, monsieur. - - _De..., ce 27 août 17**._ - - - - - [Illustration: PL. IV - _Godefroy inv. et sc._ - LETTRE XLIV] - - - - -LETTRE XLIV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j'ai triomphé de ce cœur -rebelle. C'est en vain qu'il dissimule encore, mon heureuse adresse -a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui -m'intéresse: depuis la nuit, l'heureuse nuit d'hier, je me trouve dans -mon élément, j'ai repris toute mon existence, j'ai dévoilé un double -mystère d'amour et d'iniquité, je jouirai de l'un, je me vengerai de -l'autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je -m'en fais me transporte au point que j'ai quelque peine à rappeler ma -prudence, que j'en aurai peut-être à mettre de l'ordre dans le récit -que j'ai à vous faire. Essayons cependant. - -Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j'en reçus une de la -céleste dévote. Je vous l'envoie, vous y verrez qu'elle me donne, -le moins maladroitement qu'elle peut, la permission de lui écrire, -mais elle y presse mon départ et je sentais bien que je ne pouvais le -différer trop longtemps sans me nuire. - -Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre -moi, j'étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de -gagner la femme de chambre et je voulus obtenir d'elle de me livrer les -poches de sa maîtresse, dont elle pouvait s'emparer aisément le soir -et qu'il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre -soupçon. J'offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai -qu'une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent -ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand le souper sonna. Il -fallut la laisser, trop heureux qu'elle voulût bien me promettre le -secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère. - -Jamais je n'eus plus d'humeur. Je me sentais compromis et je me -reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente. - -Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en -sa qualité d'amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou -qu'il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au -moins qu'il s'assurât de sa discrétion; mais lui, qui d'ordinaire ne -doute de rien, parut douter du succès de cette négociation et me fit à -ce sujet une réflexion qui m'étonna par sa profondeur. - -«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une -fille ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire -faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.» - - Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante[21]. - - [21] Piron, _Métromanie_. - -«Je réponds d'autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j'ai lieu de -croire qu'elle a un amant et que je ne la dois qu'au désœuvrement de la -campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n'aurais -eu cela qu'une fois». (C'est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant -au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire -promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler -ne ferait que lui mieux apprendre qu'il est important, et par là lui -donner plus d'envie d'en faire sa cour à sa maîtresse.» - -Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait. -Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j'avais besoin -de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec -cette fille, il m'apprit que comme la chambre qu'elle occupe n'est -séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui -pouvait laisser entendre un bruit suspect, c'était dans la sienne -qu'ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le -lui communiquai et nous l'exécutâmes avec succès. - -J'attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en -étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière -avec moi, et sous prétexte d'avoir sonné plusieurs fois inutilement. -Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène -de surprise, de désespoir et d'excuse, que je terminai en l'envoyant -me faire chauffer de l'eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que -la scrupuleuse chambrière était d'autant plus honteuse que le drôle, -qui avait voulu renchérir sur mes projets, l'avait déterminée à une -toilette que la saison comportait, mais qu'elle n'excusait pas. - -Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j'en -disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni -de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m'attendre chez moi, -je m'assis à côté d'elle sur le lit qui était fort en désordre, et je -commençai ma conversation. J'avais besoin de garder l'empire que la -circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui -eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus -petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l'occasion -semblaient lui donner le droit d'espérer, je lui parlai d'affaires -aussi tranquillement que j'aurais pu faire avec un procureur. - -Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que -le lendemain, à pareille heure à peu près, elle me livrât les poches -de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis -hier, je vous les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de -votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je -me retirai et permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu. - -J'employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte -pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d'avoir visité ses -papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai -à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour. - -A mon retour, je fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on -fut un peu piqué du peu d'empressement que je mettais à profiter du -temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l'on -m'avait écrite. J'en juge ainsi, sur ce que Mme de Rosemonde m'ayant -fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit -avec un peu d'aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se -livrer au seul plaisir qu'il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette -injustice, et j'en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec -ces dames que j'y sacrifiais une lettre très intéressante que j'avais à -écrire. J'ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs -nuits, j'avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes -regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon -insomnie. J'eus soin d'avoir toute la soirée une douceur mélancolique, -qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai -l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui devait me livrer -le secret qu'on s'obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et, -quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m'apporter le prix -convenu de ma discrétion. - -Une fois maître de ce trésor, je procédai à l'inventaire avec la -prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre -tout en place. Je tombai d'abord sur deux lettres du mari, mélange -indigeste de détails de procès et de tirades d'amour conjugal, que -j'eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui -eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s'adoucit -en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon, -soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la -parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes -des larmes de mon adorable dévote. Je l'avoue, je cédai à un mouvement -de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me -croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen, je retrouvai -toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit -plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle -que je croyais m'avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de -sa main, et d'une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez -la douce agitation de son cœur pendant cette occupation. - -Jusque-là j'étais tout entier à l'amour, bientôt il fit place à la -fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme -que j'adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une -pareille noirceur? Vous la connaissez: c'est votre amie, votre parente, -c'est Mme de Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs -l'infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule, -qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c'est par ses -conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m'éloigner, -c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire -sa fille, mais ce n'est pas assez, il faut la perdre, et puisque l'âge -de cette maudite femme la met à l'abri de mes coups, il faut la frapper -dans l'objet de ses affections. - -Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m'y force! soit, j'y -retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny -soit le héros de cette aventure, il a un fonds d'honneur qui nous -gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra -peut-être en tirer parti. Je m'oublie dans ma colère et je ne songe pas -que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons. - -Ce matin, j'ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l'avais trouvée si -belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d'une femme, le seul -où elle puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours -et qu'on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous -ne le sommes pas de ses faveurs, et c'est précisément le cas où je me -trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de -la voir servait-il à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du courrier on m'a -remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j'hésitais encore -pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j'ai rencontré les yeux de -ma belle et il m'aurait été impossible de lui rien refuser. - -J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme de Rosemonde nous -a laissés seuls, mais j'étais encore à quatre pas de la farouche -personne, que se levant avec l'air de l'effroi: «Laissez-moi, -laissez-moi, monsieur, m'a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» -Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que -m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elle et je tenais ses mains -qu'elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là -je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mme -de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de -craindre, en a profité pour se retirer. - -Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée, et augurant -bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps, tout -en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a -d'abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s'est -livrée d'assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, -ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j'ai voulu -baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être -franche, mais un _songez donc que je pars_, prononcé bien tendrement, -l'a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, -que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est -entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit -mon histoire. - -Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où -sûrement je n'irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu'à -notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter, et -notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai -pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue -qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la poste, -car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une occasion, et je -vous quitte pour aller l'épier. - - -_P.-S. à huit heures du soir._ - -Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour -l'éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait, -pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent, -c'est que je suis chargé d'une invitation de Mme de Rosemonde à Mme de -Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne. - -Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard. - - _De..., ce 28 août 17**._ - - - - -LETTRE XLV - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._ - - -M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m'avez paru tant désirer -ce départ que j'ai cru devoir vous en instruire. Mme de Rosemonde -regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu'en effet la -société est agréable; elle a passé toute la matinée à m'en parler -avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas -sur son éloge. J'ai cru lui devoir la complaisance de l'écouter sans -la contredire, d'autant qu'il faut avouer qu'elle avait raison sur -beaucoup de points. Je sentais de plus que j'avais à me reprocher -d'être la cause de cette séparation, et je n'espère pas pouvoir -la dédommager du plaisir dont je l'ai privée. Vous savez que j'ai -naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener -ici n'est pas fait pour l'augmenter. - -Si je ne m'étais pas conduite d'après vos avis, je craindrais d'avoir -agi un peu légèrement, car j'ai vraiment été peinée de la douleur de -ma respectable amie, elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers -mêlé mes larmes aux siennes. - -Nous vivons à présent dans l'espoir que vous accepterez l'invitation -que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mme de Rosemonde, de -venir passer quelque temps chez elle. J'espère que vous ne doutez pas -du plaisir que j'aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce -dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire -une connaissance plus prompte avec Mlle Volanges, et d'être à la portée -de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc. - - _De..., ce 29 août 17**._ - - - - -LETTRE XLVI - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - -Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer -en vous un changement si prompt et si cruel? Que sont devenus vos -serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec -tant de plaisir! Qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau -m'examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m'est affreux -d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légère, ni -trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant -ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n'êtes-vous -plus la même? Non, cruelle, vous ne l'êtes plus! La tendre Cécile, la -Cécile que j'adore et dont j'ai reçu les serments n'aurait point évité -mes regards, n'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait -auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l'avait -forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n'eût pas au moins -dédaigné de m'en instruire. - -Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous -m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore en ce -moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de -vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour -dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de -craindre d'être entendue; et cet obstacle, qui n'existait pas alors, -vous l'avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie -dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l'heure -à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer -et il a fallu que ce fût Mme de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce -moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne -fera naître en moi que de l'inquiétude, et le plaisir de vous voir, -jusqu'alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous -être importun. - -Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête et je n'ose vous parler de mon -amour. Ce _je vous aime_, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais -l'entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne -m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir éternel. -Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'amour ait perdu toute -sa puissance et j'essaie de m'en servir encore[22]. Oui, ma Cécile, -_je vous aime_. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. -Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendre et que m'en priver c'est -me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec -ma vie. - - _De..., ce 29 août 17**._ - - [22] Ceux qui n'ont pas eu l'occasion de sentir quelquefois - le prix d'un mot, d'une expression consacrés par l'amour, ne - trouveront aucun sens dans cette phrase. - - - - -LETTRE XLVII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes -raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence. - -Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse -de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j'ai -demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et -je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pouviez être. - -L'Opéra fini, j'ai été revoir mes amies au foyer; j'y ai retrouvé -mon ancienne Émilie entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes -qu'en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne -fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par -acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte -qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je -reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai. - -J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix -convenu des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, et que -ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se -possédait pas de joie dans l'attente du bonheur dont il allait jouir; -il m'en parut si satisfait, qu'il me donna envie de le troubler, ce que -je fis en effet. - -La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la -richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta -cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de -vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour -toute la nuit. - -L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur hollandais nous -fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu'au -dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la -secourable Émilie et moi l'entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il -tomba sous la table, dans une ivresse telle qu'elle doit au moins durer -huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme -il n'avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et -je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée -qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille. -Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m'ont fait trouver -Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu'à la -résurrection du Hollandais. - -Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient -d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui -j'ai trouvé plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit et presque -d'entre les bras d'une fille, interrompue même pour une infidélité -complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation -et de ma conduite. Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle, -et j'espère que vous en rirez aussi. - -Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie; je -la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire -mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet ni -même d'aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie. - -_P.-S._--Je rouvre ma lettre, j'ai décidé Émilie à aller aux -Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai -chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous -irons ensemble, vers les sept heures, chez Mme de Volanges. Il sera -décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la -part de Mme de Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite -Volanges. - -Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser -que le chevalier puisse en être jaloux. - - _De P..., ce 30 août 17**._ - - - - -LETTRE XLVIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - _Timbrée de Paris._ - - -C'est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n'ai pas fermé -l'œil, c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une -ardeur dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les -facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un -calme dont j'ai besoin et dont pourtant je n'espère pas jouir encore. -En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître -plus que jamais la puissance irrésistible de l'amour; j'ai peine à -conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes -idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans -être obligé de l'interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous -partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment? J'ose -croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n'y seriez pas -entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le -sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les -passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que -vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que, -dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous -de vos rigueurs désolantes, elles ne n'empêchent point de m'abandonner -entièrement à l'amour, et d'oublier dans le délire qu'il me cause le -désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de -l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en -vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion -si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports; -l'air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle -je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient -pour moi l'autel sacré de l'amour; combien elle va s'embellir à mes -yeux! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours! -Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais -peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas; -il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente -à chaque instant et qui devient plus forte que moi. - -Je reviens à vous, madame, et sans doute j'y reviens toujours avec le -même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi, -il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il -de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de -vous convaincre? Après tant d'efforts réitérés, la confiance et la -force m'abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de -l'amour, c'est pour sentir plus vivement le regret d'en être privé. Je -ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans -ce moment, combien j'en ai besoin pour espérer de l'obtenir. Cependant, -jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous -offenser; il est tel, j'ose le dire, que la vertu la plus sévère ne -devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir -plus longtemps de la peine que j'éprouve. Assuré que l'objet qui la -cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés, -et ce serait le faire que d'employer plus de temps à vous retracer -cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier -de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments. - - _Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**._ - - - - -LETTRE XLIX - -_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - -Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d'être -éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d'en changer; j'en ai -promis le sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi -celui de mes sentiments pour vous, que l'état religieux dans lequel -vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de -la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai -pleuré toutes les fois que j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu -me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier, -comme je la lui demande soir et matin. J'attends même de votre amitié -et de votre honnêteté, que vous ne chercherez pas à me troubler dans -la bonne résolution qu'on m'a inspirée et dans laquelle je tâche de -me maintenir. En conséquence, je vous demande d'avoir la complaisance -de ne me plus écrire, d'autant que je vous préviens que je ne vous -répondrais plus et que vous me forceriez d'avertir maman de tout ce qui -se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir. - -Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse -avoir sans qu'il y ait du mal; et c'est bien de toute mon âme que je -vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne -plus m'aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre -mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j'ai -commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu'à Dieu et -à mon mari, quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine -aura pitié de ma faiblesse et qu'elle ne me donnera de peine que ce que -j'en pourrai supporter. - -Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis -d'aimer quelqu'un, ce ne serait jamais que vous que j'aimerais. Mais -voilà tout ce que je peux vous dire, et c'est peut-être même plus que -je ne devrais. - - _De..., ce 31 août 17**._ - - - - -LETTRE L - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions -auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et -puis-je ne _pas avoir à m'en plaindre_, quand vous ne m'y parlez que -d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je -le pourrais sans blesser tous mes devoirs? - -Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette -crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre -dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire -l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire, que m'en montrer -les orages redoutables? Qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de -la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des -regrets, quand ils ne le sont pas des remords? - -Vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en -diminuer l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il -devient souvent plus fort que vous, et n'êtes-vous pas le premier à -vous plaindre du trouble involontaire qu'il vous cause? Quel ravage -effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui -ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu'il -serait obligé de lui faire? - -Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l'amour mène au -bonheur, et moi je suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuse que -je voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en -parler seulement altère la tranquillité, et c'est autant par goût que -par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce -point. - -Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m'accorder -à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions -d'oublier un sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à -l'habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa -force qu'au désœuvrement de la campagne. N'êtes-vous donc pas dans ce -même lieu où vous m'aviez vue avec tant d'indifférence? Y pouvez-vous -faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer? -et n'y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que -moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n'ai pas la vanité qu'on -reproche à mon sexe; j'ai encore moins cette fausse modestie qui n'est -qu'un raffinement de l'orgueil; et c'est de bien bonne foi que je -vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les -aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous -demander de ne plus vous occuper de moi, ce n'est donc que vous prier -de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu'à coup sûr -vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le -contraire. - -Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une -raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille -autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m'en -tiens à vous prier, comme je l'ai déjà fait, de ne plus m'entretenir -d'un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore -moins répondre. - - _De..., ce 1er septembre 17**._ - - - - -LETTRE LI - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec -autant de légèreté que si j'étais votre maîtresse. Savez-vous que -je me fâcherai et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable? -Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il -est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous -inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée -pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivée -_indécemment_ tard chez Mme de Volanges et que toutes les vieilles -femmes m'ont trouvée _merveilleuse_. Il m'a fallu leur faire des -cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher -les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes. - -A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme -j'en meurs d'envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui -va redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien -heureux que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez -pas croire pour cela que je vous pardonne: c'est seulement que je suis -pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche. - -Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance -de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c'est celui -du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme -un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du -diable qu'elle veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits -scrupules avec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête -était montée. Elle m'a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie -capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui -ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée, car -vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis d'une aussi -mauvaise tête. - -J'ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu'elle n'en aime -pas moins son Danceny; j'ai remarqué même une de ces ressources qui ne -manquent jamais à l'amour et dont la petite fille est assez plaisamment -la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son amant et par la -crainte de se damner en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de -le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque -instant du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse. - -Avec quelqu'un de plus _usagé_ que Danceny, ce petit événement serait -peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si -céladon que, si nous ne l'aidons pas, il lui faudra tant de temps pour -vaincre les plus légers obstacles qu'il ne nous laissera pas celui -d'effectuer notre projet. - -Vous avez bien raison; c'est dommage, et je suis aussi fâchée que -vous qu'il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce -qui est fait est fait, et c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa -réponse[23]; elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte -d'haleine pour lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas -être un crime: comme s'il ne cessait pas d'être involontaire, du moment -qu'on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu'elle est venue -même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d'une manière -assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et -sincère, qu'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion -de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit -pas tentée de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il -n'est pas moine, comme la petite le croyait, et c'est, sans contredit, -ce qu'il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l'amour -monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas -la préférence. - - [23] Cette lettre ne s'est pas retrouvée. - -Quoi qu'il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui -m'auraient compromise, et peut-être sans persuader, j'ai approuvé le -projet de rupture, mais j'ai dit qu'il était plus honnête, en pareil -cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu'il était d'usage aussi -de rendre les lettres et les autres bagatelles qu'on pouvait avoir -reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne, -je l'ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons -sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider -la mère à sortir sans sa fille; c'est demain après-midi que sera cet -instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si -vous en trouvez l'occasion, décidez donc ce beau berger à être moins -langoureux et apprenez-lui, puisqu'il faut lui tout dire, que la vraie -façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux -qui en ont. - -Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n'ai -pas manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille -sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu'elle paye à -présent la peur qu'elle m'a faite par celle qu'elle a que le sien -n'aille tout dire à sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé -encore une fois ou deux avec elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses -sottises au premier venu[24]. - -Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait -honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants. -Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions cru d'abord, -songeons, pour animer notre zèle, vous, qu'il s'agit de la fille de Mme -de Volanges, et moi, qu'elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu. - - _De... ce 2 septembre 17**._ - - [24] Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de - Mme de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On - aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu'en montrant - les effets on ne devait pas négliger d'en faire connaître les - causes. - - - - -LETTRE LII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver -le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d'un sentiment -qui devrait être si doux et que vous rendez si cruel, languissant -dans l'exil où vous m'avez condamné, ne vivant que de privations et -de regrets, en proie à des tourments d'autant plus douloureux qu'ils -me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore -perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d'autre -que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble -et d'amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les -pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu'à l'hommage des -sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous, -de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l'est -que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense -à la fois injuste et rigoureuse? - -Vous feignez de craindre l'amour, et vous ne voulez pas voir que vous -seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce -sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point; -mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas? -L'amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve, -les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l'espoir enchanteur, les -souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l'amour? Vous le -calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu'il offre, n'avez -qu'à ne plus vous y refuser, et moi j'oublie les peines que j'éprouve -pour m'occuper à le défendre. - -Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre -ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts: -déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de -quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l'aveu, vous vous -plaisez à confondre ce que j'étais alors avec ce que je suis à présent. -Non contente de m'avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous -y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez -assez combien vous m'avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes -promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous -offrir qu'au moins vous ne suspecterez pas; c'est vous-même. Je ne vous -demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à -mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si -vous n'êtes pas assurée d'avoir fixé ce cœur, en effet jusqu'ici trop -volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j'en gémirai, -mais n'en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice -à tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous -n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne m'obligez plus, je vous -en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette -consolation de vous voir ne plus douter d'un sentiment qui, en effet, -ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous -prier de répondre positivement à cet article de ma lettre. - -Si j'abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si -cruellement auprès de vous, ce n'est pas qu'au besoin les raisons me -manquassent pour la défendre. - -Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans -lequel j'avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience, -passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui, -toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu'elles -sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner -l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point, ou devais-je me -punir d'un moment d'erreur, et que souvent on avait provoqué, par une -constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n'aurait vu qu'un -ridicule? Eh! quel autre moyen qu'une prompte rupture peut justifier -d'un choix honteux! - -Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire -de la vanité, n'a point passé jusqu'à mon cœur. Né pour l'amour, -l'intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l'occuper; -entouré d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à -mon âme: on m'offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et -moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j'étais délicat et -sensible. - -C'est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j'ai reconnu que -le charme de l'amour tenait aux qualités de l'âme; qu'elles seules -pouvaient en causer l'excès et le justifier. Je sentis enfin qu'il -m'était également impossible et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une -autre que vous. - -Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer -et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le -destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui -l'attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont -fait naître. - - _De..., ce 3 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence; il -s'est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il -ne m'a parlé que comme d'une femme très sage et même un peu dévote: à -cela près, il m'a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout -le dernier événement. Je l'ai échauffé autant que j'ai pu et l'ai -beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît -qu'il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai -vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et -je m'occuperai à le scruter pendant la route. - -Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd'hui me donne aussi quelque -espérance; il se pourrait que tout s'y fût passé à notre satisfaction, -et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveu et -à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à -moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au -même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j'y ferai mon -possible. - -Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce -soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose, -écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à -Paris. - - _De..., ce 3 septembre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE LIV - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Oh! oui, c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir! S'il -vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne connais personne si bête en amour, -et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. -Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce -soit en pure perte! Oh! je m'en vengerai, je le promets. - -Quand j'arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle ne voulait plus -sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence -pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant -notre départ, ce qui eût été d'autant plus gauche que Mme de Volanges -lui avait dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille et -moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me -serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son -projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s'occuper encore, -j'augurai des merveilles de la soirée. - -Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une -demi-heure que nous étions chez Mme de... que Mme de Volanges se trouva -mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait -rentrer chez elle; moi je le voulais d'autant moins que j'avais peur, -si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier, -que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui -devinssent suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santé, ce -qui heureusement, n'est pas difficile, et je la tins une heure et demie -sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis -d'avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin -qu'à l'heure convenue. A l'air honteux que je remarquai en arrivant, -j'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues. - -Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Mme de -Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son -lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu'elle -avait besoin de repos, et nous passâmes dans l'appartement de sa fille. -Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j'attendais d'elle: scrupules -évanouis, nouveaux serments d'aimer toujours, etc., etc.; elle s'est -enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n'a pas passé d'une -ligne le point où il était auparavant. Oh! l'on peut se brouiller avec -celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux. - -La petite assure pourtant qu'il voulait davantage, mais qu'elle a su -se défendre. Je parierais bien qu'elle se vante ou qu'elle l'excuse; -je m'en suis même presque assurée. En effet, il m'a pris fantaisie -de savoir à quoi m'en tenir sur la défense dont elle était capable, -et moi, simple femme, de propos en propos, j'ai monté sa tête au -point... Enfin, vous pouvez m'en croire, jamais personne ne fut plus -susceptible d'une surprise des sens. Elle est vraiment aimable, cette -chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une -bonne amie, car je m'attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de -la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent -aperçue du besoin d'avoir une femme dans ma confidence, et j'aimerais -mieux celle-là qu'une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu'elle -ne sera pas... ce qu'il faut qu'elle soit; c'est une raison de plus -d'en vouloir à Danceny. - -Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le -matin. J'ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite -maison. - - _De..., ce 4 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LV - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que -tes conseils. Danceny, comme tu l'avais prédit, a été plus fort que le -confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où -nous étions. Ah! je ne m'en repens pas, et toi, si tu m'en grondes, ce -sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny. Il t'est -bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t'en empêche; mais si -tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu'un qu'on aime nous fait -mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire -non quand c'est oui que l'on veut dire, tu ne t'étonnerais plus de -rien: moi-même qui l'ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends -pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny -sans pleurer moi-même? Je t'assure bien que cela m'est impossible, et -quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire; -ce qu'on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c'est -comme ça. - -Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n'est pas là ce que je veux -dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je -voudrais que tu aimasses aussi quelqu'un; ce ne serait pas seulement -pour que tu m'entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais -c'est qu'aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu -commencerais seulement alors à le devenir. - -Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux -d'enfants; il n'en reste rien après qu'ils sont passés. Mais l'amour, -ah! l'amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien! -c'est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand -je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se -fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand -il n'est pas avec moi, j'y songe; et quand je peux y songer tout à -fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je -suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le -voir; je me rappelle ses discours et je crois l'entendre; cela me fait -soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir -en place. C'est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir -inexprimable. - -Je crois même que quand une fois on a de l'amour, cela se répand jusque -sur l'amitié. Celle que j'ai pour toi n'a pourtant pas changé; c'est -toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l'éprouve avec Mme -de Merteuil. Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme -toi, et quelquefois je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être -de ce que ce n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre, ou bien de -ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe. -Enfin, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à eux deux ils me rendent bien -heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu'il y ait grand mal à ce -que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester comme je suis; et il -n'y a que l'idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. -de Gercourt est comme on me l'a dit, et je n'en doute pas, je ne sais -pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t'aime toujours bien -tendrement. - - _De..., ce 4 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LVI - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez? -Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les -craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il -pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux -ni ne dois y répondre? - -Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne -plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les -obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et -aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt -vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me -hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même que _ce -sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point_. -Or vous savez assez qu'il m'est impossible de le partager; et quand -même ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que -vous en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour -n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de -vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me -forcez pas à regretter de vous avoir connu. - -Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte, mes devoirs et mes -plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois -l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je -ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix -avec soi-même, de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans -trouble et de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur -n'est qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle -est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces -tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de -mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; -je chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre que je ne -le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre. - -Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? -Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité. -Elles devaient être sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol -amour. Vous m'entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de -votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une -autre. Les choses qu'on vous demande de ne plus dire, vous les redites -seulement d'une autre manière. Vous vous plaisez à m'embarrasser par -des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus -vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les -femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux -croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si -méprisables? Ah! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour -se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu, -jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice -est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe, après tout? -Pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? De quel droit venez-vous -troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m'écrivez -plus, je vous en prie; je l'exige. Cette lettre est la dernière que -vous recevrez de moi. - - _De..., ce 5 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LVII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -J'ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m'a tout -à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de -Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute -par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites -infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, -et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny. - -Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n'a plus de -secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l'amour honnête était le bien -suprême, qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais -moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m'a trouvé enfin une -façon de penser si conforme à la sienne que, dans l'enchantement où -il était de ma candeur, il m'a tout dit et m'a juré une amitié sans -réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet. - -D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite -beaucoup plus de ménagements qu'une femme, comme ayant plus à perdre. -Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une -fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la -fille est infiniment plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se -trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l'intimide -et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnements, -quelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la -passion, on les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent au -ridicule et qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce -qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui, c'est qu'il se trouve -heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en -général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au -moins, plus lentes dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense, -délicatesse ou timidité: c'est que le cœur, étonné par un sentiment -inconnu, s'arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme -qu'il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu'il -l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si -vrai qu'un libertin amoureux, si un libertin peut l'être, devient de -ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfin, entre la conduite -de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mme de -Tourvel, il n'y a que la différence du plus au moins. - -Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles -qu'il n'en a rencontrés; surtout qu'il eût un besoin de plus de -mystère, car le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de -croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût -été excellente avec un homme _usagé_, qui n'eût eu que des désirs; mais -vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux, -le plus grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'amour; et -que par conséquent, plus il serait sûr d'être aimé, moins il serait -entreprenant. Que faire, à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère -pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour -nos frais; j'en suis fâché, mais je n'y vois pas de remède. - -Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier. -Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveur, -j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire _un billet -de la Châtre_. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée, -mais il serait généreux à vous de ne pas l'attendre; de mon côté, je -vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie? -Est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier -est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer -de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que vous -m'aviez oublié. - -Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie -tous les baisers du chevalier d'avoir autant d'ardeur. - - _De..., ce 5 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LVIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites -et la colère que vous me témoignez? L'attachement le plus vif et -pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos -moindres volontés; voilà en deux mots l'histoire de mes sentiments -et de ma conduite. Accablé par les peines d'un amour malheureux, je -n'avais d'autre consolation que celle de vous voir; vous m'avez ordonné -de m'en priver, j'ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce -sacrifice vous m'avez permis de vous écrire, et aujourd'hui vous voulez -m'ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de -le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon -cœur? C'est le seul qui me reste et je le tiens de vous. - -Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous -prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n'ai passé aucun -moment sans m'occuper de vous et que, cependant, vous n'avez reçu -que deux lettres de moi. _Je ne vous y parle que de mon amour!_ Eh! -que puis-je dire, que ce que je pense? Tout ce que j'ai pu faire a -été d'en affaiblir l'expression et vous pouvez m'en croire, je ne -vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a été impossible d'en cacher. -Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l'homme qui vous -préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu'il ne vous aime, -non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le -mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu'en avez-vous besoin? -N'êtes-vous pas sûre d'être obéie, même dans vos ordres injustes? -M'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l'ai-je -pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur -moi? Après m'avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous -sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous -assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m'a -laissée maîtresse de son sort et j'ai fait son malheur; il implorait -mes secours et je l'ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu'où peut -aller mon désespoir? Non. - -Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et -vous ne connaissez pas mon cœur. - -A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les -inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez -jamais d'avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous -craindre d'un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger -à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l'effroi -qu'ils vous causent vous l'attribuez à l'amour. Un peu de confiance et -ces fantômes disparaîtront. - -Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque -toujours d'en approfondir la cause[25]. C'est surtout en amour -que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes -s'évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez -un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours, -marqués par le bonheur, ne vous laisseront d'autre regret que d'en -avoir perdu quelques-uns dans l'indifférence. Moi-même, depuis que, -revenu de mes erreurs, je n'existe plus que pour l'amour, je regrette -un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que -c'est à vous seule qu'il appartient de me rendre heureux. Mais, je -vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit -plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous -désobéir, mais je suis à vos genoux, j'y réclame le bonheur que vous -voulez me ravir, le seul que vous m'avez laissé; je vous crie: écoutez -mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous? - - _De..., ce 7 septembre 17**._ - - [25] On croit que c'est Rousseau dans _Émile_, mais la citation - n'est pas exacte et l'application qu'en fait Valmont est bien - fausse, et puis Mme de Tourvel avait-elle lu _Émile_? - - - - -LETTRE LIX - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny. -Qu'est-il donc arrivé et qu'est-ce qu'il a perdu? Sa belle s'est -peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se -fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu'il me -demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai -pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à -rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu'en -récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui -est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l'ennui -que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtes -_occupée_, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de -mon rôle. - -Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, -ce n'était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre. -Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort -pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et -comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois -du monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis». -Or vous savez que j'ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j'irai -le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera -chez moi sur les quatre heures. - - _De..., ce 8 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LX - -_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._ - - (Incluse dans la précédente.) - - -Ah! monsieur, je suis désespéré, j'ai tout perdu. Je n'ose confier au -papier le secret de mes peines, mais j'ai besoin de les répandre dans -le sein d'un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir -et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? -J'étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle -différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte -n'est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude -sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus -heureux que moi, vous pourrez la voir, et j'attends de votre amitié -que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous -parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je -n'ai d'espoir qu'en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l'amour -et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos -secours. - -Adieu, monsieur; le seul soulagement que j'éprouve dans ma douleur est -de songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je -vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n'est pas ce -matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l'après-midi. - - _De..., ce 8 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXI - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - -Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien -malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se -douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au -soir, maman me parut bien avoir un peu d'humeur, mais je n'y fis pas -grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je -causai très gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et -nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait -pu nous entendre. Elle s'en alla et je me retirai dans mon appartement. - -Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre; -elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit -cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine -me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il -fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où -étaient les lettres du chevalier Danceny. J'étais si troublée que, -quand elle me demanda ce que c'était, je ne sus lui répondre autre -chose, sinon que ce n'était rien; mais quand je la vis commencer à lire -celle qui se présentait la première, je n'eus que le temps de gagner -un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. -Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de -chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes -les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu'il me -faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute la nuit. - -Je t'écris au point du jour, dans l'espoir que Joséphine viendra. Si je -peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mme de Merteuil -un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta -lettre et tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle -que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de -lui, car je n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura -peut-être la bonté de se charger d'une lettre pour Danceny. Je n'ose -pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme -de chambre, car c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais -des lettres dans mon secrétaire. - -Je ne t'écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le -temps d'écrire à Mme de Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma -lettre toute prête, si elle veut bien s'en charger. Après cela, je -me recoucherai, pour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma -chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez -maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si -j'avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d'avoir pleuré, et j'ai -un poids sur l'estomac qui m'empêche de respirer. Quand je songe que -je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu, ma chère -Sophie. Je ne peux pas t'en dire davantage, les larmes me suffoquent. - - _De..., ce 7 septembre 17**._ - - _Nota._--On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la - marquise, parce qu'elle ne contenait que les mêmes faits de la - lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier - Danceny ne s'est point retrouvée; on en verra la raison dans la - lettre LXIII, de Mme de Merteuil au Vicomte. - - - - -LETTRE LXII - -_Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - -Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d'une mère et de -l'innocence d'une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de -ne plus être reçu dans une maison où vous n'avez répondu aux preuves -de l'amitié la plus sincère, que par l'oubli de tous les procédés. Je -préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à -ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques -que les valets ne manqueraient pas de faire. J'ai droit d'espérer que -vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi -que si vous faites à l'avenir la moindre tentative pour entretenir ma -fille dans l'égarement où vous l'avez plongée, une retraite austère -et éternelle la soustraira à vos poursuites. C'est à vous de voir, -monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous -avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est -fait et je l'en ai instruite. - -Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que -vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous -vous prêterez à ne laisser aucune trace d'un événement dont nous ne -pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et -vous sans remords. J'ai l'honneur d'être, etc. - - _De... ce 7 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXIII - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement -qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c'est, je crois, mon -chef-d'œuvre. Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, -et j'ai dit comme l'architecte athénien: «Ce qu'il a dit, je le ferai.» - -Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s'endort -dans la félicité! Oh! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de -la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille. -Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu'à -présent il regrette celui qu'il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi, -qu'il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui -manquera plus. J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il ne faut que me faire -apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n'aie tout -réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait. - -En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la -trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause -du mal, je ne m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir. Je -commençai pourtant par me coucher, car l'infatigable chevalier ne -m'avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais -point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son -indolence ou de l'en punir ne me permit pas de fermer l'œil, et ce -ne fut qu'après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux -heures de repos. - -J'allai le soir même chez Mme de Volanges et, suivant mon projet, je -lui fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille -et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre -vous, était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr -je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais -pas lui dire tout ce que j'en savais, mais je citai des regards, des -propos, _dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient_. Je parlai enfin -presque aussi bien qu'aurait pu faire une dévote et, pour frapper le -coup décisif, j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et -recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle -ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis -beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous -quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mme de Volanges -changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous -remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m'en -éclaircirai.» - -Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me -rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour -demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce -qu'elle me promit d'autant plus volontiers, que je lui fis observer -combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance -en moi pour m'ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donner -_mes sages conseils_. Ce qui m'assure qu'elle me tiendra sa promesse, -c'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur de sa -pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée -à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître fausse aux -yeux de Mme de Volanges, ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore -d'être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je -voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais -d'ombrage. - -J'en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai -la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel -elle ne tarit jamais. Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir -qu'elle aurait à le voir le lendemain; il n'est sorte de folies que je -ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je -lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus -sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle -sera pressée de s'en dédommager à la première occasion. Il est bon, -d'ailleurs, d'accoutumer aux grands événements quelqu'un qu'on destine -aux grandes aventures. - -Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir -d'avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu'elle -l'aura, et plutôt même qu'elle ne l'aurait eu sans cet orage. C'est un -mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me -semble qu'elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j'y aurais -mis un peu de malice, il faut bien s'amuser: - - Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26]. - - [26] Gresset, _Le Méchant_, comédie. - -Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je, -animé par les obstacles, va redoubler d'amour, et alors je le servirai -de tout mon pouvoir, ou si ce n'est qu'un sot, comme je suis tentée -quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu; -or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu'il -était en moi, chemin faisant j'aurai augmenté pour moi l'estime de la -mère, l'amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à -Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou -bien maladroite si, maîtresse de l'esprit de sa femme comme je le suis -et vais l'être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d'en faire -ce que je veux qu'il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi -je dormis bien et me réveillai fort tard. - -A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la -fille, et je ne pus m'empêcher de rire en trouvant dans tous deux -littéralement cette même phrase: _C'est de vous seule que j'attends -quelque consolation_. N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler -pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts directement -contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des -aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J'ai -quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d'ange consolateur, -et j'ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction. - -J'ai commencé par la mère, je l'ai trouvée d'une tristesse qui déjà -vous venge en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver -de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma -seule inquiétude était que Mme de Volanges ne profitât de ce moment -pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en -n'employant avec elle que le langage de la douceur et de l'amitié, et -en donnant aux conseils de la raison l'air et le ton de la tendresse -indulgente. Par bonheur, elle s'est armée de sévérité, elle s'est enfin -si mal conduite que je n'ai eu qu'à applaudir. Il est vrai qu'elle a -pensé rompre tous nos projets par le parti qu'elle avait pris de faire -rentrer sa fille au couvent, mais j'ai paré ce coup et je l'ai engagée -à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses -poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je -crois nécessaire pour le succès. - -Ensuite j'ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la -douleur l'embellit! Pour peu qu'elle prenne de coquetterie, je vous -garantis qu'elle pleurera souvent; pour cette fois, elle pleurait sans -malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas -et que j'étais bien aise d'observer, je ne lui donnai d'abord que -de ces consolations gauches qui augmentent plus les peines qu'elles -ne les soulagent; et, par ce moyen, je l'amenai au point d'être -véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis un moment -les convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu'elle accepta; -je lui servis de femme de chambre; elle n'avait point fait de toilette, -et bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge -entièrement découvertes; je l'embrassai, elle se laissa aller dans mes -bras et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu'elle -était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus -dangereuse pénitente que pécheresse. - -Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne -foi. Je la rassurai d'abord sur la crainte du couvent. Je fis naître -en elle l'espoir de voir Danceny en secret, et m'asseyant sur le -lit: «S'il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la -conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout -ce qu'elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement -contentes l'une de l'autre, si elle n'avait voulu me charger d'une -lettre pour Danceny, ce que j'ai constamment refusé. En voici les -raisons, que vous approuverez sans doute. - -D'abord, celle que c'était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si -c'était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait -beaucoup d'autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit -de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si -facile d'adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les -obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si -elle se conduit à bien, comme je l'espère, il faudra qu'elle se sache -immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour -la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions, -nous, et il sera plus commode de mettre l'indiscrétion sur leur compte. - -Il faudra donc que vous donniez aujourd'hui cette idée à Danceny, et -comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges, -dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle -Victoire. J'aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît -d'autant plus que la confidence ne sera utile qu'à nous et point à -eux, car je ne suis point à la fin de mon récit. - -Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je -craignais à tout moment qu'elle ne me proposât de la mettre à la petite -poste, ce que je n'aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble, -soit ignorance de sa part ou encore qu'elle tînt moins à la lettre qu'à -la réponse, qu'elle n'aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m'en a -point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins -qu'elle ne pût s'en servir, j'ai pris mon parti sur-le-champ, et en -rentrant chez la mère, je l'ai décidée à éloigner sa fille pour quelque -temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de -joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l'en -prévenir aujourd'hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre -dévote qui n'aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et -grâce à mes soins, Mme de Volanges réparera elle-même le tort qu'elle -vous a fait. - -Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que -vous perdiez celle-ci de vue; songez qu'elle m'intéresse. - -Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des -deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui -vos services. Ne trouvez de difficulté qu'à faire parvenir entre les -mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle -sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n'y a -point de doute qu'il n'accepte, et vous aurez pour prix de vos peines -la confidence d'un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre -petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au -vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s'est établi des préjugés, -me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et -c'est le cas où vous serez. - -C'est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. -Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre -mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s'y rendre à votre -premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, -moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu'elle y aura -été, je m'en prendrai à vous. Si vous jugez qu'elle ait besoin de -quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir -donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour -oser lui écrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d'en -faire mon élève. - -Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa -correspondance trahie s'étaient portés d'abord sur sa femme de chambre, -et que je les ai détournés sur le confesseur. C'est faire d'une pierre -deux coups. - -Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon -dîner en a été retardé; mais l'amour-propre et l'amitié dictaient ma -lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à -trois heures, et c'est tout ce qu'il vous faut. - -Plaignez-vous de moi à présent, si vous l'osez, et allez revoir, si -vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu'il le garde -pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l'ami de tout le monde? -Mais adieu, j'ai faim. - - _De..., ce 9 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXIV - -_Le Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES._ - -_Minute jointe à la lettre LXVI du Vicomte à la Marquise._ - - -Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans me plaindre de -la vôtre, je ne puis que m'affliger d'un événement qui fait le malheur -de trois personnes, toutes trois dignes d'un sort plus heureux. Plus -sensible encore au chagrin d'en être la cause qu'à celui d'en être la -victime, j'ai souvent essayé, depuis hier, d'avoir l'honneur de vous -répondre sans pouvoir en trouver la force. J'ai cependant tant de -choses à vous dire qu'il faut bien faire un effort sur moi-même, et si -cette lettre a peu d'ordre et de suite, vous devez sentir assez combien -ma situation est douloureuse, pour m'accorder quelque indulgence. - -Permettez-moi d'abord de réclamer contre la première phrase de votre -lettre. Je n'ai abusé, j'ose le dire, ni de votre confiance ni de -l'innocence de Mlle de Volanges; j'ai respecté l'une et l'autre dans -mes actions. Elles seules dépendaient de moi, et quand vous me -rendriez responsable d'un sentiment involontaire, je ne crains pas -d'ajouter que celui que m'a inspiré Mlle votre fille est tel qu'il peut -vous déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus -que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge et mes lettres -pour témoins. - -Vous me défendez de me présenter chez vous à l'avenir, et sans doute je -me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner à ce sujet, mais -cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de -prise aux remarques que vous voulez éviter que l'ordre que, par cette -raison même, vous n'avez point voulu donner à votre porte? J'insisterai -d'autant plus sur ce point qu'il est bien plus important pour Mlle de -Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement -toutes choses et de ne pas permettre que votre sévérité altère votre -prudence. Persuadé que l'intérêt seul de mademoiselle votre fille -dictera vos résolutions, j'attendrai de nouveaux ordres de votre part. - -Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour -quelquefois, je m'engage, madame (et vous pouvez compter sur ma -promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en -particulier à Mlle de Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La -crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation, m'engage à ce -sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m'en dédommagera. - -Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse -faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mlle de -Volanges, et que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait -vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut -plier ses projets aux circonstances et calculer avec les événements, -mais l'amour qui m'anime ne me permet que deux sentiments: le courage -et la constance. - -Quoi! moi consentir à être oublié de Mlle de Volanges, à l'oublier -moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle; elle en a reçu le -serment et je le renouvelle en ce jour. Pardon, madame, je m'égare, il -faut revenir. - -Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des lettres que -vous me demandez. Je suis vraiment peiné d'ajouter un refus aux torts -que vous me trouvez déjà, mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons -et daignez vous souvenir pour les apprécier que la seule consolation au -malheur d'avoir perdu votre amitié, est l'espoir de conserver votre -estime. - -Les lettres de Mlle de Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le -deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l'unique bien qui me -reste, elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le -charme de ma vie. Cependant, vous pouvez m'en croire, je ne balancerais -pas un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d'en être -privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse, -mais des considérations puissantes me retiennent et je m'assure que -vous-même ne pourrez les blâmer. - -Vous avez, il est vrai, le secret de Mlle de Volanges, mais -permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c'est l'effet -de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une -démarche qu'autorise peut-être la sollicitude maternelle. Je respecte -vos droits, mais ils ne vont pas jusqu'à me dispenser de mes devoirs. -Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu'on -nous accorde. Ce serait y manquer que d'exposer aux yeux d'un autre -les secrets d'un cœur qui n'a voulu les dévoiler qu'aux miens. Si -mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu'elle parle; ses -lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire, renfermer son -secret en elle-même, vous n'attendez pas sans doute que ce soit moi qui -vous en instruise. - -Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste -enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout ce qui intéresse Mlle de -Volanges, je peux défier le cœur même d'une mère. Pour achever de vous -ôter toute inquiétude, j'ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait -jusqu'ici pour suscription: _Papiers à brûler_, porte à présent: -_Papiers appartenant à Mlle de Volanges_. Ce parti que je prends -doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas sur la crainte -que vous trouviez dans ces lettres, un seul sentiment dont vous ayez -personnellement à vous plaindre. - -Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore -assez si elle vous laissait le moindre doute de l'honnêteté de mes -sentiments, du regret sincère de vous avoir déplu et du plus profond -respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. - - _De..., ce 7 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXV - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - -(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettre LXVI du -Vicomte.) - - -O ma Cécile, qu'allons-nous devenir? Quel Dieu nous sauvera des -malheurs qui nous menacent? Que l'amour nous donne au moins le courage -de les supporter! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir -à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges? -Qui a pu nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous commis -quelque imprudence? Que faites-vous à présent? Que vous a-t-on dit? Je -voudrais tout savoir et j'ignore tout. Peut-être vous-même n'êtes-vous -pas plus instruite que moi. - -Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse. -J'espère que vous approuverez ce que je lui dis. J'ai bien besoin que -vous approuviez aussi les démarches que j'ai faites depuis ce fatal -événement, elles ont toutes pour but d'avoir de vos nouvelles, de vous -donner des miennes et, que sait-on? peut-être de vous revoir encore et -plus librement que jamais. - -Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de -pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos -yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur? -Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien! -j'ai l'espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches -que je vous supplie d'approuver. Que dis-je? je le dois aux soins -consolateurs de l'ami le plus tendre, et mon unique demande est que -vous permettiez que cet ami soit le vôtre. - -Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu? -Mais j'ai pour excuse le malheur et la nécessité. C'est l'amour qui -m'a conduit; c'est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande -de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions -peut-être à jamais séparés[27]. Vous connaissez l'ami dont je vous -parle; il est celui de la femme que vous aimez le mieux: c'est le -vicomte de Valmont. - - [27] M. Danceny n'accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa - confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la - lettre LVII. - -Mon projet, en m'adressant à lui, était d'abord de le prier d'engager -Mme de Merteuil à se charger d'une lettre pour vous. Il n'a pas cru que -ce moyen pût réussir; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la -femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra -cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse. - -Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont, -vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c'est lui-même -qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il -profitera de ce prétexte pour s'y rendre dans le même temps que vous, -et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure -même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les -moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien. - -A présent, ma Cécile, si vous m'aimez, si vous plaignez mon malheur, -si, comme je l'espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous -votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans lui, -je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins -que je vous cause. Ils finiront, je l'espère, mais, ma tendre amie, -promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser -abattre. L'idée de votre douleur m'est un tourment insupportable. Je -donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse -la certitude d'être adorée porter quelque consolation dans votre âme! -La mienne a besoin que vous m'assuriez que vous pardonnez à l'amour les -maux qu'il vous fait souffrir. - -Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie. - - _De..., ce 9 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXVI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes, -si j'ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux soient datées -d'aujourd'hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux: -celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que -s'humilier devant la profondeur de vos vues, si on en juge par le -succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la -première occasion, vous n'aurez plus de reproches à lui faire. Si sa -belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de temps après -son arrivée à la campagne; j'ai cent moyens tout prêts. Grâces à vos -soins, me voilà bien décidément _l'ami de Danceny_; il ne lui manque -plus que d'être _Prince_[28]. - - [28] Expression relative à un passage d'un poème de M. de Voltaire. - -Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que je n'ai jamais -pu obtenir de lui qu'il promît à la mère de renoncer à son amour? Comme -s'il était bien gênant de promettre quand on est décidé à ne pas tenir! -«Ce serait tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n'est-il -pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les -hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu'ils mettent -de faiblesse dans l'exécution ils l'appellent probité. - -C'est votre affaire d'empêcher que Mme de Volanges ne s'effarouche des -petites échappées que notre jeune homme s'est permises dans sa lettre; -préservez-nous du couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande -des lettres de la petite. D'abord il ne les rendra point, il ne le veut -pas, et je suis de son avis; ici, l'amour et la raison sont d'accord. -Je les ai lues ces lettres, j'en ai dévoré l'ennui. Elles peuvent -devenir utiles. Je m'explique. - -Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver un éclat; -il ferait manquer le mariage, n'est-il pas vrai, et échouer tous -nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon compte, j'ai aussi à me -venger de la mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En -choisissant bien dans cette correspondance, et n'en produisant qu'une -partie, la petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières -démarches et s'être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des -lettres pourraient même compromettre la mère et _l'entacheraient_ au -moins d'une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux -Danceny se révolterait d'abord; mais comme il serait personnellement -attaqué, je crois qu'on en viendrait à bout. Il y a mille à parier -contre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout -prévoir. - -Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain -chez la maréchale de...: je n'ai pas pu refuser. - -J'imagine que je n'ai pas besoin de vous recommander le secret, -vis-à-vis Mme de Volanges, sur mon projet de campagne; elle aurait -bientôt celui de rester à la ville: au lieu qu'une fois arrivée, elle -ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit -jours, je réponds de tout. - - _De..., ce 9 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXVII - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être l'embarras que -j'éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu'en effet je ne le -devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte -contre moi; je veux vous convaincre que j'ai fait pour vous tout ce que -je pouvais faire. - -Je vous ai permis de m'écrire, dites-vous? J'en conviens; mais quand -vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j'oublie à quelles -conditions elle vous fut donnée? Si j'y eusse été aussi fidèle que -vous l'avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi? Voilà -pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu'il faut pour -m'obliger à rompre cette correspondance, c'est moi qui m'occupe des -moyens de l'entretenir. Il en est un, mais c'est le seul; et si vous -refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver -assez combien peu vous y mettez de prix. - -Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez -à un sentiment qui m'offense et m'effraye, et auquel, peut-être, vous -devriez être moins attaché en songeant qu'il est l'obstacle qui nous -sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître -et l'amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d'exclure l'amitié? -Vous-même auriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie celle -en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le -croire: cette idée humiliante me révolterait, m'éloignerait de vous -sans retour. - -En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout ce qui est à -moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage? -Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je -n'attends que votre aveu; et la parole, que j'exige de vous, que cette -amitié suffira à votre bonheur. J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire; -je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix. - -Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne -tiendra qu'à vous de l'augmenter encore: mais je vous préviens que le -premier mot d'amour la détruit à jamais et me rend toutes mes craintes; -que, surtout, il deviendra pour moi le signal d'un silence éternel -vis-à-vis de vous. - -Si, comme vous le dites, vous êtes _revenu de vos erreurs_, -n'aimerez-vous pas mieux être l'objet de l'amitié d'une femme honnête -que celui des remords d'une femme coupable? Adieu, monsieur; vous -sentez qu'après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne -m'ayez répondu. - - _De..., ce 9 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXVIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être -vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N'importe, il le -faut; j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu'il vaut mieux -vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un -bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que -mon cœur en est digne. - -Quel dommage que, comme vous le dites, je sois _revenu de mes erreurs_! -avec quels transports de joie j'aurais lu cette même lettre à laquelle -je tremble de répondre aujourd'hui! Vous m'y parlez avec _franchise_, -vous me témoignez de la _confiance_, vous m'offrez enfin votre -_amitié_: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en -profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même? - -Si je l'étais en effet; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaire, -que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu'aujourd'hui -pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce -que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me -procurassent le succès, j'encouragerais votre franchise par le besoin -de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la -trahir; j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer... Quoi! -madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé -d'après moi, si je vous disais que je consens à n'être que votre ami... - -Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané -de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce -moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore, -mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus. - -Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce confiance, la sensible -amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l'amour! l'amour véritable -et tel que vous l'inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur -donnant plus d'énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette -tranquillité, à cette froideur de l'âme qui permet des comparaisons, -qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre -ami; je vous aimerai de l'amour le plus tendre et même le plus ardent, -quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non -l'anéantir. - -De quel droit prétendez-vous disposer d'un cœur dont vous refusez -l'hommage? Par quel raffinement de cruauté m'enviez-vous jusqu'au -bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous; -je saurai le défendre. S'il est la source de mes maux, il en est aussi -le remède. - -Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais -laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh -bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au -moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me -rendrez plus de justice. Ce n'est pas que j'espère vous rendre -jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous -vous direz: «Je l'avais mal jugé.» - -Disons mieux, c'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître -sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux -également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit -vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des -sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite -est d'avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de -consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le -serment de vous aimer toujours. - - _De..., ce 10 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXIX - -_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - -_Billet écrit au crayon et recopié par Danceny._ - - -Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne -me parle plus; elle m'a ôté papier, plumes et encre; je me sers d'un -crayon qui, par bonheur, m'est resté, et je vous écris sur un morceau -de votre lettre. Il faut bien que j'approuve tout ce que vous avez -fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir -de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n'aimais pas M. -de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de -m'accoutumer à lui et je l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas -qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon -confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la -campagne; j'ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir! -Je n'ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au -crayon s'effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans -mon cœur. - - _De..., ce 10 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXX - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier, -comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j'en -dis non pas tout le bien que j'en pense, mais tout celui que je n'en -pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation -languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de -son prochain, lorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan. - -«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse -de Mme de Merteuil! Mais j'oserais croire qu'elle la doit plus à sa -légèreté qu'à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la -suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après -une femme d'en rencontrer d'autres sur son chemin, comme, à tout -prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle; les uns -sont distraits par un goût nouveau, les autres s'arrêtent de lassitude; -et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre. -Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes), -je ne croirai à la vertu de Mme de Merteuil qu'après avoir crevé six -chevaux à lui faire ma cour.» - -Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent -à la médisance; et pendant le rire qu'elle excitait, Prévan reprit sa -place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses -de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur -conversation particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée -d'entendre. - -Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a -été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, -ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien -avertie et vous savez le proverbe. - -Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas, -est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous -m'avez entendu dire le contraire, c'est seulement que je ne l'aime pas, -que je me plais à contrarier ses succès, et que je n'ignore pas de quel -poids est mon suffrage auprès d'une trentaine de nos femmes les plus à -la mode. - -En effet, je l'ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce -que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans -en avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventure, en -fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait -jusque-là et l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le -seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; -et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner -quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j'ai -l'espoir qu'à mon retour, ce sera un homme noyé. - -Je vous promets en revanche de mener à bien l'aventure de votre -pupille, et de m'occuper d'elle autant que de ma belle prude. - -Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre -annonce le désir d'être trompée. Il est impossible d'en offrir un moyen -plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je sois _son ami_. Mais -moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas -l'en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n'aurai pas pris -tant de peine auprès d'elle pour terminer par une séduction ordinaire. - -Mon projet, au contraire, est qu'elle sente, qu'elle sente bien la -valeur et l'étendue de chacun des sacrifices qu'elle me fera; de ne -pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire -expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce -désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m'avoir dans -ses bras qu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au -fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d'être demandé. -Et puis-je me venger moins d'une femme hautaine, qui semble rougir -d'avouer qu'elle adore? - -J'ai donc refusé la précieuse amitié et m'en suis tenu à mon titre -d'amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît -d'abord qu'une dispute de mots, est pourtant d'une importance réelle -à obtenir, j'ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j'ai tâché d'y -répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J'ai enfin -déraisonné le plus qu'il m'a été possible, car sans déraisonnement, -point de tendresse; et c'est, je crois, par cette raison que les femmes -nous sont si supérieures dans les lettres d'amour. - -J'ai fini la mienne par une cajolerie, et c'est encore une suite de mes -profondes observations. Après que le cœur d'une femme a été exercé -quelque temps, il a besoin de repos; et j'ai remarqué qu'une cajolerie -était, pour toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir. - -Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me -donner pour la comtesse de ***, je m'arrêterai chez elle au moins -pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer -vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce -moment décisif. - -Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager -de ce sacrifice! Adieu. - - _De..., ce 11 septembre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. V - _C. Monnet inv._ - _N. Le Mire sc._ - LETTRE LXXI] - - - - -LETTRE LXXI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Mon étourdi de chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! -Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, -tout est resté, et j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa -sottise; et tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon -histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas -mon temps. - -L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n'est qu'un -réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m'a intéressé par les -détails. Je suis bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le -talent de perdre les femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui -de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours -celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu -qu'elle m'exerce ou m'amuse. - -J'ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses -instances aux persécutions qu'on me faisait pour passer la nuit au -château: «Eh bien! j'y consens, lui dis-je, à condition que je la -passerai avec vous».--«Cela m'est impossible, me répondit-elle, Vressac -est ici.» Jusque-là, je n'avais cru que lui dire une honnêteté, mais -ce mot d'impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié -d'être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir: -j'insistai donc. - -Les circonstances ne m'étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la -gaucherie de donner de l'ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse -ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse -avait été concerté entre eux, pour tâcher d'y dérober quelques nuits. -Le vicomte avait même d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer -Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n'en est -pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez, -après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d'un -côté et l'amant de l'autre et les a laissés s'arranger entre eux. Le -mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis. - -Ce jour-là même, c'est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez -croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût -pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de -la femme, de l'ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi -je jugeai qu'il aurait besoin de repos, et je m'occupai des moyens de -décider sa maîtresse à lui laisser le temps d'en prendre. - -Je réussis et j'obtins qu'elle lui ferait une querelle de cette même -partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n'avait consenti que -pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle -femme n'a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre -l'humeur à la place de la raison et de n'être jamais si difficile à -apaiser que quand elle a tort. Le moment, d'ailleurs, n'était pas -commode pour les explications, et ne voulant qu'une nuit, je consentais -qu'ils se raccommodassent le lendemain. - -Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, -on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, -servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de -profiter d'un moment ou le mari était absent pour demander qu'on voulût -bien l'entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. -Elle s'indigna contre l'audace des hommes qui, parce qu'ils ont éprouvé -les bontés d'une femme, croient avoir le droit d'en abuser encore, même -alors qu'elle a à se plaindre d'eux; et ayant changé de thèse par cette -adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta -muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire qu'elle avait -raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j'étais en tiers -dans cette conversation. - -Enfin, elle déclara positivement qu'elle n'ajouterait pas les fatigues -de l'amour à celles de la chasse, et qu'elle se reprocherait de -troubler d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui -n'avait plus la liberté de répondre, s'adressa à moi, et après m'avoir -fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, -il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui -parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de -l'heure et des moyens de notre rendez-vous. - -Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait -trouvé plus prudent d'aller chez Vressac que de le recevoir dans son -appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d'elle, elle croyait -plus sûr aussi de venir chez moi; qu'elle s'y rendrait aussitôt que sa -femme de chambre l'aurait laissée seule, que je n'avais qu'à tenir ma -porte entr'ouverte et l'attendre. - -Tout s'exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi -vers une heure du matin. - - ... Dans le simple appareil - D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil[29]. - - [29] RACINE, Tragédie de _Britannicus_. - -Comme je n'ai point de vanité, je ne m'arrête pas aux détails de la -nuit, mais vous me connaissez, et j'ai été content de moi. - -Au point du jour, il a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt -commence. L'étourdie avait cru laisser sa porte entr'ouverte, nous la -trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n'avez pas -l'idée de l'expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit -aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu'il eut été plaisant -de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu'une -femme fût perdue pour moi, sans l'être par moi? Et devais-je, comme -le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il -fallait donc trouver un moyen. Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie? -Voici ma conduite, et elle a réussi. - -J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfoncer, -en se permettant de faire beaucoup de bruit. J'obtins donc de la -vicomtesse, non sans peine, qu'elle jetterait des cris perçants et -d'effroi, comme _Au voleur! A l'assassin!_ etc., etc. Et nous convînmes -qu'au premier cri j'enfoncerais la porte et qu'elle courrait à son lit. -Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même -après qu'elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au -premier coup de pied, la porte céda. - -La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant, -le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre -accourut aussi à la chambre de sa maîtresse. - -J'étais seul de sang-froid, et j'en profitai pour aller éteindre une -veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez -combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant -de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'amant -sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels -j'étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au -moins cinq minutes. - -La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda -assez bien et jura ses grands dieux qu'il y avait un voleur dans son -appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle -n'avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions -rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, -sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa -tout d'une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les -rats, le vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre et son lit, -en priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles. - -Vressac, resté seul avec nous, s'approcha de la vicomtesse pour lui -dire tendrement que c'était une vengeance de l'amour; à quoi elle -répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s'est -beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je -veux dormir.» - -J'étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, -je plaidai la cause de Vressac et j'amenai le raccommodement. Les deux -amants s'embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les -deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j'avoue -que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après -avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre -au lit. - -Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le -secret. A présent que je m'en suis amusé, il est juste que le public -ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l'histoire, peut-être -bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne? - -Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le -moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder -de Prévan. - - _Du château de..., ce 15 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXII - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - (_Remise seulement le 14._) - - -O ma Cécile! que j'envie le sort de Valmont! Demain il vous verra. -C'est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin -de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le -malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout -plaignez-moi des vôtres; c'est contre eux que le courage m'abandonne. - -Qu'il m'est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez -heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me -pardonnez; dites-moi aussi que vous m'aimez, que vous m'aimez toujours. -J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute, -mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se -l'entendre dire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Oui, vous m'aimez de toute -votre âme. Je n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous -ai entendue prononcer. Comme je l'ai recueillie dans mon cœur! Comme -elle s'y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a -répondu! - -Hélas! dans ce moment de bonheur, j'étais loin de prévoir le sort -affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de -l'adoucir. Si j'en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous -preniez en lui une confiance qu'il mérite. - -J'ai été peiné, je l'avoue, de l'idée désavantageuse que vous paraissez -avoir de lui. J'y ai reconnu les préventions de votre maman: c'était -pour m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps, cet -homme vraiment aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi, qui enfin -travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en -conjure, ma chère amie, voyez-le d'un œil plus favorable. Songez qu'il -est mon ami, qu'il veut être le vôtre, qu'il peut me rendre le bonheur -de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne -m'aimez pas autant que je vous aime, vous ne m'aimez plus autant que -vous m'aimiez. Ah! si jamais vous deviez m'aimer moins... Mais non, -le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j'ai à -craindre les peines d'un amour malheureux, sa constance au moins me -sauvera les tourments d'un amour trahi. - -Adieu, ma charmante amie; n'oubliez pas que je souffre et qu'il ne -tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le -vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l'amour. - - _Paris, ce 11 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXIII - -_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._ - - (_Jointe à la précédente._) - - -L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait -pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre -de l'appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main -gauche, une provision de papier, de plumes et d'encre, qu'il -renouvellera quand vous voudrez et qu'il lui semble que vous pouvez -laisser à cette même place, si vous n'en trouvez pas de plus sûre. - -Il vous demande de ne pas vous offenser, s'il a l'air de ne faire -aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y regarder que -comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer -la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement -au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les -occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre -ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le -seconder. - -Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous -aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre. - -Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre -confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu'une -mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l'une est déjà -son meilleur ami et l'autre lui paraît mériter l'intérêt le plus tendre. - - _Au château de..., ce 14 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXIV - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan -est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! -Je l'ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l'avais-je -regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m'y faire faire -attention. J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque -vis-à-vis de moi, et je m'en suis occupée. Il est joli au moins, mais -très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de -près. Et vous dites qu'il veut m'avoir! Assurément il me fera honneur -et plaisir. Sérieusement, j'en ai fantaisie, et je vous confie ici que -j'ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. -Voilà le fait. - -Il était à deux pas de moi, à la sortie de l'Opéra, et j'ai donné très -haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la -maréchale. C'est, je crois, la seule maison où je peux le rencontrer. -Je ne doute pas qu'il ne m'ait entendu... Si l'ingrat allait n'y pas -venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu'il y vienne? Savez-vous que -s'il n'y vient pas, j'aurai de l'humeur toute la soirée? Vous voyez -qu'il ne trouvera pas tant de difficulté _à me suivre_; et ce qui vous -étonnera davantage, c'est qu'il en trouvera moins encore _à me plaire_. -Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai -la vie à ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre si -longtemps. Vous savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire -languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui. - -Oh! çà, convenez qu'il y a plaisir à me parler raison? Votre _avis -important_ n'a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je -végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me -suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser? -le sujet n'en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans -quelque sens que vous preniez ce mot? - -Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus -que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m'établis juge entre -vous deux; mais d'abord il faut s'instruire, et c'est ce que je veux -faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la -même balance. Pour vous, j'ai déjà vos mémoires, et votre affaire est -parfaitement instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent -de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour -commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure -dont il est le héros. Vous m'en parlez comme si je ne connaissais autre -chose, et je n'en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera -passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché -de me l'écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que _rien de ce -qui l'intéresse ne m'est étranger_. Il me semble bien qu'on en parlait -encore à mon retour, mais j'étais occupée d'autre chose et j'écoute -rarement, en ce genre, tout ce qui n'est pas du jour ou de la veille. - -Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n'est-ce pas le -moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? -Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos -sottises vous en avaient éloigné? N'est-ce pas encore moi qui ai remis -entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de Volanges? -Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller -chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L'amour, -la haine, vous n'avez qu'à choisir, tout couche sous le même toit; et -vous pouvez, doublant votre existence, caresser d'une main et frapper -de l'autre. - -C'est même encore à moi que vous devez l'aventure de la vicomtesse. -J'en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu'on en -parle; car si l'occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à -préférer pour le moment le mystère à l'éclat, il faut convenir pourtant -que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête. - -J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve -plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai -bien aise d'avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n'en est -pas de plus commode que d'avoir à dire: «On ne peut plus voir cette -femme-là.» - -Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux: -je vais employer le mien à m'occuper du bonheur de Prévan. - - _Paris, ce 15 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXV - -_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._ - - _Nota._--Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le - plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les - événements que le lecteur a vus lettres LXI et suivantes. On - a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du - vicomte de Valmont et elle s'exprime ainsi: - - -... Je t'assure que c'est un homme bien extraordinaire. Maman en dit -beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et -je crois que c'est lui qui a raison. Je n'ai jamais vu d'homme aussi -adroit. Quand il m'a rendu la lettre de Danceny, c'était au milieu de -tout le monde, et personne n'en a rien vu; il est vrai que j'ai eu -bien peur, parce que je n'étais prévenue de rien, mais à présent je -m'y attendrai. J'ai déjà fort bien compris comment il voulait que je -fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s'entendre -avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu'il veut. Je ne sais -pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t'ai parlé, -qu'il n'aurait pas l'air de s'occuper de moi devant maman: en effet, on -dirait toujours qu'il n'y songe pas; et pourtant, toutes les fois que -je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite. - -Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a -aussi l'air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu'il ait bien des -attentions pour elle. J'ai peur qu'il ne s'ennuie bientôt de la vie -qu'on mène ici et qu'il ne s'en retourne à Paris: cela serait bien -fâcheux. Il faut qu'il ait bien bon cœur d'être venu exprès pour rendre -service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma -reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand -j'en trouverais l'occasion, je serais si honteuse que je ne saurais -peut-être que lui dire. - -Il n'y a que Mme de Merteuil avec qui je parle librement quand je parle -de mon amour. Peut-être même qu'avec toi, à qui je dis tout, si c'était -en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j'ai souvent -senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m'empêchait de lui -dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je -donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois, -une seule fois, combien je l'aime. M. de Valmont lui a promis que si je -me laissais conduire, il nous procurerait l'occasion de nous revoir. -Je ferai bien assez ce qu'il voudra, mais je ne peux pas concevoir que -cela soit possible. - -Adieu, ma bonne amie, je n'ai plus de place[30]. - - _Du château de..., ce 14 septembre 17**._ - - [30] Mlle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de - confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on - ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu'elle a - continué d'écrire à son amie du couvent; elles n'apprendraient - rien au lecteur. - - - - -LETTRE LXXVI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Ou votre lettre est un persiflage que je n'ai pas compris, ou vous -étiez, en me l'écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous -connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et, -quoi que vous en puissiez dire, je ne m'effrayerais pas trop facilement. - -J'ai beau vous lire et vous relire, je n'en suis pas plus avancé; car, -de prendre votre lettre dans le sens naturel qu'elle présente, il n'y a -pas moyen. Qu'avez-vous donc voulu dire? - -Est-ce seulement qu'il était inutile de se donner tant de soins contre -un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir -tort. Prévan est réellement aimable, il l'est plus que vous ne le -croyez; il a surtout le talent très utile d'occuper beaucoup de son -amour par l'adresse qu'il a d'en parler dans le cercle et devant tout -le monde, en se servant de la première conversation qu'il trouve. Il -est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d'y répondre, parce -que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre -l'occasion d'en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent -à parler d'amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se -conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu'il -a réellement perfectionnée, d'appeler souvent les femmes elles-mêmes en -témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l'avoir vu. - -Je n'étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n'ai -été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de -P..., tout en se croyant bien fine et ayant l'air en effet, pour tout -ce qui n'était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous -raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s'était rendue -à Prévan, et tout ce qui s'était passé entre eux. Elle faisait ce -récit avec une telle sécurité qu'elle ne fut pas même troublée par un -sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai -toujours qu'un de nous ayant voulu, pour s'excuser, feindre de douter -de ce qu'elle disait, ou plutôt de ce qu'elle avait l'air de dire, -elle répondit gravement qu'à coup sûr nous n'étions aucun aussi bien -instruits qu'elle, et elle ne craignit pas même de s'adresser à Prévan -pour lui demander si elle s'était trompée d'un mot. - -J'ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour -vous, marquise, ne suffisait-il pas qu'il fût _joli, très joli_, comme -vous le dites vous-même, qu'il vous fît _une de ces attaques que vous -vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les -trouver bien faites_, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous -rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner -les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d'une femme, et -par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous -êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez -facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à -mon texte: qu'avez-vous voulu dire? - -Si ce n'est qu'un persiflage sur Prévan, outre qu'il est bien long, ce -n'était pas vis-à-vis de moi qu'il était utile: c'est dans le monde -qu'il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma -prière à ce sujet. - -Ah! je crois tenir le mot de l'énigme! Votre lettre est une prophétie, -non de ce que vous ferez, mais de ce qu'il vous croira prête à faire au -moment de la chute que vous lui préparez. J'approuve assez ce projet; -il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour -l'effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est absolument la -même chose, à moins que cet homme ne soit un sot, et Prévan ne l'est -pas, à beaucoup près. S'il peut gagner seulement une apparence, il se -vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront -l'air d'y croire; quelles seront vos ressources? Tenez, j'ai peur. Ce -n'est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs -qui se noient. - -Je ne me crois pas plus bête qu'un autre; des moyens de déshonorer une -femme, j'en ai trouvé cent, j'en ai trouvé mille, mais quand je me suis -occupé de chercher comment elle pourrait s'en sauver, je n'en ai jamais -vu la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un -chef-d'œuvre, cent fois j'ai cru vous voir plus de bonheur que de bien -joué. - -Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n'en a point. -J'admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n'est -à coup sûr, qu'une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer -de moi! Eh bien! soit; mais dépêchez-vous, et parlons d'autre chose. -D'autre chose! Je me trompe, c'est toujours de la même; toujours des -femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux. - -J'ai ici, comme vous l'avez fort bien remarqué, de quoi m'exercer dans -les deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la -vengeance ira plus vite que l'amour. La petite Volanges est rendue, -j'en réponds; elle ne dépend plus que de l'occasion, et je me charge de -la faire naître. Mais il n'en est pas de même de Mme de Tourvel: cette -femme est désolante, je ne la conçois pas; j'ai cent preuves de son -amour, mais j'en ai mille de sa résistance, et, en vérité, je crains -qu'elle ne m'échappe. - -Le premier effet qu'avait produit mon retour me faisait espérer -davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même, et, pour -m'assurer de voir les premiers mouvements, je ne m'étais fait précéder -par personne, et j'avais calculé ma route pour arriver pendant qu'on -serait à table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité -d'opéra qui vient faire un dénouement. - -Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi, -je pus voir du même coup d'œil la joie de ma vieille tante, le dépit -de Mme de Volanges et le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle, -par la place qu'elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée -dans ce moment à couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la -tête, mais j'adressai la parole à Mme de Rosemonde, et au premier mot, -la sensible dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans -lequel je crus reconnaître plus d'amour que de surprise et d'effroi. -Je m'étais alors assez avancé pour voir sa figure; le tumulte de son -âme, le combat de ses idées et de ses sentiments, s'y peignirent de -vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d'elle; elle ne -savait exactement rien de ce qu'elle faisait ni de ce qu'elle disait. -Elle essaya de continuer de manger, il n'y eut pas moyen; enfin, moins -d'un quart d'heure après, son embarras et son plaisir devenant plus -forts qu'elle, elle n'imagina rien de mieux que de demander permission -de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte -d'avoir besoin de prendre l'air. Mme de Volanges voulut l'accompagner; -la tendre prude ne le permit pas, trop heureuse sans doute de trouver -un prétexte pour elle seule et se livrer sans contrainte à la douce -émotion de son cœur. - -J'abrégeai le dîner le plus qu'il me fut possible. A peine avait-on -servi le dessert que l'infernale Volanges, pressée apparemment du -besoin de me nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante -malade; mais j'avais prévu ce projet, et je le traversai. Je feignis -donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général -et, m'étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du lieu -se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte que Mme de -Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux commandeur de T..., et -tous deux prirent aussi le parti d'en sortir. Nous allâmes donc tous -rejoindre ma belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du château, -et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima -autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle. - -Dès que je fus assuré que Mme de Volanges n'aurait pas l'occasion de -lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, et je m'occupai -des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez -moi et j'entrai aussi chez les autres pour reconnaître le terrain; je -fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite et, -après ce premier bienfait, j'écrivis un mot pour l'en instruire et lui -demander sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je -revins au salon. J'y trouvai ma belle établie sur une chaise longue et -dans un abandon délicieux. - -Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards; je sentis -qu'ils devaient être tendres et pressants, et je me plaçai de manière -à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les -grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps -cette figure angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m'amusai -à deviner les contours et les formes à travers un vêtement léger, -mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je -remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le doux regard était -fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveau; mais, voulant en -favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s'établit entre -nous cette convention tacite, premier traité de l'amour timide, qui, -pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se -succéder en attendant qu'ils se confondent. - -Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me -chargeai de veiller à notre commune sûreté; mais après m'être assuré -qu'une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle, -je tâchai d'obtenir de ses yeux qu'ils parlassent franchement leur -langage. Pour cela je surpris d'abord quelques regards, mais avec tant -de réserve que la modestie n'en pouvait être alarmée, et pour mettre la -timide personne plus à son aise je paraissais moi-même aussi embarrassé -qu'elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés à se rencontrer, se fixèrent -plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent plus, j'aperçus dans les -siens cette douce langueur, signal heureux de l'amour et du désir, mais -ce ne fut qu'un moment et bientôt revenue à elle-même, elle changea, -non sans quelque honte, son maintien et son regard. - -Ne voulant pas qu'elle put douter que j'eusse remarqué ses divers -mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l'air -de l'effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint -l'entourer. Je les laissai tous passer devant moi, et comme la petite -Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès d'une fenêtre, eut -besoin de quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment -pour lui remettre la lettre de Danceny. - -J'étais un peu loin d'elle, je jetai l'épître sur ses genoux. Elle -ne savait en vérité qu'en faire. Vous auriez trop ri de son air de -surprise et d'embarras; pourtant je ne riais point, car je craignais -que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d'œil et un geste -fortement prononcés, lui firent enfin comprendre qu'il fallait mettre -le paquet dans sa poche. - -Le reste de la journée n'eut rien d'intéressant. Ce qui s'est passé -depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au -moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer -son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter. Voilà d'ailleurs la -huitième page que j'écris et j'en suis fatigué; ainsi, adieu. - -Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a -répondu à Danceny[31]. J'ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui -j'avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux -lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas, car ce perpétuel -rabachage, qui déjà ne m'amuse pas trop, doit être bien insipide, pour -toute personne désintéressée. - -Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup; mais je vous -en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous -entende. - - _Du château de..., ce 17 septembre 17**._ - - [31] Cette lettre ne s'est pas retrouvée. - - - - -LETTRE LXXVII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -D'où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir? -Comment se peut-il que l'empressement le plus tendre de ma part, -n'obtienne de la vôtre que des procédés qu'on se permettrait à peine -envers l'homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l'amour me -ramène à vos pieds, et quand un heureux hasard me place à côté de vous, -vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de -consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n'avez-vous pas -détourné vos yeux pour me priver de la faveur d'un regard? et si un -seul instant j'ai pu y voir moins de sévérité, ce moment a été si court -qu'il semble que vous ayez voulu moins m'en faire jouir, que me faire -sentir ce que je perdais à en être privé. - -Ce n'est là, j'ose le dire, ni le traitement que mérite l'amour, -ni celui que peut se permettre l'amitié, et toutefois, de ces deux -sentiments, vous savez si l'un m'anime, et j'étais, ce me semble, -autorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l'autre. Cette amitié -précieuse, dont sans doute vous m'avez cru digne, puisque vous avez -bien voulu me l'offrir, qu'ai-je donc fait pour l'avoir perdue depuis? -me serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma franchise? Ne -craignez-vous pas au moins d'abuser de l'une et de l'autre? En effet, -n'est-ce pas dans le sein de mon amie que j'ai déposé le secret de -mon cœur? N'est-ce pas vis-à-vis d'elle seule que j'ai pu me croire -obligé de refuser des conditions qu'il me suffisait d'accepter, pour me -donner la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d'en abuser -utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée, me -forcer à croire qu'il n'eût fallu que vous tromper pour obtenir plus -d'indulgence? - -Je ne me repens point d'une conduite que je vous devais, que je me -devais à moi-même; mais par quelle fatalité chaque action louable -devient-elle pour moi le signal d'un malheur nouveau! - -C'est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné -faire de ma conduite, que j'ai eu, pour la première fois, à gémir -du malheur de vous avoir déplu. C'est après vous avoir prouvé ma -soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement -pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute -correspondance avec moi, m'ôter ce faible dédommagement d'un sacrifice -que vous aviez exigé, et me ravir jusqu'à l'amour qui seul avait pu -vous en donner le droit. C'est enfin après vous avoir parlé avec une -sincérité que l'intérêt même de cet amour n'a pu affaiblir, que vous -me fuyez aujourd'hui comme un séducteur dangereux, dont vous auriez -reconnu la perfidie. - -Ne vous lasserez-vous donc jamais d'être injuste? Apprenez-moi du moins -quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, et ne -refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand -je m'engage à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les -connaître? - - _De..., ce 15 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXVIII - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu s'en faut même -que vous ne m'en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer. -J'avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m'étonner et à -me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, -j'ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse -plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me -demandez des éclaircissements et que, grâce au Ciel, je ne sens rien -en moi qui puisse m'empêcher de vous les donner, je veux bien entrer -encore une fois en explication avec vous. - -Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter -que personne n'ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous -étiez moins qu'un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous -avez senti qu'en nécessitant ma justification, vous me forciez à -rappeler tout ce qui s'est passé entre nous. Apparemment vous avez cru -n'avoir qu'à gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas -avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m'y livrer. -Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux -a le droit de se plaindre de l'autre. - -A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous -avouerez, je crois, qu'au moins votre réputation m'autorisait à user -de quelque réserve avec vous et que j'aurais pu, sans craindre d'être -taxée d'un excès de pruderie, m'en tenir aux seules expressions de la -politesse la plus froide. Vous-même m'eussiez traitée avec indulgence -et vous eussiez trouvé simple qu'une femme aussi peu formée, n'eut pas -même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C'était sûrement là -le parti de la prudence, et il m'eût d'autant moins coûté à suivre que -je ne vous cacherai pas que quand Mme de Rosemonde vint me faire part -de votre arrivée, j'eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et -celle qu'elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette -nouvelle me contrariait. - -Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d'abord sous un aspect -plus favorable que je ne l'avais imaginé; mais vous conviendrez à votre -tour qu'il a bien peu duré et que vous vous êtes bientôt lassé d'une -contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment -dédommagé par l'idée avantageuse qu'elle m'avait fait prendre de vous. - -C'est alors qu'abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n'avez -pas craint de m'entretenir d'un sentiment dont vous ne pouviez pas -douter que je ne me trouvasse offensée, et moi, tandis que vous ne vous -occupiez qu'à aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un -motif pour les oublier, en vous offrant l'occasion de les réparer, au -moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas -devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit de mon indulgence, -vous en profitâtes pour me demander une permission, que, sans doute, -je n'aurais pas dû accorder et que pourtant vous avez obtenue. Des -conditions qui y furent mises vous n'en avez tenu aucune, et votre -correspondance a été telle que chacune de vos lettres me faisait -un devoir de ne plus vous répondre. C'est dans le moment même où -votre obstination me forçait à vous éloigner de moi, que, par une -condescendance peut-être blâmable, j'ai tenté le seul moyen qui pouvait -me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un -sentiment honnête? Vous méprisez l'amitié, et dans votre folle ivresse, -comptant pour rien les malheurs et la honte, vous ne cherchez que des -plaisirs et des victimes. - -Aussi léger dans vos démarches qu'inconséquent dans vos reproches, vous -oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer -et après avoir consenti de vous éloigner de moi, vous revenez ici sans -y être rappelé; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans -avoir même l'attention de m'en prévenir, vous n'avez pas craint de -m'exposer à une surprise dont l'effet, quoique bien simple assurément, -aurait pu être interprété défavorablement pour moi par les personnes -qui nous entouraient. Ce moment d'embarras que vous aviez fait naître, -loin de chercher à m'en distraire ou à le dissiper, vous avez paru -mettre tous vos soins à l'augmenter encore. A table, vous choisissez -précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition -me force d'en sortir avant les autres et au lieu de respecter ma -solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au -salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté de moi; si je dis une -parole, c'est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent -vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais -pas entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin, monsieur, -quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je crois que -les autres peuvent aussi le comprendre. - -Forcée ainsi par vous à l'immobilité et au silence, vous n'en continuez -pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer -les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards, et par -une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du -cercle, dans un moment où j'aurais voulu pouvoir même me dérober aux -miens. - -Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon -empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgence, -étonnez-vous que je ne sois pas partie au moment de votre arrivée. -Je l'aurais dû peut-être et vous me forcerez à ce parti violent, mais -nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, -je n'oublie point, je n'oublierai jamais ce que je me dois, ce que je -dois à des nœuds que j'ai formés, que je respecte et que je chéris, -et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à ce -choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne -balancerais pas un instant. Adieu, monsieur. - - _De..., ce 16 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXIX - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps -détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un roman nouveau, qui -ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux -heures; ainsi malgré ma longue lettre d'hier, je vais encore causer -avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous -parlerai _du très joli Prévan_. Comment n'avez-vous pas su sa fameuse -aventure, celle qui a séparé les _inséparables_? Je parie que vous -vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la -désirez. - -Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmes, toutes -trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir -les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis -le moment de leur entrée dans le monde. On crut d'abord en trouver la -raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d'une cour -nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur -valeur par l'empressement et les soins dont elles étaient l'objet, -leur union n'en devint pourtant que plus forte, et l'on eût dit que le -triomphe de l'une était toujours celui des deux autres. On espérait -au moins que le moment de l'amour amènerait quelque rivalité. Nos -agréables se disputaient l'honneur d'être la pomme de discorde, et -moi-même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur où -la comtesse de... m'éleva dans ce même temps, m'eût permis de lui être -infidèle avant d'avoir obtenu l'agrément que je demandais. - -Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix -comme de concert et loin qu'il excitât les orages qu'on s'en était -promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le -charme des confidences. - -La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes -jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. -Les uns prétendaient que dans cette société _des inséparables_ (ainsi -la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien -et que l'amour même y était soumis; d'autres assuraient que les trois -amants, exempts de rivaux, ne l'étaient pas de rivales; on alla même -jusqu'à dire qu'ils n'avaient été admis que par décence et n'avaient -obtenu qu'un titre sans fonction. - -Ces bruits, vrais ou faux, n'eurent pas l'effet qu'on s'en était -promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu'ils étaient -perdus s'ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de -faire tête à l'orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa -bientôt d'une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle, -il s'occupa d'autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son -inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici -tout est de mode, l'enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire -lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux -l'opinion publique et la sienne. - -Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans -leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les -gens heureux ne sont pas d'un accès si facile. Il vit bientôt, en -effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié -que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on -commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu'on s'y occupait même -de distraction; et il en conclut que les liens d'amour ou d'amitié -étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l'amour-propre et de -l'habitude conservaient seuls quelque force. - -Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient -entre elles l'apparence de la même intimité; mais les hommes, plus -libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou -des affaires à suivre; ils s'en plaignaient encore, mais ne s'en -dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes. - -Cette conduite de leur part fut profitable à l'assidu Prévan, qui, -placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir -alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois -amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c'était -se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle -effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les -rendrait ennemies du nouvel amant et qu'elles ne manqueraient pas de -déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la -jalousie ramènerait à coup sûr les soins d'un rival qui pouvait être -encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans -son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu'elle y était -intéressée, chaque homme, parce qu'il croyait ne pas l'être. - -Prévan, qui n'avait alors qu'une seule femme à sacrifier, fut assez -heureux pour qu'elle prît de la célébrité. Sa qualité d'étrangère et -l'hommage d'un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur -elle l'attention de la cour et de la ville; son amant en partageait -l'honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule -difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche -devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d'un -de ses confidents que sa plus grande peine fut d'en arrêter une, qui se -trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres. - -Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, -se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez -voir. Des trois maris, l'un était absent, l'autre partait le lendemain -au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies -devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n'avait -pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même -de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne -l'un du portrait qu'il avait reçu d'elle, le second d'un chiffre -amoureux qu'elle-même avait peint, le troisième d'une boucle de ses -cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit, -en échange, à envoyer à l'amant disgracié une lettre éclatante de -rupture. - -C'était beaucoup, ce n'était pas assez. Celle dont le mari était à la -ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenu qu'une -feinte indisposition la dispenserait d'aller souper chez son amie et -que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle -dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du -troisième époux, fut marqué par la dernière pour l'heure du berger. - -Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, -y porte et y fait naître l'humeur dont il avait besoin, et n'en sort -qu'après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures -de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant -prendre quelque repos; d'autres affaires l'y attendaient. - -Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants -disgraciés; chacun d'eux ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à -Prévan, et le dépit d'avoir été joué, se joignant à l'humeur que donne -presque toujours la petite humiliation d'être quitté, tous trois, -sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d'en avoir -raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival. - -Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta -loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l'éclat de -cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les -assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une -des portes du bois de Boulogne. - -Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au -moins s'était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses -avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme -vous le jugez bien, les preuves manquent à l'histoire; tout ce que -peut faire l'historien impartial, c'est de faire remarquer au lecteur -incrédule, que la vanité et l'imagination exaltées peuvent enfanter des -prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante -nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi -qu'il en soit, les faits suivants ont plus de certitude. - -Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu'il avait indiqué; il y -trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être -chacun d'eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons -d'infortune. Il les aborda d'un air affable et cavalier, et leur tint -ce discours, qu'on m'a rendu fidèlement: - -«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous -avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujet de -plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort -décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à -laquelle vous avez tous un droit égal. Je n'ai amené ici ni second, ni -témoins. Je n'en ai point pris pour l'offense, je n'en demande point -pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais, -ajouta-t-il, qu'on gagne rarement _le sept et le va_; mais, quel que -soit le sort qui m'attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le -temps d'acquérir l'amour des femmes et l'estime des hommes.» - -Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que -leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait -pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas, -continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m'a cruellement -fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes -forces. J'ai donné mes ordres qu'on tînt ici un déjeuner prêt; -faites-moi l'honneur de l'accepter. Déjeunons ensemble, et surtout -déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, -mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.» - -Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. -Il eut l'adresse de n'humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader -que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les -faire convenir qu'ils n'en eussent, pas plus que lui, laissé échapper -l'occasion. Ces faits une fois avoués, tout s'arrangeait de soi-même. -Aussi le déjeuner n'était-il pas fini qu'on y avait déjà répété dix -fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d'honnêtes gens -se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la -fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de -n'avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve. - -Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l'autre, -ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, -pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux -trois offensés, ce n'est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses -que vous avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà je -ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais; -car si chacun de vous n'a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je -espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. -Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j'espère -ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» On voulut le faire -expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance -l'autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir -prouvé que j'avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.» -Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se -séparèrent jusqu'au soir, en attendant l'effet de ses promesses. - -Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant -l'usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois -qu'elles viendraient le soir même souper _en tête à tête_ à sa petite -maison. Deux d'entre elles firent bien quelques difficultés, mais que -reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure -de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, -il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre -allèrent gaiement attendre leurs victimes. - -On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec -l'air de l'empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle -se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il -se fait remplacer aussitôt par l'amant outragé. - -Vous jugez que la confusion d'une femme qui n'a point encore l'usage -des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout -reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l'esclave -fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de -pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité -de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée -vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de -la même manière et surtout avec le même dénouement. - -Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur -étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper, -les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble -quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire -aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur -apprenaient entièrement jusqu'à quel point elles avaient été jouées. - -Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les -hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine -dans le cœur, mais les propos n'en étaient pas moins tendres; la gaieté -éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette -étonnante orgie dura jusqu'au matin, et quand on se sépara les femmes -durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé -leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n'eut point -de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils -achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps -une d'elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées -dans leurs terres. - -Voilà l'histoire de Prévan; c'est à vous de voir si vous voulez ajouter -à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m'a -vraiment donné de l'inquiétude, et j'attends avec impatience une -réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite. - -Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui -vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière -que vous courez l'esprit ne suffit pas, qu'une seule imprudence y -devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit -quelquefois le guide de vos plaisirs. - -Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable. - - _De..., ce 18 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXX - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - -Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui -m'apprendra à vivre loin de vous? qui m'en donnera la force et le -courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale -absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n'y point voir de terme! -Valmont, qui m'avait promis des secours, des consolations, Valmont me -néglige et peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime; il ne -sait plus ce qu'on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer -votre dernière lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui -doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il -donc rien à me dire? Vous-même vous ne m'en parlez pas; serait-ce que -vous n'en partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien -malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le -charme de ma vie, en devient le tourment. - -Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut, -ne fût-ce qu'un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai -pas.» Je me couche en disant: «Je ne l'ai point vue.» Les journées, -si longues, n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation, -tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d'où -j'attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon -inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je -pense à vous sans cesse et n'y pense jamais sans trouble. Si je vous -vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous -vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout -je trouve le malheur. - -Ah! qu'il n'en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que -moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait -même les moments de l'absence; le temps qu'il fallait passer loin de -vous m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais -ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils -me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent, -j'espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du -monde m'emportaient loin de vous, je n'en étais point séparé. Au -spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert -me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle, -comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je -vous comparais à tout; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du -jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j'en apportais -le tribut à vos pieds. - -A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations -éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que -le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et -cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle -insurmontable! Et quand, pour m'aider à le vaincre, j'implore mon ami, -ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me -secourir, ils ne me répondent même pas. - -Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont? Que sont devenus -surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaient si ingénieuse -pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je -m'en souviens, sans cesser d'en avoir le désir, je me trouvais forcé de -le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous -pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons! -Et qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à -vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite; je n'avais pas même celui -du sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenir, je brûlais de l'accorder. -Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous -voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d'un amour -éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse -cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous -m'aimez, vous m'aimerez toujours; je le crois, j'en suis sûr, je ne -veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la -soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile. - - _Paris, ce 18 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXI - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma -supériorité sur vous, et vous voulez m'enseigner, me conduire! Ah! mon -pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout -l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui -nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous -les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te sied bien -de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai, -vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le -cacher. - -Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre présidente -vous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette -femme timide et qui vous aime, j'y consens; d'en avoir obtenu un -regard, un seul regard, je souris et vous le passe. Que sentant, malgré -vous, le peu de valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à -mon attention en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux -enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit en passant, -doivent à moi seule l'ardeur de ce désir, je le veux bien encore. -Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclat pour me dire, -d'un ton doctoral, qu'_il vaut mieux employer son temps à exécuter -ses projets qu'à les raconter_; cette vanité ne me nuit pas et je la -pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre -prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois -leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte, c'est -aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en -vous. - -Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé mille fois? Vous -avez séduit, perdu même beaucoup de femmes; mais quelles difficultés -avez-vous eues à vaincre? Quels obstacles à surmonter? Où est là le -mérite qui soit véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du -hasard; des grâces, que l'usage donne presque toujours, de l'esprit à -la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une impudence -assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos -premiers succès; si je ne me trompe, voilà tous vos moyens; car pour la -célébrité que vous avez pu acquérir, vous n'exigerez pas, je crois, que -je compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion -d'un scandale. - -Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi: mais quelle -femme n'en aurait pas plus que vous? Eh! votre présidente vous mène -comme un enfant. - -Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se -passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour -vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans -cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre -malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents -qu'à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par -la nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage! - -Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant d'adresse à nous -vaincre que nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins -qu'elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de -votre nouveau goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce -n'est pas à vous que sa durée importe. - -En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour parler le -jargon de l'amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou -les rompre; heureuses encore si, dans votre légèreté, préférant le -mystère à l'éclat, vous vous contentez d'un abandon humiliant et ne -faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain! - -Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaîne, -quels risques n'a-t-elle pas à courir si elle tente de s'y soustraire, -si elle ose seulement la soulever? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle -essaie d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort. -S'obstine-t-il à rester, ce qu'elle accordait à l'amour il faut le -livrer à la crainte: - - Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé. - -Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez -rompus. A la merci de son ennemi, elle est sans ressource s'il est sans -générosité, et comment en espérer en lui, lorsque, si quelquefois on le -loue d'en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d'en manquer? - -Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues -triviales. Si cependant vous m'avez vue disposant des événements et des -opinions, faire de ces hommes si redoutables le jouet de mes caprices -ou de mes fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance -de me nuire, si j'ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles, -attacher à ma suite ou rejeter loin de moi - - Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32]; - -si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est -pourtant conservée pure, n'avez-vous pas dû en conclure que, née pour -venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens -inconnus jusqu'à moi? - - [32] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve plus - haut, _Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé_, sont - des citations d'ouvrages peu connus ou s'ils font partie de la - prose de Mme de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c'est la - multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les - lettres de cette correspondance. Celles du chevalier Danceny - sont les seules qui en soient exemptes: peut-être que comme il - s'occupait quelquefois de poésie, son oreille plus exercée lui - faisait éviter plus facilement ce défaut. - -Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire et -qui se disent _à sentiment_; dont l'imagination exaltée ferait croire -que la nature a placé leurs sens dans leur tête; qui, n'ayant jamais -réfléchi, confondent sans cesse l'amour et l'amant; qui, dans leur -folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché -le plaisir en est l'unique dépositaire, et vraies superstitieuses, ont -pour le prêtre le respect et la foi qui n'est dû qu'à la Divinité. - -Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent -pas au besoin consentir à se faire quitter. - -Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté, que vous -nommez _sensibles_ et dont l'amour s'empare si facilement et avec -tant de puissance, qui sentent le besoin de s'en occuper encore même -lorsqu'elles n'en jouissent pas et, s'abandonnant sans réserve à la -fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres si douces, -mais si dangereuses à écrire, et ne craignent pas de confier ces -preuves de leur faiblesse à l'objet qui les cause: imprudentes qui dans -leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur. - -Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand -m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites et -manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein, -car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, abandonnés au -hasard, reçus sans examen et suivis par habitude: ils sont le fruit de -mes profondes réflexions; je les ai créés et je puis dire que je suis -mon ouvrage. - -Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par -état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et -réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu -à la vérité, les discours qu'on s'empressait à me tenir, je recueillais -avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher. - -Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à -dissimuler; forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux -yeux de ceux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon -gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que -vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai -de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je -quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité, même -celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs -volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir. -Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer -les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre -sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si -étonné. - -J'étais bien jeune encore et presque sans intérêt, mais je n'avais -à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me -la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en -essayai l'usage; non contente de ne plus me laisser pénétrer, je -m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes, -j'observais mes discours; je réglais les uns et les autres suivant les -circonstances ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment, -ma façon de penser fut pour moi seule et je ne montrai plus que celle -qu'il m'était utile de laisser voir. - -Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des -figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'œil -pénétrant auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier -entièrement, mais qui, en tout, m'a rarement trompée. - -Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la -plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je -ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je -voulais acquérir. - -Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à -deviner l'amour et ses plaisirs, mais n'ayant jamais été au couvent, -n'ayant point de bonne amie et surveillée par une mère vigilante, je -n'avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer; la nature -même, dont assurément je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait -encore aucun indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à -perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je ne désirais pas -de jouir, je voulais savoir; le désir de m'instruire m'en suggéra les -moyens. - -Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objet -sans me compromettre était mon confesseur. Aussitôt je pris mon parti: -je surmontai ma petite honte et, me vantant d'une faute que je n'avais -pas commise, je m'accusai d'avoir fait _tout ce que font les femmes_. -Ce fut mon expression, mais en parlant ainsi, je ne savais en vérité, -quelle idée j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni -entièrement rempli: la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer; -mais le bon Père me fit le mal si grand que j'en conclus que le plaisir -devait être extrême et, au désir de le connaître, succéda celui de le -goûter. - -Je ne sais où ce désir m'aurait conduite, et alors dénuée d'expérience, -peut-être une seule occasion m'eût perdue; heureusement pour moi, ma -mère m'annonça peu de jours après que j'allais me marier; sur-le-champ -la certitude de savoir éteignit ma curiosité et j'arrivai vierge entre -les bras de M. de Merteuil. - -J'attendais avec sécurité le moment qui devait m'instruire, et j'eus -besoin de réflexion pour montrer de l'embarras et de la crainte. Cette -première nuit, dont on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle -ou si douce, ne me présentait qu'une occasion d'expérience: douleur -et plaisir, j'observai tout exactement et ne voyais dans ces diverses -sensations que des faits à recueillir et à méditer. - -Ce genre d'étude parvint bientôt à me plaire, mais fidèle à mes -principes et sentant, peut-être par instinct, que nul ne devait être -plus loin de ma confiance que mon mari, je résolus, par cela seul que -j'étais sensible, de me montrer impassible à ses yeux. Cette froideur -apparente fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle -confiance; j'y joignis, par une seconde réflexion, l'air d'étourderie -qu'autorisait mon âge, et jamais il ne me jugea plus enfant que dans -les moments où je le louais avec plus d'audace. - -Cependant, je l'avouerai, je me laissai d'abord entraîner par le -tourbillon du monde et je me livrai tout entière à ses distractions -futiles. Mais, au bout de quelques mois, M. de Merteuil m'ayant menée -à sa triste campagne, la crainte de l'ennui fit revenir le goût de -l'étude, et ne m'y trouvant entourée que de gens dont la distance avec -moi me mettait à l'abri de tout soupçon, j'en profitai pour donner un -champ plus vaste à mes expériences. Ce fut là surtout que je m'assurai -que l'amour, que l'on nous vante comme la cause de nos plaisirs, n'en -est au plus que le prétexte. - -La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations; -il fallut le suivre à la ville où il venait chercher des secours. -Il mourut, comme vous savez, peu de temps après, et quoique à tout -prendre, je n'eusse pas à me plaindre de lui, je n'en sentis pas moins -vivement le prix de la liberté qu'allait me donner mon veuvage, et je -me promis bien d'en profiter. - -Ma mère comptait que j'entrerais au couvent ou reviendrais vivre avec -elle. Je refusai l'un et l'autre parti et tout ce que j'accordai à la -décence fut de retourner dans cette même campagne, où il me restait -bien encore quelques observations à faire. - -Je les fortifiai par le secours de la lecture; mais ne croyez pas -qu'elle fût toute du genre que vous la supposez. J'étudiai nos mœurs -dans les romans, nos opinions dans les philosophes; je cherchai même -dans les moralistes les plus sévères ce qu'ils exigeaient de nous et je -m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait faire, de ce qu'on devait penser -et de ce qu'il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objets, -le dernier seul présentait quelques difficultés dans son exécution: -j'espérai les vaincre et j'en méditai les moyens. - -Je commençais à m'ennuyer de mes plaisirs rustiques, trop peu variés -pour ma tête active; je sentais un besoin de coquetterie qui me -raccommoda avec l'amour, non pour le ressentir à la vérité, mais -pour l'inspirer et le feindre. En vain m'avait-on dit et avais-je lu -qu'on ne pouvait feindre ce sentiment: je voyais pourtant que, pour -y parvenir, il suffisait de joindre à l'esprit d'un auteur le talent -d'un comédien. Je m'exerçai dans les deux genres et peut-être avec -quelque succès, mais, au lieu de rechercher les vains applaudissements -du théâtre, je résolus d'employer à mon bonheur ce que tant d'autres -sacrifiaient à la vanité. - -Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon deuil me -permettant alors de reparaître, je revins à la ville avec mes grands -projets; je ne m'attendais pas au premier obstacle que j'y rencontrai. - -Cette longue solitude, cette austère retraite avaient jeté sur moi un -vernis de pruderie qui effrayait nos plus agréables; ils se tenaient -à l'écart et me laissaient livrée à une foule d'ennuyeux qui tous -prétendaient à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser, mais -plusieurs de ces refus déplaisaient à ma famille et je perdais dans ces -tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis un si charmant -usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns et éloigner les -autres, d'afficher quelques inconséquences et d'employer à nuire à ma -réputation, le soin que je comptais mettre à la conserver. Je réussis -facilement, comme vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune -passion, je ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec -prudence les doses de mon étourderie. - -Dès que j'eus touché le but que je voulais atteindre, je revins sur -mes pas et fis honneur de mon amendement à quelques-unes de ces femmes -qui, dans l'impuissance d'avoir des prétentions à l'agrément, se -rejettent sur celles du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie -qui me valut plus que je n'avais espéré. Ces reconnaissantes duègnes -s'établirent mes apologistes, et leur zèle aveugle pour ce qu'elles -appelaient leur ouvrage, fut porté au point qu'au moindre propos qu'on -se permettait sur moi, tout le parti prude criait au scandale et à -l'injure. Le même moyen me valut encore le suffrage de nos femmes à -prétentions, qui, persuadées que je renonçais à courir la même carrière -qu'elles, me choisirent pour l'objet de leurs éloges toutes les fois -qu'elles voulaient prouver qu'elles ne médisaient pas de tout le monde. - -Cependant ma conduite précédente avait ramené les amants, et pour me -ménager entre eux et mes infidèles protectrices, je me montrai comme -une femme sensible, mais difficile, à qui l'excès de sa délicatesse -fournissait des armes contre l'amour. - -Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les talents que je -m'étais donnés. Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible. -Pour y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours -les seuls dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais -utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis que je -me livrais sans crainte à l'amant préféré. Mais celui-là, ma feinte -timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde, et les -regards du cercle ont été ainsi toujours fixés sur l'amant malheureux. - -Vous savez combien je me décide vite: c'est pour avoir observé que ce -sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des -femmes. Quoi qu'on puisse faire, le ton n'est jamais le même, avant -ou après le succès. Cette différence n'échappe point à l'observateur -attentif, et j'ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le -choix que de me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter les -vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger. - -Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne délivrer jamais -aucune preuve de ma défaite, pouvaient paraître excessives et ne -m'ont jamais paru suffisantes. Descendue dans mon cœur, j'y ai étudié -celui des autres. J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve -un secret qu'il lui importe qui ne soit point dévoilé: vérité que -l'antiquité paraît avoir mieux connue que nous et dont l'histoire de -Samson pourrait n'être qu'un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila, j'ai -toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre ce secret -important. Hé! de combien de nos Samson modernes ne tiens-je pas la -chevelure sous le ciseau? et ceux-là, j'ai cessé de les craindre: ce -sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois. Plus -souple avec les autres, l'art de les rendre infidèles pour éviter de -leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente confiance, -quelques procédés généreux, l'idée flatteuse et que chacun conserve -d'avoir été mon seul amant, m'ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand -ces moyens m'ont manqué, j'ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer -d'avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes -dangereux auraient pu obtenir. - -Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans cesse, et vous -doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-vous le temps où vous me -rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je -vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il -me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre -corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment -d'empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels -moyens eussiez-vous trouvés? de vains discours qui ne laissent aucune -trace après eux, que votre réputation même eût aidé à rendre suspects, -et une suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait -l'air d'un roman mal tissu. - -A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais vous savez -quels intérêts nous unissent, et si de nous deux, c'est moi qu'on doit -taxer d'imprudence[33]. - - [33] On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de - M. de Valmont, mais à peu près de quel genre il était, et le - lecteur sentira qu'on n'a pas pu l'éclaircir davantage sur cet - objet. - -Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le faire -exactement. Je vous entends d'ici me dire que je suis au moins à la -merci de ma femme de chambre; en effet, si elle n'a pas le secret de -mes sentiments, elle a celui de mes actions. Quand vous m'en parlâtes -jadis, je vous répondis seulement que j'étais sûre d'elle, et la preuve -que cette réponse suffit alors à votre tranquillité, c'est que vous lui -avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez dangereux. -Mais à présent que Prévan vous donne de l'ombrage et que la tête vous -en tourne, je me doute bien que vous ne me croyez plus sur ma parole. -Il faut donc vous édifier. - -Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien qui ne nous -en paraît pas un, n'est pas sans force pour les gens de cet état; -de plus, j'ai son secret et mieux encore: victime d'une folie de -l'amour, elle était perdue si je ne l'eusse sauvée. Ses parents, tout -hérissés d'honneur, ne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils -s'adressèrent à moi. Je vis d'un coup d'œil, combien leur courroux -pouvait m'être utile. Je le secondai et sollicitai l'ordre, que -j'obtins. Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel -j'amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du vieux -ministre, je les fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet -ordre et maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécution, suivant que je -jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait donc -que j'ai son sort entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens -puissants ne l'arrêteraient point, n'est-il pas évident que sa conduite -dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à -ses discours? - -A ces précautions, que j'appelle fondamentales, s'en joignent mille -autres, ou locales, ou d'occasion, que la réflexion et l'habitude -font trouver au besoin; dont le détail serait minutieux, mais dont -la pratique est importante, et qu'il faut vous donner la peine de -recueillir dans l'ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à -les connaître. - -Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins pour n'en pas -retirer de fruits, qu'après m'être autant élevée au-dessus des autres -femmes par mes travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans -ma marche, entre l'imprudence et la timidité; que surtout je pusse -redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite? -Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévan, je veux -l'avoir et je l'aurai; il veut le dire et il ne le dira pas: en deux -mots, voilà notre roman. Adieu. - - _De..., ce 20 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXII - -_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - -Mon Dieu, que votre lettre m'a fait de peine! J'avais bien besoin -d'avoir tant d'impatience de la recevoir! J'espérais y trouver de la -consolation, et voilà que je suis plus affligée qu'avant de l'avoir -reçue. J'ai bien pleuré en la lisant: ce n'est pas cela que je vous -reproche; j'ai déjà bien pleuré des fois à cause de vous sans que ça me -fasse de la peine. Mais, cette fois-ci, ce n'est pas la même chose. - -Qu'est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour devient un -tourment pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi, ni soutenir -plus longtemps votre situation? Est-ce que vous allez cesser de -m'aimer, parce que cela n'est pas si agréable qu'autrefois? Il me -semble que je ne suis pas plus heureuse que vous, bien au contraire; -et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a -pas écrit, ce n'est pas ma faute; je n'ai pas pu l'en prier, parce que -je n'ai pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que nous ne -nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c'est encore pour nous, -afin qu'il puisse faire plus tôt ce que vous désirez. Je ne dis pas que -je ne le désire pas aussi, et vous devez en être bien sûr: mais comment -voulez-vous que je fasse? Si vous croyez que c'est si facile, trouvez -donc le moyen, je ne demande pas mieux. - -Croyez-vous qu'il me soit bien agréable d'être grondée tous les jours -par maman, elle qui auparavant ne me disait jamais rien, bien au -contraire? A présent, c'est pis que si j'étais au couvent. Je m'en -consolais pourtant en songeant que c'était pour vous; il y avait même -des moments où je trouvais que j'en étais bien aise; mais quand je -vois que vous êtes fâché aussi, et ça sans qu'il y ait du tout de ma -faute, je deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m'arriver -jusqu'ici. - -Rien que pour recevoir vos lettres c'est un embarras, que si M. de -Valmont n'était pas aussi complaisant et aussi adroit qu'il l'est, je -ne saurais comment faire, et pour vous écrire c'est plus difficile -encore. De toute la matinée je n'ose pas, parce que maman est tout près -de moi et qu'elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois -je le peux l'après-midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la -harpe; encore faut-il que j'interrompe à chaque instant pour qu'on -entende que j'étudie. Heureusement ma femme de chambre s'endort -quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai bien toute -seule, afin qu'elle s'en aille et me laisse de la lumière. Et puis il -faut que je me mette sous mon rideau pour qu'on ne puisse pas voir de -clarté, et puis que j'écoute au moindre bruit pour pouvoir tout cacher -dans mon lit si on venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir! -Vous verriez bien qu'il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est -bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais pouvoir en -faire davantage. - -Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous aime et que je -vous aimerai toujours; jamais je ne l'ai dit de meilleur cœur, et -vous êtes fâché! Vous m'aviez pourtant bien assuré, avant que je vous -l'eusse dit, que cela suffisait pour vous rendre heureux. Vous ne -pouvez pas le nier: c'est dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus, -je m'en souviens comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que -nous voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette absence ne -durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je suis malheureuse, et -c'est bien vous qui en êtes cause!... - -A propos de vos lettres, j'espère que vous avez gardé celles que maman -m'a prises et qu'elle vous a renvoyées; il faudra bien qu'il vienne un -temps où je ne serai plus si gênée qu'à présent, et vous me les rendrez -toutes. Comme je serai heureuse quand je pourrai les garder toujours -sans que personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de -Valmont, parce qu'il y aurait trop à risquer autrement; malgré cela, je -ne lui en rends jamais que cela ne me fasse bien de la peine. - -Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai -toute ma vie. J'espère qu'à présent vous n'êtes plus fâché, et si j'en -étais sûre je ne le serais plus moi-même. Écrivez-moi le plus tôt que -vous pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste. - - _Du château de..., ce 21 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -De grâce, madame, renouons cet entretien si malheureusement rompu! -Que je puisse achever de vous prouver combien je diffère de l'odieux -portrait qu'on vous avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir -encore de cette aimable confiance que vous commenciez à me témoigner! -Que de charmes vous savez prêter à la vertu! Comme vous embellissez -et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah! c'est là votre -séduction; c'est la plus forte; c'est la seule qui soit à la fois -puissante et respectable. - -Sans doute il suffit de vous voir pour désirer de vous plaire; de vous -entendre dans le cercle pour que ce désir augmente. Mais celui qui a -le bonheur de vous connaître davantage, qui peut quelquefois lire dans -votre âme, cède bientôt à un plus noble enthousiasme et, pénétré de -vénération comme d'amour, adore en vous l'image de toutes les vertus. -Plus fait qu'un autre, peut-être, pour les aimer et les suivre, -entraîné par quelques erreurs qui m'avaient éloigné d'elles, c'est vous -qui m'en avez rapproché, qui m'en avez de nouveau fait sentir tout le -charme; me ferez-vous un crime de ce nouvel amour? Blâmerez-vous votre -ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l'intérêt que vous pourriez y -prendre? Quel mal peut-on craindre d'un sentiment si pur et quelles -douceurs n'y aurait pas à le goûter? - -Mon amour vous effraie? Vous le trouvez violent, effréné? Tempérez-le -par un amour plus doux; ne refusez pas l'empire que je vous offre, -auquel je jure de ne jamais me soustraire et qui, j'ose le croire, ne -serait pas entièrement perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me -paraître pénible, sûr que votre cœur m'en garderait le prix? Quel est -donc l'homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations -qu'il s'impose; pour ne pas préférer un mot, un regard accordés, à -toutes les jouissances qu'il pourrait ravir ou surprendre! Et vous avez -cru que j'étais cet homme-là et vous m'avez craint! Ah! pourquoi votre -bonheur ne dépend-il pas de moi! Comme je me vengerais de vous en vous -rendant heureuse! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne le produit -pas; il n'est dû qu'à l'amour. - -Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus tendre, une -union plus forte, une seule pensée, le même bonheur comme les mêmes -peines, qu'y a-t-il donc là d'étranger à votre âme? Tel est pourtant -l'amour, tel est au moins celui que vous inspirez et que je ressens. -C'est lui surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les -actions sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des -âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui. - -Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer, qu'ont-elles -donc d'effrayant? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme -sensible, à qui l'amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre? -C'est aujourd'hui l'unique vœu que je forme: je sacrifierai tout -pour le remplir, excepté le sentiment qui l'inspire, et ce sentiment -lui-même consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix. -Mais ne souffrons plus qu'il nous divise lorsqu'il devrait nous réunir. -Si l'amitié que vous m'avez offerte n'est pas un vain mot, si, comme -vous me le disiez hier, c'est le sentiment le plus doux que votre âme -connaisse; que ce soit elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai -point; mais juge de l'amour, qu'elle consente à l'écouter; le refus de -l'entendre deviendrait une injustice et l'amitié n'est point injuste. - -Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénients que le premier: le -hasard peut encore en fournir l'occasion; vous pourriez vous-même en -indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort; n'aimerez-vous pas -mieux me ramener que me combattre et doutez-vous de ma docilité? Si ce -tiers importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-je -déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu'où peut aller -votre pouvoir? - -Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je me livre -sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous rend souveraine -de mes pensées comme de mes actions, il m'arrive quelquefois de les -craindre. Hélas! cet entretien que je vous demande est-ce à moi à le -redouter? Peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je -réduit à brûler d'un amour que je sens bien qui ne pourra s'éteindre -sans oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce, n'abusez pas -de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureuse, si -je dois vous en paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont -pas adoucies par ces idées consolantes! Oui, je le sens, vous parler -encore c'est vous donner contre moi de plus fortes armes, c'est me -soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se -défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours, mais -vous n'êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependant le plaisir -de vous entendre m'en fait braver le danger: au moins aurai-je ce -bonheur d'avoir tout fait pour vous, même contre moi, et mes sacrifices -deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières, -comme je le sens de mille façons, que, sans m'en excepter, vous êtes, -vous serez toujours l'objet le plus cher à mon cœur. - - _Du château de..., ce 23 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXIV - -_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._ - - -Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la -journée je n'ai pas pu vous remettre la lettre que j'avais pour vous; -j'ignore si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de -vous compromettre en y mettant plus de zèle que d'adresse, et je ne -me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale -et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement -malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour; je sens -combien il doit être pénible, dans votre situation, d'éprouver quelque -retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. -A force de m'occuper des moyens d'écarter les obstacles, j'en ai trouvé -un dont l'exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin. - -Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui -donne sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman. -Tout deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir; -mais à son défaut je vous en procurerai une semblable et qui la -suppléera. Il me suffira, pour y parvenir, d'avoir l'autre une heure -ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l'occasion de la -prendre, et pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle manque, j'en joins -une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu'on n'en voie pas la -différence, à moins qu'on ne l'essaie; ce qu'on ne tentera pas. Il -faudra seulement que vous ayez soin d'y mettre un ruban, bleu et passé, -comme celui qui est à la vôtre. - -Il faudrait tâcher d'avoir cette clef pour demain ou après-demain, à -l'heure du déjeuner; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner -alors et qu'elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps -où votre maman pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la -rendre au moment du dîner, si nous nous entendons bien. - -Vous savez que quand on passe du salon à la salle à manger, c'est -toujours Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la -main. Vous n'aurez qu'à quitter votre métier de tapisserie lentement, -ou bien laisser tomber quelque chose de façon à rester en arrière: vous -saurez bien alors prendre la clef que j'aurai soin de tenir derrière -moi. Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l'avoir prise, de -rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si, par -hasard, vous laissiez tomber cette clef, n'allez pas vous déconcerter; -je feindrai que c'est moi et je vous réponds de tout. - -Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et ses procédés -si durs envers vous, autorisent du reste cette petite supercherie. -C'est, au surplus, le seul moyen de continuer à recevoir les lettres -de Danceny et à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement -trop dangereux et pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi -ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage. - -Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à -prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont -bien faciles. Vous trouverez sous la même armoire où j'avais mis votre -papier, de l'huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à -des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la -serrure et les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde -aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que -la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec l'intelligence dont -vous êtes capable, il n'y paraîtra plus le lendemain matin. - -Si pourtant on s'en aperçoit, n'hésitez pas à dire que c'est le -frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même -les discours qu'il vous aura tenus: comme par exemple, qu'il prend -ce soin contre la rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait -pas usage. Car vous sentez qu'il ne serait pas vraisemblable que vous -eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces -petits détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance rend -les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier. - -Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire et même -de vous en occuper: d'abord, c'est qu'il faut bien savoir ce qu'on -veut bien faire; ensuite, pour vous assurer que je n'ai rien omis. Peu -accoutumé à employer la finesse pour mon compte, je n'en ai pas grand -usage; il n'a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny -et l'intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de ces -moyens, quelque innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de -la tromperie; c'est là mon caractère. Mais vos malheurs m'ont touché au -point que je tenterai tout pour les adoucir. - -Vous pensez bien que cette communication une fois établie entre nous, -il me sera bien plus facile de vous procurer avec Danceny l'entretien -qu'il désire. Cependant, ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne -feriez qu'augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire n'est -pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer -plutôt que de l'aigrir. Je m'en rapporte là-dessus à votre délicatesse. -Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre -tuteur et surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez -bien. Je m'occupe de votre bonheur et soyez sûre que j'y trouverai le -mien. - - _De..., ce 24 septembre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. VI - _C. Monnet inv._ - _Ph. Trière sc._ - LETTRE LXXXV] - - - - -LETTRE LXXXV - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. -Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à -la fin mon aventure avec Prévan; _à fin!_ entendez-vous bien ce que -cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra -se vanter. Le récit ne sera pas si plaisant que l'action; aussi ne -serait-il pas juste que, tandis que vous n'avez fait que raisonner bien -ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu'à moi, -qui y donnait mon temps et ma peine. - -Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez -entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à -craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque -temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai -porté. - -Que vous êtes heureux de m'avoir pour amie! Je suis pour vous une fée -bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis -un mot et vous vous retrouvez auprès d'elle. Vous voulez vous venger -d'une femme qui vous nuit: je vous marque l'endroit où vous devez -frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice -un concurrent redoutable, c'est encore moi que vous invoquez et je -vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier -c'est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends -d'origine. - -Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l'Opéra[34], fut entendu -comme je l'avais espéré. Prévan s'y rendit et quand la maréchale lui -dit obligeamment qu'elle se félicitait de le voir deux fois de suite -à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait -défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée. -_A bon entendeur, salut!_ Comme je voulais pourtant savoir, avec plus -de certitude, si j'étais ou non le véritable objet de cet empressement -flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et -son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il -trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier -triomphe fut sur le lansquenet. - - [34] Voyez la lettre LXXIV. - -Je m'emparai de l'évêque de... pour ma conversation; je le choisis à -cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner -toute facilité de m'aborder. J'étais bien aise aussi d'avoir un -témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes -discours. Cet arrangement réussit. - -Après les propos vagues et d'usage, Prévan s'étant bientôt rendu maître -de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui -qui pourrait me plaire. Je refusai celui du sentiment, comme n'y -croyant pas; j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop -légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut -sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque. - -Au moment du souper, l'évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc -la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il -faut être juste; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation -particulière en ne paraissant s'occuper que de la conversation -générale, dont il eut l'air de faire tous les frais. Au dessert, on -parla d'une pièce nouvelle qu'on devait donner le lundi suivant au -Français. Je témoignai quelques regrets de n'avoir pas ma loge; il -m'offrit la sienne, que je refusai d'abord, comme cela se pratique; -à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l'entendais pas; -qu'à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu'un -qu'il ne connaissait pas, mais qu'il m'avertissait seulement que Mme -la maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et -j'acceptai. - -Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans -cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de -bonté, la lui promit _s'il était sage_, il en prit l'occasion d'une de -ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m'avez vanté -son talent. En effet, s'étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, -disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d'implorer sa -raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont -il m'était facile de me faire l'application. Plusieurs personnes ne -s'étant pas remises au jeu l'après-souper, la conversation fut plus -générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. -Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n'eurent -qu'un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m'étonnais -et m'occupais excessivement de l'effet prodigieux qu'il faisait sur -moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n'étais pas moins -contente. - -Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus. -Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du -spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie -et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais -avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, -pour la prolonger, j'offris à la maréchale de venir souper chez moi; -ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l'aimable cajoleur, -qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez -les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis -clairement qu'il allait commencer les confidences; je me rappelai vos -sages conseils et me promis bien... de poursuivre l'aventure; sûre que -je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion. - - [35] Voyez la lettre LXX. - -Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me -devait les soins d'usage, aussi, quand on alla souper, m'offrit-il la -main. J'eus la malice, en l'acceptant, de mettre dans la mienne un -léger frémissement et d'avoir, pendant la marche, les yeux baissés et -la respiration haute. J'avais l'air de pressentir ma défaite et de -redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître -changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il -devint tendre. Ce n'est pas que les propos ne fussent à peu près les -mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif, -était plus caressant, l'inflexion de sa voix plus douce, son sourire -n'était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses -discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l'esprit fit place -à la délicatesse. Je vous le demande, qu'eussiez-vous fait de mieux? - -De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu'on fut forcé de s'en -apercevoir, et quand on m'en fit le reproche, j'eus l'adresse de m'en -défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d'œil prompt, -mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma -crainte était qu'il ne devinât la cause de mon trouble. - -Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait -une de ces histoires qu'elle conte toujours pour me placer sur mon -ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n'étais pas -fâchée que Prévan me vît ainsi; il m'honora, en effet, d'une attention -toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n'osaient -chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d'une manière -plus humble, ils m'apprirent bientôt que j'obtenais l'effet que je -voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais; -aussi quand la maréchale annonça qu'elle allait se retirer, je m'écriai -d'une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j'étais si bien là!» Je me levai -pourtant; mais avant de me séparer d'elle, je lui demandai ses projets, -pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je -resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara. - -Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât -de l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu'il n'y vînt -d'assez bonne heure pour me trouver seule et que l'attaque ne fût -vive; mais j'étais bien sûre aussi, d'après ma réputation, qu'il ne me -traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu'on ait d'usage, on -n'emploie qu'avec les femmes à aventures ou celles qui n'ont aucune -expérience, et je voyais mon succès certain s'il prononçait le mot -d'amour, s'il avait la prétention, surtout, de l'obtenir de moi. - -Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres, _gens à principes_! -quelquefois un brouillon d'amoureux vous déconcerte par sa timidité, -ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c'est une fièvre qui, -comme l'autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans -ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! -L'arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès -la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous -suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, -je l'aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de -parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance -pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part, -_je ne vous demande qu'un mot_, et ce silence de la mienne qui semble -ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers -de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne -se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme -une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n'avions -entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps -rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le -moment arrivé où j'étais à l'abri de toute surprise, après m'être -préparée par un long soupir, j'accordai le mot précieux. On annonça, et -peu de temps après j'eus un cercle assez nombreux. - -Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j'y consentis; mais, -soigneuse de me défendre, j'ordonnai à ma femme de chambre de rester -tout le temps de cette visite dans ma chambre à coucher, d'où vous -savez qu'on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et -ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous -deux le même désir, nous fûmes bientôt d'accord, mais il fallait se -défaire de ce spectateur importun; c'était où je l'attendais. - -Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui -persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté -et qu'il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont -nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop -grands pour m'y exposer, puisqu'à tout moment on pouvait entrer dans -mon salon. Je ne manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient -établis parce que, jusqu'à ce jour, ils ne m'avaient jamais contrariée, -et j'insistai en même temps sur l'impossibilité de les changer sans me -compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s'attrister, de prendre -de l'humeur, de me dire que j'avais peu d'amour, et vous devinez -combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif, -j'appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le _Zaïre, vous -pleurez_. Cet empire qu'il se crut sur moi et l'espoir qu'il en conçut -de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l'amour d'Orosmane. - -Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut -du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un -obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu'on essayât de le -gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l'avais -prévu, et j'y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, -était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans -tous ces détails était bien propre à l'enhardir, aussi vint-il à me -proposer l'expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j'acceptai. - -D'abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne -trompait guère, l'un l'était bien autant que l'autre. J'aurais un grand -souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. -L'adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui, -Prévan, au lieu de monter, s'esquiverait adroitement. Son cocher ne -pouvait s'en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde -et cependant resté chez moi, il s'agissait de savoir s'il pourrait -parvenir à mon appartement. J'avoue que d'abord mon embarras fut de -trouver contre ce projet d'assez mauvaises raisons pour qu'il pût avoir -l'air de les détruire; il y répondit par des exemples. A l'entendre, -rien n'était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s'en était beaucoup -servi; c'était même celui dont il faisait le plus d'usage, comme le -moins dangereux. - -Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, -que j'avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon -boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu'il lui serait facile de -s'y enfermer et d'attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes -fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon -consentement, le moment d'après je ne voulais plus, je ne revenais à -consentir qu'à condition d'une soumission parfaite, d'une sagesse... -Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais -non pas satisfaire le sien. - -La sortie, dont j'oubliais de vous parler, devait se faire par la -petite porte du jardin; il ne s'agissait que d'attendre le point du -jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette -heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous -vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c'est que vous -oubliez notre situation réciproque. Qu'avions-nous besoin d'en faire -de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et -moi, j'étais bien sûre qu'on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au -surlendemain. - -Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n'a encore vu -Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies; -il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j'y accepte une place. -J'invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je -ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être. Il accepte -et me fait, deux jours après, une visite que l'usage exige. Il vient, à -la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du -matin ne marquent plus, il ne tient qu'à moi de trouver celle-ci trop -leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec -moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis -bien dire comme Annette: _Mais voilà tout, pourtant!_ - -Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma -réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les -exécuta comme vous le verrez bientôt. - -Cependant le soir vint. J'avais déjà beaucoup de monde chez moi quand -on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui -constatait mon peu de liaison avec lui, et je le mis à la partie de la -maréchale, comme étant celle par qui j'avais fait cette connaissance. -La soirée ne produisit rien qu'un très petit billet que le discret -amoureux trouva moyen de me remettre et que j'ai brûlé suivant ma -coutume. Il m'y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot -essentiel était entouré de tous les mots parasites d'amour, de bonheur, -etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête. - -A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte -macédoine[36]. J'avais le double projet de favoriser l'évasion de -Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait -manquer d'arriver, vu sa réputation de joueur. J'étais bien aise aussi -qu'on pût se rappeler au besoin que je n'avais pas été pressée de -rester seule. - - [36] Quelques personnes ignorent peut-être qu'une macédoine - est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels - chaque coupeur a droit de choisir lorsque c'est à lui de tenir - la main. C'est une des inventions du siècle. - -Le jeu dura plus que je n'avais pensé. Le diable me tentait et je -succombai au désir d'aller consoler l'impatient prisonnier. Je -m'acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu'une fois rendue -tout à fait je n'aurais plus sur lui l'empire de le tenir dans le -costume de décence nécessaire à mes projets. J'eus la force de -résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre -ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s'en alla. Pour -moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai -de même. - -Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d'un pas -timide et circonspect, et d'une main mal assurée ouvrir la porte à -mon vainqueur? Il m'aperçut: l'éclair n'est pas plus prompt. Que vous -dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d'avoir pu dire -un mot pour l'arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre -une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il -maudissait sa parure qui, disait-il, l'éloignait de moi; il voulait -me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s'opposa à ce -projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il -s'occupa d'autre chose. - -Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors: -«Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu'ici un assez agréable -récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je -suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure.» -En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, -j'eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait -encore que balbutié quand j'entendis Victoire accourir et appeler _les -gens_ qu'elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. -Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur, -continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule -de mes gens entra. - -Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce -qui n'était au fond qu'une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal -lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit -au corps et le terrassa. J'eus, je l'avoue, une frayeur mortelle. Je -criai qu'on arrêtât et ordonnai qu'on laissât sa retraite libre, en -s'assurant seulement qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent, -mais la rumeur était grande parmi eux; ils s'indignaient qu'on eût osé -manquer _à leur vertueuse maîtresse_. Tous accompagnèrent le malheureux -chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule -Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le -désordre de mon lit. - -Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi, _encore toute -émue_, je leur demandai par quel bonheur ils s'étaient encore trouvés -levés, et Victoire me raconta qu'elle avait donné à souper à deux de -ses amies, qu'on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous -étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer -en ordonnant pourtant à l'un d'eux d'aller sur-le-champ chercher un -médecin. Il me parut que j'étais autorisée à craindre l'effet de _mon -saisissement mortel_, et c'était un moyen sûr de donner du cours et de -la célébrité à cette nouvelle. - -Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m'ordonna que du repos. -Moi, j'ordonnai de plus à Victoire d'aller le matin de bonne heure -bavarder dans le voisinage. - -Tout a si bien réussi qu'avant midi, et aussitôt qu'il a été jour chez -moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la -vérité et les détails de cette horrible aventure. J'ai été obligée de -me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle. -Un moment après, j'ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici. -Enfin, avant cinq heures, j'ai vu arriver, à mon grand étonnement, -M...[37]. Il venait, m'a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu'un -officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l'avait -appris qu'à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre -à Prévan de se rendre en prison. J'ai demandé grâce et il me l'a -refusée. Alors j'ai pensé que, comme complice, il fallait m'exécuter -de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J'ai fait fermer ma -porte et dire que j'étais incommodée. - - [37] Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait. - -C'est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J'en écrirai -une à Mme de Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où -vous verrez cette histoire telle qu'il faut la raconter. - -J'oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se -battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j'aurai le temps -de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est -fatiguée d'écrire. Adieu, vicomte. - - _Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE LXXXVI - -_La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL._ - -(_Billet inclus dans la précédente._) - - -Mon Dieu! qu'est-ce donc que j'apprends, ma chère madame? Est-il -possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore -vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté -chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d'être vieille. Mais -de quoi je ne me consolerai jamais, c'est d'avoir été en partie cause -de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets -bien que si ce qu'on m'en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds -chez moi, c'est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui -s'ils font ce qu'ils doivent. - -On m'a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète -de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles, -ou faites-m'en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas -vous-même. Je ne vous demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je -serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne -me permet pas d'interrompre, et il faut que j'aille cet après-midi à -Versailles, toujours pour l'affaire de mon neveu. - -Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié. - - _Paris, ce 25 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXVII - -_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._ - - -Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L'événement le plus -désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de -saisissement et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à -me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête -et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle -l'attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu -éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je -ne prendrai pas le parti d'aller à la campagne attendre qu'elle soit -oubliée. Voici ce dont il s'agit. - -J'ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous -connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement. -Mais en le trouvant dans cette maison, j'étais bien autorisée, ce me -semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa -personne et m'a paru ne pas manquer d'esprit. Le hasard et l'ennui du -jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l'évêque de..., tandis -que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois -jusqu'au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui -donna occasion d'offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il -fut convenu que j'y aurais une place. C'était pour lundi dernier, au -Français. Comme la maréchale venait souper chez moi au sortir du -spectacle, je proposai à ce monsieur de l'accompagner, et il y vint. -Le surlendemain, il me fit une visite qui se passa en propos d'usage -et sans qu'il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me -voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu'au -lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait -mieux l'avertir par une politesse que nous n'étions pas encore aussi -intimement liés qu'il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, -le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un -souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole -quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira -aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n'a -moins l'air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une -macédoine qui nous mena jusqu'à près de deux heures, et enfin je me mis -au lit. - -Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient -retirées, quand j'entendis du bruit dans mon appartement. J'ouvris mon -rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte -qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à -la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie -inconcevable, me dit de ne pas m'alarmer; qu'il allait m'éclaircir le -mystère de sa conduite et qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit. -En parlant ainsi, il allumait une bougie; j'étais saisie au point que -je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je -crois encore davantage. Mais il n'eut pas dit deux mots que je vis quel -était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez -croire, de me pendre à ma sonnette. - -Par un bonheur incroyable, tous les gens de l'office avaient veillé -chez une de mes femmes et n'étaient pas encore couchés. Ma femme de -chambre qui en venant chez moi, m'entendit parler avec beaucoup de -chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel -scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet -de chambre tuait Prévan. J'avoue que pour l'instant, je fus fort -aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd'hui, j'aimerais -mieux qu'il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et -j'aurais peut-être évité cet éclat qui m'afflige. - -Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens ont -parlé, et c'est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est -en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l'honnêteté de -passer chez moi, pour me faire des excuses, m'a-t-il dit. Cette prison -va encore augmenter le bruit, mais je n'ai jamais pu obtenir que cela -fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que -j'ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j'ai vues m'ont -dit qu'on me rendrait justice et que l'indignation publique était au -comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela -n'ôte pas le désagrément de cette aventure. - -De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être -méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu'ils inventeront pour me -nuire? Mon Dieu, qu'une jeune femme est malheureuse! elle n'a rien fait -encore, quand elle s'est mise à l'abri de la médisance; il faut qu'elle -en impose même à la calomnie. - -Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez -à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C'est toujours de vous que -j'ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages; -c'est de vous aussi que j'aime le mieux à en recevoir. - -Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui -m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse votre aimable fille. - - _Paris, ce 26 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXVIII - -_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._ - - -Malgré tout le plaisir que j'ai, monsieur, à recevoir les lettres de -M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que -nous puissions nous voir encore, sans qu'on puisse nous en empêcher, -je n'ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement, -c'est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la -place de l'autre lui ressemble bien assez à la vérité; mais pourtant, -il ne laisse pas d'y avoir encore de la différence, et maman regarde à -tout et s'aperçoit de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en soit pas encore -servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu'un malheur, et si on -s'en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble -aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c'est -bien fort! Il est vrai que c'est vous qui auriez la bonté de vous en -charger; mais, malgré cela si on le savait, je n'en porterais pas moins -le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l'auriez -faite. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement -cela serait bien facile, si c'était toute autre chose, mais je ne sais -pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n'en ai jamais eu -le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux rester comme nous sommes. - -Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'ici, -vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même -pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez -tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je -sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu'à ça; mais -j'aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis -sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu'il voulait -quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que -cela ne fût pas. - -Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la -vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n'en suis pas moins -reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les -continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans -vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c'est ma -mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime -toujours et que vous ne m'abandonniez pas, il viendra peut-être un -temps plus heureux. - -J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre -très humble et très obéissante servante. - - _De..., ce 26 septembre 17**._ - - - - -LETTRE LXXXIX - -_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._ - - -Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, -mon ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre. -J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de -Mme de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose -aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas -toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux -qu'elle ce qu'il faut faire. - -J'avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos -lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous -désirez, mais je n'ai pu la décider à s'en servir. J'en suis d'autant -plus affligé que je n'en vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle -et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous -compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce -risque-là, ni vous exposer l'un et l'autre. - -Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre -petite amie m'empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien -de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à -décider, car ce n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les -servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous -assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté -à elle n'aime pas autant qu'elle le dit. - -Ce n'est pas que je soupçonne votre maîtresse d'inconstance, mais elle -est bien jeune, elle a grand'peur de sa maman qui, comme vous le savez, -ne cherche qu'à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester -trop longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous -inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n'ai dans -le fond nulle raison de méfiance, c'est uniquement la sollicitude de -l'amitié. - -Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j'ai bien aussi -quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que -vous, mais j'aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas -pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j'ai bien -employé mon temps. - - _Au château de..., ce 26 septembre 17**._ - - - - -LETTRE XC - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune -peine, ou, si elle doit vous en causer, qu'au moins elle puisse être -adoucie par celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me -connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n'est pas -de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus -me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de -l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments -peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez -pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces -entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable -puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe -mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre. - -Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien -pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui, et -cependant qu'ai-je fait? que m'occuper de votre amour... de votre -amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous -de moi. - -Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous; -comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage -de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins -d'avouer ma faiblesse que d'y succomber; mais cet empire que j'ai perdu -sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le -conserverai, j'y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie. - -Hélas! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir -jamais de pareils combats à soutenir. Je m'en félicitais, je m'en -glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet -orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu'il nous frappe, il -m'avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si -je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de -force. - -Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté -par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi -reprendre quelque tranquillité. - -En accordant ma demande, quels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas -sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n'aurai point à m'en -défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai -la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, -au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains -également de m'occuper de vous et de moi; votre idée même m'épouvante: -quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l'éloigne pas, mais je -la repousse. - -Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et -d'anxiété? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses -erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation -douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, -mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors, -respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans -la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.» - -En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose -point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la -fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que -consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais -pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt -mourir mille fois. - -Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et -les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans -la solitude: je n'ai plus qu'une vie de douleur; je n'aurai de -tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus -louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès -hier et cependant j'ai passé cette nuit dans les larmes. - -Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous -demander le repos et l'innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais -été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; -je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un -sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par -générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que -vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. -Adieu, adieu, monsieur. - - _De..., ce 27 septembre 17**._ - - - - -LETTRE XCI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -Consterné par votre lettre, j'ignore encore, madame, comment je pourrai -y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le -mien, c'est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si -grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés -et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler -ni nous voir? - -Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine -terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain -l'amitié tendre, l'ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne -seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant -qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement -conçues sont déjà, ce me semble, d'assez puissants motifs de sécurité. - -Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions -défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès -de l'homme qu'on estime; on n'éloigne pas surtout celui qu'on a jugé -digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on -fuit. - -Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? -Déjà vous le voyez, je m'observe dans mon langage; je ne me permets -plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu'il ne cesse de vous -donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureux, recevant -les conseils et les consolations d'une amie tendre et sensible, c'est -l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux -titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m'engage à les -remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j'y souscris et -je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge -sans entendre? Vous sentez-vous le courage d'être injuste? Ordonnez et -j'obéis encore. - -Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche. -Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites -cette question vous connaissez peu l'amour et mon cœur! N'est-ce donc -rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le -désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera -d'y succomber. Enfin, s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié, -pour qui seuls j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre -pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais -pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de -l'obtenir. - -Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que -nous devenions étrangers l'un à l'autre? que dis-je? vous le désirez, -et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos -sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus -facilement à les détruire. - -Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le -sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, -votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez! -et vous voulez que mon cœur s'en contente! Interrogez le vôtre: -si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur -reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, -vous êtes des ingrats! - -Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une -douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission -parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments -si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre, et -par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en -éloignez pas le moment. Adieu, madame. - - _De..., ce 7 septembre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE XCII - -_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._ - - -O mon ami! votre lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... O Dieu! est-il -possible? Cécile ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité -à travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me -préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais -peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de ce qui l'intéresse; -il n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; -parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi -tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les -moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses -paroles. Un mot pour l'autre peut changer toute une phrase; le même -a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je -cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle -quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J'aurais -dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle -trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles. - -Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de -la voir? Cela est-il donc impossible? L'absence est si cruelle, si -funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas -quel il était; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien -que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre -prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire. - -Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir -mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s'ils sont injustes, -me pardonnerai-je de l'avoir affligée? Si je les lui cache c'est la -tromper et je ne sais point dissimuler avec elle. - -Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. -Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j'ai mille preuves -de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! -et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me -contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à -vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se -fâcher de ma prière et peut-être elle consentira. - -Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour -moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en -est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de -l'indulgence, c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est -bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous -faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite. - -Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en -coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c'était mon plaisir le plus -doux. - -Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup. - - _Paris, ce 27 septembre 17**._ - - - - -LETTRE XCIII - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - (_Jointe à la précédente._) - - -Je ne puis vous dissimuler combien j'ai été affligé en apprenant de -Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous -n'ignorez pas qu'il est mon ami, qu'il est la seule personne qui puisse -nous rapprocher l'un de l'autre; j'avais cru que ces titres seraient -suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. -Puis-je espérer qu'au moins vous m'instruirez de vos raisons? Ne -trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? -Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite. -Je n'ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n'oseriez trahir -le mien. Ah! Cécile!... - -Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen -_simple, commode et sûr_[38]? Et c'est ainsi que vous m'aimez! Une si -courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? -Pourquoi me dire que vous m'aimez toujours, que vous m'aimez davantage? -Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit -votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous -n'apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. -Ah! je souffrirais moins pour mourir. - - [38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète - seulement l'expression de Valmont. - -Dites-moi donc, votre cœur m'est-il fermé sans retour? m'avez-vous -entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous -entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont -avait assuré notre correspondance; mais vous vous n'avez pas voulu; -vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu'elle fût rare. Non, je -ne croirai plus à l'amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si -Cécile m'a trompé? - -Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m'aimez plus? Non, cela -n'est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre -cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que -l'amour a bientôt fait disparaître, n'est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! -sans doute et j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir -tort! Que j'aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce -moment d'injustice par une éternité d'amour! - -Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en -tous les moyens! Voyez ce que produit l'absence des craintes, -soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et -nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? -peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la -crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité -plus cruelle, je ne puis m'arrêter à aucune pensée; je ne conserve -d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule -avez le droit de me la rendre chère, et j'attends du premier mot que -vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir -éternel. - - _Paris, ce 27 septembre 17**._ - - - - -LETTRE XCIV - -_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - -Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu'elle me cause. -Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu'est-ce qui a pu -vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être -bien heureux pour moi, car sûrement j'en serais moins tourmentée, et -il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous -croyez toujours que j'ai tort, et qu'au lieu de me consoler, ce soit -de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de -chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n'est -pas! vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse -comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si -je ne vous aimais plus je n'aurais qu'à le dire et tout le monde m'en -louerait; mais par malheur c'est plus fort que moi, et il faut que ce -soit pour quelqu'un qui ne m'en a pas d'obligation du tout! - -Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n'ai pas osé -prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s'en aperçût, -et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de -moi, et puis encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais -ce n'était que M. de Valmont qui m'en avait parlé; je ne pouvais pas -savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A -présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la -prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce -que vous aurez encore à dire. - -M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien -autant qu'il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c'est -toujours lui qui a raison et moi j'ai toujours tort. Je vous assure que -je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je -m'apaise tout de suite; mais à présent que j'aurai la clef je pourrai -vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas -quand vous agirez comme ça. J'aime mieux avoir du chagrin qui me vienne -de moi que s'il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire. - -Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n'aurions-nous -de peines que celles qu'on nous fait! Je vous assure bien que si -j'étais maîtresse, vous n'auriez jamais à vous plaindre de moi; mais -si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce -ne sera pas ma faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voir -et qu'alors nous n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à -présent. - -Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais pris cette clef tout de suite; mais -en vérité je croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en -prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous -aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami. - - _Du château de..., ce 28 septembre 17**._ - - - - -LETTRE XCV - -_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._ - - -Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre -cette clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre; -puisque tout le monde le veut, il faut bien que j'y consente aussi. - -Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais -plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et -cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous -êtes son ami, mais ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi -non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la -première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c'est -en vous qu'il a le plus de confiance, et moi quand j'ai dit une chose -et qu'on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire. - -Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j'ai bien -retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, -si vous l'avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps, -je vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain -en allant dîner, je vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuner -et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais -bien que cela ne fût pas long, parce qu'il y aurait moins de temps à -risquer que maman ne s'en aperçût. - -Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la -bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela, -M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce -sera bien plus commode qu'à présent; mais c'est que d'abord cela m'a -fait trop peur; je vous prie de m'excuser et j'espère que vous n'en -continuerez pas moins d'être aussi complaisant que par le passé. J'en -serai aussi toujours bien reconnaissante. - -J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissante -servante. - - _De..., ce 28 septembre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. VII - _Mlle Gérard inv._ - _L. J. Masquelier sc._ - LETTRE XCVI] - - - - -LETTRE XCVI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour -mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez -pris un peu d'humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j'ai -toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à -une femme, on pouvait s'en reposer sur elle et s'occuper d'autre chose. -Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le -vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, -convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après -cela, voyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie. - -Ce n'est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop -lente vous déplaît; vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes -filées vous ennuient, et pour moi je n'ai jamais goûté le plaisir que -j'éprouve dans ces lenteurs prétendues. - -Oui, j'aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans -s'en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont -la pente rapide et dangereuse l'attire malgré elle, et la force à me -suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle voudrait s'arrêter -et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre -ses pas moins grands, mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefois -n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller, -s'abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui -ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de -retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement -un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près -de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus -que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage -une chute inévitable, elle m'implore pour la retarder. Les ferventes -prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur -crainte, offrent à la Divinité, c'est moi qui le reçois d'elle, et vous -voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu'elle me -rend, j'emploie à la précipiter la puissance qu'elle invoque pour la -soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer ces touchants -combats entre l'amour et la vertu. - -Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec -empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins -attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui -redoute le bonheur qu'elle désire et ne cesse pas de se défendre, même -alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme; -ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà -pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste -m'offre chaque jour, et vous me reprochez d'en savourer les douceurs! -Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne -sera plus pour moi qu'une femme ordinaire. - -Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous -en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans -cesse, alors même que je l'outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je -redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre -pupille, à présent devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me -reconnaître. - -Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par -conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges -était en effet fort jolie, et que s'il y avait de la sottise à en être -amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part -à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me -rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que -je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l'aviez -offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais -fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à -mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa -bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces -sages résolutions; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a -couronné l'entreprise. - -Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté l'amant chéri; quelle -séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant -de peine, je n'en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse -les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à -l'homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr -de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse -que pour m'en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite -pas ce nom. - -Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa -belle, et après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous, -au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver -le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la -partager, et après avoir causé le mal, j'indiquai le remède. - -La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le -corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il -ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans -l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heures et je -répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues, -rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le -croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en -serait désolé; moi, je n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus -piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si -bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, exigé même de -sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma demande et se livrât toute -à ma discrétion. - -J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, et que -le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui. -Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l'aventure; aussi, dès que -j'ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage: c'était la -nuit dernière. - -Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé -de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l'heure et -qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre -pupille. J'avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour -pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans -celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit sans -qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant -et d'essayer de passer pour un songe; mais, craignant l'effet de la -surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec -précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le -cri que je redoutais. - -Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu -là pour causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui -avait pas bien appris dans son couvent à combien de périls divers est -exposée la timide innocence et tout ce qu'elle a à garder pour n'être -pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se -défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste -était sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé -ma marche, et sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être -perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de -bonne foi; heureusement, sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle -s'était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu -son bras à temps. - -«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour -toujours? Qu'on vienne et que m'importe? A qui persuaderez-vous que je -ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le -moyen de m'y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je -n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en indiquer l'usage?» -Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle -a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le ton de l'éloquence, -au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée -pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre -à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous -conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque; mais moi, je -n'entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple, -une pensionnaire, me mène comme un enfant. - -Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti -et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a -fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste -important; non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le -baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse; mais j'avais de bonnes -raisons. Étions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de -marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second, et celui-là, il -était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour -de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le -doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu: -tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire. - -Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la -demande. La main s'est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me -suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé, -bien actif, n'est-il pas vrai? Point du tout. J'ai pris goût aux -lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le -voyage? - -Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de -l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle -avait pourtant à combattre l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou -la honte, et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée et dont -on avait beaucoup pris. L'occasion était seule, mais elle était là, -toujours offerte, toujours présente, et l'amour était absent. - -Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force -que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie -abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais -par cette même crainte dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets. -Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a -cédé d'abord et fini par consentir; non pas qu'après ce premier moment -les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore -s'ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont -cessé dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de -faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes -séparés que satisfaits l'un de l'autre et également d'accord pour le -rendez-vous de ce soir. - -Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour et j'étais déjà rendu -de fatigue et de sommeil; cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au -désir de me trouver ce matin au déjeuner: j'aime de passion, les mines -de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras -dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours -baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s'était tant -allongée! Rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère -alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez -tendre, et la présidente aussi qui s'empressait autour d'elle! Oh! pour -ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les -lui rendre, et ce jour-là n'est pas loin. Adieu, ma belle amie. - - _Du château, ce 1er octobre 17**._ - - - - -LETTRE XCVII - -_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans -mes peines? Qui me conseillera dans l'embarras où je me trouve? Ce M. -de Valmont... et Danceny! non, l'idée de Danceny me met au désespoir... -Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire. -Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu'un, et -vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j'ose me confier. Vous avez -tant de bonté pour moi! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci, je n'en -suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde -ici m'a témoigné de l'intérêt aujourd'hui... ils ont tous augmenté -ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au -contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après -sauvez-moi; si vous n'avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de -chagrin. - -Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque -pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c'est bien le rouge -de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de -ma faute. Oui, je vous dirai tout. - -Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a remis jusqu'ici les lettres -de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile; il -a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je -ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l'a voulu -aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque -chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai -fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait. - -Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma -chambre comme j'étais endormie; je m'y attendais si peu qu'il m'a fait -bien peur en me réveillant, mais comme il m'a parlé tout de suite je -l'ai reconnu et je n'ai pas crié; et puis l'idée m'est venue d'abord -qu'il venait peut-être m'apporter une lettre de Danceny. C'en était -bien loin. Un petit moment après, il a voulu m'embrasser et, pendant -que je me défendais comme c'est naturel, il a si bien fait, que je -n'aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un -baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d'autant que -j'avais essayé d'appeler, mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su -me dire que s'il venait quelqu'un il saurait bien rejeter toute la -faute sur moi; et, en effet c'était bien facile à cause de cette clef. -Ensuite il ne s'est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et -celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m'a toute troublée; -et après, c'était encore pis qu'auparavant. Oh! par exemple, c'est bien -mal ça. Enfin après..., vous m'exempterez bien de dire le reste; mais -je suis malheureuse autant qu'on peut l'être. - -Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous -parle, c'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue autant que je le -pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n'aime pas -M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j'étais -comme si je l'aimais... Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de -lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas -comme je disais; et ça, c'était comme malgré moi; et puis aussi j'étais -bien troublée! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, -il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des -façons de dire qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre. -Enfin, croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme -fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir: -ça me désole encore plus que tout le reste. - -Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il -n'a pas été sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui -promettre. Aussi, j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout -Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à -lui mes pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, et j'y songeais -toujours..., et à présent encore, vous en voyez l'effet, voilà mon -papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu'à -cause de lui... Enfin, je n'en pouvais plus, et pourtant je n'ai pas pu -dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée -au miroir, je faisais peur tant j'étais changée. - -Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue et elle m'a demandé ce que -j'avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais -qu'elle m'allait gronder, et peut-être ça m'aurait fait moins de peine, -mais au contraire. Elle m'a parlé avec douceur. Je ne le méritais -guère. Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça. Elle ne savait -pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des -moments où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis -jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre -fille est bien malheureuse!» Maman n'a pas pu s'empêcher de pleurer un -peu et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin; heureusement elle -ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureuse, car je n'aurais su -que lui dire. - -Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et -dites-moi ce que je dois faire, car je n'ai pas le courage de songer à -rien et je ne sais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre -lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en -même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit. - -J'ai l'honneur d'être, madame, avec toujours bien de l'amitié, votre -très humble et très obéissante servante... - -Je n'ose pas signer cette lettre. - - _Du château de..., ce 1er octobre 17**._ - - - - -LETTRE XCVIII - -_Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c'était vous qui me -demandiez des consolations et des conseils; aujourd'hui c'est mon tour -et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. -Je suis bien réellement affligée et je crains de n'avoir pas pris les -meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j'éprouve. - -C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l'avais -bien vue toujours triste et chagrine, mais je m'y attendais et j'avais -armé mon cœur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais -que l'absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je -regardais plutôt comme une erreur de l'enfance que comme une véritable -passion. Cependant, loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je -m'aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie -dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère. -Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d'œil. Hier, -surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé. - -Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c'est que -je la vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec -moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était -malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu'elle était -bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre -la peine qu'elle m'a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de -suite et je n'ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu'elle -ne me vît. Heureusement, j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune -question et elle n'a pas osé m'en dire davantage: mais il n'en est pas -moins clair que c'est cette malheureuse passion qui la tourmente. - -Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma -fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de -l'âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis -sa mère? et quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait -vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une -faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré -de nos devoirs; si je force son choix, n'aurai-je pas à répondre des -suites funestes qu'il peut y avoir? Quel usage à faire de l'autorité -maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur! - -Mon amie, je n'imiterai pas ce que j'ai blâmé si souvent. J'ai pu sans -doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela -que l'aider de mon expérience: ce n'était pas un droit que j'exerçais, -je remplissais un devoir. J'en trahirais un, au contraire, en disposant -d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître -et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l'étendue, ni la -durée. Non, je ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer -celui-là, et j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu. - -Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer -la parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les -raisons; elles me paraissent devoir l'emporter sur mes promesses. Je -dis plus: dans l'état où sont les choses, remplir mon engagement, ce -serait véritablement le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne -pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de -ne pas abuser de l'ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout -ce que je crois qu'il ferait lui-même, s'il était instruit. Irai-je, au -contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis -qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans -le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si -vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m'alarment plus que je ne -puis vous dire. - -Aux malheurs qu'elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse -avec l'époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par -la douceur qu'elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait -et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d'eux ne trouvant -de bonheur que dans le bonheur de l'autre, et celui de tous deux se -réunissant pour augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il -être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me -retiennent? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il -donc pour ma fille d'être née riche, si elle n'en doit pas moins être -esclave de la fortune? - -Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, -que je ne devais l'espérer pour ma fille; j'avoue même que j'ai -été extrêmement flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin, -Danceny est d'une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien -pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l'avantage -d'aimer et d'être aimé: il n'est pas riche à la vérité; mais ma fille -ne l'est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la -satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime! - -Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de -convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les -caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats -scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J'aime -mieux différer: au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je -ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin -passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de -risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon -cœur. - -Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je -réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec -votre aimable gaieté et ne paraissent guère de votre âge; mais votre -raison l'a tant devancé! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence; -et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude -maternelle qui les implore. - -Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes -sentiments. - - _Du château de..., ce 2 octobre, 17**._ - - - - - [Illustration: PL. VIII - _Mlle Gérard inv._ - _P. Baquoy sc._ - LETTRE XCIX] - - - - -LETTRE XCIX - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, -point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même -beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre -pupille recule, et c'est bien pis encore. Eh bien, j'ai le bon esprit -de m'amuser de ces misères-là. Véritablement, je m'accoutume fort -bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de -ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y -ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on -de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez -faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrage, -je leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer -et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec -certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J'ai assisté ce -soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. -Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais -déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter -à l'avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je -vais commencer par l'histoire de ma défaite. - -En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est -bien un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait -grâce en ne la mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce -qui s'est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale -dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y -retourner le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte -fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces -enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n'est-il pas -plaisant? - -Je n'en ai pourtant pas ri d'abord; jamais je n'avais autant senti -l'empire de mon caractère. Assurément, j'allais à ce rendez-vous sans -plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j'avais grand besoin, -me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je -ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant, je n'ai pas eu plutôt -trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j'étais humilié, -surtout qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup -d'humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni -de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je -comptais lui remettre aujourd'hui et où je l'évaluais à son juste prix. -Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin que, -n'ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là: -j'ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je -ne reviens pas d'avoir eu l'idée de finir une aventure avant d'avoir -en main de quoi en perdre l'héroïne. Où nous mène pourtant un premier -mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s'accoutumer -à n'y jamais céder! Enfin, j'ai différé ma vengeance; j'ai fait ce -sacrifice à vos vues sur Gercourt. - -A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du -ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien -savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds: si ce -n'est que pour se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu -tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme! -j'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se -trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle -ignore encore que les flèches de l'amour, comme la lance d'Achille, -portent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais non, -à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu'il entre -là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... -De la vertu!... c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir? Ah! -qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule -qui sache l'embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, -mais c'est ce soir même que s'est passé, entre Mme de Tourvel et moi, -la scène dont j'ai à vous rendre compte et j'en conserve encore -quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de -l'impression qu'elle m'a faite; c'est même pour m'y aider que je me -suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier -moment. - -Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel -et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. -C'était toujours, à la vérité, _son amitié_ qui répondait _à mon -amour_: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des -choses, et quand nous serions restés ainsi j'en aurais peut-être été -moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus -question de m'éloigner, comme elle le voulait d'abord; et pour les -entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en -offrir l'occasion, elle met les siens à la saisir. - -Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits -rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne me -laissait rien espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne -prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps. - -Ne pouvant se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table; et -comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps -pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre, à peu près, -la fin de la partie. - -Je retournais joindre le cercle quand j'ai trouvé la charmante femme -qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, -m'a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n'y a personne au -salon». Il ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, -pour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance -que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de -commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente; -mais à peine avons-nous été établis que j'ai ramené la véritable et -que j'ai parlé de _mon amour à mon amie_. Sa première réponse, quoique -simple, m'a paru assez expressive: «Oh! tenez, m'a-t-elle dit, ne -parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se -voit mourir. - -Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré -du succès un jour ou l'autre et la voyant user tant de force dans -d'inutiles combats, j'avais résolu de ménager les miennes et d'attendre -sans effort qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il -faut un triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l'occasion. -C'était même d'après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans -m'engager trop, que je suis revenu à ce mot d'amour si obstinément -refusé; sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus -tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait; ma sensible amie -ne me devait-elle pas quelques consolations? - -Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli -corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés. -Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que -la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près; -comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que -les discours toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares -et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non -équivoque, le consentement de l'âme; mais rarement a-t-il encore passé -jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter -alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon -n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d'en -sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de -la défense. - -Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire -que j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne -manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je -demandais, je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait -suffire; un seul regard et j'étais heureux. - -Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche -céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le -regard s'est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est -tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir que, -se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains -élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s'est-elle -écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux -à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé -pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu'elle baignait de -pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous, -disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, -laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et -ces discours peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots -redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas -permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennes, je l'ai soulevée -dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait -plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont -succédé à cet orage. - -J'étais, je l'avoue, vivement ému, et je crois que j'aurais consenti à -sa demande quand les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il -y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai -laissée comme elle m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai -presque reçu le prix. - -Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne -se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est -descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était -trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son -maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s'est fixé -sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place, -elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée -seule dans le salon. Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir -qu'elle avait pleuré; pour m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me -semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi -elle m'a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il -vient!» Enfin, quand on s'est retiré, je lui ai donné la main et à la -porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai -que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant -mieux; c'est une preuve de plus de mon empire. - -Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les -frais sont faits; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que -je vous écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand -même elle s'occuperait, au contraire, d'un nouveau projet de défense, -ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je -vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine -entrevue? Je m'attends bien par exemple, qu'il y aura quelques façons -pour l'accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères -savent-elles s'arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la -résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après -moi, si je cessais de courir après elle. - -Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous -sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce que -vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier? -êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions -jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour -le désirer davantage: - - Je suis juste et ne suis point galant[39]. - - [39] Voltaire, comédie de _Nanine_. - -Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; -et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m'absenter -vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir -tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux -mois que cette aventure m'occupe? oui, deux mois et trois jours; il est -vrai que je compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée -qu'alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a résisté les trois mois -complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus -de défense que l'austère vertu. - -Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette -lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie -demain matin à Paris, j'ai voulu en profiter pour vous faire partager -un jour plus tôt la joie de votre ami. - - _Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE C - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mme de -Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l'ai pas su! et je n'étais -pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne -trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait -restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais -quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais -et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ: -il faut renoncer à connaître les femmes. - -Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce -regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant -ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous -donc si l'on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un -vol qu'on vous fait. - -Quel plaisir j'aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme -perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour -en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je -la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me -criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié. - -Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit -de m'avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui -paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de -ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c'était -sa mauvaise foi que je devais craindre. - -Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une -tendre douleur quand j'ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à -supplier encore une femme rebelle qui s'est soustraite à mon empire! -Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme -timide et qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de -m'être établi dans son cœur, de l'avoir embrasé de tous les feux de -l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens, si, -tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa -fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie, -vous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée! - -Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? Cent autres ne -désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre? -Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le -charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur nombre n'offrent-ils -pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit -et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignore, mais -je l'éprouve fortement. - -Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de -cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne -supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors, -tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que -j'éprouve en ce moment, j'en exciterai mille autres encore. L'espoir et -la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la -haine, tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent -son cœur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais -que de travaux encore! que j'en étais près hier! et qu'aujourd'hui je -m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? Je n'ose tenter aucune -démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus -calme, et mon sang bout dans mes veines. - -Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun -répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout -ce qu'il offre d'extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne -désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j'avais consenti -qu'on parlât d'autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j'ai couru ce -matin quand j'ai appris cette nouvelle, m'a répondu avec le froid de -son âge que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Mme de -Tourvel avait eue hier, qu'elle avait craint une maladie et qu'elle -avait préféré d'être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en -aurait fait autant, m'a-t-elle dit; comme s'il pouvait y avoir quelque -chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir, -et l'autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie! - -Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne -paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je -suis bien aise je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire. -Cela me prouve encore qu'elle n'a pas autant que je le craignais, la -confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme -elle se féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme -elle se serait gonflée d'orgueil si c'eût été par ses conseils! comme -son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je -renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi -bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de -réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti. - -Ne croyez-vous pas en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon -ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je -pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte, et je -ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen qu'en souffrir l'humiliation. -J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui -ferai même des instances pour qu'elle y revienne, et quand elle sera -bien persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle: nous verrons -comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour -en augmenter l'effet et je ne sais encore si j'en aurai la patience; -j'ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes -chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre -réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la -faire attendre. - -Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se -passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès -auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie -une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je -joigne l'un et l'autre à cette lettre et aussi d'avoir soin de les lui -envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. -Je prends cette précaution parce que le drôle a l'habitude de n'avoir -jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent -quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas -aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût. - -Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque -moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une -fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce -moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, -je parle à quelqu'un qui m'entend et non aux automates près de qui je -végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté -de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque -chose. - - _Du château de..., ce 3 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CI - -_Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur._ - - (_Jointe à la précédente._) - - -Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce -matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si -vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc -que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le -temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire -l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux -informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je -vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, -ce sera la dernière que vous aurez à mon service. - -Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de -Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle -sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et -qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l'humeur avec -ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce -qu'elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de -suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle -écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres -à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à -sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous -paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à -Mme de Volanges, si vous en rencontrez. - -Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de -votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la -consentir à se partager et n'allez pas vous piquer d'une ridicule -délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres qui valent mieux -que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si -vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant -la journée et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, -écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n'en craignez -pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette -maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout et qu'on voit bien. Si -même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour -le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous -m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. -Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à -mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de *** et, -par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même. - -Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait -suffire; mais, pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie -de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à -toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires, car je ne doute pas -que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui -sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec -moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que -cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu'il -aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos -plaisirs que je veux payer, mais vos services. - -Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui -paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles -que d'en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent -ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ -s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt -cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission, -s'établir à ***[40]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un -relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste -suffira. - - [40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de Rosemonde. - -Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant -pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l'avoir -encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma -confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de -moi. - - _Du château de..., ce 3 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous -aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire, -mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez -les raisons! Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiant je ne -respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je -m'écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de -titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin -d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également douce et -prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme -votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J'y -ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous. - -Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne -connaissais point ceux qui, portant dans l'âme le trouble mortel que -j'éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en -imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m'a perdue... - -Que vous dirai-je enfin? J'aime, oui, j'aime éperdument. Hélas! ce mot -que j'écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être -obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement -le faire entendre à celui qui l'inspire, et pourtant il faut le refuser -sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s'en -plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile -de lire dans mon cœur que d'y régner? Oui, je souffrirais moins s'il -savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n'en aurez -encore qu'une faible idée. - -Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se -croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l'heure où -j'avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où -il n'est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà -tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis -les reposer sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt, -excepté moi!... et plus mon cœur s'y refuse, plus il me prouve la -nécessité de m'y soumettre. - -Je m'y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre -coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n'ai sauvé que -ma sagesse, la vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouer, ce qui me -reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, -de l'entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur -plus grand de pouvoir faire le sien, j'étais sans puissance et sans -force; à peine m'en restait-il pour combattre, je n'en avais plus pour -résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien! -il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je -pas? je lui dois bien plus que la vie. - -Ah! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour elle, -ne croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle -sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à -faire éternellement son malheur et le mien; à n'oser ni me plaindre, -ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; -à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer -tous à son bonheur: vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois? voilà -pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j'en -aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le -serment! - -Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes -actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme -un secours dont j'ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je -m'accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu -remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à -vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en -vous l'indulgente amie confidente de ma faiblesse, j'y honorerai encore -l'ange tutélaire qui me sauvera de la honte. - -C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal -effet d'une présomptueuse confiance! Pourquoi n'ai-je pas redouté plus -tôt ce penchant que j'ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de -pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais -bien peu l'amour! Ah! si je l'avais combattu avec plus de soin, -peut-être eût-il pris moins d'empire! peut-être alors ce départ n'eût -pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, -j'aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de -rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh! -mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m'égare encore dans -des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts -involontaires soient expiés par mes sacrifices. - -Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi -pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j'aimerais mieux -mourir que de me rendre indigne de votre choix. - - _De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin._ - - - - -LETTRE CIII - -_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._ - - -J'ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de -sa cause; une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez avaient -suffi pour m'éclairer sur l'état de votre cœur, et s'il faut tout vous -dire, vous ne m'avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si -je n'avais été instruite que par elle, j'ignorerais encore quel est -celui que vous aimez; car, en me parlant de _lui_ tout le temps, vous -n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin; je -sais bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée -que c'est toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore -comme au temps passé. - -Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des -souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis -hier, je m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais -d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je -faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que -vous avez pris, mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous -l'avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de -se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans -cesse. - -Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre -belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber -(ce qu'à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous -au moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et -puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère quand -il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre -vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et -plus brillante. La force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que -vous la recevrez demain. N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle, -mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres. - -En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger -contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et -vous consoler autant qu'il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos -peines, mais je les partagerai. C'est à ce titre que je recevrai -volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin -de s'épancher. Je vous ouvre le mien; l'âge ne l'a pas encore refroidi -au point d'être insensible à l'amitié. Vous le trouverez toujours prêt -à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais -au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour, -prenant trop d'empire sur vous vous forcera d'en parler, il vaut mieux -que ce soit avec moi qu'avec _lui_. Voilà que je parle comme vous, et -je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, -nous nous entendons. - -Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté -de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas -parler; mais je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis -pourtant forcée de n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma -main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut -les écrire moi-même. - -Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous -adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu'il faut -pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère. - - _Du château de..., ce 3 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CIV - -_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._ - - -En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un -mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez -de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des -conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de -votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié. -Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse -à mon cœur, et l'avoir obtenue n'est à mes yeux qu'une raison de -plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans -prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser. -Je m'en méfie, parce qu'elle diffère de la vôtre; mais quand je vous -aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, -je souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse -de ne pas me croire plus sage que vous. - -Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable, -il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour -maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous. -Qu'il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de -prendre! c'est ainsi que s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est -jamais que dans le choix des vertus. - -La prudence est à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer quand -on dispose du sort des autres, et surtout quand il s'agit de le fixer -par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C'est -alors qu'une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites -bien, _aider sa fille de son expérience_. Or, je vous le demande -qu'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle, -entre ce qui plaît et ce qui convient. - -Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas -l'anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance -illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutent et disparaît -sitôt qu'on la méprise? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à -ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu'on soit -convenu de faire l'excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois -pas comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre voit -mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de -pudeur, d'honnêteté et de modestie, et je n'entends pas plus qu'une -femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue, -qu'un voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin -par celle de la vengeance. - -Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours -cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir, -et jusqu'alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que -serait la vertu sans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans -nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent -être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà -dépravés espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier -leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons. - -Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un -enfant né de vous et dont l'éducation modeste et pure n'a pu que -fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainte, que j'ose -dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage -avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup -Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de -Gercourt; mais mon amitié pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne -m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces -deux partis. - -Leur naissance est égale, j'en conviens; mais l'un est sans fortune et -celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi -pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur, -mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges -est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille -livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte -le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y -réponde. Nous ne somme plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe -tout; on le blâme, mais il faut l'imiter, et le superflu finit par -priver du nécessaire. - -Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec -beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce -côté, et à lui, les preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois -qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? -Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, et -que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie -qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse -apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu -qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour -être joueur et libertin, et l'on peut encore aimer les défauts dont on -redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la -bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire. - -Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui, -mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches -n'auriez-vous pas à vous faire si l'événement n'était pas heureux! Que -répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j'étais jeune -et sans expérience, j'étais même séduite par une erreur pardonnable à -mon âge; mais le Ciel qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé -une mère sage pour y remédier et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant -votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me -choisir un époux quand je ne connaissais rien de l'état du mariage? -Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais -je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j'ai -attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne -me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je -porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah! -votre faiblesse m'a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces -plaintes, mais l'amour maternel les devinerait; et les larmes de votre -fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins sur votre cœur. -Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour, -contre lequel vous auriez dû l'armer et par qui au contraire, vous vous -seriez laissée séduire? - -J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention -trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est -pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir -le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose, -mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former, ce n'est pas à -l'illusion d'un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour -choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet -nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que -l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement? - -J'ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de -ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les -entendre, il n'en est point dont l'amant ne soit un être parfait; mais -ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur -tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus, elles en parent à loisir -celui qu'elles préfèrent; c'est la draperie d'un dieu, portée souvent -par un modèle abject, mais quel qu'il soit, à peine l'ont-elles revêtu -que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l'adorer. - -Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; -elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre -raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se -connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous, -M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans -doute, mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement. -Qu'arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose -honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis -de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses -goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers -sacrifices se font sans peine, parce qu'ils sont réciproques et qu'on -les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et -l'habitude, qui fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pas, -amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui, -jointes à l'estime forment, ce me semble, le véritable, le solide -bonheur des mariages. - -Les illusions de l'amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait -aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amènent pas le -moment qui les détruit! C'est alors que les moindres défaut paraissent -choquants et insupportables, par le contraste qu'ils forment avec -l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux -croit cependant que l'autre seul a changé et que lui vaut toujours ce -qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve -plus, il s'étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié; -la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit -l'humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin -par de longues infortunes. - -Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe; -je ne la défends pas, je l'expose seulement, c'est à vous à décider. -Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire -connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien -aise de m'éclairer auprès de vous et surtout d'être rassurée sur le -sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, -et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous pour la vie. - - _Paris, ce 4 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CV - -_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._ - - -Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce -M. de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas? Comment! il ose -vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux. Il vous apprend -ce que vous mouriez d'envie de savoir! En vérité, ces procédés sont -impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre -sagesse pour votre amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de -l'amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous -figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l'infortune, -de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce -brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend -bien. - -Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les -yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux -de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours -ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser -lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le -monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s'il en était -ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus -modeste. - -Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme -vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre -chef-d'œuvre: c'était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien -commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, -elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne -l'avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d'aise, et pour -aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là -vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et -sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à -coup sûr, n'aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants -plaisirs. - -Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous -l'êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes -bontés. Je voulais pourtant être votre amie, vous en avez besoin -peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu'elle veut vous -donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous -qu'on fasse de vous? Que peut-on espérer si ce qui fait venir l'esprit -aux filles, semble au contraire vous l'ôter? - -Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous -trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de -vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé! -tranquillisez-vous, la honte que cause l'amour est comme la douleur: on -ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne -la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c'est bien quelque chose. -Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous -pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, -ce trouble qui vous empêchait de _faire comme vous disiez_, qui vous -faisait trouver _si difficile de se défendre_, qui vous rendait _comme -fâchée_ quand Valmont s'en est allé, était-ce bien la honte qui la -causait? ou si c'était le plaisir? _et ses façons de dire auxquelles on -ne sait comment répondre_, cela ne viendrait-il pas de ses _façons de -faire_? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela -n'est pas bien. Mais brisons là. - -Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n'être que -cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, -placée entre une mère dont il vous importe d'être aimée et un amant -dont vous désirez de l'être toujours, comment ne voyez-vous pas que -le seul moyen d'obtenir ces succès opposés est de vous occuper d'un -tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis -de votre maman vous aurez l'air de sacrifier à votre soumission pour -elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant -l'honneur d'une belle défense. En l'assurant sans cesse de votre amour, -vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu -pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre -sur le compte de votre vertu; il s'en plaindra peut-être, mais il vous -en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l'un -de sacrifier l'amour, à ceux de l'autre d'y résister, il ne vous en -coûtera que d'en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu -leur réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si elles avaient pu -la soutenir par de pareils moyens! - -Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable, -comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous -avez pris? C'est que votre maman a attribué votre redoublement de -tristesse à un redoublement d'amour, qu'elle en est outrée et que pour -vous en punir elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en -écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira, -peut-être, me dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux, et -cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette -trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée -pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre -aveugle crédulité. - -Cette ruse qu'elle veut employer contre vous, il faut la combattre par -une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui -faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera -d'autant plus facilement que c'est l'effet ordinaire de l'absence, et -elle vous en saura d'autant plus de gré qu'elle y trouvera une occasion -de s'applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, -conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et -qu'elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien -née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu'y risquez-vous? Pour -ce qu'on fait d'un mari, l'un vaut toujours bien l'autre, et le plus -incommode est encore moins gênant qu'une mère. - -Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et -alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix, -quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. -Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c'est un de ces -hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on veut; on peut donc se mettre -à l'aise avec lui. Il n'en est pas de même de Valmont: on le garde -difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui -beaucoup d'adresse, ou, quand on n'en a pas, beaucoup de docilité. -Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l'attacher comme ami, ce -serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de -nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on acquiert une consistance -dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos -religieuses vous faisaient dîner à genoux. - -Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont, -qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir -réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; -aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les -premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. -Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous -gardiez cette lettre, et j'exige de vous de la remettre à Valmont -aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter -auparavant. D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la -démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu'elle n'ait pas l'air de -vous avoir été conseillée; et puis, c'est qu'il n'y a que vous au monde -dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais. - -Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous -en trouvez bien. - -_P.-S._--A propos, j'oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner -davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois -bien d'où cela vient; c'est que vous dites tout ce que vous pensez et -rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi -qui n'avons rien de caché l'une pour l'autre, mais avec tout le monde, -avec votre amant surtout, vous auriez toujours l'air d'une petite -sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour -lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce -que vous pensez que ce qui lui plaît davantage. - -Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans -l'espérance que vous serez plus raisonnable. - - _Paris, ce 4 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CVI - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au -reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre -à la seconde: aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà -fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que -vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas -tant besoin de me presser. Oui, d'honneur; en lisant le beau récit de -cette scène tendre et qui vous avait si _vivement ému_; en voyant votre -retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt -fois: Voilà une affaire manquée! - -Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous -que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on ne prend pas? Ma foi, -dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur, et c'est ce qu'a -fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que -la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je -me propose d'en faire usage pour mon compte, à la première occasion -un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui -pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vous, il peut -assurément renoncer à moi pour toujours. - -Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes, -dont l'une était déjà au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux -que d'y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu'il -est facile de prophétiser après l'événement, mais je peux vous jurer -que je m'y attendais. C'est que, réellement vous n'avez pas le génie -de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appris et vous -n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à -vos formules d'usage et qu'il vous faut sortir de la route ordinaire, -vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d'une part; -de l'autre, un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous -les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les -prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m'apprenez à ne pas -juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il -fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous -recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de -les réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage. - -Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures l'une est entreprise contre -mon gré, et je ne m'en mêle point; pour l'autre, comme vous y avez mis -quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je -joins ici, que vous lirez d'abord et que vous remettrez ensuite à la -petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais -je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en -de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à -craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne -n'en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle -deviendra ce qu'elle pourra. - -Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie -d'en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour -jouer _les seconds_ sous moi, mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; -elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous -avez employé, lequel pourtant n'en manque guère, et c'est selon moi, la -maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout -une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s'oppose -à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette -petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile. -Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui -se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu'on -l'attaque et qu'elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont -absolument que des machines à plaisir. - -Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela et que c'est assez -pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que, de ces -machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts -et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il -faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la -vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et -Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, -quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien -publique et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il -ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de -la mère; ainsi cela vaut fait. - -Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m'a -décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez -par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser -entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d'y -avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du -moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite -que l'ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de changer -de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un jour ou l'autre, nous -occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront -perdus. - -Savez-vous que les miens ont risqué de l'être et que l'étoile de -Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Mme de Volanges n'a-t-elle -pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner -sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre -que vous aviez remarqué _le lendemain_. C'est encore vous qui auriez -été cause de ce beau chef-d'œuvre! Heureusement la tendre mère m'en a -écrit, et j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant vertu, -et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison. - -Je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de prendre copie de ma -lettre pour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez -comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il -est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais -qu'aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore pas -que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son -jeune temps et je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa -conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais -contre la mienne. C'est ainsi que, dans la même lettre, l'idée de nuire -à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien. - -Adieu, vicomte, j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester -quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre -marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune -pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous -voyez bien qu'il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute -que ce n'est pas ma faute. - - _Paris, ce 4 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CVII - -_AZOLAN au Vicomte de VALMONT._ - - -MONSIEUR, - -Conformément à vos ordres, j'ai été aussitôt la réception de votre -lettre, chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme -vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour -Philippe, à qui j'avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me -l'avait mandé, et qui n'avait pas d'argent; mais monsieur votre homme -d'affaires n'a pas voulu, en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça -de vous. J'ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m'en -tiendra compte si c'est sa bonté. - -Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas -quitter le cabaret, afin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a -besoin. - -J'ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour voir Mlle -Julie; mais elle était sortie et je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui -je n'ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait été -à l'hôtel qu'à l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le -service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais -j'ai commencé aujourd'hui. - -Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie et elle a paru bien aise de -me voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse; -mais elle m'a dit n'en rien savoir, et je crois qu'elle a dit vrai. Je -lui ai reproché de ne pas m'avoir averti de son départ, et elle m'a -assuré qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher madame, -si bien qu'elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille -n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre -de sa maîtresse qu'à une heure passée, et elle l'a laissée qui se -mettait seulement à écrire. - -Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge -du château. Mlle Julie ne sait pas pour qui, elle dit que c'était -peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m'en parle pas. - -Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce -qui faisait qu'on ne pouvait la voir; mais Mlle Julie croit être sûre -qu'elle a pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route -et elle n'a pas voulu s'arrêter à ***[41], comme elle avait fait en -allant; ce qui n'a pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n'avait -pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres. - - [41] Toujours le même village, à moitié chemin de la route. - -En arrivant, madame s'est couchée, mais elle n'est resté au lit que -deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse et lui a donné -ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du -tout. Elle s'est mise à table pour dîner, mais elle n'a mangé qu'un peu -de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café -chez elle, et Mlle Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa -maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que -c'était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur, -et des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midi, il y en a une -qu'elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que -c'est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en -est allée comme ça? ça m'étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le -sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires. - -Mme la présidente est allée l'après-midi dans la bibliothèque, et elle -y a pris deux livres qu'elle a emportés dans son boudoir; mais Mlle -Julie assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute -la journée, et qu'elle n'a fait que lire cette lettre, rêver et être -appuyée sur sa main. Comme j'ai imaginé que monsieur serait bien aise -de savoir quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas, -je me suis fait mener aujourd'hui dans la bibliothèque, sous prétexte -de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres: l'un est le second -volume des _Pensées chrétiennes_, et l'autre, le premier d'un livre -qui a pour titre _Clarisse_. J'écris bien comme il y a, monsieur saura -peut-être ce que c'est. - -Hier au soir, madame n'a pas soupé, elle n'a pris que du thé. - -Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout -de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où -elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur -était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il -était bon de mander cela à monsieur. - -Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s'est mise à écrire, -et elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de -faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c'est moi qui ai -porté les lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Mme de Volanges, -mais j'en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m'a -paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi -pour Mme de Rosemonde, mais j'ai imaginé que monsieur la verrait -toujours bien quand il voudrait et je l'ai laissée partir. Au reste, -monsieur saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi. -J'aurai par la suite toutes celles qu'il voudra, car c'est presque -toujours Mlle Julie qui les remet aux gens, et elle m'a assuré que, par -amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce -que je voudrais. - -Elle n'a même pas voulu de l'argent que je lui ai offert, mais je pense -bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c'est -sa volonté et qu'il veuille m'en charger, je saurai aisément ce qui lui -fera plaisir. - -J'espère que monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence -à le servir, et j'ai bien à cœur de me justifier des reproches qu'il -me fait. Si je n'ai pas su le départ de Mme la présidente, c'est au -contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause, -puisque c'est lui qui m'a fait partir à trois heures du matin, ce qui -fait que je n'ai pas vu Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume, -ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château. - -Quant à ce que monsieur me reproche d'être souvent sans argent, d'abord -c'est que j'aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et -puis, il faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte; je sais -bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je -me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon -maître. - -Pour ce qui est d'entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à -celui de monsieur, j'espère que monsieur ne l'exigera pas de moi. -C'était bien différent chez Mme la duchesse, mais assurément je n'irai -pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu -l'honneur d'être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, -monsieur peut disposer de celui qui a l'honneur d'être, avec autant de -respect que d'affection, son très humble serviteur. - - ROUX AZOLAN, _chasseur_. - _Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir._ - - - - -LETTRE CVIII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -O mon indulgente mère! que j'ai de grâces à vous rendre et que j'avais -besoin de votre lettre! Je l'ai lue et relue sans cesse; je ne pouvais -pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que -j'aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse, -la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes -maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais -avoir éprouvé les peines de l'amour, mais le tourment inexprimable, -celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée, c'est de se séparer -de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui -m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon -Dieu, que je suis jeune encore et qu'il me reste de temps à souffrir! - -Être soi-même l'artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses -propres mains, et tandis qu'on souffre ces douleurs insupportables, -sentir à chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot et que ce -mot soit un crime! Ah! mon amie!... - -Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de lui, j'espérais -que l'absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je -me suis trompée! Il me semble au contraire qu'elle ait achevé de -les détruire. J'avais plus à combattre, il est vrai; mais, même -en résistant, tout n'était pas privation; au moins je le voyais -quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je -sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il -semblait qu'ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux -ils n'en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible -solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête à tête avec mon -infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes -larmes, et rien n'en adoucit l'amertume, nulle consolation ne se mêle à -mes sacrifice, et ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à -me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire. - -Hier encore je l'ai bien vivement senti. Dans les lettres qu'on -m'a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas -de moi que je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée -involontairement, je tremblais, j'avais peine à cacher mon émotion; -et cet état n'était pas sans plaisir. Restée seule le moment d'après, -cette trompeuse douceur s'était évanouie et ne m'a laissé qu'un -sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, -que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les -consolations qui paraissent se présenter à moi ne font au contraire, -que m'imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus -cruelles encore par l'idée que M. de Valmont les partage. - -Le voilà enfin ce nom qui m'occupe sans cesse et que j'ai eu tant -de peine à écrire; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a -véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte -n'a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de -le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l'objet qui les -cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant -je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma -plume, et cette fois encore j'ai eu besoin de réflexion pour le placer. -Je reviens à lui. - -Vous me mandez qu'il vous a paru _vivement affecté de mon départ_. -Qu'a-t-il donc fait? qu'a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? -Je vous en prie de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a -bien jugée, il ne doit pas m'en vouloir de cette démarche; mais il doit -sentir aussi que c'est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands -tourments est de ne pas savoir ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa -lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir. - -Ce n'est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être -entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je -sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous -ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage -et l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie. - - _Paris, ce 5 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CIX - -_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Ce n'est que d'aujourd'hui, madame, que j'ai remis à M. de Valmont -la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée -quatre jours, malgré les frayeurs que j'avais souvent qu'on ne la -trouvât, mais je la cachais avec bien du soin, et quand le chagrin me -reprenait, je m'enfermais pour la relire. - -Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque -pas un, et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir, de façon que je ne -m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de Danceny qui me tourmente -toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y -songe pas du tout! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable! - -Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m'a été bien -facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu'il m'a dit -que si j'avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma -chambre, et je n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis, -dès qu'il y a été, il n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais -jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'après, et encore bien doucement, -et c'était d'une manière... Tout comme vous, ce qui m'a prouvé qu'il -avait aussi bien de l'amitié pour moi. - -Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses -et que je n'aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me -feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien -sûr, c'est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu'une -fois j'ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait -pu entendre, et si elle était venue voir, qu'est-ce que je serais -devenue? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait remise au couvent! - -Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m'a dit -lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, -nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la -porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n'y a rien à -craindre; j'y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, -j'attends encore qu'il vienne. A présent, madame, j'espère que vous ne -me gronderez plus. - -Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre lettre, -c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de -Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour à l'Opéra vous me -disiez au contraire qu'une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que -mon mari et qu'il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être -que j'avais mal entendu, et j'aime bien mieux que cela soit autrement, -parce qu'à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. -Je le désire même, puisque j'aurai plus de liberté; j'espère qu'alors -je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens -bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec lui, car à présent -son idée me tourmente toujours et je n'ai de bonheur que quand je peux -ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j'y pense, -je redeviens chagrine tout de suite. - -Ce qui me console un peu c'est que vous m'assurez que Danceny m'en -aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne -voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny -que j'aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c'est -peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons. - -Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon -d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles -sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui -se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n'avez que faire de craindre. - -Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire; -quand elle m'en parlera, puisque c'est pour m'attraper, je vous promets -que je saurai mentir. - -Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je -n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, -car il est près d'une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder. - - _Du château de..., ce 10 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CX - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Puissances _du Ciel, j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une -pour la félicité_[42]! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui -s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux -existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très -malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le -double récit de mes peines et de mes plaisirs. - - [42] _Nouvelle Héloïse._ - -Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en -suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la -quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu'il serait -suivi de beaucoup d'autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, -j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne -point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même -lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma belle -finit comme finissent ordinairement les belles et s'attendrit un jour, -au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps -alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de -correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit. - -J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente; -au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'est -venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est -venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a -rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de _sa chère belle_, dont -auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui -avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler -de moi, et de l'autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de -Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette -grande révolution. Je crains encore d'avoir perdu au change, car plus -les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. -La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui -en dira plus de l'amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du -sentiment que de la personne. - -Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d'intercepter -le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur, et -j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien -faire qu'au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement -tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires -secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de -l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. La difficulté ne serait pas -de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et -d'en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins -et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner -servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non -elle n'aura pas _les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu_[43]. -Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre. -Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y -arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter, -surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle -saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire, -plus j'en trouve l'exécution difficile, et dussiez-vous encore vous -moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que -je m'en occupe davantage. - - [43] _Nouvelle Héloïse._ - -La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que -me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore -à faire autre chose que des élégies. - -Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il -s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout -son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux -naturel! - -Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me -balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés -par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur -qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu -fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre -d'aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma -part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait. - -Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai -résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur -de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour -suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le -lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre -de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de -sécurité pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis -de faire _innocemment_ quelque bruit, qui pût lui causer assez de -crainte pour la décider à prendre à l'avenir, un asile plus sûr; elle -m'a encore épargné ce soin. - -La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je -m'avisai dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures -scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus -piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur -le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et -de ridicules. - -Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait -mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même -temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis -longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer -pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le -plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte -pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois -si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du -précepte. - -Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait -de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je -n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait _un bruit -affreux_. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement. -Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de -reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume; -aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait -dans ma chambre que nous nous rassemblerions. - -Je l'y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l'écolière -est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je -lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les -précautions. - -Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du -jour, et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire, -à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même -d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte -plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries -passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais _perdu de -vapeurs_; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de -parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, -fiez-vous-en à votre pupille. _L'amour y pourvoira[44]._ - - [44] Regnard, _Folies amoureuses_. - -J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate -les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de -catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à -n'y rien nommer que par le mot technique, et je ris d'avance de -l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et -Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant -que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de -cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cet -enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec -le langage de l'effronterie, ne laisse pas de faire de l'effet; et, je -ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent. - -Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon -temps et ma santé; mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle -me sauvera l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité -auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant -avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà -instruite de ce grand événement et j'ai beaucoup d'envie de savoir -ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne -manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma -santé sur l'impression qu'il fera sur elle. - -Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. -Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous -apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en -promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous. - - _Du château de..., ce 11 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXI - -_Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES._ - - -Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous -attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J'espère -que vous ne douterez pas que je n'aie toujours le même empressement -à m'y rendre et à y former les nœuds qui doivent m'unir à vous et à -Mlle de Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui -vous savez que j'ai tant d'obligations, vient de me faire part de -son rappel de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Rome et -voir, dans sa route, la partie d'Italie qui lui reste à connaître. -Il m'engage à l'accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six -semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de -profiter de cette occasion, sentant bien qu'une fois marié, je prendrai -difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon -service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre -l'hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes -parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de..., -à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations, -mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et -pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à -renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus -tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse ici -et elle seule réglera ma conduite. - -Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui -conviennent à un fils, votre très humble, etc. - - Le comte DE GERCOURT. - _Bastia, ce 10 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXII - -_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._ - - (_Dictée seulement._) - - -Je ne reçois qu'à l'instant même, ma chère belle, votre lettre du -11[45], et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous -aviez bien envie de m'en faire davantage, et que si vous ne vous étiez -pas ressouvenue que vous étiez _ma fille_, vous m'auriez réellement -grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C'était le désir et -l'espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer -chaque jour, et vous voyez encore qu'aujourd'hui je suis obligée -d'emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme -m'a repris, il s'est niché cette fois sur le bras droit, et je suis -absolument manchotte. Voilà ce que c'est, jeune et fraîche comme vous -êtes, d'avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités. - - [45] Cette lettre ne s'est pas retrouvée. - -Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets -bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement -que j'ai reçu vos deux lettres; qu'elles auraient redoublé, s'il était -possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de -prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse. - -Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans -qu'il faille en prendre aucune inquiétude; c'est une incommodité légère -qui, à ce qu'il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous -ne le voyons presque plus. - -Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. -La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille, -tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis -quelques jours, elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément -toutes les après-dînées. - -Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre -maman, votre sœur même, si mon grand âge me permettait ce titre. Enfin -je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments. - - _Signé_: ADÉLAÏDE _pour_ Mme DE ROSEMONDE. - _Du château de..., ce 14 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXIII - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu'on commence à s'occuper -de vous à Paris, qu'on y remarque votre absence et que déjà on en -devine la cause. J'étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit -positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque -et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les -envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. -Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces -bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre -présence. - -Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste -pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus -facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous -et oser vous combattre, car lequel d'entre eux ne se croit pas plus -fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes -que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont -tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront -de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être -autant au-dessous de votre valeur que vous l'avez été au-dessus jusqu'à -présent. - -Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un -caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite -Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en -restant à dix lieues d'elle que vous vous en passerez la fantaisie. -Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà -plus à vous ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de -vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion -de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous -obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour -y puisse rien..., au contraire. - -En effet, si votre présidente _vous adore_, comme vous me l'avez tant -dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent -être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce -que vous dites, ce que vous pensez et jusqu'à la moindre des choses -qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des -privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la -table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille -avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent -toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de -se livrer à l'appétit du reste. - -De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas -que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et -tout ce qu'elle croit propre _à corroborer sa sagesse et fortifier -sa vertu_[46]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se -défendre et à l'autre pour vous nuire? - - [46] _On ne s'avise jamais de tout!_ comédie. - -Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous -croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de -Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus -ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne -l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu -a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque -absolument fausse. - -Il n'est pas vrai que _plus les femmes vieillissent et plus elles -deviennent rêches et sévères_. C'est de quarante à cinquante ans que le -désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées -d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent -encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il -leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, -mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes. - -La plus nombreuse, celle de femmes qui n'ont eu pour elles que leur -figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n'en -sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; -celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un -peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus -que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans -existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce -qu'elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles. - -L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est -celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé -de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de -la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit -les parures qu'elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci -ont pour l'ordinaire le jugement très sain et l'esprit à la fois -solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par -l'attachante bonté et encore l'enjouement dont le charme augmente en -proportion de l'âge; c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte -à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors, -loin d'être comme vous le dites, _rêches et sévères_, l'habitude de -l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et -surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles -tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près -de la facilité. - -Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché -les vieilles femmes dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des -suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui -l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là, car à -présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur -que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et -que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez -déjà depuis si longtemps. Je reviens donc. - -Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite -écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans -vos projets. Vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut -pas être là un goût. Ce n'est même pas, à vrai dire, une entière -jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle -pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, -mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous -en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre -qu'elle m'a écrite[47]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez -donc que quand elle parle de vous, c'est toujours _M. de Valmont_; que -toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent -jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas monsieur, c'est bien -toujours _Danceny_ seulement. Par là, elle le distingue de tous les -autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec -lui. Si une telle conquête vous paraît _séduisante_, si les plaisirs -qu'elle donne _vous attachent_, assurément vous êtes modeste et peu -difficile. Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes -projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart -d'heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre, -par exemple, de se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un -peu plus oublier. - - [47] Voyez la lettre CIX. - -Avant de cesser de m'occuper de vous pour venir à moi, je veux encore -vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre -est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n'êtes pas -inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je -tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je -vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens -qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce -une distraction et je m'ennuie à périr. - -Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est -devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de -tendresse, de _vénération_, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans -le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la -calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il -n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le -parti de lui montrer plus d'amour pour en venir à bout plus facilement: -mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par -son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance -qu'il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme -à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc -bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas -dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le -coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper -sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant -monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait -et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est au fait -qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer. - -J'essaie déjà depuis quinze jours, et j'ai employé tour à tour, -la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace -personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un -parti plus violent, en conséquence je l'emmène à ma campagne, nous -partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes -désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant -de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel -point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre -uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce -voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas -plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je -n'en sais pas plus que vous. - -Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement -de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement -de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable -d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois -inquiète de l'événement; d'abord j'ai raison, tous mes avocats me -l'assurent; et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite -si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires -que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne -faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai -effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas -gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je -ne regretterai pas mon temps. - -A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. -Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, -c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas -encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être -excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité. -Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les -soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable quand il se livre -dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour -mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile -de l'amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens -que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant -d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès -de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en -croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je -sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux -en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à -ce qu'il ne puisse se rapprocher de _sa Cécile_ (comme il a encore -la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus -d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait -à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de -tout et j'en réponds. - -J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait -le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il -ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais -au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au -moins m'offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu'il -faudrait être pour être vraiment digne de lui. - - _Paris, ce 15 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXIV - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous -serez en état de répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger. -L'état de M. de Valmont que vous me dites _sans danger_, ne me laisse -pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas -rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes -avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps, -comme celles de l'esprit, font désirer la solitude; et souvent on -reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les -maux. - -Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Comment, étant -malade vous-même, n'avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien -que j'ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j'ai consulté -indirectement, est d'avis que, dans les personnes naturellement -actives, cette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger; et, -comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, -quand elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce -risque à quelqu'un qui vous est cher? - -Ce qui redouble mon inquiétude, c'est que, depuis quatre jours je ne -reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur -son état? Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup? Si c'était -seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je -crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux -pressentiments, je suis depuis quelques jours d'une tristesse qui -m'effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs! - -Vous ne sauriez croire, et j'ai honte de vous dire combien je suis -peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je -refuserais encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il s'était occupé -de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais -pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient -plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie -l'oppression habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en -conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous -le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos -nouvelles et des siennes. - -Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous -connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre -reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble -où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d'avoir à -redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette -idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me -manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous. - -Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de -vous aujourd'hui? - - _Paris, ce 16 octobre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. IX - _Mlle Gérard inv._ - _Pauquet sc._ - LETTRE CXV] - - - - -LETTRE CXV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -C'est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu'on -s'éloigne on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès -de vous, nous n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de -voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus, -nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? -sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou -plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre -et continuer de vous exposer ma conduite. - -D'abord, je vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui -courent sur mon compte; mais je ne m'en inquiète pas encore: je me -crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille, -je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et -toujours plus digne de vous. - -J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la -petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si -ce n'était rien que d'enlever en une soirée, une jeune fille à son -amant aimé, d'en user ensuite tant qu'on le veut et absolument comme -de son bien, et sans plus d'embarras d'en obtenir ce qu'on n'ose pas -même exiger de toutes les filles dont c'est le métier; et cela sans -la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante, -pas même infidèle: car, en effet je n'occupe seulement pas sa tête! en -sorte qu'après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de -son amant, pour ainsi dire sans qu'elle se soit aperçue de rien. Est-ce -donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie -de mes mains, les principes que je lui donne ne s'en développeront pas -moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor -propre à faire honneur à son maître. - -Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la -présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de -nos plus libertins, telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de -l'attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, -sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le -bonheur de me plaire, pour s'enivrer de celui de m'aimer, se trouvant -suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un -regard qu'encore elle n'obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la -quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n'aurai point de -successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l'habitude du -plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n'aura existé que -pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j'en aurai seul -ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à -mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second -exemple!» - -Vous allez me demander aujourd'hui d'où vient cet excès de confiance? -C'est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle; -elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres -d'elle à Mme de Rosemonde m'ont suffisamment instruit, et je ne lirai -plus les autres que par curiosité. Je n'ai absolument besoin pour -réussir, que de m'approcher d'elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais -incessamment les mettre en usage. - -Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas -croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous -mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette -aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je -ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, -dans l'espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette -punition légère, et revenant à l'indulgence, j'oublie un moment mes -grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous. - -Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste -comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez -pas de lui faire boire l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question! -Comment s'en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l'amour? -Je voudrais pour beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché; -je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à -employer. Je vous plains en vérité, d'avoir été obligée de recourir à -celui-là. Je n'ai fait qu'une fois dans ma vie l'amour par procédé. -J'avais certainement un grand motif, puisque c'était à la comtesse -de..., et vingt fois entre ses bras, j'ai été tenté de lui dire: -«Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de -quitter celle que j'occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j'ai eues, -c'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal. - -Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d'un ridicule rare; -et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur. -Quoi! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là? -Eh! ma chère amie, laissez-le adorer _sa vertueuse Cécile_ et ne vous -compromettez pas dans ces jeux d'enfants. Laissez les écoliers se -former auprès des _bonnes_ ou jouer avec les pensionnaires _à de petits -jeux innocents_. Comment allez-vous vous charger d'un novice qui ne -saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout -faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque -secret qu'il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans -votre conscience. - -Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous -vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre -erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de -disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop -vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. -Mais songez qu'à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si -enfin vous redoutez l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en -différant, je m'offre à vous pour amuser vos loisirs. - -D'ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière -ou d'autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente -elle-même ne m'occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à -vous autant que vous le désirez. Peut-être même d'ici là, aurai-je -déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans -convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance -_attachante_, comme j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie -une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis -mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans -altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le -soin qu'on doit aux affaires de famille... - -Vous ne m'entendez pas?... C'est que j'attends une seconde époque pour -confirmer mon espoir et m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes -projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà un premier indice que le mari -de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et -que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un cadet de -celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure, -que je n'ai entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez -Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. -Considérez enfin que, m'offrant pour représenter auprès de vous, j'ai -ce me semble, quelques droits à la préférence. - -J'y compte si bien que je n'ai pas craint de contrarier vos vues en -encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, -pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier -votre pupille occupée à lui écrire et l'ayant dérangée d'abord de -cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai -demandé après, de voir sa lettre, et comme je l'ai trouvée froide et -contrainte, je lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle -consolerait son amant, et je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma -dictée, où, en imitant du mieux que j'ai pu son petit radotage, j'ai -tâché de nourrir l'amour du jeune homme par un espoir plus certain. -La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver -parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que -n'aurai-je pas fait pour ce Danceny? J'aurai été à la fois son ami, -son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui -rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, -dangereux; car vous posséder et vous perdre, c'est acheter un moment de -bonheur par une éternité de regrets. - -Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus -que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à -me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison. - -_P.-S._--Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand -procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon -règne. - - _Du château de..., ce 19 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXVI - -_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._ - - -Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma -charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en -votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne. -Depuis quelque temps, elle m'a permis de lui donner ce titre, et j'en -ai profité avec d'autant plus d'empressement qu'il me semblait par là, -me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! -et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce -doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle -refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se -plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui -m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour -vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs -de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être en quelque -sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de -sentir toujours que, m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais -également à celui de l'autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, -cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle, donnez-y plus -de prix encore en le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de -l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que -je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir qu'à moitié. Oui -ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les -plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation -de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une -partie de la félicité que je tiendrais de vous. - -Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère -de mon imagination, et que la réalité ne m'offre au contraire que -des privations douloureuses et infinies? L'espoir que vous m'aviez -donné de vous voir à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y -renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en -effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, -de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet -sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous -m'aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas -brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles? -Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménager au lieu -des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à -l'amour. - -Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: -au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards -ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon -cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte -n'est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! -je serais trop malheureux si j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et -toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble -que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de -tous mes malheurs. - -Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant -s'afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur. - - _Paris, ce 17 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXVII - -_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - (_Dictée par Valmont._) - - -Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour -être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que -je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même -celles que je vous cause involontairement, et j'ai, de plus que vous, -de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n'est pas bien. -Je vois bien ce qui vous fâche: c'est que les deux dernières fois que -vous m'avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela; -mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je -ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j'ai -déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous -étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais -affligée toute ma vie. - -Tenez, je n'ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez -vous-même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je -vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, -n'arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman -me témoigne beaucoup plus d'amitié, comme de mon côté, je la caresse -le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d'elle? Et si -nous pouvions être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce -que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j'en crois ce qu'on m'a dit -souvent, les hommes même n'aiment plus tant leurs femmes quand elles -les ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me retient encore -plus que tout le reste. Mon ami, n'êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne -sera-t-il pas toujours temps? - -Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur -d'épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, -rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et -même avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous et -que vous verrez bien que si je fais mal il n'y aura pas de ma faute, -le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m'aimer -toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi -continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j'ai de -bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous -refuser. - -Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour -vous; cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous -avez là un bon ami, je vous l'assure! Il fait tout comme vous feriez -vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j'ai commencé bien tard à vous -écrire et j'y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et -réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus. - - _Du château de..., ce 18 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXVIII - -_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Si j'en crois mon almanach, il n'y a, mon adorable amie que deux -jours que vous êtes absente; mais si j'en crois mon cœur il y a deux -siècles. Or, je le tiens de vous-même, c'est toujours son cœur qu'il -faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos -affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je -m'intéresse à votre procès si, perte ou gain, j'en dois également -payer les frais par l'ennui de votre absence? Oh! que j'aurais envie -de quereller! et qu'il est triste, avec un si beau sujet d'avoir de -l'humeur, de n'avoir pas le droit d'en montrer! - -N'est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison, -que de laisser votre ami loin de vous après l'avoir accoutumé à ne -pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos -avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais -procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons -ne suffisent pas pour répondre à des sentiments. - -Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez -ce voyage, que vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux -plus du tout l'entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier. -Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne -serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait -seulement de perdre l'habitude de penser toujours à vous, et rien ici, -je vous assure, ne vous rappellerait à moi. - -Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les plus aimables, sont encore -si loin de vous qu'elles ne pourraient en donner qu'une bien faible -idée. Je crois même qu'avec des yeux exercés, plus on a cru d'abord -qu'elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence: -elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu'elles savent, il leur -manque toujours d'être vous, et c'est positivement là qu'est le -charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu'on -est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée -sa chimère; peu à peu l'imagination s'exalte: on veut embellir son -ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la -perfection, et, dès qu'on en est là, le portrait ramène au modèle, et -on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à vous. - -Dans ce moment même, je suis encore la dupe d'une erreur à peu près -semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vous que -je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c'était pour me distraire. -J'avais cent choses à vous dire, dont vous n'étiez pas l'objet, qui, -comme vous savez, m'intéressent bien vivement, et ce sont celles-là -pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié -distrait-il donc de celui de l'amour? Ah! si j'y regardais de bien -près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut! -oublions cette légère faute, de peur d'y retomber, et que mon amie -elle-même l'ignore. - -Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener -si je m'égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s'il est -possible, le bonheur que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce que -c'est votre amie que j'aime? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire -m'est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en -recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper -le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble -que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir, -et puis je vous regarde et je me dis: C'est en elle qu'est renfermé -tout mon bonheur. - -Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière -lettre que j'ai reçu _d'elle_ augmente et assure mon espoir, mais le -retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que -je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendez-vous pas -trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n'êtes-vous pas ici? -Quoiqu'on dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets -de l'amour, surtout sont si délicats, qu'on ne peut les laisser aller -ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il -ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les -voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable -amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin -les _mille raisons_ qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à -vivre où vous n'êtes pas. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _Paris, ce 16 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXIX - -_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._ - - -Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j'essaie de vous -écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. -Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement -savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n'est pas venu une -fois s'en informer lui-même, quoique je l'en ai fait prier: en sorte -que je ne le vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant -rencontré ce matin, où je ne l'attendais guère. C'est dans ma chapelle, -où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse -incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il y va -régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure! - -Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m'a félicitée fort -affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe -commençait, j'ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre -après; mais il a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous -cacherai pas que je l'ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, -ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des -inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore -mieux vous affliger que vous tromper. - -Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, -aussitôt que je serai mieux, de l'aller voir dans sa chambre, et je -tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle -je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que -j'aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et -puis, si Adélaïde savait que j'ai écrit, elle me gronderait toute la -soirée. Adieu, ma belle. - - _Du château de..., ce 20 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXX - -_Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME._ - -(_Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré._) - - -Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je sais -la confiance entière qu'a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et -sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois -donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vous pour en obtenir un -service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où -l'intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien. - -J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui -ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux -remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire, -parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais -dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont -fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti -que j'avoue volontiers aujourd'hui, ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne -pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de -m'attendre, et qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine -qu'on est forcé d'y reconnaître. - -Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l'informer de mes -nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue -particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par -mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les -seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu -coupable envers elle. - -Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire que j'oserai déposer -à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer -votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, -et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous -ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que -vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier -nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j'avoue, en -rougissant, ne pas connaître encore. - -J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de -réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance -que de vénération, - - Votre très humble, etc. - -_P.-S._--Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez -convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel, -que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne -cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi pour ramener -mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne. - - _Du château de..., ce 22 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXI - -_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._ - - -J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous -remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous -ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez -donc, si vous m'en croyez, ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du -jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là -le style de l'amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage -qui lui convient; à se servir d'un autre, c'est déguiser la pensée -qu'on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de -ce qu'on peut leur dire, s'il n'est traduit, en quelque sorte, dans -ce jargon d'usage; mais je croyais mériter, je l'avoue, que vous me -distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que -je ne devrais l'être, que vous m'ayez si mal jugée. - -Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, -franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j'aurais -grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n'avoir auprès -de moi que des gens qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; -mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi: _Apprenez-moi à -vivre où vous n'êtes pas_; en sorte que quand vous serez, je suppose, -auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois -en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, _à qui il manque toujours d'être -moi_, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! -voilà pourtant où conduit un langage qui, par l'abus qu'on en fait -aujourd'hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne -devient plus qu'un simple protocole auquel on ne croit pas davantage, -qu'au très humble serviteur! - -Mon ami, quand vous m'écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de -penser et de sentir, et non pour m'envoyer des phrases que je trouverai -sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. -J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand -même vous y verriez un peu d'humeur; car je ne nie pas d'en avoir: -mais pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reproche, je ne -vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par -l'éloignement où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre, vous -valez mieux qu'un procès et deux avocats, et peut-être même encore que -_l'attentif_ Belleroche. - -Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous -en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. -Je crois que l'exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des -cajoleries: mais non, j'aime mieux m'en tenir à ma franchise; c'est -donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l'intérêt -qu'elle m'inspire. Il est fort doux d'avoir un jeune ami dont le cœur -est occupé ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes; -mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livre avec plus de plaisir, -à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j'ai passé -pour vous, d'assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. -Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m'avez fait -apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille! -C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de -constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu'elle soit réciproque. - -Vous avez raison de vous rendre _aux motifs tendres et honnêtes_ qui, -à ce que vous me mandez, _retardent votre bonheur_. La longue défense -est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et -ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu'à une enfant comme -la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a -été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous -autres hommes vous n'avez pas d'idées de ce qu'est la vertu et de ce -qu'il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu'une femme raisonne, -elle doit savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commet, une -faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois -pas qu'aucune s'y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un -moment pour y réfléchir. - -N'allez pas combattre cette idée, car c'est elle qui m'attache -principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour, et -quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présent, je -consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et -davantage. - -Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et -digne garde. - - _Du château de..., ce 22 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXII - -_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._ - - -J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et -je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore. -Calmez-vous cependant: mon neveu n'est pas en danger; on ne peut pas -même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en -lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis -sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même -d'effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant -je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui -s'est passé; vous pouvez être sûre qu'il est fidèle, car je vivrais -quatre-vingts autres années que je n'oublierais pas l'impression que -m'a faite cette triste scène. - -J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivant et -entouré de différents tas de papiers qui avaient l'air d'être l'objet -de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu -de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui -entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se -levant il s'efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce -là ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il était, à la vérité sans -toilette et sans poudre, mais je l'ai trouvé pâle et défait et ayant -surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et -si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais -pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l'air très touchant -et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est -un des plus dangereux pièges de l'amour. - -Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la -conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord -parlé de sa santé et, sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point -articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa -retraite qui avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un -peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulement, -et d'un ton pénétré: «C'est un tort de plus, je l'avoue, mais il sera -réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un -peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui dire qu'il -mettait trop d'importance à un simple reproche de l'amitié. - -Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a dit peu de -temps après, que peut-être une affaire, _la plus grande affaire de sa -vie_, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j'avais peur de la -deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence -dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me -suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile -à sa santé. J'ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune -instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c'est à cette phrase si -simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne -puis vous rendre: «Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup -un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, -aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne -troublez par aucun regret l'éternelle tranquillité dont il espère jouir -bientôt. Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez; oui, vous -me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même -indulgence de ceux que j'ai tant offensés?» Alors il s'est baissé sur -moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa -voix me décelait malgré lui. - -Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment -et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant -davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je -m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discours et de vous -souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il -ajouté, d'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ.» Il m'a -semblé que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite, et -je me suis en allée en effet. - -Mais plus j'y réfléchis et moins je devine ce qu'il a voulu dire. -Quelle est cette affaire: _la plus grande de sa vie_? A quel sujet me -demande-t-il pardon? D'où lui est venu cet attendrissement involontaire -en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans -pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous; -cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de -l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé -entre mon neveu et moi. - -Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que -je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma -chère belle. - - _Du château de..., ce 20 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXIII - -_Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT._ - - -J'ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m'avez honoré, et -dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en -question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que -vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie -trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai -remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à -votre heureux retour et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues -miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre -visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m'a chargé -de vous annoncer qu'elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce -jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer et -lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue. - -Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas -différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt -et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. -Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s'expose -à ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, -l'usage en est pourtant réglé par la justice, et qu'il peut venir un -moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance. - -Si vous continuez à m'honorer de votre confiance, je vous prie de -croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le -désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la -plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère -auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau -de ma vie celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction -du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons -rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous -devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre -à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C'est avec son secours que -j'espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner -seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu'on cherche -vainement dans l'aveuglement des passions humaines. - -J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc. - - _Paris, ce 25 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXIV - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, madame, la nouvelle que j'ai -apprise hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer, -et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni -de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus -édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été -informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s'est -adressé pour le diriger à l'avenir et aussi pour lui ménager une -entrevue avec moi, dont je juge que l'objet principal est de me rendre -mes lettres, qu'il avait gardées jusqu'ici malgré la demande contraire -que je lui en avais faite. - -Je ne puis sans doute, qu'applaudir à cet heureux changement et m'en -féliciter si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose. -Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument et qu'il m'en -coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il -arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, -pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de -sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse, -et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il -la prodigue à celui qui ne la lui demandait pas et me laisse sans -secours, entièrement livrée à ma faiblesse. - -Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'enfant -prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils -qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à -celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous -eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les -miens? Me vanterais-je d'une sagesse que déjà je ne dois qu'à Valmont? -Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non, -mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans -doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui -l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être -charmant pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter la peine -de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il -m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir. - -Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette -vérité. Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis -soumise à ce sacrifice aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité; -mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la -partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui -me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que -nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce -cœur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations. - -C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir jeudi -prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l'entendrai me -dire lui-même que je ne suis plus rien, que l'impression faible et -passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai -ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de -déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu'il -refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son -indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne -l'intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt -honteux, sentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille! -Enfin, je le verrai s'éloigner... s'éloigner pour jamais, et mes -regards qui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi! - -Et j'étais réservée à tant d'humiliation! Ah! que du moins je me la -rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse... -Oui, ces lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai -précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour, -jusqu'à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et -les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui -a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait -regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on -peut craindre de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire -plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu'entre la -honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu'au -moins la prudence remplace la vertu. - -Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l'instant ce -douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l'objet! -Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il -besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l'un à l'autre? -S'il m'a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir -réparer ses torts, je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai; et -séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son -projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus -pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans -doute, et ce sera dorénavant mon unique soin. - -Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que -j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours, -peut-être même de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous -seule savez m'entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié -remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour -seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma -tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi -sera de m'en avoir enfin rendue digne. - -Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume -au moins par le trouble où je n'ai pas cessée d'être en vous écrivant. -S'il s'y trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougir, couvrez-les -de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est -pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur. - -Adieu, ma respectable amie. J'espère sous peu de jours, vous annoncer -celui de mon arrivée. - - _Paris, ce 25 octobre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. X - _Anonyme_ - LETTRE CXXV] - - - - -LETTRE CXXV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle -pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, -et depuis hier elle n'a plus rien à m'accorder. - -Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l'apprécier, mais -je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai -que la vertu augmentât le prix d'une femme jusque dans le moment même -de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de -bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance -plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle -part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui -de l'amour; car enfin, si j'ai eu quelquefois auprès de cette femme -étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion -pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. -Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un -peu plus loin que je ne comptais; quand j'aurais un moment partagé le -trouble et l'ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère -serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste. -J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne -me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme -un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut, -avant tout le combattre et l'approfondir. - -Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au -moins dans cette idée et je voudrais qu'elle fût vraie. - -Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour -le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune -qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y -déterminer; je m'étais même accoutumé à appeler _prudes_ celles qui ne -faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont -la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières -avances qu'elles ont faites. - -Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable et -fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, -mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait -une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion -dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des -démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes -n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites. - -Ce n'est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple -capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de -profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complète, achetée -par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est -donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m'en devienne plus -précieux, et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe -et que je ressens encore n'est que la douce impression du sentiment de -la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l'humiliation de -penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que -je me serais asservie, que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon -bonheur, et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie -soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre. - -Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante -occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement -enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en -me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et -vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez -donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse en essayant de secourir la -folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que -j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec une -exactitude dont vous serez contente. - -Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel -médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel -zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut -vous dire encore et que j'avais appris par une lettre interceptée -suivant l'usage, c'est que la crainte et la petite humiliation d'être -quittée avaient un peu dérangé la prudence de l'austère dévote et -avaient rempli son cœur et sa tête de sentiments et d'idées qui, pour -n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est -après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu'hier jeudi 28, jour -préfix et donné par l'ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave -timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné. - - [48] Lettres CXX et CXXII. - -Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle recluse, -car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde. -Elle essaya de se lever quand on m'annonça, mais ses genoux tremblants -ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit -sur-le-champ. Comme le domestique qui m'avait introduit eut à faire -quelque service dans l'appartement, elle en parut impatientée. Nous -remplîmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien -perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieux, j'examinais -soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l'œil le théâtre de -ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette -même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face -d'elle était un portrait du mari et j'eus peur je l'avoue, qu'avec -une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce -côté ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfin, nous -restâmes seuls et j'entrai en matière. - -Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer -des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux -que j'avais éprouvé et j'ai particulièrement appuyé sur le _mépris_ -qu'on m'avait témoigné. On s'en est défendu comme je m'y attendais et -comme vous vous y attendiez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la -méfiance et l'effroi que j'avais inspirés, sur la suite scandaleuse -qui s'en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même -de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui -aurait été bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre et pour me faire -pardonner cette manière brusque, je l'ai couverte aussitôt par une -cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon -cœur une impression si profonde, tant de vertus n'en ont pas moins -fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m'en rapprocher, -j'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir -jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le -silence de l'embarras, j'ai continué: «J'ai désiré, madame, ou de -me justifier à vos yeux ou d'obtenir de vous le pardon des torts -que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque -tranquillité des jours auxquels je n'attache plus de prix depuis que -vous avez refusé de les embellir.» - -Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait -pas...» Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait -n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus -tendre: «Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui?--Ce départ -était nécessaire.--Et que vous m'éloignez de vous?--Il le faut.--Et -pour toujours?--Je le dois.» Je n'ai pas besoin de vous dire que -pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et -que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi. - -Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me -levant avec l'air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute -la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même -plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre -ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: -«La résolution que vous avez prise..., dit-elle.--N'est que l'effet -de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je -sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même -de vos souhaits.--Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son -de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me -précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: -«Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur -que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! -jamais! jamais!» J'avoue qu'en me livrant à ce point, j'avais beaucoup -compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit -peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que -je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer. - -Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen -était également bon et qu'il suffisait de l'étonner par un grand -mouvement pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je -suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en -défaut, et pour cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix et -gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos -pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles, -nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne -vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé et -s'échappa de mes bras, dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne -fis rien pour la retenir, car j'avais remarqué plusieurs fois que les -scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule -dès qu'elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources -vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre. -Cependant, tandis qu'elle se dérobait à moi, j'ajoutai d'un ton bas et -sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre: «Eh bien! la mort!» - -Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur -elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l'air -d'être égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. -Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous -les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait -assez que l'effet était tel que j'avais voulu le produire; mais comme -en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors -assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce -fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente -tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en -affaiblir l'impression. - -Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour -votre bonheur et je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité -et je la trouble encore.» Ensuite, d'un air composé, mais contraint: -«Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal -en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au -moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, -je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais -insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle -effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.--Eh bien oui, je -vous le promets», lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible: «Si -l'effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je -aussitôt d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai pour vous -rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux -sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon -courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, -ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait à la -vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer -de vous pour jamais.» - -Ici, l'amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais, -monsieur de Valmont, qu'avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche -que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? N'est-ce pas -le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous -ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par -devoir?--Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.--Et quel -est-il?--Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à -mes peines.--Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de -mes bras sans qu'elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli -des bienséances combien l'émotion était forte et puissante: «Femme -adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée -de l'amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu'à quel point -vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m'était plus cher que -mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! -puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé! -Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez -que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon -cœur. Adieu.» - -Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec -violence, j'observais l'altération de la figure, je voyais surtout -les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles. -Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner; -aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle -vivement.--Laissez-moi, répondis-je.--Vous m'écouterez, je le veux.--Il -faut vous fuir, il le faut!--Non!...» s'écria-t-elle. A ce dernier -mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme -je doutais encore d'un si heureux succès, je feignis un grand effroi, -mais tout en m'effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu -précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne -revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur. - -Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté -de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis -écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons -remarqué souvent être si semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme -Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à combattre l'ennemi, qui ne voulait -que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix -du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité à -l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su -y faire succéder la terreur avant d'en venir au combat; je n'ai rien -mis au hasard que par la considération d'un grand avantage en cas de -succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n'ai -engagé l'action qu'avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et -conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je crois, -tout ce qu'on peut faire; mais je crains à présent, de m'être amolli, -comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s'est passé -depuis. - -Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans -les larmes et le désespoir d'usage; et si je remarquai d'abord un peu -plus de confusion et une sorte de recueillement, j'attribuai l'un -et l'autre à l'état de prude: aussi, sans m'occuper de ces légères -différences que je croyais purement locales, je suivais simplement -la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive -d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu'une seule -action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais -pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore -par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait. - -Figurez-vous une femme assise, d'une raideur immobile et d'une figure -invariable; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre; -dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues, -mais qui coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes -discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une -caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie -succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les -sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé. - -Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la -dernière même fut si violente que j'en fus entièrement découragé -et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me -rabattis sur les lieux communs d'usage et dans le nombre se trouva -celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez -fait mon bonheur?» A ce mot, l'adorable femme se tourna vers moi, -et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjà -repris son expression céleste.--«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous -devinez ma réponse.--«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les -protestations.--«Et heureux par moi!» J'ajoutai les louanges et les -tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assoupirent; -elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m'abandonnant -une main que j'avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me -console et me soulage.» - -Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c'était -réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter -un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, et ce qui -s'était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à -mon secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les -favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je -ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira à vous -rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: dès ce moment je me donne -à vous et vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut -avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses -charmes et qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut -complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au -plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour -lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que -je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait -point et j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire. - -Ah! pourquoi n'êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de -l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour -attendre, n'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regarder comme -convenu entre nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé -dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m'exécute, et que, comme -je vous l'ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir -vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer -votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour -ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette -campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous -gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l'indulgence. Et puis -je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois -me soumettre, de nouveau à vos petites fantaisies. Souvenez-vous -cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits -de l'ami. - -Adieu, comme autrefois... Oui, _adieu, mon ange! je t'envoie tous les -baisers de l'amour_. - -_P.-S._--Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été -obligé de quitter son corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout -Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu, -et votre succès est complet! - - _Paris, ce 29 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXVI - -_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._ - - -Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de -ma dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore -privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée -de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon -neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte, -de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement -là un coup de la Providence qui, en touchant l'un, a aussi sauvé -l'autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver, -vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré -votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces -à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût -été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, -et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même, -humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux -conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces -considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent -remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir -pas eu le choix des moyens? - -Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous -redoutez s'allégeront d'elles-même; et quand elles devraient subsister -toujours et dans leur entier, vous n'en sentirez pas moins qu'elles -seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime -et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt -avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant -que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre, -et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut -absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui -me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il -est cruel d'effrayer un malade désespéré qui n'est plus susceptible -que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d'éclairer un -convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la -prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent -encore lui être nécessaires. - -Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je -vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous -ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne -sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà -la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l'amie d'une -femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette -passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le -devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit, -mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en -effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est ni -sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d'elles et met -presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que -vous l'auriez converti. Jamais personne, sans doute, n'en fut plus -digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a -été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette -ressource. - -Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que -vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience -et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale -cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce -ne soit en grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance, -et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon -neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsi, et désire vous -voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et -moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage. - -Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me -l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux -où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre -mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée -de ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous! - - _Du château de..., ce 30 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXVII - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Si je n'ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que -je n'en aie pas eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné -de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais -donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli; -mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées -qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, -il faut vous dire clairement mon avis. - -J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout -un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais -que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus -l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me -paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un -goût nouveau, pour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment? -en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs -de votre _Hautesse_. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire -un moment de _ce charme inconnu_ que _l'adorable, la céleste_ Mme -de Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de -compromettre, auprès de _l'attachante Cécile_, l'idée supérieure que -vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous; alors descendant jusqu'à -moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité, -mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, -suffiront de reste à mon bonheur. - -Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais -apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder, -je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que -j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore. - -J'ai surtout celui de croire que _l'écolier, le doucereux_ Danceny, -uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite, -une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et -m'aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans, -travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. -Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui -donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment. - -Et par quelles raisons, m'allez-vous demander? Mais d'abord il -pourrait fort bien n'y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait -préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par -politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de -sacrifices à me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance -que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire -que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien qu'aussi éloignés l'un -de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher -d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps, -mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, -je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres -arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer -mieux!... - -_Adieu, comme autrefois_, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble, -vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée -tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre -que j'eusse dit oui avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc -bon qu'au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, -adieu comme à présent. - -Votre servante, monsieur le vicomte. - - _Du château de..., ce 31 octobre 17**._ - - - - -LETTRE CXXVIII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Je n'ai reçu qu'hier, madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée -sur-le-champ, si j'avais eu encore mon existence en moi; mais un autre -en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je -ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre -amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout -ce que je puis vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa -mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne -m'en vante, ni ne m'en accuse; je dis simplement ce qui est. - -Vous sentirez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire -votre lettre, et les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas -cependant qu'elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle -puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est -pas que je n'aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus -déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je -me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou -plutôt elle change tout en plaisirs. - -C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que -je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, -de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire -à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. -Si quelque jour il en juge autrement,... il n'entendra de ma part ni -plainte ni reproche. J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal -et mon parti est pris. - -Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous -paraissez avoir qu'un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de -le vouloir, il aura donc cessé de m'aimer, et que me feront alors de -vains reproches que je n'entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme -je n'aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; -et s'il est forcé de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment -justifiée. - -Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J'ai préféré le malheur de -perdre votre estime par ma franchise à celui de m'en rendre indigne par -l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance -à vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus, pourrait -vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au -contraire, je me rends justice en cessant d'y prétendre. Je suis, avec -respect, madame, votre très humble et très obéissante servante. - - _Paris, ce 1er novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXIX - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et -de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc -ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous -donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur -votre consentement avant de l'avoir obtenu; mais je croyais que ce qui -pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait -jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis -quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant -l'espoir au désir, je n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui -nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que -nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui -ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a -introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que -ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble, -autorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus -nécessaires entre nous. - -Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est -fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide -cajolerie, qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix -que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j'attache -au bonheur qu'elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus -pénible encore de vous voir en juger autrement. - -Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n'imagine pas -que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le -monde qui me parût préférable à vous, et encore moins, que j'aie pu -vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes -regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée -déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre -miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de -facilité et de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous? - -Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble -pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me -suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de -votre affectation à relever les épithètes _d'adorable, de céleste, -d'attachante_, dont je me suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel -ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus -souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que -l'on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve -quand on parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement -affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant -pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, -puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au -préjudice des deux autres, je ne crois pas qu'il y ait là si grand -sujet de reproche. - -Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le _charme -inconnu_ dont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d'abord, -de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé! -qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule -savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc -voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas -encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais -ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai -le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je -peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir. - -Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous -n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de -cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai -pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un -moment _attachante_, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours -un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n'a pas assez de -confiance en aucun genre pour fixer en rien l'attention. - -A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos -premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l'entière -confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton -rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en -dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez -si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non -pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, -je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que -vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur. - -Adieu, ma belle amie; j'attends votre réponse avec beaucoup -d'empressement. - - _Paris, ce 3 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXX - -_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._ - - -Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille? -Pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être -rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui -était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir -affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour -croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre -lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même! - -O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop -digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! -quelle femme vraiment délicate et sensible, n'a pas trouvé l'infortune -dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes -savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent? - -Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés -et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien -peu savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur! Ne croyez -pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils -éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus -d'emportement, mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet, -cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres -et continus, et dont l'unique objet est toujours l'objet aimé. -L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle -procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe -pourtant d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite -respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de -l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un -moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la -coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que -l'abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. -Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour, -n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un -plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait -pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui -non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que -la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que -répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté. - -Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, -et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités -générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes -seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont -ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour -notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui -en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent -pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse. - -J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir -ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait -dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir -trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de -l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà -trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos -peines ou d'en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je -puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils -ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande -seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas -le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres? -Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et -j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut -racheter une faiblesse. - -Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de -ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier -découragement; n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre -existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu -cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, et -qu'ils ne cesseront jamais de réclamer. - -Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et -croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus -chères pensées. - - _Du château de..., ce 4 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXI - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette -fois-ci que l'autre; mais à présent, causons de bonne amitié et -j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement -que vous paraissez désirer serait une véritable folie. - -N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet -l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas -pour former une liaison entre eux? et que, s'il est précédé du désir -qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C'est -une loi de la nature, que l'amour seul peut changer; et de l'amour en -a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait -vraiment fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement -il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par -là de moitié moindre, et même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre; en -effet, l'un jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un -peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, -ce qui fait équilibre, et tout s'arrange. - -Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper -l'autre! Vous savez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent -en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes -par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce -prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons -si bien employer ailleurs. - -Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien, -et que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas -le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule -soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous -ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais -n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque -douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être -durable. - -Vous voyez que je m'exécute à mon tour, et cela sans que vous vous -soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la -première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y -teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché qui -vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, -je n'ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la -tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est -seule? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais -donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je -les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que j'ai eu -peut-être dans ma dernière lettre. - -A présent, vicomte, il ne me reste plus qu'à vous faire une demande et -elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un -moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble -que l'époque doit être retardée jusqu'à mon retour à la ville. D'une -part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l'autre, -j'y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu'un peu de -jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui -pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà à se battre les -flancs pour m'aimer; c'est au point qu'à présent je mets autant de -malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en -même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous -faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant. - -Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits -à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois -que c'était de l'amour, j'étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais -pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi -que vous en disiez, c'est un retour impossible. D'abord j'exigerais des -sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire, -et qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous -fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m'occuper de cette idée; -et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j'aime -bien mieux vous quitter brusquement. - -Adieu, vicomte. - - _Du château de..., ce 6 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière -si je n'étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner -en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, -que je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai -du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admirerai surtout -cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y -compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si -doux et si fort, même à côté du charme de l'amour. - -Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon -bonheur? Je dis de même de vos conseils; j'en sens le prix et ne puis -les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand -je l'éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le -dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est -loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passion -que vous nommez emportement, combien n'est-elle pas surpassée en lui -par l'excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partager -mes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l'amour, et de -combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, -dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme -moi! je l'aime avec idolâtrie et bien moins encore qu'il ne le mérite. -Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient -lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que -puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire. - -Vous allez croire que c'est là _une de ces idées chimériques dont -l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination_: mais dans ce cas, -pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a -plus rien à obtenir? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air -de réflexion, de réserve, qui l'abandonnait rarement et qui souvent me -ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait -données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux -mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien. -Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autre! si ce bonheur -ne m'était pas réservé d'être nécessaire au sien! Ah! si c'est une -illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je peux -vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer? -Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens -par moi-même; ce bonheur qu'on fait naître est le plus fort lien, le -seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment délicieux qui -anoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment -digne d'une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont. - -Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en -vain vous écrire plus longtemps: voici l'heure où il a promis de venir -et toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, -et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir. - - _Paris, ce 7 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que -je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? -Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir, -je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous -depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de -mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou -ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et -le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la -personne? Ah! grâce au Ciel, je n'en suis pas encore réduit là, et je -m'offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce -devrait être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit -pas vous rester de doute. - -J'ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une -femme qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre -rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette -aventure, m'a fait m'y livrer davantage; et encore à présent, qu'à -peine le grand courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant -qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère -que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis -si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m'avait -pas tant coûté!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi. - -Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que -j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les -premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute -suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir -remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que -j'étais pourtant curieux de savoir, et l'occasion ne s'en trouve pas si -facilement qu'on le croit. - -D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir, -et n'est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre -qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples -commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite et parmi -lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux. - -Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la -célébrité de l'amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la -crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque -tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose -dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux -circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nous et non de nous. - -Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et -sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour -même ne vît que son amant; dont l'émotion, loin de suivre la route -ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j'ai vue, -par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir -toute éplorée et, le moment d'après, retrouver la volupté dans un mot -qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu'elle réunît encore cette -candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer, -et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. -Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire -que, sans celle-ci je n'en aurais peut-être jamais rencontré. - -Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une -autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la -rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m'y refuserais-je, -surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce -que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, -sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette -aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la -sacrifier à de plus agréables. - -Je suis tellement libre que je n'ai seulement pas négligé la petite -Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à -la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j'ai su assurer mes -communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à -sa femme en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas -su trouver ce moyen si simple? et puis, qu'on dise que l'amour rend -ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais -pas m'en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de -jours, affaiblir en la partageant, l'impression peut-être trop vive -que j'ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les -multiplierai. - -Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son -discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous -n'avez plus de raison pour l'en empêcher, et moi je consens à rendre -ce service signalé au pauvre Danceny. C'est en vérité, le moins que je -lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la -grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Mme de Volanges; je le -calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon ou d'autre je -ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me -charger de la correspondance, qu'il veut reprendre à l'arrivée de _sa -Cécile_. J'ai déjà six lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou -deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré! - -Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse -m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre lettre. -Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d'en -douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens -ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut -qu'une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n'en -sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, -je reconnaîtrai, comme lui, que j'avais laissé le bonheur pour courir -après l'espérance, et je dirai comme d'Harcourt: - - Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie[49]. - - [49] Du Belloi, _Tragédie du siège de Calais_. - -Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène -à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses -différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est -comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons -plus délicieux encore. - -Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais -pressez-le donc et n'oubliez pas combien je le désire. - - _Paris, ce 8 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXIV - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne -faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent -s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même -je vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en -parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m'y fixer -quand je cherche à m'en distraire, et me faire, en quelque sorte, -partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à -vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? -Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l'arrangement -que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez -toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc -que je n'aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des -sacrifices qui nuiraient à votre bonheur? - -Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment -qui vous attache à Mme de Tourvel? C'est de l'amour, ou il n'en exista -jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de -mille. Qu'est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez -vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous -fait rapporter à l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni -cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que -jamais vous n'en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? -Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce -n'est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le -fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à -ne pas m'y tromper, je ne suis pas si facile à contenter. - -C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer -soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir -déplu, j'ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous -n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus -l'adorable, la céleste Mme de Tourvel, mais c'est _une femme étonnante, -une femme délicate et sensible_, et cela à l'exclusion de toutes les -autres; _une femme rare enfin_ et telle _qu'on n'en rencontrerait pas -une seconde_. Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas -_le plus fort_. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais -trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas -davantage à l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait pas moins -irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d'amour, ou -il faut renoncer à en trouver aucun. - -Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis -promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait -devenir un piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu'amis et restons-en -là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon -courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti -qu'on sent être mauvais. - -Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que -je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que -j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de -ce mot _exiger_, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous -m'allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me -fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec -vous que je veux dissimuler, j'en ai peut-être besoin. - -J'exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante -Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme -telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper, ce charme -qu'on croit trouver chez les autres, c'est en nous qu'il existe, et -c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous -demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien -l'effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l'avoue, je -n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que -par l'ensemble de votre conduite. - -Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de -la petite Cécile que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en -soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer -ce pénible service jusqu'à nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse -à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, -il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos -plaisirs. Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres -seraient bien rigoureux! - -Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que -sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, -j'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous -reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous -vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit -d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier toute seule... - -Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu enfin connaître -au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques -lois, et surtout beaucoup d'_autorités_, comme ils les appellent: mais -je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque à -redouter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure, -en songeant que le procureur est adroit, l'avocat éloquent, et la -plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il -faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le -respect pour les anciens usages! - -Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui -de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à -regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désœuvré! Je -lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais -ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité qu'il y -trouve. - -Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me -dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve. - - _Du château de..., ce 11 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXV - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! -Dieu, quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon -bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir -qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes -douleurs, et m'ôte celle de les exprimer. - -Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour -ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout -ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations, je les éprouve, et -c'est de lui qu'elles me viennent. - -Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en -avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que -pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne -le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches -et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!... - -Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une -vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de -la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable -que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le -remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; -quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez -cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je -souffre. - -Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous -instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous -raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première -fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me -voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit -connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que -j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, -et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais -s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il -en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui -l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans -m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et -qu'alors je crus sincères. - -Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser -de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je -finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher -me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la -sortie; j'aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de -la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce -n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir -que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut -forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai -sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une -fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, -et c'en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous -aurez peine à croire c'est que cette même fille, apparemment instruite -par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture, -ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène. - -Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans -la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester; -je me sentais à chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne -pouvais retenir mes larmes. - -En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre -aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût, -sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec -ordre de l'attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me -disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître -ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre -chose à faire qu'à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus -revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais, -sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est -point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui. - -A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter: vous voilà -instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir -pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié. - - _Paris, ce 15 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXVI - -_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._ - - -Sans doute, monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous -attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez -fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y -plus venir, que de vous redemander des lettres qui n'auraient jamais -dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme -des preuves de l'aveuglement que vous aviez fait naître, ne peuvent -que vous être indifférentes à présent qu'il est dissipé, et qu'elles -n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit. - -Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une -confiance dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en -cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas -mérité d'être livrée par vous, au mépris et à l'insulte. Je croyais -qu'en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à -l'estime des autres et à la mienne, je pouvais m'attendre cependant -à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont -l'opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de -la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont -les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre -cœur n'entendrait pas le mien. Adieu, monsieur. - - _Paris, ce 15 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXVII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._ - - -On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j'ai frémi en -la lisant, et elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle -affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts; -et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les -couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont -toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! -quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai -connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous! Les -apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre -moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu'il fallait pour -les combattre? et ne s'est-il pas révolté à la seule idée qu'il pouvait -avoir à se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsi, non -seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez -même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si -vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc -moi-même bien vil à vos yeux? - -Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je -perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. -J'avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il -donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre -attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter -du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont -le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! -si en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au -moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à -mes remords. - -Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le -charme tout-puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me -fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se -remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que -j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéra, et ma démarche -fut pareillement infructueuse. Émilie que j'y trouvai, que j'ai connue -dans un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour, -Émilie n'avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à -quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis. Mais -ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous -seriez portée à me juger coupable. - -La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur -moi qu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même -qu'elle me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer; cette -précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme -toutes celles de son état, à n'être sûre d'un empire toujours usurpé -que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire, Émilie se garda bien -d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon -embarras s'accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle -gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet, -n'avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même -venait encore de mon respect et de mon amour. - -Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces -torts, _qui seraient ceux de tout le monde, et les seuls dont vous me -parlez_, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais -vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur -eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre. - -Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable -égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en -rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en -porter la peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle -tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce -qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse? - -Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma -faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais -que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de -l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, -entre un moment d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et -le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme -délicate, et s'y soutenir que par l'estime, et dont enfin le bonheur -est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de -vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce -qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées -redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir, -éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante: -mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos -regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez -l'offense sans la ressentir. - -Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que -celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir -déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l'idée accablante de -m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, -je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce -qu'elles me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de -vous. - -Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de -prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur -éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente, -ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres -qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l'âme toujours renaissante -et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que -chacun de nous devait à l'autre; tous ces biens de l'amour et que -lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire -renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout -perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos -bienfaits. C'est à vous à décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un -mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant -qu'il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd'hui à un -désespoir éternel! - - _Paris, ce 15 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXVIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est -point ma faute si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. -Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même, -combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne -peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui. - -J'étais donc chez la tendre prude, et j'y étais bien sans aucune autre -affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute -la nuit au bal précoce de Mme V... Le désœuvrement m'avait fait désirer -d'abord de prolonger cette soirée, et j'avais même à ce sujet, exigé un -petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me -promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez -à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n'éprouvai -plus d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous -convaincre que c'était, de votre part, pure calomnie. - -Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je -laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée. -Mais moi, j'allai tranquillement joindre Émilie à l'Opéra; et elle -pourrait vous rendre compte que jusqu'à ce matin que nous nous sommes -séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs. - -J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude si ma parfaite -indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais à peine à -quatre maisons de l'Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle -de l'austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras -survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de -l'autre. On se voyait comme à midi et il n'y avait pas moyen d'échapper. - -Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier à Émilie que c'était la -femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là, -et qu'Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l'avait pas oubliée, -et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son -aise _cette vertu_, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d'un -scandale à en donner de l'humeur. - - [50] Lettres XLVI et XLVII. - -Ce n'est pas tout encore: la jalouse femme n'envoya-t-elle pas chez moi -dès le soir même? Je n'y étais pas: mais, dans son obstination, elle y -envoya une seconde fois avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais -été décidé à rester chez Émilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans -autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en -arrivant chez moi il y trouva l'amoureux messager, il crut tout simple -de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien -l'effet de cette nouvelle, et qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé -signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance. - -Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous -voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l'est pas, ce n'est -point, comme vous l'allez croire, que je mette du prix à la continuer, -c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter; -et, de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'honneur de ce sacrifice. - -J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments; -j'ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l'amour du soin -de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir -un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l'éternelle -rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n'est pourtant plus -le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé -quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y -avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon -chasseur pour s'emparer du suisse, et, dans un moment, j'irai moi-même -faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n'y -a qu'une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne -s'expédie qu'en présence. - -Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement. - - _Paris, ce 15 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXXXIX - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop -tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à -présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi -je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout -est réparé. A cet état de douleur et d'angoisses ont succédé le calme -et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont -est innocent, on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts -graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne -les avait pas, et si, sur un seul point j'ai eu besoin d'indulgence, -n'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer? - -Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le -justifient; peut-être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au -cœur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me -soupçonner de faiblesse, j'appellerais votre jugement à l'appui du -mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas -l'inconstance. - -Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain -l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi -se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? -Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en -console, et pourtant combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par -l'excès de son amour et celui de mon bonheur! - -Ou ma félicité est plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis que -j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c'est -que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi -cruels que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter -trop cher le surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. O! ma tendre -mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop -de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié -celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer; mais, en la reconnaissant -imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant. - - _Paris, ce 15 novembre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE CXL - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de -réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter -une, et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends -encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout -de mes grandes affaires. - -Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches -et de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce -soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues -à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l'événement -imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais -comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne -sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque -temps, je me charge de ce soin. - -Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mme -de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques jours, et comme ces -raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j'en étais -devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant portier, je -n'avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et -moi, une vie commode et réglée. Mais l'habitude amène la négligence: -les premiers jours nous n'avions jamais pris assez de précautions pour -notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une -incroyable distraction a causé l'incident dont j'ai à vous instruire, -et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte -plus cher à la petite fille. - -Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l'abandon qui -suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre -s'ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma -défense que pour celle de notre commune pupille; je m'avance et ne vois -personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de -la lumière, j'ai été à la recherche et n'ai trouvé âme qui vive. Alors -je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires, -et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s'était -rouverte d'elle-même. - -En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne -l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s'était sauvée -dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans -autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! -Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire -revenir; mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas -à en ressentir les effets. - -Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins -équivoques encore m'ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour -le lui apprendre, il a fallu lui dire d'abord celui où elle était -auparavant, car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à -elle, on n'avait conservé tant d'innocence en faisant si bien tout ce -qu'il fallait pour s'en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à -réfléchir! - -Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu'il -fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais -sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu'en -les prévenant qu'on allait venir les chercher, je leur confierais -le tout, sous le secret; qu'elle de son côté, sonnerait la femme -de chambre; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence, -comme elle voudrait, mais qu'elle enverrait chercher du secours et -défendrait surtout qu'on réveillât Mme de Volanges, attention délicate -et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère. - -J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement -que j'ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas -encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est -venu à midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas -trompé; mais il espère que, s'il ne survient pas d'accident, on ne -s'apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; -le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s'arrangera -comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile -qu'on en parle. - -Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre -silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du tout, si le -désir que j'en ai ne me faisait chercher tous les moyens d'en conserver -l'espoir. - -Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante. - - _Paris, ce 21 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLI - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous -importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de -raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c'est seulement -qu'il m'en coûte de vous les dire. - -Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous -à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me -laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? -Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que -penser? - -Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec -la présidente, mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système -ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez -assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes -les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne -doutais même pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec -une autre, avec la première venue, jusqu'aux désirs que celle-ci seule -aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage -d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois -par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui -ne sait que c'est là le simple courant du monde et votre usage à tous -tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu'aux _espèces_! Celui qui -s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesque, et ce n'est pas là, je -crois, le défaut que je vous reproche. - -Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est -que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre présidente; non pas, -à la vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que -vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme -les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une -classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient -encore attaché à elle, même alors que vous l'outragez; tel enfin que -je conçois qu'un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce -qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma -comparaison me paraît d'autant plus juste que, comme lui, jamais vous -n'êtes ni l'amant, ni l'ami d'une femme, mais toujours son tyran ou -son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, -bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux -d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre -pardon, vous me quittez _pour ce grand événement_. - -Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette -femme uniquement, c'est que vous ne voulez m'y rien dire _de vos -grandes affaires_; elles vous semblent si importantes que le silence -que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c'est -après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que -vous demandez tranquillement s'il y a encore _quelque intérêt commun -entre vous et moi_? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma -réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c'est -peut-être déjà en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler. - -Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire. -Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d'y faire -assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au -pis aller, qu'une histoire de perdue. - -Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme -qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bien par intervalle, le bon -esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort, -mais quoiqu'il en rougît, il n'avait pas le courage de rompre. Son -embarras était d'autant plus grand qu'il s'était vanté à ses amis -d'être entièrement libre et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on -a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi -sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après: -_Ce n'est pas ma faute_. Cet homme avait une amie qui fut tentée un -moment de le livrer au public en cet état d'ivresse et de rendre ainsi -son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou -peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier -moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami: -_Ce n'est pas ma faute_. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre -avis la lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être -utile à son mal. - -«On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une loi de la nature; ce n'est -pas ma faute. - -«Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupée -entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute. - -«Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et -c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini -en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute. - -«Il suit de là que depuis quelque temps je t'ai trompé, mais aussi ton -impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma -faute. - -«Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. -Ce n'est pas ma faute. - -«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais -si la nature n'a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu'elle -donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute. - -«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une autre -maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce -n'est pas ma faute. - -«Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; -je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute.» - -De vous dire, vicomte, l'effet de cette dernière tentative et ce qui -s'en est suivi, ce n'est pas le moment, mais je vous promets de vous le -dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon _ultimatum_ -sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu -tout simplement... - -A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est -un article à réserver jusqu'au lendemain du mariage pour la Gazette de -médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur -la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte. - - _Du château de..., ce 24 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, et -votre lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle -épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce -dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet; aussi je l'ai -copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé à la -céleste présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive -a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, parce que -d'abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j'ai -pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir -et méditer _sur ce grand événement_, dussiez-vous une seconde fois me -reprocher l'expression. - -J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée, -mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai -jusqu'à cinq heures, et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en -chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n'y a que le premier -pas qui coûte. - -A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empressé -d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance -si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier -une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui -aura-t-elle pas fait grâce? - -Je ne désire pas moins de recevoir votre _ultimatum_, comme vous dites -si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette -dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour! Ah! sans doute -il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien -faire valoir, et j'attends tout de vos bontés. - -Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu'à deux heures, -dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée. - - -_A deux heures après midi._ - -Toujours rien, l'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps -d'ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus -tendres baisers d'amour? - - _Paris, ce 27 novembre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. XI - _Mlle Gérard inv._ - _Simonet sc._ - LETTRE CXLIII] - - - - -LETTRE CXLIII - -_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._ - - -Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l'illusion de -mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire et ne me laisse voir qu'une -mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et -le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent -mon existence. Je vous envoie la lettre que j'ai reçue hier, je n'y -joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le -temps de se plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de -pitié que j'ai besoin, c'est de force. - -Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière -prière; c'est de me laisser à mon sort, de m'oublier entièrement, de -ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où -l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand -les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre -sentiment m'est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus -me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y -pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je -n'ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n'en fournit plus. - -Adieu, madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette -lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune. - - _Paris, ce 27 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLIV - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas -de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit -qu'elle était sortie. Je n'ai vu dans cette phrase, qu'un refus de me -recevoir qui ne m'a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans -l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie, -à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a -fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien -trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé -mon chasseur d'aller aux informations et de savoir si la sensible -personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a -appris que Mme de Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin -avec sa femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au couvent -de... et qu'à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses -gens, en faisant dire qu'on ne l'attendit pas chez elle. Assurément, -c'est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d'une -veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai -à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que -va prendre cette aventure. - -Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos -inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant -d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent donc ces critiques sévères qui -m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des -ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu'ils fassent -mieux: qu'ils se présentent comme consolateurs, la route leur est -tracée. Eh bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai -parcourue en entier, et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui -cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j'y mets -du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, -celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes -si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré. - -Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens, mais -je suis fâché qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour -se séparer autant de moi. Il n'y aura donc entre nous deux d'autres -obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me -rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne -le pas désirer? n'en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc -ainsi qu'on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le -souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux -tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un -raccommodement qu'on désire toujours tant qu'on l'espère? Je pourrais -essayer cette démarche sans y mettre d'importance et, par conséquent, -sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire! ce serait un simple -essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne -serait qu'un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice -qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à -en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc -vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des -aventures. - -Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon -inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans -mes courses différentes, jusque chez Mme de Volanges. J'ai trouvé -votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade, -mais en pleine convalescence et n'en étant que plus fraîche et plus -intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un -mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci -m'a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite. - -J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé -rendre fou votre _sentimentaire_ Danceny. D'abord c'était de chagrin; -aujourd'hui c'est de joie. _Sa Cécile_ était malade! Vous jugez que la -tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir -des nouvelles et n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin -il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d'aller la -féliciter sur la convalescence d'un objet si cher; Mme de Volanges y a -consenti; si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le -passé, à un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre. - -C'est de lui-même que j'ai su ces détails, car je suis sorti en même -temps que lui et je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas l'idée de l'effet -que cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des -transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, -j'ai achevé de lui faire perdre la tête en l'assurant que sous très peu -de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore. - -En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon -expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis, -vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne -devait tromper que son mari? Le chef-d'œuvre est de tromper son amant, -et surtout son premier amant! car, pour moi, je n'ai pas à me reprocher -d'avoir prononcé le mot d'amour. - -Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire -sur moi, en recevoir l'hommage et m'en payer le prix. - - _Paris, ce 28 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLV - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez -envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous -êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi -que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir -jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut -cette femme que naguère j'appréciais si peu: point du tout; mais c'est -que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage: c'est sur -vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux. - -Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel et même vous l'aimez -encore, vous l'aimez comme un fou; mais, parce que je m'amusais à -vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez -sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit -pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu'elle est -l'ennemie du bonheur. - -Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une -malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et -dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j'en -cours les risques et je me rends à mon vainqueur. - -Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse, car si je -voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire! et peut-être -le mériteriez-vous. J'admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle -gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la -présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner -le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? -Et comme alors, cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous, -vous m'offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la -céleste dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cœur, -tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée: nous serions -trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste? - -C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si -peu pour l'exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous -ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus. - -Quoi! vous aviez l'idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre! -Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte, -quand une femme frappe dans le cœur d'une autre, elle manque rarement -de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que -je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai -pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée -un moment préférable à moi et qu'enfin vous m'aviez placée au-dessous -d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter -la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je -vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, -si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je -ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose. - -Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des -nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai? Je serai bien aise -d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra -mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir -une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous -le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous -laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti -définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous -remettre à un temps éloigné, car je serai à Paris incessamment. Je ne -peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que -dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé. - -Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, -je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au -revoir, mon ami. - - _Du château de..., ce 29 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLVI - -_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._ - - -Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à -Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je -ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien -pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale, -mais je n'excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon -arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit. - -Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma -confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné -la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l'adresse, -peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au -reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien -autre chose à faire! Quand l'héroïne est en scène on ne s'occupe guère -de la confidente. - -Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos -nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n'étaient -pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez -faites aux échos si je n'avais pas été là pour les entendre. Quand, -depuis, elle a été malade, vous m'avez même encore honorée du récit de -vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à -présent que celle que vous aimez est à Paris, qu'elle se porte bien et -surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis -ne vous sont plus rien. - -Je ne vous en blâme pas: c'est la faute de vos vingt ans. Depuis -Alcibiade jusqu'à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais -connu l'amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois -indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate: -_J'aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux_[51], -mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d'eux quand ils -ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et -j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme. - - [51] Marmontel, _Conte moral d'Alcibiade_. - -N'allez pourtant pas me croire exigeante: il s'en faut bien que je le -sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les -fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du -bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir -qu'autant que l'amour vous laissera libre et désoccupé et je vous -défends de me faire le moindre sacrifice. - -Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir: -viendrez-vous? - - _Du château de..., ce 29 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLVII - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en -apprenant l'état où se trouve Mme de Tourvel: elle est malade depuis -hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si -graves que j'en suis vraiment alarmée. - -Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une -soif qu'on ne peut apaiser, voilà tout ce qu'on remarque. Les médecins -disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera -d'autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute -espèce de remèdes: c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour -la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour -lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours -arracher. - -Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce, -concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et -que, pour peu qu'on veuille lui représenter quelque chose, elle entre -dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu'il n'y ait plus -que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit. - -Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c'est ce qui s'est passé -avant-hier. - -Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme -de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison -et qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut -reçue comme à l'ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille -et bien portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la -chambre qu'elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur -ce qu'on lui répondit que oui, elle demanda d'aller la revoir; la -prieure l'y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors -qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambre, que, -disait-elle, elle n'aurait jamais dû quitter, et qu'elle ajouta qu'elle -n'en sortirait _qu'à la mort_: ce fut son expression. - -D'abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on -lui représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de -la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille -autres n'y firent rien, et dès ce moment, elle s'obstina non seulement -à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre -lasse, à sept heures du soir, on consentit qu'elle y passât la nuit. On -renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un -parti. - -On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien -eussent rien d'égaré, l'un et l'autre étaient composés et réfléchis, -que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si -profonde qu'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant et que -chaque fois, avant d'en sortir, elle portait les deux mains à son -front, qu'elle avait l'air de serrer avec force; sur quoi une des -religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait -de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin: -«Ce n'est pas là qu'est le mal!» Un moment après, elle demanda qu'on la -laissât seule et pria qu'à l'avenir on ne lui fît plus de question. - -Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui devait -heureusement coucher dans la même chambre qu'elle, faute d'autre place. - -Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille -jusqu'à onze heures du soir. Elle a dit alors pouvoir se coucher, mais, -avant d'être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa -chambre avec beaucoup d'action et des gestes fréquents. Julie, qui -avait été témoin de ce qui s'était passé dans la journée, n'osa lui -rien dire et attendit en silence pendant près d'une heure. Enfin, Mme -de Tourvel l'appela deux fois coup sur coup; elle n'eut que le temps -d'accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: «Je n'en peux -plus.» Elle se laissa conduire à son lit et ne voulut rien prendre, ni -qu'on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de -l'eau auprès d'elle et elle ordonna à Julie de se coucher. - -Celle-ci assure être restée jusqu'à deux heures du matin sans dormir et -n'avoir entendu pendant ce temps ni mouvement, ni plaintes. Mais elle -dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse, -qui parlait d'une voix forte et élevée, et qu'alors lui ayant demandé -si elle n'avait besoin de rien et n'obtenant point de réponse, elle -prit de la lumière et alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la reconnut -point, mais qui, interrompant tout à coup les propos sans suite -qu'elle tenait, s'écria vivement: «Qu'on me laisse seule, qu'on me -laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent.» -J'ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent. - -Enfin, Julie profita de cette espèce d'ordre pour sortir et aller -chercher du monde et des secours, mais Mme de Tourvel a refusé l'un et -l'autre avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent -depuis. - -L'embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la prieure à -m'envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il ne faisait pas -jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m'a annoncée à Mme de -Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance et a répondu: «Ah! oui, -qu'elle entre.» Mais quand j'ai été près de son lit, elle m'a regardée -fixement, a pris vivement ma main, qu'elle a serrée, et m'a dit d'une -voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas crue.» -Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le -plus fréquent: «Qu'on me laisse seule, etc.», et toute connaissance -s'est perdue. - -Ce propos qu'elle m'a tenu et quelques autres échappés dans son délire -me font craindre que cette cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle -encore. Mais respectons les secrets de notre amie et contentons-nous de -plaindre son malheur. - -Toute la journée d'hier a été également orageuse et partagée entre -des accès de transports effrayants et des moments d'un abattement -léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n'ai -quitté le chevet de son lit qu'à neuf heures du soir et je vais y -retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n'abandonnerai -pas ma malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c'est son -obstination à refuser tous les soins et tous les secours. - -Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de recevoir et -qui, comme vous le verrez, n'est rien moins que consolant. J'aurai soin -de vous les faire passer tous exactement. - -Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui est -heureusement presque rétablie, vous présente son respect. - - _Paris, 29 novembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLVIII - -_Le Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL._ - - -O vous que j'aime! ô toi que j'adore! ô vous qui avez commencé mon -bonheur! ô toi qui l'as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi -le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve? -Ah! madame, calmez-vous, c'est l'amitié qui vous le demande. O! mon -amie! sois heureuse, c'est la prière de l'amour. - -Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre -délicatesse vous abuse. Les regrets qu'elle vous cause, les torts dont -elle m'accuse sont également illusoires, et je sens dans mon cœur qu'il -n'y a eu entre nous deux, d'autre séducteur que l'amour. Ne crains -donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser -pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été -éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non, sans -doute. C'est, au contraire, la séduction qui, n'agissant jamais que -par projets, peut combiner sa marche et ses moyens et prévoir au loin -les événements. Mais l'amour véritable ne permet pas ainsi de méditer -et de réfléchir; il nous distrait de nos pensées par nos serments, son -empire n'est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c'est dans -l'ombre et le silence qu'il nous entoure de liens qu'il est également -impossible d'apercevoir et de rompre. - -C'est ainsi qu'hier même, malgré la vive émotion que me causait l'idée -de votre retour, malgré le plaisir extrême que je sentis en vous -voyant, je croyais pourtant n'être encore appelé ni conduit que par la -paisible amitié, ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de -mon cœur, je m'occupais bien peu d'en démêler l'origine ou la cause. -Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le méconnaître, ce -charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la -tendresse, et tous deux nous n'avons reconnu l'amour qu'en sortant de -l'ivresse où ce Dieu nous avait plongés. - -Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n'as -pas trahi l'amitié et je n'ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous -deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments, mais cette illusion, -nous l'éprouvions seulement sans chercher à la faire naître. Ah! loin -de nous en plaindre, ne songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré; -et sans le troubler par d'injustes reproches, ne nous occupons qu'à -l'augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O! -mon amie! que cet espoir est cher à mon cœur! Oui, désormais délivrée -de toute crainte et tout entière à l'amour, tu partageras mes désirs, -mes transports, le délire de mes sens, l'ivresse de mon âme, et chaque -instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle. - -Adieu, toi que j'adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je -seule? Je n'ose l'espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi. - - _Paris, ce 1er décembre 17**._ - - - - -LETTRE CXLIX - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -J'ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous -donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre -chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne -me reste que le regret de l'avoir perdu. Un événement, bien indifférent -en apparence, mais bien cruel par les suites qu'il a eues, a rendu -l'état de la malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavant, si -même il n'a pas empiré. - -Je n'aurais rien compris à cette révolution subite si je n'avais reçu -hier l'entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne -m'a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses -infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation. - -Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade -dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond -et si tranquille, que j'eus peur un moment qu'il ne fût léthargique. -Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux -de son lit. Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise, et comme -je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria -d'approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question -et me demanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était -malade et pourquoi elle n'était pas chez elle. Je crus d'abord que -c'était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent, -mais je m'aperçus qu'elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait -en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire. - -Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était -arrivé depuis qu'elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas -d'être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce -qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu'à mon tour je lui demandai -comment elle se trouvait, elle me répondit qu'elle ne souffrait -pas dans ce moment, mais qu'elle avait été bien tourmentée pendant -son sommeil et qu'elle se sentait fatiguée. Je l'engageai à se -tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses -rideaux, que je laissai entr'ouverts, et je m'assis près de son lit. -Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu'elle prit et qu'elle -trouva bon. - -Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla -que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit -dans ses remerciements l'agrément et la grâce que vous lui connaissez. -Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu'elle ne -rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d'être venue ici», -et un moment après elle s'écria douloureusement: «Mon amie, mon amie, -plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m'avançai -vers elle, elle saisit ma main, et s'y appuyant la tête: «Grand Dieu! -continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore -que ses discours, m'attendrit jusqu'aux larmes, elle s'en aperçut à ma -voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis -s'interrompant: «Faites qu'on nous laisse seules, je vous dirai tout.» - -Ainsi que je crois vous l'avoir marqué, j'avais déjà des soupçons sur -ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que -cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne -nuisît peut-être à l'état de notre malheureuse amie, je m'y refusai -d'abord, sous prétexte qu'elle avait besoin de repos, mais elle insista -et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle -m'apprit tout ce que déjà vous avez su d'elle et que par cette raison -je ne vous répéterai point. - -Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiée, -elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d'en mourir et j'en avais le -courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c'est ce qui -m'est impossible.» Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt -ce désespoir, avec les armes de la religion jusqu'alors si puissantes -sur elle, mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force pour -ces fonctions augustes et je m'en tins à lui proposer d'appeler le -Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit -et parut même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en effet, et -il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en -sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu'on -pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu'il reviendrait le -lendemain. - -Il était environ trois heures après midi, et jusqu'à cinq, notre amie -fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous repris de l'espoir. -Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la -lui remettre, elle répondit d'abord n'en vouloir recevoir aucune et -personne n'insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt -après, elle demanda d'où venait cette lettre; elle n'était pas timbrée; -qui l'avait apportée? on l'ignorait; de quelle part on l'avait remise? -on ne l'avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps -le silence; après quoi elle recommença à parler, mais ses propos sans -suite nous apprirent seulement que le délire était revenu. - -Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu'à ce qu'enfin elle -demanda qu'on lui remît la lettre qu'on avait apportée pour elle. Dès -qu'elle eut jeté les yeux dessus, elle s'écria: «De lui! grand Dieu!» -et puis d'une voix forte, mais oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la». -Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit et défendit que -personne approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées -de revenir auprès d'elle. Le transport avait repris plus violent que -jamais, et il s'y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces -accidents n'ont plus cessé de la soirée, et le bulletin de ce matin -m'apprend que la nuit n'a pas été moins orageuse. Enfin, son état est -tel, que je m'étonne qu'elle n'y ait pas déjà succombé, et je ne vous -cache pas qu'il ne me reste que bien peu d'espoir. - -Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont; -mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie, je -m'interdis toute réflexion; mais il est bien cruel de voir périr si -malheureusement une femme jusqu'alors si heureuse et si digne de l'être. - - _Paris, ce 2 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CL - -_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._ - - -En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre amie, au -plaisir de t'écrire, et c'est en m'occupant de toi que je charme le -regret d'en être éloigné. Te tracer mes sentiments, me rappeler les -tiens est pour mon cœur une vraie jouissance, et c'est par elle que -le temps même des privations m'offre encore mille biens précieux à -mon amour. Cependant, s'il faut t'en croire, je n'obtiendrai point -de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous nous -priverons d'un commerce qui, selon toi, est dangereux _et dont nous -n'avons pas besoin_. Sûrement je t'en croirai si tu persistes, car que -peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi? -Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en -causions ensemble? - -Sur l'article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis rien -calculer et je m'en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne -puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n'est -pas nous deux qui ne sommes qu'un, c'est toi qui es nous deux. - -Il n'en est pas de même _sur le besoin_; ici nous ne pouvons avoir -qu'une même pensée, et si nous différons d'avis, ce ne peut être que -faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois -sentir. - -Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand on peut se voir -librement. Que dirait-elle, qu'un mot, un regard ou même le silence -n'exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai que dans -le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa -facilement sur mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l'affecta -point. Tel à peu près, quand voulant donner un baiser sur ton cœur -je rencontre un ruban ou une gaze, je l'écarte seulement, et n'ai -cependant pas le sentiment d'un obstacle. - -Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu n'as plus été là, -cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je -dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés, n'a-t-on plus -rien à se dire? Je suppose que favorisé par les circonstances, on passe -ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer -sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi, -les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. -Enfin, quel que soit le temps, on finit par se séparer, et puis, on est -si seul! C'est alors qu'une lettre est précieuse, si on ne la lit pas, -du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre -sans la lire, comme il me semble que la nuit j'aurais encore quelque -plaisir à toucher ton portrait... - -Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l'âme. -Elle n'a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de -l'amour; elle se prête à tous nos mouvements; tour à tour elle s'anime, -elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux, -me priveras-tu d'un moyen de les recueillir? - -Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire ne te tourmentera jamais? -Si dans la solitude ton cœur se dilate ou s'oppresse, si un mouvement -de joie passe jusqu'à ton âme, si une tristesse involontaire vient la -troubler un moment ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu -répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu'il ne -partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s'égarer loin -de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c'est à toi qu'il appartient -de prononcer. J'ai voulu discuter seulement et non pas te séduire; je -ne t'ai dit que des raisons, j'ose croire que j'eusse été plus fort par -des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m'affliger; -je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m'aurais écrit; mais tiens, -tu le dirais mieux que moi et j'aurais surtout plus de plaisir à -l'entendre. - -Adieu, ma charmante amie; l'heure approche enfin où je pourrai te voir; -je te quitte bien vite, pour t'aller retrouver plus tôt. - - _Paris, ce 3 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLI - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage pour -penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai -trouvée ce soir et sur l'_étonnant hasard_ qui avait conduit Danceny -chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre -à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous -soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au -trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles -vous ont parfaitement servie et que s'ils avaient su se faire croire -aussi bien que se faire entendre, loin que j'eusse pris ou conservé le -moindre soupçon, je n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême -que vous causait _ce tiers importun_. Mais, pour ne pas déployer en -vain d'aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en -promettiez pour produire enfin l'illusion que vous cherchiez à faire -naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus -de soin. - -Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves -à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas -nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se -défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur -encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse sans se croire -obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous -regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser -ce regard de possession si facile à reconnaître et qu'ils confondent -si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez les faire -paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à -leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre -célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce -nouveau collège. - -Mais jusque-là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez -entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu'avec toute autre femme -je serais bientôt vengé! que je m'en ferais de plaisir! et qu'il -surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre! Oui, -c'est bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la -vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, -par la moindre incertitude; je sais tout. - -Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu -Danceny, et vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte -était encore fermée, et il n'a manqué à votre suisse, pour m'empêcher -d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la vôtre. Cependant -je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d'être le premier informé -de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me -dire le jour, tandis que vous m'écriviez la veille de votre départ. -Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L'un et -l'autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore! -Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l'avoir -éprouvé, n'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous -deux, marquise; ce mot doit vous suffire. - -Vous sortez demain toute la journée, m'avez-vous dit? A la bonne -heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais -enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation, -nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc -savoir si ce sera chez vous, ou _là-bas_ que se feront nos expiations -nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise -tête s'était remplie de son idée, et je peux n'être pas jaloux de ce -délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui -n'était qu'une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne -me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m'attends pas à la -recevoir de vous. - -J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand -il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un -assez bel exemple! qu'une femme sensible et belle, qui n'existait que -pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d'amour et de regret, -peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de -figure ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance. - -Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout -ce que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon cœur. -J'attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il -vous est facile de me faire oublier l'offense que vous m'avez faite, -plus un refus de votre part, un simple délai, la graverait dans mon -cœur en traits ineffaçables. - - _Paris, ce 3 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLII - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - -Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité! -Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre -indignation et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre -vengeance? d'autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une -noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau -parler, votre existence n'en sera ni moins brillante ni moins paisible. -Au fait, qu'auriez-vous à redouter? D'être obligé de partir si on vous -en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l'étranger comme ici? Et, -à tout prendre, pourvu que la cour de France vous laissât tranquille à -celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu -de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par -ces considérations morales, revenons à nos affaires. - -Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n'est -assurément pas faute d'avoir trouvé assez de partis avantageux, c'est -uniquement pour que personne n'ait le droit de trouver à redire à mes -actions. Ce n'est même pas que j'aie craint de ne pouvoir plus faire -mes volontés, car j'aurais bien toujours fini par là; mais c'est qu'il -m'aurait gêné que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre; -c'est qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir et non par -nécessité. Et voilà que vous m'écrivez la lettre la plus maritale qu'il -soit possible de voir! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côté et -de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on -ne doit rien? Je ne saurais le concevoir! - -Voyons, de quoi s'agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et -cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu'avez-vous pu en conclure? -Ou que c'était l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de -ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre -lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c'était bien la -peine d'écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas. -Eh bien! je vais raisonner pour vous. - -Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas. Si vous en avez un, il -faut plaire pour lui être préféré; si vous n'en avez pas, il faut -encore plaire pour éviter d'en avoir. Dans tous les cas, c'est la même -conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout, -me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? -Et n'êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous -faites tort. Mais ce n'est pas cela, c'est qu'à vos yeux je ne veux -pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés -que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat. -Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse, -cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas. - -Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de -vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l'époque de mon retour, -comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous -êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n'est-il pas vrai? -Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé -beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n'a pas nui au mien. - -Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c'est -qu'elle n'a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m'intimider, -et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous -accorder vos demandes. - -Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd'hui, ce serait -vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec -mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas -l'autre à beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y -tromper ainsi. Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien -convenir même que je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah! je -vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là -sera toujours bien reçu. - -Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour -aujourd'hui ni pour demain. Son _Menechme_ lui a fait un peu tort; et -en me pressant trop, je craindrais de m'y tromper, ou bien, peut-être -ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre -m'a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. -Vous voyez donc qu'il faut attendre. - -Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival. -Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne, -et, après tout, une femme n'en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos -principes. Celle même qui serait _tendre et sensible, qui n'existerait -que pour vous et qui mourrait enfin d'amour et de regret_ n'en serait -pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d'être -plaisanté un moment; et vous voulez qu'on se gêne? Ah! cela n'est pas -juste. - -Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux -que de vous trouver charmant, et dès que j'en serai sûre, je m'engage à -vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne. - - _Paris, ce 4 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - -Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d'être clair, ce -qui n'est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti -de ne pas entendre. - -De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de -nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons -un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n'est pas de -cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et -celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de -le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre -ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était -donc pas ridicule de vous dire et il ne l'est pas de vous répéter que, -de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi. - -Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu'il conviendrait mieux -de tergiverser, et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être -placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que -je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être -joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est -maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non -pas rester dans l'incertitude. - -Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos -raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage -par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et -qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux -que de vous donner l'exemple, et je vous déclare avec plaisir que je -préfère la paix et l'union; mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je -crois en avoir le droit et les moyens. - -J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de -la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la -réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux -mots suffisent. - - _Paris, ce 4 décembre 17**._ - - -_Réponse de la Marquise DE MERTEUIL écrite au bas de la même lettre._ - -Eh bien! la guerre. - - - - -LETTRE CLIV - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, -ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux -soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire -qu'autant qu'il y a d'autres événements que ceux de la maladie. En -voici un auquel certainement je ne m'attendais pas. C'est une lettre -que j'ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa -confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour -qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J'ai renvoyé l'une -en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois -que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire -de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre malheureuse -amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est continuel. -Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D'abord, faut-il -y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu'à la -fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu'il -a lui-même fait son bonheur. Je crois qu'il sera peu content de ma -réponse, mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse -aventure me soulève de plus en plus contre son auteur. - -Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le -deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les -voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous. - - _Paris, ce 5 décembre 17**._ - - [52] C'est parce qu'on n'a rien trouvé dans la suite de cette - correspondance qui pût résoudre ce doute qu'on a pris le parti - de supprimer la lettre de M. de Valmont. - - - - -LETTRE CLV - -_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._ - - -J'ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que -vous avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes, -vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre -m'a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu'il avait ordre de -vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j'ai très -bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre -le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos -courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir; -mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur -direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut -vous mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez -donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera pas pour vous distraire -de vos plaisirs puisqu'au contraire elle n'a d'autre objet que de vous -donner le choix entre eux. - -Si j'avais eu votre confiance entière, si j'avais su par vous la partie -de vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit -à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd'hui votre -marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous -preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre. - -Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai? avec une -femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme -n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène -doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, _et -qu'on n'a prise que pour vous_, doit embellir la volupté des charmes -de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend, -et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux, -quoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne -savez pas et qu'il faut que je vous dise. - -Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher -de Mlle de Volanges; je vous l'avais promis, et encore la dernière fois -que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses je pourrais -dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je -ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, -mais après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de -votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui -avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu'elle ait -réussi. «Depuis deux jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles -sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous. - -Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette -nouvelle elle-même, et malgré l'absence de sa maman, vous auriez été -reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire -tout, soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée -de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le -moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle et m'a fait promettre -de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A -l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question -d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis, sur -l'honneur et sur l'amitié, que vous auriez la tendre missive dans la -journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole. - -A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre -la coquetterie et l'amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être -votre choix? Si je parlais au Danceny d'il y a trois mois, seulement -à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de -ses démarches; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes, -courant les aventures et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat, -préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que -sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d'une femme -parfaitement _usagée_? - -Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux -principes, que j'avoue bien être aussi un peu les miens, les -circonstances me décideraient pour la jeune amante. D'abord c'en est -une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le -fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, -ce serait véritablement l'occasion manquée, et elle ne revient pas -toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas, -il ne faut qu'un moment d'humeur, un soupçon jaloux, moins encore, -pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche -quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses -gardes et n'est plus facile à surprendre. - -Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture, -une brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le -plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme -déjà rendue que celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la -sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire. - -Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me -paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence -de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous -attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on -sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et -obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d'en -être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera -soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l'heure -propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l'obstacle -insurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s'il -le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et -tout se raccommodera. - -Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie -seulement de m'en instruire, et comme je n'y ai pas d'intérêt, je -trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami. - -Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel; c'est que -je suis au désespoir d'être séparé d'elle, c'est que je paierais de la -moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moi, -on n'est heureux que par l'amour. - - _Paris, ce 5 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLVI - -_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._ - - (_Jointe à la précédente._) - - -Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne -cesse pas de le désirer? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi? -Ah! c'est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous -étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres, -c'est à présent de vous qu'il me vient, et cela fait bien plus de mal. - -Depuis quelques jours, maman n'est jamais chez elle, vous le savez -bien, et j'espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps -de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien -malheureuse! Vous me disiez tant que c'était moi qui aimais le moins! -je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez -venu pour me voir, vous m'auriez vue en effet, car moi, je ne suis -pas comme vous, je ne songe qu'à tout ce qui peut nous réunir. Vous -mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j'ai fait pour -ça et qui m'a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j'ai tant -d'envie de vous voir que je ne peux m'empêcher de vous le dire. Et -puis, je verrai bien après si vous m'aimez réellement. - -J'ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu'il m'a -promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait -toujours entrer comme s'il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien -nous fier à lui, car c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc -plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans la maison, et ça, c'est -bien aisé, en n'y venant que le soir et quand il n'y aura plus rien à -craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours, -elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du -temps. - -Le portier m'a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu -de frapper à sa porte, vous n'auriez qu'à frapper à la fenêtre et -qu'il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le -petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je -laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera -toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, -surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de -ma femme de chambre, c'est égal, parce qu'elle m'a promis qu'elle ne -se réveillerait pas; c'est aussi une bien bonne fille! Et pour vous en -aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez. - -Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant! -Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur, ou si c'est l'espérance de -vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c'est que je -ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n'ai tant désiré de vous -le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter -cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais -que vous. - -J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque -chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra -sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de -suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans -faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse. - -Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur. - - _Paris, ce 4 décembre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE CLVII - -_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._ - - -Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches; -comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elle, -elle seule que j'aime, que j'aimerai toujours! son ingénuité, sa -tendresse ont un charme pour moi, dont j'ai pu avoir la faiblesse de -me laisser distraire, mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans -une autre aventure, pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent -le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux -plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage -plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant, -mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la -surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le -vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute -qui lui aurait coûté une larme. - -J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur -ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en -croire, ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès -demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui -a causé mon égarement et qui l'a partagé: je lui dirai: «Lisez dans -mon cœur, il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au -désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; -mais susceptible d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi». -Je connais mon amie, elle est honnête autant qu'indulgente, elle fera -plus que me pardonner, elle m'approuvera. Elle-même se reprochait -souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son -amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes -utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je -lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être plus heureux. O! mes -amis, partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en -augmente le prix. - -Adieu, mon cher vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de -songer à vos peines et d'y prendre part. Que ne puis-je vous être -utile! Mme de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien -malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois -de la santé et de l'indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont -les vœux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour. - -Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l'heure me presse et -peut-être Cécile m'attend déjà. - - _Paris, ce 5 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLVIII - -_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._ - - (_A son réveil._) - - -Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit -dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny -est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n'attendiez pas -cela de lui, n'est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil -rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est -plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d'amour, de constance, -de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa -Cécile, vous n'aurez point de rivales à craindre: il vous l'a prouvé -cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra -vous l'enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des -agaceries provocantes, mais un seul mot de l'objet aimé suffit, comme -vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus -que d'être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse. - -Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour -qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unit, aussi -sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m'a fait désirer pour -vous l'épreuve de cette nuit; c'est l'ouvrage de mon zèle; il a réussi, -mais point de remerciements, cela n'en vaut pas la peine, rien n'était -plus facile. - -Au fait, que m'en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu -d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de -sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et -je m'en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite, -c'est bien moi qui l'ai dictée; mais c'était seulement pour gagner -du temps, parce que nous avions à l'employer mieux. Celle que j'y ai -jointe, oh! ce n'était rien, presque rien, quelques réflexions de -l'amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles -étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n'a pas balancé un moment. - -Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd'hui vous -raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous -dira: _Lisez dans mon cœur_; il me le mande, et vous voyez bien que -cela raccommode tout. J'espère qu'en y lisant ce qu'il voudra, vous y -lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et -encore qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi. - -Adieu, marquise, jusqu'à la première occasion. - - _Paris, ce 6 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLIX - -_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._ - - (_Billet._) - - -Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais -procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me -plaindre de quelqu'un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me -venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, -n'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous -seriez applaudi d'avance, et tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui -vous serait échappé à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu. - - _Paris, ce 6 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLX - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l'état -est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une -consultation de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le -savez, plus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours. - -Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. -La femme de chambre m'a informée ce matin qu'environ vers minuit sa -maîtresse l'a fait appeler, qu'elle a voulu être seule avec elle et -qu'elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, -tandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppe, Mme de Tourvel -avait repris le transport, en sorte que cette fille n'a pas su à qui -il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la lettre -elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu'elle -m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, et que cependant sa -maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ, -j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet. - -J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse -à personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant -que c'est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire -d'abord, mais qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses -idées. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être -rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que -je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la -tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée, je -n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand -l'esprit est si peu tranquille. - -Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du -triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux. - - _Paris, ce 6 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXI - -_La Présidente de TOURVEL à..._ - -(_Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre._) - - -Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter? -Ne te suffit-il pas de m'avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu -me ravir jusqu'à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres -où l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans -relâche, l'espérance est-elle méconnue? Je n'implore point une grâce -que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira -que mes souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes -tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le -cruel souvenir des biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravis, -n'en retrace plus à mes yeux la désolante image. J'étais innocente et -tranquille, c'est pour t'avoir vu que j'ai perdu le repos, c'est en -t'écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel -droit as-tu de les punir? - -Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les -épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis opprimée et ils me laissent -sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation -m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le -criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas -entendus! - -Et toi, que j'ai outragé; toi, dont l'estime ajoute à mon supplice; -toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de -moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments -mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage -m'a manqué pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation, -c'était respect. Que cette lettre au moins t'apprenne mon repentir. -Le Ciel a pris ta cause; il te venge d'une injure que tu as ignorée. -C'est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu -ne me remisses une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton -indulgence, qui aurait blessé sa justice. - -Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée à celui-là même qui m'a -perdue. C'est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux -le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m'obsède sans cesse. Mais -qu'il est différent de lui-même! Ses yeux n'expriment plus que la -haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche. -Ses bras ne m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa -barbare fureur? - -Mais quoi! c'est lui... Je ne me trompe pas, c'est lui que je revois. -O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein; -oui, c'est toi, c'est bien toi! Quelle illusion funeste m'avait fait te -méconnaître! Combien j'ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons -plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur, -comme il palpite! Ah! ce n'est plus de crainte, c'est la douce émotion -de l'amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers -moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? -pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes -traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c'est ce monstre -encore! Mes amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir, -aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez -de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes -deux? S'il ne m'est plus permis de vous revoir, répondez au moins à -cette lettre; que je sache que vous m'aimez encore. - -Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t'anime? Crains-tu qu'un -sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme? Tu redoubles mes tourments, -tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme -elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? -que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m'avez-vous pas mis dans -l'impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N'attendez plus -rien de moi. Adieu, monsieur. - - _Paris, ce 5 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXII - -_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._ - - -Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi -que, non content de m'avoir indignement joué, vous ne craignez pas -de vous en vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre -trahison écrite de votre main. J'avoue que mon cœur en a été navré et -que j'ai ressenti quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux -abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous -envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si -vous les conserverez tous également sur moi. J'en serai instruit, si, -comme je l'espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit -et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de -Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire -pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous. - - _Le chevalier_ DANCENY. - _Paris, ce 6 décembre 17**, au soir._ - - - - -LETTRE CLXIII - -_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._ - - -MADAME, - -C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous -annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. -Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation que -chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire -supporter les maux dont est semée notre misérable vie. - -M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si -respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un -combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. -J'ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le -billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que -j'ai l'honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu'il n'était pas -l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui -succombât. - -J'étais chez M. le vicomte, à l'attendre, à l'heure même où on l'a -ramené à l'hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu -porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux -coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny -était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: -mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un -malheur irréparable! - -Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne -lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le -vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire, -et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a -appelé son ami, l'a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous -ordonne d'avoir pour monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et -galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers -fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien -qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les -laissât seuls pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout -de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! -le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte -était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction, et -la cérémonie était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir. - -Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux -appui d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans -mes bras qu'il expirerait et que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort -si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous -demande pardon, madame, d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: -mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je -serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui -avait tant de bontés pour moi, qui m'honorait de tant de confiance. - -Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés -partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. -Vous n'ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la -substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je -puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me -faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter -ponctuellement. - -Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc., -etc. - - BERTRAND. - _Paris, ce 7 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXIV - -_Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND._ - - -Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, et -j'apprends par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la -malheureuse victime. Oui, sans doute, j'aurai des ordres à vous donner, -et ce n'est que pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma -mortelle affliction. - -Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien -convaincante que c'est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est -que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à -son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité -naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité et -la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce -reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas -que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit -prescrit. J'entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le -zèle et toute l'activité dont je vous connais capable et que vous devez -à la mémoire de mon neveu. - -Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part -et d'en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de -me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui -communiquerez cette lettre. - -Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons -sentiments, et suis pour la vie toute à vous. - - _Du château de..., ce 8 décembre 17**._ - - - - - [Illustration: PL. XII - _Mlle Gérard inv._ - _Ph. Trière sc._ - LETTRE CLXV] - - - - -LETTRE CLXV - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte -que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de -Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez -ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux -regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste -non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons -perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son -sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court -intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en -apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu -succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été -comblée. - -En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans -connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que -nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni -l'autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe. -Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le -médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, -cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature -seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces -mots répétés de _M. de Valmont_ et de _mort_, qui ont pu rappeler à la -malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps. - -Quoi qu'il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son -lit en s'écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!» -J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai -d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader -ainsi, elle exigea du médecin qu'il recommençât ce cruel récit, et sur -ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me -dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà -mort pour moi!» Il a donc fallu céder. - -Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille, -mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j'en -ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux, et -lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état, -elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle. - -Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa -femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m'a priée de -l'aider à se mettre à genoux sur son lit et de l'y soutenir. Là elle -est restée quelque temps en silence et sans autre expression que celle -de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains -et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d'une -voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne -à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui -soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me -suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un -sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, -parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte -cependant une grande consolation dans votre âme. - -Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa -retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit -qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux -secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me -demanda d'envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C'est à -présent le seul médecin dont j'aie besoin; je sens que mes maux vont -bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d'oppression et elle parlait -difficilement. - -Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une -cassette, que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers -à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après -sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour -elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup -d'attendrissement. - - [53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à - son aventure avec M. de Valmont. - -Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d'une heure -seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était -calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme -avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies -de l'Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, -le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille -résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable -confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement -devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne -se pleura point. - -Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent -interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, -vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus -souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore -la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le -battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment -même. - -Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu'à votre dernier voyage ici, il -y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le -bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes -avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui -nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de -qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile; -un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle -se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la -jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont donc été perdus -par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer -tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête, je -crains d'augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne. - -Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. -En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes -de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au -lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura pas de -suite. A cet âge-là, on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur -impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si -active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu'on -voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne -amie. - - _Paris, ce 9 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXVI - -_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._ - - -MADAME, - -En conséquence des ordres que nous m'avez fait l'honneur de m'adresser, -j'ai eu celui de voir M. le président de..., et je lui ai communiqué -votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais -rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m'a chargé de vous -observer que la plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre -M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M. -votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché -par l'arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. -Son avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche, -et que s'il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher -de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette -malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté. - -Ces observations m'ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti -d'attendre de nouveaux ordres de votre part. - -Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant -passer, y joindre un mot sur l'état de votre santé, pour laquelle je -redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que -vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle. - -Je suis avec respect, madame, votre, etc. - - _Paris, ce 10 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXVII - -_Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY._ - - -MONSIEUR, - -J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour, -il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l'affaire que vous -avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu'il est à craindre que le -ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement -pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections -pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n'y puissiez -parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés -personnelles. - -Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien, -pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l'avez fait -depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence -pour ces sortes d'affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la -loi. - -Cette précaution devient d'autant plus nécessaire, qu'il m'est revenu -qu'une Mme de Rosemonde, qu'on m'a dit tante de M. de Valmont, voulait -rendre plainte contre vous, et qu'alors la partie publique ne pourrait -pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous -puissiez faire parler à cette dame. - -Des raisons particulières m'empêchent de signer cette lettre. Mais -je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n'en -rendrez pas moins justice au sentiment qui l'a dictée. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _Paris, ce 10 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXVIII - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mme de -Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je -suis loin d'y croire et je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse -calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins -vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l'impression -qu'elles laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée -de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais -surtout qu'elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d'être -plus répandues. Mais je n'ai su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on -commence seulement à débiter; et quand j'ai envoyé ce matin chez Mme de -Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer -deux jours. On n'a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde -femme, que j'ai fait venir me parler, m'a dit que sa maîtresse lui -avait seulement donné ordre de l'attendre jeudi prochain, et aucun des -gens qu'elle a laissés ici n'en sait davantage. Moi-même je ne présume -pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance -qui reste aussi tard à la campagne. - -Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à ce que j'espère, me procurer d'ici -à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on -fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. -de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont -vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que -je vous demande en grâce. Voici ce qu'on publie, ou, pour mieux dire, -ce qu'on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater -davantage. - -On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le -chevalier Danceny est l'ouvrage de Mme de Merteuil, qui les trompait -également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux -rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu'après aux -éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, -et que, pour achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier -Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint -à tous ses discours une foule de lettres formant une correspondance -régulière qu'il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte -elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus -scandaleuses. - -On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces -lettres à qui a voulu les voir et qu'à présent elles courent Paris. -On en cite particulièrement deux[54]: l'une où elle fait l'histoire -entière de sa vie et de ses principes, et qu'on dit le comble de -l'horreur; l'autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous -vous rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait -au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme de Merteuil -et que le rendez-vous était convenu avec elle. - - [54] Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil. - -J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations -sont aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous savons toutes deux que -M. de Valmont n'était sûrement pas occupé de Mme de Merteuil, et j'ai -tout lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage; ainsi, -il me paraît démontré qu'elle n'a pu être ni le sujet, ni l'auteur -de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu -Mme de Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à faire -une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et -qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu'elle se faisait -par là un ennemi irréconciliable d'un homme qui se trouvait maître -d'une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans. -Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s'est -pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, -il n'y a eu aucune réclamation. - -Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui -courent aujourd'hui, et à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de la -haine et de la vengeance d'un homme qui, se voyant perdu, espère par ce -moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion -utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus -pressé est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il se -trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne -se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu'il n'y eût -pas eu de papiers remis. - -Dans mon impatience de vérifier ces fait, j'ai envoyé ce matin chez M. -Danceny; il n'est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de -chambre qu'il était parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier -et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les -suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère et digne -amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent et qui peuvent -devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière -de me les faire parvenir le plus tôt possible. - -_P.-S._--L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous -présente son respect. - - _Paris, ce 11 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXIX - -_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._ - - -MADAME, - -Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui bien -étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et -ne voyez ni audace ni témérité où il n'y a que respect et confiance. -Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous, et je ne -me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu'il -m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, -madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de -regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous -cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces -sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre -justice et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, -j'ai pourtant celui de vous connaître. - -Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos -chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à -votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque -dans la sévérité des lois. - -Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujet qu'ici votre douleur -vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié -à celui de M. de Valmont et qu'il se trouverait enveloppé lui-même -dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais -donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur -des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être -obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans -le silence. - -Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable -et à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous -écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L'estime des -personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir -la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens. - -En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, -qu'on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié -et surtout dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont -disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours, mais lisez si -vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos -mains[55]. La quantité de lettres qui s'y trouvent en original paraît -rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste, -j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de -M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté et je n'en ai distrait -que deux lettres que je me suis permis de publier. - - [55] C'est de cette correspondance, de celle remise - pareillement à la mort de Mme de Tourvel, et des lettres - confiées aussi à Mme de Rosemonde par Mme de Volanges, qu'on a - formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre - les mains des héritiers de Mme de Rosemonde. - -L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et -de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m'avait -expressément chargé. J'ai cru de plus, que c'était rendre service à -la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que -l'est Mme de Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, -la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et -moi. - -Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde pour la -justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait -aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni -la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous -laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre. - -Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me -dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas -pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe -peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d'abuser. -Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les -personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur remettant à elles-mêmes, -et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moi, et de me savoir -instruit d'aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde -ignore. - -Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance -ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse, -dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence et que vous devez retrouver -à la levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de _Compte ouvert -entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont_. Vous -prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence. - -Je suis avec respect, madame, etc. - -_P.-S._--Quelques avis que j'ai reçus et les conseils de mes amis -m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu -de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour -vous. Si vous m'honorez d'une réponse, je vous prie de l'adresser à la -commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur -de... C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire. - - _Paris, ce 12 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXX - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en -chagrin. Il faut être mère pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert -hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été -calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne -prévois pas la fin. - -Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu -ma fille, j'envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait -occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après fort effrayée -et m'effraya bien davantage en m'annonçant que ma fille n'était pas -dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l'y -avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens -et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir -rien m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre -de ma fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment -elle n'était sortie que le matin: mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun -éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai -tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec -laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu -d'argent qu'elle avait chez elle. - -Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Mme de Merteuil, -qu'elle lui est fort attachée, et au point même qu'elle n'avait fait -que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu'elle -ne savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première -idée fut qu'elle avait voulu voir son amie et qu'elle avait fait -l'étourderie d'y aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle -revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma -peine, et tout en brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre -aucune information dans la crainte de donner de l'éclat à une démarche -que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de -ma vie je n'ai tant souffert! - -Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées que je reçus à la fois une -lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre -de ma fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse -à la vocation qu'elle avait de se faire religieuse et qu'elle n'avait -osé m'en parler: le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait -pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement -pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me -priait de ne pas lui demander. - -La supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seule, -elle avait d'abord refusé de la recevoir; mais que l'ayant interrogée -et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service -en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer -à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La -supérieure, en m'offrant comme de raison de me remettre ma fille, -m'invite, suivant son état, à ne pas m'opposer à une vocation qu'elle -appelle si décidée; elle me disait encore n'avoir pas pu m'informer -plus tôt de cet événement, par la peine qu'elle avait eue à me faire -écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât -où elle s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison des -enfants! - -J'ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure, -je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n'est venue qu'avec peine -et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui -ai parlé seule; tout ce que j'en ai pu tirer au milieu de beaucoup de -larmes est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au couvent; j'ai pris -le parti de lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang -des postulantes, comme elle le demandait. Je crains que la mort de -Mme de Tourvel et celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette -jeune tête. Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuse, je -ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet -état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans -nous en créer de nouveaux; et encore que ce n'est guère à cet âge que -nous savons ce qui nous convient. - -Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour très prochain de M. de -Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc -faire le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit pas d'en avoir le désir -et d'y donner tous ses soins? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce -que vous feriez à ma place; je ne peux m'arrêter à aucun parti: je ne -trouve rien de si effrayant que d'avoir à décider du sort des autres, -et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité -d'un juge ou la faiblesse d'une mère. - -Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins en vous parlant des -miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez -donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous -puissiez recevoir. - -Adieu, ma chère et digne amie; j'attends vos deux réponses avec bien de -l'impatience. - - _Paris, ce 13 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXXI - -_Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY._ - - -Après ce que vous m'avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu'à -pleurer et qu'à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend -de pareilles horreurs; on rougit d'être femme quand on en voit une -capable de semblables excès. - -Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de -laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et -donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous -causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux -avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que -je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais -de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que -je me permettrai de tirer de vous; c'est à votre cœur à en apprécier -l'étendue. - -Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au -vôtre, c'est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne -le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la -religion. - -Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le -dépôt que vous m'avez confié; mais je vous demande de m'autoriser à -ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu'il -ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire que vous -ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n'êtes plus à sentir -qu'on gémit souvent de s'être livré même à la plus juste vengeance. - -Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre -générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes -deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de -Volanges, qu'apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous -intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts -avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir; et ne -fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que -vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards -que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette -femme respectable, vis-à-vis de qui vous n'êtes pas sans avoir beaucoup -à réparer: car, enfin, quelque illusion qu'on cherche à se faire par -une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de -séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier -fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et -des égarements qui la suivent. - -Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est -la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. -Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le -désire, à la sûreté d'un secret dont la publicité vous ferait tort à -vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez -blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; -et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation, -je vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous -m'ayez laissée. - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - _Du château de..., ce 15 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXXII - -_Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES._ - - -Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d'attendre -de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de -Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; -et, sans doute, je n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains: -mais il m'en est venu que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu -d'attendre; et ceux-là n'ont que trop de certitude. O! mon amie, -combien cette femme vous a trompée! - -Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais -quelque chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous -de la vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez -pour me croire sur ma parole, et que vous n'exigerez de moi aucune -preuve. Qu'il vous suffise de savoir qu'il en existe une foule que j'ai -dans ce moment même entre les mains. - -Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière -de ne pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandez -relativement à Mlle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer -à la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser -à forcer de prendre cet état quand le sujet n'y est pas appelé; mais -quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que -votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si -vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait -mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent -ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa -clémence. - -Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là -même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup -réfléchi, est que vous laissiez Mlle de Volanges au couvent, puisque ce -parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, -le projet qu'elle paraît avoir formé et que, dans l'attente de son -exécution, vous n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez -arrêté. - -Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié, et dans -l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui -me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger -sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les -dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et -d'affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, -et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet -pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie. - - _Du château de..., ce 15 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXXIII - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma -fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que -me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mère que -les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre -amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, -depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous -demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois -j'ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de -ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse -encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous -refuserez pas à ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai à peu -près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de -m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir et qui -n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, -alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par -votre silence: voici donc ce que j'ai su déjà et jusqu'où mes craintes -peuvent s'étendre. - -Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j'ai -été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui et -même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher -que cette erreur d'une enfant n'eût aucune suite dangereuse: -aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que -ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, -n'ait mis le comble à ses égarements. - -Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier -cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la -nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité -avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait -courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant -tout ce qu'on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la -douleur de l'amitié, n'était que l'effet de la jalousie ou du regret -de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me -semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à -Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en -supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite, -vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le -conseil rigoureux que vous me donnez. - -Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant -lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments -et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a -pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à réparer -un tort dont lui seul est l'auteur, et je peux croire enfin que le -mariage de ma fille est assez avantageux pour qu'il puisse en être -flatté ainsi que sa famille. - -Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous -de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je -désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre -silence[56]. - - [56] Cette lettre est restée sans réponse. - -J'allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu -me voir et m'a raconté la cruelle scène que Mme de Merteuil a essuyée -avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces derniers jours, je -n'avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le -tiens d'un témoin oculaire. - -Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s'est -fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y -était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne -s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant -son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ -il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas -l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes et elle -alla s'y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà -se levèrent, comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce -mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes -et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées. - -Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. -de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât -dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le -monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva, -pour ainsi dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait -cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien -voir et de ne rien entendre et qu'elle n'a pas changé de figure; mais -je crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation vraiment -ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa -voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il -est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été -le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps -qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son -emploi et son rang. - -La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Mme de Merteuil -avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru -d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée; -mais qu'on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s'est -déclarée confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce -serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore -que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son -procès, qui est près d'être jugé et dans lequel on prétend qu'elle -avait besoin de beaucoup de faveur. - -Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants -punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses -victimes. - - _Paris, ce 18 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXXIV - -_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._ - - -Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce -qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le -paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les lettres -de Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être -pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de -perfidie. C'est, au moins, ce qui m'a frappé le plus dans la dernière -lecture que je viens d'en faire. - -Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mme -de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis -tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur? - -Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si -indignement trahi, et ce n'est pas lui qui me fait chercher à justifier -Mlle de Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si -doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément -encore qu'ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune -personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans -idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours -alors, qu'une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne, -dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices? -Ah! pour être indulgent, il suffit de réfléchir à combien de -circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante de -la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez -donc justice, madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges, -que j'ai sentis bien vivement, ne m'inspirent pourtant aucune idée de -vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer à l'aimer! il -m'en coûterait trop de la haïr. - -Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la -concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout -le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à -cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu -auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de -ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, -où j'osais même croire y avoir quelques droits, j'aurais craint -d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte, par cette condescendance -de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu je l'avoue, -l'orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J'espère que -vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la -vénération que vous m'inspirez, au cas que je fais de votre estime. - -Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de -vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j'ai rempli tous les -devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans -lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon -parti est pris: je pars pour Malte; j'irai y faire avec plaisir et -y garder religieusement des vœux qui me sépareront d'un monde dont, -jeune encore, j'ai déjà eu tant à me plaindre; j'irai enfin chercher à -perdre, sous un ciel étranger, l'idée de tant d'horreurs accumulées, et -dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme. - -Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc. - - _Paris, ce 26 décembre 17**._ - - - - -LETTRE CLXXV - -_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._ - - -Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne -amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre -l'indignation qu'elle mérite et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien -raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir -de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement -défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien -que je ne l'ai pas revue, mais on m'a dit qu'elle était vraiment -hideuse. - -Le marquis de..., qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, -disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée et -qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde -trouva que l'expression était juste. - -Un autre événement vient d'ajouter encore à ses disgrâces et à ses -torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l'a perdu tout d'une -voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été -adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n'était pas -compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais. - -Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a -fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses -gens disent aujourd'hui qu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit -qu'elle a pris la route de la Hollande. - -Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu'elle a -emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer -dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin, -tout ce qu'elle a pu, et qu'elle laisse après elle pour près de 50,000 -livres de dettes. C'est une véritable banqueroute. - -La famille doit s'assembler demain pour voir à prendre des arrangements -avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j'ai offert d'y -concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant -assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain -l'habit de postulante. J'espère que vous n'oublierez pas, ma chère -bonne amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n'ai d'autre -motif, pour m'y croire obligée, que le silence que vous avez gardé -vis-à-vis de moi. - -M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu'il va -passer à Malte et qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être -encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien -coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que -difficilement à cette affreuse certitude. - -Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps -et m'a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie! - -Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une -seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s'éviterait-on point -en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier -propos d'un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une -autre personne qu'elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives -n'arrivent jamais qu'après l'événement; et l'une des plus importantes -vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste -étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes. - -Adieu, ma chère et digne amie; j'éprouve en ce moment que notre raison, -déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l'est encore davantage -pour nous en consoler[57]. - - _Paris, ce 14 janvier 17**._ - - [57] Des raisons particulières et des considérations que nous - nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de - nous arrêter ici. - - Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite - des aventures de Mlle de Volanges, ni lui faire connaître les - sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la - punition de Mme de Merteuil. - - Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet - ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce - sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir - auparavant consulter le goût du public, qui n'a pas les mêmes - raisons que nous de s'intéresser à cette lecture. - - (_Note de l'éditeur._) - - - - -BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX - -4, rue de Furstenberg--PARIS - -_Extrait du Catalogue_ - - -Les Maîtres de l'Amour - -Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures -anciennes et modernes traitant des choses de l'amour. - - _L'Œuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 7 50 - _L'Œuvre du Marquis de Sade_ 7 50 - _L'Œuvre du Comte de Mirabeau_ 7 50 - _L'Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat_ 7 50 - _L'Œuvre de Giorgio Baffo_ 7 50 - _L'Œuvre libertine de Nicolas Chorier_ (J. Meursius) 7 50 - _L'Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 7 50 - _Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 7 50 - _Le livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga 7 50 - _L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ - (XVIIIe siècle) 7 50 - _L'Œuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 7 50 - _L'Œuvre de Restif de la Bretonne_ 7 50 - _L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe siècle) 7 50 - _L'Œuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 7 50 - _L'Œuvre libertine de Crébillon le fils_ 7 50 - _Le Livre d'amour des Anciens_ 7 50 - _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 7 50 - _L'Œuvre libertine des Conteurs russes_ 7 50 - _L'Œuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut) 7 50 - _L'Œuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 7 50 - _L'Œuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 7 50 - _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 7 50 - - -Le Coffret du Bibliophile - -Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires -numérotés), et réservés aux souscripteurs. - - _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 6 fr. - _Le Petit Neveu de Grécourt_ 6 » - _Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 6 » - _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active - et libertine), 2 vol. 12 » - _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 6 » - _Parapilla.--La F.....manie_ 6 » - _Portefeuille d'un Talon Rouge_ (La Journée amoureuse) 6 » - _Un été à la campagne_ (G. D.) 6 » - _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 6 » - _Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 6 » - _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 6 » - _La Belle Alsacienne_ (1801) 6 » - _Le Joujou des Demoiselles_ 6 » - _Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 6 » - _Thérèse philosophe_ 6 » - _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle - Puttane di Venegia) 6 » - _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 6 » - _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy 6 » - _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 6 » - _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte - latin et traduction française 6 » - _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 6 » - - -Chroniques Libertines - -Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des -pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles. - - _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par - H. Fleischmann 6 fr. - _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 6 » - _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 6 » - _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_ - (Affaire du Collier) 6 » - _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 6 » - _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au - XVIIIe siècle_ 6 » - -Souscription aux six volumes parus de la 1re série, brochés, au lieu -de 36 fr., net, 30 fr. - - -La France Galante - - _Mignons et courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez 15 fr. - _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 » - _Madame de Polignac et la Cour galante de - Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann 12 » - - -Chroniques du XVIIIe Siècle - -PAR JEAN HERVEZ - -D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, -les Pamphlets, les Satires, les Chansons. - - I. _La Régence galante_ 15 fr. - II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 » - III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ 15 » - IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes - de Paris_ 15 » - V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 » - VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 » - -Souscription à la Série complète: - - Les 6 volumes sur papier simili hollande 72 fr. - ---- sur papier japon 200 » - - -Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande. - - * * * * * - - Corrections. - - Page XXVI: «Berer» remplacé par «Bever» (par Ad. Van Bever). - Page 25: «La Fontains» remplacé par «La Fontaine» (et deux - contes de La Fontaine). - Page 29, Lettre XII: «3» remplacé par «13» (<i>De..., ce - 13 août 17**.</i>). - Page 50: «sûre» remplacé par «sûr» (quand je suis sûr du - contraire). - Page 52: «honner» remplacé par «honneur» (J'ai l'honneur - d'être, etc.). - Page 76: inséré «plus» (un des plus violents accès d'humeur). - Page 83: «sommettrez» remplacé par «soumettrez» (vous vous - soumettrez volontiers). - Page 93: «connaîte» remplacé par «connaître» (me fait - connaître plus que jamais). - Page 121: «chose» remplacé par «choses» (peser attentivement - toutes choses). - Page 123: «j'honneur» remplacé par «j'ai l'honneur» (avec - lequel j'ai l'honneur d'être). - Page 123 (Note 27): inséré «à» (Il avait déjà fait sa - confidence à M. de Valmont). - Page 186: «passsa» remplacé par «passa» (une visite qui se - passa en propos d'usage). - Page 189: «amité» remplacé par «amitié» (la sollicitude de - l'amitié). - Page 193: «reconnaissrnce» remplacé par «reconnaissance» (vous - parler de leur reconnaissance). - Page 203: «occcupé» remplacé par «occupé» (je me suis occupé à - y donner lieu). - Page 229: inséré «on» (Que peut-on espérer). - Page 232: «répare» remplacé par «réparer» (autre chose à faire - que de les réparer). - Page 250: «commme» remplacé par «comme» (loin d'être comme vous - le dites). - Page 265: «seulee» remplacé par «seules» (les seules traces - existantes). - Page 272: «regard» remplacé par «regards» (et mes regards qui - le suivront). - Page 287: «cs» remplacé par «ce» (depuis quand ce sentiment - nuit-il). - Page 299: «revenir» remplacé par «devenir» (qu'elle pouvait - devenir un piège dangereux). - Page 299: «voue» remplacé par «vous» (que vous ne pourriez pas - faire). - Page 320: «ncessamment» remplacé par «incessamment» (je serai - à Paris incessamment). - Page 325: «y» remplacé par «n'y» (qu'il n'y a eu entre nous). - Page 326: «mon mon» remplacé par «mon» (O! mon amie!) - Page 341: «ausssi» remplacé par «aussi» (c'est aussi une bien - bonne fille). - Page 345: «éloigné» remplacé par «éloignée» (Je vous félicite - d'être éloignée). - Page 356: «correspondancs» remplacé par «correspondance» (une - correspondance régulière). - Page 368: «indugent» remplacé par «indulgent» (Ah! pour être - indulgent). - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52006 *** |
