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Les générations actuelles doivent se figurer difficilement -l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement -pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait -impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la -fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait, -on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver -le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie. - -On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en -était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les -derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux -poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement -beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait -s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un -bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes -de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils -accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber -leurs insultes à terre; on leur renvoyait _momies_ pour _sauvages_, et -de part et d'autre on se méprisait parfaitement. - -En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée; -notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions -entré à l'atelier de Rioult. - -On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les -lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier -avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les -couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux -détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués -à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre -n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins, -car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire -de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par -lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et -l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert -véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs -séditieuses proscrites par l'Institut. - -Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez -mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le _Génie du -Christianisme_ il restaura la cathédrale gothique; dans les _Natchez_, -il rouvrit la grande nature fermée; dans _René_, il inventa la -mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique -manquaient précisément les deux ailes de la poésie--le vers--ces ailes, -Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout -à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des -cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient -le vol de l'aigle. - -Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de -succès; on s'initiait aux mystères du _Faust_ de Gœthe, qui contient -tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un -peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un -peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, _le -Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan_, nous arrivaient -de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune, -nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous -en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À -chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de -crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas -été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon -coup d'appui-main sur la tête. - -C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre -académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le _Pas d'armes -du roi Jean_ ou la _Chasse du Burgrave._ Sans être encore affilié à -la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface -de _Cromwell_ rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le -Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des -petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions -dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous -mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre -l'hydre du _perruquinisme,_ comme les peintres allemands qu'on voit -montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon -dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich. -Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage, -l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple. - -_Hernani_ se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de -la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à -cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause -était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la -salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières -représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin -inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable... - -Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège -Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue, -vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait -l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la -fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de -petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée, -que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène -et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour -causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette -époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était -venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un -volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de _Faust_ par ce -jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné -dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor -Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute -la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus -dévouée et plus loyale. - -Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui -menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités. -N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les -crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au -passé? - -Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de -brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant, -que celles du Colline de la _Vie de Bohème_, une liasse de petits -carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant -au coin du billet le mot espagnol: _hierro_, voulant dire fer. -Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère -d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il -fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée. - -Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que -lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous -les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des -hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de -cette escouade dont le commandement nous était confié. - -Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui -auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne, -deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot -propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités -par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant -d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin -à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous -n'avons pas besoin de le dire. - -Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que -celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes. -Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents, -éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration -frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres! - -A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins -le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets -rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'_Hernani_ j'assommais -les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas -l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine, -j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis, -toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous -écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa -gloire et ennuyer les _philistins._ Jamais Dieu ne fut adoré avec plus -de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous -dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû -sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de -chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or -au-dessus de sa tête. - - - - -II - - -LE GILET ROUGE - - -Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et -l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est -entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de -Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux -vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge -que nous portions à la première représentation _d'Hernani_, et il dit -d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme -au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous -laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos -voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge. -Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne -sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer -des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les -nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît -pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et -hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un -assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule. - -Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se -produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on -appelle _tout Paris_ avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert -Durer et un gilet aussi rouge que la _muleta_ d'un _torrero_ andalou, -exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à -l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans -chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette -facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un -seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe -d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable -dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu -qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé -d'un gilet jonquille. - -Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie -d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries -des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons -dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le -profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû -être oubliée après le premier entr'acte. - -Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait -à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des -bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une -autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, -mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, -saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes -neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une -civilisation qui n'est pas coloriste. - -Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts, -mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et -eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes, -un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche, -toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des -cascades de cheveux mérovingiennes,--ce qui était bien ridicule!--Aussi -nous avons donné _carte blanche_ à ceux qui nous restent, et ils en -ont profité--les traîtres--pour nous conserver un petit air d'Absalon -romantique. - -Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs, -comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans -l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade -répondant au mot d'ordre _Hierro._ Cette soirée devait être, selon nous -et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était -l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des -vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette -d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au -maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le -poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous -le monde se divisait en _flamboyants_ et en _grisâtres_, les uns objet -de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la -lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour -aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous -rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions -pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à -la Restauration. - -Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée: -Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens -et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du -rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les -fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la -chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un -vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même -de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec -des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette -teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever -le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux -vitrines des marchands d'estampes. _Hernani_ n'est-il pas une occasion -sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais -dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à -cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le -flamboiement de la couleur odieuse aux _grisâtres_, sur ce tas de -classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs -verront du rouge et entendront des vers d'Hugo. - -Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous -devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la -forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en -pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que -nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut -l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre -tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet. - - Il demeura stupide, - -aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant -l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à -la page de l'ÉTONNEMENT, ne contiennent pas de têtes aux pupilles -plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du -front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par -l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect -l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel -il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix -timide: - ---Mais, monsieur, ce n'est pas la mode. - ---Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois -répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte -d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme. - ---Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre -plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce. - ---Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, -coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le -dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme. - ---N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi, -mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter -ce précieux accoutrement? - -Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou -vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux -du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction -qui l'alarma pour notre raison. - -La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que -nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants. -Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les -plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge -de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre -ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention -politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien -de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour -les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de -fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle, -dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du -Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra. - -Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint -s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la -salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien -qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon -vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, -d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample -pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de -cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut -en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les -philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien -de plus exact. Nous voyons dans _Victor Hugo raconté par un témoin -de sa vie_: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du -reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait -avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait -ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de -velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau -plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle -et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges -démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre -était tombé.» - -Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves -du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de -la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains -tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions -dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre -tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous -eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de -perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, -l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du -Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet -de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à -l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires -avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré -leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de -talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au -milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!» - -Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre -sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est -pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen -de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;--le -_je_ nous répugne tellement que notre formule expressive est _nous_, -dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans -la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et -météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant -été regardé «comme un signe des temps», dirait la _Revue des Deux -Mondes_, et occupé ce XIXe siècle qui avait pourtant bien autre chose -à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie naturelle -et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est nous qui -étions le moule de ce pourpoint mirifique. - - - - -III - - -LA PRÉSENTATION - - -Nos états de service d'_Hernani_ (trente campagnes, trente -représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le -droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple: -Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la -connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée, -nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions -l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident -quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou -Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un -sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand -poids, nous respirions librement. - -Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations -d'_Hernani_ avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait -au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, était -venu se loger dans une rue projetée du quartier François-Ier, la rue -Jean-Goujon, composée alors d'une maison unique, celle du poète; -autour, s'étendaient les Champs-Élysées presque déserts, et dont la -solitude était favorable à la promenade et à la rêverie. - -Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos -bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous -entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées -nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer -le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les -talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par -nos acolytes qui riaient aux éclats. - -Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos -compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions -assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient -sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte -s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon -franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? -Victor Hugo, lui-même dans sa gloire. - -Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne -put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous -rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de -sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris, -ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits -poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme -des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous -releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut -toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra -avec nous dans son cabinet. - -Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe, -il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il -lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui -dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent -des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire -doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté -peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement -et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme, -quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées -aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la -première fois. - -Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée -entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les -jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres -personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une -intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait -l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect, -une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier. - -Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde -était jeune. - -Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le -plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans. -C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date. - -Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste, -soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui -vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et -les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne -laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour -stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image, -qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur -de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et -d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne -confiait plus le premier aspect. - -Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment -monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage -d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les -proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète -le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était -vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes -pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y -poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance -y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un -peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale, -une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et -illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une -bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et -volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents -d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un -pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus -exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans -ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues, -terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à -cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre -souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant, -qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de -gloire. - - - - -IV - - -UN BUSTE DE VICTOR HUGO - - -De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent, -aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de -la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une -œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le -caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait -presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il -y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté; -le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le -menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces -contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et -qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David, -dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été -plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails -pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle -en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est -tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front -surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne -pourrait vivre. - - * * * * * - -Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de _Roland -furieux_, d'un _Napoléon_ refusé et qui, certes, valait mieux que celui -de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais -trop lequel; voyons s'il a mieux réussi. - -Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature; -le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a -confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission, -l'homme dont la devise littéraire est _hierro_, et qui n'en est pas -moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il -n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu -le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les -portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de -dithyrambe et de _smorpha_ méditative, on ne peut plus ridicule chez -nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve. - -Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde -contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail -est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné -à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles -respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur, -différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout -l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la -peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être -est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop -saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce -buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où -les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration -du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous -les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs -bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de -nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine. - - - - -V - - -LA PLACE ROYALE - - -En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans -l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note -ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. -Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec -un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa -beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après -la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6, -dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre -à l'autre. - -Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations -avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu -je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires. -Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur -les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus -la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec -quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont -l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était -jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se -passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait -guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande -boutique romantique». - - - - -VI - - -LA PREMIÈRE D'HERNANI - - -25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé -en caractères flamboyants: la date de la première représentation -d'_Hernani!_ Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes -l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous -fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé -depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons -rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que -retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux -cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats. - -Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant -mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé -l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes -et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les -académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur -qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir -Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait -mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de -cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque, -pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle -École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines -politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de -l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile. -Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se -permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les -plus honnêtes gens du monde. - -On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser -_Hernani_ se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et -tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins -dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne -si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son -attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la -préface de _Cromwell_, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne», -comme dit Alarcón du _Tisserand de Ségovie_, s'offrit au maître qui -l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre, -mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta -par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré -de papier rouge timbré de la griffe _Hierro._ Tous ces détails sont -connus, et il n'est pas besoin d'y insister. - -On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques -du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien -élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, -les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns -critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme -un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila -qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches, -hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions -de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres -et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux--on ne peut naître avec des -perruques--et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles -souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns -portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières. -Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles, -hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à -prendre pour modèles. - -_Ces brigands de la pensée_, l'expression est de Philothée O'Neddy, -ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais -leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste -sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le -velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, -valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie -trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée -où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant -œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des -plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser -leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus -élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit -à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés -par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc -pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer -une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans -l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât -l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de -l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du -rideau. - -La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et -ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne -leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde -avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction -dort. - -Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la -hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude, -on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une -ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque -regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant -avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en -nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité -visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme -celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous -n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et -lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva -à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la -Piranèse. - -On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs -du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les -endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre -une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de -Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs -d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos -n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus -mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en -guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment -à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins -solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre -sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les -philistins au moindre signal d'hostilité. - -Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la -pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même -lorsqu'au bout de cette nuit _Hernani_ doit se lever comme un soleil -radieux. - -Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que -nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du -maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu -quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On -y pressentait un nouveau _Cid_, un jeune Corneille non moins fier, non -moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la -palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû -porter le drame. Quelques-uns regrettaient _Trois pour une_, qui leur -semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien -espagnol et bien romantique, dans le sens de _La vie est un songe_, des -_Matinées d'avril et de mai_; d'autres, et avec raison, trouvaient plus -de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'_Honneur castillan_, qui -contenait l'idée de la pièce. - -Le plus grand nombre préférait _Hernani_ tout court, et leur avis a -prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que, -pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la -bouche des hommes à la voix articulée. - -Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et -Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné -par la guerre entre les _christinos_ et les _carlistes_, dont nous -entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes -blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à -serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une -ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait -près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule -hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A -ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous -envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A -travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme -un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un -éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir, -ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure -d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant -les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait -même entendre encore la rumeur de la première représentation. - -Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du -roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et -recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité -éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans -son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette -magnifique floraison dramatique. - -La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté -du chocolat et des petits pains,--quelques-uns--_proh! pudor_--des -cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le -pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour -les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques -ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables -_scies_ d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs -couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à -des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques -du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra -à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt -le _gazon_, de quelque membre de l'Institut; on déclama des _songes -tragiques!_ et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes -de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse, -peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre. - -Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple -couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait, -traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse. -Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait -peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec -fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs -lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance, -donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant -bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école -l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies -femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui -fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par -les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs -bouquets avec un sourire qui pardonnait. - -L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et -classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il -était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux -mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre. -Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur -lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle, -éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir, -avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la -Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un -galant attendu par sa maîtresse: - - Serait-ce déjà lui?... C'est bien à l'escalier - Dérobé. - -La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre -vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un -spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner -une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel. - ---Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les -vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de -Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie. - -Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes -innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles -négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un -poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste. - ---Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un -romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et -coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione. - - ...C'est bien à l'escalier - Dérobé. - -Ne voyez-vous pas que ce mot _dérobé_ rejeté, et comme suspendu en -dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère -qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse -science architectonique! quel sentiment de l'art du XIVe -siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation! - -L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce -rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent -des _chut_ et des _à la porte_, dont l'énergie croissante l'obligea -bientôt au silence. - -Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont -habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques -les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet -que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles, -si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si -shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut -d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie -et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à -un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette -horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les -motifs ou les prétextes ont disparu. - -Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'_Hernani_, en -suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups -d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus -ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements -comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient -jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises, -des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais -de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve -une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de -ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à -fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci: - - Est-il minuit?--Minuit bientôt - -ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de -cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi -demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre: -_minuit._ C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase, -on aurait été poli; par exemple: - - --L'heure - Atteindra bientôt sa dernière demeure. - -Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait -aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les -comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire, -ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus -de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si -fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos -grands auteurs du XVIIe siècle, que tout le théâtre de ce temps ne -fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, l'autre de -Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les propos -d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le feu. Le -vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des mains -souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime de -«voiles» dont il avait besoin: - - Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. - -Celui de Molière: - - La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie, - -respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne -plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait -penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme -des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à -la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la -regarde guère, est toujours enveloppé de la nature. - -Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la -quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait -plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui -d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les -mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle -ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de -gens comme cela. - -Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites -escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques -et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur -des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer. -La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par -des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public -pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation -ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même--ce -n'est pas trop dire--étaient en présence, se haïssant cordialement, -comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la -bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était -hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour -jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que -ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée -désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion -particulière. - -En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux -plaisanteries romantiques de don Carlos, aux _saint Jean d'Avila!_ -de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale -espagnole prise à la palette du _Romancero_ pour plus d'exactitude. -Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de -grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de -rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la -portion du public qui ne faisait pas pas partie des _salteadores_ -d'Hugo! _De ta suite--j'en suis!_ qui termine l'acte, devint, nous -n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des _glabres_, -le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade -sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils -semblaient encore admirables. - -Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui -était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté -blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne -le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues -spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur -la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait -toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient -ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au -dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que -glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'_Hernani_, elle -applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un -billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...[1] - - -[Footnote 1: _Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit -Théophile Gautier._] - - - - -VII - - -PROCÈS DE VICTOR HUGO - -CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE - - -Novembre 1837. - -Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor -Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui. -L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée -de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans -couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très -curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de -se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur -des _Deux Mahométans._ Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en -premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public. - - * * * * * - -M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française, -n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous -en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait -aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement -sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable -poète: _Lucrèce, Marie Tudor, Angelo_ ont prouvé que c'était un grand -dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus -habile charpentier scénique. - -A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_ -a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle -fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme -l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre -avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint -cette vigueur et ce relief. - -_Marie Tudor_, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi; -jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible -et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété -suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations. - -Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames, -d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre -d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style -magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de -nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une -pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises -d'_Hernani_ et de _Marion Delorme_ qui vont avoir lieu. - - - - -VIII - - -REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE - -(THÉÂTRE-FRANÇAIS) - - - -22 janvier 1838. - -C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'_Hernani_,--par autorité -de justice.--A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de -très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse -affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup -d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même -dans toute la fraîcheur de leur nouveauté. - -Outre sa valeur poétique, _Hernani_ est un curieux monument d'histoire -littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive -rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. _Hernani_ -était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un -acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines -littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques; -chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques -perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les -classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable -artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées, -et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple, -que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?--Minuit!» ait excité -des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans _Hernani_ -qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, _Hernani_, si -l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus -audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite, -style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM. -Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après -cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et -de saveur, la transition était brusque. - -Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant -que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il -est allé au poète. _Hernani_ n'a pas excité le plus léger murmure: il -a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un -discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement -héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne -foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa -fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant -aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont -excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas -aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs -raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et -nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture -intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres -sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs -intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature -_nationale_ ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques -et en flonflons. - -Le mérite principal d'_Hernani_, c'est la jeunesse: on y respire d'un -bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage -d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts -en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement -héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique, -agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est -un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète -de vingt-cinq ans. - -Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à -_Hernani_, n'ont pas cet attrait particulier. _Hernani_ est la fleur, -_Lucrèce Borgia_ est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se -joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile -ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde -semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit -ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère -revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles -paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». _Hernani_ a -subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé -ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait -emprunté les traits et la voix de Madame Dorval. - -Il est inutile de faire l'analyse d'_Hernani_, on sait la pièce par -cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont -joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène -des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble -écrite avec la plume qui traça le _Cid_, a été applaudie comme elle -le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de -Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette -sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise. - -La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait -personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi -complet que possible. _Hernani_ consacré par l'épreuve de la première -représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais -au répertoire avec le _Cid_ dont il est le cousin et le compatriote. - -Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est -développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis, -la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui -conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs, -un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille -féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva. - -M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement -montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de -dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal. - -Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence -ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment, -manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces. -Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple, -paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au -commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la -vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie -homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et -d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons -comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion -profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits -suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant: -cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine -dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune -fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela -l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait -répondre au vieux Sylva: - - On n'a pas de galants quand on est doña Sol - Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol. - -Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus -rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à -l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et -saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons -dans _Marion Delorme_, avec la plus vive impatience. N'oublions -pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a -particulièrement bien dit le grand monologue. - - - - -IX - - -DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI - -(THÉÂTRE-FRANÇAIS) - - - -15 juin 1841. - -_Hernani_ est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous -préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que -l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée -aux Jeux floraux: mais _Hernani_ réveille en nous de tels souvenirs -d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas -avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là! -Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la -querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations -étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait -avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des -heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques -emportaient _le vieillard stupide_; l'autre jour les classiques, que -ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le -reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous -avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations -consécutives d'_Hernani_; nous allions là par bandes, tous fous de -poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à -tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous -attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce, -que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait, -par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors -que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même! -Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous -avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes, -nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux -excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler -ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette -jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit, -et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne -dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une -chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de -jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès -que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les -montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes -il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de -l'Empire, venait enfin de ressusciter. - -Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui -faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets -dans leurs stalles; _Hernani_ n'est interrompu aujourd'hui que par les -applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur -romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor -Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris -et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois -le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu. - -Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait -déjà eu occasion d'applaudir dans la _Fille du Ciel_, de M. Casimir -Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et -Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers; -elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément -espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à -la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice -d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un -portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque -peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a -parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure -romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien -supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva, -c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle -voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à -imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui -pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été -simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un -grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre, -ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe -rousse et sa lèvre autrichienne. - - - - -X - - -REPRISE D'HERNANI - - - -12 février 1844. - -On a repris cette semaine _Hernani_ à la Comédie-Française. Le -chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété -par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession -du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec -attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui -comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où -chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à -pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui -toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement -comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de -longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la -magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des -tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au -contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce -telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée -dans la _Bibliothèque Charpentier?_ Les tragédies classiques nous -amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont -tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous -les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y -introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges. -A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on -a fait subir à _Hernani._ La pièce est très bien jouée, du reste, par -Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines -parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame -Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol; -le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu -presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort -prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore -quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons, -complètement lavé sa tache originelle. - - - - -XI - - -REPRISE D'HERNANI - - - -10 mars 1845. - -La reprise _Hernani_ attire la foule au Théâtre-Français; on écoute -avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une -tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat. - -Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes -soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la -postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des -chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève -lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet _Hernani_, si sauvage, -si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo -de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui -une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des -montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le -fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux -dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des -tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique. - -Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations, -qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son -intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour -applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on -pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à -regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son -sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la -scène: - - . . . . . . . . . . . . - Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long! - Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles - Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles. - J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit - Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit, - J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie - Avec quelque armement aider la prophétie! - Toutes prédictions du sorcier le plus fin - Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin, - Quand une bonne armée avec canons et piques, - Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques, - Prête à montrer la route au sort qui veut broncher, - Leur sert de sage-femme et les fait accoucher. - Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème? - Celui dont une armée explique le système, - Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit, - Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit - Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite - Taille l'événement au plaisir du prophète? - --Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit. - A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit! - Ils ont force canons, rangés en longues files, - Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes; - Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez - Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés? - Baste! au grand carrefour de la fortune humaine - Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène, - A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains, - Tachant en vain de lire au livre des destins, - Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute, - Au nécromant du coin vont demander leur route. - -Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot -dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité -aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et -humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne -sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour -indiquer le sujet de la scène. - -Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la -Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous -ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes -guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous -faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire -de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales. - -Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien -l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame -romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser -un roi pour amant. - -Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui; -il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui -s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus -parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre -pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une -montagne à l'autre. - -Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt -ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec -intelligence et netteté. - -Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de -Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et -sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait -approprié au personnage. - -Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces -nouvelles on devrait bien reprendre _Le Roi s'amuse_, un des plus beaux -drames du poète,--qui n'a été joué qu'une fois;--l'interdiction serait -facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite -de représentations fructueuses. - - - - -XII - - -REPRISE D'HERNANI - - - -8 novembre 1847. - -L'on a repris _Hernani_, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante -de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par -la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à -cette belle pièce, cousine germaine du _Cid_, l'admiration sereine et -tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques; -ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments -chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément -espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble -avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont -écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours -de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles -rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels -tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors -généralement employé: - - En quel point de l'émail pose le pied de l'heure? - -dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante: - - Quelle heure est-il? - -Et que Ricard lui répond tout sauvagement: - - Minuit! - -et non pas, comme il en avait le droit: - - Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure. - -Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal -reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de -ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de -Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est -reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un -grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe -profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas -embarrassants. - -Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le -sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux, -Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a -peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils -négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent -les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des -vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour -comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous -voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on -leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs -d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour -ceux-là. - - - - -XIII - - -A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN - - - -5 décembre 1854. - -Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs -de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise -«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois -heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et -les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes -bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore -aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et, -malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de -Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par -beaucoup de personnes. - - - - -XIV - - -LA REPRISE D'HERNANI - - - -21 juin 1867. - -Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné -de la griffe _Hierro_, nous entrions au Théâtre-Français bien avant -l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de -jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,--tout le monde était jeune -alors!--enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir -dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le -25 février 1830, le jour d'_Hernani_ une date qu'aucun romantique n'a -oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la -lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de -l'intelligence passionnaient à ce point la foule! - -Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans! -c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la -vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste -que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient -là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec -un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à -tout jamais. Du reste, _Hernani_ n'a plus besoin de sa vieille bande, -personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il -a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est -maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc -de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol -se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le -pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux. - -Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de -sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois -emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en -signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des -redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un -jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait -le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels -cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels -tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme -les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut -le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon. -Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait -bien vite à la scène. - -On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été -bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les -échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient -des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions -tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au -besoin. - -Pour cette génération, _Hernani_ a été ce que fut le _Cid_ pour -les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant, -amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations -héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage -si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté -éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur -poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors -captivés. Certes l'auteur d'_Hernani_ a fait des pièces aussi belles, -plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle -n'exerça sur nous une pareille fascination. - -Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous -avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa, -lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer -jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où -l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille -à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom -des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du -titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes -étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues, -aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à -lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves -légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la -foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir -évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une -ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à -boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun, -son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant -à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute -le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a -traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans -quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son -drame. - -Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous -n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et -à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois. -Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la -représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins -animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme -classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul, -battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune -discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient, -nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait -dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont -écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui -le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se -transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait, -et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est -pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète, -contrairement à la légende de l'Islam. - -L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine; -comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps, -les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les -férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave, -l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le -peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son -blason dans le coin de la toile. - -Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même: -«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce -drame dont le _Romancero general_ est la véritable clef. Il prierait -volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire _Le -Cid, Don Sanche, Nicomède_, ou plutôt tout Corneille et tout Molière, -ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles -veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur -d'_Hernani_, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses -qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame». - -Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui -procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant -pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît -classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et -le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de -langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez -Hugo en particulier. - -C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de -vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands -que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son -action qui semble une légende du _Romancero_ mise au théâtre comme -l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers -colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant -à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent -comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des -ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour. - -Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne, -il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était -un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous -apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie -gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits -à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu -zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et -tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans -ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique -d'un temps. - -La pièce qui portait ce sous-titre: _Hernani_ ou _L'Honneur castillan_, -a pour fatalité _el pundonor_, cette _anankê_ de tant de comédies -espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la -vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il -suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais -voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons -_Hernani._ - -On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était -supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les -acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau -genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction; -Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui, -simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont -les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle -Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent -sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la -comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez -de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa -main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et -il disait superbement ce vers: - - Essaye à soixante ans ton harnais de bataille. - -Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile -de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement -charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre, -orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand -seigneur a dépouillé ses guenilles de _salteador_, Delaunay, rentré -dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène -d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté -par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la -vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus -noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour -du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de -Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une -légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand -monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol: -hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour -et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une -héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de -Rachel. - - - - -XV - - -LETTRE À SAINTE-BEUVE - - - «MON CHER MAITRE, - - «Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre - charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de - romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois. - - «Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit: - -... Jésus! Votre manteau ruisselle! - - «Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros - castillan, en matière de riflard. - - «Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et - cordiale sympathie. - - «THÉOPHILE GAUTIER.» - - * * * * * - -_Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de -Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay_: -La Veuve du Tanneur: - - «Parmi les illustrations littéraires on remarquait M. - Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à - Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui - a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis - avec les femmes.» - - - - -XVI - - -PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS - - - -Août-septembre 1835. - -_Notre Dame de Paris_ est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses -nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire; -elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi -à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire -de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se -sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles -eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à -l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite -à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire -que _Notre-Dame de Paris_ est et demeurera le plus bel ouvrage du poète. - -C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies, -exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute -et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues -historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art, -science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée -en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre, -eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre. - -Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes -idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare, -Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins -touchantes. - -Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de -Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif -d'amour. - -Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que -ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours, -qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le -poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est -peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes. - -Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien -Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui -tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de -Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif. - -Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille! -Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un -corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas -l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et -sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie? -Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types! -Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI -et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un -Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une -érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et -sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze, -aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre. - -_Notre-Dame de Paris_ est dès aujourd'hui un livre classique. - -C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations, -la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres. - -Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille -exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les -samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes -anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de -grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc. -Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce -n'est pas peu dire. - - - - -XVII - - -UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS» - - - -Avril 1850. - -_Notre-Dame de Paris_ est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la -cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que -l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent -les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de -style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais -toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux -grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de -pierre. - -Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre -immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire -en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus -capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil: -aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats -et de tous prix. - -M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette -habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans -la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit -les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter -la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et -tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec -un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à -vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des -magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre -Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a -tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus -de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute -mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre, -ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour -l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a -joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises. - -N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par -M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère. - -Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des -tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux. - - - - -XVIII - - -ANGELO - - - -5 juillet 1835. - -Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule -représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène -pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé _ad hoc_ -tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice -un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier -acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours -noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec -lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte -d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper -au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été -fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de -paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à -ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au -plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur -lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public -s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de -brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban, -ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille -pièce une pièce toute neuve. - -A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à -la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste -cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun -de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en -agir de la sorte. - -De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit -quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est -important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a -soixante représentations comme _Hernani_, ou n'en a qu'une comme _Le -Roi s'amuse_, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose -reconnue maintenant de tout le monde que ce même _Roi s'amuse_, si -outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur -a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre. -Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux -endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui -débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des -quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries -de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et -le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes -bien au-dessus de la vieille salle des Français. - -Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs -destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale -à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une -chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge -de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du -Palais-Royal. - -De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la -connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de -style à propos du livre. - -La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme. -Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une -autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'_Angelo_ est -en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le -parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières -dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils -peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils -soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre -à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né, -fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers. - -Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de -M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup -de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces -phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez -singulière. - -Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il -n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide -et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est -volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien -Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un -et l'autre pour le Romancero. - -C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux -et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des -grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude -dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à -l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va -tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une -vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour -ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la -Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également -boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des -hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze. - -Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille -lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les -mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs -où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de -fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant -plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau -la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement, -robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme -il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées -haut. - -Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle -où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi -vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie -s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième, -un peu avant l'apparition du _Cid._ Ce n'est pas qu'il eût été plus -grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni -le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte, -ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti, -comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique, -amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune. -La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une -carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon -que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence -d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à -Victor Hugo? - -Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur. -Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question! - -_Angelo_ est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des -situations que du développement d'une passion première. Il est de -la famille de _Cymbeline_, de _Mesure par mesure_ et _Troïlus et -Cressida_, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des -aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans -une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus -faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est -la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres, -et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux. - -On a fait _l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le -Misanthrope_, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et -l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher _Othello_ que _Tartufe_: -les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et -ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui -ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman, -le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion, -la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni -mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne. - -La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame -historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo -a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la -surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment -trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente -ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu -l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on -sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que -les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques -traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il -veut développer. - -Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et -d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse, -et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms -consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent -aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela -aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants -critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de -demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François Ier, mais où est -Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est Caillette, où -est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont vécu en ce -temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?» Pardieu! il -est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans son linceul -d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de Josaphat, où le -Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains toujours jeunes! -Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage historique, -où est la nécessite de parler de tous les personnages historiques -contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un drame soit -un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le critique montre -qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques. - -Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène -est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à -Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi -bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là! - -Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne -Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si -on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction -aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un -autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est -que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor. -Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes -de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers -montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries -entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce -ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais -quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si -courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il -y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de -toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont -d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour -de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont -et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La -nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des -beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner -sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans -quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul. - -Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent -avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là -une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du -cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires, -si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres -des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement -les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et -les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus -fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur -opaque et étouffante. - -On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle -dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière -ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il -y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les -chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la -Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que -cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait -scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en -vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les -fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent -à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose -que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce -que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir -là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour -les morts. - -Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien -vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle -est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je -conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie. - -Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie -à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou -d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop -chatouilleuse des loges du Théâtre-Français. - -Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou -les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres -et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le -public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut -contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une -plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir -comme un ulcère. - -Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée -impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un -nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil -auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la -trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier -acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au -troisième, et ainsi de suite. - -Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe -fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un -pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe. - -Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la -Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de -cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur -ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés -de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et -aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les -feuilles satinées de la brochure. - - - - -XIX - - -MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO - - - -27 mai 1850. - -_Angelo_ est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait -représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si -solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le -rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire. - -Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre, -tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre -de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on -citerait ne feraient que confirmer la règle. - -Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait, -sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret -et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi. - -Son _Festin de Pierre_, ou pour parler correctement, son _Convié de -Pierre_, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par -Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a -été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose -n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli -pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française. - -Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par -les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement -moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la -prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de -rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée, -taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en -ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la -phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire -des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel -point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers -sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de -la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en -l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si -loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du -vers blanc de huit pieds. - -Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus -d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage -le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le -vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un -malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins. -Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou -alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement -manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté -métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de -redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir -dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que -ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent, -et de la manière la plus brillante. - -Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais -une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands -ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la -prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont -le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne -rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi -que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et -l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet -jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions -le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de -nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce -n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la -poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés -plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées -dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen. - -Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès -dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes -aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à -son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases -qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules -d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui -vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la -Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est -emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire -romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique. - -Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par -Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien -enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre -honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en -rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle -n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars -possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton -vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle -n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer, -et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées, -apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une -volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez -elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique. -Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le -geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre -d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle -manquait de race. - -Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le -faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le -rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait -pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée. -Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la -fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle -avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la -folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient -quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se -venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte. - -C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour, -des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec -lequel on eût pu aller en soirée. - -Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise -plastiquement l'idée de son rôle: dans _Phèdre_, c'est une princesse -grecque des temps héroïques; dans _Angelo_, une courtisane italienne du -XVIe siècle, et cela d'une manière incontestable aux yeux. Personne -ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne feraient pas mieux. -Elle domine tout de suite, le public par cet aspect impérieusement -vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher d'un bas-relief de -Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le drame, on dirait qu'elle -descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien. L'illusion est complète. -Avant d'être une grande actrice, elle est une grande artiste. Sa -beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas compte et qu'ils nient -quelquefois tout en en subissant l'empire, a une flexibilité étonnante. - -Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude -peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle -doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces -perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir -de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet -intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit -aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action! - -Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus -étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé -quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde -et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne... -C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce -temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où -Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs -escaliers des terrasses. - -De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre -tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle -détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre -femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places, -a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir -soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de -Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment! -quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur -et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le -comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle -détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à -Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme. - -Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop -marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de -la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa -victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs; -quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime -de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice -s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et -proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre -les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en -cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite -relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui -méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le -magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus -de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a -pris son amant. - -Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de -plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que -l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et -tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt. -Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille -qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée! -Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a -jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition -que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille! - -On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la _Tisbé_ -que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière -indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle -lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui -la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: _Phèdre_, dans la tragédie, -_Tisbé_ dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est -là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a -mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à -_Lucrèce Borgia_ et à _Marie Tudor_ qui seraient pour elle l'occasion -de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se -trouve dans _Warwick ou le Faiseur de rois_, drame d'Auguste Vacquerie, -récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa -taille, et elle y sera superbe à coup sûr. - -Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle -Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval; -n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune -sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en -verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le -comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir. -Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la -poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur; -l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de -plus? - -Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo. - -Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse -voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y -deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze -il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la -Fatalité qui marche. - - - - -XX - - -VICTOR HUGO DESSINATEUR - - - -23 juin 1838. - -M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais -un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger, -Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce -qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une -forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une -tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir, -à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y -met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis -informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent -à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, -devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un -ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes. - -Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en -Belgique, et porte, écrit au revers: _Liège(?) 12 août; pluie fine._ - -C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique, -avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des -quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs -flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois -renversés dont les traits se répandent. - -Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front -chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une -girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de -l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement -sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un -rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont -les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse, -un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les -heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de -la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au -pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement -tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière -d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets -vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui -semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei. -Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de -décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et -flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de -la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la -plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (_Notre-Dame de -Paris_). - -Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière -par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et -Victor Hugo sont maintenant inséparables. - - - - -XXI - - -PREMIÈRE DE RUY BLAS - - -(RENAISSANCE) - - - -12 novembre 1838. - -Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi -vif; car outre la première représentation de _Ruy Blas_ il y avait la -_première représentation_ de la salle, et c'était ce soir-là que devait -définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick -parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire, -dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique -empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur -qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop -longtemps finit par devenir la figure! - -_Ruy Blas_--qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce -matin--_Ruy Blas_, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire -n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort -du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique, -passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver -des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix, -le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard -Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand -tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique. - -La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales, -dans le goût dit _Renaissance_, quoique certains ornements se -rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV: -le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le -pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent, -aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de -chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à -mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau, -peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat -relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin -blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre -une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches -ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste -de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps -de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans -toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu -tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges -garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont -jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est -plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble -avoir été fait ce vers de don César: - - ... Affreuse compagnonne - Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne! - -Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement -dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne -s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours -de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais -surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il -faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas -de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les -fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style, -l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette -vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde, -dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous -ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les -mélodrames et le vaudeville. - - - - -XII - - -REPRISE DE RUY BLAS - - - -28 février 1872. - -Pour nous qui avons vu la première représentation de _Ray Blas_ au -théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si -longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son -intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique. - -Dans _Marie Tudor_, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres, -dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne -faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les -femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions -vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien -édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des -opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les -revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze -ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli -suprêmes. _Ruy Blas_ nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la -première fois. - -Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans, -emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la -Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille -de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne -cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a -inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis -Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions -retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi -qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes -d'_Hernani_; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le -poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à -l'admiration. - -Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus -ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome -mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et -renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de -ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible -ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de -noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne. -Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la -place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours -regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle. - -On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de -l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. _Ruy Blas_ -renferme, en effet, sans y avoir visé.--Le poète a toujours dédaigné -le succès d'allusion--de ces passages dont l'opposition peut profiter, -contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités -toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de -l'éternelle justice. - -Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre -avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup -de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment, -dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit -d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première -épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect -religieux, comme on eût fait pour _le Ciel_ ou _Don Sanche d'Aragon_ ou -tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus -permise. - -Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la -représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants. -Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous -cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À -peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin, -heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour -_Ruy Blas_ un public de postérité. - -C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua _Ruy -Blas_, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait -à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux -semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de -Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer -de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par -devenir la figure. _Ruy Blas_ eut bien vite raison de Robert Macaire. -De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu -qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, -mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, -qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour -menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de -Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,--c'est-à-dire le plus -grand tragédien du plus grand comédien moderne. - -L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon -sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme -l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui -l'ont entendu. - -Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à -son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière, -et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les -ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler -avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du -trône. Cependant, si l'on reprenait les _Burgraves_, cette œuvre -titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre -acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse -il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et -l'empereur-fantôme! - -Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, _Ruy Blas_ est une des -pièces qui nous plaît le plus--nous disons qui nous plaît;--il en est -d'autres que nous admirons autant. - -La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas -apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses -complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent -le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune -cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité -par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol -rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté, -et la toute-puissance,--ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur -terre:--en un mot, être l'amant de la Reine. - -A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets, -se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce -plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe -précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte -cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme -la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa -main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de -Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais. -Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans -savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le -démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages -compliqués formidables. - -Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de -Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une -liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque -qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis -de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de -sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux -de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés -pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes -devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs -argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le -carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute -l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de -Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant -Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore -sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle -hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique -oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier -à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte -de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de -Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don -Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso. - -A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons -plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une -aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui, -peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour -jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie! -depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus -hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort, -mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre -ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille, -l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un -airain de Corinthe supérieur à tous les métaux. - -Bien que le vieux critique soit, en général, _laudator temporis acti_ -et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la -tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de -_Ruy Blas_ à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène -à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception -bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer. - -Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux -souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature -ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur, -des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a -très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son -amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et -d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres. -La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration -craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais -a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy, -il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son -imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus -étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un -mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles -a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson -derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection -sinistre. - -Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue; -ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui, -ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume -énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui -pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou, -et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies -étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles -romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier -Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César. - -La Marie de Neubourg de la Renaissance--Atala Beauchêne--avait été -trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus -charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie -de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de -colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette -triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification -momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour -d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon, -quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve -toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme -cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète -lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour! - -Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère -élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé -et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne -longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier. -Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer -pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus -gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et -contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque -nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle -Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine -noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte -l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui -flanquer une paire de bons soufflets. - -Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de -représenter l'affreuse compagnonne--dont le menton fleurit et dont le -nez trognonne--. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son -type dans les _caprichos_ de Goya, parmi des sorciers du collège de -Bozozona, dans les _tias_ du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui -sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une -vieille, ensuite pour une jeune. - - - - -XXIII - - -VERS DE VICTOR HUGO - - - -13 juin 1843. - -Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il -place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers, -et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées -l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de -ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un -immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits, -judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers -romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le -vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers -moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances -enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes -nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait -crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait -encore beaucoup à faire. - -Dans ses _Orientales_, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre -de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux -maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de -toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements -et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre -l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École, -composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset -et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre, -chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de -la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots -exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion -systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École -racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en _er_, -en _é_, en _eux_, en _ant_ et _able_ finissent presque tous les vers -pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation -d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase. - -On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire -comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à -l'aventure. Ces vers brisés ou _cassés_, comme disent les classiques -dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes -combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions -et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être -des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement -monotones. - - - - -XXIV - - -LE DRAME - - - -30 juillet 1843. - -Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot, -avec _son Père de famille_, Beaumarchais, avec son _Eugénie_, ont -trouvé nombre de contradictions. - -_Nanine_, l'_Enfant Prodigue, Mélanie, Céline_, l'_Écossaise_, le -_Philosophe sans le savoir_, déplaisent également par ce mélange du -comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de -la nature. - -Dans l'éloquente préface d'_Eugénie_, il faut voir avec quelle raison -et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique -de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son -admirable préface de _Cromwell._ On avait à peu près alors accepté le -drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le -drame en vers, le travail était à recommencer. - - - - -XXV - - -REPRISE DE «MARION DELORME» - - - -9 novembre 1839. - -Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française, -la reprise de _Marion Delorme._ Faire l'éloge de _Marion Delorme_ est -maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois -éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau -drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure -des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle -vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui -ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée et -de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du XVIe -siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce Taillebras, -ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur de _Japhet -d'Arménie_ et de _Jodelet_, ne les eût pas dessinés d'un trait plus -vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles divines du -repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages grimaçants ou -terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de Gaspard de -Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier _de rien! -Marion Delorme_ est une des pièces de M. Hugo où l'on aime le plus à -revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où toutes les -cordes de la lyre vibrent tour à tour. - - - - -XXVI - - -REPRISE DE MARION DELORME - - - -1er décembre 1851. - -On a repris vendredi dernier _Marion Delorme_, au théâtre de la -République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps, -de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme -une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans -cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le -Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été -écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par -ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer _Marion -Delorme_, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle -que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence -et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains -côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait -mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement. - -Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui -avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa -couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus -terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce -spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et -dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à -l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just. - -Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et -Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale -de Didier, ce type des Antony. - - - - -XXVII - - -«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME» - - - -19 février 1851. - -La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce -et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de -théâtre, c'est le choix du sujet de _Diane._ M. Augier ignore-t-il -qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez -supérieure les principales situations de _Diane_, dans un livre -intitulé _Marion Delorme_, qui a fait quelque bruit dans son temps -et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le -monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame -un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait -tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui -découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son -arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis -XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit? - -En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas, -et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau, -Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous -éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les -vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient -involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de -M. Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle, -comme à travers les antiphonaires du XIIe siècle revivent les œuvres -palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance des -moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en vieille -fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout une -peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; Louis -XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son côté son -bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en plaisanteries -lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si sinistre, si -caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus qu'un simple -agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son costume -d'alguazil. - -Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait -quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance -était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se -ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de -M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière -supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand -mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction. - -Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du XVIIe -siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître à Victor Hugo, elle -ne l'admet pas comme un maître et rejette ses doctrines. L'auteur de -_Gabrielle_ s'y est-il récemment converti? Cela n'est pas probable. -Achille classique a-t-il voulu provoquer le Siegfried du Romantisme sur -son propre terrain, et en traitant le même sujet, lui montrer de quelle -manière s'y prenait un champion de l'école du bon sens? - -Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer _Marion Delorme_ à -l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images -et de couleur locale; ou bien encore,--comme ces élèves d'Ingres qui -n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer -leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,--n'a-t-il ni vu -ni lu le drame de Victor Hugo. - - - - -XXVIII - - -UNE LETTRE DE VICTOR HUGO - - - - «4 octobre 1844. - - «Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher - Théophile, je lis votre _Roi Candaule_ avec bonheur. Vous - prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils - appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois, - le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans - votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau, - c'est joli, et c'est grand. - - «Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de - tout mon cœur.» - - «VICTOR HUGO.» - - - - -XXIX - - -GASTIBELZA - -(OPÉRA NATIONAL) - - - -22 novembre 1841. - -Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom -fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a -servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a -brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la -carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a -l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il -lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il -fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien -garnies. - -_Gastibelza_ est une de ces chansons folles et décousues dont les -images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la -puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous -laissent pensif des heures entières. Cette _guitare_ ressemble, à -s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui, -par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous -la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute -siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la -rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le -gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se -détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands -poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique -de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé -_Gastibelza._ - -Toutes les fois que nous entendons ce refrain: - - Le vent qui vient à travers la montagne, - -nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des -sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par -file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et -talonnés par les arrieros au chant guttural. - -Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la -chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend -malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne. - -Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au -théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se -fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du -pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il -faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent -les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les -autres, de se modeler dans les cases du gaufrier. - -M. Dennery a donc rendu Gastibelza _intéressant_, dans le sens qu'on -attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau -d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver -son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la -justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte. -Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la -pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant -l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout -le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée, -comme on dit. Inexprimable avantage! - -Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne -d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la -journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais, -son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure -brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset -noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers -bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après -avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par -la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur, -se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui -a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de -la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur -moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil -noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée -par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de -mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne, -a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans -doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les -gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire. - -Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème -d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes -côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la -représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati -de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète -de la ballade. - -M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même -pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique, -l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première -soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard, -sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore, -et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de -Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans _Gastibelza_, on -sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts -du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets. -La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et -surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine -naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est -pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette -première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo -entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne, -un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le -grand air de Gastibelza. - -Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de -doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui -l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied -sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu -de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle -était excellente musicienne, et possédait une belle voix de _mezzo -soprano. Gastibelza_ n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique -dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une -administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique -est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel -qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide, -poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que -possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe -l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque -chose comme le _Robin des Bois_ de l'Odéon, qui, faiblement traduit, -sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le -don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute -à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne -repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien, -rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui, -aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que -_Lucrèce Borgia_, par exemple, ou _Hernani_, n'auraient pas été, au -besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait -mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou -affaiblit une grande partie des détails. - -La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc -facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des -drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée -dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique? - - - - -XXX - - -CHANGEMENTS A VUE - - - -7 février 1849. - -Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme -un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le -nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte! -Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila -romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale -de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe, -après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et, -cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des -métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui -ont valu longtemps une réputation de cannibale. - -(Écrit à propos de la représentation de _Monte-Cristo_ (Alexandre Dumas -et Maquet), au Théâtre-Historique.) - - - - -XXXI - - -LUCREZIA BORGIA - -(THÉÂTRE ITALIEN) - - - -14 février 1840. - -Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que -celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à -faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en -méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait -si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses -principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des -litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni -est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et -revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons -et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui -restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées: -malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on -tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y -passe des choses si terribles. - - - - -XXXII - - -LUCRÈCE BORGIA - -(ODÉON) - - - -13 mars 1843. - -On a repris à l'Odéon _Lucrèce Borgia._ Ce drame gigantesque, peut-être -plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé. -Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire, -et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni -n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de -jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans -les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de -Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre. - -Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les -poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa -comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une -réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs. -Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus -douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans -une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou -à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre -les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces -lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux -étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un -ange. - -Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva -soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de -scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile, -Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son -temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la -passion. - - - - -XXXIII - - -LUCREZIA BORGIA - -(THÉÂTRE-ITALIEN) - - - -20 novembre 1853. - -_Lucrezia Borgia_, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux -de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque, -semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de -l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du -poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant -avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir -épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes -les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour -laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à -craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être -Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette -donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son -insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame -rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la -musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans -qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un -poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était -pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le -brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la -salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une -des mieux reçues du répertoire. - -De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont -accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant -que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et -que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives -sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours -cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque -de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint, -si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a -plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement -les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux -d'athlète et des joues d'ange bouffi. La _prima donna assoluta_ n'a -rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses, -et couronne volontiers _sa flamme_, en dépit des obstacles apportés -par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent -si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'_ut_ de poitrine, -et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était: -pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au -monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu -revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison -des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et -pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de -pareils bravos ressusciteraient un véritable mort. - - - - -XXXIV - - -LUCRÈCE BORGIA - - -(PORTE-SAINT-MARTIN) - - - -7 février 1870. - -Nous assistions à la première représentation de _Lucrèce Borgia_, en -1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler -pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de -la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne -voulait pas _donner_ pour un drame en prose, trouvant cette concession -bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux -de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art -et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut -immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent -leur concours pour _Lucrèce Borgia_, qui n'en eut pas besoin, du reste, -car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué -par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle -Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs, -et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace, -_laudator temporis acti_, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia, -vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que -ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache -romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous -aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre -que possible de radotages séniles. - -Le public qui assistait à la reprise de _Lucrèce Borgia_, nouvelle au -théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un -esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,--autre temps, -autres chansons,--et la question d'art n'était pas évidemment ce qui -le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans -ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions -anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la -première fois. - -Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des -événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des -évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet -aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation. -Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au -drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la -première pièce en prose du poète d'_Hernani_ ou de _Marion Delorme._ -Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si -puissant: il se compose de trois situations capitales largement -développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une -couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées -dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit -d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.--_Affront sur -affront.--Le Couple.--Ivres-morts._--Tels sont les titres sinistrement -bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées, -au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi -de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo, -à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta, -Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de -quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée, -et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant -crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner -d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions». -Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique -d'Eschyle. - -_Le Couple_, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur -d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même -scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements -souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle, -comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges, -d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en -faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant -des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur -secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la -ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a -fait merveilleusement ressortir le fauve caractère. - -Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé -d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse, -revient au _rauquement_, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre -d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse -ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van -Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre -l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son -quatrième mari. - -Que dire du tableau: _Ivres-morts?_ de ce souper chez la princesse -Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui -savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets -funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison? -Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de -l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir -cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se -détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et -Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de -cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre -d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal -à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute -la pièce. - -Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité -magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles -qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces -petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée, -quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante. -Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours -présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là. - -Quelques-unes de ces scènes, selon nous--et cela est une question de -machiniste--ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées -en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur -y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne -convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement -à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi. - -Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette, -rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de -dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les -théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait -toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après -trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été -entendu au théâtre. Quelques _jeunes_ prétendent qu'il a vieilli. Oui, -comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un -voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et -les ondes d'une profondeur plus mystérieuse. - -C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia, -jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux -artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame -Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait -pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de -l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut -donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle -va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas -dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure. - -On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les -contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux -de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de -l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée -à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir -des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes. - -Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne -pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même: -Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc -de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans -la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et -de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu -le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre -histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus -difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour -se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans -lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion -du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort: -«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué -cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la -malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes -ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être -méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au -second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne -fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie -Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est -peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité -méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du -troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de -haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante -et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère. - -Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure, -un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise, -entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de -Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier -caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on -a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop -convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et -sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame. -Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras, -et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur -recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder -le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons -fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup -meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc -et plus ouvert que cela. - -Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare, -qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande -tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule -a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne -de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un -bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces -temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts, -un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de -l'admiration de Machiavel. - - - - -XXXV - - -LES BURGRAVES - - - -18 février 1843. - -Le Théâtre-Français a répété activement les _Burgraves_, de Victor -Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément -pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu -rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait -chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui -de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle -Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde -de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de -voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille -en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les -rôles _marqués_ sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être -sexagénaire pour débuter dans les ingénues. - -Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus -extraits des _Burgraves_: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un -vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne -faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui -les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais -peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont -les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette -nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain -et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus -jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie, -ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement; -disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait -être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa -durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette -solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il -faut marquer avec une pierre blanche. - - - - -XXXVI - - -PREMIÈRE DES BURGRAVES - - -(THÉÂTRE-FRANÇAIS) - - - -13 mars 1843. - -Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin, -se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités -par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui -rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient -ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par -les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de -la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre -à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme -en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont -succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la -force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes. -Dans ses admirables _Lettres sur le Rhin_, M. Victor Hugo, avec ce -talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir -quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous -les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées, -l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur -des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en -poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous -a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les -étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des -_Burgraves_ est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le -travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs -places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes, -rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes -parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un -chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans -l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis, -quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état -dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les -anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la -puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera -présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle -s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus, -M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est -résulté la trilogie des _Burgraves._ - -Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs -pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet -étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au -burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées, -inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit, -faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille -continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de -Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent -donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages -baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume -au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où -blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un -torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres. - -Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure -de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le -quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié, -espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut -mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied -obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour -montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand -drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où -l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres, -où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées, -c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff. - -Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une -galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et -sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers -courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux -fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus -rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective -les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières -scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de -stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons -à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en -train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin, -et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si -beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par -instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce -sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par -un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en -sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée, -le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du -comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées -de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les -esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs -inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux -Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par -Jupiter! - -Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré -les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille, -triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid -regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme -les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures -sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est -Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné -les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de -maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait -mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence -errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les -tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de -l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les -immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux, -elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle -a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa -vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle -erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a -sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté, -en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle -inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de -terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle -un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette -et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères -du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur. - -On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait -une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation -bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme -et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans -dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau -dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un -fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et -plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule! -La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses -ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait -encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il -n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction -ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux -fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne -du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de -corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses -longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe, -autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de -la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte -Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si -les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et -le fantôme-empereur se rendormit,--Chimères, chansons, histoires de -nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé -dans le Cydnus, en face de toute l'armée.--Mais on n'a pas retrouvé -son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle -pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les -autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme -Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire -que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de -Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de -son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre -fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait -caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en -lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose, -sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand -Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous -deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du -moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres -recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés -sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts; -on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener -Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en -Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati, -son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de -raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait -enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à -des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait -venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher -à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans -révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir -que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur -Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux -les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son -mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent -M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur -antique au drame moderne. - -Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait -claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur -Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château; -et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces -misérables. - -Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car -c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier -ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans -sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui -lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des -mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être, -car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond -devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de -décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale -des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de -fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils -vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier. -Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de -velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se -couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le -gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de -faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres -à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques, -n'ont-ils pas tout à fait tort. - -Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure. -Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de -chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre -sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui -l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans -un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir -pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle -est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau -le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!... -Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que -cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait -disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus -tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs -que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est -le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images. -L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une -tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que -donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue, -pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe, -et se trouve trop aimée pour mourir. - -Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans -sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina. -Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille. -C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque -projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus -longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un -enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans, -comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il -jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle -l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle -veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que -de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato, -ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à -son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs -du mancenillier et de l'arbre upa? - -Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert -lui dit: «Peux-tu sauver Régina?--Oui; mais que m'importe qu'elle -meure!--Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en -voulait!--Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une -goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut -me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je -voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.--Je -le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite -fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la -santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher. - -Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et -de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse, -le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des -plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes -de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte -Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste -en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé -un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre; -mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du -donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux. -D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules -une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en -manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme -hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des -muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second -personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la -barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle -du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se -tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge. - -Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour -s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence -de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir -pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces -magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille -loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits -d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis -tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les -vêtements et les paroles, rien ne dure. - -Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours, -accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs -grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous -reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu -couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait -pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet: - - L'hiver est froid, la bise est forte; - Il neige là-haut sur les monts; - Aimons, qu'importe, - Qu'importe, aimons. - - Je suis damné, ma mère est morte, - Mon curé me fait cent sermons; - Aimons, qu'importe, - Qu'importe, aimons. - - Belzébuth, qui frappe à ma porte, - M'attend avec tous ses démons; - Aimons, qu'importe, - Qu'importe, aimons. - -Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent -à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander -l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est -ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu -même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les -chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid, -ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on -l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie -recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme, -taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque -nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions -autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs -entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant -la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le -vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!... -Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme -pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se -dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir, -au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des -sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les -clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau, -l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui, -dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que -la scène de l'affront, dans _Lucrèce Borgia._ - -Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de -ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une -soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une -époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau, -où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les -événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne, -comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement -de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui -étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être -moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le -mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric -Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers -d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de -Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche -épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant, -si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre -à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au -bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière. - -Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition -fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il -tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire -replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de -lui arracher. - -Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son -grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se -renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants -s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne -d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré -lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à -vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune, -et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa -mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un -comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est -Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain: -Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne -les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir, -la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans -l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une -chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur, -a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée. -Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à -la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son -gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave: -«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te -ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux -pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton -parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici -même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté -cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le -champion d'Olbert.--Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave -au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!--Je suis -l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!» -Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée. -«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton -bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon -père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur -Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre -aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie, -dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces -grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de -l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil -empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les -plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout, -sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les -burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer -Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache -énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur, -lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette -querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en -s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne, -soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose -de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière, -condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté -les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus -coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te -rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui -reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom; -tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe. - -A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit -effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines -de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et -défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la -muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis, -accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante -que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres -visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu -du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse -dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges, -son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses -sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est -Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance. -Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois -de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé, -où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui -s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils -Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma -vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide, -ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec -moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une -victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la -lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.--Olbert sait -qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je -t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur -du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir -sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est -tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs. -Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur -des _Feuilles d'automne_, de _Notre-Dame de Paris_ et des _Rayons et -les ombres._ Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant; -il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même -de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son -père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi; -tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois -vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange -vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré -les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de -bourreau. - -Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et -lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert, -hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par -Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit: -«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato, -c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu -as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:--A toi la -tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!» -Barberousse le relève, et le presse sur son cœur. - -Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la -fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale -le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En -effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un -amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un -fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur? - -Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à -l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète -encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces, -reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques, -qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles, -leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le -célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des _Nibelungen._ -Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification -ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète -souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui -d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts -cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse -de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais -sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au -même degré. - -Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on -représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient -au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète, -applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un -détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire -que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une -œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de -savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un -titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le -théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les -aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a, -dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité -et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout -le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un -événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les -querelles littéraires aux querelles politiques. - -Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher -noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais -cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans -ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez -les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de -bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver -à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à -tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de -guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus -rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de -la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants, -les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien -d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui -caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,--car le génie -a un sexe.--Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille -est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage -d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le -_Prométhée enchaîné._ L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend -la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux -morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine -volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique: - - ... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées! - Morne sérénité des voûtes azurées! - Lueur dont la tristesse a tant de majesté! - Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté! - Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle! - Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles, - Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur, - Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur - Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines, - Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes! - -Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi -toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux, -reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir -pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg -inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs -ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses -vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges -murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être -encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle -force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la -légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales -et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton -d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul -pouvait le faire aujourd'hui. - -Les _Burgraves_ ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble. -Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de -Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix -magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages. -Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple -et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus -grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle -d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la -création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente -reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame -moderne, qui lui a fait sa réputation. - - - - -XXXVII - - -LA REPRISE DES BURGRAVES - - - -14 décembre 1846. - -On va reprendre les _Burgraves_ maintenant que les esprits sont libres -de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux -n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique, -la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le -_Prométhée_ d'Eschyle. - -Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle -et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé. -Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler -dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs -d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable -et surprenante des créations antérieures, comme les héros des -_Nibelungen_, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets -sinistres des soleils disparus! - -Quel que soit le succès de cette reprise. - -«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse -inaccessible au milieu des nuées. - - - - -XXXVIII - - -PARODIES DES BURGRAVES - - -(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS) - - -LES HURES GRAVES.--LES BUSES GRAVES - - -Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies. -En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts -à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur -élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie -amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite -parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs -imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage -qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs -exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus -saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à -présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du -monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces, -loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent -aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les -tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à -la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les -tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens -du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup -d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées -poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous -défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les _Hures -graves_ ou les _Buses graves_, de reconnaître que c'est de Victor Hugo -qu'on a voulu se moquer. - -Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont -l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il -n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui -les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des _Burgraves_, -ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les -applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique -qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être -organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine -de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public. -On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque -représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente. -Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue. -Le public libre qui vient aux _Burgraves_ pour son argent, et qui -écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse -entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion, -il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de -quelques envieux ameutés. - - - - -XXXIX - - -PARODIES ET PASTICHES - - - -14 mai 1849. - -Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès. -Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites -négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres -de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret, -de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une -caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle -à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là -pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie -est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces -de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques -que le récit de Théramène, et singent bien plutôt _Andromaque_ que -_Hernani_ et _Bérénice_ que les _Burgraves_; quelques cassures de vers -absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans -la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés -la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies, -molles, fades, inintelligentes. - - - - -XL - - -VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO. - - - -7 juin 1852. - -S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès. -La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui -ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout, -avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité, -profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares -domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie, -ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus -tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du -maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres -plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits -objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont -dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant -le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre -existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais. -Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de -réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus -pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout -quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand -poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend -par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux -gibelin: - - Il est dur de monter par l'escalier d'autrui. - -Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une -mince brochure bleue dont voici le titre: - -«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité, -meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du -Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de -Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise, -terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux, -dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures, -tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc., -dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ -de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère -de Me Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, assisté de M. -Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez lesquels se -distribue le présent catalogue.» - -Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui, -sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur. -C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un -voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de -foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère, -suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort. -Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus? -Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus -que le monde pour patrie? - -Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne -nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins -de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous -sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit, -après les soirées triomphales d'_Hernani_, de _Lucrèce Borgia_, de _Ruy -Blas_, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de -jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un -mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la -poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements, -aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la -vente de son mobilier _pour cause de départ_, et d'ajouter, par la -publicité, quelque obole à son pécule d'exil! - -Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de -commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si -douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations -d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous -aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger -crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des -objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme -documents pour la biographie du poète. - -M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait -transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et -solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres -de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile -qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on -montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète, -modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus, -de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni -colonnes de marbre. - -Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul -n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait: -des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en -laque du Japon, décoraient cette première pièce. - -Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré, -encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date, -plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une -fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté, -une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les -arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de -_Notre-Dame de Paris_, un buste de nègre en pierre de touche, quelques -fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en -écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de -Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande -singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue, -et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible -ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité -de ce meuble de bénédictin. - -Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin -magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre -exécutée par la main qui l'a écrit. - -Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier -ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches, -les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de -Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon -de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et, -sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette -d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de -beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange -de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en -ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour -et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar. - -De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète -qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes -salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples -pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de -Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon, -représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme -Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de -morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes -chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du -Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds -chaussés d'acier. - -Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires, -jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de -cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le -plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se -cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers, -de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne, -des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé, -chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus -plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes. - -Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande -tapisserie à sujets tirés de _Télémaque_; des nègres en bois doré -supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des -figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de -Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du -poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David, -des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à -fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis. - -La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes, -garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres -hollandais. - -Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon, -des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de -Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente -du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues. - -Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par -hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. -Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette -triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription -le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à -leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas, -qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des -reliques. - - - - -XLI - - -A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ - -«LA CHAMBRE ARDENTE» - - - -17 octobre 1854. - -Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à -travers le mélodrame, à cette grande épopée des _Burgraves_ où marche, -en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit, -cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille -de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette -gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique, -moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne -serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges. - -Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à -l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge -disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands -alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme -elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de -l'esclavage! - -Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité. - - - - -LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO - - - - -XLII - - -MADEMOISELLE GEORGES - - - -Octobre 1857. - -Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on -pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis -parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste». - -Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit -évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours -juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important -problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en -rien la pureté de son profil de Melpomène grecque. - -Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de -Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne -peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des -fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire. - -Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle -Georges est réellement belle, et très belle. - -Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis -des bas-reliefs. - -L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse -incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et -d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine -oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne -d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses -coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse -qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette -bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce -tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les -passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou -l'anathème moderne. - -Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et -termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une -déesse que d'une femme. - -Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges -a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez -semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux -et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline. - -Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au -lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un -contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans -aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au -plus haut point chez l'Hercule Farnèse. - -L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des -muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une -ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs, -très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des -mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites -pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et -d'Euripide. - -Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et -disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait -une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec -sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de -cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout, -comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération -anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et -surhumain. - -C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie, -ensevelie à tout jamais. - - - - -XLIII - - -MORT DE MADEMOISELLE GEORGES - - - -14 janvier 1867. - -Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement -radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis -longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées -à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des -hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types -créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus; -l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne -les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer -qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de -celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette -superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise -pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne. - -Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les -générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les -fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps, -_edax rerum_, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le -respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue -à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la -taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût, -dans l'_Orestie_, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était -pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et -parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps; -une âme brûlait dans cette perfection sculpturale. - -Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus -sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes -doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame; -son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en -cuir de Cordoue que d'un _velum_ de pourpre. Elle était chez elle -à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de -l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château -gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose -étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques. -Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle -Sémiramis! disaient les uns.--Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie -Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les -deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie. - -Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi -dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût -passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était -de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que -nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte -de _Marie Tudor_, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de -velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant -les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se -découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle -nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des -élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance -enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres -d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du -parterre au cintre. - -Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se -penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté -terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque -son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers -la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération -d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle -disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon -quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte, -elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez -donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se -souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe -avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs. -C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame. -En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor -sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame -Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus -grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et -tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans -l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps -frêle, est partie avant Georges. - -Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été -notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait -quitté Eschyle pour Shakespeare--ce n'est pas là une défection--et -s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a -ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle -des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui -ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une -partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce, -l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe -porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos -anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent -dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours, -nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui. - -Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles -connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver -d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle -est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime, -d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble -le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort -de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis -rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de -lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux -avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même, -à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des -compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être -comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents, -parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude -s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé -s'en aller avec les autres. - -L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant -pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa -représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de -guerre. - - - - -XLIV - - -MADEMOISELLE RACHEL - - -Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel. -Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou -mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant, -nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques -traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette -périphrase remplaçait presque le nom. - -Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts -plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la -statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient -naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite -de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main -de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement -moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était -née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa -beauté méconnue--car elle était admirablement belle--n'avait rien de -coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour -laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient -comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la -face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la -bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement -allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles -élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils -à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à -rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent -du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus -pure. C'était la _Phèdre_ d'Euripide, non plus celle de Racine, que -vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits -légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une -figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité -gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier, -désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était -l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime -tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son -succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le -théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à -chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut -au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait -par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes -antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau -elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et -ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui -s'oubliait à Versailles. - -Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte, -non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la -rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave, -profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son -jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins -recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du -mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on -l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup -sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait -indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à -peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux -Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le -monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer -sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses, -nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé -comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités -sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue -lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont -ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus -qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne -pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire -trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne. -La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la -passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables, -l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà -les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le -feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un -temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant -l'éternelle sérénité de l'art. - -Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces -expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la -tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de -princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du -petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme -l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française. - -Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à -ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si -quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à -regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne -rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si -profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles -offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures -de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa -blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux -répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle -le put. - -Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art -de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une -figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de -laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs -évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la -meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie. - -Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé -aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé -d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en -ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement -romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de -drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé; -mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre -l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle -interprétait. - -Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme -beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle -gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus -simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une -duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à -palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer -le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains -de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se -révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et -s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle -pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de -tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait -heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche -dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais. - -Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas -dire comme le poète: _Non omnis moriar._ Son œuvre passagère ne -reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son -nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi -la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de -Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune -homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se -passionnant encore de souvenir, et ne préfère _in petto_ une médiocrité -fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés -flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce -dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère -et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces -couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées, -ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges -immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles -comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout -entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant, -les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis, -images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur -escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes -immortels. - - - - -XLV - - -MADAME DORVAL - - - -16 janvier 1838. - -Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement -l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que -les auteurs ou les acteurs du _drame_ proprement dit doivent avoir -communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard -catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante -à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre -Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous -raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de -Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard; -que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick -Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier _sous les fenêtres_ -d'une princesse russe. - -L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de -Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et -Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de -l'Ambigu, les confondraient de surprise. - -Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui -jouent le drame! - -A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur -paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque -empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une -femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son -voisin.--«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle -va à l'église», etc., etc. - -C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans -Adèle, d'_Antony_, dans la femme du _Joueur,_ dans _Charlotte Corday_, -et surtout dans Marguerite, du _Faust_ de Gœthe, rôles empreints -de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame -Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois -et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des -journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons. - -Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper -au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés, -à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'_Antony_, dont -le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous -les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de -l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi, -naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis, -obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez, -ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles -cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de -Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes, -que Voisenon appelle _de bons amis qui ne manquent jamais au besoin_; -elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de -la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout, -raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne -concevant pas que l'on puisse faire des économies. - -Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention _au -mot_, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit -sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte -au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez -Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre -parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait -écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous -tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées -et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone -de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de -Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc. -Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval; -mais leur choix indique une fantaisie et une _humour_ que rien ne peut -rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la -main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales -admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires, -la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des -prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout -cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue -jusqu'ici par madame Dorval. - -Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de -province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval -a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne -pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue -dans la _Jeanne Vaubernier_, de M. Balissan de Rougemont?» - -Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame -Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans -chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont -se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a -déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes -comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un -tour comme celui-ci est une noble vengeance. - -Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à -croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire -que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion -Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour, -des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la -tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de -poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé, -on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on -se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement -des acteurs. - - - - -XLVI - - -MORT DE MADAME DORVAL - - - -1er juin 1849. - -Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est -la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée -vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains -grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère -retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le -dit Victor Hugo, le grand poète: - - Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre! - -Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble -avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre -jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main -suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre, -qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la -fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,--elle -figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,--un magnétisme -qu'il est difficile de ne pas croire réciproque. - -Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre -cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps -qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi, -pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle, -pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis -cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le -rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse -idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de -Musset: - - S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie, - Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie, - Que la terre leur soit légère,--ils ont aimé! - -s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes. - -Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous -d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés, -séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à -vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont -serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous -avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous -revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et -plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux -d'Antony, de Chatterton et de Didier! - -Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné -votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver -ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement -sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence -complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand -mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance, -renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup -Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac, -Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary -Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz, -Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade -étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles! - -Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval -formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie -femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,--sur la scène, -bien entendu.--Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et -se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il -fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait -l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui -arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans _le Joueur_ par exemple, -dans _Peblo, ou le Jardinier de Valence_, n'a rien vu; il ne connaît ni -tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se -sentir bien veuf. - -Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle -puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les -salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel. - -Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât -l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait -pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses -sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la -situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait -lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple, -d'une interjection, d'un _oh!_ d'un _mon Dieu!_ elle faisait jaillir -des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même -soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots -à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si -sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une -douleur de convention. - -Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était -essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a -vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les -erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle -a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été -femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien -de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle, -ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une -scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se -serait crue seule. - -Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché -cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé -Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la -Porte-Saint-Martin ou courir la province. - -Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que -nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu -qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir -de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges -enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le -vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes -pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et -vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes -cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les -contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité? -pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres? - -Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la -première représentation de _Marion Delorme._ Le drame venait de la -prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme -elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à -son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle -planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune -maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux -blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire -par dame Rose. - -Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre -Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était -plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était -la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans -le cœur les sept pointes d'épée, comme la _Marie au Golgotha._ - -Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la -vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle -avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la _Lucrèce_ -de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante -dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait -eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller -à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une -tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas -dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas -sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse -doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées -et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et -de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus -sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours -leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme -Beethoven. - - - - -XLVII - - -FRÉDÉRICK LEMAÎTRE - - - -14 janvier 1853. - -Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une -des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous -ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce -grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready, -et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les -frêles portants des coulisses des scènes du boulevard. - -Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait -s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus -élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire -se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par -la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le -trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une -moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre -frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine, -devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions -fumeux. - -Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait -partie de la Comédie-Française.--Balzac, il est vrai, n'était pas de -l'Académie.--Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps -constitués.--Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que -les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A -la Porte-Saint-Martin, il a trouvé _Richard d'Arlington, Gennaro, Don -César de Bazan_; à la Renaissance, _Ruy Blas_; aux Variétés, _Kean_; à -la Gaîté, _Paillasse_; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de -sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les -jouait. - -Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et -trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce -et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs -complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le -conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place -de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec -la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et -porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant -la musique» aussi bien que - - Je le tiens écumant sous mon talon de fer. - -ou - - Je crois que vous venez d'insulter votre reine. - -Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel -que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé -des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable. - -Il a été plus beau que jamais dans Paillasse. - - - - -XLVIII - - -MADEMOISELLE JULIETTE - - - -29 octobre 1857. - -La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui -devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes -obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie -privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont -laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce -siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de -ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans -un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer -ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus -importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes -graves. - -C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de _Lucrèce Borgia_ -que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait -deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. -Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de -créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire -gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose -et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de -l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les -infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui -avoir baisé la main. - -Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe -de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les -cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin -de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur -sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine. -A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose -de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se -dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens! - -Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et -si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande -réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas -trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette -étincelante sur le fond sombre de l'action. - -La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate -qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du -drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux -sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut -qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche, -d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats -de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont -entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux; -un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple -grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs -abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, -par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré. - -Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez -mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs, -et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui -laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus. - - - - -XLIX - - -LE CHATEAU DU SOUVENIR - - -FRAGMENTS - - . . . . . . . - Dans son cadre, que l'ombre moire, - Au lieu de réfléchir mes traits, - La glace ébauche, de mémoire, - Le plus ancien de mes portraits. - - - Spectre rétrospectif qui double - Un type à jamais effacé - Il sort du fond du miroir trouble - Et des ténèbres du passé. - - Dans son pourpoint de satin rose, - Qu'un goût hardi coloria, - Il semble chercher une pose, - Pour Boulanger ou Devéria. - - Terreur du bourgeois glabre et chauve, - Une chevelure à tous crins - De roi franc ou de roi fauve - Roule en torrents jusqu'à ses reins - - Tel, romantique opiniâtre, - Soldat de l'art qui lutte encor, - Il se ruait vers le théâtre - Quand d'Hernani sonnait le cor. - - . . . . . . . - - Les vaillants de dix-huit cent trente, - Je les revois tels que jadis. - Comme les pirates d'Otrante, - Nous étions cent, nous sommes dix. - - L'un étale sa barbe rousse - Comme Frédéric dans son roc, - L'autre superbement retrousse - Le bout de sa moustache en croc. - - Drapant sa souffrance secrète - Sous les fiertés de son manteau - Petrus fume une cigarette - Qu'il baptise papelito. - - - Celui-ci me conte ses rêves, - Hélas! jamais réalisés, - Icare tombé sur les grèves - Où gisent les essors brisés. - - Celui-là me confie un drame - Taillé sur le nouveau patron - Qui fait, mêlant tout dans sa trame, - Causer Molière et Calderon. - - Tom, qu'un abandon scandalise, - Récite «Love's labours lost», - Et Fritz explique à Cidalise - Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust. - - . . . . . . . - -Le château du Souvenir, _Émaux et Camées._ - - - - -L - - -ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE - - - -1868. - -Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles, -et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là -qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace -de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait -paraître _les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des -rués et des bois_, trois recueils d'une haute signification, où se -retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités -qu'on admirait dans _les Orientales_ et _les Feuilles d'automne._ -Des _Contemplations_ date la troisième manière de Victor Hugo, car -les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des -phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les -enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament -apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut, -tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se -sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du -_Sposalizio_, de _la Belle Jardinière_, de _la Vierge au voile_ n'est -pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la _Transfiguration_; le -Rembrandt de _la Leçon d'anatomie du docteur Tulp_ ne ressemble guère -au Rembrandt de _la Ronde de nuit_, et le Dante de la _Vita nuova_ fait -à peine soupçonner le Dante de _la Divine Comédie_. - -Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie -des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et -des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé -de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et -plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses -yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit, -les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne -qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens, -avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses -racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête -touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les -étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas, -le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne -font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe. - -Dans _les Contemplations_, la partie qui s'appelle _Autrefois_ est -lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre _Aujourd'hui_ est -colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine -incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette -s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte -proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons -éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir -les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement -sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche -les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans -l'attitude du _Pensiero_ de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre». - -On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet, -la Grèce à _l'Iliade_ et _l'Odyssée_; l'Italie antique, _l'Énéide_; -l'Italie moderne, _la Divine Comédie_, le _Roland Furieux, la Jérusalem -délivrée_; l'Espagne, le _Romancero_ et _l'Araucana_; le Portugal, -_les Lusiades_; l'Angleterre, _le Paradis perdu._ A tout cela, nous -ne pouvions opposer que _la Henriade_, un assez maigre régal puisque -les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls -les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le -poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous -en a donné la monnaie dans _la Légende des siècles_, monnaie frappée -à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur -des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en -effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et -réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un -siècle ou d'un pays. - -Quand on lit _la Légende des siècles_, il semble qu'on parcoure un -immense cloître, une espèce de _campo santo_ de la poésie dont les -murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste -qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur -presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange, -sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses -que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau -donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue. -La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec -sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, -ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses -grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie -fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale. - -_La Légende des siècles_, dans l'idée de l'auteur, n'est que le -carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le -souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son -travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence. -Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers -milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives, -et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est -pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle -ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée -à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté -par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en -lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord -d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes -d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il -suffît de citer _la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz_, pages -d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites -avec l'inspiration et le style des prophètes. _La décadence de Rome_ -semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le -poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, -il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de -l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle -héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts -poèmes, tels que _le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des -Rois_, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme -Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans _Aymerillot_, la -figure légendaire de Charlemagne _à la barbe florie_ se dessine avec -sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un -trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et -d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité -hautaine et féodale du _Romancero_ revit dans la pièce intitulée -_Bivar._ - -Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention, -comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers -errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant -les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également -redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les -monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons -en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles -d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque -lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions -qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a -consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la -chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, -tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible -contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve -Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture -du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les -pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on -pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde, -rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes -siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des -tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt -ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits -de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les -vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le -bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique -qu'on ait exécuté sur la lyre. - -La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la -marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins -prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs -destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur -le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la -pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou -d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil -visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le -chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même. - -Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen -âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses -phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, -au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie -sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx -de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui -royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie -désespérante par quelque histoire funèbre. - -Le début de _Ratbert_ est peut-être le morceau le plus étonnant et le -plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était -capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour -débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses -chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le -sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît -fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son -blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en -un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe, -se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes -syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique -défilé avec des bruits d'armes et d'éperons. - -Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve -toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent -une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la -mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des -_Aventuriers de la mer!_ Les rimes se renvoient, comme des raquettes un -volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de -chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner -de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des -esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot. - -Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la -Renaissance et intitulé _le Satyre!_ C'est une immense symphonie -panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main -souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté -dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure -à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions -si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme, -dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout, -dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les -résorbera dans son vaste sein. - -Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, _la -Rose de l'infante!_ Quel profond sentiment de la vie de cour et de -l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec -sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa -jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille -à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre -d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre -du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada -lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui -effeuille une rose. - -Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse; -_Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier_, sont -en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces -perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans -l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement -et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de -lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation -des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri -formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est -une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait -que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le -vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce -qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage -articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe. -Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour -ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et -noté le chuchotement mystérieux de l'infini. - -_Les Chansons des rues et des bois_, comme le titre l'indique, marquent -dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les -vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter -l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase -classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent -monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à -la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots -font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à -l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne -difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il -regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes -insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète -s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours -du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que -les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa -chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois, -poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni -pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte -Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux, -et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil -a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination -du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche -vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal. - -Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes -et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites -stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a -été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de -force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance -incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela. -A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne -de l'éperon et s'enfonce dans l'infini. - - - - -XLI - - -_A l'occasion de la reprise de_ Lucrèce Borgia, _Théophile Gautier -reçut de Victor Hugo la lettre suivante_: - - - Hauteville-House, 9 février 1870. - - «Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis, - et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme - autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle - grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia! - - «Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le - grand ami. - - «VICTOR HUGO. - - - «Voici mon portrait: il vote pour vous.» - -_Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras -appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:_ - - JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL - A THÉOPHILE GAUTIER - VICTOR HUGO. - - 2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870. - -_Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en_ 1869, -_quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier._ - -_Les deux dates que porte cette photographie sont de la première -représentation et de la reprise de_ Lucrèce Borgia. - - - - -TABLE - - I.--1830. - II.--Le gilet rouge. - III.--La présentation. - IV.--Un buste de Victor Hugo. - V.--La place Royale. - VI.--La première d'_Hernani_. - VII.--Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française. - VIII.--Reprise d'_Hernani_ par autorité de justice. - IX.--Débuts de Mlle Émilie Guyon dans _Hernani._ - X.--Reprise d'_Hernani_ (12 février 1844). - XI.--Reprise d'_Hernani_ (10 mars 1845). - XII.--Reprise d'_Hernani_ (8 novembre 1847). - XIII.--A propos d'_Hernani_ au théâtre Italien. - XIV.--La reprise d'_Hernani_ (21 juin 1867). - XV.--Lettre à Sainte-Beuve. - XVI.--Prospectus pour _Notre-Dame de Paris._ - XVII.--Un drame tiré de _Notre-Dame de Paris_. - XVIII.--_Angelo._ - XIX.--Mademoiselle Rachel dans _Angelo_. - XX.--Victor Hugo dessinateur. - XXI.--Première de _Ruy Blas_ (Renaissance). - XXII.--Reprise de _Ruy Blas_ (28 février 1872). - XXIII.--Vers de Victor Hugo. - XXIV.--Le Drame. - XXV.--Reprise de _Marion Delorme_ (9 novembre 1839). - XXVI.--Reprise de _Marion Delorme_ (1er décembre 1851). - XXVII.--_Diane_, d'Augier, et _Marion Delorme_. - XXVIII.--Une lettre de Victor Hugo. - XXIX.--_Gastibelza_ (Opéra national). - XXX.--Changements à vue. - XXXI.--_Lucrèce Borgia_ (Théâtre Italien). - XXXII.--_Lucrèce Borgia_ (Odéon). - XXXIII.--_Lucrezia Borgia_ (Théâtre Italien). - XXXIV.--_Lucrèce Borgia_ (Porte-Saint-Martin). - XXXV.--_Les Burgraves_. - XXXVI.--_Les Burgraves_ (Théâtre-Français). - XXXVII.--Reprise des _Burgraves_. - XXXVIII.--Parodies des _Burgraves_. - XXXIX.--Parodies et pastiches. - XL.--Vente du mobilier de Victor Hugo. - XLI.--A propos du mélodrame intitulé: _la Chambre ardente_. - - LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO. - - XLII.--Mademoiselle Georges. - XLIII.--Mort de mademoiselle Georges. - XLIV.--Mademoiselle Rachel. - XLV.--Madame Dorval. - XLVI.--Mort de Madame Dorval. - XLVII.--Frédérick Lemaître. - XLVIII.--Mademoiselle Jupette. - XLIX.--Château du souvenir. - L.--Études sur la Poésie française. - LI.--Lettre de Victor Hugo. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51977 *** diff --git a/old/51977-h/51977-h.htm b/old/51977-h/51977-h.htm deleted file mode 100644 index ee1adf6..0000000 --- a/old/51977-h/51977-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5843 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; 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font-size: 0.8em">THÉOPHILE GAUTIER -</p></blockquote> - - - -<h4><a name="I" id="I">I</a></h4> - - -<h4>1830</h4> - - -<p>1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement -l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement -pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait -impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la -fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait, -on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver -le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.</p> - -<p>On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en -était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les -derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux -poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement -beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait -s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un -bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes -de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils -accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber -leurs insultes à terre; on leur renvoyait <i>momies</i> pour <i>sauvages</i>, et -de part et d'autre on se méprisait parfaitement.</p> - -<p>En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée; -notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions -entré à l'atelier de Rioult.</p> - -<p>On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les -lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier -avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les -couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux -détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués -à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre -n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins, -car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire -de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par -lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et -l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert -véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs -séditieuses proscrites par l'Institut.</p> - -<p>Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez -mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le <i>Génie du -Christianisme</i> il restaura la cathédrale gothique; dans les <i>Natchez</i>, -il rouvrit la grande nature fermée; dans <i>René</i>, il inventa la -mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique -manquaient précisément les deux ailes de la poésie—le vers—ces ailes, -Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout -à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des -cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient -le vol de l'aigle.</p> - -<p>Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de -succès; on s'initiait aux mystères du <i>Faust</i> de Gœthe, qui contient -tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un -peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un -peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, <i>le -Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan</i>, nous arrivaient -de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune, -nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous -en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À -chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de -crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas -été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon -coup d'appui-main sur la tête.</p> - -<p>C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre -académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le <i>Pas d'armes -du roi Jean</i> ou la <i>Chasse du Burgrave.</i> Sans être encore affilié à -la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface -de <i>Cromwell</i> rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le -Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des -petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions -dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous -mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre -l'hydre du <i>perruquinisme,</i> comme les peintres allemands qu'on voit -montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon -dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich. -Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage, -l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.</p> - -<p><i>Hernani</i> se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de -la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à -cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause -était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la -salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières -représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin -inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...</p> - -<p>Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège -Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue, -vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait -l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la -fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de -petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée, -que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène -et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour -causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette -époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était -venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un -volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de <i>Faust</i> par ce -jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné -dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor -Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute -la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus -dévouée et plus loyale.</p> - -<p>Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui -menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités. -N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les -crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au -passé?</p> - -<p>Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de -brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant, -que celles du Colline de la <i>Vie de Bohème</i>, une liasse de petits -carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant -au coin du billet le mot espagnol: <i>hierro</i>, voulant dire fer. -Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère -d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il -fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.</p> - -<p>Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que -lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous -les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des -hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de -cette escouade dont le commandement nous était confié.</p> - -<p>Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui -auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne, -deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot -propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités -par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant -d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin -à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous -n'avons pas besoin de le dire.</p> - -<p>Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que -celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes. -Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents, -éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration -frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!</p> - -<p>A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins -le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets -rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'<i>Hernani</i> j'assommais -les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas -l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine, -j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis, -toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous -écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa -gloire et ennuyer les <i>philistins.</i> Jamais Dieu ne fut adoré avec plus -de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous -dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû -sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de -chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or -au-dessus de sa tête.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - - -<h4>LE GILET ROUGE</h4> - - -<p>Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et -l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est -entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de -Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux -vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge -que nous portions à la première représentation <i>d'Hernani</i>, et il dit -d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme -au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous -laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos -voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge. -Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne -sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer -des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les -nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît -pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et -hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un -assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.</p> - -<p>Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se -produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on -appelle <i>tout Paris</i> avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert -Durer et un gilet aussi rouge que la <i>muleta</i> d'un <i>torrero</i> andalou, -exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à -l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans -chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette -facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un -seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe -d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable -dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu -qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé -d'un gilet jonquille.</p> - -<p>Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie -d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries -des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons -dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le -profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû -être oubliée après le premier entr'acte.</p> - -<p>Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait -à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des -bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une -autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, -mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, -saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes -neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une -civilisation qui n'est pas coloriste.</p> - -<p>Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts, -mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et -eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes, -un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche, -toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des -cascades de cheveux mérovingiennes,—ce qui était bien ridicule!—Aussi -nous avons donné <i>carte blanche</i> à ceux qui nous restent, et ils en -ont profité—les traîtres—pour nous conserver un petit air d'Absalon -romantique.</p> - -<p>Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs, -comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans -l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade -répondant au mot d'ordre <i>Hierro.</i> Cette soirée devait être, selon nous -et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était -l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des -vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette -d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au -maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le -poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous -le monde se divisait en <i>flamboyants</i> et en <i>grisâtres</i>, les uns objet -de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la -lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour -aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous -rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions -pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à -la Restauration.</p> - -<p>Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée: -Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens -et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du -rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les -fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la -chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un -vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même -de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec -des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette -teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever -le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux -vitrines des marchands d'estampes. <i>Hernani</i> n'est-il pas une occasion -sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais -dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à -cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le -flamboiement de la couleur odieuse aux <i>grisâtres</i>, sur ce tas de -classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs -verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.</p> - -<p>Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous -devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la -forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en -pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que -nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut -l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre -tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Il demeura stupide,<br /> -</p> - -<p>aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant -l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à -la page de l'<span style="font-size: 0.8em">ÉTONNEMENT</span>, ne contiennent pas de têtes aux pupilles -plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du -front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par -l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect -l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel -il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix -timide:</p> - -<p>—Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.</p> - -<p>—Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois -répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte -d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.</p> - -<p>—Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre -plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.</p> - -<p>—Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, -coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le -dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.</p> - -<p>—N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi, -mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter -ce précieux accoutrement?</p> - -<p>Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou -vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux -du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction -qui l'alarma pour notre raison.</p> - -<p>La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que -nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants. -Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les -plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge -de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre -ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention -politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien -de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour -les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de -fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle, -dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du -Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.</p> - -<p>Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint -s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la -salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien -qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon -vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, -d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample -pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de -cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut -en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les -philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien -de plus exact. Nous voyons dans <i>Victor Hugo raconté par un témoin -de sa vie</i>: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du -reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait -avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait -ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de -velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau -plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle -et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges -démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre -était tombé.»</p> - -<p>Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves -du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de -la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains -tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions -dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre -tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous -eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de -perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, -l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du -Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet -de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à -l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires -avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré -leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de -talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au -milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»</p> - -<p>Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre -sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est -pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen -de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;—le -<i>je</i> nous répugne tellement que notre formule expressive est <i>nous</i>, -dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans -la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et -météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant -été regardé «comme un signe des temps», dirait la <i>Revue des Deux -Mondes</i>, et occupé ce XIX<sup>e</sup> siècle qui avait pourtant bien -autre chose à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie -naturelle et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est -nous qui étions le moule de ce pourpoint mirifique.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<h4>LA PRÉSENTATION</h4> - - -<p>Nos états de service d'<i>Hernani</i> (trente campagnes, trente -représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le -droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple: -Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la -connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée, -nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions -l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident -quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou -Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un -sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand -poids, nous respirions librement.</p> - -<p>Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations -d'<i>Hernani</i> avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait -au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, -était venu se loger dans une rue projetée du quartier -François-I<sup>er</sup>, la rue Jean-Goujon, composée alors d'une -maison unique, celle du poète; autour, s'étendaient les Champs-Élysées -presque déserts, et dont la solitude était favorable à la promenade et -à la rêverie.</p> - -<p>Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos -bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous -entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées -nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer -le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les -talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par -nos acolytes qui riaient aux éclats.</p> - -<p>Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos -compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions -assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient -sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte -s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon -franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? -Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.</p> - -<p>Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne -put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous -rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de -sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris, -ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits -poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme -des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous -releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut -toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra -avec nous dans son cabinet.</p> - -<p>Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe, -il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il -lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui -dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent -des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire -doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté -peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement -et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme, -quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées -aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la -première fois.</p> - -<p>Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée -entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les -jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres -personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une -intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait -l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect, -une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.</p> - -<p>Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde -était jeune.</p> - -<p>Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le -plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans. -C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.</p> - -<p>Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste, -soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui -vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et -les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne -laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour -stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image, -qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur -de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et -d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne -confiait plus le premier aspect.</p> - -<p>Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment -monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage -d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les -proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète -le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était -vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes -pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y -poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance -y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un -peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale, -une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et -illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une -bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et -volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents -d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un -pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus -exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans -ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues, -terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à -cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre -souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant, -qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de -gloire.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<h4>UN BUSTE DE VICTOR HUGO</h4> - - -<p>De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent, -aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de -la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une -œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le -caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait -presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il -y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté; -le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le -menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces -contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et -qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David, -dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été -plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails -pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle -en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est -tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front -surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne -pourrait vivre.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de <i>Roland -furieux</i>, d'un <i>Napoléon</i> refusé et qui, certes, valait mieux que celui -de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais -trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.</p> - -<p>Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature; -le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a -confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission, -l'homme dont la devise littéraire est <i>hierro</i>, et qui n'en est pas -moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il -n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu -le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les -portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de -dithyrambe et de <i>smorpha</i> méditative, on ne peut plus ridicule chez -nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.</p> - -<p>Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde -contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail -est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné -à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles -respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur, -différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout -l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la -peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être -est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop -saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce -buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où -les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration -du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous -les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs -bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de -nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<h4>LA PLACE ROYALE</h4> - - -<p>En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans -l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note -ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. -Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec -un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa -beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après -la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6, -dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre -à l'autre.</p> - -<p>Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations -avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu -je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires. -Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur -les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus -la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec -quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont -l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était -jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se -passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait -guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande -boutique romantique».</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<h4>LA PREMIÈRE D'HERNANI</h4> - - -<p>25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé -en caractères flamboyants: la date de la première représentation -d'<i>Hernani!</i> Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes -l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous -fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé -depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons -rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que -retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux -cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.</p> - -<p>Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant -mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé -l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes -et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les -académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur -qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir -Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait -mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de -cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque, -pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle -École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines -politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de -l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile. -Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se -permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les -plus honnêtes gens du monde.</p> - -<p>On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser -<i>Hernani</i> se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et -tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins -dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne -si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son -attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la -préface de <i>Cromwell</i>, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne», -comme dit Alarcón du <i>Tisserand de Ségovie</i>, s'offrit au maître qui -l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre, -mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta -par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré -de papier rouge timbré de la griffe <i>Hierro.</i> Tous ces détails sont -connus, et il n'est pas besoin d'y insister.</p> - -<p>On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques -du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien -élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, -les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns -critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme -un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila -qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches, -hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions -de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres -et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux—on ne peut naître avec des -perruques—et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles -souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns -portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières. -Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles, -hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à -prendre pour modèles.</p> - -<p><i>Ces brigands de la pensée</i>, l'expression est de Philothée O'Neddy, -ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais -leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste -sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le -velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, -valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie -trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée -où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant -œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des -plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser -leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus -élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit -à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés -par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc -pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer -une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans -l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât -l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de -l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du -rideau.</p> - -<p>La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et -ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne -leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde -avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction -dort.</p> - -<p>Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la -hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude, -on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une -ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque -regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant -avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en -nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité -visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme -celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous -n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et -lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva -à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la -Piranèse.</p> - -<p>On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs -du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les -endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre -une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de -Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs -d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos -n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus -mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en -guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment -à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins -solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre -sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les -philistins au moindre signal d'hostilité.</p> - -<p>Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la -pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même -lorsqu'au bout de cette nuit <i>Hernani</i> doit se lever comme un soleil -radieux.</p> - -<p>Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que -nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du -maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu -quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On -y pressentait un nouveau <i>Cid</i>, un jeune Corneille non moins fier, non -moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la -palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû -porter le drame. Quelques-uns regrettaient <i>Trois pour une</i>, qui leur -semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien -espagnol et bien romantique, dans le sens de <i>La vie est un songe</i>, des -<i>Matinées d'avril et de mai</i>; d'autres, et avec raison, trouvaient plus -de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'<i>Honneur castillan</i>, qui -contenait l'idée de la pièce.</p> - -<p>Le plus grand nombre préférait <i>Hernani</i> tout court, et leur avis a -prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que, -pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la -bouche des hommes à la voix articulée.</p> - -<p>Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et -Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné -par la guerre entre les <i>christinos</i> et les <i>carlistes</i>, dont nous -entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes -blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à -serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une -ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait -près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule -hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A -ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous -envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A -travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme -un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un -éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir, -ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure -d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant -les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait -même entendre encore la rumeur de la première représentation.</p> - -<p>Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du -roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et -recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité -éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans -son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette -magnifique floraison dramatique.</p> - -<p>La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté -du chocolat et des petits pains,—quelques-uns—<i>proh! pudor</i>—des -cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le -pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour -les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques -ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables -<i>scies</i> d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs -couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à -des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques -du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra -à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt -le <i>gazon</i>, de quelque membre de l'Institut; on déclama des <i>songes -tragiques!</i> et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes -de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse, -peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.</p> - -<p>Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple -couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait, -traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse. -Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait -peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec -fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs -lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance, -donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant -bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école -l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies -femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui -fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par -les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs -bouquets avec un sourire qui pardonnait.</p> - -<p>L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et -classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il -était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux -mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre. -Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur -lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle, -éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir, -avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la -Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un -galant attendu par sa maîtresse:</p> - -<blockquote> - -<p style="margin-left: 15%;">Serait-ce déjà lui? ... C'est bien à l'escalier<br /> -Dérobé.</p></blockquote> - -<p>La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre -vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un -spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner -une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.</p> - -<p>—Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les -vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de -Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.</p> - -<p>Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes -innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles -négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un -poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un -romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et -coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -<span style="margin-left: 5em;">...C'est bien à l'escalier</span><br /> -Dérobé.<br /> -</p> - -<p>Ne voyez-vous pas que ce mot <i>dérobé</i> rejeté, et comme suspendu en -dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère -qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse -science architectonique! quel sentiment de l'art du XIV<sup>e</sup> -siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!</p> - -<p>L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce -rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent -des <i>chut</i> et des <i>à la porte</i>, dont l'énergie croissante l'obligea -bientôt au silence.</p> - -<p>Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont -habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques -les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet -que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles, -si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si -shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut -d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie -et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à -un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette -horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les -motifs ou les prétextes ont disparu.</p> - -<p>Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'<i>Hernani</i>, en -suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups -d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus -ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements -comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient -jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises, -des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais -de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve -une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de -ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à -fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Est-il minuit?—Minuit bientôt<br /> -</p> - -<p>ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de -cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi -demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre: -<i>minuit.</i> C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase, -on aurait été poli; par exemple:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -<span style="margin-left: 14.5em;">—L'heure</span><br /> -Atteindra bientôt sa dernière demeure.<br /> -</p> - -<p>Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait -aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les -comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire, -ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus -de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si -fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos -grands auteurs du XVII<sup>e</sup> siècle, que tout le théâtre de ce -temps ne fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, -l'autre de Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les -propos d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le -feu. Le vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des -mains souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime -de «voiles» dont il avait besoin:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.<br /> -</p> - -<p>Celui de Molière:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,<br /> -</p> - -<p>respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne -plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait -penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme -des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à -la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la -regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.</p> - -<p>Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la -quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait -plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui -d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les -mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle -ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de -gens comme cela.</p> - -<p>Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites -escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques -et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur -des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer. -La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par -des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public -pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation -ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même—ce -n'est pas trop dire—étaient en présence, se haïssant cordialement, -comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la -bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était -hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour -jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que -ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée -désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion -particulière.</p> - -<p>En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux -plaisanteries romantiques de don Carlos, aux <i>saint Jean d'Avila!</i> -de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale -espagnole prise à la palette du <i>Romancero</i> pour plus d'exactitude. -Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de -grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de -rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la -portion du public qui ne faisait pas pas partie des <i>salteadores</i> -d'Hugo! <i>De ta suite—j'en suis!</i> qui termine l'acte, devint, nous -n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des <i>glabres</i>, -le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade -sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils -semblaient encore admirables.</p> - -<p>Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui -était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté -blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne -le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues -spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur -la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait -toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient -ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au -dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que -glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'<i>Hernani</i>, elle -applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un -billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit -Théophile Gautier.</i></p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<h4>PROCÈS DE VICTOR HUGO</h4> - -<h4>CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE</h4> - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">Novembre 1837.</p> - -<p>Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor -Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui. -L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée -de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans -couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très -curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de -se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur -des <i>Deux Mahométans.</i> Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en -premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française, -n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous -en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait -aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement -sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable -poète: <i>Lucrèce, Marie Tudor, Angelo</i> ont prouvé que c'était un grand -dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus -habile charpentier scénique.</p> - -<p>A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de <i>Lucrèce Borgia</i> -a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle -fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme -l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre -avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint -cette vigueur et ce relief.</p> - -<p><i>Marie Tudor</i>, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi; -jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible -et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété -suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.</p> - -<p>Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames, -d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre -d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style -magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de -nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une -pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises -d'<i>Hernani</i> et de <i>Marion Delorme</i> qui vont avoir lieu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 janvier 1838.</p> - -<p>C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'<i>Hernani</i>,—par autorité -de justice.—A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de -très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse -affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup -d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même -dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.</p> - -<p>Outre sa valeur poétique, <i>Hernani</i> est un curieux monument d'histoire -littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive -rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. <i>Hernani</i> -était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un -acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines -littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques; -chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques -perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les -classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable -artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées, -et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple, -que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?—Minuit!» ait excité -des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans <i>Hernani</i> -qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, <i>Hernani</i>, si -l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus -audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite, -style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM. -Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après -cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et -de saveur, la transition était brusque.</p> - -<p>Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant -que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il -est allé au poète. <i>Hernani</i> n'a pas excité le plus léger murmure: il -a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un -discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement -héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne -foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa -fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant -aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont -excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas -aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs -raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et -nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture -intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres -sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs -intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature -<i>nationale</i> ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques -et en flonflons.</p> - -<p>Le mérite principal d'<i>Hernani</i>, c'est la jeunesse: on y respire d'un -bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage -d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts -en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement -héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique, -agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est -un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète -de vingt-cinq ans.</p> - -<p>Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à -<i>Hernani</i>, n'ont pas cet attrait particulier. <i>Hernani</i> est la fleur, -<i>Lucrèce Borgia</i> est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se -joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile -ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde -semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit -ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère -revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles -paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». <i>Hernani</i> a -subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé -ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait -emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.</p> - -<p>Il est inutile de faire l'analyse d'<i>Hernani</i>, on sait la pièce par -cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont -joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène -des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble -écrite avec la plume qui traça le <i>Cid</i>, a été applaudie comme elle -le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de -Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette -sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.</p> - -<p>La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait -personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi -complet que possible. <i>Hernani</i> consacré par l'épreuve de la première -représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais -au répertoire avec le <i>Cid</i> dont il est le cousin et le compatriote.</p> - -<p>Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est -développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis, -la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui -conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs, -un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille -féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.</p> - -<p>M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement -montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de -dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.</p> - -<p>Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence -ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment, -manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces. -Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple, -paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au -commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la -vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie -homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et -d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons -comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion -profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits -suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant: -cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine -dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune -fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela -l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait -répondre au vieux Sylva:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -On n'a pas de galants quand on est doña Sol<br /> -Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.<br /> -</p> - -<p>Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus -rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à -l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et -saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons -dans <i>Marion Delorme</i>, avec la plus vive impatience. N'oublions -pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a -particulièrement bien dit le grand monologue.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<h4>DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">15 juin 1841.</p> - -<p><i>Hernani</i> est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous -préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que -l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée -aux Jeux floraux: mais <i>Hernani</i> réveille en nous de tels souvenirs -d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas -avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là! -Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la -querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations -étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait -avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des -heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques -emportaient <i>le vieillard stupide</i>; l'autre jour les classiques, que -ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le -reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous -avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations -consécutives d'<i>Hernani</i>; nous allions là par bandes, tous fous de -poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à -tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous -attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce, -que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait, -par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors -que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même! -Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous -avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes, -nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux -excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler -ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette -jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit, -et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne -dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une -chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de -jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès -que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les -montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes -il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de -l'Empire, venait enfin de ressusciter.</p> - -<p>Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui -faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets -dans leurs stalles; <i>Hernani</i> n'est interrompu aujourd'hui que par les -applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur -romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor -Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris -et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois -le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.</p> - -<p>Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait -déjà eu occasion d'applaudir dans la <i>Fille du Ciel</i>, de M. Casimir -Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et -Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers; -elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément -espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à -la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice -d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un -portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque -peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a -parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure -romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien -supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva, -c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle -voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à -imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui -pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été -simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un -grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre, -ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe -rousse et sa lèvre autrichienne.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">12 février 1844.</p> - -<p>On a repris cette semaine <i>Hernani</i> à la Comédie-Française. Le -chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété -par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession -du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec -attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui -comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où -chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à -pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui -toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement -comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de -longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la -magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des -tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au -contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce -telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée -dans la <i>Bibliothèque Charpentier?</i> Les tragédies classiques nous -amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont -tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous -les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y -introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges. -A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on -a fait subir à <i>Hernani.</i> La pièce est très bien jouée, du reste, par -Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines -parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame -Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol; -le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu -presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort -prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore -quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons, -complètement lavé sa tache originelle.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">10 mars 1845.</p> - -<p>La reprise <i>Hernani</i> attire la foule au Théâtre-Français; on écoute -avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une -tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.</p> - -<p>Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes -soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la -postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des -chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève -lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet <i>Hernani</i>, si sauvage, -si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo -de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui -une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des -montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le -fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux -dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des -tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.</p> - -<p>Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations, -qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son -intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour -applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on -pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à -regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son -sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la -scène:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -. . . . . . . - . . . . .<br /> -Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!<br /> -Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles<br /> -Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.<br /> -J'aurai l'empire, allons!—Mais d'autre part on dit<br /> -Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,<br /> -J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie<br /> -Avec quelque armement aider la prophétie!<br /> -Toutes prédictions du sorcier le plus fin<br /> -Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,<br /> -Quand une bonne armée avec canons et piques,<br /> -Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,<br /> -Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,<br /> -Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.<br /> -Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?<br /> -Celui dont une armée explique le système,<br /> -Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,<br /> -Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit<br /> -Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite<br /> -Taille l'événement au plaisir du prophète?<br /> -—Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.<br /> -A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!<br /> -Ils ont force canons, rangés en longues files,<br /> -Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;<br /> -Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez<br /> -Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?<br /> -Baste! au grand carrefour de la fortune humaine<br /> -Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,<br /> -A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,<br /> -Tachant en vain de lire au livre des destins,<br /> -Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,<br /> -Au nécromant du coin vont demander leur route.<br /> -</p> - -<p>Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot -dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité -aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et -humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne -sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour -indiquer le sujet de la scène.</p> - -<p>Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la -Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous -ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes -guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous -faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire -de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.</p> - -<p>Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien -l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame -romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser -un roi pour amant.</p> - -<p>Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui; -il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui -s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus -parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre -pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une -montagne à l'autre.</p> - -<p>Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt -ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec -intelligence et netteté.</p> - -<p>Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de -Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et -sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait -approprié au personnage.</p> - -<p>Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces -nouvelles on devrait bien reprendre <i>Le Roi s'amuse</i>, un des plus beaux -drames du poète,—qui n'a été joué qu'une fois;—l'interdiction serait -facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite -de représentations fructueuses.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">8 novembre 1847.</p> - -<p>L'on a repris <i>Hernani</i>, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante -de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par -la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à -cette belle pièce, cousine germaine du <i>Cid</i>, l'admiration sereine et -tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques; -ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments -chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément -espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble -avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont -écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours -de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles -rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels -tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors -généralement employé:</p> - -<p style="margin-left: 4em;"> -En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?<br /> -</p> - -<p>dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:</p> - -<p style="margin-left: 10em;"> -Quelle heure est-il?<br /> -</p> - -<p>Et que Ricard lui répond tout sauvagement:</p> - -<p style="margin-left: 20em;"> -Minuit!<br /> -</p> - -<p>et non pas, comme il en avait le droit:</p> - -<p style="margin-left: 4em;"> -Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.<br /> -</p> - -<p>Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal -reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de -ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de -Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est -reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un -grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe -profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas -embarrassants.</p> - -<p>Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le -sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux, -Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a -peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils -négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent -les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des -vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour -comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous -voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on -leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs -d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour -ceux-là.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - - -<h4>A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 décembre 1854.</p> - -<p>Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs -de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise -«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois -heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et -les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes -bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore -aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et, -malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de -Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par -beaucoup de personnes.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - - -<h4>LA REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">21 juin 1867.</p> - -<p>Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné -de la griffe <i>Hierro</i>, nous entrions au Théâtre-Français bien avant -l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de -jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,—tout le monde était jeune -alors!—enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir -dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le -25 février 1830, le jour d'<i>Hernani</i> une date qu'aucun romantique n'a -oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la -lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de -l'intelligence passionnaient à ce point la foule!</p> - -<p>Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans! -c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la -vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste -que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient -là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec -un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à -tout jamais. Du reste, <i>Hernani</i> n'a plus besoin de sa vieille bande, -personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il -a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est -maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc -de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol -se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le -pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.</p> - -<p>Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de -sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois -emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en -signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des -redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un -jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait -le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels -cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels -tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme -les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut -le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon. -Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait -bien vite à la scène.</p> - -<p>On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été -bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les -échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient -des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions -tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au -besoin.</p> - -<p>Pour cette génération, <i>Hernani</i> a été ce que fut le <i>Cid</i> pour -les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant, -amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations -héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage -si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté -éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur -poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors -captivés. Certes l'auteur d'<i>Hernani</i> a fait des pièces aussi belles, -plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle -n'exerça sur nous une pareille fascination.</p> - -<p>Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous -avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa, -lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer -jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où -l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille -à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom -des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du -titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes -étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues, -aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à -lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves -légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la -foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir -évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une -ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à -boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun, -son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant -à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute -le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a -traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans -quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son -drame.</p> - -<p>Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous -n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et -à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois. -Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la -représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins -animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme -classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul, -battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune -discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient, -nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait -dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont -écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui -le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se -transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait, -et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est -pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète, -contrairement à la légende de l'Islam.</p> - -<p>L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine; -comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps, -les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les -férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave, -l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le -peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son -blason dans le coin de la toile.</p> - -<p>Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même: -«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce -drame dont le <i>Romancero general</i> est la véritable clef. Il prierait -volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire <i>Le -Cid, Don Sanche, Nicomède</i>, ou plutôt tout Corneille et tout Molière, -ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles -veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur -d'<i>Hernani</i>, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses -qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».</p> - -<p>Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui -procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant -pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît -classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et -le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de -langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez -Hugo en particulier.</p> - -<p>C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de -vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands -que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son -action qui semble une légende du <i>Romancero</i> mise au théâtre comme -l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers -colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant -à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent -comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des -ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.</p> - -<p>Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne, -il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était -un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous -apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie -gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits -à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu -zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et -tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans -ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique -d'un temps.</p> - -<p>La pièce qui portait ce sous-titre: <i>Hernani</i> ou <i>L'Honneur castillan</i>, -a pour fatalité <i>el pundonor</i>, cette <i>anankê</i> de tant de comédies -espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la -vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il -suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais -voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons -<i>Hernani.</i></p> - -<p>On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était -supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les -acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau -genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction; -Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui, -simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont -les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle -Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent -sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la -comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez -de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa -main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et -il disait superbement ce vers:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.<br /> -</p> - -<p>Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile -de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement -charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre, -orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand -seigneur a dépouillé ses guenilles de <i>salteador</i>, Delaunay, rentré -dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène -d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté -par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la -vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus -noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour -du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de -Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une -légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand -monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol: -hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour -et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une -héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de -Rachel.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4> - - -<h4>LETTRE À SAINTE-BEUVE</h4> - - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">«MON CHER MAITRE,</p> - -<p>«Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre -charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de -romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.</p> - -<p>«Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:</p> - -<p> -... Jésus! Votre manteau ruisselle!<br /> -</p> - -<p>«Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros -castillan, en matière de riflard.</p> - -<p>«Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et -cordiale sympathie.</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">«THÉOPHILE GAUTIER.»</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - -<p><i>Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de -Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay</i>: -La Veuve du Tanneur:</p> - -<blockquote> - -<p>«Parmi les illustrations littéraires on remarquait M. -Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à -Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui -a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis -avec les femmes.»</p></blockquote> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4> - - -<h4>PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Août-septembre 1835.</p> - -<p><i>Notre Dame de Paris</i> est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses -nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire; -elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi -à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire -de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se -sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles -eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à -l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite -à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire -que <i>Notre-Dame de Paris</i> est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.</p> - -<p>C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies, -exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute -et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues -historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art, -science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée -en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre, -eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.</p> - -<p>Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes -idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare, -Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins -touchantes.</p> - -<p>Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de -Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif -d'amour.</p> - -<p>Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que -ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours, -qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le -poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est -peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.</p> - -<p>Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien -Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui -tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de -Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.</p> - -<p>Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille! -Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un -corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas -l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et -sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie? -Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types! -Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI -et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un -Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une -érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et -sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze, -aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.</p> - -<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dès aujourd'hui un livre classique.</p> - -<p>C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations, -la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.</p> - -<p>Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille -exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les -samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes -anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de -grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc. -Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce -n'est pas peu dire.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4> - - -<h4>UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Avril 1850.</p> - -<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la -cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que -l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent -les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de -style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais -toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux -grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de -pierre.</p> - -<p>Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre -immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire -en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus -capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil: -aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats -et de tous prix.</p> - -<p>M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette -habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans -la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit -les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter -la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et -tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec -un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à -vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des -magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre -Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a -tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus -de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute -mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre, -ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour -l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a -joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.</p> - -<p>N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par -M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.</p> - -<p>Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des -tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4> - - -<h4>ANGELO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 juillet 1835.</p> - -<p>Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule -représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène -pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé <i>ad hoc</i> -tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice -un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier -acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours -noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec -lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte -d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper -au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été -fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de -paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à -ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au -plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur -lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public -s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de -brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban, -ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille -pièce une pièce toute neuve.</p> - -<p>A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à -la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste -cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun -de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en -agir de la sorte.</p> - -<p>De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit -quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est -important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a -soixante représentations comme <i>Hernani</i>, ou n'en a qu'une comme <i>Le -Roi s'amuse</i>, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose -reconnue maintenant de tout le monde que ce même <i>Roi s'amuse</i>, si -outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur -a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre. -Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux -endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui -débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des -quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries -de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et -le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes -bien au-dessus de la vieille salle des Français.</p> - -<p>Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs -destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale -à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une -chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge -de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du -Palais-Royal.</p> - -<p>De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la -connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de -style à propos du livre.</p> - -<p>La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme. -Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une -autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'<i>Angelo</i> est -en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le -parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières -dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils -peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils -soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre -à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né, -fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers.</p> - -<p>Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de -M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup -de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces -phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez -singulière.</p> - -<p>Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il -n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide -et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est -volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien -Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un -et l'autre pour le Romancero.</p> - -<p>C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux -et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des -grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude -dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à -l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va -tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une -vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour -ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la -Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également -boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des -hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze.</p> - -<p>Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille -lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les -mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs -où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de -fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant -plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau -la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement, -robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme -il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées -haut.</p> - -<p>Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle -où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi -vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie -s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième, -un peu avant l'apparition du <i>Cid.</i> Ce n'est pas qu'il eût été plus -grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni -le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte, -ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti, -comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique, -amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune. -La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une -carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon -que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence -d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à -Victor Hugo?</p> - -<p>Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur. -Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question!</p> - -<p><i>Angelo</i> est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des -situations que du développement d'une passion première. Il est de -la famille de <i>Cymbeline</i>, de <i>Mesure par mesure</i> et <i>Troïlus et -Cressida</i>, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des -aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans -une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus -faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est -la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres, -et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux.</p> - -<p>On a fait <i>l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le -Misanthrope</i>, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et -l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher <i>Othello</i> que <i>Tartufe</i>: -les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et -ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui -ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman, -le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion, -la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni -mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne.</p> - -<p>La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame -historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo -a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la -surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment -trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente -ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu -l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on -sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que -les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques -traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il -veut développer.</p> - -<p>Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et -d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse, -et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms -consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent -aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela -aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants -critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de -demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François I<sup>er</sup>, -mais où est Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est -Caillette, où est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont -vécu en ce temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?» -Pardieu! il est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans -son linceul d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de -Josaphat, où le Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains -toujours jeunes! Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage -historique, où est la nécessite de parler de tous les personnages -historiques contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un -drame soit un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le -critique montre qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques.</p> - -<p>Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène -est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à -Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi -bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là!</p> - -<p>Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne -Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si -on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction -aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un -autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est -que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor. -Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes -de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers -montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries -entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce -ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais -quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si -courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il -y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de -toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont -d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour -de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont -et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La -nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des -beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner -sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans -quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul.</p> - -<p>Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent -avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là -une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du -cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires, -si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres -des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement -les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et -les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus -fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur -opaque et étouffante.</p> - -<p>On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle -dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière -ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il -y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les -chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la -Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que -cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait -scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en -vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les -fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent -à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose -que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce -que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir -là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour -les morts.</p> - -<p>Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien -vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle -est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je -conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie.</p> - -<p>Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie -à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou -d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop -chatouilleuse des loges du Théâtre-Français.</p> - -<p>Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou -les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres -et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le -public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut -contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une -plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir -comme un ulcère.</p> - -<p>Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée -impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un -nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil -auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la -trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier -acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au -troisième, et ainsi de suite.</p> - -<p>Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe -fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un -pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe.</p> - -<p>Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la -Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de -cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur -ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés -de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et -aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les -feuilles satinées de la brochure.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">27 mai 1850.</p> - -<p><i>Angelo</i> est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait -représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si -solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le -rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire.</p> - -<p>Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre, -tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre -de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on -citerait ne feraient que confirmer la règle.</p> - -<p>Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait, -sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret -et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi.</p> - -<p>Son <i>Festin de Pierre</i>, ou pour parler correctement, son <i>Convié de -Pierre</i>, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par -Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a -été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose -n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli -pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française.</p> - -<p>Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par -les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement -moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la -prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de -rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée, -taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en -ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la -phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire -des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel -point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers -sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de -la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en -l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si -loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du -vers blanc de huit pieds.</p> - -<p>Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus -d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage -le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le -vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un -malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins. -Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou -alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement -manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté -métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de -redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir -dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que -ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent, -et de la manière la plus brillante.</p> - -<p>Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais -une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands -ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la -prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont -le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne -rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi -que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et -l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet -jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions -le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de -nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce -n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la -poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés -plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées -dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen.</p> - -<p>Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès -dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes -aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à -son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases -qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules -d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui -vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la -Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est -emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire -romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique.</p> - -<p>Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par -Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien -enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre -honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en -rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle -n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars -possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton -vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle -n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer, -et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées, -apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une -volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez -elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique. -Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le -geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre -d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle -manquait de race.</p> - -<p>Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le -faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le -rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait -pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée. -Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la -fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle -avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la -folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient -quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se -venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte.</p> - -<p>C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour, -des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec -lequel on eût pu aller en soirée.</p> - -<p>Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise -plastiquement l'idée de son rôle: dans <i>Phèdre</i>, c'est une princesse -grecque des temps héroïques; dans <i>Angelo</i>, une courtisane italienne -du XVI<sup>e</sup> siècle, et cela d'une manière incontestable aux -yeux. Personne ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne -feraient pas mieux. Elle domine tout de suite, le public par cet -aspect impérieusement vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher -d'un bas-relief de Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le -drame, on dirait qu'elle descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien. -L'illusion est complète. Avant d'être une grande actrice, elle est -une grande artiste. Sa beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas -compte et qu'ils nient quelquefois tout en en subissant l'empire, a une -flexibilité étonnante.</p> - -<p>Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude -peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle -doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces -perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir -de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet -intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit -aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action!</p> - -<p>Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus -étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé -quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde -et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne... -C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce -temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où -Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs -escaliers des terrasses.</p> - -<p>De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre -tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle -détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre -femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places, -a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir -soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de -Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment! -quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur -et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le -comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle -détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à -Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.</p> - -<p>Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop -marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de -la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa -victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs; -quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime -de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice -s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et -proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre -les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en -cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite -relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui -méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le -magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus -de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a -pris son amant.</p> - -<p>Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de -plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que -l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et -tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt. -Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille -qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée! -Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a -jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition -que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!</p> - -<p>On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la <i>Tisbé</i> -que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière -indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle -lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui -la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: <i>Phèdre</i>, dans la tragédie, -<i>Tisbé</i> dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est -là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a -mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à -<i>Lucrèce Borgia</i> et à <i>Marie Tudor</i> qui seraient pour elle l'occasion -de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se -trouve dans <i>Warwick ou le Faiseur de rois</i>, drame d'Auguste Vacquerie, -récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa -taille, et elle y sera superbe à coup sûr.</p> - -<p>Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle -Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval; -n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune -sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en -verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le -comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir. -Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la -poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur; -l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de -plus?</p> - -<p>Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.</p> - -<p>Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse -voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y -deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze -il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la -Fatalité qui marche.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4> - - -<h4>VICTOR HUGO DESSINATEUR</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">23 juin 1838.</p> - -<p>M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais -un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger, -Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce -qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une -forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une -tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir, -à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y -met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis -informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent -à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, -devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un -ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.</p> - -<p>Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en -Belgique, et porte, écrit au revers: <i>Liège(?) 12 août; pluie fine.</i></p> - -<p>C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique, -avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des -quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs -flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois -renversés dont les traits se répandent.</p> - -<p>Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front -chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une -girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de -l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement -sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un -rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont -les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse, -un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les -heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de -la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au -pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement -tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière -d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets -vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui -semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei. -Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de -décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et -flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de -la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la -plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (<i>Notre-Dame de -Paris</i>).</p> - -<p>Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière -par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et -Victor Hugo sont maintenant inséparables.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h4> - - -<h4>PREMIÈRE DE RUY BLAS</h4> - - -<p class="sous">(RENAISSANCE)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">12 novembre 1838.</p> - -<p>Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi -vif; car outre la première représentation de <i>Ruy Blas</i> il y avait la -<i>première représentation</i> de la salle, et c'était ce soir-là que devait -définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick -parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire, -dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique -empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur -qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop -longtemps finit par devenir la figure!</p> - -<p><i>Ruy Blas</i>—qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce -matin—<i>Ruy Blas</i>, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire -n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort -du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique, -passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver -des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix, -le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard -Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand -tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.</p> - -<p>La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales, -dans le goût dit <i>Renaissance</i>, quoique certains ornements se -rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV: -le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le -pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent, -aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de -chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à -mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau, -peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat -relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin -blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre -une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches -ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste -de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps -de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans -toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu -tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges -garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont -jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est -plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble -avoir été fait ce vers de don César:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -<span style="margin-left: 10em;">... Affreuse compagnonne</span><br /> -Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!<br /> -</p> - -<p>Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement -dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne -s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours -de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais -surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il -faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas -de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les -fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style, -l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette -vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde, -dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous -ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les -mélodrames et le vaudeville.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h4> - - -<h4>REPRISE DE RUY BLAS</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">28 février 1872.</p> - -<p>Pour nous qui avons vu la première représentation de <i>Ray Blas</i> au -théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si -longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son -intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.</p> - -<p>Dans <i>Marie Tudor</i>, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres, -dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne -faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les -femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions -vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien -édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des -opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les -revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze -ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli -suprêmes. <i>Ruy Blas</i> nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la -première fois.</p> - -<p>Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans, -emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la -Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille -de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne -cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a -inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis -Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions -retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi -qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes -d'<i>Hernani</i>; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le -poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à -l'admiration.</p> - -<p>Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus -ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome -mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et -renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de -ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible -ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de -noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne. -Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la -place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours -regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.</p> - -<p>On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de -l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. <i>Ruy Blas</i> -renferme, en effet, sans y avoir visé.—Le poète a toujours dédaigné -le succès d'allusion—de ces passages dont l'opposition peut profiter, -contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités -toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de -l'éternelle justice.</p> - -<p>Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre -avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup -de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment, -dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit -d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première -épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect -religieux, comme on eût fait pour <i>le Ciel</i> ou <i>Don Sanche d'Aragon</i> ou -tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus -permise.</p> - -<p>Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la -représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants. -Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous -cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À -peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin, -heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour -<i>Ruy Blas</i> un public de postérité.</p> - -<p>C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua <i>Ruy -Blas</i>, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait -à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux -semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de -Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer -de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par -devenir la figure. <i>Ruy Blas</i> eut bien vite raison de Robert Macaire. -De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu -qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, -mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, -qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour -menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de -Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,—c'est-à-dire le plus -grand tragédien du plus grand comédien moderne.</p> - -<p>L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon -sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme -l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui -l'ont entendu.</p> - -<p>Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à -son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière, -et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les -ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler -avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du -trône. Cependant, si l'on reprenait les <i>Burgraves</i>, cette œuvre -titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre -acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse -il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et -l'empereur-fantôme!</p> - -<p>Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, <i>Ruy Blas</i> est une des -pièces qui nous plaît le plus—nous disons qui nous plaît;—il en est -d'autres que nous admirons autant.</p> - -<p>La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas -apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses -complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent -le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune -cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité -par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol -rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté, -et la toute-puissance,—ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur -terre:—en un mot, être l'amant de la Reine.</p> - -<p>A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets, -se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce -plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe -précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte -cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme -la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa -main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de -Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais. -Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans -savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le -démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages -compliqués formidables.</p> - -<p>Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de -Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une -liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque -qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis -de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de -sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux -de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés -pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes -devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs -argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le -carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute -l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de -Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant -Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore -sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle -hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique -oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier -à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte -de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de -Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don -Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.</p> - -<p>A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons -plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une -aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui, -peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour -jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie! -depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus -hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort, -mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre -ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille, -l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un -airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.</p> - -<p>Bien que le vieux critique soit, en général, <i>laudator temporis acti</i> -et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la -tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de -<i>Ruy Blas</i> à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène -à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception -bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.</p> - -<p>Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux -souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature -ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur, -des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a -très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son -amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et -d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres. -La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration -craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais -a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy, -il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son -imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus -étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un -mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles -a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson -derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection -sinistre.</p> - -<p>Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue; -ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui, -ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume -énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui -pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou, -et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies -étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles -romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier -Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.</p> - -<p>La Marie de Neubourg de la Renaissance—Atala Beauchêne—avait été -trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus -charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie -de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de -colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette -triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification -momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour -d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon, -quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve -toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme -cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète -lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!</p> - -<p>Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère -élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé -et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne -longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier. -Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer -pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus -gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et -contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque -nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle -Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine -noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte -l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui -flanquer une paire de bons soufflets.</p> - -<p>Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de -représenter l'affreuse compagnonne—dont le menton fleurit et dont le -nez trognonne—. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son -type dans les <i>caprichos</i> de Goya, parmi des sorciers du collège de -Bozozona, dans les <i>tias</i> du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui -sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une -vieille, ensuite pour une jeune.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h4> - - -<h4>VERS DE VICTOR HUGO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 juin 1843.</p> - -<p>Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il -place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers, -et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées -l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de -ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un -immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits, -judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers -romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le -vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers -moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances -enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes -nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait -crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait -encore beaucoup à faire.</p> - -<p>Dans ses <i>Orientales</i>, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre -de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux -maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de -toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements -et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre -l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École, -composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset -et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre, -chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de -la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots -exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion -systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École -racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en <i>er</i>, -en <i>é</i>, en <i>eux</i>, en <i>ant</i> et <i>able</i> finissent presque tous les vers -pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation -d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.</p> - -<p>On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire -comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à -l'aventure. Ces vers brisés ou <i>cassés</i>, comme disent les classiques -dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes -combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions -et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être -des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement -monotones.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h4> - - -<h4>LE DRAME</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">30 juillet 1843.</p> - -<p>Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot, -avec <i>son Père de famille</i>, Beaumarchais, avec son <i>Eugénie</i>, ont -trouvé nombre de contradictions.</p> - -<p><i>Nanine</i>, l'<i>Enfant Prodigue, Mélanie, Céline</i>, l'<i>Écossaise</i>, le -<i>Philosophe sans le savoir</i>, déplaisent également par ce mélange du -comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de -la nature.</p> - -<p>Dans l'éloquente préface d'<i>Eugénie</i>, il faut voir avec quelle raison -et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique -de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son -admirable préface de <i>Cromwell.</i> On avait à peu près alors accepté le -drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le -drame en vers, le travail était à recommencer.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h4> - - -<h4>REPRISE DE «MARION DELORME»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">9 novembre 1839.</p> - -<p>Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française, -la reprise de <i>Marion Delorme.</i> Faire l'éloge de <i>Marion Delorme</i> est -maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois -éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau -drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure -des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle -vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui -ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée -et de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du -XVI<sup>e</sup> siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce -Taillebras, ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur -de <i>Japhet d'Arménie</i> et de <i>Jodelet</i>, ne les eût pas dessinés d'un -trait plus vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles -divines du repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages -grimaçants ou terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de -Gaspard de Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier -<i>de rien! Marion Delorme</i> est une des pièces de M. Hugo où l'on aime -le plus à revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où -toutes les cordes de la lyre vibrent tour à tour.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></h4> - - -<h4>REPRISE DE MARION DELORME</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> décembre 1851.</p> - -<p>On a repris vendredi dernier <i>Marion Delorme</i>, au théâtre de la -République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps, -de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme -une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans -cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le -Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été -écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par -ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer <i>Marion -Delorme</i>, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle -que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence -et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains -côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait -mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.</p> - -<p>Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui -avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa -couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus -terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce -spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et -dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à -l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.</p> - -<p>Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et -Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale -de Didier, ce type des Antony.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></h4> - - -<h4>«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">19 février 1851.</p> - -<p>La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce -et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de -théâtre, c'est le choix du sujet de <i>Diane.</i> M. Augier ignore-t-il -qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez -supérieure les principales situations de <i>Diane</i>, dans un livre -intitulé <i>Marion Delorme</i>, qui a fait quelque bruit dans son temps -et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le -monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame -un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait -tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui -découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son -arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis -XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?</p> - -<p>En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas, -et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau, -Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous -éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les -vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient -involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de M. -Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle, comme -à travers les antiphonaires du XII<sup>e</sup> siècle revivent les -œuvres palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance -des moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en -vieille fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout -une peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; -Louis XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son -côté son bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en -plaisanteries lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si -sinistre, si caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus -qu'un simple agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son -costume d'alguazil.</p> - -<p>Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait -quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance -était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se -ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de -M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière -supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand -mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.</p> - -<p>Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du -XVII<sup>e</sup> siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître -à Victor Hugo, elle ne l'admet pas comme un maître et rejette ses -doctrines. L'auteur de <i>Gabrielle</i> s'y est-il récemment converti? -Cela n'est pas probable. Achille classique a-t-il voulu provoquer le -Siegfried du Romantisme sur son propre terrain, et en traitant le même -sujet, lui montrer de quelle manière s'y prenait un champion de l'école -du bon sens?</p> - -<p>Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer <i>Marion Delorme</i> à -l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images -et de couleur locale; ou bien encore,—comme ces élèves d'Ingres qui -n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer -leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,—n'a-t-il ni vu -ni lu le drame de Victor Hugo.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></h4> - - -<h4>UNE LETTRE DE VICTOR HUGO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">«4 octobre 1844.</p> - -<blockquote> - -<p>«Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher -Théophile, je lis votre <i>Roi Candaule</i> avec bonheur. Vous -prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils -appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois, -le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans -votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau, -c'est joli, et c'est grand.</p> - -<p>«Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de -tout mon cœur.»</p> - -<p style="margin-left: 60%; font-size: 0.8em;">«VICTOR HUGO.»</p></blockquote> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></h4> - - -<h4>GASTIBELZA</h4> - -<p class="sous">(OPÉRA NATIONAL)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 novembre 1841.</p> - -<p>Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom -fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a -servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a -brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la -carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a -l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il -lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il -fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien -garnies.</p> - -<p><i>Gastibelza</i> est une de ces chansons folles et décousues dont les -images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la -puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous -laissent pensif des heures entières. Cette <i>guitare</i> ressemble, à -s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui, -par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous -la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute -siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la -rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le -gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se -détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands -poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique -de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé -<i>Gastibelza.</i></p> - -<p>Toutes les fois que nous entendons ce refrain:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Le vent qui vient à travers la montagne,<br /> -</p> - -<p>nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des -sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par -file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et -talonnés par les arrieros au chant guttural.</p> - -<p>Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la -chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend -malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.</p> - -<p>Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au -théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se -fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du -pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il -faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent -les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les -autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.</p> - -<p>M. Dennery a donc rendu Gastibelza <i>intéressant</i>, dans le sens qu'on -attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau -d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver -son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la -justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte. -Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la -pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant -l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout -le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée, -comme on dit. Inexprimable avantage!</p> - -<p>Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne -d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la -journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais, -son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure -brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset -noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers -bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après -avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par -la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur, -se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui -a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de -la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur -moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil -noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée -par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de -mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne, -a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans -doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les -gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.</p> - -<p>Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème -d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes -côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la -représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati -de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète -de la ballade.</p> - -<p>M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même -pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique, -l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première -soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard, -sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore, -et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de -Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans <i>Gastibelza</i>, on -sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts -du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets. -La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et -surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine -naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est -pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette -première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo -entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne, -un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le -grand air de Gastibelza.</p> - -<p>Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de -doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui -l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied -sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu -de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle -était excellente musicienne, et possédait une belle voix de <i>mezzo -soprano. Gastibelza</i> n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique -dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une -administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique -est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel -qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide, -poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que -possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe -l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque -chose comme le <i>Robin des Bois</i> de l'Odéon, qui, faiblement traduit, -sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le -don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute -à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne -repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien, -rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui, -aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que -<i>Lucrèce Borgia</i>, par exemple, ou <i>Hernani</i>, n'auraient pas été, au -besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait -mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou -affaiblit une grande partie des détails.</p> - -<p>La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc -facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des -drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée -dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></h4> - - -<h4>CHANGEMENTS A VUE</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1849.</p> - -<p>Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme -un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le -nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte! -Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila -romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale -de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe, -après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et, -cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des -métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui -ont valu longtemps une réputation de cannibale.</p> - -<p>(Écrit à propos de la représentation de <i>Monte-Cristo</i> (Alexandre Dumas -et Maquet), au Théâtre-Historique.)</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></h4> - - -<h4>LUCREZIA BORGIA</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE ITALIEN)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 février 1840.</p> - -<p>Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que -celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à -faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en -méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait -si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses -principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des -litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni -est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et -revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons -et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui -restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées: -malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on -tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y -passe des choses si terribles.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></h4> - - -<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4> - -<p class="sous">(ODÉON)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p> - -<p>On a repris à l'Odéon <i>Lucrèce Borgia.</i> Ce drame gigantesque, peut-être -plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé. -Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire, -et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni -n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de -jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans -les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de -Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.</p> - -<p>Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les -poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa -comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une -réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs. -Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus -douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans -une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou -à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre -les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces -lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux -étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un -ange.</p> - -<p>Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva -soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de -scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile, -Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son -temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la -passion.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></h4> - - -<h4>LUCREZIA BORGIA</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE-ITALIEN)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">20 novembre 1853.</p> - -<p><i>Lucrezia Borgia</i>, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux -de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque, -semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de -l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du -poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant -avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir -épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes -les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour -laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à -craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être -Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette -donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son -insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame -rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la -musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans -qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un -poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était -pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le -brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la -salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une -des mieux reçues du répertoire.</p> - -<p>De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont -accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant -que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et -que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives -sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours -cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque -de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint, -si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a -plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement -les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux -d'athlète et des joues d'ange bouffi. La <i>prima donna assoluta</i> n'a -rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses, -et couronne volontiers <i>sa flamme</i>, en dépit des obstacles apportés -par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent -si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'<i>ut</i> de poitrine, -et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était: -pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au -monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu -revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison -des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et -pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de -pareils bravos ressusciteraient un véritable mort.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></h4> - - -<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4> - - -<p class="sous">(PORTE-SAINT-MARTIN)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1870.</p> - -<p>Nous assistions à la première représentation de <i>Lucrèce Borgia</i>, en -1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler -pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de -la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne -voulait pas <i>donner</i> pour un drame en prose, trouvant cette concession -bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux -de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art -et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut -immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent -leur concours pour <i>Lucrèce Borgia</i>, qui n'en eut pas besoin, du reste, -car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué -par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle -Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs, -et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace, -<i>laudator temporis acti</i>, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia, -vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que -ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache -romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous -aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre -que possible de radotages séniles.</p> - -<p>Le public qui assistait à la reprise de <i>Lucrèce Borgia</i>, nouvelle au -théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un -esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,—autre temps, -autres chansons,—et la question d'art n'était pas évidemment ce qui -le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans -ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions -anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la -première fois.</p> - -<p>Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des -événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des -évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet -aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation. -Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au -drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la -première pièce en prose du poète d'<i>Hernani</i> ou de <i>Marion Delorme.</i> -Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si -puissant: il se compose de trois situations capitales largement -développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une -couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées -dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit -d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.—<i>Affront sur -affront.—Le Couple.—Ivres-morts.</i>—Tels sont les titres sinistrement -bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées, -au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi -de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo, -à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta, -Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de -quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée, -et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant -crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner -d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions». -Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique -d'Eschyle.</p> - -<p><i>Le Couple</i>, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur -d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même -scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements -souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle, -comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges, -d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en -faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant -des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur -secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la -ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a -fait merveilleusement ressortir le fauve caractère.</p> - -<p>Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé -d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse, -revient au <i>rauquement</i>, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre -d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse -ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van -Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre -l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son -quatrième mari.</p> - -<p>Que dire du tableau: <i>Ivres-morts?</i> de ce souper chez la princesse -Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui -savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets -funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison? -Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de -l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir -cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se -détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et -Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de -cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre -d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal -à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute -la pièce.</p> - -<p>Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité -magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles -qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces -petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée, -quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante. -Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours -présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là.</p> - -<p>Quelques-unes de ces scènes, selon nous—et cela est une question de -machiniste—ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées -en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur -y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne -convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement -à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi.</p> - -<p>Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette, -rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de -dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les -théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait -toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après -trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été -entendu au théâtre. Quelques <i>jeunes</i> prétendent qu'il a vieilli. Oui, -comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un -voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et -les ondes d'une profondeur plus mystérieuse.</p> - -<p>C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia, -jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux -artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame -Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait -pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de -l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut -donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle -va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas -dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure.</p> - -<p>On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les -contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux -de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de -l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée -à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir -des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes.</p> - -<p>Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne -pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même: -Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc -de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans -la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et -de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu -le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre -histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus -difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour -se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans -lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion -du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort: -«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué -cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la -malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes -ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être -méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au -second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne -fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie -Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est -peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité -méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du -troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de -haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante -et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère.</p> - -<p>Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure, -un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise, -entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de -Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier -caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on -a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop -convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et -sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame. -Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras, -et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur -recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder -le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons -fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup -meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc -et plus ouvert que cela.</p> - -<p>Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare, -qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande -tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule -a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne -de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un -bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces -temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts, -un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de -l'admiration de Machiavel.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></h4> - - -<h4>LES BURGRAVES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">18 février 1843.</p> - -<p>Le Théâtre-Français a répété activement les <i>Burgraves</i>, de Victor -Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément -pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu -rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait -chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui -de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle -Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde -de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de -voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille -en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les -rôles <i>marqués</i> sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être -sexagénaire pour débuter dans les ingénues.</p> - -<p>Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus -extraits des <i>Burgraves</i>: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un -vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne -faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui -les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais -peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont -les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette -nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain -et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus -jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie, -ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement; -disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait -être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa -durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette -solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il -faut marquer avec une pierre blanche.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXVI" id="XXXVI">XXXVI</a></h4> - - -<h4>PREMIÈRE DES BURGRAVES</h4> - - -<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p> - -<p>Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin, -se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités -par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui -rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient -ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par -les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de -la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre -à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme -en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont -succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la -force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes. -Dans ses admirables <i>Lettres sur le Rhin</i>, M. Victor Hugo, avec ce -talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir -quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous -les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées, -l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur -des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en -poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous -a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les -étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des -<i>Burgraves</i> est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le -travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs -places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes, -rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes -parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un -chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans -l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis, -quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état -dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les -anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la -puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera -présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle -s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus, -M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est -résulté la trilogie des <i>Burgraves.</i></p> - -<p>Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs -pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet -étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au -burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées, -inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit, -faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille -continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de -Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent -donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages -baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume -au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où -blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un -torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres.</p> - -<p>Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure -de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le -quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié, -espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut -mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied -obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour -montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand -drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où -l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres, -où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées, -c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff.</p> - -<p>Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une -galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et -sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers -courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux -fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus -rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective -les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières -scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de -stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons -à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en -train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin, -et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si -beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par -instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce -sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par -un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en -sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée, -le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du -comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées -de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les -esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs -inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux -Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par -Jupiter!</p> - -<p>Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré -les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille, -triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid -regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme -les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures -sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est -Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné -les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de -maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait -mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence -errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les -tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de -l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les -immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux, -elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle -a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa -vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle -erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a -sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté, -en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle -inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de -terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle -un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette -et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères -du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur.</p> - -<p>On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait -une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation -bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme -et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans -dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau -dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un -fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et -plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule! -La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses -ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait -encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il -n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction -ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux -fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne -du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de -corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses -longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe, -autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de -la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte -Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si -les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et -le fantôme-empereur se rendormit,—Chimères, chansons, histoires de -nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé -dans le Cydnus, en face de toute l'armée.—Mais on n'a pas retrouvé -son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle -pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les -autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme -Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire -que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de -Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de -son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre -fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait -caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en -lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose, -sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand -Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous -deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du -moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres -recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés -sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts; -on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener -Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en -Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati, -son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de -raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait -enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à -des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait -venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher -à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans -révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir -que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur -Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux -les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son -mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent -M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur -antique au drame moderne.</p> - -<p>Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait -claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur -Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château; -et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces -misérables.</p> - -<p>Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car -c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier -ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans -sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui -lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des -mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être, -car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond -devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de -décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale -des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de -fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils -vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier. -Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de -velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se -couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le -gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de -faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres -à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques, -n'ont-ils pas tout à fait tort.</p> - -<p>Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure. -Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de -chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre -sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui -l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans -un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir -pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle -est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau -le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!... -Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que -cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait -disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus -tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs -que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est -le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images. -L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une -tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que -donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue, -pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe, -et se trouve trop aimée pour mourir.</p> - -<p>Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans -sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina. -Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille. -C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque -projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus -longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un -enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans, -comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il -jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle -l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle -veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que -de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato, -ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à -son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs -du mancenillier et de l'arbre upa?</p> - -<p>Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert -lui dit: «Peux-tu sauver Régina?—Oui; mais que m'importe qu'elle -meure!—Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en -voulait!—Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une -goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut -me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je -voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.—Je -le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite -fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la -santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.</p> - -<p>Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et -de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse, -le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des -plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes -de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte -Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste -en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé -un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre; -mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du -donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux. -D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules -une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en -manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme -hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des -muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second -personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la -barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle -du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se -tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.</p> - -<p>Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour -s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence -de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir -pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces -magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille -loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits -d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis -tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les -vêtements et les paroles, rien ne dure.</p> - -<p>Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours, -accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs -grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous -reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu -couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait -pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -L'hiver est froid, la bise est forte;<br /> -Il neige là-haut sur les monts;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br /> -<br /> -Je suis damné, ma mère est morte,<br /> -Mon curé me fait cent sermons;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br /> -<br /> -Belzébuth, qui frappe à ma porte,<br /> -M'attend avec tous ses démons;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br /> -</p> - -<p>Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent -à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander -l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est -ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu -même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les -chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid, -ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on -l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie -recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme, -taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque -nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions -autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs -entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant -la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le -vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!... -Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme -pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se -dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir, -au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des -sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les -clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau, -l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui, -dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que -la scène de l'affront, dans <i>Lucrèce Borgia.</i></p> - -<p>Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de -ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une -soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une -époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau, -où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les -événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne, -comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement -de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui -étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être -moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le -mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric -Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers -d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de -Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche -épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant, -si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre -à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au -bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.</p> - -<p>Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition -fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il -tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire -replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de -lui arracher.</p> - -<p>Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son -grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se -renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants -s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne -d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré -lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à -vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune, -et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa -mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un -comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est -Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain: -Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne -les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir, -la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans -l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une -chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur, -a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée. -Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à -la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son -gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave: -«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te -ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux -pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton -parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici -même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté -cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le -champion d'Olbert.—Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave -au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!—Je suis -l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!» -Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée. -«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton -bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon -père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur -Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre -aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie, -dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces -grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de -l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil -empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les -plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout, -sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les -burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer -Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache -énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur, -lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette -querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en -s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne, -soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose -de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière, -condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté -les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus -coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te -rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui -reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom; -tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.</p> - -<p>A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit -effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines -de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et -défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la -muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis, -accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante -que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres -visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu -du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse -dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges, -son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses -sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est -Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance. -Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois -de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé, -où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui -s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils -Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma -vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide, -ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec -moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une -victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la -lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.—Olbert sait -qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je -t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur -du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir -sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est -tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs. -Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur -des <i>Feuilles d'automne</i>, de <i>Notre-Dame de Paris</i> et des <i>Rayons et -les ombres.</i> Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant; -il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même -de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son -père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi; -tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois -vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange -vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré -les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de -bourreau.</p> - -<p>Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et -lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert, -hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par -Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit: -«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato, -c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu -as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:—A toi la -tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!» -Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.</p> - -<p>Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la -fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale -le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En -effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un -amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un -fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?</p> - -<p>Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à -l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète -encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces, -reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques, -qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles, -leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le -célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des <i>Nibelungen.</i> -Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification -ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète -souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui -d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts -cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse -de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais -sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au -même degré.</p> - -<p>Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on -représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient -au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète, -applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un -détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire -que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une -œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de -savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un -titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le -théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les -aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a, -dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité -et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout -le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un -événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les -querelles littéraires aux querelles politiques.</p> - -<p>Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher -noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais -cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans -ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez -les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de -bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver -à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à -tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de -guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus -rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de -la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants, -les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien -d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui -caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,—car le génie -a un sexe.—Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille -est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage -d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le -<i>Prométhée enchaîné.</i> L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend -la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux -morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine -volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!<br /> -Morne sérénité des voûtes azurées!<br /> -Lueur dont la tristesse a tant de majesté!<br /> -Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!<br /> -Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!<br /> -Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,<br /> -Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,<br /> -Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur<br /> -Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,<br /> -Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!<br /> -</p> - -<p>Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi -toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux, -reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir -pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg -inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs -ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses -vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges -murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être -encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle -force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la -légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales -et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton -d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul -pouvait le faire aujourd'hui.</p> - -<p>Les <i>Burgraves</i> ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble. -Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de -Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix -magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages. -Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple -et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus -grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle -d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la -création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente -reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame -moderne, qui lui a fait sa réputation.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></h4> - - -<h4>LA REPRISE DES BURGRAVES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 décembre 1846.</p> - -<p>On va reprendre les <i>Burgraves</i> maintenant que les esprits sont libres -de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux -n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique, -la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le -<i>Prométhée</i> d'Eschyle.</p> - -<p>Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle -et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé. -Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler -dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs -d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable -et surprenante des créations antérieures, comme les héros des -<i>Nibelungen</i>, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets -sinistres des soleils disparus!</p> - -<p>Quel que soit le succès de cette reprise.</p> - -<p>«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse -inaccessible au milieu des nuées.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></h4> - - -<h4>PARODIES DES BURGRAVES</h4> - - -<p class="sous">(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)</p> - - -<p class="sous">LES HURES GRAVES.—LES BUSES GRAVES.</p> - - -<p>Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies. -En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts -à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur -élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie -amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite -parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs -imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage -qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs -exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus -saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à -présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du -monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces, -loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent -aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les -tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à -la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les -tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens -du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup -d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées -poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous -défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les <i>Hures -graves</i> ou les <i>Buses graves</i>, de reconnaître que c'est de Victor Hugo -qu'on a voulu se moquer.</p> - -<p>Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont -l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il -n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui -les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des <i>Burgraves</i>, -ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les -applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique -qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être -organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine -de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public. -On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque -représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente. -Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue. -Le public libre qui vient aux <i>Burgraves</i> pour son argent, et qui -écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse -entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion, -il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de -quelques envieux ameutés.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></h4> - - -<h4>PARODIES ET PASTICHES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 mai 1849.</p> - -<p>Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès. -Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites -négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres -de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret, -de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une -caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle -à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là -pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie -est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces -de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques -que le récit de Théramène, et singent bien plutôt <i>Andromaque</i> que -<i>Hernani</i> et <i>Bérénice</i> que les <i>Burgraves</i>; quelques cassures de vers -absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans -la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés -la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies, -molles, fades, inintelligentes.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XL" id="XL">XL</a></h4> - - -<h4>VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 juin 1852.</p> - -<p>S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès. -La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui -ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout, -avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité, -profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares -domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie, -ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus -tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du -maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres -plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits -objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont -dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant -le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre -existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais. -Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de -réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus -pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout -quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand -poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend -par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux -gibelin:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.</span><br /> -</p> - -<p>Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une -mince brochure bleue dont voici le titre:</p> - -<p>«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité, -meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du -Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de -Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise, -terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux, -dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures, -tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc., -dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ -de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère -de M<sup>e</sup> Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, -assisté de M. Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez -lesquels se distribue le présent catalogue.»</p> - -<p>Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui, -sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur. -C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un -voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de -foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère, -suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort. -Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus? -Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus -que le monde pour patrie?</p> - -<p>Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne -nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins -de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous -sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit, -après les soirées triomphales d'<i>Hernani</i>, de <i>Lucrèce Borgia</i>, de <i>Ruy -Blas</i>, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de -jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un -mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la -poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements, -aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la -vente de son mobilier <i>pour cause de départ</i>, et d'ajouter, par la -publicité, quelque obole à son pécule d'exil!</p> - -<p>Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de -commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si -douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations -d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous -aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger -crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des -objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme -documents pour la biographie du poète.</p> - -<p>M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait -transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et -solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres -de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile -qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on -montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète, -modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus, -de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni -colonnes de marbre.</p> - -<p>Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul -n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait: -des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en -laque du Japon, décoraient cette première pièce.</p> - -<p>Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré, -encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date, -plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une -fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté, -une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les -arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de -<i>Notre-Dame de Paris</i>, un buste de nègre en pierre de touche, quelques -fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en -écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de -Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande -singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue, -et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible -ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité -de ce meuble de bénédictin.</p> - -<p>Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin -magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre -exécutée par la main qui l'a écrit.</p> - -<p>Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier -ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches, -les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de -Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon -de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et, -sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette -d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de -beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange -de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en -ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour -et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.</p> - -<p>De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète -qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes -salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples -pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de -Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon, -représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme -Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de -morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes -chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du -Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds -chaussés d'acier.</p> - -<p>Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires, -jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de -cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le -plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se -cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers, -de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne, -des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé, -chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus -plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.</p> - -<p>Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande -tapisserie à sujets tirés de <i>Télémaque</i>; des nègres en bois doré -supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des -figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de -Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du -poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David, -des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à -fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.</p> - -<p>La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes, -garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres -hollandais.</p> - -<p>Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon, -des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de -Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente -du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.</p> - -<p>Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par -hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. -Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette -triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription -le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à -leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas, -qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des -reliques.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></h4> - - -<h4>A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ</h4> - -<h4>«LA CHAMBRE ARDENTE»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">17 octobre 1854.</p> - -<p>Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à -travers le mélodrame, à cette grande épopée des <i>Burgraves</i> où marche, -en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit, -cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille -de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette -gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique, -moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne -serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.</p> - -<p>Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à -l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge -disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands -alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme -elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de -l'esclavage!</p> - -<p>Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO" id="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO">LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO</a></h4> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLII" id="XLII">XLII</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE GEORGES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Octobre 1857.</p> - -<p>Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on -pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis -parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».</p> - -<p>Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit -évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours -juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important -problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en -rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.</p> - -<p>Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de -Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne -peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des -fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.</p> - -<p>Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle -Georges est réellement belle, et très belle.</p> - -<p>Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis -des bas-reliefs.</p> - -<p>L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse -incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et -d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine -oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne -d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses -coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse -qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette -bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce -tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les -passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou -l'anathème moderne.</p> - -<p>Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et -termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une -déesse que d'une femme.</p> - -<p>Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges -a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez -semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux -et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.</p> - -<p>Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au -lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un -contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans -aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au -plus haut point chez l'Hercule Farnèse.</p> - -<p>L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des -muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une -ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs, -très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des -mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites -pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et -d'Euripide.</p> - -<p>Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et -disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait -une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec -sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de -cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout, -comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération -anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et -surhumain.</p> - -<p>C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie, -ensevelie à tout jamais.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></h4> - - -<h4>MORT DE MADEMOISELLE GEORGES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1867.</p> - -<p>Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement -radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis -longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées -à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des -hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types -créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus; -l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne -les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer -qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de -celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette -superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise -pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.</p> - -<p>Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les -générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les -fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps, -<i>edax rerum</i>, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le -respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue -à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la -taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût, -dans l'<i>Orestie</i>, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était -pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et -parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps; -une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.</p> - -<p>Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus -sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes -doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame; -son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en -cuir de Cordoue que d'un <i>velum</i> de pourpre. Elle était chez elle -à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de -l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château -gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose -étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques. -Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle -Sémiramis! disaient les uns.—Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie -Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les -deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.</p> - -<p>Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi -dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût -passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était -de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que -nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte -de <i>Marie Tudor</i>, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de -velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant -les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se -découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle -nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des -élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance -enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres -d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du -parterre au cintre.</p> - -<p>Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se -penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté -terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque -son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers -la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération -d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle -disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon -quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte, -elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez -donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se -souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe -avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs. -C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame. -En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor -sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame -Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus -grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et -tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans -l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps -frêle, est partie avant Georges.</p> - -<p>Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été -notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait -quitté Eschyle pour Shakespeare—ce n'est pas là une défection—et -s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a -ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle -des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui -ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une -partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce, -l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe -porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos -anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent -dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours, -nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.</p> - -<p>Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles -connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver -d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle -est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime, -d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble -le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort -de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis -rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de -lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux -avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même, -à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des -compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être -comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents, -parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude -s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé -s'en aller avec les autres.</p> - -<p>L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant -pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa -représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de -guerre.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE RACHEL</h4> - - -<p>Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel. -Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou -mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant, -nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques -traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette -périphrase remplaçait presque le nom.</p> - -<p>Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts -plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la -statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient -naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite -de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main -de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement -moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était -née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa -beauté méconnue—car elle était admirablement belle—n'avait rien de -coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour -laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient -comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la -face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la -bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement -allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles -élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils -à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à -rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent -du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus -pure. C'était la <i>Phèdre</i> d'Euripide, non plus celle de Racine, que -vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits -légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une -figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité -gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier, -désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était -l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime -tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son -succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le -théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à -chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut -au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait -par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes -antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau -elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et -ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui -s'oubliait à Versailles.</p> - -<p>Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte, -non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la -rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave, -profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son -jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins -recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du -mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on -l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup -sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait -indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à -peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux -Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le -monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer -sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses, -nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé -comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités -sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue -lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont -ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus -qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne -pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire -trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne. -La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la -passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables, -l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà -les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le -feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un -temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant -l'éternelle sérénité de l'art.</p> - -<p>Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces -expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la -tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de -princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du -petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme -l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.</p> - -<p>Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à -ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si -quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à -regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne -rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si -profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles -offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures -de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa -blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux -répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle -le put.</p> - -<p>Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art -de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une -figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de -laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs -évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la -meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.</p> - -<p>Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé -aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé -d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en -ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement -romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de -drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé; -mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre -l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle -interprétait.</p> - -<p>Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme -beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle -gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus -simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une -duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à -palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer -le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains -de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se -révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et -s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle -pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de -tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait -heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche -dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.</p> - -<p>Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas -dire comme le poète: <i>Non omnis moriar.</i> Son œuvre passagère ne -reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son -nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi -la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de -Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune -homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se -passionnant encore de souvenir, et ne préfère <i>in petto</i> une médiocrité -fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés -flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce -dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère -et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces -couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées, -ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges -immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles -comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout -entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant, -les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis, -images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur -escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes -immortels.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></h4> - - -<h4>MADAME DORVAL</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">16 janvier 1838.</p> - -<p>Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement -l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que -les auteurs ou les acteurs du <i>drame</i> proprement dit doivent avoir -communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard -catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante -à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre -Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous -raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de -Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard; -que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick -Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier <i>sous les fenêtres</i> -d'une princesse russe.</p> - -<p>L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de -Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et -Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de -l'Ambigu, les confondraient de surprise.</p> - -<p>Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui -jouent le drame!</p> - -<p>A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur -paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque -empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une -femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son -voisin.—«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle -va à l'église», etc., etc.</p> - -<p>C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans -Adèle, d'<i>Antony</i>, dans la femme du <i>Joueur,</i> dans <i>Charlotte Corday</i>, -et surtout dans Marguerite, du <i>Faust</i> de Gœthe, rôles empreints -de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame -Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois -et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des -journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.</p> - -<p>Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper -au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés, -à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'<i>Antony</i>, dont -le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous -les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de -l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi, -naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis, -obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez, -ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles -cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de -Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes, -que Voisenon appelle <i>de bons amis qui ne manquent jamais au besoin</i>; -elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de -la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout, -raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne -concevant pas que l'on puisse faire des économies.</p> - -<p>Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention <i>au -mot</i>, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit -sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte -au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez -Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre -parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait -écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous -tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées -et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone -de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de -Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc. -Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval; -mais leur choix indique une fantaisie et une <i>humour</i> que rien ne peut -rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la -main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales -admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires, -la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des -prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout -cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue -jusqu'ici par madame Dorval.</p> - -<p>Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de -province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval -a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne -pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue -dans la <i>Jeanne Vaubernier</i>, de M. Balissan de Rougemont?»</p> - -<p>Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame -Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans -chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont -se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a -déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes -comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un -tour comme celui-ci est une noble vengeance.</p> - -<p>Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à -croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire -que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion -Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour, -des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la -tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de -poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé, -on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on -se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement -des acteurs.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></h4> - - -<h4>MORT DE MADAME DORVAL</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> juin 1849.</p> - -<p>Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est -la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée -vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains -grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère -retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le -dit Victor Hugo, le grand poète:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!</span><br /> -</p> - -<p>Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble -avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre -jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main -suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre, -qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la -fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,—elle -figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,—un magnétisme -qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.</p> - -<p>Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre -cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps -qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi, -pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle, -pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis -cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le -rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse -idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de -Musset:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,<br /> -Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,<br /> -Que la terre leur soit légère,—ils ont aimé!<br /> -</p> - -<p>s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.</p> - -<p>Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous -d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés, -séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à -vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont -serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous -avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous -revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et -plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux -d'Antony, de Chatterton et de Didier!</p> - -<p>Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné -votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver -ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement -sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence -complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand -mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance, -renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup -Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac, -Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary -Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz, -Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade -étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!</p> - -<p>Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval -formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie -femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,—sur la scène, -bien entendu.—Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et -se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il -fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait -l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui -arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans <i>le Joueur</i> par exemple, -dans <i>Peblo, ou le Jardinier de Valence</i>, n'a rien vu; il ne connaît ni -tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se -sentir bien veuf.</p> - -<p>Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle -puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les -salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.</p> - -<p>Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât -l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait -pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses -sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la -situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait -lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple, -d'une interjection, d'un <i>oh!</i> d'un <i>mon Dieu!</i> elle faisait jaillir -des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même -soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots -à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si -sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une -douleur de convention.</p> - -<p>Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était -essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a -vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les -erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle -a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été -femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien -de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle, -ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une -scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se -serait crue seule.</p> - -<p>Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché -cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé -Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la -Porte-Saint-Martin ou courir la province.</p> - -<p>Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que -nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu -qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir -de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges -enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le -vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes -pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et -vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes -cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les -contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité? -pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?</p> - -<p>Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la -première représentation de <i>Marion Delorme.</i> Le drame venait de la -prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme -elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à -son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle -planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune -maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux -blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire -par dame Rose.</p> - -<p>Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre -Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était -plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était -la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans -le cœur les sept pointes d'épée, comme la <i>Marie au Golgotha.</i></p> - -<p>Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la -vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle -avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la <i>Lucrèce</i> -de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante -dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait -eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller -à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une -tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas -dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas -sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse -doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées -et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et -de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus -sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours -leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme -Beethoven.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></h4> - - -<h4>FRÉDÉRICK LEMAÎTRE</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1853.</p> - -<p>Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une -des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous -ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce -grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready, -et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les -frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.</p> - -<p>Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait -s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus -élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire -se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par -la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le -trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une -moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre -frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine, -devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions -fumeux.</p> - -<p>Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait -partie de la Comédie-Française.—Balzac, il est vrai, n'était pas de -l'Académie.—Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps -constitués.—Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que -les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A -la Porte-Saint-Martin, il a trouvé <i>Richard d'Arlington, Gennaro, Don -César de Bazan</i>; à la Renaissance, <i>Ruy Blas</i>; aux Variétés, <i>Kean</i>; à -la Gaîté, <i>Paillasse</i>; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de -sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les -jouait.</p> - -<p>Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et -trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce -et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs -complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le -conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place -de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec -la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et -porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant -la musique» aussi bien que</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je le tiens écumant sous mon talon de fer.</span><br /> -</p> - -<p>ou</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je crois que vous venez d'insulter votre reine.</span><br /> -</p> - -<p>Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel -que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé -des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.</p> - -<p>Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE JULIETTE</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">29 octobre 1857.</p> - -<p>La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui -devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes -obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie -privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont -laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce -siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de -ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans -un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer -ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus -importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes -graves.</p> - -<p>C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de <i>Lucrèce Borgia</i> -que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait -deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. -Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de -créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire -gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose -et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de -l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les -infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui -avoir baisé la main.</p> - -<p>Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe -de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les -cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin -de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur -sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine. -A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose -de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se -dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!</p> - -<p>Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et -si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande -réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas -trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette -étincelante sur le fond sombre de l'action.</p> - -<p>La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate -qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du -drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux -sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut -qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche, -d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats -de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont -entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux; -un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple -grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs -abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, -par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.</p> - -<p>Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez -mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs, -et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui -laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></h4> - - -<h4>LE CHATEAU DU SOUVENIR</h4> - - -<p style="margin-left: 20%;">FRAGMENTS</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -. . . . . . .<br /> -Dans son cadre, que l'ombre moire,<br /> -Au lieu de réfléchir mes traits,<br /> -La glace ébauche, de mémoire,<br /> -Le plus ancien de mes portraits.<br /> -<br /> -<br /> -Spectre rétrospectif qui double<br /> -Un type à jamais effacé<br /> -Il sort du fond du miroir trouble<br /> -Et des ténèbres du passé.<br /> -<br /> -Dans son pourpoint de satin rose,<br /> -Qu'un goût hardi coloria,<br /> -Il semble chercher une pose,<br /> -Pour Boulanger ou Devéria.<br /> -<br /> -Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br /> -Une chevelure à tous crins<br /> -De roi franc ou de roi fauve<br /> -Roule en torrents jusqu'à ses reins<br /> -<br /> -Tel, romantique opiniâtre,<br /> -Soldat de l'art qui lutte encor,<br /> -Il se ruait vers le théâtre<br /> -Quand d'Hernani sonnait le cor.<br /> -<br /> -. . . . . . .<br /> -<br /> -Les vaillants de dix-huit cent trente,<br /> -Je les revois tels que jadis.<br /> -Comme les pirates d'Otrante,<br /> -Nous étions cent, nous sommes dix.<br /> -<br /> -L'un étale sa barbe rousse<br /> -Comme Frédéric dans son roc,<br /> -L'autre superbement retrousse<br /> -Le bout de sa moustache en croc.<br /> -<br /> -Drapant sa souffrance secrète<br /> -Sous les fiertés de son manteau<br /> -Petrus fume une cigarette<br /> -Qu'il baptise papelito.<br /> -<br /> -<br /> -Celui-ci me conte ses rêves,<br /> -Hélas! jamais réalisés,<br /> -Icare tombé sur les grèves<br /> -Où gisent les essors brisés.<br /> -<br /> -Celui-là me confie un drame<br /> -Taillé sur le nouveau patron<br /> -Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br /> -Causer Molière et Calderon.<br /> -<br /> -Tom, qu'un abandon scandalise,<br /> -Récite «Love's labours lost»,<br /> -Et Fritz explique à Cidalise<br /> -Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br /> -<br /> -. . . . . . .<br /> -</p> - -<p>Le château du Souvenir, <i>Émaux et Camées.</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="L" id="L">L</a></h4> - - -<h4>ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE</h4> - - - -<h4>1868.</h4> - -<p>Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles, -et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là -qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace -de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait -paraître <i>les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des -rués et des bois</i>, trois recueils d'une haute signification, où se -retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités -qu'on admirait dans <i>les Orientales</i> et <i>les Feuilles d'automne.</i> -Des <i>Contemplations</i> date la troisième manière de Victor Hugo, car -les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des -phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les -enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament -apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut, -tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se -sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du -<i>Sposalizio</i>, de <i>la Belle Jardinière</i>, de <i>la Vierge au voile</i> n'est -pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la <i>Transfiguration</i>; le -Rembrandt de <i>la Leçon d'anatomie du docteur Tulp</i> ne ressemble guère -au Rembrandt de <i>la Ronde de nuit</i>, et le Dante de la <i>Vita nuova</i> fait -à peine soupçonner le Dante de <i>la Divine Comédie</i>.</p> - -<p>Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie -des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et -des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé -de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et -plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses -yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit, -les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne -qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens, -avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses -racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête -touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les -étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas, -le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne -font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.</p> - -<p>Dans <i>les Contemplations</i>, la partie qui s'appelle <i>Autrefois</i> est -lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre <i>Aujourd'hui</i> est -colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine -incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette -s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte -proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons -éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir -les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement -sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche -les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans -l'attitude du <i>Pensiero</i> de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».</p> - -<p>On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet, -la Grèce à <i>l'Iliade</i> et <i>l'Odyssée</i>; l'Italie antique, <i>l'Énéide</i>; -l'Italie moderne, <i>la Divine Comédie</i>, le <i>Roland Furieux, la Jérusalem -délivrée</i>; l'Espagne, le <i>Romancero</i> et <i>l'Araucana</i>; le Portugal, -<i>les Lusiades</i>; l'Angleterre, <i>le Paradis perdu.</i> A tout cela, nous -ne pouvions opposer que <i>la Henriade</i>, un assez maigre régal puisque -les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls -les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le -poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous -en a donné la monnaie dans <i>la Légende des siècles</i>, monnaie frappée -à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur -des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en -effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et -réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un -siècle ou d'un pays.</p> - -<p>Quand on lit <i>la Légende des siècles</i>, il semble qu'on parcoure un -immense cloître, une espèce de <i>campo santo</i> de la poésie dont les -murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste -qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur -presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange, -sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses -que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau -donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue. -La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec -sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, -ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses -grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie -fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.</p> - -<p><i>La Légende des siècles</i>, dans l'idée de l'auteur, n'est que le -carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le -souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son -travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence. -Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers -milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives, -et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est -pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle -ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée -à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté -par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en -lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord -d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes -d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il -suffît de citer <i>la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz</i>, pages -d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites -avec l'inspiration et le style des prophètes. <i>La décadence de Rome</i> -semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le -poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, -il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de -l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle -héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts -poèmes, tels que <i>le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des -Rois</i>, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme -Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans <i>Aymerillot</i>, la -figure légendaire de Charlemagne <i>à la barbe florie</i> se dessine avec -sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un -trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et -d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité -hautaine et féodale du <i>Romancero</i> revit dans la pièce intitulée -<i>Bivar.</i></p> - -<p>Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention, -comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers -errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant -les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également -redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les -monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons -en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles -d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque -lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions -qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a -consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la -chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, -tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible -contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve -Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture -du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les -pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on -pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde, -rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes -siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des -tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt -ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits -de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les -vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le -bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique -qu'on ait exécuté sur la lyre.</p> - -<p>La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la -marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins -prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs -destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur -le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la -pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou -d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil -visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le -chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.</p> - -<p>Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen -âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses -phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, -au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie -sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx -de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui -royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie -désespérante par quelque histoire funèbre.</p> - -<p>Le début de <i>Ratbert</i> est peut-être le morceau le plus étonnant et le -plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était -capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour -débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses -chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le -sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît -fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son -blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en -un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe, -se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes -syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique -défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.</p> - -<p>Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve -toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent -une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la -mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des -<i>Aventuriers de la mer!</i> Les rimes se renvoient, comme des raquettes un -volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de -chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner -de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des -esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.</p> - -<p>Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la -Renaissance et intitulé <i>le Satyre!</i> C'est une immense symphonie -panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main -souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté -dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure -à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions -si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme, -dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout, -dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les -résorbera dans son vaste sein.</p> - -<p>Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, <i>la -Rose de l'infante!</i> Quel profond sentiment de la vie de cour et de -l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec -sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa -jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille -à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre -d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre -du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada -lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui -effeuille une rose.</p> - -<p>Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse; -<i>Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier</i>, sont -en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces -perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans -l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement -et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de -lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation -des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri -formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est -une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait -que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le -vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce -qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage -articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe. -Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour -ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et -noté le chuchotement mystérieux de l'infini.</p> - -<p><i>Les Chansons des rues et des bois</i>, comme le titre l'indique, marquent -dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les -vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter -l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase -classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent -monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à -la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots -font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à -l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne -difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il -regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes -insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète -s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours -du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que -les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa -chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois, -poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni -pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte -Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux, -et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil -a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination -du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche -vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.</p> - -<p>Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes -et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites -stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a -été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de -force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance -incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela. -A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne -de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LI" id="LI">LI</a></h4> - - -<p><i>A l'occasion de la reprise de</i> Lucrèce Borgia, <i>Théophile Gautier -reçut de Victor Hugo la lettre suivante</i>:</p> - - -<blockquote> - -<p style="margin-left: 40%;">Hauteville-House, 9 février 1870.</p> - -<p>«Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis, -et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme -autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle -grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!</p> - -<p>«Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le -grand ami.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">«VICTOR HUGO.</p> - - -<p>«Voici mon portrait: il vote pour vous.»</p></blockquote> - -<p><i>Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras -appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:</i></p> - -<p class="center"> -JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL<br /> -A THÉOPHILE GAUTIER<br /> -VICTOR HUGO.<br /> -<br /> -2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.<br /> -</p> - -<p><i>Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en</i> 1869, -<i>quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier.</i></p> - -<p><i>Les deux dates que porte cette photographie sont de la première -représentation et de la reprise de</i> Lucrèce Borgia.</p> - -<hr class="full" /> - -<h4><a id="TABLE"></a>TABLE</h4> -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">1830.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Le gilet rouge.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La présentation.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Un buste de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La place Royale.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La première d'<i>Hernani</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> par autorité de justice.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Débuts de M<sup>lle</sup> Émilie Guyon dans <i>Hernani.</i></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (12 février 1844).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (10 mars 1845).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (8 novembre 1847).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">A propos d'<i>Hernani</i> au théâtre Italien.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La reprise d'<i>Hernani</i> (21 juin 1867).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Lettre à Sainte-Beuve.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Prospectus pour <i>Notre-Dame de Paris.</i></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Un drame tiré de <i>Notre-Dame de Paris</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Angelo.</i></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Rachel dans <i>Angelo</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Victor Hugo dessinateur.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Première de <i>Ruy Blas</i> (Renaissance).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise de <i>Ruy Blas</i> (28 février 1872).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Vers de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Le Drame.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (9 novembre 1839).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (1<sup>er</sup> décembre 1851).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Diane</i>, d'Augier, et <i>Marion Delorme</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Une lettre de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Gastibelza</i> (Opéra national).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Changements à vue.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Odéon).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrezia Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Porte-Saint-Martin).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i> (Théâtre-Français).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise des <i>Burgraves</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Parodies des <i>Burgraves</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Parodies et pastiches.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XL">XL.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Vente du mobilier de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLI">XLI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">A propos du mélodrame intitulé: <i>la Chambre ardente</i>.</td></tr> -<tr><td> </td><td> </td><td> </td><td>LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLII">XLII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Georges.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mort de mademoiselle Georges.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Rachel.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLV">XLV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Madame Dorval.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mort de Madame Dorval.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Frédérick Lemaître.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Jupette.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Château du souvenir.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#L">L.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Études sur la Poésie française.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#LI">LI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Lettre de Victor Hugo.</td></tr> -</table></div> - - - - - - - - - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51977 ***</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/51977-h/images/cover.jpg b/old/51977-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f4a2947..0000000 --- a/old/51977-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/51977-0.txt b/old/old/51977-0.txt deleted file mode 100644 index 9d3b450..0000000 --- a/old/old/51977-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6034 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Victor Hugo - -Author: Théophile Gautier - -Release Date: May 3, 2016 [EBook #51977] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Hathi Trust.) - - - - - -VICTOR HUGO - -PAR - -THÉOPHILE GAUTIER - - - -PARIS - -BIBLIOTHÈQUE--CHARPENTIER - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - -11, RUE DE GRENELLE, 11 - -1902 - - - - «Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo - n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même, - tout seul, dans une cave, sans chandelle.» - - THÉOPHILE GAUTIER - - - - - -I - - -1830 - - -1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement -l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement -pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait -impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la -fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait, -on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver -le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie. - -On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en -était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les -derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux -poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement -beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait -s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un -bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes -de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils -accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber -leurs insultes à terre; on leur renvoyait _momies_ pour _sauvages_, et -de part et d'autre on se méprisait parfaitement. - -En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée; -notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions -entré à l'atelier de Rioult. - -On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les -lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier -avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les -couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux -détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués -à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre -n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins, -car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire -de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par -lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et -l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert -véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs -séditieuses proscrites par l'Institut. - -Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez -mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le _Génie du -Christianisme_ il restaura la cathédrale gothique; dans les _Natchez_, -il rouvrit la grande nature fermée; dans _René_, il inventa la -mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique -manquaient précisément les deux ailes de la poésie--le vers--ces ailes, -Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout -à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des -cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient -le vol de l'aigle. - -Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de -succès; on s'initiait aux mystères du _Faust_ de Gœthe, qui contient -tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un -peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un -peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, _le -Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan_, nous arrivaient -de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune, -nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous -en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À -chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de -crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas -été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon -coup d'appui-main sur la tête. - -C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre -académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le _Pas d'armes -du roi Jean_ ou la _Chasse du Burgrave._ Sans être encore affilié à -la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface -de _Cromwell_ rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le -Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des -petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions -dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous -mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre -l'hydre du _perruquinisme,_ comme les peintres allemands qu'on voit -montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon -dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich. -Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage, -l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple. - -_Hernani_ se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de -la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à -cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause -était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la -salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières -représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin -inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable... - -Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège -Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue, -vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait -l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la -fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de -petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée, -que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène -et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour -causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette -époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était -venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un -volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de _Faust_ par ce -jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné -dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor -Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute -la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus -dévouée et plus loyale. - -Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui -menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités. -N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les -crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au -passé? - -Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de -brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant, -que celles du Colline de la _Vie de Bohème_, une liasse de petits -carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant -au coin du billet le mot espagnol: _hierro_, voulant dire fer. -Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère -d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il -fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée. - -Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que -lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous -les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des -hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de -cette escouade dont le commandement nous était confié. - -Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui -auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne, -deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot -propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités -par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant -d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin -à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous -n'avons pas besoin de le dire. - -Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que -celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes. -Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents, -éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration -frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres! - -A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins -le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets -rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'_Hernani_ j'assommais -les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas -l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine, -j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis, -toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous -écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa -gloire et ennuyer les _philistins._ Jamais Dieu ne fut adoré avec plus -de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous -dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû -sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de -chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or -au-dessus de sa tête. - - - - -II - - -LE GILET ROUGE - - -Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et -l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est -entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de -Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux -vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge -que nous portions à la première représentation _d'Hernani_, et il dit -d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme -au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous -laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos -voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge. -Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne -sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer -des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les -nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît -pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et -hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un -assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule. - -Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se -produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on -appelle _tout Paris_ avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert -Durer et un gilet aussi rouge que la _muleta_ d'un _torrero_ andalou, -exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à -l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans -chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette -facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un -seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe -d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable -dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu -qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé -d'un gilet jonquille. - -Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie -d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries -des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons -dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le -profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû -être oubliée après le premier entr'acte. - -Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait -à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des -bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une -autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, -mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, -saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes -neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une -civilisation qui n'est pas coloriste. - -Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts, -mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et -eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes, -un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche, -toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des -cascades de cheveux mérovingiennes,--ce qui était bien ridicule!--Aussi -nous avons donné _carte blanche_ à ceux qui nous restent, et ils en -ont profité--les traîtres--pour nous conserver un petit air d'Absalon -romantique. - -Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs, -comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans -l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade -répondant au mot d'ordre _Hierro._ Cette soirée devait être, selon nous -et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était -l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des -vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette -d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au -maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le -poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous -le monde se divisait en _flamboyants_ et en _grisâtres_, les uns objet -de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la -lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour -aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous -rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions -pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à -la Restauration. - -Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée: -Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens -et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du -rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les -fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la -chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un -vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même -de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec -des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette -teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever -le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux -vitrines des marchands d'estampes. _Hernani_ n'est-il pas une occasion -sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais -dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à -cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le -flamboiement de la couleur odieuse aux _grisâtres_, sur ce tas de -classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs -verront du rouge et entendront des vers d'Hugo. - -Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous -devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la -forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en -pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que -nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut -l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre -tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet. - - Il demeura stupide, - -aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant -l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à -la page de l'ÉTONNEMENT, ne contiennent pas de têtes aux pupilles -plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du -front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par -l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect -l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel -il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix -timide: - ---Mais, monsieur, ce n'est pas la mode. - ---Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois -répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte -d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme. - ---Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre -plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce. - ---Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, -coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le -dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme. - ---N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi, -mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter -ce précieux accoutrement? - -Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou -vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux -du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction -qui l'alarma pour notre raison. - -La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que -nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants. -Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les -plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge -de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre -ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention -politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien -de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour -les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de -fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle, -dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du -Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra. - -Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint -s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la -salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien -qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon -vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, -d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample -pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de -cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut -en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les -philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien -de plus exact. Nous voyons dans _Victor Hugo raconté par un témoin -de sa vie_: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du -reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait -avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait -ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de -velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau -plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle -et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges -démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre -était tombé.» - -Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves -du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de -la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains -tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions -dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre -tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous -eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de -perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, -l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du -Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet -de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à -l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires -avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré -leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de -talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au -milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!» - -Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre -sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est -pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen -de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;--le -_je_ nous répugne tellement que notre formule expressive est _nous_, -dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans -la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et -météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant -été regardé «comme un signe des temps», dirait la _Revue des Deux -Mondes_, et occupé ce XIXe siècle qui avait pourtant bien autre chose -à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie naturelle -et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est nous qui -étions le moule de ce pourpoint mirifique. - - - - -III - - -LA PRÉSENTATION - - -Nos états de service d'_Hernani_ (trente campagnes, trente -représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le -droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple: -Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la -connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée, -nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions -l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident -quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou -Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un -sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand -poids, nous respirions librement. - -Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations -d'_Hernani_ avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait -au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, était -venu se loger dans une rue projetée du quartier François-Ier, la rue -Jean-Goujon, composée alors d'une maison unique, celle du poète; -autour, s'étendaient les Champs-Élysées presque déserts, et dont la -solitude était favorable à la promenade et à la rêverie. - -Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos -bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous -entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées -nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer -le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les -talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par -nos acolytes qui riaient aux éclats. - -Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos -compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions -assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient -sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte -s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon -franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? -Victor Hugo, lui-même dans sa gloire. - -Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne -put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous -rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de -sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris, -ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits -poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme -des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous -releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut -toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra -avec nous dans son cabinet. - -Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe, -il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il -lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui -dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent -des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire -doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté -peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement -et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme, -quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées -aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la -première fois. - -Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée -entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les -jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres -personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une -intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait -l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect, -une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier. - -Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde -était jeune. - -Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le -plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans. -C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date. - -Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste, -soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui -vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et -les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne -laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour -stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image, -qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur -de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et -d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne -confiait plus le premier aspect. - -Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment -monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage -d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les -proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète -le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était -vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes -pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y -poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance -y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un -peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale, -une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et -illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une -bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et -volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents -d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un -pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus -exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans -ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues, -terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à -cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre -souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant, -qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de -gloire. - - - - -IV - - -UN BUSTE DE VICTOR HUGO - - -De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent, -aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de -la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une -œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le -caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait -presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il -y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté; -le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le -menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces -contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et -qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David, -dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été -plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails -pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle -en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est -tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front -surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne -pourrait vivre. - - * * * * * - -Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de _Roland -furieux_, d'un _Napoléon_ refusé et qui, certes, valait mieux que celui -de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais -trop lequel; voyons s'il a mieux réussi. - -Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature; -le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a -confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission, -l'homme dont la devise littéraire est _hierro_, et qui n'en est pas -moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il -n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu -le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les -portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de -dithyrambe et de _smorpha_ méditative, on ne peut plus ridicule chez -nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve. - -Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde -contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail -est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné -à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles -respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur, -différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout -l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la -peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être -est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop -saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce -buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où -les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration -du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous -les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs -bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de -nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine. - - - - -V - - -LA PLACE ROYALE - - -En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans -l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note -ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. -Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec -un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa -beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après -la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6, -dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre -à l'autre. - -Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations -avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu -je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires. -Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur -les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus -la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec -quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont -l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était -jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se -passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait -guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande -boutique romantique». - - - - -VI - - -LA PREMIÈRE D'HERNANI - - -25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé -en caractères flamboyants: la date de la première représentation -d'_Hernani!_ Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes -l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous -fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé -depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons -rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que -retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux -cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats. - -Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant -mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé -l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes -et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les -académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur -qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir -Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait -mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de -cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque, -pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle -École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines -politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de -l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile. -Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se -permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les -plus honnêtes gens du monde. - -On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser -_Hernani_ se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et -tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins -dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne -si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son -attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la -préface de _Cromwell_, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne», -comme dit Alarcón du _Tisserand de Ségovie_, s'offrit au maître qui -l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre, -mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta -par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré -de papier rouge timbré de la griffe _Hierro._ Tous ces détails sont -connus, et il n'est pas besoin d'y insister. - -On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques -du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien -élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, -les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns -critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme -un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila -qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches, -hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions -de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres -et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux--on ne peut naître avec des -perruques--et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles -souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns -portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières. -Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles, -hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à -prendre pour modèles. - -_Ces brigands de la pensée_, l'expression est de Philothée O'Neddy, -ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais -leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste -sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le -velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, -valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie -trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée -où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant -œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des -plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser -leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus -élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit -à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés -par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc -pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer -une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans -l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât -l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de -l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du -rideau. - -La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et -ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne -leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde -avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction -dort. - -Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la -hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude, -on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une -ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque -regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant -avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en -nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité -visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme -celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous -n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et -lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva -à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la -Piranèse. - -On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs -du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les -endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre -une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de -Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs -d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos -n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus -mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en -guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment -à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins -solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre -sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les -philistins au moindre signal d'hostilité. - -Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la -pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même -lorsqu'au bout de cette nuit _Hernani_ doit se lever comme un soleil -radieux. - -Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que -nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du -maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu -quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On -y pressentait un nouveau _Cid_, un jeune Corneille non moins fier, non -moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la -palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû -porter le drame. Quelques-uns regrettaient _Trois pour une_, qui leur -semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien -espagnol et bien romantique, dans le sens de _La vie est un songe_, des -_Matinées d'avril et de mai_; d'autres, et avec raison, trouvaient plus -de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'_Honneur castillan_, qui -contenait l'idée de la pièce. - -Le plus grand nombre préférait _Hernani_ tout court, et leur avis a -prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que, -pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la -bouche des hommes à la voix articulée. - -Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et -Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné -par la guerre entre les _christinos_ et les _carlistes_, dont nous -entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes -blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à -serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une -ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait -près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule -hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A -ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous -envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A -travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme -un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un -éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir, -ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure -d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant -les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait -même entendre encore la rumeur de la première représentation. - -Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du -roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et -recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité -éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans -son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette -magnifique floraison dramatique. - -La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté -du chocolat et des petits pains,--quelques-uns--_proh! pudor_--des -cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le -pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour -les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques -ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables -_scies_ d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs -couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à -des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques -du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra -à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt -le _gazon_, de quelque membre de l'Institut; on déclama des _songes -tragiques!_ et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes -de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse, -peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre. - -Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple -couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait, -traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse. -Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait -peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec -fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs -lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance, -donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant -bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école -l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies -femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui -fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par -les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs -bouquets avec un sourire qui pardonnait. - -L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et -classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il -était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux -mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre. -Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur -lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle, -éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir, -avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la -Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un -galant attendu par sa maîtresse: - - Serait-ce déjà lui?... C'est bien à l'escalier - Dérobé. - -La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre -vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un -spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner -une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel. - ---Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les -vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de -Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie. - -Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes -innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles -négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un -poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste. - ---Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un -romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et -coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione. - - ...C'est bien à l'escalier - Dérobé. - -Ne voyez-vous pas que ce mot _dérobé_ rejeté, et comme suspendu en -dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère -qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse -science architectonique! quel sentiment de l'art du XIVe -siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation! - -L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce -rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent -des _chut_ et des _à la porte_, dont l'énergie croissante l'obligea -bientôt au silence. - -Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont -habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques -les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet -que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles, -si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si -shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut -d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie -et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à -un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette -horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les -motifs ou les prétextes ont disparu. - -Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'_Hernani_, en -suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups -d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus -ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements -comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient -jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises, -des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais -de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve -une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de -ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à -fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci: - - Est-il minuit?--Minuit bientôt - -ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de -cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi -demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre: -_minuit._ C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase, -on aurait été poli; par exemple: - - --L'heure - Atteindra bientôt sa dernière demeure. - -Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait -aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les -comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire, -ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus -de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si -fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos -grands auteurs du XVIIe siècle, que tout le théâtre de ce temps ne -fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, l'autre de -Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les propos -d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le feu. Le -vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des mains -souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime de -«voiles» dont il avait besoin: - - Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. - -Celui de Molière: - - La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie, - -respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne -plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait -penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme -des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à -la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la -regarde guère, est toujours enveloppé de la nature. - -Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la -quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait -plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui -d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les -mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle -ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de -gens comme cela. - -Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites -escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques -et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur -des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer. -La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par -des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public -pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation -ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même--ce -n'est pas trop dire--étaient en présence, se haïssant cordialement, -comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la -bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était -hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour -jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que -ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée -désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion -particulière. - -En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux -plaisanteries romantiques de don Carlos, aux _saint Jean d'Avila!_ -de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale -espagnole prise à la palette du _Romancero_ pour plus d'exactitude. -Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de -grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de -rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la -portion du public qui ne faisait pas pas partie des _salteadores_ -d'Hugo! _De ta suite--j'en suis!_ qui termine l'acte, devint, nous -n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des _glabres_, -le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade -sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils -semblaient encore admirables. - -Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui -était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté -blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne -le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues -spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur -la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait -toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient -ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au -dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que -glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'_Hernani_, elle -applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un -billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...[1] - - -[Footnote 1: _Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit -Théophile Gautier._] - - - - -VII - - -PROCÈS DE VICTOR HUGO - -CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE - - -Novembre 1837. - -Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor -Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui. -L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée -de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans -couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très -curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de -se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur -des _Deux Mahométans._ Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en -premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public. - - * * * * * - -M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française, -n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous -en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait -aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement -sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable -poète: _Lucrèce, Marie Tudor, Angelo_ ont prouvé que c'était un grand -dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus -habile charpentier scénique. - -A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_ -a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle -fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme -l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre -avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint -cette vigueur et ce relief. - -_Marie Tudor_, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi; -jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible -et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété -suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations. - -Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames, -d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre -d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style -magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de -nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une -pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises -d'_Hernani_ et de _Marion Delorme_ qui vont avoir lieu. - - - - -VIII - - -REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE - -(THÉÂTRE-FRANÇAIS) - - - -22 janvier 1838. - -C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'_Hernani_,--par autorité -de justice.--A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de -très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse -affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup -d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même -dans toute la fraîcheur de leur nouveauté. - -Outre sa valeur poétique, _Hernani_ est un curieux monument d'histoire -littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive -rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. _Hernani_ -était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un -acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines -littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques; -chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques -perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les -classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable -artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées, -et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple, -que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?--Minuit!» ait excité -des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans _Hernani_ -qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, _Hernani_, si -l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus -audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite, -style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM. -Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après -cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et -de saveur, la transition était brusque. - -Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant -que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il -est allé au poète. _Hernani_ n'a pas excité le plus léger murmure: il -a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un -discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement -héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne -foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa -fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant -aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont -excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas -aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs -raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et -nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture -intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres -sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs -intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature -_nationale_ ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques -et en flonflons. - -Le mérite principal d'_Hernani_, c'est la jeunesse: on y respire d'un -bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage -d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts -en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement -héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique, -agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est -un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète -de vingt-cinq ans. - -Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à -_Hernani_, n'ont pas cet attrait particulier. _Hernani_ est la fleur, -_Lucrèce Borgia_ est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se -joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile -ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde -semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit -ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère -revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles -paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». _Hernani_ a -subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé -ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait -emprunté les traits et la voix de Madame Dorval. - -Il est inutile de faire l'analyse d'_Hernani_, on sait la pièce par -cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont -joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène -des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble -écrite avec la plume qui traça le _Cid_, a été applaudie comme elle -le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de -Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette -sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise. - -La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait -personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi -complet que possible. _Hernani_ consacré par l'épreuve de la première -représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais -au répertoire avec le _Cid_ dont il est le cousin et le compatriote. - -Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est -développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis, -la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui -conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs, -un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille -féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva. - -M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement -montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de -dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal. - -Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence -ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment, -manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces. -Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple, -paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au -commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la -vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie -homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et -d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons -comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion -profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits -suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant: -cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine -dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune -fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela -l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait -répondre au vieux Sylva: - - On n'a pas de galants quand on est doña Sol - Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol. - -Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus -rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à -l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et -saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons -dans _Marion Delorme_, avec la plus vive impatience. N'oublions -pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a -particulièrement bien dit le grand monologue. - - - - -IX - - -DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI - -(THÉÂTRE-FRANÇAIS) - - - -15 juin 1841. - -_Hernani_ est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous -préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que -l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée -aux Jeux floraux: mais _Hernani_ réveille en nous de tels souvenirs -d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas -avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là! -Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la -querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations -étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait -avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des -heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques -emportaient _le vieillard stupide_; l'autre jour les classiques, que -ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le -reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous -avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations -consécutives d'_Hernani_; nous allions là par bandes, tous fous de -poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à -tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous -attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce, -que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait, -par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors -que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même! -Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous -avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes, -nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux -excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler -ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette -jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit, -et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne -dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une -chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de -jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès -que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les -montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes -il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de -l'Empire, venait enfin de ressusciter. - -Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui -faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets -dans leurs stalles; _Hernani_ n'est interrompu aujourd'hui que par les -applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur -romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor -Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris -et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois -le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu. - -Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait -déjà eu occasion d'applaudir dans la _Fille du Ciel_, de M. Casimir -Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et -Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers; -elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément -espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à -la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice -d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un -portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque -peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a -parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure -romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien -supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva, -c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle -voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à -imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui -pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été -simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un -grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre, -ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe -rousse et sa lèvre autrichienne. - - - - -X - - -REPRISE D'HERNANI - - - -12 février 1844. - -On a repris cette semaine _Hernani_ à la Comédie-Française. Le -chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété -par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession -du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec -attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui -comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où -chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à -pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui -toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement -comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de -longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la -magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des -tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au -contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce -telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée -dans la _Bibliothèque Charpentier?_ Les tragédies classiques nous -amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont -tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous -les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y -introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges. -A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on -a fait subir à _Hernani._ La pièce est très bien jouée, du reste, par -Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines -parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame -Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol; -le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu -presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort -prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore -quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons, -complètement lavé sa tache originelle. - - - - -XI - - -REPRISE D'HERNANI - - - -10 mars 1845. - -La reprise _Hernani_ attire la foule au Théâtre-Français; on écoute -avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une -tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat. - -Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes -soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la -postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des -chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève -lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet _Hernani_, si sauvage, -si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo -de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui -une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des -montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le -fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux -dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des -tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique. - -Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations, -qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son -intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour -applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on -pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à -regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son -sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la -scène: - - . . . . . . . . . . . . - Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long! - Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles - Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles. - J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit - Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit, - J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie - Avec quelque armement aider la prophétie! - Toutes prédictions du sorcier le plus fin - Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin, - Quand une bonne armée avec canons et piques, - Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques, - Prête à montrer la route au sort qui veut broncher, - Leur sert de sage-femme et les fait accoucher. - Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème? - Celui dont une armée explique le système, - Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit, - Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit - Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite - Taille l'événement au plaisir du prophète? - --Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit. - A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit! - Ils ont force canons, rangés en longues files, - Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes; - Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez - Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés? - Baste! au grand carrefour de la fortune humaine - Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène, - A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains, - Tachant en vain de lire au livre des destins, - Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute, - Au nécromant du coin vont demander leur route. - -Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot -dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité -aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et -humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne -sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour -indiquer le sujet de la scène. - -Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la -Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous -ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes -guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous -faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire -de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales. - -Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien -l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame -romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser -un roi pour amant. - -Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui; -il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui -s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus -parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre -pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une -montagne à l'autre. - -Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt -ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec -intelligence et netteté. - -Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de -Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et -sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait -approprié au personnage. - -Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces -nouvelles on devrait bien reprendre _Le Roi s'amuse_, un des plus beaux -drames du poète,--qui n'a été joué qu'une fois;--l'interdiction serait -facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite -de représentations fructueuses. - - - - -XII - - -REPRISE D'HERNANI - - - -8 novembre 1847. - -L'on a repris _Hernani_, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante -de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par -la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à -cette belle pièce, cousine germaine du _Cid_, l'admiration sereine et -tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques; -ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments -chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément -espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble -avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont -écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours -de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles -rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels -tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors -généralement employé: - - En quel point de l'émail pose le pied de l'heure? - -dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante: - - Quelle heure est-il? - -Et que Ricard lui répond tout sauvagement: - - Minuit! - -et non pas, comme il en avait le droit: - - Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure. - -Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal -reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de -ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de -Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est -reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un -grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe -profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas -embarrassants. - -Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le -sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux, -Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a -peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils -négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent -les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des -vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour -comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous -voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on -leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs -d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour -ceux-là. - - - - -XIII - - -A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN - - - -5 décembre 1854. - -Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs -de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise -«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois -heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et -les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes -bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore -aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et, -malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de -Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par -beaucoup de personnes. - - - - -XIV - - -LA REPRISE D'HERNANI - - - -21 juin 1867. - -Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné -de la griffe _Hierro_, nous entrions au Théâtre-Français bien avant -l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de -jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,--tout le monde était jeune -alors!--enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir -dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le -25 février 1830, le jour d'_Hernani_ une date qu'aucun romantique n'a -oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la -lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de -l'intelligence passionnaient à ce point la foule! - -Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans! -c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la -vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste -que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient -là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec -un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à -tout jamais. Du reste, _Hernani_ n'a plus besoin de sa vieille bande, -personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il -a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est -maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc -de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol -se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le -pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux. - -Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de -sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois -emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en -signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des -redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un -jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait -le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels -cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels -tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme -les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut -le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon. -Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait -bien vite à la scène. - -On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été -bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les -échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient -des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions -tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au -besoin. - -Pour cette génération, _Hernani_ a été ce que fut le _Cid_ pour -les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant, -amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations -héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage -si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté -éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur -poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors -captivés. Certes l'auteur d'_Hernani_ a fait des pièces aussi belles, -plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle -n'exerça sur nous une pareille fascination. - -Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous -avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa, -lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer -jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où -l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille -à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom -des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du -titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes -étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues, -aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à -lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves -légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la -foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir -évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une -ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à -boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun, -son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant -à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute -le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a -traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans -quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son -drame. - -Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous -n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et -à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois. -Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la -représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins -animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme -classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul, -battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune -discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient, -nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait -dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont -écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui -le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se -transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait, -et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est -pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète, -contrairement à la légende de l'Islam. - -L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine; -comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps, -les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les -férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave, -l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le -peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son -blason dans le coin de la toile. - -Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même: -«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce -drame dont le _Romancero general_ est la véritable clef. Il prierait -volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire _Le -Cid, Don Sanche, Nicomède_, ou plutôt tout Corneille et tout Molière, -ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles -veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur -d'_Hernani_, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses -qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame». - -Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui -procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant -pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît -classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et -le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de -langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez -Hugo en particulier. - -C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de -vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands -que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son -action qui semble une légende du _Romancero_ mise au théâtre comme -l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers -colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant -à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent -comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des -ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour. - -Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne, -il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était -un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous -apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie -gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits -à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu -zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et -tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans -ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique -d'un temps. - -La pièce qui portait ce sous-titre: _Hernani_ ou _L'Honneur castillan_, -a pour fatalité _el pundonor_, cette _anankê_ de tant de comédies -espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la -vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il -suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais -voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons -_Hernani._ - -On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était -supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les -acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau -genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction; -Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui, -simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont -les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle -Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent -sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la -comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez -de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa -main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et -il disait superbement ce vers: - - Essaye à soixante ans ton harnais de bataille. - -Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile -de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement -charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre, -orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand -seigneur a dépouillé ses guenilles de _salteador_, Delaunay, rentré -dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène -d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté -par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la -vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus -noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour -du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de -Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une -légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand -monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol: -hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour -et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une -héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de -Rachel. - - - - -XV - - -LETTRE À SAINTE-BEUVE - - - «MON CHER MAITRE, - - «Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre - charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de - romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois. - - «Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit: - -... Jésus! Votre manteau ruisselle! - - «Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros - castillan, en matière de riflard. - - «Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et - cordiale sympathie. - - «THÉOPHILE GAUTIER.» - - * * * * * - -_Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de -Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay_: -La Veuve du Tanneur: - - «Parmi les illustrations littéraires on remarquait M. - Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à - Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui - a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis - avec les femmes.» - - - - -XVI - - -PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS - - - -Août-septembre 1835. - -_Notre Dame de Paris_ est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses -nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire; -elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi -à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire -de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se -sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles -eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à -l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite -à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire -que _Notre-Dame de Paris_ est et demeurera le plus bel ouvrage du poète. - -C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies, -exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute -et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues -historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art, -science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée -en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre, -eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre. - -Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes -idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare, -Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins -touchantes. - -Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de -Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif -d'amour. - -Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que -ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours, -qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le -poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est -peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes. - -Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien -Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui -tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de -Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif. - -Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille! -Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un -corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas -l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et -sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie? -Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types! -Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI -et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un -Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une -érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et -sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze, -aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre. - -_Notre-Dame de Paris_ est dès aujourd'hui un livre classique. - -C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations, -la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres. - -Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille -exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les -samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes -anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de -grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc. -Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce -n'est pas peu dire. - - - - -XVII - - -UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS» - - - -Avril 1850. - -_Notre-Dame de Paris_ est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la -cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que -l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent -les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de -style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais -toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux -grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de -pierre. - -Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre -immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire -en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus -capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil: -aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats -et de tous prix. - -M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette -habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans -la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit -les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter -la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et -tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec -un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à -vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des -magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre -Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a -tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus -de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute -mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre, -ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour -l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a -joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises. - -N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par -M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère. - -Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des -tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux. - - - - -XVIII - - -ANGELO - - - -5 juillet 1835. - -Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule -représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène -pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé _ad hoc_ -tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice -un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier -acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours -noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec -lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte -d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper -au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été -fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de -paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à -ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au -plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur -lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public -s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de -brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban, -ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille -pièce une pièce toute neuve. - -A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à -la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste -cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun -de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en -agir de la sorte. - -De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit -quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est -important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a -soixante représentations comme _Hernani_, ou n'en a qu'une comme _Le -Roi s'amuse_, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose -reconnue maintenant de tout le monde que ce même _Roi s'amuse_, si -outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur -a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre. -Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux -endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui -débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des -quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries -de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et -le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes -bien au-dessus de la vieille salle des Français. - -Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs -destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale -à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une -chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge -de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du -Palais-Royal. - -De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la -connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de -style à propos du livre. - -La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme. -Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une -autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'_Angelo_ est -en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le -parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières -dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils -peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils -soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre -à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né, -fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers. - -Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de -M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup -de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces -phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez -singulière. - -Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il -n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide -et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est -volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien -Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un -et l'autre pour le Romancero. - -C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux -et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des -grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude -dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à -l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va -tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une -vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour -ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la -Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également -boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des -hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze. - -Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille -lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les -mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs -où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de -fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant -plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau -la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement, -robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme -il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées -haut. - -Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle -où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi -vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie -s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième, -un peu avant l'apparition du _Cid._ Ce n'est pas qu'il eût été plus -grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni -le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte, -ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti, -comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique, -amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune. -La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une -carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon -que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence -d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à -Victor Hugo? - -Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur. -Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question! - -_Angelo_ est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des -situations que du développement d'une passion première. Il est de -la famille de _Cymbeline_, de _Mesure par mesure_ et _Troïlus et -Cressida_, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des -aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans -une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus -faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est -la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres, -et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux. - -On a fait _l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le -Misanthrope_, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et -l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher _Othello_ que _Tartufe_: -les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et -ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui -ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman, -le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion, -la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni -mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne. - -La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame -historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo -a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la -surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment -trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente -ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu -l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on -sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que -les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques -traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il -veut développer. - -Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et -d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse, -et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms -consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent -aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela -aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants -critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de -demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François Ier, mais où est -Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est Caillette, où -est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont vécu en ce -temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?» Pardieu! il -est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans son linceul -d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de Josaphat, où le -Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains toujours jeunes! -Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage historique, -où est la nécessite de parler de tous les personnages historiques -contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un drame soit -un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le critique montre -qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques. - -Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène -est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à -Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi -bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là! - -Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne -Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si -on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction -aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un -autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est -que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor. -Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes -de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers -montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries -entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce -ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais -quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si -courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il -y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de -toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont -d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour -de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont -et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La -nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des -beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner -sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans -quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul. - -Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent -avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là -une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du -cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires, -si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres -des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement -les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et -les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus -fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur -opaque et étouffante. - -On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle -dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière -ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il -y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les -chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la -Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que -cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait -scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en -vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les -fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent -à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose -que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce -que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir -là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour -les morts. - -Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien -vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle -est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je -conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie. - -Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie -à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou -d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop -chatouilleuse des loges du Théâtre-Français. - -Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou -les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres -et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le -public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut -contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une -plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir -comme un ulcère. - -Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée -impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un -nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil -auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la -trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier -acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au -troisième, et ainsi de suite. - -Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe -fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un -pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe. - -Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la -Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de -cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur -ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés -de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et -aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les -feuilles satinées de la brochure. - - - - -XIX - - -MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO - - - -27 mai 1850. - -_Angelo_ est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait -représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si -solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le -rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire. - -Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre, -tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre -de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on -citerait ne feraient que confirmer la règle. - -Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait, -sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret -et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi. - -Son _Festin de Pierre_, ou pour parler correctement, son _Convié de -Pierre_, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par -Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a -été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose -n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli -pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française. - -Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par -les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement -moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la -prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de -rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée, -taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en -ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la -phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire -des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel -point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers -sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de -la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en -l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si -loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du -vers blanc de huit pieds. - -Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus -d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage -le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le -vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un -malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins. -Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou -alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement -manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté -métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de -redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir -dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que -ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent, -et de la manière la plus brillante. - -Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais -une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands -ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la -prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont -le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne -rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi -que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et -l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet -jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions -le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de -nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce -n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la -poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés -plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées -dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen. - -Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès -dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes -aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à -son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases -qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules -d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui -vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la -Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est -emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire -romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique. - -Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par -Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien -enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre -honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en -rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle -n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars -possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton -vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle -n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer, -et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées, -apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une -volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez -elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique. -Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le -geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre -d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle -manquait de race. - -Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le -faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le -rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait -pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée. -Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la -fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle -avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la -folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient -quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se -venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte. - -C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour, -des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec -lequel on eût pu aller en soirée. - -Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise -plastiquement l'idée de son rôle: dans _Phèdre_, c'est une princesse -grecque des temps héroïques; dans _Angelo_, une courtisane italienne du -XVIe siècle, et cela d'une manière incontestable aux yeux. Personne -ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne feraient pas mieux. -Elle domine tout de suite, le public par cet aspect impérieusement -vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher d'un bas-relief de -Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le drame, on dirait qu'elle -descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien. L'illusion est complète. -Avant d'être une grande actrice, elle est une grande artiste. Sa -beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas compte et qu'ils nient -quelquefois tout en en subissant l'empire, a une flexibilité étonnante. - -Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude -peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle -doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces -perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir -de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet -intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit -aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action! - -Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus -étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé -quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde -et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne... -C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce -temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où -Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs -escaliers des terrasses. - -De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre -tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle -détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre -femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places, -a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir -soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de -Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment! -quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur -et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le -comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle -détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à -Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme. - -Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop -marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de -la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa -victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs; -quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime -de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice -s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et -proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre -les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en -cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite -relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui -méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le -magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus -de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a -pris son amant. - -Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de -plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que -l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et -tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt. -Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille -qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée! -Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a -jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition -que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille! - -On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la _Tisbé_ -que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière -indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle -lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui -la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: _Phèdre_, dans la tragédie, -_Tisbé_ dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est -là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a -mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à -_Lucrèce Borgia_ et à _Marie Tudor_ qui seraient pour elle l'occasion -de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se -trouve dans _Warwick ou le Faiseur de rois_, drame d'Auguste Vacquerie, -récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa -taille, et elle y sera superbe à coup sûr. - -Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle -Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval; -n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune -sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en -verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le -comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir. -Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la -poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur; -l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de -plus? - -Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo. - -Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse -voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y -deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze -il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la -Fatalité qui marche. - - - - -XX - - -VICTOR HUGO DESSINATEUR - - - -23 juin 1838. - -M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais -un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger, -Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce -qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une -forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une -tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir, -à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y -met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis -informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent -à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, -devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un -ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes. - -Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en -Belgique, et porte, écrit au revers: _Liège(?) 12 août; pluie fine._ - -C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique, -avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des -quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs -flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois -renversés dont les traits se répandent. - -Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front -chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une -girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de -l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement -sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un -rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont -les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse, -un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les -heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de -la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au -pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement -tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière -d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets -vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui -semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei. -Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de -décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et -flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de -la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la -plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (_Notre-Dame de -Paris_). - -Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière -par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et -Victor Hugo sont maintenant inséparables. - - - - -XXI - - -PREMIÈRE DE RUY BLAS - - -(RENAISSANCE) - - - -12 novembre 1838. - -Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi -vif; car outre la première représentation de _Ruy Blas_ il y avait la -_première représentation_ de la salle, et c'était ce soir-là que devait -définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick -parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire, -dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique -empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur -qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop -longtemps finit par devenir la figure! - -_Ruy Blas_--qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce -matin--_Ruy Blas_, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire -n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort -du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique, -passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver -des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix, -le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard -Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand -tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique. - -La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales, -dans le goût dit _Renaissance_, quoique certains ornements se -rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV: -le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le -pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent, -aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de -chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à -mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau, -peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat -relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin -blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre -une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches -ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste -de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps -de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans -toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu -tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges -garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont -jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est -plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble -avoir été fait ce vers de don César: - - ... Affreuse compagnonne - Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne! - -Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement -dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne -s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours -de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais -surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il -faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas -de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les -fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style, -l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette -vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde, -dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous -ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les -mélodrames et le vaudeville. - - - - -XII - - -REPRISE DE RUY BLAS - - - -28 février 1872. - -Pour nous qui avons vu la première représentation de _Ray Blas_ au -théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si -longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son -intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique. - -Dans _Marie Tudor_, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres, -dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne -faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les -femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions -vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien -édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des -opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les -revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze -ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli -suprêmes. _Ruy Blas_ nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la -première fois. - -Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans, -emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la -Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille -de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne -cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a -inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis -Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions -retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi -qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes -d'_Hernani_; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le -poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à -l'admiration. - -Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus -ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome -mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et -renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de -ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible -ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de -noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne. -Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la -place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours -regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle. - -On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de -l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. _Ruy Blas_ -renferme, en effet, sans y avoir visé.--Le poète a toujours dédaigné -le succès d'allusion--de ces passages dont l'opposition peut profiter, -contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités -toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de -l'éternelle justice. - -Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre -avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup -de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment, -dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit -d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première -épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect -religieux, comme on eût fait pour _le Ciel_ ou _Don Sanche d'Aragon_ ou -tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus -permise. - -Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la -représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants. -Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous -cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À -peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin, -heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour -_Ruy Blas_ un public de postérité. - -C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua _Ruy -Blas_, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait -à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux -semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de -Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer -de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par -devenir la figure. _Ruy Blas_ eut bien vite raison de Robert Macaire. -De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu -qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, -mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, -qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour -menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de -Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,--c'est-à-dire le plus -grand tragédien du plus grand comédien moderne. - -L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon -sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme -l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui -l'ont entendu. - -Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à -son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière, -et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les -ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler -avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du -trône. Cependant, si l'on reprenait les _Burgraves_, cette œuvre -titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre -acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse -il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et -l'empereur-fantôme! - -Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, _Ruy Blas_ est une des -pièces qui nous plaît le plus--nous disons qui nous plaît;--il en est -d'autres que nous admirons autant. - -La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas -apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses -complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent -le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune -cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité -par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol -rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté, -et la toute-puissance,--ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur -terre:--en un mot, être l'amant de la Reine. - -A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets, -se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce -plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe -précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte -cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme -la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa -main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de -Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais. -Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans -savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le -démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages -compliqués formidables. - -Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de -Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une -liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque -qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis -de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de -sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux -de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés -pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes -devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs -argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le -carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute -l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de -Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant -Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore -sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle -hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique -oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier -à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte -de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de -Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don -Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso. - -A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons -plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une -aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui, -peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour -jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie! -depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus -hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort, -mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre -ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille, -l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un -airain de Corinthe supérieur à tous les métaux. - -Bien que le vieux critique soit, en général, _laudator temporis acti_ -et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la -tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de -_Ruy Blas_ à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène -à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception -bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer. - -Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux -souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature -ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur, -des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a -très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son -amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et -d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres. -La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration -craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais -a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy, -il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son -imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus -étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un -mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles -a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson -derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection -sinistre. - -Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue; -ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui, -ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume -énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui -pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou, -et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies -étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles -romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier -Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César. - -La Marie de Neubourg de la Renaissance--Atala Beauchêne--avait été -trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus -charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie -de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de -colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette -triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification -momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour -d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon, -quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve -toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme -cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète -lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour! - -Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère -élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé -et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne -longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier. -Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer -pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus -gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et -contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque -nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle -Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine -noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte -l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui -flanquer une paire de bons soufflets. - -Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de -représenter l'affreuse compagnonne--dont le menton fleurit et dont le -nez trognonne--. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son -type dans les _caprichos_ de Goya, parmi des sorciers du collège de -Bozozona, dans les _tias_ du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui -sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une -vieille, ensuite pour une jeune. - - - - -XXIII - - -VERS DE VICTOR HUGO - - - -13 juin 1843. - -Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il -place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers, -et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées -l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de -ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un -immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits, -judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers -romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le -vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers -moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances -enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes -nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait -crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait -encore beaucoup à faire. - -Dans ses _Orientales_, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre -de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux -maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de -toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements -et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre -l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École, -composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset -et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre, -chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de -la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots -exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion -systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École -racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en _er_, -en _é_, en _eux_, en _ant_ et _able_ finissent presque tous les vers -pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation -d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase. - -On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire -comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à -l'aventure. Ces vers brisés ou _cassés_, comme disent les classiques -dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes -combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions -et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être -des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement -monotones. - - - - -XXIV - - -LE DRAME - - - -30 juillet 1843. - -Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot, -avec _son Père de famille_, Beaumarchais, avec son _Eugénie_, ont -trouvé nombre de contradictions. - -_Nanine_, l'_Enfant Prodigue, Mélanie, Céline_, l'_Écossaise_, le -_Philosophe sans le savoir_, déplaisent également par ce mélange du -comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de -la nature. - -Dans l'éloquente préface d'_Eugénie_, il faut voir avec quelle raison -et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique -de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son -admirable préface de _Cromwell._ On avait à peu près alors accepté le -drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le -drame en vers, le travail était à recommencer. - - - - -XXV - - -REPRISE DE «MARION DELORME» - - - -9 novembre 1839. - -Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française, -la reprise de _Marion Delorme._ Faire l'éloge de _Marion Delorme_ est -maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois -éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau -drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure -des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle -vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui -ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée et -de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du XVIe -siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce Taillebras, -ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur de _Japhet -d'Arménie_ et de _Jodelet_, ne les eût pas dessinés d'un trait plus -vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles divines du -repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages grimaçants ou -terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de Gaspard de -Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier _de rien! -Marion Delorme_ est une des pièces de M. Hugo où l'on aime le plus à -revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où toutes les -cordes de la lyre vibrent tour à tour. - - - - -XXVI - - -REPRISE DE MARION DELORME - - - -1er décembre 1851. - -On a repris vendredi dernier _Marion Delorme_, au théâtre de la -République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps, -de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme -une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans -cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le -Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été -écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par -ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer _Marion -Delorme_, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle -que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence -et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains -côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait -mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement. - -Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui -avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa -couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus -terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce -spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et -dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à -l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just. - -Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et -Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale -de Didier, ce type des Antony. - - - - -XXVII - - -«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME» - - - -19 février 1851. - -La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce -et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de -théâtre, c'est le choix du sujet de _Diane._ M. Augier ignore-t-il -qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez -supérieure les principales situations de _Diane_, dans un livre -intitulé _Marion Delorme_, qui a fait quelque bruit dans son temps -et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le -monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame -un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait -tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui -découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son -arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis -XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit? - -En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas, -et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau, -Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous -éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les -vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient -involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de -M. Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle, -comme à travers les antiphonaires du XIIe siècle revivent les œuvres -palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance des -moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en vieille -fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout une -peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; Louis -XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son côté son -bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en plaisanteries -lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si sinistre, si -caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus qu'un simple -agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son costume -d'alguazil. - -Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait -quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance -était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se -ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de -M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière -supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand -mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction. - -Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du XVIIe -siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître à Victor Hugo, elle -ne l'admet pas comme un maître et rejette ses doctrines. L'auteur de -_Gabrielle_ s'y est-il récemment converti? Cela n'est pas probable. -Achille classique a-t-il voulu provoquer le Siegfried du Romantisme sur -son propre terrain, et en traitant le même sujet, lui montrer de quelle -manière s'y prenait un champion de l'école du bon sens? - -Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer _Marion Delorme_ à -l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images -et de couleur locale; ou bien encore,--comme ces élèves d'Ingres qui -n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer -leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,--n'a-t-il ni vu -ni lu le drame de Victor Hugo. - - - - -XXVIII - - -UNE LETTRE DE VICTOR HUGO - - - - «4 octobre 1844. - - «Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher - Théophile, je lis votre _Roi Candaule_ avec bonheur. Vous - prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils - appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois, - le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans - votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau, - c'est joli, et c'est grand. - - «Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de - tout mon cœur.» - - «VICTOR HUGO.» - - - - -XXIX - - -GASTIBELZA - -(OPÉRA NATIONAL) - - - -22 novembre 1841. - -Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom -fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a -servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a -brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la -carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a -l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il -lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il -fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien -garnies. - -_Gastibelza_ est une de ces chansons folles et décousues dont les -images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la -puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous -laissent pensif des heures entières. Cette _guitare_ ressemble, à -s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui, -par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous -la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute -siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la -rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le -gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se -détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands -poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique -de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé -_Gastibelza._ - -Toutes les fois que nous entendons ce refrain: - - Le vent qui vient à travers la montagne, - -nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des -sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par -file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et -talonnés par les arrieros au chant guttural. - -Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la -chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend -malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne. - -Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au -théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se -fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du -pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il -faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent -les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les -autres, de se modeler dans les cases du gaufrier. - -M. Dennery a donc rendu Gastibelza _intéressant_, dans le sens qu'on -attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau -d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver -son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la -justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte. -Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la -pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant -l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout -le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée, -comme on dit. Inexprimable avantage! - -Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne -d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la -journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais, -son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure -brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset -noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers -bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après -avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par -la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur, -se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui -a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de -la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur -moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil -noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée -par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de -mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne, -a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans -doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les -gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire. - -Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème -d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes -côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la -représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati -de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète -de la ballade. - -M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même -pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique, -l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première -soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard, -sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore, -et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de -Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans _Gastibelza_, on -sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts -du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets. -La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et -surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine -naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est -pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette -première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo -entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne, -un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le -grand air de Gastibelza. - -Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de -doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui -l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied -sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu -de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle -était excellente musicienne, et possédait une belle voix de _mezzo -soprano. Gastibelza_ n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique -dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une -administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique -est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel -qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide, -poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que -possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe -l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque -chose comme le _Robin des Bois_ de l'Odéon, qui, faiblement traduit, -sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le -don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute -à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne -repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien, -rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui, -aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que -_Lucrèce Borgia_, par exemple, ou _Hernani_, n'auraient pas été, au -besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait -mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou -affaiblit une grande partie des détails. - -La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc -facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des -drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée -dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique? - - - - -XXX - - -CHANGEMENTS A VUE - - - -7 février 1849. - -Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme -un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le -nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte! -Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila -romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale -de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe, -après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et, -cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des -métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui -ont valu longtemps une réputation de cannibale. - -(Écrit à propos de la représentation de _Monte-Cristo_ (Alexandre Dumas -et Maquet), au Théâtre-Historique.) - - - - -XXXI - - -LUCREZIA BORGIA - -(THÉÂTRE ITALIEN) - - - -14 février 1840. - -Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que -celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à -faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en -méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait -si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses -principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des -litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni -est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et -revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons -et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui -restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées: -malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on -tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y -passe des choses si terribles. - - - - -XXXII - - -LUCRÈCE BORGIA - -(ODÉON) - - - -13 mars 1843. - -On a repris à l'Odéon _Lucrèce Borgia._ Ce drame gigantesque, peut-être -plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé. -Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire, -et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni -n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de -jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans -les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de -Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre. - -Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les -poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa -comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une -réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs. -Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus -douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans -une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou -à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre -les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces -lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux -étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un -ange. - -Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva -soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de -scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile, -Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son -temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la -passion. - - - - -XXXIII - - -LUCREZIA BORGIA - -(THÉÂTRE-ITALIEN) - - - -20 novembre 1853. - -_Lucrezia Borgia_, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux -de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque, -semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de -l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du -poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant -avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir -épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes -les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour -laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à -craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être -Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette -donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son -insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame -rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la -musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans -qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un -poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était -pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le -brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la -salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une -des mieux reçues du répertoire. - -De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont -accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant -que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et -que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives -sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours -cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque -de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint, -si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a -plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement -les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux -d'athlète et des joues d'ange bouffi. La _prima donna assoluta_ n'a -rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses, -et couronne volontiers _sa flamme_, en dépit des obstacles apportés -par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent -si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'_ut_ de poitrine, -et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était: -pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au -monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu -revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison -des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et -pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de -pareils bravos ressusciteraient un véritable mort. - - - - -XXXIV - - -LUCRÈCE BORGIA - - -(PORTE-SAINT-MARTIN) - - - -7 février 1870. - -Nous assistions à la première représentation de _Lucrèce Borgia_, en -1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler -pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de -la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne -voulait pas _donner_ pour un drame en prose, trouvant cette concession -bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux -de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art -et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut -immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent -leur concours pour _Lucrèce Borgia_, qui n'en eut pas besoin, du reste, -car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué -par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle -Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs, -et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace, -_laudator temporis acti_, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia, -vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que -ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache -romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous -aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre -que possible de radotages séniles. - -Le public qui assistait à la reprise de _Lucrèce Borgia_, nouvelle au -théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un -esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,--autre temps, -autres chansons,--et la question d'art n'était pas évidemment ce qui -le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans -ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions -anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la -première fois. - -Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des -événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des -évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet -aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation. -Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au -drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la -première pièce en prose du poète d'_Hernani_ ou de _Marion Delorme._ -Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si -puissant: il se compose de trois situations capitales largement -développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une -couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées -dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit -d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.--_Affront sur -affront.--Le Couple.--Ivres-morts._--Tels sont les titres sinistrement -bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées, -au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi -de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo, -à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta, -Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de -quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée, -et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant -crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner -d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions». -Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique -d'Eschyle. - -_Le Couple_, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur -d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même -scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements -souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle, -comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges, -d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en -faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant -des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur -secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la -ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a -fait merveilleusement ressortir le fauve caractère. - -Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé -d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse, -revient au _rauquement_, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre -d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse -ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van -Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre -l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son -quatrième mari. - -Que dire du tableau: _Ivres-morts?_ de ce souper chez la princesse -Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui -savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets -funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison? -Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de -l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir -cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se -détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et -Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de -cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre -d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal -à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute -la pièce. - -Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité -magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles -qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces -petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée, -quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante. -Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours -présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là. - -Quelques-unes de ces scènes, selon nous--et cela est une question de -machiniste--ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées -en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur -y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne -convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement -à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi. - -Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette, -rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de -dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les -théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait -toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après -trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été -entendu au théâtre. Quelques _jeunes_ prétendent qu'il a vieilli. Oui, -comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un -voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et -les ondes d'une profondeur plus mystérieuse. - -C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia, -jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux -artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame -Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait -pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de -l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut -donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle -va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas -dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure. - -On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les -contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux -de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de -l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée -à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir -des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes. - -Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne -pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même: -Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc -de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans -la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et -de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu -le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre -histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus -difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour -se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans -lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion -du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort: -«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué -cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la -malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes -ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être -méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au -second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne -fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie -Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est -peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité -méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du -troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de -haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante -et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère. - -Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure, -un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise, -entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de -Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier -caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on -a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop -convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et -sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame. -Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras, -et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur -recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder -le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons -fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup -meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc -et plus ouvert que cela. - -Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare, -qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande -tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule -a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne -de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un -bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces -temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts, -un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de -l'admiration de Machiavel. - - - - -XXXV - - -LES BURGRAVES - - - -18 février 1843. - -Le Théâtre-Français a répété activement les _Burgraves_, de Victor -Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément -pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu -rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait -chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui -de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle -Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde -de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de -voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille -en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les -rôles _marqués_ sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être -sexagénaire pour débuter dans les ingénues. - -Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus -extraits des _Burgraves_: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un -vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne -faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui -les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais -peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont -les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette -nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain -et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus -jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie, -ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement; -disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait -être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa -durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette -solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il -faut marquer avec une pierre blanche. - - - - -XXXVI - - -PREMIÈRE DES BURGRAVES - - -(THÉÂTRE-FRANÇAIS) - - - -13 mars 1843. - -Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin, -se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités -par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui -rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient -ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par -les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de -la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre -à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme -en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont -succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la -force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes. -Dans ses admirables _Lettres sur le Rhin_, M. Victor Hugo, avec ce -talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir -quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous -les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées, -l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur -des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en -poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous -a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les -étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des -_Burgraves_ est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le -travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs -places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes, -rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes -parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un -chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans -l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis, -quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état -dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les -anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la -puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera -présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle -s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus, -M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est -résulté la trilogie des _Burgraves._ - -Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs -pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet -étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au -burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées, -inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit, -faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille -continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de -Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent -donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages -baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume -au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où -blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un -torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres. - -Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure -de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le -quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié, -espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut -mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied -obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour -montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand -drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où -l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres, -où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées, -c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff. - -Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une -galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et -sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers -courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux -fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus -rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective -les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières -scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de -stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons -à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en -train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin, -et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si -beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par -instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce -sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par -un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en -sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée, -le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du -comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées -de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les -esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs -inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux -Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par -Jupiter! - -Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré -les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille, -triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid -regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme -les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures -sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est -Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné -les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de -maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait -mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence -errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les -tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de -l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les -immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux, -elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle -a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa -vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle -erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a -sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté, -en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle -inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de -terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle -un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette -et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères -du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur. - -On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait -une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation -bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme -et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans -dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau -dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un -fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et -plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule! -La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses -ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait -encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il -n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction -ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux -fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne -du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de -corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses -longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe, -autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de -la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte -Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si -les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et -le fantôme-empereur se rendormit,--Chimères, chansons, histoires de -nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé -dans le Cydnus, en face de toute l'armée.--Mais on n'a pas retrouvé -son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle -pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les -autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme -Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire -que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de -Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de -son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre -fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait -caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en -lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose, -sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand -Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous -deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du -moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres -recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés -sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts; -on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener -Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en -Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati, -son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de -raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait -enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à -des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait -venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher -à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans -révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir -que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur -Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux -les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son -mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent -M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur -antique au drame moderne. - -Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait -claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur -Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château; -et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces -misérables. - -Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car -c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier -ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans -sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui -lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des -mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être, -car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond -devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de -décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale -des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de -fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils -vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier. -Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de -velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se -couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le -gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de -faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres -à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques, -n'ont-ils pas tout à fait tort. - -Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure. -Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de -chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre -sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui -l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans -un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir -pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle -est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau -le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!... -Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que -cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait -disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus -tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs -que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est -le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images. -L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une -tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que -donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue, -pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe, -et se trouve trop aimée pour mourir. - -Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans -sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina. -Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille. -C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque -projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus -longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un -enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans, -comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il -jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle -l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle -veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que -de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato, -ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à -son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs -du mancenillier et de l'arbre upa? - -Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert -lui dit: «Peux-tu sauver Régina?--Oui; mais que m'importe qu'elle -meure!--Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en -voulait!--Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une -goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut -me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je -voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.--Je -le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite -fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la -santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher. - -Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et -de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse, -le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des -plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes -de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte -Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste -en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé -un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre; -mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du -donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux. -D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules -une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en -manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme -hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des -muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second -personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la -barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle -du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se -tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge. - -Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour -s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence -de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir -pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces -magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille -loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits -d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis -tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les -vêtements et les paroles, rien ne dure. - -Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours, -accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs -grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous -reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu -couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait -pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet: - - L'hiver est froid, la bise est forte; - Il neige là-haut sur les monts; - Aimons, qu'importe, - Qu'importe, aimons. - - Je suis damné, ma mère est morte, - Mon curé me fait cent sermons; - Aimons, qu'importe, - Qu'importe, aimons. - - Belzébuth, qui frappe à ma porte, - M'attend avec tous ses démons; - Aimons, qu'importe, - Qu'importe, aimons. - -Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent -à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander -l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est -ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu -même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les -chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid, -ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on -l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie -recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme, -taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque -nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions -autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs -entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant -la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le -vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!... -Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme -pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se -dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir, -au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des -sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les -clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau, -l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui, -dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que -la scène de l'affront, dans _Lucrèce Borgia._ - -Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de -ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une -soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une -époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau, -où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les -événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne, -comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement -de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui -étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être -moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le -mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric -Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers -d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de -Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche -épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant, -si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre -à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au -bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière. - -Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition -fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il -tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire -replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de -lui arracher. - -Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son -grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se -renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants -s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne -d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré -lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à -vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune, -et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa -mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un -comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est -Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain: -Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne -les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir, -la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans -l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une -chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur, -a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée. -Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à -la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son -gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave: -«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te -ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux -pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton -parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici -même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté -cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le -champion d'Olbert.--Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave -au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!--Je suis -l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!» -Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée. -«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton -bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon -père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur -Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre -aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie, -dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces -grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de -l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil -empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les -plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout, -sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les -burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer -Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache -énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur, -lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette -querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en -s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne, -soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose -de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière, -condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté -les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus -coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te -rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui -reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom; -tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe. - -A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit -effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines -de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et -défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la -muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis, -accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante -que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres -visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu -du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse -dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges, -son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses -sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est -Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance. -Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois -de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé, -où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui -s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils -Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma -vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide, -ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec -moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une -victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la -lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.--Olbert sait -qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je -t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur -du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir -sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est -tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs. -Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur -des _Feuilles d'automne_, de _Notre-Dame de Paris_ et des _Rayons et -les ombres._ Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant; -il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même -de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son -père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi; -tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois -vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange -vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré -les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de -bourreau. - -Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et -lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert, -hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par -Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit: -«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato, -c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu -as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:--A toi la -tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!» -Barberousse le relève, et le presse sur son cœur. - -Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la -fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale -le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En -effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un -amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un -fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur? - -Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à -l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète -encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces, -reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques, -qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles, -leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le -célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des _Nibelungen._ -Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification -ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète -souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui -d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts -cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse -de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais -sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au -même degré. - -Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on -représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient -au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète, -applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un -détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire -que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une -œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de -savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un -titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le -théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les -aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a, -dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité -et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout -le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un -événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les -querelles littéraires aux querelles politiques. - -Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher -noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais -cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans -ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez -les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de -bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver -à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à -tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de -guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus -rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de -la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants, -les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien -d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui -caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,--car le génie -a un sexe.--Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille -est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage -d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le -_Prométhée enchaîné._ L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend -la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux -morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine -volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique: - - ... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées! - Morne sérénité des voûtes azurées! - Lueur dont la tristesse a tant de majesté! - Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté! - Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle! - Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles, - Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur, - Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur - Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines, - Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes! - -Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi -toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux, -reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir -pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg -inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs -ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses -vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges -murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être -encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle -force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la -légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales -et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton -d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul -pouvait le faire aujourd'hui. - -Les _Burgraves_ ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble. -Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de -Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix -magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages. -Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple -et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus -grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle -d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la -création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente -reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame -moderne, qui lui a fait sa réputation. - - - - -XXXVII - - -LA REPRISE DES BURGRAVES - - - -14 décembre 1846. - -On va reprendre les _Burgraves_ maintenant que les esprits sont libres -de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux -n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique, -la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le -_Prométhée_ d'Eschyle. - -Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle -et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé. -Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler -dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs -d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable -et surprenante des créations antérieures, comme les héros des -_Nibelungen_, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets -sinistres des soleils disparus! - -Quel que soit le succès de cette reprise. - -«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse -inaccessible au milieu des nuées. - - - - -XXXVIII - - -PARODIES DES BURGRAVES - - -(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS) - - -LES HURES GRAVES.--LES BUSES GRAVES - - -Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies. -En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts -à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur -élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie -amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite -parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs -imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage -qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs -exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus -saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à -présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du -monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces, -loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent -aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les -tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à -la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les -tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens -du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup -d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées -poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous -défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les _Hures -graves_ ou les _Buses graves_, de reconnaître que c'est de Victor Hugo -qu'on a voulu se moquer. - -Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont -l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il -n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui -les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des _Burgraves_, -ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les -applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique -qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être -organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine -de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public. -On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque -représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente. -Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue. -Le public libre qui vient aux _Burgraves_ pour son argent, et qui -écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse -entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion, -il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de -quelques envieux ameutés. - - - - -XXXIX - - -PARODIES ET PASTICHES - - - -14 mai 1849. - -Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès. -Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites -négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres -de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret, -de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une -caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle -à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là -pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie -est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces -de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques -que le récit de Théramène, et singent bien plutôt _Andromaque_ que -_Hernani_ et _Bérénice_ que les _Burgraves_; quelques cassures de vers -absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans -la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés -la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies, -molles, fades, inintelligentes. - - - - -XL - - -VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO. - - - -7 juin 1852. - -S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès. -La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui -ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout, -avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité, -profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares -domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie, -ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus -tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du -maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres -plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits -objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont -dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant -le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre -existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais. -Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de -réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus -pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout -quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand -poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend -par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux -gibelin: - - Il est dur de monter par l'escalier d'autrui. - -Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une -mince brochure bleue dont voici le titre: - -«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité, -meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du -Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de -Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise, -terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux, -dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures, -tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc., -dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ -de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère -de Me Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, assisté de M. -Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez lesquels se -distribue le présent catalogue.» - -Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui, -sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur. -C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un -voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de -foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère, -suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort. -Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus? -Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus -que le monde pour patrie? - -Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne -nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins -de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous -sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit, -après les soirées triomphales d'_Hernani_, de _Lucrèce Borgia_, de _Ruy -Blas_, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de -jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un -mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la -poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements, -aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la -vente de son mobilier _pour cause de départ_, et d'ajouter, par la -publicité, quelque obole à son pécule d'exil! - -Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de -commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si -douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations -d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous -aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger -crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des -objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme -documents pour la biographie du poète. - -M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait -transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et -solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres -de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile -qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on -montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète, -modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus, -de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni -colonnes de marbre. - -Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul -n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait: -des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en -laque du Japon, décoraient cette première pièce. - -Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré, -encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date, -plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une -fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté, -une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les -arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de -_Notre-Dame de Paris_, un buste de nègre en pierre de touche, quelques -fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en -écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de -Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande -singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue, -et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible -ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité -de ce meuble de bénédictin. - -Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin -magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre -exécutée par la main qui l'a écrit. - -Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier -ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches, -les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de -Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon -de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et, -sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette -d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de -beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange -de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en -ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour -et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar. - -De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète -qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes -salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples -pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de -Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon, -représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme -Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de -morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes -chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du -Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds -chaussés d'acier. - -Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires, -jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de -cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le -plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se -cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers, -de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne, -des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé, -chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus -plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes. - -Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande -tapisserie à sujets tirés de _Télémaque_; des nègres en bois doré -supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des -figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de -Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du -poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David, -des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à -fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis. - -La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes, -garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres -hollandais. - -Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon, -des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de -Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente -du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues. - -Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par -hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. -Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette -triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription -le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à -leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas, -qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des -reliques. - - - - -XLI - - -A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ - -«LA CHAMBRE ARDENTE» - - - -17 octobre 1854. - -Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à -travers le mélodrame, à cette grande épopée des _Burgraves_ où marche, -en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit, -cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille -de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette -gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique, -moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne -serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges. - -Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à -l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge -disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands -alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme -elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de -l'esclavage! - -Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité. - - - - -LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO - - - - -XLII - - -MADEMOISELLE GEORGES - - - -Octobre 1857. - -Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on -pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis -parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste». - -Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit -évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours -juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important -problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en -rien la pureté de son profil de Melpomène grecque. - -Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de -Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne -peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des -fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire. - -Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle -Georges est réellement belle, et très belle. - -Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis -des bas-reliefs. - -L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse -incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et -d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine -oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne -d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses -coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse -qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette -bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce -tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les -passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou -l'anathème moderne. - -Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et -termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une -déesse que d'une femme. - -Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges -a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez -semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux -et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline. - -Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au -lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un -contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans -aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au -plus haut point chez l'Hercule Farnèse. - -L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des -muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une -ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs, -très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des -mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites -pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et -d'Euripide. - -Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et -disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait -une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec -sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de -cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout, -comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération -anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et -surhumain. - -C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie, -ensevelie à tout jamais. - - - - -XLIII - - -MORT DE MADEMOISELLE GEORGES - - - -14 janvier 1867. - -Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement -radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis -longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées -à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des -hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types -créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus; -l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne -les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer -qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de -celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette -superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise -pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne. - -Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les -générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les -fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps, -_edax rerum_, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le -respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue -à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la -taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût, -dans l'_Orestie_, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était -pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et -parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps; -une âme brûlait dans cette perfection sculpturale. - -Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus -sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes -doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame; -son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en -cuir de Cordoue que d'un _velum_ de pourpre. Elle était chez elle -à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de -l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château -gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose -étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques. -Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle -Sémiramis! disaient les uns.--Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie -Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les -deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie. - -Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi -dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût -passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était -de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que -nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte -de _Marie Tudor_, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de -velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant -les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se -découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle -nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des -élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance -enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres -d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du -parterre au cintre. - -Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se -penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté -terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque -son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers -la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération -d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle -disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon -quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte, -elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez -donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se -souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe -avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs. -C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame. -En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor -sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame -Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus -grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et -tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans -l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps -frêle, est partie avant Georges. - -Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été -notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait -quitté Eschyle pour Shakespeare--ce n'est pas là une défection--et -s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a -ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle -des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui -ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une -partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce, -l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe -porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos -anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent -dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours, -nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui. - -Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles -connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver -d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle -est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime, -d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble -le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort -de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis -rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de -lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux -avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même, -à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des -compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être -comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents, -parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude -s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé -s'en aller avec les autres. - -L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant -pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa -représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de -guerre. - - - - -XLIV - - -MADEMOISELLE RACHEL - - -Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel. -Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou -mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant, -nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques -traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette -périphrase remplaçait presque le nom. - -Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts -plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la -statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient -naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite -de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main -de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement -moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était -née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa -beauté méconnue--car elle était admirablement belle--n'avait rien de -coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour -laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient -comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la -face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la -bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement -allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles -élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils -à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à -rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent -du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus -pure. C'était la _Phèdre_ d'Euripide, non plus celle de Racine, que -vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits -légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une -figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité -gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier, -désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était -l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime -tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son -succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le -théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à -chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut -au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait -par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes -antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau -elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et -ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui -s'oubliait à Versailles. - -Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte, -non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la -rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave, -profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son -jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins -recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du -mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on -l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup -sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait -indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à -peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux -Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le -monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer -sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses, -nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé -comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités -sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue -lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont -ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus -qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne -pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire -trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne. -La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la -passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables, -l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà -les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le -feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un -temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant -l'éternelle sérénité de l'art. - -Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces -expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la -tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de -princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du -petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme -l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française. - -Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à -ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si -quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à -regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne -rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si -profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles -offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures -de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa -blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux -répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle -le put. - -Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art -de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une -figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de -laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs -évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la -meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie. - -Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé -aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé -d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en -ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement -romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de -drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé; -mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre -l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle -interprétait. - -Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme -beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle -gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus -simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une -duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à -palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer -le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains -de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se -révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et -s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle -pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de -tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait -heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche -dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais. - -Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas -dire comme le poète: _Non omnis moriar._ Son œuvre passagère ne -reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son -nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi -la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de -Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune -homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se -passionnant encore de souvenir, et ne préfère _in petto_ une médiocrité -fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés -flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce -dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère -et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces -couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées, -ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges -immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles -comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout -entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant, -les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis, -images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur -escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes -immortels. - - - - -XLV - - -MADAME DORVAL - - - -16 janvier 1838. - -Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement -l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que -les auteurs ou les acteurs du _drame_ proprement dit doivent avoir -communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard -catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante -à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre -Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous -raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de -Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard; -que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick -Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier _sous les fenêtres_ -d'une princesse russe. - -L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de -Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et -Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de -l'Ambigu, les confondraient de surprise. - -Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui -jouent le drame! - -A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur -paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque -empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une -femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son -voisin.--«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle -va à l'église», etc., etc. - -C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans -Adèle, d'_Antony_, dans la femme du _Joueur,_ dans _Charlotte Corday_, -et surtout dans Marguerite, du _Faust_ de Gœthe, rôles empreints -de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame -Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois -et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des -journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons. - -Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper -au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés, -à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'_Antony_, dont -le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous -les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de -l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi, -naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis, -obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez, -ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles -cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de -Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes, -que Voisenon appelle _de bons amis qui ne manquent jamais au besoin_; -elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de -la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout, -raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne -concevant pas que l'on puisse faire des économies. - -Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention _au -mot_, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit -sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte -au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez -Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre -parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait -écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous -tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées -et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone -de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de -Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc. -Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval; -mais leur choix indique une fantaisie et une _humour_ que rien ne peut -rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la -main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales -admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires, -la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des -prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout -cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue -jusqu'ici par madame Dorval. - -Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de -province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval -a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne -pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue -dans la _Jeanne Vaubernier_, de M. Balissan de Rougemont?» - -Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame -Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans -chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont -se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a -déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes -comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un -tour comme celui-ci est une noble vengeance. - -Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à -croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire -que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion -Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour, -des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la -tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de -poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé, -on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on -se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement -des acteurs. - - - - -XLVI - - -MORT DE MADAME DORVAL - - - -1er juin 1849. - -Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est -la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée -vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains -grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère -retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le -dit Victor Hugo, le grand poète: - - Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre! - -Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble -avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre -jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main -suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre, -qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la -fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,--elle -figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,--un magnétisme -qu'il est difficile de ne pas croire réciproque. - -Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre -cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps -qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi, -pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle, -pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis -cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le -rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse -idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de -Musset: - - S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie, - Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie, - Que la terre leur soit légère,--ils ont aimé! - -s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes. - -Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous -d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés, -séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à -vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont -serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous -avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous -revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et -plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux -d'Antony, de Chatterton et de Didier! - -Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné -votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver -ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement -sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence -complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand -mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance, -renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup -Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac, -Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary -Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz, -Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade -étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles! - -Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval -formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie -femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,--sur la scène, -bien entendu.--Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et -se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il -fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait -l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui -arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans _le Joueur_ par exemple, -dans _Peblo, ou le Jardinier de Valence_, n'a rien vu; il ne connaît ni -tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se -sentir bien veuf. - -Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle -puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les -salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel. - -Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât -l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait -pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses -sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la -situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait -lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple, -d'une interjection, d'un _oh!_ d'un _mon Dieu!_ elle faisait jaillir -des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même -soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots -à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si -sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une -douleur de convention. - -Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était -essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a -vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les -erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle -a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été -femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien -de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle, -ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une -scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se -serait crue seule. - -Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché -cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé -Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la -Porte-Saint-Martin ou courir la province. - -Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que -nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu -qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir -de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges -enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le -vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes -pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et -vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes -cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les -contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité? -pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres? - -Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la -première représentation de _Marion Delorme._ Le drame venait de la -prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme -elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à -son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle -planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune -maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux -blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire -par dame Rose. - -Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre -Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était -plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était -la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans -le cœur les sept pointes d'épée, comme la _Marie au Golgotha._ - -Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la -vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle -avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la _Lucrèce_ -de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante -dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait -eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller -à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une -tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas -dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas -sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse -doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées -et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et -de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus -sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours -leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme -Beethoven. - - - - -XLVII - - -FRÉDÉRICK LEMAÎTRE - - - -14 janvier 1853. - -Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une -des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous -ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce -grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready, -et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les -frêles portants des coulisses des scènes du boulevard. - -Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait -s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus -élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire -se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par -la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le -trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une -moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre -frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine, -devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions -fumeux. - -Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait -partie de la Comédie-Française.--Balzac, il est vrai, n'était pas de -l'Académie.--Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps -constitués.--Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que -les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A -la Porte-Saint-Martin, il a trouvé _Richard d'Arlington, Gennaro, Don -César de Bazan_; à la Renaissance, _Ruy Blas_; aux Variétés, _Kean_; à -la Gaîté, _Paillasse_; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de -sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les -jouait. - -Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et -trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce -et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs -complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le -conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place -de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec -la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et -porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant -la musique» aussi bien que - - Je le tiens écumant sous mon talon de fer. - -ou - - Je crois que vous venez d'insulter votre reine. - -Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel -que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé -des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable. - -Il a été plus beau que jamais dans Paillasse. - - - - -XLVIII - - -MADEMOISELLE JULIETTE - - - -29 octobre 1857. - -La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui -devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes -obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie -privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont -laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce -siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de -ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans -un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer -ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus -importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes -graves. - -C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de _Lucrèce Borgia_ -que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait -deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. -Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de -créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire -gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose -et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de -l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les -infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui -avoir baisé la main. - -Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe -de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les -cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin -de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur -sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine. -A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose -de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se -dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens! - -Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et -si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande -réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas -trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette -étincelante sur le fond sombre de l'action. - -La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate -qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du -drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux -sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut -qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche, -d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats -de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont -entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux; -un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple -grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs -abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, -par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré. - -Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez -mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs, -et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui -laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus. - - - - -XLIX - - -LE CHATEAU DU SOUVENIR - - -FRAGMENTS - - . . . . . . . - Dans son cadre, que l'ombre moire, - Au lieu de réfléchir mes traits, - La glace ébauche, de mémoire, - Le plus ancien de mes portraits. - - - Spectre rétrospectif qui double - Un type à jamais effacé - Il sort du fond du miroir trouble - Et des ténèbres du passé. - - Dans son pourpoint de satin rose, - Qu'un goût hardi coloria, - Il semble chercher une pose, - Pour Boulanger ou Devéria. - - Terreur du bourgeois glabre et chauve, - Une chevelure à tous crins - De roi franc ou de roi fauve - Roule en torrents jusqu'à ses reins - - Tel, romantique opiniâtre, - Soldat de l'art qui lutte encor, - Il se ruait vers le théâtre - Quand d'Hernani sonnait le cor. - - . . . . . . . - - Les vaillants de dix-huit cent trente, - Je les revois tels que jadis. - Comme les pirates d'Otrante, - Nous étions cent, nous sommes dix. - - L'un étale sa barbe rousse - Comme Frédéric dans son roc, - L'autre superbement retrousse - Le bout de sa moustache en croc. - - Drapant sa souffrance secrète - Sous les fiertés de son manteau - Petrus fume une cigarette - Qu'il baptise papelito. - - - Celui-ci me conte ses rêves, - Hélas! jamais réalisés, - Icare tombé sur les grèves - Où gisent les essors brisés. - - Celui-là me confie un drame - Taillé sur le nouveau patron - Qui fait, mêlant tout dans sa trame, - Causer Molière et Calderon. - - Tom, qu'un abandon scandalise, - Récite «Love's labours lost», - Et Fritz explique à Cidalise - Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust. - - . . . . . . . - -Le château du Souvenir, _Émaux et Camées._ - - - - -L - - -ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE - - - -1868. - -Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles, -et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là -qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace -de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait -paraître _les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des -rués et des bois_, trois recueils d'une haute signification, où se -retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités -qu'on admirait dans _les Orientales_ et _les Feuilles d'automne._ -Des _Contemplations_ date la troisième manière de Victor Hugo, car -les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des -phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les -enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament -apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut, -tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se -sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du -_Sposalizio_, de _la Belle Jardinière_, de _la Vierge au voile_ n'est -pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la _Transfiguration_; le -Rembrandt de _la Leçon d'anatomie du docteur Tulp_ ne ressemble guère -au Rembrandt de _la Ronde de nuit_, et le Dante de la _Vita nuova_ fait -à peine soupçonner le Dante de _la Divine Comédie_. - -Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie -des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et -des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé -de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et -plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses -yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit, -les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne -qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens, -avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses -racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête -touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les -étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas, -le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne -font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe. - -Dans _les Contemplations_, la partie qui s'appelle _Autrefois_ est -lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre _Aujourd'hui_ est -colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine -incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette -s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte -proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons -éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir -les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement -sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche -les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans -l'attitude du _Pensiero_ de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre». - -On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet, -la Grèce à _l'Iliade_ et _l'Odyssée_; l'Italie antique, _l'Énéide_; -l'Italie moderne, _la Divine Comédie_, le _Roland Furieux, la Jérusalem -délivrée_; l'Espagne, le _Romancero_ et _l'Araucana_; le Portugal, -_les Lusiades_; l'Angleterre, _le Paradis perdu._ A tout cela, nous -ne pouvions opposer que _la Henriade_, un assez maigre régal puisque -les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls -les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le -poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous -en a donné la monnaie dans _la Légende des siècles_, monnaie frappée -à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur -des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en -effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et -réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un -siècle ou d'un pays. - -Quand on lit _la Légende des siècles_, il semble qu'on parcoure un -immense cloître, une espèce de _campo santo_ de la poésie dont les -murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste -qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur -presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange, -sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses -que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau -donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue. -La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec -sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, -ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses -grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie -fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale. - -_La Légende des siècles_, dans l'idée de l'auteur, n'est que le -carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le -souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son -travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence. -Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers -milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives, -et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est -pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle -ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée -à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté -par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en -lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord -d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes -d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il -suffît de citer _la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz_, pages -d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites -avec l'inspiration et le style des prophètes. _La décadence de Rome_ -semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le -poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, -il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de -l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle -héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts -poèmes, tels que _le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des -Rois_, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme -Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans _Aymerillot_, la -figure légendaire de Charlemagne _à la barbe florie_ se dessine avec -sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un -trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et -d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité -hautaine et féodale du _Romancero_ revit dans la pièce intitulée -_Bivar._ - -Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention, -comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers -errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant -les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également -redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les -monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons -en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles -d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque -lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions -qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a -consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la -chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, -tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible -contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve -Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture -du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les -pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on -pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde, -rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes -siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des -tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt -ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits -de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les -vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le -bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique -qu'on ait exécuté sur la lyre. - -La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la -marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins -prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs -destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur -le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la -pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou -d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil -visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le -chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même. - -Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen -âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses -phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, -au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie -sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx -de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui -royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie -désespérante par quelque histoire funèbre. - -Le début de _Ratbert_ est peut-être le morceau le plus étonnant et le -plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était -capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour -débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses -chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le -sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît -fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son -blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en -un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe, -se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes -syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique -défilé avec des bruits d'armes et d'éperons. - -Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve -toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent -une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la -mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des -_Aventuriers de la mer!_ Les rimes se renvoient, comme des raquettes un -volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de -chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner -de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des -esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot. - -Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la -Renaissance et intitulé _le Satyre!_ C'est une immense symphonie -panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main -souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté -dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure -à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions -si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme, -dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout, -dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les -résorbera dans son vaste sein. - -Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, _la -Rose de l'infante!_ Quel profond sentiment de la vie de cour et de -l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec -sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa -jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille -à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre -d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre -du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada -lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui -effeuille une rose. - -Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse; -_Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier_, sont -en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces -perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans -l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement -et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de -lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation -des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri -formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est -une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait -que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le -vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce -qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage -articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe. -Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour -ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et -noté le chuchotement mystérieux de l'infini. - -_Les Chansons des rues et des bois_, comme le titre l'indique, marquent -dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les -vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter -l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase -classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent -monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à -la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots -font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à -l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne -difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il -regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes -insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète -s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours -du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que -les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa -chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois, -poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni -pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte -Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux, -et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil -a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination -du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche -vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal. - -Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes -et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites -stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a -été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de -force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance -incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela. -A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne -de l'éperon et s'enfonce dans l'infini. - - - - -XLI - - -_A l'occasion de la reprise de_ Lucrèce Borgia, _Théophile Gautier -reçut de Victor Hugo la lettre suivante_: - - - Hauteville-House, 9 février 1870. - - «Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis, - et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme - autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle - grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia! - - «Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le - grand ami. - - «VICTOR HUGO. - - - «Voici mon portrait: il vote pour vous.» - -_Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras -appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:_ - - JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL - A THÉOPHILE GAUTIER - VICTOR HUGO. - - 2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870. - -_Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en_ 1869, -_quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier._ - -_Les deux dates que porte cette photographie sont de la première -représentation et de la reprise de_ Lucrèce Borgia. - - - - -TABLE - - I.--1830. - II.--Le gilet rouge. - III.--La présentation. - IV.--Un buste de Victor Hugo. - V.--La place Royale. - VI.--La première d'_Hernani_. - VII.--Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française. - VIII.--Reprise d'_Hernani_ par autorité de justice. - IX.--Débuts de Mlle Émilie Guyon dans _Hernani._ - X.--Reprise d'_Hernani_ (12 février 1844). - XI.--Reprise d'_Hernani_ (10 mars 1845). - XII.--Reprise d'_Hernani_ (8 novembre 1847). - XIII.--A propos d'_Hernani_ au théâtre Italien. - XIV.--La reprise d'_Hernani_ (21 juin 1867). - XV.--Lettre à Sainte-Beuve. - XVI.--Prospectus pour _Notre-Dame de Paris._ - XVII.--Un drame tiré de _Notre-Dame de Paris_. - XVIII.--_Angelo._ - XIX.--Mademoiselle Rachel dans _Angelo_. - XX.--Victor Hugo dessinateur. - XXI.--Première de _Ruy Blas_ (Renaissance). - XXII.--Reprise de _Ruy Blas_ (28 février 1872). - XXIII.--Vers de Victor Hugo. - XXIV.--Le Drame. - XXV.--Reprise de _Marion Delorme_ (9 novembre 1839). - XXVI.--Reprise de _Marion Delorme_ (1er décembre 1851). - XXVII.--_Diane_, d'Augier, et _Marion Delorme_. - XXVIII.--Une lettre de Victor Hugo. - XXIX.--_Gastibelza_ (Opéra national). - XXX.--Changements à vue. - XXXI.--_Lucrèce Borgia_ (Théâtre Italien). - XXXII.--_Lucrèce Borgia_ (Odéon). - XXXIII.--_Lucrezia Borgia_ (Théâtre Italien). - XXXIV.--_Lucrèce Borgia_ (Porte-Saint-Martin). - XXXV.--_Les Burgraves_. - XXXVI.--_Les Burgraves_ (Théâtre-Français). - XXXVII.--Reprise des _Burgraves_. - XXXVIII.--Parodies des _Burgraves_. - XXXIX.--Parodies et pastiches. - XL.--Vente du mobilier de Victor Hugo. - XLI.--A propos du mélodrame intitulé: _la Chambre ardente_. - - LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO. - - XLII.--Mademoiselle Georges. - XLIII.--Mort de mademoiselle Georges. - XLIV.--Mademoiselle Rachel. - XLV.--Madame Dorval. - XLVI.--Mort de Madame Dorval. - XLVII.--Frédérick Lemaître. - XLVIII.--Mademoiselle Jupette. - XLIX.--Château du souvenir. - L.--Études sur la Poésie française. - LI.--Lettre de Victor Hugo. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO *** - -***** This file should be named 51977-0.txt or 51977-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/9/7/51977/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Victor Hugo - -Author: Théophile Gautier - -Release Date: May 3, 2016 [EBook #51977] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - -<div class="figcenter" style="width: 550px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="550" alt="" /> -</div> - -<h1>VICTOR HUGO</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>THÉOPHILE GAUTIER</h2> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>BIBLIOTHÈQUE—CHARPENTIER</h5> - -<h5>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h5> - -<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5> - -<h5>1902</h5> -<hr class="full" /> -<p><a href="#TABLE">Table</a></p> -<hr class="chap" /> -<blockquote> - -<p>«Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo -n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même, -tout seul, dans une cave, sans chandelle.»</p> - -<p style="margin-left: 65%; font-size: 0.8em">THÉOPHILE GAUTIER -</p></blockquote> - - - -<h4><a name="I" id="I">I</a></h4> - - -<h4>1830</h4> - - -<p>1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement -l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement -pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait -impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la -fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait, -on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver -le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.</p> - -<p>On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en -était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les -derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux -poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement -beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait -s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un -bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes -de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils -accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber -leurs insultes à terre; on leur renvoyait <i>momies</i> pour <i>sauvages</i>, et -de part et d'autre on se méprisait parfaitement.</p> - -<p>En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée; -notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions -entré à l'atelier de Rioult.</p> - -<p>On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les -lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier -avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les -couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux -détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués -à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre -n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins, -car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire -de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par -lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et -l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert -véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs -séditieuses proscrites par l'Institut.</p> - -<p>Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez -mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le <i>Génie du -Christianisme</i> il restaura la cathédrale gothique; dans les <i>Natchez</i>, -il rouvrit la grande nature fermée; dans <i>René</i>, il inventa la -mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique -manquaient précisément les deux ailes de la poésie—le vers—ces ailes, -Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout -à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des -cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient -le vol de l'aigle.</p> - -<p>Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de -succès; on s'initiait aux mystères du <i>Faust</i> de Gœthe, qui contient -tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un -peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un -peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, <i>le -Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan</i>, nous arrivaient -de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune, -nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous -en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À -chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de -crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas -été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon -coup d'appui-main sur la tête.</p> - -<p>C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre -académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le <i>Pas d'armes -du roi Jean</i> ou la <i>Chasse du Burgrave.</i> Sans être encore affilié à -la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface -de <i>Cromwell</i> rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le -Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des -petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions -dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous -mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre -l'hydre du <i>perruquinisme,</i> comme les peintres allemands qu'on voit -montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon -dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich. -Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage, -l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.</p> - -<p><i>Hernani</i> se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de -la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à -cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause -était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la -salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières -représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin -inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...</p> - -<p>Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège -Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue, -vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait -l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la -fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de -petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée, -que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène -et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour -causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette -époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était -venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un -volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de <i>Faust</i> par ce -jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné -dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor -Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute -la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus -dévouée et plus loyale.</p> - -<p>Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui -menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités. -N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les -crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au -passé?</p> - -<p>Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de -brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant, -que celles du Colline de la <i>Vie de Bohème</i>, une liasse de petits -carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant -au coin du billet le mot espagnol: <i>hierro</i>, voulant dire fer. -Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère -d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il -fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.</p> - -<p>Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que -lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous -les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des -hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de -cette escouade dont le commandement nous était confié.</p> - -<p>Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui -auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne, -deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot -propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités -par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant -d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin -à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous -n'avons pas besoin de le dire.</p> - -<p>Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que -celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes. -Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents, -éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration -frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!</p> - -<p>A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins -le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets -rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'<i>Hernani</i> j'assommais -les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas -l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine, -j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis, -toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous -écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa -gloire et ennuyer les <i>philistins.</i> Jamais Dieu ne fut adoré avec plus -de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous -dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû -sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de -chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or -au-dessus de sa tête.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - - -<h4>LE GILET ROUGE</h4> - - -<p>Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et -l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est -entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de -Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux -vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge -que nous portions à la première représentation <i>d'Hernani</i>, et il dit -d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme -au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous -laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos -voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge. -Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne -sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer -des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les -nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît -pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et -hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un -assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.</p> - -<p>Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se -produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on -appelle <i>tout Paris</i> avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert -Durer et un gilet aussi rouge que la <i>muleta</i> d'un <i>torrero</i> andalou, -exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à -l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans -chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette -facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un -seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe -d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable -dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu -qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé -d'un gilet jonquille.</p> - -<p>Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie -d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries -des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons -dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le -profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû -être oubliée après le premier entr'acte.</p> - -<p>Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait -à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des -bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une -autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, -mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, -saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes -neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une -civilisation qui n'est pas coloriste.</p> - -<p>Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts, -mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et -eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes, -un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche, -toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des -cascades de cheveux mérovingiennes,—ce qui était bien ridicule!—Aussi -nous avons donné <i>carte blanche</i> à ceux qui nous restent, et ils en -ont profité—les traîtres—pour nous conserver un petit air d'Absalon -romantique.</p> - -<p>Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs, -comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans -l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade -répondant au mot d'ordre <i>Hierro.</i> Cette soirée devait être, selon nous -et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était -l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des -vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette -d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au -maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le -poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous -le monde se divisait en <i>flamboyants</i> et en <i>grisâtres</i>, les uns objet -de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la -lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour -aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous -rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions -pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à -la Restauration.</p> - -<p>Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée: -Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens -et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du -rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les -fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la -chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un -vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même -de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec -des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette -teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever -le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux -vitrines des marchands d'estampes. <i>Hernani</i> n'est-il pas une occasion -sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais -dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à -cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le -flamboiement de la couleur odieuse aux <i>grisâtres</i>, sur ce tas de -classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs -verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.</p> - -<p>Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous -devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la -forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en -pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que -nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut -l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre -tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Il demeura stupide,<br /> -</p> - -<p>aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant -l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à -la page de l'<span style="font-size: 0.8em">ÉTONNEMENT</span>, ne contiennent pas de têtes aux pupilles -plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du -front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par -l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect -l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel -il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix -timide:</p> - -<p>—Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.</p> - -<p>—Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois -répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte -d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.</p> - -<p>—Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre -plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.</p> - -<p>—Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, -coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le -dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.</p> - -<p>—N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi, -mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter -ce précieux accoutrement?</p> - -<p>Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou -vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux -du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction -qui l'alarma pour notre raison.</p> - -<p>La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que -nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants. -Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les -plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge -de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre -ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention -politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien -de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour -les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de -fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle, -dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du -Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.</p> - -<p>Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint -s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la -salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien -qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon -vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, -d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample -pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de -cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut -en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les -philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien -de plus exact. Nous voyons dans <i>Victor Hugo raconté par un témoin -de sa vie</i>: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du -reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait -avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait -ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de -velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau -plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle -et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges -démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre -était tombé.»</p> - -<p>Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves -du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de -la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains -tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions -dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre -tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous -eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de -perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, -l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du -Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet -de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à -l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires -avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré -leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de -talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au -milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»</p> - -<p>Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre -sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est -pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen -de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;—le -<i>je</i> nous répugne tellement que notre formule expressive est <i>nous</i>, -dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans -la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et -météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant -été regardé «comme un signe des temps», dirait la <i>Revue des Deux -Mondes</i>, et occupé ce XIX<sup>e</sup> siècle qui avait pourtant bien -autre chose à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie -naturelle et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est -nous qui étions le moule de ce pourpoint mirifique.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<h4>LA PRÉSENTATION</h4> - - -<p>Nos états de service d'<i>Hernani</i> (trente campagnes, trente -représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le -droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple: -Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la -connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée, -nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions -l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident -quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou -Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un -sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand -poids, nous respirions librement.</p> - -<p>Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations -d'<i>Hernani</i> avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait -au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, -était venu se loger dans une rue projetée du quartier -François-I<sup>er</sup>, la rue Jean-Goujon, composée alors d'une -maison unique, celle du poète; autour, s'étendaient les Champs-Élysées -presque déserts, et dont la solitude était favorable à la promenade et -à la rêverie.</p> - -<p>Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos -bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous -entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées -nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer -le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les -talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par -nos acolytes qui riaient aux éclats.</p> - -<p>Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos -compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions -assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient -sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte -s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon -franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? -Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.</p> - -<p>Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne -put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous -rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de -sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris, -ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits -poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme -des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous -releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut -toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra -avec nous dans son cabinet.</p> - -<p>Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe, -il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il -lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui -dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent -des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire -doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté -peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement -et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme, -quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées -aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la -première fois.</p> - -<p>Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée -entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les -jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres -personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une -intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait -l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect, -une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.</p> - -<p>Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde -était jeune.</p> - -<p>Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le -plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans. -C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.</p> - -<p>Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste, -soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui -vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et -les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne -laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour -stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image, -qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur -de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et -d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne -confiait plus le premier aspect.</p> - -<p>Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment -monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage -d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les -proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète -le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était -vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes -pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y -poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance -y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un -peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale, -une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et -illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une -bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et -volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents -d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un -pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus -exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans -ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues, -terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à -cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre -souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant, -qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de -gloire.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<h4>UN BUSTE DE VICTOR HUGO</h4> - - -<p>De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent, -aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de -la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une -œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le -caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait -presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il -y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté; -le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le -menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces -contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et -qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David, -dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été -plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails -pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle -en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est -tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front -surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne -pourrait vivre.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de <i>Roland -furieux</i>, d'un <i>Napoléon</i> refusé et qui, certes, valait mieux que celui -de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais -trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.</p> - -<p>Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature; -le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a -confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission, -l'homme dont la devise littéraire est <i>hierro</i>, et qui n'en est pas -moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il -n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu -le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les -portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de -dithyrambe et de <i>smorpha</i> méditative, on ne peut plus ridicule chez -nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.</p> - -<p>Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde -contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail -est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné -à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles -respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur, -différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout -l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la -peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être -est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop -saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce -buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où -les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration -du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous -les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs -bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de -nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<h4>LA PLACE ROYALE</h4> - - -<p>En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans -l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note -ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. -Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec -un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa -beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après -la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6, -dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre -à l'autre.</p> - -<p>Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations -avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu -je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires. -Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur -les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus -la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec -quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont -l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était -jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se -passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait -guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande -boutique romantique».</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<h4>LA PREMIÈRE D'HERNANI</h4> - - -<p>25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé -en caractères flamboyants: la date de la première représentation -d'<i>Hernani!</i> Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes -l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous -fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé -depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons -rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que -retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux -cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.</p> - -<p>Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant -mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé -l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes -et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les -académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur -qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir -Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait -mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de -cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque, -pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle -École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines -politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de -l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile. -Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se -permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les -plus honnêtes gens du monde.</p> - -<p>On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser -<i>Hernani</i> se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et -tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins -dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne -si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son -attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la -préface de <i>Cromwell</i>, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne», -comme dit Alarcón du <i>Tisserand de Ségovie</i>, s'offrit au maître qui -l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre, -mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta -par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré -de papier rouge timbré de la griffe <i>Hierro.</i> Tous ces détails sont -connus, et il n'est pas besoin d'y insister.</p> - -<p>On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques -du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien -élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, -les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns -critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme -un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila -qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches, -hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions -de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres -et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux—on ne peut naître avec des -perruques—et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles -souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns -portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières. -Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles, -hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à -prendre pour modèles.</p> - -<p><i>Ces brigands de la pensée</i>, l'expression est de Philothée O'Neddy, -ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais -leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste -sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le -velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, -valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie -trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée -où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant -œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des -plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser -leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus -élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit -à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés -par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc -pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer -une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans -l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât -l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de -l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du -rideau.</p> - -<p>La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et -ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne -leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde -avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction -dort.</p> - -<p>Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la -hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude, -on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une -ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque -regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant -avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en -nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité -visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme -celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous -n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et -lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva -à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la -Piranèse.</p> - -<p>On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs -du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les -endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre -une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de -Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs -d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos -n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus -mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en -guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment -à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins -solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre -sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les -philistins au moindre signal d'hostilité.</p> - -<p>Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la -pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même -lorsqu'au bout de cette nuit <i>Hernani</i> doit se lever comme un soleil -radieux.</p> - -<p>Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que -nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du -maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu -quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On -y pressentait un nouveau <i>Cid</i>, un jeune Corneille non moins fier, non -moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la -palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû -porter le drame. Quelques-uns regrettaient <i>Trois pour une</i>, qui leur -semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien -espagnol et bien romantique, dans le sens de <i>La vie est un songe</i>, des -<i>Matinées d'avril et de mai</i>; d'autres, et avec raison, trouvaient plus -de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'<i>Honneur castillan</i>, qui -contenait l'idée de la pièce.</p> - -<p>Le plus grand nombre préférait <i>Hernani</i> tout court, et leur avis a -prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que, -pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la -bouche des hommes à la voix articulée.</p> - -<p>Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et -Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné -par la guerre entre les <i>christinos</i> et les <i>carlistes</i>, dont nous -entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes -blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à -serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une -ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait -près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule -hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A -ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous -envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A -travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme -un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un -éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir, -ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure -d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant -les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait -même entendre encore la rumeur de la première représentation.</p> - -<p>Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du -roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et -recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité -éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans -son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette -magnifique floraison dramatique.</p> - -<p>La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté -du chocolat et des petits pains,—quelques-uns—<i>proh! pudor</i>—des -cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le -pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour -les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques -ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables -<i>scies</i> d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs -couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à -des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques -du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra -à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt -le <i>gazon</i>, de quelque membre de l'Institut; on déclama des <i>songes -tragiques!</i> et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes -de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse, -peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.</p> - -<p>Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple -couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait, -traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse. -Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait -peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec -fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs -lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance, -donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant -bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école -l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies -femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui -fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par -les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs -bouquets avec un sourire qui pardonnait.</p> - -<p>L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et -classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il -était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux -mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre. -Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur -lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle, -éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir, -avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la -Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un -galant attendu par sa maîtresse:</p> - -<blockquote> - -<p style="margin-left: 15%;">Serait-ce déjà lui? ... C'est bien à l'escalier<br /> -Dérobé.</p></blockquote> - -<p>La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre -vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un -spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner -une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.</p> - -<p>—Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les -vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de -Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.</p> - -<p>Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes -innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles -négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un -poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un -romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et -coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -<span style="margin-left: 5em;">...C'est bien à l'escalier</span><br /> -Dérobé.<br /> -</p> - -<p>Ne voyez-vous pas que ce mot <i>dérobé</i> rejeté, et comme suspendu en -dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère -qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse -science architectonique! quel sentiment de l'art du XIV<sup>e</sup> -siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!</p> - -<p>L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce -rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent -des <i>chut</i> et des <i>à la porte</i>, dont l'énergie croissante l'obligea -bientôt au silence.</p> - -<p>Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont -habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques -les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet -que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles, -si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si -shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut -d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie -et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à -un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette -horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les -motifs ou les prétextes ont disparu.</p> - -<p>Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'<i>Hernani</i>, en -suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups -d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus -ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements -comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient -jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises, -des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais -de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve -une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de -ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à -fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Est-il minuit?—Minuit bientôt<br /> -</p> - -<p>ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de -cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi -demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre: -<i>minuit.</i> C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase, -on aurait été poli; par exemple:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -<span style="margin-left: 14.5em;">—L'heure</span><br /> -Atteindra bientôt sa dernière demeure.<br /> -</p> - -<p>Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait -aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les -comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire, -ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus -de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si -fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos -grands auteurs du XVII<sup>e</sup> siècle, que tout le théâtre de ce -temps ne fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, -l'autre de Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les -propos d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le -feu. Le vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des -mains souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime -de «voiles» dont il avait besoin:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.<br /> -</p> - -<p>Celui de Molière:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,<br /> -</p> - -<p>respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne -plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait -penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme -des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à -la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la -regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.</p> - -<p>Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la -quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait -plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui -d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les -mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle -ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de -gens comme cela.</p> - -<p>Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites -escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques -et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur -des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer. -La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par -des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public -pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation -ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même—ce -n'est pas trop dire—étaient en présence, se haïssant cordialement, -comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la -bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était -hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour -jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que -ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée -désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion -particulière.</p> - -<p>En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux -plaisanteries romantiques de don Carlos, aux <i>saint Jean d'Avila!</i> -de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale -espagnole prise à la palette du <i>Romancero</i> pour plus d'exactitude. -Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de -grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de -rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la -portion du public qui ne faisait pas pas partie des <i>salteadores</i> -d'Hugo! <i>De ta suite—j'en suis!</i> qui termine l'acte, devint, nous -n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des <i>glabres</i>, -le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade -sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils -semblaient encore admirables.</p> - -<p>Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui -était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté -blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne -le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues -spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur -la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait -toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient -ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au -dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que -glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'<i>Hernani</i>, elle -applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un -billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit -Théophile Gautier.</i></p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<h4>PROCÈS DE VICTOR HUGO</h4> - -<h4>CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE</h4> - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">Novembre 1837.</p> - -<p>Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor -Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui. -L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée -de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans -couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très -curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de -se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur -des <i>Deux Mahométans.</i> Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en -premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française, -n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous -en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait -aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement -sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable -poète: <i>Lucrèce, Marie Tudor, Angelo</i> ont prouvé que c'était un grand -dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus -habile charpentier scénique.</p> - -<p>A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de <i>Lucrèce Borgia</i> -a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle -fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme -l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre -avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint -cette vigueur et ce relief.</p> - -<p><i>Marie Tudor</i>, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi; -jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible -et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété -suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.</p> - -<p>Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames, -d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre -d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style -magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de -nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une -pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises -d'<i>Hernani</i> et de <i>Marion Delorme</i> qui vont avoir lieu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 janvier 1838.</p> - -<p>C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'<i>Hernani</i>,—par autorité -de justice.—A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de -très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse -affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup -d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même -dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.</p> - -<p>Outre sa valeur poétique, <i>Hernani</i> est un curieux monument d'histoire -littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive -rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. <i>Hernani</i> -était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un -acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines -littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques; -chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques -perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les -classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable -artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées, -et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple, -que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?—Minuit!» ait excité -des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans <i>Hernani</i> -qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, <i>Hernani</i>, si -l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus -audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite, -style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM. -Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après -cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et -de saveur, la transition était brusque.</p> - -<p>Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant -que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il -est allé au poète. <i>Hernani</i> n'a pas excité le plus léger murmure: il -a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un -discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement -héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne -foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa -fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant -aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont -excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas -aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs -raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et -nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture -intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres -sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs -intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature -<i>nationale</i> ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques -et en flonflons.</p> - -<p>Le mérite principal d'<i>Hernani</i>, c'est la jeunesse: on y respire d'un -bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage -d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts -en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement -héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique, -agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est -un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète -de vingt-cinq ans.</p> - -<p>Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à -<i>Hernani</i>, n'ont pas cet attrait particulier. <i>Hernani</i> est la fleur, -<i>Lucrèce Borgia</i> est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se -joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile -ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde -semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit -ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère -revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles -paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». <i>Hernani</i> a -subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé -ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait -emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.</p> - -<p>Il est inutile de faire l'analyse d'<i>Hernani</i>, on sait la pièce par -cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont -joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène -des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble -écrite avec la plume qui traça le <i>Cid</i>, a été applaudie comme elle -le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de -Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette -sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.</p> - -<p>La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait -personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi -complet que possible. <i>Hernani</i> consacré par l'épreuve de la première -représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais -au répertoire avec le <i>Cid</i> dont il est le cousin et le compatriote.</p> - -<p>Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est -développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis, -la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui -conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs, -un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille -féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.</p> - -<p>M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement -montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de -dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.</p> - -<p>Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence -ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment, -manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces. -Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple, -paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au -commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la -vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie -homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et -d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons -comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion -profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits -suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant: -cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine -dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune -fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela -l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait -répondre au vieux Sylva:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -On n'a pas de galants quand on est doña Sol<br /> -Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.<br /> -</p> - -<p>Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus -rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à -l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et -saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons -dans <i>Marion Delorme</i>, avec la plus vive impatience. N'oublions -pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a -particulièrement bien dit le grand monologue.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<h4>DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">15 juin 1841.</p> - -<p><i>Hernani</i> est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous -préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que -l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée -aux Jeux floraux: mais <i>Hernani</i> réveille en nous de tels souvenirs -d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas -avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là! -Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la -querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations -étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait -avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des -heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques -emportaient <i>le vieillard stupide</i>; l'autre jour les classiques, que -ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le -reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous -avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations -consécutives d'<i>Hernani</i>; nous allions là par bandes, tous fous de -poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à -tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous -attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce, -que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait, -par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors -que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même! -Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous -avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes, -nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux -excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler -ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette -jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit, -et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne -dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une -chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de -jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès -que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les -montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes -il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de -l'Empire, venait enfin de ressusciter.</p> - -<p>Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui -faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets -dans leurs stalles; <i>Hernani</i> n'est interrompu aujourd'hui que par les -applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur -romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor -Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris -et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois -le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.</p> - -<p>Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait -déjà eu occasion d'applaudir dans la <i>Fille du Ciel</i>, de M. Casimir -Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et -Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers; -elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément -espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à -la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice -d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un -portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque -peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a -parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure -romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien -supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva, -c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle -voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à -imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui -pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été -simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un -grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre, -ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe -rousse et sa lèvre autrichienne.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">12 février 1844.</p> - -<p>On a repris cette semaine <i>Hernani</i> à la Comédie-Française. Le -chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété -par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession -du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec -attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui -comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où -chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à -pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui -toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement -comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de -longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la -magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des -tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au -contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce -telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée -dans la <i>Bibliothèque Charpentier?</i> Les tragédies classiques nous -amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont -tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous -les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y -introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges. -A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on -a fait subir à <i>Hernani.</i> La pièce est très bien jouée, du reste, par -Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines -parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame -Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol; -le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu -presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort -prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore -quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons, -complètement lavé sa tache originelle.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 65%;">10 mars 1845.</p> - -<p>La reprise <i>Hernani</i> attire la foule au Théâtre-Français; on écoute -avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une -tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.</p> - -<p>Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes -soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la -postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des -chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève -lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet <i>Hernani</i>, si sauvage, -si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo -de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui -une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des -montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le -fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux -dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des -tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.</p> - -<p>Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations, -qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son -intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour -applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on -pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à -regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son -sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la -scène:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -. . . . . . . - . . . . .<br /> -Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!<br /> -Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles<br /> -Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.<br /> -J'aurai l'empire, allons!—Mais d'autre part on dit<br /> -Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,<br /> -J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie<br /> -Avec quelque armement aider la prophétie!<br /> -Toutes prédictions du sorcier le plus fin<br /> -Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,<br /> -Quand une bonne armée avec canons et piques,<br /> -Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,<br /> -Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,<br /> -Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.<br /> -Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?<br /> -Celui dont une armée explique le système,<br /> -Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,<br /> -Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit<br /> -Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite<br /> -Taille l'événement au plaisir du prophète?<br /> -—Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.<br /> -A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!<br /> -Ils ont force canons, rangés en longues files,<br /> -Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;<br /> -Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez<br /> -Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?<br /> -Baste! au grand carrefour de la fortune humaine<br /> -Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,<br /> -A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,<br /> -Tachant en vain de lire au livre des destins,<br /> -Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,<br /> -Au nécromant du coin vont demander leur route.<br /> -</p> - -<p>Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot -dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité -aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et -humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne -sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour -indiquer le sujet de la scène.</p> - -<p>Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la -Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous -ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes -guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous -faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire -de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.</p> - -<p>Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien -l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame -romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser -un roi pour amant.</p> - -<p>Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui; -il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui -s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus -parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre -pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une -montagne à l'autre.</p> - -<p>Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt -ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec -intelligence et netteté.</p> - -<p>Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de -Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et -sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait -approprié au personnage.</p> - -<p>Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces -nouvelles on devrait bien reprendre <i>Le Roi s'amuse</i>, un des plus beaux -drames du poète,—qui n'a été joué qu'une fois;—l'interdiction serait -facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite -de représentations fructueuses.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - - -<h4>REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">8 novembre 1847.</p> - -<p>L'on a repris <i>Hernani</i>, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante -de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par -la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à -cette belle pièce, cousine germaine du <i>Cid</i>, l'admiration sereine et -tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques; -ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments -chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément -espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble -avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont -écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours -de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles -rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels -tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors -généralement employé:</p> - -<p style="margin-left: 4em;"> -En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?<br /> -</p> - -<p>dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:</p> - -<p style="margin-left: 10em;"> -Quelle heure est-il?<br /> -</p> - -<p>Et que Ricard lui répond tout sauvagement:</p> - -<p style="margin-left: 20em;"> -Minuit!<br /> -</p> - -<p>et non pas, comme il en avait le droit:</p> - -<p style="margin-left: 4em;"> -Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.<br /> -</p> - -<p>Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal -reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de -ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de -Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est -reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un -grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe -profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas -embarrassants.</p> - -<p>Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le -sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux, -Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a -peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils -négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent -les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des -vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour -comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous -voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on -leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs -d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour -ceux-là.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - - -<h4>A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 décembre 1854.</p> - -<p>Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs -de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise -«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois -heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et -les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes -bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore -aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et, -malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de -Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par -beaucoup de personnes.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - - -<h4>LA REPRISE D'HERNANI</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">21 juin 1867.</p> - -<p>Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné -de la griffe <i>Hierro</i>, nous entrions au Théâtre-Français bien avant -l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de -jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,—tout le monde était jeune -alors!—enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir -dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le -25 février 1830, le jour d'<i>Hernani</i> une date qu'aucun romantique n'a -oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la -lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de -l'intelligence passionnaient à ce point la foule!</p> - -<p>Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans! -c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la -vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste -que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient -là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec -un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à -tout jamais. Du reste, <i>Hernani</i> n'a plus besoin de sa vieille bande, -personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il -a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est -maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc -de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol -se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le -pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.</p> - -<p>Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de -sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois -emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en -signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des -redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un -jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait -le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels -cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels -tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme -les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut -le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon. -Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait -bien vite à la scène.</p> - -<p>On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été -bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les -échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient -des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions -tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au -besoin.</p> - -<p>Pour cette génération, <i>Hernani</i> a été ce que fut le <i>Cid</i> pour -les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant, -amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations -héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage -si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté -éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur -poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors -captivés. Certes l'auteur d'<i>Hernani</i> a fait des pièces aussi belles, -plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle -n'exerça sur nous une pareille fascination.</p> - -<p>Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous -avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa, -lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer -jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où -l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille -à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom -des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du -titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes -étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues, -aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à -lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves -légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la -foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir -évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une -ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à -boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun, -son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant -à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute -le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a -traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans -quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son -drame.</p> - -<p>Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous -n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et -à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois. -Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la -représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins -animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme -classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul, -battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune -discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient, -nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait -dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont -écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui -le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se -transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait, -et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est -pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète, -contrairement à la légende de l'Islam.</p> - -<p>L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine; -comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps, -les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les -férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave, -l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le -peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son -blason dans le coin de la toile.</p> - -<p>Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même: -«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce -drame dont le <i>Romancero general</i> est la véritable clef. Il prierait -volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire <i>Le -Cid, Don Sanche, Nicomède</i>, ou plutôt tout Corneille et tout Molière, -ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles -veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur -d'<i>Hernani</i>, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses -qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».</p> - -<p>Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui -procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant -pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît -classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et -le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de -langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez -Hugo en particulier.</p> - -<p>C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de -vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands -que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son -action qui semble une légende du <i>Romancero</i> mise au théâtre comme -l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers -colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant -à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent -comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des -ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.</p> - -<p>Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne, -il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était -un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous -apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie -gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits -à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu -zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et -tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans -ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique -d'un temps.</p> - -<p>La pièce qui portait ce sous-titre: <i>Hernani</i> ou <i>L'Honneur castillan</i>, -a pour fatalité <i>el pundonor</i>, cette <i>anankê</i> de tant de comédies -espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la -vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il -suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais -voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons -<i>Hernani.</i></p> - -<p>On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était -supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les -acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau -genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction; -Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui, -simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont -les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle -Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent -sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la -comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez -de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa -main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et -il disait superbement ce vers:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.<br /> -</p> - -<p>Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile -de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement -charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre, -orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand -seigneur a dépouillé ses guenilles de <i>salteador</i>, Delaunay, rentré -dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène -d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté -par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la -vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus -noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour -du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de -Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une -légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand -monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol: -hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour -et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une -héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de -Rachel.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4> - - -<h4>LETTRE À SAINTE-BEUVE</h4> - - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">«MON CHER MAITRE,</p> - -<p>«Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre -charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de -romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.</p> - -<p>«Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:</p> - -<p> -... Jésus! Votre manteau ruisselle!<br /> -</p> - -<p>«Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros -castillan, en matière de riflard.</p> - -<p>«Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et -cordiale sympathie.</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">«THÉOPHILE GAUTIER.»</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - -<p><i>Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de -Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay</i>: -La Veuve du Tanneur:</p> - -<blockquote> - -<p>«Parmi les illustrations littéraires on remarquait M. -Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à -Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui -a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis -avec les femmes.»</p></blockquote> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4> - - -<h4>PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Août-septembre 1835.</p> - -<p><i>Notre Dame de Paris</i> est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses -nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire; -elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi -à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire -de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se -sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles -eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à -l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite -à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire -que <i>Notre-Dame de Paris</i> est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.</p> - -<p>C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies, -exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute -et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues -historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art, -science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée -en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre, -eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.</p> - -<p>Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes -idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare, -Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins -touchantes.</p> - -<p>Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de -Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif -d'amour.</p> - -<p>Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que -ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours, -qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le -poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est -peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.</p> - -<p>Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien -Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui -tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de -Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.</p> - -<p>Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille! -Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un -corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas -l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et -sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie? -Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types! -Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI -et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un -Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une -érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et -sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze, -aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.</p> - -<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dès aujourd'hui un livre classique.</p> - -<p>C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations, -la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.</p> - -<p>Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille -exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les -samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes -anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de -grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc. -Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce -n'est pas peu dire.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4> - - -<h4>UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Avril 1850.</p> - -<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la -cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que -l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent -les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de -style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais -toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux -grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de -pierre.</p> - -<p>Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre -immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire -en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus -capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil: -aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats -et de tous prix.</p> - -<p>M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette -habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans -la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit -les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter -la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et -tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec -un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à -vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des -magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre -Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a -tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus -de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute -mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre, -ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour -l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a -joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.</p> - -<p>N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par -M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.</p> - -<p>Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des -tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4> - - -<h4>ANGELO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 juillet 1835.</p> - -<p>Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule -représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène -pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé <i>ad hoc</i> -tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice -un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier -acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours -noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec -lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte -d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper -au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été -fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de -paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à -ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au -plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur -lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public -s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de -brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban, -ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille -pièce une pièce toute neuve.</p> - -<p>A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à -la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste -cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun -de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en -agir de la sorte.</p> - -<p>De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit -quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est -important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a -soixante représentations comme <i>Hernani</i>, ou n'en a qu'une comme <i>Le -Roi s'amuse</i>, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose -reconnue maintenant de tout le monde que ce même <i>Roi s'amuse</i>, si -outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur -a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre. -Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux -endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui -débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des -quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries -de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et -le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes -bien au-dessus de la vieille salle des Français.</p> - -<p>Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs -destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale -à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une -chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge -de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du -Palais-Royal.</p> - -<p>De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la -connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de -style à propos du livre.</p> - -<p>La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme. -Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une -autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'<i>Angelo</i> est -en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le -parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières -dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils -peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils -soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre -à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né, -fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers.</p> - -<p>Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de -M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup -de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces -phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez -singulière.</p> - -<p>Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il -n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide -et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est -volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien -Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un -et l'autre pour le Romancero.</p> - -<p>C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux -et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des -grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude -dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à -l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va -tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une -vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour -ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la -Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également -boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des -hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze.</p> - -<p>Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille -lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les -mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs -où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de -fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant -plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau -la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement, -robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme -il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées -haut.</p> - -<p>Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle -où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi -vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie -s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième, -un peu avant l'apparition du <i>Cid.</i> Ce n'est pas qu'il eût été plus -grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni -le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte, -ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti, -comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique, -amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune. -La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une -carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon -que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence -d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à -Victor Hugo?</p> - -<p>Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur. -Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question!</p> - -<p><i>Angelo</i> est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des -situations que du développement d'une passion première. Il est de -la famille de <i>Cymbeline</i>, de <i>Mesure par mesure</i> et <i>Troïlus et -Cressida</i>, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des -aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans -une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus -faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est -la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres, -et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux.</p> - -<p>On a fait <i>l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le -Misanthrope</i>, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et -l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher <i>Othello</i> que <i>Tartufe</i>: -les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et -ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui -ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman, -le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion, -la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni -mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne.</p> - -<p>La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame -historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo -a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la -surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment -trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente -ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu -l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on -sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que -les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques -traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il -veut développer.</p> - -<p>Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et -d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse, -et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms -consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent -aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela -aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants -critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de -demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François I<sup>er</sup>, -mais où est Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est -Caillette, où est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont -vécu en ce temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?» -Pardieu! il est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans -son linceul d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de -Josaphat, où le Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains -toujours jeunes! Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage -historique, où est la nécessite de parler de tous les personnages -historiques contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un -drame soit un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le -critique montre qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques.</p> - -<p>Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène -est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à -Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi -bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là!</p> - -<p>Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne -Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si -on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction -aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un -autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est -que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor. -Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes -de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers -montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries -entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce -ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais -quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si -courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il -y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de -toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont -d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour -de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont -et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La -nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des -beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner -sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans -quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul.</p> - -<p>Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent -avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là -une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du -cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires, -si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres -des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement -les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et -les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus -fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur -opaque et étouffante.</p> - -<p>On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle -dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière -ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il -y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les -chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la -Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que -cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait -scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en -vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les -fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent -à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose -que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce -que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir -là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour -les morts.</p> - -<p>Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien -vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle -est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je -conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie.</p> - -<p>Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie -à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou -d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop -chatouilleuse des loges du Théâtre-Français.</p> - -<p>Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou -les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres -et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le -public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut -contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une -plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir -comme un ulcère.</p> - -<p>Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée -impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un -nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil -auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la -trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier -acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au -troisième, et ainsi de suite.</p> - -<p>Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe -fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un -pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe.</p> - -<p>Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la -Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de -cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur -ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés -de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et -aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les -feuilles satinées de la brochure.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">27 mai 1850.</p> - -<p><i>Angelo</i> est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait -représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si -solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le -rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire.</p> - -<p>Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre, -tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre -de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on -citerait ne feraient que confirmer la règle.</p> - -<p>Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait, -sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret -et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi.</p> - -<p>Son <i>Festin de Pierre</i>, ou pour parler correctement, son <i>Convié de -Pierre</i>, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par -Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a -été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose -n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli -pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française.</p> - -<p>Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par -les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement -moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la -prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de -rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée, -taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en -ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la -phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire -des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel -point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers -sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de -la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en -l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si -loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du -vers blanc de huit pieds.</p> - -<p>Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus -d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage -le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le -vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un -malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins. -Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou -alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement -manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté -métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de -redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir -dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que -ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent, -et de la manière la plus brillante.</p> - -<p>Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais -une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands -ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la -prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont -le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne -rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi -que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et -l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet -jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions -le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de -nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce -n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la -poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés -plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées -dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen.</p> - -<p>Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès -dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes -aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à -son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases -qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules -d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui -vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la -Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est -emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire -romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique.</p> - -<p>Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par -Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien -enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre -honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en -rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle -n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars -possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton -vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle -n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer, -et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées, -apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une -volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez -elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique. -Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le -geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre -d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle -manquait de race.</p> - -<p>Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le -faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le -rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait -pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée. -Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la -fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle -avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la -folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient -quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se -venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte.</p> - -<p>C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour, -des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec -lequel on eût pu aller en soirée.</p> - -<p>Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise -plastiquement l'idée de son rôle: dans <i>Phèdre</i>, c'est une princesse -grecque des temps héroïques; dans <i>Angelo</i>, une courtisane italienne -du XVI<sup>e</sup> siècle, et cela d'une manière incontestable aux -yeux. Personne ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne -feraient pas mieux. Elle domine tout de suite, le public par cet -aspect impérieusement vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher -d'un bas-relief de Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le -drame, on dirait qu'elle descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien. -L'illusion est complète. Avant d'être une grande actrice, elle est -une grande artiste. Sa beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas -compte et qu'ils nient quelquefois tout en en subissant l'empire, a une -flexibilité étonnante.</p> - -<p>Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude -peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle -doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces -perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir -de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet -intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit -aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action!</p> - -<p>Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus -étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé -quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde -et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne... -C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce -temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où -Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs -escaliers des terrasses.</p> - -<p>De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre -tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle -détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre -femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places, -a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir -soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de -Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment! -quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur -et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le -comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle -détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à -Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.</p> - -<p>Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop -marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de -la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa -victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs; -quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime -de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice -s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et -proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre -les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en -cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite -relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui -méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le -magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus -de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a -pris son amant.</p> - -<p>Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de -plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que -l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et -tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt. -Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille -qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée! -Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a -jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition -que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!</p> - -<p>On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la <i>Tisbé</i> -que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière -indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle -lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui -la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: <i>Phèdre</i>, dans la tragédie, -<i>Tisbé</i> dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est -là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a -mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à -<i>Lucrèce Borgia</i> et à <i>Marie Tudor</i> qui seraient pour elle l'occasion -de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se -trouve dans <i>Warwick ou le Faiseur de rois</i>, drame d'Auguste Vacquerie, -récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa -taille, et elle y sera superbe à coup sûr.</p> - -<p>Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle -Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval; -n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune -sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en -verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le -comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir. -Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la -poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur; -l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de -plus?</p> - -<p>Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.</p> - -<p>Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse -voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y -deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze -il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la -Fatalité qui marche.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4> - - -<h4>VICTOR HUGO DESSINATEUR</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">23 juin 1838.</p> - -<p>M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais -un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger, -Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce -qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une -forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une -tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir, -à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y -met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis -informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent -à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, -devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un -ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.</p> - -<p>Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en -Belgique, et porte, écrit au revers: <i>Liège(?) 12 août; pluie fine.</i></p> - -<p>C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique, -avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des -quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs -flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois -renversés dont les traits se répandent.</p> - -<p>Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front -chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une -girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de -l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement -sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un -rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont -les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse, -un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les -heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de -la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au -pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement -tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière -d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets -vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui -semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei. -Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de -décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et -flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de -la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la -plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (<i>Notre-Dame de -Paris</i>).</p> - -<p>Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière -par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et -Victor Hugo sont maintenant inséparables.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h4> - - -<h4>PREMIÈRE DE RUY BLAS</h4> - - -<p class="sous">(RENAISSANCE)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">12 novembre 1838.</p> - -<p>Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi -vif; car outre la première représentation de <i>Ruy Blas</i> il y avait la -<i>première représentation</i> de la salle, et c'était ce soir-là que devait -définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick -parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire, -dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique -empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur -qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop -longtemps finit par devenir la figure!</p> - -<p><i>Ruy Blas</i>—qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce -matin—<i>Ruy Blas</i>, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire -n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort -du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique, -passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver -des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix, -le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard -Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand -tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.</p> - -<p>La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales, -dans le goût dit <i>Renaissance</i>, quoique certains ornements se -rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV: -le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le -pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent, -aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de -chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à -mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau, -peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat -relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin -blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre -une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches -ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste -de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps -de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans -toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu -tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges -garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont -jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est -plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble -avoir été fait ce vers de don César:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -<span style="margin-left: 10em;">... Affreuse compagnonne</span><br /> -Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!<br /> -</p> - -<p>Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement -dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne -s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours -de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais -surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il -faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas -de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les -fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style, -l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette -vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde, -dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous -ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les -mélodrames et le vaudeville.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h4> - - -<h4>REPRISE DE RUY BLAS</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">28 février 1872.</p> - -<p>Pour nous qui avons vu la première représentation de <i>Ray Blas</i> au -théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si -longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son -intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.</p> - -<p>Dans <i>Marie Tudor</i>, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres, -dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne -faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les -femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions -vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien -édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des -opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les -revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze -ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli -suprêmes. <i>Ruy Blas</i> nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la -première fois.</p> - -<p>Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans, -emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la -Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille -de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne -cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a -inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis -Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions -retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi -qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes -d'<i>Hernani</i>; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le -poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à -l'admiration.</p> - -<p>Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus -ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome -mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et -renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de -ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible -ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de -noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne. -Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la -place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours -regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.</p> - -<p>On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de -l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. <i>Ruy Blas</i> -renferme, en effet, sans y avoir visé.—Le poète a toujours dédaigné -le succès d'allusion—de ces passages dont l'opposition peut profiter, -contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités -toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de -l'éternelle justice.</p> - -<p>Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre -avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup -de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment, -dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit -d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première -épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect -religieux, comme on eût fait pour <i>le Ciel</i> ou <i>Don Sanche d'Aragon</i> ou -tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus -permise.</p> - -<p>Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la -représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants. -Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous -cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À -peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin, -heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour -<i>Ruy Blas</i> un public de postérité.</p> - -<p>C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua <i>Ruy -Blas</i>, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait -à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux -semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de -Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer -de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par -devenir la figure. <i>Ruy Blas</i> eut bien vite raison de Robert Macaire. -De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu -qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, -mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, -qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour -menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de -Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,—c'est-à-dire le plus -grand tragédien du plus grand comédien moderne.</p> - -<p>L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon -sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme -l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui -l'ont entendu.</p> - -<p>Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à -son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière, -et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les -ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler -avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du -trône. Cependant, si l'on reprenait les <i>Burgraves</i>, cette œuvre -titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre -acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse -il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et -l'empereur-fantôme!</p> - -<p>Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, <i>Ruy Blas</i> est une des -pièces qui nous plaît le plus—nous disons qui nous plaît;—il en est -d'autres que nous admirons autant.</p> - -<p>La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas -apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses -complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent -le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune -cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité -par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol -rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté, -et la toute-puissance,—ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur -terre:—en un mot, être l'amant de la Reine.</p> - -<p>A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets, -se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce -plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe -précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte -cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme -la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa -main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de -Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais. -Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans -savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le -démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages -compliqués formidables.</p> - -<p>Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de -Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une -liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque -qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis -de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de -sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux -de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés -pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes -devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs -argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le -carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute -l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de -Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant -Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore -sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle -hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique -oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier -à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte -de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de -Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don -Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.</p> - -<p>A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons -plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une -aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui, -peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour -jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie! -depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus -hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort, -mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre -ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille, -l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un -airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.</p> - -<p>Bien que le vieux critique soit, en général, <i>laudator temporis acti</i> -et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la -tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de -<i>Ruy Blas</i> à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène -à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception -bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.</p> - -<p>Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux -souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature -ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur, -des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a -très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son -amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et -d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres. -La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration -craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais -a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy, -il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son -imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus -étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un -mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles -a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson -derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection -sinistre.</p> - -<p>Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue; -ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui, -ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume -énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui -pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou, -et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies -étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles -romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier -Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.</p> - -<p>La Marie de Neubourg de la Renaissance—Atala Beauchêne—avait été -trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus -charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie -de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de -colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette -triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification -momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour -d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon, -quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve -toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme -cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète -lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!</p> - -<p>Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère -élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé -et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne -longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier. -Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer -pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus -gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et -contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque -nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle -Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine -noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte -l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui -flanquer une paire de bons soufflets.</p> - -<p>Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de -représenter l'affreuse compagnonne—dont le menton fleurit et dont le -nez trognonne—. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son -type dans les <i>caprichos</i> de Goya, parmi des sorciers du collège de -Bozozona, dans les <i>tias</i> du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui -sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une -vieille, ensuite pour une jeune.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h4> - - -<h4>VERS DE VICTOR HUGO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 juin 1843.</p> - -<p>Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il -place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers, -et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées -l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de -ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un -immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits, -judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers -romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le -vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers -moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances -enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes -nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait -crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait -encore beaucoup à faire.</p> - -<p>Dans ses <i>Orientales</i>, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre -de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux -maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de -toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements -et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre -l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École, -composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset -et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre, -chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de -la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots -exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion -systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École -racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en <i>er</i>, -en <i>é</i>, en <i>eux</i>, en <i>ant</i> et <i>able</i> finissent presque tous les vers -pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation -d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.</p> - -<p>On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire -comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à -l'aventure. Ces vers brisés ou <i>cassés</i>, comme disent les classiques -dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes -combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions -et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être -des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement -monotones.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h4> - - -<h4>LE DRAME</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">30 juillet 1843.</p> - -<p>Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot, -avec <i>son Père de famille</i>, Beaumarchais, avec son <i>Eugénie</i>, ont -trouvé nombre de contradictions.</p> - -<p><i>Nanine</i>, l'<i>Enfant Prodigue, Mélanie, Céline</i>, l'<i>Écossaise</i>, le -<i>Philosophe sans le savoir</i>, déplaisent également par ce mélange du -comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de -la nature.</p> - -<p>Dans l'éloquente préface d'<i>Eugénie</i>, il faut voir avec quelle raison -et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique -de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son -admirable préface de <i>Cromwell.</i> On avait à peu près alors accepté le -drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le -drame en vers, le travail était à recommencer.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h4> - - -<h4>REPRISE DE «MARION DELORME»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">9 novembre 1839.</p> - -<p>Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française, -la reprise de <i>Marion Delorme.</i> Faire l'éloge de <i>Marion Delorme</i> est -maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois -éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau -drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure -des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle -vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui -ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée -et de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du -XVI<sup>e</sup> siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce -Taillebras, ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur -de <i>Japhet d'Arménie</i> et de <i>Jodelet</i>, ne les eût pas dessinés d'un -trait plus vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles -divines du repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages -grimaçants ou terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de -Gaspard de Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier -<i>de rien! Marion Delorme</i> est une des pièces de M. Hugo où l'on aime -le plus à revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où -toutes les cordes de la lyre vibrent tour à tour.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></h4> - - -<h4>REPRISE DE MARION DELORME</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> décembre 1851.</p> - -<p>On a repris vendredi dernier <i>Marion Delorme</i>, au théâtre de la -République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps, -de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme -une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans -cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le -Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été -écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par -ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer <i>Marion -Delorme</i>, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle -que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence -et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains -côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait -mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.</p> - -<p>Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui -avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa -couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus -terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce -spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et -dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à -l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.</p> - -<p>Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et -Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale -de Didier, ce type des Antony.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></h4> - - -<h4>«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">19 février 1851.</p> - -<p>La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce -et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de -théâtre, c'est le choix du sujet de <i>Diane.</i> M. Augier ignore-t-il -qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez -supérieure les principales situations de <i>Diane</i>, dans un livre -intitulé <i>Marion Delorme</i>, qui a fait quelque bruit dans son temps -et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le -monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame -un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait -tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui -découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son -arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis -XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?</p> - -<p>En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas, -et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau, -Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous -éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les -vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient -involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de M. -Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle, comme -à travers les antiphonaires du XII<sup>e</sup> siècle revivent les -œuvres palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance -des moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en -vieille fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout -une peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; -Louis XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son -côté son bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en -plaisanteries lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si -sinistre, si caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus -qu'un simple agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son -costume d'alguazil.</p> - -<p>Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait -quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance -était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se -ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de -M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière -supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand -mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.</p> - -<p>Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du -XVII<sup>e</sup> siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître -à Victor Hugo, elle ne l'admet pas comme un maître et rejette ses -doctrines. L'auteur de <i>Gabrielle</i> s'y est-il récemment converti? -Cela n'est pas probable. Achille classique a-t-il voulu provoquer le -Siegfried du Romantisme sur son propre terrain, et en traitant le même -sujet, lui montrer de quelle manière s'y prenait un champion de l'école -du bon sens?</p> - -<p>Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer <i>Marion Delorme</i> à -l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images -et de couleur locale; ou bien encore,—comme ces élèves d'Ingres qui -n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer -leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,—n'a-t-il ni vu -ni lu le drame de Victor Hugo.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></h4> - - -<h4>UNE LETTRE DE VICTOR HUGO</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">«4 octobre 1844.</p> - -<blockquote> - -<p>«Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher -Théophile, je lis votre <i>Roi Candaule</i> avec bonheur. Vous -prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils -appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois, -le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans -votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau, -c'est joli, et c'est grand.</p> - -<p>«Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de -tout mon cœur.»</p> - -<p style="margin-left: 60%; font-size: 0.8em;">«VICTOR HUGO.»</p></blockquote> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></h4> - - -<h4>GASTIBELZA</h4> - -<p class="sous">(OPÉRA NATIONAL)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 novembre 1841.</p> - -<p>Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom -fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a -servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a -brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la -carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a -l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il -lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il -fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien -garnies.</p> - -<p><i>Gastibelza</i> est une de ces chansons folles et décousues dont les -images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la -puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous -laissent pensif des heures entières. Cette <i>guitare</i> ressemble, à -s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui, -par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous -la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute -siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la -rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le -gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se -détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands -poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique -de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé -<i>Gastibelza.</i></p> - -<p>Toutes les fois que nous entendons ce refrain:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Le vent qui vient à travers la montagne,<br /> -</p> - -<p>nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des -sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par -file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et -talonnés par les arrieros au chant guttural.</p> - -<p>Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la -chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend -malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.</p> - -<p>Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au -théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se -fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du -pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il -faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent -les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les -autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.</p> - -<p>M. Dennery a donc rendu Gastibelza <i>intéressant</i>, dans le sens qu'on -attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau -d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver -son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la -justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte. -Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la -pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant -l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout -le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée, -comme on dit. Inexprimable avantage!</p> - -<p>Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne -d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la -journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais, -son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure -brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset -noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers -bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après -avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par -la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur, -se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui -a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de -la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur -moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil -noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée -par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de -mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne, -a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans -doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les -gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.</p> - -<p>Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème -d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes -côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la -représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati -de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète -de la ballade.</p> - -<p>M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même -pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique, -l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première -soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard, -sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore, -et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de -Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans <i>Gastibelza</i>, on -sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts -du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets. -La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et -surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine -naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est -pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette -première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo -entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne, -un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le -grand air de Gastibelza.</p> - -<p>Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de -doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui -l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied -sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu -de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle -était excellente musicienne, et possédait une belle voix de <i>mezzo -soprano. Gastibelza</i> n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique -dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une -administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique -est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel -qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide, -poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que -possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe -l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque -chose comme le <i>Robin des Bois</i> de l'Odéon, qui, faiblement traduit, -sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le -don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute -à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne -repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien, -rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui, -aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que -<i>Lucrèce Borgia</i>, par exemple, ou <i>Hernani</i>, n'auraient pas été, au -besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait -mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou -affaiblit une grande partie des détails.</p> - -<p>La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc -facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des -drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée -dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></h4> - - -<h4>CHANGEMENTS A VUE</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1849.</p> - -<p>Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme -un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le -nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte! -Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila -romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale -de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe, -après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et, -cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des -métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui -ont valu longtemps une réputation de cannibale.</p> - -<p>(Écrit à propos de la représentation de <i>Monte-Cristo</i> (Alexandre Dumas -et Maquet), au Théâtre-Historique.)</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></h4> - - -<h4>LUCREZIA BORGIA</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE ITALIEN)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 février 1840.</p> - -<p>Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que -celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à -faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en -méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait -si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses -principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des -litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni -est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et -revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons -et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui -restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées: -malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on -tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y -passe des choses si terribles.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></h4> - - -<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4> - -<p class="sous">(ODÉON)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p> - -<p>On a repris à l'Odéon <i>Lucrèce Borgia.</i> Ce drame gigantesque, peut-être -plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé. -Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire, -et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni -n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de -jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans -les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de -Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.</p> - -<p>Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les -poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa -comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une -réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs. -Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus -douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans -une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou -à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre -les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces -lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux -étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un -ange.</p> - -<p>Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva -soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de -scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile, -Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son -temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la -passion.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></h4> - - -<h4>LUCREZIA BORGIA</h4> - -<p class="sous">(THÉÂTRE-ITALIEN)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">20 novembre 1853.</p> - -<p><i>Lucrezia Borgia</i>, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux -de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque, -semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de -l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du -poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant -avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir -épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes -les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour -laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à -craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être -Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette -donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son -insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame -rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la -musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans -qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un -poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était -pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le -brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la -salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une -des mieux reçues du répertoire.</p> - -<p>De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont -accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant -que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et -que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives -sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours -cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque -de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint, -si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a -plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement -les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux -d'athlète et des joues d'ange bouffi. La <i>prima donna assoluta</i> n'a -rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses, -et couronne volontiers <i>sa flamme</i>, en dépit des obstacles apportés -par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent -si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'<i>ut</i> de poitrine, -et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était: -pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au -monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu -revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison -des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et -pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de -pareils bravos ressusciteraient un véritable mort.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></h4> - - -<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4> - - -<p class="sous">(PORTE-SAINT-MARTIN)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1870.</p> - -<p>Nous assistions à la première représentation de <i>Lucrèce Borgia</i>, en -1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler -pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de -la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne -voulait pas <i>donner</i> pour un drame en prose, trouvant cette concession -bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux -de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art -et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut -immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent -leur concours pour <i>Lucrèce Borgia</i>, qui n'en eut pas besoin, du reste, -car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué -par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle -Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs, -et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace, -<i>laudator temporis acti</i>, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia, -vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que -ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache -romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous -aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre -que possible de radotages séniles.</p> - -<p>Le public qui assistait à la reprise de <i>Lucrèce Borgia</i>, nouvelle au -théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un -esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,—autre temps, -autres chansons,—et la question d'art n'était pas évidemment ce qui -le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans -ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions -anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la -première fois.</p> - -<p>Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des -événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des -évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet -aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation. -Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au -drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la -première pièce en prose du poète d'<i>Hernani</i> ou de <i>Marion Delorme.</i> -Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si -puissant: il se compose de trois situations capitales largement -développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une -couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées -dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit -d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.—<i>Affront sur -affront.—Le Couple.—Ivres-morts.</i>—Tels sont les titres sinistrement -bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées, -au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi -de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo, -à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta, -Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de -quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée, -et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant -crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner -d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions». -Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique -d'Eschyle.</p> - -<p><i>Le Couple</i>, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur -d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même -scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements -souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle, -comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges, -d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en -faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant -des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur -secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la -ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a -fait merveilleusement ressortir le fauve caractère.</p> - -<p>Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé -d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse, -revient au <i>rauquement</i>, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre -d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse -ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van -Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre -l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son -quatrième mari.</p> - -<p>Que dire du tableau: <i>Ivres-morts?</i> de ce souper chez la princesse -Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui -savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets -funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison? -Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de -l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir -cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se -détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et -Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de -cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre -d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal -à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute -la pièce.</p> - -<p>Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité -magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles -qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces -petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée, -quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante. -Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours -présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là.</p> - -<p>Quelques-unes de ces scènes, selon nous—et cela est une question de -machiniste—ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées -en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur -y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne -convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement -à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi.</p> - -<p>Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette, -rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de -dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les -théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait -toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après -trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été -entendu au théâtre. Quelques <i>jeunes</i> prétendent qu'il a vieilli. Oui, -comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un -voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et -les ondes d'une profondeur plus mystérieuse.</p> - -<p>C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia, -jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux -artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame -Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait -pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de -l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut -donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle -va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas -dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure.</p> - -<p>On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les -contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux -de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de -l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée -à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir -des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes.</p> - -<p>Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne -pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même: -Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc -de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans -la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et -de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu -le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre -histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus -difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour -se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans -lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion -du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort: -«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué -cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la -malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes -ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être -méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au -second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne -fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie -Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est -peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité -méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du -troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de -haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante -et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère.</p> - -<p>Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure, -un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise, -entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de -Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier -caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on -a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop -convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et -sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame. -Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras, -et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur -recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder -le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons -fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup -meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc -et plus ouvert que cela.</p> - -<p>Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare, -qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande -tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule -a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne -de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un -bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces -temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts, -un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de -l'admiration de Machiavel.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></h4> - - -<h4>LES BURGRAVES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">18 février 1843.</p> - -<p>Le Théâtre-Français a répété activement les <i>Burgraves</i>, de Victor -Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément -pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu -rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait -chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui -de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle -Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde -de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de -voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille -en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les -rôles <i>marqués</i> sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être -sexagénaire pour débuter dans les ingénues.</p> - -<p>Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus -extraits des <i>Burgraves</i>: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un -vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne -faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui -les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais -peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont -les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette -nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain -et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus -jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie, -ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement; -disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait -être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa -durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette -solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il -faut marquer avec une pierre blanche.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXVI" id="XXXVI">XXXVI</a></h4> - - -<h4>PREMIÈRE DES BURGRAVES</h4> - - -<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p> - -<p>Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin, -se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités -par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui -rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient -ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par -les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de -la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre -à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme -en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont -succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la -force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes. -Dans ses admirables <i>Lettres sur le Rhin</i>, M. Victor Hugo, avec ce -talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir -quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous -les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées, -l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur -des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en -poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous -a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les -étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des -<i>Burgraves</i> est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le -travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs -places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes, -rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes -parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un -chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans -l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis, -quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état -dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les -anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la -puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera -présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle -s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus, -M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est -résulté la trilogie des <i>Burgraves.</i></p> - -<p>Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs -pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet -étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au -burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées, -inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit, -faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille -continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de -Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent -donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages -baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume -au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où -blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un -torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres.</p> - -<p>Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure -de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le -quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié, -espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut -mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied -obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour -montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand -drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où -l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres, -où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées, -c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff.</p> - -<p>Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une -galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et -sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers -courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux -fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus -rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective -les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières -scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de -stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons -à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en -train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin, -et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si -beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par -instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce -sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par -un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en -sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée, -le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du -comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées -de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les -esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs -inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux -Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par -Jupiter!</p> - -<p>Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré -les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille, -triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid -regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme -les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures -sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est -Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné -les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de -maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait -mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence -errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les -tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de -l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les -immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux, -elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle -a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa -vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle -erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a -sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté, -en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle -inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de -terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle -un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette -et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères -du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur.</p> - -<p>On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait -une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation -bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme -et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans -dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau -dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un -fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et -plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule! -La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses -ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait -encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il -n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction -ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux -fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne -du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de -corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses -longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe, -autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de -la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte -Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si -les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et -le fantôme-empereur se rendormit,—Chimères, chansons, histoires de -nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé -dans le Cydnus, en face de toute l'armée.—Mais on n'a pas retrouvé -son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle -pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les -autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme -Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire -que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de -Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de -son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre -fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait -caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en -lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose, -sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand -Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous -deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du -moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres -recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés -sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts; -on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener -Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en -Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati, -son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de -raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait -enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à -des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait -venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher -à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans -révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir -que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur -Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux -les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son -mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent -M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur -antique au drame moderne.</p> - -<p>Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait -claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur -Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château; -et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces -misérables.</p> - -<p>Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car -c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier -ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans -sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui -lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des -mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être, -car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond -devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de -décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale -des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de -fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils -vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier. -Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de -velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se -couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le -gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de -faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres -à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques, -n'ont-ils pas tout à fait tort.</p> - -<p>Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure. -Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de -chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre -sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui -l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans -un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir -pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle -est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau -le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!... -Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que -cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait -disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus -tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs -que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est -le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images. -L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une -tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que -donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue, -pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe, -et se trouve trop aimée pour mourir.</p> - -<p>Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans -sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina. -Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille. -C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque -projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus -longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un -enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans, -comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il -jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle -l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle -veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que -de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato, -ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à -son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs -du mancenillier et de l'arbre upa?</p> - -<p>Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert -lui dit: «Peux-tu sauver Régina?—Oui; mais que m'importe qu'elle -meure!—Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en -voulait!—Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une -goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut -me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je -voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.—Je -le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite -fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la -santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.</p> - -<p>Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et -de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse, -le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des -plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes -de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte -Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste -en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé -un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre; -mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du -donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux. -D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules -une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en -manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme -hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des -muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second -personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la -barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle -du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se -tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.</p> - -<p>Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour -s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence -de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir -pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces -magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille -loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits -d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis -tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les -vêtements et les paroles, rien ne dure.</p> - -<p>Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours, -accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs -grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous -reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu -couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait -pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -L'hiver est froid, la bise est forte;<br /> -Il neige là-haut sur les monts;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br /> -<br /> -Je suis damné, ma mère est morte,<br /> -Mon curé me fait cent sermons;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br /> -<br /> -Belzébuth, qui frappe à ma porte,<br /> -M'attend avec tous ses démons;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br /> -</p> - -<p>Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent -à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander -l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est -ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu -même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les -chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid, -ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on -l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie -recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme, -taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque -nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions -autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs -entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant -la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le -vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!... -Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme -pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se -dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir, -au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des -sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les -clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau, -l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui, -dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que -la scène de l'affront, dans <i>Lucrèce Borgia.</i></p> - -<p>Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de -ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une -soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une -époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau, -où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les -événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne, -comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement -de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui -étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être -moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le -mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric -Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers -d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de -Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche -épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant, -si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre -à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au -bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.</p> - -<p>Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition -fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il -tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire -replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de -lui arracher.</p> - -<p>Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son -grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se -renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants -s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne -d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré -lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à -vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune, -et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa -mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un -comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est -Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain: -Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne -les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir, -la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans -l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une -chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur, -a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée. -Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à -la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son -gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave: -«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te -ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux -pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton -parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici -même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté -cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le -champion d'Olbert.—Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave -au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!—Je suis -l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!» -Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée. -«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton -bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon -père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur -Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre -aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie, -dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces -grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de -l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil -empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les -plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout, -sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les -burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer -Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache -énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur, -lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette -querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en -s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne, -soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose -de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière, -condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté -les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus -coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te -rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui -reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom; -tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.</p> - -<p>A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit -effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines -de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et -défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la -muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis, -accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante -que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres -visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu -du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse -dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges, -son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses -sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est -Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance. -Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois -de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé, -où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui -s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils -Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma -vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide, -ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec -moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une -victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la -lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.—Olbert sait -qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je -t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur -du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir -sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est -tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs. -Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur -des <i>Feuilles d'automne</i>, de <i>Notre-Dame de Paris</i> et des <i>Rayons et -les ombres.</i> Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant; -il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même -de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son -père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi; -tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois -vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange -vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré -les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de -bourreau.</p> - -<p>Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et -lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert, -hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par -Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit: -«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato, -c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu -as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:—A toi la -tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!» -Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.</p> - -<p>Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la -fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale -le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En -effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un -amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un -fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?</p> - -<p>Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à -l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète -encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces, -reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques, -qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles, -leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le -célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des <i>Nibelungen.</i> -Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification -ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète -souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui -d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts -cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse -de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais -sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au -même degré.</p> - -<p>Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on -représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient -au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète, -applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un -détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire -que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une -œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de -savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un -titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le -théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les -aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a, -dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité -et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout -le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un -événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les -querelles littéraires aux querelles politiques.</p> - -<p>Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher -noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais -cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans -ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez -les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de -bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver -à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à -tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de -guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus -rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de -la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants, -les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien -d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui -caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,—car le génie -a un sexe.—Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille -est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage -d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le -<i>Prométhée enchaîné.</i> L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend -la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux -morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine -volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!<br /> -Morne sérénité des voûtes azurées!<br /> -Lueur dont la tristesse a tant de majesté!<br /> -Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!<br /> -Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!<br /> -Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,<br /> -Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,<br /> -Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur<br /> -Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,<br /> -Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!<br /> -</p> - -<p>Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi -toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux, -reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir -pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg -inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs -ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses -vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges -murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être -encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle -force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la -légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales -et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton -d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul -pouvait le faire aujourd'hui.</p> - -<p>Les <i>Burgraves</i> ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble. -Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de -Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix -magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages. -Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple -et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus -grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle -d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la -création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente -reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame -moderne, qui lui a fait sa réputation.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></h4> - - -<h4>LA REPRISE DES BURGRAVES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 décembre 1846.</p> - -<p>On va reprendre les <i>Burgraves</i> maintenant que les esprits sont libres -de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux -n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique, -la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le -<i>Prométhée</i> d'Eschyle.</p> - -<p>Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle -et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé. -Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler -dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs -d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable -et surprenante des créations antérieures, comme les héros des -<i>Nibelungen</i>, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets -sinistres des soleils disparus!</p> - -<p>Quel que soit le succès de cette reprise.</p> - -<p>«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse -inaccessible au milieu des nuées.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></h4> - - -<h4>PARODIES DES BURGRAVES</h4> - - -<p class="sous">(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)</p> - - -<p class="sous">LES HURES GRAVES.—LES BUSES GRAVES.</p> - - -<p>Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies. -En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts -à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur -élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie -amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite -parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs -imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage -qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs -exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus -saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à -présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du -monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces, -loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent -aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les -tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à -la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les -tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens -du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup -d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées -poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous -défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les <i>Hures -graves</i> ou les <i>Buses graves</i>, de reconnaître que c'est de Victor Hugo -qu'on a voulu se moquer.</p> - -<p>Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont -l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il -n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui -les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des <i>Burgraves</i>, -ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les -applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique -qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être -organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine -de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public. -On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque -représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente. -Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue. -Le public libre qui vient aux <i>Burgraves</i> pour son argent, et qui -écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse -entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion, -il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de -quelques envieux ameutés.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></h4> - - -<h4>PARODIES ET PASTICHES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 mai 1849.</p> - -<p>Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès. -Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites -négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres -de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret, -de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une -caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle -à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là -pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie -est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces -de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques -que le récit de Théramène, et singent bien plutôt <i>Andromaque</i> que -<i>Hernani</i> et <i>Bérénice</i> que les <i>Burgraves</i>; quelques cassures de vers -absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans -la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés -la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies, -molles, fades, inintelligentes.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XL" id="XL">XL</a></h4> - - -<h4>VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 juin 1852.</p> - -<p>S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès. -La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui -ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout, -avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité, -profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares -domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie, -ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus -tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du -maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres -plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits -objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont -dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant -le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre -existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais. -Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de -réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus -pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout -quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand -poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend -par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux -gibelin:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.</span><br /> -</p> - -<p>Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une -mince brochure bleue dont voici le titre:</p> - -<p>«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité, -meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du -Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de -Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise, -terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux, -dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures, -tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc., -dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ -de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère -de M<sup>e</sup> Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, -assisté de M. Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez -lesquels se distribue le présent catalogue.»</p> - -<p>Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui, -sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur. -C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un -voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de -foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère, -suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort. -Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus? -Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus -que le monde pour patrie?</p> - -<p>Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne -nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins -de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous -sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit, -après les soirées triomphales d'<i>Hernani</i>, de <i>Lucrèce Borgia</i>, de <i>Ruy -Blas</i>, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de -jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un -mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la -poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements, -aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la -vente de son mobilier <i>pour cause de départ</i>, et d'ajouter, par la -publicité, quelque obole à son pécule d'exil!</p> - -<p>Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de -commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si -douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations -d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous -aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger -crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des -objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme -documents pour la biographie du poète.</p> - -<p>M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait -transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et -solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres -de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile -qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on -montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète, -modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus, -de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni -colonnes de marbre.</p> - -<p>Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul -n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait: -des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en -laque du Japon, décoraient cette première pièce.</p> - -<p>Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré, -encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date, -plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une -fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté, -une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les -arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de -<i>Notre-Dame de Paris</i>, un buste de nègre en pierre de touche, quelques -fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en -écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de -Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande -singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue, -et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible -ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité -de ce meuble de bénédictin.</p> - -<p>Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin -magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre -exécutée par la main qui l'a écrit.</p> - -<p>Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier -ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches, -les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de -Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon -de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et, -sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette -d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de -beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange -de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en -ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour -et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.</p> - -<p>De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète -qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes -salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples -pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de -Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon, -représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme -Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de -morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes -chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du -Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds -chaussés d'acier.</p> - -<p>Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires, -jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de -cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le -plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se -cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers, -de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne, -des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé, -chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus -plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.</p> - -<p>Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande -tapisserie à sujets tirés de <i>Télémaque</i>; des nègres en bois doré -supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des -figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de -Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du -poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David, -des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à -fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.</p> - -<p>La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes, -garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres -hollandais.</p> - -<p>Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon, -des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de -Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente -du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.</p> - -<p>Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par -hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. -Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette -triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription -le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à -leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas, -qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des -reliques.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></h4> - - -<h4>A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ</h4> - -<h4>«LA CHAMBRE ARDENTE»</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">17 octobre 1854.</p> - -<p>Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à -travers le mélodrame, à cette grande épopée des <i>Burgraves</i> où marche, -en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit, -cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille -de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette -gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique, -moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne -serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.</p> - -<p>Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à -l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge -disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands -alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme -elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de -l'esclavage!</p> - -<p>Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO" id="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO">LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO</a></h4> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLII" id="XLII">XLII</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE GEORGES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Octobre 1857.</p> - -<p>Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on -pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis -parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».</p> - -<p>Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit -évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours -juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important -problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en -rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.</p> - -<p>Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de -Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne -peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des -fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.</p> - -<p>Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle -Georges est réellement belle, et très belle.</p> - -<p>Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis -des bas-reliefs.</p> - -<p>L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse -incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et -d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine -oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne -d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses -coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse -qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette -bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce -tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les -passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou -l'anathème moderne.</p> - -<p>Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et -termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une -déesse que d'une femme.</p> - -<p>Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges -a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez -semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux -et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.</p> - -<p>Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au -lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un -contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans -aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au -plus haut point chez l'Hercule Farnèse.</p> - -<p>L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des -muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une -ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs, -très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des -mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites -pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et -d'Euripide.</p> - -<p>Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et -disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait -une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec -sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de -cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout, -comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération -anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et -surhumain.</p> - -<p>C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie, -ensevelie à tout jamais.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></h4> - - -<h4>MORT DE MADEMOISELLE GEORGES</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1867.</p> - -<p>Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement -radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis -longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées -à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des -hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types -créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus; -l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne -les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer -qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de -celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette -superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise -pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.</p> - -<p>Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les -générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les -fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps, -<i>edax rerum</i>, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le -respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue -à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la -taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût, -dans l'<i>Orestie</i>, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était -pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et -parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps; -une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.</p> - -<p>Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus -sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes -doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame; -son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en -cuir de Cordoue que d'un <i>velum</i> de pourpre. Elle était chez elle -à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de -l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château -gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose -étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques. -Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle -Sémiramis! disaient les uns.—Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie -Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les -deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.</p> - -<p>Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi -dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût -passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était -de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que -nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte -de <i>Marie Tudor</i>, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de -velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant -les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se -découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle -nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des -élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance -enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres -d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du -parterre au cintre.</p> - -<p>Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se -penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté -terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque -son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers -la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération -d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle -disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon -quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte, -elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez -donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se -souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe -avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs. -C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame. -En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor -sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame -Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus -grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et -tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans -l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps -frêle, est partie avant Georges.</p> - -<p>Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été -notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait -quitté Eschyle pour Shakespeare—ce n'est pas là une défection—et -s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a -ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle -des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui -ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une -partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce, -l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe -porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos -anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent -dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours, -nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.</p> - -<p>Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles -connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver -d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle -est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime, -d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble -le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort -de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis -rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de -lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux -avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même, -à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des -compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être -comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents, -parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude -s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé -s'en aller avec les autres.</p> - -<p>L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant -pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa -représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de -guerre.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE RACHEL</h4> - - -<p>Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel. -Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou -mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant, -nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques -traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette -périphrase remplaçait presque le nom.</p> - -<p>Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts -plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la -statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient -naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite -de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main -de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement -moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était -née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa -beauté méconnue—car elle était admirablement belle—n'avait rien de -coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour -laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient -comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la -face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la -bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement -allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles -élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils -à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à -rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent -du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus -pure. C'était la <i>Phèdre</i> d'Euripide, non plus celle de Racine, que -vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits -légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une -figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité -gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier, -désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était -l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime -tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son -succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le -théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à -chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut -au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait -par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes -antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau -elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et -ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui -s'oubliait à Versailles.</p> - -<p>Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte, -non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la -rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave, -profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son -jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins -recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du -mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on -l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup -sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait -indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à -peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux -Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le -monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer -sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses, -nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé -comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités -sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue -lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont -ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus -qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne -pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire -trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne. -La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la -passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables, -l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà -les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le -feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un -temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant -l'éternelle sérénité de l'art.</p> - -<p>Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces -expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la -tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de -princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du -petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme -l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.</p> - -<p>Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à -ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si -quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à -regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne -rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si -profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles -offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures -de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa -blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux -répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle -le put.</p> - -<p>Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art -de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une -figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de -laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs -évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la -meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.</p> - -<p>Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé -aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé -d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en -ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement -romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de -drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé; -mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre -l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle -interprétait.</p> - -<p>Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme -beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle -gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus -simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une -duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à -palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer -le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains -de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se -révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et -s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle -pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de -tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait -heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche -dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.</p> - -<p>Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas -dire comme le poète: <i>Non omnis moriar.</i> Son œuvre passagère ne -reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son -nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi -la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de -Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune -homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se -passionnant encore de souvenir, et ne préfère <i>in petto</i> une médiocrité -fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés -flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce -dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère -et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces -couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées, -ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges -immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles -comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout -entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant, -les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis, -images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur -escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes -immortels.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></h4> - - -<h4>MADAME DORVAL</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">16 janvier 1838.</p> - -<p>Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement -l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que -les auteurs ou les acteurs du <i>drame</i> proprement dit doivent avoir -communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard -catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante -à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre -Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous -raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de -Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard; -que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick -Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier <i>sous les fenêtres</i> -d'une princesse russe.</p> - -<p>L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de -Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et -Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de -l'Ambigu, les confondraient de surprise.</p> - -<p>Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui -jouent le drame!</p> - -<p>A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur -paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque -empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une -femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son -voisin.—«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle -va à l'église», etc., etc.</p> - -<p>C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans -Adèle, d'<i>Antony</i>, dans la femme du <i>Joueur,</i> dans <i>Charlotte Corday</i>, -et surtout dans Marguerite, du <i>Faust</i> de Gœthe, rôles empreints -de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame -Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois -et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des -journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.</p> - -<p>Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper -au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés, -à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'<i>Antony</i>, dont -le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous -les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de -l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi, -naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis, -obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez, -ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles -cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de -Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes, -que Voisenon appelle <i>de bons amis qui ne manquent jamais au besoin</i>; -elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de -la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout, -raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne -concevant pas que l'on puisse faire des économies.</p> - -<p>Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention <i>au -mot</i>, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit -sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte -au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez -Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre -parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait -écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous -tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées -et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone -de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de -Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc. -Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval; -mais leur choix indique une fantaisie et une <i>humour</i> que rien ne peut -rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la -main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales -admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires, -la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des -prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout -cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue -jusqu'ici par madame Dorval.</p> - -<p>Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de -province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval -a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne -pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue -dans la <i>Jeanne Vaubernier</i>, de M. Balissan de Rougemont?»</p> - -<p>Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame -Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans -chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont -se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a -déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes -comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un -tour comme celui-ci est une noble vengeance.</p> - -<p>Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à -croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire -que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion -Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour, -des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la -tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de -poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé, -on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on -se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement -des acteurs.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></h4> - - -<h4>MORT DE MADAME DORVAL</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> juin 1849.</p> - -<p>Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est -la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée -vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains -grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère -retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le -dit Victor Hugo, le grand poète:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!</span><br /> -</p> - -<p>Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble -avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre -jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main -suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre, -qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la -fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,—elle -figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,—un magnétisme -qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.</p> - -<p>Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre -cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps -qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi, -pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle, -pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis -cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le -rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse -idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de -Musset:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,<br /> -Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,<br /> -Que la terre leur soit légère,—ils ont aimé!<br /> -</p> - -<p>s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.</p> - -<p>Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous -d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés, -séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à -vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont -serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous -avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous -revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et -plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux -d'Antony, de Chatterton et de Didier!</p> - -<p>Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné -votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver -ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement -sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence -complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand -mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance, -renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup -Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac, -Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary -Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz, -Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade -étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!</p> - -<p>Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval -formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie -femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,—sur la scène, -bien entendu.—Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et -se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il -fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait -l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui -arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans <i>le Joueur</i> par exemple, -dans <i>Peblo, ou le Jardinier de Valence</i>, n'a rien vu; il ne connaît ni -tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se -sentir bien veuf.</p> - -<p>Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle -puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les -salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.</p> - -<p>Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât -l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait -pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses -sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la -situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait -lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple, -d'une interjection, d'un <i>oh!</i> d'un <i>mon Dieu!</i> elle faisait jaillir -des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même -soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots -à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si -sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une -douleur de convention.</p> - -<p>Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était -essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a -vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les -erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle -a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été -femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien -de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle, -ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une -scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se -serait crue seule.</p> - -<p>Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché -cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé -Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la -Porte-Saint-Martin ou courir la province.</p> - -<p>Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que -nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu -qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir -de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges -enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le -vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes -pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et -vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes -cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les -contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité? -pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?</p> - -<p>Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la -première représentation de <i>Marion Delorme.</i> Le drame venait de la -prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme -elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à -son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle -planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune -maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux -blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire -par dame Rose.</p> - -<p>Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre -Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était -plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était -la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans -le cœur les sept pointes d'épée, comme la <i>Marie au Golgotha.</i></p> - -<p>Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la -vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle -avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la <i>Lucrèce</i> -de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante -dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait -eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller -à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une -tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas -dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas -sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse -doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées -et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et -de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus -sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours -leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme -Beethoven.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></h4> - - -<h4>FRÉDÉRICK LEMAÎTRE</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1853.</p> - -<p>Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une -des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous -ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce -grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready, -et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les -frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.</p> - -<p>Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait -s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus -élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire -se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par -la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le -trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une -moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre -frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine, -devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions -fumeux.</p> - -<p>Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait -partie de la Comédie-Française.—Balzac, il est vrai, n'était pas de -l'Académie.—Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps -constitués.—Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que -les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A -la Porte-Saint-Martin, il a trouvé <i>Richard d'Arlington, Gennaro, Don -César de Bazan</i>; à la Renaissance, <i>Ruy Blas</i>; aux Variétés, <i>Kean</i>; à -la Gaîté, <i>Paillasse</i>; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de -sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les -jouait.</p> - -<p>Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et -trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce -et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs -complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le -conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place -de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec -la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et -porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant -la musique» aussi bien que</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je le tiens écumant sous mon talon de fer.</span><br /> -</p> - -<p>ou</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je crois que vous venez d'insulter votre reine.</span><br /> -</p> - -<p>Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel -que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé -des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.</p> - -<p>Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></h4> - - -<h4>MADEMOISELLE JULIETTE</h4> - - - -<p class="p2" style="margin-left: 60%;">29 octobre 1857.</p> - -<p>La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui -devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes -obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie -privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont -laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce -siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de -ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans -un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer -ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus -importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes -graves.</p> - -<p>C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de <i>Lucrèce Borgia</i> -que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait -deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. -Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de -créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire -gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose -et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de -l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les -infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui -avoir baisé la main.</p> - -<p>Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe -de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les -cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin -de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur -sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine. -A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose -de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se -dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!</p> - -<p>Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et -si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande -réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas -trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette -étincelante sur le fond sombre de l'action.</p> - -<p>La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate -qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du -drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux -sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut -qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche, -d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats -de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont -entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux; -un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple -grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs -abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, -par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.</p> - -<p>Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez -mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs, -et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui -laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></h4> - - -<h4>LE CHATEAU DU SOUVENIR</h4> - - -<p style="margin-left: 20%;">FRAGMENTS</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -. . . . . . .<br /> -Dans son cadre, que l'ombre moire,<br /> -Au lieu de réfléchir mes traits,<br /> -La glace ébauche, de mémoire,<br /> -Le plus ancien de mes portraits.<br /> -<br /> -<br /> -Spectre rétrospectif qui double<br /> -Un type à jamais effacé<br /> -Il sort du fond du miroir trouble<br /> -Et des ténèbres du passé.<br /> -<br /> -Dans son pourpoint de satin rose,<br /> -Qu'un goût hardi coloria,<br /> -Il semble chercher une pose,<br /> -Pour Boulanger ou Devéria.<br /> -<br /> -Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br /> -Une chevelure à tous crins<br /> -De roi franc ou de roi fauve<br /> -Roule en torrents jusqu'à ses reins<br /> -<br /> -Tel, romantique opiniâtre,<br /> -Soldat de l'art qui lutte encor,<br /> -Il se ruait vers le théâtre<br /> -Quand d'Hernani sonnait le cor.<br /> -<br /> -. . . . . . .<br /> -<br /> -Les vaillants de dix-huit cent trente,<br /> -Je les revois tels que jadis.<br /> -Comme les pirates d'Otrante,<br /> -Nous étions cent, nous sommes dix.<br /> -<br /> -L'un étale sa barbe rousse<br /> -Comme Frédéric dans son roc,<br /> -L'autre superbement retrousse<br /> -Le bout de sa moustache en croc.<br /> -<br /> -Drapant sa souffrance secrète<br /> -Sous les fiertés de son manteau<br /> -Petrus fume une cigarette<br /> -Qu'il baptise papelito.<br /> -<br /> -<br /> -Celui-ci me conte ses rêves,<br /> -Hélas! jamais réalisés,<br /> -Icare tombé sur les grèves<br /> -Où gisent les essors brisés.<br /> -<br /> -Celui-là me confie un drame<br /> -Taillé sur le nouveau patron<br /> -Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br /> -Causer Molière et Calderon.<br /> -<br /> -Tom, qu'un abandon scandalise,<br /> -Récite «Love's labours lost»,<br /> -Et Fritz explique à Cidalise<br /> -Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br /> -<br /> -. . . . . . .<br /> -</p> - -<p>Le château du Souvenir, <i>Émaux et Camées.</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="L" id="L">L</a></h4> - - -<h4>ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE</h4> - - - -<h4>1868.</h4> - -<p>Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles, -et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là -qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace -de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait -paraître <i>les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des -rués et des bois</i>, trois recueils d'une haute signification, où se -retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités -qu'on admirait dans <i>les Orientales</i> et <i>les Feuilles d'automne.</i> -Des <i>Contemplations</i> date la troisième manière de Victor Hugo, car -les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des -phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les -enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament -apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut, -tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se -sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du -<i>Sposalizio</i>, de <i>la Belle Jardinière</i>, de <i>la Vierge au voile</i> n'est -pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la <i>Transfiguration</i>; le -Rembrandt de <i>la Leçon d'anatomie du docteur Tulp</i> ne ressemble guère -au Rembrandt de <i>la Ronde de nuit</i>, et le Dante de la <i>Vita nuova</i> fait -à peine soupçonner le Dante de <i>la Divine Comédie</i>.</p> - -<p>Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie -des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et -des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé -de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et -plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses -yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit, -les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne -qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens, -avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses -racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête -touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les -étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas, -le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne -font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.</p> - -<p>Dans <i>les Contemplations</i>, la partie qui s'appelle <i>Autrefois</i> est -lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre <i>Aujourd'hui</i> est -colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine -incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette -s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte -proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons -éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir -les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement -sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche -les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans -l'attitude du <i>Pensiero</i> de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».</p> - -<p>On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet, -la Grèce à <i>l'Iliade</i> et <i>l'Odyssée</i>; l'Italie antique, <i>l'Énéide</i>; -l'Italie moderne, <i>la Divine Comédie</i>, le <i>Roland Furieux, la Jérusalem -délivrée</i>; l'Espagne, le <i>Romancero</i> et <i>l'Araucana</i>; le Portugal, -<i>les Lusiades</i>; l'Angleterre, <i>le Paradis perdu.</i> A tout cela, nous -ne pouvions opposer que <i>la Henriade</i>, un assez maigre régal puisque -les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls -les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le -poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous -en a donné la monnaie dans <i>la Légende des siècles</i>, monnaie frappée -à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur -des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en -effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et -réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un -siècle ou d'un pays.</p> - -<p>Quand on lit <i>la Légende des siècles</i>, il semble qu'on parcoure un -immense cloître, une espèce de <i>campo santo</i> de la poésie dont les -murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste -qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur -presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange, -sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses -que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau -donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue. -La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec -sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, -ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses -grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie -fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.</p> - -<p><i>La Légende des siècles</i>, dans l'idée de l'auteur, n'est que le -carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le -souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son -travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence. -Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers -milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives, -et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est -pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle -ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée -à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté -par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en -lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord -d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes -d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il -suffît de citer <i>la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz</i>, pages -d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites -avec l'inspiration et le style des prophètes. <i>La décadence de Rome</i> -semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le -poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, -il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de -l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle -héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts -poèmes, tels que <i>le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des -Rois</i>, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme -Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans <i>Aymerillot</i>, la -figure légendaire de Charlemagne <i>à la barbe florie</i> se dessine avec -sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un -trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et -d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité -hautaine et féodale du <i>Romancero</i> revit dans la pièce intitulée -<i>Bivar.</i></p> - -<p>Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention, -comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers -errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant -les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également -redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les -monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons -en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles -d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque -lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions -qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a -consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la -chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, -tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible -contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve -Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture -du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les -pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on -pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde, -rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes -siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des -tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt -ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits -de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les -vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le -bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique -qu'on ait exécuté sur la lyre.</p> - -<p>La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la -marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins -prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs -destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur -le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la -pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou -d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil -visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le -chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.</p> - -<p>Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen -âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses -phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, -au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie -sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx -de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui -royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie -désespérante par quelque histoire funèbre.</p> - -<p>Le début de <i>Ratbert</i> est peut-être le morceau le plus étonnant et le -plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était -capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour -débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses -chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le -sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît -fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son -blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en -un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe, -se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes -syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique -défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.</p> - -<p>Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve -toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent -une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la -mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des -<i>Aventuriers de la mer!</i> Les rimes se renvoient, comme des raquettes un -volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de -chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner -de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des -esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.</p> - -<p>Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la -Renaissance et intitulé <i>le Satyre!</i> C'est une immense symphonie -panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main -souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté -dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure -à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions -si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme, -dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout, -dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les -résorbera dans son vaste sein.</p> - -<p>Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, <i>la -Rose de l'infante!</i> Quel profond sentiment de la vie de cour et de -l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec -sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa -jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille -à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre -d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre -du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada -lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui -effeuille une rose.</p> - -<p>Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse; -<i>Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier</i>, sont -en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces -perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans -l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement -et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de -lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation -des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri -formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est -une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait -que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le -vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce -qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage -articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe. -Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour -ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et -noté le chuchotement mystérieux de l'infini.</p> - -<p><i>Les Chansons des rues et des bois</i>, comme le titre l'indique, marquent -dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les -vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter -l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase -classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent -monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à -la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots -font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à -l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne -difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il -regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes -insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète -s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours -du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que -les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa -chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois, -poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni -pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte -Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux, -et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil -a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination -du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche -vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.</p> - -<p>Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes -et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites -stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a -été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de -force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance -incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela. -A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne -de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LI" id="LI">LI</a></h4> - - -<p><i>A l'occasion de la reprise de</i> Lucrèce Borgia, <i>Théophile Gautier -reçut de Victor Hugo la lettre suivante</i>:</p> - - -<blockquote> - -<p style="margin-left: 40%;">Hauteville-House, 9 février 1870.</p> - -<p>«Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis, -et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme -autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle -grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!</p> - -<p>«Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le -grand ami.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">«VICTOR HUGO.</p> - - -<p>«Voici mon portrait: il vote pour vous.»</p></blockquote> - -<p><i>Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras -appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:</i></p> - -<p class="center"> -JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL<br /> -A THÉOPHILE GAUTIER<br /> -VICTOR HUGO.<br /> -<br /> -2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.<br /> -</p> - -<p><i>Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en</i> 1869, -<i>quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier.</i></p> - -<p><i>Les deux dates que porte cette photographie sont de la première -représentation et de la reprise de</i> Lucrèce Borgia.</p> - -<hr class="full" /> - -<h4><a id="TABLE"></a>TABLE</h4> -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">1830.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Le gilet rouge.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La présentation.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Un buste de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La place Royale.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La première d'<i>Hernani</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> par autorité de justice.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Débuts de M<sup>lle</sup> Émilie Guyon dans <i>Hernani.</i></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (12 février 1844).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (10 mars 1845).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (8 novembre 1847).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">A propos d'<i>Hernani</i> au théâtre Italien.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">La reprise d'<i>Hernani</i> (21 juin 1867).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Lettre à Sainte-Beuve.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Prospectus pour <i>Notre-Dame de Paris.</i></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Un drame tiré de <i>Notre-Dame de Paris</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Angelo.</i></td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Rachel dans <i>Angelo</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Victor Hugo dessinateur.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Première de <i>Ruy Blas</i> (Renaissance).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise de <i>Ruy Blas</i> (28 février 1872).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Vers de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Le Drame.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (9 novembre 1839).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (1<sup>er</sup> décembre 1851).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Diane</i>, d'Augier, et <i>Marion Delorme</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Une lettre de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Gastibelza</i> (Opéra national).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Changements à vue.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Odéon).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrezia Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Porte-Saint-Martin).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i> (Théâtre-Français).</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Reprise des <i>Burgraves</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Parodies des <i>Burgraves</i>.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Parodies et pastiches.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XL">XL.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Vente du mobilier de Victor Hugo.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLI">XLI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">A propos du mélodrame intitulé: <i>la Chambre ardente</i>.</td></tr> -<tr><td> </td><td> </td><td> </td><td>LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLII">XLII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Georges.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mort de mademoiselle Georges.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Rachel.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLV">XLV.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Madame Dorval.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mort de Madame Dorval.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Frédérick Lemaître.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Mademoiselle Jupette.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Château du souvenir.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#L">L.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Études sur la Poésie française.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#LI">LI.</a></td><td align="left">—</td><td align="left">Lettre de Victor Hugo.</td></tr> -</table></div> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO *** - -***** This file should be named 51977-h.htm or 51977-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/9/7/51977/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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