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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52006 ***
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- Au lecteur.
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- Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, l'édition
- de 1913. Les notes ont été renumérotées et placées directement
- après le paragraphe auquel elles se rapportent.
-
- Quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.
- La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Enfin, quelques erreurs de ponctuation ont été tacitement
- corrigées.
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- LES LIAISONS DANGEREUSES
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- OU
-
- LETTRES RECUEILLIES DANS UNE SOCIÉTÉ ET PUBLIÉES
- POUR L'INSTRUCTION DE QUELQUES AUTRES
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- _Il a été tiré de cet ouvrage_
-
- 10 exemplaires sur Japon Impérial
- (1 à 10)
-
- 25 exemplaires sur papier d'Arches
- (11 à 35)
-
- Droits de reproduction réservés
- pour tous pays, y compris la
- Suède, la Norvège et le Danemark.
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- [Illustration: PL. 1
- _C. Monnet inv._
- _Palas sc._
- FRONTISPICE DE L'ÉDITION DE 1782]
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- LES MAITRES DE L'AMOUR
-
- L'Œuvre
- de
- Choderlos de Laclos
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- LES LIAISONS DANGEREUSES
-
- OU
-
- _Lettres recueillies dans une Société et publiées
- pour l'instruction de quelques autres_
-
- (Texte intégral d'après l'édition de 1782)
-
- Ouvrage orné de douze illustrations hors texte
- D'APRÈS LES GRAVURES DE FRAGONARD FILS, MONNET ET Mlle GÉRARD
-
- (_Édition de Londres, 1796_)
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
- 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
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- MCMXIII
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-
-INTRODUCTION
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-La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos tient en
-quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l'armée à dix-huit
-ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du
-duc d'Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le
-retrouvons successivement secrétaire général de l'Administration des
-hypothèques, général de brigade commandant l'artillerie de l'armée du
-Rhin, enfin inspecteur général de l'artillerie de l'armée de Naples. Il
-mourut à Tarente le 5 novembre 1803.
-
-La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée; elle le
-fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l'édition luxueuse
-publiée en 1908.
-
-La question de l'identification des personnages de son célèbre roman
-est réglée aussi, ainsi que l'a établi M. Van Bever, par les souvenirs
-d'Alexandre de Tilly et de Stendhal (_Vie de Henry Brulard_).
-
-_Les Liaisons dangereuses_ ont été composées à Grenoble, alors que
-l'auteur y était officier d'artillerie, et certains personnages de
-la ville ont pu servir de modèles à l'auteur, mais des personnages
-ignorés, oubliés, sans relief d'aucune sorte, tandis que les héros et
-héroïnes de Laclos pourraient être accusés d'un relief trop puissant.
-
-Allut, dissertant sur _Aloysia Sigea_ de Chorier, «le livre infâme
-dont l'auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur
-aussi, et l'éditeur un de messieurs les gens du roi», déclare d'abord
-que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui
-inspirent quelque défiance. Il ajoute qu'un siècle plus tard, on voit
-l'auteur d'un autre livre impudique choisir ses types de débauche et
-de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient
-applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance
-coupable, à l'œuvre de corruption froidement méditée par Chorier.
-
- «J'ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que
- Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui,
- dans un régiment d'artillerie alors en garnison à Grenoble, un
- exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de
- sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu'il avait
- mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes
- de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies
- étaient connues; l'auteur n'avait eu qu'à les raconter sous des
- noms d'emprunt[1].»
-
- [1] P. Allut. _Aloysia Sigea et Nicolas Chorier_, Lyon, 1862, p. 61.
-
-Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables
-appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément
-évoquer, par quelques citations, l'atmosphère de l'époque où les
-Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de
-l'anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son
-inconscient dévergondage.
-
-Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l'interprète de l'émotion publique:
-
- «_15 avril 1782._--Depuis plusieurs années, il n'a pas encore
- paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des
- _Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société,
- et publiées pour l'instruction de quelques autres_, par M. C***
- de L***, avec cette épigraphe: _J'ai vu les mœurs de mon temps,
- et j'ai publié ces Lettres_. M. C*** de L*** est M. Choderlos de
- Laclos, officier d'artillerie; il n'était connu jusqu'ici que par
- quelques pièces fugitives insérées dans l'_Almanach des Muses_,
- et plus particulièrement par une certaine _Épître à Margot_ qui
- manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d'une
- allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la
- faveur, alors au comble, voulait être respectée.
-
- «On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu'il était _le Rousseau
- du ruisseau_. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le
- Rétif de la bonne compagnie. Il n'y a point d'ouvrage, en effet,
- sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs,
- où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle
- la bonne compagnie et de ce qu'on ne peut guère se dispenser
- d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et
- d'esprit: on ne s'étonnera donc point que peu de nouveautés aient
- été reçues avec autant d'empressement; il faut s'étonner encore
- moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en
- dire; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n'a
- pas été exempt de chagrin: comment un homme qui les connaît si
- bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un
- monstre? Mais, en le détestant, on le craint, on l'admire, on le
- fête; l'homme du jour et son historien, le modèle et le peintre
- sont traités à peu près de la même manière.
-
- «En disant que le comte de Valmont, l'un des principaux
- personnages du nouveau roman, parvient, à force d'intrigue et
- de séduction, à triompher de la vertu d'une nouvelle Clarisse,
- abuse en même temps de l'innocence d'une jeune personne, les
- sacrifie l'une et l'autre à l'amusement d'une courtisane et
- finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait
- bien faire soupçonner que c'est là, selon toute apparence, le
- héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu'il est dans
- son genre, ce caractère n'est encore que très subordonné à celui
- de la marquise de Merteuil, qui l'inspire, qui le guide, qui le
- surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources
- celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus
- vertueuse et la plus respectable. Valmont n'est, pour ainsi
- dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et
- de sa vengeance; c'est un vrai Lovelace en femme; et comme les
- femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu'elles
- prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à
- la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.
-
- «On croit bien qu'après avoir présenté à ses lecteurs des
- personnages si vicieux, si coupables, l'auteur n'a pas osé se
- dispenser d'en faire justice; aussi l'a-t-il fait. M. de Valmont
- et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement,
- à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables
- de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l'ami qu'il a
- trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée; pour
- que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la
- petite vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un
- œil, et, pour exprimer combien cet accident l'a rendue hideuse,
- on fait dire au marquis de *** que _la maladie l'a retournée et
- qu'à présent son âme est sur sa figure_, etc.
-
- «Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement
- amenées, n'occupent guère que quatre ou cinq pages; en
- conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour
- détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où
- l'art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout
- le charme que peuvent lui prêter les grâces de l'esprit et de
- l'imagination, l'ivresse du plaisir et le jeu très entraînant
- d'une intrigue aussi facile qu'ingénieuse? Quelque mauvaise
- opinion qu'on puisse avoir de la société en général et de celle
- de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de
- liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la
- lecture des _Liaisons dangereuses_ de M. de La Clos. Ce n'est
- pas qu'on prétende l'accuser ici, comme l'ont fait quelques
- personnes, d'avoir imaginé à plaisir des caractères tellement
- monstrueux qu'ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus
- d'une société qui a pu lui en fournir l'idée; mais, en peintre
- habile, il a cédé à l'attrait d'embellir ses modèles pour les
- rendre plus piquants, et c'est par là même que la peinture qu'il
- en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu'à
- les corriger.
-
- «Un des reproches qu'on a fait le plus généralement à M. de La
- Clos, c'est de n'avoir pas donné aux méchancetés qu'il fait faire
- à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le
- projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est,
- en effet, assez frivole; c'est pour punir le comte de Gercourt
- de l'avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de
- Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute
- l'adresse de son ami à perdre la jeune personne qu'il doit
- épouser. «Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu'il n'est qu'un
- sot; il le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui
- m'embarrasse, mais le plaisant serait qu'il débutât par là...»
- Et c'est là l'objet important de tant d'intrigues, de tant de
- perfidies.
-
- «On peut douter si Valmont est amoureux de l'aimable présidente
- de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l'artifice
- imaginable, il semble qu'il n'ait d'autre but que celui d'assurer
- au vice l'espèce d'avantage qu'il peut usurper quelques moments
- sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire
- le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace?
- Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il
- ne cherche _que le charme des longs combats et les détails d'une
- pénible défaite_.
-
- «Ce n'est pas sans quelque regret qu'on se permet d'en convenir;
- mais l'expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger
- par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice
- ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément
- le caractère du méchant comme celui de l'homme vertueux, c'est
- de l'être sans aucun objet d'utilité personnelle et pour le seul
- plaisir de l'être. La société donne aux hommes tant de besoins,
- tant d'espèces d'amour-propre à contenter, elle leur laisse tant
- d'inquiétude, tant d'activité dont on ne sait le plus souvent que
- faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui
- ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de
- quoi occuper le vide de leur cœur, l'inutilité de leur existence,
- pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont
- l'honneur d'avoir été de ce nombre?
-
- «Pour avoir une juste idée de tout le talent qu'on ne peut
- s'empêcher de reconnaître dans l'ouvrage de M. de La Clos,
- il faut le lire d'un bout à l'autre; il n'y en a pas moins
- dans l'ensemble que dans les détails. Les caractères y sont
- parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est
- un peu bête, mais elle n'en est que plus vraie, et ce personnage
- contraste aussi heureusement avec l'esprit de Mme de Merteuil
- que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de
- Tourvel. L'extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite
- de sa fille est peut-être ce qu'il y a de moins vraisemblable
- dans tout l'ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu'elle
- peut l'être et par l'adresse de Mme de Merteuil et par cette
- confiance qu'une femme dont la vie fut toujours irréprochable
- prend si naturellement dans tout ce qui l'entoure. On peut croire
- sans peine que la fille d'une Mme de Merteuil serait, à coup sûr,
- mieux gardée que ne l'est la petite de Volanges; l'expérience du
- vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la
- vertu.
-
- «Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production,
- on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse
- aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après
- avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes
- beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette
- triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L'aventure
- de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus
- piquante. Son ami Valmont l'exhorte à s'en défier: «S'il peut
- gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et
- tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l'air
- d'y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil
- lui répond: «Quant à Prévan, je veux l'avoir, et je l'aurai; il
- veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre
- roman...» Et ce roman n'en est pas un; car Mme de Merteuil tient
- parole.
-
- «Il n'y a pas moins de variété dans le style de ces lettres
- qu'il n'y en a dans les différents caractères des personnages
- que l'auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à
- son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous
- de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles
- n'ont d'autre rapport ensemble que celui d'être également vraies,
- également originales[2].»
-
- [2] _Correspondance littéraire, philosophique et critique_,
- par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice
- Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.
-
-
-Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont:
-
- «_19 avril 1782._--Le livre à la mode aujourd'hui, c'est-à-dire
- celui qui fait la matière des conversations, est un roman
- intitulé _Les Liaisons dangereuses_, en quatre petits volumes.
- Il est attribué à M. de Laclos; officier d'artillerie, auteur de
- quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse
- _Épître à Margot_, qui parut en 1773, qu'on attribua à M. Dorat,
- et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui
- obligeait le poète de garder l'anonymat.
-
- «Dans son dernier ouvrage, très noir, qu'on dit un tissu
- d'horreurs et d'infamies, on lui reproche d'avoir fait aussi ses
- héros trop ressemblants; on assure, d'ailleurs, qu'il est plein
- d'intérêt et bien écrit.»
-
-
-Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons
-devoir citer cette fameuse _Épître à Margot_, tant de fois reprochée à
-M. de Laclos:
-
- ÉPITRE A MARGOT
-
- Pourquoi craindrais-je de le dire?
- C'est Margot qui fixe mon goût:
- Oui, Margot: cela vous fait rire...
- Que fait le nom? la chose est tout.
- Je sais que son humble naissance
- N'offre point à l'orgueil flatté,
- La chimérique jouissance
- Dont s'enivre la vanité;
- Que née au sein de l'indigence,
- Jamais un éclat fastueux,
- Sous le voile de l'opulence,
- N'a pu dérober ses aïeux;
- Que sans esprit, sans connaissance,
- A ces discours fastidieux
- Succède un stupide silence:
- Mais Margot a de si beaux yeux,
- Qu'un seul de ses regards vaut mieux
- Que fortune, esprit et naissance.
- Quoi! dans ce monde singulier,
- Triste jouet d'une chimère,
- Pour apprendre qui doit me plaire,
- Irai-je consulter d'Hozier?
- Non, l'aimable enfant de Cythère
- Craint peu de se mésallier.
- Souvent par l'amoureux mystère,
- Ce dieu, dans ses goûts roturiers,
- Donne le pas à la bergère,
- En dépit des seize quartiers.
- Et qui sait ce qu'à ma maîtresse
- Garde l'avenir incertain?
- Margot encor dans sa jeunesse
- N'est qu'à sa première faiblesse,
- Laissez-la devenir _catin_;
- Bientôt, peut-être, le destin
- La fera marquise ou comtesse.
- Joli minois, cœur libertin,
- Font bien des titres de noblesse.
- Margot est pauvre, j'en conviens;
- Qu'a-t-elle besoin de richesse?
- Doux appas, et vive tendresse,
- Ne sont-ce pas d'assez grands biens?
- Ne sait-on pas que toute belle
- Porte son trésor avec elle?
- Doux trésor, objet des désirs
- De l'étourdi, comme du sage,
- Où la nature, d'âge en âge,
- A su conserver nos plaisirs.
- Des autres biens qu'a-t-elle à faire?
- Source de peine et d'embarras,
- Qui veut en jouir les altère,
- Qui les garde n'en jouit pas.
-
- De son temps faire un bon usage,
- Voilà la richesse du sage,
- Et celle dont Margot fait cas.
- Margot, en ménagère habile,
- Mêlant l'agréable à l'utile,
- Peut aisément suffire à tout.
- Le travail est fort de son goût;
- Toute la journée elle file,
- Et toute la nuit elle... coud.
- Ainsi, malgré l'erreur commune,
- Margot me prouve, chaque jour,
- Que, sans naissance et sa fortune,
- On peut être heureux en amour.
-
- Reste l'esprit: j'entends d'avance
- Nos beaux diseurs, docteurs subtils
- Se récrier. Quoi, diront-ils,
- Point d'esprit! Quelle jouissance!
- Que deviendront les doux propos,
- Les bons contes, les jeux de mots,
- Dont un amant, avec adresse,
- Se sert auprès de sa maîtresse,
- Pour charmer l'ennui du repos!
- Si l'on est réduit à se taire,
- Quand tout est fait, que peut-on faire?
- Ah! les beaux esprits ne sont pas
- Grands docteurs dans cette science.
- Mais voyez le bel embarras,
- Quand tout est fait on recommence,
- Et même sans recommencer,
- Il est un plaisir plus facile,
- Et que l'on goûte sans penser.
- C'est le sommeil, repos utile
- Et pour les sens et pour le cœur,
- Et préférable à la langueur.
- De cette tendresse importune
- Qui, n'abondant qu'en beaux discours,
- Jure cent fois d'aimer toujours,
- Et ne le pense jamais une.
-
- O toi, dont je porte les fers,
- Doux objet d'un tendre délire,
- Le temps que j'emploie à t'écrire
- Est sans doute un temps que je perds.
- Jamais tu ne liras ces vers,
- Margot, car tu ne sais pas lire.
- Mais pardonne un ancien travers:
- De penser la triste habitude
- M'obsède encore, malgré moi,
- Et je fais mon unique étude
- Au moins de ne penser qu'à toi.
- A mes côtés viens prendre place,
- Le plaisir attend ton retour.
- Viens; et je troque, dans ce jour,
- Les lauriers ingrats du Parnasse
- Contre les myrtes de l'amour[3].
-
- [3] L'_Épître à Margot_ fut publiée intégralement dans _Les
- Fastes de Louis XV_. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782.
- Seconde partie, pp. 732 et suiv.
-
-
-Reprenons les notes des _Mémoires secrets_:
-
- «_14 mai 1782._--Le roman des _Liaisons dangereuses_ a produit
- tant de tentations, par les allusions qu'on a prétendu y
- saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait
- l'application des portraits qui s'y trouvent à des personnes
- connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse
- tant de héros et d'héroïnes de société, que la police en a arrêté
- le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait,
- de le mettre désormais sur leur catalogue.
-
- «L'auteur est fils d'un M. Choderlos, premier commis d'un
- intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de
- la publicité de son ouvrage. Parce qu'il a peint des monstres, on
- veut qu'il en soit un, _fænum habet in cornu, longe fuge_. Il est
- allé à son régiment travailler à une justification.»
-
- «_28 mai 1782._--_Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies
- dans une société et publiées pour l'instruction de quelques
- autres_, par M. C... de L...
-
- «Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit
- aujourd'hui et qu'on prétend devoir marquer dans ce siècle; il
- est en quatre parties formant quatre petits volumes.
-
- «Il est précédé d'un _Avertissement de l'éditeur_, persiflage, où
- prévenant les allusions qu'on pourrait trouver dans cet ouvrage,
- il donne à entendre que ce n'est qu'un roman, un roman gauche
- même, en ce qu'on y a peint des mœurs corrompues et dépravées,
- qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes
- sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.
-
- «Suit une _Préface du rédacteur_, qui rend compte de la manière
- dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce
- en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles
- nécessaires, soit à l'intelligence des évènements, soit au
- développement des caractères. Quant au style, on a désiré que,
- malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu'il
- était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en
- fait un des principaux mérites.»
-
- «_13 juin 1782._--_Les Liaisons dangereuses_ remplissent
- parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale
- élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile,
- puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de
- l'histoire, finit par être puni cruellement.
-
- «Il y a certainement beaucoup d'art dans l'ouvrage, à ne
- l'examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros
- n'est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace
- de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos
- mœurs actuelles; c'est un vrai _roué_ du jour; d'ailleurs il
- est secondé par une femme non moins unique dans son genre
- et dont l'auteur n'a point de modèle; c'est une création de
- son imagination. Tous les autres personnages sont également
- variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en
- lettres, c'est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs
- de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et
- d'éducation, chacun a son style particulier très distinct.
-
- «Ce livre doit faire infiniment d'honneur au romancier, qui
- marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».
-
- [4] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République
- des lettres en France depuis 1772 jusqu'à nos jours, ou Journal
- d'un observateur._ A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv.,
- tome XX.
-
-
-Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la
-Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres
-ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte
-du roman épistolaire. C'est une partie de la correspondance que Laclos
-échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il
-eut l'occasion de collaborer au théâtre.
-
-Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés
-révoltés menèrent une campagne violente contre l'ouvrage et l'auteur.
-
- «Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Choderlos écrive
- bien, l'esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis
- le féliciter d'employer ses talents, sa facilité, les grâces
- de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des
- mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain
- distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se
- faisant imprimer, celui de plaire, et celui d'être utile; en
- remplir un, ce n'est pas assez pour un homme honnête. On n'a pas
- besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent
- exister, et j'invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des
- agréments qu'il a prêtés à Mme de Merteuil.»
-
-
-La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une
-seconde lettre de Mme Riccoboni:
-
- «Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des
- compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés,
- à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un
- ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges.
- Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité
- d'un auteur. Je le suis de si peu de choses qu'en lisant un livre
- nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le
- comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées
- propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme,
- monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma
- nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de
- Merteuil. Si comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe,
- je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et
- je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se
- rencontrer avec de pareils monstres.
-
- «Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable
- présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s'empresse
- à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur
- d'occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de
- ce plaisir, personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai
- l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous
- sont dûs,
-
- «Votre très humble et très obéissante servante.
-
- «RICCOBONI.
- «_14 avril 1782._»
-
-
- «Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner
- votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous
- aura dit que j'étais farouche? Je le suis en effet, mais l'antre
- où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je
- reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de
- mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous
- m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un
- militaire mettre au rang de ses _privations_ la négligence d'une
- femme dont il a pu entendre parler à sa grand'mère! Cela ne vous
- fait-il pas rire, monsieur?
-
- «Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre
- par vos raisonnements, qu'un livre, où brille votre esprit,
- est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre
- imagination. N'est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes
- les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et
- c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui, sans
- doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables,
- mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez
- à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la
- fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû
- rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre
- exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple,
- Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte,
- vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met
- absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et
- vain, s'en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de
- sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne saurait faire.
-
- «Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier
- vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de
- présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa
- première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes
- de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les
- regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses
- que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation
- irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page: «Cela n'est
- point, cela ne saurait être!» L'exagération ôte au précepte la
- force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique,
- en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion
- salutaire: il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les
- vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur;
- on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent
- à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer.
- Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société
- qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas besoin de prévenir
- contre les crimes, tout le monde en conçoit de l'horreur, mais
- des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera
- toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité,
- monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à
- présenter des caractères que l'on désire d'imiter? Vous prétendez
- aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris
- et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien
- vous regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle
- devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties
- lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son
- amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même;
- mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits
- soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont
- l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de
- système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de
- la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous
- pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que
- je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur
- d'être, monsieur,
-
- «Votre très humble et très obéissante servante,
- «RICCOBONI.
- «_Vendredi 19 avril 1782._»
-
-
- «Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon
- adresse, c'est en effet une petite contradiction, mais désirer
- de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de
- me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir,
- j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui de mes
- craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion,
- j'espérais l'obtenir de votre politesse, et il est si difficile
- de s'arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement
- mériter qu'au moins par la suite, votre politesse ne soit plus
- le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que
- cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens
- pour qu'il ne le fût pas, je n'en négligerais aucun. C'est
- toujours même conduite, comme vous voyez; et que ce soit votre
- faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne me pas corriger; je ne
- peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une _privation_
- dans votre silence! et cependant je me rappelle fort bien
- d'avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma
- grand'mère; j'en parle même encore tous les jours avec mon père,
- qui n'est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus
- moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur
- tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme
- une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerais bien
- peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des
- torts pour le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est
- pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue
- justification est si près d'être une justification ennuyeuse,
- qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre
- suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.
-
- «Je conviens avec vous, madame, que _toutes les campagnes
- n'offrent point l'aspect d'un joli paysage_, et que _c'est au
- peintre à choisir les vues qu'il dessine_; mais si quelques-unes
- vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous
- entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers,
- les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible
- habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre
- du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne
- peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je
- m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant
- celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre.
-
- «Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre
- carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour
- peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme
- en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et
- même leurs faiblesses! toutes les vertus embellies, jusqu'aux
- défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnements,
- l'esprit sans prétention! l'abandon de la tendresse et la réserve
- de la modestie; la solidité de l'âge mûr et l'enjouement folâtre
- de l'enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser
- là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer
- Julie; il essaya de la peindre, il porta l'enthousiasme jusqu'au
- délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet.
-
- «Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible
- et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle
- trace une partie du charme qu'elle possède; elle jouit dans son
- travail d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte
- que donner une contre-épreuve d'elle-même; mais quel homme assez
- froid, peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur?
- Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront point
- troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu'une
- image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je
- ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer, celle-là ne peut
- se reconnaître qu'aux transports qu'elle excite; et celui qui les
- ressent s'occupe-t-il à la peindre.
-
- «Vous voyez, madame, combien je suis loin encore _de faire taire
- les femmes, d'apaiser leurs cris et de calmer leur colère_.
- Heureusement, j'avais déjà quelques-unes d'elles pour amies
- et _mon criminel ouvrage_ ne m'a point encore attiré _leur
- malédiction_. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui
- disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent,
- il faudrait donc qu'il m'empêchât de l'aimer». J'ose dire comme
- elle, je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas
- espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour
- vous, madame, il y aurait sûrement de l'indiscrétion à vous
- demander plus que de l'indulgence... Je sens qu'il faut m'arrêter
- ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction.
-
- «Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu'à une partie
- de la vôtre, et je n'ai même dit encore qu'une partie de mes
- raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous craignez un
- second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir
- bientôt.
-
- «J'ai l'honneur d'être, etc...»
-
-
- «Cette lettre n'est, madame, que la continuation de celle que
- j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me
- semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en
- profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec
- vous.
-
- «Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d'un désir incestueux;
- si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est
- qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étais assuré d'être entendu;
- c'est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché,
- mais seulement le procédé. Or l'action considérée sous cette
- face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même,
- il n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte;
- et j'aurais dû dire, de _séduire la faveur de l'homme dont il
- épousait la fille_. Je me permets à mon tour une observation
- sur ce que vous me dites de cette pièce; c'est que Tartuffe
- n'est point puni _par les lois_, mais par l'autorité. Je fais
- cette remarque, parce qu'il me semble que le droit du moraliste,
- soit dramatique soit romancier, ne commence qu'où les lois se
- taisent. Molière lui-même m'a paru si bien être de son avis,
- qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi,
- jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en
- effet les hommes une fois rassemblés en société, n'ont droit de
- se faire justice que des délits que le gouvernement ne s'est pas
- chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les
- défauts et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe
- n'est elle-même qu'une suite de l'indignation du prince, et le
- châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui se sont
- passées durant le cours de la pièce.
-
- «Mais combien cette salutaire indignation publique n'est-elle
- pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle
- semble se relâcher! C'est ce que j'ai voulu faire. Mme de M...
- et V... excitent, dans ce moment, une clameur générale, mais
- rappelez-vous les événements de nos jours, et vous retrouverez
- une foule de traits semblables, dont les héros des deux sexes ne
- sont ou n'ont été que mieux accueillis et plus honorés; j'ajoute
- même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui
- manquent à mon caractère, par la seule raison qu'ils étaient trop
- récents et trop connus, et que l'honnête homme en diffamant le
- vice, répugne cependant à diffamer les vicieux.
-
- «Les mœurs que j'ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles
- de _ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie_;
- mais ce sont celles de ces femmes plus viles encore qui savent
- calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à
- un vice infâme, et qui en redoublent le danger par la profanation
- de l'esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je
- l'avoue, mais il est vrai, et le mérite que je reconnais à
- travers des _sentiments qu'on désire d'imiter_, n'empêche pas,
- je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se
- défendre.
-
- «Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de
- l'honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même
- encore de la complaisance que vous avez eue de la combattre;
- et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention
- volage du public. C'est particulièrement par l'occasion que j'ai
- trouvé de faire parvenir jusqu'à vous et de pouvoir vous adresser
- moi-même, l'assurance et l'hommage des sentiments d'estime et de
- respect que je vous ai voués pour la vie.
-
- «J'ai l'honneur d'être, etc.»
-
-
- «Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination on a
- souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence
- les personnes qui n'aiment ni à disserter, ni à soutenir leur
- opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer
- une dispute dont nos derniers neveux ne verraient pas la fin si
- elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit vous
- faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi
- vous servirait celui d'une cénobite ignorée? Il n'ajouterait
- point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paraît une
- trahison, et je vous tromperais en feignant de me rendre à vos
- sentiments. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous
- nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis.
-
- «J'ai l'honneur d'être votre très humble et obéissante servante,
- «RICCOBONI[5].
- «_Ce vendredi._»
-
- [5] Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, n° 12845,
- folios 13, 15, 26 à 31.
-
-
-Pour contrebalancer des témoignages aussi manifestement partiaux, nous
-ne connaissons pas de pages plus précises et plus suggestives que
-celles consacrées par les frères de Goncourt à l'œuvre de Laclos.
-
- «A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère,
- qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il
- s'endurcit et se confine dans la sécheresse et la sensualité de
- tête, il cherche plus résolument de ce côté l'assouvissement de
- je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal.
- La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de
- l'amour. Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse»
- éclate. Il se glisse dans les relations d'hommes à femmes quelque
- chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé
- de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés,
- en manques de foi, en trahisons, à l'art des tyrannies. Le
- machiavélisme entre dans la galanterie, et il la domine et la
- gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses
- _Liaisons dangereuses_, ce livre admirable et exécrable, qui est
- à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce
- qu'est le traité du _Prince_ à la morale politique de l'Italie du
- XVIe.
-
- «Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu
- de cette société traversée et pénétrée jusqu'au plus profond
- de l'âme, par le malaise d'un orage flottant et menaçant, on
- voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants
- et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la
- perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité
- théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans
- remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité, l'impudence,
- l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions,
- la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils
- connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte
- de vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de
- chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils
- ont calculé de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre
- «d'horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre
- d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils
- se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas
- dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand
- principe est de ne jamais finir une aventure avant d'avoir en
- main de quoi déshonorer la femme: ils ne séduisent que pour
- perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur
- bonheur, c'est de faire «expirer la vertu d'une femme dans une
- lente agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s'arrêtent
- à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils
- ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte,
- du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa
- défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour que le
- remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction,
- dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de
- subjuguer par l'autorité une jeune fille, une enfant, d'emporter
- son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement; et
- c'est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des
- ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et qu'une cloison
- sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe
- siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de
- l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.
-
- «La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce
- libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau
- où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses,
- toutes les sortes d'esprit de son sexe se tournèrent en une sorte
- de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante.
-
- «La rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables,
- à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une
- dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie
- maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une
- observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des
- sens, une curiosité, un désir de science qui ne leur laissaient
- voir dans l'amour que des faits à méditer et à recueillir,
- c'étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que
- ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une
- politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles
- avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient
- vu que chacun y porte un secret caché et elles avaient résolu de
- faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun.
-
- «Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'envelopper et
- à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient sérieusement
- cherché dans les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu'on pouvait
- faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi
- formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables,
- elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le
- plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit toujours
- présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d'une
- hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes
- perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans
- la candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent
- l'honnête femme, dont la vertu leur déplaît; et l'ont-elles
- touchée à mort? elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand
- une femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est
- incurable...»
-
- «Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un
- coup de foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles
- et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui
- glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens moral, qu'elles
- dépassent de toute la tête la Messaline antique.
-
- «Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en
- elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que
- l'on serait tenté d'appeler une corruption idéale: le libertinage
- des passions méchantes, la luxure du Mal!
-
- «Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits,
- soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne
- sont pas le rêve d'un romancier; ils sont des individualités de
- ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités
- du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre
- sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras
- est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas
- nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa
- grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant
- impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air
- étourdi, n'avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre
- une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant
- de son esprit en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de
- Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa
- création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la
- figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer Mme de Blot? Et
- pour la femme que Laclos a peinte et pour laquelle il a attribué
- tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas
- rencontré l'original et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif?
- Le prince de Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'après la
- confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience
- d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu'à
- raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil[6]?»
-
- [6] Ed. et J. de Goncourt.--_L'Amour au dix-huitième siècle._
- Paris, Charpentier, 1893, pages 111 et suiv.
-
-
-Le manuscrit des _Liaisons dangereuses_ se trouve dans les collections
-de la Bibliothèque Nationale, n° 12845 du fonds français: il fut donné
-par Mme Charles de Laclos en 1849.
-
-Ce manuscrit comprend un certain nombre de documents.
-
- Folio 1.--Une copie des armes de la famille du général de Laclos;
-
- Fol. 2 à 10.--Quelques pièces de vers de Laclos;
-
- Fol. 13 à 15 et 26 à 31.--Un certain nombre de lettres de Mme
- Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites
- ci-dessus;
-
- Fol. 16 à 25 et 32 à 34.--Lettres diverses et épîtres en vers;
-
- Fol. 35.--Titre du roman:
-
- LE DANGER DES LIAISONS
-
- _ou_
-
- _Lettres recueillies dans une société_
- _et publiées pour l'instruction de quelques autres_
- par M. C..... D. L. C.
-
- J'ai vu les mœurs de ce siècle, et j'ai
- publié ces lettres (J. J. Rousseau, préface
- de la _Nouvelle Héloïse_).
-
-La première ligne du titre a été biffée pour être remplacée par:
-
- LES LIAISONS DANGEREUSES
-
-Un roman avait paru en 1753 sous le titre _Le Danger des liaisons, ou
-Mémoires de la Baronne de Blémon_, par Mme de Saint-Aubin.
-
- Fol. 36.--Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire
- Durand pour la publication de son ouvrage.
-
- «Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit.
-
- «Savoir que moi Delaclos, capitaine d'artillerie etc., auteur
- du danger des liaisons.
-
- «Donne et cedde la première édition de mon ouvrage à Monsieur
- Durand libraire aux conditions ci-après.
-
- «1° Qu'il se chargera d'en payer l'impression tirée à deux
- milles.
-
- «2° Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés,
- généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains
- le prix de la vente des douze cent premiers exemplaires.
-
- «3° Qu'il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans
- (non compris les cinquante que je prélève dès à présent sur
- l'Edition entière) à raison de trois livres par exemplaire de
- bénéfice sur lesquels huit cent exemplaires j'aurai les deux
- tiers, ce qui formera seize cent livres et à M. Durand l'autre
- tiers faisant huit cent livres.
-
- «Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je
- promets décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à
- l'impression, brochure de son ouvrage, et de lui tenir compte
- des deux tiers de son bénéfice dans les huit cent exemplaires
- à mesure qu'il en aura été vendu un cent en un billet payable
- à l'échéance de six mois et ainsi de suite jusqu'à la fin de
- l'Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil
- sept cent quatre-vingt-deux.
-
- J'approuve l'écrit cy dessus.
- DURAND neveu.
-
- J'approuve l'écrit cy dessus.
- DE LACLOS.
-
-
- Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et
- consenti à une seconde édition aux mêmes conditions que la
- première.
-
- Paris, 21 avril 1782.
- DE LACLOS.
-
- Approuvé le contenu cy dessus,
- Fait à Paris le 21 avril 1782.
- DURAND
- neveu.
-
- Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première
- édition le 7 mai 1782.
- DE LACLOS
-
- Fol. 38.--Note sur les lettres.
-
- Fol. 39.--Avertissement de l'éditeur.
-
- Fol. 40 à 126.--Le texte des _Liaisons dangereuses_, d'une
- écriture très serrée et presque sans ratures.
-
- Fol. 128 à 142.--Lettres et documents divers.
-
-Nous remarquons qu'au folio 123 (recto), une lettre portant
-primitivement le n° 155 est biffée de deux traits et suivie d'une
-nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le texte de la lettre
-biffée:
-
- _LETTRE CLV_
-
- Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges.
-
- _Je sais, madame, que vous ne m'aimez point, je n'ignore pas
- davantage que vous m'avez toujours été contraire auprès de Mme
- de Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus
- que jamais dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous
- pouvez les croire fondés; cependant c'est à vous que je m'adresse
- et je ne crains pas non seulement de vous prier de remettre à Mme
- de Tourvel la lettre que je joins ici pour elle, mais encore de
- vous demander d'obtenir d'elle qu'elle la lise, de l'y disposer
- en l'assurant de mon repentir, de mes regrets et surtout mon
- amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange. Elle
- m'étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les
- calcule pas. Et d'ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui
- nous est commun, doit écarter toute autre considération. Mme de
- Tourvel se meurt, Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui
- rendre la vie, la santé et le bonheur. Voilà l'objet à remplir;
- tous les moyens sont bons qui peuvent en assurer ou en hâter le
- succès. Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous resterez
- responsable de l'événement: sa mort, vos regrets, mon éternel
- désespoir, tout sera votre ouvrage._
-
- _Je sais que j'ai outragé indignement une femme digne de toute
- mon adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous
- les maux qu'elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni
- les excuser; mais vous, madame, craignez d'en devenir complice en
- m'empêchant de les réparer. J'ai enfoncé le poignard dans le cœur
- de votre amie, mais je peux seul retirer le fer de la blessure,
- seul je connais les moyens de la guérir. Qu'importe que je sois
- coupable, si je puis être utile! Sauvez votre amie! sauvez-la!
- Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance._
-
- Paris, ce 5 décembre 17**.
-
-
-A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le mot
-_Fin_. Puis vient la note (1): «Des raisons particulières....», écrite
-sur un papier différent, non pas de la même main, et collée sur le
-folio du manuscrit.
-
-Au folio 127 (recto) se trouve une lettre de la Présidente T... au
-Vicomte de V..., qui ne porte pas de numéro, et ne figure dans aucune
-des éditions antérieures à 1900. En voici le texte:
-
- La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont.
-
- _O! mon ami, quel est donc le trouble que j'éprouve depuis
- l'instant où vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité
- me serait si nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à
- une telle agitation qu'elle va jusqu'à la douleur et me cause
- un véritable effroi? Le croiriez-vous? Je sens que même pour
- vous écrire j'ai besoin de rassembler mes forces et de rappeler
- ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que vous êtes
- heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez
- si bien nommée le doux calmant de l'amour en est, au contraire,
- devenu le ferment et me fait succomber sous une félicité trop
- forte; tandis que, si j'essaye de m'arracher à cette délicieuse
- méditation, je retombe aussitôt dans les cruelles angoisses que
- je vous ai promis d'éviter et dont, en effet, je dois me garantir
- si soigneusement, puisqu'elles altéreraient votre bonheur. Mon
- ami, vous m'avez facilement appris à ne vivre que pour vous;
- apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n'est pas
- là ce que je veux dire, c'est plutôt que loin de vous je voudrais
- ne point vivre ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à
- moi-même, je ne puis supporter ni mon bonheur ni ma peine; je
- sens le besoin du repos, et tout repos m'est impossible; j'ai
- vainement appelé le sommeil, le sommeil a fui loin de moi; je ne
- puis ni m'occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu brûlant
- me dévore, un frisson mortel m'anéantit; tout mouvement me
- fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je?
- Je souffrirais moins dans l'ardeur de la plus violente fièvre,
- et, sans que je puisse ni l'expliquer ni le concevoir, je sens
- très bien pourtant que cet état de souffrance ne vient que de
- mon impuissance à contenir ou diriger une foule de sentiments au
- charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir
- livrer mon âme tout entière._
-
- _Au moment même où vous êtes sorti, j'étais moins tourmentée;
- quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je
- l'attribuais à l'impatience que me causait la présence de mes
- femmes qui entrèrent à l'instant et dont le service toujours
- trop long à mon gré, me paraissait se prolonger encore mille
- fois plus que de coutume. Je voulais surtout être seule; je
- ne doutais pas alors, qu'environnée de souvenirs si doux, je
- ne dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre
- absence me laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir
- qu'aussi forte auprès de vous pour soutenir le choc de tant de
- sentiments divers, si rapidement éprouvés, je ne pourrais seule
- en supporter la réminiscence. J'ai été bientôt bien cruellement
- détrompée... Ici, mon tendre ami, j'hésite à vous dire tout...
- Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je
- vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien
- impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes
- involontaires et que mon cœur ne partage pas: j'avais, suivant
- mon habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit..._
-
-
-_Les Liaisons dangereuses_ ont eu un grand nombre d'éditions, et
-ont été traduites en presque toutes les langues. Il n'est guère de
-génération qui n'ait voulu avoir son édition de cette œuvre remarquable.
-
-La première date de 1782: elle comprenait quatre parties en quatre
-volumes in-12 sans gravures. C'est celle que nous avons suivie.
-
-Celle parue avec la rubrique _Londres 1796_, en deux volumes in-8, est
-une des plus rares et des plus superbement illustrées: 2 frontispices
-et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard et Fragonard fils, que nous avons
-reproduits dans notre édition.
-
-A signaler aussi l'édition de 1820, en deux volumes in-8, avec des
-figures de Dévéria; et récemment:
-
-L'édition du _Mercure de France_, 1903, in-18, «collationnée sur le
-manuscrit original».
-
-L'édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300 exemplaires in-8,
-avec 22 lithographies en couleurs, dessinées et gravées par Lubin de
-Beauvais;
-
-Et l'édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l'Édition, 1908, avec une
-étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie des «Liaisons
-dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-fortes originales par Martin
-Van Maële.
-
-
-
-
- LES LIAISONS
- DANGEREUSES,
-
- OU
-
- LETTRES
-
- _Recueillies dans une Société, & publiées
- pour l'instruction de quelques autres._
-
- Par M. C..... de L...
-
-
- J'ai vu les mœurs de mon tems, & j'ai publié ces Lettres.
- J.J. ROUSSEAU, _Préf. de la Nouvelle Héloise_.
-
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
-
- A AMSTERDAM;
- _Et se trouve à PARIS_,
- Chez DURAND Neveu, Libraire, à la
- Sagesse, rue Galande.
-
- M. DCC. LXXXII.
-
-
-
-
- [Illustration: Pl. II
- _C. Monnet inv._
- _N. Le Mire sc._
- LETTRE X]
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
-
-
-Nous croyons devoir prévenir le public que, malgré le titre de
-cet ouvrage et ce qu'en dit le rédacteur dans sa préface, nous ne
-garantissons pas l'authenticité de ce recueil, et que nous avons même
-de fortes raisons de penser que ce n'est qu'un roman.
-
-Il nous semble de plus que l'auteur, qui paraît pourtant avoir cherché
-la vraisemblance, l'a détruite lui-même, et bien maladroitement, par
-l'époque où il a placé les événements qu'il publie. En effet, plusieurs
-des personnages qu'il met en scène ont de si mauvaises mœurs qu'il est
-impossible de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle; dans ce
-siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont
-rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les
-femmes si modestes et si réservées.
-
-Notre avis est donc que, si les aventures rapportées dans cet ouvrage
-ont un fonds de vérité, elles n'ont pu arriver que dans d'autres lieux
-ou dans d'autres temps, et nous blâmons beaucoup l'auteur qui, séduit
-apparemment par l'espoir d'intéresser davantage en se rapprochant plus
-de son siècle et de son pays, a osé faire paraître sous notre costume
-et avec nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères.
-
-Pour préserver au moins, autant qu'il est en nous, le lecteur trop
-crédule de toute surprise à ce sujet, nous appuierons notre opinion
-d'un raisonnement que nous lui proposons avec confiance, parce qu'il
-nous paraît victorieux et sans réplique: c'est que sans doute les mêmes
-causes ne manqueraient pas de produire les mêmes effets, que cependant
-nous ne voyons point aujourd'hui de demoiselle, avec soixante mille
-livres de rente, se faire religieuse, ni de présidente, jeune et jolie,
-mourir de chagrin.
-
-
-
-
-PRÉFACE DU RÉDACTEUR
-
-
-Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera peut-être
-encore trop volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre
-des lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il
-est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle
-était parvenue et que je savais dans l'intention de la publier, je
-n'ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d'élaguer tout
-ce qui me paraîtrait inutile; et j'ai tâché de ne conserver en effet
-que les lettres qui m'ont paru nécessaires, soit à l'intelligence des
-événements, soit au développement des caractères. Si l'on ajoute à ce
-léger travail celui de replacer par ordre les lettres que j'ai laissé
-subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui
-des dates, et enfin quelques notes courtes et rares, et qui, pour la
-plupart, n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques
-citations, ou de motiver quelques-uns de ces retranchements que je me
-suis permis, on saura toute la part que j'ai eue à cet ouvrage. Ma
-mission ne s'étendait pas plus loin[7].
-
- [7] Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous
- les noms des personnes dont il est question dans ces lettres,
- et que si, dans le nombre de ceux que je leur ai substitués,
- il s'en trouvait qui appartinssent à quelqu'un, ce serait
- seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait tirer
- aucune conséquence.
-
-J'avais proposé des changements plus considérables et presque tous
-relatifs à la pureté de diction ou de style, contre laquelle on
-trouvera beaucoup de fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à
-couper quelques lettres trop longues, et dont plusieurs traitent
-séparément, et presque sans transition, d'objets tout à fait étrangers
-l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été accepté, n'aurait pas suffi
-sans doute pour donner du mérite à l'ouvrage, mais en aurait au moins
-ôté une partie des défauts.
-
-On m'a objecté que c'étaient les lettres mêmes qu'on voulait faire
-connaître, et non pas seulement un ouvrage fait d'après ces lettres;
-qu'il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité que de
-huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance, toutes
-eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j'ai représenté
-que loin de là il n'y en avait au contraire aucune qui n'eût fait de
-fautes graves et qu'on ne manquerait pas de critiquer, on m'a répondu
-que tout lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes
-dans un recueil de lettres de quelques particuliers, puisque dans
-tous ceux publiés jusqu'ici de différents auteurs estimés, et même de
-quelques académiciens, on n'en trouvait aucun totalement à l'abri de
-ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé, et je les ai trouvées,
-comme je les trouve encore, plus faciles à donner qu'à recevoir; mais
-je n'étais pas le maître, et je me suis soumis. Seulement je me suis
-réservé de protester contre et de déclarer que ce n'était pas mon avis;
-ce que je fais en ce moment.
-
-Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne
-m'appartient-il pas de m'en expliquer, mon opinion ne devant ni ne
-pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui, avant de
-commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu près sur quoi
-compter, ceux-là, dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de
-passer tout de suite à l'ouvrage même: ils en savent assez.
-
-Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis a été, comme j'en
-conviens, de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin
-d'en espérer le succès; et qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma
-part pour la modestie jouée d'un auteur; car je déclare avec la même
-franchise que, si ce recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert
-au public, je ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette
-apparente contradiction.
-
-Le mérite d'un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément,
-et même de tous deux, quand il en est susceptible; mais le succès, qui
-ne prouve pas toujours le mérite, tient souvent davantage au choix
-du sujet qu'à son exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente
-qu'à la manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant,
-comme son titre l'annonce, les lettres de toute une société, il y
-règne une diversité d'intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De
-plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime, étant feints ou
-dissimulés, ne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours
-bien au-dessous de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à
-l'indulgence et laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y
-trouvent dans les détails que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul
-désir qu'on veuille satisfaire.
-
-Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui
-tient de même à la nature de l'ouvrage: c'est la variété des styles,
-mérite qu'un auteur atteint difficilement, mais qui se présentait ici
-de lui-même, et qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs
-personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand
-nombre d'observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se trouvent
-éparses dans ces lettres. C'est aussi là, je crois, tout ce qu'on y
-peut espérer d'agréments, en les jugeant même avec la plus grande
-faveur.
-
-L'utilité de l'ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me
-paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c'est
-rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploient
-ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de
-bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement
-à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités
-importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu
-elles sont pratiquées: l'une, que toute femme qui consent à recevoir
-dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime;
-l'autre, que toute mère est au moins imprudente qui souffre qu'une
-autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un
-et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les
-personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement
-n'est jamais qu'un piège dangereux et aussi fatal à leur bonheur qu'à
-leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici
-trop à craindre et loin de conseiller cette lecture à la jeunesse,
-il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce
-genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir
-utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une
-bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit.
-«Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le manuscrit de cette
-correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce
-livre le jour de son mariage.» Si toutes les mères de famille en
-pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de l'avoir publié.
-
-Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble
-toujours que ce recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes et les
-femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur
-nuire; et, comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils
-celle de mettre dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau
-des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.
-
-Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme
-dévote, que par cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis
-que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertu et se plaindront
-que la religion se montre avec trop peu de puissance.
-
-D'un autre côté, les personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par
-le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces lettres, tandis
-que le commun des lecteurs, séduit par l'idée que tout ce qui est
-imprimé est le fruit d'un travail, croira voir dans quelques autres la
-manière peinée d'un auteur qui se montre derrière le personnage qu'il
-fait parler.
-
-Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque chose ne vaut
-qu'à sa place et que si d'ordinaire le style trop châtié des auteurs
-ôte en effet de la grâce aux lettres de société, les négligences de
-celles-ci deviennent de véritables fautes et les rendent insupportables
-quand on les livre à l'impression.
-
-J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés;
-je crois aussi qu'il me serait possible d'y répondre, et même sans
-excéder la longueur d'une préface. Mais on doit sentir que pour qu'il
-fût nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'ouvrage ne pût
-répondre à rien, et que si j'en avais jugé ainsi, j'aurais supprimé à
-la fois la préface et le livre.
-
-
-
-
-LES
-
-LIAISONS DANGEREUSES
-
-
-
-
-LETTRE PREMIÈRE
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY, aux Ursulines de..._
-
-
-Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et
-les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m'en restera toujours
-pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée
-que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble; et je crois
-que la superbe Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite,
-où je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes
-les fois qu'elle est venue nous voir _in fiocchi_. Maman m'a consultée
-sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le
-passé. J'ai une femme de chambre à moi; j'ai une chambre et un cabinet
-dont je dispose, et je t'écris à un secrétaire très joli, dont on m'a
-remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m'a
-dit que je la verrais tous les jours à son lever; qu'il suffisait que
-je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules,
-et qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais l'aller
-joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j'ai
-ma harpe, mon dessin et des livres comme au couvent, si ce n'est que la
-mère Perpétue n'est pas là pour me gronder, et qu'il ne tiendrait qu'à
-moi d'être toujours à rien faire; mais comme je n'ai pas ma Sophie pour
-causer et pour rire, j'aime autant m'occuper.
-
- [8] Pensionnaire du même couvent.
-
-Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver maman qu'à
-sept: voilà bien du temps si j'avais quelque chose à te dire! Mais on
-ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire et
-la quantité d'ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on
-ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne
-Joséphine[9]. Cependant maman m'a dit si souvent qu'une demoiselle
-devait rester au couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât que puisqu'elle
-m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.
-
- [9] Tourière du couvent.
-
-Il vient d'arrêter un carrosse à la porte et maman me fait dire de
-passer chez elle tout de suite. Si c'était le monsieur? Je ne suis pas
-habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la femme
-de chambre si elle savait qui était chez ma mère: «Vraiment, m'a-t-elle
-dit, c'est M. C***.» Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je
-reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours
-son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit
-moment.
-
-Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse.
-Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez maman, j'ai
-vu un monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux
-que j'ai pu et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges
-combien je l'examinais! «Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant,
-voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de
-vos bontés.» A ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel
-que je ne pouvais me soutenir; j'ai trouvé un fauteuil et je m'y suis
-assise, bien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peine que voilà cet
-homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête; j'étais,
-comme a dit maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri
-perçant... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d'un
-éclat de rire, en me disant: «Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et
-donnez votre pied à monsieur.» En effet, ma chère amie, le monsieur
-était un cordonnier. Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse:
-par bonheur, il n'y avait que maman. Je crois que, quand je serai
-mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là.
-
-Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu, il est près de six
-heures, et ma femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu,
-ma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au couvent.
-
-_P.-S._--Je ne sais par qui envoyer ma lettre: ainsi j'attendrai que
-Joséphine vienne.
-
- _Paris, ce 3 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE II
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT, au château de..._
-
-
-Revenez, mon cher vicomte, revenez: que faites-vous, que pouvez-vous
-faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués?
-Partez sur-le-champ; j'ai besoin de vous. Il m'est venu une excellente
-idée et je veux bien vous en confier l'exécution. Ce peu de mots
-devrait suffire et, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec
-empressement prendre mes ordres à genoux; mais vous abusez de mes
-bontés, même depuis que vous n'en usez plus, et dans l'alternative
-d'une haine éternelle ou d'une excessive indulgence, votre bonheur
-veut que ma bonté l'emporte. Je veux donc bien vous instruire de mes
-projets: mais jurez-moi qu'en fidèle chevalier, vous ne courrez aucune
-aventure que vous n'ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d'un héros:
-vous servirez l'amour et la vengeance; ce sera enfin une _rouerie_[10]
-de plus à mettre dans vos mémoires: oui, dans vos mémoires, car je veux
-qu'ils soient imprimés un jour et je me charge de les écrire. Mais
-laissons cela et revenons à ce qui m'occupe.
-
- [10] Ces mots _roué_ et _rouerie_, dont heureusement la bonne
- compagnie commence à se défaire, étaient fort en usage à
- l'époque où ces lettres ont été écrites.
-
-Mme de Volanges marie sa fille: c'est encore un secret; mais elle m'en
-a fait part hier. Et qui croyez-vous qu'elle ait choisi pour gendre?
-Le comte de Gercourt. Qui m'aurait dit que je deviendrais la cousine
-de Gercourt? J'en suis dans une fureur... Eh bien! vous ne devinez pas
-encore? Oh! l'esprit lourd! Lui avez-vous donc pardonné l'aventure de
-l'intendante! Et moi, n'ai-je pas encore plus à me plaindre de lui,
-monstre que vous êtes[11]? Mais je m'apaise, et l'espoir de me venger
-rassérène mon âme.
-
- [11] Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de
- Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l'intendante
- de ***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que
- c'est alors que la marquise et le vicomte s'attachèrent l'un
- à l'autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux
- événements dont il est question dans ces lettres, on a cru
- devoir en supprimer toute la correspondance.
-
-Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l'importance que met
-Gercourt à la femme qu'il aura et de la sotte présomption qui lui fait
-croire qu'il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules
-préventions pour les éducations cloîtrées et son préjugé, plus ridicule
-encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais
-que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite Volanges,
-il n'aurait jamais fait ce mariage si elle eût été brune, ou si elle
-n'eût pas été au couvent. Prouvons-lui donc qu'il n'est qu'un sot: il
-le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, mais
-le plaisant serait qu'il débutât par là. Comme nous nous amuserions le
-lendemain en l'entendant se vanter, car il se vantera; et puis, si une
-fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le
-Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris.
-
-Au reste, l'héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos soins. Elle
-est vraiment jolie; cela n'a que quinze ans, c'est le bouton de rose;
-gauche, à la vérité, comme on ne l'est point et nullement maniérée;
-mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela; de plus, un
-certain regard langoureux qui promet beaucoup en vérité. Ajoutez-y que
-je vous la recommande, vous n'avez plus qu'à me remercier et m'obéir.
-
-Vous recevrez cette lettre demain matin. J'exige que demain, à sept
-heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu'à huit,
-pas même le régnant chevalier: il n'a pas assez de tête pour une aussi
-grande affaire. Vous voyez que l'amour ne m'aveugle pas. A huit heures
-je vous rendrai votre liberté, et vous reviendrez à dix souper avec le
-bel objet, car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il est
-midi passé, bientôt je ne m'occuperai plus de vous.
-
- _Paris, ce 4 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE III
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_
-
-
-Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de
-monde à souper. Malgré l'intérêt que j'avais à examiner, les hommes
-surtout, je me suis fort ennuyée. Hommes et femmes, tout le monde m'a
-beaucoup regardée, et puis on se parlait à l'oreille, et je voyais
-bien qu'on parlait de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m'en
-empêcher. Je l'aurais bien voulu, car j'ai remarqué que quand on
-regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou bien c'était
-le rouge qu'elles mettent qui empêche de voir celui que l'embarras leur
-cause, car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme
-vous regarde fixement.
-
-Ce qui m'inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu'on pensait sur
-mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot
-de _jolie_, mais j'ai entendu bien distinctement celui de _gauche_; et
-il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disait est parente
-et amie de ma mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de
-l'amitié pour moi. C'est la seule personne qui m'ait un peu parlé dans
-la soirée. Nous souperons demain chez elle.
-
-J'ai encore entendu, après souper, un homme que je suis sûre qui
-parlait de moi, et qui disait à un autre: «Il faut laisser mûrir cela,
-nous verrons cet hiver.» C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser;
-mais alors ce ne serait donc que dans quatre mois! Je voudrais bien
-savoir ce qui en est.
-
-Voilà Joséphine, et elle me dit qu'elle est pressée. Je veux pourtant
-te raconter encore une de mes _gaucheries_. Oh! je crois que cette dame
-a raison!
-
-Après le souper on s'est mis à jouer. Je me suis placée auprès de
-maman; je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis endormie
-presque tout de suite. Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne
-sais si l'on riait de moi, mais je le crois. Maman m'a permis de me
-retirer, et elle m'a fait grand plaisir. Figure-toi qu'il était onze
-heures passées. Adieu, ma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile.
-Je t'assure que le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginions.
-
- _Paris, ce 4 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE IV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL, à Paris._
-
-
-Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est plus aimable
-encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première
-fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave;
-et tout _monstre_ que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais
-sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux. Souvent
-même je désire de les mériter de nouveau et de finir par donner, avec
-vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts
-nous appellent; conquérir est notre destin; il faut le suivre:
-peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore; car,
-soit dit sans vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au
-moins d'un pas égal, et depuis que, nous séparant pour le bonheur
-du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble
-que dans cette mission d'amour vous avez fait plus de prosélytes que
-moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur; et si ce dieu-là
-nous jugeait sur nos œuvres, vous seriez un jour la patronne de
-quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un saint de
-village. Ce langage vous étonne, n'est-il pas vrai? Mais depuis huit
-jours je n'en entends, je n'en parle pas d'autre; et c'est pour m'y
-perfectionner que je me vois forcé de vous désobéir.
-
-Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets
-de mon cœur, je vais vous confier le plus grand projet que j'aie
-jamais formé. Que me proposez-vous? de séduire une jeune fille qui
-n'a rien vu, ne connaît rien; qui, pour ainsi dire, me serait livrée
-sans défense; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que
-la curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres
-peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui
-m'occupe; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour
-qui prépare ma couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurier,
-ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma
-belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec
-enthousiasme: «Voilà l'homme selon mon cœur.»
-
-Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal,
-ses principes austères. Voilà ce que j'attaque; voilà l'ennemi digne de
-moi; voilà le but que je prétends atteindre;
-
- Et si de l'obtenir je n'emporte le prix,
- J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
-
-On peut citer de mauvais vers quand ils sont d'un grand poète[12].
-
- [12] La Fontaine.
-
-Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la suite d'un
-grand procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son
-inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant
-veuvage. Une messe chaque jour, quelques visites aux pauvres du canton,
-des prières du matin et du soir, des promenades solitaires, de pieux
-entretiens avec ma vieille tante et quelquefois un triste wisk devaient
-être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon
-bon ange m'a conduit ici pour son bonheur et pour le mien. Insensé! je
-regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais à des égards d'usage.
-Combien on me punirait en me forçant de retourner à Paris! Heureusement
-il faut être quatre pour jouer au wisk, et comme il n'y a ici que le
-curé du lieu, mon éternelle tante m'a beaucoup pressé de lui sacrifier
-quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez pas
-combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est
-édifiée de me voir régulièrement à ses prières et à sa messe. Elle ne
-se doute pas de la divinité que j'y adore.
-
-Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous
-savez si je désire vivement, si je dévore les obstacles; mais ce que
-vous ignorez c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir.
-Je n'ai plus qu'une idée; j'y pense le jour et j'y rêve la nuit.
-J'ai bien besoin d'avoir cette femme pour me sauver du ridicule d'en
-être amoureux, car où ne mène pas un désir contrarié? O délicieuse
-jouissance, je t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos.
-Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal! Nous ne
-serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment
-un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles qui m'amène
-naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardon
-et j'y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très belle amie, sans
-rancune.
-
- _Du château de..., 5 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE V
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d'une insolence rare, et
-qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher? Mais elle m'a prouvé
-clairement que vous aviez perdu la tête, et cela seul vous a sauvé de
-mon indignation. Amie généreuse et sensible, j'oublie mon injure pour
-ne m'occuper que de votre danger; et quelque ennuyeux qu'il soit de
-raisonner, je cède au besoin que vous en avez dans ce moment.
-
-Vous, avoir la présidente Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je
-reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne fait désirer que ce
-qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette
-femme? Des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression;
-passablement faite, mais sans grâces; toujours mise à faire rire
-avec ses paquets de fichus sur la gorge et son corps qui remonte au
-menton! Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes
-comme celle-là pour vous faire perdre toute votre considération.
-Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch et où vous me
-remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir
-encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à
-tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur
-la tête de quelqu'un et rougissant à chaque révérence. Qui vous eût
-dit alors que vous désireriez cette femme? Allons, vicomte, rougissez
-vous-même et revenez à vous. Je vous promets le secret.
-
-Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent! Quel rival
-vous avez à combattre? Un mari! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce
-seul mot? Quelle honte si vous échouez! et même combien peu de gloire
-dans le succès! Je dis plus: n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec
-les prudes? j'entends celles de bonne foi: réservées au sein même du
-plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier
-abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par
-son excès, ces biens de l'amour ne sont pas connus d'elles. Je vous
-le prédis: dans la plus heureuse supposition, votre présidente croira
-avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le
-tête-à-tête conjugal le plus tendre on reste toujours deux. Ici c'est
-bien pis encore; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne
-femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous
-cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire: vainqueur de
-l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand,
-tenant votre maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur,
-ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si vous eussiez connu
-cette femme plus tôt en eussiez-vous pu faire quelque chose; mais
-cela a vingt-deux ans et il y en a près de deux qu'elle est mariée.
-Croyez-moi, vicomte, quand une femme s'est _encroûtée_ à ce point, il
-faut l'abandonner à son sort: ce ne sera jamais qu'une _espèce_.
-
-C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéir, que vous
-vous enterrez dans le tombeau de votre tante et que vous renoncez à
-l'aventure la plus délicieuse et la plus faite pour vous faire honneur.
-Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours quelque
-avantage sur vous? Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans
-ce moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre
-réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne
-m'accoutumerai jamais à dire mes secrets à l'amant de Mme de Tourvel.
-
-Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête.
-Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle; et, en effet,
-elle chante mieux qu'à une pensionnaire n'appartient. Ils doivent
-répéter beaucoup de duos, et je crois qu'elle se mettrait volontiers à
-l'unisson: mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire
-l'amour et ne finira rien. La petite personne, de son côté, est assez
-farouche, et, à tout événement, cela sera toujours beaucoup moins
-plaisant que vous n'auriez pu le rendre; aussi j'ai de l'humeur et
-sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui conseille
-d'être doux, car, dans ce moment, il ne m'en coûterait rien de rompre
-avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit de le quitter
-à présent, il en serait au désespoir, et rien ne m'amuse comme un
-désespoir amoureux. Il m'appellerait perfide, et ce mot de perfide m'a
-toujours fait plaisir; c'est, après celui de cruelle, le plus doux à
-l'oreille d'une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement,
-je vais m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes
-cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi
-aux prières de votre présidente.
-
- _Paris, ce 7 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE VI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su
-prendre! Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente
-amie, vous cessez enfin de l'être, et vous ne craignez pas de
-m'attaquer dans l'objet de mes affections! De quels traits vous osez
-peindre Mme de Tourvel!... Quel homme n'eût point payé de sa vie cette
-insolente audace? A quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle pas valu
-au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus à d'aussi rudes
-épreuves, je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom de l'amitié,
-attendez que j'aie eu cette femme si vous voulez en médire. Ne
-savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau
-de l'amour?
-
-Mais que dis-je? Mme de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion? non, pour
-être adorable, il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez de
-se mettre mal, je le crois bien: toute parure lui nuit, tout ce qui la
-cache la dépare. C'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment
-ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un
-déshabillé de simple toile me laisse voir une taille ronde et souple.
-Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais
-pénétrants, en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure,
-dites-vous, n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle dans les
-moments où rien ne parle à son cœur? Non, sans doute, elle n'a point,
-comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois
-et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase
-par un sourire étudié; et quoiqu'elle ait les plus belles dents du
-monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir comme, dans
-les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaîté naïve et franche!
-comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de secourir, son
-regard annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voir,
-surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa
-figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie qui n'est point
-jouée!... Elle est prude et dévote, et de là vous la jugez froide et
-inanimée? Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité
-ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour
-aimer toujours un être toujours absent? Quelle preuve plus forte
-pourriez-vous désirer? J'ai su pourtant m'en procurer une autre.
-
-J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à
-franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus timide: vous
-jugez bien qu'une prude craint de sauter le fossé[13]. Il a fallu
-se confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos
-préparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux
-éclats la folâtre dévote; mais, dès que je me fus emparé d'elle, par
-une adroite gaucherie, nos bras s'enlacèrent mutuellement. Je pressai
-son sein contre le mien, et, dans ce court intervalle, je sentis son
-cœur battre plus vite. L'aimable rougeur vint colorer son visage, et
-son modeste embarras m'apprit assez _que son cœur avait palpité d'amour
-et non de crainte_. Ma tante cependant s'y trompa comme vous et se mit
-à dire: «L'enfant a eu peur»; mais la charmante candeur de l'_enfant_
-ne lui permit pas le mensonge et elle répondit naïvement: «Oh! non,
-mais...» Ce seul mot m'a éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a
-remplacé la cruelle inquiétude. J'aurai cette femme; je l'enlèverai au
-mari qui la profane; j'oserai la ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel
-délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin
-de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'affligent! ils ajouteront
-à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle
-me la sacrifie; que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter,
-et qu'agitée de mille terreurs elle ne puisse les oublier, les vaincre
-que dans mes bras. Qu'alors, j'y consens, elle me dise: «Je t'adore»,
-elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je
-serai vraiment le dieu qu'elle aura préféré.
-
- [13] On reconnaît ici le mauvais goût des calembours qui
- commençait à prendre et qui depuis a fait tant de progrès.
-
-Soyons de bonne foi: dans nos arrangements, aussi froids que faciles,
-ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je?
-je croyais mon cœur flétri, et ne me trouvant plus que des sens, je me
-plaignais d'une vieillesse prématurée. Mme de Tourvel m'a rendu les
-charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d'elle, je n'ai pas besoin
-de jouir pour être heureux. La seule chose qui m'effraye est le temps
-que va me prendre cette aventure, car je n'ose rien donner au hasard.
-J'ai beau me rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à
-les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu'elle
-se donne, et ce n'est pas une petite affaire.
-
-Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n'ai pas encore
-prononcé le mot d'amour, mais déjà nous en sommes à ceux de confiance
-et d'intérêt. Pour la tromper le moins possible, et surtout pour
-prévenir l'effet des propos qui pourraient lui revenir, je lui ai
-raconté moi-même, et comme en m'accusant, quelques-uns de mes traits
-les plus connus. Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me
-prêche. Elle veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore
-de ce qu'il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser
-qu'_en plaidant_, pour parler comme elle, _pour les infortunées que
-j'ai perdues_, elle parle d'avance dans sa propre cause. Cette idée
-me vint hier au milieu d'un de ses sermons, et je ne pus me refuser
-au plaisir de l'interrompre pour l'assurer qu'elle parlait comme un
-prophète. Adieu, ma très belle amie. Vous voyez que je ne suis pas
-perdu sans ressource.
-
-_P.-S._--A propos, ce pauvre chevalier s'est-il tué de désespoir?
-En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet que moi, et vous
-m'humilieriez si j'avais de l'amour-propre.
-
- _Du château de..., ce 9 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE VII
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_[14].
-
-
-Si je ne t'ai rien dit de mon mariage, c'est que je ne suis pas plus
-instruite que le premier jour. Je m'accoutume à n'y plus penser et je
-me trouve assez bien de mon genre de vie. J'étudie beaucoup mon chant
-et ma harpe; il me semble que je les aime mieux depuis que je n'ai plus
-de maître, ou plutôt c'est que j'en ai un meilleur. M. le chevalier
-Danceny, ce monsieur dont je t'ai parlé et avec qui j'ai chanté chez
-Mme de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours et de
-chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il
-chante comme un ange et compose de très jolis airs dont il fait aussi
-les paroles. C'est bien dommage qu'il soit chevalier de Malte! Il me
-semble que s'il se mariait sa femme serait bien heureuse... Il a une
-douceur charmante. Il n'a jamais l'air de faire un compliment et,
-pourtant, tout ce qu'il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant
-sur la musique que sur autre chose; mais il mêle à ses critiques tant
-d'intérêt et de gaieté qu'il est impossible de ne pas lui en savoir
-gré. Seulement, quand il vous regarde, il a l'air de vous dire quelque
-chose d'obligeant. Il joint à tout cela d'être très complaisant. Par
-exemple, hier, il était prié d'un grand concert, il a préféré de rester
-toute la soirée chez maman. Cela m'a bien fait plaisir, car quand il
-n'y est pas, personne ne me parle et je m'ennuie; au lieu que quand il
-y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque
-chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules personnes
-que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie, j'ai promis que je
-saurais pour aujourd'hui une ariette dont l'accompagnement est très
-difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais me remettre à
-l'étude jusqu'à ce qu'il vienne.
-
- _De..., ce 7 août 17**._
-
- [14] Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime
- beaucoup de lettres de cette correspondance journalière; on ne
- donne que celles qui ont paru nécessaires à l'intelligence des
- événements de cette société. C'est pour le même motif qu'on
- supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay et plusieurs
- de celles des acteurs de ces aventures.
-
-
-
-
-LETTRE VIII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
-
-
-On ne peut être plus sensible que je le suis, madame, à la confiance
-que vous me témoignez, ni prendre plus d'intérêt que moi à
-l'établissement de Mlle de Volanges. C'est bien de toute mon âme que je
-lui souhaite une félicité dont je ne doute pas qu'elle ne soit digne,
-et sur laquelle je m'en rapporte bien à votre prudence. Je ne connais
-point M. le comte de Gercourt; mais, honoré de votre choix, je ne puis
-prendre de lui qu'une idée très avantageuse. Je me borne, madame, à
-souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux qu'au mien, qui est
-pareillement votre ouvrage, et pour lequel chaque jour ajoute à ma
-reconnaissance. Que le bonheur de Mlle votre fille soit la récompense
-de celui que vous m'avez procuré, et puisse la meilleure des amies être
-aussi la plus heureuse des mères!
-
-Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive voix
-l'hommage de ce vœu sincère, et faire, aussi tôt que je le désirerais,
-connaissance avec Mlle de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés
-vraiment maternelles, j'ai droit d'espérer d'elle l'amitié tendre d'une
-sœur. Je vous prie, madame, de vouloir bien la lui demander de ma part,
-en attendant que je me trouve à portée de la mériter.
-
-Je compte rester à la campagne tout le temps de l'absence de M. de
-Tourvel. J'ai pris ce temps pour jouir et profiter de la société de la
-respectable Mme de Rosemonde. Cette femme est toujours charmante: son
-grand âge ne lui fait rien perdre; elle conserve toute sa mémoire et sa
-gaieté. Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n'en a que
-vingt.
-
-Notre retraite est égayée par son neveu, le vicomte de Valmont, qui a
-bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de
-réputation, et elle me faisait peu désirer de le connaître davantage;
-mais il me semble qu'il vaut mieux qu'elle. Ici, où le tourbillon du
-monde ne le gâte pas, il parle raison avec une facilité étonnante,
-et il s'accuse de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec
-beaucoup de confiance, et je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous
-qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle conversion
-à faire, mais je ne doute pas, malgré ses promesses, que huit jours
-de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le séjour qu'il fera
-ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite ordinaire, et je
-crois que, d'après sa façon de vivre, ce qu'il peut faire de mieux est
-de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrire,
-et il m'a chargée de vous présenter ses respectueux hommages. Recevez
-aussi le mien avec la bonté que je vous connais, et ne doutez jamais
-des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _Du château de..., ce 9 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE IX
-
-_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Je n'ai jamais douté, ma jeune et belle amie, ni de l'amitié que vous
-avez pour moi, ni de l'intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me
-regarde. Ce n'est pas pour éclairer ce point, que j'espère convenu à
-jamais entre nous, que je réponds à votre _réponse_, mais je ne crois
-pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de
-Valmont.
-
-Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver jamais ce nom-là dans vos
-lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous et lui?
-Vous ne connaissez pas cet homme; où auriez-vous pris l'idée de l'âme
-d'un libertin? Vous me parlez de sa _rare candeur_: oh! oui, la candeur
-de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et dangereux
-qu'il n'est aimable et séduisant, jamais, depuis sa plus grande
-jeunesse, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et
-jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amie,
-vous me connaissez; vous savez si des vertus que je tâche d'acquérir,
-l'indulgence n'est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont
-était entraîné par des passions fougueuses, si, comme mille autres,
-il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant sa conduite, je
-plaindrais sa personne et j'attendrais, en silence, le temps où un
-retour heureux lui rendrait l'estime des gens honnêtes. Mais Valmont
-n'est pas cela: sa conduite est le résultat de ses principes. Il sait
-calculer tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurs sans se
-compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi
-les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas à compter celles qu'il a
-séduites: mais combien n'en a-t-il pas perdues?
-
-Dans la vie sage et retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures
-ne parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous
-feraient frémir; mais vos regards, purs comme votre âme, seraient
-souillés par de semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais
-dangereux pour vous, vous n'avez pas besoin de pareilles armes pour
-vous défendre. La seule chose que j'ai à vous dire, c'est que, de
-toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il
-n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre. La seule marquise de
-Merteuil fait l'exception à cette règle générale; seule elle a su lui
-résister et enchaîner sa méchanceté. J'avoue que ce trait de sa vie
-est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux; aussi a-t-il
-suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques
-inconséquences qu'on avait à lui reprocher dans le début de son
-veuvage[15].
-
- [15] L'erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu'ainsi
- que les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices.
-
-Quoi qu'il en soit, ma belle amie, ce que l'âge, l'expérience et
-surtout l'amitié m'autorisent à vous représenter, c'est qu'on commence
-à s'apercevoir dans le monde de l'absence de Valmont, et que si on
-sait qu'il soit resté quelque temps en tiers entre sa tante et vous,
-votre réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui puisse
-arriver à une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas
-le retenir davantage et, s'il s'obstine à rester, je crois que vous ne
-devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resterait-il? Que
-fait-il donc à cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarches, je
-suis sûre que vous découvririez qu'il n'a fait que prendre un asile
-plus commode pour quelques noirceurs qu'il médite dans les environs.
-Mais, dans l'impossibilité de remédier au mal, contentons-nous de nous
-en garantir.
-
-Adieu, ma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le
-comte de Gercourt, que nous attendions d'un jour à l'autre, me mande
-que son régiment passe en Corse, et comme il y a encore des mouvements
-de guerre, il lui sera impossible de s'absenter avant l'hiver. Cela me
-contrarie, mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous
-voir à la noce, et j'étais fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu; je
-suis, sans compliment comme sans réserve, entièrement à vous.
-
-_P.-S._--Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde, que j'aime
-toujours autant qu'elle le mérite.
-
- _De..., ce 11 août 17**._
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-LETTRE X
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-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
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-Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y
-ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente?
-Cette femme, qui vous a rendu _les illusions de la jeunesse_, vous en
-rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide
-et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à _vos
-heureuses témérités_. Vous voilà donc vous conduisant sans principes
-et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il
-plus que l'amour est, comme la médecine, _seulement l'art d'aider à
-la nature_? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n'en
-prendrai pas d'orgueil, car c'est bien battre un homme à terre. _Il
-faut qu'elle se donne_, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut;
-aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que
-ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu'elle finisse par se donner,
-le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule
-distinction est bien un vrai déraisonnement de l'amour! Je dis l'amour,
-car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir,
-ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces
-femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque
-envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore
-faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui
-qui nous donne l'air de céder à la force? Pour moi, je l'avoue, une
-des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite,
-où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met
-jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie
-dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l'air de
-la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec
-adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le
-plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne
-croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite,
-et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre uniquement comme
-récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix
-de la valeur et de l'adresse.
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-Mais vous, vous qui n'êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous
-aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées
-et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des
-chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me
-donne d'autant plus d'humeur qu'il me prive du plaisir de vous voir.
-Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au
-courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que
-cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde?
-
-A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient
-régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne
-se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre
-par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et
-vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon
-amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n'est point mort ou s'il
-l'était ce serait de l'excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme
-il est tendre, comme il est fait pour l'amour, comme il sait sentir
-vivement! La tête m'en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu'il
-trouve à être aimé de moi m'attache véritablement à lui.
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-Ce même jour où je vous écrivais que j'allais travailler à notre
-rupture combien je le rendis heureux! Je m'occupais pourtant tout de
-bon des moyens de le désespérer quand on me l'annonça. Soit caprice
-ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec
-humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma
-porte serait ouverte à tout le monde. Je lui dis que j'allais sortir;
-il me demanda où j'allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista:
-_Où vous ne serez pas_, repris-je avec aigreur. Heureusement pour
-lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s'il eût dit un mot, il
-s'ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que
-j'avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui
-sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu'il faisait.
-Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois
-profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu'il était si
-difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus
-vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m'occupai plus que des
-moyens d'éviter qu'il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire,
-lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous
-regarde, mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et
-vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui
-permis pas d'en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je,
-laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit.
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-Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même,
-je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se
-doutait pas. J'appelle ma fidèle _Victoire_. J'ai ma migraine, je me
-couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avec _la véritable_,
-tandis qu'elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme
-de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin
-et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l'amour, je choisis
-le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon
-invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je
-vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l'aurez
-rendue digne de le porter.
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-Après ces préparatifs, pendant que Victoire s'occupe des autres
-détails, je lis un chapitre du _Sopha_, une lettre d'_Héloïse_ et deux
-contes de La Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais
-prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l'empressement
-qu'il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis
-malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi,
-mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l'ouvre et y
-trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard,
-devant les cafés». Il s'y rend, et là un petit laquais qu'il ne connaît
-pas, qu'il croit au moins ne pas connaître, car c'était toujours
-Victoire, vient lui annoncer qu'il faut renvoyer sa voiture et le
-suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d'autant,
-et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et
-l'amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le
-temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet,
-puis je le ramène vers la maison. Il voit d'abord deux couverts mis,
-ensuite un lit fait. Nous passions jusqu'au boudoir, qui était dans
-toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai
-mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami!
-lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me
-reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeur, d'avoir pu
-un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je
-veux les expier à force d'amour». Vous jugez de l'effet de ce discours
-sentimental. L'heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé
-sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la
-même manière notre éternelle rupture.
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-Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j'avais résolu
-que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses
-transports et l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je
-ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été
-jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et
-raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me
-plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont
-j'étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages
-réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours
-par une maîtresse nouvelle.
-
-Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu'il dît, quoi
-qu'il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin
-que peu d'envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu,
-je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les
-mains: «Je ne l'ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que
-vous en soyez maître; c'est au sacrificateur à disposer du temple.»
-C'est par cette adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu
-lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d'une petite maison.
-Je le connais assez pour être sûre qu'il ne s'en servira que pour moi,
-et si la fantaisie me prenait d'y aller sans lui, il me reste bien une
-double clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir;
-mais je l'aime trop encore pour vouloir l'user si vite. Il ne faut se
-permettre d'excès qu'avec les gens qu'on veut quitter bientôt. Il ne
-sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux.
-
-Je m'aperçois qu'il est trois heures du matin et que j'ai écrit un
-volume, ayant le projet de n'écrire qu'un mot. Tel est le charme de la
-confiante amitié, c'est elle qui fait que vous êtes toujours ce que
-j'aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît
-davantage.
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- _De..., ce 12 août 17**._
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-LETTRE XI
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-_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
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-Votre lettre sévère m'aurait effrayée, madame, si par bonheur je
-n'avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m'en donnez
-de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur
-de toutes les femmes, paraît avoir déposé son arme meurtrière avant
-d'entrer dans ce château. Loin d'y former des projets, il n'y a pas
-même porté de prétentions, et la qualité d'homme aimable, que ses
-ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne lui laisser
-que celle de bon enfant. C'est apparemment l'air de la campagne qui a
-produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c'est qu'étant sans
-cesse avec moi, paraissant même s'y plaire, il ne lui est pas échappé
-un mot qui ressemble à l'amour, pas une de ces phrases que tous les
-hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu'il faut pour les
-justifier. Jamais il n'oblige à cette réserve dans laquelle toute femme
-qui se respecte est forcée de se tenir aujourd'hui, pour contenir les
-hommes qui l'entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu'il
-inspire. Il est peut-être un peu louangeur, mais c'est avec tant de
-délicatesse qu'il accoutumerait la modestie même à l'éloge. Enfin,
-si j'avais un frère, je désirerais qu'il fût tel que M. de Valmont
-se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une
-galanterie plus marquée, et j'avoue que je lui sais un gré infini
-d'avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.
-
-Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites,
-et, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les
-époques. Lui-même convient d'avoir eu beaucoup de torts et on lui en
-aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j'ai rencontré peu d'hommes
-qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais
-presque d'enthousiasme. Vous m'apprenez qu'au moins sur cet objet il
-ne se trompe pas. Sa conduite avec Mme de Merteuil en est une preuve.
-Il nous en parle beaucoup, et c'est toujours avec tant d'éloges et
-l'air d'un attachement vrai, que j'ai cru, jusqu'à la réception de
-votre lettre, que ce qu'il appelait amitié entre eux deux était bien
-réellement de l'amour. Je m'accuse de ce jugement téméraire, dans
-lequel j'ai eu d'autant plus de tort que lui-même a pris le soin de la
-justifier. J'avoue que je ne regardais que comme finesse ce qui était
-de sa part une honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que
-celui qui est capable d'une amitié aussi suivie pour une femme aussi
-estimable n'est pas un libertin sans retour. J'ignore au reste si nous
-devons la conduite sage qu'il tient ici à quelques projets dans les
-environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables
-à la ronde, mais il sort peu, excepté le matin, et alors il dit qu'il
-va à la chasse. Il est vrai qu'il rapporte rarement du gibier, mais il
-assure qu'il est maladroit à cet exercice. D'ailleurs, ce qu'il peut
-faire au dehors m'inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne
-serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis
-ou de vous ramener au mien.
-
-Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de
-Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d'oser demander à
-sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d'autant qu'elle l'aime
-beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence et non
-par besoin, de saisir l'occasion de faire cette demande, soit à elle,
-soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet
-de rester ici jusqu'à son retour, et il s'étonnerait, avec raison, de
-la légèreté qui m'en ferait changer.
-
-Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j'ai cru devoir
-à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmont, et dont il me
-paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n'en suis pas moins
-sensible à l'amitié qui a dicté vos conseils. C'est à elle que je
-dois aussi ce que vous me dites d'obligeant à l'occasion du retard du
-mariage de Mlle votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement;
-mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec
-vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mlle
-de Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l'être
-plus qu'auprès d'une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son
-respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m'attachent à
-vous, et je vous prie d'en recevoir l'assurance avec bonté.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _De..., ce 13 août 17**._
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-LETTRE XII
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-_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
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-
-Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et il faut que
-je lui tienne compagnie; ainsi, je n'aurai pas l'honneur de vous
-accompagner à l'Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne
-pas être avec vous que le spectacle. Je vous prie d'en être persuadée.
-Je vous aime tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny
-que je n'ai point le recueil dont il m'a parlé, et que, s'il peut me
-l'apporter demain, il me fera grand plaisir? S'il vient aujourd'hui, on
-lui dira que nous n'y sommes pas, mais c'est que maman ne veut recevoir
-personne. J'espère qu'elle se portera mieux demain.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _De..., ce 13 août 17**._
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-LETTRE XIII
-
-_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._
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-
-Je suis très fâchée, ma belle, et d'être privée du plaisir de vous voir
-et de la cause de cette privation. J'espère que cette occasion se
-retrouvera. Je m'acquitterai de votre commission auprès du chevalier
-Danceny, qui sera sûrement très fâché de savoir votre maman malade.
-Si elle veut me recevoir demain, j'irai lui tenir compagnie. Nous
-attaquerons, elle et moi, le chevalier de Belleroche[16] au piquet;
-et, en lui gagnant son argent, nous aurons, par surcroît de plaisir,
-celui de vous entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le
-proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je réponds de moi
-et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments à ma chère
-Mme de Volanges. Je vous embrasse bien tendrement.
-
- _De..., ce 13 août 17**._
-
- [16] C'est le même dont il est question dans les lettres de Mme
- de Merteuil.
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-LETTRE XIV
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-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
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-
-Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n'est pas le
-plaisir qui en est cause, je t'en assure bien. Maman était malade et je
-ne l'ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée,
-je n'avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour
-m'assurer que la journée était finie; jamais je n'en avais passé de
-si longue. Ce n'est pas que je n'aime bien maman, mais je ne sais pas
-ce que c'était. Je devais aller à l'Opéra avec Mme de Merteuil; le
-chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux
-personnes que j'aime le mieux. Quand l'heure où j'aurais dû y être
-aussi est arrivée, mon cœur s'est serré malgré moi. Je me déplaisais à
-tout et j'ai pleuré, pleuré sans pouvoir m'en empêcher. Heureusement,
-maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le
-chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par
-le spectacle et par tout le monde; c'est bien différent.
-
-Par bonheur, maman va mieux aujourd'hui, et Mme de Merteuil viendra
-avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive
-toujours bien tard, Mme de Merteuil, et quand on est si longtemps
-toute seule, c'est bien ennuyeux. Il n'est encore que onze heures. Il
-est vrai qu'il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me
-prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd'hui.
-Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu'on devient coquette dès
-qu'on est dans le monde. Je n'ai jamais eu tant d'envie d'être jolie
-que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant
-que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on
-perd beaucoup. Mme de Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les
-hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup,
-parce qu'elle m'aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny
-me trouve plus jolie qu'elle. C'est bien honnête à elle de me l'avoir
-dit! elle avait même l'air d'en être bien aise. Par exemple, je ne
-conçois pas ça. C'est qu'elle m'aime tant! et lui... oh! ça m'a fait
-bien plaisir! aussi, c'est qu'il me semble que rien que le regarder
-suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de
-rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m'arrive, cela me
-décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien.
-
-Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t'aime
-toujours comme de coutume.
-
- _Paris, ce 14 août 17**._
-
-
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-
-LETTRE XV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
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-
-Il est bien honnête à vous de ne pas m'abandonner à mon triste sort.
-La vie que je mène ici est réellement fatigante, par l'excès de son
-repos et son insipide uniformité. En lisant votre lettre et le détail
-de votre charmante journée, j'ai été tenté vingt fois de prétexter une
-affaire, de voler à vos pieds et de vous y demander, en ma faveur,
-une infidélité à votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas
-son bonheur. Savez-vous que vous m'avez rendu jaloux de lui? Que me
-parlez-vous d'éternelle rupture? J'abjure ce serment, prononcé dans le
-délire: nous n'aurions pas été dignes de le faire si nous eussions dû
-le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras du dépit
-involontaire que m'a causé le bonheur du chevalier! Je suis indigne,
-je l'avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se
-donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l'instinct de son
-cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la
-troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n'êtes-vous
-pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus
-heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! c'est bien vous qui
-êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez
-pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave?
-
-Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je
-n'ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos amants que les
-successeurs d'Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet
-empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à
-un d'eux! qu'il existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le
-souffrirai pas; n'espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au
-moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par un caprice exclusif,
-l'amitié inviolable que nous nous sommes jurée.
-
-C'est bien assez, sans doute, que j'aie à me plaindre de l'amour. Vous
-voyez que je me prête à vos idées et que j'avoue mes torts. En effet,
-si c'est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on
-désire, d'y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien
-réellement amoureux. Je n'en suis guère plus avancé. Je n'aurais même
-rien du tout à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne
-beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois craindre ou
-espérer.
-
-Vous connaissez mon chasseur, trésor d'intrigue et vrai valet de
-comédie: vous jugez bien que ses instructions portaient d'être amoureux
-de la femme de chambre et d'enivrer les gens. Le coquin est plus
-heureux que moi, il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Mme de
-Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma
-conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin, autant qu'il
-le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc
-la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu'à peine
-nous oserions nous permettre! Je jure bien... Mais, avant de songer
-à me venger de cette ruse féminine, occupons-nous des moyens de
-la tourner à notre avantage. Jusqu'ici ces courses qu'on suspecte
-n'avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon
-attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.
-
- _Toujours du château de..., ce 15 août 17**._
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-LETTRE XVI
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-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
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-Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas
-te les dire, mais il faut bien que j'en parle à quelqu'un; c'est plus
-fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je
-ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t'avais
-raconté la jolie soirée[17] que j'avais passée chez maman avec lui et
-Mme de Merteuil, je ne t'en parlais plus: c'est que je ne voulais plus
-en parler à personne, mais j'y pensais pourtant toujours. Depuis il
-était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait
-de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non;
-mais je voyais bien que si. Enfin hier il l'était encore plus que de
-coutume. Ça n'a pas empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter
-avec moi comme à l'ordinaire; mais, toutes les fois qu'il me regardait
-cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla
-renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me
-pria d'en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me
-défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m'en pria tant
-que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand
-je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j'allai
-pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée
-seulement et point cachetée, et qui était de lui. Ah! si tu savais
-tout ce qu'il me mande! Depuis que j'ai lu sa lettre, j'ai tant de
-plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l'ai relue quatre
-fois tout de suite, et puis je l'ai serrée dans mon secrétaire. Je la
-savais par cœur, et, quand j'ai été couchée, je l'ai tant répétée que
-je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais
-là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me
-suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il
-était encore de bien bonne heure), j'ai été reprendre sa lettre pour
-la relire à mon aise. Je l'ai emportée dans mon lit, et puis je l'ai
-baisée comme si... C'est peut-être mal fait de baiser une lettre comme
-ça, mais je n'ai pas pu m'en empêcher.
-
- [17] La lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est pas
- retrouvée. Il y a lieu de croire que c'est celle proposée dans
- le billet de Mme de Merteuil, et dont il est aussi question
- dans la précédente lettre de Cécile Volanges.
-
-A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien
-embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette
-lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le
-demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu'il va encore être
-triste. C'est pourtant bien malheureux pour lui! Qu'est-ce que tu
-me conseilles? Mais tu n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie
-d'en parler à Mme de Merteuil, qui m'aime bien. Je voudrais bien
-le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous
-recommande tant d'avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce
-qu'il inspire, quand c'est pour un homme! ça n'est pas juste non plus.
-Est-ce qu'un homme n'est pas notre prochain comme une femme et plus
-encore? car enfin n'a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme
-sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j'allais faire
-quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même
-n'aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j'aime encore
-mieux qu'il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps.
-Parce qu'il a écrit hier, je ne suis pas obligée d'écrire aujourd'hui;
-aussi bien je verrai Mme de Merteuil ce soir, et si j'en ai le courage
-je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu'elle me dira, je n'aurai
-rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui
-répondre un peu, pour qu'il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en
-peine.
-
-Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.
-
- _De..., ce 19 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XVII
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de
-vous écrire, je commence par vous supplier de m'entendre. Je sens que
-pour oser vous déclarer mes sentiments, j'ai besoin d'indulgence; si
-je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je
-faire après tout, que vous montrer votre ouvrage? Et qu'ai-je à vous
-dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence,
-ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un
-sentiment que vous avez fait naître? Émané de vous, sans doute il est
-digne de vous être offert; s'il est brûlant comme mon âme, il est pur
-comme la vôtre. Serait-ce un crime d'avoir su apprécier votre charmante
-figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette
-touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà
-si précieuses? Non, sans doute; mais sans être coupable on peut être
-malheureux, et c'est le sort qui m'attend si vous refusez d'agréer mon
-hommage. C'est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais
-encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a
-fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous
-étonnez de ma tristesse; vous m'en demandez la cause, quelquefois même
-j'ai cru voir qu'elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma félicité
-sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu'un mot peut
-aussi combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma destinée. Pour
-vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains
-plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand?
-
-Je finirai, comme j'ai commencé, par implorer votre indulgence. Je
-vous ai demandé de m'entendre; j'oserai plus: je vous prierai de me
-répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez
-offensée, et mon cœur m'est garant que mon respect égale mon amour.
-
-_P.-S._--Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du même moyen
-dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre; il me paraît
-également sûr et commode.
-
- _De..., ce 18 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XVIII
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
-
-
-Quoi! Sophie, tu blâmes d'avance ce que je vais faire! J'avais déjà
-bien assez d'inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est
-clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton
-aise, et d'ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n'es pas
-là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme
-moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu,
-par ma lettre d'hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c'est que
-je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je
-suis.
-
-Et encore être obligée de me décider toute seule! Mme de Merteuil, que
-je comptais voir hier au soir, n'est pas venue. Tout s'arrange contre
-moi, c'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours
-avec elle que je l'ai vu, que je lui ai parlé. Ce n'est pas que je lui
-en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l'embarras. Oh!
-je suis bien à plaindre!
-
-Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire. J'étais si troublée
-que je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman
-était là. Je me doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait
-que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire.
-Un instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma
-harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire
-que de répondre que oui. Quand il revint, c'était bien pis. Je ne le
-regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait
-un air qu'on aurait dit qu'il était malade. Ça me faisait bien de la
-peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l'apportant,
-il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là,
-mais c'était d'un ton que j'en fus toute bouleversée. Je préludais
-sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne
-chanterions pas. Lui s'excusa, en disant qu'il était un peu malade, et
-moi, qui n'avais pas d'excuse, il me fallut chanter. J'aurais voulu
-n'avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais
-pas; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on
-se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite,
-et, dès que j'entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de
-reporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps,
-mais il revint.
-
-Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je
-voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et
-il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis
-ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être
-vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j'allais pleurer
-aussi. Je sortis, et tout de suite j'écrivis avec un crayon, sur un
-chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je
-promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu'il y ait du
-mal à cela; et puis c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux
-cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon.
-Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s'en
-fut. Heureusement, elle était en visite, elle s'en alla bientôt après.
-Aussitôt qu'elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe,
-et je le priai de l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se
-doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant
-ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait
-voir, et prit ma main qu'il serra... mais d'une façon!... ce ne fut
-qu'un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m'a fait. Je
-la retirai pourtant; ainsi je n'ai rien à me reprocher.
-
-A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser
-de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n'irai pas lui
-refaire du chagrin, car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour
-quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal
-peut-il y avoir à écrire, surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un
-d'être malheureux? Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien
-faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute, et
-puis je suis sûre que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera
-toujours plaisir.
-
-Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j'ai tort, dis-le-moi; mais je
-ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur
-bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l'ai
-promis. Adieu.
-
- _De..., ce 20 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XIX
-
-_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-
-Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant de peine,
-que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre
-que vous m'avez écrite. Je n'en sens pas moins aujourd'hui que je ne
-le dois pas; pourtant, comme je l'ai promis, je ne veux pas manquer à
-ma parole, et cela doit bien vous prouver l'amitié que j'ai pour vous.
-A présent que vous le savez, j'espère que vous ne me demanderez pas de
-vous écrire davantage. J'espère aussi que vous ne direz à personne que
-je vous ai écrit; parce que sûrement on m'en blâmerait, et que cela
-pourrait me causer bien du chagrin. J'espère surtout que vous-même
-n'en prendrez pas mauvaise idée de moi, ce qui me ferait plus de peine
-que tout. Je peux bien vous assurer que je n'aurais pas eu cette
-complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous
-eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui m'ôte
-tout le plaisir que j'ai à vous voir. Vous voyez, monsieur, que je vous
-parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure
-toujours, mais, je vous en prie, ne m'écrivez plus.
-
-J'ai l'honneur d'être,
-
- Cécile VOLANGES.
- _De..., ce 20 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XX
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons,
-je vous fais grâce, vous m'écrivez tant de folies qu'il faut bien que
-je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne
-crois pas que mon chevalier eût autant d'indulgence que moi, il serait
-homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien
-trouver de plaisant dans votre folle idée. J'en ai pourtant bien ri, et
-j'étais vraiment fâchée d'être obligée d'en rire toute seule. Si vous
-eussiez été là, je ne sais où m'aurait menée cette gaieté; mais j'ai
-eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n'est
-pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j'ai raison. J'y
-mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait
-plus où l'on s'arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à
-vous faire oublier votre présidente; et si j'allais, moi indigne, vous
-dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici
-mes conditions.
-
-Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m'en
-fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas
-que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par
-écrit. Par cet arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense
-au lieu d'être une consolation, et cette idée me plaît davantage;
-de l'autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même
-un moyen d'infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m'apporter le
-gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient
-déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire.
-Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude
-après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après
-n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me
-mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu'il n'y a rien à
-rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste
-fidèle à mon chevalier, et que je m'amuse à le rendre heureux, malgré
-le petit chagrin que cela vous cause.
-
-Cependant si j'avais moins de mœurs, je crois qu'il aurait dans ce
-moment un rival dangereux: c'est la petite Volanges. Je raffole de
-cette enfant; c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle
-deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur
-se développer, et c'est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son
-Danceny avec fureur, mais elle n'en sait encore rien. Lui-même, quoique
-très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n'ose pas trop le
-lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite
-surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis
-quelques jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu
-un grand service de l'aider un peu; mais je n'oublie pas que c'est une
-enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu
-plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas
-l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d'en faire mon
-élève; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me
-laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'octobre.
-J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons
-une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle
-est donc, en effet, l'insolente sécurité de cet homme qui ose dormir
-tranquille, tandis qu'une femme qui a à se plaindre de lui, ne s'est
-pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne
-sais ce que je ne lui dirais pas.
-
-Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc.
-Songez que si vous n'avez pas cette femme les autres rougiront de vous
-avoir eu.
-
- _De..., ce 20 août 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. III
- _Fragonard fils inv._
- _Dupréel sc._
- LETTRE XXI]
-
-
-
-
-LETTRE XXI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant, mais un grand pas, et
-qui, s'il ne m'a pas conduit jusqu'au but, m'a fait connaître au moins
-que je suis dans la route et a dissipé la crainte où j'étais de m'être
-égaré. J'ai enfin déclaré mon amour, et quoiqu'on ait gardé le silence
-le plus obstiné, j'ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque
-et la plus flatteuse; mais n'anticipons pas sur les événements et
-reprenons plus haut.
-
-Vous vous souvenez qu'on faisait épier mes démarches. Eh bien! j'ai
-voulu que ce moyen scandaleux tournât à l'édification publique, et
-voici ce que j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouver, dans
-les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette
-commission n'était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me
-rendit compte qu'on devait saisir aujourd'hui, dans la matinée, les
-meubles d'une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je
-m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont
-l'âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte, et quand je fus
-bien informé, je déclarai à souper mon projet d'aller à la chasse le
-lendemain. Ici je dois rendre justice à ma présidente; sans doute elle
-eut quelques remords des ordres qu'elle avait donnés, et n'ayant pas la
-force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier
-mon désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de
-me rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et
-pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu'elle ne
-voulait, me faisaient assez connaître qu'elle désirait que je prisse
-pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendre,
-comme vous pouvez croire, et je résistai de même à une petite diatribe
-contre la chasse et les chasseurs et à un petit nuage d'humeur qui
-obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment
-que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne me nuisît.
-Je ne calculais pas la curiosité d'une femme; aussi me trompais-je. Mon
-chasseur me rassura dès le soir même, et je me couchai satisfait.
-
-Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du
-château, j'aperçois mon espion qui me suit. J'entre en chasse et
-marche à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans
-autre plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me
-suivait et qui, n'osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à
-toute course, un espace triple du mien. A force de l'exercer, j'ai eu
-moi-même une extrême chaleur et je me suis assis au pied d'un arbre.
-N'a-t-il pas eu l'insolence de couler derrière un buisson qui n'était
-pas à vingt pas de moi et de s'y asseoir aussi? J'ai été tenté un
-moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb
-seulement, lui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la
-curiosité; heureusement pour lui, je me suis ressouvenu qu'il était
-utile et même nécessaire à mes projets: cette réflexion l'a sauvé.
-
-Cependant j'arrive au village; je vois de la rumeur, je m'avance,
-j'interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur, et,
-cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six
-livres pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au
-désespoir. Après cette action si simple, vous n'imaginez pas quel chœur
-de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants?
-Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de
-cette famille et embellissaient cette figure de patriarche, qu'un
-moment auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment
-hideuse! J'examinais ce spectacle lorsqu'un autre paysan, plus jeune,
-conduisant par la main une femme et deux enfants et s'avançant vers
-moi à pas précipités, leur dit: «Tombons tous aux pieds de cette image
-de Dieu», et, dans le même instant, j'ai été entouré de cette famille
-prosternée à mes genoux. J'avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont
-mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mouvement involontaire,
-mais délicieux. J'ai été étonné du plaisir qu'on éprouve en faisant
-le bien, et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les
-gens vertueux n'ont pas tant de mérite qu'on se plaît à nous le dire.
-Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le
-plaisir qu'ils venaient de me faire. J'avais pris dix louis sur moi,
-je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements, mais ils
-n'avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit
-le grand, le véritable effet, le reste n'était qu'une simple expression
-de reconnaissance et d'étonnement pour des dons superflus.
-
-Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne
-ressemblais pas mal au héros d'un drame, dans la scène du dénouement.
-Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion.
-Mon but était rempli, je me dégageai d'eux tous et regagnai le château.
-Tout calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien
-sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres
-auprès d'elle et l'ayant, en quelque sorte, ainsi payée d'avance,
-j'aurai le droit d'en disposer à ma fantaisie, sans avoir de reproche à
-me faire.
-
-J'oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j'ai demandé à
-ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez
-voir si déjà leurs prières n'ont pas été en partie exaucées... Mais
-on m'avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour que
-cette lettre partît si je ne la fermais qu'en me retirant. Ainsi _le
-reste à l'ordinaire prochain_. J'en suis fâché, car le reste est le
-meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de
-la voir.
-
- _De..., ce 20 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXII
-
-_La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
-
-
-Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de
-M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux
-sous lesquels on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser
-désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des
-vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire
-aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d'indulgence que c'est
-vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement
-trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur,
-je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.
-
-Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer
-quelque projet de sa part dans les environs, comme l'idée vous en
-était venue, idée que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop
-de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela
-nous sauve d'être injustes, un de mes gens devait aller du même côté
-que lui[18], et c'est par là que ma curiosité répréhensible, mais
-heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant
-trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les
-meubles, faute d'avoir pu payer les impositions, non seulement s'était
-empressé d'acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait
-donné une somme d'argent assez considérable. Mon domestique a été
-témoin de cette vertueuse action, et il m'a rapporté de plus que les
-paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu'un domestique,
-qu'ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont,
-avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui
-pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même
-plus seulement une compassion passagère et que l'occasion détermine:
-c'est le projet formé de faire du bien; c'est la sollicitude de la
-bienfaisance, c'est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais,
-soit hasard ou projet, c'est toujours une action louable et dont le
-seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de plus, et
-toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de
-laquelle il ne disait mot, il a commencé par s'en défendre et a eu
-l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il en eut convenu, que sa
-modestie en doublait le mérite.
-
- [18] Mme de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre?
-
-A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en
-effet un libertin sans retour? S'il n'est que cela et se conduit
-ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants
-partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance?
-Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse reçût, de la main d'un
-scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence?
-et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs
-bénédictions sur un réprouvé? Non. J'aime mieux croire que ces erreurs,
-pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que
-celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est
-peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je m'arrête
-à cette idée qui me plaît. Si, d'une part, elle peut servir à le
-justifier dans votre esprit, de l'autre elle me rend de plus en plus
-précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
-_P.-S._--Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans l'instant, voir
-aussi l'honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs
-à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au
-moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c'est,
-je crois, tout ce qu'il nous a laissé à faire.
-
- _De..., ce 20 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Nous en sommes restés à mon retour au château: je reprends mon récit.
-
-Je n'eus que le temps de faire une courte toilette et je me rendis au
-salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du
-lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J'allai m'asseoir auprès
-du métier. Des regards, plus doux encore que de coutume et presque
-caressants, me firent deviner bientôt que le domestique avait déjà
-rendu compte de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put
-garder plus longtemps le secret qu'elle m'avait dérobé, et, sans
-crainte d'interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait
-pourtant à celui d'un prône: «J'ai bien aussi ma nouvelle à débiter»,
-dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure, avec une
-exactitude qui faisait honneur à l'intelligence de son historien. Vous
-jugez comme je déployai toute ma modestie; mais qui pourrait arrêter
-une femme qui fait, sans s'en douter, l'éloge de ce qu'elle aime? Je
-pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu'elle prêchait le
-panégyrique d'un saint. Pendant ce temps, j'observais, non sans espoir,
-tout ce que promettaient à l'amour son regard animé, son geste devenu
-plus libre et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà
-sensible, trahissait l'émotion de son âme. A peine elle finissait de
-parler: «Venez, mon neveu, me dit Mme de Rosemonde, venez, que je vous
-embrasse». Je sentis aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se
-défendre d'être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais
-elle fut bientôt dans mes bras, et, loin d'avoir la force de résister,
-à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j'observe cette
-femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s'empressa de retourner
-à son métier et eut l'air, pour tout le monde, de recommencer sa
-tapisserie; mais moi, je m'aperçus bien que sa main tremblante ne lui
-permettait pas de continuer son ouvrage.
-
-Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que
-j'avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve
-l'ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d'éloges. Mon cœur,
-pressé d'un souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château.
-Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu'à l'ordinaire,
-ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter
-de l'effet qu'avait produit l'événement du jour, je gardais le même
-silence. Mme de Rosemonde seule parlait et n'obtenait de nous que des
-réponses courtes et rares. Nous dûmes l'ennuyer: j'en avais le projet,
-et il réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son
-appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans un salon
-mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l'amour timide.
-
-Je n'eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la
-conduire. La ferveur de l'aimable prêcheuse me servit mieux que
-n'aurait pu faire mon adresse. «Quand on est digne de faire le bien,
-me dit-elle en arrêtant sur moi son doux regard, comment passe-t-on
-sa vie à mal faire?--Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni
-cette censure, et je ne conçois pas qu'avec autant d'esprit que vous
-en avez, vous ne m'ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire
-auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu'il me soit possible
-de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un
-caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs,
-j'ai imité leurs vices; j'ai peut-être mis de l'amour-propre à les
-surpasser. Séduit de même ici par l'exemple des vertus, sans espérer
-de vous atteindre, j'ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être
-l'action dont vous me louez aujourd'hui perdrait-elle tout son prix à
-vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma
-belle amie, combien j'étais près de la vérité.) Ce n'est pas à moi,
-continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez
-voir une action louable, je ne cherchais qu'un moyen de plaire. Je
-n'étais, puisqu'il faut le dire, que le faible agent de la divinité que
-j'adore (ici elle voulut m'interrompre, mais je ne lui en donnai pas
-le temps). Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m'échappe
-que par faiblesse. Je m'étais promis de vous le taire; je me faisais
-un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que
-vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j'ai sous
-les yeux l'exemple de la candeur, je n'aurai point à me reprocher avec
-vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage
-par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais
-mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l'excès de mon
-amour; c'est à vos pieds, c'est dans votre sein que je déposerai
-mes peines. J'y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j'y
-trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé parce que
-vous m'aurez plaint. O vous que j'adore! écoutez-moi, plaignez-moi,
-secourez-moi.» Cependant j'étais à ses genoux et je serrais ses mains
-dans les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les croisant
-sur ses yeux, avec l'expression du désespoir: «Ah! malheureuse!»
-s'écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m'étais
-livré à tel point que je pleurais aussi, et, reprenant ses mains, je
-les baignais de pleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car
-elle était si occupée de sa douleur qu'elle ne se serait pas aperçue de
-la mienne, si je n'avais trouvé ce moyen de l'en avertir. J'y gagnai de
-plus de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore par
-l'attrait puissant des larmes. Ma tête s'échauffait et j'étais si peu
-maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce moment.
-
-Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l'empire des circonstances,
-si moi-même, oubliant mes projets, j'ai risqué de perdre, par un
-triomphe prématuré, le charme des longs combats et les détails d'une
-pénible défaite; si, séduit par un désir de jeune homme, j'ai pensé
-exposer le vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de
-ses travaux, que l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus!
-Ah! qu'elle se rende, mais qu'elle combatte; que, sans avoir la force
-de vaincre, elle ait celle de résister; qu'elle savoure à loisir le
-sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d'avouer sa défaite.
-Laissons le braconnier obscur tuer à l'affût le cerf qu'il a surpris;
-le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n'est-ce pas?
-Mais peut-être serais-je à présent au regret de ne l'avoir pas suivi,
-si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.
-
-Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mme de Tourvel, effrayée,
-se leva précipitamment, se saisit d'un des flambeaux et sortit. Il
-fallut bien la laisser faire. Ce n'était qu'un domestique. Aussitôt
-que j'en fus assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas
-que, soit qu'elle me reconnût, soit un sentiment vague d'effroi, je
-l'entendis précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu'entrer, dans son
-appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J'y allai; mais la clef
-était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c'eût été lui fournir
-l'occasion d'une résistance trop facile. J'eus l'heureuse et simple
-idée de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette
-femme adorable à genoux, baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel
-Dieu osait-elle invoquer? En est-il d'assez puissant contre l'amour?
-En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c'est moi qui
-réglerai son sort.
-
-Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon
-appartement et me mis à vous écrire. J'espérais la revoir au souper;
-mais elle fit dire qu'elle s'était trouvée indisposée et s'était mise
-au lit. Mme de Rosemonde voulut monter chez elle; mais la malicieuse
-malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne.
-Vous jugez qu'après le souper la veillée fut courte et que j'eus aussi
-mon mal de tête. Retiré chez moi, j'écrivis une longue lettre pour
-me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet de la
-remettre ce matin. J'ai mal dormi, comme vous pouvez voir, par la date
-de cette lettre. Je me suis levé et j'ai relu mon épître. Je me suis
-aperçu que je ne m'y étais pas assez observé, que j'y montrais plus
-d'ardeur que d'amour et plus d'humeur que de tristesse. Il faudra la
-refaire, mais il faudrait être plus calme.
-
-J'aperçois le point du jour, et j'espère que la fraîcheur qui
-l'accompagne m'amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit, et, quel
-que soit l'empire de cette femme, je vous promets de ne pas m'occuper
-tellement d'elle qu'il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous.
-Adieu, ma belle amie.
-
- _De..., ce 21 août 17**, 4 heures du matin._
-
-
-
-
-LETTRE XXIV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez
-m'apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l'excès du
-bonheur et celui de l'infortune, l'incertitude est un tourment cruel.
-Pourquoi vous ai-je parlé? Que n'ai-je su résister au charme impérieux
-qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je
-jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait
-point alors l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais
-cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que
-j'ai vu couler vos larmes, depuis que j'ai entendu ce cruel _Ah!
-malheureuse!_ Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon
-cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous
-inspirer que l'effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n'est pas
-celle de le partager: votre cœur que j'ai mal connu n'est pas fait pour
-l'amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit
-sensible; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en était pas ainsi,
-vous n'auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous
-racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses
-regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui de vous voir; vous ne
-vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant
-annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d'aller s'informer
-de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n'était pour
-vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de
-douleurs.
-
-Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains
-pas de vous prendre pour juge. Qu'ai-je donc fait? Que céder à un
-sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu;
-toujours contenu par le respect, et dont l'innocent aveu fut l'effet
-de la confiance et non de l'espoir. La trahirez-vous cette confiance
-que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré
-sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un
-tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je
-désavoue mes reproches; j'ai pu les écrire, mais non pas les penser.
-Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c'est le seul plaisir qui me
-reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en m'accordant vos soins généreux.
-Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi?
-Ne m'abandonnez pas dans le délire où vous m'avez plongé; prêtez-moi
-votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m'avoir corrigé,
-éclairez-moi pour finir votre ouvrage.
-
-Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon
-amour, mais vous m'apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en
-dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de
-vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi
-que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre
-indulgence. Vous n'aurez jamais toute celle que je vous désirerais;
-mais je réclame celle dont j'ai besoin: me la refuserez-vous?
-
-Adieu, madame; recevez avec bonté l'hommage de mes sentiments; il ne
-nuit point à celui de mon respect.
-
- _De..., ce 20 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Voici le bulletin d'hier.
-
-A onze heures j'entrai chez Mme de Rosemonde, et, sous ses auspices,
-je fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle
-avait les yeux très battus; j'espère qu'elle avait aussi mal dormi que
-moi. Je saisis un moment où Mme de Rosemonde s'était éloignée pour
-remettre ma lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le
-lit et allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante
-qui voulait être auprès _de son cher enfant_. Il fallut bien serrer la
-lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu'elle
-croyait avoir un peu de fièvre. Mme de Rosemonde m'engagea à lui tâter
-le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle
-eut donc le double chagrin d'être obligée de me livrer son bras et de
-sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effet, je pris
-sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que de l'autre je
-parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit
-à rien, ce qui me fit dire en me retirant: «Il n'y a pas même la plus
-légère émotion.» Je me doutai que ses regards devaient être sévères,
-et, pour la punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit
-qu'elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut au
-dîner qui fut triste; elle annonça qu'elle n'irait pas se promener, ce
-qui était me dire que je n'aurais pas occasion de lui parler. Je sentis
-bien qu'il fallait placer là un soupir et un regard douloureux; sans
-doute elle s'y attendait, car ce fut le seul moment de la journée où
-je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu'elle est, elle a ses
-petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demander _si
-elle avait eu la bonté de m'instruire de mon sort_, et je fus un peu
-étonné de l'entendre me répondre: _Oui, monsieur, je vous ai écrit_.
-J'étais fort empressé d'avoir cette lettre; mais soit ruse encore, ou
-maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir au moment de
-se retirer chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon de la
-mienne; lisez et jugez, voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme
-qu'elle n'a point d'amour, quand je suis sûr du contraire; et puis
-elle se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de
-me tromper avant! Ma belle amie, l'homme le plus adroit ne peut encore
-que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant
-feindre de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir,
-parce qu'il plaît à madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se
-venger de ces noirceurs-là!... Ah! patience... mais adieu. J'ai encore
-beaucoup à écrire.
-
-A propos, vous me renverrez la lettre de l'inhumaine; il se pourrait
-faire que par la suite elle voulût qu'on mît du prix à ces misères-là,
-et il faut être en règle.
-
-Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au
-premier jour.
-
- _Du château, ce 22 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXVI
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Sûrement, monsieur, vous n'auriez eu aucune lettre de moi, si ma
-sotte conduite d'hier au soir ne me forçait d'entrer aujourd'hui en
-explication avec vous. Oui, j'ai pleuré, je l'avoue; peut-être aussi
-les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés;
-larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer
-tout.
-
-Accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtes, à n'entendre que
-des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent
-d'une sécurité que j'ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler
-ni combattre les impressions que j'éprouve. L'étonnement et l'embarras
-où m'a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une
-situation qui n'eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l'idée
-révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez
-et traitée aussi légèrement qu'elles; toutes ces causes réunies ont
-provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que
-j'étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait
-sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours
-avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des sentiments
-qui doivent m'offenser, j'avais pu craindre de les partager.
-
-Non, monsieur, je n'ai pas cette crainte; si je l'avais, je fuirais à
-cent lieues de vous; j'irais pleurer dans un désert le malheur de vous
-avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point
-vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de
-suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de
-moi.
-
-J'ai cru, et c'est là mon seul tort, j'ai cru que vous respecteriez
-une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver
-tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que
-vous l'outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas;
-non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n'auriez pas
-cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m'avez tenu des
-discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru
-autorisé à m'écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me
-demandez de _guider vos démarches, de dicter vos discours_! Eh bien!
-monsieur, le silence et l'oubli, voilà les conseils qu'il me convient
-de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en
-effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu'à vous d'en
-obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une
-demande à celui qui ne m'a point respectée; je ne donnerai point une
-marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.
-
-Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais
-pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable
-amie; j'opposais la voix de l'amitié à la voix publique qui vous
-accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez
-rien réparer.
-
-Je m'en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments
-m'offensent, que leur aveu m'outrage, et surtout que, loin d'en venir
-un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si
-vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu'il me semble avoir
-droit d'attendre, et même d'exiger de vous. Je joins à cette lettre
-celle que vous m'avez écrite, et j'espère que vous voudrez bien de
-même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu'il restât
-aucune trace d'un événement qui n'eût jamais dû exister. J'ai l'honneur
-d'être, etc.
-
- _De..., ce 21 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXVII
-
-_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu'il
-me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c'est
-que ce que j'ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon
-amie, n'est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de
-n'avoir pas peur; et puis, j'ai tant besoin de vous, de vos conseils!
-J'ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je
-pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu'on me regarde.
-Hier, quand vous m'avez vue pleurer, c'est que je voulais vous parler,
-et puis je ne sais quoi m'en empêchait, et quand vous m'avez demandé ce
-que j'avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire
-une parole. Sans vous, maman allait s'en apercevoir, et qu'est-ce que
-je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis
-quatre jours.
-
-C'est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c'est ce jour-là
-que M. le chevalier Danceny m'a écrit: oh! je vous assure que quand
-j'ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c'était; mais,
-pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n'aie eu bien du plaisir
-en la lisant; voyez-vous, j'aimerais mieux avoir du chagrin toute ma
-vie que s'il ne me l'eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne
-devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai
-dit que j'en étais fâchée, mais il dit que c'était plus fort que lui et
-je le crois bien; car j'avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant
-je n'ai pas pu m'en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu'une fois, et
-même c'était, en partie, pour lui dire de ne plus m'écrire; mais malgré
-cela il m'écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien
-qu'il est triste et ça m'afflige encore davantage, si bien que je ne
-sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.
-
-Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de
-lui répondre de temps en temps? seulement jusqu'à ce qu'il ait pu
-prendre sur lui de ne plus m'écrire lui-même, et de rester comme nous
-étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que
-je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j'ai pleuré que ça
-ne finissait pas, et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas
-encore, ça nous fera bien de la peine.
-
-Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez;
-vous verrez bien que ce n'est rien de mal qu'il demande. Cependant, si
-vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m'en empêcher;
-mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n'est pas là du mal.
-
-Pendant que j'y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore
-une question: on m'a bien dit que c'était mal d'aimer quelqu'un;
-mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c'est que M. le
-chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du tout, et que presque
-tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais
-la seule à m'en empêcher; ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour
-les demoiselles? car j'ai entendu maman elle-même dire que Mlle D...
-aimait M. M... et elle n'en parlait pas comme d'une chose qui serait
-si mal; et pourtant je suis sûre qu'elle se fâcherait contre moi si
-elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite
-toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je
-croyais, quand elle m'a fait sortir du couvent, que c'était pour me
-marier, mais à présent il me semble que non; ce n'est pas que je m'en
-soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez
-peut-être ce qui en est, et si vous le savez j'espère que vous me le
-direz.
-
-Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m'avez permis
-de vous écrire, j'en ai profité pour vous dire tout et je compte sur
-votre amitié.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _Paris, ce 23 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXVIII
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre! Rien ne
-peut vous fléchir, et chaque jour emporte avec lui l'espoir qu'il avait
-amené! Quelle est donc cette amitié que vous consentez qui subsiste
-entre nous, si elle n'est pas même assez puissante pour vous rendre
-sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis
-que j'éprouve les tourments d'un feu que je ne puis éteindre; si, loin
-de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire
-naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien
-pour le secourir! Il ne vous demande qu'un mot et vous le lui refusez!
-et vous voulez qu'il se contente d'un sentiment si faible, dont vous
-craignez encore de lui réitérer les assurances!
-
-Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah! croyez-moi,
-mademoiselle, vouloir payer de l'amour avec de l'amitié, ce n'est pas
-craindre l'ingratitude, c'est redouter seulement d'en avoir l'air.
-Cependant je n'ose plus vous entretenir d'un sentiment qui ne peut que
-vous être à charge, s'il ne vous intéresse pas; il faut au moins le
-renfermer en moi-même en attendant que j'apprenne à le vaincre. Je sens
-combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j'aurai
-besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens; il en est un
-qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera celui de me répéter souvent que
-le vôtre est insensible. J'essayerai même de vous voir moins, et déjà
-je m'occupe d'en trouver un prétexte plausible.
-
-Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah!
-du moins je ne cesserai jamais de le regretter. Un malheur éternel sera
-le prix de l'amour le plus tendre, et vous l'aurez voulu, et ce sera
-votre ouvrage! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que
-je perds aujourd'hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel
-plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais vous ne
-voulez pas le recevoir, votre silence m'apprend assez que votre cœur
-ne vous dit rien pour moi, il est à la fois la preuve la plus sûre de
-votre indifférence et la manière la plus cruelle de me l'annoncer.
-Adieu, mademoiselle.
-
-Je n'ose plus me flatter d'une réponse, l'amour l'eût écrit avec
-empressement, l'amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance;
-mais la pitié, l'amitié et l'amour sont également étrangers à votre
-cœur.
-
- _Paris, ce 23 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXIX
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
-
-
-Je te le disais bien, Sophie, qu'il y avait des cas où on pouvait
-écrire, et je t'assure que je me reproche bien d'avoir suivi ton
-avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier Danceny et à moi.
-La preuve que j'avais raison, c'est que Mme de Merteuil, qui est une
-femme qui sûrement le sait bien, a fini par penser comme moi. Je lui
-ai tout avoué. Elle m'a bien dit d'abord comme toi, mais quand je lui
-ai eu tout expliqué, elle a convenu que c'était bien différent; elle
-exige seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes
-celles du chevalier Danceny, afin d'être sûre que je ne dirai que ce
-qu'il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je
-l'aime Mme de Merteuil! Elle est si bonne! et c'est une femme bien
-respectable. Ainsi il n'y a rien à dire.
-
-Comme je m'en vais écrire à M. Danceny et comme il va être content! Il
-le sera encore plus qu'il ne le croit, car jusqu'ici je ne lui parlais
-que de mon amitié, et lui voulait toujours que je dise mon amour. Je
-crois que c'était bien la même chose, mais enfin je n'osais pas et il
-tenait à cela. Je l'ai dit à Mme de Merteuil, elle m'a dit que j'avais
-eu raison, et qu'il ne fallait convenir d'avoir de l'amour que quand on
-ne pouvait plus s'en empêcher; or je suis bien sûre que je ne pourrai
-pas m'en empêcher plus longtemps; après tout, c'est la même chose et
-cela lui plaira davantage.
-
-Mme de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me prêterait des livres qui
-parlaient de tout cela et qui m'apprendraient bien à me conduire et
-aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-tu, elle me dit tous mes
-défauts, ce qui est la preuve qu'elle m'aime bien; elle m'a recommandé
-seulement de ne rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait
-l'air de trouver qu'elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait
-la fâcher. Oh! je ne lui dirai rien.
-
-C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme qui ne m'est presque
-pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! C'est bien heureux
-pour moi de l'avoir connue!
-
-Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l'Opéra, dans
-sa loge; elle m'a dit que nous y serions toutes seules, et nous
-causerons tout le temps sans craindre qu'on nous entende; j'aime bien
-mieux cela que l'Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car
-elle m'a dit que c'était bien vrai que j'allais me marier, mais nous
-n'avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n'est-ce pas encore bien
-étonnant que maman ne m'en dise rien du tout?
-
-Adieu, ma Sophie, je m'en vais écrire au chevalier Danceny. Oh! je suis
-bien contente.
-
- _De..., ce 24 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXX
-
-_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-
-Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon
-amitié, de mon _amour_, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous
-dites que je n'ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous
-trompez et j'espère qu'à présent vous n'en doutez plus. Si vous avez
-eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça
-ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c'est que, pour toute chose
-au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même
-je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j'avais pu m'en
-empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J'espère qu'à
-présent vous n'en aurez plus et que nous allons être bien heureux.
-
-Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de
-bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe
-chez elle et je crois qu'elle vous proposera d'y rester; j'espère que
-vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C'était donc bien agréable
-le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais
-enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime,
-j'espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne
-suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que
-vous fussiez tout de même.
-
-Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce
-n'est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôt que
-vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne
-peux mieux faire.
-
-Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le
-dis, plus je suis contente; j'espère que vous le serez aussi.
-
- _De..., ce 24 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXI
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque
-je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s'il doit durer autant
-que l'amour que vous m'avez inspiré. Quoi! vous m'aimez, vous ne
-craignez plus de m'assurer de votre _amour_! _Plus vous me le dites et
-plus vous êtes contente_! Après avoir lu ce charmant _je vous aime_,
-écrit de votre main, j'ai entendu votre belle bouche m'en répéter
-l'aveu. J'ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu'embellissait
-encore l'expression de la tendresse. J'ai reçu vos serments de vivre
-toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à
-votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.
-
-Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mme de
-Merteuil n'a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre
-maman? Pourquoi faut-il que l'idée de la contrainte qui nous attend
-vienne se mêler au souvenir délicieux qui m'occupe? Pourquoi ne puis-je
-sans cesse tenir cette jolie main qui m'a écrit _Je vous aime_! la
-couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m'avez fait
-d'une faveur plus grande!
-
-Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons
-été forcés, par sa présence, de n'avoir plus l'un pour l'autre que
-des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par
-l'assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m'en donner
-des preuves, n'avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas
-dit: Un baiser l'eût rendu plus heureux, et c'est moi qui lui ai ravi
-ce bonheur? Promettez-moi, mon aimable amie, qu'à la première occasion
-vous serez moins sévère. A l'aide de cette promesse, je trouverai du
-courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous
-préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la
-certitude que vous en partagez le regret.
-
-Adieu, ma charmante Cécile, voici l'heure où je dois me rendre chez
-vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n'était pour aller
-vous revoir. Adieu, vous que j'aime tant! vous, que j'aimerai toujours
-davantage!
-
- _De..., ce 25 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXII
-
-_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont?
-J'avoue que je ne puis m'y résoudre et que j'aurais autant de peine
-à le juger honnête, d'après le seul fait que vous me racontez, qu'à
-croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j'apprendrais une faute.
-L'humanité n'est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que
-dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l'honnête homme a ses
-faiblesses. Cette vérité me paraît d'autant plus nécessaire à croire
-que c'est d'elle que dérive la nécessité de l'indulgence pour les
-méchants comme pour les bons, et qu'elle préserve ceux-ci de l'orgueil
-et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je
-pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais
-je ne vois plus en elle qu'une faiblesse dangereuse, quand elle nous
-mène à traiter de même le vicieux et l'homme de bien.
-
-Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de
-Valmont; je veux croire qu'ils sont louables comme elle, mais en a-t-il
-moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur
-et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu'il a
-secouru, mais qu'elle ne vous empêche pas d'entendre les cris de cent
-victimes qu'il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le dites,
-qu'un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une
-liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d'un retour heureux?
-Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas
-contre lui l'opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre
-conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans
-les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les
-actions, et nul d'entre eux, après avoir perdu l'estime des autres, n'a
-droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si
-difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il
-suffit, pour perdre cette estime, d'avoir l'air d'y attacher trop peu
-de prix; et ne taxez pas cette sévérité d'injustice, car outre qu'on
-est fondé à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a
-droit d'y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui
-n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l'aspect
-sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont,
-quelque innocente qu'elle pût être.
-
-Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte
-de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mme de
-Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez
-pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d'être rejeté
-par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu'on
-appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.
-
-D'abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n'a peut-être d'autre
-défaut que trop de confiance en ses forces; c'est un guide adroit qui
-se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que
-le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent
-de la suivre; elle-même en convient et s'en accuse. A mesure qu'elle a
-vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains
-pas de vous assurer qu'elle penserait comme moi.
-
-Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les
-autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout;
-c'est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent
-la société. Vous savez, comme moi, qu'on passe sa vie à les remarquer,
-à s'en plaindre et à s'y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une
-grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure
-que pour avoir l'empire dans la société il suffisait de manier, avec
-une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme
-lui ce double talent: il séduit avec l'un et se fait craindre avec
-l'autre. On ne l'estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence
-au milieu d'un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le
-ménager que le combattre.
-
-Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n'oserait
-sans doute aller s'enfermer à la campagne, presque en tête à tête
-avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste
-d'entre elles de donner l'exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi
-ce mot, il échappe à l'amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même
-vous trahit par la sécurité qu'elle vous inspire. Songez donc que
-vous aurez pour juges, d'une part, des gens frivoles qui ne croiront
-pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de
-l'autre, des méchants qui feindront de n'y pas croire, pour vous punir
-de l'avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que
-quelques hommes n'oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes
-gens dont M. de Valmont ne s'est que trop rendu l'oracle, je vois les
-plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous,
-vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si
-mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié;
-c'est elle qui me fait renouveler mes instances, c'est à elle à les
-justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu'elle soit inutile;
-mais j'aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que
-de sa négligence.
-
- _De..., ce 24 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXIII
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre
-projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins
-de vaincre que de combattre, je n'ai plus rien à dire. Votre conduite
-est un chef-d'œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la
-supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne
-vous fassiez illusion.
-
-Ce que je vous reproche n'est pas de n'avoir point profité du moment.
-D'une part, je ne vois pas clairement qu'il fût venu; de l'autre, je
-sais assez, quoi qu'on en dise, qu'une occasion manquée se retrouve,
-tandis qu'on ne revient jamais d'une démarche précipitée.
-
-Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je
-vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard,
-espérez-vous prouver à cette femme qu'elle doit se rendre? Il me
-semble que ce ne peut être là qu'une vérité de sentiment et non de
-démonstration, et que pour la faire recevoir, il s'agit d'attendrir
-et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d'attendrir par
-lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos
-belles phrases produiraient l'ivresse de l'amour, vous flattez-vous
-qu'elle soit assez longue pour que la réflexion n'ait pas le temps d'en
-empêcher l'aveu? Songez donc à celui qu'il faut pour écrire une lettre,
-à celui qui se passe avant qu'on la remette; et voyez si, surtout une
-femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce
-qu'elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec
-des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas
-qu'ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme de Tourvel
-me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré
-l'avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle
-vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela
-seul qu'on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes
-raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant
-parce qu'elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.
-
-De plus, une remarque que je m'étonne que vous n'ayez pas faite, c'est
-qu'il n'y a rien de si difficile en amour que d'écrire ce qu'on ne
-sent pas. Je dis écrire d'une façon vraisemblable, ce n'est pas qu'on
-ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou
-plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne
-un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre
-présidente est assez peu formée pour ne s'en pas apercevoir, mais
-qu'importe? L'effet n'en est pas moins manqué. C'est le défaut des
-romans; l'auteur se bat les flancs pour s'échauffer, et le lecteur
-reste froid. _Héloïse_ est le seul qu'on en puisse excepter; et malgré
-le talent de l'auteur, cette observation m'a toujours fait croire que
-le fonds en était vrai. Il n'en est pas de même en parlant. L'habitude
-de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des
-larmes y ajoute encore; l'expression du désir se confond dans les
-yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène
-plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable
-éloquence de l'amour; et surtout la présence de l'objet aimé empêche la
-réflexion et nous fait désirer d'être vaincues.
-
-Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en
-pour réparer votre faute et attendez l'occasion de parler. Savez-vous
-que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est
-bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu'elle vous
-donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne
-se serait pas du tout trahie.
-
-Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c'est
-qu'elle use trop de forces à la fois; je prévois qu'elle les épuisera
-pour la défense du mot, et qu'il ne lui en restera plus pour celle de
-la chose.
-
-Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront
-les dernières jusqu'après l'heureux moment. S'il était moins tard, je
-vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je
-suis fort contente. Je crois que j'aurai fini avant vous et vous devez
-en être bien heureux. Adieu pour aujourd'hui.
-
- _De..., ce 24 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXIV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant
-fatiguer à prouver ce que personne n'ignore? Pour aller vite en amour,
-il vaut mieux parler qu'écrire; voilà, je crois, toute votre lettre.
-Eh mais! ce sont les plus simples éléments de l'art de séduire. Je
-remarquerai seulement que vous ne faites qu'une exception à ce principe
-et qu'il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité
-et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits,
-qui s'y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans
-le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui
-répondit sans difficulté à ma première lettre, n'avait pas alors plus
-d'amour pour moi que moi pour elle, et qu'elle ne vit que l'occasion de
-traiter un sujet qui devait lui faire honneur.
-
-Quoi qu'il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s'applique
-pas à la question. En effet, vous supposez que j'ai le choix entre
-écrire et parler, ce qui n'est pas. Depuis l'affaire du 29, mon
-inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres
-une adresse qui a déconcerté la mienne. C'est au point que si cela
-continue, elle me forcera à m'occuper sérieusement des moyens de
-reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle
-en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d'une petite guerre. Non
-contente de n'y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour
-chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.
-
-Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première; la
-seconde n'offrit pas plus de difficulté. Elle m'avait demandé de lui
-rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu'elle eût le
-moindre soupçon. Mais, soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice,
-ou enfin soit vertu, car elle me forcera d'y croire, elle refusa
-obstinément la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où a pensé
-la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l'avenir.
-
-Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette lettre
-que je lui offrais tout simplement: c'eût été déjà accorder quelque
-chose et je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentative,
-qui n'était qu'un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma
-lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mme de Rosemonde et la
-femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur,
-avec ordre de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé.
-J'avais bien deviné qu'elle craindrait l'explication scandaleuse
-que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon
-ambassadeur, qui avait ordre d'observer sa figure, et qui ne voit
-pas mal, n'aperçut qu'une légère rougeur et plus d'embarras que de
-colère.
-
-Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu'elle garderait cette lettre, ou
-que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu'elle se trouvât seule
-avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une
-heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la
-part de sa maîtresse, un paquet d'une autre forme que le mien et sur
-l'enveloppe duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec
-précipitation...
-
-C'était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux.
-Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle
-sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.
-
-Vous me connaissez, je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur.
-Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux
-moyens. Voici le seul que je trouvai.
-
-On va d'ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est
-à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d'une
-boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a
-une clef et Mme de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses lettres dans la
-journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le
-matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers
-ou autres, font ce service également. Ce n'était pas le tour de mon
-domestique, mais il se chargea d'y aller, sous le prétexte qu'il avait
-affaire de ce côté.
-
-Cependant j'écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresse
-et je contrefis assez bien, sur l'enveloppe, le timbre de _Dijon_.
-Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je
-demandais les mêmes droits que le mari, d'écrire aussi du même lieu et
-aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu'elle
-avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui
-procurer ce plaisir.
-
-Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette
-lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d'être témoin
-de la réception, car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner
-et d'attendre l'arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles
-arrivèrent.
-
-Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la
-lettre à Mme de Tourvel.--Ce n'est pas l'écriture de mon mari», reprit
-celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le
-premier coup d'œil l'instruisit, et il se fit une telle révolution sur
-sa figure que Mme de Rosemonde s'en aperçut et lui dit: «Qu'avez-vous?»
-Je m'approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?»
-La timide dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver
-son embarras, feignait de parcourir l'épître qu'elle n'était guère en
-état de lire. Je jouissais de son trouble et n'étant pas fâché de la
-pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer
-que cette lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur.» La
-colère alors l'inspira mieux que n'eût pu faire la prudence. «Elle
-contient, répondit-elle, des choses qui m'offensent et que je suis
-étonnée qu'on ait osé m'écrire».--Et qui donc? interrompit Mme de
-Rosemonde.--Elle n'est pas signée, répondit la belle courroucée, mais
-la lettre et son auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera
-de n'en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l'audacieuse
-missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.
-
-Malgré cette colère, elle n'en a pas moins eu ma lettre et je m'en
-remets bien à sa curiosité du soin de l'avoir lue en entier.
-
-Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le
-brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi.
-Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous
-accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne
-dévorerais l'ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie.
-
- _De..., ce 25 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu'au milieu des
-torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de
-délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage
-pour m'imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le
-silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon amour à se taire et
-j'oublierai, s'il est possible, la façon cruelle dont vous l'avez
-accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n'en donnait pas le
-droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre indulgence
-n'était pas un titre pour l'obtenir; mais vous regardez mon amour comme
-un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez
-à la fois et la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi qu'accoutumé à
-vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire,
-il ne m'était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis
-pénétré, et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez
-comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'amour le plus tendre, le
-plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me
-parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d'être
-traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure
-point, vous frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez
-sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour
-seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c'est qu'il est votre
-ouvrage et non pas le mien.
-
-Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je
-n'attends pas même cette pitié, que l'intérêt que vous m'aviez témoigné
-quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue,
-pouvoir réclamer votre justice.
-
-Vous m'apprenez, madame, qu'on a cherché à me nuire dans votre esprit.
-Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m'eussiez pas
-même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc
-ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d'une vertu si
-rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se
-couvrir d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs,
-et je n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que
-j'ai le droit de savoir l'un et l'autre, puisque vous me jugez d'après
-eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans
-lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce et je
-m'engage d'avance à me justifier, à les forcer à se dédire.
-
-Si j'ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d'un public dont
-je fais peu de cas, il n'en est pas ainsi de votre estime, et quand
-je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir
-impunément. Elle me devient d'autant plus précieuse que je lui devrai
-sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me
-donnerait, dites-vous, _des droits à votre reconnaissance_. Ah! loin
-d'en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l'occasion
-de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en
-ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais
-le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous
-voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre
-indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n'est pas, je l'espère,
-la crainte d'un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner.
-Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire
-plus que vous qu'elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à
-vous croire une âme si douce, ce n'est que dans cette lettre que je
-puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le
-vœu de vous rendre sensible, j'y vois que plutôt que d'y consentir
-vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et
-justifie mon amour, c'est encore elle qui me répète que mon amour vous
-outrage, et lorsqu'en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême,
-j'ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n'est qu'un affreux
-tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de
-pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait
-m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient; vous ne doutez pas,
-j'espère, de mon empressement à vous la remettre.
-
- _De..., ce 21 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXVI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-(_Timbrée de Dijon._)
-
-
-Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j'ose le dire, vous
-semblez craindre moins d'être injuste que d'être indulgente. Après
-m'avoir condamné sans m'entendre, vous avez dû sentir en effet qu'il
-vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre.
-Vous refusez mes lettres avec obstination, vous me les renvoyez avec
-mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même
-où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité
-où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser
-les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments,
-que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire
-bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose
-croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise
-que l'amour soit plus ingénieux à se produire, que l'indifférence à
-l'écarter.
-
-Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il
-vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.
-
-J'étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de Rosemonde, de prévoir le
-sort qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez et j'ajouterai,
-avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su,
-ma sécurité n'en eût point été troublée; non que je ne rendisse à
-votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser; mais accoutumé
-à n'éprouver que des désirs, à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir
-encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l'amour.
-
-Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de Rosemonde pour
-m'arrêter quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous,
-cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au
-plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une
-parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait
-beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé, il ne m'en
-coûta rien de m'y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du
-changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais uniquement encore à
-cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.
-
-Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous
-connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse,
-qui seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme
-céleste étonna, séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la
-vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter. En
-réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage
-pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l'épiais dans
-vos regards, dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus
-dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.
-
-Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! Résolu
-de l'ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte
-comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait
-son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous
-absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit
-qui m'annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus
-que par vous et pour vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure,
-jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l'intérêt d'une
-conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret
-de mon cœur?
-
-Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une
-inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui,
-madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus que, vous
-livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même
-et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d'égarer un cœur que
-déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle
-préoccupation s'empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à
-combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.
-
-C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu'un hasard,
-que je n'avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je
-succombai, je l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours
-ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est un, n'est-il
-pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?
-
-Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié et ne trouve
-que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux
-vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards.
-Dans l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser
-mes peines et les nuits à m'y livrer; tandis que vous, tranquille et
-paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous
-en applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez et c'est moi qui
-m'excuse.
-
-Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes
-torts et que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs.
-Un amour pur et sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti,
-une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m'avez
-inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la divinité
-même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son
-indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par
-vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous
-prononcerez décidera pour jamais de mon sort.
-
- _De..., ce 23 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXVII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
-
-
-Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne.
-Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu'ils
-sont toujours fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit
-être en effet infiniment dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être
-ce qu'il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu'il en
-soit, puisque vous l'exigez, je l'éloignerai de moi, au moins j'y ferai
-mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être
-les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.
-
-Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante;
-elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui.
-Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de
-m'éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées
-relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont,
-comme il est possible, n'aurait-il pas la facilité de me suivre à
-Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais
-être l'objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu'une rencontre à la
-campagne, chez une personne qu'on sait être sa parente et mon amie?
-
-Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir de lui-même qu'il
-veuille bien s'éloigner. Je sens que cette proposition est difficile
-à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver
-qu'il a en effet plus d'honnêteté qu'on ne lui en suppose, je ne
-désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et
-d'avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes
-vraiment honnêtes n'ont jamais eu, n'auront jamais à se plaindre de ses
-procédés. S'il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard
-pour moi; car je ne peux pas douter qu'il n'ait le projet de passer ici
-une grande partie de l'automne. S'il refuse ma demande et s'obstine
-à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le
-promets.
-
-Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je
-m'empresse d'y satisfaire et de vous prouver que malgré _la chaleur_
-que j'ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n'en suis pas moins
-disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de
-mes amis.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _De..., ce 25 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXVIII
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Votre énorme paquet m'arrive à l'instant, mon cher vicomte. Si la date
-en est exacte, j'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt;
-quoi qu'il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n'aurais
-plus celui d'y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement
-réception et nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien
-à vous dire pour mon compte; l'automne ne laisse à Paris presque point
-d'hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d'une
-sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des
-preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuper, je me distrais avec la
-petite Volanges, et c'est d'elle que je veux parler.
-
-Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous
-charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n'a ni
-caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile.
-Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment, mais tout
-annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans
-finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l'on
-peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira
-d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de
-l'ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m'en amuse
-quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et
-elle est alors d'autant plus plaisante qu'elle ne sait rien, absolument
-rien de ce qu'elle désire tant de savoir. Il lui en prend des
-impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure
-et puis elle me prie de l'instruire avec une bonne foi réellement
-séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce
-plaisir est réservé.
-
-Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai
-l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait
-la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir
-convaincue par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour
-bonnes, et elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son
-éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre.
-Je lui ai permis d'écrire et de dire _j'aime_, et le même jour, sans
-qu'elle s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny.
-Mais figurez-vous qu'il est si sot encore qu'il n'en a seulement pas
-obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon
-Dieu! que ces gens d'esprit sont bêtes! celui-ci l'est au point qu'il
-m'embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.
-
-C'est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec
-Danceny pour avoir sa confidence, et s'il vous la donnait une fois,
-nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je
-ne veux pas que Gercourt s'en sauve; au reste, j'ai parlé de lui hier
-à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait
-sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai
-pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n'égale ma
-sévérité sur ce point. Par là, d'une part, je rétablis auprès d'elle ma
-réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de
-l'autre, j'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari.
-Et enfin j'espère qu'en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis
-de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester
-fille, elle se décidera plus vite à n'en rien perdre.
-
-Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre
-volume.
-
- _De..., ce 27 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XXXIX
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
-
-
-Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J'ai pleuré presque toute
-la nuit. Ce n'est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais
-je prévois que cela ne durera pas.
-
-J'ai été hier à l'Opéra avec Mme de Merteuil, nous y avons beaucoup
-parlé de mon mariage et je n'en ai rien appris de bon. C'est M.
-le comte de Gercourt que je dois épouser et ce doit être au mois
-d'octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du
-régiment de... Jusque-là tout va fort bien. Mais d'abord il est vieux:
-figure-toi qu'il a au moins trente-six ans! et puis Mme de Merteuil
-dit qu'il est triste et sévère, et qu'elle craint que je ne sois pas
-heureuse avec lui. J'ai même bien vu qu'elle en était sûre et qu'elle
-ne voulait pas me le dire, pour ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque
-entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs
-maris; elle convient que M. de Gercourt n'est pas aimable du tout et
-elle dit pourtant qu'il faudra que je l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit
-aussi qu'une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny?
-comme si c'était possible! Oh! je t'assure bien que je l'aimerai
-toujours. Vois-tu, j'aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M.
-de Gercourt s'arrange, je ne l'ai pas été chercher. Il est en Corse à
-présent, bien loin d'ici; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si je
-n'avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je
-ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien
-embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny qu'à
-présent, et quand je songe qu'il ne me reste plus qu'un mois à être
-comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n'ai
-de consolation que dans l'amitié de Mme de Merteuil; elle a si bon
-cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même et puis elle est
-si aimable, que quand je suis avec elle je n'y songe presque plus.
-D'ailleurs elle m'est bien utile, car le peu que je sais c'est elle
-qui me l'a appris, et elle est si bonne que je lui dis tout ce que
-je pense sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n'est
-pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c'est tout doucement, et
-puis je l'embrasse de tout mon cœur, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus
-fâchée. Au moins celle-là je peux bien l'aimer tant que je voudrai
-sans qu'il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes
-pourtant convenues que je n'aurais pas l'air de l'aimer tant devant
-le monde et surtout devant maman, afin qu'elle ne se méfie de rien au
-sujet du chevalier Danceny. Je t'assure que si je pouvais toujours
-vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il
-n'y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t'en parler
-davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire
-au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes
-chagrins, car je ne veux pas l'affliger.
-
-Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre
-et que j'ai beau être _occupée_, comme tu dis, qu'il ne m'en reste pas
-moins le temps de t'aimer et de t'écrire[19].
-
- _De..., ce 27 août 17**._
-
- [19] On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et
- du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n'annoncent
- aucun événement.
-
-
-
-
-LETTRE XL
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de
-refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige
-que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c'est que je
-me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je
-n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser donner un ordre,
-persuadé d'une part que qui commande s'engage, et de l'autre que
-l'autorité illusoire que nous avons l'air de laisser prendre aux
-femmes est un des pièges qu'elles évitent le plus difficilement. De
-plus, l'adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule
-avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j'ai cru devoir
-sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans
-pouvoir l'occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu'elle ne
-s'accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez
-assez combien il est difficile de revenir.
-
-Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition.
-J'ai même eu le soin d'en mettre une impossible à accorder, tant pour
-rester toujours maître de tenir ma parole, ou d'y manquer, que pour
-engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment
-où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois
-d'elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais
-moyen d'obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette
-prétention, tout insoutenable qu'elle est.
-
-Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence
-l'historique de ces deux derniers jours. J'y joindrai comme pièces
-justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez
-qu'il y a peu d'historiens aussi exacts que moi.
-
-Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma lettre de
-_Dijon_; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva
-seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte
-dont elle voulut couvrir un des plus violents accès d'humeur que femme
-puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l'expression de
-douceur que vous lui connaissez s'était changée en un air mutin qui en
-faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette
-découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre
-par la maîtresse mutine.
-
-Je prévis que l'après-dîner serait triste, et pour m'en sauver l'ennui,
-je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins
-au salon sur les six heures; Mme de Rosemonde proposa la promenade,
-qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue
-malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être
-pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit
-subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les
-imprécations que je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais
-nous la trouvâmes couchée au retour.
-
-Le lendemain, au déjeuner, ce n'était plus la même femme. La douceur
-naturelle était revenue, et j'eus lieu de me croire pardonné. Le
-déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d'un air
-indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez
-le croire. «D'où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en
-l'abordant.--J'ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma
-tête est un peu fatiguée.--Je ne suis pas assez heureux, repris-je,
-pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?--Je vous ai bien écrit,
-répondit-elle encore, mais j'hésite à vous donner ma lettre. Elle
-contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à en espérer le
-succès.--Ah! je jure que s'il m'est possible.--Rien n'est plus facile,
-interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l'accorder comme
-justice, je consens à l'obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle
-me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu'elle
-retira, mais sans colère et avec plus d'embarras que de vivacité. «La
-chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.»
-Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui
-persuader de continuer sa promenade, et j'eus besoin de me rappeler
-que nous pouvions être vus pour n'y employer que de l'éloquence.
-Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette
-feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa lettre.
-Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire
-l'épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse,
-avant d'aller plus loin...
-
-
-
-
-LETTRE XLI
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne
-cherchiez qu'à augmenter chaque jour, les sujets de plainte que j'avais
-contre vous. Votre obstination à vouloir m'entretenir sans cesse
-d'un sentiment que je ne veux ni ne dois écouter; l'abus que vous
-n'avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me
-remettre vos lettres; le moyen surtout, j'ose dire peu délicat, dont
-vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans craindre
-au moins l'effet d'une surprise qui pouvait me compromettre; tout
-devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement
-mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je m'en tiens à
-vous faire une demande aussi simple que juste, et si je l'obtiens de
-vous, je consens que tout soit oublié.
-
-Vous-même m'avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus;
-et quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette
-phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire[20], je
-veux croire que vous n'en tiendrez pas moins aujourd'hui cette parole
-formellement donnée il y a si peu de jours.
-
- [20] Voyez lettre XXXV.
-
-Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi,
-de quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait
-que m'exposer davantage au jugement d'un public toujours prompt à mal
-penser d'autrui, et que vous n'avez que trop accoutumé à fixer les yeux
-sur les femmes qui vous admettent dans leur société.
-
-Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes amies, j'ai
-négligé, j'ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon
-égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me
-confondre avec cette foule de femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre
-de vous. Aujourd'hui que vous me traitez comme elles, que je ne peux
-plus l'ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-même, de suivre
-ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez
-rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-même, si
-vous vous obstiniez à rester, mais je ne cherche point à diminuer
-l'obligation que je vous aurai de cette complaisance, et je veux bien
-que vous sachiez qu'en nécessitant mon départ d'ici, vous contrarieriez
-mes arrangements. Prouvez-moi donc, monsieur, que comme vous me l'avez
-dit tant de fois, les femmes honnêtes n'auront jamais à se plaindre de
-vous; prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec elles,
-vous savez les réparer.
-
-Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous,
-il me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre
-nécessaire, et que pourtant il n'a pas tenu à moi de ne la jamais
-former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier et
-qui m'obligeraient à vous juger avec rigueur, dans un moment où je
-vous offre de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre
-conduite va m'apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la
-vie, votre très humble, etc.
-
- _De..., ce 25 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XLII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m'imposez, je
-ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait impossible de
-contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce point, j'ose
-me flatter qu'à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques
-demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant
-je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.
-
-L'une, que j'espère qui sera sollicitée par votre justice, est de
-vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font,
-ce me semble, assez de mal pour que j'aie le droit de les connaître;
-l'autre, que j'attends de votre indulgence, est de vouloir bien me
-permettre de vous renouveler quelquefois l'hommage d'un amour qui va
-plus que jamais mériter votre pitié.
-
-Songez, madame, que je m'empresse de vous obéir, lors même que je ne
-peux le faire qu'aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la
-persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous
-sauver le spectacle, toujours pénible, de l'objet de votre injustice.
-
-Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à
-vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que
-vous n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile
-de punir que de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne ses
-regards d'un malheureux qu'on ne veut pas secourir.
-
-Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourments, à quelle autre
-qu'à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je
-attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les
-refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?
-
-Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu'avant de partir j'aie
-à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m'avez
-inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en
-en recevant l'ordre de votre bouche.
-
-Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien.
-Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes
-et on explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit
-pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me
-l'accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez
-que Mme de Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle
-une partie de l'automne, et il faudra au moins que j'attende une lettre
-pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.
-
-Adieu, madame, jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce
-moment où il me ramène à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez
-imaginer ce qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez
-quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d'indulgence,
-l'assurance et l'hommage de l'amour le plus tendre et le plus
-respectueux.
-
- _De..., ce 26 août 17**._
-
-
-
-
-SUITE DE LA LETTRE XL
-
-_du Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que
-la scrupuleuse, l'honnête Mme de Tourvel, ne peut pas m'accorder
-la première de mes demandes et trahir la confiance de ses amies
-en me nommant mes accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette
-condition, je ne m'engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus
-qu'elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et
-qu'alors je gagne, en m'éloignant, d'entrer en elle et de son aveu en
-correspondance réglée, car je compte pour peu le rendez-vous que je lui
-demande et qui n'a presque d'autre objet que de l'accoutumer d'avance à
-n'en pas refuser d'autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.
-
-La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir
-quels sont les gens qui s'occupent à me nuire auprès d'elle. Je présume
-que c'est son pédant de mari; je le voudrais, outre qu'une défense
-conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûr que du moment que ma
-belle aura consenti à m'écrire, je n'aurais plus rien à craindre de son
-mari, puisqu'elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.
-
-Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence et
-que cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les
-brouiller, et je compte y réussir; mais avant tout il faut être
-instruit.
-
-J'ai bien cru que j'allais l'être hier, mais cette femme ne fait rien
-comme une autre. Nous étions chez elle au moment où l'on vint avertir
-que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, et tout
-en se pressant et en faisant des excuses, je m'aperçus qu'elle laissait
-la clef à son secrétaire, et je connais son usage de ne pas ôter celle
-de son appartement. J'y rêvais pendant le dîner lorsque j'entendis
-descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt; je feignis
-un saignement de nez et sortis. Je volai au secrétaire, mais je trouvai
-tous les tiroirs ouverts et pas un papier écrit. Cependant on n'a pas
-d'occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des lettres
-qu'elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n'ai rien négligé, tout
-était ouvert et j'ai cherché partout; mais je n'ai rien gagné que de me
-convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.
-
-Comment l'en tirer? Depuis hier je m'occupe inutilement d'en trouver
-les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de
-n'avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pas, en effet, entrer
-dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues? ne serait-il
-pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d'un rival, ou de
-tirer des poches d'une prude de quoi la démasquer? Mais nos parents
-ne songent à rien, et moi j'ai beau songer à tout, je ne fais que
-m'apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.
-
-Quoi qu'il en soit, je revins me mettre à table fort mécontent. Ma
-belle calma pourtant un peu mon humeur par l'air d'intérêt que lui
-donna ma feinte indisposition, et je ne manquai pas de l'assurer que
-j'avais, depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient
-ma santé. Persuadée comme elle est que c'est elle qui les cause, ne
-devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique
-dévote, elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse,
-et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais
-adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu'à ces maudites
-lettres.
-
- _De..., ce 27 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XLIII
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma reconnaissance? Pourquoi
-ne vouloir m'obéir qu'à demi et marchander en quelque sorte un
-procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j'en sente le prix?
-Non seulement vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses
-impossibles. Si, en effet, mes amis m'ont parlé de vous, ils ne l'ont
-pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se seraient trompés,
-leur intention n'en était pas moins bonne, et vous me proposez de
-reconnaître cette marque d'attachement de leur part, en vous livrant
-leur secret! J'ai déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites
-assez sentir en ce moment. Ce qui n'eût été que de la candeur avec tout
-autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une noirceur
-si je cédais à votre demande. J'en appelle à vous-même, à votre
-honnêteté, m'avez-vous cru capable de ce procédé? avez-vous dû me le
-proposer? Non sans doute, et je suis sûre qu'en y réfléchissant mieux,
-vous ne reviendrez plus sur cette demande.
-
-Celle que vous me faites de m'écrire n'est guère plus facile à
-accorder, et si vous voulez être juste, ce n'est pas à moi que vous
-vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser, mais avec la
-réputation que vous vous êtes acquise et que, de votre aveu même,
-vous méritez du moins en partie, quelle femme pourrait avouer être en
-correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à
-faire ce qu'elle sent qu'elle serait obligée de cacher?
-
-Encore, si j'étais assurée que vos lettres fussent telles que je
-n'eusse jamais à m'en plaindre, que je pusse toujours me justifier à
-mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver
-que c'est la raison et non la haine qui me guide, me ferait passer
-par-dessus ces considérations puissantes, et faire beaucoup plus que je
-ne devrais en vous permettant de m'écrire quelquefois. Si en effet vous
-le désirez autant que vous me le dites, vous vous soumettrez volontiers
-à la seule condition qui puisse m'y faire consentir, et si vous avez
-quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce moment, vous
-ne différerez plus de partir.
-
-Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez reçu une lettre
-ce matin, et que vous n'en avez pas profité pour annoncer votre départ
-à Mme de Rosemonde, comme vous me l'aviez promis. J'espère qu'à présent
-rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout
-que vous n'attendrez pas, pour cela, l'entretien que vous me demandez,
-auquel je ne veux absolument pas me prêter, et qu'au lieu de l'ordre
-que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la
-prière que je vous renouvelle. Adieu, monsieur.
-
- _De..., ce 27 août 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. IV
- _Godefroy inv. et sc._
- LETTRE XLIV]
-
-
-
-
-LETTRE XLIV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j'ai triomphé de ce cœur
-rebelle. C'est en vain qu'il dissimule encore, mon heureuse adresse
-a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui
-m'intéresse: depuis la nuit, l'heureuse nuit d'hier, je me trouve dans
-mon élément, j'ai repris toute mon existence, j'ai dévoilé un double
-mystère d'amour et d'iniquité, je jouirai de l'un, je me vengerai de
-l'autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je
-m'en fais me transporte au point que j'ai quelque peine à rappeler ma
-prudence, que j'en aurai peut-être à mettre de l'ordre dans le récit
-que j'ai à vous faire. Essayons cependant.
-
-Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j'en reçus une de la
-céleste dévote. Je vous l'envoie, vous y verrez qu'elle me donne,
-le moins maladroitement qu'elle peut, la permission de lui écrire,
-mais elle y presse mon départ et je sentais bien que je ne pouvais le
-différer trop longtemps sans me nuire.
-
-Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre
-moi, j'étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de
-gagner la femme de chambre et je voulus obtenir d'elle de me livrer les
-poches de sa maîtresse, dont elle pouvait s'emparer aisément le soir
-et qu'il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre
-soupçon. J'offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai
-qu'une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent
-ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand le souper sonna. Il
-fallut la laisser, trop heureux qu'elle voulût bien me promettre le
-secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.
-
-Jamais je n'eus plus d'humeur. Je me sentais compromis et je me
-reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.
-
-Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en
-sa qualité d'amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou
-qu'il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au
-moins qu'il s'assurât de sa discrétion; mais lui, qui d'ordinaire ne
-doute de rien, parut douter du succès de cette négociation et me fit à
-ce sujet une réflexion qui m'étonna par sa profondeur.
-
-«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une
-fille ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire
-faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.»
-
- Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante[21].
-
- [21] Piron, _Métromanie_.
-
-«Je réponds d'autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j'ai lieu de
-croire qu'elle a un amant et que je ne la dois qu'au désœuvrement de la
-campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n'aurais
-eu cela qu'une fois». (C'est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant
-au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire
-promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler
-ne ferait que lui mieux apprendre qu'il est important, et par là lui
-donner plus d'envie d'en faire sa cour à sa maîtresse.»
-
-Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait.
-Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j'avais besoin
-de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec
-cette fille, il m'apprit que comme la chambre qu'elle occupe n'est
-séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui
-pouvait laisser entendre un bruit suspect, c'était dans la sienne
-qu'ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le
-lui communiquai et nous l'exécutâmes avec succès.
-
-J'attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en
-étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière
-avec moi, et sous prétexte d'avoir sonné plusieurs fois inutilement.
-Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène
-de surprise, de désespoir et d'excuse, que je terminai en l'envoyant
-me faire chauffer de l'eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que
-la scrupuleuse chambrière était d'autant plus honteuse que le drôle,
-qui avait voulu renchérir sur mes projets, l'avait déterminée à une
-toilette que la saison comportait, mais qu'elle n'excusait pas.
-
-Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j'en
-disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni
-de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m'attendre chez moi,
-je m'assis à côté d'elle sur le lit qui était fort en désordre, et je
-commençai ma conversation. J'avais besoin de garder l'empire que la
-circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui
-eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus
-petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l'occasion
-semblaient lui donner le droit d'espérer, je lui parlai d'affaires
-aussi tranquillement que j'aurais pu faire avec un procureur.
-
-Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que
-le lendemain, à pareille heure à peu près, elle me livrât les poches
-de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis
-hier, je vous les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de
-votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je
-me retirai et permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu.
-
-J'employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte
-pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d'avoir visité ses
-papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai
-à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.
-
-A mon retour, je fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on
-fut un peu piqué du peu d'empressement que je mettais à profiter du
-temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l'on
-m'avait écrite. J'en juge ainsi, sur ce que Mme de Rosemonde m'ayant
-fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit
-avec un peu d'aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se
-livrer au seul plaisir qu'il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette
-injustice, et j'en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec
-ces dames que j'y sacrifiais une lettre très intéressante que j'avais à
-écrire. J'ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs
-nuits, j'avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes
-regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon
-insomnie. J'eus soin d'avoir toute la soirée une douceur mélancolique,
-qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai
-l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui devait me livrer
-le secret qu'on s'obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et,
-quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m'apporter le prix
-convenu de ma discrétion.
-
-Une fois maître de ce trésor, je procédai à l'inventaire avec la
-prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre
-tout en place. Je tombai d'abord sur deux lettres du mari, mélange
-indigeste de détails de procès et de tirades d'amour conjugal, que
-j'eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui
-eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s'adoucit
-en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon,
-soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la
-parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes
-des larmes de mon adorable dévote. Je l'avoue, je cédai à un mouvement
-de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me
-croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen, je retrouvai
-toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit
-plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle
-que je croyais m'avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de
-sa main, et d'une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez
-la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.
-
-Jusque-là j'étais tout entier à l'amour, bientôt il fit place à la
-fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme
-que j'adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une
-pareille noirceur? Vous la connaissez: c'est votre amie, votre parente,
-c'est Mme de Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs
-l'infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule,
-qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c'est par ses
-conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m'éloigner,
-c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire
-sa fille, mais ce n'est pas assez, il faut la perdre, et puisque l'âge
-de cette maudite femme la met à l'abri de mes coups, il faut la frapper
-dans l'objet de ses affections.
-
-Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m'y force! soit, j'y
-retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny
-soit le héros de cette aventure, il a un fonds d'honneur qui nous
-gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra
-peut-être en tirer parti. Je m'oublie dans ma colère et je ne songe pas
-que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons.
-
-Ce matin, j'ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l'avais trouvée si
-belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d'une femme, le seul
-où elle puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours
-et qu'on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous
-ne le sommes pas de ses faveurs, et c'est précisément le cas où je me
-trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de
-la voir servait-il à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du courrier on m'a
-remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j'hésitais encore
-pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j'ai rencontré les yeux de
-ma belle et il m'aurait été impossible de lui rien refuser.
-
-J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme de Rosemonde nous
-a laissés seuls, mais j'étais encore à quatre pas de la farouche
-personne, que se levant avec l'air de l'effroi: «Laissez-moi,
-laissez-moi, monsieur, m'a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.»
-Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que
-m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elle et je tenais ses mains
-qu'elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là
-je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mme
-de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de
-craindre, en a profité pour se retirer.
-
-Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée, et augurant
-bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps, tout
-en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a
-d'abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s'est
-livrée d'assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste,
-ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j'ai voulu
-baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être
-franche, mais un _songez donc que je pars_, prononcé bien tendrement,
-l'a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné,
-que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est
-entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit
-mon histoire.
-
-Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où
-sûrement je n'irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu'à
-notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter, et
-notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai
-pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue
-qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la poste,
-car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une occasion, et je
-vous quitte pour aller l'épier.
-
-
-_P.-S. à huit heures du soir._
-
-Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour
-l'éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait,
-pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent,
-c'est que je suis chargé d'une invitation de Mme de Rosemonde à Mme de
-Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.
-
-Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard.
-
- _De..., ce 28 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XLV
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
-
-
-M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m'avez paru tant désirer
-ce départ que j'ai cru devoir vous en instruire. Mme de Rosemonde
-regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu'en effet la
-société est agréable; elle a passé toute la matinée à m'en parler
-avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas
-sur son éloge. J'ai cru lui devoir la complaisance de l'écouter sans
-la contredire, d'autant qu'il faut avouer qu'elle avait raison sur
-beaucoup de points. Je sentais de plus que j'avais à me reprocher
-d'être la cause de cette séparation, et je n'espère pas pouvoir
-la dédommager du plaisir dont je l'ai privée. Vous savez que j'ai
-naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener
-ici n'est pas fait pour l'augmenter.
-
-Si je ne m'étais pas conduite d'après vos avis, je craindrais d'avoir
-agi un peu légèrement, car j'ai vraiment été peinée de la douleur de
-ma respectable amie, elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers
-mêlé mes larmes aux siennes.
-
-Nous vivons à présent dans l'espoir que vous accepterez l'invitation
-que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mme de Rosemonde, de
-venir passer quelque temps chez elle. J'espère que vous ne doutez pas
-du plaisir que j'aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce
-dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire
-une connaissance plus prompte avec Mlle Volanges, et d'être à la portée
-de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.
-
- _De..., ce 29 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XLVI
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer
-en vous un changement si prompt et si cruel? Que sont devenus vos
-serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec
-tant de plaisir! Qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau
-m'examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m'est affreux
-d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légère, ni
-trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant
-ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n'êtes-vous
-plus la même? Non, cruelle, vous ne l'êtes plus! La tendre Cécile, la
-Cécile que j'adore et dont j'ai reçu les serments n'aurait point évité
-mes regards, n'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait
-auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l'avait
-forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n'eût pas au moins
-dédaigné de m'en instruire.
-
-Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous
-m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore en ce
-moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de
-vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour
-dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de
-craindre d'être entendue; et cet obstacle, qui n'existait pas alors,
-vous l'avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie
-dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l'heure
-à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer
-et il a fallu que ce fût Mme de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce
-moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne
-fera naître en moi que de l'inquiétude, et le plaisir de vous voir,
-jusqu'alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous
-être importun.
-
-Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête et je n'ose vous parler de mon
-amour. Ce _je vous aime_, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais
-l'entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne
-m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir éternel.
-Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'amour ait perdu toute
-sa puissance et j'essaie de m'en servir encore[22]. Oui, ma Cécile,
-_je vous aime_. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur.
-Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendre et que m'en priver c'est
-me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec
-ma vie.
-
- _De..., ce 29 août 17**._
-
- [22] Ceux qui n'ont pas eu l'occasion de sentir quelquefois
- le prix d'un mot, d'une expression consacrés par l'amour, ne
- trouveront aucun sens dans cette phrase.
-
-
-
-
-LETTRE XLVII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, et voici mes
-raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.
-
-Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse
-de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j'ai
-demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et
-je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pouviez être.
-
-L'Opéra fini, j'ai été revoir mes amies au foyer; j'y ai retrouvé
-mon ancienne Émilie entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes
-qu'en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne
-fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par
-acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte
-qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je
-reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai.
-
-J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix
-convenu des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, et que
-ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se
-possédait pas de joie dans l'attente du bonheur dont il allait jouir;
-il m'en parut si satisfait, qu'il me donna envie de le troubler, ce que
-je fis en effet.
-
-La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la
-richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta
-cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de
-vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour
-toute la nuit.
-
-L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur hollandais nous
-fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu'au
-dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la
-secourable Émilie et moi l'entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il
-tomba sous la table, dans une ivresse telle qu'elle doit au moins durer
-huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme
-il n'avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et
-je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée
-qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille.
-Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m'ont fait trouver
-Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu'à la
-résurrection du Hollandais.
-
-Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient
-d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui
-j'ai trouvé plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit et presque
-d'entre les bras d'une fille, interrompue même pour une infidélité
-complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation
-et de ma conduite. Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle,
-et j'espère que vous en rirez aussi.
-
-Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie; je
-la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire
-mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet ni
-même d'aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.
-
-_P.-S._--Je rouvre ma lettre, j'ai décidé Émilie à aller aux
-Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai
-chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous
-irons ensemble, vers les sept heures, chez Mme de Volanges. Il sera
-décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la
-part de Mme de Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite
-Volanges.
-
-Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser
-que le chevalier puisse en être jaloux.
-
- _De P..., ce 30 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XLVIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
- _Timbrée de Paris._
-
-
-C'est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n'ai pas fermé
-l'œil, c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une
-ardeur dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les
-facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un
-calme dont j'ai besoin et dont pourtant je n'espère pas jouir encore.
-En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître
-plus que jamais la puissance irrésistible de l'amour; j'ai peine à
-conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes
-idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans
-être obligé de l'interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous
-partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment? J'ose
-croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n'y seriez pas
-entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le
-sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les
-passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que
-vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que,
-dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous
-de vos rigueurs désolantes, elles ne n'empêchent point de m'abandonner
-entièrement à l'amour, et d'oublier dans le délire qu'il me cause le
-désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de
-l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en
-vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion
-si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports;
-l'air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle
-je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient
-pour moi l'autel sacré de l'amour; combien elle va s'embellir à mes
-yeux! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours!
-Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais
-peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas;
-il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente
-à chaque instant et qui devient plus forte que moi.
-
-Je reviens à vous, madame, et sans doute j'y reviens toujours avec le
-même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi,
-il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il
-de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de
-vous convaincre? Après tant d'efforts réitérés, la confiance et la
-force m'abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de
-l'amour, c'est pour sentir plus vivement le regret d'en être privé. Je
-ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans
-ce moment, combien j'en ai besoin pour espérer de l'obtenir. Cependant,
-jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous
-offenser; il est tel, j'ose le dire, que la vertu la plus sévère ne
-devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir
-plus longtemps de la peine que j'éprouve. Assuré que l'objet qui la
-cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés,
-et ce serait le faire que d'employer plus de temps à vous retracer
-cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier
-de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.
-
- _Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XLIX
-
-_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-
-Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d'être
-éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d'en changer; j'en ai
-promis le sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi
-celui de mes sentiments pour vous, que l'état religieux dans lequel
-vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de
-la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai
-pleuré toutes les fois que j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu
-me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier,
-comme je la lui demande soir et matin. J'attends même de votre amitié
-et de votre honnêteté, que vous ne chercherez pas à me troubler dans
-la bonne résolution qu'on m'a inspirée et dans laquelle je tâche de
-me maintenir. En conséquence, je vous demande d'avoir la complaisance
-de ne me plus écrire, d'autant que je vous préviens que je ne vous
-répondrais plus et que vous me forceriez d'avertir maman de tout ce qui
-se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.
-
-Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse
-avoir sans qu'il y ait du mal; et c'est bien de toute mon âme que je
-vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne
-plus m'aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre
-mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j'ai
-commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu'à Dieu et
-à mon mari, quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine
-aura pitié de ma faiblesse et qu'elle ne me donnera de peine que ce que
-j'en pourrai supporter.
-
-Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis
-d'aimer quelqu'un, ce ne serait jamais que vous que j'aimerais. Mais
-voilà tout ce que je peux vous dire, et c'est peut-être même plus que
-je ne devrais.
-
- _De..., ce 31 août 17**._
-
-
-
-
-LETTRE L
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions
-auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et
-puis-je ne _pas avoir à m'en plaindre_, quand vous ne m'y parlez que
-d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je
-le pourrais sans blesser tous mes devoirs?
-
-Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette
-crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre
-dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire
-l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire, que m'en montrer
-les orages redoutables? Qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de
-la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des
-regrets, quand ils ne le sont pas des remords?
-
-Vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en
-diminuer l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il
-devient souvent plus fort que vous, et n'êtes-vous pas le premier à
-vous plaindre du trouble involontaire qu'il vous cause? Quel ravage
-effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui
-ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu'il
-serait obligé de lui faire?
-
-Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l'amour mène au
-bonheur, et moi je suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuse que
-je voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en
-parler seulement altère la tranquillité, et c'est autant par goût que
-par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce
-point.
-
-Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m'accorder
-à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions
-d'oublier un sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à
-l'habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa
-force qu'au désœuvrement de la campagne. N'êtes-vous donc pas dans ce
-même lieu où vous m'aviez vue avec tant d'indifférence? Y pouvez-vous
-faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer?
-et n'y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que
-moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n'ai pas la vanité qu'on
-reproche à mon sexe; j'ai encore moins cette fausse modestie qui n'est
-qu'un raffinement de l'orgueil; et c'est de bien bonne foi que je
-vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les
-aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous
-demander de ne plus vous occuper de moi, ce n'est donc que vous prier
-de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu'à coup sûr
-vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le
-contraire.
-
-Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une
-raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille
-autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m'en
-tiens à vous prier, comme je l'ai déjà fait, de ne plus m'entretenir
-d'un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore
-moins répondre.
-
- _De..., ce 1er septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec
-autant de légèreté que si j'étais votre maîtresse. Savez-vous que
-je me fâcherai et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable?
-Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il
-est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous
-inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée
-pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivée
-_indécemment_ tard chez Mme de Volanges et que toutes les vieilles
-femmes m'ont trouvée _merveilleuse_. Il m'a fallu leur faire des
-cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher
-les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.
-
-A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme
-j'en meurs d'envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui
-va redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien
-heureux que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez
-pas croire pour cela que je vous pardonne: c'est seulement que je suis
-pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.
-
-Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance
-de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c'est celui
-du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme
-un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du
-diable qu'elle veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits
-scrupules avec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête
-était montée. Elle m'a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie
-capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui
-ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée, car
-vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis d'une aussi
-mauvaise tête.
-
-J'ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu'elle n'en aime
-pas moins son Danceny; j'ai remarqué même une de ces ressources qui ne
-manquent jamais à l'amour et dont la petite fille est assez plaisamment
-la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son amant et par la
-crainte de se damner en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de
-le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque
-instant du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse.
-
-Avec quelqu'un de plus _usagé_ que Danceny, ce petit événement serait
-peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si
-céladon que, si nous ne l'aidons pas, il lui faudra tant de temps pour
-vaincre les plus légers obstacles qu'il ne nous laissera pas celui
-d'effectuer notre projet.
-
-Vous avez bien raison; c'est dommage, et je suis aussi fâchée que
-vous qu'il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce
-qui est fait est fait, et c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa
-réponse[23]; elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte
-d'haleine pour lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas
-être un crime: comme s'il ne cessait pas d'être involontaire, du moment
-qu'on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu'elle est venue
-même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d'une manière
-assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et
-sincère, qu'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion
-de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit
-pas tentée de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il
-n'est pas moine, comme la petite le croyait, et c'est, sans contredit,
-ce qu'il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l'amour
-monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas
-la préférence.
-
- [23] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.
-
-Quoi qu'il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui
-m'auraient compromise, et peut-être sans persuader, j'ai approuvé le
-projet de rupture, mais j'ai dit qu'il était plus honnête, en pareil
-cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu'il était d'usage aussi
-de rendre les lettres et les autres bagatelles qu'on pouvait avoir
-reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne,
-je l'ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons
-sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider
-la mère à sortir sans sa fille; c'est demain après-midi que sera cet
-instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si
-vous en trouvez l'occasion, décidez donc ce beau berger à être moins
-langoureux et apprenez-lui, puisqu'il faut lui tout dire, que la vraie
-façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux
-qui en ont.
-
-Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n'ai
-pas manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille
-sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu'elle paye à
-présent la peur qu'elle m'a faite par celle qu'elle a que le sien
-n'aille tout dire à sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé
-encore une fois ou deux avec elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses
-sottises au premier venu[24].
-
-Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait
-honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants.
-Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions cru d'abord,
-songeons, pour animer notre zèle, vous, qu'il s'agit de la fille de Mme
-de Volanges, et moi, qu'elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.
-
- _De... ce 2 septembre 17**._
-
- [24] Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de
- Mme de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On
- aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu'en montrant
- les effets on ne devait pas négliger d'en faire connaître les
- causes.
-
-
-
-
-LETTRE LII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver
-le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d'un sentiment
-qui devrait être si doux et que vous rendez si cruel, languissant
-dans l'exil où vous m'avez condamné, ne vivant que de privations et
-de regrets, en proie à des tourments d'autant plus douloureux qu'ils
-me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore
-perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d'autre
-que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble
-et d'amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les
-pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu'à l'hommage des
-sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous,
-de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l'est
-que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense
-à la fois injuste et rigoureuse?
-
-Vous feignez de craindre l'amour, et vous ne voulez pas voir que vous
-seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce
-sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point;
-mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas?
-L'amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve,
-les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l'espoir enchanteur, les
-souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l'amour? Vous le
-calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu'il offre, n'avez
-qu'à ne plus vous y refuser, et moi j'oublie les peines que j'éprouve
-pour m'occuper à le défendre.
-
-Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre
-ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts:
-déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de
-quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l'aveu, vous vous
-plaisez à confondre ce que j'étais alors avec ce que je suis à présent.
-Non contente de m'avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous
-y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez
-assez combien vous m'avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes
-promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous
-offrir qu'au moins vous ne suspecterez pas; c'est vous-même. Je ne vous
-demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à
-mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si
-vous n'êtes pas assurée d'avoir fixé ce cœur, en effet jusqu'ici trop
-volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j'en gémirai,
-mais n'en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice
-à tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous
-n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne m'obligez plus, je vous
-en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette
-consolation de vous voir ne plus douter d'un sentiment qui, en effet,
-ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous
-prier de répondre positivement à cet article de ma lettre.
-
-Si j'abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si
-cruellement auprès de vous, ce n'est pas qu'au besoin les raisons me
-manquassent pour la défendre.
-
-Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans
-lequel j'avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience,
-passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui,
-toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu'elles
-sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner
-l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point, ou devais-je me
-punir d'un moment d'erreur, et que souvent on avait provoqué, par une
-constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n'aurait vu qu'un
-ridicule? Eh! quel autre moyen qu'une prompte rupture peut justifier
-d'un choix honteux!
-
-Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire
-de la vanité, n'a point passé jusqu'à mon cœur. Né pour l'amour,
-l'intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l'occuper;
-entouré d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à
-mon âme: on m'offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et
-moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j'étais délicat et
-sensible.
-
-C'est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j'ai reconnu que
-le charme de l'amour tenait aux qualités de l'âme; qu'elles seules
-pouvaient en causer l'excès et le justifier. Je sentis enfin qu'il
-m'était également impossible et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une
-autre que vous.
-
-Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer
-et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le
-destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui
-l'attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont
-fait naître.
-
- _De..., ce 3 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence; il
-s'est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il
-ne m'a parlé que comme d'une femme très sage et même un peu dévote: à
-cela près, il m'a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout
-le dernier événement. Je l'ai échauffé autant que j'ai pu et l'ai
-beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît
-qu'il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai
-vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et
-je m'occuperai à le scruter pendant la route.
-
-Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd'hui me donne aussi quelque
-espérance; il se pourrait que tout s'y fût passé à notre satisfaction,
-et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveu et
-à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à
-moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au
-même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j'y ferai mon
-possible.
-
-Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce
-soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose,
-écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à
-Paris.
-
- _De..., ce 3 septembre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE LIV
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Oh! oui, c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir! S'il
-vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne connais personne si bête en amour,
-et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui.
-Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce
-soit en pure perte! Oh! je m'en vengerai, je le promets.
-
-Quand j'arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle ne voulait plus
-sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence
-pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant
-notre départ, ce qui eût été d'autant plus gauche que Mme de Volanges
-lui avait dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille et
-moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me
-serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son
-projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s'occuper encore,
-j'augurai des merveilles de la soirée.
-
-Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une
-demi-heure que nous étions chez Mme de... que Mme de Volanges se trouva
-mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait
-rentrer chez elle; moi je le voulais d'autant moins que j'avais peur,
-si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier,
-que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui
-devinssent suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santé, ce
-qui heureusement, n'est pas difficile, et je la tins une heure et demie
-sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis
-d'avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin
-qu'à l'heure convenue. A l'air honteux que je remarquai en arrivant,
-j'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues.
-
-Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Mme de
-Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son
-lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu'elle
-avait besoin de repos, et nous passâmes dans l'appartement de sa fille.
-Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j'attendais d'elle: scrupules
-évanouis, nouveaux serments d'aimer toujours, etc., etc.; elle s'est
-enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n'a pas passé d'une
-ligne le point où il était auparavant. Oh! l'on peut se brouiller avec
-celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux.
-
-La petite assure pourtant qu'il voulait davantage, mais qu'elle a su
-se défendre. Je parierais bien qu'elle se vante ou qu'elle l'excuse;
-je m'en suis même presque assurée. En effet, il m'a pris fantaisie
-de savoir à quoi m'en tenir sur la défense dont elle était capable,
-et moi, simple femme, de propos en propos, j'ai monté sa tête au
-point... Enfin, vous pouvez m'en croire, jamais personne ne fut plus
-susceptible d'une surprise des sens. Elle est vraiment aimable, cette
-chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une
-bonne amie, car je m'attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de
-la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent
-aperçue du besoin d'avoir une femme dans ma confidence, et j'aimerais
-mieux celle-là qu'une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu'elle
-ne sera pas... ce qu'il faut qu'elle soit; c'est une raison de plus
-d'en vouloir à Danceny.
-
-Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le
-matin. J'ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite
-maison.
-
- _De..., ce 4 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LV
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
-
-
-Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que
-tes conseils. Danceny, comme tu l'avais prédit, a été plus fort que le
-confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où
-nous étions. Ah! je ne m'en repens pas, et toi, si tu m'en grondes, ce
-sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny. Il t'est
-bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t'en empêche; mais si
-tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu'un qu'on aime nous fait
-mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire
-non quand c'est oui que l'on veut dire, tu ne t'étonnerais plus de
-rien: moi-même qui l'ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends
-pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny
-sans pleurer moi-même? Je t'assure bien que cela m'est impossible, et
-quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire;
-ce qu'on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c'est
-comme ça.
-
-Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n'est pas là ce que je veux
-dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je
-voudrais que tu aimasses aussi quelqu'un; ce ne serait pas seulement
-pour que tu m'entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais
-c'est qu'aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu
-commencerais seulement alors à le devenir.
-
-Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux
-d'enfants; il n'en reste rien après qu'ils sont passés. Mais l'amour,
-ah! l'amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien!
-c'est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand
-je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se
-fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand
-il n'est pas avec moi, j'y songe; et quand je peux y songer tout à
-fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je
-suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le
-voir; je me rappelle ses discours et je crois l'entendre; cela me fait
-soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir
-en place. C'est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir
-inexprimable.
-
-Je crois même que quand une fois on a de l'amour, cela se répand jusque
-sur l'amitié. Celle que j'ai pour toi n'a pourtant pas changé; c'est
-toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l'éprouve avec Mme
-de Merteuil. Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme
-toi, et quelquefois je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être
-de ce que ce n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre, ou bien de
-ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe.
-Enfin, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à eux deux ils me rendent bien
-heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu'il y ait grand mal à ce
-que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester comme je suis; et il
-n'y a que l'idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M.
-de Gercourt est comme on me l'a dit, et je n'en doute pas, je ne sais
-pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t'aime toujours bien
-tendrement.
-
- _De..., ce 4 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LVI
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez?
-Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les
-craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il
-pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux
-ni ne dois y répondre?
-
-Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne
-plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les
-obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et
-aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt
-vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me
-hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même que _ce
-sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point_.
-Or vous savez assez qu'il m'est impossible de le partager; et quand
-même ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que
-vous en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour
-n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de
-vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me
-forcez pas à regretter de vous avoir connu.
-
-Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte, mes devoirs et mes
-plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois
-l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je
-ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix
-avec soi-même, de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans
-trouble et de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur
-n'est qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle
-est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces
-tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de
-mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre;
-je chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre que je ne
-le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.
-
-Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre?
-Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité.
-Elles devaient être sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol
-amour. Vous m'entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de
-votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une
-autre. Les choses qu'on vous demande de ne plus dire, vous les redites
-seulement d'une autre manière. Vous vous plaisez à m'embarrasser par
-des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus
-vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les
-femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux
-croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si
-méprisables? Ah! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour
-se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu,
-jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice
-est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe, après tout?
-Pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? De quel droit venez-vous
-troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m'écrivez
-plus, je vous en prie; je l'exige. Cette lettre est la dernière que
-vous recevrez de moi.
-
- _De..., ce 5 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LVII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-J'ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m'a tout
-à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de
-Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute
-par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites
-infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante,
-et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny.
-
-Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n'a plus de
-secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l'amour honnête était le bien
-suprême, qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais
-moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m'a trouvé enfin une
-façon de penser si conforme à la sienne que, dans l'enchantement où
-il était de ma candeur, il m'a tout dit et m'a juré une amitié sans
-réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet.
-
-D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite
-beaucoup plus de ménagements qu'une femme, comme ayant plus à perdre.
-Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une
-fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la
-fille est infiniment plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se
-trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l'intimide
-et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnements,
-quelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la
-passion, on les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent au
-ridicule et qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce
-qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui, c'est qu'il se trouve
-heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en
-général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au
-moins, plus lentes dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense,
-délicatesse ou timidité: c'est que le cœur, étonné par un sentiment
-inconnu, s'arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme
-qu'il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu'il
-l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si
-vrai qu'un libertin amoureux, si un libertin peut l'être, devient de
-ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfin, entre la conduite
-de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mme de
-Tourvel, il n'y a que la différence du plus au moins.
-
-Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles
-qu'il n'en a rencontrés; surtout qu'il eût un besoin de plus de
-mystère, car le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de
-croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût
-été excellente avec un homme _usagé_, qui n'eût eu que des désirs; mais
-vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux,
-le plus grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'amour; et
-que par conséquent, plus il serait sûr d'être aimé, moins il serait
-entreprenant. Que faire, à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère
-pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour
-nos frais; j'en suis fâché, mais je n'y vois pas de remède.
-
-Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier.
-Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveur,
-j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire _un billet
-de la Châtre_. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée,
-mais il serait généreux à vous de ne pas l'attendre; de mon côté, je
-vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie?
-Est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier
-est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer
-de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que vous
-m'aviez oublié.
-
-Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie
-tous les baisers du chevalier d'avoir autant d'ardeur.
-
- _De..., ce 5 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LVIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites
-et la colère que vous me témoignez? L'attachement le plus vif et
-pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos
-moindres volontés; voilà en deux mots l'histoire de mes sentiments
-et de ma conduite. Accablé par les peines d'un amour malheureux, je
-n'avais d'autre consolation que celle de vous voir; vous m'avez ordonné
-de m'en priver, j'ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce
-sacrifice vous m'avez permis de vous écrire, et aujourd'hui vous voulez
-m'ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de
-le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon
-cœur? C'est le seul qui me reste et je le tiens de vous.
-
-Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous
-prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n'ai passé aucun
-moment sans m'occuper de vous et que, cependant, vous n'avez reçu
-que deux lettres de moi. _Je ne vous y parle que de mon amour!_ Eh!
-que puis-je dire, que ce que je pense? Tout ce que j'ai pu faire a
-été d'en affaiblir l'expression et vous pouvez m'en croire, je ne
-vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a été impossible d'en cacher.
-Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l'homme qui vous
-préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu'il ne vous aime,
-non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le
-mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu'en avez-vous besoin?
-N'êtes-vous pas sûre d'être obéie, même dans vos ordres injustes?
-M'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l'ai-je
-pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur
-moi? Après m'avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous
-sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous
-assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m'a
-laissée maîtresse de son sort et j'ai fait son malheur; il implorait
-mes secours et je l'ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu'où peut
-aller mon désespoir? Non.
-
-Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et
-vous ne connaissez pas mon cœur.
-
-A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les
-inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez
-jamais d'avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous
-craindre d'un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger
-à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l'effroi
-qu'ils vous causent vous l'attribuez à l'amour. Un peu de confiance et
-ces fantômes disparaîtront.
-
-Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque
-toujours d'en approfondir la cause[25]. C'est surtout en amour
-que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes
-s'évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez
-un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours,
-marqués par le bonheur, ne vous laisseront d'autre regret que d'en
-avoir perdu quelques-uns dans l'indifférence. Moi-même, depuis que,
-revenu de mes erreurs, je n'existe plus que pour l'amour, je regrette
-un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que
-c'est à vous seule qu'il appartient de me rendre heureux. Mais, je
-vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit
-plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous
-désobéir, mais je suis à vos genoux, j'y réclame le bonheur que vous
-voulez me ravir, le seul que vous m'avez laissé; je vous crie: écoutez
-mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous?
-
- _De..., ce 7 septembre 17**._
-
- [25] On croit que c'est Rousseau dans _Émile_, mais la citation
- n'est pas exacte et l'application qu'en fait Valmont est bien
- fausse, et puis Mme de Tourvel avait-elle lu _Émile_?
-
-
-
-
-LETTRE LIX
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny.
-Qu'est-il donc arrivé et qu'est-ce qu'il a perdu? Sa belle s'est
-peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se
-fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu'il me
-demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai
-pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à
-rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu'en
-récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui
-est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l'ennui
-que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtes
-_occupée_, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de
-mon rôle.
-
-Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité,
-ce n'était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre.
-Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort
-pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et
-comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois
-du monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis».
-Or vous savez que j'ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j'irai
-le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera
-chez moi sur les quatre heures.
-
- _De..., ce 8 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LX
-
-_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
-
- (Incluse dans la précédente.)
-
-
-Ah! monsieur, je suis désespéré, j'ai tout perdu. Je n'ose confier au
-papier le secret de mes peines, mais j'ai besoin de les répandre dans
-le sein d'un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir
-et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils?
-J'étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle
-différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte
-n'est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude
-sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus
-heureux que moi, vous pourrez la voir, et j'attends de votre amitié
-que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous
-parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je
-n'ai d'espoir qu'en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l'amour
-et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos
-secours.
-
-Adieu, monsieur; le seul soulagement que j'éprouve dans ma douleur est
-de songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je
-vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n'est pas ce
-matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l'après-midi.
-
- _De..., ce 8 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXI
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
-
-
-Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien
-malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se
-douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au
-soir, maman me parut bien avoir un peu d'humeur, mais je n'y fis pas
-grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je
-causai très gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et
-nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait
-pu nous entendre. Elle s'en alla et je me retirai dans mon appartement.
-
-Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre;
-elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit
-cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine
-me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il
-fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où
-étaient les lettres du chevalier Danceny. J'étais si troublée que,
-quand elle me demanda ce que c'était, je ne sus lui répondre autre
-chose, sinon que ce n'était rien; mais quand je la vis commencer à lire
-celle qui se présentait la première, je n'eus que le temps de gagner
-un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance.
-Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de
-chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes
-les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu'il me
-faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute la nuit.
-
-Je t'écris au point du jour, dans l'espoir que Joséphine viendra. Si je
-peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mme de Merteuil
-un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta
-lettre et tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle
-que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de
-lui, car je n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura
-peut-être la bonté de se charger d'une lettre pour Danceny. Je n'ose
-pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme
-de chambre, car c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais
-des lettres dans mon secrétaire.
-
-Je ne t'écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le
-temps d'écrire à Mme de Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma
-lettre toute prête, si elle veut bien s'en charger. Après cela, je
-me recoucherai, pour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma
-chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez
-maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si
-j'avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d'avoir pleuré, et j'ai
-un poids sur l'estomac qui m'empêche de respirer. Quand je songe que
-je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu, ma chère
-Sophie. Je ne peux pas t'en dire davantage, les larmes me suffoquent.
-
- _De..., ce 7 septembre 17**._
-
- _Nota._--On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la
- marquise, parce qu'elle ne contenait que les mêmes faits de la
- lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier
- Danceny ne s'est point retrouvée; on en verra la raison dans la
- lettre LXIII, de Mme de Merteuil au Vicomte.
-
-
-
-
-LETTRE LXII
-
-_Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-
-Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d'une mère et de
-l'innocence d'une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de
-ne plus être reçu dans une maison où vous n'avez répondu aux preuves
-de l'amitié la plus sincère, que par l'oubli de tous les procédés. Je
-préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à
-ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques
-que les valets ne manqueraient pas de faire. J'ai droit d'espérer que
-vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi
-que si vous faites à l'avenir la moindre tentative pour entretenir ma
-fille dans l'égarement où vous l'avez plongée, une retraite austère
-et éternelle la soustraira à vos poursuites. C'est à vous de voir,
-monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous
-avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est
-fait et je l'en ai instruite.
-
-Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que
-vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous
-vous prêterez à ne laisser aucune trace d'un événement dont nous ne
-pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et
-vous sans remords. J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _De... ce 7 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXIII
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement
-qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c'est, je crois, mon
-chef-d'œuvre. Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre,
-et j'ai dit comme l'architecte athénien: «Ce qu'il a dit, je le ferai.»
-
-Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s'endort
-dans la félicité! Oh! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de
-la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille.
-Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu'à
-présent il regrette celui qu'il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi,
-qu'il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui
-manquera plus. J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il ne faut que me faire
-apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n'aie tout
-réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait.
-
-En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la
-trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause
-du mal, je ne m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir. Je
-commençai pourtant par me coucher, car l'infatigable chevalier ne
-m'avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais
-point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son
-indolence ou de l'en punir ne me permit pas de fermer l'œil, et ce
-ne fut qu'après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux
-heures de repos.
-
-J'allai le soir même chez Mme de Volanges et, suivant mon projet, je
-lui fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille
-et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre
-vous, était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr
-je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais
-pas lui dire tout ce que j'en savais, mais je citai des regards, des
-propos, _dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient_. Je parlai enfin
-presque aussi bien qu'aurait pu faire une dévote et, pour frapper le
-coup décisif, j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et
-recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle
-ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis
-beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous
-quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mme de Volanges
-changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous
-remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m'en
-éclaircirai.»
-
-Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me
-rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour
-demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce
-qu'elle me promit d'autant plus volontiers, que je lui fis observer
-combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance
-en moi pour m'ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donner
-_mes sages conseils_. Ce qui m'assure qu'elle me tiendra sa promesse,
-c'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur de sa
-pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée
-à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître fausse aux
-yeux de Mme de Volanges, ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore
-d'être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je
-voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais
-d'ombrage.
-
-J'en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai
-la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel
-elle ne tarit jamais. Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir
-qu'elle aurait à le voir le lendemain; il n'est sorte de folies que je
-ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je
-lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus
-sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle
-sera pressée de s'en dédommager à la première occasion. Il est bon,
-d'ailleurs, d'accoutumer aux grands événements quelqu'un qu'on destine
-aux grandes aventures.
-
-Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir
-d'avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu'elle
-l'aura, et plutôt même qu'elle ne l'aurait eu sans cet orage. C'est un
-mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me
-semble qu'elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j'y aurais
-mis un peu de malice, il faut bien s'amuser:
-
- Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].
-
- [26] Gresset, _Le Méchant_, comédie.
-
-Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je,
-animé par les obstacles, va redoubler d'amour, et alors je le servirai
-de tout mon pouvoir, ou si ce n'est qu'un sot, comme je suis tentée
-quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu;
-or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu'il
-était en moi, chemin faisant j'aurai augmenté pour moi l'estime de la
-mère, l'amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à
-Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou
-bien maladroite si, maîtresse de l'esprit de sa femme comme je le suis
-et vais l'être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d'en faire
-ce que je veux qu'il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi
-je dormis bien et me réveillai fort tard.
-
-A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la
-fille, et je ne pus m'empêcher de rire en trouvant dans tous deux
-littéralement cette même phrase: _C'est de vous seule que j'attends
-quelque consolation_. N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler
-pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts directement
-contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des
-aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J'ai
-quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d'ange consolateur,
-et j'ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction.
-
-J'ai commencé par la mère, je l'ai trouvée d'une tristesse qui déjà
-vous venge en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver
-de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma
-seule inquiétude était que Mme de Volanges ne profitât de ce moment
-pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en
-n'employant avec elle que le langage de la douceur et de l'amitié, et
-en donnant aux conseils de la raison l'air et le ton de la tendresse
-indulgente. Par bonheur, elle s'est armée de sévérité, elle s'est enfin
-si mal conduite que je n'ai eu qu'à applaudir. Il est vrai qu'elle a
-pensé rompre tous nos projets par le parti qu'elle avait pris de faire
-rentrer sa fille au couvent, mais j'ai paré ce coup et je l'ai engagée
-à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses
-poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je
-crois nécessaire pour le succès.
-
-Ensuite j'ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la
-douleur l'embellit! Pour peu qu'elle prenne de coquetterie, je vous
-garantis qu'elle pleurera souvent; pour cette fois, elle pleurait sans
-malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas
-et que j'étais bien aise d'observer, je ne lui donnai d'abord que
-de ces consolations gauches qui augmentent plus les peines qu'elles
-ne les soulagent; et, par ce moyen, je l'amenai au point d'être
-véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis un moment
-les convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu'elle accepta;
-je lui servis de femme de chambre; elle n'avait point fait de toilette,
-et bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge
-entièrement découvertes; je l'embrassai, elle se laissa aller dans mes
-bras et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu'elle
-était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus
-dangereuse pénitente que pécheresse.
-
-Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne
-foi. Je la rassurai d'abord sur la crainte du couvent. Je fis naître
-en elle l'espoir de voir Danceny en secret, et m'asseyant sur le
-lit: «S'il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la
-conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout
-ce qu'elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement
-contentes l'une de l'autre, si elle n'avait voulu me charger d'une
-lettre pour Danceny, ce que j'ai constamment refusé. En voici les
-raisons, que vous approuverez sans doute.
-
-D'abord, celle que c'était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si
-c'était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait
-beaucoup d'autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit
-de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si
-facile d'adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les
-obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si
-elle se conduit à bien, comme je l'espère, il faudra qu'elle se sache
-immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour
-la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions,
-nous, et il sera plus commode de mettre l'indiscrétion sur leur compte.
-
-Il faudra donc que vous donniez aujourd'hui cette idée à Danceny, et
-comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges,
-dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle
-Victoire. J'aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît
-d'autant plus que la confidence ne sera utile qu'à nous et point à
-eux, car je ne suis point à la fin de mon récit.
-
-Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je
-craignais à tout moment qu'elle ne me proposât de la mettre à la petite
-poste, ce que je n'aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble,
-soit ignorance de sa part ou encore qu'elle tînt moins à la lettre qu'à
-la réponse, qu'elle n'aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m'en a
-point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins
-qu'elle ne pût s'en servir, j'ai pris mon parti sur-le-champ, et en
-rentrant chez la mère, je l'ai décidée à éloigner sa fille pour quelque
-temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de
-joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l'en
-prévenir aujourd'hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre
-dévote qui n'aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et
-grâce à mes soins, Mme de Volanges réparera elle-même le tort qu'elle
-vous a fait.
-
-Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que
-vous perdiez celle-ci de vue; songez qu'elle m'intéresse.
-
-Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des
-deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui
-vos services. Ne trouvez de difficulté qu'à faire parvenir entre les
-mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle
-sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n'y a
-point de doute qu'il n'accepte, et vous aurez pour prix de vos peines
-la confidence d'un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre
-petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au
-vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s'est établi des préjugés,
-me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et
-c'est le cas où vous serez.
-
-C'est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue.
-Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre
-mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s'y rendre à votre
-premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je,
-moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu'elle y aura
-été, je m'en prendrai à vous. Si vous jugez qu'elle ait besoin de
-quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir
-donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour
-oser lui écrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d'en
-faire mon élève.
-
-Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa
-correspondance trahie s'étaient portés d'abord sur sa femme de chambre,
-et que je les ai détournés sur le confesseur. C'est faire d'une pierre
-deux coups.
-
-Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon
-dîner en a été retardé; mais l'amour-propre et l'amitié dictaient ma
-lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à
-trois heures, et c'est tout ce qu'il vous faut.
-
-Plaignez-vous de moi à présent, si vous l'osez, et allez revoir, si
-vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu'il le garde
-pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l'ami de tout le monde?
-Mais adieu, j'ai faim.
-
- _De..., ce 9 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXIV
-
-_Le Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES._
-
-_Minute jointe à la lettre LXVI du Vicomte à la Marquise._
-
-
-Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans me plaindre de
-la vôtre, je ne puis que m'affliger d'un événement qui fait le malheur
-de trois personnes, toutes trois dignes d'un sort plus heureux. Plus
-sensible encore au chagrin d'en être la cause qu'à celui d'en être la
-victime, j'ai souvent essayé, depuis hier, d'avoir l'honneur de vous
-répondre sans pouvoir en trouver la force. J'ai cependant tant de
-choses à vous dire qu'il faut bien faire un effort sur moi-même, et si
-cette lettre a peu d'ordre et de suite, vous devez sentir assez combien
-ma situation est douloureuse, pour m'accorder quelque indulgence.
-
-Permettez-moi d'abord de réclamer contre la première phrase de votre
-lettre. Je n'ai abusé, j'ose le dire, ni de votre confiance ni de
-l'innocence de Mlle de Volanges; j'ai respecté l'une et l'autre dans
-mes actions. Elles seules dépendaient de moi, et quand vous me
-rendriez responsable d'un sentiment involontaire, je ne crains pas
-d'ajouter que celui que m'a inspiré Mlle votre fille est tel qu'il peut
-vous déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus
-que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge et mes lettres
-pour témoins.
-
-Vous me défendez de me présenter chez vous à l'avenir, et sans doute je
-me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner à ce sujet, mais
-cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de
-prise aux remarques que vous voulez éviter que l'ordre que, par cette
-raison même, vous n'avez point voulu donner à votre porte? J'insisterai
-d'autant plus sur ce point qu'il est bien plus important pour Mlle de
-Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement
-toutes choses et de ne pas permettre que votre sévérité altère votre
-prudence. Persuadé que l'intérêt seul de mademoiselle votre fille
-dictera vos résolutions, j'attendrai de nouveaux ordres de votre part.
-
-Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour
-quelquefois, je m'engage, madame (et vous pouvez compter sur ma
-promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en
-particulier à Mlle de Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La
-crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation, m'engage à ce
-sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m'en dédommagera.
-
-Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse
-faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mlle de
-Volanges, et que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait
-vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut
-plier ses projets aux circonstances et calculer avec les événements,
-mais l'amour qui m'anime ne me permet que deux sentiments: le courage
-et la constance.
-
-Quoi! moi consentir à être oublié de Mlle de Volanges, à l'oublier
-moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle; elle en a reçu le
-serment et je le renouvelle en ce jour. Pardon, madame, je m'égare, il
-faut revenir.
-
-Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des lettres que
-vous me demandez. Je suis vraiment peiné d'ajouter un refus aux torts
-que vous me trouvez déjà, mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons
-et daignez vous souvenir pour les apprécier que la seule consolation au
-malheur d'avoir perdu votre amitié, est l'espoir de conserver votre
-estime.
-
-Les lettres de Mlle de Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le
-deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l'unique bien qui me
-reste, elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le
-charme de ma vie. Cependant, vous pouvez m'en croire, je ne balancerais
-pas un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d'en être
-privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse,
-mais des considérations puissantes me retiennent et je m'assure que
-vous-même ne pourrez les blâmer.
-
-Vous avez, il est vrai, le secret de Mlle de Volanges, mais
-permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c'est l'effet
-de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une
-démarche qu'autorise peut-être la sollicitude maternelle. Je respecte
-vos droits, mais ils ne vont pas jusqu'à me dispenser de mes devoirs.
-Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu'on
-nous accorde. Ce serait y manquer que d'exposer aux yeux d'un autre
-les secrets d'un cœur qui n'a voulu les dévoiler qu'aux miens. Si
-mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu'elle parle; ses
-lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire, renfermer son
-secret en elle-même, vous n'attendez pas sans doute que ce soit moi qui
-vous en instruise.
-
-Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste
-enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout ce qui intéresse Mlle de
-Volanges, je peux défier le cœur même d'une mère. Pour achever de vous
-ôter toute inquiétude, j'ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait
-jusqu'ici pour suscription: _Papiers à brûler_, porte à présent:
-_Papiers appartenant à Mlle de Volanges_. Ce parti que je prends
-doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas sur la crainte
-que vous trouviez dans ces lettres, un seul sentiment dont vous ayez
-personnellement à vous plaindre.
-
-Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore
-assez si elle vous laissait le moindre doute de l'honnêteté de mes
-sentiments, du regret sincère de vous avoir déplu et du plus profond
-respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _De..., ce 7 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXV
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettre LXVI du
-Vicomte.)
-
-
-O ma Cécile, qu'allons-nous devenir? Quel Dieu nous sauvera des
-malheurs qui nous menacent? Que l'amour nous donne au moins le courage
-de les supporter! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir
-à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges?
-Qui a pu nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous commis
-quelque imprudence? Que faites-vous à présent? Que vous a-t-on dit? Je
-voudrais tout savoir et j'ignore tout. Peut-être vous-même n'êtes-vous
-pas plus instruite que moi.
-
-Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse.
-J'espère que vous approuverez ce que je lui dis. J'ai bien besoin que
-vous approuviez aussi les démarches que j'ai faites depuis ce fatal
-événement, elles ont toutes pour but d'avoir de vos nouvelles, de vous
-donner des miennes et, que sait-on? peut-être de vous revoir encore et
-plus librement que jamais.
-
-Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de
-pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos
-yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur?
-Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien!
-j'ai l'espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches
-que je vous supplie d'approuver. Que dis-je? je le dois aux soins
-consolateurs de l'ami le plus tendre, et mon unique demande est que
-vous permettiez que cet ami soit le vôtre.
-
-Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu?
-Mais j'ai pour excuse le malheur et la nécessité. C'est l'amour qui
-m'a conduit; c'est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande
-de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions
-peut-être à jamais séparés[27]. Vous connaissez l'ami dont je vous
-parle; il est celui de la femme que vous aimez le mieux: c'est le
-vicomte de Valmont.
-
- [27] M. Danceny n'accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa
- confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la
- lettre LVII.
-
-Mon projet, en m'adressant à lui, était d'abord de le prier d'engager
-Mme de Merteuil à se charger d'une lettre pour vous. Il n'a pas cru que
-ce moyen pût réussir; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la
-femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra
-cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse.
-
-Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont,
-vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c'est lui-même
-qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il
-profitera de ce prétexte pour s'y rendre dans le même temps que vous,
-et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure
-même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les
-moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.
-
-A présent, ma Cécile, si vous m'aimez, si vous plaignez mon malheur,
-si, comme je l'espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous
-votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans lui,
-je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins
-que je vous cause. Ils finiront, je l'espère, mais, ma tendre amie,
-promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser
-abattre. L'idée de votre douleur m'est un tourment insupportable. Je
-donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse
-la certitude d'être adorée porter quelque consolation dans votre âme!
-La mienne a besoin que vous m'assuriez que vous pardonnez à l'amour les
-maux qu'il vous fait souffrir.
-
-Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie.
-
- _De..., ce 9 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXVI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes,
-si j'ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux soient datées
-d'aujourd'hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux:
-celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que
-s'humilier devant la profondeur de vos vues, si on en juge par le
-succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la
-première occasion, vous n'aurez plus de reproches à lui faire. Si sa
-belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de temps après
-son arrivée à la campagne; j'ai cent moyens tout prêts. Grâces à vos
-soins, me voilà bien décidément _l'ami de Danceny_; il ne lui manque
-plus que d'être _Prince_[28].
-
- [28] Expression relative à un passage d'un poème de M. de Voltaire.
-
-Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que je n'ai jamais
-pu obtenir de lui qu'il promît à la mère de renoncer à son amour? Comme
-s'il était bien gênant de promettre quand on est décidé à ne pas tenir!
-«Ce serait tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n'est-il
-pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les
-hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu'ils mettent
-de faiblesse dans l'exécution ils l'appellent probité.
-
-C'est votre affaire d'empêcher que Mme de Volanges ne s'effarouche des
-petites échappées que notre jeune homme s'est permises dans sa lettre;
-préservez-nous du couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande
-des lettres de la petite. D'abord il ne les rendra point, il ne le veut
-pas, et je suis de son avis; ici, l'amour et la raison sont d'accord.
-Je les ai lues ces lettres, j'en ai dévoré l'ennui. Elles peuvent
-devenir utiles. Je m'explique.
-
-Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver un éclat;
-il ferait manquer le mariage, n'est-il pas vrai, et échouer tous
-nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon compte, j'ai aussi à me
-venger de la mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En
-choisissant bien dans cette correspondance, et n'en produisant qu'une
-partie, la petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières
-démarches et s'être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des
-lettres pourraient même compromettre la mère et _l'entacheraient_ au
-moins d'une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux
-Danceny se révolterait d'abord; mais comme il serait personnellement
-attaqué, je crois qu'on en viendrait à bout. Il y a mille à parier
-contre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout
-prévoir.
-
-Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain
-chez la maréchale de...: je n'ai pas pu refuser.
-
-J'imagine que je n'ai pas besoin de vous recommander le secret,
-vis-à-vis Mme de Volanges, sur mon projet de campagne; elle aurait
-bientôt celui de rester à la ville: au lieu qu'une fois arrivée, elle
-ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit
-jours, je réponds de tout.
-
- _De..., ce 9 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXVII
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être l'embarras que
-j'éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu'en effet je ne le
-devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte
-contre moi; je veux vous convaincre que j'ai fait pour vous tout ce que
-je pouvais faire.
-
-Je vous ai permis de m'écrire, dites-vous? J'en conviens; mais quand
-vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j'oublie à quelles
-conditions elle vous fut donnée? Si j'y eusse été aussi fidèle que
-vous l'avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi? Voilà
-pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu'il faut pour
-m'obliger à rompre cette correspondance, c'est moi qui m'occupe des
-moyens de l'entretenir. Il en est un, mais c'est le seul; et si vous
-refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver
-assez combien peu vous y mettez de prix.
-
-Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez
-à un sentiment qui m'offense et m'effraye, et auquel, peut-être, vous
-devriez être moins attaché en songeant qu'il est l'obstacle qui nous
-sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître
-et l'amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d'exclure l'amitié?
-Vous-même auriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie celle
-en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le
-croire: cette idée humiliante me révolterait, m'éloignerait de vous
-sans retour.
-
-En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout ce qui est à
-moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage?
-Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je
-n'attends que votre aveu; et la parole, que j'exige de vous, que cette
-amitié suffira à votre bonheur. J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire;
-je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.
-
-Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne
-tiendra qu'à vous de l'augmenter encore: mais je vous préviens que le
-premier mot d'amour la détruit à jamais et me rend toutes mes craintes;
-que, surtout, il deviendra pour moi le signal d'un silence éternel
-vis-à-vis de vous.
-
-Si, comme vous le dites, vous êtes _revenu de vos erreurs_,
-n'aimerez-vous pas mieux être l'objet de l'amitié d'une femme honnête
-que celui des remords d'une femme coupable? Adieu, monsieur; vous
-sentez qu'après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne
-m'ayez répondu.
-
- _De..., ce 9 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXVIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être
-vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N'importe, il le
-faut; j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu'il vaut mieux
-vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un
-bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que
-mon cœur en est digne.
-
-Quel dommage que, comme vous le dites, je sois _revenu de mes erreurs_!
-avec quels transports de joie j'aurais lu cette même lettre à laquelle
-je tremble de répondre aujourd'hui! Vous m'y parlez avec _franchise_,
-vous me témoignez de la _confiance_, vous m'offrez enfin votre
-_amitié_: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en
-profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?
-
-Si je l'étais en effet; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaire,
-que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu'aujourd'hui
-pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce
-que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me
-procurassent le succès, j'encouragerais votre franchise par le besoin
-de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la
-trahir; j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer... Quoi!
-madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé
-d'après moi, si je vous disais que je consens à n'être que votre ami...
-
-Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané
-de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce
-moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore,
-mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus.
-
-Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce confiance, la sensible
-amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l'amour! l'amour véritable
-et tel que vous l'inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur
-donnant plus d'énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette
-tranquillité, à cette froideur de l'âme qui permet des comparaisons,
-qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre
-ami; je vous aimerai de l'amour le plus tendre et même le plus ardent,
-quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non
-l'anéantir.
-
-De quel droit prétendez-vous disposer d'un cœur dont vous refusez
-l'hommage? Par quel raffinement de cruauté m'enviez-vous jusqu'au
-bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous;
-je saurai le défendre. S'il est la source de mes maux, il en est aussi
-le remède.
-
-Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais
-laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh
-bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au
-moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me
-rendrez plus de justice. Ce n'est pas que j'espère vous rendre
-jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous
-vous direz: «Je l'avais mal jugé.»
-
-Disons mieux, c'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître
-sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux
-également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit
-vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des
-sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite
-est d'avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de
-consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le
-serment de vous aimer toujours.
-
- _De..., ce 10 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXIX
-
-_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-_Billet écrit au crayon et recopié par Danceny._
-
-
-Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne
-me parle plus; elle m'a ôté papier, plumes et encre; je me sers d'un
-crayon qui, par bonheur, m'est resté, et je vous écris sur un morceau
-de votre lettre. Il faut bien que j'approuve tout ce que vous avez
-fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir
-de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n'aimais pas M.
-de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de
-m'accoutumer à lui et je l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas
-qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon
-confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la
-campagne; j'ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir!
-Je n'ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au
-crayon s'effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans
-mon cœur.
-
- _De..., ce 10 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXX
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier,
-comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j'en
-dis non pas tout le bien que j'en pense, mais tout celui que je n'en
-pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation
-languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de
-son prochain, lorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan.
-
-«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse
-de Mme de Merteuil! Mais j'oserais croire qu'elle la doit plus à sa
-légèreté qu'à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la
-suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après
-une femme d'en rencontrer d'autres sur son chemin, comme, à tout
-prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle; les uns
-sont distraits par un goût nouveau, les autres s'arrêtent de lassitude;
-et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre.
-Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes),
-je ne croirai à la vertu de Mme de Merteuil qu'après avoir crevé six
-chevaux à lui faire ma cour.»
-
-Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent
-à la médisance; et pendant le rire qu'elle excitait, Prévan reprit sa
-place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses
-de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur
-conversation particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée
-d'entendre.
-
-Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a
-été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure,
-ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien
-avertie et vous savez le proverbe.
-
-Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas,
-est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous
-m'avez entendu dire le contraire, c'est seulement que je ne l'aime pas,
-que je me plais à contrarier ses succès, et que je n'ignore pas de quel
-poids est mon suffrage auprès d'une trentaine de nos femmes les plus à
-la mode.
-
-En effet, je l'ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce
-que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans
-en avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventure, en
-fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait
-jusque-là et l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le
-seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin;
-et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner
-quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j'ai
-l'espoir qu'à mon retour, ce sera un homme noyé.
-
-Je vous promets en revanche de mener à bien l'aventure de votre
-pupille, et de m'occuper d'elle autant que de ma belle prude.
-
-Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre
-annonce le désir d'être trompée. Il est impossible d'en offrir un moyen
-plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je sois _son ami_. Mais
-moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas
-l'en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n'aurai pas pris
-tant de peine auprès d'elle pour terminer par une séduction ordinaire.
-
-Mon projet, au contraire, est qu'elle sente, qu'elle sente bien la
-valeur et l'étendue de chacun des sacrifices qu'elle me fera; de ne
-pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire
-expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce
-désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m'avoir dans
-ses bras qu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au
-fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d'être demandé.
-Et puis-je me venger moins d'une femme hautaine, qui semble rougir
-d'avouer qu'elle adore?
-
-J'ai donc refusé la précieuse amitié et m'en suis tenu à mon titre
-d'amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît
-d'abord qu'une dispute de mots, est pourtant d'une importance réelle
-à obtenir, j'ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j'ai tâché d'y
-répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J'ai enfin
-déraisonné le plus qu'il m'a été possible, car sans déraisonnement,
-point de tendresse; et c'est, je crois, par cette raison que les femmes
-nous sont si supérieures dans les lettres d'amour.
-
-J'ai fini la mienne par une cajolerie, et c'est encore une suite de mes
-profondes observations. Après que le cœur d'une femme a été exercé
-quelque temps, il a besoin de repos; et j'ai remarqué qu'une cajolerie
-était, pour toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir.
-
-Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me
-donner pour la comtesse de ***, je m'arrêterai chez elle au moins
-pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer
-vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce
-moment décisif.
-
-Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager
-de ce sacrifice! Adieu.
-
- _De..., ce 11 septembre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. V
- _C. Monnet inv._
- _N. Le Mire sc._
- LETTRE LXXI]
-
-
-
-
-LETTRE LXXI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Mon étourdi de chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris!
-Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges,
-tout est resté, et j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa
-sottise; et tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon
-histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas
-mon temps.
-
-L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n'est qu'un
-réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m'a intéressé par les
-détails. Je suis bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le
-talent de perdre les femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui
-de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours
-celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu
-qu'elle m'exerce ou m'amuse.
-
-J'ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses
-instances aux persécutions qu'on me faisait pour passer la nuit au
-château: «Eh bien! j'y consens, lui dis-je, à condition que je la
-passerai avec vous».--«Cela m'est impossible, me répondit-elle, Vressac
-est ici.» Jusque-là, je n'avais cru que lui dire une honnêteté, mais
-ce mot d'impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié
-d'être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir:
-j'insistai donc.
-
-Les circonstances ne m'étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la
-gaucherie de donner de l'ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse
-ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse
-avait été concerté entre eux, pour tâcher d'y dérober quelques nuits.
-Le vicomte avait même d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer
-Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n'en est
-pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez,
-après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d'un
-côté et l'amant de l'autre et les a laissés s'arranger entre eux. Le
-mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.
-
-Ce jour-là même, c'est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez
-croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût
-pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de
-la femme, de l'ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi
-je jugeai qu'il aurait besoin de repos, et je m'occupai des moyens de
-décider sa maîtresse à lui laisser le temps d'en prendre.
-
-Je réussis et j'obtins qu'elle lui ferait une querelle de cette même
-partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n'avait consenti que
-pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle
-femme n'a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre
-l'humeur à la place de la raison et de n'être jamais si difficile à
-apaiser que quand elle a tort. Le moment, d'ailleurs, n'était pas
-commode pour les explications, et ne voulant qu'une nuit, je consentais
-qu'ils se raccommodassent le lendemain.
-
-Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause,
-on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent,
-servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de
-profiter d'un moment ou le mari était absent pour demander qu'on voulût
-bien l'entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime.
-Elle s'indigna contre l'audace des hommes qui, parce qu'ils ont éprouvé
-les bontés d'une femme, croient avoir le droit d'en abuser encore, même
-alors qu'elle a à se plaindre d'eux; et ayant changé de thèse par cette
-adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta
-muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire qu'elle avait
-raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j'étais en tiers
-dans cette conversation.
-
-Enfin, elle déclara positivement qu'elle n'ajouterait pas les fatigues
-de l'amour à celles de la chasse, et qu'elle se reprocherait de
-troubler d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui
-n'avait plus la liberté de répondre, s'adressa à moi, et après m'avoir
-fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui,
-il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui
-parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de
-l'heure et des moyens de notre rendez-vous.
-
-Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait
-trouvé plus prudent d'aller chez Vressac que de le recevoir dans son
-appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d'elle, elle croyait
-plus sûr aussi de venir chez moi; qu'elle s'y rendrait aussitôt que sa
-femme de chambre l'aurait laissée seule, que je n'avais qu'à tenir ma
-porte entr'ouverte et l'attendre.
-
-Tout s'exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi
-vers une heure du matin.
-
- ... Dans le simple appareil
- D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil[29].
-
- [29] RACINE, Tragédie de _Britannicus_.
-
-Comme je n'ai point de vanité, je ne m'arrête pas aux détails de la
-nuit, mais vous me connaissez, et j'ai été content de moi.
-
-Au point du jour, il a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt
-commence. L'étourdie avait cru laisser sa porte entr'ouverte, nous la
-trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n'avez pas
-l'idée de l'expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit
-aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu'il eut été plaisant
-de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu'une
-femme fût perdue pour moi, sans l'être par moi? Et devais-je, comme
-le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il
-fallait donc trouver un moyen. Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie?
-Voici ma conduite, et elle a réussi.
-
-J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfoncer,
-en se permettant de faire beaucoup de bruit. J'obtins donc de la
-vicomtesse, non sans peine, qu'elle jetterait des cris perçants et
-d'effroi, comme _Au voleur! A l'assassin!_ etc., etc. Et nous convînmes
-qu'au premier cri j'enfoncerais la porte et qu'elle courrait à son lit.
-Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même
-après qu'elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au
-premier coup de pied, la porte céda.
-
-La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant,
-le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre
-accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.
-
-J'étais seul de sang-froid, et j'en profitai pour aller éteindre une
-veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez
-combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant
-de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'amant
-sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels
-j'étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au
-moins cinq minutes.
-
-La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda
-assez bien et jura ses grands dieux qu'il y avait un voleur dans son
-appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle
-n'avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions
-rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que,
-sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa
-tout d'une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les
-rats, le vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre et son lit,
-en priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles.
-
-Vressac, resté seul avec nous, s'approcha de la vicomtesse pour lui
-dire tendrement que c'était une vengeance de l'amour; à quoi elle
-répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s'est
-beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je
-veux dormir.»
-
-J'étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer,
-je plaidai la cause de Vressac et j'amenai le raccommodement. Les deux
-amants s'embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les
-deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j'avoue
-que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après
-avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre
-au lit.
-
-Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le
-secret. A présent que je m'en suis amusé, il est juste que le public
-ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l'histoire, peut-être
-bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne?
-
-Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le
-moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder
-de Prévan.
-
- _Du château de..., ce 15 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXII
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
- (_Remise seulement le 14._)
-
-
-O ma Cécile! que j'envie le sort de Valmont! Demain il vous verra.
-C'est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin
-de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le
-malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout
-plaignez-moi des vôtres; c'est contre eux que le courage m'abandonne.
-
-Qu'il m'est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez
-heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me
-pardonnez; dites-moi aussi que vous m'aimez, que vous m'aimez toujours.
-J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute,
-mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se
-l'entendre dire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Oui, vous m'aimez de toute
-votre âme. Je n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous
-ai entendue prononcer. Comme je l'ai recueillie dans mon cœur! Comme
-elle s'y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a
-répondu!
-
-Hélas! dans ce moment de bonheur, j'étais loin de prévoir le sort
-affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de
-l'adoucir. Si j'en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous
-preniez en lui une confiance qu'il mérite.
-
-J'ai été peiné, je l'avoue, de l'idée désavantageuse que vous paraissez
-avoir de lui. J'y ai reconnu les préventions de votre maman: c'était
-pour m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps, cet
-homme vraiment aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi, qui enfin
-travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en
-conjure, ma chère amie, voyez-le d'un œil plus favorable. Songez qu'il
-est mon ami, qu'il veut être le vôtre, qu'il peut me rendre le bonheur
-de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne
-m'aimez pas autant que je vous aime, vous ne m'aimez plus autant que
-vous m'aimiez. Ah! si jamais vous deviez m'aimer moins... Mais non,
-le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j'ai à
-craindre les peines d'un amour malheureux, sa constance au moins me
-sauvera les tourments d'un amour trahi.
-
-Adieu, ma charmante amie; n'oubliez pas que je souffre et qu'il ne
-tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le
-vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l'amour.
-
- _Paris, ce 11 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._
-
- (_Jointe à la précédente._)
-
-
-L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait
-pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre
-de l'appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main
-gauche, une provision de papier, de plumes et d'encre, qu'il
-renouvellera quand vous voudrez et qu'il lui semble que vous pouvez
-laisser à cette même place, si vous n'en trouvez pas de plus sûre.
-
-Il vous demande de ne pas vous offenser, s'il a l'air de ne faire
-aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y regarder que
-comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer
-la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement
-au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les
-occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre
-ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le
-seconder.
-
-Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous
-aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.
-
-Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre
-confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu'une
-mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l'une est déjà
-son meilleur ami et l'autre lui paraît mériter l'intérêt le plus tendre.
-
- _Au château de..., ce 14 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXIV
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan
-est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste!
-Je l'ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l'avais-je
-regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m'y faire faire
-attention. J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque
-vis-à-vis de moi, et je m'en suis occupée. Il est joli au moins, mais
-très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de
-près. Et vous dites qu'il veut m'avoir! Assurément il me fera honneur
-et plaisir. Sérieusement, j'en ai fantaisie, et je vous confie ici que
-j'ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront.
-Voilà le fait.
-
-Il était à deux pas de moi, à la sortie de l'Opéra, et j'ai donné très
-haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la
-maréchale. C'est, je crois, la seule maison où je peux le rencontrer.
-Je ne doute pas qu'il ne m'ait entendu... Si l'ingrat allait n'y pas
-venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu'il y vienne? Savez-vous que
-s'il n'y vient pas, j'aurai de l'humeur toute la soirée? Vous voyez
-qu'il ne trouvera pas tant de difficulté _à me suivre_; et ce qui vous
-étonnera davantage, c'est qu'il en trouvera moins encore _à me plaire_.
-Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai
-la vie à ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre si
-longtemps. Vous savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire
-languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.
-
-Oh! çà, convenez qu'il y a plaisir à me parler raison? Votre _avis
-important_ n'a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je
-végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me
-suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser?
-le sujet n'en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans
-quelque sens que vous preniez ce mot?
-
-Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus
-que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m'établis juge entre
-vous deux; mais d'abord il faut s'instruire, et c'est ce que je veux
-faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la
-même balance. Pour vous, j'ai déjà vos mémoires, et votre affaire est
-parfaitement instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent
-de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour
-commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure
-dont il est le héros. Vous m'en parlez comme si je ne connaissais autre
-chose, et je n'en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera
-passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché
-de me l'écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que _rien de ce
-qui l'intéresse ne m'est étranger_. Il me semble bien qu'on en parlait
-encore à mon retour, mais j'étais occupée d'autre chose et j'écoute
-rarement, en ce genre, tout ce qui n'est pas du jour ou de la veille.
-
-Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n'est-ce pas le
-moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous?
-Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos
-sottises vous en avaient éloigné? N'est-ce pas encore moi qui ai remis
-entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de Volanges?
-Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller
-chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L'amour,
-la haine, vous n'avez qu'à choisir, tout couche sous le même toit; et
-vous pouvez, doublant votre existence, caresser d'une main et frapper
-de l'autre.
-
-C'est même encore à moi que vous devez l'aventure de la vicomtesse.
-J'en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu'on en
-parle; car si l'occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à
-préférer pour le moment le mystère à l'éclat, il faut convenir pourtant
-que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.
-
-J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve
-plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai
-bien aise d'avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n'en est
-pas de plus commode que d'avoir à dire: «On ne peut plus voir cette
-femme-là.»
-
-Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux:
-je vais employer le mien à m'occuper du bonheur de Prévan.
-
- _Paris, ce 15 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXV
-
-_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
-
- _Nota._--Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le
- plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les
- événements que le lecteur a vus lettres LXI et suivantes. On
- a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du
- vicomte de Valmont et elle s'exprime ainsi:
-
-
-... Je t'assure que c'est un homme bien extraordinaire. Maman en dit
-beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et
-je crois que c'est lui qui a raison. Je n'ai jamais vu d'homme aussi
-adroit. Quand il m'a rendu la lettre de Danceny, c'était au milieu de
-tout le monde, et personne n'en a rien vu; il est vrai que j'ai eu
-bien peur, parce que je n'étais prévenue de rien, mais à présent je
-m'y attendrai. J'ai déjà fort bien compris comment il voulait que je
-fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s'entendre
-avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu'il veut. Je ne sais
-pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t'ai parlé,
-qu'il n'aurait pas l'air de s'occuper de moi devant maman: en effet, on
-dirait toujours qu'il n'y songe pas; et pourtant, toutes les fois que
-je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite.
-
-Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a
-aussi l'air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu'il ait bien des
-attentions pour elle. J'ai peur qu'il ne s'ennuie bientôt de la vie
-qu'on mène ici et qu'il ne s'en retourne à Paris: cela serait bien
-fâcheux. Il faut qu'il ait bien bon cœur d'être venu exprès pour rendre
-service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma
-reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand
-j'en trouverais l'occasion, je serais si honteuse que je ne saurais
-peut-être que lui dire.
-
-Il n'y a que Mme de Merteuil avec qui je parle librement quand je parle
-de mon amour. Peut-être même qu'avec toi, à qui je dis tout, si c'était
-en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j'ai souvent
-senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m'empêchait de lui
-dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je
-donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois,
-une seule fois, combien je l'aime. M. de Valmont lui a promis que si je
-me laissais conduire, il nous procurerait l'occasion de nous revoir.
-Je ferai bien assez ce qu'il voudra, mais je ne peux pas concevoir que
-cela soit possible.
-
-Adieu, ma bonne amie, je n'ai plus de place[30].
-
- _Du château de..., ce 14 septembre 17**._
-
- [30] Mlle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de
- confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on
- ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu'elle a
- continué d'écrire à son amie du couvent; elles n'apprendraient
- rien au lecteur.
-
-
-
-
-LETTRE LXXVI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Ou votre lettre est un persiflage que je n'ai pas compris, ou vous
-étiez, en me l'écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous
-connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et,
-quoi que vous en puissiez dire, je ne m'effrayerais pas trop facilement.
-
-J'ai beau vous lire et vous relire, je n'en suis pas plus avancé; car,
-de prendre votre lettre dans le sens naturel qu'elle présente, il n'y a
-pas moyen. Qu'avez-vous donc voulu dire?
-
-Est-ce seulement qu'il était inutile de se donner tant de soins contre
-un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir
-tort. Prévan est réellement aimable, il l'est plus que vous ne le
-croyez; il a surtout le talent très utile d'occuper beaucoup de son
-amour par l'adresse qu'il a d'en parler dans le cercle et devant tout
-le monde, en se servant de la première conversation qu'il trouve. Il
-est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d'y répondre, parce
-que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre
-l'occasion d'en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent
-à parler d'amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se
-conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu'il
-a réellement perfectionnée, d'appeler souvent les femmes elles-mêmes en
-témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l'avoir vu.
-
-Je n'étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n'ai
-été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de
-P..., tout en se croyant bien fine et ayant l'air en effet, pour tout
-ce qui n'était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous
-raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s'était rendue
-à Prévan, et tout ce qui s'était passé entre eux. Elle faisait ce
-récit avec une telle sécurité qu'elle ne fut pas même troublée par un
-sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai
-toujours qu'un de nous ayant voulu, pour s'excuser, feindre de douter
-de ce qu'elle disait, ou plutôt de ce qu'elle avait l'air de dire,
-elle répondit gravement qu'à coup sûr nous n'étions aucun aussi bien
-instruits qu'elle, et elle ne craignit pas même de s'adresser à Prévan
-pour lui demander si elle s'était trompée d'un mot.
-
-J'ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour
-vous, marquise, ne suffisait-il pas qu'il fût _joli, très joli_, comme
-vous le dites vous-même, qu'il vous fît _une de ces attaques que vous
-vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les
-trouver bien faites_, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous
-rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner
-les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d'une femme, et
-par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous
-êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez
-facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à
-mon texte: qu'avez-vous voulu dire?
-
-Si ce n'est qu'un persiflage sur Prévan, outre qu'il est bien long, ce
-n'était pas vis-à-vis de moi qu'il était utile: c'est dans le monde
-qu'il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma
-prière à ce sujet.
-
-Ah! je crois tenir le mot de l'énigme! Votre lettre est une prophétie,
-non de ce que vous ferez, mais de ce qu'il vous croira prête à faire au
-moment de la chute que vous lui préparez. J'approuve assez ce projet;
-il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour
-l'effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est absolument la
-même chose, à moins que cet homme ne soit un sot, et Prévan ne l'est
-pas, à beaucoup près. S'il peut gagner seulement une apparence, il se
-vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront
-l'air d'y croire; quelles seront vos ressources? Tenez, j'ai peur. Ce
-n'est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs
-qui se noient.
-
-Je ne me crois pas plus bête qu'un autre; des moyens de déshonorer une
-femme, j'en ai trouvé cent, j'en ai trouvé mille, mais quand je me suis
-occupé de chercher comment elle pourrait s'en sauver, je n'en ai jamais
-vu la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un
-chef-d'œuvre, cent fois j'ai cru vous voir plus de bonheur que de bien
-joué.
-
-Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n'en a point.
-J'admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n'est
-à coup sûr, qu'une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer
-de moi! Eh bien! soit; mais dépêchez-vous, et parlons d'autre chose.
-D'autre chose! Je me trompe, c'est toujours de la même; toujours des
-femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.
-
-J'ai ici, comme vous l'avez fort bien remarqué, de quoi m'exercer dans
-les deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la
-vengeance ira plus vite que l'amour. La petite Volanges est rendue,
-j'en réponds; elle ne dépend plus que de l'occasion, et je me charge de
-la faire naître. Mais il n'en est pas de même de Mme de Tourvel: cette
-femme est désolante, je ne la conçois pas; j'ai cent preuves de son
-amour, mais j'en ai mille de sa résistance, et, en vérité, je crains
-qu'elle ne m'échappe.
-
-Le premier effet qu'avait produit mon retour me faisait espérer
-davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même, et, pour
-m'assurer de voir les premiers mouvements, je ne m'étais fait précéder
-par personne, et j'avais calculé ma route pour arriver pendant qu'on
-serait à table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité
-d'opéra qui vient faire un dénouement.
-
-Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi,
-je pus voir du même coup d'œil la joie de ma vieille tante, le dépit
-de Mme de Volanges et le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle,
-par la place qu'elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée
-dans ce moment à couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la
-tête, mais j'adressai la parole à Mme de Rosemonde, et au premier mot,
-la sensible dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans
-lequel je crus reconnaître plus d'amour que de surprise et d'effroi.
-Je m'étais alors assez avancé pour voir sa figure; le tumulte de son
-âme, le combat de ses idées et de ses sentiments, s'y peignirent de
-vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d'elle; elle ne
-savait exactement rien de ce qu'elle faisait ni de ce qu'elle disait.
-Elle essaya de continuer de manger, il n'y eut pas moyen; enfin, moins
-d'un quart d'heure après, son embarras et son plaisir devenant plus
-forts qu'elle, elle n'imagina rien de mieux que de demander permission
-de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte
-d'avoir besoin de prendre l'air. Mme de Volanges voulut l'accompagner;
-la tendre prude ne le permit pas, trop heureuse sans doute de trouver
-un prétexte pour elle seule et se livrer sans contrainte à la douce
-émotion de son cœur.
-
-J'abrégeai le dîner le plus qu'il me fut possible. A peine avait-on
-servi le dessert que l'infernale Volanges, pressée apparemment du
-besoin de me nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante
-malade; mais j'avais prévu ce projet, et je le traversai. Je feignis
-donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général
-et, m'étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du lieu
-se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte que Mme de
-Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux commandeur de T..., et
-tous deux prirent aussi le parti d'en sortir. Nous allâmes donc tous
-rejoindre ma belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du château,
-et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima
-autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.
-
-Dès que je fus assuré que Mme de Volanges n'aurait pas l'occasion de
-lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, et je m'occupai
-des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez
-moi et j'entrai aussi chez les autres pour reconnaître le terrain; je
-fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite et,
-après ce premier bienfait, j'écrivis un mot pour l'en instruire et lui
-demander sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je
-revins au salon. J'y trouvai ma belle établie sur une chaise longue et
-dans un abandon délicieux.
-
-Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards; je sentis
-qu'ils devaient être tendres et pressants, et je me plaçai de manière
-à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les
-grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps
-cette figure angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m'amusai
-à deviner les contours et les formes à travers un vêtement léger,
-mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je
-remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le doux regard était
-fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveau; mais, voulant en
-favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s'établit entre
-nous cette convention tacite, premier traité de l'amour timide, qui,
-pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se
-succéder en attendant qu'ils se confondent.
-
-Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me
-chargeai de veiller à notre commune sûreté; mais après m'être assuré
-qu'une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle,
-je tâchai d'obtenir de ses yeux qu'ils parlassent franchement leur
-langage. Pour cela je surpris d'abord quelques regards, mais avec tant
-de réserve que la modestie n'en pouvait être alarmée, et pour mettre la
-timide personne plus à son aise je paraissais moi-même aussi embarrassé
-qu'elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés à se rencontrer, se fixèrent
-plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent plus, j'aperçus dans les
-siens cette douce langueur, signal heureux de l'amour et du désir, mais
-ce ne fut qu'un moment et bientôt revenue à elle-même, elle changea,
-non sans quelque honte, son maintien et son regard.
-
-Ne voulant pas qu'elle put douter que j'eusse remarqué ses divers
-mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l'air
-de l'effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint
-l'entourer. Je les laissai tous passer devant moi, et comme la petite
-Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès d'une fenêtre, eut
-besoin de quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment
-pour lui remettre la lettre de Danceny.
-
-J'étais un peu loin d'elle, je jetai l'épître sur ses genoux. Elle
-ne savait en vérité qu'en faire. Vous auriez trop ri de son air de
-surprise et d'embarras; pourtant je ne riais point, car je craignais
-que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d'œil et un geste
-fortement prononcés, lui firent enfin comprendre qu'il fallait mettre
-le paquet dans sa poche.
-
-Le reste de la journée n'eut rien d'intéressant. Ce qui s'est passé
-depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au
-moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer
-son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter. Voilà d'ailleurs la
-huitième page que j'écris et j'en suis fatigué; ainsi, adieu.
-
-Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a
-répondu à Danceny[31]. J'ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui
-j'avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux
-lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas, car ce perpétuel
-rabachage, qui déjà ne m'amuse pas trop, doit être bien insipide, pour
-toute personne désintéressée.
-
-Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup; mais je vous
-en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous
-entende.
-
- _Du château de..., ce 17 septembre 17**._
-
- [31] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.
-
-
-
-
-LETTRE LXXVII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-D'où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir?
-Comment se peut-il que l'empressement le plus tendre de ma part,
-n'obtienne de la vôtre que des procédés qu'on se permettrait à peine
-envers l'homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l'amour me
-ramène à vos pieds, et quand un heureux hasard me place à côté de vous,
-vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de
-consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n'avez-vous pas
-détourné vos yeux pour me priver de la faveur d'un regard? et si un
-seul instant j'ai pu y voir moins de sévérité, ce moment a été si court
-qu'il semble que vous ayez voulu moins m'en faire jouir, que me faire
-sentir ce que je perdais à en être privé.
-
-Ce n'est là, j'ose le dire, ni le traitement que mérite l'amour,
-ni celui que peut se permettre l'amitié, et toutefois, de ces deux
-sentiments, vous savez si l'un m'anime, et j'étais, ce me semble,
-autorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l'autre. Cette amitié
-précieuse, dont sans doute vous m'avez cru digne, puisque vous avez
-bien voulu me l'offrir, qu'ai-je donc fait pour l'avoir perdue depuis?
-me serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma franchise? Ne
-craignez-vous pas au moins d'abuser de l'une et de l'autre? En effet,
-n'est-ce pas dans le sein de mon amie que j'ai déposé le secret de
-mon cœur? N'est-ce pas vis-à-vis d'elle seule que j'ai pu me croire
-obligé de refuser des conditions qu'il me suffisait d'accepter, pour me
-donner la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d'en abuser
-utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée, me
-forcer à croire qu'il n'eût fallu que vous tromper pour obtenir plus
-d'indulgence?
-
-Je ne me repens point d'une conduite que je vous devais, que je me
-devais à moi-même; mais par quelle fatalité chaque action louable
-devient-elle pour moi le signal d'un malheur nouveau!
-
-C'est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné
-faire de ma conduite, que j'ai eu, pour la première fois, à gémir
-du malheur de vous avoir déplu. C'est après vous avoir prouvé ma
-soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement
-pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute
-correspondance avec moi, m'ôter ce faible dédommagement d'un sacrifice
-que vous aviez exigé, et me ravir jusqu'à l'amour qui seul avait pu
-vous en donner le droit. C'est enfin après vous avoir parlé avec une
-sincérité que l'intérêt même de cet amour n'a pu affaiblir, que vous
-me fuyez aujourd'hui comme un séducteur dangereux, dont vous auriez
-reconnu la perfidie.
-
-Ne vous lasserez-vous donc jamais d'être injuste? Apprenez-moi du moins
-quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, et ne
-refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand
-je m'engage à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les
-connaître?
-
- _De..., ce 15 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXVIII
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu s'en faut même
-que vous ne m'en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer.
-J'avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m'étonner et à
-me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse,
-j'ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse
-plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me
-demandez des éclaircissements et que, grâce au Ciel, je ne sens rien
-en moi qui puisse m'empêcher de vous les donner, je veux bien entrer
-encore une fois en explication avec vous.
-
-Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter
-que personne n'ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous
-étiez moins qu'un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous
-avez senti qu'en nécessitant ma justification, vous me forciez à
-rappeler tout ce qui s'est passé entre nous. Apparemment vous avez cru
-n'avoir qu'à gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas
-avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m'y livrer.
-Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux
-a le droit de se plaindre de l'autre.
-
-A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous
-avouerez, je crois, qu'au moins votre réputation m'autorisait à user
-de quelque réserve avec vous et que j'aurais pu, sans craindre d'être
-taxée d'un excès de pruderie, m'en tenir aux seules expressions de la
-politesse la plus froide. Vous-même m'eussiez traitée avec indulgence
-et vous eussiez trouvé simple qu'une femme aussi peu formée, n'eut pas
-même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C'était sûrement là
-le parti de la prudence, et il m'eût d'autant moins coûté à suivre que
-je ne vous cacherai pas que quand Mme de Rosemonde vint me faire part
-de votre arrivée, j'eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et
-celle qu'elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette
-nouvelle me contrariait.
-
-Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d'abord sous un aspect
-plus favorable que je ne l'avais imaginé; mais vous conviendrez à votre
-tour qu'il a bien peu duré et que vous vous êtes bientôt lassé d'une
-contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment
-dédommagé par l'idée avantageuse qu'elle m'avait fait prendre de vous.
-
-C'est alors qu'abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n'avez
-pas craint de m'entretenir d'un sentiment dont vous ne pouviez pas
-douter que je ne me trouvasse offensée, et moi, tandis que vous ne vous
-occupiez qu'à aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un
-motif pour les oublier, en vous offrant l'occasion de les réparer, au
-moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas
-devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit de mon indulgence,
-vous en profitâtes pour me demander une permission, que, sans doute,
-je n'aurais pas dû accorder et que pourtant vous avez obtenue. Des
-conditions qui y furent mises vous n'en avez tenu aucune, et votre
-correspondance a été telle que chacune de vos lettres me faisait
-un devoir de ne plus vous répondre. C'est dans le moment même où
-votre obstination me forçait à vous éloigner de moi, que, par une
-condescendance peut-être blâmable, j'ai tenté le seul moyen qui pouvait
-me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un
-sentiment honnête? Vous méprisez l'amitié, et dans votre folle ivresse,
-comptant pour rien les malheurs et la honte, vous ne cherchez que des
-plaisirs et des victimes.
-
-Aussi léger dans vos démarches qu'inconséquent dans vos reproches, vous
-oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer
-et après avoir consenti de vous éloigner de moi, vous revenez ici sans
-y être rappelé; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans
-avoir même l'attention de m'en prévenir, vous n'avez pas craint de
-m'exposer à une surprise dont l'effet, quoique bien simple assurément,
-aurait pu être interprété défavorablement pour moi par les personnes
-qui nous entouraient. Ce moment d'embarras que vous aviez fait naître,
-loin de chercher à m'en distraire ou à le dissiper, vous avez paru
-mettre tous vos soins à l'augmenter encore. A table, vous choisissez
-précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition
-me force d'en sortir avant les autres et au lieu de respecter ma
-solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au
-salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté de moi; si je dis une
-parole, c'est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent
-vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais
-pas entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin, monsieur,
-quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je crois que
-les autres peuvent aussi le comprendre.
-
-Forcée ainsi par vous à l'immobilité et au silence, vous n'en continuez
-pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer
-les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards, et par
-une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du
-cercle, dans un moment où j'aurais voulu pouvoir même me dérober aux
-miens.
-
-Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon
-empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgence,
-étonnez-vous que je ne sois pas partie au moment de votre arrivée.
-Je l'aurais dû peut-être et vous me forcerez à ce parti violent, mais
-nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non,
-je n'oublie point, je n'oublierai jamais ce que je me dois, ce que je
-dois à des nœuds que j'ai formés, que je respecte et que je chéris,
-et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à ce
-choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne
-balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.
-
- _De..., ce 16 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXIX
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps
-détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un roman nouveau, qui
-ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux
-heures; ainsi malgré ma longue lettre d'hier, je vais encore causer
-avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous
-parlerai _du très joli Prévan_. Comment n'avez-vous pas su sa fameuse
-aventure, celle qui a séparé les _inséparables_? Je parie que vous
-vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la
-désirez.
-
-Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmes, toutes
-trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir
-les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis
-le moment de leur entrée dans le monde. On crut d'abord en trouver la
-raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d'une cour
-nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur
-valeur par l'empressement et les soins dont elles étaient l'objet,
-leur union n'en devint pourtant que plus forte, et l'on eût dit que le
-triomphe de l'une était toujours celui des deux autres. On espérait
-au moins que le moment de l'amour amènerait quelque rivalité. Nos
-agréables se disputaient l'honneur d'être la pomme de discorde, et
-moi-même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur où
-la comtesse de... m'éleva dans ce même temps, m'eût permis de lui être
-infidèle avant d'avoir obtenu l'agrément que je demandais.
-
-Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix
-comme de concert et loin qu'il excitât les orages qu'on s'en était
-promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le
-charme des confidences.
-
-La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes
-jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique.
-Les uns prétendaient que dans cette société _des inséparables_ (ainsi
-la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien
-et que l'amour même y était soumis; d'autres assuraient que les trois
-amants, exempts de rivaux, ne l'étaient pas de rivales; on alla même
-jusqu'à dire qu'ils n'avaient été admis que par décence et n'avaient
-obtenu qu'un titre sans fonction.
-
-Ces bruits, vrais ou faux, n'eurent pas l'effet qu'on s'en était
-promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu'ils étaient
-perdus s'ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de
-faire tête à l'orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa
-bientôt d'une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle,
-il s'occupa d'autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son
-inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici
-tout est de mode, l'enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire
-lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux
-l'opinion publique et la sienne.
-
-Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans
-leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les
-gens heureux ne sont pas d'un accès si facile. Il vit bientôt, en
-effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié
-que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on
-commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu'on s'y occupait même
-de distraction; et il en conclut que les liens d'amour ou d'amitié
-étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l'amour-propre et de
-l'habitude conservaient seuls quelque force.
-
-Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient
-entre elles l'apparence de la même intimité; mais les hommes, plus
-libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou
-des affaires à suivre; ils s'en plaignaient encore, mais ne s'en
-dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.
-
-Cette conduite de leur part fut profitable à l'assidu Prévan, qui,
-placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir
-alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois
-amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c'était
-se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle
-effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les
-rendrait ennemies du nouvel amant et qu'elles ne manqueraient pas de
-déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la
-jalousie ramènerait à coup sûr les soins d'un rival qui pouvait être
-encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans
-son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu'elle y était
-intéressée, chaque homme, parce qu'il croyait ne pas l'être.
-
-Prévan, qui n'avait alors qu'une seule femme à sacrifier, fut assez
-heureux pour qu'elle prît de la célébrité. Sa qualité d'étrangère et
-l'hommage d'un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur
-elle l'attention de la cour et de la ville; son amant en partageait
-l'honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule
-difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche
-devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d'un
-de ses confidents que sa plus grande peine fut d'en arrêter une, qui se
-trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.
-
-Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux,
-se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez
-voir. Des trois maris, l'un était absent, l'autre partait le lendemain
-au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies
-devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n'avait
-pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même
-de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne
-l'un du portrait qu'il avait reçu d'elle, le second d'un chiffre
-amoureux qu'elle-même avait peint, le troisième d'une boucle de ses
-cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit,
-en échange, à envoyer à l'amant disgracié une lettre éclatante de
-rupture.
-
-C'était beaucoup, ce n'était pas assez. Celle dont le mari était à la
-ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenu qu'une
-feinte indisposition la dispenserait d'aller souper chez son amie et
-que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle
-dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du
-troisième époux, fut marqué par la dernière pour l'heure du berger.
-
-Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère,
-y porte et y fait naître l'humeur dont il avait besoin, et n'en sort
-qu'après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures
-de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant
-prendre quelque repos; d'autres affaires l'y attendaient.
-
-Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants
-disgraciés; chacun d'eux ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à
-Prévan, et le dépit d'avoir été joué, se joignant à l'humeur que donne
-presque toujours la petite humiliation d'être quitté, tous trois,
-sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d'en avoir
-raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.
-
-Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta
-loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l'éclat de
-cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les
-assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une
-des portes du bois de Boulogne.
-
-Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au
-moins s'était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses
-avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme
-vous le jugez bien, les preuves manquent à l'histoire; tout ce que
-peut faire l'historien impartial, c'est de faire remarquer au lecteur
-incrédule, que la vanité et l'imagination exaltées peuvent enfanter des
-prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante
-nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi
-qu'il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.
-
-Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu'il avait indiqué; il y
-trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être
-chacun d'eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons
-d'infortune. Il les aborda d'un air affable et cavalier, et leur tint
-ce discours, qu'on m'a rendu fidèlement:
-
-«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous
-avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujet de
-plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort
-décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à
-laquelle vous avez tous un droit égal. Je n'ai amené ici ni second, ni
-témoins. Je n'en ai point pris pour l'offense, je n'en demande point
-pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais,
-ajouta-t-il, qu'on gagne rarement _le sept et le va_; mais, quel que
-soit le sort qui m'attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le
-temps d'acquérir l'amour des femmes et l'estime des hommes.»
-
-Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que
-leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait
-pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas,
-continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m'a cruellement
-fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes
-forces. J'ai donné mes ordres qu'on tînt ici un déjeuner prêt;
-faites-moi l'honneur de l'accepter. Déjeunons ensemble, et surtout
-déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles,
-mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»
-
-Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable.
-Il eut l'adresse de n'humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader
-que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les
-faire convenir qu'ils n'en eussent, pas plus que lui, laissé échapper
-l'occasion. Ces faits une fois avoués, tout s'arrangeait de soi-même.
-Aussi le déjeuner n'était-il pas fini qu'on y avait déjà répété dix
-fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d'honnêtes gens
-se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la
-fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de
-n'avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.
-
-Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l'autre,
-ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence,
-pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux
-trois offensés, ce n'est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses
-que vous avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà je
-ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais;
-car si chacun de vous n'a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je
-espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne.
-Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j'espère
-ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» On voulut le faire
-expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance
-l'autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir
-prouvé que j'avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.»
-Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se
-séparèrent jusqu'au soir, en attendant l'effet de ses promesses.
-
-Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant
-l'usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois
-qu'elles viendraient le soir même souper _en tête à tête_ à sa petite
-maison. Deux d'entre elles firent bien quelques difficultés, mais que
-reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure
-de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs,
-il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre
-allèrent gaiement attendre leurs victimes.
-
-On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec
-l'air de l'empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle
-se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il
-se fait remplacer aussitôt par l'amant outragé.
-
-Vous jugez que la confusion d'une femme qui n'a point encore l'usage
-des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout
-reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l'esclave
-fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de
-pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité
-de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée
-vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de
-la même manière et surtout avec le même dénouement.
-
-Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur
-étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper,
-les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble
-quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire
-aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur
-apprenaient entièrement jusqu'à quel point elles avaient été jouées.
-
-Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les
-hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine
-dans le cœur, mais les propos n'en étaient pas moins tendres; la gaieté
-éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette
-étonnante orgie dura jusqu'au matin, et quand on se sépara les femmes
-durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé
-leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n'eut point
-de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils
-achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps
-une d'elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées
-dans leurs terres.
-
-Voilà l'histoire de Prévan; c'est à vous de voir si vous voulez ajouter
-à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m'a
-vraiment donné de l'inquiétude, et j'attends avec impatience une
-réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.
-
-Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui
-vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière
-que vous courez l'esprit ne suffit pas, qu'une seule imprudence y
-devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit
-quelquefois le guide de vos plaisirs.
-
-Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.
-
- _De..., ce 18 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXX
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui
-m'apprendra à vivre loin de vous? qui m'en donnera la force et le
-courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale
-absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n'y point voir de terme!
-Valmont, qui m'avait promis des secours, des consolations, Valmont me
-néglige et peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime; il ne
-sait plus ce qu'on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer
-votre dernière lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui
-doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il
-donc rien à me dire? Vous-même vous ne m'en parlez pas; serait-ce que
-vous n'en partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien
-malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le
-charme de ma vie, en devient le tourment.
-
-Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut,
-ne fût-ce qu'un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai
-pas.» Je me couche en disant: «Je ne l'ai point vue.» Les journées,
-si longues, n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation,
-tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d'où
-j'attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon
-inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je
-pense à vous sans cesse et n'y pense jamais sans trouble. Si je vous
-vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous
-vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout
-je trouve le malheur.
-
-Ah! qu'il n'en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que
-moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait
-même les moments de l'absence; le temps qu'il fallait passer loin de
-vous m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais
-ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils
-me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent,
-j'espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du
-monde m'emportaient loin de vous, je n'en étais point séparé. Au
-spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert
-me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle,
-comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je
-vous comparais à tout; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du
-jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j'en apportais
-le tribut à vos pieds.
-
-A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations
-éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que
-le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et
-cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle
-insurmontable! Et quand, pour m'aider à le vaincre, j'implore mon ami,
-ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me
-secourir, ils ne me répondent même pas.
-
-Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont? Que sont devenus
-surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaient si ingénieuse
-pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je
-m'en souviens, sans cesser d'en avoir le désir, je me trouvais forcé de
-le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous
-pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons!
-Et qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à
-vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite; je n'avais pas même celui
-du sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenir, je brûlais de l'accorder.
-Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous
-voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d'un amour
-éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse
-cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous
-m'aimez, vous m'aimerez toujours; je le crois, j'en suis sûr, je ne
-veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la
-soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.
-
- _Paris, ce 18 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma
-supériorité sur vous, et vous voulez m'enseigner, me conduire! Ah! mon
-pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout
-l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui
-nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous
-les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te sied bien
-de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai,
-vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le
-cacher.
-
-Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre présidente
-vous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette
-femme timide et qui vous aime, j'y consens; d'en avoir obtenu un
-regard, un seul regard, je souris et vous le passe. Que sentant, malgré
-vous, le peu de valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à
-mon attention en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux
-enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit en passant,
-doivent à moi seule l'ardeur de ce désir, je le veux bien encore.
-Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclat pour me dire,
-d'un ton doctoral, qu'_il vaut mieux employer son temps à exécuter
-ses projets qu'à les raconter_; cette vanité ne me nuit pas et je la
-pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre
-prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois
-leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte, c'est
-aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en
-vous.
-
-Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé mille fois? Vous
-avez séduit, perdu même beaucoup de femmes; mais quelles difficultés
-avez-vous eues à vaincre? Quels obstacles à surmonter? Où est là le
-mérite qui soit véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du
-hasard; des grâces, que l'usage donne presque toujours, de l'esprit à
-la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une impudence
-assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos
-premiers succès; si je ne me trompe, voilà tous vos moyens; car pour la
-célébrité que vous avez pu acquérir, vous n'exigerez pas, je crois, que
-je compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion
-d'un scandale.
-
-Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi: mais quelle
-femme n'en aurait pas plus que vous? Eh! votre présidente vous mène
-comme un enfant.
-
-Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se
-passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour
-vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans
-cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre
-malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents
-qu'à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par
-la nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage!
-
-Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant d'adresse à nous
-vaincre que nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins
-qu'elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de
-votre nouveau goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce
-n'est pas à vous que sa durée importe.
-
-En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour parler le
-jargon de l'amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou
-les rompre; heureuses encore si, dans votre légèreté, préférant le
-mystère à l'éclat, vous vous contentez d'un abandon humiliant et ne
-faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain!
-
-Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaîne,
-quels risques n'a-t-elle pas à courir si elle tente de s'y soustraire,
-si elle ose seulement la soulever? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle
-essaie d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort.
-S'obstine-t-il à rester, ce qu'elle accordait à l'amour il faut le
-livrer à la crainte:
-
- Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé.
-
-Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez
-rompus. A la merci de son ennemi, elle est sans ressource s'il est sans
-générosité, et comment en espérer en lui, lorsque, si quelquefois on le
-loue d'en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d'en manquer?
-
-Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues
-triviales. Si cependant vous m'avez vue disposant des événements et des
-opinions, faire de ces hommes si redoutables le jouet de mes caprices
-ou de mes fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance
-de me nuire, si j'ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles,
-attacher à ma suite ou rejeter loin de moi
-
- Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32];
-
-si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est
-pourtant conservée pure, n'avez-vous pas dû en conclure que, née pour
-venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens
-inconnus jusqu'à moi?
-
- [32] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve plus
- haut, _Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé_, sont
- des citations d'ouvrages peu connus ou s'ils font partie de la
- prose de Mme de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c'est la
- multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les
- lettres de cette correspondance. Celles du chevalier Danceny
- sont les seules qui en soient exemptes: peut-être que comme il
- s'occupait quelquefois de poésie, son oreille plus exercée lui
- faisait éviter plus facilement ce défaut.
-
-Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire et
-qui se disent _à sentiment_; dont l'imagination exaltée ferait croire
-que la nature a placé leurs sens dans leur tête; qui, n'ayant jamais
-réfléchi, confondent sans cesse l'amour et l'amant; qui, dans leur
-folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché
-le plaisir en est l'unique dépositaire, et vraies superstitieuses, ont
-pour le prêtre le respect et la foi qui n'est dû qu'à la Divinité.
-
-Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent
-pas au besoin consentir à se faire quitter.
-
-Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté, que vous
-nommez _sensibles_ et dont l'amour s'empare si facilement et avec
-tant de puissance, qui sentent le besoin de s'en occuper encore même
-lorsqu'elles n'en jouissent pas et, s'abandonnant sans réserve à la
-fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres si douces,
-mais si dangereuses à écrire, et ne craignent pas de confier ces
-preuves de leur faiblesse à l'objet qui les cause: imprudentes qui dans
-leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur.
-
-Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand
-m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites et
-manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein,
-car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, abandonnés au
-hasard, reçus sans examen et suivis par habitude: ils sont le fruit de
-mes profondes réflexions; je les ai créés et je puis dire que je suis
-mon ouvrage.
-
-Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par
-état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et
-réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu
-à la vérité, les discours qu'on s'empressait à me tenir, je recueillais
-avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.
-
-Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à
-dissimuler; forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux
-yeux de ceux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon
-gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que
-vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai
-de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je
-quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité, même
-celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs
-volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir.
-Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer
-les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre
-sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si
-étonné.
-
-J'étais bien jeune encore et presque sans intérêt, mais je n'avais
-à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me
-la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en
-essayai l'usage; non contente de ne plus me laisser pénétrer, je
-m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes,
-j'observais mes discours; je réglais les uns et les autres suivant les
-circonstances ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment,
-ma façon de penser fut pour moi seule et je ne montrai plus que celle
-qu'il m'était utile de laisser voir.
-
-Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des
-figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'œil
-pénétrant auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier
-entièrement, mais qui, en tout, m'a rarement trompée.
-
-Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la
-plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je
-ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je
-voulais acquérir.
-
-Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à
-deviner l'amour et ses plaisirs, mais n'ayant jamais été au couvent,
-n'ayant point de bonne amie et surveillée par une mère vigilante, je
-n'avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer; la nature
-même, dont assurément je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait
-encore aucun indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à
-perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je ne désirais pas
-de jouir, je voulais savoir; le désir de m'instruire m'en suggéra les
-moyens.
-
-Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objet
-sans me compromettre était mon confesseur. Aussitôt je pris mon parti:
-je surmontai ma petite honte et, me vantant d'une faute que je n'avais
-pas commise, je m'accusai d'avoir fait _tout ce que font les femmes_.
-Ce fut mon expression, mais en parlant ainsi, je ne savais en vérité,
-quelle idée j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni
-entièrement rempli: la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer;
-mais le bon Père me fit le mal si grand que j'en conclus que le plaisir
-devait être extrême et, au désir de le connaître, succéda celui de le
-goûter.
-
-Je ne sais où ce désir m'aurait conduite, et alors dénuée d'expérience,
-peut-être une seule occasion m'eût perdue; heureusement pour moi, ma
-mère m'annonça peu de jours après que j'allais me marier; sur-le-champ
-la certitude de savoir éteignit ma curiosité et j'arrivai vierge entre
-les bras de M. de Merteuil.
-
-J'attendais avec sécurité le moment qui devait m'instruire, et j'eus
-besoin de réflexion pour montrer de l'embarras et de la crainte. Cette
-première nuit, dont on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle
-ou si douce, ne me présentait qu'une occasion d'expérience: douleur
-et plaisir, j'observai tout exactement et ne voyais dans ces diverses
-sensations que des faits à recueillir et à méditer.
-
-Ce genre d'étude parvint bientôt à me plaire, mais fidèle à mes
-principes et sentant, peut-être par instinct, que nul ne devait être
-plus loin de ma confiance que mon mari, je résolus, par cela seul que
-j'étais sensible, de me montrer impassible à ses yeux. Cette froideur
-apparente fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle
-confiance; j'y joignis, par une seconde réflexion, l'air d'étourderie
-qu'autorisait mon âge, et jamais il ne me jugea plus enfant que dans
-les moments où je le louais avec plus d'audace.
-
-Cependant, je l'avouerai, je me laissai d'abord entraîner par le
-tourbillon du monde et je me livrai tout entière à ses distractions
-futiles. Mais, au bout de quelques mois, M. de Merteuil m'ayant menée
-à sa triste campagne, la crainte de l'ennui fit revenir le goût de
-l'étude, et ne m'y trouvant entourée que de gens dont la distance avec
-moi me mettait à l'abri de tout soupçon, j'en profitai pour donner un
-champ plus vaste à mes expériences. Ce fut là surtout que je m'assurai
-que l'amour, que l'on nous vante comme la cause de nos plaisirs, n'en
-est au plus que le prétexte.
-
-La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations;
-il fallut le suivre à la ville où il venait chercher des secours.
-Il mourut, comme vous savez, peu de temps après, et quoique à tout
-prendre, je n'eusse pas à me plaindre de lui, je n'en sentis pas moins
-vivement le prix de la liberté qu'allait me donner mon veuvage, et je
-me promis bien d'en profiter.
-
-Ma mère comptait que j'entrerais au couvent ou reviendrais vivre avec
-elle. Je refusai l'un et l'autre parti et tout ce que j'accordai à la
-décence fut de retourner dans cette même campagne, où il me restait
-bien encore quelques observations à faire.
-
-Je les fortifiai par le secours de la lecture; mais ne croyez pas
-qu'elle fût toute du genre que vous la supposez. J'étudiai nos mœurs
-dans les romans, nos opinions dans les philosophes; je cherchai même
-dans les moralistes les plus sévères ce qu'ils exigeaient de nous et je
-m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait faire, de ce qu'on devait penser
-et de ce qu'il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objets,
-le dernier seul présentait quelques difficultés dans son exécution:
-j'espérai les vaincre et j'en méditai les moyens.
-
-Je commençais à m'ennuyer de mes plaisirs rustiques, trop peu variés
-pour ma tête active; je sentais un besoin de coquetterie qui me
-raccommoda avec l'amour, non pour le ressentir à la vérité, mais
-pour l'inspirer et le feindre. En vain m'avait-on dit et avais-je lu
-qu'on ne pouvait feindre ce sentiment: je voyais pourtant que, pour
-y parvenir, il suffisait de joindre à l'esprit d'un auteur le talent
-d'un comédien. Je m'exerçai dans les deux genres et peut-être avec
-quelque succès, mais, au lieu de rechercher les vains applaudissements
-du théâtre, je résolus d'employer à mon bonheur ce que tant d'autres
-sacrifiaient à la vanité.
-
-Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon deuil me
-permettant alors de reparaître, je revins à la ville avec mes grands
-projets; je ne m'attendais pas au premier obstacle que j'y rencontrai.
-
-Cette longue solitude, cette austère retraite avaient jeté sur moi un
-vernis de pruderie qui effrayait nos plus agréables; ils se tenaient
-à l'écart et me laissaient livrée à une foule d'ennuyeux qui tous
-prétendaient à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser, mais
-plusieurs de ces refus déplaisaient à ma famille et je perdais dans ces
-tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis un si charmant
-usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns et éloigner les
-autres, d'afficher quelques inconséquences et d'employer à nuire à ma
-réputation, le soin que je comptais mettre à la conserver. Je réussis
-facilement, comme vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune
-passion, je ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec
-prudence les doses de mon étourderie.
-
-Dès que j'eus touché le but que je voulais atteindre, je revins sur
-mes pas et fis honneur de mon amendement à quelques-unes de ces femmes
-qui, dans l'impuissance d'avoir des prétentions à l'agrément, se
-rejettent sur celles du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie
-qui me valut plus que je n'avais espéré. Ces reconnaissantes duègnes
-s'établirent mes apologistes, et leur zèle aveugle pour ce qu'elles
-appelaient leur ouvrage, fut porté au point qu'au moindre propos qu'on
-se permettait sur moi, tout le parti prude criait au scandale et à
-l'injure. Le même moyen me valut encore le suffrage de nos femmes à
-prétentions, qui, persuadées que je renonçais à courir la même carrière
-qu'elles, me choisirent pour l'objet de leurs éloges toutes les fois
-qu'elles voulaient prouver qu'elles ne médisaient pas de tout le monde.
-
-Cependant ma conduite précédente avait ramené les amants, et pour me
-ménager entre eux et mes infidèles protectrices, je me montrai comme
-une femme sensible, mais difficile, à qui l'excès de sa délicatesse
-fournissait des armes contre l'amour.
-
-Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les talents que je
-m'étais donnés. Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible.
-Pour y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours
-les seuls dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais
-utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis que je
-me livrais sans crainte à l'amant préféré. Mais celui-là, ma feinte
-timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde, et les
-regards du cercle ont été ainsi toujours fixés sur l'amant malheureux.
-
-Vous savez combien je me décide vite: c'est pour avoir observé que ce
-sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des
-femmes. Quoi qu'on puisse faire, le ton n'est jamais le même, avant
-ou après le succès. Cette différence n'échappe point à l'observateur
-attentif, et j'ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le
-choix que de me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter les
-vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger.
-
-Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne délivrer jamais
-aucune preuve de ma défaite, pouvaient paraître excessives et ne
-m'ont jamais paru suffisantes. Descendue dans mon cœur, j'y ai étudié
-celui des autres. J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve
-un secret qu'il lui importe qui ne soit point dévoilé: vérité que
-l'antiquité paraît avoir mieux connue que nous et dont l'histoire de
-Samson pourrait n'être qu'un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila, j'ai
-toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre ce secret
-important. Hé! de combien de nos Samson modernes ne tiens-je pas la
-chevelure sous le ciseau? et ceux-là, j'ai cessé de les craindre: ce
-sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois. Plus
-souple avec les autres, l'art de les rendre infidèles pour éviter de
-leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente confiance,
-quelques procédés généreux, l'idée flatteuse et que chacun conserve
-d'avoir été mon seul amant, m'ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand
-ces moyens m'ont manqué, j'ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer
-d'avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes
-dangereux auraient pu obtenir.
-
-Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans cesse, et vous
-doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-vous le temps où vous me
-rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je
-vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il
-me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre
-corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment
-d'empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels
-moyens eussiez-vous trouvés? de vains discours qui ne laissent aucune
-trace après eux, que votre réputation même eût aidé à rendre suspects,
-et une suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait
-l'air d'un roman mal tissu.
-
-A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais vous savez
-quels intérêts nous unissent, et si de nous deux, c'est moi qu'on doit
-taxer d'imprudence[33].
-
- [33] On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de
- M. de Valmont, mais à peu près de quel genre il était, et le
- lecteur sentira qu'on n'a pas pu l'éclaircir davantage sur cet
- objet.
-
-Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le faire
-exactement. Je vous entends d'ici me dire que je suis au moins à la
-merci de ma femme de chambre; en effet, si elle n'a pas le secret de
-mes sentiments, elle a celui de mes actions. Quand vous m'en parlâtes
-jadis, je vous répondis seulement que j'étais sûre d'elle, et la preuve
-que cette réponse suffit alors à votre tranquillité, c'est que vous lui
-avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez dangereux.
-Mais à présent que Prévan vous donne de l'ombrage et que la tête vous
-en tourne, je me doute bien que vous ne me croyez plus sur ma parole.
-Il faut donc vous édifier.
-
-Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien qui ne nous
-en paraît pas un, n'est pas sans force pour les gens de cet état;
-de plus, j'ai son secret et mieux encore: victime d'une folie de
-l'amour, elle était perdue si je ne l'eusse sauvée. Ses parents, tout
-hérissés d'honneur, ne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils
-s'adressèrent à moi. Je vis d'un coup d'œil, combien leur courroux
-pouvait m'être utile. Je le secondai et sollicitai l'ordre, que
-j'obtins. Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel
-j'amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du vieux
-ministre, je les fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet
-ordre et maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécution, suivant que je
-jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait donc
-que j'ai son sort entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens
-puissants ne l'arrêteraient point, n'est-il pas évident que sa conduite
-dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à
-ses discours?
-
-A ces précautions, que j'appelle fondamentales, s'en joignent mille
-autres, ou locales, ou d'occasion, que la réflexion et l'habitude
-font trouver au besoin; dont le détail serait minutieux, mais dont
-la pratique est importante, et qu'il faut vous donner la peine de
-recueillir dans l'ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à
-les connaître.
-
-Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins pour n'en pas
-retirer de fruits, qu'après m'être autant élevée au-dessus des autres
-femmes par mes travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans
-ma marche, entre l'imprudence et la timidité; que surtout je pusse
-redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite?
-Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévan, je veux
-l'avoir et je l'aurai; il veut le dire et il ne le dira pas: en deux
-mots, voilà notre roman. Adieu.
-
- _De..., ce 20 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXII
-
-_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-
-Mon Dieu, que votre lettre m'a fait de peine! J'avais bien besoin
-d'avoir tant d'impatience de la recevoir! J'espérais y trouver de la
-consolation, et voilà que je suis plus affligée qu'avant de l'avoir
-reçue. J'ai bien pleuré en la lisant: ce n'est pas cela que je vous
-reproche; j'ai déjà bien pleuré des fois à cause de vous sans que ça me
-fasse de la peine. Mais, cette fois-ci, ce n'est pas la même chose.
-
-Qu'est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour devient un
-tourment pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi, ni soutenir
-plus longtemps votre situation? Est-ce que vous allez cesser de
-m'aimer, parce que cela n'est pas si agréable qu'autrefois? Il me
-semble que je ne suis pas plus heureuse que vous, bien au contraire;
-et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a
-pas écrit, ce n'est pas ma faute; je n'ai pas pu l'en prier, parce que
-je n'ai pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que nous ne
-nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c'est encore pour nous,
-afin qu'il puisse faire plus tôt ce que vous désirez. Je ne dis pas que
-je ne le désire pas aussi, et vous devez en être bien sûr: mais comment
-voulez-vous que je fasse? Si vous croyez que c'est si facile, trouvez
-donc le moyen, je ne demande pas mieux.
-
-Croyez-vous qu'il me soit bien agréable d'être grondée tous les jours
-par maman, elle qui auparavant ne me disait jamais rien, bien au
-contraire? A présent, c'est pis que si j'étais au couvent. Je m'en
-consolais pourtant en songeant que c'était pour vous; il y avait même
-des moments où je trouvais que j'en étais bien aise; mais quand je
-vois que vous êtes fâché aussi, et ça sans qu'il y ait du tout de ma
-faute, je deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m'arriver
-jusqu'ici.
-
-Rien que pour recevoir vos lettres c'est un embarras, que si M. de
-Valmont n'était pas aussi complaisant et aussi adroit qu'il l'est, je
-ne saurais comment faire, et pour vous écrire c'est plus difficile
-encore. De toute la matinée je n'ose pas, parce que maman est tout près
-de moi et qu'elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois
-je le peux l'après-midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la
-harpe; encore faut-il que j'interrompe à chaque instant pour qu'on
-entende que j'étudie. Heureusement ma femme de chambre s'endort
-quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai bien toute
-seule, afin qu'elle s'en aille et me laisse de la lumière. Et puis il
-faut que je me mette sous mon rideau pour qu'on ne puisse pas voir de
-clarté, et puis que j'écoute au moindre bruit pour pouvoir tout cacher
-dans mon lit si on venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir!
-Vous verriez bien qu'il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est
-bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais pouvoir en
-faire davantage.
-
-Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous aime et que je
-vous aimerai toujours; jamais je ne l'ai dit de meilleur cœur, et
-vous êtes fâché! Vous m'aviez pourtant bien assuré, avant que je vous
-l'eusse dit, que cela suffisait pour vous rendre heureux. Vous ne
-pouvez pas le nier: c'est dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus,
-je m'en souviens comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que
-nous voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette absence ne
-durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je suis malheureuse, et
-c'est bien vous qui en êtes cause!...
-
-A propos de vos lettres, j'espère que vous avez gardé celles que maman
-m'a prises et qu'elle vous a renvoyées; il faudra bien qu'il vienne un
-temps où je ne serai plus si gênée qu'à présent, et vous me les rendrez
-toutes. Comme je serai heureuse quand je pourrai les garder toujours
-sans que personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de
-Valmont, parce qu'il y aurait trop à risquer autrement; malgré cela, je
-ne lui en rends jamais que cela ne me fasse bien de la peine.
-
-Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai
-toute ma vie. J'espère qu'à présent vous n'êtes plus fâché, et si j'en
-étais sûre je ne le serais plus moi-même. Écrivez-moi le plus tôt que
-vous pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste.
-
- _Du château de..., ce 21 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-De grâce, madame, renouons cet entretien si malheureusement rompu!
-Que je puisse achever de vous prouver combien je diffère de l'odieux
-portrait qu'on vous avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir
-encore de cette aimable confiance que vous commenciez à me témoigner!
-Que de charmes vous savez prêter à la vertu! Comme vous embellissez
-et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah! c'est là votre
-séduction; c'est la plus forte; c'est la seule qui soit à la fois
-puissante et respectable.
-
-Sans doute il suffit de vous voir pour désirer de vous plaire; de vous
-entendre dans le cercle pour que ce désir augmente. Mais celui qui a
-le bonheur de vous connaître davantage, qui peut quelquefois lire dans
-votre âme, cède bientôt à un plus noble enthousiasme et, pénétré de
-vénération comme d'amour, adore en vous l'image de toutes les vertus.
-Plus fait qu'un autre, peut-être, pour les aimer et les suivre,
-entraîné par quelques erreurs qui m'avaient éloigné d'elles, c'est vous
-qui m'en avez rapproché, qui m'en avez de nouveau fait sentir tout le
-charme; me ferez-vous un crime de ce nouvel amour? Blâmerez-vous votre
-ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l'intérêt que vous pourriez y
-prendre? Quel mal peut-on craindre d'un sentiment si pur et quelles
-douceurs n'y aurait pas à le goûter?
-
-Mon amour vous effraie? Vous le trouvez violent, effréné? Tempérez-le
-par un amour plus doux; ne refusez pas l'empire que je vous offre,
-auquel je jure de ne jamais me soustraire et qui, j'ose le croire, ne
-serait pas entièrement perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me
-paraître pénible, sûr que votre cœur m'en garderait le prix? Quel est
-donc l'homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations
-qu'il s'impose; pour ne pas préférer un mot, un regard accordés, à
-toutes les jouissances qu'il pourrait ravir ou surprendre! Et vous avez
-cru que j'étais cet homme-là et vous m'avez craint! Ah! pourquoi votre
-bonheur ne dépend-il pas de moi! Comme je me vengerais de vous en vous
-rendant heureuse! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne le produit
-pas; il n'est dû qu'à l'amour.
-
-Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus tendre, une
-union plus forte, une seule pensée, le même bonheur comme les mêmes
-peines, qu'y a-t-il donc là d'étranger à votre âme? Tel est pourtant
-l'amour, tel est au moins celui que vous inspirez et que je ressens.
-C'est lui surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les
-actions sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des
-âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.
-
-Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer, qu'ont-elles
-donc d'effrayant? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme
-sensible, à qui l'amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre?
-C'est aujourd'hui l'unique vœu que je forme: je sacrifierai tout
-pour le remplir, excepté le sentiment qui l'inspire, et ce sentiment
-lui-même consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix.
-Mais ne souffrons plus qu'il nous divise lorsqu'il devrait nous réunir.
-Si l'amitié que vous m'avez offerte n'est pas un vain mot, si, comme
-vous me le disiez hier, c'est le sentiment le plus doux que votre âme
-connaisse; que ce soit elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai
-point; mais juge de l'amour, qu'elle consente à l'écouter; le refus de
-l'entendre deviendrait une injustice et l'amitié n'est point injuste.
-
-Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénients que le premier: le
-hasard peut encore en fournir l'occasion; vous pourriez vous-même en
-indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort; n'aimerez-vous pas
-mieux me ramener que me combattre et doutez-vous de ma docilité? Si ce
-tiers importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-je
-déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu'où peut aller
-votre pouvoir?
-
-Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je me livre
-sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous rend souveraine
-de mes pensées comme de mes actions, il m'arrive quelquefois de les
-craindre. Hélas! cet entretien que je vous demande est-ce à moi à le
-redouter? Peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je
-réduit à brûler d'un amour que je sens bien qui ne pourra s'éteindre
-sans oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce, n'abusez pas
-de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureuse, si
-je dois vous en paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont
-pas adoucies par ces idées consolantes! Oui, je le sens, vous parler
-encore c'est vous donner contre moi de plus fortes armes, c'est me
-soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se
-défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours, mais
-vous n'êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependant le plaisir
-de vous entendre m'en fait braver le danger: au moins aurai-je ce
-bonheur d'avoir tout fait pour vous, même contre moi, et mes sacrifices
-deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières,
-comme je le sens de mille façons, que, sans m'en excepter, vous êtes,
-vous serez toujours l'objet le plus cher à mon cœur.
-
- _Du château de..., ce 23 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXIV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la
-journée je n'ai pas pu vous remettre la lettre que j'avais pour vous;
-j'ignore si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de
-vous compromettre en y mettant plus de zèle que d'adresse, et je ne
-me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale
-et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement
-malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour; je sens
-combien il doit être pénible, dans votre situation, d'éprouver quelque
-retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment.
-A force de m'occuper des moyens d'écarter les obstacles, j'en ai trouvé
-un dont l'exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.
-
-Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui
-donne sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman.
-Tout deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir;
-mais à son défaut je vous en procurerai une semblable et qui la
-suppléera. Il me suffira, pour y parvenir, d'avoir l'autre une heure
-ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l'occasion de la
-prendre, et pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle manque, j'en joins
-une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu'on n'en voie pas la
-différence, à moins qu'on ne l'essaie; ce qu'on ne tentera pas. Il
-faudra seulement que vous ayez soin d'y mettre un ruban, bleu et passé,
-comme celui qui est à la vôtre.
-
-Il faudrait tâcher d'avoir cette clef pour demain ou après-demain, à
-l'heure du déjeuner; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner
-alors et qu'elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps
-où votre maman pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la
-rendre au moment du dîner, si nous nous entendons bien.
-
-Vous savez que quand on passe du salon à la salle à manger, c'est
-toujours Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la
-main. Vous n'aurez qu'à quitter votre métier de tapisserie lentement,
-ou bien laisser tomber quelque chose de façon à rester en arrière: vous
-saurez bien alors prendre la clef que j'aurai soin de tenir derrière
-moi. Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l'avoir prise, de
-rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si, par
-hasard, vous laissiez tomber cette clef, n'allez pas vous déconcerter;
-je feindrai que c'est moi et je vous réponds de tout.
-
-Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et ses procédés
-si durs envers vous, autorisent du reste cette petite supercherie.
-C'est, au surplus, le seul moyen de continuer à recevoir les lettres
-de Danceny et à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement
-trop dangereux et pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi
-ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage.
-
-Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à
-prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont
-bien faciles. Vous trouverez sous la même armoire où j'avais mis votre
-papier, de l'huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à
-des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la
-serrure et les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde
-aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que
-la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec l'intelligence dont
-vous êtes capable, il n'y paraîtra plus le lendemain matin.
-
-Si pourtant on s'en aperçoit, n'hésitez pas à dire que c'est le
-frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même
-les discours qu'il vous aura tenus: comme par exemple, qu'il prend
-ce soin contre la rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait
-pas usage. Car vous sentez qu'il ne serait pas vraisemblable que vous
-eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces
-petits détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance rend
-les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.
-
-Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire et même
-de vous en occuper: d'abord, c'est qu'il faut bien savoir ce qu'on
-veut bien faire; ensuite, pour vous assurer que je n'ai rien omis. Peu
-accoutumé à employer la finesse pour mon compte, je n'en ai pas grand
-usage; il n'a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny
-et l'intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de ces
-moyens, quelque innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de
-la tromperie; c'est là mon caractère. Mais vos malheurs m'ont touché au
-point que je tenterai tout pour les adoucir.
-
-Vous pensez bien que cette communication une fois établie entre nous,
-il me sera bien plus facile de vous procurer avec Danceny l'entretien
-qu'il désire. Cependant, ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne
-feriez qu'augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire n'est
-pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer
-plutôt que de l'aigrir. Je m'en rapporte là-dessus à votre délicatesse.
-Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre
-tuteur et surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez
-bien. Je m'occupe de votre bonheur et soyez sûre que j'y trouverai le
-mien.
-
- _De..., ce 24 septembre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. VI
- _C. Monnet inv._
- _Ph. Trière sc._
- LETTRE LXXXV]
-
-
-
-
-LETTRE LXXXV
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice.
-Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à
-la fin mon aventure avec Prévan; _à fin!_ entendez-vous bien ce que
-cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra
-se vanter. Le récit ne sera pas si plaisant que l'action; aussi ne
-serait-il pas juste que, tandis que vous n'avez fait que raisonner bien
-ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu'à moi,
-qui y donnait mon temps et ma peine.
-
-Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez
-entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à
-craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque
-temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai
-porté.
-
-Que vous êtes heureux de m'avoir pour amie! Je suis pour vous une fée
-bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis
-un mot et vous vous retrouvez auprès d'elle. Vous voulez vous venger
-d'une femme qui vous nuit: je vous marque l'endroit où vous devez
-frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice
-un concurrent redoutable, c'est encore moi que vous invoquez et je
-vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier
-c'est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends
-d'origine.
-
-Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l'Opéra[34], fut entendu
-comme je l'avais espéré. Prévan s'y rendit et quand la maréchale lui
-dit obligeamment qu'elle se félicitait de le voir deux fois de suite
-à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait
-défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée.
-_A bon entendeur, salut!_ Comme je voulais pourtant savoir, avec plus
-de certitude, si j'étais ou non le véritable objet de cet empressement
-flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et
-son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il
-trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier
-triomphe fut sur le lansquenet.
-
- [34] Voyez la lettre LXXIV.
-
-Je m'emparai de l'évêque de... pour ma conversation; je le choisis à
-cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner
-toute facilité de m'aborder. J'étais bien aise aussi d'avoir un
-témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes
-discours. Cet arrangement réussit.
-
-Après les propos vagues et d'usage, Prévan s'étant bientôt rendu maître
-de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui
-qui pourrait me plaire. Je refusai celui du sentiment, comme n'y
-croyant pas; j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop
-légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut
-sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.
-
-Au moment du souper, l'évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc
-la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il
-faut être juste; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation
-particulière en ne paraissant s'occuper que de la conversation
-générale, dont il eut l'air de faire tous les frais. Au dessert, on
-parla d'une pièce nouvelle qu'on devait donner le lundi suivant au
-Français. Je témoignai quelques regrets de n'avoir pas ma loge; il
-m'offrit la sienne, que je refusai d'abord, comme cela se pratique;
-à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l'entendais pas;
-qu'à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu'un
-qu'il ne connaissait pas, mais qu'il m'avertissait seulement que Mme
-la maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et
-j'acceptai.
-
-Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans
-cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de
-bonté, la lui promit _s'il était sage_, il en prit l'occasion d'une de
-ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m'avez vanté
-son talent. En effet, s'étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis,
-disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d'implorer sa
-raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont
-il m'était facile de me faire l'application. Plusieurs personnes ne
-s'étant pas remises au jeu l'après-souper, la conversation fut plus
-générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup.
-Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n'eurent
-qu'un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m'étonnais
-et m'occupais excessivement de l'effet prodigieux qu'il faisait sur
-moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n'étais pas moins
-contente.
-
-Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus.
-Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du
-spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie
-et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais
-avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et,
-pour la prolonger, j'offris à la maréchale de venir souper chez moi;
-ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l'aimable cajoleur,
-qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez
-les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis
-clairement qu'il allait commencer les confidences; je me rappelai vos
-sages conseils et me promis bien... de poursuivre l'aventure; sûre que
-je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
-
- [35] Voyez la lettre LXX.
-
-Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me
-devait les soins d'usage, aussi, quand on alla souper, m'offrit-il la
-main. J'eus la malice, en l'acceptant, de mettre dans la mienne un
-léger frémissement et d'avoir, pendant la marche, les yeux baissés et
-la respiration haute. J'avais l'air de pressentir ma défaite et de
-redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître
-changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il
-devint tendre. Ce n'est pas que les propos ne fussent à peu près les
-mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif,
-était plus caressant, l'inflexion de sa voix plus douce, son sourire
-n'était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses
-discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l'esprit fit place
-à la délicatesse. Je vous le demande, qu'eussiez-vous fait de mieux?
-
-De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu'on fut forcé de s'en
-apercevoir, et quand on m'en fit le reproche, j'eus l'adresse de m'en
-défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d'œil prompt,
-mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma
-crainte était qu'il ne devinât la cause de mon trouble.
-
-Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait
-une de ces histoires qu'elle conte toujours pour me placer sur mon
-ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n'étais pas
-fâchée que Prévan me vît ainsi; il m'honora, en effet, d'une attention
-toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n'osaient
-chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d'une manière
-plus humble, ils m'apprirent bientôt que j'obtenais l'effet que je
-voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais;
-aussi quand la maréchale annonça qu'elle allait se retirer, je m'écriai
-d'une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j'étais si bien là!» Je me levai
-pourtant; mais avant de me séparer d'elle, je lui demandai ses projets,
-pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je
-resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.
-
-Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât
-de l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu'il n'y vînt
-d'assez bonne heure pour me trouver seule et que l'attaque ne fût
-vive; mais j'étais bien sûre aussi, d'après ma réputation, qu'il ne me
-traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu'on ait d'usage, on
-n'emploie qu'avec les femmes à aventures ou celles qui n'ont aucune
-expérience, et je voyais mon succès certain s'il prononçait le mot
-d'amour, s'il avait la prétention, surtout, de l'obtenir de moi.
-
-Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres, _gens à principes_!
-quelquefois un brouillon d'amoureux vous déconcerte par sa timidité,
-ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c'est une fièvre qui,
-comme l'autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans
-ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement!
-L'arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès
-la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous
-suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense,
-je l'aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de
-parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance
-pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part,
-_je ne vous demande qu'un mot_, et ce silence de la mienne qui semble
-ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers
-de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne
-se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme
-une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n'avions
-entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps
-rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le
-moment arrivé où j'étais à l'abri de toute surprise, après m'être
-préparée par un long soupir, j'accordai le mot précieux. On annonça, et
-peu de temps après j'eus un cercle assez nombreux.
-
-Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j'y consentis; mais,
-soigneuse de me défendre, j'ordonnai à ma femme de chambre de rester
-tout le temps de cette visite dans ma chambre à coucher, d'où vous
-savez qu'on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et
-ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous
-deux le même désir, nous fûmes bientôt d'accord, mais il fallait se
-défaire de ce spectateur importun; c'était où je l'attendais.
-
-Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui
-persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté
-et qu'il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont
-nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop
-grands pour m'y exposer, puisqu'à tout moment on pouvait entrer dans
-mon salon. Je ne manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient
-établis parce que, jusqu'à ce jour, ils ne m'avaient jamais contrariée,
-et j'insistai en même temps sur l'impossibilité de les changer sans me
-compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s'attrister, de prendre
-de l'humeur, de me dire que j'avais peu d'amour, et vous devinez
-combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif,
-j'appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le _Zaïre, vous
-pleurez_. Cet empire qu'il se crut sur moi et l'espoir qu'il en conçut
-de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l'amour d'Orosmane.
-
-Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut
-du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un
-obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu'on essayât de le
-gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l'avais
-prévu, et j'y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour,
-était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans
-tous ces détails était bien propre à l'enhardir, aussi vint-il à me
-proposer l'expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j'acceptai.
-
-D'abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne
-trompait guère, l'un l'était bien autant que l'autre. J'aurais un grand
-souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul.
-L'adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui,
-Prévan, au lieu de monter, s'esquiverait adroitement. Son cocher ne
-pouvait s'en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde
-et cependant resté chez moi, il s'agissait de savoir s'il pourrait
-parvenir à mon appartement. J'avoue que d'abord mon embarras fut de
-trouver contre ce projet d'assez mauvaises raisons pour qu'il pût avoir
-l'air de les détruire; il y répondit par des exemples. A l'entendre,
-rien n'était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s'en était beaucoup
-servi; c'était même celui dont il faisait le plus d'usage, comme le
-moins dangereux.
-
-Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur,
-que j'avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon
-boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu'il lui serait facile de
-s'y enfermer et d'attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes
-fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon
-consentement, le moment d'après je ne voulais plus, je ne revenais à
-consentir qu'à condition d'une soumission parfaite, d'une sagesse...
-Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais
-non pas satisfaire le sien.
-
-La sortie, dont j'oubliais de vous parler, devait se faire par la
-petite porte du jardin; il ne s'agissait que d'attendre le point du
-jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette
-heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous
-vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c'est que vous
-oubliez notre situation réciproque. Qu'avions-nous besoin d'en faire
-de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et
-moi, j'étais bien sûre qu'on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au
-surlendemain.
-
-Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n'a encore vu
-Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies;
-il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j'y accepte une place.
-J'invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je
-ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être. Il accepte
-et me fait, deux jours après, une visite que l'usage exige. Il vient, à
-la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du
-matin ne marquent plus, il ne tient qu'à moi de trouver celle-ci trop
-leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec
-moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis
-bien dire comme Annette: _Mais voilà tout, pourtant!_
-
-Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma
-réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les
-exécuta comme vous le verrez bientôt.
-
-Cependant le soir vint. J'avais déjà beaucoup de monde chez moi quand
-on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui
-constatait mon peu de liaison avec lui, et je le mis à la partie de la
-maréchale, comme étant celle par qui j'avais fait cette connaissance.
-La soirée ne produisit rien qu'un très petit billet que le discret
-amoureux trouva moyen de me remettre et que j'ai brûlé suivant ma
-coutume. Il m'y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot
-essentiel était entouré de tous les mots parasites d'amour, de bonheur,
-etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.
-
-A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte
-macédoine[36]. J'avais le double projet de favoriser l'évasion de
-Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait
-manquer d'arriver, vu sa réputation de joueur. J'étais bien aise aussi
-qu'on pût se rappeler au besoin que je n'avais pas été pressée de
-rester seule.
-
- [36] Quelques personnes ignorent peut-être qu'une macédoine
- est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels
- chaque coupeur a droit de choisir lorsque c'est à lui de tenir
- la main. C'est une des inventions du siècle.
-
-Le jeu dura plus que je n'avais pensé. Le diable me tentait et je
-succombai au désir d'aller consoler l'impatient prisonnier. Je
-m'acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu'une fois rendue
-tout à fait je n'aurais plus sur lui l'empire de le tenir dans le
-costume de décence nécessaire à mes projets. J'eus la force de
-résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre
-ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s'en alla. Pour
-moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai
-de même.
-
-Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d'un pas
-timide et circonspect, et d'une main mal assurée ouvrir la porte à
-mon vainqueur? Il m'aperçut: l'éclair n'est pas plus prompt. Que vous
-dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d'avoir pu dire
-un mot pour l'arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre
-une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il
-maudissait sa parure qui, disait-il, l'éloignait de moi; il voulait
-me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s'opposa à ce
-projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il
-s'occupa d'autre chose.
-
-Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors:
-«Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu'ici un assez agréable
-récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je
-suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure.»
-En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup,
-j'eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait
-encore que balbutié quand j'entendis Victoire accourir et appeler _les
-gens_ qu'elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné.
-Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur,
-continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule
-de mes gens entra.
-
-Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce
-qui n'était au fond qu'une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal
-lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit
-au corps et le terrassa. J'eus, je l'avoue, une frayeur mortelle. Je
-criai qu'on arrêtât et ordonnai qu'on laissât sa retraite libre, en
-s'assurant seulement qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent,
-mais la rumeur était grande parmi eux; ils s'indignaient qu'on eût osé
-manquer _à leur vertueuse maîtresse_. Tous accompagnèrent le malheureux
-chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule
-Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le
-désordre de mon lit.
-
-Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi, _encore toute
-émue_, je leur demandai par quel bonheur ils s'étaient encore trouvés
-levés, et Victoire me raconta qu'elle avait donné à souper à deux de
-ses amies, qu'on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous
-étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer
-en ordonnant pourtant à l'un d'eux d'aller sur-le-champ chercher un
-médecin. Il me parut que j'étais autorisée à craindre l'effet de _mon
-saisissement mortel_, et c'était un moyen sûr de donner du cours et de
-la célébrité à cette nouvelle.
-
-Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m'ordonna que du repos.
-Moi, j'ordonnai de plus à Victoire d'aller le matin de bonne heure
-bavarder dans le voisinage.
-
-Tout a si bien réussi qu'avant midi, et aussitôt qu'il a été jour chez
-moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la
-vérité et les détails de cette horrible aventure. J'ai été obligée de
-me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle.
-Un moment après, j'ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici.
-Enfin, avant cinq heures, j'ai vu arriver, à mon grand étonnement,
-M...[37]. Il venait, m'a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu'un
-officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l'avait
-appris qu'à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre
-à Prévan de se rendre en prison. J'ai demandé grâce et il me l'a
-refusée. Alors j'ai pensé que, comme complice, il fallait m'exécuter
-de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J'ai fait fermer ma
-porte et dire que j'étais incommodée.
-
- [37] Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.
-
-C'est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J'en écrirai
-une à Mme de Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où
-vous verrez cette histoire telle qu'il faut la raconter.
-
-J'oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se
-battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j'aurai le temps
-de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est
-fatiguée d'écrire. Adieu, vicomte.
-
- _Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXVI
-
-_La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL._
-
-(_Billet inclus dans la précédente._)
-
-
-Mon Dieu! qu'est-ce donc que j'apprends, ma chère madame? Est-il
-possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore
-vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté
-chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d'être vieille. Mais
-de quoi je ne me consolerai jamais, c'est d'avoir été en partie cause
-de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets
-bien que si ce qu'on m'en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds
-chez moi, c'est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui
-s'ils font ce qu'ils doivent.
-
-On m'a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète
-de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles,
-ou faites-m'en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas
-vous-même. Je ne vous demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je
-serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne
-me permet pas d'interrompre, et il faut que j'aille cet après-midi à
-Versailles, toujours pour l'affaire de mon neveu.
-
-Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié.
-
- _Paris, ce 25 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXVII
-
-_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._
-
-
-Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L'événement le plus
-désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de
-saisissement et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à
-me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête
-et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle
-l'attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu
-éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je
-ne prendrai pas le parti d'aller à la campagne attendre qu'elle soit
-oubliée. Voici ce dont il s'agit.
-
-J'ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous
-connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement.
-Mais en le trouvant dans cette maison, j'étais bien autorisée, ce me
-semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa
-personne et m'a paru ne pas manquer d'esprit. Le hasard et l'ennui du
-jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l'évêque de..., tandis
-que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois
-jusqu'au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui
-donna occasion d'offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il
-fut convenu que j'y aurais une place. C'était pour lundi dernier, au
-Français. Comme la maréchale venait souper chez moi au sortir du
-spectacle, je proposai à ce monsieur de l'accompagner, et il y vint.
-Le surlendemain, il me fit une visite qui se passa en propos d'usage
-et sans qu'il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me
-voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu'au
-lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait
-mieux l'avertir par une politesse que nous n'étions pas encore aussi
-intimement liés qu'il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai,
-le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un
-souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole
-quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira
-aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n'a
-moins l'air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une
-macédoine qui nous mena jusqu'à près de deux heures, et enfin je me mis
-au lit.
-
-Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient
-retirées, quand j'entendis du bruit dans mon appartement. J'ouvris mon
-rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte
-qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à
-la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie
-inconcevable, me dit de ne pas m'alarmer; qu'il allait m'éclaircir le
-mystère de sa conduite et qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit.
-En parlant ainsi, il allumait une bougie; j'étais saisie au point que
-je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je
-crois encore davantage. Mais il n'eut pas dit deux mots que je vis quel
-était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez
-croire, de me pendre à ma sonnette.
-
-Par un bonheur incroyable, tous les gens de l'office avaient veillé
-chez une de mes femmes et n'étaient pas encore couchés. Ma femme de
-chambre qui en venant chez moi, m'entendit parler avec beaucoup de
-chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel
-scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet
-de chambre tuait Prévan. J'avoue que pour l'instant, je fus fort
-aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd'hui, j'aimerais
-mieux qu'il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et
-j'aurais peut-être évité cet éclat qui m'afflige.
-
-Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens ont
-parlé, et c'est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est
-en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l'honnêteté de
-passer chez moi, pour me faire des excuses, m'a-t-il dit. Cette prison
-va encore augmenter le bruit, mais je n'ai jamais pu obtenir que cela
-fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que
-j'ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j'ai vues m'ont
-dit qu'on me rendrait justice et que l'indignation publique était au
-comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela
-n'ôte pas le désagrément de cette aventure.
-
-De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être
-méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu'ils inventeront pour me
-nuire? Mon Dieu, qu'une jeune femme est malheureuse! elle n'a rien fait
-encore, quand elle s'est mise à l'abri de la médisance; il faut qu'elle
-en impose même à la calomnie.
-
-Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez
-à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C'est toujours de vous que
-j'ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages;
-c'est de vous aussi que j'aime le mieux à en recevoir.
-
-Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui
-m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse votre aimable fille.
-
- _Paris, ce 26 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXVIII
-
-_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Malgré tout le plaisir que j'ai, monsieur, à recevoir les lettres de
-M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que
-nous puissions nous voir encore, sans qu'on puisse nous en empêcher,
-je n'ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement,
-c'est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la
-place de l'autre lui ressemble bien assez à la vérité; mais pourtant,
-il ne laisse pas d'y avoir encore de la différence, et maman regarde à
-tout et s'aperçoit de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en soit pas encore
-servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu'un malheur, et si on
-s'en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble
-aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c'est
-bien fort! Il est vrai que c'est vous qui auriez la bonté de vous en
-charger; mais, malgré cela si on le savait, je n'en porterais pas moins
-le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l'auriez
-faite. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement
-cela serait bien facile, si c'était toute autre chose, mais je ne sais
-pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n'en ai jamais eu
-le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux rester comme nous sommes.
-
-Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'ici,
-vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même
-pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez
-tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je
-sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu'à ça; mais
-j'aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis
-sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu'il voulait
-quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que
-cela ne fût pas.
-
-Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la
-vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n'en suis pas moins
-reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les
-continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans
-vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c'est ma
-mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime
-toujours et que vous ne m'abandonniez pas, il viendra peut-être un
-temps plus heureux.
-
-J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre
-très humble et très obéissante servante.
-
- _De..., ce 26 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE LXXXIX
-
-_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._
-
-
-Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez,
-mon ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre.
-J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de
-Mme de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose
-aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas
-toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux
-qu'elle ce qu'il faut faire.
-
-J'avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos
-lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous
-désirez, mais je n'ai pu la décider à s'en servir. J'en suis d'autant
-plus affligé que je n'en vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle
-et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous
-compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce
-risque-là, ni vous exposer l'un et l'autre.
-
-Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre
-petite amie m'empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien
-de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à
-décider, car ce n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les
-servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous
-assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté
-à elle n'aime pas autant qu'elle le dit.
-
-Ce n'est pas que je soupçonne votre maîtresse d'inconstance, mais elle
-est bien jeune, elle a grand'peur de sa maman qui, comme vous le savez,
-ne cherche qu'à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester
-trop longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous
-inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n'ai dans
-le fond nulle raison de méfiance, c'est uniquement la sollicitude de
-l'amitié.
-
-Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j'ai bien aussi
-quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que
-vous, mais j'aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas
-pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j'ai bien
-employé mon temps.
-
- _Au château de..., ce 26 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XC
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune
-peine, ou, si elle doit vous en causer, qu'au moins elle puisse être
-adoucie par celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me
-connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n'est pas
-de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus
-me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de
-l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments
-peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez
-pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces
-entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable
-puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe
-mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.
-
-Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien
-pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui, et
-cependant qu'ai-je fait? que m'occuper de votre amour... de votre
-amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous
-de moi.
-
-Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous;
-comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage
-de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins
-d'avouer ma faiblesse que d'y succomber; mais cet empire que j'ai perdu
-sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le
-conserverai, j'y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.
-
-Hélas! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir
-jamais de pareils combats à soutenir. Je m'en félicitais, je m'en
-glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet
-orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu'il nous frappe, il
-m'avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si
-je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de
-force.
-
-Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté
-par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi
-reprendre quelque tranquillité.
-
-En accordant ma demande, quels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas
-sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n'aurai point à m'en
-défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai
-la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent,
-au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains
-également de m'occuper de vous et de moi; votre idée même m'épouvante:
-quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l'éloigne pas, mais je
-la repousse.
-
-Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et
-d'anxiété? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses
-erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation
-douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux,
-mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors,
-respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans
-la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»
-
-En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose
-point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la
-fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que
-consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais
-pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt
-mourir mille fois.
-
-Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et
-les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans
-la solitude: je n'ai plus qu'une vie de douleur; je n'aurai de
-tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus
-louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès
-hier et cependant j'ai passé cette nuit dans les larmes.
-
-Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous
-demander le repos et l'innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais
-été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien;
-je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un
-sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par
-générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que
-vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance.
-Adieu, adieu, monsieur.
-
- _De..., ce 27 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XCI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Consterné par votre lettre, j'ignore encore, madame, comment je pourrai
-y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le
-mien, c'est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si
-grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés
-et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler
-ni nous voir?
-
-Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine
-terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain
-l'amitié tendre, l'ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne
-seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant
-qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement
-conçues sont déjà, ce me semble, d'assez puissants motifs de sécurité.
-
-Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions
-défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès
-de l'homme qu'on estime; on n'éloigne pas surtout celui qu'on a jugé
-digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on
-fuit.
-
-Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi?
-Déjà vous le voyez, je m'observe dans mon langage; je ne me permets
-plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu'il ne cesse de vous
-donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureux, recevant
-les conseils et les consolations d'une amie tendre et sensible, c'est
-l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux
-titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m'engage à les
-remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j'y souscris et
-je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge
-sans entendre? Vous sentez-vous le courage d'être injuste? Ordonnez et
-j'obéis encore.
-
-Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche.
-Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites
-cette question vous connaissez peu l'amour et mon cœur! N'est-ce donc
-rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le
-désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera
-d'y succomber. Enfin, s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié,
-pour qui seuls j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre
-pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais
-pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de
-l'obtenir.
-
-Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que
-nous devenions étrangers l'un à l'autre? que dis-je? vous le désirez,
-et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos
-sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus
-facilement à les détruire.
-
-Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le
-sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service,
-votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez!
-et vous voulez que mon cœur s'en contente! Interrogez le vôtre:
-si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur
-reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous,
-vous êtes des ingrats!
-
-Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une
-douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission
-parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments
-si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre, et
-par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en
-éloignez pas le moment. Adieu, madame.
-
- _De..., ce 7 septembre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE XCII
-
-_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
-
-
-O mon ami! votre lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... O Dieu! est-il
-possible? Cécile ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité
-à travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me
-préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais
-peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de ce qui l'intéresse;
-il n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien;
-parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi
-tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les
-moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses
-paroles. Un mot pour l'autre peut changer toute une phrase; le même
-a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je
-cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle
-quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J'aurais
-dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle
-trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.
-
-Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de
-la voir? Cela est-il donc impossible? L'absence est si cruelle, si
-funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas
-quel il était; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien
-que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre
-prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.
-
-Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir
-mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s'ils sont injustes,
-me pardonnerai-je de l'avoir affligée? Si je les lui cache c'est la
-tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.
-
-Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait.
-Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j'ai mille preuves
-de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune!
-et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me
-contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à
-vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se
-fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
-
-Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour
-moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en
-est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de
-l'indulgence, c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est
-bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous
-faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
-
-Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en
-coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c'était mon plaisir le plus
-doux.
-
-Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.
-
- _Paris, ce 27 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XCIII
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
- (_Jointe à la précédente._)
-
-
-Je ne puis vous dissimuler combien j'ai été affligé en apprenant de
-Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous
-n'ignorez pas qu'il est mon ami, qu'il est la seule personne qui puisse
-nous rapprocher l'un de l'autre; j'avais cru que ces titres seraient
-suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé.
-Puis-je espérer qu'au moins vous m'instruirez de vos raisons? Ne
-trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront?
-Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite.
-Je n'ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n'oseriez trahir
-le mien. Ah! Cécile!...
-
-Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen
-_simple, commode et sûr_[38]? Et c'est ainsi que vous m'aimez! Une si
-courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper?
-Pourquoi me dire que vous m'aimez toujours, que vous m'aimez davantage?
-Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit
-votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous
-n'apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez.
-Ah! je souffrirais moins pour mourir.
-
- [38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète
- seulement l'expression de Valmont.
-
-Dites-moi donc, votre cœur m'est-il fermé sans retour? m'avez-vous
-entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous
-entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont
-avait assuré notre correspondance; mais vous vous n'avez pas voulu;
-vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu'elle fût rare. Non, je
-ne croirai plus à l'amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si
-Cécile m'a trompé?
-
-Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m'aimez plus? Non, cela
-n'est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre
-cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que
-l'amour a bientôt fait disparaître, n'est-il pas vrai, ma Cécile? Ah!
-sans doute et j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir
-tort! Que j'aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce
-moment d'injustice par une éternité d'amour!
-
-Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en
-tous les moyens! Voyez ce que produit l'absence des craintes,
-soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et
-nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur?
-peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la
-crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité
-plus cruelle, je ne puis m'arrêter à aucune pensée; je ne conserve
-d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule
-avez le droit de me la rendre chère, et j'attends du premier mot que
-vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir
-éternel.
-
- _Paris, ce 27 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XCIV
-
-_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
-
-Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu'elle me cause.
-Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu'est-ce qui a pu
-vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être
-bien heureux pour moi, car sûrement j'en serais moins tourmentée, et
-il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous
-croyez toujours que j'ai tort, et qu'au lieu de me consoler, ce soit
-de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de
-chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n'est
-pas! vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse
-comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si
-je ne vous aimais plus je n'aurais qu'à le dire et tout le monde m'en
-louerait; mais par malheur c'est plus fort que moi, et il faut que ce
-soit pour quelqu'un qui ne m'en a pas d'obligation du tout!
-
-Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n'ai pas osé
-prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s'en aperçût,
-et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de
-moi, et puis encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais
-ce n'était que M. de Valmont qui m'en avait parlé; je ne pouvais pas
-savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A
-présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la
-prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce
-que vous aurez encore à dire.
-
-M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien
-autant qu'il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c'est
-toujours lui qui a raison et moi j'ai toujours tort. Je vous assure que
-je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je
-m'apaise tout de suite; mais à présent que j'aurai la clef je pourrai
-vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas
-quand vous agirez comme ça. J'aime mieux avoir du chagrin qui me vienne
-de moi que s'il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.
-
-Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n'aurions-nous
-de peines que celles qu'on nous fait! Je vous assure bien que si
-j'étais maîtresse, vous n'auriez jamais à vous plaindre de moi; mais
-si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce
-ne sera pas ma faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voir
-et qu'alors nous n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à
-présent.
-
-Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais pris cette clef tout de suite; mais
-en vérité je croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en
-prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous
-aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.
-
- _Du château de..., ce 28 septembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XCV
-
-_CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre
-cette clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre;
-puisque tout le monde le veut, il faut bien que j'y consente aussi.
-
-Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais
-plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et
-cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous
-êtes son ami, mais ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi
-non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la
-première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c'est
-en vous qu'il a le plus de confiance, et moi quand j'ai dit une chose
-et qu'on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
-
-Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j'ai bien
-retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant,
-si vous l'avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps,
-je vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain
-en allant dîner, je vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuner
-et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais
-bien que cela ne fût pas long, parce qu'il y aurait moins de temps à
-risquer que maman ne s'en aperçût.
-
-Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la
-bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela,
-M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce
-sera bien plus commode qu'à présent; mais c'est que d'abord cela m'a
-fait trop peur; je vous prie de m'excuser et j'espère que vous n'en
-continuerez pas moins d'être aussi complaisant que par le passé. J'en
-serai aussi toujours bien reconnaissante.
-
-J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissante
-servante.
-
- _De..., ce 28 septembre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. VII
- _Mlle Gérard inv._
- _L. J. Masquelier sc._
- LETTRE XCVI]
-
-
-
-
-LETTRE XCVI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour
-mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez
-pris un peu d'humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j'ai
-toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à
-une femme, on pouvait s'en reposer sur elle et s'occuper d'autre chose.
-Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le
-vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse,
-convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après
-cela, voyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.
-
-Ce n'est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop
-lente vous déplaît; vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes
-filées vous ennuient, et pour moi je n'ai jamais goûté le plaisir que
-j'éprouve dans ces lenteurs prétendues.
-
-Oui, j'aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans
-s'en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont
-la pente rapide et dangereuse l'attire malgré elle, et la force à me
-suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle voudrait s'arrêter
-et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre
-ses pas moins grands, mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefois
-n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller,
-s'abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui
-ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de
-retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement
-un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près
-de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus
-que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage
-une chute inévitable, elle m'implore pour la retarder. Les ferventes
-prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur
-crainte, offrent à la Divinité, c'est moi qui le reçois d'elle, et vous
-voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu'elle me
-rend, j'emploie à la précipiter la puissance qu'elle invoque pour la
-soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer ces touchants
-combats entre l'amour et la vertu.
-
-Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec
-empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins
-attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui
-redoute le bonheur qu'elle désire et ne cesse pas de se défendre, même
-alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme;
-ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà
-pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste
-m'offre chaque jour, et vous me reprochez d'en savourer les douceurs!
-Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne
-sera plus pour moi qu'une femme ordinaire.
-
-Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous
-en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans
-cesse, alors même que je l'outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je
-redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre
-pupille, à présent devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me
-reconnaître.
-
-Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par
-conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges
-était en effet fort jolie, et que s'il y avait de la sottise à en être
-amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part
-à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me
-rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que
-je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l'aviez
-offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais
-fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à
-mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa
-bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces
-sages résolutions; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a
-couronné l'entreprise.
-
-Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté l'amant chéri; quelle
-séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant
-de peine, je n'en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse
-les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à
-l'homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr
-de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse
-que pour m'en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite
-pas ce nom.
-
-Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa
-belle, et après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous,
-au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver
-le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la
-partager, et après avoir causé le mal, j'indiquai le remède.
-
-La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le
-corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il
-ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans
-l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heures et je
-répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues,
-rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le
-croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en
-serait désolé; moi, je n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus
-piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si
-bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, exigé même de
-sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma demande et se livrât toute
-à ma discrétion.
-
-J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, et que
-le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui.
-Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l'aventure; aussi, dès que
-j'ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage: c'était la
-nuit dernière.
-
-Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé
-de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l'heure et
-qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre
-pupille. J'avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour
-pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans
-celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit sans
-qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant
-et d'essayer de passer pour un songe; mais, craignant l'effet de la
-surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec
-précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le
-cri que je redoutais.
-
-Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu
-là pour causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui
-avait pas bien appris dans son couvent à combien de périls divers est
-exposée la timide innocence et tout ce qu'elle a à garder pour n'être
-pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se
-défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste
-était sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé
-ma marche, et sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être
-perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de
-bonne foi; heureusement, sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle
-s'était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu
-son bras à temps.
-
-«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour
-toujours? Qu'on vienne et que m'importe? A qui persuaderez-vous que je
-ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le
-moyen de m'y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je
-n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en indiquer l'usage?»
-Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle
-a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le ton de l'éloquence,
-au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée
-pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre
-à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous
-conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque; mais moi, je
-n'entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple,
-une pensionnaire, me mène comme un enfant.
-
-Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti
-et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a
-fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste
-important; non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le
-baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse; mais j'avais de bonnes
-raisons. Étions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de
-marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second, et celui-là, il
-était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour
-de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le
-doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu:
-tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.
-
-Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la
-demande. La main s'est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me
-suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé,
-bien actif, n'est-il pas vrai? Point du tout. J'ai pris goût aux
-lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le
-voyage?
-
-Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de
-l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle
-avait pourtant à combattre l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou
-la honte, et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée et dont
-on avait beaucoup pris. L'occasion était seule, mais elle était là,
-toujours offerte, toujours présente, et l'amour était absent.
-
-Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force
-que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie
-abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais
-par cette même crainte dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets.
-Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a
-cédé d'abord et fini par consentir; non pas qu'après ce premier moment
-les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore
-s'ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont
-cessé dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de
-faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes
-séparés que satisfaits l'un de l'autre et également d'accord pour le
-rendez-vous de ce soir.
-
-Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour et j'étais déjà rendu
-de fatigue et de sommeil; cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au
-désir de me trouver ce matin au déjeuner: j'aime de passion, les mines
-de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras
-dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours
-baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s'était tant
-allongée! Rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère
-alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez
-tendre, et la présidente aussi qui s'empressait autour d'elle! Oh! pour
-ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les
-lui rendre, et ce jour-là n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.
-
- _Du château, ce 1er octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XCVII
-
-_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans
-mes peines? Qui me conseillera dans l'embarras où je me trouve? Ce M.
-de Valmont... et Danceny! non, l'idée de Danceny me met au désespoir...
-Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire.
-Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu'un, et
-vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j'ose me confier. Vous avez
-tant de bonté pour moi! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci, je n'en
-suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde
-ici m'a témoigné de l'intérêt aujourd'hui... ils ont tous augmenté
-ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au
-contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après
-sauvez-moi; si vous n'avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de
-chagrin.
-
-Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque
-pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c'est bien le rouge
-de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de
-ma faute. Oui, je vous dirai tout.
-
-Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a remis jusqu'ici les lettres
-de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile; il
-a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je
-ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l'a voulu
-aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque
-chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai
-fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.
-
-Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma
-chambre comme j'étais endormie; je m'y attendais si peu qu'il m'a fait
-bien peur en me réveillant, mais comme il m'a parlé tout de suite je
-l'ai reconnu et je n'ai pas crié; et puis l'idée m'est venue d'abord
-qu'il venait peut-être m'apporter une lettre de Danceny. C'en était
-bien loin. Un petit moment après, il a voulu m'embrasser et, pendant
-que je me défendais comme c'est naturel, il a si bien fait, que je
-n'aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un
-baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d'autant que
-j'avais essayé d'appeler, mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su
-me dire que s'il venait quelqu'un il saurait bien rejeter toute la
-faute sur moi; et, en effet c'était bien facile à cause de cette clef.
-Ensuite il ne s'est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et
-celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m'a toute troublée;
-et après, c'était encore pis qu'auparavant. Oh! par exemple, c'est bien
-mal ça. Enfin après..., vous m'exempterez bien de dire le reste; mais
-je suis malheureuse autant qu'on peut l'être.
-
-Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous
-parle, c'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue autant que je le
-pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n'aime pas
-M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j'étais
-comme si je l'aimais... Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de
-lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas
-comme je disais; et ça, c'était comme malgré moi; et puis aussi j'étais
-bien troublée! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre,
-il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des
-façons de dire qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre.
-Enfin, croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme
-fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir:
-ça me désole encore plus que tout le reste.
-
-Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il
-n'a pas été sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui
-promettre. Aussi, j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout
-Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à
-lui mes pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, et j'y songeais
-toujours..., et à présent encore, vous en voyez l'effet, voilà mon
-papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu'à
-cause de lui... Enfin, je n'en pouvais plus, et pourtant je n'ai pas pu
-dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée
-au miroir, je faisais peur tant j'étais changée.
-
-Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue et elle m'a demandé ce que
-j'avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais
-qu'elle m'allait gronder, et peut-être ça m'aurait fait moins de peine,
-mais au contraire. Elle m'a parlé avec douceur. Je ne le méritais
-guère. Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça. Elle ne savait
-pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des
-moments où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis
-jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre
-fille est bien malheureuse!» Maman n'a pas pu s'empêcher de pleurer un
-peu et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin; heureusement elle
-ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureuse, car je n'aurais su
-que lui dire.
-
-Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et
-dites-moi ce que je dois faire, car je n'ai pas le courage de songer à
-rien et je ne sais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre
-lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en
-même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.
-
-J'ai l'honneur d'être, madame, avec toujours bien de l'amitié, votre
-très humble et très obéissante servante...
-
-Je n'ose pas signer cette lettre.
-
- _Du château de..., ce 1er octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE XCVIII
-
-_Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c'était vous qui me
-demandiez des consolations et des conseils; aujourd'hui c'est mon tour
-et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous.
-Je suis bien réellement affligée et je crains de n'avoir pas pris les
-meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j'éprouve.
-
-C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l'avais
-bien vue toujours triste et chagrine, mais je m'y attendais et j'avais
-armé mon cœur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais
-que l'absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je
-regardais plutôt comme une erreur de l'enfance que comme une véritable
-passion. Cependant, loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je
-m'aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie
-dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère.
-Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d'œil. Hier,
-surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.
-
-Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c'est que
-je la vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec
-moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était
-malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu'elle était
-bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre
-la peine qu'elle m'a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de
-suite et je n'ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu'elle
-ne me vît. Heureusement, j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune
-question et elle n'a pas osé m'en dire davantage: mais il n'en est pas
-moins clair que c'est cette malheureuse passion qui la tourmente.
-
-Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma
-fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de
-l'âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis
-sa mère? et quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait
-vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une
-faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré
-de nos devoirs; si je force son choix, n'aurai-je pas à répondre des
-suites funestes qu'il peut y avoir? Quel usage à faire de l'autorité
-maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!
-
-Mon amie, je n'imiterai pas ce que j'ai blâmé si souvent. J'ai pu sans
-doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela
-que l'aider de mon expérience: ce n'était pas un droit que j'exerçais,
-je remplissais un devoir. J'en trahirais un, au contraire, en disposant
-d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître
-et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l'étendue, ni la
-durée. Non, je ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer
-celui-là, et j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.
-
-Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer
-la parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les
-raisons; elles me paraissent devoir l'emporter sur mes promesses. Je
-dis plus: dans l'état où sont les choses, remplir mon engagement, ce
-serait véritablement le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne
-pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de
-ne pas abuser de l'ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout
-ce que je crois qu'il ferait lui-même, s'il était instruit. Irai-je, au
-contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis
-qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans
-le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si
-vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m'alarment plus que je ne
-puis vous dire.
-
-Aux malheurs qu'elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse
-avec l'époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par
-la douceur qu'elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait
-et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d'eux ne trouvant
-de bonheur que dans le bonheur de l'autre, et celui de tous deux se
-réunissant pour augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il
-être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me
-retiennent? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il
-donc pour ma fille d'être née riche, si elle n'en doit pas moins être
-esclave de la fortune?
-
-Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être,
-que je ne devais l'espérer pour ma fille; j'avoue même que j'ai
-été extrêmement flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin,
-Danceny est d'une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien
-pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l'avantage
-d'aimer et d'être aimé: il n'est pas riche à la vérité; mais ma fille
-ne l'est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la
-satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime!
-
-Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de
-convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les
-caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats
-scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J'aime
-mieux différer: au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je
-ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin
-passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de
-risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon
-cœur.
-
-Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je
-réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec
-votre aimable gaieté et ne paraissent guère de votre âge; mais votre
-raison l'a tant devancé! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence;
-et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude
-maternelle qui les implore.
-
-Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes
-sentiments.
-
- _Du château de..., ce 2 octobre, 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. VIII
- _Mlle Gérard inv._
- _P. Baquoy sc._
- LETTRE XCIX]
-
-
-
-
-LETTRE XCIX
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement,
-point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même
-beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre
-pupille recule, et c'est bien pis encore. Eh bien, j'ai le bon esprit
-de m'amuser de ces misères-là. Véritablement, je m'accoutume fort
-bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de
-ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y
-ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on
-de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez
-faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrage,
-je leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer
-et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec
-certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J'ai assisté ce
-soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place.
-Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais
-déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter
-à l'avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je
-vais commencer par l'histoire de ma défaite.
-
-En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est
-bien un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait
-grâce en ne la mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce
-qui s'est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale
-dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y
-retourner le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte
-fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces
-enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n'est-il pas
-plaisant?
-
-Je n'en ai pourtant pas ri d'abord; jamais je n'avais autant senti
-l'empire de mon caractère. Assurément, j'allais à ce rendez-vous sans
-plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j'avais grand besoin,
-me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je
-ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant, je n'ai pas eu plutôt
-trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j'étais humilié,
-surtout qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup
-d'humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni
-de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je
-comptais lui remettre aujourd'hui et où je l'évaluais à son juste prix.
-Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin que,
-n'ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là:
-j'ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je
-ne reviens pas d'avoir eu l'idée de finir une aventure avant d'avoir
-en main de quoi en perdre l'héroïne. Où nous mène pourtant un premier
-mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s'accoutumer
-à n'y jamais céder! Enfin, j'ai différé ma vengeance; j'ai fait ce
-sacrifice à vos vues sur Gercourt.
-
-A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du
-ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien
-savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds: si ce
-n'est que pour se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu
-tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme!
-j'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se
-trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle
-ignore encore que les flèches de l'amour, comme la lance d'Achille,
-portent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais non,
-à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu'il entre
-là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu...
-De la vertu!... c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir? Ah!
-qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule
-qui sache l'embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie,
-mais c'est ce soir même que s'est passé, entre Mme de Tourvel et moi,
-la scène dont j'ai à vous rendre compte et j'en conserve encore
-quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de
-l'impression qu'elle m'a faite; c'est même pour m'y aider que je me
-suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier
-moment.
-
-Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel
-et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots.
-C'était toujours, à la vérité, _son amitié_ qui répondait _à mon
-amour_: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des
-choses, et quand nous serions restés ainsi j'en aurais peut-être été
-moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus
-question de m'éloigner, comme elle le voulait d'abord; et pour les
-entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en
-offrir l'occasion, elle met les siens à la saisir.
-
-Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits
-rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne me
-laissait rien espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne
-prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.
-
-Ne pouvant se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table; et
-comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps
-pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre, à peu près,
-la fin de la partie.
-
-Je retournais joindre le cercle quand j'ai trouvé la charmante femme
-qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse,
-m'a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n'y a personne au
-salon». Il ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire,
-pour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance
-que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de
-commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente;
-mais à peine avons-nous été établis que j'ai ramené la véritable et
-que j'ai parlé de _mon amour à mon amie_. Sa première réponse, quoique
-simple, m'a paru assez expressive: «Oh! tenez, m'a-t-elle dit, ne
-parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se
-voit mourir.
-
-Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré
-du succès un jour ou l'autre et la voyant user tant de force dans
-d'inutiles combats, j'avais résolu de ménager les miennes et d'attendre
-sans effort qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il
-faut un triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l'occasion.
-C'était même d'après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans
-m'engager trop, que je suis revenu à ce mot d'amour si obstinément
-refusé; sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus
-tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait; ma sensible amie
-ne me devait-elle pas quelques consolations?
-
-Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli
-corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés.
-Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que
-la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près;
-comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que
-les discours toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares
-et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non
-équivoque, le consentement de l'âme; mais rarement a-t-il encore passé
-jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter
-alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon
-n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d'en
-sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de
-la défense.
-
-Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire
-que j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne
-manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je
-demandais, je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait
-suffire; un seul regard et j'étais heureux.
-
-Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche
-céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le
-regard s'est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est
-tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir que,
-se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains
-élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s'est-elle
-écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux
-à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé
-pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu'elle baignait de
-pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous,
-disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort,
-laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et
-ces discours peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots
-redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas
-permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennes, je l'ai soulevée
-dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait
-plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont
-succédé à cet orage.
-
-J'étais, je l'avoue, vivement ému, et je crois que j'aurais consenti à
-sa demande quand les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il
-y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai
-laissée comme elle m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai
-presque reçu le prix.
-
-Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne
-se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est
-descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était
-trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son
-maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s'est fixé
-sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place,
-elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée
-seule dans le salon. Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir
-qu'elle avait pleuré; pour m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me
-semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi
-elle m'a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il
-vient!» Enfin, quand on s'est retiré, je lui ai donné la main et à la
-porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai
-que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant
-mieux; c'est une preuve de plus de mon empire.
-
-Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les
-frais sont faits; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que
-je vous écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand
-même elle s'occuperait, au contraire, d'un nouveau projet de défense,
-ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je
-vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine
-entrevue? Je m'attends bien par exemple, qu'il y aura quelques façons
-pour l'accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères
-savent-elles s'arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la
-résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après
-moi, si je cessais de courir après elle.
-
-Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous
-sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce que
-vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier?
-êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions
-jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour
-le désirer davantage:
-
- Je suis juste et ne suis point galant[39].
-
- [39] Voltaire, comédie de _Nanine_.
-
-Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête;
-et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m'absenter
-vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir
-tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux
-mois que cette aventure m'occupe? oui, deux mois et trois jours; il est
-vrai que je compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée
-qu'alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a résisté les trois mois
-complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus
-de défense que l'austère vertu.
-
-Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette
-lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie
-demain matin à Paris, j'ai voulu en profiter pour vous faire partager
-un jour plus tôt la joie de votre ami.
-
- _Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE C
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mme de
-Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l'ai pas su! et je n'étais
-pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne
-trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait
-restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais
-quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais
-et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ:
-il faut renoncer à connaître les femmes.
-
-Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce
-regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant
-ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous
-donc si l'on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un
-vol qu'on vous fait.
-
-Quel plaisir j'aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme
-perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour
-en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je
-la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me
-criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.
-
-Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit
-de m'avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui
-paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de
-ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c'était
-sa mauvaise foi que je devais craindre.
-
-Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une
-tendre douleur quand j'ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à
-supplier encore une femme rebelle qui s'est soustraite à mon empire!
-Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme
-timide et qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de
-m'être établi dans son cœur, de l'avoir embrasé de tous les feux de
-l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens, si,
-tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa
-fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie,
-vous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée!
-
-Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? Cent autres ne
-désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre?
-Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le
-charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur nombre n'offrent-ils
-pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit
-et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignore, mais
-je l'éprouve fortement.
-
-Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de
-cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne
-supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors,
-tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que
-j'éprouve en ce moment, j'en exciterai mille autres encore. L'espoir et
-la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la
-haine, tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent
-son cœur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais
-que de travaux encore! que j'en étais près hier! et qu'aujourd'hui je
-m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? Je n'ose tenter aucune
-démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus
-calme, et mon sang bout dans mes veines.
-
-Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun
-répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout
-ce qu'il offre d'extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne
-désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j'avais consenti
-qu'on parlât d'autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j'ai couru ce
-matin quand j'ai appris cette nouvelle, m'a répondu avec le froid de
-son âge que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Mme de
-Tourvel avait eue hier, qu'elle avait craint une maladie et qu'elle
-avait préféré d'être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en
-aurait fait autant, m'a-t-elle dit; comme s'il pouvait y avoir quelque
-chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir,
-et l'autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!
-
-Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne
-paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je
-suis bien aise je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire.
-Cela me prouve encore qu'elle n'a pas autant que je le craignais, la
-confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme
-elle se féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme
-elle se serait gonflée d'orgueil si c'eût été par ses conseils! comme
-son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je
-renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi
-bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de
-réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.
-
-Ne croyez-vous pas en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon
-ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je
-pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte, et je
-ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen qu'en souffrir l'humiliation.
-J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui
-ferai même des instances pour qu'elle y revienne, et quand elle sera
-bien persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle: nous verrons
-comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour
-en augmenter l'effet et je ne sais encore si j'en aurai la patience;
-j'ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes
-chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre
-réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la
-faire attendre.
-
-Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se
-passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès
-auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie
-une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je
-joigne l'un et l'autre à cette lettre et aussi d'avoir soin de les lui
-envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même.
-Je prends cette précaution parce que le drôle a l'habitude de n'avoir
-jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent
-quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas
-aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.
-
-Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque
-moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une
-fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce
-moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins,
-je parle à quelqu'un qui m'entend et non aux automates près de qui je
-végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté
-de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque
-chose.
-
- _Du château de..., ce 3 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur._
-
- (_Jointe à la précédente._)
-
-
-Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce
-matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si
-vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc
-que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le
-temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire
-l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux
-informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je
-vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci,
-ce sera la dernière que vous aurez à mon service.
-
-Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de
-Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle
-sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et
-qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l'humeur avec
-ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce
-qu'elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de
-suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle
-écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres
-à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à
-sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous
-paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à
-Mme de Volanges, si vous en rencontrez.
-
-Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de
-votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la
-consentir à se partager et n'allez pas vous piquer d'une ridicule
-délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres qui valent mieux
-que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si
-vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant
-la journée et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse,
-écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n'en craignez
-pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette
-maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout et qu'on voit bien. Si
-même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour
-le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous
-m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée.
-Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à
-mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de *** et,
-par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même.
-
-Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait
-suffire; mais, pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie
-de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à
-toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires, car je ne doute pas
-que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui
-sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec
-moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que
-cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu'il
-aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos
-plaisirs que je veux payer, mais vos services.
-
-Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui
-paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles
-que d'en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent
-ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ
-s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt
-cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission,
-s'établir à ***[40]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un
-relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste
-suffira.
-
- [40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de Rosemonde.
-
-Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant
-pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l'avoir
-encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma
-confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de
-moi.
-
- _Du château de..., ce 3 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous
-aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire,
-mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez
-les raisons! Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiant je ne
-respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je
-m'écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de
-titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin
-d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également douce et
-prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme
-votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J'y
-ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.
-
-Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne
-connaissais point ceux qui, portant dans l'âme le trouble mortel que
-j'éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en
-imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m'a perdue...
-
-Que vous dirai-je enfin? J'aime, oui, j'aime éperdument. Hélas! ce mot
-que j'écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être
-obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement
-le faire entendre à celui qui l'inspire, et pourtant il faut le refuser
-sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s'en
-plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile
-de lire dans mon cœur que d'y régner? Oui, je souffrirais moins s'il
-savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n'en aurez
-encore qu'une faible idée.
-
-Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se
-croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l'heure où
-j'avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où
-il n'est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà
-tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis
-les reposer sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt,
-excepté moi!... et plus mon cœur s'y refuse, plus il me prouve la
-nécessité de m'y soumettre.
-
-Je m'y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre
-coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n'ai sauvé que
-ma sagesse, la vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouer, ce qui me
-reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir,
-de l'entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur
-plus grand de pouvoir faire le sien, j'étais sans puissance et sans
-force; à peine m'en restait-il pour combattre, je n'en avais plus pour
-résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien!
-il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je
-pas? je lui dois bien plus que la vie.
-
-Ah! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour elle,
-ne croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle
-sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à
-faire éternellement son malheur et le mien; à n'oser ni me plaindre,
-ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même;
-à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer
-tous à son bonheur: vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois? voilà
-pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j'en
-aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le
-serment!
-
-Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes
-actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme
-un secours dont j'ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je
-m'accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu
-remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à
-vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en
-vous l'indulgente amie confidente de ma faiblesse, j'y honorerai encore
-l'ange tutélaire qui me sauvera de la honte.
-
-C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal
-effet d'une présomptueuse confiance! Pourquoi n'ai-je pas redouté plus
-tôt ce penchant que j'ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de
-pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais
-bien peu l'amour! Ah! si je l'avais combattu avec plus de soin,
-peut-être eût-il pris moins d'empire! peut-être alors ce départ n'eût
-pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux,
-j'aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de
-rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh!
-mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m'égare encore dans
-des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts
-involontaires soient expiés par mes sacrifices.
-
-Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi
-pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j'aimerais mieux
-mourir que de me rendre indigne de votre choix.
-
- _De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin._
-
-
-
-
-LETTRE CIII
-
-_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-J'ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de
-sa cause; une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez avaient
-suffi pour m'éclairer sur l'état de votre cœur, et s'il faut tout vous
-dire, vous ne m'avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si
-je n'avais été instruite que par elle, j'ignorerais encore quel est
-celui que vous aimez; car, en me parlant de _lui_ tout le temps, vous
-n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin; je
-sais bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée
-que c'est toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore
-comme au temps passé.
-
-Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des
-souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis
-hier, je m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais
-d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je
-faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que
-vous avez pris, mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous
-l'avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de
-se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans
-cesse.
-
-Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre
-belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber
-(ce qu'à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous
-au moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et
-puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère quand
-il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre
-vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et
-plus brillante. La force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que
-vous la recevrez demain. N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle,
-mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.
-
-En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger
-contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et
-vous consoler autant qu'il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos
-peines, mais je les partagerai. C'est à ce titre que je recevrai
-volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin
-de s'épancher. Je vous ouvre le mien; l'âge ne l'a pas encore refroidi
-au point d'être insensible à l'amitié. Vous le trouverez toujours prêt
-à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais
-au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour,
-prenant trop d'empire sur vous vous forcera d'en parler, il vaut mieux
-que ce soit avec moi qu'avec _lui_. Voilà que je parle comme vous, et
-je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste,
-nous nous entendons.
-
-Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté
-de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas
-parler; mais je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis
-pourtant forcée de n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma
-main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut
-les écrire moi-même.
-
-Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous
-adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu'il faut
-pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère.
-
- _Du château de..., ce 3 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CIV
-
-_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._
-
-
-En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un
-mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez
-de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des
-conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de
-votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié.
-Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse
-à mon cœur, et l'avoir obtenue n'est à mes yeux qu'une raison de
-plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans
-prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser.
-Je m'en méfie, parce qu'elle diffère de la vôtre; mais quand je vous
-aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez,
-je souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse
-de ne pas me croire plus sage que vous.
-
-Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable,
-il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour
-maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous.
-Qu'il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de
-prendre! c'est ainsi que s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est
-jamais que dans le choix des vertus.
-
-La prudence est à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer quand
-on dispose du sort des autres, et surtout quand il s'agit de le fixer
-par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C'est
-alors qu'une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites
-bien, _aider sa fille de son expérience_. Or, je vous le demande
-qu'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle,
-entre ce qui plaît et ce qui convient.
-
-Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas
-l'anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance
-illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutent et disparaît
-sitôt qu'on la méprise? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à
-ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu'on soit
-convenu de faire l'excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois
-pas comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre voit
-mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de
-pudeur, d'honnêteté et de modestie, et je n'entends pas plus qu'une
-femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue,
-qu'un voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin
-par celle de la vengeance.
-
-Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours
-cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir,
-et jusqu'alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que
-serait la vertu sans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans
-nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent
-être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà
-dépravés espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier
-leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.
-
-Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un
-enfant né de vous et dont l'éducation modeste et pure n'a pu que
-fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainte, que j'ose
-dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage
-avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup
-Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de
-Gercourt; mais mon amitié pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne
-m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces
-deux partis.
-
-Leur naissance est égale, j'en conviens; mais l'un est sans fortune et
-celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi
-pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur,
-mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges
-est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille
-livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte
-le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y
-réponde. Nous ne somme plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe
-tout; on le blâme, mais il faut l'imiter, et le superflu finit par
-priver du nécessaire.
-
-Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec
-beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce
-côté, et à lui, les preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois
-qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres?
-Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, et
-que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie
-qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse
-apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu
-qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour
-être joueur et libertin, et l'on peut encore aimer les défauts dont on
-redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la
-bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
-
-Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui,
-mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches
-n'auriez-vous pas à vous faire si l'événement n'était pas heureux! Que
-répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j'étais jeune
-et sans expérience, j'étais même séduite par une erreur pardonnable à
-mon âge; mais le Ciel qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé
-une mère sage pour y remédier et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant
-votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me
-choisir un époux quand je ne connaissais rien de l'état du mariage?
-Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais
-je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j'ai
-attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne
-me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je
-porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah!
-votre faiblesse m'a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces
-plaintes, mais l'amour maternel les devinerait; et les larmes de votre
-fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins sur votre cœur.
-Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour,
-contre lequel vous auriez dû l'armer et par qui au contraire, vous vous
-seriez laissée séduire?
-
-J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention
-trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est
-pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir
-le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose,
-mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former, ce n'est pas à
-l'illusion d'un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour
-choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet
-nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que
-l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement?
-
-J'ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de
-ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les
-entendre, il n'en est point dont l'amant ne soit un être parfait; mais
-ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur
-tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus, elles en parent à loisir
-celui qu'elles préfèrent; c'est la draperie d'un dieu, portée souvent
-par un modèle abject, mais quel qu'il soit, à peine l'ont-elles revêtu
-que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l'adorer.
-
-Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion;
-elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre
-raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se
-connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous,
-M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans
-doute, mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement.
-Qu'arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose
-honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis
-de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses
-goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers
-sacrifices se font sans peine, parce qu'ils sont réciproques et qu'on
-les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et
-l'habitude, qui fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pas,
-amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui,
-jointes à l'estime forment, ce me semble, le véritable, le solide
-bonheur des mariages.
-
-Les illusions de l'amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait
-aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amènent pas le
-moment qui les détruit! C'est alors que les moindres défaut paraissent
-choquants et insupportables, par le contraste qu'ils forment avec
-l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux
-croit cependant que l'autre seul a changé et que lui vaut toujours ce
-qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve
-plus, il s'étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié;
-la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit
-l'humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin
-par de longues infortunes.
-
-Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe;
-je ne la défends pas, je l'expose seulement, c'est à vous à décider.
-Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire
-connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien
-aise de m'éclairer auprès de vous et surtout d'être rassurée sur le
-sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur,
-et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous pour la vie.
-
- _Paris, ce 4 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CV
-
-_La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce
-M. de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas? Comment! il ose
-vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux. Il vous apprend
-ce que vous mouriez d'envie de savoir! En vérité, ces procédés sont
-impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre
-sagesse pour votre amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de
-l'amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous
-figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l'infortune,
-de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce
-brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend
-bien.
-
-Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les
-yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux
-de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours
-ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser
-lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le
-monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s'il en était
-ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus
-modeste.
-
-Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme
-vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre
-chef-d'œuvre: c'était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien
-commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez,
-elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne
-l'avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d'aise, et pour
-aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là
-vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et
-sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à
-coup sûr, n'aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants
-plaisirs.
-
-Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous
-l'êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes
-bontés. Je voulais pourtant être votre amie, vous en avez besoin
-peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu'elle veut vous
-donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous
-qu'on fasse de vous? Que peut-on espérer si ce qui fait venir l'esprit
-aux filles, semble au contraire vous l'ôter?
-
-Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous
-trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de
-vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé!
-tranquillisez-vous, la honte que cause l'amour est comme la douleur: on
-ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne
-la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c'est bien quelque chose.
-Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous
-pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là,
-ce trouble qui vous empêchait de _faire comme vous disiez_, qui vous
-faisait trouver _si difficile de se défendre_, qui vous rendait _comme
-fâchée_ quand Valmont s'en est allé, était-ce bien la honte qui la
-causait? ou si c'était le plaisir? _et ses façons de dire auxquelles on
-ne sait comment répondre_, cela ne viendrait-il pas de ses _façons de
-faire_? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela
-n'est pas bien. Mais brisons là.
-
-Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n'être que
-cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet,
-placée entre une mère dont il vous importe d'être aimée et un amant
-dont vous désirez de l'être toujours, comment ne voyez-vous pas que
-le seul moyen d'obtenir ces succès opposés est de vous occuper d'un
-tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis
-de votre maman vous aurez l'air de sacrifier à votre soumission pour
-elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant
-l'honneur d'une belle défense. En l'assurant sans cesse de votre amour,
-vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu
-pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre
-sur le compte de votre vertu; il s'en plaindra peut-être, mais il vous
-en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l'un
-de sacrifier l'amour, à ceux de l'autre d'y résister, il ne vous en
-coûtera que d'en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu
-leur réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si elles avaient pu
-la soutenir par de pareils moyens!
-
-Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable,
-comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous
-avez pris? C'est que votre maman a attribué votre redoublement de
-tristesse à un redoublement d'amour, qu'elle en est outrée et que pour
-vous en punir elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en
-écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira,
-peut-être, me dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux, et
-cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette
-trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée
-pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre
-aveugle crédulité.
-
-Cette ruse qu'elle veut employer contre vous, il faut la combattre par
-une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui
-faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera
-d'autant plus facilement que c'est l'effet ordinaire de l'absence, et
-elle vous en saura d'autant plus de gré qu'elle y trouvera une occasion
-de s'applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si,
-conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et
-qu'elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien
-née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu'y risquez-vous? Pour
-ce qu'on fait d'un mari, l'un vaut toujours bien l'autre, et le plus
-incommode est encore moins gênant qu'une mère.
-
-Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et
-alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix,
-quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux.
-Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c'est un de ces
-hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on veut; on peut donc se mettre
-à l'aise avec lui. Il n'en est pas de même de Valmont: on le garde
-difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui
-beaucoup d'adresse, ou, quand on n'en a pas, beaucoup de docilité.
-Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l'attacher comme ami, ce
-serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de
-nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on acquiert une consistance
-dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos
-religieuses vous faisaient dîner à genoux.
-
-Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont,
-qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir
-réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances;
-aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les
-premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes.
-Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous
-gardiez cette lettre, et j'exige de vous de la remettre à Valmont
-aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter
-auparavant. D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la
-démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu'elle n'ait pas l'air de
-vous avoir été conseillée; et puis, c'est qu'il n'y a que vous au monde
-dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais.
-
-Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous
-en trouvez bien.
-
-_P.-S._--A propos, j'oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner
-davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois
-bien d'où cela vient; c'est que vous dites tout ce que vous pensez et
-rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi
-qui n'avons rien de caché l'une pour l'autre, mais avec tout le monde,
-avec votre amant surtout, vous auriez toujours l'air d'une petite
-sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour
-lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce
-que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.
-
-Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans
-l'espérance que vous serez plus raisonnable.
-
- _Paris, ce 4 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CVI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au
-reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre
-à la seconde: aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà
-fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que
-vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas
-tant besoin de me presser. Oui, d'honneur; en lisant le beau récit de
-cette scène tendre et qui vous avait si _vivement ému_; en voyant votre
-retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt
-fois: Voilà une affaire manquée!
-
-Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous
-que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on ne prend pas? Ma foi,
-dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur, et c'est ce qu'a
-fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que
-la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je
-me propose d'en faire usage pour mon compte, à la première occasion
-un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui
-pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vous, il peut
-assurément renoncer à moi pour toujours.
-
-Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes,
-dont l'une était déjà au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux
-que d'y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu'il
-est facile de prophétiser après l'événement, mais je peux vous jurer
-que je m'y attendais. C'est que, réellement vous n'avez pas le génie
-de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appris et vous
-n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à
-vos formules d'usage et qu'il vous faut sortir de la route ordinaire,
-vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d'une part;
-de l'autre, un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous
-les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les
-prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m'apprenez à ne pas
-juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il
-fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous
-recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de
-les réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage.
-
-Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures l'une est entreprise contre
-mon gré, et je ne m'en mêle point; pour l'autre, comme vous y avez mis
-quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je
-joins ici, que vous lirez d'abord et que vous remettrez ensuite à la
-petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais
-je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en
-de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à
-craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne
-n'en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle
-deviendra ce qu'elle pourra.
-
-Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie
-d'en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour
-jouer _les seconds_ sous moi, mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe;
-elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous
-avez employé, lequel pourtant n'en manque guère, et c'est selon moi, la
-maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout
-une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s'oppose
-à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette
-petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile.
-Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui
-se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu'on
-l'attaque et qu'elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont
-absolument que des machines à plaisir.
-
-Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela et que c'est assez
-pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que, de ces
-machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts
-et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il
-faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la
-vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et
-Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait,
-quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien
-publique et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il
-ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de
-la mère; ainsi cela vaut fait.
-
-Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m'a
-décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez
-par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser
-entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d'y
-avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du
-moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite
-que l'ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de changer
-de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un jour ou l'autre, nous
-occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront
-perdus.
-
-Savez-vous que les miens ont risqué de l'être et que l'étoile de
-Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Mme de Volanges n'a-t-elle
-pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner
-sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre
-que vous aviez remarqué _le lendemain_. C'est encore vous qui auriez
-été cause de ce beau chef-d'œuvre! Heureusement la tendre mère m'en a
-écrit, et j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant vertu,
-et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison.
-
-Je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de prendre copie de ma
-lettre pour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez
-comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il
-est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais
-qu'aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore pas
-que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son
-jeune temps et je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa
-conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais
-contre la mienne. C'est ainsi que, dans la même lettre, l'idée de nuire
-à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien.
-
-Adieu, vicomte, j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester
-quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre
-marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune
-pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous
-voyez bien qu'il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute
-que ce n'est pas ma faute.
-
- _Paris, ce 4 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CVII
-
-_AZOLAN au Vicomte de VALMONT._
-
-
-MONSIEUR,
-
-Conformément à vos ordres, j'ai été aussitôt la réception de votre
-lettre, chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme
-vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour
-Philippe, à qui j'avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me
-l'avait mandé, et qui n'avait pas d'argent; mais monsieur votre homme
-d'affaires n'a pas voulu, en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça
-de vous. J'ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m'en
-tiendra compte si c'est sa bonté.
-
-Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas
-quitter le cabaret, afin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a
-besoin.
-
-J'ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour voir Mlle
-Julie; mais elle était sortie et je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui
-je n'ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait été
-à l'hôtel qu'à l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le
-service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais
-j'ai commencé aujourd'hui.
-
-Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie et elle a paru bien aise de
-me voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse;
-mais elle m'a dit n'en rien savoir, et je crois qu'elle a dit vrai. Je
-lui ai reproché de ne pas m'avoir averti de son départ, et elle m'a
-assuré qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher madame,
-si bien qu'elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille
-n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre
-de sa maîtresse qu'à une heure passée, et elle l'a laissée qui se
-mettait seulement à écrire.
-
-Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge
-du château. Mlle Julie ne sait pas pour qui, elle dit que c'était
-peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m'en parle pas.
-
-Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce
-qui faisait qu'on ne pouvait la voir; mais Mlle Julie croit être sûre
-qu'elle a pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route
-et elle n'a pas voulu s'arrêter à ***[41], comme elle avait fait en
-allant; ce qui n'a pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n'avait
-pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.
-
- [41] Toujours le même village, à moitié chemin de la route.
-
-En arrivant, madame s'est couchée, mais elle n'est resté au lit que
-deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse et lui a donné
-ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du
-tout. Elle s'est mise à table pour dîner, mais elle n'a mangé qu'un peu
-de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café
-chez elle, et Mlle Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa
-maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que
-c'était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur,
-et des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midi, il y en a une
-qu'elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que
-c'est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en
-est allée comme ça? ça m'étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le
-sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.
-
-Mme la présidente est allée l'après-midi dans la bibliothèque, et elle
-y a pris deux livres qu'elle a emportés dans son boudoir; mais Mlle
-Julie assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute
-la journée, et qu'elle n'a fait que lire cette lettre, rêver et être
-appuyée sur sa main. Comme j'ai imaginé que monsieur serait bien aise
-de savoir quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas,
-je me suis fait mener aujourd'hui dans la bibliothèque, sous prétexte
-de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres: l'un est le second
-volume des _Pensées chrétiennes_, et l'autre, le premier d'un livre
-qui a pour titre _Clarisse_. J'écris bien comme il y a, monsieur saura
-peut-être ce que c'est.
-
-Hier au soir, madame n'a pas soupé, elle n'a pris que du thé.
-
-Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout
-de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où
-elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur
-était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il
-était bon de mander cela à monsieur.
-
-Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s'est mise à écrire,
-et elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de
-faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c'est moi qui ai
-porté les lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Mme de Volanges,
-mais j'en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m'a
-paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi
-pour Mme de Rosemonde, mais j'ai imaginé que monsieur la verrait
-toujours bien quand il voudrait et je l'ai laissée partir. Au reste,
-monsieur saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi.
-J'aurai par la suite toutes celles qu'il voudra, car c'est presque
-toujours Mlle Julie qui les remet aux gens, et elle m'a assuré que, par
-amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce
-que je voudrais.
-
-Elle n'a même pas voulu de l'argent que je lui ai offert, mais je pense
-bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c'est
-sa volonté et qu'il veuille m'en charger, je saurai aisément ce qui lui
-fera plaisir.
-
-J'espère que monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence
-à le servir, et j'ai bien à cœur de me justifier des reproches qu'il
-me fait. Si je n'ai pas su le départ de Mme la présidente, c'est au
-contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause,
-puisque c'est lui qui m'a fait partir à trois heures du matin, ce qui
-fait que je n'ai pas vu Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume,
-ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.
-
-Quant à ce que monsieur me reproche d'être souvent sans argent, d'abord
-c'est que j'aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et
-puis, il faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte; je sais
-bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je
-me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon
-maître.
-
-Pour ce qui est d'entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à
-celui de monsieur, j'espère que monsieur ne l'exigera pas de moi.
-C'était bien différent chez Mme la duchesse, mais assurément je n'irai
-pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu
-l'honneur d'être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste,
-monsieur peut disposer de celui qui a l'honneur d'être, avec autant de
-respect que d'affection, son très humble serviteur.
-
- ROUX AZOLAN, _chasseur_.
- _Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir._
-
-
-
-
-LETTRE CVIII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-O mon indulgente mère! que j'ai de grâces à vous rendre et que j'avais
-besoin de votre lettre! Je l'ai lue et relue sans cesse; je ne pouvais
-pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que
-j'aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse,
-la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes
-maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais
-avoir éprouvé les peines de l'amour, mais le tourment inexprimable,
-celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée, c'est de se séparer
-de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui
-m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon
-Dieu, que je suis jeune encore et qu'il me reste de temps à souffrir!
-
-Être soi-même l'artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses
-propres mains, et tandis qu'on souffre ces douleurs insupportables,
-sentir à chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot et que ce
-mot soit un crime! Ah! mon amie!...
-
-Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de lui, j'espérais
-que l'absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je
-me suis trompée! Il me semble au contraire qu'elle ait achevé de
-les détruire. J'avais plus à combattre, il est vrai; mais, même
-en résistant, tout n'était pas privation; au moins je le voyais
-quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je
-sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il
-semblait qu'ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux
-ils n'en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible
-solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête à tête avec mon
-infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes
-larmes, et rien n'en adoucit l'amertume, nulle consolation ne se mêle à
-mes sacrifice, et ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à
-me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.
-
-Hier encore je l'ai bien vivement senti. Dans les lettres qu'on
-m'a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas
-de moi que je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée
-involontairement, je tremblais, j'avais peine à cacher mon émotion;
-et cet état n'était pas sans plaisir. Restée seule le moment d'après,
-cette trompeuse douceur s'était évanouie et ne m'a laissé qu'un
-sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre,
-que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les
-consolations qui paraissent se présenter à moi ne font au contraire,
-que m'imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus
-cruelles encore par l'idée que M. de Valmont les partage.
-
-Le voilà enfin ce nom qui m'occupe sans cesse et que j'ai eu tant
-de peine à écrire; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a
-véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte
-n'a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de
-le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l'objet qui les
-cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant
-je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma
-plume, et cette fois encore j'ai eu besoin de réflexion pour le placer.
-Je reviens à lui.
-
-Vous me mandez qu'il vous a paru _vivement affecté de mon départ_.
-Qu'a-t-il donc fait? qu'a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris?
-Je vous en prie de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a
-bien jugée, il ne doit pas m'en vouloir de cette démarche; mais il doit
-sentir aussi que c'est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands
-tourments est de ne pas savoir ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa
-lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir.
-
-Ce n'est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être
-entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je
-sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous
-ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage
-et l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie.
-
- _Paris, ce 5 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CIX
-
-_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Ce n'est que d'aujourd'hui, madame, que j'ai remis à M. de Valmont
-la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée
-quatre jours, malgré les frayeurs que j'avais souvent qu'on ne la
-trouvât, mais je la cachais avec bien du soin, et quand le chagrin me
-reprenait, je m'enfermais pour la relire.
-
-Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque
-pas un, et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir, de façon que je ne
-m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de Danceny qui me tourmente
-toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y
-songe pas du tout! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable!
-
-Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m'a été bien
-facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu'il m'a dit
-que si j'avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma
-chambre, et je n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis,
-dès qu'il y a été, il n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais
-jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'après, et encore bien doucement,
-et c'était d'une manière... Tout comme vous, ce qui m'a prouvé qu'il
-avait aussi bien de l'amitié pour moi.
-
-Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses
-et que je n'aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me
-feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien
-sûr, c'est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu'une
-fois j'ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait
-pu entendre, et si elle était venue voir, qu'est-ce que je serais
-devenue? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait remise au couvent!
-
-Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m'a dit
-lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre,
-nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la
-porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n'y a rien à
-craindre; j'y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris,
-j'attends encore qu'il vienne. A présent, madame, j'espère que vous ne
-me gronderez plus.
-
-Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre lettre,
-c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de
-Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour à l'Opéra vous me
-disiez au contraire qu'une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que
-mon mari et qu'il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être
-que j'avais mal entendu, et j'aime bien mieux que cela soit autrement,
-parce qu'à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage.
-Je le désire même, puisque j'aurai plus de liberté; j'espère qu'alors
-je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens
-bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec lui, car à présent
-son idée me tourmente toujours et je n'ai de bonheur que quand je peux
-ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j'y pense,
-je redeviens chagrine tout de suite.
-
-Ce qui me console un peu c'est que vous m'assurez que Danceny m'en
-aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne
-voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny
-que j'aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c'est
-peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.
-
-Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon
-d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles
-sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui
-se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n'avez que faire de craindre.
-
-Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire;
-quand elle m'en parlera, puisque c'est pour m'attraper, je vous promets
-que je saurai mentir.
-
-Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je
-n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse,
-car il est près d'une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.
-
- _Du château de..., ce 10 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CX
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Puissances _du Ciel, j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une
-pour la félicité_[42]! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui
-s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux
-existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très
-malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le
-double récit de mes peines et de mes plaisirs.
-
- [42] _Nouvelle Héloïse._
-
-Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en
-suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la
-quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu'il serait
-suivi de beaucoup d'autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps,
-j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne
-point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même
-lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma belle
-finit comme finissent ordinairement les belles et s'attendrit un jour,
-au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps
-alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de
-correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.
-
-J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente;
-au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'est
-venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est
-venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a
-rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de _sa chère belle_, dont
-auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui
-avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler
-de moi, et de l'autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de
-Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette
-grande révolution. Je crains encore d'avoir perdu au change, car plus
-les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères.
-La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui
-en dira plus de l'amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du
-sentiment que de la personne.
-
-Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d'intercepter
-le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur, et
-j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien
-faire qu'au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement
-tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires
-secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de
-l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. La difficulté ne serait pas
-de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et
-d'en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins
-et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner
-servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non
-elle n'aura pas _les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu_[43].
-Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre.
-Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y
-arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter,
-surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle
-saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire,
-plus j'en trouve l'exécution difficile, et dussiez-vous encore vous
-moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que
-je m'en occupe davantage.
-
- [43] _Nouvelle Héloïse._
-
-La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que
-me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore
-à faire autre chose que des élégies.
-
-Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il
-s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout
-son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux
-naturel!
-
-Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me
-balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés
-par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur
-qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu
-fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre
-d'aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma
-part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.
-
-Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai
-résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur
-de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour
-suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le
-lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre
-de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de
-sécurité pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis
-de faire _innocemment_ quelque bruit, qui pût lui causer assez de
-crainte pour la décider à prendre à l'avenir, un asile plus sûr; elle
-m'a encore épargné ce soin.
-
-La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je
-m'avisai dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures
-scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus
-piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur
-le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et
-de ridicules.
-
-Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait
-mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même
-temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis
-longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer
-pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le
-plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte
-pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois
-si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du
-précepte.
-
-Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait
-de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je
-n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait _un bruit
-affreux_. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement.
-Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de
-reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume;
-aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait
-dans ma chambre que nous nous rassemblerions.
-
-Je l'y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l'écolière
-est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je
-lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les
-précautions.
-
-Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du
-jour, et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire,
-à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même
-d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte
-plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries
-passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais _perdu de
-vapeurs_; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de
-parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure,
-fiez-vous-en à votre pupille. _L'amour y pourvoira[44]._
-
- [44] Regnard, _Folies amoureuses_.
-
-J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate
-les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de
-catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à
-n'y rien nommer que par le mot technique, et je ris d'avance de
-l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et
-Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant
-que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de
-cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cet
-enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec
-le langage de l'effronterie, ne laisse pas de faire de l'effet; et, je
-ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.
-
-Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon
-temps et ma santé; mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle
-me sauvera l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité
-auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant
-avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà
-instruite de ce grand événement et j'ai beaucoup d'envie de savoir
-ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne
-manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma
-santé sur l'impression qu'il fera sur elle.
-
-Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même.
-Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous
-apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en
-promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.
-
- _Du château de..., ce 11 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXI
-
-_Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES._
-
-
-Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous
-attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J'espère
-que vous ne douterez pas que je n'aie toujours le même empressement
-à m'y rendre et à y former les nœuds qui doivent m'unir à vous et à
-Mlle de Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui
-vous savez que j'ai tant d'obligations, vient de me faire part de
-son rappel de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Rome et
-voir, dans sa route, la partie d'Italie qui lui reste à connaître.
-Il m'engage à l'accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six
-semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de
-profiter de cette occasion, sentant bien qu'une fois marié, je prendrai
-difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon
-service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre
-l'hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes
-parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de...,
-à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations,
-mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et
-pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à
-renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus
-tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse ici
-et elle seule réglera ma conduite.
-
-Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui
-conviennent à un fils, votre très humble, etc.
-
- Le comte DE GERCOURT.
- _Bastia, ce 10 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXII
-
-_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
-
- (_Dictée seulement._)
-
-
-Je ne reçois qu'à l'instant même, ma chère belle, votre lettre du
-11[45], et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous
-aviez bien envie de m'en faire davantage, et que si vous ne vous étiez
-pas ressouvenue que vous étiez _ma fille_, vous m'auriez réellement
-grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C'était le désir et
-l'espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer
-chaque jour, et vous voyez encore qu'aujourd'hui je suis obligée
-d'emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme
-m'a repris, il s'est niché cette fois sur le bras droit, et je suis
-absolument manchotte. Voilà ce que c'est, jeune et fraîche comme vous
-êtes, d'avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.
-
- [45] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.
-
-Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets
-bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement
-que j'ai reçu vos deux lettres; qu'elles auraient redoublé, s'il était
-possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de
-prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.
-
-Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans
-qu'il faille en prendre aucune inquiétude; c'est une incommodité légère
-qui, à ce qu'il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous
-ne le voyons presque plus.
-
-Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai.
-La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille,
-tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis
-quelques jours, elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément
-toutes les après-dînées.
-
-Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre
-maman, votre sœur même, si mon grand âge me permettait ce titre. Enfin
-je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.
-
- _Signé_: ADÉLAÏDE _pour_ Mme DE ROSEMONDE.
- _Du château de..., ce 14 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXIII
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu'on commence à s'occuper
-de vous à Paris, qu'on y remarque votre absence et que déjà on en
-devine la cause. J'étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit
-positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque
-et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les
-envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées.
-Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces
-bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre
-présence.
-
-Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste
-pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus
-facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous
-et oser vous combattre, car lequel d'entre eux ne se croit pas plus
-fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes
-que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont
-tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront
-de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être
-autant au-dessous de votre valeur que vous l'avez été au-dessus jusqu'à
-présent.
-
-Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un
-caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite
-Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en
-restant à dix lieues d'elle que vous vous en passerez la fantaisie.
-Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà
-plus à vous ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de
-vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion
-de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous
-obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour
-y puisse rien..., au contraire.
-
-En effet, si votre présidente _vous adore_, comme vous me l'avez tant
-dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent
-être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce
-que vous dites, ce que vous pensez et jusqu'à la moindre des choses
-qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des
-privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la
-table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille
-avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent
-toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de
-se livrer à l'appétit du reste.
-
-De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas
-que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et
-tout ce qu'elle croit propre _à corroborer sa sagesse et fortifier
-sa vertu_[46]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se
-défendre et à l'autre pour vous nuire?
-
- [46] _On ne s'avise jamais de tout!_ comédie.
-
-Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous
-croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de
-Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus
-ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne
-l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu
-a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque
-absolument fausse.
-
-Il n'est pas vrai que _plus les femmes vieillissent et plus elles
-deviennent rêches et sévères_. C'est de quarante à cinquante ans que le
-désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées
-d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent
-encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il
-leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice,
-mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes.
-
-La plus nombreuse, celle de femmes qui n'ont eu pour elles que leur
-figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n'en
-sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion;
-celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un
-peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus
-que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans
-existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce
-qu'elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.
-
-L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est
-celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé
-de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de
-la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit
-les parures qu'elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci
-ont pour l'ordinaire le jugement très sain et l'esprit à la fois
-solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par
-l'attachante bonté et encore l'enjouement dont le charme augmente en
-proportion de l'âge; c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte
-à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors,
-loin d'être comme vous le dites, _rêches et sévères_, l'habitude de
-l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et
-surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles
-tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près
-de la facilité.
-
-Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché
-les vieilles femmes dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des
-suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui
-l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là, car à
-présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur
-que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et
-que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez
-déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
-
-Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite
-écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans
-vos projets. Vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut
-pas être là un goût. Ce n'est même pas, à vrai dire, une entière
-jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle
-pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère,
-mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous
-en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre
-qu'elle m'a écrite[47]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez
-donc que quand elle parle de vous, c'est toujours _M. de Valmont_; que
-toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent
-jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas monsieur, c'est bien
-toujours _Danceny_ seulement. Par là, elle le distingue de tous les
-autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec
-lui. Si une telle conquête vous paraît _séduisante_, si les plaisirs
-qu'elle donne _vous attachent_, assurément vous êtes modeste et peu
-difficile. Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes
-projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart
-d'heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre,
-par exemple, de se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un
-peu plus oublier.
-
- [47] Voyez la lettre CIX.
-
-Avant de cesser de m'occuper de vous pour venir à moi, je veux encore
-vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre
-est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n'êtes pas
-inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je
-tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je
-vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens
-qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce
-une distraction et je m'ennuie à périr.
-
-Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est
-devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de
-tendresse, de _vénération_, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans
-le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la
-calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il
-n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le
-parti de lui montrer plus d'amour pour en venir à bout plus facilement:
-mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par
-son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance
-qu'il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme
-à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc
-bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas
-dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le
-coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper
-sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant
-monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait
-et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est au fait
-qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
-
-J'essaie déjà depuis quinze jours, et j'ai employé tour à tour,
-la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace
-personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un
-parti plus violent, en conséquence je l'emmène à ma campagne, nous
-partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes
-désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant
-de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel
-point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre
-uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce
-voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas
-plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je
-n'en sais pas plus que vous.
-
-Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement
-de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement
-de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable
-d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois
-inquiète de l'événement; d'abord j'ai raison, tous mes avocats me
-l'assurent; et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite
-si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires
-que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne
-faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai
-effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas
-gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je
-ne regretterai pas mon temps.
-
-A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent.
-Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien,
-c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas
-encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être
-excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité.
-Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les
-soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable quand il se livre
-dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour
-mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile
-de l'amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens
-que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant
-d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès
-de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en
-croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je
-sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux
-en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à
-ce qu'il ne puisse se rapprocher de _sa Cécile_ (comme il a encore
-la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus
-d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait
-à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de
-tout et j'en réponds.
-
-J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait
-le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il
-ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais
-au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au
-moins m'offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu'il
-faudrait être pour être vraiment digne de lui.
-
- _Paris, ce 15 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXIV
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous
-serez en état de répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger.
-L'état de M. de Valmont que vous me dites _sans danger_, ne me laisse
-pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas
-rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes
-avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps,
-comme celles de l'esprit, font désirer la solitude; et souvent on
-reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les
-maux.
-
-Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Comment, étant
-malade vous-même, n'avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien
-que j'ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j'ai consulté
-indirectement, est d'avis que, dans les personnes naturellement
-actives, cette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger; et,
-comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement,
-quand elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce
-risque à quelqu'un qui vous est cher?
-
-Ce qui redouble mon inquiétude, c'est que, depuis quatre jours je ne
-reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur
-son état? Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup? Si c'était
-seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je
-crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux
-pressentiments, je suis depuis quelques jours d'une tristesse qui
-m'effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!
-
-Vous ne sauriez croire, et j'ai honte de vous dire combien je suis
-peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je
-refuserais encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il s'était occupé
-de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais
-pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient
-plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie
-l'oppression habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en
-conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous
-le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos
-nouvelles et des siennes.
-
-Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous
-connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre
-reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble
-où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d'avoir à
-redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette
-idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me
-manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.
-
-Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de
-vous aujourd'hui?
-
- _Paris, ce 16 octobre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. IX
- _Mlle Gérard inv._
- _Pauquet sc._
- LETTRE CXV]
-
-
-
-
-LETTRE CXV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-C'est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu'on
-s'éloigne on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès
-de vous, nous n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de
-voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus,
-nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort?
-sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou
-plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre
-et continuer de vous exposer ma conduite.
-
-D'abord, je vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui
-courent sur mon compte; mais je ne m'en inquiète pas encore: je me
-crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille,
-je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et
-toujours plus digne de vous.
-
-J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la
-petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si
-ce n'était rien que d'enlever en une soirée, une jeune fille à son
-amant aimé, d'en user ensuite tant qu'on le veut et absolument comme
-de son bien, et sans plus d'embarras d'en obtenir ce qu'on n'ose pas
-même exiger de toutes les filles dont c'est le métier; et cela sans
-la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante,
-pas même infidèle: car, en effet je n'occupe seulement pas sa tête! en
-sorte qu'après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de
-son amant, pour ainsi dire sans qu'elle se soit aperçue de rien. Est-ce
-donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie
-de mes mains, les principes que je lui donne ne s'en développeront pas
-moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor
-propre à faire honneur à son maître.
-
-Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la
-présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de
-nos plus libertins, telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de
-l'attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu,
-sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le
-bonheur de me plaire, pour s'enivrer de celui de m'aimer, se trouvant
-suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un
-regard qu'encore elle n'obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la
-quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n'aurai point de
-successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l'habitude du
-plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n'aura existé que
-pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j'en aurai seul
-ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à
-mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second
-exemple!»
-
-Vous allez me demander aujourd'hui d'où vient cet excès de confiance?
-C'est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle;
-elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres
-d'elle à Mme de Rosemonde m'ont suffisamment instruit, et je ne lirai
-plus les autres que par curiosité. Je n'ai absolument besoin pour
-réussir, que de m'approcher d'elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais
-incessamment les mettre en usage.
-
-Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas
-croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous
-mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette
-aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je
-ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant,
-dans l'espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette
-punition légère, et revenant à l'indulgence, j'oublie un moment mes
-grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.
-
-Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste
-comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez
-pas de lui faire boire l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question!
-Comment s'en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l'amour?
-Je voudrais pour beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché;
-je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à
-employer. Je vous plains en vérité, d'avoir été obligée de recourir à
-celui-là. Je n'ai fait qu'une fois dans ma vie l'amour par procédé.
-J'avais certainement un grand motif, puisque c'était à la comtesse
-de..., et vingt fois entre ses bras, j'ai été tenté de lui dire:
-«Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de
-quitter celle que j'occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j'ai eues,
-c'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal.
-
-Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d'un ridicule rare;
-et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur.
-Quoi! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là?
-Eh! ma chère amie, laissez-le adorer _sa vertueuse Cécile_ et ne vous
-compromettez pas dans ces jeux d'enfants. Laissez les écoliers se
-former auprès des _bonnes_ ou jouer avec les pensionnaires _à de petits
-jeux innocents_. Comment allez-vous vous charger d'un novice qui ne
-saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout
-faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque
-secret qu'il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans
-votre conscience.
-
-Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous
-vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre
-erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de
-disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop
-vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré.
-Mais songez qu'à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si
-enfin vous redoutez l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en
-différant, je m'offre à vous pour amuser vos loisirs.
-
-D'ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière
-ou d'autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente
-elle-même ne m'occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à
-vous autant que vous le désirez. Peut-être même d'ici là, aurai-je
-déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans
-convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance
-_attachante_, comme j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie
-une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis
-mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans
-altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le
-soin qu'on doit aux affaires de famille...
-
-Vous ne m'entendez pas?... C'est que j'attends une seconde époque pour
-confirmer mon espoir et m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes
-projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà un premier indice que le mari
-de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et
-que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un cadet de
-celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure,
-que je n'ai entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez
-Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire.
-Considérez enfin que, m'offrant pour représenter auprès de vous, j'ai
-ce me semble, quelques droits à la préférence.
-
-J'y compte si bien que je n'ai pas craint de contrarier vos vues en
-encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux,
-pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier
-votre pupille occupée à lui écrire et l'ayant dérangée d'abord de
-cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai
-demandé après, de voir sa lettre, et comme je l'ai trouvée froide et
-contrainte, je lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle
-consolerait son amant, et je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma
-dictée, où, en imitant du mieux que j'ai pu son petit radotage, j'ai
-tâché de nourrir l'amour du jeune homme par un espoir plus certain.
-La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver
-parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que
-n'aurai-je pas fait pour ce Danceny? J'aurai été à la fois son ami,
-son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui
-rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute,
-dangereux; car vous posséder et vous perdre, c'est acheter un moment de
-bonheur par une éternité de regrets.
-
-Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus
-que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à
-me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.
-
-_P.-S._--Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand
-procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon
-règne.
-
- _Du château de..., ce 19 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXVI
-
-_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
-
-
-Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma
-charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en
-votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne.
-Depuis quelque temps, elle m'a permis de lui donner ce titre, et j'en
-ai profité avec d'autant plus d'empressement qu'il me semblait par là,
-me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable!
-et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce
-doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle
-refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se
-plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui
-m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour
-vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs
-de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être en quelque
-sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de
-sentir toujours que, m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais
-également à celui de l'autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie,
-cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle, donnez-y plus
-de prix encore en le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de
-l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que
-je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir qu'à moitié. Oui
-ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les
-plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation
-de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une
-partie de la félicité que je tiendrais de vous.
-
-Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère
-de mon imagination, et que la réalité ne m'offre au contraire que
-des privations douloureuses et infinies? L'espoir que vous m'aviez
-donné de vous voir à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y
-renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en
-effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire,
-de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet
-sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous
-m'aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas
-brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles?
-Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménager au lieu
-des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à
-l'amour.
-
-Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle:
-au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards
-ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon
-cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte
-n'est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah!
-je serais trop malheureux si j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et
-toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble
-que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de
-tous mes malheurs.
-
-Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant
-s'afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.
-
- _Paris, ce 17 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXVII
-
-_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
- (_Dictée par Valmont._)
-
-
-Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour
-être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que
-je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même
-celles que je vous cause involontairement, et j'ai, de plus que vous,
-de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n'est pas bien.
-Je vois bien ce qui vous fâche: c'est que les deux dernières fois que
-vous m'avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela;
-mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je
-ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j'ai
-déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous
-étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais
-affligée toute ma vie.
-
-Tenez, je n'ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez
-vous-même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je
-vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin,
-n'arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman
-me témoigne beaucoup plus d'amitié, comme de mon côté, je la caresse
-le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d'elle? Et si
-nous pouvions être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce
-que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j'en crois ce qu'on m'a dit
-souvent, les hommes même n'aiment plus tant leurs femmes quand elles
-les ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me retient encore
-plus que tout le reste. Mon ami, n'êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne
-sera-t-il pas toujours temps?
-
-Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur
-d'épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître,
-rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et
-même avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous et
-que vous verrez bien que si je fais mal il n'y aura pas de ma faute,
-le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m'aimer
-toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi
-continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j'ai de
-bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous
-refuser.
-
-Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour
-vous; cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous
-avez là un bon ami, je vous l'assure! Il fait tout comme vous feriez
-vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j'ai commencé bien tard à vous
-écrire et j'y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et
-réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
-
- _Du château de..., ce 18 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXVIII
-
-_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Si j'en crois mon almanach, il n'y a, mon adorable amie que deux
-jours que vous êtes absente; mais si j'en crois mon cœur il y a deux
-siècles. Or, je le tiens de vous-même, c'est toujours son cœur qu'il
-faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos
-affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je
-m'intéresse à votre procès si, perte ou gain, j'en dois également
-payer les frais par l'ennui de votre absence? Oh! que j'aurais envie
-de quereller! et qu'il est triste, avec un si beau sujet d'avoir de
-l'humeur, de n'avoir pas le droit d'en montrer!
-
-N'est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison,
-que de laisser votre ami loin de vous après l'avoir accoutumé à ne
-pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos
-avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais
-procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons
-ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.
-
-Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez
-ce voyage, que vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux
-plus du tout l'entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier.
-Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne
-serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait
-seulement de perdre l'habitude de penser toujours à vous, et rien ici,
-je vous assure, ne vous rappellerait à moi.
-
-Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les plus aimables, sont encore
-si loin de vous qu'elles ne pourraient en donner qu'une bien faible
-idée. Je crois même qu'avec des yeux exercés, plus on a cru d'abord
-qu'elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence:
-elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu'elles savent, il leur
-manque toujours d'être vous, et c'est positivement là qu'est le
-charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu'on
-est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée
-sa chimère; peu à peu l'imagination s'exalte: on veut embellir son
-ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la
-perfection, et, dès qu'on en est là, le portrait ramène au modèle, et
-on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à vous.
-
-Dans ce moment même, je suis encore la dupe d'une erreur à peu près
-semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vous que
-je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c'était pour me distraire.
-J'avais cent choses à vous dire, dont vous n'étiez pas l'objet, qui,
-comme vous savez, m'intéressent bien vivement, et ce sont celles-là
-pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié
-distrait-il donc de celui de l'amour? Ah! si j'y regardais de bien
-près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut!
-oublions cette légère faute, de peur d'y retomber, et que mon amie
-elle-même l'ignore.
-
-Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener
-si je m'égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s'il est
-possible, le bonheur que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce que
-c'est votre amie que j'aime? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire
-m'est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en
-recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper
-le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble
-que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir,
-et puis je vous regarde et je me dis: C'est en elle qu'est renfermé
-tout mon bonheur.
-
-Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière
-lettre que j'ai reçu _d'elle_ augmente et assure mon espoir, mais le
-retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que
-je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendez-vous pas
-trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n'êtes-vous pas ici?
-Quoiqu'on dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets
-de l'amour, surtout sont si délicats, qu'on ne peut les laisser aller
-ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il
-ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les
-voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable
-amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin
-les _mille raisons_ qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à
-vivre où vous n'êtes pas.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _Paris, ce 16 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXIX
-
-_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j'essaie de vous
-écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse.
-Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement
-savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n'est pas venu une
-fois s'en informer lui-même, quoique je l'en ai fait prier: en sorte
-que je ne le vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant
-rencontré ce matin, où je ne l'attendais guère. C'est dans ma chapelle,
-où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse
-incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il y va
-régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!
-
-Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m'a félicitée fort
-affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe
-commençait, j'ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre
-après; mais il a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous
-cacherai pas que je l'ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle,
-ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des
-inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore
-mieux vous affliger que vous tromper.
-
-Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti,
-aussitôt que je serai mieux, de l'aller voir dans sa chambre, et je
-tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle
-je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que
-j'aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et
-puis, si Adélaïde savait que j'ai écrit, elle me gronderait toute la
-soirée. Adieu, ma belle.
-
- _Du château de..., ce 20 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXX
-
-_Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME._
-
-(_Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré._)
-
-
-Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je sais
-la confiance entière qu'a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et
-sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois
-donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vous pour en obtenir un
-service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où
-l'intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
-
-J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui
-ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux
-remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire,
-parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais
-dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont
-fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti
-que j'avoue volontiers aujourd'hui, ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne
-pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de
-m'attendre, et qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine
-qu'on est forcé d'y reconnaître.
-
-Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l'informer de mes
-nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue
-particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par
-mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les
-seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu
-coupable envers elle.
-
-Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire que j'oserai déposer
-à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer
-votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore,
-et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous
-ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que
-vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier
-nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j'avoue, en
-rougissant, ne pas connaître encore.
-
-J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de
-réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance
-que de vénération,
-
- Votre très humble, etc.
-
-_P.-S._--Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez
-convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel,
-que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne
-cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi pour ramener
-mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.
-
- _Du château de..., ce 22 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._
-
-
-J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous
-remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous
-ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez
-donc, si vous m'en croyez, ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du
-jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là
-le style de l'amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage
-qui lui convient; à se servir d'un autre, c'est déguiser la pensée
-qu'on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de
-ce qu'on peut leur dire, s'il n'est traduit, en quelque sorte, dans
-ce jargon d'usage; mais je croyais mériter, je l'avoue, que vous me
-distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que
-je ne devrais l'être, que vous m'ayez si mal jugée.
-
-Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre,
-franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j'aurais
-grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n'avoir auprès
-de moi que des gens qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent;
-mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi: _Apprenez-moi à
-vivre où vous n'êtes pas_; en sorte que quand vous serez, je suppose,
-auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois
-en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, _à qui il manque toujours d'être
-moi_, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile!
-voilà pourtant où conduit un langage qui, par l'abus qu'on en fait
-aujourd'hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne
-devient plus qu'un simple protocole auquel on ne croit pas davantage,
-qu'au très humble serviteur!
-
-Mon ami, quand vous m'écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de
-penser et de sentir, et non pour m'envoyer des phrases que je trouverai
-sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour.
-J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand
-même vous y verriez un peu d'humeur; car je ne nie pas d'en avoir:
-mais pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reproche, je ne
-vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par
-l'éloignement où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre, vous
-valez mieux qu'un procès et deux avocats, et peut-être même encore que
-_l'attentif_ Belleroche.
-
-Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous
-en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment.
-Je crois que l'exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des
-cajoleries: mais non, j'aime mieux m'en tenir à ma franchise; c'est
-donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l'intérêt
-qu'elle m'inspire. Il est fort doux d'avoir un jeune ami dont le cœur
-est occupé ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes;
-mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livre avec plus de plaisir,
-à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j'ai passé
-pour vous, d'assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente.
-Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m'avez fait
-apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille!
-C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de
-constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu'elle soit réciproque.
-
-Vous avez raison de vous rendre _aux motifs tendres et honnêtes_ qui,
-à ce que vous me mandez, _retardent votre bonheur_. La longue défense
-est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et
-ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu'à une enfant comme
-la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a
-été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous
-autres hommes vous n'avez pas d'idées de ce qu'est la vertu et de ce
-qu'il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu'une femme raisonne,
-elle doit savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commet, une
-faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois
-pas qu'aucune s'y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un
-moment pour y réfléchir.
-
-N'allez pas combattre cette idée, car c'est elle qui m'attache
-principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour, et
-quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présent, je
-consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et
-davantage.
-
-Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et
-digne garde.
-
- _Du château de..., ce 22 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXII
-
-_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et
-je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore.
-Calmez-vous cependant: mon neveu n'est pas en danger; on ne peut pas
-même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en
-lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis
-sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même
-d'effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant
-je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui
-s'est passé; vous pouvez être sûre qu'il est fidèle, car je vivrais
-quatre-vingts autres années que je n'oublierais pas l'impression que
-m'a faite cette triste scène.
-
-J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivant et
-entouré de différents tas de papiers qui avaient l'air d'être l'objet
-de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu
-de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui
-entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se
-levant il s'efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce
-là ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il était, à la vérité sans
-toilette et sans poudre, mais je l'ai trouvé pâle et défait et ayant
-surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et
-si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais
-pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l'air très touchant
-et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est
-un des plus dangereux pièges de l'amour.
-
-Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la
-conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord
-parlé de sa santé et, sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point
-articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa
-retraite qui avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un
-peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulement,
-et d'un ton pénétré: «C'est un tort de plus, je l'avoue, mais il sera
-réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un
-peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui dire qu'il
-mettait trop d'importance à un simple reproche de l'amitié.
-
-Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a dit peu de
-temps après, que peut-être une affaire, _la plus grande affaire de sa
-vie_, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j'avais peur de la
-deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence
-dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me
-suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile
-à sa santé. J'ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune
-instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c'est à cette phrase si
-simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne
-puis vous rendre: «Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup
-un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites,
-aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne
-troublez par aucun regret l'éternelle tranquillité dont il espère jouir
-bientôt. Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez; oui, vous
-me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même
-indulgence de ceux que j'ai tant offensés?» Alors il s'est baissé sur
-moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa
-voix me décelait malgré lui.
-
-Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment
-et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant
-davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je
-m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discours et de vous
-souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il
-ajouté, d'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ.» Il m'a
-semblé que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite, et
-je me suis en allée en effet.
-
-Mais plus j'y réfléchis et moins je devine ce qu'il a voulu dire.
-Quelle est cette affaire: _la plus grande de sa vie_? A quel sujet me
-demande-t-il pardon? D'où lui est venu cet attendrissement involontaire
-en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans
-pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous;
-cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de
-l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé
-entre mon neveu et moi.
-
-Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que
-je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma
-chère belle.
-
- _Du château de..., ce 20 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXIII
-
-_Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT._
-
-
-J'ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m'avez honoré, et
-dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en
-question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que
-vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie
-trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai
-remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à
-votre heureux retour et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues
-miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre
-visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m'a chargé
-de vous annoncer qu'elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce
-jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer et
-lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.
-
-Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas
-différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt
-et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez.
-Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s'expose
-à ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie,
-l'usage en est pourtant réglé par la justice, et qu'il peut venir un
-moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.
-
-Si vous continuez à m'honorer de votre confiance, je vous prie de
-croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le
-désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la
-plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère
-auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau
-de ma vie celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction
-du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons
-rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous
-devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre
-à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C'est avec son secours que
-j'espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner
-seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu'on cherche
-vainement dans l'aveuglement des passions humaines.
-
-J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc.
-
- _Paris, ce 25 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXIV
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, madame, la nouvelle que j'ai
-apprise hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer,
-et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni
-de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus
-édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été
-informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s'est
-adressé pour le diriger à l'avenir et aussi pour lui ménager une
-entrevue avec moi, dont je juge que l'objet principal est de me rendre
-mes lettres, qu'il avait gardées jusqu'ici malgré la demande contraire
-que je lui en avais faite.
-
-Je ne puis sans doute, qu'applaudir à cet heureux changement et m'en
-féliciter si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose.
-Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument et qu'il m'en
-coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il
-arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie,
-pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de
-sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse,
-et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il
-la prodigue à celui qui ne la lui demandait pas et me laisse sans
-secours, entièrement livrée à ma faiblesse.
-
-Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'enfant
-prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils
-qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à
-celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous
-eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les
-miens? Me vanterais-je d'une sagesse que déjà je ne dois qu'à Valmont?
-Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non,
-mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans
-doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui
-l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être
-charmant pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter la peine
-de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il
-m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.
-
-Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette
-vérité. Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis
-soumise à ce sacrifice aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité;
-mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la
-partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui
-me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que
-nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce
-cœur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations.
-
-C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir jeudi
-prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l'entendrai me
-dire lui-même que je ne suis plus rien, que l'impression faible et
-passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai
-ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de
-déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu'il
-refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son
-indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne
-l'intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt
-honteux, sentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille!
-Enfin, je le verrai s'éloigner... s'éloigner pour jamais, et mes
-regards qui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!
-
-Et j'étais réservée à tant d'humiliation! Ah! que du moins je me la
-rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse...
-Oui, ces lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai
-précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour,
-jusqu'à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et
-les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui
-a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait
-regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on
-peut craindre de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire
-plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu'entre la
-honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu'au
-moins la prudence remplace la vertu.
-
-Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l'instant ce
-douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l'objet!
-Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il
-besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l'un à l'autre?
-S'il m'a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir
-réparer ses torts, je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai; et
-séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son
-projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus
-pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans
-doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.
-
-Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que
-j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours,
-peut-être même de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous
-seule savez m'entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié
-remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour
-seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma
-tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi
-sera de m'en avoir enfin rendue digne.
-
-Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume
-au moins par le trouble où je n'ai pas cessée d'être en vous écrivant.
-S'il s'y trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougir, couvrez-les
-de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est
-pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.
-
-Adieu, ma respectable amie. J'espère sous peu de jours, vous annoncer
-celui de mon arrivée.
-
- _Paris, ce 25 octobre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. X
- _Anonyme_
- LETTRE CXXV]
-
-
-
-
-LETTRE CXXV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle
-pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi,
-et depuis hier elle n'a plus rien à m'accorder.
-
-Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l'apprécier, mais
-je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai
-que la vertu augmentât le prix d'une femme jusque dans le moment même
-de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de
-bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance
-plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle
-part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui
-de l'amour; car enfin, si j'ai eu quelquefois auprès de cette femme
-étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion
-pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes.
-Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un
-peu plus loin que je ne comptais; quand j'aurais un moment partagé le
-trouble et l'ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère
-serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste.
-J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne
-me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme
-un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut,
-avant tout le combattre et l'approfondir.
-
-Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au
-moins dans cette idée et je voudrais qu'elle fût vraie.
-
-Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour
-le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune
-qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y
-déterminer; je m'étais même accoutumé à appeler _prudes_ celles qui ne
-faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont
-la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières
-avances qu'elles ont faites.
-
-Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable et
-fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse,
-mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait
-une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion
-dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des
-démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes
-n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.
-
-Ce n'est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple
-capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de
-profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complète, achetée
-par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est
-donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m'en devienne plus
-précieux, et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe
-et que je ressens encore n'est que la douce impression du sentiment de
-la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l'humiliation de
-penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que
-je me serais asservie, que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon
-bonheur, et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie
-soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.
-
-Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante
-occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement
-enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en
-me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et
-vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez
-donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse en essayant de secourir la
-folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que
-j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec une
-exactitude dont vous serez contente.
-
-Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel
-médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel
-zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut
-vous dire encore et que j'avais appris par une lettre interceptée
-suivant l'usage, c'est que la crainte et la petite humiliation d'être
-quittée avaient un peu dérangé la prudence de l'austère dévote et
-avaient rempli son cœur et sa tête de sentiments et d'idées qui, pour
-n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est
-après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu'hier jeudi 28, jour
-préfix et donné par l'ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave
-timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.
-
- [48] Lettres CXX et CXXII.
-
-Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle recluse,
-car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde.
-Elle essaya de se lever quand on m'annonça, mais ses genoux tremblants
-ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit
-sur-le-champ. Comme le domestique qui m'avait introduit eut à faire
-quelque service dans l'appartement, elle en parut impatientée. Nous
-remplîmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien
-perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieux, j'examinais
-soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l'œil le théâtre de
-ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette
-même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face
-d'elle était un portrait du mari et j'eus peur je l'avoue, qu'avec
-une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce
-côté ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfin, nous
-restâmes seuls et j'entrai en matière.
-
-Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer
-des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux
-que j'avais éprouvé et j'ai particulièrement appuyé sur le _mépris_
-qu'on m'avait témoigné. On s'en est défendu comme je m'y attendais et
-comme vous vous y attendiez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la
-méfiance et l'effroi que j'avais inspirés, sur la suite scandaleuse
-qui s'en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même
-de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui
-aurait été bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre et pour me faire
-pardonner cette manière brusque, je l'ai couverte aussitôt par une
-cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon
-cœur une impression si profonde, tant de vertus n'en ont pas moins
-fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m'en rapprocher,
-j'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir
-jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le
-silence de l'embarras, j'ai continué: «J'ai désiré, madame, ou de
-me justifier à vos yeux ou d'obtenir de vous le pardon des torts
-que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque
-tranquillité des jours auxquels je n'attache plus de prix depuis que
-vous avez refusé de les embellir.»
-
-Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait
-pas...» Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait
-n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus
-tendre: «Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui?--Ce départ
-était nécessaire.--Et que vous m'éloignez de vous?--Il le faut.--Et
-pour toujours?--Je le dois.» Je n'ai pas besoin de vous dire que
-pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et
-que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi.
-
-Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me
-levant avec l'air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute
-la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même
-plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre
-ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer:
-«La résolution que vous avez prise..., dit-elle.--N'est que l'effet
-de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je
-sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même
-de vos souhaits.--Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son
-de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me
-précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez:
-«Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur
-que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah!
-jamais! jamais!» J'avoue qu'en me livrant à ce point, j'avais beaucoup
-compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit
-peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que
-je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.
-
-Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen
-était également bon et qu'il suffisait de l'étonner par un grand
-mouvement pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je
-suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en
-défaut, et pour cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix et
-gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos
-pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles,
-nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne
-vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé et
-s'échappa de mes bras, dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne
-fis rien pour la retenir, car j'avais remarqué plusieurs fois que les
-scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule
-dès qu'elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources
-vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre.
-Cependant, tandis qu'elle se dérobait à moi, j'ajoutai d'un ton bas et
-sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre: «Eh bien! la mort!»
-
-Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur
-elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l'air
-d'être égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs.
-Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous
-les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait
-assez que l'effet était tel que j'avais voulu le produire; mais comme
-en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors
-assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce
-fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente
-tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en
-affaiblir l'impression.
-
-Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour
-votre bonheur et je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité
-et je la trouble encore.» Ensuite, d'un air composé, mais contraint:
-«Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal
-en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au
-moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous,
-je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais
-insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle
-effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.--Eh bien oui, je
-vous le promets», lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible: «Si
-l'effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je
-aussitôt d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai pour vous
-rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux
-sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon
-courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je,
-ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait à la
-vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer
-de vous pour jamais.»
-
-Ici, l'amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais,
-monsieur de Valmont, qu'avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche
-que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? N'est-ce pas
-le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous
-ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par
-devoir?--Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.--Et quel
-est-il?--Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à
-mes peines.--Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de
-mes bras sans qu'elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli
-des bienséances combien l'émotion était forte et puissante: «Femme
-adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée
-de l'amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu'à quel point
-vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m'était plus cher que
-mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles!
-puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé!
-Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez
-que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon
-cœur. Adieu.»
-
-Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec
-violence, j'observais l'altération de la figure, je voyais surtout
-les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles.
-Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner;
-aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle
-vivement.--Laissez-moi, répondis-je.--Vous m'écouterez, je le veux.--Il
-faut vous fuir, il le faut!--Non!...» s'écria-t-elle. A ce dernier
-mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme
-je doutais encore d'un si heureux succès, je feignis un grand effroi,
-mais tout en m'effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu
-précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne
-revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.
-
-Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté
-de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis
-écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons
-remarqué souvent être si semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme
-Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à combattre l'ennemi, qui ne voulait
-que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix
-du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité à
-l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su
-y faire succéder la terreur avant d'en venir au combat; je n'ai rien
-mis au hasard que par la considération d'un grand avantage en cas de
-succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n'ai
-engagé l'action qu'avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et
-conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je crois,
-tout ce qu'on peut faire; mais je crains à présent, de m'être amolli,
-comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s'est passé
-depuis.
-
-Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans
-les larmes et le désespoir d'usage; et si je remarquai d'abord un peu
-plus de confusion et une sorte de recueillement, j'attribuai l'un
-et l'autre à l'état de prude: aussi, sans m'occuper de ces légères
-différences que je croyais purement locales, je suivais simplement
-la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive
-d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu'une seule
-action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais
-pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore
-par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.
-
-Figurez-vous une femme assise, d'une raideur immobile et d'une figure
-invariable; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre;
-dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues,
-mais qui coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes
-discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une
-caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie
-succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les
-sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.
-
-Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la
-dernière même fut si violente que j'en fus entièrement découragé
-et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me
-rabattis sur les lieux communs d'usage et dans le nombre se trouva
-celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez
-fait mon bonheur?» A ce mot, l'adorable femme se tourna vers moi,
-et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjà
-repris son expression céleste.--«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous
-devinez ma réponse.--«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les
-protestations.--«Et heureux par moi!» J'ajoutai les louanges et les
-tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assoupirent;
-elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m'abandonnant
-une main que j'avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me
-console et me soulage.»
-
-Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c'était
-réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter
-un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, et ce qui
-s'était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à
-mon secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les
-favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je
-ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira à vous
-rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: dès ce moment je me donne
-à vous et vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut
-avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses
-charmes et qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut
-complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au
-plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour
-lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que
-je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait
-point et j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire.
-
-Ah! pourquoi n'êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de
-l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour
-attendre, n'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regarder comme
-convenu entre nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé
-dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m'exécute, et que, comme
-je vous l'ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir
-vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer
-votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour
-ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette
-campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous
-gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l'indulgence. Et puis
-je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois
-me soumettre, de nouveau à vos petites fantaisies. Souvenez-vous
-cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits
-de l'ami.
-
-Adieu, comme autrefois... Oui, _adieu, mon ange! je t'envoie tous les
-baisers de l'amour_.
-
-_P.-S._--Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été
-obligé de quitter son corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout
-Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu,
-et votre succès est complet!
-
- _Paris, ce 29 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXVI
-
-_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de
-ma dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore
-privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée
-de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon
-neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte,
-de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement
-là un coup de la Providence qui, en touchant l'un, a aussi sauvé
-l'autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver,
-vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré
-votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces
-à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût
-été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première,
-et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même,
-humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux
-conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces
-considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent
-remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir
-pas eu le choix des moyens?
-
-Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous
-redoutez s'allégeront d'elles-même; et quand elles devraient subsister
-toujours et dans leur entier, vous n'en sentirez pas moins qu'elles
-seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime
-et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt
-avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant
-que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre,
-et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut
-absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui
-me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il
-est cruel d'effrayer un malade désespéré qui n'est plus susceptible
-que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d'éclairer un
-convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la
-prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent
-encore lui être nécessaires.
-
-Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je
-vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous
-ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne
-sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà
-la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l'amie d'une
-femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette
-passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le
-devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit,
-mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en
-effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est ni
-sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d'elles et met
-presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que
-vous l'auriez converti. Jamais personne, sans doute, n'en fut plus
-digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a
-été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette
-ressource.
-
-Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que
-vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience
-et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale
-cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce
-ne soit en grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance,
-et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon
-neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsi, et désire vous
-voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et
-moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.
-
-Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me
-l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux
-où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre
-mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée
-de ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous!
-
- _Du château de..., ce 30 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXVII
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Si je n'ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que
-je n'en aie pas eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné
-de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais
-donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli;
-mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées
-qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement,
-il faut vous dire clairement mon avis.
-
-J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout
-un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais
-que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus
-l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me
-paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un
-goût nouveau, pour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment?
-en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs
-de votre _Hautesse_. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire
-un moment de _ce charme inconnu_ que _l'adorable, la céleste_ Mme
-de Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de
-compromettre, auprès de _l'attachante Cécile_, l'idée supérieure que
-vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous; alors descendant jusqu'à
-moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité,
-mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares,
-suffiront de reste à mon bonheur.
-
-Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais
-apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder,
-je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que
-j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.
-
-J'ai surtout celui de croire que _l'écolier, le doucereux_ Danceny,
-uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite,
-une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et
-m'aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans,
-travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs.
-Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui
-donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.
-
-Et par quelles raisons, m'allez-vous demander? Mais d'abord il
-pourrait fort bien n'y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait
-préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par
-politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de
-sacrifices à me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance
-que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire
-que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien qu'aussi éloignés l'un
-de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher
-d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps,
-mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée,
-je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres
-arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer
-mieux!...
-
-_Adieu, comme autrefois_, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble,
-vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée
-tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre
-que j'eusse dit oui avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc
-bon qu'au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise,
-adieu comme à présent.
-
-Votre servante, monsieur le vicomte.
-
- _Du château de..., ce 31 octobre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXVIII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Je n'ai reçu qu'hier, madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée
-sur-le-champ, si j'avais eu encore mon existence en moi; mais un autre
-en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je
-ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre
-amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout
-ce que je puis vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa
-mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne
-m'en vante, ni ne m'en accuse; je dis simplement ce qui est.
-
-Vous sentirez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire
-votre lettre, et les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas
-cependant qu'elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle
-puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est
-pas que je n'aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus
-déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je
-me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou
-plutôt elle change tout en plaisirs.
-
-C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que
-je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées,
-de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire
-à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée.
-Si quelque jour il en juge autrement,... il n'entendra de ma part ni
-plainte ni reproche. J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal
-et mon parti est pris.
-
-Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous
-paraissez avoir qu'un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de
-le vouloir, il aura donc cessé de m'aimer, et que me feront alors de
-vains reproches que je n'entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme
-je n'aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire;
-et s'il est forcé de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment
-justifiée.
-
-Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J'ai préféré le malheur de
-perdre votre estime par ma franchise à celui de m'en rendre indigne par
-l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance
-à vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus, pourrait
-vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au
-contraire, je me rends justice en cessant d'y prétendre. Je suis, avec
-respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.
-
- _Paris, ce 1er novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXIX
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et
-de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc
-ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous
-donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur
-votre consentement avant de l'avoir obtenu; mais je croyais que ce qui
-pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait
-jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis
-quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant
-l'espoir au désir, je n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui
-nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que
-nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui
-ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a
-introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que
-ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble,
-autorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus
-nécessaires entre nous.
-
-Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est
-fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide
-cajolerie, qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix
-que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j'attache
-au bonheur qu'elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus
-pénible encore de vous voir en juger autrement.
-
-Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n'imagine pas
-que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le
-monde qui me parût préférable à vous, et encore moins, que j'aie pu
-vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes
-regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée
-déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre
-miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de
-facilité et de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?
-
-Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble
-pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me
-suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de
-votre affectation à relever les épithètes _d'adorable, de céleste,
-d'attachante_, dont je me suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel
-ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus
-souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que
-l'on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve
-quand on parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement
-affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant
-pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux,
-puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au
-préjudice des deux autres, je ne crois pas qu'il y ait là si grand
-sujet de reproche.
-
-Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le _charme
-inconnu_ dont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d'abord,
-de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé!
-qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule
-savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc
-voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas
-encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais
-ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai
-le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je
-peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.
-
-Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous
-n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de
-cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai
-pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un
-moment _attachante_, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours
-un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n'a pas assez de
-confiance en aucun genre pour fixer en rien l'attention.
-
-A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos
-premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l'entière
-confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton
-rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en
-dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez
-si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non
-pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras,
-je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que
-vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.
-
-Adieu, ma belle amie; j'attends votre réponse avec beaucoup
-d'empressement.
-
- _Paris, ce 3 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXX
-
-_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille?
-Pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être
-rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui
-était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir
-affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour
-croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre
-lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même!
-
-O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop
-digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé!
-quelle femme vraiment délicate et sensible, n'a pas trouvé l'infortune
-dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes
-savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?
-
-Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés
-et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien
-peu savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur! Ne croyez
-pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils
-éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus
-d'emportement, mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet,
-cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres
-et continus, et dont l'unique objet est toujours l'objet aimé.
-L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle
-procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe
-pourtant d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite
-respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de
-l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un
-moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la
-coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que
-l'abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité.
-Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour,
-n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un
-plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait
-pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui
-non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que
-la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que
-répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.
-
-Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses,
-et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités
-générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes
-seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont
-ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour
-notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui
-en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent
-pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.
-
-J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir
-ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait
-dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir
-trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de
-l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà
-trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos
-peines ou d'en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je
-puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils
-ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande
-seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas
-le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres?
-Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et
-j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut
-racheter une faiblesse.
-
-Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de
-ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier
-découragement; n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre
-existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu
-cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, et
-qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.
-
-Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et
-croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus
-chères pensées.
-
- _Du château de..., ce 4 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette
-fois-ci que l'autre; mais à présent, causons de bonne amitié et
-j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement
-que vous paraissez désirer serait une véritable folie.
-
-N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet
-l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas
-pour former une liaison entre eux? et que, s'il est précédé du désir
-qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C'est
-une loi de la nature, que l'amour seul peut changer; et de l'amour en
-a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait
-vraiment fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement
-il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par
-là de moitié moindre, et même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre; en
-effet, l'un jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un
-peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper,
-ce qui fait équilibre, et tout s'arrange.
-
-Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper
-l'autre! Vous savez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent
-en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes
-par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce
-prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons
-si bien employer ailleurs.
-
-Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien,
-et que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas
-le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule
-soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous
-ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais
-n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque
-douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être
-durable.
-
-Vous voyez que je m'exécute à mon tour, et cela sans que vous vous
-soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la
-première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y
-teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché qui
-vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire,
-je n'ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la
-tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est
-seule? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais
-donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je
-les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que j'ai eu
-peut-être dans ma dernière lettre.
-
-A présent, vicomte, il ne me reste plus qu'à vous faire une demande et
-elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un
-moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble
-que l'époque doit être retardée jusqu'à mon retour à la ville. D'une
-part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l'autre,
-j'y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu'un peu de
-jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui
-pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà à se battre les
-flancs pour m'aimer; c'est au point qu'à présent je mets autant de
-malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en
-même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous
-faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant.
-
-Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits
-à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois
-que c'était de l'amour, j'étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais
-pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi
-que vous en disiez, c'est un retour impossible. D'abord j'exigerais des
-sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire,
-et qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous
-fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m'occuper de cette idée;
-et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j'aime
-bien mieux vous quitter brusquement.
-
-Adieu, vicomte.
-
- _Du château de..., ce 6 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière
-si je n'étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner
-en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses,
-que je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai
-du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admirerai surtout
-cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y
-compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si
-doux et si fort, même à côté du charme de l'amour.
-
-Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon
-bonheur? Je dis de même de vos conseils; j'en sens le prix et ne puis
-les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand
-je l'éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le
-dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est
-loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passion
-que vous nommez emportement, combien n'est-elle pas surpassée en lui
-par l'excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partager
-mes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l'amour, et de
-combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu,
-dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme
-moi! je l'aime avec idolâtrie et bien moins encore qu'il ne le mérite.
-Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient
-lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que
-puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire.
-
-Vous allez croire que c'est là _une de ces idées chimériques dont
-l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination_: mais dans ce cas,
-pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a
-plus rien à obtenir? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air
-de réflexion, de réserve, qui l'abandonnait rarement et qui souvent me
-ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait
-données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux
-mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien.
-Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autre! si ce bonheur
-ne m'était pas réservé d'être nécessaire au sien! Ah! si c'est une
-illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je peux
-vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer?
-Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens
-par moi-même; ce bonheur qu'on fait naître est le plus fort lien, le
-seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment délicieux qui
-anoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment
-digne d'une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.
-
-Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en
-vain vous écrire plus longtemps: voici l'heure où il a promis de venir
-et toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur,
-et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.
-
- _Paris, ce 7 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que
-je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire?
-Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir,
-je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous
-depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de
-mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou
-ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et
-le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la
-personne? Ah! grâce au Ciel, je n'en suis pas encore réduit là, et je
-m'offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce
-devrait être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit
-pas vous rester de doute.
-
-J'ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une
-femme qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre
-rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette
-aventure, m'a fait m'y livrer davantage; et encore à présent, qu'à
-peine le grand courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant
-qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère
-que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis
-si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m'avait
-pas tant coûté!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.
-
-Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que
-j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les
-premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute
-suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir
-remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que
-j'étais pourtant curieux de savoir, et l'occasion ne s'en trouve pas si
-facilement qu'on le croit.
-
-D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir,
-et n'est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre
-qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples
-commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite et parmi
-lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.
-
-Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la
-célébrité de l'amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la
-crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque
-tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose
-dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux
-circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nous et non de nous.
-
-Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et
-sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour
-même ne vît que son amant; dont l'émotion, loin de suivre la route
-ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j'ai vue,
-par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir
-toute éplorée et, le moment d'après, retrouver la volupté dans un mot
-qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu'elle réunît encore cette
-candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer,
-et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur.
-Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire
-que, sans celle-ci je n'en aurais peut-être jamais rencontré.
-
-Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une
-autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la
-rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m'y refuserais-je,
-surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce
-que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le cœur soit esclave? Non,
-sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette
-aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la
-sacrifier à de plus agréables.
-
-Je suis tellement libre que je n'ai seulement pas négligé la petite
-Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à
-la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j'ai su assurer mes
-communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à
-sa femme en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas
-su trouver ce moyen si simple? et puis, qu'on dise que l'amour rend
-ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais
-pas m'en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de
-jours, affaiblir en la partageant, l'impression peut-être trop vive
-que j'ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les
-multiplierai.
-
-Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son
-discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous
-n'avez plus de raison pour l'en empêcher, et moi je consens à rendre
-ce service signalé au pauvre Danceny. C'est en vérité, le moins que je
-lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la
-grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Mme de Volanges; je le
-calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon ou d'autre je
-ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me
-charger de la correspondance, qu'il veut reprendre à l'arrivée de _sa
-Cécile_. J'ai déjà six lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou
-deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!
-
-Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse
-m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre lettre.
-Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d'en
-douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens
-ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut
-qu'une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n'en
-sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé,
-je reconnaîtrai, comme lui, que j'avais laissé le bonheur pour courir
-après l'espérance, et je dirai comme d'Harcourt:
-
- Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie[49].
-
- [49] Du Belloi, _Tragédie du siège de Calais_.
-
-Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène
-à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses
-différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est
-comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons
-plus délicieux encore.
-
-Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais
-pressez-le donc et n'oubliez pas combien je le désire.
-
- _Paris, ce 8 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXIV
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne
-faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent
-s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même
-je vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en
-parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m'y fixer
-quand je cherche à m'en distraire, et me faire, en quelque sorte,
-partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à
-vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence?
-Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l'arrangement
-que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez
-toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc
-que je n'aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des
-sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?
-
-Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment
-qui vous attache à Mme de Tourvel? C'est de l'amour, ou il n'en exista
-jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de
-mille. Qu'est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez
-vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous
-fait rapporter à l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni
-cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que
-jamais vous n'en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse?
-Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce
-n'est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le
-fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à
-ne pas m'y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.
-
-C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer
-soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir
-déplu, j'ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous
-n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus
-l'adorable, la céleste Mme de Tourvel, mais c'est _une femme étonnante,
-une femme délicate et sensible_, et cela à l'exclusion de toutes les
-autres; _une femme rare enfin_ et telle _qu'on n'en rencontrerait pas
-une seconde_. Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas
-_le plus fort_. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais
-trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas
-davantage à l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait pas moins
-irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d'amour, ou
-il faut renoncer à en trouver aucun.
-
-Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis
-promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait
-devenir un piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu'amis et restons-en
-là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon
-courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti
-qu'on sent être mauvais.
-
-Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que
-je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que
-j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de
-ce mot _exiger_, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous
-m'allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me
-fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec
-vous que je veux dissimuler, j'en ai peut-être besoin.
-
-J'exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante
-Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme
-telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper, ce charme
-qu'on croit trouver chez les autres, c'est en nous qu'il existe, et
-c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous
-demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien
-l'effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l'avoue, je
-n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que
-par l'ensemble de votre conduite.
-
-Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de
-la petite Cécile que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en
-soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer
-ce pénible service jusqu'à nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse
-à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste,
-il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos
-plaisirs. Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres
-seraient bien rigoureux!
-
-Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que
-sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple,
-j'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous
-reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous
-vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit
-d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier toute seule...
-
-Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu enfin connaître
-au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques
-lois, et surtout beaucoup d'_autorités_, comme ils les appellent: mais
-je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque à
-redouter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure,
-en songeant que le procureur est adroit, l'avocat éloquent, et la
-plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il
-faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le
-respect pour les anciens usages!
-
-Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui
-de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à
-regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désœuvré! Je
-lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais
-ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité qu'il y
-trouve.
-
-Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me
-dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve.
-
- _Du château de..., ce 11 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXV
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah!
-Dieu, quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon
-bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir
-qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes
-douleurs, et m'ôte celle de les exprimer.
-
-Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour
-ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout
-ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations, je les éprouve, et
-c'est de lui qu'elles me viennent.
-
-Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en
-avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que
-pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne
-le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches
-et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...
-
-Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une
-vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de
-la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable
-que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le
-remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie;
-quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez
-cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je
-souffre.
-
-Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous
-instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous
-raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première
-fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me
-voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit
-connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que
-j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après,
-et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais
-s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il
-en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui
-l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans
-m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et
-qu'alors je crus sincères.
-
-Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser
-de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je
-finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher
-me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la
-sortie; j'aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de
-la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce
-n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir
-que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut
-forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai
-sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une
-fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser,
-et c'en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous
-aurez peine à croire c'est que cette même fille, apparemment instruite
-par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture,
-ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.
-
-Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans
-la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester;
-je me sentais à chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne
-pouvais retenir mes larmes.
-
-En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre
-aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût,
-sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec
-ordre de l'attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me
-disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître
-ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre
-chose à faire qu'à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus
-revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais,
-sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est
-point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui.
-
-A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter: vous voilà
-instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir
-pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.
-
- _Paris, ce 15 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXVI
-
-_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Sans doute, monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous
-attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez
-fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y
-plus venir, que de vous redemander des lettres qui n'auraient jamais
-dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme
-des preuves de l'aveuglement que vous aviez fait naître, ne peuvent
-que vous être indifférentes à présent qu'il est dissipé, et qu'elles
-n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit.
-
-Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une
-confiance dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en
-cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas
-mérité d'être livrée par vous, au mépris et à l'insulte. Je croyais
-qu'en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à
-l'estime des autres et à la mienne, je pouvais m'attendre cependant
-à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont
-l'opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de
-la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont
-les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre
-cœur n'entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.
-
- _Paris, ce 15 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXVII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
-
-
-On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j'ai frémi en
-la lisant, et elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle
-affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts;
-et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les
-couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont
-toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir!
-quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai
-connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous! Les
-apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre
-moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu'il fallait pour
-les combattre? et ne s'est-il pas révolté à la seule idée qu'il pouvait
-avoir à se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsi, non
-seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez
-même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si
-vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc
-moi-même bien vil à vos yeux?
-
-Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je
-perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire.
-J'avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il
-donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre
-attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter
-du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont
-le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah!
-si en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au
-moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à
-mes remords.
-
-Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le
-charme tout-puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me
-fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se
-remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que
-j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéra, et ma démarche
-fut pareillement infructueuse. Émilie que j'y trouvai, que j'ai connue
-dans un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour,
-Émilie n'avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à
-quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis. Mais
-ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous
-seriez portée à me juger coupable.
-
-La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur
-moi qu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même
-qu'elle me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer; cette
-précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme
-toutes celles de son état, à n'être sûre d'un empire toujours usurpé
-que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire, Émilie se garda bien
-d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon
-embarras s'accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle
-gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet,
-n'avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même
-venait encore de mon respect et de mon amour.
-
-Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces
-torts, _qui seraient ceux de tout le monde, et les seuls dont vous me
-parlez_, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais
-vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur
-eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre.
-
-Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable
-égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en
-rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en
-porter la peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle
-tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce
-qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?
-
-Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma
-faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais
-que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de
-l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens,
-entre un moment d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et
-le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme
-délicate, et s'y soutenir que par l'estime, et dont enfin le bonheur
-est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de
-vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce
-qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées
-redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir,
-éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante:
-mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos
-regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez
-l'offense sans la ressentir.
-
-Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que
-celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir
-déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l'idée accablante de
-m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi,
-je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce
-qu'elles me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de
-vous.
-
-Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de
-prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur
-éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente,
-ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres
-qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l'âme toujours renaissante
-et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que
-chacun de nous devait à l'autre; tous ces biens de l'amour et que
-lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire
-renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout
-perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos
-bienfaits. C'est à vous à décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un
-mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant
-qu'il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd'hui à un
-désespoir éternel!
-
- _Paris, ce 15 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXVIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est
-point ma faute si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle.
-Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même,
-combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne
-peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.
-
-J'étais donc chez la tendre prude, et j'y étais bien sans aucune autre
-affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute
-la nuit au bal précoce de Mme V... Le désœuvrement m'avait fait désirer
-d'abord de prolonger cette soirée, et j'avais même à ce sujet, exigé un
-petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me
-promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez
-à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n'éprouvai
-plus d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous
-convaincre que c'était, de votre part, pure calomnie.
-
-Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je
-laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée.
-Mais moi, j'allai tranquillement joindre Émilie à l'Opéra; et elle
-pourrait vous rendre compte que jusqu'à ce matin que nous nous sommes
-séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs.
-
-J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude si ma parfaite
-indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais à peine à
-quatre maisons de l'Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle
-de l'austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras
-survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de
-l'autre. On se voyait comme à midi et il n'y avait pas moyen d'échapper.
-
-Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier à Émilie que c'était la
-femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là,
-et qu'Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l'avait pas oubliée,
-et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son
-aise _cette vertu_, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d'un
-scandale à en donner de l'humeur.
-
- [50] Lettres XLVI et XLVII.
-
-Ce n'est pas tout encore: la jalouse femme n'envoya-t-elle pas chez moi
-dès le soir même? Je n'y étais pas: mais, dans son obstination, elle y
-envoya une seconde fois avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais
-été décidé à rester chez Émilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans
-autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en
-arrivant chez moi il y trouva l'amoureux messager, il crut tout simple
-de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien
-l'effet de cette nouvelle, et qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé
-signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.
-
-Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous
-voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l'est pas, ce n'est
-point, comme vous l'allez croire, que je mette du prix à la continuer,
-c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter;
-et, de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'honneur de ce sacrifice.
-
-J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments;
-j'ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l'amour du soin
-de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir
-un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l'éternelle
-rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n'est pourtant plus
-le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé
-quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y
-avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon
-chasseur pour s'emparer du suisse, et, dans un moment, j'irai moi-même
-faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n'y
-a qu'une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne
-s'expédie qu'en présence.
-
-Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement.
-
- _Paris, ce 15 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXXXIX
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop
-tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à
-présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi
-je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout
-est réparé. A cet état de douleur et d'angoisses ont succédé le calme
-et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont
-est innocent, on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts
-graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne
-les avait pas, et si, sur un seul point j'ai eu besoin d'indulgence,
-n'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?
-
-Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le
-justifient; peut-être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au
-cœur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me
-soupçonner de faiblesse, j'appellerais votre jugement à l'appui du
-mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas
-l'inconstance.
-
-Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain
-l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi
-se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore?
-Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en
-console, et pourtant combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par
-l'excès de son amour et celui de mon bonheur!
-
-Ou ma félicité est plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis que
-j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c'est
-que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi
-cruels que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter
-trop cher le surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. O! ma tendre
-mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop
-de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié
-celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer; mais, en la reconnaissant
-imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.
-
- _Paris, ce 15 novembre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE CXL
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de
-réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter
-une, et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends
-encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout
-de mes grandes affaires.
-
-Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches
-et de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce
-soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues
-à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l'événement
-imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais
-comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne
-sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque
-temps, je me charge de ce soin.
-
-Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mme
-de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques jours, et comme ces
-raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j'en étais
-devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant portier, je
-n'avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et
-moi, une vie commode et réglée. Mais l'habitude amène la négligence:
-les premiers jours nous n'avions jamais pris assez de précautions pour
-notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une
-incroyable distraction a causé l'incident dont j'ai à vous instruire,
-et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte
-plus cher à la petite fille.
-
-Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l'abandon qui
-suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre
-s'ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma
-défense que pour celle de notre commune pupille; je m'avance et ne vois
-personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de
-la lumière, j'ai été à la recherche et n'ai trouvé âme qui vive. Alors
-je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires,
-et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s'était
-rouverte d'elle-même.
-
-En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne
-l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s'était sauvée
-dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans
-autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras!
-Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire
-revenir; mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas
-à en ressentir les effets.
-
-Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins
-équivoques encore m'ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour
-le lui apprendre, il a fallu lui dire d'abord celui où elle était
-auparavant, car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à
-elle, on n'avait conservé tant d'innocence en faisant si bien tout ce
-qu'il fallait pour s'en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à
-réfléchir!
-
-Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu'il
-fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais
-sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu'en
-les prévenant qu'on allait venir les chercher, je leur confierais
-le tout, sous le secret; qu'elle de son côté, sonnerait la femme
-de chambre; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence,
-comme elle voudrait, mais qu'elle enverrait chercher du secours et
-défendrait surtout qu'on réveillât Mme de Volanges, attention délicate
-et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère.
-
-J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement
-que j'ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas
-encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est
-venu à midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas
-trompé; mais il espère que, s'il ne survient pas d'accident, on ne
-s'apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret;
-le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s'arrangera
-comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile
-qu'on en parle.
-
-Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre
-silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du tout, si le
-désir que j'en ai ne me faisait chercher tous les moyens d'en conserver
-l'espoir.
-
-Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.
-
- _Paris, ce 21 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous
-importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de
-raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c'est seulement
-qu'il m'en coûte de vous les dire.
-
-Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous
-à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me
-laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable?
-Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que
-penser?
-
-Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec
-la présidente, mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système
-ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez
-assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes
-les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne
-doutais même pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec
-une autre, avec la première venue, jusqu'aux désirs que celle-ci seule
-aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage
-d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois
-par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui
-ne sait que c'est là le simple courant du monde et votre usage à tous
-tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu'aux _espèces_! Celui qui
-s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesque, et ce n'est pas là, je
-crois, le défaut que je vous reproche.
-
-Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est
-que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre présidente; non pas,
-à la vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que
-vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme
-les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une
-classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient
-encore attaché à elle, même alors que vous l'outragez; tel enfin que
-je conçois qu'un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce
-qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma
-comparaison me paraît d'autant plus juste que, comme lui, jamais vous
-n'êtes ni l'amant, ni l'ami d'une femme, mais toujours son tyran ou
-son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié,
-bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux
-d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre
-pardon, vous me quittez _pour ce grand événement_.
-
-Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette
-femme uniquement, c'est que vous ne voulez m'y rien dire _de vos
-grandes affaires_; elles vous semblent si importantes que le silence
-que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c'est
-après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que
-vous demandez tranquillement s'il y a encore _quelque intérêt commun
-entre vous et moi_? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma
-réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c'est
-peut-être déjà en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.
-
-Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire.
-Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d'y faire
-assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au
-pis aller, qu'une histoire de perdue.
-
-Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme
-qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bien par intervalle, le bon
-esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort,
-mais quoiqu'il en rougît, il n'avait pas le courage de rompre. Son
-embarras était d'autant plus grand qu'il s'était vanté à ses amis
-d'être entièrement libre et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on
-a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi
-sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après:
-_Ce n'est pas ma faute_. Cet homme avait une amie qui fut tentée un
-moment de le livrer au public en cet état d'ivresse et de rendre ainsi
-son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou
-peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier
-moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami:
-_Ce n'est pas ma faute_. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre
-avis la lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être
-utile à son mal.
-
-«On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une loi de la nature; ce n'est
-pas ma faute.
-
-«Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupée
-entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.
-
-«Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et
-c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini
-en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.
-
-«Il suit de là que depuis quelque temps je t'ai trompé, mais aussi ton
-impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma
-faute.
-
-«Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie.
-Ce n'est pas ma faute.
-
-«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais
-si la nature n'a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu'elle
-donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.
-
-«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une autre
-maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce
-n'est pas ma faute.
-
-«Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret;
-je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute.»
-
-De vous dire, vicomte, l'effet de cette dernière tentative et ce qui
-s'en est suivi, ce n'est pas le moment, mais je vous promets de vous le
-dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon _ultimatum_
-sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu
-tout simplement...
-
-A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est
-un article à réserver jusqu'au lendemain du mariage pour la Gazette de
-médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur
-la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.
-
- _Du château de..., ce 24 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, et
-votre lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle
-épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce
-dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet; aussi je l'ai
-copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé à la
-céleste présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive
-a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, parce que
-d'abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j'ai
-pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir
-et méditer _sur ce grand événement_, dussiez-vous une seconde fois me
-reprocher l'expression.
-
-J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée,
-mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai
-jusqu'à cinq heures, et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en
-chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n'y a que le premier
-pas qui coûte.
-
-A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empressé
-d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance
-si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier
-une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui
-aura-t-elle pas fait grâce?
-
-Je ne désire pas moins de recevoir votre _ultimatum_, comme vous dites
-si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette
-dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour! Ah! sans doute
-il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien
-faire valoir, et j'attends tout de vos bontés.
-
-Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu'à deux heures,
-dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.
-
-
-_A deux heures après midi._
-
-Toujours rien, l'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps
-d'ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus
-tendres baisers d'amour?
-
- _Paris, ce 27 novembre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. XI
- _Mlle Gérard inv._
- _Simonet sc._
- LETTRE CXLIII]
-
-
-
-
-LETTRE CXLIII
-
-_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l'illusion de
-mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire et ne me laisse voir qu'une
-mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et
-le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent
-mon existence. Je vous envoie la lettre que j'ai reçue hier, je n'y
-joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le
-temps de se plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de
-pitié que j'ai besoin, c'est de force.
-
-Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière
-prière; c'est de me laisser à mon sort, de m'oublier entièrement, de
-ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où
-l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand
-les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre
-sentiment m'est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus
-me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y
-pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je
-n'ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n'en fournit plus.
-
-Adieu, madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette
-lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.
-
- _Paris, ce 27 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLIV
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas
-de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit
-qu'elle était sortie. Je n'ai vu dans cette phrase, qu'un refus de me
-recevoir qui ne m'a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans
-l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie,
-à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a
-fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien
-trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé
-mon chasseur d'aller aux informations et de savoir si la sensible
-personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a
-appris que Mme de Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin
-avec sa femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au couvent
-de... et qu'à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses
-gens, en faisant dire qu'on ne l'attendit pas chez elle. Assurément,
-c'est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d'une
-veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai
-à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que
-va prendre cette aventure.
-
-Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos
-inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant
-d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent donc ces critiques sévères qui
-m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des
-ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu'ils fassent
-mieux: qu'ils se présentent comme consolateurs, la route leur est
-tracée. Eh bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai
-parcourue en entier, et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui
-cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j'y mets
-du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute,
-celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes
-si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.
-
-Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens, mais
-je suis fâché qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour
-se séparer autant de moi. Il n'y aura donc entre nous deux d'autres
-obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me
-rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne
-le pas désirer? n'en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc
-ainsi qu'on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le
-souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux
-tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un
-raccommodement qu'on désire toujours tant qu'on l'espère? Je pourrais
-essayer cette démarche sans y mettre d'importance et, par conséquent,
-sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire! ce serait un simple
-essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne
-serait qu'un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice
-qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à
-en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc
-vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des
-aventures.
-
-Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon
-inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans
-mes courses différentes, jusque chez Mme de Volanges. J'ai trouvé
-votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade,
-mais en pleine convalescence et n'en étant que plus fraîche et plus
-intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un
-mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci
-m'a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.
-
-J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé
-rendre fou votre _sentimentaire_ Danceny. D'abord c'était de chagrin;
-aujourd'hui c'est de joie. _Sa Cécile_ était malade! Vous jugez que la
-tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir
-des nouvelles et n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin
-il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d'aller la
-féliciter sur la convalescence d'un objet si cher; Mme de Volanges y a
-consenti; si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le
-passé, à un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre.
-
-C'est de lui-même que j'ai su ces détails, car je suis sorti en même
-temps que lui et je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas l'idée de l'effet
-que cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des
-transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements,
-j'ai achevé de lui faire perdre la tête en l'assurant que sous très peu
-de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.
-
-En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon
-expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis,
-vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne
-devait tromper que son mari? Le chef-d'œuvre est de tromper son amant,
-et surtout son premier amant! car, pour moi, je n'ai pas à me reprocher
-d'avoir prononcé le mot d'amour.
-
-Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire
-sur moi, en recevoir l'hommage et m'en payer le prix.
-
- _Paris, ce 28 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLV
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez
-envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous
-êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi
-que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir
-jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut
-cette femme que naguère j'appréciais si peu: point du tout; mais c'est
-que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage: c'est sur
-vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.
-
-Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel et même vous l'aimez
-encore, vous l'aimez comme un fou; mais, parce que je m'amusais à
-vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez
-sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit
-pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu'elle est
-l'ennemie du bonheur.
-
-Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une
-malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et
-dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j'en
-cours les risques et je me rends à mon vainqueur.
-
-Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse, car si je
-voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire! et peut-être
-le mériteriez-vous. J'admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle
-gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la
-présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner
-le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance?
-Et comme alors, cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous,
-vous m'offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la
-céleste dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cœur,
-tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée: nous serions
-trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste?
-
-C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si
-peu pour l'exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous
-ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.
-
-Quoi! vous aviez l'idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre!
-Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte,
-quand une femme frappe dans le cœur d'une autre, elle manque rarement
-de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que
-je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai
-pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée
-un moment préférable à moi et qu'enfin vous m'aviez placée au-dessous
-d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter
-la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je
-vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès,
-si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je
-ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.
-
-Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des
-nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai? Je serai bien aise
-d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra
-mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir
-une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous
-le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous
-laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti
-définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous
-remettre à un temps éloigné, car je serai à Paris incessamment. Je ne
-peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que
-dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé.
-
-Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches,
-je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au
-revoir, mon ami.
-
- _Du château de..., ce 29 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLVI
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._
-
-
-Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à
-Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je
-ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien
-pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale,
-mais je n'excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon
-arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit.
-
-Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma
-confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné
-la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l'adresse,
-peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au
-reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien
-autre chose à faire! Quand l'héroïne est en scène on ne s'occupe guère
-de la confidente.
-
-Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos
-nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n'étaient
-pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez
-faites aux échos si je n'avais pas été là pour les entendre. Quand,
-depuis, elle a été malade, vous m'avez même encore honorée du récit de
-vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à
-présent que celle que vous aimez est à Paris, qu'elle se porte bien et
-surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis
-ne vous sont plus rien.
-
-Je ne vous en blâme pas: c'est la faute de vos vingt ans. Depuis
-Alcibiade jusqu'à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais
-connu l'amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois
-indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate:
-_J'aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux_[51],
-mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d'eux quand ils
-ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et
-j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme.
-
- [51] Marmontel, _Conte moral d'Alcibiade_.
-
-N'allez pourtant pas me croire exigeante: il s'en faut bien que je le
-sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les
-fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du
-bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir
-qu'autant que l'amour vous laissera libre et désoccupé et je vous
-défends de me faire le moindre sacrifice.
-
-Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir:
-viendrez-vous?
-
- _Du château de..., ce 29 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLVII
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en
-apprenant l'état où se trouve Mme de Tourvel: elle est malade depuis
-hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si
-graves que j'en suis vraiment alarmée.
-
-Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une
-soif qu'on ne peut apaiser, voilà tout ce qu'on remarque. Les médecins
-disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera
-d'autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute
-espèce de remèdes: c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour
-la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour
-lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours
-arracher.
-
-Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce,
-concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et
-que, pour peu qu'on veuille lui représenter quelque chose, elle entre
-dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu'il n'y ait plus
-que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit.
-
-Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c'est ce qui s'est passé
-avant-hier.
-
-Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme
-de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison
-et qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut
-reçue comme à l'ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille
-et bien portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la
-chambre qu'elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur
-ce qu'on lui répondit que oui, elle demanda d'aller la revoir; la
-prieure l'y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors
-qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambre, que,
-disait-elle, elle n'aurait jamais dû quitter, et qu'elle ajouta qu'elle
-n'en sortirait _qu'à la mort_: ce fut son expression.
-
-D'abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on
-lui représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de
-la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille
-autres n'y firent rien, et dès ce moment, elle s'obstina non seulement
-à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre
-lasse, à sept heures du soir, on consentit qu'elle y passât la nuit. On
-renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un
-parti.
-
-On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien
-eussent rien d'égaré, l'un et l'autre étaient composés et réfléchis,
-que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si
-profonde qu'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant et que
-chaque fois, avant d'en sortir, elle portait les deux mains à son
-front, qu'elle avait l'air de serrer avec force; sur quoi une des
-religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait
-de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin:
-«Ce n'est pas là qu'est le mal!» Un moment après, elle demanda qu'on la
-laissât seule et pria qu'à l'avenir on ne lui fît plus de question.
-
-Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui devait
-heureusement coucher dans la même chambre qu'elle, faute d'autre place.
-
-Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille
-jusqu'à onze heures du soir. Elle a dit alors pouvoir se coucher, mais,
-avant d'être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa
-chambre avec beaucoup d'action et des gestes fréquents. Julie, qui
-avait été témoin de ce qui s'était passé dans la journée, n'osa lui
-rien dire et attendit en silence pendant près d'une heure. Enfin, Mme
-de Tourvel l'appela deux fois coup sur coup; elle n'eut que le temps
-d'accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: «Je n'en peux
-plus.» Elle se laissa conduire à son lit et ne voulut rien prendre, ni
-qu'on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de
-l'eau auprès d'elle et elle ordonna à Julie de se coucher.
-
-Celle-ci assure être restée jusqu'à deux heures du matin sans dormir et
-n'avoir entendu pendant ce temps ni mouvement, ni plaintes. Mais elle
-dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse,
-qui parlait d'une voix forte et élevée, et qu'alors lui ayant demandé
-si elle n'avait besoin de rien et n'obtenant point de réponse, elle
-prit de la lumière et alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la reconnut
-point, mais qui, interrompant tout à coup les propos sans suite
-qu'elle tenait, s'écria vivement: «Qu'on me laisse seule, qu'on me
-laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent.»
-J'ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.
-
-Enfin, Julie profita de cette espèce d'ordre pour sortir et aller
-chercher du monde et des secours, mais Mme de Tourvel a refusé l'un et
-l'autre avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent
-depuis.
-
-L'embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la prieure à
-m'envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il ne faisait pas
-jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m'a annoncée à Mme de
-Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance et a répondu: «Ah! oui,
-qu'elle entre.» Mais quand j'ai été près de son lit, elle m'a regardée
-fixement, a pris vivement ma main, qu'elle a serrée, et m'a dit d'une
-voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas crue.»
-Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le
-plus fréquent: «Qu'on me laisse seule, etc.», et toute connaissance
-s'est perdue.
-
-Ce propos qu'elle m'a tenu et quelques autres échappés dans son délire
-me font craindre que cette cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle
-encore. Mais respectons les secrets de notre amie et contentons-nous de
-plaindre son malheur.
-
-Toute la journée d'hier a été également orageuse et partagée entre
-des accès de transports effrayants et des moments d'un abattement
-léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n'ai
-quitté le chevet de son lit qu'à neuf heures du soir et je vais y
-retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n'abandonnerai
-pas ma malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c'est son
-obstination à refuser tous les soins et tous les secours.
-
-Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de recevoir et
-qui, comme vous le verrez, n'est rien moins que consolant. J'aurai soin
-de vous les faire passer tous exactement.
-
-Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui est
-heureusement presque rétablie, vous présente son respect.
-
- _Paris, 29 novembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLVIII
-
-_Le Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL._
-
-
-O vous que j'aime! ô toi que j'adore! ô vous qui avez commencé mon
-bonheur! ô toi qui l'as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi
-le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve?
-Ah! madame, calmez-vous, c'est l'amitié qui vous le demande. O! mon
-amie! sois heureuse, c'est la prière de l'amour.
-
-Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre
-délicatesse vous abuse. Les regrets qu'elle vous cause, les torts dont
-elle m'accuse sont également illusoires, et je sens dans mon cœur qu'il
-n'y a eu entre nous deux, d'autre séducteur que l'amour. Ne crains
-donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser
-pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été
-éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non, sans
-doute. C'est, au contraire, la séduction qui, n'agissant jamais que
-par projets, peut combiner sa marche et ses moyens et prévoir au loin
-les événements. Mais l'amour véritable ne permet pas ainsi de méditer
-et de réfléchir; il nous distrait de nos pensées par nos serments, son
-empire n'est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c'est dans
-l'ombre et le silence qu'il nous entoure de liens qu'il est également
-impossible d'apercevoir et de rompre.
-
-C'est ainsi qu'hier même, malgré la vive émotion que me causait l'idée
-de votre retour, malgré le plaisir extrême que je sentis en vous
-voyant, je croyais pourtant n'être encore appelé ni conduit que par la
-paisible amitié, ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de
-mon cœur, je m'occupais bien peu d'en démêler l'origine ou la cause.
-Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le méconnaître, ce
-charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la
-tendresse, et tous deux nous n'avons reconnu l'amour qu'en sortant de
-l'ivresse où ce Dieu nous avait plongés.
-
-Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n'as
-pas trahi l'amitié et je n'ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous
-deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments, mais cette illusion,
-nous l'éprouvions seulement sans chercher à la faire naître. Ah! loin
-de nous en plaindre, ne songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré;
-et sans le troubler par d'injustes reproches, ne nous occupons qu'à
-l'augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O!
-mon amie! que cet espoir est cher à mon cœur! Oui, désormais délivrée
-de toute crainte et tout entière à l'amour, tu partageras mes désirs,
-mes transports, le délire de mes sens, l'ivresse de mon âme, et chaque
-instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.
-
-Adieu, toi que j'adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je
-seule? Je n'ose l'espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.
-
- _Paris, ce 1er décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CXLIX
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-J'ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous
-donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre
-chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne
-me reste que le regret de l'avoir perdu. Un événement, bien indifférent
-en apparence, mais bien cruel par les suites qu'il a eues, a rendu
-l'état de la malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavant, si
-même il n'a pas empiré.
-
-Je n'aurais rien compris à cette révolution subite si je n'avais reçu
-hier l'entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne
-m'a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses
-infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.
-
-Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade
-dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond
-et si tranquille, que j'eus peur un moment qu'il ne fût léthargique.
-Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux
-de son lit. Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise, et comme
-je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria
-d'approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question
-et me demanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était
-malade et pourquoi elle n'était pas chez elle. Je crus d'abord que
-c'était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent,
-mais je m'aperçus qu'elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait
-en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.
-
-Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était
-arrivé depuis qu'elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas
-d'être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce
-qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu'à mon tour je lui demandai
-comment elle se trouvait, elle me répondit qu'elle ne souffrait
-pas dans ce moment, mais qu'elle avait été bien tourmentée pendant
-son sommeil et qu'elle se sentait fatiguée. Je l'engageai à se
-tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses
-rideaux, que je laissai entr'ouverts, et je m'assis près de son lit.
-Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu'elle prit et qu'elle
-trouva bon.
-
-Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla
-que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit
-dans ses remerciements l'agrément et la grâce que vous lui connaissez.
-Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu'elle ne
-rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d'être venue ici»,
-et un moment après elle s'écria douloureusement: «Mon amie, mon amie,
-plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m'avançai
-vers elle, elle saisit ma main, et s'y appuyant la tête: «Grand Dieu!
-continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore
-que ses discours, m'attendrit jusqu'aux larmes, elle s'en aperçut à ma
-voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis
-s'interrompant: «Faites qu'on nous laisse seules, je vous dirai tout.»
-
-Ainsi que je crois vous l'avoir marqué, j'avais déjà des soupçons sur
-ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que
-cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne
-nuisît peut-être à l'état de notre malheureuse amie, je m'y refusai
-d'abord, sous prétexte qu'elle avait besoin de repos, mais elle insista
-et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle
-m'apprit tout ce que déjà vous avez su d'elle et que par cette raison
-je ne vous répéterai point.
-
-Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiée,
-elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d'en mourir et j'en avais le
-courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c'est ce qui
-m'est impossible.» Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt
-ce désespoir, avec les armes de la religion jusqu'alors si puissantes
-sur elle, mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force pour
-ces fonctions augustes et je m'en tins à lui proposer d'appeler le
-Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit
-et parut même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en effet, et
-il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en
-sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu'on
-pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu'il reviendrait le
-lendemain.
-
-Il était environ trois heures après midi, et jusqu'à cinq, notre amie
-fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous repris de l'espoir.
-Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la
-lui remettre, elle répondit d'abord n'en vouloir recevoir aucune et
-personne n'insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt
-après, elle demanda d'où venait cette lettre; elle n'était pas timbrée;
-qui l'avait apportée? on l'ignorait; de quelle part on l'avait remise?
-on ne l'avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps
-le silence; après quoi elle recommença à parler, mais ses propos sans
-suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.
-
-Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu'à ce qu'enfin elle
-demanda qu'on lui remît la lettre qu'on avait apportée pour elle. Dès
-qu'elle eut jeté les yeux dessus, elle s'écria: «De lui! grand Dieu!»
-et puis d'une voix forte, mais oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la».
-Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit et défendit que
-personne approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées
-de revenir auprès d'elle. Le transport avait repris plus violent que
-jamais, et il s'y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces
-accidents n'ont plus cessé de la soirée, et le bulletin de ce matin
-m'apprend que la nuit n'a pas été moins orageuse. Enfin, son état est
-tel, que je m'étonne qu'elle n'y ait pas déjà succombé, et je ne vous
-cache pas qu'il ne me reste que bien peu d'espoir.
-
-Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont;
-mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie, je
-m'interdis toute réflexion; mais il est bien cruel de voir périr si
-malheureusement une femme jusqu'alors si heureuse et si digne de l'être.
-
- _Paris, ce 2 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CL
-
-_Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre amie, au
-plaisir de t'écrire, et c'est en m'occupant de toi que je charme le
-regret d'en être éloigné. Te tracer mes sentiments, me rappeler les
-tiens est pour mon cœur une vraie jouissance, et c'est par elle que
-le temps même des privations m'offre encore mille biens précieux à
-mon amour. Cependant, s'il faut t'en croire, je n'obtiendrai point
-de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous nous
-priverons d'un commerce qui, selon toi, est dangereux _et dont nous
-n'avons pas besoin_. Sûrement je t'en croirai si tu persistes, car que
-peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi?
-Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en
-causions ensemble?
-
-Sur l'article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis rien
-calculer et je m'en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne
-puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n'est
-pas nous deux qui ne sommes qu'un, c'est toi qui es nous deux.
-
-Il n'en est pas de même _sur le besoin_; ici nous ne pouvons avoir
-qu'une même pensée, et si nous différons d'avis, ce ne peut être que
-faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois
-sentir.
-
-Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand on peut se voir
-librement. Que dirait-elle, qu'un mot, un regard ou même le silence
-n'exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai que dans
-le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa
-facilement sur mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l'affecta
-point. Tel à peu près, quand voulant donner un baiser sur ton cœur
-je rencontre un ruban ou une gaze, je l'écarte seulement, et n'ai
-cependant pas le sentiment d'un obstacle.
-
-Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu n'as plus été là,
-cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je
-dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés, n'a-t-on plus
-rien à se dire? Je suppose que favorisé par les circonstances, on passe
-ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer
-sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi,
-les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse.
-Enfin, quel que soit le temps, on finit par se séparer, et puis, on est
-si seul! C'est alors qu'une lettre est précieuse, si on ne la lit pas,
-du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre
-sans la lire, comme il me semble que la nuit j'aurais encore quelque
-plaisir à toucher ton portrait...
-
-Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l'âme.
-Elle n'a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de
-l'amour; elle se prête à tous nos mouvements; tour à tour elle s'anime,
-elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux,
-me priveras-tu d'un moyen de les recueillir?
-
-Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire ne te tourmentera jamais?
-Si dans la solitude ton cœur se dilate ou s'oppresse, si un mouvement
-de joie passe jusqu'à ton âme, si une tristesse involontaire vient la
-troubler un moment ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu
-répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu'il ne
-partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s'égarer loin
-de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c'est à toi qu'il appartient
-de prononcer. J'ai voulu discuter seulement et non pas te séduire; je
-ne t'ai dit que des raisons, j'ose croire que j'eusse été plus fort par
-des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m'affliger;
-je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m'aurais écrit; mais tiens,
-tu le dirais mieux que moi et j'aurais surtout plus de plaisir à
-l'entendre.
-
-Adieu, ma charmante amie; l'heure approche enfin où je pourrai te voir;
-je te quitte bien vite, pour t'aller retrouver plus tôt.
-
- _Paris, ce 3 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLI
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage pour
-penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai
-trouvée ce soir et sur l'_étonnant hasard_ qui avait conduit Danceny
-chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre
-à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous
-soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au
-trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles
-vous ont parfaitement servie et que s'ils avaient su se faire croire
-aussi bien que se faire entendre, loin que j'eusse pris ou conservé le
-moindre soupçon, je n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême
-que vous causait _ce tiers importun_. Mais, pour ne pas déployer en
-vain d'aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en
-promettiez pour produire enfin l'illusion que vous cherchiez à faire
-naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus
-de soin.
-
-Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves
-à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas
-nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se
-défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur
-encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse sans se croire
-obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous
-regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser
-ce regard de possession si facile à reconnaître et qu'ils confondent
-si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez les faire
-paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à
-leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre
-célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce
-nouveau collège.
-
-Mais jusque-là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez
-entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu'avec toute autre femme
-je serais bientôt vengé! que je m'en ferais de plaisir! et qu'il
-surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre! Oui,
-c'est bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la
-vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute,
-par la moindre incertitude; je sais tout.
-
-Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu
-Danceny, et vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte
-était encore fermée, et il n'a manqué à votre suisse, pour m'empêcher
-d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la vôtre. Cependant
-je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d'être le premier informé
-de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me
-dire le jour, tandis que vous m'écriviez la veille de votre départ.
-Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L'un et
-l'autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore!
-Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l'avoir
-éprouvé, n'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous
-deux, marquise; ce mot doit vous suffire.
-
-Vous sortez demain toute la journée, m'avez-vous dit? A la bonne
-heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais
-enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation,
-nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc
-savoir si ce sera chez vous, ou _là-bas_ que se feront nos expiations
-nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise
-tête s'était remplie de son idée, et je peux n'être pas jaloux de ce
-délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui
-n'était qu'une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne
-me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m'attends pas à la
-recevoir de vous.
-
-J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand
-il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un
-assez bel exemple! qu'une femme sensible et belle, qui n'existait que
-pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d'amour et de regret,
-peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de
-figure ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance.
-
-Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout
-ce que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon cœur.
-J'attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il
-vous est facile de me faire oublier l'offense que vous m'avez faite,
-plus un refus de votre part, un simple délai, la graverait dans mon
-cœur en traits ineffaçables.
-
- _Paris, ce 3 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLII
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité!
-Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre
-indignation et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre
-vengeance? d'autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une
-noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau
-parler, votre existence n'en sera ni moins brillante ni moins paisible.
-Au fait, qu'auriez-vous à redouter? D'être obligé de partir si on vous
-en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l'étranger comme ici? Et,
-à tout prendre, pourvu que la cour de France vous laissât tranquille à
-celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu
-de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par
-ces considérations morales, revenons à nos affaires.
-
-Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n'est
-assurément pas faute d'avoir trouvé assez de partis avantageux, c'est
-uniquement pour que personne n'ait le droit de trouver à redire à mes
-actions. Ce n'est même pas que j'aie craint de ne pouvoir plus faire
-mes volontés, car j'aurais bien toujours fini par là; mais c'est qu'il
-m'aurait gêné que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre;
-c'est qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir et non par
-nécessité. Et voilà que vous m'écrivez la lettre la plus maritale qu'il
-soit possible de voir! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côté et
-de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on
-ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!
-
-Voyons, de quoi s'agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et
-cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu'avez-vous pu en conclure?
-Ou que c'était l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de
-ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre
-lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c'était bien la
-peine d'écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas.
-Eh bien! je vais raisonner pour vous.
-
-Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas. Si vous en avez un, il
-faut plaire pour lui être préféré; si vous n'en avez pas, il faut
-encore plaire pour éviter d'en avoir. Dans tous les cas, c'est la même
-conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout,
-me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable?
-Et n'êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous
-faites tort. Mais ce n'est pas cela, c'est qu'à vos yeux je ne veux
-pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés
-que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat.
-Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse,
-cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.
-
-Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de
-vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l'époque de mon retour,
-comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous
-êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n'est-il pas vrai?
-Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé
-beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n'a pas nui au mien.
-
-Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c'est
-qu'elle n'a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m'intimider,
-et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous
-accorder vos demandes.
-
-Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd'hui, ce serait
-vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec
-mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas
-l'autre à beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y
-tromper ainsi. Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien
-convenir même que je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah! je
-vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là
-sera toujours bien reçu.
-
-Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour
-aujourd'hui ni pour demain. Son _Menechme_ lui a fait un peu tort; et
-en me pressant trop, je craindrais de m'y tromper, ou bien, peut-être
-ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre
-m'a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole.
-Vous voyez donc qu'il faut attendre.
-
-Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival.
-Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne,
-et, après tout, une femme n'en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos
-principes. Celle même qui serait _tendre et sensible, qui n'existerait
-que pour vous et qui mourrait enfin d'amour et de regret_ n'en serait
-pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d'être
-plaisanté un moment; et vous voulez qu'on se gêne? Ah! cela n'est pas
-juste.
-
-Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux
-que de vous trouver charmant, et dès que j'en serai sûre, je m'engage à
-vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.
-
- _Paris, ce 4 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
-
-Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d'être clair, ce
-qui n'est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti
-de ne pas entendre.
-
-De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de
-nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons
-un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n'est pas de
-cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et
-celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de
-le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre
-ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était
-donc pas ridicule de vous dire et il ne l'est pas de vous répéter que,
-de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.
-
-Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu'il conviendrait mieux
-de tergiverser, et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être
-placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que
-je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être
-joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est
-maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non
-pas rester dans l'incertitude.
-
-Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos
-raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage
-par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et
-qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux
-que de vous donner l'exemple, et je vous déclare avec plaisir que je
-préfère la paix et l'union; mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je
-crois en avoir le droit et les moyens.
-
-J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de
-la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la
-réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux
-mots suffisent.
-
- _Paris, ce 4 décembre 17**._
-
-
-_Réponse de la Marquise DE MERTEUIL écrite au bas de la même lettre._
-
-Eh bien! la guerre.
-
-
-
-
-LETTRE CLIV
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire,
-ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux
-soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire
-qu'autant qu'il y a d'autres événements que ceux de la maladie. En
-voici un auquel certainement je ne m'attendais pas. C'est une lettre
-que j'ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa
-confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour
-qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J'ai renvoyé l'une
-en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois
-que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire
-de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre malheureuse
-amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est continuel.
-Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D'abord, faut-il
-y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu'à la
-fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu'il
-a lui-même fait son bonheur. Je crois qu'il sera peu content de ma
-réponse, mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse
-aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.
-
-Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le
-deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les
-voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.
-
- _Paris, ce 5 décembre 17**._
-
- [52] C'est parce qu'on n'a rien trouvé dans la suite de cette
- correspondance qui pût résoudre ce doute qu'on a pris le parti
- de supprimer la lettre de M. de Valmont.
-
-
-
-
-LETTRE CLV
-
-_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._
-
-
-J'ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que
-vous avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes,
-vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre
-m'a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu'il avait ordre de
-vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j'ai très
-bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre
-le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos
-courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir;
-mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur
-direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut
-vous mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez
-donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera pas pour vous distraire
-de vos plaisirs puisqu'au contraire elle n'a d'autre objet que de vous
-donner le choix entre eux.
-
-Si j'avais eu votre confiance entière, si j'avais su par vous la partie
-de vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit
-à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd'hui votre
-marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous
-preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.
-
-Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai? avec une
-femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme
-n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène
-doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, _et
-qu'on n'a prise que pour vous_, doit embellir la volupté des charmes
-de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend,
-et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux,
-quoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne
-savez pas et qu'il faut que je vous dise.
-
-Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher
-de Mlle de Volanges; je vous l'avais promis, et encore la dernière fois
-que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses je pourrais
-dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je
-ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile,
-mais après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de
-votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui
-avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu'elle ait
-réussi. «Depuis deux jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles
-sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.
-
-Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette
-nouvelle elle-même, et malgré l'absence de sa maman, vous auriez été
-reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire
-tout, soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée
-de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le
-moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle et m'a fait promettre
-de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A
-l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question
-d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis, sur
-l'honneur et sur l'amitié, que vous auriez la tendre missive dans la
-journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.
-
-A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre
-la coquetterie et l'amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être
-votre choix? Si je parlais au Danceny d'il y a trois mois, seulement
-à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de
-ses démarches; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes,
-courant les aventures et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat,
-préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que
-sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d'une femme
-parfaitement _usagée_?
-
-Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux
-principes, que j'avoue bien être aussi un peu les miens, les
-circonstances me décideraient pour la jeune amante. D'abord c'en est
-une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le
-fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté,
-ce serait véritablement l'occasion manquée, et elle ne revient pas
-toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas,
-il ne faut qu'un moment d'humeur, un soupçon jaloux, moins encore,
-pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche
-quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses
-gardes et n'est plus facile à surprendre.
-
-Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture,
-une brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le
-plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme
-déjà rendue que celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la
-sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.
-
-Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me
-paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence
-de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous
-attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on
-sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et
-obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d'en
-être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera
-soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l'heure
-propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l'obstacle
-insurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s'il
-le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et
-tout se raccommodera.
-
-Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie
-seulement de m'en instruire, et comme je n'y ai pas d'intérêt, je
-trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.
-
-Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel; c'est que
-je suis au désespoir d'être séparé d'elle, c'est que je paierais de la
-moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moi,
-on n'est heureux que par l'amour.
-
- _Paris, ce 5 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLVI
-
-_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._
-
- (_Jointe à la précédente._)
-
-
-Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne
-cesse pas de le désirer? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi?
-Ah! c'est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous
-étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres,
-c'est à présent de vous qu'il me vient, et cela fait bien plus de mal.
-
-Depuis quelques jours, maman n'est jamais chez elle, vous le savez
-bien, et j'espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps
-de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien
-malheureuse! Vous me disiez tant que c'était moi qui aimais le moins!
-je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez
-venu pour me voir, vous m'auriez vue en effet, car moi, je ne suis
-pas comme vous, je ne songe qu'à tout ce qui peut nous réunir. Vous
-mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j'ai fait pour
-ça et qui m'a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j'ai tant
-d'envie de vous voir que je ne peux m'empêcher de vous le dire. Et
-puis, je verrai bien après si vous m'aimez réellement.
-
-J'ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu'il m'a
-promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait
-toujours entrer comme s'il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien
-nous fier à lui, car c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc
-plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans la maison, et ça, c'est
-bien aisé, en n'y venant que le soir et quand il n'y aura plus rien à
-craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours,
-elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du
-temps.
-
-Le portier m'a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu
-de frapper à sa porte, vous n'auriez qu'à frapper à la fenêtre et
-qu'il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le
-petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je
-laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera
-toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit,
-surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de
-ma femme de chambre, c'est égal, parce qu'elle m'a promis qu'elle ne
-se réveillerait pas; c'est aussi une bien bonne fille! Et pour vous en
-aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez.
-
-Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant!
-Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur, ou si c'est l'espérance de
-vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c'est que je
-ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n'ai tant désiré de vous
-le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter
-cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais
-que vous.
-
-J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque
-chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra
-sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de
-suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans
-faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.
-
-Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.
-
- _Paris, ce 4 décembre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE CLVII
-
-_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches;
-comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elle,
-elle seule que j'aime, que j'aimerai toujours! son ingénuité, sa
-tendresse ont un charme pour moi, dont j'ai pu avoir la faiblesse de
-me laisser distraire, mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans
-une autre aventure, pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent
-le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux
-plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage
-plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant,
-mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la
-surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le
-vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute
-qui lui aurait coûté une larme.
-
-J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur
-ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en
-croire, ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès
-demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui
-a causé mon égarement et qui l'a partagé: je lui dirai: «Lisez dans
-mon cœur, il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au
-désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés;
-mais susceptible d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi».
-Je connais mon amie, elle est honnête autant qu'indulgente, elle fera
-plus que me pardonner, elle m'approuvera. Elle-même se reprochait
-souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son
-amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes
-utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je
-lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être plus heureux. O! mes
-amis, partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en
-augmente le prix.
-
-Adieu, mon cher vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de
-songer à vos peines et d'y prendre part. Que ne puis-je vous être
-utile! Mme de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien
-malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois
-de la santé et de l'indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont
-les vœux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour.
-
-Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l'heure me presse et
-peut-être Cécile m'attend déjà.
-
- _Paris, ce 5 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLVIII
-
-_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
-
- (_A son réveil._)
-
-
-Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit
-dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny
-est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n'attendiez pas
-cela de lui, n'est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil
-rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est
-plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d'amour, de constance,
-de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa
-Cécile, vous n'aurez point de rivales à craindre: il vous l'a prouvé
-cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra
-vous l'enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des
-agaceries provocantes, mais un seul mot de l'objet aimé suffit, comme
-vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus
-que d'être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.
-
-Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour
-qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unit, aussi
-sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m'a fait désirer pour
-vous l'épreuve de cette nuit; c'est l'ouvrage de mon zèle; il a réussi,
-mais point de remerciements, cela n'en vaut pas la peine, rien n'était
-plus facile.
-
-Au fait, que m'en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu
-d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de
-sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et
-je m'en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite,
-c'est bien moi qui l'ai dictée; mais c'était seulement pour gagner
-du temps, parce que nous avions à l'employer mieux. Celle que j'y ai
-jointe, oh! ce n'était rien, presque rien, quelques réflexions de
-l'amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles
-étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n'a pas balancé un moment.
-
-Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd'hui vous
-raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous
-dira: _Lisez dans mon cœur_; il me le mande, et vous voyez bien que
-cela raccommode tout. J'espère qu'en y lisant ce qu'il voudra, vous y
-lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et
-encore qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.
-
-Adieu, marquise, jusqu'à la première occasion.
-
- _Paris, ce 6 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLIX
-
-_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
-
- (_Billet._)
-
-
-Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais
-procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me
-plaindre de quelqu'un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me
-venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment,
-n'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous
-seriez applaudi d'avance, et tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui
-vous serait échappé à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.
-
- _Paris, ce 6 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLX
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l'état
-est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une
-consultation de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le
-savez, plus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.
-
-Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière.
-La femme de chambre m'a informée ce matin qu'environ vers minuit sa
-maîtresse l'a fait appeler, qu'elle a voulu être seule avec elle et
-qu'elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que,
-tandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppe, Mme de Tourvel
-avait repris le transport, en sorte que cette fille n'a pas su à qui
-il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la lettre
-elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu'elle
-m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, et que cependant sa
-maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ,
-j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.
-
-J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse
-à personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant
-que c'est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire
-d'abord, mais qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses
-idées. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être
-rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que
-je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la
-tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée, je
-n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand
-l'esprit est si peu tranquille.
-
-Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du
-triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux.
-
- _Paris, ce 6 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXI
-
-_La Présidente de TOURVEL à..._
-
-(_Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre._)
-
-
-Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter?
-Ne te suffit-il pas de m'avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu
-me ravir jusqu'à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres
-où l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans
-relâche, l'espérance est-elle méconnue? Je n'implore point une grâce
-que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira
-que mes souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes
-tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le
-cruel souvenir des biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravis,
-n'en retrace plus à mes yeux la désolante image. J'étais innocente et
-tranquille, c'est pour t'avoir vu que j'ai perdu le repos, c'est en
-t'écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel
-droit as-tu de les punir?
-
-Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les
-épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis opprimée et ils me laissent
-sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation
-m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le
-criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas
-entendus!
-
-Et toi, que j'ai outragé; toi, dont l'estime ajoute à mon supplice;
-toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de
-moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments
-mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage
-m'a manqué pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation,
-c'était respect. Que cette lettre au moins t'apprenne mon repentir.
-Le Ciel a pris ta cause; il te venge d'une injure que tu as ignorée.
-C'est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu
-ne me remisses une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton
-indulgence, qui aurait blessé sa justice.
-
-Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée à celui-là même qui m'a
-perdue. C'est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux
-le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m'obsède sans cesse. Mais
-qu'il est différent de lui-même! Ses yeux n'expriment plus que la
-haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche.
-Ses bras ne m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa
-barbare fureur?
-
-Mais quoi! c'est lui... Je ne me trompe pas, c'est lui que je revois.
-O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein;
-oui, c'est toi, c'est bien toi! Quelle illusion funeste m'avait fait te
-méconnaître! Combien j'ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons
-plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur,
-comme il palpite! Ah! ce n'est plus de crainte, c'est la douce émotion
-de l'amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers
-moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre?
-pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes
-traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c'est ce monstre
-encore! Mes amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir,
-aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez
-de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes
-deux? S'il ne m'est plus permis de vous revoir, répondez au moins à
-cette lettre; que je sache que vous m'aimez encore.
-
-Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t'anime? Crains-tu qu'un
-sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme? Tu redoubles mes tourments,
-tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme
-elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous?
-que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m'avez-vous pas mis dans
-l'impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N'attendez plus
-rien de moi. Adieu, monsieur.
-
- _Paris, ce 5 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXII
-
-_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
-
-
-Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi
-que, non content de m'avoir indignement joué, vous ne craignez pas
-de vous en vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre
-trahison écrite de votre main. J'avoue que mon cœur en a été navré et
-que j'ai ressenti quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux
-abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous
-envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si
-vous les conserverez tous également sur moi. J'en serai instruit, si,
-comme je l'espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit
-et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de
-Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire
-pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.
-
- _Le chevalier_ DANCENY.
- _Paris, ce 6 décembre 17**, au soir._
-
-
-
-
-LETTRE CLXIII
-
-_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-MADAME,
-
-C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous
-annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin.
-Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation que
-chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire
-supporter les maux dont est semée notre misérable vie.
-
-M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si
-respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un
-combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny.
-J'ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le
-billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que
-j'ai l'honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu'il n'était pas
-l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui
-succombât.
-
-J'étais chez M. le vicomte, à l'attendre, à l'heure même où on l'a
-ramené à l'hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu
-porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux
-coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny
-était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer:
-mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un
-malheur irréparable!
-
-Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne
-lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le
-vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire,
-et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a
-appelé son ami, l'a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous
-ordonne d'avoir pour monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et
-galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers
-fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien
-qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les
-laissât seuls pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout
-de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas!
-le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte
-était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction, et
-la cérémonie était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir.
-
-Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux
-appui d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans
-mes bras qu'il expirerait et que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort
-si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous
-demande pardon, madame, d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres:
-mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je
-serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui
-avait tant de bontés pour moi, qui m'honorait de tant de confiance.
-
-Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés
-partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins.
-Vous n'ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la
-substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je
-puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me
-faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter
-ponctuellement.
-
-Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc.,
-etc.
-
- BERTRAND.
- _Paris, ce 7 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXIV
-
-_Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND._
-
-
-Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, et
-j'apprends par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la
-malheureuse victime. Oui, sans doute, j'aurai des ordres à vous donner,
-et ce n'est que pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma
-mortelle affliction.
-
-Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien
-convaincante que c'est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est
-que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à
-son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité
-naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité et
-la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce
-reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas
-que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit
-prescrit. J'entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le
-zèle et toute l'activité dont je vous connais capable et que vous devez
-à la mémoire de mon neveu.
-
-Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part
-et d'en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de
-me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui
-communiquerez cette lettre.
-
-Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons
-sentiments, et suis pour la vie toute à vous.
-
- _Du château de..., ce 8 décembre 17**._
-
-
-
-
- [Illustration: PL. XII
- _Mlle Gérard inv._
- _Ph. Trière sc._
- LETTRE CLXV]
-
-
-
-
-LETTRE CLXV
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte
-que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de
-Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez
-ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux
-regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste
-non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons
-perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son
-sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court
-intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en
-apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu
-succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été
-comblée.
-
-En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans
-connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que
-nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni
-l'autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe.
-Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le
-médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont,
-cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature
-seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces
-mots répétés de _M. de Valmont_ et de _mort_, qui ont pu rappeler à la
-malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.
-
-Quoi qu'il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son
-lit en s'écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!»
-J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai
-d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader
-ainsi, elle exigea du médecin qu'il recommençât ce cruel récit, et sur
-ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me
-dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà
-mort pour moi!» Il a donc fallu céder.
-
-Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille,
-mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j'en
-ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux, et
-lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état,
-elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.
-
-Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa
-femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m'a priée de
-l'aider à se mettre à genoux sur son lit et de l'y soutenir. Là elle
-est restée quelque temps en silence et sans autre expression que celle
-de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains
-et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d'une
-voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne
-à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui
-soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me
-suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un
-sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs,
-parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte
-cependant une grande consolation dans votre âme.
-
-Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa
-retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit
-qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux
-secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me
-demanda d'envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C'est à
-présent le seul médecin dont j'aie besoin; je sens que mes maux vont
-bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d'oppression et elle parlait
-difficilement.
-
-Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une
-cassette, que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers
-à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après
-sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour
-elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup
-d'attendrissement.
-
- [53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à
- son aventure avec M. de Valmont.
-
-Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d'une heure
-seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était
-calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme
-avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies
-de l'Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux,
-le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille
-résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable
-confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement
-devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne
-se pleura point.
-
-Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent
-interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin,
-vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus
-souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore
-la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le
-battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment
-même.
-
-Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu'à votre dernier voyage ici, il
-y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le
-bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes
-avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui
-nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de
-qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile;
-un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle
-se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la
-jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont donc été perdus
-par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer
-tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête, je
-crains d'augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.
-
-Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée.
-En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes
-de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au
-lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura pas de
-suite. A cet âge-là, on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur
-impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si
-active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu'on
-voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne
-amie.
-
- _Paris, ce 9 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXVI
-
-_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-MADAME,
-
-En conséquence des ordres que nous m'avez fait l'honneur de m'adresser,
-j'ai eu celui de voir M. le président de..., et je lui ai communiqué
-votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais
-rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m'a chargé de vous
-observer que la plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre
-M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M.
-votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché
-par l'arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur.
-Son avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche,
-et que s'il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher
-de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette
-malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté.
-
-Ces observations m'ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti
-d'attendre de nouveaux ordres de votre part.
-
-Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant
-passer, y joindre un mot sur l'état de votre santé, pour laquelle je
-redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que
-vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.
-
-Je suis avec respect, madame, votre, etc.
-
- _Paris, ce 10 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXVII
-
-_Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY._
-
-
-MONSIEUR,
-
-J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour,
-il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l'affaire que vous
-avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu'il est à craindre que le
-ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement
-pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections
-pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n'y puissiez
-parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés
-personnelles.
-
-Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien,
-pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l'avez fait
-depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence
-pour ces sortes d'affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la
-loi.
-
-Cette précaution devient d'autant plus nécessaire, qu'il m'est revenu
-qu'une Mme de Rosemonde, qu'on m'a dit tante de M. de Valmont, voulait
-rendre plainte contre vous, et qu'alors la partie publique ne pourrait
-pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous
-puissiez faire parler à cette dame.
-
-Des raisons particulières m'empêchent de signer cette lettre. Mais
-je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n'en
-rendrez pas moins justice au sentiment qui l'a dictée.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _Paris, ce 10 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXVIII
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mme de
-Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je
-suis loin d'y croire et je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse
-calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins
-vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l'impression
-qu'elles laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée
-de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais
-surtout qu'elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d'être
-plus répandues. Mais je n'ai su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on
-commence seulement à débiter; et quand j'ai envoyé ce matin chez Mme de
-Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer
-deux jours. On n'a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde
-femme, que j'ai fait venir me parler, m'a dit que sa maîtresse lui
-avait seulement donné ordre de l'attendre jeudi prochain, et aucun des
-gens qu'elle a laissés ici n'en sait davantage. Moi-même je ne présume
-pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance
-qui reste aussi tard à la campagne.
-
-Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à ce que j'espère, me procurer d'ici
-à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on
-fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M.
-de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont
-vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que
-je vous demande en grâce. Voici ce qu'on publie, ou, pour mieux dire,
-ce qu'on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater
-davantage.
-
-On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le
-chevalier Danceny est l'ouvrage de Mme de Merteuil, qui les trompait
-également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux
-rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu'après aux
-éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère,
-et que, pour achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier
-Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint
-à tous ses discours une foule de lettres formant une correspondance
-régulière qu'il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte
-elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus
-scandaleuses.
-
-On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces
-lettres à qui a voulu les voir et qu'à présent elles courent Paris.
-On en cite particulièrement deux[54]: l'une où elle fait l'histoire
-entière de sa vie et de ses principes, et qu'on dit le comble de
-l'horreur; l'autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous
-vous rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait
-au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme de Merteuil
-et que le rendez-vous était convenu avec elle.
-
- [54] Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil.
-
-J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations
-sont aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous savons toutes deux que
-M. de Valmont n'était sûrement pas occupé de Mme de Merteuil, et j'ai
-tout lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage; ainsi,
-il me paraît démontré qu'elle n'a pu être ni le sujet, ni l'auteur
-de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu
-Mme de Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à faire
-une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et
-qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu'elle se faisait
-par là un ennemi irréconciliable d'un homme qui se trouvait maître
-d'une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans.
-Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s'est
-pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part,
-il n'y a eu aucune réclamation.
-
-Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui
-courent aujourd'hui, et à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de la
-haine et de la vengeance d'un homme qui, se voyant perdu, espère par ce
-moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion
-utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus
-pressé est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il se
-trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne
-se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu'il n'y eût
-pas eu de papiers remis.
-
-Dans mon impatience de vérifier ces fait, j'ai envoyé ce matin chez M.
-Danceny; il n'est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de
-chambre qu'il était parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier
-et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les
-suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère et digne
-amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent et qui peuvent
-devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière
-de me les faire parvenir le plus tôt possible.
-
-_P.-S._--L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous
-présente son respect.
-
- _Paris, ce 11 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXIX
-
-_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-MADAME,
-
-Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui bien
-étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et
-ne voyez ni audace ni témérité où il n'y a que respect et confiance.
-Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous, et je ne
-me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu'il
-m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée,
-madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de
-regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous
-cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces
-sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre
-justice et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous,
-j'ai pourtant celui de vous connaître.
-
-Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos
-chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à
-votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque
-dans la sévérité des lois.
-
-Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujet qu'ici votre douleur
-vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié
-à celui de M. de Valmont et qu'il se trouverait enveloppé lui-même
-dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais
-donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur
-des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être
-obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans
-le silence.
-
-Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable
-et à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous
-écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L'estime des
-personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir
-la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.
-
-En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux,
-qu'on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié
-et surtout dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont
-disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours, mais lisez si
-vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos
-mains[55]. La quantité de lettres qui s'y trouvent en original paraît
-rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste,
-j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de
-M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté et je n'en ai distrait
-que deux lettres que je me suis permis de publier.
-
- [55] C'est de cette correspondance, de celle remise
- pareillement à la mort de Mme de Tourvel, et des lettres
- confiées aussi à Mme de Rosemonde par Mme de Volanges, qu'on a
- formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre
- les mains des héritiers de Mme de Rosemonde.
-
-L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et
-de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m'avait
-expressément chargé. J'ai cru de plus, que c'était rendre service à
-la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que
-l'est Mme de Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule,
-la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et
-moi.
-
-Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde pour la
-justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait
-aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni
-la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous
-laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre.
-
-Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me
-dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas
-pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe
-peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d'abuser.
-Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les
-personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur remettant à elles-mêmes,
-et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moi, et de me savoir
-instruit d'aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde
-ignore.
-
-Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance
-ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse,
-dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence et que vous devez retrouver
-à la levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de _Compte ouvert
-entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont_. Vous
-prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.
-
-Je suis avec respect, madame, etc.
-
-_P.-S._--Quelques avis que j'ai reçus et les conseils de mes amis
-m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu
-de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour
-vous. Si vous m'honorez d'une réponse, je vous prie de l'adresser à la
-commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur
-de... C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire.
-
- _Paris, ce 12 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXX
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en
-chagrin. Il faut être mère pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert
-hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été
-calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne
-prévois pas la fin.
-
-Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu
-ma fille, j'envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait
-occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après fort effrayée
-et m'effraya bien davantage en m'annonçant que ma fille n'était pas
-dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l'y
-avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens
-et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir
-rien m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre
-de ma fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment
-elle n'était sortie que le matin: mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun
-éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai
-tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec
-laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu
-d'argent qu'elle avait chez elle.
-
-Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Mme de Merteuil,
-qu'elle lui est fort attachée, et au point même qu'elle n'avait fait
-que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu'elle
-ne savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première
-idée fut qu'elle avait voulu voir son amie et qu'elle avait fait
-l'étourderie d'y aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle
-revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma
-peine, et tout en brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre
-aucune information dans la crainte de donner de l'éclat à une démarche
-que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de
-ma vie je n'ai tant souffert!
-
-Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées que je reçus à la fois une
-lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre
-de ma fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse
-à la vocation qu'elle avait de se faire religieuse et qu'elle n'avait
-osé m'en parler: le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait
-pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement
-pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me
-priait de ne pas lui demander.
-
-La supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seule,
-elle avait d'abord refusé de la recevoir; mais que l'ayant interrogée
-et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service
-en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer
-à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La
-supérieure, en m'offrant comme de raison de me remettre ma fille,
-m'invite, suivant son état, à ne pas m'opposer à une vocation qu'elle
-appelle si décidée; elle me disait encore n'avoir pas pu m'informer
-plus tôt de cet événement, par la peine qu'elle avait eue à me faire
-écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât
-où elle s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison des
-enfants!
-
-J'ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure,
-je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n'est venue qu'avec peine
-et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui
-ai parlé seule; tout ce que j'en ai pu tirer au milieu de beaucoup de
-larmes est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au couvent; j'ai pris
-le parti de lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang
-des postulantes, comme elle le demandait. Je crains que la mort de
-Mme de Tourvel et celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette
-jeune tête. Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuse, je
-ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet
-état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans
-nous en créer de nouveaux; et encore que ce n'est guère à cet âge que
-nous savons ce qui nous convient.
-
-Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour très prochain de M. de
-Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc
-faire le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit pas d'en avoir le désir
-et d'y donner tous ses soins? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce
-que vous feriez à ma place; je ne peux m'arrêter à aucun parti: je ne
-trouve rien de si effrayant que d'avoir à décider du sort des autres,
-et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité
-d'un juge ou la faiblesse d'une mère.
-
-Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins en vous parlant des
-miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez
-donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous
-puissiez recevoir.
-
-Adieu, ma chère et digne amie; j'attends vos deux réponses avec bien de
-l'impatience.
-
- _Paris, ce 13 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXXI
-
-_Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY._
-
-
-Après ce que vous m'avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu'à
-pleurer et qu'à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend
-de pareilles horreurs; on rougit d'être femme quand on en voit une
-capable de semblables excès.
-
-Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de
-laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et
-donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous
-causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux
-avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que
-je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais
-de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que
-je me permettrai de tirer de vous; c'est à votre cœur à en apprécier
-l'étendue.
-
-Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au
-vôtre, c'est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne
-le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la
-religion.
-
-Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le
-dépôt que vous m'avez confié; mais je vous demande de m'autoriser à
-ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu'il
-ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire que vous
-ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n'êtes plus à sentir
-qu'on gémit souvent de s'être livré même à la plus juste vengeance.
-
-Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre
-générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes
-deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de
-Volanges, qu'apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous
-intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts
-avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir; et ne
-fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que
-vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards
-que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette
-femme respectable, vis-à-vis de qui vous n'êtes pas sans avoir beaucoup
-à réparer: car, enfin, quelque illusion qu'on cherche à se faire par
-une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de
-séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier
-fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et
-des égarements qui la suivent.
-
-Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est
-la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime.
-Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le
-désire, à la sûreté d'un secret dont la publicité vous ferait tort à
-vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez
-blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie;
-et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation,
-je vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous
-m'ayez laissée.
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
- _Du château de..., ce 15 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXXII
-
-_Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES._
-
-
-Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d'attendre
-de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de
-Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore;
-et, sans doute, je n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains:
-mais il m'en est venu que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu
-d'attendre; et ceux-là n'ont que trop de certitude. O! mon amie,
-combien cette femme vous a trompée!
-
-Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais
-quelque chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous
-de la vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez
-pour me croire sur ma parole, et que vous n'exigerez de moi aucune
-preuve. Qu'il vous suffise de savoir qu'il en existe une foule que j'ai
-dans ce moment même entre les mains.
-
-Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière
-de ne pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandez
-relativement à Mlle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer
-à la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser
-à forcer de prendre cet état quand le sujet n'y est pas appelé; mais
-quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que
-votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si
-vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait
-mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent
-ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa
-clémence.
-
-Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là
-même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup
-réfléchi, est que vous laissiez Mlle de Volanges au couvent, puisque ce
-parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier,
-le projet qu'elle paraît avoir formé et que, dans l'attente de son
-exécution, vous n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez
-arrêté.
-
-Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié, et dans
-l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui
-me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger
-sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les
-dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et
-d'affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence,
-et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet
-pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.
-
- _Du château de..., ce 15 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXXIII
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma
-fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que
-me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mère que
-les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre
-amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois,
-depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous
-demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois
-j'ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de
-ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse
-encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous
-refuserez pas à ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai à peu
-près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de
-m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir et qui
-n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure,
-alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par
-votre silence: voici donc ce que j'ai su déjà et jusqu'où mes craintes
-peuvent s'étendre.
-
-Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j'ai
-été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui et
-même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher
-que cette erreur d'une enfant n'eût aucune suite dangereuse:
-aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que
-ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite,
-n'ait mis le comble à ses égarements.
-
-Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier
-cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la
-nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité
-avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait
-courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant
-tout ce qu'on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la
-douleur de l'amitié, n'était que l'effet de la jalousie ou du regret
-de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me
-semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à
-Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en
-supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite,
-vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le
-conseil rigoureux que vous me donnez.
-
-Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant
-lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments
-et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a
-pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à réparer
-un tort dont lui seul est l'auteur, et je peux croire enfin que le
-mariage de ma fille est assez avantageux pour qu'il puisse en être
-flatté ainsi que sa famille.
-
-Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous
-de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je
-désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre
-silence[56].
-
- [56] Cette lettre est restée sans réponse.
-
-J'allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu
-me voir et m'a raconté la cruelle scène que Mme de Merteuil a essuyée
-avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces derniers jours, je
-n'avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le
-tiens d'un témoin oculaire.
-
-Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s'est
-fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y
-était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne
-s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant
-son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ
-il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas
-l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes et elle
-alla s'y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà
-se levèrent, comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce
-mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes
-et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées.
-
-Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M.
-de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât
-dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le
-monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva,
-pour ainsi dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait
-cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien
-voir et de ne rien entendre et qu'elle n'a pas changé de figure; mais
-je crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation vraiment
-ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa
-voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il
-est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été
-le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps
-qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son
-emploi et son rang.
-
-La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Mme de Merteuil
-avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru
-d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée;
-mais qu'on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s'est
-déclarée confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce
-serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore
-que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son
-procès, qui est près d'être jugé et dans lequel on prétend qu'elle
-avait besoin de beaucoup de faveur.
-
-Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants
-punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses
-victimes.
-
- _Paris, ce 18 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXXIV
-
-_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce
-qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le
-paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les lettres
-de Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être
-pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de
-perfidie. C'est, au moins, ce qui m'a frappé le plus dans la dernière
-lecture que je viens d'en faire.
-
-Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mme
-de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis
-tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur?
-
-Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si
-indignement trahi, et ce n'est pas lui qui me fait chercher à justifier
-Mlle de Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si
-doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément
-encore qu'ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune
-personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans
-idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours
-alors, qu'une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne,
-dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices?
-Ah! pour être indulgent, il suffit de réfléchir à combien de
-circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante de
-la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez
-donc justice, madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges,
-que j'ai sentis bien vivement, ne m'inspirent pourtant aucune idée de
-vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer à l'aimer! il
-m'en coûterait trop de la haïr.
-
-Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la
-concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout
-le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à
-cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu
-auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de
-ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence,
-où j'osais même croire y avoir quelques droits, j'aurais craint
-d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte, par cette condescendance
-de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu je l'avoue,
-l'orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J'espère que
-vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la
-vénération que vous m'inspirez, au cas que je fais de votre estime.
-
-Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de
-vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j'ai rempli tous les
-devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans
-lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon
-parti est pris: je pars pour Malte; j'irai y faire avec plaisir et
-y garder religieusement des vœux qui me sépareront d'un monde dont,
-jeune encore, j'ai déjà eu tant à me plaindre; j'irai enfin chercher à
-perdre, sous un ciel étranger, l'idée de tant d'horreurs accumulées, et
-dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.
-
-Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.
-
- _Paris, ce 26 décembre 17**._
-
-
-
-
-LETTRE CLXXV
-
-_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
-
-
-Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne
-amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre
-l'indignation qu'elle mérite et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien
-raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir
-de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement
-défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien
-que je ne l'ai pas revue, mais on m'a dit qu'elle était vraiment
-hideuse.
-
-Le marquis de..., qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté,
-disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée et
-qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde
-trouva que l'expression était juste.
-
-Un autre événement vient d'ajouter encore à ses disgrâces et à ses
-torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l'a perdu tout d'une
-voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été
-adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n'était pas
-compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais.
-
-Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a
-fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses
-gens disent aujourd'hui qu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit
-qu'elle a pris la route de la Hollande.
-
-Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu'elle a
-emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer
-dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin,
-tout ce qu'elle a pu, et qu'elle laisse après elle pour près de 50,000
-livres de dettes. C'est une véritable banqueroute.
-
-La famille doit s'assembler demain pour voir à prendre des arrangements
-avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j'ai offert d'y
-concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant
-assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain
-l'habit de postulante. J'espère que vous n'oublierez pas, ma chère
-bonne amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n'ai d'autre
-motif, pour m'y croire obligée, que le silence que vous avez gardé
-vis-à-vis de moi.
-
-M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu'il va
-passer à Malte et qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être
-encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien
-coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que
-difficilement à cette affreuse certitude.
-
-Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps
-et m'a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!
-
-Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une
-seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s'éviterait-on point
-en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier
-propos d'un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une
-autre personne qu'elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives
-n'arrivent jamais qu'après l'événement; et l'une des plus importantes
-vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste
-étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.
-
-Adieu, ma chère et digne amie; j'éprouve en ce moment que notre raison,
-déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l'est encore davantage
-pour nous en consoler[57].
-
- _Paris, ce 14 janvier 17**._
-
- [57] Des raisons particulières et des considérations que nous
- nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de
- nous arrêter ici.
-
- Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite
- des aventures de Mlle de Volanges, ni lui faire connaître les
- sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la
- punition de Mme de Merteuil.
-
- Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet
- ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce
- sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir
- auparavant consulter le goût du public, qui n'a pas les mêmes
- raisons que nous de s'intéresser à cette lecture.
-
- (_Note de l'éditeur._)
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
-
-4, rue de Furstenberg--PARIS
-
-_Extrait du Catalogue_
-
-
-Les Maîtres de l'Amour
-
-Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures
-anciennes et modernes traitant des choses de l'amour.
-
- _L'Œuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 7 50
- _L'Œuvre du Marquis de Sade_ 7 50
- _L'Œuvre du Comte de Mirabeau_ 7 50
- _L'Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat_ 7 50
- _L'Œuvre de Giorgio Baffo_ 7 50
- _L'Œuvre libertine de Nicolas Chorier_ (J. Meursius) 7 50
- _L'Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 7 50
- _Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 7 50
- _Le livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga 7 50
- _L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
- (XVIIIe siècle) 7 50
- _L'Œuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 7 50
- _L'Œuvre de Restif de la Bretonne_ 7 50
- _L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe siècle) 7 50
- _L'Œuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 7 50
- _L'Œuvre libertine de Crébillon le fils_ 7 50
- _Le Livre d'amour des Anciens_ 7 50
- _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 7 50
- _L'Œuvre libertine des Conteurs russes_ 7 50
- _L'Œuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut) 7 50
- _L'Œuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 7 50
- _L'Œuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 7 50
- _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 7 50
-
-
-Le Coffret du Bibliophile
-
-Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires
-numérotés), et réservés aux souscripteurs.
-
- _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 6 fr.
- _Le Petit Neveu de Grécourt_ 6 »
- _Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 6 »
- _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active
- et libertine), 2 vol. 12 »
- _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 6 »
- _Parapilla.--La F.....manie_ 6 »
- _Portefeuille d'un Talon Rouge_ (La Journée amoureuse) 6 »
- _Un été à la campagne_ (G. D.) 6 »
- _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 6 »
- _Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 6 »
- _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 6 »
- _La Belle Alsacienne_ (1801) 6 »
- _Le Joujou des Demoiselles_ 6 »
- _Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 6 »
- _Thérèse philosophe_ 6 »
- _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle
- Puttane di Venegia) 6 »
- _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 6 »
- _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy 6 »
- _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 6 »
- _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte
- latin et traduction française 6 »
- _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 6 »
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-Chroniques Libertines
-
-Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
-pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
-
- _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par
- H. Fleischmann 6 fr.
- _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 6 »
- _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 6 »
- _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
- (Affaire du Collier) 6 »
- _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 6 »
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- XVIIIe siècle_ 6 »
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-Souscription aux six volumes parus de la 1re série, brochés, au lieu
-de 36 fr., net, 30 fr.
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-La France Galante
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- _Mignons et courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez 15 fr.
- _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 »
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- Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann 12 »
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-Chroniques du XVIIIe Siècle
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-PAR JEAN HERVEZ
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-D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
-les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
-
- I. _La Régence galante_ 15 fr.
- II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 »
- III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ 15 »
- IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
- de Paris_ 15 »
- V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 »
- VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 »
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-Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande.
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- Corrections.
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- Page XXVI: «Berer» remplacé par «Bever» (par Ad. Van Bever).
- Page 25: «La Fontains» remplacé par «La Fontaine» (et deux
- contes de La Fontaine).
- Page 29, Lettre XII: «3» remplacé par «13» (<i>De..., ce
- 13 août 17**.</i>).
- Page 50: «sûre» remplacé par «sûr» (quand je suis sûr du
- contraire).
- Page 52: «honner» remplacé par «honneur» (J'ai l'honneur
- d'être, etc.).
- Page 76: inséré «plus» (un des plus violents accès d'humeur).
- Page 83: «sommettrez» remplacé par «soumettrez» (vous vous
- soumettrez volontiers).
- Page 93: «connaîte» remplacé par «connaître» (me fait
- connaître plus que jamais).
- Page 121: «chose» remplacé par «choses» (peser attentivement
- toutes choses).
- Page 123: «j'honneur» remplacé par «j'ai l'honneur» (avec
- lequel j'ai l'honneur d'être).
- Page 123 (Note 27): inséré «à» (Il avait déjà fait sa
- confidence à M. de Valmont).
- Page 186: «passsa» remplacé par «passa» (une visite qui se
- passa en propos d'usage).
- Page 189: «amité» remplacé par «amitié» (la sollicitude de
- l'amitié).
- Page 193: «reconnaissrnce» remplacé par «reconnaissance» (vous
- parler de leur reconnaissance).
- Page 203: «occcupé» remplacé par «occupé» (je me suis occupé à
- y donner lieu).
- Page 229: inséré «on» (Que peut-on espérer).
- Page 232: «répare» remplacé par «réparer» (autre chose à faire
- que de les réparer).
- Page 250: «commme» remplacé par «comme» (loin d'être comme vous
- le dites).
- Page 265: «seulee» remplacé par «seules» (les seules traces
- existantes).
- Page 272: «regard» remplacé par «regards» (et mes regards qui
- le suivront).
- Page 287: «cs» remplacé par «ce» (depuis quand ce sentiment
- nuit-il).
- Page 299: «revenir» remplacé par «devenir» (qu'elle pouvait
- devenir un piège dangereux).
- Page 299: «voue» remplacé par «vous» (que vous ne pourriez pas
- faire).
- Page 320: «ncessamment» remplacé par «incessamment» (je serai
- à Paris incessamment).
- Page 325: «y» remplacé par «n'y» (qu'il n'y a eu entre nous).
- Page 326: «mon mon» remplacé par «mon» (O! mon amie!)
- Page 341: «ausssi» remplacé par «aussi» (c'est aussi une bien
- bonne fille).
- Page 345: «éloigné» remplacé par «éloignée» (Je vous félicite
- d'être éloignée).
- Page 356: «correspondancs» remplacé par «correspondance» (une
- correspondance régulière).
- Page 368: «indugent» remplacé par «indulgent» (Ah! pour être
- indulgent).
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52006 ***