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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51977 ***
-
-VICTOR HUGO
-
-PAR
-
-THÉOPHILE GAUTIER
-
-
-
-PARIS
-
-BIBLIOTHÈQUE--CHARPENTIER
-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
-
-11, RUE DE GRENELLE, 11
-
-1902
-
-
-
- «Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo
- n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même,
- tout seul, dans une cave, sans chandelle.»
-
- THÉOPHILE GAUTIER
-
-
-
-
-
-I
-
-
-1830
-
-
-1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement
-l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement
-pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait
-impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la
-fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait,
-on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver
-le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.
-
-On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en
-était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les
-derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux
-poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement
-beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait
-s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un
-bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes
-de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils
-accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber
-leurs insultes à terre; on leur renvoyait _momies_ pour _sauvages_, et
-de part et d'autre on se méprisait parfaitement.
-
-En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée;
-notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions
-entré à l'atelier de Rioult.
-
-On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les
-lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier
-avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les
-couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux
-détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués
-à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre
-n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins,
-car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire
-de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par
-lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et
-l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert
-véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs
-séditieuses proscrites par l'Institut.
-
-Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez
-mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le _Génie du
-Christianisme_ il restaura la cathédrale gothique; dans les _Natchez_,
-il rouvrit la grande nature fermée; dans _René_, il inventa la
-mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique
-manquaient précisément les deux ailes de la poésie--le vers--ces ailes,
-Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout
-à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des
-cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient
-le vol de l'aigle.
-
-Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de
-succès; on s'initiait aux mystères du _Faust_ de Gœthe, qui contient
-tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un
-peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un
-peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, _le
-Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan_, nous arrivaient
-de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune,
-nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous
-en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À
-chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de
-crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas
-été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon
-coup d'appui-main sur la tête.
-
-C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre
-académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le _Pas d'armes
-du roi Jean_ ou la _Chasse du Burgrave._ Sans être encore affilié à
-la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface
-de _Cromwell_ rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le
-Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des
-petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions
-dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous
-mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre
-l'hydre du _perruquinisme,_ comme les peintres allemands qu'on voit
-montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon
-dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich.
-Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage,
-l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.
-
-_Hernani_ se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de
-la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à
-cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause
-était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la
-salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières
-représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin
-inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...
-
-Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège
-Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue,
-vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait
-l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la
-fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de
-petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée,
-que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène
-et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour
-causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette
-époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était
-venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un
-volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de _Faust_ par ce
-jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné
-dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor
-Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute
-la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus
-dévouée et plus loyale.
-
-Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui
-menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités.
-N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les
-crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au
-passé?
-
-Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de
-brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant,
-que celles du Colline de la _Vie de Bohème_, une liasse de petits
-carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant
-au coin du billet le mot espagnol: _hierro_, voulant dire fer.
-Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère
-d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il
-fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.
-
-Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que
-lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous
-les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des
-hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de
-cette escouade dont le commandement nous était confié.
-
-Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui
-auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne,
-deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot
-propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités
-par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant
-d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin
-à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous
-n'avons pas besoin de le dire.
-
-Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que
-celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes.
-Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents,
-éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration
-frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!
-
-A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins
-le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets
-rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'_Hernani_ j'assommais
-les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas
-l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine,
-j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis,
-toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous
-écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa
-gloire et ennuyer les _philistins._ Jamais Dieu ne fut adoré avec plus
-de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous
-dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû
-sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de
-chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or
-au-dessus de sa tête.
-
-
-
-
-II
-
-
-LE GILET ROUGE
-
-
-Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et
-l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est
-entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de
-Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux
-vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge
-que nous portions à la première représentation _d'Hernani_, et il dit
-d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme
-au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous
-laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos
-voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge.
-Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne
-sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer
-des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les
-nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît
-pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et
-hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un
-assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.
-
-Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se
-produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on
-appelle _tout Paris_ avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert
-Durer et un gilet aussi rouge que la _muleta_ d'un _torrero_ andalou,
-exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à
-l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans
-chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette
-facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un
-seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe
-d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable
-dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu
-qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé
-d'un gilet jonquille.
-
-Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie
-d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries
-des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons
-dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le
-profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû
-être oubliée après le premier entr'acte.
-
-Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait
-à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des
-bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une
-autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron,
-mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie,
-saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes
-neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une
-civilisation qui n'est pas coloriste.
-
-Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts,
-mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et
-eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes,
-un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche,
-toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des
-cascades de cheveux mérovingiennes,--ce qui était bien ridicule!--Aussi
-nous avons donné _carte blanche_ à ceux qui nous restent, et ils en
-ont profité--les traîtres--pour nous conserver un petit air d'Absalon
-romantique.
-
-Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs,
-comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans
-l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade
-répondant au mot d'ordre _Hierro._ Cette soirée devait être, selon nous
-et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était
-l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des
-vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette
-d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au
-maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le
-poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous
-le monde se divisait en _flamboyants_ et en _grisâtres_, les uns objet
-de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la
-lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour
-aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous
-rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions
-pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à
-la Restauration.
-
-Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée:
-Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens
-et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du
-rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les
-fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la
-chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un
-vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même
-de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec
-des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette
-teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever
-le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux
-vitrines des marchands d'estampes. _Hernani_ n'est-il pas une occasion
-sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais
-dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à
-cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le
-flamboiement de la couleur odieuse aux _grisâtres_, sur ce tas de
-classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs
-verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.
-
-Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous
-devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la
-forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en
-pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que
-nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut
-l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre
-tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.
-
- Il demeura stupide,
-
-aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant
-l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à
-la page de l'ÉTONNEMENT, ne contiennent pas de têtes aux pupilles
-plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du
-front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par
-l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect
-l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel
-il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix
-timide:
-
---Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.
-
---Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois
-répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte
-d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.
-
---Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre
-plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.
-
---Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné,
-coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le
-dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.
-
---N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi,
-mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter
-ce précieux accoutrement?
-
-Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou
-vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux
-du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction
-qui l'alarma pour notre raison.
-
-La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que
-nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants.
-Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les
-plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge
-de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre
-ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention
-politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien
-de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour
-les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de
-fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle,
-dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du
-Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.
-
-Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint
-s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la
-salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien
-qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon
-vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir,
-d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample
-pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de
-cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut
-en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les
-philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien
-de plus exact. Nous voyons dans _Victor Hugo raconté par un témoin
-de sa vie_: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du
-reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait
-avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait
-ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de
-velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau
-plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle
-et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges
-démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre
-était tombé.»
-
-Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves
-du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de
-la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains
-tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions
-dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre
-tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous
-eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de
-perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux,
-l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du
-Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet
-de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à
-l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires
-avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré
-leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de
-talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au
-milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»
-
-Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre
-sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est
-pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen
-de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;--le
-_je_ nous répugne tellement que notre formule expressive est _nous_,
-dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans
-la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et
-météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant
-été regardé «comme un signe des temps», dirait la _Revue des Deux
-Mondes_, et occupé ce XIXe siècle qui avait pourtant bien autre chose
-à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie naturelle
-et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est nous qui
-étions le moule de ce pourpoint mirifique.
-
-
-
-
-III
-
-
-LA PRÉSENTATION
-
-
-Nos états de service d'_Hernani_ (trente campagnes, trente
-représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le
-droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple:
-Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la
-connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée,
-nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions
-l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident
-quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou
-Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un
-sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand
-poids, nous respirions librement.
-
-Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations
-d'_Hernani_ avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait
-au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, était
-venu se loger dans une rue projetée du quartier François-Ier, la rue
-Jean-Goujon, composée alors d'une maison unique, celle du poète;
-autour, s'étendaient les Champs-Élysées presque déserts, et dont la
-solitude était favorable à la promenade et à la rêverie.
-
-Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos
-bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous
-entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées
-nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer
-le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les
-talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par
-nos acolytes qui riaient aux éclats.
-
-Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos
-compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions
-assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient
-sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte
-s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon
-franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui?
-Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.
-
-Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne
-put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous
-rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de
-sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris,
-ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits
-poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme
-des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous
-releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut
-toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra
-avec nous dans son cabinet.
-
-Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe,
-il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il
-lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui
-dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent
-des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire
-doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté
-peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement
-et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme,
-quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées
-aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la
-première fois.
-
-Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée
-entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les
-jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres
-personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une
-intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait
-l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect,
-une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.
-
-Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde
-était jeune.
-
-Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le
-plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans.
-C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.
-
-Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste,
-soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui
-vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et
-les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne
-laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour
-stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image,
-qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur
-de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et
-d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne
-confiait plus le premier aspect.
-
-Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment
-monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage
-d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les
-proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète
-le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était
-vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes
-pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y
-poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance
-y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un
-peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale,
-une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et
-illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une
-bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et
-volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents
-d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un
-pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus
-exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans
-ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues,
-terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à
-cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre
-souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant,
-qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de
-gloire.
-
-
-
-
-IV
-
-
-UN BUSTE DE VICTOR HUGO
-
-
-De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent,
-aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de
-la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une
-œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le
-caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait
-presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il
-y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté;
-le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le
-menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces
-contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et
-qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David,
-dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été
-plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails
-pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle
-en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est
-tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front
-surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne
-pourrait vivre.
-
- * * * * *
-
-Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de _Roland
-furieux_, d'un _Napoléon_ refusé et qui, certes, valait mieux que celui
-de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais
-trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.
-
-Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature;
-le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a
-confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission,
-l'homme dont la devise littéraire est _hierro_, et qui n'en est pas
-moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il
-n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu
-le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les
-portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de
-dithyrambe et de _smorpha_ méditative, on ne peut plus ridicule chez
-nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.
-
-Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde
-contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail
-est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné
-à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles
-respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur,
-différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout
-l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la
-peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être
-est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop
-saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce
-buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où
-les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration
-du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous
-les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs
-bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de
-nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.
-
-
-
-
-V
-
-
-LA PLACE ROYALE
-
-
-En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans
-l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note
-ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures.
-Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec
-un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa
-beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après
-la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6,
-dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre
-à l'autre.
-
-Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations
-avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu
-je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires.
-Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur
-les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus
-la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec
-quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont
-l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était
-jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se
-passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait
-guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande
-boutique romantique».
-
-
-
-
-VI
-
-
-LA PREMIÈRE D'HERNANI
-
-
-25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé
-en caractères flamboyants: la date de la première représentation
-d'_Hernani!_ Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes
-l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous
-fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé
-depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons
-rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que
-retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux
-cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.
-
-Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant
-mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé
-l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes
-et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les
-académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur
-qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir
-Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait
-mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de
-cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque,
-pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle
-École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines
-politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de
-l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile.
-Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se
-permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les
-plus honnêtes gens du monde.
-
-On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser
-_Hernani_ se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et
-tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins
-dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne
-si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son
-attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la
-préface de _Cromwell_, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne»,
-comme dit Alarcón du _Tisserand de Ségovie_, s'offrit au maître qui
-l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre,
-mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta
-par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré
-de papier rouge timbré de la griffe _Hierro._ Tous ces détails sont
-connus, et il n'est pas besoin d'y insister.
-
-On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques
-du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien
-élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres,
-les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns
-critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme
-un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila
-qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches,
-hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions
-de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres
-et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux--on ne peut naître avec des
-perruques--et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles
-souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns
-portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières.
-Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles,
-hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à
-prendre pour modèles.
-
-_Ces brigands de la pensée_, l'expression est de Philothée O'Neddy,
-ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais
-leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste
-sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le
-velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures,
-valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie
-trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée
-où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant
-œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des
-plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser
-leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus
-élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit
-à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés
-par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc
-pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer
-une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans
-l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât
-l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de
-l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du
-rideau.
-
-La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et
-ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne
-leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde
-avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction
-dort.
-
-Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la
-hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude,
-on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une
-ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque
-regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant
-avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en
-nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité
-visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme
-celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous
-n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et
-lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva
-à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la
-Piranèse.
-
-On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs
-du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les
-endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre
-une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de
-Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs
-d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos
-n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus
-mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en
-guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment
-à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins
-solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre
-sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les
-philistins au moindre signal d'hostilité.
-
-Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la
-pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même
-lorsqu'au bout de cette nuit _Hernani_ doit se lever comme un soleil
-radieux.
-
-Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que
-nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du
-maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu
-quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On
-y pressentait un nouveau _Cid_, un jeune Corneille non moins fier, non
-moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la
-palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû
-porter le drame. Quelques-uns regrettaient _Trois pour une_, qui leur
-semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien
-espagnol et bien romantique, dans le sens de _La vie est un songe_, des
-_Matinées d'avril et de mai_; d'autres, et avec raison, trouvaient plus
-de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'_Honneur castillan_, qui
-contenait l'idée de la pièce.
-
-Le plus grand nombre préférait _Hernani_ tout court, et leur avis a
-prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que,
-pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la
-bouche des hommes à la voix articulée.
-
-Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et
-Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné
-par la guerre entre les _christinos_ et les _carlistes_, dont nous
-entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes
-blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à
-serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une
-ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait
-près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule
-hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A
-ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous
-envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A
-travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme
-un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un
-éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir,
-ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure
-d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant
-les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait
-même entendre encore la rumeur de la première représentation.
-
-Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du
-roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et
-recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité
-éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans
-son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette
-magnifique floraison dramatique.
-
-La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté
-du chocolat et des petits pains,--quelques-uns--_proh! pudor_--des
-cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le
-pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour
-les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques
-ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables
-_scies_ d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs
-couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à
-des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques
-du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra
-à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt
-le _gazon_, de quelque membre de l'Institut; on déclama des _songes
-tragiques!_ et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes
-de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse,
-peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.
-
-Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple
-couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait,
-traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse.
-Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait
-peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec
-fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs
-lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance,
-donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant
-bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école
-l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies
-femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui
-fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par
-les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs
-bouquets avec un sourire qui pardonnait.
-
-L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et
-classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il
-était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux
-mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre.
-Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur
-lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle,
-éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir,
-avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la
-Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un
-galant attendu par sa maîtresse:
-
- Serait-ce déjà lui?... C'est bien à l'escalier
- Dérobé.
-
-La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre
-vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un
-spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner
-une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.
-
---Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les
-vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de
-Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.
-
-Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes
-innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles
-négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un
-poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.
-
---Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un
-romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et
-coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.
-
- ...C'est bien à l'escalier
- Dérobé.
-
-Ne voyez-vous pas que ce mot _dérobé_ rejeté, et comme suspendu en
-dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère
-qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse
-science architectonique! quel sentiment de l'art du XIVe
-siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!
-
-L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce
-rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent
-des _chut_ et des _à la porte_, dont l'énergie croissante l'obligea
-bientôt au silence.
-
-Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont
-habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques
-les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet
-que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles,
-si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si
-shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut
-d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie
-et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à
-un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette
-horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les
-motifs ou les prétextes ont disparu.
-
-Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'_Hernani_, en
-suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups
-d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus
-ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements
-comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient
-jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises,
-des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais
-de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve
-une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de
-ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à
-fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:
-
- Est-il minuit?--Minuit bientôt
-
-ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de
-cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi
-demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre:
-_minuit._ C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase,
-on aurait été poli; par exemple:
-
- --L'heure
- Atteindra bientôt sa dernière demeure.
-
-Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait
-aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les
-comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire,
-ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus
-de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si
-fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos
-grands auteurs du XVIIe siècle, que tout le théâtre de ce temps ne
-fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, l'autre de
-Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les propos
-d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le feu. Le
-vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des mains
-souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime de
-«voiles» dont il avait besoin:
-
- Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
-
-Celui de Molière:
-
- La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,
-
-respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne
-plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait
-penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme
-des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à
-la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la
-regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.
-
-Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la
-quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait
-plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui
-d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les
-mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle
-ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de
-gens comme cela.
-
-Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites
-escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques
-et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur
-des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer.
-La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par
-des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public
-pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation
-ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même--ce
-n'est pas trop dire--étaient en présence, se haïssant cordialement,
-comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la
-bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était
-hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour
-jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que
-ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée
-désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion
-particulière.
-
-En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux
-plaisanteries romantiques de don Carlos, aux _saint Jean d'Avila!_
-de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale
-espagnole prise à la palette du _Romancero_ pour plus d'exactitude.
-Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de
-grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de
-rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la
-portion du public qui ne faisait pas pas partie des _salteadores_
-d'Hugo! _De ta suite--j'en suis!_ qui termine l'acte, devint, nous
-n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des _glabres_,
-le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade
-sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils
-semblaient encore admirables.
-
-Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui
-était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté
-blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne
-le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues
-spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur
-la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait
-toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient
-ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au
-dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que
-glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'_Hernani_, elle
-applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un
-billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...[1]
-
-
-[Footnote 1: _Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit
-Théophile Gautier._]
-
-
-
-
-VII
-
-
-PROCÈS DE VICTOR HUGO
-
-CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
-
-
-Novembre 1837.
-
-Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor
-Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui.
-L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée
-de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans
-couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très
-curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de
-se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur
-des _Deux Mahométans._ Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en
-premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.
-
- * * * * *
-
-M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française,
-n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous
-en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait
-aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement
-sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable
-poète: _Lucrèce, Marie Tudor, Angelo_ ont prouvé que c'était un grand
-dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus
-habile charpentier scénique.
-
-A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_
-a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle
-fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme
-l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre
-avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint
-cette vigueur et ce relief.
-
-_Marie Tudor_, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi;
-jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible
-et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété
-suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.
-
-Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames,
-d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre
-d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style
-magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de
-nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une
-pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises
-d'_Hernani_ et de _Marion Delorme_ qui vont avoir lieu.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE
-
-(THÉÂTRE-FRANÇAIS)
-
-
-
-22 janvier 1838.
-
-C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'_Hernani_,--par autorité
-de justice.--A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de
-très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse
-affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup
-d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même
-dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.
-
-Outre sa valeur poétique, _Hernani_ est un curieux monument d'histoire
-littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive
-rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. _Hernani_
-était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un
-acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines
-littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques;
-chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques
-perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les
-classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable
-artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées,
-et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple,
-que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?--Minuit!» ait excité
-des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans _Hernani_
-qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, _Hernani_, si
-l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus
-audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite,
-style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM.
-Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après
-cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et
-de saveur, la transition était brusque.
-
-Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant
-que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il
-est allé au poète. _Hernani_ n'a pas excité le plus léger murmure: il
-a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un
-discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement
-héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne
-foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa
-fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant
-aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont
-excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas
-aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs
-raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et
-nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture
-intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres
-sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs
-intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature
-_nationale_ ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques
-et en flonflons.
-
-Le mérite principal d'_Hernani_, c'est la jeunesse: on y respire d'un
-bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage
-d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts
-en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement
-héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique,
-agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est
-un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète
-de vingt-cinq ans.
-
-Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à
-_Hernani_, n'ont pas cet attrait particulier. _Hernani_ est la fleur,
-_Lucrèce Borgia_ est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se
-joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile
-ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde
-semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit
-ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère
-revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles
-paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». _Hernani_ a
-subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé
-ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait
-emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.
-
-Il est inutile de faire l'analyse d'_Hernani_, on sait la pièce par
-cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont
-joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène
-des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble
-écrite avec la plume qui traça le _Cid_, a été applaudie comme elle
-le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de
-Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette
-sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.
-
-La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait
-personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi
-complet que possible. _Hernani_ consacré par l'épreuve de la première
-représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais
-au répertoire avec le _Cid_ dont il est le cousin et le compatriote.
-
-Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est
-développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis,
-la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui
-conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs,
-un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille
-féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.
-
-M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement
-montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de
-dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.
-
-Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence
-ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment,
-manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces.
-Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple,
-paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au
-commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la
-vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie
-homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et
-d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons
-comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion
-profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits
-suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant:
-cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine
-dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune
-fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela
-l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait
-répondre au vieux Sylva:
-
- On n'a pas de galants quand on est doña Sol
- Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.
-
-Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus
-rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à
-l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et
-saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons
-dans _Marion Delorme_, avec la plus vive impatience. N'oublions
-pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a
-particulièrement bien dit le grand monologue.
-
-
-
-
-IX
-
-
-DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI
-
-(THÉÂTRE-FRANÇAIS)
-
-
-
-15 juin 1841.
-
-_Hernani_ est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous
-préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que
-l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée
-aux Jeux floraux: mais _Hernani_ réveille en nous de tels souvenirs
-d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas
-avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là!
-Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la
-querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations
-étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait
-avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des
-heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques
-emportaient _le vieillard stupide_; l'autre jour les classiques, que
-ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le
-reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous
-avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations
-consécutives d'_Hernani_; nous allions là par bandes, tous fous de
-poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à
-tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous
-attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce,
-que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait,
-par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors
-que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même!
-Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous
-avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes,
-nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux
-excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler
-ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette
-jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit,
-et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne
-dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une
-chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de
-jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès
-que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les
-montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes
-il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de
-l'Empire, venait enfin de ressusciter.
-
-Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui
-faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets
-dans leurs stalles; _Hernani_ n'est interrompu aujourd'hui que par les
-applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur
-romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor
-Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris
-et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois
-le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.
-
-Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait
-déjà eu occasion d'applaudir dans la _Fille du Ciel_, de M. Casimir
-Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et
-Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers;
-elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément
-espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à
-la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice
-d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un
-portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque
-peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a
-parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure
-romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien
-supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva,
-c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle
-voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à
-imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui
-pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été
-simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un
-grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre,
-ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe
-rousse et sa lèvre autrichienne.
-
-
-
-
-X
-
-
-REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-12 février 1844.
-
-On a repris cette semaine _Hernani_ à la Comédie-Française. Le
-chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété
-par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession
-du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec
-attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui
-comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où
-chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à
-pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui
-toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement
-comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de
-longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la
-magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des
-tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au
-contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce
-telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée
-dans la _Bibliothèque Charpentier?_ Les tragédies classiques nous
-amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont
-tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous
-les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y
-introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges.
-A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on
-a fait subir à _Hernani._ La pièce est très bien jouée, du reste, par
-Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines
-parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame
-Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol;
-le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu
-presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort
-prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore
-quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons,
-complètement lavé sa tache originelle.
-
-
-
-
-XI
-
-
-REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-10 mars 1845.
-
-La reprise _Hernani_ attire la foule au Théâtre-Français; on écoute
-avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une
-tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.
-
-Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes
-soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la
-postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des
-chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève
-lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet _Hernani_, si sauvage,
-si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo
-de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui
-une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des
-montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le
-fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux
-dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des
-tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.
-
-Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations,
-qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son
-intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour
-applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on
-pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à
-regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son
-sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la
-scène:
-
- . . . . . . . . . . . .
- Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!
- Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles
- Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.
- J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit
- Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,
- J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie
- Avec quelque armement aider la prophétie!
- Toutes prédictions du sorcier le plus fin
- Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,
- Quand une bonne armée avec canons et piques,
- Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,
- Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,
- Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.
- Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?
- Celui dont une armée explique le système,
- Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,
- Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit
- Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite
- Taille l'événement au plaisir du prophète?
- --Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.
- A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!
- Ils ont force canons, rangés en longues files,
- Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;
- Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez
- Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?
- Baste! au grand carrefour de la fortune humaine
- Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,
- A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,
- Tachant en vain de lire au livre des destins,
- Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,
- Au nécromant du coin vont demander leur route.
-
-Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot
-dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité
-aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et
-humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne
-sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour
-indiquer le sujet de la scène.
-
-Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la
-Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous
-ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes
-guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous
-faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire
-de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.
-
-Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien
-l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame
-romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser
-un roi pour amant.
-
-Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui;
-il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui
-s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus
-parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre
-pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une
-montagne à l'autre.
-
-Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt
-ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec
-intelligence et netteté.
-
-Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de
-Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et
-sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait
-approprié au personnage.
-
-Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces
-nouvelles on devrait bien reprendre _Le Roi s'amuse_, un des plus beaux
-drames du poète,--qui n'a été joué qu'une fois;--l'interdiction serait
-facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite
-de représentations fructueuses.
-
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-
-
-XII
-
-
-REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-8 novembre 1847.
-
-L'on a repris _Hernani_, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante
-de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par
-la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à
-cette belle pièce, cousine germaine du _Cid_, l'admiration sereine et
-tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques;
-ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments
-chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément
-espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble
-avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont
-écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours
-de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles
-rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels
-tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors
-généralement employé:
-
- En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?
-
-dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:
-
- Quelle heure est-il?
-
-Et que Ricard lui répond tout sauvagement:
-
- Minuit!
-
-et non pas, comme il en avait le droit:
-
- Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.
-
-Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal
-reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de
-ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de
-Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est
-reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un
-grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe
-profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas
-embarrassants.
-
-Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le
-sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux,
-Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a
-peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils
-négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent
-les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des
-vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour
-comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous
-voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on
-leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs
-d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour
-ceux-là.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN
-
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-
-5 décembre 1854.
-
-Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs
-de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise
-«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois
-heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et
-les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes
-bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore
-aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et,
-malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de
-Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par
-beaucoup de personnes.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-LA REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-21 juin 1867.
-
-Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné
-de la griffe _Hierro_, nous entrions au Théâtre-Français bien avant
-l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de
-jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,--tout le monde était jeune
-alors!--enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir
-dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le
-25 février 1830, le jour d'_Hernani_ une date qu'aucun romantique n'a
-oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la
-lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de
-l'intelligence passionnaient à ce point la foule!
-
-Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans!
-c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la
-vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste
-que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient
-là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec
-un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à
-tout jamais. Du reste, _Hernani_ n'a plus besoin de sa vieille bande,
-personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il
-a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est
-maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc
-de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol
-se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le
-pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.
-
-Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de
-sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois
-emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en
-signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des
-redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un
-jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait
-le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels
-cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels
-tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme
-les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut
-le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon.
-Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait
-bien vite à la scène.
-
-On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été
-bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les
-échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient
-des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions
-tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au
-besoin.
-
-Pour cette génération, _Hernani_ a été ce que fut le _Cid_ pour
-les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant,
-amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations
-héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage
-si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté
-éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur
-poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors
-captivés. Certes l'auteur d'_Hernani_ a fait des pièces aussi belles,
-plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle
-n'exerça sur nous une pareille fascination.
-
-Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous
-avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa,
-lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer
-jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où
-l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille
-à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom
-des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du
-titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes
-étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues,
-aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à
-lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves
-légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la
-foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir
-évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une
-ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à
-boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun,
-son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant
-à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute
-le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a
-traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans
-quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son
-drame.
-
-Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous
-n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et
-à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois.
-Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la
-représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins
-animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme
-classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul,
-battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune
-discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient,
-nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait
-dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont
-écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui
-le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se
-transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait,
-et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est
-pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète,
-contrairement à la légende de l'Islam.
-
-L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine;
-comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps,
-les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les
-férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave,
-l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le
-peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son
-blason dans le coin de la toile.
-
-Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même:
-«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce
-drame dont le _Romancero general_ est la véritable clef. Il prierait
-volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire _Le
-Cid, Don Sanche, Nicomède_, ou plutôt tout Corneille et tout Molière,
-ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles
-veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur
-d'_Hernani_, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses
-qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».
-
-Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui
-procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant
-pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît
-classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et
-le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de
-langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez
-Hugo en particulier.
-
-C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de
-vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands
-que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son
-action qui semble une légende du _Romancero_ mise au théâtre comme
-l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers
-colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant
-à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent
-comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des
-ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.
-
-Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne,
-il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était
-un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous
-apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie
-gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits
-à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu
-zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et
-tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans
-ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique
-d'un temps.
-
-La pièce qui portait ce sous-titre: _Hernani_ ou _L'Honneur castillan_,
-a pour fatalité _el pundonor_, cette _anankê_ de tant de comédies
-espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la
-vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il
-suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais
-voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons
-_Hernani._
-
-On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était
-supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les
-acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau
-genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction;
-Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui,
-simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont
-les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle
-Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent
-sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la
-comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez
-de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa
-main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et
-il disait superbement ce vers:
-
- Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.
-
-Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile
-de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement
-charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre,
-orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand
-seigneur a dépouillé ses guenilles de _salteador_, Delaunay, rentré
-dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène
-d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté
-par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la
-vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus
-noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour
-du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de
-Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une
-légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand
-monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol:
-hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour
-et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une
-héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de
-Rachel.
-
-
-
-
-XV
-
-
-LETTRE À SAINTE-BEUVE
-
-
- «MON CHER MAITRE,
-
- «Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre
- charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de
- romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.
-
- «Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:
-
-... Jésus! Votre manteau ruisselle!
-
- «Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros
- castillan, en matière de riflard.
-
- «Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et
- cordiale sympathie.
-
- «THÉOPHILE GAUTIER.»
-
- * * * * *
-
-_Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de
-Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay_:
-La Veuve du Tanneur:
-
- «Parmi les illustrations littéraires on remarquait M.
- Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à
- Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui
- a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis
- avec les femmes.»
-
-
-
-
-XVI
-
-
-PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS
-
-
-
-Août-septembre 1835.
-
-_Notre Dame de Paris_ est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses
-nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire;
-elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi
-à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire
-de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se
-sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles
-eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à
-l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite
-à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire
-que _Notre-Dame de Paris_ est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.
-
-C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies,
-exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute
-et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues
-historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art,
-science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée
-en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre,
-eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.
-
-Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes
-idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare,
-Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins
-touchantes.
-
-Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de
-Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif
-d'amour.
-
-Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que
-ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours,
-qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le
-poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est
-peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.
-
-Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien
-Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui
-tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de
-Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.
-
-Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille!
-Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un
-corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas
-l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et
-sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie?
-Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types!
-Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI
-et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un
-Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une
-érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et
-sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze,
-aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.
-
-_Notre-Dame de Paris_ est dès aujourd'hui un livre classique.
-
-C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations,
-la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.
-
-Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille
-exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les
-samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes
-anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de
-grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc.
-Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce
-n'est pas peu dire.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»
-
-
-
-Avril 1850.
-
-_Notre-Dame de Paris_ est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la
-cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que
-l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent
-les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de
-style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais
-toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux
-grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de
-pierre.
-
-Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre
-immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire
-en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus
-capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil:
-aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats
-et de tous prix.
-
-M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette
-habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans
-la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit
-les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter
-la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et
-tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec
-un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à
-vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des
-magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre
-Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a
-tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus
-de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute
-mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre,
-ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour
-l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a
-joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.
-
-N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par
-M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.
-
-Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des
-tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-ANGELO
-
-
-
-5 juillet 1835.
-
-Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule
-représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène
-pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé _ad hoc_
-tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice
-un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier
-acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours
-noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec
-lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte
-d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper
-au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été
-fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de
-paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à
-ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au
-plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur
-lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public
-s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de
-brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban,
-ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille
-pièce une pièce toute neuve.
-
-A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à
-la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste
-cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun
-de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en
-agir de la sorte.
-
-De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit
-quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est
-important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a
-soixante représentations comme _Hernani_, ou n'en a qu'une comme _Le
-Roi s'amuse_, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose
-reconnue maintenant de tout le monde que ce même _Roi s'amuse_, si
-outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur
-a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre.
-Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux
-endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui
-débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des
-quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries
-de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et
-le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes
-bien au-dessus de la vieille salle des Français.
-
-Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs
-destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale
-à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une
-chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge
-de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du
-Palais-Royal.
-
-De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la
-connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de
-style à propos du livre.
-
-La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme.
-Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une
-autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'_Angelo_ est
-en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le
-parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières
-dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils
-peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils
-soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre
-à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né,
-fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers.
-
-Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de
-M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup
-de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces
-phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez
-singulière.
-
-Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il
-n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide
-et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est
-volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien
-Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un
-et l'autre pour le Romancero.
-
-C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux
-et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des
-grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude
-dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à
-l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va
-tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une
-vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour
-ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la
-Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également
-boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des
-hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze.
-
-Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille
-lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les
-mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs
-où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de
-fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant
-plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau
-la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement,
-robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme
-il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées
-haut.
-
-Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle
-où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi
-vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie
-s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième,
-un peu avant l'apparition du _Cid._ Ce n'est pas qu'il eût été plus
-grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni
-le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte,
-ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti,
-comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique,
-amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune.
-La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une
-carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon
-que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence
-d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à
-Victor Hugo?
-
-Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur.
-Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question!
-
-_Angelo_ est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des
-situations que du développement d'une passion première. Il est de
-la famille de _Cymbeline_, de _Mesure par mesure_ et _Troïlus et
-Cressida_, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des
-aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans
-une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus
-faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est
-la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres,
-et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux.
-
-On a fait _l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le
-Misanthrope_, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et
-l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher _Othello_ que _Tartufe_:
-les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et
-ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui
-ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman,
-le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion,
-la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni
-mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne.
-
-La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame
-historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo
-a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la
-surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment
-trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente
-ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu
-l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on
-sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que
-les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques
-traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il
-veut développer.
-
-Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et
-d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse,
-et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms
-consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent
-aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela
-aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants
-critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de
-demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François Ier, mais où est
-Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est Caillette, où
-est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont vécu en ce
-temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?» Pardieu! il
-est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans son linceul
-d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de Josaphat, où le
-Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains toujours jeunes!
-Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage historique,
-où est la nécessite de parler de tous les personnages historiques
-contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un drame soit
-un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le critique montre
-qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques.
-
-Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène
-est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à
-Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi
-bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là!
-
-Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne
-Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si
-on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction
-aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un
-autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est
-que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor.
-Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes
-de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers
-montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries
-entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce
-ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais
-quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si
-courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il
-y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de
-toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont
-d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour
-de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont
-et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La
-nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des
-beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner
-sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans
-quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul.
-
-Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent
-avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là
-une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du
-cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires,
-si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres
-des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement
-les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et
-les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus
-fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur
-opaque et étouffante.
-
-On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle
-dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière
-ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il
-y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les
-chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la
-Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que
-cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait
-scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en
-vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les
-fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent
-à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose
-que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce
-que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir
-là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour
-les morts.
-
-Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien
-vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle
-est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je
-conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie.
-
-Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie
-à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou
-d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop
-chatouilleuse des loges du Théâtre-Français.
-
-Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou
-les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres
-et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le
-public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut
-contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une
-plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir
-comme un ulcère.
-
-Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée
-impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un
-nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil
-auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la
-trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier
-acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au
-troisième, et ainsi de suite.
-
-Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe
-fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un
-pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe.
-
-Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la
-Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de
-cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur
-ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés
-de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et
-aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les
-feuilles satinées de la brochure.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO
-
-
-
-27 mai 1850.
-
-_Angelo_ est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait
-représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si
-solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le
-rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire.
-
-Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre,
-tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre
-de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on
-citerait ne feraient que confirmer la règle.
-
-Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait,
-sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret
-et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi.
-
-Son _Festin de Pierre_, ou pour parler correctement, son _Convié de
-Pierre_, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par
-Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a
-été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose
-n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli
-pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française.
-
-Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par
-les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement
-moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la
-prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de
-rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée,
-taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en
-ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la
-phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire
-des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel
-point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers
-sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de
-la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en
-l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si
-loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du
-vers blanc de huit pieds.
-
-Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus
-d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage
-le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le
-vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un
-malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins.
-Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou
-alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement
-manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté
-métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de
-redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir
-dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que
-ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent,
-et de la manière la plus brillante.
-
-Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais
-une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands
-ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la
-prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont
-le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne
-rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi
-que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et
-l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet
-jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions
-le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de
-nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce
-n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la
-poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés
-plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées
-dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen.
-
-Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès
-dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes
-aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à
-son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases
-qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules
-d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui
-vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la
-Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est
-emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire
-romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique.
-
-Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par
-Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien
-enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre
-honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en
-rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle
-n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars
-possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton
-vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle
-n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer,
-et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées,
-apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une
-volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez
-elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique.
-Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le
-geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre
-d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle
-manquait de race.
-
-Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le
-faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le
-rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait
-pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée.
-Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la
-fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle
-avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la
-folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient
-quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se
-venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte.
-
-C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour,
-des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec
-lequel on eût pu aller en soirée.
-
-Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise
-plastiquement l'idée de son rôle: dans _Phèdre_, c'est une princesse
-grecque des temps héroïques; dans _Angelo_, une courtisane italienne du
-XVIe siècle, et cela d'une manière incontestable aux yeux. Personne
-ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne feraient pas mieux.
-Elle domine tout de suite, le public par cet aspect impérieusement
-vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher d'un bas-relief de
-Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le drame, on dirait qu'elle
-descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien. L'illusion est complète.
-Avant d'être une grande actrice, elle est une grande artiste. Sa
-beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas compte et qu'ils nient
-quelquefois tout en en subissant l'empire, a une flexibilité étonnante.
-
-Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude
-peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle
-doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces
-perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir
-de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet
-intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit
-aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action!
-
-Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus
-étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé
-quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde
-et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne...
-C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce
-temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où
-Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs
-escaliers des terrasses.
-
-De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre
-tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle
-détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre
-femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places,
-a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir
-soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de
-Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment!
-quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur
-et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le
-comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle
-détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à
-Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.
-
-Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop
-marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de
-la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa
-victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs;
-quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime
-de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice
-s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et
-proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre
-les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en
-cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite
-relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui
-méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le
-magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus
-de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a
-pris son amant.
-
-Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de
-plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que
-l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et
-tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt.
-Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille
-qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée!
-Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a
-jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition
-que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!
-
-On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la _Tisbé_
-que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière
-indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle
-lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui
-la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: _Phèdre_, dans la tragédie,
-_Tisbé_ dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est
-là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a
-mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à
-_Lucrèce Borgia_ et à _Marie Tudor_ qui seraient pour elle l'occasion
-de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se
-trouve dans _Warwick ou le Faiseur de rois_, drame d'Auguste Vacquerie,
-récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa
-taille, et elle y sera superbe à coup sûr.
-
-Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle
-Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval;
-n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune
-sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en
-verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le
-comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir.
-Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la
-poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur;
-l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de
-plus?
-
-Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.
-
-Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse
-voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y
-deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze
-il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la
-Fatalité qui marche.
-
-
-
-
-XX
-
-
-VICTOR HUGO DESSINATEUR
-
-
-
-23 juin 1838.
-
-M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais
-un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger,
-Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce
-qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une
-forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une
-tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir,
-à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y
-met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis
-informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent
-à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe,
-devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un
-ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.
-
-Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en
-Belgique, et porte, écrit au revers: _Liège(?) 12 août; pluie fine._
-
-C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique,
-avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des
-quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs
-flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois
-renversés dont les traits se répandent.
-
-Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front
-chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une
-girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de
-l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement
-sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un
-rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont
-les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse,
-un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les
-heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de
-la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au
-pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement
-tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière
-d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets
-vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui
-semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei.
-Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de
-décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et
-flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de
-la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la
-plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (_Notre-Dame de
-Paris_).
-
-Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière
-par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et
-Victor Hugo sont maintenant inséparables.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-PREMIÈRE DE RUY BLAS
-
-
-(RENAISSANCE)
-
-
-
-12 novembre 1838.
-
-Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi
-vif; car outre la première représentation de _Ruy Blas_ il y avait la
-_première représentation_ de la salle, et c'était ce soir-là que devait
-définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick
-parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire,
-dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique
-empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur
-qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop
-longtemps finit par devenir la figure!
-
-_Ruy Blas_--qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce
-matin--_Ruy Blas_, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire
-n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort
-du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique,
-passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver
-des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix,
-le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard
-Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand
-tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.
-
-La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales,
-dans le goût dit _Renaissance_, quoique certains ornements se
-rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV:
-le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le
-pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent,
-aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de
-chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à
-mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau,
-peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat
-relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin
-blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre
-une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches
-ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste
-de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps
-de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans
-toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu
-tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges
-garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont
-jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est
-plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble
-avoir été fait ce vers de don César:
-
- ... Affreuse compagnonne
- Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!
-
-Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement
-dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne
-s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours
-de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais
-surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il
-faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas
-de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les
-fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style,
-l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette
-vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde,
-dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous
-ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les
-mélodrames et le vaudeville.
-
-
-
-
-XII
-
-
-REPRISE DE RUY BLAS
-
-
-
-28 février 1872.
-
-Pour nous qui avons vu la première représentation de _Ray Blas_ au
-théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si
-longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son
-intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.
-
-Dans _Marie Tudor_, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres,
-dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne
-faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les
-femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions
-vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien
-édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des
-opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les
-revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze
-ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli
-suprêmes. _Ruy Blas_ nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la
-première fois.
-
-Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans,
-emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la
-Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille
-de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne
-cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a
-inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis
-Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions
-retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi
-qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes
-d'_Hernani_; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le
-poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à
-l'admiration.
-
-Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus
-ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome
-mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et
-renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de
-ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible
-ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de
-noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne.
-Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la
-place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours
-regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.
-
-On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de
-l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. _Ruy Blas_
-renferme, en effet, sans y avoir visé.--Le poète a toujours dédaigné
-le succès d'allusion--de ces passages dont l'opposition peut profiter,
-contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités
-toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de
-l'éternelle justice.
-
-Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre
-avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup
-de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment,
-dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit
-d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première
-épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect
-religieux, comme on eût fait pour _le Ciel_ ou _Don Sanche d'Aragon_ ou
-tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus
-permise.
-
-Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la
-représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants.
-Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous
-cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À
-peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin,
-heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour
-_Ruy Blas_ un public de postérité.
-
-C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua _Ruy
-Blas_, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait
-à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux
-semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de
-Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer
-de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par
-devenir la figure. _Ruy Blas_ eut bien vite raison de Robert Macaire.
-De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu
-qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez,
-mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur,
-qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour
-menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de
-Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,--c'est-à-dire le plus
-grand tragédien du plus grand comédien moderne.
-
-L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon
-sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme
-l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui
-l'ont entendu.
-
-Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à
-son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière,
-et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les
-ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler
-avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du
-trône. Cependant, si l'on reprenait les _Burgraves_, cette œuvre
-titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre
-acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse
-il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et
-l'empereur-fantôme!
-
-Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, _Ruy Blas_ est une des
-pièces qui nous plaît le plus--nous disons qui nous plaît;--il en est
-d'autres que nous admirons autant.
-
-La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas
-apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses
-complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent
-le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune
-cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité
-par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol
-rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté,
-et la toute-puissance,--ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur
-terre:--en un mot, être l'amant de la Reine.
-
-A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets,
-se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce
-plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe
-précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte
-cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme
-la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa
-main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de
-Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais.
-Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans
-savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le
-démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages
-compliqués formidables.
-
-Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de
-Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une
-liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque
-qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis
-de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de
-sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux
-de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés
-pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes
-devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs
-argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le
-carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute
-l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de
-Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant
-Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore
-sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle
-hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique
-oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier
-à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte
-de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de
-Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don
-Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.
-
-A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons
-plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une
-aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui,
-peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour
-jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie!
-depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus
-hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort,
-mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre
-ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille,
-l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un
-airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.
-
-Bien que le vieux critique soit, en général, _laudator temporis acti_
-et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la
-tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de
-_Ruy Blas_ à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène
-à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception
-bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.
-
-Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux
-souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature
-ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur,
-des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a
-très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son
-amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et
-d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres.
-La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration
-craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais
-a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy,
-il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son
-imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus
-étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un
-mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles
-a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson
-derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection
-sinistre.
-
-Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue;
-ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui,
-ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume
-énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui
-pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou,
-et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies
-étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles
-romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier
-Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.
-
-La Marie de Neubourg de la Renaissance--Atala Beauchêne--avait été
-trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus
-charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie
-de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de
-colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette
-triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification
-momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour
-d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon,
-quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve
-toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme
-cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète
-lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!
-
-Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère
-élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé
-et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne
-longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier.
-Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer
-pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus
-gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et
-contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque
-nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle
-Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine
-noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte
-l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui
-flanquer une paire de bons soufflets.
-
-Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de
-représenter l'affreuse compagnonne--dont le menton fleurit et dont le
-nez trognonne--. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son
-type dans les _caprichos_ de Goya, parmi des sorciers du collège de
-Bozozona, dans les _tias_ du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui
-sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une
-vieille, ensuite pour une jeune.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-VERS DE VICTOR HUGO
-
-
-
-13 juin 1843.
-
-Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il
-place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers,
-et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées
-l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de
-ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un
-immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits,
-judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers
-romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le
-vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers
-moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances
-enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes
-nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait
-crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait
-encore beaucoup à faire.
-
-Dans ses _Orientales_, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre
-de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux
-maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de
-toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements
-et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre
-l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École,
-composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset
-et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre,
-chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de
-la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots
-exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion
-systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École
-racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en _er_,
-en _é_, en _eux_, en _ant_ et _able_ finissent presque tous les vers
-pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation
-d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.
-
-On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire
-comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à
-l'aventure. Ces vers brisés ou _cassés_, comme disent les classiques
-dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes
-combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions
-et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être
-des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement
-monotones.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-LE DRAME
-
-
-
-30 juillet 1843.
-
-Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot,
-avec _son Père de famille_, Beaumarchais, avec son _Eugénie_, ont
-trouvé nombre de contradictions.
-
-_Nanine_, l'_Enfant Prodigue, Mélanie, Céline_, l'_Écossaise_, le
-_Philosophe sans le savoir_, déplaisent également par ce mélange du
-comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de
-la nature.
-
-Dans l'éloquente préface d'_Eugénie_, il faut voir avec quelle raison
-et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique
-de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son
-admirable préface de _Cromwell._ On avait à peu près alors accepté le
-drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le
-drame en vers, le travail était à recommencer.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-REPRISE DE «MARION DELORME»
-
-
-
-9 novembre 1839.
-
-Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française,
-la reprise de _Marion Delorme._ Faire l'éloge de _Marion Delorme_ est
-maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois
-éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau
-drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure
-des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle
-vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui
-ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée et
-de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du XVIe
-siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce Taillebras,
-ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur de _Japhet
-d'Arménie_ et de _Jodelet_, ne les eût pas dessinés d'un trait plus
-vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles divines du
-repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages grimaçants ou
-terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de Gaspard de
-Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier _de rien!
-Marion Delorme_ est une des pièces de M. Hugo où l'on aime le plus à
-revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où toutes les
-cordes de la lyre vibrent tour à tour.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-REPRISE DE MARION DELORME
-
-
-
-1er décembre 1851.
-
-On a repris vendredi dernier _Marion Delorme_, au théâtre de la
-République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps,
-de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme
-une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans
-cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le
-Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été
-écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par
-ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer _Marion
-Delorme_, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle
-que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence
-et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains
-côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait
-mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.
-
-Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui
-avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa
-couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus
-terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce
-spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et
-dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à
-l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.
-
-Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et
-Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale
-de Didier, ce type des Antony.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»
-
-
-
-19 février 1851.
-
-La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce
-et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de
-théâtre, c'est le choix du sujet de _Diane._ M. Augier ignore-t-il
-qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez
-supérieure les principales situations de _Diane_, dans un livre
-intitulé _Marion Delorme_, qui a fait quelque bruit dans son temps
-et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le
-monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame
-un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait
-tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui
-découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son
-arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis
-XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?
-
-En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas,
-et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau,
-Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous
-éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les
-vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient
-involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de
-M. Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle,
-comme à travers les antiphonaires du XIIe siècle revivent les œuvres
-palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance des
-moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en vieille
-fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout une
-peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; Louis
-XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son côté son
-bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en plaisanteries
-lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si sinistre, si
-caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus qu'un simple
-agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son costume
-d'alguazil.
-
-Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait
-quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance
-était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se
-ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de
-M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière
-supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand
-mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.
-
-Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du XVIIe
-siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître à Victor Hugo, elle
-ne l'admet pas comme un maître et rejette ses doctrines. L'auteur de
-_Gabrielle_ s'y est-il récemment converti? Cela n'est pas probable.
-Achille classique a-t-il voulu provoquer le Siegfried du Romantisme sur
-son propre terrain, et en traitant le même sujet, lui montrer de quelle
-manière s'y prenait un champion de l'école du bon sens?
-
-Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer _Marion Delorme_ à
-l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images
-et de couleur locale; ou bien encore,--comme ces élèves d'Ingres qui
-n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer
-leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,--n'a-t-il ni vu
-ni lu le drame de Victor Hugo.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-UNE LETTRE DE VICTOR HUGO
-
-
-
- «4 octobre 1844.
-
- «Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher
- Théophile, je lis votre _Roi Candaule_ avec bonheur. Vous
- prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils
- appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois,
- le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans
- votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau,
- c'est joli, et c'est grand.
-
- «Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de
- tout mon cœur.»
-
- «VICTOR HUGO.»
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-GASTIBELZA
-
-(OPÉRA NATIONAL)
-
-
-
-22 novembre 1841.
-
-Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom
-fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a
-servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a
-brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la
-carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a
-l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il
-lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il
-fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien
-garnies.
-
-_Gastibelza_ est une de ces chansons folles et décousues dont les
-images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la
-puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous
-laissent pensif des heures entières. Cette _guitare_ ressemble, à
-s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui,
-par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous
-la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute
-siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la
-rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le
-gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se
-détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands
-poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique
-de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé
-_Gastibelza._
-
-Toutes les fois que nous entendons ce refrain:
-
- Le vent qui vient à travers la montagne,
-
-nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des
-sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par
-file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et
-talonnés par les arrieros au chant guttural.
-
-Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la
-chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend
-malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.
-
-Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au
-théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se
-fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du
-pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il
-faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent
-les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les
-autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.
-
-M. Dennery a donc rendu Gastibelza _intéressant_, dans le sens qu'on
-attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau
-d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver
-son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la
-justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte.
-Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la
-pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant
-l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout
-le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée,
-comme on dit. Inexprimable avantage!
-
-Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne
-d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la
-journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais,
-son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure
-brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset
-noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers
-bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après
-avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par
-la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur,
-se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui
-a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de
-la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur
-moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil
-noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée
-par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de
-mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne,
-a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans
-doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les
-gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.
-
-Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème
-d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes
-côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la
-représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati
-de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète
-de la ballade.
-
-M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même
-pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique,
-l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première
-soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard,
-sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore,
-et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de
-Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans _Gastibelza_, on
-sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts
-du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets.
-La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et
-surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine
-naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est
-pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette
-première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo
-entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne,
-un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le
-grand air de Gastibelza.
-
-Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de
-doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui
-l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied
-sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu
-de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle
-était excellente musicienne, et possédait une belle voix de _mezzo
-soprano. Gastibelza_ n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique
-dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une
-administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique
-est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel
-qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide,
-poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que
-possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe
-l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque
-chose comme le _Robin des Bois_ de l'Odéon, qui, faiblement traduit,
-sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le
-don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute
-à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne
-repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien,
-rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui,
-aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que
-_Lucrèce Borgia_, par exemple, ou _Hernani_, n'auraient pas été, au
-besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait
-mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou
-affaiblit une grande partie des détails.
-
-La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc
-facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des
-drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée
-dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?
-
-
-
-
-XXX
-
-
-CHANGEMENTS A VUE
-
-
-
-7 février 1849.
-
-Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme
-un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le
-nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte!
-Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila
-romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale
-de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe,
-après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et,
-cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des
-métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui
-ont valu longtemps une réputation de cannibale.
-
-(Écrit à propos de la représentation de _Monte-Cristo_ (Alexandre Dumas
-et Maquet), au Théâtre-Historique.)
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-LUCREZIA BORGIA
-
-(THÉÂTRE ITALIEN)
-
-
-
-14 février 1840.
-
-Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que
-celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à
-faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en
-méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait
-si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses
-principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des
-litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni
-est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et
-revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons
-et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui
-restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées:
-malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on
-tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y
-passe des choses si terribles.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-LUCRÈCE BORGIA
-
-(ODÉON)
-
-
-
-13 mars 1843.
-
-On a repris à l'Odéon _Lucrèce Borgia._ Ce drame gigantesque, peut-être
-plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé.
-Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire,
-et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni
-n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de
-jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans
-les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de
-Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.
-
-Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les
-poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa
-comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une
-réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs.
-Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus
-douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans
-une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou
-à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre
-les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces
-lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux
-étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un
-ange.
-
-Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva
-soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de
-scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile,
-Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son
-temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la
-passion.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-LUCREZIA BORGIA
-
-(THÉÂTRE-ITALIEN)
-
-
-
-20 novembre 1853.
-
-_Lucrezia Borgia_, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux
-de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque,
-semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de
-l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du
-poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant
-avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir
-épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes
-les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour
-laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à
-craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être
-Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette
-donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son
-insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame
-rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la
-musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans
-qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un
-poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était
-pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le
-brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la
-salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une
-des mieux reçues du répertoire.
-
-De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont
-accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant
-que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et
-que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives
-sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours
-cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque
-de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint,
-si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a
-plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement
-les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux
-d'athlète et des joues d'ange bouffi. La _prima donna assoluta_ n'a
-rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses,
-et couronne volontiers _sa flamme_, en dépit des obstacles apportés
-par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent
-si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'_ut_ de poitrine,
-et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était:
-pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au
-monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu
-revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison
-des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et
-pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de
-pareils bravos ressusciteraient un véritable mort.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-LUCRÈCE BORGIA
-
-
-(PORTE-SAINT-MARTIN)
-
-
-
-7 février 1870.
-
-Nous assistions à la première représentation de _Lucrèce Borgia_, en
-1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler
-pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de
-la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne
-voulait pas _donner_ pour un drame en prose, trouvant cette concession
-bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux
-de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art
-et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut
-immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent
-leur concours pour _Lucrèce Borgia_, qui n'en eut pas besoin, du reste,
-car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué
-par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle
-Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs,
-et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace,
-_laudator temporis acti_, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia,
-vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que
-ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache
-romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous
-aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre
-que possible de radotages séniles.
-
-Le public qui assistait à la reprise de _Lucrèce Borgia_, nouvelle au
-théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un
-esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,--autre temps,
-autres chansons,--et la question d'art n'était pas évidemment ce qui
-le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans
-ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions
-anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la
-première fois.
-
-Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des
-événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des
-évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet
-aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation.
-Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au
-drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la
-première pièce en prose du poète d'_Hernani_ ou de _Marion Delorme._
-Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si
-puissant: il se compose de trois situations capitales largement
-développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une
-couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées
-dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit
-d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.--_Affront sur
-affront.--Le Couple.--Ivres-morts._--Tels sont les titres sinistrement
-bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées,
-au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi
-de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo,
-à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta,
-Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de
-quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée,
-et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant
-crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner
-d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions».
-Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique
-d'Eschyle.
-
-_Le Couple_, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur
-d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même
-scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements
-souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle,
-comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges,
-d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en
-faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant
-des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur
-secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la
-ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a
-fait merveilleusement ressortir le fauve caractère.
-
-Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé
-d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse,
-revient au _rauquement_, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre
-d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse
-ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van
-Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre
-l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son
-quatrième mari.
-
-Que dire du tableau: _Ivres-morts?_ de ce souper chez la princesse
-Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui
-savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets
-funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison?
-Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de
-l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir
-cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se
-détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et
-Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de
-cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre
-d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal
-à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute
-la pièce.
-
-Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité
-magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles
-qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces
-petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée,
-quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante.
-Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours
-présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là.
-
-Quelques-unes de ces scènes, selon nous--et cela est une question de
-machiniste--ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées
-en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur
-y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne
-convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement
-à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi.
-
-Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette,
-rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de
-dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les
-théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait
-toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après
-trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été
-entendu au théâtre. Quelques _jeunes_ prétendent qu'il a vieilli. Oui,
-comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un
-voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et
-les ondes d'une profondeur plus mystérieuse.
-
-C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia,
-jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux
-artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame
-Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait
-pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de
-l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut
-donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle
-va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas
-dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure.
-
-On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les
-contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux
-de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de
-l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée
-à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir
-des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes.
-
-Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne
-pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même:
-Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc
-de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans
-la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et
-de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu
-le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre
-histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus
-difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour
-se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans
-lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion
-du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort:
-«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué
-cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la
-malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes
-ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être
-méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au
-second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne
-fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie
-Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est
-peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité
-méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du
-troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de
-haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante
-et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère.
-
-Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure,
-un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise,
-entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de
-Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier
-caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on
-a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop
-convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et
-sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame.
-Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras,
-et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur
-recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder
-le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons
-fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup
-meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc
-et plus ouvert que cela.
-
-Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare,
-qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande
-tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule
-a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne
-de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un
-bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces
-temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts,
-un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de
-l'admiration de Machiavel.
-
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-
-XXXV
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-LES BURGRAVES
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-18 février 1843.
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-Le Théâtre-Français a répété activement les _Burgraves_, de Victor
-Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément
-pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu
-rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait
-chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui
-de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle
-Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde
-de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de
-voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille
-en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les
-rôles _marqués_ sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être
-sexagénaire pour débuter dans les ingénues.
-
-Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus
-extraits des _Burgraves_: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un
-vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne
-faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui
-les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais
-peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont
-les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette
-nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain
-et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus
-jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie,
-ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement;
-disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait
-être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa
-durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette
-solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il
-faut marquer avec une pierre blanche.
-
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-XXXVI
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-PREMIÈRE DES BURGRAVES
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-(THÉÂTRE-FRANÇAIS)
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-13 mars 1843.
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-Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin,
-se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités
-par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui
-rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient
-ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par
-les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de
-la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre
-à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme
-en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont
-succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la
-force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes.
-Dans ses admirables _Lettres sur le Rhin_, M. Victor Hugo, avec ce
-talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir
-quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous
-les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées,
-l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur
-des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en
-poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous
-a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les
-étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des
-_Burgraves_ est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le
-travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs
-places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes,
-rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes
-parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un
-chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans
-l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis,
-quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état
-dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les
-anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la
-puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera
-présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle
-s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus,
-M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est
-résulté la trilogie des _Burgraves._
-
-Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs
-pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet
-étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au
-burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées,
-inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit,
-faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille
-continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de
-Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent
-donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages
-baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume
-au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où
-blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un
-torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres.
-
-Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure
-de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le
-quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié,
-espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut
-mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied
-obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour
-montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand
-drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où
-l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres,
-où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées,
-c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff.
-
-Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une
-galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et
-sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers
-courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux
-fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus
-rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective
-les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières
-scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de
-stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons
-à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en
-train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin,
-et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si
-beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par
-instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce
-sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par
-un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en
-sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée,
-le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du
-comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées
-de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les
-esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs
-inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux
-Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par
-Jupiter!
-
-Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré
-les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille,
-triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid
-regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme
-les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures
-sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est
-Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné
-les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de
-maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait
-mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence
-errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les
-tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de
-l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les
-immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux,
-elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle
-a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa
-vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle
-erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a
-sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté,
-en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle
-inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de
-terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle
-un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette
-et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères
-du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur.
-
-On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait
-une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation
-bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme
-et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans
-dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau
-dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un
-fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et
-plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule!
-La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses
-ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait
-encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il
-n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction
-ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux
-fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne
-du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de
-corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses
-longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe,
-autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de
-la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte
-Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si
-les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et
-le fantôme-empereur se rendormit,--Chimères, chansons, histoires de
-nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé
-dans le Cydnus, en face de toute l'armée.--Mais on n'a pas retrouvé
-son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle
-pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les
-autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme
-Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire
-que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de
-Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de
-son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre
-fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait
-caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en
-lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose,
-sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand
-Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous
-deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du
-moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres
-recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés
-sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts;
-on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener
-Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en
-Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati,
-son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de
-raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait
-enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à
-des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait
-venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher
-à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans
-révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir
-que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur
-Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux
-les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son
-mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent
-M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur
-antique au drame moderne.
-
-Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait
-claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur
-Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château;
-et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces
-misérables.
-
-Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car
-c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier
-ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans
-sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui
-lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des
-mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être,
-car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond
-devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de
-décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale
-des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de
-fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils
-vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier.
-Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de
-velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se
-couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le
-gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de
-faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres
-à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques,
-n'ont-ils pas tout à fait tort.
-
-Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure.
-Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de
-chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre
-sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui
-l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans
-un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir
-pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle
-est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau
-le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!...
-Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que
-cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait
-disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus
-tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs
-que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est
-le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images.
-L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une
-tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que
-donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue,
-pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe,
-et se trouve trop aimée pour mourir.
-
-Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans
-sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina.
-Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille.
-C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque
-projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus
-longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un
-enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans,
-comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il
-jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle
-l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle
-veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que
-de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato,
-ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à
-son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs
-du mancenillier et de l'arbre upa?
-
-Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert
-lui dit: «Peux-tu sauver Régina?--Oui; mais que m'importe qu'elle
-meure!--Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en
-voulait!--Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une
-goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut
-me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je
-voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.--Je
-le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite
-fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la
-santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.
-
-Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et
-de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse,
-le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des
-plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes
-de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte
-Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste
-en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé
-un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre;
-mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du
-donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux.
-D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules
-une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en
-manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme
-hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des
-muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second
-personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la
-barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle
-du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se
-tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.
-
-Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour
-s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence
-de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir
-pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces
-magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille
-loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits
-d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis
-tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les
-vêtements et les paroles, rien ne dure.
-
-Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours,
-accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs
-grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous
-reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu
-couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait
-pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:
-
- L'hiver est froid, la bise est forte;
- Il neige là-haut sur les monts;
- Aimons, qu'importe,
- Qu'importe, aimons.
-
- Je suis damné, ma mère est morte,
- Mon curé me fait cent sermons;
- Aimons, qu'importe,
- Qu'importe, aimons.
-
- Belzébuth, qui frappe à ma porte,
- M'attend avec tous ses démons;
- Aimons, qu'importe,
- Qu'importe, aimons.
-
-Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent
-à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander
-l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est
-ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu
-même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les
-chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid,
-ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on
-l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie
-recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme,
-taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque
-nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions
-autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs
-entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant
-la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le
-vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!...
-Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme
-pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se
-dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir,
-au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des
-sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les
-clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau,
-l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui,
-dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que
-la scène de l'affront, dans _Lucrèce Borgia._
-
-Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de
-ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une
-soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une
-époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau,
-où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les
-événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne,
-comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement
-de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui
-étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être
-moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le
-mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric
-Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers
-d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de
-Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche
-épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant,
-si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre
-à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au
-bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.
-
-Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition
-fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il
-tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire
-replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de
-lui arracher.
-
-Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son
-grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se
-renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants
-s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne
-d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré
-lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à
-vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune,
-et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa
-mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un
-comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est
-Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain:
-Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne
-les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir,
-la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans
-l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une
-chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur,
-a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée.
-Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à
-la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son
-gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave:
-«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te
-ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux
-pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton
-parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici
-même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté
-cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le
-champion d'Olbert.--Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave
-au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!--Je suis
-l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!»
-Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée.
-«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton
-bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon
-père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur
-Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre
-aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie,
-dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces
-grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de
-l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil
-empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les
-plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout,
-sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les
-burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer
-Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache
-énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur,
-lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette
-querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en
-s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne,
-soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose
-de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière,
-condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté
-les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus
-coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te
-rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui
-reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom;
-tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.
-
-A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit
-effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines
-de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et
-défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la
-muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis,
-accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante
-que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres
-visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu
-du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse
-dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges,
-son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses
-sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est
-Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance.
-Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois
-de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé,
-où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui
-s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils
-Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma
-vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide,
-ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec
-moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une
-victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la
-lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.--Olbert sait
-qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je
-t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur
-du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir
-sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est
-tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs.
-Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur
-des _Feuilles d'automne_, de _Notre-Dame de Paris_ et des _Rayons et
-les ombres._ Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant;
-il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même
-de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son
-père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi;
-tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois
-vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange
-vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré
-les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de
-bourreau.
-
-Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et
-lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert,
-hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par
-Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit:
-«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato,
-c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu
-as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:--A toi la
-tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!»
-Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.
-
-Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la
-fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale
-le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En
-effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un
-amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un
-fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?
-
-Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à
-l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète
-encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces,
-reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques,
-qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles,
-leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le
-célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des _Nibelungen._
-Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification
-ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète
-souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui
-d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts
-cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse
-de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais
-sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au
-même degré.
-
-Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on
-représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient
-au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète,
-applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un
-détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire
-que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une
-œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de
-savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un
-titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le
-théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les
-aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a,
-dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité
-et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout
-le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un
-événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les
-querelles littéraires aux querelles politiques.
-
-Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher
-noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais
-cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans
-ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez
-les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de
-bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver
-à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à
-tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de
-guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus
-rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de
-la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants,
-les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien
-d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui
-caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,--car le génie
-a un sexe.--Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille
-est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage
-d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le
-_Prométhée enchaîné._ L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend
-la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux
-morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine
-volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:
-
- ... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!
- Morne sérénité des voûtes azurées!
- Lueur dont la tristesse a tant de majesté!
- Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!
- Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!
- Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,
- Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,
- Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur
- Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,
- Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!
-
-Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi
-toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux,
-reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir
-pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg
-inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs
-ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses
-vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges
-murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être
-encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle
-force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la
-légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales
-et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton
-d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul
-pouvait le faire aujourd'hui.
-
-Les _Burgraves_ ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble.
-Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de
-Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix
-magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages.
-Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple
-et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus
-grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle
-d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la
-création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente
-reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame
-moderne, qui lui a fait sa réputation.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-LA REPRISE DES BURGRAVES
-
-
-
-14 décembre 1846.
-
-On va reprendre les _Burgraves_ maintenant que les esprits sont libres
-de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux
-n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique,
-la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le
-_Prométhée_ d'Eschyle.
-
-Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle
-et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé.
-Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler
-dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs
-d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable
-et surprenante des créations antérieures, comme les héros des
-_Nibelungen_, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets
-sinistres des soleils disparus!
-
-Quel que soit le succès de cette reprise.
-
-«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse
-inaccessible au milieu des nuées.
-
-
-
-
-XXXVIII
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-
-PARODIES DES BURGRAVES
-
-
-(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)
-
-
-LES HURES GRAVES.--LES BUSES GRAVES
-
-
-Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies.
-En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts
-à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur
-élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie
-amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite
-parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs
-imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage
-qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs
-exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus
-saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à
-présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du
-monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces,
-loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent
-aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les
-tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à
-la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les
-tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens
-du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup
-d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées
-poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous
-défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les _Hures
-graves_ ou les _Buses graves_, de reconnaître que c'est de Victor Hugo
-qu'on a voulu se moquer.
-
-Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont
-l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il
-n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui
-les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des _Burgraves_,
-ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les
-applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique
-qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être
-organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine
-de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public.
-On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque
-représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente.
-Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue.
-Le public libre qui vient aux _Burgraves_ pour son argent, et qui
-écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse
-entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion,
-il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de
-quelques envieux ameutés.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-PARODIES ET PASTICHES
-
-
-
-14 mai 1849.
-
-Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès.
-Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites
-négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres
-de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret,
-de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une
-caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle
-à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là
-pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie
-est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces
-de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques
-que le récit de Théramène, et singent bien plutôt _Andromaque_ que
-_Hernani_ et _Bérénice_ que les _Burgraves_; quelques cassures de vers
-absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans
-la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés
-la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies,
-molles, fades, inintelligentes.
-
-
-
-
-XL
-
-
-VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.
-
-
-
-7 juin 1852.
-
-S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès.
-La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui
-ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout,
-avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité,
-profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares
-domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie,
-ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus
-tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du
-maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres
-plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits
-objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont
-dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant
-le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre
-existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais.
-Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de
-réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus
-pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout
-quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand
-poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend
-par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux
-gibelin:
-
- Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.
-
-Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une
-mince brochure bleue dont voici le titre:
-
-«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité,
-meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du
-Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de
-Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise,
-terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux,
-dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures,
-tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc.,
-dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ
-de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère
-de Me Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, assisté de M.
-Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez lesquels se
-distribue le présent catalogue.»
-
-Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui,
-sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur.
-C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un
-voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de
-foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère,
-suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort.
-Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus?
-Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus
-que le monde pour patrie?
-
-Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne
-nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins
-de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous
-sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit,
-après les soirées triomphales d'_Hernani_, de _Lucrèce Borgia_, de _Ruy
-Blas_, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de
-jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un
-mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la
-poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements,
-aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la
-vente de son mobilier _pour cause de départ_, et d'ajouter, par la
-publicité, quelque obole à son pécule d'exil!
-
-Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de
-commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si
-douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations
-d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous
-aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger
-crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des
-objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme
-documents pour la biographie du poète.
-
-M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait
-transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et
-solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres
-de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile
-qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on
-montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète,
-modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus,
-de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni
-colonnes de marbre.
-
-Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul
-n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait:
-des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en
-laque du Japon, décoraient cette première pièce.
-
-Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré,
-encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date,
-plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une
-fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté,
-une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les
-arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de
-_Notre-Dame de Paris_, un buste de nègre en pierre de touche, quelques
-fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en
-écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de
-Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande
-singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue,
-et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible
-ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité
-de ce meuble de bénédictin.
-
-Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin
-magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre
-exécutée par la main qui l'a écrit.
-
-Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier
-ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches,
-les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de
-Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon
-de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et,
-sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette
-d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de
-beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange
-de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en
-ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour
-et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.
-
-De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète
-qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes
-salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples
-pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de
-Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon,
-représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme
-Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de
-morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes
-chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du
-Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds
-chaussés d'acier.
-
-Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires,
-jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de
-cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le
-plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se
-cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers,
-de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne,
-des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé,
-chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus
-plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.
-
-Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande
-tapisserie à sujets tirés de _Télémaque_; des nègres en bois doré
-supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des
-figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de
-Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du
-poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David,
-des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à
-fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.
-
-La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes,
-garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres
-hollandais.
-
-Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon,
-des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de
-Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente
-du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.
-
-Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par
-hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau.
-Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette
-triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription
-le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à
-leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
-qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des
-reliques.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ
-
-«LA CHAMBRE ARDENTE»
-
-
-
-17 octobre 1854.
-
-Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à
-travers le mélodrame, à cette grande épopée des _Burgraves_ où marche,
-en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit,
-cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille
-de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette
-gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique,
-moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne
-serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.
-
-Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à
-l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge
-disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands
-alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme
-elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de
-l'esclavage!
-
-Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.
-
-
-
-
-LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO
-
-
-
-
-XLII
-
-
-MADEMOISELLE GEORGES
-
-
-
-Octobre 1857.
-
-Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on
-pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis
-parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».
-
-Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit
-évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours
-juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important
-problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en
-rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.
-
-Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de
-Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne
-peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des
-fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.
-
-Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle
-Georges est réellement belle, et très belle.
-
-Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis
-des bas-reliefs.
-
-L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse
-incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
-d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine
-oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne
-d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses
-coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse
-qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette
-bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce
-tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
-passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou
-l'anathème moderne.
-
-Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et
-termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une
-déesse que d'une femme.
-
-Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges
-a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez
-semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux
-et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.
-
-Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au
-lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un
-contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans
-aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au
-plus haut point chez l'Hercule Farnèse.
-
-L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
-muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
-ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs,
-très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des
-mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites
-pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et
-d'Euripide.
-
-Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et
-disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait
-une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec
-sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de
-cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout,
-comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération
-anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et
-surhumain.
-
-C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie,
-ensevelie à tout jamais.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-MORT DE MADEMOISELLE GEORGES
-
-
-
-14 janvier 1867.
-
-Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement
-radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis
-longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées
-à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des
-hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types
-créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus;
-l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne
-les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer
-qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de
-celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette
-superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise
-pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.
-
-Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les
-générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les
-fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps,
-_edax rerum_, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le
-respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue
-à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la
-taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût,
-dans l'_Orestie_, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était
-pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et
-parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps;
-une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.
-
-Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus
-sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes
-doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame;
-son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en
-cuir de Cordoue que d'un _velum_ de pourpre. Elle était chez elle
-à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de
-l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château
-gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose
-étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques.
-Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle
-Sémiramis! disaient les uns.--Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie
-Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les
-deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.
-
-Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi
-dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût
-passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était
-de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que
-nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte
-de _Marie Tudor_, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de
-velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant
-les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se
-découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle
-nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des
-élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance
-enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres
-d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du
-parterre au cintre.
-
-Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se
-penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté
-terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque
-son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers
-la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération
-d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle
-disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon
-quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte,
-elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez
-donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se
-souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe
-avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs.
-C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame.
-En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor
-sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame
-Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus
-grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et
-tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans
-l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps
-frêle, est partie avant Georges.
-
-Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été
-notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait
-quitté Eschyle pour Shakespeare--ce n'est pas là une défection--et
-s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a
-ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle
-des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui
-ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une
-partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce,
-l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe
-porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos
-anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent
-dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours,
-nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.
-
-Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles
-connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver
-d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle
-est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime,
-d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble
-le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort
-de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis
-rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de
-lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux
-avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même,
-à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des
-compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être
-comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents,
-parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude
-s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé
-s'en aller avec les autres.
-
-L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant
-pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa
-représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de
-guerre.
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-MADEMOISELLE RACHEL
-
-
-Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel.
-Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou
-mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant,
-nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques
-traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette
-périphrase remplaçait presque le nom.
-
-Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts
-plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la
-statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient
-naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite
-de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main
-de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement
-moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était
-née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa
-beauté méconnue--car elle était admirablement belle--n'avait rien de
-coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour
-laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient
-comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la
-face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la
-bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement
-allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles
-élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils
-à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à
-rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent
-du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus
-pure. C'était la _Phèdre_ d'Euripide, non plus celle de Racine, que
-vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits
-légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une
-figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité
-gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier,
-désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était
-l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime
-tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son
-succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le
-théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à
-chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut
-au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait
-par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes
-antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau
-elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et
-ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui
-s'oubliait à Versailles.
-
-Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte,
-non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la
-rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave,
-profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son
-jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins
-recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du
-mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on
-l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup
-sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait
-indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à
-peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux
-Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le
-monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer
-sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses,
-nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé
-comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités
-sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue
-lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont
-ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus
-qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne
-pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire
-trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne.
-La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la
-passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables,
-l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà
-les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le
-feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un
-temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant
-l'éternelle sérénité de l'art.
-
-Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces
-expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la
-tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de
-princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du
-petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme
-l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.
-
-Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à
-ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si
-quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à
-regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne
-rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si
-profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles
-offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures
-de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa
-blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux
-répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle
-le put.
-
-Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art
-de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une
-figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de
-laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs
-évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la
-meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.
-
-Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé
-aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé
-d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en
-ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement
-romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de
-drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé;
-mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre
-l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle
-interprétait.
-
-Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme
-beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle
-gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus
-simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une
-duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à
-palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer
-le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains
-de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se
-révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et
-s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle
-pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de
-tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait
-heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche
-dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.
-
-Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas
-dire comme le poète: _Non omnis moriar._ Son œuvre passagère ne
-reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son
-nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi
-la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de
-Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune
-homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se
-passionnant encore de souvenir, et ne préfère _in petto_ une médiocrité
-fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés
-flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce
-dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère
-et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces
-couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées,
-ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges
-immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles
-comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout
-entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant,
-les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis,
-images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur
-escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes
-immortels.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-MADAME DORVAL
-
-
-
-16 janvier 1838.
-
-Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement
-l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que
-les auteurs ou les acteurs du _drame_ proprement dit doivent avoir
-communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard
-catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante
-à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre
-Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous
-raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de
-Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard;
-que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick
-Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier _sous les fenêtres_
-d'une princesse russe.
-
-L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de
-Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et
-Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de
-l'Ambigu, les confondraient de surprise.
-
-Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui
-jouent le drame!
-
-A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur
-paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque
-empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une
-femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son
-voisin.--«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle
-va à l'église», etc., etc.
-
-C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans
-Adèle, d'_Antony_, dans la femme du _Joueur,_ dans _Charlotte Corday_,
-et surtout dans Marguerite, du _Faust_ de Gœthe, rôles empreints
-de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame
-Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois
-et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des
-journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.
-
-Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper
-au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés,
-à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'_Antony_, dont
-le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous
-les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de
-l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi,
-naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis,
-obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez,
-ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles
-cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de
-Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes,
-que Voisenon appelle _de bons amis qui ne manquent jamais au besoin_;
-elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de
-la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout,
-raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne
-concevant pas que l'on puisse faire des économies.
-
-Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention _au
-mot_, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit
-sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte
-au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez
-Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre
-parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait
-écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous
-tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées
-et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone
-de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de
-Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc.
-Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval;
-mais leur choix indique une fantaisie et une _humour_ que rien ne peut
-rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la
-main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales
-admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires,
-la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des
-prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout
-cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue
-jusqu'ici par madame Dorval.
-
-Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de
-province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval
-a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne
-pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue
-dans la _Jeanne Vaubernier_, de M. Balissan de Rougemont?»
-
-Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame
-Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans
-chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont
-se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a
-déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes
-comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un
-tour comme celui-ci est une noble vengeance.
-
-Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à
-croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire
-que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion
-Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour,
-des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la
-tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de
-poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé,
-on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on
-se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement
-des acteurs.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-MORT DE MADAME DORVAL
-
-
-
-1er juin 1849.
-
-Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est
-la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée
-vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains
-grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère
-retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le
-dit Victor Hugo, le grand poète:
-
- Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!
-
-Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble
-avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre
-jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main
-suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre,
-qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la
-fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,--elle
-figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,--un magnétisme
-qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.
-
-Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre
-cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps
-qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi,
-pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle,
-pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis
-cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le
-rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse
-idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de
-Musset:
-
- S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,
- Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,
- Que la terre leur soit légère,--ils ont aimé!
-
-s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.
-
-Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous
-d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés,
-séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à
-vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont
-serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous
-avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous
-revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et
-plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux
-d'Antony, de Chatterton et de Didier!
-
-Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné
-votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver
-ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement
-sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence
-complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand
-mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance,
-renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup
-Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac,
-Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary
-Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz,
-Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade
-étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!
-
-Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval
-formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie
-femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,--sur la scène,
-bien entendu.--Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et
-se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il
-fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait
-l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui
-arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans _le Joueur_ par exemple,
-dans _Peblo, ou le Jardinier de Valence_, n'a rien vu; il ne connaît ni
-tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se
-sentir bien veuf.
-
-Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle
-puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les
-salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.
-
-Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât
-l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait
-pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses
-sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la
-situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait
-lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple,
-d'une interjection, d'un _oh!_ d'un _mon Dieu!_ elle faisait jaillir
-des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même
-soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots
-à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si
-sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une
-douleur de convention.
-
-Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était
-essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a
-vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les
-erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle
-a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été
-femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien
-de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle,
-ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une
-scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se
-serait crue seule.
-
-Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché
-cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé
-Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la
-Porte-Saint-Martin ou courir la province.
-
-Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que
-nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu
-qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir
-de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges
-enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le
-vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes
-pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et
-vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes
-cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les
-contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité?
-pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?
-
-Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la
-première représentation de _Marion Delorme._ Le drame venait de la
-prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme
-elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à
-son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle
-planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune
-maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux
-blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire
-par dame Rose.
-
-Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre
-Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était
-plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était
-la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans
-le cœur les sept pointes d'épée, comme la _Marie au Golgotha._
-
-Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la
-vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle
-avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la _Lucrèce_
-de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante
-dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait
-eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller
-à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une
-tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas
-dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas
-sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse
-doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées
-et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et
-de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus
-sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours
-leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme
-Beethoven.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-FRÉDÉRICK LEMAÎTRE
-
-
-
-14 janvier 1853.
-
-Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une
-des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous
-ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce
-grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready,
-et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les
-frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.
-
-Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait
-s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus
-élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire
-se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par
-la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le
-trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une
-moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre
-frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine,
-devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions
-fumeux.
-
-Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait
-partie de la Comédie-Française.--Balzac, il est vrai, n'était pas de
-l'Académie.--Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps
-constitués.--Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que
-les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A
-la Porte-Saint-Martin, il a trouvé _Richard d'Arlington, Gennaro, Don
-César de Bazan_; à la Renaissance, _Ruy Blas_; aux Variétés, _Kean_; à
-la Gaîté, _Paillasse_; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de
-sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les
-jouait.
-
-Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et
-trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce
-et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs
-complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le
-conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place
-de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec
-la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et
-porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant
-la musique» aussi bien que
-
- Je le tiens écumant sous mon talon de fer.
-
-ou
-
- Je crois que vous venez d'insulter votre reine.
-
-Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel
-que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé
-des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.
-
-Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-MADEMOISELLE JULIETTE
-
-
-
-29 octobre 1857.
-
-La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui
-devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes
-obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie
-privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont
-laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce
-siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de
-ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans
-un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer
-ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus
-importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes
-graves.
-
-C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de _Lucrèce Borgia_
-que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait
-deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène.
-Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de
-créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire
-gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose
-et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de
-l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les
-infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui
-avoir baisé la main.
-
-Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe
-de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les
-cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin
-de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur
-sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine.
-A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose
-de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se
-dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!
-
-Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et
-si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande
-réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas
-trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette
-étincelante sur le fond sombre de l'action.
-
-La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate
-qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du
-drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux
-sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut
-qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche,
-d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats
-de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont
-entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux;
-un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple
-grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs
-abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement,
-par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.
-
-Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez
-mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs,
-et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui
-laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-LE CHATEAU DU SOUVENIR
-
-
-FRAGMENTS
-
- . . . . . . .
- Dans son cadre, que l'ombre moire,
- Au lieu de réfléchir mes traits,
- La glace ébauche, de mémoire,
- Le plus ancien de mes portraits.
-
-
- Spectre rétrospectif qui double
- Un type à jamais effacé
- Il sort du fond du miroir trouble
- Et des ténèbres du passé.
-
- Dans son pourpoint de satin rose,
- Qu'un goût hardi coloria,
- Il semble chercher une pose,
- Pour Boulanger ou Devéria.
-
- Terreur du bourgeois glabre et chauve,
- Une chevelure à tous crins
- De roi franc ou de roi fauve
- Roule en torrents jusqu'à ses reins
-
- Tel, romantique opiniâtre,
- Soldat de l'art qui lutte encor,
- Il se ruait vers le théâtre
- Quand d'Hernani sonnait le cor.
-
- . . . . . . .
-
- Les vaillants de dix-huit cent trente,
- Je les revois tels que jadis.
- Comme les pirates d'Otrante,
- Nous étions cent, nous sommes dix.
-
- L'un étale sa barbe rousse
- Comme Frédéric dans son roc,
- L'autre superbement retrousse
- Le bout de sa moustache en croc.
-
- Drapant sa souffrance secrète
- Sous les fiertés de son manteau
- Petrus fume une cigarette
- Qu'il baptise papelito.
-
-
- Celui-ci me conte ses rêves,
- Hélas! jamais réalisés,
- Icare tombé sur les grèves
- Où gisent les essors brisés.
-
- Celui-là me confie un drame
- Taillé sur le nouveau patron
- Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
- Causer Molière et Calderon.
-
- Tom, qu'un abandon scandalise,
- Récite «Love's labours lost»,
- Et Fritz explique à Cidalise
- Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
-
- . . . . . . .
-
-Le château du Souvenir, _Émaux et Camées._
-
-
-
-
-L
-
-
-ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE
-
-
-
-1868.
-
-Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles,
-et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là
-qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace
-de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait
-paraître _les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des
-rués et des bois_, trois recueils d'une haute signification, où se
-retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités
-qu'on admirait dans _les Orientales_ et _les Feuilles d'automne._
-Des _Contemplations_ date la troisième manière de Victor Hugo, car
-les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des
-phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les
-enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament
-apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut,
-tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se
-sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du
-_Sposalizio_, de _la Belle Jardinière_, de _la Vierge au voile_ n'est
-pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la _Transfiguration_; le
-Rembrandt de _la Leçon d'anatomie du docteur Tulp_ ne ressemble guère
-au Rembrandt de _la Ronde de nuit_, et le Dante de la _Vita nuova_ fait
-à peine soupçonner le Dante de _la Divine Comédie_.
-
-Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie
-des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et
-des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé
-de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et
-plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses
-yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit,
-les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne
-qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens,
-avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses
-racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête
-touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les
-étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas,
-le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne
-font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.
-
-Dans _les Contemplations_, la partie qui s'appelle _Autrefois_ est
-lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre _Aujourd'hui_ est
-colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine
-incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette
-s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte
-proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons
-éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir
-les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement
-sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche
-les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans
-l'attitude du _Pensiero_ de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».
-
-On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet,
-la Grèce à _l'Iliade_ et _l'Odyssée_; l'Italie antique, _l'Énéide_;
-l'Italie moderne, _la Divine Comédie_, le _Roland Furieux, la Jérusalem
-délivrée_; l'Espagne, le _Romancero_ et _l'Araucana_; le Portugal,
-_les Lusiades_; l'Angleterre, _le Paradis perdu._ A tout cela, nous
-ne pouvions opposer que _la Henriade_, un assez maigre régal puisque
-les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls
-les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le
-poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous
-en a donné la monnaie dans _la Légende des siècles_, monnaie frappée
-à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur
-des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en
-effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et
-réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un
-siècle ou d'un pays.
-
-Quand on lit _la Légende des siècles_, il semble qu'on parcoure un
-immense cloître, une espèce de _campo santo_ de la poésie dont les
-murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste
-qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur
-presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange,
-sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses
-que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau
-donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue.
-La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec
-sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes,
-ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses
-grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie
-fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.
-
-_La Légende des siècles_, dans l'idée de l'auteur, n'est que le
-carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le
-souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son
-travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence.
-Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers
-milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives,
-et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est
-pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle
-ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée
-à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté
-par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en
-lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord
-d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes
-d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il
-suffît de citer _la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz_, pages
-d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites
-avec l'inspiration et le style des prophètes. _La décadence de Rome_
-semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le
-poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet,
-il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de
-l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle
-héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts
-poèmes, tels que _le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des
-Rois_, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme
-Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans _Aymerillot_, la
-figure légendaire de Charlemagne _à la barbe florie_ se dessine avec
-sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un
-trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et
-d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité
-hautaine et féodale du _Romancero_ revit dans la pièce intitulée
-_Bivar._
-
-Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention,
-comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers
-errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant
-les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également
-redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les
-monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons
-en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles
-d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque
-lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions
-qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a
-consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la
-chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte,
-tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible
-contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve
-Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture
-du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les
-pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on
-pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde,
-rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes
-siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des
-tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt
-ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits
-de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les
-vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le
-bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique
-qu'on ait exécuté sur la lyre.
-
-La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la
-marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins
-prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs
-destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur
-le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la
-pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou
-d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil
-visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le
-chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.
-
-Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen
-âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses
-phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie,
-au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie
-sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx
-de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui
-royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie
-désespérante par quelque histoire funèbre.
-
-Le début de _Ratbert_ est peut-être le morceau le plus étonnant et le
-plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était
-capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour
-débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses
-chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le
-sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît
-fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son
-blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en
-un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe,
-se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes
-syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique
-défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.
-
-Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve
-toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent
-une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la
-mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des
-_Aventuriers de la mer!_ Les rimes se renvoient, comme des raquettes un
-volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de
-chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner
-de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des
-esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.
-
-Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la
-Renaissance et intitulé _le Satyre!_ C'est une immense symphonie
-panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main
-souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté
-dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure
-à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions
-si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme,
-dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout,
-dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les
-résorbera dans son vaste sein.
-
-Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, _la
-Rose de l'infante!_ Quel profond sentiment de la vie de cour et de
-l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec
-sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa
-jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille
-à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre
-d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre
-du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada
-lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui
-effeuille une rose.
-
-Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse;
-_Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier_, sont
-en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces
-perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans
-l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement
-et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de
-lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation
-des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri
-formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est
-une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait
-que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le
-vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce
-qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage
-articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe.
-Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour
-ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et
-noté le chuchotement mystérieux de l'infini.
-
-_Les Chansons des rues et des bois_, comme le titre l'indique, marquent
-dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les
-vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter
-l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase
-classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent
-monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à
-la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots
-font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à
-l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne
-difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il
-regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes
-insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète
-s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours
-du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que
-les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa
-chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois,
-poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni
-pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte
-Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux,
-et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil
-a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination
-du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche
-vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.
-
-Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes
-et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites
-stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a
-été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de
-force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance
-incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela.
-A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne
-de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-_A l'occasion de la reprise de_ Lucrèce Borgia, _Théophile Gautier
-reçut de Victor Hugo la lettre suivante_:
-
-
- Hauteville-House, 9 février 1870.
-
- «Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis,
- et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme
- autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle
- grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!
-
- «Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le
- grand ami.
-
- «VICTOR HUGO.
-
-
- «Voici mon portrait: il vote pour vous.»
-
-_Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras
-appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:_
-
- JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL
- A THÉOPHILE GAUTIER
- VICTOR HUGO.
-
- 2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.
-
-_Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en_ 1869,
-_quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier._
-
-_Les deux dates que porte cette photographie sont de la première
-représentation et de la reprise de_ Lucrèce Borgia.
-
-
-
-
-TABLE
-
- I.--1830.
- II.--Le gilet rouge.
- III.--La présentation.
- IV.--Un buste de Victor Hugo.
- V.--La place Royale.
- VI.--La première d'_Hernani_.
- VII.--Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française.
- VIII.--Reprise d'_Hernani_ par autorité de justice.
- IX.--Débuts de Mlle Émilie Guyon dans _Hernani._
- X.--Reprise d'_Hernani_ (12 février 1844).
- XI.--Reprise d'_Hernani_ (10 mars 1845).
- XII.--Reprise d'_Hernani_ (8 novembre 1847).
- XIII.--A propos d'_Hernani_ au théâtre Italien.
- XIV.--La reprise d'_Hernani_ (21 juin 1867).
- XV.--Lettre à Sainte-Beuve.
- XVI.--Prospectus pour _Notre-Dame de Paris._
- XVII.--Un drame tiré de _Notre-Dame de Paris_.
- XVIII.--_Angelo._
- XIX.--Mademoiselle Rachel dans _Angelo_.
- XX.--Victor Hugo dessinateur.
- XXI.--Première de _Ruy Blas_ (Renaissance).
- XXII.--Reprise de _Ruy Blas_ (28 février 1872).
- XXIII.--Vers de Victor Hugo.
- XXIV.--Le Drame.
- XXV.--Reprise de _Marion Delorme_ (9 novembre 1839).
- XXVI.--Reprise de _Marion Delorme_ (1er décembre 1851).
- XXVII.--_Diane_, d'Augier, et _Marion Delorme_.
- XXVIII.--Une lettre de Victor Hugo.
- XXIX.--_Gastibelza_ (Opéra national).
- XXX.--Changements à vue.
- XXXI.--_Lucrèce Borgia_ (Théâtre Italien).
- XXXII.--_Lucrèce Borgia_ (Odéon).
- XXXIII.--_Lucrezia Borgia_ (Théâtre Italien).
- XXXIV.--_Lucrèce Borgia_ (Porte-Saint-Martin).
- XXXV.--_Les Burgraves_.
- XXXVI.--_Les Burgraves_ (Théâtre-Français).
- XXXVII.--Reprise des _Burgraves_.
- XXXVIII.--Parodies des _Burgraves_.
- XXXIX.--Parodies et pastiches.
- XL.--Vente du mobilier de Victor Hugo.
- XLI.--A propos du mélodrame intitulé: _la Chambre ardente_.
-
- LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.
-
- XLII.--Mademoiselle Georges.
- XLIII.--Mort de mademoiselle Georges.
- XLIV.--Mademoiselle Rachel.
- XLV.--Madame Dorval.
- XLVI.--Mort de Madame Dorval.
- XLVII.--Frédérick Lemaître.
- XLVIII.--Mademoiselle Jupette.
- XLIX.--Château du souvenir.
- L.--Études sur la Poésie française.
- LI.--Lettre de Victor Hugo.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51977 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier.
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-
-<h1>VICTOR HUGO</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>THÉOPHILE GAUTIER</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>BIBLIOTHÈQUE&mdash;CHARPENTIER</h5>
-
-<h5>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h5>
-
-<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5>
-
-<h5>1902</h5>
-<hr class="full" />
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<hr class="chap" />
-<blockquote>
-
-<p>«Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo
-n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même,
-tout seul, dans une cave, sans chandelle.»</p>
-
-<p style="margin-left: 65%; font-size: 0.8em">THÉOPHILE GAUTIER
-</p></blockquote>
-
-
-
-<h4><a name="I" id="I">I</a></h4>
-
-
-<h4>1830</h4>
-
-
-<p>1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement
-l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement
-pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait
-impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la
-fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait,
-on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver
-le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.</p>
-
-<p>On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en
-était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les
-derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux
-poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement
-beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait
-s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un
-bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes
-de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils
-accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber
-leurs insultes à terre; on leur renvoyait <i>momies</i> pour <i>sauvages</i>, et
-de part et d'autre on se méprisait parfaitement.</p>
-
-<p>En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée;
-notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions
-entré à l'atelier de Rioult.</p>
-
-<p>On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les
-lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier
-avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les
-couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux
-détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués
-à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre
-n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins,
-car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire
-de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par
-lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et
-l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert
-véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs
-séditieuses proscrites par l'Institut.</p>
-
-<p>Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez
-mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le <i>Génie du
-Christianisme</i> il restaura la cathédrale gothique; dans les <i>Natchez</i>,
-il rouvrit la grande nature fermée; dans <i>René</i>, il inventa la
-mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique
-manquaient précisément les deux ailes de la poésie&mdash;le vers&mdash;ces ailes,
-Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout
-à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des
-cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient
-le vol de l'aigle.</p>
-
-<p>Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de
-succès; on s'initiait aux mystères du <i>Faust</i> de Gœthe, qui contient
-tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un
-peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un
-peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, <i>le
-Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan</i>, nous arrivaient
-de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune,
-nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous
-en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À
-chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de
-crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas
-été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon
-coup d'appui-main sur la tête.</p>
-
-<p>C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre
-académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le <i>Pas d'armes
-du roi Jean</i> ou la <i>Chasse du Burgrave.</i> Sans être encore affilié à
-la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface
-de <i>Cromwell</i> rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le
-Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des
-petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions
-dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous
-mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre
-l'hydre du <i>perruquinisme,</i> comme les peintres allemands qu'on voit
-montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon
-dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich.
-Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage,
-l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.</p>
-
-<p><i>Hernani</i> se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de
-la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à
-cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause
-était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la
-salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières
-représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin
-inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...</p>
-
-<p>Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège
-Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue,
-vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait
-l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la
-fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de
-petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée,
-que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène
-et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour
-causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette
-époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était
-venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un
-volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de <i>Faust</i> par ce
-jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné
-dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor
-Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute
-la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus
-dévouée et plus loyale.</p>
-
-<p>Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui
-menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités.
-N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les
-crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au
-passé?</p>
-
-<p>Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de
-brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant,
-que celles du Colline de la <i>Vie de Bohème</i>, une liasse de petits
-carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant
-au coin du billet le mot espagnol: <i>hierro</i>, voulant dire fer.
-Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère
-d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il
-fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.</p>
-
-<p>Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que
-lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous
-les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des
-hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de
-cette escouade dont le commandement nous était confié.</p>
-
-<p>Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui
-auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne,
-deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot
-propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités
-par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant
-d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin
-à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous
-n'avons pas besoin de le dire.</p>
-
-<p>Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que
-celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes.
-Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents,
-éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration
-frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!</p>
-
-<p>A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins
-le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets
-rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'<i>Hernani</i> j'assommais
-les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas
-l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine,
-j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis,
-toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous
-écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa
-gloire et ennuyer les <i>philistins.</i> Jamais Dieu ne fut adoré avec plus
-de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous
-dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû
-sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de
-chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or
-au-dessus de sa tête.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-
-<h4>LE GILET ROUGE</h4>
-
-
-<p>Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et
-l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est
-entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de
-Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux
-vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge
-que nous portions à la première représentation <i>d'Hernani</i>, et il dit
-d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme
-au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous
-laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos
-voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge.
-Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne
-sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer
-des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les
-nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît
-pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et
-hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un
-assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.</p>
-
-<p>Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se
-produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on
-appelle <i>tout Paris</i> avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert
-Durer et un gilet aussi rouge que la <i>muleta</i> d'un <i>torrero</i> andalou,
-exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à
-l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans
-chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette
-facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un
-seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe
-d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable
-dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu
-qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé
-d'un gilet jonquille.</p>
-
-<p>Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie
-d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries
-des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons
-dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le
-profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû
-être oubliée après le premier entr'acte.</p>
-
-<p>Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait
-à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des
-bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une
-autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron,
-mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie,
-saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes
-neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une
-civilisation qui n'est pas coloriste.</p>
-
-<p>Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts,
-mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et
-eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes,
-un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche,
-toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des
-cascades de cheveux mérovingiennes,&mdash;ce qui était bien ridicule!&mdash;Aussi
-nous avons donné <i>carte blanche</i> à ceux qui nous restent, et ils en
-ont profité&mdash;les traîtres&mdash;pour nous conserver un petit air d'Absalon
-romantique.</p>
-
-<p>Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs,
-comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans
-l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade
-répondant au mot d'ordre <i>Hierro.</i> Cette soirée devait être, selon nous
-et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était
-l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des
-vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette
-d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au
-maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le
-poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous
-le monde se divisait en <i>flamboyants</i> et en <i>grisâtres</i>, les uns objet
-de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la
-lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour
-aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous
-rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions
-pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à
-la Restauration.</p>
-
-<p>Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée:
-Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens
-et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du
-rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les
-fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la
-chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un
-vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même
-de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec
-des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette
-teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever
-le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux
-vitrines des marchands d'estampes. <i>Hernani</i> n'est-il pas une occasion
-sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais
-dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à
-cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le
-flamboiement de la couleur odieuse aux <i>grisâtres</i>, sur ce tas de
-classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs
-verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.</p>
-
-<p>Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous
-devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la
-forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en
-pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que
-nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut
-l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre
-tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Il demeura stupide,<br />
-</p>
-
-<p>aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant
-l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à
-la page de l'<span style="font-size: 0.8em">ÉTONNEMENT</span>, ne contiennent pas de têtes aux pupilles
-plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du
-front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par
-l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect
-l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel
-il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix
-timide:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois
-répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte
-d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre
-plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné,
-coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le
-dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi,
-mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter
-ce précieux accoutrement?</p>
-
-<p>Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou
-vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux
-du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction
-qui l'alarma pour notre raison.</p>
-
-<p>La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que
-nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants.
-Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les
-plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge
-de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre
-ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention
-politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien
-de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour
-les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de
-fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle,
-dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du
-Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.</p>
-
-<p>Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint
-s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la
-salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien
-qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon
-vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir,
-d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample
-pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de
-cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut
-en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les
-philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien
-de plus exact. Nous voyons dans <i>Victor Hugo raconté par un témoin
-de sa vie</i>: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du
-reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait
-avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait
-ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de
-velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau
-plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle
-et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges
-démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre
-était tombé.»</p>
-
-<p>Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves
-du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de
-la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains
-tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions
-dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre
-tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous
-eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de
-perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux,
-l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du
-Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet
-de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à
-l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires
-avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré
-leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de
-talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au
-milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»</p>
-
-<p>Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre
-sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est
-pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen
-de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;&mdash;le
-<i>je</i> nous répugne tellement que notre formule expressive est <i>nous</i>,
-dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans
-la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et
-météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant
-été regardé «comme un signe des temps», dirait la <i>Revue des Deux
-Mondes</i>, et occupé ce XIX<sup>e</sup> siècle qui avait pourtant bien
-autre chose à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie
-naturelle et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est
-nous qui étions le moule de ce pourpoint mirifique.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<h4>LA PRÉSENTATION</h4>
-
-
-<p>Nos états de service d'<i>Hernani</i> (trente campagnes, trente
-représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le
-droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple:
-Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la
-connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée,
-nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions
-l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident
-quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou
-Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un
-sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand
-poids, nous respirions librement.</p>
-
-<p>Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations
-d'<i>Hernani</i> avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait
-au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs,
-était venu se loger dans une rue projetée du quartier
-François-I<sup>er</sup>, la rue Jean-Goujon, composée alors d'une
-maison unique, celle du poète; autour, s'étendaient les Champs-Élysées
-presque déserts, et dont la solitude était favorable à la promenade et
-à la rêverie.</p>
-
-<p>Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos
-bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous
-entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées
-nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer
-le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les
-talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par
-nos acolytes qui riaient aux éclats.</p>
-
-<p>Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos
-compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions
-assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient
-sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte
-s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon
-franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui?
-Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.</p>
-
-<p>Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne
-put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous
-rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de
-sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris,
-ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits
-poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme
-des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous
-releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut
-toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra
-avec nous dans son cabinet.</p>
-
-<p>Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe,
-il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il
-lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui
-dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent
-des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire
-doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté
-peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement
-et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme,
-quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées
-aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la
-première fois.</p>
-
-<p>Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée
-entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les
-jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres
-personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une
-intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait
-l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect,
-une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.</p>
-
-<p>Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde
-était jeune.</p>
-
-<p>Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le
-plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans.
-C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.</p>
-
-<p>Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste,
-soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui
-vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et
-les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne
-laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour
-stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image,
-qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur
-de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et
-d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne
-confiait plus le premier aspect.</p>
-
-<p>Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment
-monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage
-d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les
-proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète
-le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était
-vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes
-pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y
-poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance
-y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un
-peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale,
-une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et
-illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une
-bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et
-volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents
-d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un
-pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus
-exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans
-ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues,
-terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à
-cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre
-souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant,
-qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de
-gloire.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<h4>UN BUSTE DE VICTOR HUGO</h4>
-
-
-<p>De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent,
-aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de
-la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une
-œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le
-caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait
-presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il
-y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté;
-le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le
-menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces
-contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et
-qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David,
-dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été
-plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails
-pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle
-en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est
-tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front
-surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne
-pourrait vivre.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de <i>Roland
-furieux</i>, d'un <i>Napoléon</i> refusé et qui, certes, valait mieux que celui
-de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais
-trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.</p>
-
-<p>Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature;
-le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a
-confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission,
-l'homme dont la devise littéraire est <i>hierro</i>, et qui n'en est pas
-moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il
-n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu
-le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les
-portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de
-dithyrambe et de <i>smorpha</i> méditative, on ne peut plus ridicule chez
-nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.</p>
-
-<p>Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde
-contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail
-est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné
-à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles
-respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur,
-différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout
-l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la
-peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être
-est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop
-saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce
-buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où
-les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration
-du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous
-les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs
-bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de
-nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<h4>LA PLACE ROYALE</h4>
-
-
-<p>En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans
-l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note
-ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures.
-Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec
-un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa
-beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après
-la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6,
-dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre
-à l'autre.</p>
-
-<p>Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations
-avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu
-je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires.
-Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur
-les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus
-la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec
-quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont
-l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était
-jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se
-passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait
-guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande
-boutique romantique».</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<h4>LA PREMIÈRE D'HERNANI</h4>
-
-
-<p>25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé
-en caractères flamboyants: la date de la première représentation
-d'<i>Hernani!</i> Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes
-l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous
-fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé
-depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons
-rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que
-retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux
-cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.</p>
-
-<p>Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant
-mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé
-l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes
-et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les
-académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur
-qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir
-Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait
-mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de
-cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque,
-pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle
-École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines
-politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de
-l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile.
-Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se
-permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les
-plus honnêtes gens du monde.</p>
-
-<p>On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser
-<i>Hernani</i> se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et
-tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins
-dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne
-si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son
-attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la
-préface de <i>Cromwell</i>, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne»,
-comme dit Alarcón du <i>Tisserand de Ségovie</i>, s'offrit au maître qui
-l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre,
-mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta
-par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré
-de papier rouge timbré de la griffe <i>Hierro.</i> Tous ces détails sont
-connus, et il n'est pas besoin d'y insister.</p>
-
-<p>On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques
-du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien
-élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres,
-les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns
-critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme
-un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila
-qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches,
-hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions
-de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres
-et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux&mdash;on ne peut naître avec des
-perruques&mdash;et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles
-souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns
-portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières.
-Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles,
-hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à
-prendre pour modèles.</p>
-
-<p><i>Ces brigands de la pensée</i>, l'expression est de Philothée O'Neddy,
-ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais
-leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste
-sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le
-velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures,
-valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie
-trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée
-où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant
-œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des
-plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser
-leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus
-élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit
-à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés
-par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc
-pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer
-une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans
-l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât
-l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de
-l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du
-rideau.</p>
-
-<p>La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et
-ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne
-leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde
-avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction
-dort.</p>
-
-<p>Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la
-hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude,
-on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une
-ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque
-regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant
-avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en
-nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité
-visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme
-celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous
-n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et
-lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva
-à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la
-Piranèse.</p>
-
-<p>On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs
-du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les
-endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre
-une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de
-Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs
-d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos
-n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus
-mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en
-guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment
-à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins
-solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre
-sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les
-philistins au moindre signal d'hostilité.</p>
-
-<p>Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la
-pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même
-lorsqu'au bout de cette nuit <i>Hernani</i> doit se lever comme un soleil
-radieux.</p>
-
-<p>Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que
-nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du
-maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu
-quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On
-y pressentait un nouveau <i>Cid</i>, un jeune Corneille non moins fier, non
-moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la
-palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû
-porter le drame. Quelques-uns regrettaient <i>Trois pour une</i>, qui leur
-semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien
-espagnol et bien romantique, dans le sens de <i>La vie est un songe</i>, des
-<i>Matinées d'avril et de mai</i>; d'autres, et avec raison, trouvaient plus
-de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'<i>Honneur castillan</i>, qui
-contenait l'idée de la pièce.</p>
-
-<p>Le plus grand nombre préférait <i>Hernani</i> tout court, et leur avis a
-prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que,
-pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la
-bouche des hommes à la voix articulée.</p>
-
-<p>Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et
-Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné
-par la guerre entre les <i>christinos</i> et les <i>carlistes</i>, dont nous
-entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes
-blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à
-serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une
-ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait
-près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule
-hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A
-ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous
-envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A
-travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme
-un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un
-éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir,
-ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure
-d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant
-les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait
-même entendre encore la rumeur de la première représentation.</p>
-
-<p>Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du
-roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et
-recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité
-éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans
-son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette
-magnifique floraison dramatique.</p>
-
-<p>La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté
-du chocolat et des petits pains,&mdash;quelques-uns&mdash;<i>proh! pudor</i>&mdash;des
-cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le
-pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour
-les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques
-ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables
-<i>scies</i> d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs
-couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à
-des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques
-du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra
-à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt
-le <i>gazon</i>, de quelque membre de l'Institut; on déclama des <i>songes
-tragiques!</i> et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes
-de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse,
-peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.</p>
-
-<p>Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple
-couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait,
-traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse.
-Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait
-peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec
-fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs
-lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance,
-donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant
-bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école
-l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies
-femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui
-fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par
-les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs
-bouquets avec un sourire qui pardonnait.</p>
-
-<p>L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et
-classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il
-était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux
-mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre.
-Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur
-lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle,
-éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir,
-avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la
-Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un
-galant attendu par sa maîtresse:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="margin-left: 15%;">Serait-ce déjà lui? ... C'est bien à l'escalier<br />
-Dérobé.</p></blockquote>
-
-<p>La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre
-vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un
-spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner
-une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les
-vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de
-Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.</p>
-
-<p>Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes
-innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles
-négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un
-poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un
-romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et
-coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<span style="margin-left: 5em;">...C'est bien à l'escalier</span><br />
-Dérobé.<br />
-</p>
-
-<p>Ne voyez-vous pas que ce mot <i>dérobé</i> rejeté, et comme suspendu en
-dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère
-qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse
-science architectonique! quel sentiment de l'art du XIV<sup>e</sup>
-siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!</p>
-
-<p>L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce
-rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent
-des <i>chut</i> et des <i>à la porte</i>, dont l'énergie croissante l'obligea
-bientôt au silence.</p>
-
-<p>Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont
-habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques
-les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet
-que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles,
-si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si
-shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut
-d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie
-et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à
-un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette
-horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les
-motifs ou les prétextes ont disparu.</p>
-
-<p>Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'<i>Hernani</i>, en
-suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups
-d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus
-ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements
-comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient
-jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises,
-des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais
-de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve
-une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de
-ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à
-fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Est-il minuit?&mdash;Minuit bientôt<br />
-</p>
-
-<p>ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de
-cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi
-demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre:
-<i>minuit.</i> C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase,
-on aurait été poli; par exemple:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<span style="margin-left: 14.5em;">&mdash;L'heure</span><br />
-Atteindra bientôt sa dernière demeure.<br />
-</p>
-
-<p>Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait
-aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les
-comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire,
-ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus
-de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si
-fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos
-grands auteurs du XVII<sup>e</sup> siècle, que tout le théâtre de ce
-temps ne fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille,
-l'autre de Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les
-propos d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le
-feu. Le vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des
-mains souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime
-de «voiles» dont il avait besoin:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.<br />
-</p>
-
-<p>Celui de Molière:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,<br />
-</p>
-
-<p>respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne
-plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait
-penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme
-des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à
-la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la
-regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.</p>
-
-<p>Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la
-quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait
-plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui
-d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les
-mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle
-ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de
-gens comme cela.</p>
-
-<p>Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites
-escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques
-et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur
-des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer.
-La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par
-des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public
-pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation
-ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même&mdash;ce
-n'est pas trop dire&mdash;étaient en présence, se haïssant cordialement,
-comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la
-bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était
-hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour
-jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que
-ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée
-désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion
-particulière.</p>
-
-<p>En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux
-plaisanteries romantiques de don Carlos, aux <i>saint Jean d'Avila!</i>
-de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale
-espagnole prise à la palette du <i>Romancero</i> pour plus d'exactitude.
-Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de
-grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de
-rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la
-portion du public qui ne faisait pas pas partie des <i>salteadores</i>
-d'Hugo! <i>De ta suite&mdash;j'en suis!</i> qui termine l'acte, devint, nous
-n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des <i>glabres</i>,
-le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade
-sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils
-semblaient encore admirables.</p>
-
-<p>Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui
-était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté
-blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne
-le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues
-spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur
-la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait
-toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient
-ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au
-dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que
-glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'<i>Hernani</i>, elle
-applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un
-billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit
-Théophile Gautier.</i></p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<h4>PROCÈS DE VICTOR HUGO</h4>
-
-<h4>CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE</h4>
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">Novembre 1837.</p>
-
-<p>Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor
-Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui.
-L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée
-de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans
-couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très
-curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de
-se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur
-des <i>Deux Mahométans.</i> Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en
-premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française,
-n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous
-en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait
-aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement
-sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable
-poète: <i>Lucrèce, Marie Tudor, Angelo</i> ont prouvé que c'était un grand
-dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus
-habile charpentier scénique.</p>
-
-<p>A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de <i>Lucrèce Borgia</i>
-a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle
-fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme
-l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre
-avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint
-cette vigueur et ce relief.</p>
-
-<p><i>Marie Tudor</i>, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi;
-jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible
-et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété
-suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.</p>
-
-<p>Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames,
-d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre
-d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style
-magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de
-nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une
-pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises
-d'<i>Hernani</i> et de <i>Marion Delorme</i> qui vont avoir lieu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 janvier 1838.</p>
-
-<p>C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'<i>Hernani</i>,&mdash;par autorité
-de justice.&mdash;A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de
-très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse
-affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup
-d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même
-dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.</p>
-
-<p>Outre sa valeur poétique, <i>Hernani</i> est un curieux monument d'histoire
-littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive
-rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. <i>Hernani</i>
-était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un
-acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines
-littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques;
-chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques
-perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les
-classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable
-artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées,
-et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple,
-que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?&mdash;Minuit!» ait excité
-des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans <i>Hernani</i>
-qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, <i>Hernani</i>, si
-l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus
-audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite,
-style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM.
-Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après
-cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et
-de saveur, la transition était brusque.</p>
-
-<p>Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant
-que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il
-est allé au poète. <i>Hernani</i> n'a pas excité le plus léger murmure: il
-a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un
-discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement
-héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne
-foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa
-fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant
-aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont
-excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas
-aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs
-raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et
-nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture
-intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres
-sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs
-intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature
-<i>nationale</i> ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques
-et en flonflons.</p>
-
-<p>Le mérite principal d'<i>Hernani</i>, c'est la jeunesse: on y respire d'un
-bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage
-d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts
-en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement
-héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique,
-agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est
-un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète
-de vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à
-<i>Hernani</i>, n'ont pas cet attrait particulier. <i>Hernani</i> est la fleur,
-<i>Lucrèce Borgia</i> est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se
-joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile
-ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde
-semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit
-ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère
-revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles
-paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». <i>Hernani</i> a
-subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé
-ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait
-emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.</p>
-
-<p>Il est inutile de faire l'analyse d'<i>Hernani</i>, on sait la pièce par
-cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont
-joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène
-des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble
-écrite avec la plume qui traça le <i>Cid</i>, a été applaudie comme elle
-le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de
-Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette
-sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.</p>
-
-<p>La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait
-personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi
-complet que possible. <i>Hernani</i> consacré par l'épreuve de la première
-représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais
-au répertoire avec le <i>Cid</i> dont il est le cousin et le compatriote.</p>
-
-<p>Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est
-développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis,
-la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui
-conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs,
-un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille
-féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.</p>
-
-<p>M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement
-montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de
-dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.</p>
-
-<p>Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence
-ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment,
-manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces.
-Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple,
-paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au
-commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la
-vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie
-homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et
-d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons
-comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion
-profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits
-suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant:
-cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine
-dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune
-fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela
-l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait
-répondre au vieux Sylva:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-On n'a pas de galants quand on est doña Sol<br />
-Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.<br />
-</p>
-
-<p>Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus
-rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à
-l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et
-saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons
-dans <i>Marion Delorme</i>, avec la plus vive impatience. N'oublions
-pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a
-particulièrement bien dit le grand monologue.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<h4>DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">15 juin 1841.</p>
-
-<p><i>Hernani</i> est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous
-préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que
-l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée
-aux Jeux floraux: mais <i>Hernani</i> réveille en nous de tels souvenirs
-d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas
-avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là!
-Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la
-querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations
-étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait
-avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des
-heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques
-emportaient <i>le vieillard stupide</i>; l'autre jour les classiques, que
-ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le
-reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous
-avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations
-consécutives d'<i>Hernani</i>; nous allions là par bandes, tous fous de
-poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à
-tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous
-attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce,
-que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait,
-par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors
-que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même!
-Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous
-avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes,
-nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux
-excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler
-ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette
-jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit,
-et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne
-dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une
-chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de
-jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès
-que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les
-montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes
-il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de
-l'Empire, venait enfin de ressusciter.</p>
-
-<p>Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui
-faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets
-dans leurs stalles; <i>Hernani</i> n'est interrompu aujourd'hui que par les
-applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur
-romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor
-Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris
-et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois
-le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.</p>
-
-<p>Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait
-déjà eu occasion d'applaudir dans la <i>Fille du Ciel</i>, de M. Casimir
-Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et
-Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers;
-elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément
-espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à
-la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice
-d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un
-portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque
-peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a
-parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure
-romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien
-supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva,
-c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle
-voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à
-imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui
-pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été
-simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un
-grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre,
-ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe
-rousse et sa lèvre autrichienne.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">12 février 1844.</p>
-
-<p>On a repris cette semaine <i>Hernani</i> à la Comédie-Française. Le
-chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété
-par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession
-du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec
-attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui
-comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où
-chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à
-pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui
-toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement
-comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de
-longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la
-magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des
-tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au
-contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce
-telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée
-dans la <i>Bibliothèque Charpentier?</i> Les tragédies classiques nous
-amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont
-tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous
-les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y
-introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges.
-A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on
-a fait subir à <i>Hernani.</i> La pièce est très bien jouée, du reste, par
-Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines
-parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame
-Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol;
-le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu
-presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort
-prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore
-quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons,
-complètement lavé sa tache originelle.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">10 mars 1845.</p>
-
-<p>La reprise <i>Hernani</i> attire la foule au Théâtre-Français; on écoute
-avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une
-tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.</p>
-
-<p>Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes
-soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la
-postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des
-chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève
-lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet <i>Hernani</i>, si sauvage,
-si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo
-de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui
-une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des
-montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le
-fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux
-dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des
-tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.</p>
-
-<p>Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations,
-qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son
-intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour
-applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on
-pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à
-regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son
-sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la
-scène:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.
-&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!<br />
-Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles<br />
-Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.<br />
-J'aurai l'empire, allons!&mdash;Mais d'autre part on dit<br />
-Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,<br />
-J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie<br />
-Avec quelque armement aider la prophétie!<br />
-Toutes prédictions du sorcier le plus fin<br />
-Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,<br />
-Quand une bonne armée avec canons et piques,<br />
-Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,<br />
-Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,<br />
-Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.<br />
-Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?<br />
-Celui dont une armée explique le système,<br />
-Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,<br />
-Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit<br />
-Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite<br />
-Taille l'événement au plaisir du prophète?<br />
-&mdash;Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.<br />
-A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!<br />
-Ils ont force canons, rangés en longues files,<br />
-Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;<br />
-Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez<br />
-Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?<br />
-Baste! au grand carrefour de la fortune humaine<br />
-Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,<br />
-A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,<br />
-Tachant en vain de lire au livre des destins,<br />
-Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,<br />
-Au nécromant du coin vont demander leur route.<br />
-</p>
-
-<p>Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot
-dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité
-aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et
-humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne
-sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour
-indiquer le sujet de la scène.</p>
-
-<p>Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la
-Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous
-ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes
-guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous
-faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire
-de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.</p>
-
-<p>Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien
-l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame
-romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser
-un roi pour amant.</p>
-
-<p>Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui;
-il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui
-s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus
-parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre
-pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une
-montagne à l'autre.</p>
-
-<p>Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt
-ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec
-intelligence et netteté.</p>
-
-<p>Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de
-Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et
-sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait
-approprié au personnage.</p>
-
-<p>Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces
-nouvelles on devrait bien reprendre <i>Le Roi s'amuse</i>, un des plus beaux
-drames du poète,&mdash;qui n'a été joué qu'une fois;&mdash;l'interdiction serait
-facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite
-de représentations fructueuses.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">8 novembre 1847.</p>
-
-<p>L'on a repris <i>Hernani</i>, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante
-de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par
-la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à
-cette belle pièce, cousine germaine du <i>Cid</i>, l'admiration sereine et
-tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques;
-ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments
-chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément
-espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble
-avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont
-écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours
-de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles
-rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels
-tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors
-généralement employé:</p>
-
-<p style="margin-left: 4em;">
-En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?<br />
-</p>
-
-<p>dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:</p>
-
-<p style="margin-left: 10em;">
-Quelle heure est-il?<br />
-</p>
-
-<p>Et que Ricard lui répond tout sauvagement:</p>
-
-<p style="margin-left: 20em;">
-Minuit!<br />
-</p>
-
-<p>et non pas, comme il en avait le droit:</p>
-
-<p style="margin-left: 4em;">
-Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.<br />
-</p>
-
-<p>Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal
-reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de
-ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de
-Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est
-reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un
-grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe
-profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas
-embarrassants.</p>
-
-<p>Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le
-sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux,
-Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a
-peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils
-négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent
-les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des
-vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour
-comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous
-voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on
-leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs
-d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour
-ceux-là.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-
-<h4>A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 décembre 1854.</p>
-
-<p>Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs
-de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise
-«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois
-heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et
-les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes
-bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore
-aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et,
-malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de
-Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par
-beaucoup de personnes.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-
-<h4>LA REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">21 juin 1867.</p>
-
-<p>Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné
-de la griffe <i>Hierro</i>, nous entrions au Théâtre-Français bien avant
-l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de
-jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,&mdash;tout le monde était jeune
-alors!&mdash;enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir
-dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le
-25 février 1830, le jour d'<i>Hernani</i> une date qu'aucun romantique n'a
-oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la
-lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de
-l'intelligence passionnaient à ce point la foule!</p>
-
-<p>Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans!
-c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la
-vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste
-que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient
-là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec
-un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à
-tout jamais. Du reste, <i>Hernani</i> n'a plus besoin de sa vieille bande,
-personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il
-a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est
-maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc
-de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol
-se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le
-pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.</p>
-
-<p>Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de
-sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois
-emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en
-signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des
-redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un
-jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait
-le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels
-cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels
-tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme
-les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut
-le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon.
-Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait
-bien vite à la scène.</p>
-
-<p>On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été
-bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les
-échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient
-des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions
-tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au
-besoin.</p>
-
-<p>Pour cette génération, <i>Hernani</i> a été ce que fut le <i>Cid</i> pour
-les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant,
-amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations
-héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage
-si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté
-éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur
-poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors
-captivés. Certes l'auteur d'<i>Hernani</i> a fait des pièces aussi belles,
-plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle
-n'exerça sur nous une pareille fascination.</p>
-
-<p>Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous
-avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa,
-lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer
-jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où
-l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille
-à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom
-des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du
-titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes
-étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues,
-aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à
-lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves
-légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la
-foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir
-évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une
-ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à
-boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun,
-son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant
-à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute
-le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a
-traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans
-quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son
-drame.</p>
-
-<p>Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous
-n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et
-à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois.
-Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la
-représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins
-animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme
-classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul,
-battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune
-discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient,
-nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait
-dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont
-écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui
-le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se
-transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait,
-et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est
-pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète,
-contrairement à la légende de l'Islam.</p>
-
-<p>L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine;
-comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps,
-les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les
-férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave,
-l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le
-peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son
-blason dans le coin de la toile.</p>
-
-<p>Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même:
-«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce
-drame dont le <i>Romancero general</i> est la véritable clef. Il prierait
-volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire <i>Le
-Cid, Don Sanche, Nicomède</i>, ou plutôt tout Corneille et tout Molière,
-ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles
-veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur
-d'<i>Hernani</i>, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses
-qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».</p>
-
-<p>Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui
-procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant
-pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît
-classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et
-le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de
-langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez
-Hugo en particulier.</p>
-
-<p>C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de
-vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands
-que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son
-action qui semble une légende du <i>Romancero</i> mise au théâtre comme
-l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers
-colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant
-à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent
-comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des
-ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.</p>
-
-<p>Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne,
-il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était
-un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous
-apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie
-gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits
-à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu
-zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et
-tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans
-ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique
-d'un temps.</p>
-
-<p>La pièce qui portait ce sous-titre: <i>Hernani</i> ou <i>L'Honneur castillan</i>,
-a pour fatalité <i>el pundonor</i>, cette <i>anankê</i> de tant de comédies
-espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la
-vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il
-suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais
-voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons
-<i>Hernani.</i></p>
-
-<p>On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était
-supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les
-acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau
-genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction;
-Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui,
-simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont
-les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle
-Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent
-sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la
-comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez
-de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa
-main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et
-il disait superbement ce vers:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.<br />
-</p>
-
-<p>Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile
-de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement
-charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre,
-orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand
-seigneur a dépouillé ses guenilles de <i>salteador</i>, Delaunay, rentré
-dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène
-d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté
-par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la
-vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus
-noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour
-du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de
-Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une
-légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand
-monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol:
-hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour
-et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une
-héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de
-Rachel.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4>
-
-
-<h4>LETTRE À SAINTE-BEUVE</h4>
-
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">«MON CHER MAITRE,</p>
-
-<p>«Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre
-charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de
-romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.</p>
-
-<p>«Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:</p>
-
-<p>
-... Jésus! Votre manteau ruisselle!<br />
-</p>
-
-<p>«Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros
-castillan, en matière de riflard.</p>
-
-<p>«Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et
-cordiale sympathie.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">«THÉOPHILE GAUTIER.»</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><i>Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de
-Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay</i>:
-La Veuve du Tanneur:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Parmi les illustrations littéraires on remarquait M.
-Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à
-Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui
-a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis
-avec les femmes.»</p></blockquote>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4>
-
-
-<h4>PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Août-septembre 1835.</p>
-
-<p><i>Notre Dame de Paris</i> est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses
-nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire;
-elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi
-à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire
-de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se
-sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles
-eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à
-l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite
-à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire
-que <i>Notre-Dame de Paris</i> est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.</p>
-
-<p>C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies,
-exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute
-et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues
-historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art,
-science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée
-en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre,
-eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.</p>
-
-<p>Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes
-idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare,
-Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins
-touchantes.</p>
-
-<p>Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de
-Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif
-d'amour.</p>
-
-<p>Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que
-ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours,
-qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le
-poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est
-peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.</p>
-
-<p>Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien
-Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui
-tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de
-Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.</p>
-
-<p>Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille!
-Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un
-corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas
-l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et
-sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie?
-Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types!
-Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI
-et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un
-Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une
-érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et
-sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze,
-aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.</p>
-
-<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dès aujourd'hui un livre classique.</p>
-
-<p>C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations,
-la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.</p>
-
-<p>Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille
-exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les
-samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes
-anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de
-grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc.
-Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce
-n'est pas peu dire.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4>
-
-
-<h4>UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Avril 1850.</p>
-
-<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la
-cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que
-l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent
-les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de
-style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais
-toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux
-grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de
-pierre.</p>
-
-<p>Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre
-immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire
-en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus
-capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil:
-aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats
-et de tous prix.</p>
-
-<p>M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette
-habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans
-la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit
-les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter
-la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et
-tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec
-un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à
-vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des
-magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre
-Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a
-tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus
-de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute
-mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre,
-ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour
-l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a
-joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.</p>
-
-<p>N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par
-M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.</p>
-
-<p>Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des
-tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-
-<h4>ANGELO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 juillet 1835.</p>
-
-<p>Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule
-représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène
-pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé <i>ad hoc</i>
-tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice
-un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier
-acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours
-noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec
-lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte
-d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper
-au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été
-fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de
-paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à
-ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au
-plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur
-lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public
-s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de
-brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban,
-ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille
-pièce une pièce toute neuve.</p>
-
-<p>A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à
-la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste
-cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun
-de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en
-agir de la sorte.</p>
-
-<p>De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit
-quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est
-important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a
-soixante représentations comme <i>Hernani</i>, ou n'en a qu'une comme <i>Le
-Roi s'amuse</i>, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose
-reconnue maintenant de tout le monde que ce même <i>Roi s'amuse</i>, si
-outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur
-a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre.
-Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux
-endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui
-débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des
-quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries
-de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et
-le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes
-bien au-dessus de la vieille salle des Français.</p>
-
-<p>Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs
-destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale
-à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une
-chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge
-de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du
-Palais-Royal.</p>
-
-<p>De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la
-connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de
-style à propos du livre.</p>
-
-<p>La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme.
-Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une
-autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'<i>Angelo</i> est
-en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le
-parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières
-dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils
-peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils
-soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre
-à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né,
-fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers.</p>
-
-<p>Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de
-M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup
-de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces
-phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez
-singulière.</p>
-
-<p>Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il
-n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide
-et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est
-volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien
-Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un
-et l'autre pour le Romancero.</p>
-
-<p>C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux
-et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des
-grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude
-dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à
-l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va
-tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une
-vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour
-ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la
-Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également
-boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des
-hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze.</p>
-
-<p>Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille
-lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les
-mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs
-où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de
-fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant
-plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau
-la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement,
-robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme
-il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées
-haut.</p>
-
-<p>Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle
-où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi
-vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie
-s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième,
-un peu avant l'apparition du <i>Cid.</i> Ce n'est pas qu'il eût été plus
-grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni
-le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte,
-ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti,
-comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique,
-amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune.
-La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une
-carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon
-que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence
-d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à
-Victor Hugo?</p>
-
-<p>Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur.
-Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question!</p>
-
-<p><i>Angelo</i> est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des
-situations que du développement d'une passion première. Il est de
-la famille de <i>Cymbeline</i>, de <i>Mesure par mesure</i> et <i>Troïlus et
-Cressida</i>, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des
-aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans
-une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus
-faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est
-la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres,
-et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux.</p>
-
-<p>On a fait <i>l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le
-Misanthrope</i>, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et
-l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher <i>Othello</i> que <i>Tartufe</i>:
-les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et
-ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui
-ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman,
-le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion,
-la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni
-mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne.</p>
-
-<p>La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame
-historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo
-a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la
-surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment
-trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente
-ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu
-l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on
-sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que
-les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques
-traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il
-veut développer.</p>
-
-<p>Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et
-d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse,
-et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms
-consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent
-aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela
-aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants
-critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de
-demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François I<sup>er</sup>,
-mais où est Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est
-Caillette, où est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont
-vécu en ce temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?»
-Pardieu! il est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans
-son linceul d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de
-Josaphat, où le Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains
-toujours jeunes! Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage
-historique, où est la nécessite de parler de tous les personnages
-historiques contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un
-drame soit un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le
-critique montre qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques.</p>
-
-<p>Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène
-est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à
-Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi
-bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là!</p>
-
-<p>Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne
-Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si
-on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction
-aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un
-autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est
-que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor.
-Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes
-de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers
-montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries
-entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce
-ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais
-quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si
-courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il
-y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de
-toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont
-d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour
-de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont
-et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La
-nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des
-beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner
-sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans
-quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul.</p>
-
-<p>Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent
-avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là
-une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du
-cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires,
-si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres
-des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement
-les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et
-les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus
-fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur
-opaque et étouffante.</p>
-
-<p>On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle
-dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière
-ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il
-y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les
-chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la
-Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que
-cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait
-scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en
-vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les
-fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent
-à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose
-que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce
-que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir
-là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour
-les morts.</p>
-
-<p>Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien
-vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle
-est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je
-conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie.</p>
-
-<p>Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie
-à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou
-d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop
-chatouilleuse des loges du Théâtre-Français.</p>
-
-<p>Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou
-les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres
-et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le
-public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut
-contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une
-plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir
-comme un ulcère.</p>
-
-<p>Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée
-impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un
-nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil
-auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la
-trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier
-acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au
-troisième, et ainsi de suite.</p>
-
-<p>Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe
-fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un
-pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe.</p>
-
-<p>Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la
-Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de
-cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur
-ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés
-de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et
-aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les
-feuilles satinées de la brochure.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">27 mai 1850.</p>
-
-<p><i>Angelo</i> est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait
-représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si
-solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le
-rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire.</p>
-
-<p>Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre,
-tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre
-de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on
-citerait ne feraient que confirmer la règle.</p>
-
-<p>Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait,
-sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret
-et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi.</p>
-
-<p>Son <i>Festin de Pierre</i>, ou pour parler correctement, son <i>Convié de
-Pierre</i>, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par
-Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a
-été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose
-n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli
-pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française.</p>
-
-<p>Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par
-les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement
-moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la
-prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de
-rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée,
-taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en
-ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la
-phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire
-des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel
-point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers
-sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de
-la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en
-l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si
-loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du
-vers blanc de huit pieds.</p>
-
-<p>Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus
-d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage
-le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le
-vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un
-malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins.
-Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou
-alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement
-manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté
-métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de
-redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir
-dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que
-ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent,
-et de la manière la plus brillante.</p>
-
-<p>Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais
-une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands
-ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la
-prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont
-le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne
-rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi
-que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et
-l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet
-jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions
-le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de
-nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce
-n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la
-poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés
-plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées
-dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen.</p>
-
-<p>Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès
-dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes
-aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à
-son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases
-qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules
-d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui
-vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la
-Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est
-emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire
-romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique.</p>
-
-<p>Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par
-Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien
-enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre
-honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en
-rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle
-n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars
-possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton
-vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle
-n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer,
-et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées,
-apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une
-volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez
-elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique.
-Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le
-geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre
-d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle
-manquait de race.</p>
-
-<p>Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le
-faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le
-rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait
-pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée.
-Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la
-fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle
-avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la
-folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient
-quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se
-venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte.</p>
-
-<p>C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour,
-des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec
-lequel on eût pu aller en soirée.</p>
-
-<p>Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise
-plastiquement l'idée de son rôle: dans <i>Phèdre</i>, c'est une princesse
-grecque des temps héroïques; dans <i>Angelo</i>, une courtisane italienne
-du XVI<sup>e</sup> siècle, et cela d'une manière incontestable aux
-yeux. Personne ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne
-feraient pas mieux. Elle domine tout de suite, le public par cet
-aspect impérieusement vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher
-d'un bas-relief de Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le
-drame, on dirait qu'elle descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien.
-L'illusion est complète. Avant d'être une grande actrice, elle est
-une grande artiste. Sa beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas
-compte et qu'ils nient quelquefois tout en en subissant l'empire, a une
-flexibilité étonnante.</p>
-
-<p>Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude
-peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle
-doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces
-perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir
-de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet
-intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit
-aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action!</p>
-
-<p>Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus
-étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé
-quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde
-et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne...
-C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce
-temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où
-Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs
-escaliers des terrasses.</p>
-
-<p>De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre
-tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle
-détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre
-femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places,
-a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir
-soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de
-Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment!
-quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur
-et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le
-comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle
-détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à
-Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.</p>
-
-<p>Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop
-marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de
-la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa
-victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs;
-quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime
-de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice
-s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et
-proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre
-les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en
-cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite
-relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui
-méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le
-magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus
-de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a
-pris son amant.</p>
-
-<p>Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de
-plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que
-l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et
-tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt.
-Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille
-qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée!
-Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a
-jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition
-que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!</p>
-
-<p>On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la <i>Tisbé</i>
-que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière
-indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle
-lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui
-la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: <i>Phèdre</i>, dans la tragédie,
-<i>Tisbé</i> dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est
-là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a
-mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à
-<i>Lucrèce Borgia</i> et à <i>Marie Tudor</i> qui seraient pour elle l'occasion
-de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se
-trouve dans <i>Warwick ou le Faiseur de rois</i>, drame d'Auguste Vacquerie,
-récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa
-taille, et elle y sera superbe à coup sûr.</p>
-
-<p>Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle
-Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval;
-n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune
-sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en
-verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le
-comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir.
-Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la
-poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur;
-l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de
-plus?</p>
-
-<p>Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.</p>
-
-<p>Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse
-voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y
-deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze
-il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la
-Fatalité qui marche.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4>
-
-
-<h4>VICTOR HUGO DESSINATEUR</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">23 juin 1838.</p>
-
-<p>M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais
-un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger,
-Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce
-qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une
-forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une
-tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir,
-à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y
-met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis
-informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent
-à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe,
-devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un
-ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.</p>
-
-<p>Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en
-Belgique, et porte, écrit au revers: <i>Liège(?) 12 août; pluie fine.</i></p>
-
-<p>C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique,
-avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des
-quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs
-flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois
-renversés dont les traits se répandent.</p>
-
-<p>Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front
-chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une
-girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de
-l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement
-sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un
-rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont
-les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse,
-un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les
-heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de
-la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au
-pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement
-tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière
-d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets
-vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui
-semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei.
-Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de
-décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et
-flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de
-la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la
-plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (<i>Notre-Dame de
-Paris</i>).</p>
-
-<p>Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière
-par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et
-Victor Hugo sont maintenant inséparables.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h4>
-
-
-<h4>PREMIÈRE DE RUY BLAS</h4>
-
-
-<p class="sous">(RENAISSANCE)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">12 novembre 1838.</p>
-
-<p>Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi
-vif; car outre la première représentation de <i>Ruy Blas</i> il y avait la
-<i>première représentation</i> de la salle, et c'était ce soir-là que devait
-définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick
-parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire,
-dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique
-empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur
-qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop
-longtemps finit par devenir la figure!</p>
-
-<p><i>Ruy Blas</i>&mdash;qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce
-matin&mdash;<i>Ruy Blas</i>, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire
-n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort
-du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique,
-passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver
-des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix,
-le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard
-Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand
-tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.</p>
-
-<p>La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales,
-dans le goût dit <i>Renaissance</i>, quoique certains ornements se
-rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV:
-le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le
-pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent,
-aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de
-chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à
-mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau,
-peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat
-relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin
-blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre
-une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches
-ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste
-de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps
-de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans
-toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu
-tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges
-garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont
-jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est
-plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble
-avoir été fait ce vers de don César:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<span style="margin-left: 10em;">... Affreuse compagnonne</span><br />
-Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!<br />
-</p>
-
-<p>Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement
-dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne
-s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours
-de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais
-surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il
-faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas
-de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les
-fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style,
-l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette
-vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde,
-dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous
-ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les
-mélodrames et le vaudeville.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE DE RUY BLAS</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">28 février 1872.</p>
-
-<p>Pour nous qui avons vu la première représentation de <i>Ray Blas</i> au
-théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si
-longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son
-intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.</p>
-
-<p>Dans <i>Marie Tudor</i>, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres,
-dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne
-faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les
-femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions
-vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien
-édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des
-opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les
-revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze
-ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli
-suprêmes. <i>Ruy Blas</i> nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la
-première fois.</p>
-
-<p>Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans,
-emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la
-Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille
-de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne
-cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a
-inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis
-Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions
-retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi
-qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes
-d'<i>Hernani</i>; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le
-poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à
-l'admiration.</p>
-
-<p>Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus
-ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome
-mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et
-renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de
-ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible
-ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de
-noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne.
-Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la
-place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours
-regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.</p>
-
-<p>On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de
-l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. <i>Ruy Blas</i>
-renferme, en effet, sans y avoir visé.&mdash;Le poète a toujours dédaigné
-le succès d'allusion&mdash;de ces passages dont l'opposition peut profiter,
-contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités
-toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de
-l'éternelle justice.</p>
-
-<p>Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre
-avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup
-de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment,
-dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit
-d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première
-épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect
-religieux, comme on eût fait pour <i>le Ciel</i> ou <i>Don Sanche d'Aragon</i> ou
-tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus
-permise.</p>
-
-<p>Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la
-représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants.
-Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous
-cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À
-peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin,
-heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour
-<i>Ruy Blas</i> un public de postérité.</p>
-
-<p>C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua <i>Ruy
-Blas</i>, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait
-à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux
-semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de
-Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer
-de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par
-devenir la figure. <i>Ruy Blas</i> eut bien vite raison de Robert Macaire.
-De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu
-qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez,
-mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur,
-qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour
-menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de
-Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,&mdash;c'est-à-dire le plus
-grand tragédien du plus grand comédien moderne.</p>
-
-<p>L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon
-sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme
-l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui
-l'ont entendu.</p>
-
-<p>Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à
-son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière,
-et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les
-ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler
-avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du
-trône. Cependant, si l'on reprenait les <i>Burgraves</i>, cette œuvre
-titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre
-acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse
-il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et
-l'empereur-fantôme!</p>
-
-<p>Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, <i>Ruy Blas</i> est une des
-pièces qui nous plaît le plus&mdash;nous disons qui nous plaît;&mdash;il en est
-d'autres que nous admirons autant.</p>
-
-<p>La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas
-apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses
-complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent
-le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune
-cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité
-par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol
-rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté,
-et la toute-puissance,&mdash;ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur
-terre:&mdash;en un mot, être l'amant de la Reine.</p>
-
-<p>A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets,
-se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce
-plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe
-précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte
-cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme
-la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa
-main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de
-Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais.
-Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans
-savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le
-démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages
-compliqués formidables.</p>
-
-<p>Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de
-Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une
-liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque
-qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis
-de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de
-sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux
-de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés
-pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes
-devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs
-argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le
-carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute
-l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de
-Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant
-Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore
-sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle
-hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique
-oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier
-à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte
-de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de
-Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don
-Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.</p>
-
-<p>A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons
-plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une
-aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui,
-peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour
-jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie!
-depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus
-hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort,
-mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre
-ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille,
-l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un
-airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.</p>
-
-<p>Bien que le vieux critique soit, en général, <i>laudator temporis acti</i>
-et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la
-tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de
-<i>Ruy Blas</i> à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène
-à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception
-bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.</p>
-
-<p>Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux
-souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature
-ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur,
-des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a
-très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son
-amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et
-d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres.
-La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration
-craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais
-a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy,
-il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son
-imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus
-étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un
-mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles
-a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson
-derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection
-sinistre.</p>
-
-<p>Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue;
-ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui,
-ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume
-énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui
-pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou,
-et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies
-étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles
-romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier
-Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.</p>
-
-<p>La Marie de Neubourg de la Renaissance&mdash;Atala Beauchêne&mdash;avait été
-trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus
-charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie
-de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de
-colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette
-triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification
-momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour
-d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon,
-quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve
-toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme
-cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète
-lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!</p>
-
-<p>Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère
-élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé
-et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne
-longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier.
-Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer
-pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus
-gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et
-contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque
-nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle
-Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine
-noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte
-l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui
-flanquer une paire de bons soufflets.</p>
-
-<p>Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de
-représenter l'affreuse compagnonne&mdash;dont le menton fleurit et dont le
-nez trognonne&mdash;. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son
-type dans les <i>caprichos</i> de Goya, parmi des sorciers du collège de
-Bozozona, dans les <i>tias</i> du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui
-sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une
-vieille, ensuite pour une jeune.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h4>
-
-
-<h4>VERS DE VICTOR HUGO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 juin 1843.</p>
-
-<p>Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il
-place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers,
-et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées
-l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de
-ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un
-immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits,
-judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers
-romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le
-vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers
-moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances
-enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes
-nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait
-crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait
-encore beaucoup à faire.</p>
-
-<p>Dans ses <i>Orientales</i>, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre
-de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux
-maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de
-toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements
-et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre
-l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École,
-composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset
-et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre,
-chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de
-la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots
-exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion
-systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École
-racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en <i>er</i>,
-en <i>é</i>, en <i>eux</i>, en <i>ant</i> et <i>able</i> finissent presque tous les vers
-pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation
-d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.</p>
-
-<p>On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire
-comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à
-l'aventure. Ces vers brisés ou <i>cassés</i>, comme disent les classiques
-dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes
-combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions
-et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être
-des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement
-monotones.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h4>
-
-
-<h4>LE DRAME</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">30 juillet 1843.</p>
-
-<p>Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot,
-avec <i>son Père de famille</i>, Beaumarchais, avec son <i>Eugénie</i>, ont
-trouvé nombre de contradictions.</p>
-
-<p><i>Nanine</i>, l'<i>Enfant Prodigue, Mélanie, Céline</i>, l'<i>Écossaise</i>, le
-<i>Philosophe sans le savoir</i>, déplaisent également par ce mélange du
-comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de
-la nature.</p>
-
-<p>Dans l'éloquente préface d'<i>Eugénie</i>, il faut voir avec quelle raison
-et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique
-de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son
-admirable préface de <i>Cromwell.</i> On avait à peu près alors accepté le
-drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le
-drame en vers, le travail était à recommencer.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE DE «MARION DELORME»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">9 novembre 1839.</p>
-
-<p>Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française,
-la reprise de <i>Marion Delorme.</i> Faire l'éloge de <i>Marion Delorme</i> est
-maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois
-éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau
-drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure
-des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle
-vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui
-ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée
-et de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du
-XVI<sup>e</sup> siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce
-Taillebras, ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur
-de <i>Japhet d'Arménie</i> et de <i>Jodelet</i>, ne les eût pas dessinés d'un
-trait plus vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles
-divines du repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages
-grimaçants ou terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de
-Gaspard de Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier
-<i>de rien! Marion Delorme</i> est une des pièces de M. Hugo où l'on aime
-le plus à revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où
-toutes les cordes de la lyre vibrent tour à tour.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE DE MARION DELORME</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> décembre 1851.</p>
-
-<p>On a repris vendredi dernier <i>Marion Delorme</i>, au théâtre de la
-République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps,
-de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme
-une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans
-cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le
-Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été
-écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par
-ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer <i>Marion
-Delorme</i>, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle
-que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence
-et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains
-côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait
-mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.</p>
-
-<p>Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui
-avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa
-couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus
-terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce
-spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et
-dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à
-l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.</p>
-
-<p>Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et
-Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale
-de Didier, ce type des Antony.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></h4>
-
-
-<h4>«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">19 février 1851.</p>
-
-<p>La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce
-et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de
-théâtre, c'est le choix du sujet de <i>Diane.</i> M. Augier ignore-t-il
-qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez
-supérieure les principales situations de <i>Diane</i>, dans un livre
-intitulé <i>Marion Delorme</i>, qui a fait quelque bruit dans son temps
-et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le
-monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame
-un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait
-tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui
-découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son
-arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis
-XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?</p>
-
-<p>En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas,
-et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau,
-Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous
-éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les
-vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient
-involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de M.
-Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle, comme
-à travers les antiphonaires du XII<sup>e</sup> siècle revivent les
-œuvres palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance
-des moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en
-vieille fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout
-une peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement;
-Louis XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son
-côté son bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en
-plaisanteries lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si
-sinistre, si caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus
-qu'un simple agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son
-costume d'alguazil.</p>
-
-<p>Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait
-quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance
-était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se
-ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de
-M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière
-supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand
-mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.</p>
-
-<p>Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du
-XVII<sup>e</sup> siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître
-à Victor Hugo, elle ne l'admet pas comme un maître et rejette ses
-doctrines. L'auteur de <i>Gabrielle</i> s'y est-il récemment converti?
-Cela n'est pas probable. Achille classique a-t-il voulu provoquer le
-Siegfried du Romantisme sur son propre terrain, et en traitant le même
-sujet, lui montrer de quelle manière s'y prenait un champion de l'école
-du bon sens?</p>
-
-<p>Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer <i>Marion Delorme</i> à
-l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images
-et de couleur locale; ou bien encore,&mdash;comme ces élèves d'Ingres qui
-n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer
-leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,&mdash;n'a-t-il ni vu
-ni lu le drame de Victor Hugo.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></h4>
-
-
-<h4>UNE LETTRE DE VICTOR HUGO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">«4 octobre 1844.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher
-Théophile, je lis votre <i>Roi Candaule</i> avec bonheur. Vous
-prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils
-appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois,
-le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans
-votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau,
-c'est joli, et c'est grand.</p>
-
-<p>«Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de
-tout mon cœur.»</p>
-
-<p style="margin-left: 60%; font-size: 0.8em;">«VICTOR HUGO.»</p></blockquote>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></h4>
-
-
-<h4>GASTIBELZA</h4>
-
-<p class="sous">(OPÉRA NATIONAL)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 novembre 1841.</p>
-
-<p>Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom
-fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a
-servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a
-brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la
-carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a
-l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il
-lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il
-fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien
-garnies.</p>
-
-<p><i>Gastibelza</i> est une de ces chansons folles et décousues dont les
-images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la
-puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous
-laissent pensif des heures entières. Cette <i>guitare</i> ressemble, à
-s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui,
-par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous
-la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute
-siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la
-rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le
-gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se
-détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands
-poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique
-de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé
-<i>Gastibelza.</i></p>
-
-<p>Toutes les fois que nous entendons ce refrain:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Le vent qui vient à travers la montagne,<br />
-</p>
-
-<p>nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des
-sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par
-file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et
-talonnés par les arrieros au chant guttural.</p>
-
-<p>Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la
-chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend
-malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.</p>
-
-<p>Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au
-théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se
-fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du
-pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il
-faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent
-les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les
-autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.</p>
-
-<p>M. Dennery a donc rendu Gastibelza <i>intéressant</i>, dans le sens qu'on
-attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau
-d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver
-son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la
-justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte.
-Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la
-pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant
-l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout
-le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée,
-comme on dit. Inexprimable avantage!</p>
-
-<p>Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne
-d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la
-journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais,
-son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure
-brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset
-noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers
-bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après
-avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par
-la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur,
-se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui
-a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de
-la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur
-moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil
-noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée
-par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de
-mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne,
-a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans
-doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les
-gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.</p>
-
-<p>Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème
-d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes
-côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la
-représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati
-de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète
-de la ballade.</p>
-
-<p>M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même
-pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique,
-l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première
-soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard,
-sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore,
-et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de
-Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans <i>Gastibelza</i>, on
-sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts
-du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets.
-La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et
-surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine
-naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est
-pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette
-première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo
-entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne,
-un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le
-grand air de Gastibelza.</p>
-
-<p>Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de
-doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui
-l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied
-sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu
-de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle
-était excellente musicienne, et possédait une belle voix de <i>mezzo
-soprano. Gastibelza</i> n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique
-dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une
-administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique
-est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel
-qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide,
-poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que
-possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe
-l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque
-chose comme le <i>Robin des Bois</i> de l'Odéon, qui, faiblement traduit,
-sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le
-don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute
-à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne
-repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien,
-rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui,
-aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que
-<i>Lucrèce Borgia</i>, par exemple, ou <i>Hernani</i>, n'auraient pas été, au
-besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait
-mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou
-affaiblit une grande partie des détails.</p>
-
-<p>La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc
-facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des
-drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée
-dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></h4>
-
-
-<h4>CHANGEMENTS A VUE</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1849.</p>
-
-<p>Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme
-un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le
-nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte!
-Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila
-romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale
-de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe,
-après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et,
-cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des
-métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui
-ont valu longtemps une réputation de cannibale.</p>
-
-<p>(Écrit à propos de la représentation de <i>Monte-Cristo</i> (Alexandre Dumas
-et Maquet), au Théâtre-Historique.)</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></h4>
-
-
-<h4>LUCREZIA BORGIA</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE ITALIEN)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 février 1840.</p>
-
-<p>Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que
-celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à
-faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en
-méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait
-si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses
-principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des
-litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni
-est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et
-revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons
-et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui
-restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées:
-malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on
-tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y
-passe des choses si terribles.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></h4>
-
-
-<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4>
-
-<p class="sous">(ODÉON)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p>
-
-<p>On a repris à l'Odéon <i>Lucrèce Borgia.</i> Ce drame gigantesque, peut-être
-plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé.
-Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire,
-et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni
-n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de
-jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans
-les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de
-Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.</p>
-
-<p>Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les
-poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa
-comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une
-réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs.
-Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus
-douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans
-une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou
-à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre
-les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces
-lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux
-étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un
-ange.</p>
-
-<p>Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva
-soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de
-scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile,
-Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son
-temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la
-passion.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></h4>
-
-
-<h4>LUCREZIA BORGIA</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-ITALIEN)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">20 novembre 1853.</p>
-
-<p><i>Lucrezia Borgia</i>, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux
-de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque,
-semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de
-l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du
-poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant
-avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir
-épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes
-les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour
-laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à
-craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être
-Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette
-donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son
-insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame
-rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la
-musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans
-qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un
-poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était
-pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le
-brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la
-salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une
-des mieux reçues du répertoire.</p>
-
-<p>De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont
-accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant
-que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et
-que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives
-sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours
-cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque
-de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint,
-si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a
-plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement
-les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux
-d'athlète et des joues d'ange bouffi. La <i>prima donna assoluta</i> n'a
-rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses,
-et couronne volontiers <i>sa flamme</i>, en dépit des obstacles apportés
-par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent
-si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'<i>ut</i> de poitrine,
-et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était:
-pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au
-monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu
-revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison
-des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et
-pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de
-pareils bravos ressusciteraient un véritable mort.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></h4>
-
-
-<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4>
-
-
-<p class="sous">(PORTE-SAINT-MARTIN)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1870.</p>
-
-<p>Nous assistions à la première représentation de <i>Lucrèce Borgia</i>, en
-1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler
-pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de
-la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne
-voulait pas <i>donner</i> pour un drame en prose, trouvant cette concession
-bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux
-de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art
-et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut
-immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent
-leur concours pour <i>Lucrèce Borgia</i>, qui n'en eut pas besoin, du reste,
-car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué
-par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle
-Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs,
-et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace,
-<i>laudator temporis acti</i>, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia,
-vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que
-ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache
-romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous
-aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre
-que possible de radotages séniles.</p>
-
-<p>Le public qui assistait à la reprise de <i>Lucrèce Borgia</i>, nouvelle au
-théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un
-esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,&mdash;autre temps,
-autres chansons,&mdash;et la question d'art n'était pas évidemment ce qui
-le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans
-ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions
-anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la
-première fois.</p>
-
-<p>Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des
-événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des
-évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet
-aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation.
-Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au
-drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la
-première pièce en prose du poète d'<i>Hernani</i> ou de <i>Marion Delorme.</i>
-Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si
-puissant: il se compose de trois situations capitales largement
-développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une
-couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées
-dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit
-d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.&mdash;<i>Affront sur
-affront.&mdash;Le Couple.&mdash;Ivres-morts.</i>&mdash;Tels sont les titres sinistrement
-bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées,
-au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi
-de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo,
-à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta,
-Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de
-quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée,
-et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant
-crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner
-d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions».
-Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique
-d'Eschyle.</p>
-
-<p><i>Le Couple</i>, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur
-d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même
-scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements
-souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle,
-comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges,
-d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en
-faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant
-des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur
-secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la
-ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a
-fait merveilleusement ressortir le fauve caractère.</p>
-
-<p>Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé
-d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse,
-revient au <i>rauquement</i>, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre
-d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse
-ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van
-Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre
-l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son
-quatrième mari.</p>
-
-<p>Que dire du tableau: <i>Ivres-morts?</i> de ce souper chez la princesse
-Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui
-savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets
-funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison?
-Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de
-l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir
-cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se
-détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et
-Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de
-cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre
-d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal
-à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute
-la pièce.</p>
-
-<p>Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité
-magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles
-qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces
-petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée,
-quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante.
-Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours
-présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces scènes, selon nous&mdash;et cela est une question de
-machiniste&mdash;ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées
-en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur
-y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne
-convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement
-à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi.</p>
-
-<p>Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette,
-rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de
-dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les
-théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait
-toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après
-trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été
-entendu au théâtre. Quelques <i>jeunes</i> prétendent qu'il a vieilli. Oui,
-comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un
-voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et
-les ondes d'une profondeur plus mystérieuse.</p>
-
-<p>C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia,
-jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux
-artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame
-Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait
-pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de
-l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut
-donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle
-va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas
-dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure.</p>
-
-<p>On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les
-contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux
-de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de
-l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée
-à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir
-des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes.</p>
-
-<p>Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne
-pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même:
-Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc
-de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans
-la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et
-de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu
-le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre
-histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus
-difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour
-se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans
-lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion
-du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort:
-«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué
-cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la
-malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes
-ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être
-méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au
-second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne
-fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie
-Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est
-peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité
-méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du
-troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de
-haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante
-et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère.</p>
-
-<p>Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure,
-un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise,
-entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de
-Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier
-caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on
-a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop
-convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et
-sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame.
-Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras,
-et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur
-recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder
-le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons
-fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup
-meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc
-et plus ouvert que cela.</p>
-
-<p>Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare,
-qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande
-tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule
-a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne
-de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un
-bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces
-temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts,
-un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de
-l'admiration de Machiavel.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></h4>
-
-
-<h4>LES BURGRAVES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">18 février 1843.</p>
-
-<p>Le Théâtre-Français a répété activement les <i>Burgraves</i>, de Victor
-Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément
-pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu
-rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait
-chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui
-de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle
-Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde
-de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de
-voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille
-en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les
-rôles <i>marqués</i> sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être
-sexagénaire pour débuter dans les ingénues.</p>
-
-<p>Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus
-extraits des <i>Burgraves</i>: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un
-vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne
-faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui
-les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais
-peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont
-les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette
-nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain
-et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus
-jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie,
-ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement;
-disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait
-être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa
-durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette
-solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il
-faut marquer avec une pierre blanche.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXVI" id="XXXVI">XXXVI</a></h4>
-
-
-<h4>PREMIÈRE DES BURGRAVES</h4>
-
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p>
-
-<p>Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin,
-se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités
-par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui
-rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient
-ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par
-les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de
-la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre
-à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme
-en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont
-succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la
-force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes.
-Dans ses admirables <i>Lettres sur le Rhin</i>, M. Victor Hugo, avec ce
-talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir
-quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous
-les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées,
-l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur
-des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en
-poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous
-a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les
-étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des
-<i>Burgraves</i> est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le
-travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs
-places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes,
-rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes
-parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un
-chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans
-l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis,
-quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état
-dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les
-anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la
-puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera
-présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle
-s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus,
-M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est
-résulté la trilogie des <i>Burgraves.</i></p>
-
-<p>Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs
-pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet
-étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au
-burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées,
-inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit,
-faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille
-continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de
-Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent
-donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages
-baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume
-au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où
-blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un
-torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres.</p>
-
-<p>Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure
-de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le
-quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié,
-espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut
-mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied
-obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour
-montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand
-drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où
-l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres,
-où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées,
-c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff.</p>
-
-<p>Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une
-galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et
-sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers
-courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux
-fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus
-rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective
-les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières
-scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de
-stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons
-à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en
-train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin,
-et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si
-beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par
-instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce
-sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par
-un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en
-sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée,
-le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du
-comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées
-de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les
-esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs
-inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux
-Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par
-Jupiter!</p>
-
-<p>Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré
-les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille,
-triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid
-regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme
-les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures
-sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est
-Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné
-les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de
-maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait
-mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence
-errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les
-tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de
-l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les
-immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux,
-elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle
-a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa
-vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle
-erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a
-sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté,
-en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle
-inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de
-terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle
-un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette
-et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères
-du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur.</p>
-
-<p>On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait
-une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation
-bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme
-et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans
-dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau
-dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un
-fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et
-plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule!
-La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses
-ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait
-encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il
-n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction
-ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux
-fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne
-du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de
-corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses
-longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe,
-autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de
-la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte
-Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si
-les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et
-le fantôme-empereur se rendormit,&mdash;Chimères, chansons, histoires de
-nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé
-dans le Cydnus, en face de toute l'armée.&mdash;Mais on n'a pas retrouvé
-son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle
-pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les
-autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme
-Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire
-que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de
-Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de
-son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre
-fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait
-caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en
-lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose,
-sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand
-Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous
-deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du
-moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres
-recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés
-sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts;
-on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener
-Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en
-Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati,
-son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de
-raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait
-enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à
-des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait
-venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher
-à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans
-révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir
-que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur
-Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux
-les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son
-mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent
-M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur
-antique au drame moderne.</p>
-
-<p>Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait
-claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur
-Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château;
-et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces
-misérables.</p>
-
-<p>Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car
-c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier
-ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans
-sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui
-lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des
-mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être,
-car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond
-devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de
-décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale
-des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de
-fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils
-vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier.
-Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de
-velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se
-couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le
-gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de
-faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres
-à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques,
-n'ont-ils pas tout à fait tort.</p>
-
-<p>Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure.
-Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de
-chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre
-sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui
-l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans
-un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir
-pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle
-est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau
-le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!...
-Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que
-cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait
-disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus
-tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs
-que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est
-le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images.
-L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une
-tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que
-donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue,
-pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe,
-et se trouve trop aimée pour mourir.</p>
-
-<p>Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans
-sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina.
-Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille.
-C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque
-projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus
-longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un
-enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans,
-comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il
-jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle
-l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle
-veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que
-de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato,
-ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à
-son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs
-du mancenillier et de l'arbre upa?</p>
-
-<p>Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert
-lui dit: «Peux-tu sauver Régina?&mdash;Oui; mais que m'importe qu'elle
-meure!&mdash;Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en
-voulait!&mdash;Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une
-goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut
-me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je
-voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.&mdash;Je
-le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite
-fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la
-santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.</p>
-
-<p>Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et
-de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse,
-le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des
-plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes
-de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte
-Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste
-en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé
-un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre;
-mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du
-donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux.
-D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules
-une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en
-manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme
-hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des
-muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second
-personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la
-barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle
-du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se
-tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.</p>
-
-<p>Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour
-s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence
-de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir
-pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces
-magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille
-loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits
-d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis
-tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les
-vêtements et les paroles, rien ne dure.</p>
-
-<p>Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours,
-accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs
-grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous
-reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu
-couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait
-pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-L'hiver est froid, la bise est forte;<br />
-Il neige là-haut sur les monts;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br />
-<br />
-Je suis damné, ma mère est morte,<br />
-Mon curé me fait cent sermons;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br />
-<br />
-Belzébuth, qui frappe à ma porte,<br />
-M'attend avec tous ses démons;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br />
-</p>
-
-<p>Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent
-à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander
-l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est
-ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu
-même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les
-chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid,
-ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on
-l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie
-recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme,
-taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque
-nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions
-autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs
-entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant
-la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le
-vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!...
-Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme
-pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se
-dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir,
-au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des
-sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les
-clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau,
-l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui,
-dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que
-la scène de l'affront, dans <i>Lucrèce Borgia.</i></p>
-
-<p>Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de
-ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une
-soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une
-époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau,
-où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les
-événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne,
-comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement
-de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui
-étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être
-moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le
-mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric
-Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers
-d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de
-Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche
-épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant,
-si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre
-à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au
-bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.</p>
-
-<p>Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition
-fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il
-tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire
-replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de
-lui arracher.</p>
-
-<p>Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son
-grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se
-renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants
-s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne
-d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré
-lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à
-vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune,
-et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa
-mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un
-comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est
-Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain:
-Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne
-les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir,
-la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans
-l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une
-chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur,
-a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée.
-Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à
-la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son
-gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave:
-«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te
-ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux
-pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton
-parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici
-même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté
-cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le
-champion d'Olbert.&mdash;Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave
-au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!&mdash;Je suis
-l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!»
-Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée.
-«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton
-bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon
-père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur
-Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre
-aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie,
-dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces
-grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de
-l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil
-empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les
-plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout,
-sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les
-burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer
-Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache
-énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur,
-lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette
-querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en
-s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne,
-soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose
-de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière,
-condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté
-les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus
-coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te
-rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui
-reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom;
-tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.</p>
-
-<p>A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit
-effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines
-de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et
-défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la
-muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis,
-accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante
-que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres
-visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu
-du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse
-dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges,
-son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses
-sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est
-Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance.
-Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois
-de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé,
-où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui
-s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils
-Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma
-vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide,
-ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec
-moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une
-victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la
-lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.&mdash;Olbert sait
-qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je
-t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur
-du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir
-sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est
-tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs.
-Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur
-des <i>Feuilles d'automne</i>, de <i>Notre-Dame de Paris</i> et des <i>Rayons et
-les ombres.</i> Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant;
-il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même
-de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son
-père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi;
-tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois
-vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange
-vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré
-les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de
-bourreau.</p>
-
-<p>Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et
-lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert,
-hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par
-Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit:
-«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato,
-c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu
-as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:&mdash;A toi la
-tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!»
-Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.</p>
-
-<p>Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la
-fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale
-le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En
-effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un
-amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un
-fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?</p>
-
-<p>Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à
-l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète
-encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces,
-reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques,
-qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles,
-leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le
-célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des <i>Nibelungen.</i>
-Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification
-ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète
-souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui
-d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts
-cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse
-de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais
-sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au
-même degré.</p>
-
-<p>Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on
-représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient
-au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète,
-applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un
-détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire
-que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une
-œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de
-savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un
-titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le
-théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les
-aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a,
-dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité
-et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout
-le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un
-événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les
-querelles littéraires aux querelles politiques.</p>
-
-<p>Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher
-noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais
-cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans
-ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez
-les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de
-bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver
-à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à
-tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de
-guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus
-rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de
-la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants,
-les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien
-d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui
-caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,&mdash;car le génie
-a un sexe.&mdash;Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille
-est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage
-d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le
-<i>Prométhée enchaîné.</i> L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend
-la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux
-morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine
-volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!<br />
-Morne sérénité des voûtes azurées!<br />
-Lueur dont la tristesse a tant de majesté!<br />
-Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!<br />
-Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!<br />
-Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,<br />
-Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,<br />
-Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur<br />
-Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,<br />
-Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!<br />
-</p>
-
-<p>Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi
-toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux,
-reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir
-pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg
-inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs
-ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses
-vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges
-murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être
-encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle
-force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la
-légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales
-et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton
-d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul
-pouvait le faire aujourd'hui.</p>
-
-<p>Les <i>Burgraves</i> ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble.
-Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de
-Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix
-magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages.
-Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple
-et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus
-grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle
-d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la
-création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente
-reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame
-moderne, qui lui a fait sa réputation.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></h4>
-
-
-<h4>LA REPRISE DES BURGRAVES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 décembre 1846.</p>
-
-<p>On va reprendre les <i>Burgraves</i> maintenant que les esprits sont libres
-de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux
-n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique,
-la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le
-<i>Prométhée</i> d'Eschyle.</p>
-
-<p>Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle
-et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé.
-Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler
-dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs
-d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable
-et surprenante des créations antérieures, comme les héros des
-<i>Nibelungen</i>, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets
-sinistres des soleils disparus!</p>
-
-<p>Quel que soit le succès de cette reprise.</p>
-
-<p>«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse
-inaccessible au milieu des nuées.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></h4>
-
-
-<h4>PARODIES DES BURGRAVES</h4>
-
-
-<p class="sous">(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)</p>
-
-
-<p class="sous">LES HURES GRAVES.&mdash;LES BUSES GRAVES.</p>
-
-
-<p>Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies.
-En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts
-à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur
-élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie
-amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite
-parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs
-imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage
-qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs
-exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus
-saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à
-présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du
-monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces,
-loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent
-aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les
-tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à
-la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les
-tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens
-du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup
-d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées
-poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous
-défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les <i>Hures
-graves</i> ou les <i>Buses graves</i>, de reconnaître que c'est de Victor Hugo
-qu'on a voulu se moquer.</p>
-
-<p>Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont
-l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il
-n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui
-les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des <i>Burgraves</i>,
-ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les
-applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique
-qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être
-organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine
-de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public.
-On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque
-représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente.
-Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue.
-Le public libre qui vient aux <i>Burgraves</i> pour son argent, et qui
-écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse
-entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion,
-il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de
-quelques envieux ameutés.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></h4>
-
-
-<h4>PARODIES ET PASTICHES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 mai 1849.</p>
-
-<p>Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès.
-Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites
-négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres
-de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret,
-de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une
-caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle
-à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là
-pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie
-est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces
-de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques
-que le récit de Théramène, et singent bien plutôt <i>Andromaque</i> que
-<i>Hernani</i> et <i>Bérénice</i> que les <i>Burgraves</i>; quelques cassures de vers
-absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans
-la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés
-la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies,
-molles, fades, inintelligentes.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XL" id="XL">XL</a></h4>
-
-
-<h4>VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 juin 1852.</p>
-
-<p>S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès.
-La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui
-ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout,
-avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité,
-profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares
-domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie,
-ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus
-tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du
-maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres
-plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits
-objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont
-dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant
-le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre
-existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais.
-Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de
-réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus
-pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout
-quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand
-poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend
-par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux
-gibelin:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.</span><br />
-</p>
-
-<p>Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une
-mince brochure bleue dont voici le titre:</p>
-
-<p>«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité,
-meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du
-Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de
-Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise,
-terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux,
-dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures,
-tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc.,
-dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ
-de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère
-de M<sup>e</sup> Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335,
-assisté de M. Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez
-lesquels se distribue le présent catalogue.»</p>
-
-<p>Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui,
-sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur.
-C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un
-voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de
-foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère,
-suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort.
-Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus?
-Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus
-que le monde pour patrie?</p>
-
-<p>Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne
-nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins
-de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous
-sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit,
-après les soirées triomphales d'<i>Hernani</i>, de <i>Lucrèce Borgia</i>, de <i>Ruy
-Blas</i>, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de
-jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un
-mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la
-poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements,
-aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la
-vente de son mobilier <i>pour cause de départ</i>, et d'ajouter, par la
-publicité, quelque obole à son pécule d'exil!</p>
-
-<p>Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de
-commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si
-douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations
-d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous
-aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger
-crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des
-objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme
-documents pour la biographie du poète.</p>
-
-<p>M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait
-transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et
-solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres
-de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile
-qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on
-montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète,
-modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus,
-de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni
-colonnes de marbre.</p>
-
-<p>Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul
-n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait:
-des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en
-laque du Japon, décoraient cette première pièce.</p>
-
-<p>Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré,
-encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date,
-plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une
-fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté,
-une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les
-arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de
-<i>Notre-Dame de Paris</i>, un buste de nègre en pierre de touche, quelques
-fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en
-écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de
-Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande
-singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue,
-et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible
-ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité
-de ce meuble de bénédictin.</p>
-
-<p>Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin
-magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre
-exécutée par la main qui l'a écrit.</p>
-
-<p>Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier
-ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches,
-les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de
-Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon
-de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et,
-sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette
-d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de
-beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange
-de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en
-ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour
-et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.</p>
-
-<p>De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète
-qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes
-salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples
-pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de
-Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon,
-représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme
-Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de
-morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes
-chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du
-Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds
-chaussés d'acier.</p>
-
-<p>Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires,
-jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de
-cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le
-plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se
-cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers,
-de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne,
-des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé,
-chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus
-plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.</p>
-
-<p>Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande
-tapisserie à sujets tirés de <i>Télémaque</i>; des nègres en bois doré
-supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des
-figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de
-Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du
-poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David,
-des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à
-fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.</p>
-
-<p>La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes,
-garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres
-hollandais.</p>
-
-<p>Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon,
-des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de
-Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente
-du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.</p>
-
-<p>Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par
-hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau.
-Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette
-triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription
-le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à
-leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
-qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des
-reliques.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></h4>
-
-
-<h4>A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ</h4>
-
-<h4>«LA CHAMBRE ARDENTE»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">17 octobre 1854.</p>
-
-<p>Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à
-travers le mélodrame, à cette grande épopée des <i>Burgraves</i> où marche,
-en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit,
-cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille
-de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette
-gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique,
-moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne
-serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.</p>
-
-<p>Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à
-l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge
-disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands
-alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme
-elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de
-l'esclavage!</p>
-
-<p>Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO" id="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO">LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO</a></h4>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLII" id="XLII">XLII</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE GEORGES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Octobre 1857.</p>
-
-<p>Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on
-pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis
-parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».</p>
-
-<p>Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit
-évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours
-juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important
-problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en
-rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.</p>
-
-<p>Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de
-Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne
-peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des
-fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.</p>
-
-<p>Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle
-Georges est réellement belle, et très belle.</p>
-
-<p>Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis
-des bas-reliefs.</p>
-
-<p>L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse
-incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
-d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine
-oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne
-d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses
-coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse
-qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette
-bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce
-tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
-passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou
-l'anathème moderne.</p>
-
-<p>Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et
-termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une
-déesse que d'une femme.</p>
-
-<p>Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges
-a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez
-semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux
-et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.</p>
-
-<p>Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au
-lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un
-contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans
-aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au
-plus haut point chez l'Hercule Farnèse.</p>
-
-<p>L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
-muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
-ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs,
-très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des
-mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites
-pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et
-d'Euripide.</p>
-
-<p>Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et
-disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait
-une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec
-sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de
-cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout,
-comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération
-anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et
-surhumain.</p>
-
-<p>C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie,
-ensevelie à tout jamais.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></h4>
-
-
-<h4>MORT DE MADEMOISELLE GEORGES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1867.</p>
-
-<p>Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement
-radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis
-longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées
-à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des
-hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types
-créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus;
-l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne
-les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer
-qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de
-celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette
-superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise
-pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.</p>
-
-<p>Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les
-générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les
-fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps,
-<i>edax rerum</i>, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le
-respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue
-à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la
-taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût,
-dans l'<i>Orestie</i>, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était
-pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et
-parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps;
-une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.</p>
-
-<p>Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus
-sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes
-doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame;
-son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en
-cuir de Cordoue que d'un <i>velum</i> de pourpre. Elle était chez elle
-à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de
-l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château
-gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose
-étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques.
-Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle
-Sémiramis! disaient les uns.&mdash;Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie
-Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les
-deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.</p>
-
-<p>Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi
-dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût
-passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était
-de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que
-nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte
-de <i>Marie Tudor</i>, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de
-velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant
-les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se
-découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle
-nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des
-élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance
-enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres
-d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du
-parterre au cintre.</p>
-
-<p>Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se
-penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté
-terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque
-son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers
-la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération
-d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle
-disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon
-quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte,
-elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez
-donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se
-souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe
-avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs.
-C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame.
-En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor
-sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame
-Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus
-grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et
-tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans
-l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps
-frêle, est partie avant Georges.</p>
-
-<p>Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été
-notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait
-quitté Eschyle pour Shakespeare&mdash;ce n'est pas là une défection&mdash;et
-s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a
-ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle
-des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui
-ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une
-partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce,
-l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe
-porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos
-anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent
-dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours,
-nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.</p>
-
-<p>Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles
-connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver
-d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle
-est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime,
-d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble
-le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort
-de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis
-rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de
-lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux
-avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même,
-à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des
-compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être
-comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents,
-parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude
-s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé
-s'en aller avec les autres.</p>
-
-<p>L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant
-pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa
-représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de
-guerre.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE RACHEL</h4>
-
-
-<p>Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel.
-Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou
-mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant,
-nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques
-traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette
-périphrase remplaçait presque le nom.</p>
-
-<p>Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts
-plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la
-statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient
-naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite
-de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main
-de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement
-moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était
-née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa
-beauté méconnue&mdash;car elle était admirablement belle&mdash;n'avait rien de
-coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour
-laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient
-comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la
-face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la
-bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement
-allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles
-élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils
-à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à
-rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent
-du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus
-pure. C'était la <i>Phèdre</i> d'Euripide, non plus celle de Racine, que
-vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits
-légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une
-figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité
-gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier,
-désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était
-l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime
-tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son
-succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le
-théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à
-chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut
-au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait
-par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes
-antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau
-elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et
-ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui
-s'oubliait à Versailles.</p>
-
-<p>Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte,
-non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la
-rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave,
-profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son
-jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins
-recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du
-mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on
-l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup
-sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait
-indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à
-peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux
-Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le
-monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer
-sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses,
-nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé
-comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités
-sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue
-lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont
-ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus
-qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne
-pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire
-trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne.
-La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la
-passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables,
-l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà
-les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le
-feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un
-temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant
-l'éternelle sérénité de l'art.</p>
-
-<p>Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces
-expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la
-tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de
-princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du
-petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme
-l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.</p>
-
-<p>Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à
-ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si
-quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à
-regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne
-rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si
-profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles
-offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures
-de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa
-blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux
-répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle
-le put.</p>
-
-<p>Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art
-de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une
-figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de
-laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs
-évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la
-meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.</p>
-
-<p>Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé
-aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé
-d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en
-ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement
-romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de
-drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé;
-mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre
-l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle
-interprétait.</p>
-
-<p>Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme
-beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle
-gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus
-simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une
-duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à
-palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer
-le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains
-de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se
-révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et
-s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle
-pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de
-tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait
-heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche
-dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.</p>
-
-<p>Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas
-dire comme le poète: <i>Non omnis moriar.</i> Son œuvre passagère ne
-reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son
-nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi
-la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de
-Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune
-homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se
-passionnant encore de souvenir, et ne préfère <i>in petto</i> une médiocrité
-fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés
-flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce
-dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère
-et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces
-couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées,
-ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges
-immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles
-comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout
-entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant,
-les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis,
-images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur
-escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes
-immortels.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></h4>
-
-
-<h4>MADAME DORVAL</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">16 janvier 1838.</p>
-
-<p>Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement
-l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que
-les auteurs ou les acteurs du <i>drame</i> proprement dit doivent avoir
-communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard
-catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante
-à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre
-Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous
-raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de
-Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard;
-que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick
-Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier <i>sous les fenêtres</i>
-d'une princesse russe.</p>
-
-<p>L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de
-Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et
-Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de
-l'Ambigu, les confondraient de surprise.</p>
-
-<p>Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui
-jouent le drame!</p>
-
-<p>A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur
-paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque
-empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une
-femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son
-voisin.&mdash;«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle
-va à l'église», etc., etc.</p>
-
-<p>C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans
-Adèle, d'<i>Antony</i>, dans la femme du <i>Joueur,</i> dans <i>Charlotte Corday</i>,
-et surtout dans Marguerite, du <i>Faust</i> de Gœthe, rôles empreints
-de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame
-Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois
-et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des
-journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.</p>
-
-<p>Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper
-au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés,
-à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'<i>Antony</i>, dont
-le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous
-les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de
-l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi,
-naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis,
-obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez,
-ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles
-cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de
-Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes,
-que Voisenon appelle <i>de bons amis qui ne manquent jamais au besoin</i>;
-elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de
-la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout,
-raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne
-concevant pas que l'on puisse faire des économies.</p>
-
-<p>Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention <i>au
-mot</i>, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit
-sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte
-au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez
-Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre
-parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait
-écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous
-tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées
-et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone
-de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de
-Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc.
-Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval;
-mais leur choix indique une fantaisie et une <i>humour</i> que rien ne peut
-rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la
-main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales
-admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires,
-la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des
-prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout
-cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue
-jusqu'ici par madame Dorval.</p>
-
-<p>Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de
-province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval
-a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne
-pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue
-dans la <i>Jeanne Vaubernier</i>, de M. Balissan de Rougemont?»</p>
-
-<p>Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame
-Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans
-chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont
-se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a
-déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes
-comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un
-tour comme celui-ci est une noble vengeance.</p>
-
-<p>Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à
-croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire
-que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion
-Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour,
-des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la
-tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de
-poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé,
-on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on
-se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement
-des acteurs.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></h4>
-
-
-<h4>MORT DE MADAME DORVAL</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> juin 1849.</p>
-
-<p>Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est
-la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée
-vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains
-grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère
-retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le
-dit Victor Hugo, le grand poète:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!</span><br />
-</p>
-
-<p>Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble
-avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre
-jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main
-suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre,
-qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la
-fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,&mdash;elle
-figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,&mdash;un magnétisme
-qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.</p>
-
-<p>Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre
-cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps
-qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi,
-pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle,
-pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis
-cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le
-rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse
-idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de
-Musset:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,<br />
-Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,<br />
-Que la terre leur soit légère,&mdash;ils ont aimé!<br />
-</p>
-
-<p>s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.</p>
-
-<p>Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous
-d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés,
-séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à
-vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont
-serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous
-avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous
-revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et
-plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux
-d'Antony, de Chatterton et de Didier!</p>
-
-<p>Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné
-votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver
-ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement
-sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence
-complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand
-mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance,
-renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup
-Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac,
-Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary
-Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz,
-Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade
-étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!</p>
-
-<p>Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval
-formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie
-femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,&mdash;sur la scène,
-bien entendu.&mdash;Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et
-se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il
-fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait
-l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui
-arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans <i>le Joueur</i> par exemple,
-dans <i>Peblo, ou le Jardinier de Valence</i>, n'a rien vu; il ne connaît ni
-tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se
-sentir bien veuf.</p>
-
-<p>Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle
-puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les
-salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.</p>
-
-<p>Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât
-l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait
-pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses
-sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la
-situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait
-lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple,
-d'une interjection, d'un <i>oh!</i> d'un <i>mon Dieu!</i> elle faisait jaillir
-des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même
-soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots
-à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si
-sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une
-douleur de convention.</p>
-
-<p>Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était
-essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a
-vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les
-erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle
-a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été
-femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien
-de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle,
-ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une
-scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se
-serait crue seule.</p>
-
-<p>Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché
-cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé
-Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la
-Porte-Saint-Martin ou courir la province.</p>
-
-<p>Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que
-nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu
-qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir
-de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges
-enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le
-vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes
-pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et
-vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes
-cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les
-contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité?
-pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?</p>
-
-<p>Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la
-première représentation de <i>Marion Delorme.</i> Le drame venait de la
-prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme
-elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à
-son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle
-planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune
-maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux
-blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire
-par dame Rose.</p>
-
-<p>Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre
-Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était
-plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était
-la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans
-le cœur les sept pointes d'épée, comme la <i>Marie au Golgotha.</i></p>
-
-<p>Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la
-vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle
-avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la <i>Lucrèce</i>
-de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante
-dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait
-eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller
-à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une
-tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas
-dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas
-sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse
-doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées
-et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et
-de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus
-sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours
-leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme
-Beethoven.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></h4>
-
-
-<h4>FRÉDÉRICK LEMAÎTRE</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1853.</p>
-
-<p>Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une
-des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous
-ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce
-grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready,
-et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les
-frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.</p>
-
-<p>Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait
-s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus
-élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire
-se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par
-la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le
-trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une
-moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre
-frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine,
-devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions
-fumeux.</p>
-
-<p>Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait
-partie de la Comédie-Française.&mdash;Balzac, il est vrai, n'était pas de
-l'Académie.&mdash;Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps
-constitués.&mdash;Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que
-les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A
-la Porte-Saint-Martin, il a trouvé <i>Richard d'Arlington, Gennaro, Don
-César de Bazan</i>; à la Renaissance, <i>Ruy Blas</i>; aux Variétés, <i>Kean</i>; à
-la Gaîté, <i>Paillasse</i>; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de
-sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les
-jouait.</p>
-
-<p>Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et
-trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce
-et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs
-complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le
-conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place
-de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec
-la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et
-porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant
-la musique» aussi bien que</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je le tiens écumant sous mon talon de fer.</span><br />
-</p>
-
-<p>ou</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je crois que vous venez d'insulter votre reine.</span><br />
-</p>
-
-<p>Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel
-que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé
-des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.</p>
-
-<p>Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE JULIETTE</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">29 octobre 1857.</p>
-
-<p>La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui
-devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes
-obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie
-privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont
-laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce
-siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de
-ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans
-un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer
-ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus
-importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes
-graves.</p>
-
-<p>C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de <i>Lucrèce Borgia</i>
-que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait
-deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène.
-Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de
-créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire
-gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose
-et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de
-l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les
-infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui
-avoir baisé la main.</p>
-
-<p>Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe
-de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les
-cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin
-de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur
-sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine.
-A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose
-de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se
-dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!</p>
-
-<p>Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et
-si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande
-réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas
-trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette
-étincelante sur le fond sombre de l'action.</p>
-
-<p>La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate
-qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du
-drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux
-sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut
-qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche,
-d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats
-de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont
-entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux;
-un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple
-grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs
-abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement,
-par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.</p>
-
-<p>Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez
-mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs,
-et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui
-laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></h4>
-
-
-<h4>LE CHATEAU DU SOUVENIR</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 20%;">FRAGMENTS</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-Dans son cadre, que l'ombre moire,<br />
-Au lieu de réfléchir mes traits,<br />
-La glace ébauche, de mémoire,<br />
-Le plus ancien de mes portraits.<br />
-<br />
-<br />
-Spectre rétrospectif qui double<br />
-Un type à jamais effacé<br />
-Il sort du fond du miroir trouble<br />
-Et des ténèbres du passé.<br />
-<br />
-Dans son pourpoint de satin rose,<br />
-Qu'un goût hardi coloria,<br />
-Il semble chercher une pose,<br />
-Pour Boulanger ou Devéria.<br />
-<br />
-Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br />
-Une chevelure à tous crins<br />
-De roi franc ou de roi fauve<br />
-Roule en torrents jusqu'à ses reins<br />
-<br />
-Tel, romantique opiniâtre,<br />
-Soldat de l'art qui lutte encor,<br />
-Il se ruait vers le théâtre<br />
-Quand d'Hernani sonnait le cor.<br />
-<br />
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-<br />
-Les vaillants de dix-huit cent trente,<br />
-Je les revois tels que jadis.<br />
-Comme les pirates d'Otrante,<br />
-Nous étions cent, nous sommes dix.<br />
-<br />
-L'un étale sa barbe rousse<br />
-Comme Frédéric dans son roc,<br />
-L'autre superbement retrousse<br />
-Le bout de sa moustache en croc.<br />
-<br />
-Drapant sa souffrance secrète<br />
-Sous les fiertés de son manteau<br />
-Petrus fume une cigarette<br />
-Qu'il baptise papelito.<br />
-<br />
-<br />
-Celui-ci me conte ses rêves,<br />
-Hélas! jamais réalisés,<br />
-Icare tombé sur les grèves<br />
-Où gisent les essors brisés.<br />
-<br />
-Celui-là me confie un drame<br />
-Taillé sur le nouveau patron<br />
-Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br />
-Causer Molière et Calderon.<br />
-<br />
-Tom, qu'un abandon scandalise,<br />
-Récite «Love's labours lost»,<br />
-Et Fritz explique à Cidalise<br />
-Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br />
-<br />
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-</p>
-
-<p>Le château du Souvenir, <i>Émaux et Camées.</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="L" id="L">L</a></h4>
-
-
-<h4>ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE</h4>
-
-
-
-<h4>1868.</h4>
-
-<p>Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles,
-et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là
-qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace
-de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait
-paraître <i>les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des
-rués et des bois</i>, trois recueils d'une haute signification, où se
-retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités
-qu'on admirait dans <i>les Orientales</i> et <i>les Feuilles d'automne.</i>
-Des <i>Contemplations</i> date la troisième manière de Victor Hugo, car
-les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des
-phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les
-enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament
-apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut,
-tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se
-sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du
-<i>Sposalizio</i>, de <i>la Belle Jardinière</i>, de <i>la Vierge au voile</i> n'est
-pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la <i>Transfiguration</i>; le
-Rembrandt de <i>la Leçon d'anatomie du docteur Tulp</i> ne ressemble guère
-au Rembrandt de <i>la Ronde de nuit</i>, et le Dante de la <i>Vita nuova</i> fait
-à peine soupçonner le Dante de <i>la Divine Comédie</i>.</p>
-
-<p>Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie
-des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et
-des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé
-de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et
-plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses
-yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit,
-les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne
-qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens,
-avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses
-racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête
-touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les
-étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas,
-le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne
-font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.</p>
-
-<p>Dans <i>les Contemplations</i>, la partie qui s'appelle <i>Autrefois</i> est
-lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre <i>Aujourd'hui</i> est
-colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine
-incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette
-s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte
-proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons
-éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir
-les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement
-sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche
-les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans
-l'attitude du <i>Pensiero</i> de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».</p>
-
-<p>On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet,
-la Grèce à <i>l'Iliade</i> et <i>l'Odyssée</i>; l'Italie antique, <i>l'Énéide</i>;
-l'Italie moderne, <i>la Divine Comédie</i>, le <i>Roland Furieux, la Jérusalem
-délivrée</i>; l'Espagne, le <i>Romancero</i> et <i>l'Araucana</i>; le Portugal,
-<i>les Lusiades</i>; l'Angleterre, <i>le Paradis perdu.</i> A tout cela, nous
-ne pouvions opposer que <i>la Henriade</i>, un assez maigre régal puisque
-les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls
-les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le
-poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous
-en a donné la monnaie dans <i>la Légende des siècles</i>, monnaie frappée
-à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur
-des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en
-effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et
-réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un
-siècle ou d'un pays.</p>
-
-<p>Quand on lit <i>la Légende des siècles</i>, il semble qu'on parcoure un
-immense cloître, une espèce de <i>campo santo</i> de la poésie dont les
-murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste
-qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur
-presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange,
-sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses
-que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau
-donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue.
-La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec
-sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes,
-ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses
-grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie
-fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.</p>
-
-<p><i>La Légende des siècles</i>, dans l'idée de l'auteur, n'est que le
-carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le
-souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son
-travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence.
-Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers
-milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives,
-et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est
-pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle
-ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée
-à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté
-par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en
-lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord
-d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes
-d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il
-suffît de citer <i>la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz</i>, pages
-d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites
-avec l'inspiration et le style des prophètes. <i>La décadence de Rome</i>
-semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le
-poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet,
-il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de
-l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle
-héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts
-poèmes, tels que <i>le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des
-Rois</i>, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme
-Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans <i>Aymerillot</i>, la
-figure légendaire de Charlemagne <i>à la barbe florie</i> se dessine avec
-sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un
-trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et
-d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité
-hautaine et féodale du <i>Romancero</i> revit dans la pièce intitulée
-<i>Bivar.</i></p>
-
-<p>Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention,
-comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers
-errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant
-les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également
-redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les
-monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons
-en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles
-d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque
-lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions
-qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a
-consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la
-chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte,
-tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible
-contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve
-Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture
-du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les
-pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on
-pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde,
-rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes
-siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des
-tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt
-ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits
-de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les
-vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le
-bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique
-qu'on ait exécuté sur la lyre.</p>
-
-<p>La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la
-marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins
-prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs
-destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur
-le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la
-pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou
-d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil
-visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le
-chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.</p>
-
-<p>Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen
-âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses
-phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie,
-au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie
-sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx
-de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui
-royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie
-désespérante par quelque histoire funèbre.</p>
-
-<p>Le début de <i>Ratbert</i> est peut-être le morceau le plus étonnant et le
-plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était
-capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour
-débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses
-chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le
-sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît
-fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son
-blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en
-un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe,
-se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes
-syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique
-défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.</p>
-
-<p>Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve
-toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent
-une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la
-mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des
-<i>Aventuriers de la mer!</i> Les rimes se renvoient, comme des raquettes un
-volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de
-chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner
-de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des
-esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.</p>
-
-<p>Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la
-Renaissance et intitulé <i>le Satyre!</i> C'est une immense symphonie
-panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main
-souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté
-dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure
-à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions
-si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme,
-dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout,
-dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les
-résorbera dans son vaste sein.</p>
-
-<p>Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, <i>la
-Rose de l'infante!</i> Quel profond sentiment de la vie de cour et de
-l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec
-sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa
-jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille
-à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre
-d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre
-du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada
-lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui
-effeuille une rose.</p>
-
-<p>Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse;
-<i>Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier</i>, sont
-en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces
-perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans
-l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement
-et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de
-lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation
-des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri
-formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est
-une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait
-que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le
-vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce
-qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage
-articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe.
-Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour
-ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et
-noté le chuchotement mystérieux de l'infini.</p>
-
-<p><i>Les Chansons des rues et des bois</i>, comme le titre l'indique, marquent
-dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les
-vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter
-l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase
-classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent
-monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à
-la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots
-font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à
-l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne
-difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il
-regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes
-insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète
-s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours
-du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que
-les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa
-chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois,
-poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni
-pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte
-Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux,
-et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil
-a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination
-du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche
-vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.</p>
-
-<p>Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes
-et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites
-stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a
-été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de
-force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance
-incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela.
-A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne
-de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LI" id="LI">LI</a></h4>
-
-
-<p><i>A l'occasion de la reprise de</i> Lucrèce Borgia, <i>Théophile Gautier
-reçut de Victor Hugo la lettre suivante</i>:</p>
-
-
-<blockquote>
-
-<p style="margin-left: 40%;">Hauteville-House, 9 février 1870.</p>
-
-<p>«Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis,
-et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme
-autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle
-grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!</p>
-
-<p>«Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le
-grand ami.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">«VICTOR HUGO.</p>
-
-
-<p>«Voici mon portrait: il vote pour vous.»</p></blockquote>
-
-<p><i>Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras
-appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:</i></p>
-
-<p class="center">
-JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL<br />
-A THÉOPHILE GAUTIER<br />
-VICTOR HUGO.<br />
-<br />
-2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.<br />
-</p>
-
-<p><i>Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en</i> 1869,
-<i>quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier.</i></p>
-
-<p><i>Les deux dates que porte cette photographie sont de la première
-représentation et de la reprise de</i> Lucrèce Borgia.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<h4><a id="TABLE"></a>TABLE</h4>
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">1830.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Le gilet rouge.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La présentation.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Un buste de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La place Royale.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La première d'<i>Hernani</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> par autorité de justice.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Débuts de M<sup>lle</sup> Émilie Guyon dans <i>Hernani.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (12 février 1844).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (10 mars 1845).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (8 novembre 1847).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">A propos d'<i>Hernani</i> au théâtre Italien.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La reprise d'<i>Hernani</i> (21 juin 1867).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Lettre à Sainte-Beuve.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Prospectus pour <i>Notre-Dame de Paris.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Un drame tiré de <i>Notre-Dame de Paris</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Angelo.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Rachel dans <i>Angelo</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Victor Hugo dessinateur.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Première de <i>Ruy Blas</i> (Renaissance).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise de <i>Ruy Blas</i> (28 février 1872).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Vers de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Le Drame.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (9 novembre 1839).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (1<sup>er</sup> décembre 1851).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Diane</i>, d'Augier, et <i>Marion Delorme</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Une lettre de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Gastibelza</i> (Opéra national).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Changements à vue.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Odéon).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrezia Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Porte-Saint-Martin).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i> (Théâtre-Français).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise des <i>Burgraves</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Parodies des <i>Burgraves</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Parodies et pastiches.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XL">XL.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Vente du mobilier de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLI">XLI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">A propos du mélodrame intitulé: <i>la Chambre ardente</i>.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;&nbsp;</td><td>&nbsp;&nbsp;</td><td>&nbsp;&nbsp;</td><td>LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLII">XLII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Georges.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mort de mademoiselle Georges.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Rachel.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLV">XLV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Madame Dorval.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mort de Madame Dorval.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Frédérick Lemaître.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Jupette.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Château du souvenir.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#L">L.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Études sur la Poésie française.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#LI">LI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Lettre de Victor Hugo.</td></tr>
-</table></div>
-
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-
-
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51977 ***</div>
-
-</body>
-</html>
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-The Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Victor Hugo
-
-Author: Théophile Gautier
-
-Release Date: May 3, 2016 [EBook #51977]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-VICTOR HUGO
-
-PAR
-
-THÉOPHILE GAUTIER
-
-
-
-PARIS
-
-BIBLIOTHÈQUE--CHARPENTIER
-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
-
-11, RUE DE GRENELLE, 11
-
-1902
-
-
-
- «Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo
- n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même,
- tout seul, dans une cave, sans chandelle.»
-
- THÉOPHILE GAUTIER
-
-
-
-
-
-I
-
-
-1830
-
-
-1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement
-l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement
-pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait
-impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la
-fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait,
-on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver
-le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.
-
-On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en
-était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les
-derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux
-poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement
-beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait
-s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un
-bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes
-de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils
-accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber
-leurs insultes à terre; on leur renvoyait _momies_ pour _sauvages_, et
-de part et d'autre on se méprisait parfaitement.
-
-En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée;
-notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions
-entré à l'atelier de Rioult.
-
-On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les
-lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier
-avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les
-couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux
-détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués
-à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre
-n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins,
-car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire
-de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par
-lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et
-l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert
-véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs
-séditieuses proscrites par l'Institut.
-
-Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez
-mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le _Génie du
-Christianisme_ il restaura la cathédrale gothique; dans les _Natchez_,
-il rouvrit la grande nature fermée; dans _René_, il inventa la
-mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique
-manquaient précisément les deux ailes de la poésie--le vers--ces ailes,
-Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout
-à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des
-cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient
-le vol de l'aigle.
-
-Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de
-succès; on s'initiait aux mystères du _Faust_ de Gœthe, qui contient
-tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un
-peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un
-peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, _le
-Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan_, nous arrivaient
-de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune,
-nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous
-en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À
-chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de
-crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas
-été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon
-coup d'appui-main sur la tête.
-
-C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre
-académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le _Pas d'armes
-du roi Jean_ ou la _Chasse du Burgrave._ Sans être encore affilié à
-la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface
-de _Cromwell_ rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le
-Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des
-petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions
-dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous
-mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre
-l'hydre du _perruquinisme,_ comme les peintres allemands qu'on voit
-montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon
-dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich.
-Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage,
-l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.
-
-_Hernani_ se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de
-la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à
-cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause
-était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la
-salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières
-représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin
-inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...
-
-Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège
-Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue,
-vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait
-l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la
-fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de
-petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée,
-que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène
-et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour
-causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette
-époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était
-venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un
-volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de _Faust_ par ce
-jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné
-dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor
-Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute
-la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus
-dévouée et plus loyale.
-
-Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui
-menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités.
-N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les
-crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au
-passé?
-
-Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de
-brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant,
-que celles du Colline de la _Vie de Bohème_, une liasse de petits
-carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant
-au coin du billet le mot espagnol: _hierro_, voulant dire fer.
-Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère
-d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il
-fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.
-
-Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que
-lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous
-les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des
-hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de
-cette escouade dont le commandement nous était confié.
-
-Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui
-auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne,
-deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot
-propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités
-par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant
-d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin
-à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous
-n'avons pas besoin de le dire.
-
-Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que
-celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes.
-Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents,
-éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration
-frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!
-
-A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins
-le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets
-rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'_Hernani_ j'assommais
-les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas
-l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine,
-j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis,
-toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous
-écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa
-gloire et ennuyer les _philistins._ Jamais Dieu ne fut adoré avec plus
-de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous
-dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû
-sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de
-chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or
-au-dessus de sa tête.
-
-
-
-
-II
-
-
-LE GILET ROUGE
-
-
-Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et
-l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est
-entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de
-Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux
-vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge
-que nous portions à la première représentation _d'Hernani_, et il dit
-d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme
-au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous
-laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos
-voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge.
-Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne
-sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer
-des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les
-nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît
-pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et
-hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un
-assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.
-
-Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se
-produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on
-appelle _tout Paris_ avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert
-Durer et un gilet aussi rouge que la _muleta_ d'un _torrero_ andalou,
-exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à
-l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans
-chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette
-facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un
-seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe
-d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable
-dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu
-qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé
-d'un gilet jonquille.
-
-Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie
-d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries
-des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons
-dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le
-profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû
-être oubliée après le premier entr'acte.
-
-Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait
-à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des
-bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une
-autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron,
-mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie,
-saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes
-neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une
-civilisation qui n'est pas coloriste.
-
-Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts,
-mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et
-eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes,
-un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche,
-toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des
-cascades de cheveux mérovingiennes,--ce qui était bien ridicule!--Aussi
-nous avons donné _carte blanche_ à ceux qui nous restent, et ils en
-ont profité--les traîtres--pour nous conserver un petit air d'Absalon
-romantique.
-
-Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs,
-comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans
-l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade
-répondant au mot d'ordre _Hierro._ Cette soirée devait être, selon nous
-et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était
-l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des
-vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette
-d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au
-maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le
-poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous
-le monde se divisait en _flamboyants_ et en _grisâtres_, les uns objet
-de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la
-lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour
-aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous
-rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions
-pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à
-la Restauration.
-
-Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée:
-Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens
-et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du
-rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les
-fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la
-chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un
-vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même
-de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec
-des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette
-teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever
-le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux
-vitrines des marchands d'estampes. _Hernani_ n'est-il pas une occasion
-sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais
-dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à
-cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le
-flamboiement de la couleur odieuse aux _grisâtres_, sur ce tas de
-classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs
-verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.
-
-Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous
-devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la
-forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en
-pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que
-nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut
-l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre
-tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.
-
- Il demeura stupide,
-
-aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant
-l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à
-la page de l'ÉTONNEMENT, ne contiennent pas de têtes aux pupilles
-plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du
-front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par
-l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect
-l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel
-il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix
-timide:
-
---Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.
-
---Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois
-répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte
-d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.
-
---Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre
-plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.
-
---Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné,
-coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le
-dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.
-
---N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi,
-mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter
-ce précieux accoutrement?
-
-Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou
-vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux
-du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction
-qui l'alarma pour notre raison.
-
-La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que
-nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants.
-Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les
-plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge
-de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre
-ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention
-politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien
-de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour
-les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de
-fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle,
-dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du
-Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.
-
-Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint
-s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la
-salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien
-qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon
-vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir,
-d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample
-pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de
-cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut
-en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les
-philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien
-de plus exact. Nous voyons dans _Victor Hugo raconté par un témoin
-de sa vie_: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du
-reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait
-avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait
-ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de
-velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau
-plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle
-et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges
-démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre
-était tombé.»
-
-Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves
-du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de
-la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains
-tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions
-dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre
-tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous
-eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de
-perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux,
-l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du
-Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet
-de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à
-l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires
-avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré
-leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de
-talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au
-milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»
-
-Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre
-sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est
-pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen
-de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;--le
-_je_ nous répugne tellement que notre formule expressive est _nous_,
-dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans
-la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et
-météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant
-été regardé «comme un signe des temps», dirait la _Revue des Deux
-Mondes_, et occupé ce XIXe siècle qui avait pourtant bien autre chose
-à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie naturelle
-et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est nous qui
-étions le moule de ce pourpoint mirifique.
-
-
-
-
-III
-
-
-LA PRÉSENTATION
-
-
-Nos états de service d'_Hernani_ (trente campagnes, trente
-représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le
-droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple:
-Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la
-connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée,
-nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions
-l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident
-quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou
-Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un
-sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand
-poids, nous respirions librement.
-
-Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations
-d'_Hernani_ avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait
-au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, était
-venu se loger dans une rue projetée du quartier François-Ier, la rue
-Jean-Goujon, composée alors d'une maison unique, celle du poète;
-autour, s'étendaient les Champs-Élysées presque déserts, et dont la
-solitude était favorable à la promenade et à la rêverie.
-
-Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos
-bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous
-entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées
-nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer
-le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les
-talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par
-nos acolytes qui riaient aux éclats.
-
-Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos
-compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions
-assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient
-sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte
-s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon
-franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui?
-Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.
-
-Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne
-put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous
-rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de
-sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris,
-ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits
-poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme
-des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous
-releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut
-toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra
-avec nous dans son cabinet.
-
-Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe,
-il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il
-lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui
-dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent
-des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire
-doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté
-peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement
-et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme,
-quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées
-aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la
-première fois.
-
-Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée
-entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les
-jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres
-personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une
-intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait
-l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect,
-une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.
-
-Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde
-était jeune.
-
-Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le
-plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans.
-C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.
-
-Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste,
-soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui
-vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et
-les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne
-laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour
-stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image,
-qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur
-de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et
-d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne
-confiait plus le premier aspect.
-
-Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment
-monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage
-d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les
-proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète
-le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était
-vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes
-pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y
-poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance
-y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un
-peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale,
-une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et
-illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une
-bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et
-volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents
-d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un
-pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus
-exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans
-ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues,
-terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à
-cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre
-souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant,
-qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de
-gloire.
-
-
-
-
-IV
-
-
-UN BUSTE DE VICTOR HUGO
-
-
-De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent,
-aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de
-la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une
-œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le
-caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait
-presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il
-y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté;
-le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le
-menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces
-contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et
-qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David,
-dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été
-plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails
-pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle
-en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est
-tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front
-surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne
-pourrait vivre.
-
- * * * * *
-
-Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de _Roland
-furieux_, d'un _Napoléon_ refusé et qui, certes, valait mieux que celui
-de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais
-trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.
-
-Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature;
-le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a
-confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission,
-l'homme dont la devise littéraire est _hierro_, et qui n'en est pas
-moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il
-n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu
-le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les
-portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de
-dithyrambe et de _smorpha_ méditative, on ne peut plus ridicule chez
-nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.
-
-Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde
-contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail
-est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné
-à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles
-respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur,
-différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout
-l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la
-peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être
-est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop
-saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce
-buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où
-les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration
-du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous
-les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs
-bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de
-nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.
-
-
-
-
-V
-
-
-LA PLACE ROYALE
-
-
-En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans
-l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note
-ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures.
-Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec
-un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa
-beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après
-la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6,
-dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre
-à l'autre.
-
-Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations
-avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu
-je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires.
-Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur
-les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus
-la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec
-quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont
-l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était
-jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se
-passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait
-guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande
-boutique romantique».
-
-
-
-
-VI
-
-
-LA PREMIÈRE D'HERNANI
-
-
-25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé
-en caractères flamboyants: la date de la première représentation
-d'_Hernani!_ Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes
-l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous
-fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé
-depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons
-rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que
-retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux
-cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.
-
-Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant
-mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé
-l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes
-et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les
-académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur
-qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir
-Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait
-mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de
-cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque,
-pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle
-École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines
-politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de
-l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile.
-Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se
-permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les
-plus honnêtes gens du monde.
-
-On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser
-_Hernani_ se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et
-tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins
-dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne
-si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son
-attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la
-préface de _Cromwell_, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne»,
-comme dit Alarcón du _Tisserand de Ségovie_, s'offrit au maître qui
-l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre,
-mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta
-par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré
-de papier rouge timbré de la griffe _Hierro._ Tous ces détails sont
-connus, et il n'est pas besoin d'y insister.
-
-On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques
-du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien
-élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres,
-les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns
-critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme
-un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila
-qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches,
-hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions
-de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres
-et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux--on ne peut naître avec des
-perruques--et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles
-souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns
-portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières.
-Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles,
-hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à
-prendre pour modèles.
-
-_Ces brigands de la pensée_, l'expression est de Philothée O'Neddy,
-ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais
-leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste
-sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le
-velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures,
-valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie
-trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée
-où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant
-œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des
-plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser
-leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus
-élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit
-à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés
-par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc
-pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer
-une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans
-l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât
-l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de
-l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du
-rideau.
-
-La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et
-ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne
-leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde
-avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction
-dort.
-
-Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la
-hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude,
-on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une
-ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque
-regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant
-avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en
-nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité
-visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme
-celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous
-n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et
-lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva
-à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la
-Piranèse.
-
-On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs
-du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les
-endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre
-une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de
-Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs
-d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos
-n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus
-mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en
-guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment
-à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins
-solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre
-sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les
-philistins au moindre signal d'hostilité.
-
-Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la
-pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même
-lorsqu'au bout de cette nuit _Hernani_ doit se lever comme un soleil
-radieux.
-
-Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que
-nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du
-maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu
-quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On
-y pressentait un nouveau _Cid_, un jeune Corneille non moins fier, non
-moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la
-palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû
-porter le drame. Quelques-uns regrettaient _Trois pour une_, qui leur
-semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien
-espagnol et bien romantique, dans le sens de _La vie est un songe_, des
-_Matinées d'avril et de mai_; d'autres, et avec raison, trouvaient plus
-de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'_Honneur castillan_, qui
-contenait l'idée de la pièce.
-
-Le plus grand nombre préférait _Hernani_ tout court, et leur avis a
-prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que,
-pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la
-bouche des hommes à la voix articulée.
-
-Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et
-Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné
-par la guerre entre les _christinos_ et les _carlistes_, dont nous
-entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes
-blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à
-serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une
-ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait
-près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule
-hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A
-ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous
-envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A
-travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme
-un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un
-éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir,
-ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure
-d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant
-les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait
-même entendre encore la rumeur de la première représentation.
-
-Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du
-roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et
-recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité
-éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans
-son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette
-magnifique floraison dramatique.
-
-La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté
-du chocolat et des petits pains,--quelques-uns--_proh! pudor_--des
-cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le
-pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour
-les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques
-ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables
-_scies_ d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs
-couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à
-des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques
-du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra
-à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt
-le _gazon_, de quelque membre de l'Institut; on déclama des _songes
-tragiques!_ et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes
-de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse,
-peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.
-
-Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple
-couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait,
-traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse.
-Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait
-peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec
-fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs
-lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance,
-donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant
-bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école
-l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies
-femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui
-fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par
-les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs
-bouquets avec un sourire qui pardonnait.
-
-L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et
-classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il
-était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux
-mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre.
-Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur
-lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle,
-éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir,
-avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la
-Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un
-galant attendu par sa maîtresse:
-
- Serait-ce déjà lui?... C'est bien à l'escalier
- Dérobé.
-
-La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre
-vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un
-spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner
-une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.
-
---Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les
-vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de
-Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.
-
-Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes
-innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles
-négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un
-poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.
-
---Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un
-romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et
-coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.
-
- ...C'est bien à l'escalier
- Dérobé.
-
-Ne voyez-vous pas que ce mot _dérobé_ rejeté, et comme suspendu en
-dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère
-qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse
-science architectonique! quel sentiment de l'art du XIVe
-siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!
-
-L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce
-rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent
-des _chut_ et des _à la porte_, dont l'énergie croissante l'obligea
-bientôt au silence.
-
-Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont
-habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques
-les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet
-que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles,
-si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si
-shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut
-d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie
-et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à
-un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette
-horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les
-motifs ou les prétextes ont disparu.
-
-Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'_Hernani_, en
-suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups
-d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus
-ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements
-comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient
-jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises,
-des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais
-de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve
-une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de
-ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à
-fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:
-
- Est-il minuit?--Minuit bientôt
-
-ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de
-cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi
-demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre:
-_minuit._ C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase,
-on aurait été poli; par exemple:
-
- --L'heure
- Atteindra bientôt sa dernière demeure.
-
-Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait
-aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les
-comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire,
-ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus
-de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si
-fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos
-grands auteurs du XVIIe siècle, que tout le théâtre de ce temps ne
-fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, l'autre de
-Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les propos
-d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le feu. Le
-vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des mains
-souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime de
-«voiles» dont il avait besoin:
-
- Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
-
-Celui de Molière:
-
- La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,
-
-respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne
-plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait
-penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme
-des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à
-la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la
-regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.
-
-Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la
-quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait
-plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui
-d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les
-mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle
-ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de
-gens comme cela.
-
-Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites
-escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques
-et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur
-des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer.
-La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par
-des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public
-pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation
-ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même--ce
-n'est pas trop dire--étaient en présence, se haïssant cordialement,
-comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la
-bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était
-hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour
-jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que
-ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée
-désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion
-particulière.
-
-En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux
-plaisanteries romantiques de don Carlos, aux _saint Jean d'Avila!_
-de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale
-espagnole prise à la palette du _Romancero_ pour plus d'exactitude.
-Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de
-grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de
-rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la
-portion du public qui ne faisait pas pas partie des _salteadores_
-d'Hugo! _De ta suite--j'en suis!_ qui termine l'acte, devint, nous
-n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des _glabres_,
-le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade
-sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils
-semblaient encore admirables.
-
-Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui
-était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté
-blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne
-le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues
-spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur
-la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait
-toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient
-ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au
-dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que
-glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'_Hernani_, elle
-applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un
-billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...[1]
-
-
-[Footnote 1: _Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit
-Théophile Gautier._]
-
-
-
-
-VII
-
-
-PROCÈS DE VICTOR HUGO
-
-CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
-
-
-Novembre 1837.
-
-Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor
-Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui.
-L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée
-de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans
-couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très
-curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de
-se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur
-des _Deux Mahométans._ Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en
-premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.
-
- * * * * *
-
-M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française,
-n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous
-en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait
-aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement
-sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable
-poète: _Lucrèce, Marie Tudor, Angelo_ ont prouvé que c'était un grand
-dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus
-habile charpentier scénique.
-
-A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_
-a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle
-fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme
-l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre
-avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint
-cette vigueur et ce relief.
-
-_Marie Tudor_, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi;
-jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible
-et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété
-suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.
-
-Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames,
-d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre
-d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style
-magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de
-nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une
-pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises
-d'_Hernani_ et de _Marion Delorme_ qui vont avoir lieu.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE
-
-(THÉÂTRE-FRANÇAIS)
-
-
-
-22 janvier 1838.
-
-C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'_Hernani_,--par autorité
-de justice.--A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de
-très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse
-affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup
-d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même
-dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.
-
-Outre sa valeur poétique, _Hernani_ est un curieux monument d'histoire
-littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive
-rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. _Hernani_
-était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un
-acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines
-littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques;
-chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques
-perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les
-classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable
-artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées,
-et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple,
-que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?--Minuit!» ait excité
-des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans _Hernani_
-qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, _Hernani_, si
-l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus
-audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite,
-style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM.
-Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après
-cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et
-de saveur, la transition était brusque.
-
-Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant
-que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il
-est allé au poète. _Hernani_ n'a pas excité le plus léger murmure: il
-a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un
-discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement
-héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne
-foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa
-fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant
-aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont
-excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas
-aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs
-raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et
-nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture
-intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres
-sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs
-intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature
-_nationale_ ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques
-et en flonflons.
-
-Le mérite principal d'_Hernani_, c'est la jeunesse: on y respire d'un
-bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage
-d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts
-en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement
-héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique,
-agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est
-un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète
-de vingt-cinq ans.
-
-Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à
-_Hernani_, n'ont pas cet attrait particulier. _Hernani_ est la fleur,
-_Lucrèce Borgia_ est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se
-joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile
-ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde
-semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit
-ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère
-revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles
-paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». _Hernani_ a
-subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé
-ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait
-emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.
-
-Il est inutile de faire l'analyse d'_Hernani_, on sait la pièce par
-cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont
-joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène
-des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble
-écrite avec la plume qui traça le _Cid_, a été applaudie comme elle
-le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de
-Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette
-sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.
-
-La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait
-personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi
-complet que possible. _Hernani_ consacré par l'épreuve de la première
-représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais
-au répertoire avec le _Cid_ dont il est le cousin et le compatriote.
-
-Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est
-développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis,
-la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui
-conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs,
-un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille
-féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.
-
-M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement
-montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de
-dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.
-
-Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence
-ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment,
-manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces.
-Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple,
-paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au
-commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la
-vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie
-homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et
-d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons
-comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion
-profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits
-suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant:
-cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine
-dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune
-fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela
-l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait
-répondre au vieux Sylva:
-
- On n'a pas de galants quand on est doña Sol
- Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.
-
-Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus
-rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à
-l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et
-saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons
-dans _Marion Delorme_, avec la plus vive impatience. N'oublions
-pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a
-particulièrement bien dit le grand monologue.
-
-
-
-
-IX
-
-
-DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI
-
-(THÉÂTRE-FRANÇAIS)
-
-
-
-15 juin 1841.
-
-_Hernani_ est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous
-préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que
-l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée
-aux Jeux floraux: mais _Hernani_ réveille en nous de tels souvenirs
-d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas
-avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là!
-Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la
-querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations
-étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait
-avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des
-heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques
-emportaient _le vieillard stupide_; l'autre jour les classiques, que
-ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le
-reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous
-avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations
-consécutives d'_Hernani_; nous allions là par bandes, tous fous de
-poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à
-tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous
-attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce,
-que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait,
-par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors
-que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même!
-Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous
-avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes,
-nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux
-excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler
-ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette
-jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit,
-et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne
-dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une
-chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de
-jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès
-que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les
-montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes
-il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de
-l'Empire, venait enfin de ressusciter.
-
-Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui
-faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets
-dans leurs stalles; _Hernani_ n'est interrompu aujourd'hui que par les
-applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur
-romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor
-Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris
-et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois
-le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.
-
-Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait
-déjà eu occasion d'applaudir dans la _Fille du Ciel_, de M. Casimir
-Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et
-Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers;
-elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément
-espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à
-la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice
-d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un
-portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque
-peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a
-parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure
-romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien
-supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva,
-c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle
-voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à
-imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui
-pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été
-simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un
-grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre,
-ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe
-rousse et sa lèvre autrichienne.
-
-
-
-
-X
-
-
-REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-12 février 1844.
-
-On a repris cette semaine _Hernani_ à la Comédie-Française. Le
-chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété
-par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession
-du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec
-attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui
-comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où
-chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à
-pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui
-toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement
-comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de
-longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la
-magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des
-tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au
-contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce
-telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée
-dans la _Bibliothèque Charpentier?_ Les tragédies classiques nous
-amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont
-tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous
-les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y
-introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges.
-A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on
-a fait subir à _Hernani._ La pièce est très bien jouée, du reste, par
-Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines
-parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame
-Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol;
-le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu
-presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort
-prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore
-quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons,
-complètement lavé sa tache originelle.
-
-
-
-
-XI
-
-
-REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-10 mars 1845.
-
-La reprise _Hernani_ attire la foule au Théâtre-Français; on écoute
-avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une
-tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.
-
-Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes
-soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la
-postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des
-chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève
-lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet _Hernani_, si sauvage,
-si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo
-de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui
-une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des
-montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le
-fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux
-dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des
-tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.
-
-Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations,
-qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son
-intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour
-applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on
-pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à
-regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son
-sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la
-scène:
-
- . . . . . . . . . . . .
- Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!
- Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles
- Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.
- J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit
- Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,
- J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie
- Avec quelque armement aider la prophétie!
- Toutes prédictions du sorcier le plus fin
- Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,
- Quand une bonne armée avec canons et piques,
- Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,
- Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,
- Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.
- Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?
- Celui dont une armée explique le système,
- Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,
- Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit
- Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite
- Taille l'événement au plaisir du prophète?
- --Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.
- A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!
- Ils ont force canons, rangés en longues files,
- Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;
- Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez
- Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?
- Baste! au grand carrefour de la fortune humaine
- Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,
- A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,
- Tachant en vain de lire au livre des destins,
- Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,
- Au nécromant du coin vont demander leur route.
-
-Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot
-dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité
-aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et
-humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne
-sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour
-indiquer le sujet de la scène.
-
-Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la
-Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous
-ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes
-guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous
-faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire
-de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.
-
-Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien
-l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame
-romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser
-un roi pour amant.
-
-Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui;
-il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui
-s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus
-parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre
-pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une
-montagne à l'autre.
-
-Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt
-ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec
-intelligence et netteté.
-
-Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de
-Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et
-sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait
-approprié au personnage.
-
-Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces
-nouvelles on devrait bien reprendre _Le Roi s'amuse_, un des plus beaux
-drames du poète,--qui n'a été joué qu'une fois;--l'interdiction serait
-facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite
-de représentations fructueuses.
-
-
-
-
-XII
-
-
-REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-8 novembre 1847.
-
-L'on a repris _Hernani_, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante
-de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par
-la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à
-cette belle pièce, cousine germaine du _Cid_, l'admiration sereine et
-tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques;
-ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments
-chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément
-espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble
-avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont
-écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours
-de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles
-rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels
-tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors
-généralement employé:
-
- En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?
-
-dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:
-
- Quelle heure est-il?
-
-Et que Ricard lui répond tout sauvagement:
-
- Minuit!
-
-et non pas, comme il en avait le droit:
-
- Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.
-
-Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal
-reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de
-ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de
-Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est
-reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un
-grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe
-profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas
-embarrassants.
-
-Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le
-sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux,
-Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a
-peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils
-négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent
-les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des
-vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour
-comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous
-voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on
-leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs
-d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour
-ceux-là.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN
-
-
-
-5 décembre 1854.
-
-Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs
-de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise
-«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois
-heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et
-les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes
-bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore
-aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et,
-malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de
-Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par
-beaucoup de personnes.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-LA REPRISE D'HERNANI
-
-
-
-21 juin 1867.
-
-Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné
-de la griffe _Hierro_, nous entrions au Théâtre-Français bien avant
-l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de
-jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,--tout le monde était jeune
-alors!--enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir
-dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le
-25 février 1830, le jour d'_Hernani_ une date qu'aucun romantique n'a
-oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la
-lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de
-l'intelligence passionnaient à ce point la foule!
-
-Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans!
-c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la
-vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste
-que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient
-là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec
-un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à
-tout jamais. Du reste, _Hernani_ n'a plus besoin de sa vieille bande,
-personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il
-a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est
-maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc
-de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol
-se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le
-pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.
-
-Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de
-sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois
-emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en
-signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des
-redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un
-jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait
-le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels
-cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels
-tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme
-les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut
-le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon.
-Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait
-bien vite à la scène.
-
-On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été
-bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les
-échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient
-des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions
-tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au
-besoin.
-
-Pour cette génération, _Hernani_ a été ce que fut le _Cid_ pour
-les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant,
-amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations
-héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage
-si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté
-éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur
-poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors
-captivés. Certes l'auteur d'_Hernani_ a fait des pièces aussi belles,
-plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle
-n'exerça sur nous une pareille fascination.
-
-Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous
-avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa,
-lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer
-jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où
-l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille
-à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom
-des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du
-titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes
-étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues,
-aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à
-lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves
-légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la
-foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir
-évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une
-ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à
-boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun,
-son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant
-à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute
-le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a
-traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans
-quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son
-drame.
-
-Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous
-n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et
-à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois.
-Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la
-représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins
-animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme
-classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul,
-battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune
-discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient,
-nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait
-dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont
-écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui
-le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se
-transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait,
-et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est
-pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète,
-contrairement à la légende de l'Islam.
-
-L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine;
-comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps,
-les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les
-férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave,
-l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le
-peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son
-blason dans le coin de la toile.
-
-Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même:
-«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce
-drame dont le _Romancero general_ est la véritable clef. Il prierait
-volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire _Le
-Cid, Don Sanche, Nicomède_, ou plutôt tout Corneille et tout Molière,
-ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles
-veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur
-d'_Hernani_, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses
-qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».
-
-Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui
-procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant
-pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît
-classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et
-le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de
-langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez
-Hugo en particulier.
-
-C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de
-vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands
-que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son
-action qui semble une légende du _Romancero_ mise au théâtre comme
-l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers
-colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant
-à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent
-comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des
-ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.
-
-Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne,
-il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était
-un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous
-apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie
-gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits
-à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu
-zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et
-tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans
-ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique
-d'un temps.
-
-La pièce qui portait ce sous-titre: _Hernani_ ou _L'Honneur castillan_,
-a pour fatalité _el pundonor_, cette _anankê_ de tant de comédies
-espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la
-vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il
-suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais
-voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons
-_Hernani._
-
-On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était
-supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les
-acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau
-genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction;
-Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui,
-simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont
-les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle
-Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent
-sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la
-comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez
-de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa
-main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et
-il disait superbement ce vers:
-
- Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.
-
-Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile
-de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement
-charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre,
-orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand
-seigneur a dépouillé ses guenilles de _salteador_, Delaunay, rentré
-dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène
-d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté
-par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la
-vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus
-noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour
-du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de
-Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une
-légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand
-monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol:
-hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour
-et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une
-héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de
-Rachel.
-
-
-
-
-XV
-
-
-LETTRE À SAINTE-BEUVE
-
-
- «MON CHER MAITRE,
-
- «Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre
- charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de
- romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.
-
- «Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:
-
-... Jésus! Votre manteau ruisselle!
-
- «Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros
- castillan, en matière de riflard.
-
- «Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et
- cordiale sympathie.
-
- «THÉOPHILE GAUTIER.»
-
- * * * * *
-
-_Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de
-Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay_:
-La Veuve du Tanneur:
-
- «Parmi les illustrations littéraires on remarquait M.
- Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à
- Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui
- a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis
- avec les femmes.»
-
-
-
-
-XVI
-
-
-PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS
-
-
-
-Août-septembre 1835.
-
-_Notre Dame de Paris_ est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses
-nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire;
-elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi
-à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire
-de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se
-sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles
-eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à
-l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite
-à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire
-que _Notre-Dame de Paris_ est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.
-
-C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies,
-exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute
-et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues
-historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art,
-science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée
-en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre,
-eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.
-
-Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes
-idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare,
-Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins
-touchantes.
-
-Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de
-Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif
-d'amour.
-
-Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que
-ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours,
-qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le
-poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est
-peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.
-
-Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien
-Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui
-tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de
-Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.
-
-Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille!
-Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un
-corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas
-l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et
-sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie?
-Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types!
-Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI
-et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un
-Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une
-érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et
-sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze,
-aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.
-
-_Notre-Dame de Paris_ est dès aujourd'hui un livre classique.
-
-C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations,
-la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.
-
-Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille
-exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les
-samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes
-anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de
-grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc.
-Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce
-n'est pas peu dire.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»
-
-
-
-Avril 1850.
-
-_Notre-Dame de Paris_ est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la
-cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que
-l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent
-les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de
-style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais
-toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux
-grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de
-pierre.
-
-Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre
-immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire
-en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus
-capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil:
-aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats
-et de tous prix.
-
-M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette
-habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans
-la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit
-les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter
-la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et
-tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec
-un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à
-vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des
-magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre
-Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a
-tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus
-de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute
-mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre,
-ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour
-l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a
-joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.
-
-N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par
-M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.
-
-Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des
-tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-ANGELO
-
-
-
-5 juillet 1835.
-
-Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule
-représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène
-pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé _ad hoc_
-tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice
-un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier
-acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours
-noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec
-lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte
-d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper
-au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été
-fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de
-paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à
-ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au
-plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur
-lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public
-s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de
-brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban,
-ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille
-pièce une pièce toute neuve.
-
-A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à
-la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste
-cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun
-de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en
-agir de la sorte.
-
-De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit
-quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est
-important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a
-soixante représentations comme _Hernani_, ou n'en a qu'une comme _Le
-Roi s'amuse_, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose
-reconnue maintenant de tout le monde que ce même _Roi s'amuse_, si
-outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur
-a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre.
-Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux
-endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui
-débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des
-quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries
-de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et
-le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes
-bien au-dessus de la vieille salle des Français.
-
-Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs
-destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale
-à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une
-chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge
-de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du
-Palais-Royal.
-
-De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la
-connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de
-style à propos du livre.
-
-La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme.
-Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une
-autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'_Angelo_ est
-en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le
-parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières
-dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils
-peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils
-soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre
-à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né,
-fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers.
-
-Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de
-M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup
-de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces
-phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez
-singulière.
-
-Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il
-n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide
-et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est
-volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien
-Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un
-et l'autre pour le Romancero.
-
-C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux
-et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des
-grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude
-dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à
-l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va
-tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une
-vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour
-ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la
-Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également
-boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des
-hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze.
-
-Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille
-lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les
-mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs
-où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de
-fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant
-plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau
-la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement,
-robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme
-il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées
-haut.
-
-Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle
-où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi
-vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie
-s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième,
-un peu avant l'apparition du _Cid._ Ce n'est pas qu'il eût été plus
-grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni
-le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte,
-ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti,
-comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique,
-amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune.
-La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une
-carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon
-que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence
-d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à
-Victor Hugo?
-
-Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur.
-Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question!
-
-_Angelo_ est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des
-situations que du développement d'une passion première. Il est de
-la famille de _Cymbeline_, de _Mesure par mesure_ et _Troïlus et
-Cressida_, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des
-aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans
-une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus
-faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est
-la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres,
-et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux.
-
-On a fait _l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le
-Misanthrope_, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et
-l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher _Othello_ que _Tartufe_:
-les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et
-ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui
-ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman,
-le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion,
-la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni
-mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne.
-
-La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame
-historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo
-a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la
-surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment
-trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente
-ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu
-l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on
-sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que
-les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques
-traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il
-veut développer.
-
-Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et
-d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse,
-et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms
-consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent
-aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela
-aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants
-critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de
-demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François Ier, mais où est
-Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est Caillette, où
-est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont vécu en ce
-temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?» Pardieu! il
-est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans son linceul
-d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de Josaphat, où le
-Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains toujours jeunes!
-Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage historique,
-où est la nécessite de parler de tous les personnages historiques
-contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un drame soit
-un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le critique montre
-qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques.
-
-Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène
-est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à
-Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi
-bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là!
-
-Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne
-Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si
-on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction
-aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un
-autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est
-que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor.
-Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes
-de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers
-montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries
-entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce
-ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais
-quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si
-courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il
-y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de
-toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont
-d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour
-de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont
-et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La
-nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des
-beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner
-sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans
-quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul.
-
-Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent
-avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là
-une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du
-cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires,
-si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres
-des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement
-les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et
-les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus
-fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur
-opaque et étouffante.
-
-On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle
-dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière
-ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il
-y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les
-chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la
-Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que
-cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait
-scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en
-vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les
-fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent
-à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose
-que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce
-que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir
-là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour
-les morts.
-
-Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien
-vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle
-est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je
-conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie.
-
-Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie
-à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou
-d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop
-chatouilleuse des loges du Théâtre-Français.
-
-Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou
-les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres
-et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le
-public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut
-contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une
-plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir
-comme un ulcère.
-
-Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée
-impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un
-nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil
-auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la
-trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier
-acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au
-troisième, et ainsi de suite.
-
-Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe
-fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un
-pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe.
-
-Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la
-Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de
-cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur
-ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés
-de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et
-aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les
-feuilles satinées de la brochure.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO
-
-
-
-27 mai 1850.
-
-_Angelo_ est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait
-représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si
-solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le
-rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire.
-
-Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre,
-tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre
-de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on
-citerait ne feraient que confirmer la règle.
-
-Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait,
-sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret
-et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi.
-
-Son _Festin de Pierre_, ou pour parler correctement, son _Convié de
-Pierre_, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par
-Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a
-été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose
-n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli
-pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française.
-
-Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par
-les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement
-moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la
-prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de
-rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée,
-taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en
-ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la
-phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire
-des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel
-point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers
-sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de
-la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en
-l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si
-loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du
-vers blanc de huit pieds.
-
-Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus
-d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage
-le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le
-vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un
-malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins.
-Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou
-alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement
-manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté
-métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de
-redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir
-dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que
-ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent,
-et de la manière la plus brillante.
-
-Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais
-une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands
-ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la
-prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont
-le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne
-rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi
-que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et
-l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet
-jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions
-le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de
-nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce
-n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la
-poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés
-plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées
-dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen.
-
-Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès
-dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes
-aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à
-son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases
-qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules
-d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui
-vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la
-Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est
-emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire
-romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique.
-
-Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par
-Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien
-enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre
-honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en
-rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle
-n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars
-possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton
-vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle
-n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer,
-et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées,
-apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une
-volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez
-elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique.
-Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le
-geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre
-d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle
-manquait de race.
-
-Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le
-faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le
-rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait
-pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée.
-Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la
-fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle
-avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la
-folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient
-quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se
-venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte.
-
-C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour,
-des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec
-lequel on eût pu aller en soirée.
-
-Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise
-plastiquement l'idée de son rôle: dans _Phèdre_, c'est une princesse
-grecque des temps héroïques; dans _Angelo_, une courtisane italienne du
-XVIe siècle, et cela d'une manière incontestable aux yeux. Personne
-ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne feraient pas mieux.
-Elle domine tout de suite, le public par cet aspect impérieusement
-vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher d'un bas-relief de
-Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le drame, on dirait qu'elle
-descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien. L'illusion est complète.
-Avant d'être une grande actrice, elle est une grande artiste. Sa
-beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas compte et qu'ils nient
-quelquefois tout en en subissant l'empire, a une flexibilité étonnante.
-
-Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude
-peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle
-doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces
-perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir
-de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet
-intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit
-aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action!
-
-Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus
-étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé
-quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde
-et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne...
-C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce
-temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où
-Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs
-escaliers des terrasses.
-
-De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre
-tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle
-détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre
-femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places,
-a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir
-soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de
-Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment!
-quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur
-et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le
-comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle
-détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à
-Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.
-
-Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop
-marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de
-la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa
-victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs;
-quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime
-de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice
-s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et
-proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre
-les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en
-cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite
-relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui
-méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le
-magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus
-de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a
-pris son amant.
-
-Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de
-plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que
-l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et
-tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt.
-Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille
-qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée!
-Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a
-jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition
-que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!
-
-On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la _Tisbé_
-que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière
-indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle
-lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui
-la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: _Phèdre_, dans la tragédie,
-_Tisbé_ dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est
-là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a
-mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à
-_Lucrèce Borgia_ et à _Marie Tudor_ qui seraient pour elle l'occasion
-de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se
-trouve dans _Warwick ou le Faiseur de rois_, drame d'Auguste Vacquerie,
-récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa
-taille, et elle y sera superbe à coup sûr.
-
-Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle
-Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval;
-n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune
-sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en
-verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le
-comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir.
-Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la
-poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur;
-l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de
-plus?
-
-Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.
-
-Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse
-voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y
-deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze
-il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la
-Fatalité qui marche.
-
-
-
-
-XX
-
-
-VICTOR HUGO DESSINATEUR
-
-
-
-23 juin 1838.
-
-M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais
-un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger,
-Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce
-qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une
-forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une
-tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir,
-à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y
-met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis
-informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent
-à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe,
-devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un
-ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.
-
-Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en
-Belgique, et porte, écrit au revers: _Liège(?) 12 août; pluie fine._
-
-C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique,
-avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des
-quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs
-flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois
-renversés dont les traits se répandent.
-
-Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front
-chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une
-girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de
-l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement
-sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un
-rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont
-les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse,
-un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les
-heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de
-la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au
-pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement
-tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière
-d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets
-vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui
-semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei.
-Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de
-décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et
-flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de
-la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la
-plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (_Notre-Dame de
-Paris_).
-
-Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière
-par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et
-Victor Hugo sont maintenant inséparables.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-PREMIÈRE DE RUY BLAS
-
-
-(RENAISSANCE)
-
-
-
-12 novembre 1838.
-
-Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi
-vif; car outre la première représentation de _Ruy Blas_ il y avait la
-_première représentation_ de la salle, et c'était ce soir-là que devait
-définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick
-parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire,
-dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique
-empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur
-qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop
-longtemps finit par devenir la figure!
-
-_Ruy Blas_--qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce
-matin--_Ruy Blas_, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire
-n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort
-du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique,
-passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver
-des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix,
-le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard
-Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand
-tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.
-
-La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales,
-dans le goût dit _Renaissance_, quoique certains ornements se
-rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV:
-le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le
-pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent,
-aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de
-chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à
-mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau,
-peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat
-relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin
-blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre
-une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches
-ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste
-de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps
-de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans
-toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu
-tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges
-garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont
-jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est
-plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble
-avoir été fait ce vers de don César:
-
- ... Affreuse compagnonne
- Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!
-
-Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement
-dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne
-s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours
-de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais
-surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il
-faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas
-de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les
-fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style,
-l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette
-vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde,
-dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous
-ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les
-mélodrames et le vaudeville.
-
-
-
-
-XII
-
-
-REPRISE DE RUY BLAS
-
-
-
-28 février 1872.
-
-Pour nous qui avons vu la première représentation de _Ray Blas_ au
-théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si
-longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son
-intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.
-
-Dans _Marie Tudor_, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres,
-dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne
-faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les
-femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions
-vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien
-édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des
-opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les
-revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze
-ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli
-suprêmes. _Ruy Blas_ nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la
-première fois.
-
-Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans,
-emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la
-Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille
-de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne
-cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a
-inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis
-Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions
-retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi
-qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes
-d'_Hernani_; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le
-poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à
-l'admiration.
-
-Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus
-ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome
-mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et
-renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de
-ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible
-ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de
-noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne.
-Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la
-place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours
-regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.
-
-On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de
-l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. _Ruy Blas_
-renferme, en effet, sans y avoir visé.--Le poète a toujours dédaigné
-le succès d'allusion--de ces passages dont l'opposition peut profiter,
-contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités
-toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de
-l'éternelle justice.
-
-Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre
-avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup
-de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment,
-dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit
-d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première
-épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect
-religieux, comme on eût fait pour _le Ciel_ ou _Don Sanche d'Aragon_ ou
-tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus
-permise.
-
-Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la
-représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants.
-Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous
-cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À
-peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin,
-heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour
-_Ruy Blas_ un public de postérité.
-
-C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua _Ruy
-Blas_, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait
-à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux
-semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de
-Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer
-de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par
-devenir la figure. _Ruy Blas_ eut bien vite raison de Robert Macaire.
-De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu
-qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez,
-mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur,
-qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour
-menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de
-Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,--c'est-à-dire le plus
-grand tragédien du plus grand comédien moderne.
-
-L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon
-sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme
-l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui
-l'ont entendu.
-
-Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à
-son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière,
-et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les
-ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler
-avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du
-trône. Cependant, si l'on reprenait les _Burgraves_, cette œuvre
-titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre
-acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse
-il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et
-l'empereur-fantôme!
-
-Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, _Ruy Blas_ est une des
-pièces qui nous plaît le plus--nous disons qui nous plaît;--il en est
-d'autres que nous admirons autant.
-
-La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas
-apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses
-complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent
-le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune
-cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité
-par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol
-rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté,
-et la toute-puissance,--ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur
-terre:--en un mot, être l'amant de la Reine.
-
-A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets,
-se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce
-plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe
-précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte
-cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme
-la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa
-main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de
-Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais.
-Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans
-savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le
-démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages
-compliqués formidables.
-
-Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de
-Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une
-liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque
-qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis
-de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de
-sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux
-de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés
-pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes
-devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs
-argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le
-carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute
-l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de
-Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant
-Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore
-sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle
-hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique
-oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier
-à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte
-de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de
-Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don
-Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.
-
-A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons
-plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une
-aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui,
-peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour
-jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie!
-depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus
-hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort,
-mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre
-ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille,
-l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un
-airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.
-
-Bien que le vieux critique soit, en général, _laudator temporis acti_
-et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la
-tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de
-_Ruy Blas_ à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène
-à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception
-bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.
-
-Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux
-souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature
-ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur,
-des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a
-très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son
-amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et
-d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres.
-La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration
-craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais
-a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy,
-il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son
-imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus
-étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un
-mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles
-a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson
-derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection
-sinistre.
-
-Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue;
-ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui,
-ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume
-énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui
-pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou,
-et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies
-étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles
-romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier
-Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.
-
-La Marie de Neubourg de la Renaissance--Atala Beauchêne--avait été
-trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus
-charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie
-de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de
-colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette
-triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification
-momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour
-d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon,
-quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve
-toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme
-cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète
-lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!
-
-Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère
-élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé
-et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne
-longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier.
-Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer
-pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus
-gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et
-contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque
-nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle
-Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine
-noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte
-l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui
-flanquer une paire de bons soufflets.
-
-Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de
-représenter l'affreuse compagnonne--dont le menton fleurit et dont le
-nez trognonne--. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son
-type dans les _caprichos_ de Goya, parmi des sorciers du collège de
-Bozozona, dans les _tias_ du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui
-sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une
-vieille, ensuite pour une jeune.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-VERS DE VICTOR HUGO
-
-
-
-13 juin 1843.
-
-Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il
-place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers,
-et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées
-l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de
-ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un
-immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits,
-judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers
-romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le
-vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers
-moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances
-enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes
-nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait
-crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait
-encore beaucoup à faire.
-
-Dans ses _Orientales_, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre
-de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux
-maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de
-toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements
-et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre
-l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École,
-composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset
-et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre,
-chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de
-la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots
-exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion
-systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École
-racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en _er_,
-en _é_, en _eux_, en _ant_ et _able_ finissent presque tous les vers
-pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation
-d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.
-
-On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire
-comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à
-l'aventure. Ces vers brisés ou _cassés_, comme disent les classiques
-dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes
-combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions
-et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être
-des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement
-monotones.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-LE DRAME
-
-
-
-30 juillet 1843.
-
-Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot,
-avec _son Père de famille_, Beaumarchais, avec son _Eugénie_, ont
-trouvé nombre de contradictions.
-
-_Nanine_, l'_Enfant Prodigue, Mélanie, Céline_, l'_Écossaise_, le
-_Philosophe sans le savoir_, déplaisent également par ce mélange du
-comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de
-la nature.
-
-Dans l'éloquente préface d'_Eugénie_, il faut voir avec quelle raison
-et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique
-de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son
-admirable préface de _Cromwell._ On avait à peu près alors accepté le
-drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le
-drame en vers, le travail était à recommencer.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-REPRISE DE «MARION DELORME»
-
-
-
-9 novembre 1839.
-
-Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française,
-la reprise de _Marion Delorme._ Faire l'éloge de _Marion Delorme_ est
-maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois
-éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau
-drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure
-des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle
-vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui
-ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée et
-de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du XVIe
-siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce Taillebras,
-ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur de _Japhet
-d'Arménie_ et de _Jodelet_, ne les eût pas dessinés d'un trait plus
-vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles divines du
-repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages grimaçants ou
-terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de Gaspard de
-Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier _de rien!
-Marion Delorme_ est une des pièces de M. Hugo où l'on aime le plus à
-revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où toutes les
-cordes de la lyre vibrent tour à tour.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-REPRISE DE MARION DELORME
-
-
-
-1er décembre 1851.
-
-On a repris vendredi dernier _Marion Delorme_, au théâtre de la
-République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps,
-de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme
-une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans
-cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le
-Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été
-écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par
-ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer _Marion
-Delorme_, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle
-que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence
-et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains
-côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait
-mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.
-
-Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui
-avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa
-couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus
-terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce
-spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et
-dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à
-l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.
-
-Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et
-Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale
-de Didier, ce type des Antony.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»
-
-
-
-19 février 1851.
-
-La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce
-et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de
-théâtre, c'est le choix du sujet de _Diane._ M. Augier ignore-t-il
-qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez
-supérieure les principales situations de _Diane_, dans un livre
-intitulé _Marion Delorme_, qui a fait quelque bruit dans son temps
-et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le
-monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame
-un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait
-tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui
-découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son
-arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis
-XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?
-
-En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas,
-et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau,
-Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous
-éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les
-vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient
-involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de
-M. Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle,
-comme à travers les antiphonaires du XIIe siècle revivent les œuvres
-palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance des
-moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en vieille
-fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout une
-peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; Louis
-XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son côté son
-bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en plaisanteries
-lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si sinistre, si
-caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus qu'un simple
-agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son costume
-d'alguazil.
-
-Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait
-quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance
-était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se
-ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de
-M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière
-supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand
-mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.
-
-Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du XVIIe
-siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître à Victor Hugo, elle
-ne l'admet pas comme un maître et rejette ses doctrines. L'auteur de
-_Gabrielle_ s'y est-il récemment converti? Cela n'est pas probable.
-Achille classique a-t-il voulu provoquer le Siegfried du Romantisme sur
-son propre terrain, et en traitant le même sujet, lui montrer de quelle
-manière s'y prenait un champion de l'école du bon sens?
-
-Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer _Marion Delorme_ à
-l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images
-et de couleur locale; ou bien encore,--comme ces élèves d'Ingres qui
-n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer
-leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,--n'a-t-il ni vu
-ni lu le drame de Victor Hugo.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-UNE LETTRE DE VICTOR HUGO
-
-
-
- «4 octobre 1844.
-
- «Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher
- Théophile, je lis votre _Roi Candaule_ avec bonheur. Vous
- prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils
- appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois,
- le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans
- votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau,
- c'est joli, et c'est grand.
-
- «Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de
- tout mon cœur.»
-
- «VICTOR HUGO.»
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-GASTIBELZA
-
-(OPÉRA NATIONAL)
-
-
-
-22 novembre 1841.
-
-Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom
-fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a
-servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a
-brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la
-carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a
-l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il
-lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il
-fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien
-garnies.
-
-_Gastibelza_ est une de ces chansons folles et décousues dont les
-images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la
-puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous
-laissent pensif des heures entières. Cette _guitare_ ressemble, à
-s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui,
-par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous
-la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute
-siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la
-rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le
-gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se
-détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands
-poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique
-de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé
-_Gastibelza._
-
-Toutes les fois que nous entendons ce refrain:
-
- Le vent qui vient à travers la montagne,
-
-nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des
-sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par
-file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et
-talonnés par les arrieros au chant guttural.
-
-Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la
-chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend
-malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.
-
-Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au
-théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se
-fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du
-pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il
-faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent
-les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les
-autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.
-
-M. Dennery a donc rendu Gastibelza _intéressant_, dans le sens qu'on
-attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau
-d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver
-son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la
-justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte.
-Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la
-pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant
-l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout
-le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée,
-comme on dit. Inexprimable avantage!
-
-Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne
-d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la
-journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais,
-son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure
-brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset
-noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers
-bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après
-avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par
-la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur,
-se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui
-a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de
-la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur
-moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil
-noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée
-par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de
-mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne,
-a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans
-doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les
-gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.
-
-Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème
-d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes
-côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la
-représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati
-de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète
-de la ballade.
-
-M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même
-pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique,
-l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première
-soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard,
-sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore,
-et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de
-Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans _Gastibelza_, on
-sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts
-du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets.
-La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et
-surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine
-naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est
-pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette
-première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo
-entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne,
-un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le
-grand air de Gastibelza.
-
-Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de
-doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui
-l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied
-sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu
-de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle
-était excellente musicienne, et possédait une belle voix de _mezzo
-soprano. Gastibelza_ n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique
-dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une
-administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique
-est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel
-qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide,
-poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que
-possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe
-l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque
-chose comme le _Robin des Bois_ de l'Odéon, qui, faiblement traduit,
-sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le
-don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute
-à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne
-repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien,
-rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui,
-aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que
-_Lucrèce Borgia_, par exemple, ou _Hernani_, n'auraient pas été, au
-besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait
-mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou
-affaiblit une grande partie des détails.
-
-La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc
-facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des
-drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée
-dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?
-
-
-
-
-XXX
-
-
-CHANGEMENTS A VUE
-
-
-
-7 février 1849.
-
-Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme
-un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le
-nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte!
-Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila
-romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale
-de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe,
-après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et,
-cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des
-métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui
-ont valu longtemps une réputation de cannibale.
-
-(Écrit à propos de la représentation de _Monte-Cristo_ (Alexandre Dumas
-et Maquet), au Théâtre-Historique.)
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-LUCREZIA BORGIA
-
-(THÉÂTRE ITALIEN)
-
-
-
-14 février 1840.
-
-Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que
-celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à
-faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en
-méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait
-si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses
-principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des
-litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni
-est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et
-revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons
-et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui
-restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées:
-malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on
-tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y
-passe des choses si terribles.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-LUCRÈCE BORGIA
-
-(ODÉON)
-
-
-
-13 mars 1843.
-
-On a repris à l'Odéon _Lucrèce Borgia._ Ce drame gigantesque, peut-être
-plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé.
-Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire,
-et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni
-n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de
-jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans
-les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de
-Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.
-
-Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les
-poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa
-comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une
-réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs.
-Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus
-douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans
-une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou
-à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre
-les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces
-lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux
-étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un
-ange.
-
-Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva
-soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de
-scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile,
-Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son
-temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la
-passion.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-LUCREZIA BORGIA
-
-(THÉÂTRE-ITALIEN)
-
-
-
-20 novembre 1853.
-
-_Lucrezia Borgia_, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux
-de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque,
-semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de
-l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du
-poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant
-avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir
-épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes
-les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour
-laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à
-craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être
-Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette
-donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son
-insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame
-rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la
-musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans
-qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un
-poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était
-pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le
-brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la
-salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une
-des mieux reçues du répertoire.
-
-De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont
-accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant
-que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et
-que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives
-sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours
-cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque
-de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint,
-si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a
-plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement
-les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux
-d'athlète et des joues d'ange bouffi. La _prima donna assoluta_ n'a
-rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses,
-et couronne volontiers _sa flamme_, en dépit des obstacles apportés
-par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent
-si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'_ut_ de poitrine,
-et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était:
-pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au
-monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu
-revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison
-des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et
-pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de
-pareils bravos ressusciteraient un véritable mort.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-LUCRÈCE BORGIA
-
-
-(PORTE-SAINT-MARTIN)
-
-
-
-7 février 1870.
-
-Nous assistions à la première représentation de _Lucrèce Borgia_, en
-1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler
-pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de
-la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne
-voulait pas _donner_ pour un drame en prose, trouvant cette concession
-bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux
-de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art
-et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut
-immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent
-leur concours pour _Lucrèce Borgia_, qui n'en eut pas besoin, du reste,
-car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué
-par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle
-Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs,
-et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace,
-_laudator temporis acti_, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia,
-vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que
-ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache
-romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous
-aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre
-que possible de radotages séniles.
-
-Le public qui assistait à la reprise de _Lucrèce Borgia_, nouvelle au
-théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un
-esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,--autre temps,
-autres chansons,--et la question d'art n'était pas évidemment ce qui
-le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans
-ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions
-anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la
-première fois.
-
-Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des
-événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des
-évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet
-aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation.
-Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au
-drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la
-première pièce en prose du poète d'_Hernani_ ou de _Marion Delorme._
-Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si
-puissant: il se compose de trois situations capitales largement
-développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une
-couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées
-dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit
-d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.--_Affront sur
-affront.--Le Couple.--Ivres-morts._--Tels sont les titres sinistrement
-bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées,
-au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi
-de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo,
-à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta,
-Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de
-quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée,
-et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant
-crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner
-d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions».
-Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique
-d'Eschyle.
-
-_Le Couple_, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur
-d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même
-scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements
-souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle,
-comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges,
-d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en
-faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant
-des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur
-secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la
-ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a
-fait merveilleusement ressortir le fauve caractère.
-
-Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé
-d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse,
-revient au _rauquement_, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre
-d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse
-ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van
-Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre
-l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son
-quatrième mari.
-
-Que dire du tableau: _Ivres-morts?_ de ce souper chez la princesse
-Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui
-savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets
-funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison?
-Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de
-l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir
-cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se
-détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et
-Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de
-cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre
-d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal
-à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute
-la pièce.
-
-Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité
-magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles
-qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces
-petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée,
-quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante.
-Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours
-présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là.
-
-Quelques-unes de ces scènes, selon nous--et cela est une question de
-machiniste--ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées
-en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur
-y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne
-convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement
-à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi.
-
-Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette,
-rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de
-dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les
-théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait
-toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après
-trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été
-entendu au théâtre. Quelques _jeunes_ prétendent qu'il a vieilli. Oui,
-comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un
-voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et
-les ondes d'une profondeur plus mystérieuse.
-
-C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia,
-jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux
-artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame
-Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait
-pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de
-l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut
-donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle
-va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas
-dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure.
-
-On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les
-contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux
-de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de
-l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée
-à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir
-des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes.
-
-Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne
-pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même:
-Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc
-de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans
-la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et
-de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu
-le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre
-histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus
-difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour
-se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans
-lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion
-du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort:
-«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué
-cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la
-malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes
-ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être
-méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au
-second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne
-fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie
-Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est
-peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité
-méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du
-troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de
-haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante
-et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère.
-
-Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure,
-un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise,
-entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de
-Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier
-caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on
-a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop
-convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et
-sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame.
-Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras,
-et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur
-recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder
-le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons
-fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup
-meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc
-et plus ouvert que cela.
-
-Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare,
-qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande
-tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule
-a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne
-de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un
-bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces
-temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts,
-un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de
-l'admiration de Machiavel.
-
-
-
-
-XXXV
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-LES BURGRAVES
-
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-
-18 février 1843.
-
-Le Théâtre-Français a répété activement les _Burgraves_, de Victor
-Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément
-pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu
-rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait
-chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui
-de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle
-Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde
-de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de
-voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille
-en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les
-rôles _marqués_ sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être
-sexagénaire pour débuter dans les ingénues.
-
-Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus
-extraits des _Burgraves_: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un
-vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne
-faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui
-les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais
-peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont
-les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette
-nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain
-et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus
-jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie,
-ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement;
-disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait
-être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa
-durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette
-solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il
-faut marquer avec une pierre blanche.
-
-
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-
-XXXVI
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-PREMIÈRE DES BURGRAVES
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-(THÉÂTRE-FRANÇAIS)
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-
-13 mars 1843.
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-Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin,
-se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités
-par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui
-rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient
-ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par
-les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de
-la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre
-à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme
-en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont
-succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la
-force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes.
-Dans ses admirables _Lettres sur le Rhin_, M. Victor Hugo, avec ce
-talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir
-quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous
-les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées,
-l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur
-des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en
-poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous
-a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les
-étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des
-_Burgraves_ est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le
-travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs
-places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes,
-rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes
-parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un
-chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans
-l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis,
-quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état
-dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les
-anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la
-puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera
-présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle
-s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus,
-M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est
-résulté la trilogie des _Burgraves._
-
-Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs
-pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet
-étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au
-burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées,
-inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit,
-faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille
-continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de
-Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent
-donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages
-baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume
-au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où
-blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un
-torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres.
-
-Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure
-de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le
-quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié,
-espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut
-mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied
-obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour
-montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand
-drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où
-l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres,
-où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées,
-c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff.
-
-Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une
-galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et
-sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers
-courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux
-fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus
-rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective
-les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières
-scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de
-stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons
-à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en
-train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin,
-et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si
-beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par
-instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce
-sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par
-un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en
-sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée,
-le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du
-comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées
-de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les
-esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs
-inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux
-Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par
-Jupiter!
-
-Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré
-les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille,
-triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid
-regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme
-les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures
-sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est
-Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné
-les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de
-maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait
-mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence
-errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les
-tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de
-l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les
-immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux,
-elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle
-a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa
-vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle
-erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a
-sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté,
-en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle
-inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de
-terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle
-un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette
-et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères
-du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur.
-
-On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait
-une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation
-bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme
-et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans
-dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau
-dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un
-fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et
-plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule!
-La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses
-ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait
-encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il
-n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction
-ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux
-fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne
-du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de
-corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses
-longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe,
-autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de
-la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte
-Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si
-les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et
-le fantôme-empereur se rendormit,--Chimères, chansons, histoires de
-nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé
-dans le Cydnus, en face de toute l'armée.--Mais on n'a pas retrouvé
-son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle
-pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les
-autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme
-Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire
-que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de
-Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de
-son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre
-fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait
-caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en
-lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose,
-sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand
-Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous
-deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du
-moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres
-recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés
-sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts;
-on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener
-Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en
-Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati,
-son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de
-raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait
-enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à
-des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait
-venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher
-à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans
-révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir
-que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur
-Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux
-les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son
-mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent
-M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur
-antique au drame moderne.
-
-Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait
-claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur
-Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château;
-et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces
-misérables.
-
-Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car
-c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier
-ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans
-sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui
-lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des
-mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être,
-car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond
-devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de
-décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale
-des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de
-fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils
-vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier.
-Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de
-velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se
-couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le
-gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de
-faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres
-à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques,
-n'ont-ils pas tout à fait tort.
-
-Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure.
-Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de
-chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre
-sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui
-l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans
-un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir
-pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle
-est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau
-le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!...
-Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que
-cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait
-disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus
-tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs
-que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est
-le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images.
-L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une
-tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que
-donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue,
-pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe,
-et se trouve trop aimée pour mourir.
-
-Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans
-sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina.
-Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille.
-C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque
-projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus
-longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un
-enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans,
-comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il
-jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle
-l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle
-veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que
-de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato,
-ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à
-son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs
-du mancenillier et de l'arbre upa?
-
-Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert
-lui dit: «Peux-tu sauver Régina?--Oui; mais que m'importe qu'elle
-meure!--Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en
-voulait!--Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une
-goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut
-me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je
-voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.--Je
-le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite
-fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la
-santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.
-
-Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et
-de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse,
-le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des
-plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes
-de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte
-Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste
-en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé
-un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre;
-mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du
-donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux.
-D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules
-une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en
-manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme
-hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des
-muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second
-personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la
-barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle
-du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se
-tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.
-
-Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour
-s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence
-de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir
-pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces
-magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille
-loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits
-d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis
-tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les
-vêtements et les paroles, rien ne dure.
-
-Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours,
-accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs
-grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous
-reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu
-couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait
-pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:
-
- L'hiver est froid, la bise est forte;
- Il neige là-haut sur les monts;
- Aimons, qu'importe,
- Qu'importe, aimons.
-
- Je suis damné, ma mère est morte,
- Mon curé me fait cent sermons;
- Aimons, qu'importe,
- Qu'importe, aimons.
-
- Belzébuth, qui frappe à ma porte,
- M'attend avec tous ses démons;
- Aimons, qu'importe,
- Qu'importe, aimons.
-
-Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent
-à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander
-l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est
-ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu
-même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les
-chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid,
-ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on
-l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie
-recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme,
-taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque
-nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions
-autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs
-entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant
-la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le
-vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!...
-Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme
-pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se
-dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir,
-au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des
-sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les
-clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau,
-l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui,
-dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que
-la scène de l'affront, dans _Lucrèce Borgia._
-
-Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de
-ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une
-soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une
-époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau,
-où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les
-événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne,
-comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement
-de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui
-étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être
-moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le
-mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric
-Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers
-d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de
-Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche
-épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant,
-si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre
-à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au
-bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.
-
-Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition
-fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il
-tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire
-replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de
-lui arracher.
-
-Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son
-grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se
-renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants
-s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne
-d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré
-lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à
-vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune,
-et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa
-mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un
-comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est
-Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain:
-Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne
-les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir,
-la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans
-l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une
-chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur,
-a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée.
-Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à
-la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son
-gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave:
-«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te
-ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux
-pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton
-parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici
-même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté
-cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le
-champion d'Olbert.--Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave
-au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!--Je suis
-l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!»
-Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée.
-«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton
-bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon
-père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur
-Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre
-aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie,
-dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces
-grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de
-l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil
-empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les
-plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout,
-sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les
-burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer
-Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache
-énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur,
-lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette
-querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en
-s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne,
-soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose
-de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière,
-condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté
-les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus
-coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te
-rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui
-reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom;
-tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.
-
-A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit
-effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines
-de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et
-défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la
-muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis,
-accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante
-que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres
-visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu
-du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse
-dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges,
-son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses
-sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est
-Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance.
-Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois
-de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé,
-où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui
-s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils
-Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma
-vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide,
-ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec
-moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une
-victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la
-lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.--Olbert sait
-qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je
-t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur
-du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir
-sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est
-tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs.
-Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur
-des _Feuilles d'automne_, de _Notre-Dame de Paris_ et des _Rayons et
-les ombres._ Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant;
-il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même
-de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son
-père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi;
-tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois
-vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange
-vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré
-les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de
-bourreau.
-
-Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et
-lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert,
-hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par
-Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit:
-«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato,
-c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu
-as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:--A toi la
-tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!»
-Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.
-
-Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la
-fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale
-le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En
-effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un
-amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un
-fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?
-
-Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à
-l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète
-encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces,
-reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques,
-qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles,
-leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le
-célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des _Nibelungen._
-Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification
-ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète
-souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui
-d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts
-cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse
-de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais
-sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au
-même degré.
-
-Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on
-représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient
-au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète,
-applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un
-détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire
-que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une
-œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de
-savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un
-titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le
-théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les
-aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a,
-dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité
-et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout
-le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un
-événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les
-querelles littéraires aux querelles politiques.
-
-Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher
-noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais
-cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans
-ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez
-les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de
-bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver
-à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à
-tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de
-guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus
-rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de
-la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants,
-les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien
-d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui
-caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,--car le génie
-a un sexe.--Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille
-est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage
-d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le
-_Prométhée enchaîné._ L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend
-la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux
-morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine
-volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:
-
- ... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!
- Morne sérénité des voûtes azurées!
- Lueur dont la tristesse a tant de majesté!
- Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!
- Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!
- Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,
- Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,
- Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur
- Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,
- Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!
-
-Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi
-toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux,
-reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir
-pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg
-inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs
-ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses
-vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges
-murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être
-encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle
-force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la
-légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales
-et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton
-d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul
-pouvait le faire aujourd'hui.
-
-Les _Burgraves_ ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble.
-Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de
-Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix
-magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages.
-Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple
-et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus
-grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle
-d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la
-création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente
-reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame
-moderne, qui lui a fait sa réputation.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-LA REPRISE DES BURGRAVES
-
-
-
-14 décembre 1846.
-
-On va reprendre les _Burgraves_ maintenant que les esprits sont libres
-de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux
-n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique,
-la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le
-_Prométhée_ d'Eschyle.
-
-Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle
-et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé.
-Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler
-dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs
-d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable
-et surprenante des créations antérieures, comme les héros des
-_Nibelungen_, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets
-sinistres des soleils disparus!
-
-Quel que soit le succès de cette reprise.
-
-«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse
-inaccessible au milieu des nuées.
-
-
-
-
-XXXVIII
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-
-PARODIES DES BURGRAVES
-
-
-(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)
-
-
-LES HURES GRAVES.--LES BUSES GRAVES
-
-
-Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies.
-En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts
-à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur
-élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie
-amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite
-parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs
-imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage
-qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs
-exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus
-saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à
-présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du
-monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces,
-loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent
-aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les
-tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à
-la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les
-tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens
-du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup
-d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées
-poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous
-défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les _Hures
-graves_ ou les _Buses graves_, de reconnaître que c'est de Victor Hugo
-qu'on a voulu se moquer.
-
-Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont
-l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il
-n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui
-les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des _Burgraves_,
-ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les
-applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique
-qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être
-organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine
-de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public.
-On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque
-représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente.
-Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue.
-Le public libre qui vient aux _Burgraves_ pour son argent, et qui
-écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse
-entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion,
-il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de
-quelques envieux ameutés.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-PARODIES ET PASTICHES
-
-
-
-14 mai 1849.
-
-Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès.
-Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites
-négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres
-de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret,
-de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une
-caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle
-à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là
-pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie
-est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces
-de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques
-que le récit de Théramène, et singent bien plutôt _Andromaque_ que
-_Hernani_ et _Bérénice_ que les _Burgraves_; quelques cassures de vers
-absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans
-la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés
-la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies,
-molles, fades, inintelligentes.
-
-
-
-
-XL
-
-
-VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.
-
-
-
-7 juin 1852.
-
-S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès.
-La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui
-ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout,
-avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité,
-profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares
-domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie,
-ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus
-tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du
-maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres
-plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits
-objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont
-dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant
-le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre
-existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais.
-Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de
-réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus
-pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout
-quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand
-poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend
-par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux
-gibelin:
-
- Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.
-
-Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une
-mince brochure bleue dont voici le titre:
-
-«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité,
-meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du
-Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de
-Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise,
-terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux,
-dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures,
-tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc.,
-dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ
-de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère
-de Me Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, assisté de M.
-Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez lesquels se
-distribue le présent catalogue.»
-
-Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui,
-sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur.
-C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un
-voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de
-foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère,
-suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort.
-Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus?
-Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus
-que le monde pour patrie?
-
-Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne
-nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins
-de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous
-sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit,
-après les soirées triomphales d'_Hernani_, de _Lucrèce Borgia_, de _Ruy
-Blas_, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de
-jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un
-mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la
-poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements,
-aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la
-vente de son mobilier _pour cause de départ_, et d'ajouter, par la
-publicité, quelque obole à son pécule d'exil!
-
-Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de
-commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si
-douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations
-d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous
-aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger
-crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des
-objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme
-documents pour la biographie du poète.
-
-M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait
-transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et
-solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres
-de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile
-qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on
-montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète,
-modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus,
-de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni
-colonnes de marbre.
-
-Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul
-n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait:
-des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en
-laque du Japon, décoraient cette première pièce.
-
-Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré,
-encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date,
-plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une
-fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté,
-une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les
-arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de
-_Notre-Dame de Paris_, un buste de nègre en pierre de touche, quelques
-fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en
-écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de
-Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande
-singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue,
-et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible
-ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité
-de ce meuble de bénédictin.
-
-Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin
-magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre
-exécutée par la main qui l'a écrit.
-
-Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier
-ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches,
-les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de
-Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon
-de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et,
-sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette
-d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de
-beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange
-de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en
-ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour
-et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.
-
-De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète
-qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes
-salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples
-pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de
-Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon,
-représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme
-Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de
-morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes
-chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du
-Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds
-chaussés d'acier.
-
-Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires,
-jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de
-cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le
-plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se
-cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers,
-de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne,
-des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé,
-chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus
-plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.
-
-Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande
-tapisserie à sujets tirés de _Télémaque_; des nègres en bois doré
-supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des
-figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de
-Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du
-poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David,
-des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à
-fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.
-
-La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes,
-garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres
-hollandais.
-
-Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon,
-des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de
-Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente
-du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.
-
-Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par
-hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau.
-Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette
-triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription
-le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à
-leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
-qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des
-reliques.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ
-
-«LA CHAMBRE ARDENTE»
-
-
-
-17 octobre 1854.
-
-Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à
-travers le mélodrame, à cette grande épopée des _Burgraves_ où marche,
-en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit,
-cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille
-de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette
-gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique,
-moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne
-serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.
-
-Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à
-l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge
-disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands
-alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme
-elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de
-l'esclavage!
-
-Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.
-
-
-
-
-LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO
-
-
-
-
-XLII
-
-
-MADEMOISELLE GEORGES
-
-
-
-Octobre 1857.
-
-Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on
-pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis
-parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».
-
-Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit
-évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours
-juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important
-problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en
-rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.
-
-Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de
-Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne
-peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des
-fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.
-
-Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle
-Georges est réellement belle, et très belle.
-
-Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis
-des bas-reliefs.
-
-L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse
-incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
-d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine
-oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne
-d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses
-coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse
-qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette
-bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce
-tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
-passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou
-l'anathème moderne.
-
-Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et
-termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une
-déesse que d'une femme.
-
-Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges
-a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez
-semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux
-et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.
-
-Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au
-lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un
-contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans
-aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au
-plus haut point chez l'Hercule Farnèse.
-
-L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
-muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
-ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs,
-très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des
-mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites
-pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et
-d'Euripide.
-
-Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et
-disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait
-une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec
-sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de
-cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout,
-comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération
-anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et
-surhumain.
-
-C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie,
-ensevelie à tout jamais.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-MORT DE MADEMOISELLE GEORGES
-
-
-
-14 janvier 1867.
-
-Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement
-radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis
-longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées
-à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des
-hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types
-créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus;
-l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne
-les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer
-qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de
-celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette
-superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise
-pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.
-
-Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les
-générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les
-fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps,
-_edax rerum_, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le
-respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue
-à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la
-taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût,
-dans l'_Orestie_, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était
-pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et
-parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps;
-une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.
-
-Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus
-sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes
-doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame;
-son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en
-cuir de Cordoue que d'un _velum_ de pourpre. Elle était chez elle
-à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de
-l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château
-gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose
-étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques.
-Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle
-Sémiramis! disaient les uns.--Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie
-Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les
-deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.
-
-Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi
-dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût
-passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était
-de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que
-nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte
-de _Marie Tudor_, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de
-velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant
-les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se
-découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle
-nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des
-élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance
-enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres
-d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du
-parterre au cintre.
-
-Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se
-penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté
-terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque
-son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers
-la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération
-d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle
-disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon
-quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte,
-elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez
-donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se
-souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe
-avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs.
-C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame.
-En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor
-sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame
-Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus
-grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et
-tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans
-l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps
-frêle, est partie avant Georges.
-
-Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été
-notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait
-quitté Eschyle pour Shakespeare--ce n'est pas là une défection--et
-s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a
-ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle
-des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui
-ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une
-partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce,
-l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe
-porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos
-anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent
-dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours,
-nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.
-
-Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles
-connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver
-d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle
-est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime,
-d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble
-le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort
-de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis
-rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de
-lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux
-avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même,
-à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des
-compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être
-comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents,
-parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude
-s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé
-s'en aller avec les autres.
-
-L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant
-pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa
-représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de
-guerre.
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-MADEMOISELLE RACHEL
-
-
-Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel.
-Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou
-mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant,
-nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques
-traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette
-périphrase remplaçait presque le nom.
-
-Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts
-plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la
-statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient
-naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite
-de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main
-de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement
-moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était
-née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa
-beauté méconnue--car elle était admirablement belle--n'avait rien de
-coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour
-laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient
-comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la
-face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la
-bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement
-allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles
-élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils
-à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à
-rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent
-du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus
-pure. C'était la _Phèdre_ d'Euripide, non plus celle de Racine, que
-vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits
-légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une
-figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité
-gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier,
-désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était
-l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime
-tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son
-succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le
-théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à
-chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut
-au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait
-par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes
-antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau
-elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et
-ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui
-s'oubliait à Versailles.
-
-Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte,
-non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la
-rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave,
-profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son
-jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins
-recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du
-mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on
-l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup
-sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait
-indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à
-peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux
-Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le
-monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer
-sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses,
-nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé
-comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités
-sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue
-lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont
-ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus
-qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne
-pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire
-trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne.
-La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la
-passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables,
-l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà
-les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le
-feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un
-temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant
-l'éternelle sérénité de l'art.
-
-Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces
-expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la
-tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de
-princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du
-petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme
-l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.
-
-Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à
-ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si
-quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à
-regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne
-rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si
-profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles
-offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures
-de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa
-blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux
-répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle
-le put.
-
-Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art
-de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une
-figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de
-laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs
-évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la
-meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.
-
-Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé
-aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé
-d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en
-ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement
-romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de
-drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé;
-mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre
-l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle
-interprétait.
-
-Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme
-beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle
-gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus
-simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une
-duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à
-palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer
-le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains
-de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se
-révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et
-s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle
-pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de
-tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait
-heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche
-dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.
-
-Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas
-dire comme le poète: _Non omnis moriar._ Son œuvre passagère ne
-reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son
-nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi
-la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de
-Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune
-homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se
-passionnant encore de souvenir, et ne préfère _in petto_ une médiocrité
-fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés
-flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce
-dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère
-et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces
-couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées,
-ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges
-immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles
-comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout
-entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant,
-les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis,
-images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur
-escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes
-immortels.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-MADAME DORVAL
-
-
-
-16 janvier 1838.
-
-Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement
-l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que
-les auteurs ou les acteurs du _drame_ proprement dit doivent avoir
-communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard
-catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante
-à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre
-Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous
-raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de
-Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard;
-que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick
-Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier _sous les fenêtres_
-d'une princesse russe.
-
-L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de
-Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et
-Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de
-l'Ambigu, les confondraient de surprise.
-
-Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui
-jouent le drame!
-
-A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur
-paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque
-empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une
-femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son
-voisin.--«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle
-va à l'église», etc., etc.
-
-C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans
-Adèle, d'_Antony_, dans la femme du _Joueur,_ dans _Charlotte Corday_,
-et surtout dans Marguerite, du _Faust_ de Gœthe, rôles empreints
-de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame
-Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois
-et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des
-journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.
-
-Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper
-au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés,
-à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'_Antony_, dont
-le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous
-les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de
-l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi,
-naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis,
-obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez,
-ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles
-cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de
-Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes,
-que Voisenon appelle _de bons amis qui ne manquent jamais au besoin_;
-elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de
-la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout,
-raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne
-concevant pas que l'on puisse faire des économies.
-
-Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention _au
-mot_, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit
-sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte
-au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez
-Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre
-parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait
-écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous
-tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées
-et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone
-de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de
-Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc.
-Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval;
-mais leur choix indique une fantaisie et une _humour_ que rien ne peut
-rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la
-main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales
-admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires,
-la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des
-prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout
-cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue
-jusqu'ici par madame Dorval.
-
-Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de
-province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval
-a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne
-pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue
-dans la _Jeanne Vaubernier_, de M. Balissan de Rougemont?»
-
-Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame
-Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans
-chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont
-se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a
-déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes
-comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un
-tour comme celui-ci est une noble vengeance.
-
-Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à
-croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire
-que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion
-Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour,
-des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la
-tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de
-poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé,
-on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on
-se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement
-des acteurs.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-MORT DE MADAME DORVAL
-
-
-
-1er juin 1849.
-
-Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est
-la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée
-vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains
-grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère
-retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le
-dit Victor Hugo, le grand poète:
-
- Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!
-
-Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble
-avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre
-jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main
-suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre,
-qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la
-fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,--elle
-figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,--un magnétisme
-qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.
-
-Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre
-cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps
-qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi,
-pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle,
-pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis
-cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le
-rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse
-idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de
-Musset:
-
- S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,
- Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,
- Que la terre leur soit légère,--ils ont aimé!
-
-s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.
-
-Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous
-d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés,
-séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à
-vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont
-serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous
-avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous
-revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et
-plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux
-d'Antony, de Chatterton et de Didier!
-
-Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné
-votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver
-ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement
-sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence
-complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand
-mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance,
-renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup
-Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac,
-Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary
-Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz,
-Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade
-étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!
-
-Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval
-formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie
-femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,--sur la scène,
-bien entendu.--Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et
-se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il
-fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait
-l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui
-arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans _le Joueur_ par exemple,
-dans _Peblo, ou le Jardinier de Valence_, n'a rien vu; il ne connaît ni
-tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se
-sentir bien veuf.
-
-Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle
-puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les
-salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.
-
-Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât
-l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait
-pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses
-sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la
-situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait
-lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple,
-d'une interjection, d'un _oh!_ d'un _mon Dieu!_ elle faisait jaillir
-des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même
-soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots
-à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si
-sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une
-douleur de convention.
-
-Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était
-essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a
-vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les
-erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle
-a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été
-femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien
-de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle,
-ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une
-scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se
-serait crue seule.
-
-Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché
-cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé
-Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la
-Porte-Saint-Martin ou courir la province.
-
-Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que
-nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu
-qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir
-de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges
-enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le
-vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes
-pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et
-vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes
-cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les
-contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité?
-pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?
-
-Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la
-première représentation de _Marion Delorme._ Le drame venait de la
-prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme
-elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à
-son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle
-planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune
-maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux
-blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire
-par dame Rose.
-
-Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre
-Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était
-plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était
-la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans
-le cœur les sept pointes d'épée, comme la _Marie au Golgotha._
-
-Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la
-vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle
-avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la _Lucrèce_
-de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante
-dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait
-eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller
-à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une
-tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas
-dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas
-sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse
-doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées
-et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et
-de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus
-sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours
-leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme
-Beethoven.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-FRÉDÉRICK LEMAÎTRE
-
-
-
-14 janvier 1853.
-
-Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une
-des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous
-ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce
-grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready,
-et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les
-frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.
-
-Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait
-s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus
-élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire
-se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par
-la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le
-trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une
-moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre
-frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine,
-devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions
-fumeux.
-
-Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait
-partie de la Comédie-Française.--Balzac, il est vrai, n'était pas de
-l'Académie.--Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps
-constitués.--Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que
-les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A
-la Porte-Saint-Martin, il a trouvé _Richard d'Arlington, Gennaro, Don
-César de Bazan_; à la Renaissance, _Ruy Blas_; aux Variétés, _Kean_; à
-la Gaîté, _Paillasse_; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de
-sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les
-jouait.
-
-Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et
-trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce
-et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs
-complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le
-conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place
-de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec
-la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et
-porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant
-la musique» aussi bien que
-
- Je le tiens écumant sous mon talon de fer.
-
-ou
-
- Je crois que vous venez d'insulter votre reine.
-
-Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel
-que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé
-des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.
-
-Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-MADEMOISELLE JULIETTE
-
-
-
-29 octobre 1857.
-
-La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui
-devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes
-obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie
-privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont
-laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce
-siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de
-ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans
-un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer
-ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus
-importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes
-graves.
-
-C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de _Lucrèce Borgia_
-que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait
-deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène.
-Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de
-créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire
-gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose
-et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de
-l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les
-infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui
-avoir baisé la main.
-
-Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe
-de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les
-cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin
-de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur
-sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine.
-A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose
-de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se
-dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!
-
-Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et
-si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande
-réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas
-trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette
-étincelante sur le fond sombre de l'action.
-
-La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate
-qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du
-drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux
-sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut
-qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche,
-d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats
-de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont
-entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux;
-un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple
-grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs
-abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement,
-par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.
-
-Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez
-mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs,
-et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui
-laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-LE CHATEAU DU SOUVENIR
-
-
-FRAGMENTS
-
- . . . . . . .
- Dans son cadre, que l'ombre moire,
- Au lieu de réfléchir mes traits,
- La glace ébauche, de mémoire,
- Le plus ancien de mes portraits.
-
-
- Spectre rétrospectif qui double
- Un type à jamais effacé
- Il sort du fond du miroir trouble
- Et des ténèbres du passé.
-
- Dans son pourpoint de satin rose,
- Qu'un goût hardi coloria,
- Il semble chercher une pose,
- Pour Boulanger ou Devéria.
-
- Terreur du bourgeois glabre et chauve,
- Une chevelure à tous crins
- De roi franc ou de roi fauve
- Roule en torrents jusqu'à ses reins
-
- Tel, romantique opiniâtre,
- Soldat de l'art qui lutte encor,
- Il se ruait vers le théâtre
- Quand d'Hernani sonnait le cor.
-
- . . . . . . .
-
- Les vaillants de dix-huit cent trente,
- Je les revois tels que jadis.
- Comme les pirates d'Otrante,
- Nous étions cent, nous sommes dix.
-
- L'un étale sa barbe rousse
- Comme Frédéric dans son roc,
- L'autre superbement retrousse
- Le bout de sa moustache en croc.
-
- Drapant sa souffrance secrète
- Sous les fiertés de son manteau
- Petrus fume une cigarette
- Qu'il baptise papelito.
-
-
- Celui-ci me conte ses rêves,
- Hélas! jamais réalisés,
- Icare tombé sur les grèves
- Où gisent les essors brisés.
-
- Celui-là me confie un drame
- Taillé sur le nouveau patron
- Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
- Causer Molière et Calderon.
-
- Tom, qu'un abandon scandalise,
- Récite «Love's labours lost»,
- Et Fritz explique à Cidalise
- Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
-
- . . . . . . .
-
-Le château du Souvenir, _Émaux et Camées._
-
-
-
-
-L
-
-
-ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE
-
-
-
-1868.
-
-Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles,
-et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là
-qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace
-de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait
-paraître _les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des
-rués et des bois_, trois recueils d'une haute signification, où se
-retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités
-qu'on admirait dans _les Orientales_ et _les Feuilles d'automne._
-Des _Contemplations_ date la troisième manière de Victor Hugo, car
-les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des
-phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les
-enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament
-apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut,
-tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se
-sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du
-_Sposalizio_, de _la Belle Jardinière_, de _la Vierge au voile_ n'est
-pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la _Transfiguration_; le
-Rembrandt de _la Leçon d'anatomie du docteur Tulp_ ne ressemble guère
-au Rembrandt de _la Ronde de nuit_, et le Dante de la _Vita nuova_ fait
-à peine soupçonner le Dante de _la Divine Comédie_.
-
-Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie
-des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et
-des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé
-de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et
-plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses
-yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit,
-les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne
-qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens,
-avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses
-racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête
-touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les
-étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas,
-le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne
-font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.
-
-Dans _les Contemplations_, la partie qui s'appelle _Autrefois_ est
-lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre _Aujourd'hui_ est
-colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine
-incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette
-s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte
-proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons
-éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir
-les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement
-sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche
-les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans
-l'attitude du _Pensiero_ de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».
-
-On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet,
-la Grèce à _l'Iliade_ et _l'Odyssée_; l'Italie antique, _l'Énéide_;
-l'Italie moderne, _la Divine Comédie_, le _Roland Furieux, la Jérusalem
-délivrée_; l'Espagne, le _Romancero_ et _l'Araucana_; le Portugal,
-_les Lusiades_; l'Angleterre, _le Paradis perdu._ A tout cela, nous
-ne pouvions opposer que _la Henriade_, un assez maigre régal puisque
-les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls
-les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le
-poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous
-en a donné la monnaie dans _la Légende des siècles_, monnaie frappée
-à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur
-des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en
-effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et
-réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un
-siècle ou d'un pays.
-
-Quand on lit _la Légende des siècles_, il semble qu'on parcoure un
-immense cloître, une espèce de _campo santo_ de la poésie dont les
-murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste
-qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur
-presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange,
-sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses
-que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau
-donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue.
-La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec
-sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes,
-ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses
-grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie
-fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.
-
-_La Légende des siècles_, dans l'idée de l'auteur, n'est que le
-carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le
-souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son
-travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence.
-Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers
-milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives,
-et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est
-pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle
-ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée
-à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté
-par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en
-lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord
-d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes
-d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il
-suffît de citer _la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz_, pages
-d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites
-avec l'inspiration et le style des prophètes. _La décadence de Rome_
-semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le
-poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet,
-il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de
-l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle
-héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts
-poèmes, tels que _le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des
-Rois_, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme
-Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans _Aymerillot_, la
-figure légendaire de Charlemagne _à la barbe florie_ se dessine avec
-sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un
-trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et
-d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité
-hautaine et féodale du _Romancero_ revit dans la pièce intitulée
-_Bivar._
-
-Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention,
-comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers
-errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant
-les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également
-redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les
-monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons
-en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles
-d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque
-lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions
-qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a
-consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la
-chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte,
-tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible
-contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve
-Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture
-du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les
-pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on
-pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde,
-rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes
-siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des
-tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt
-ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits
-de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les
-vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le
-bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique
-qu'on ait exécuté sur la lyre.
-
-La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la
-marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins
-prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs
-destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur
-le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la
-pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou
-d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil
-visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le
-chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.
-
-Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen
-âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses
-phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie,
-au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie
-sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx
-de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui
-royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie
-désespérante par quelque histoire funèbre.
-
-Le début de _Ratbert_ est peut-être le morceau le plus étonnant et le
-plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était
-capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour
-débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses
-chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le
-sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît
-fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son
-blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en
-un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe,
-se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes
-syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique
-défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.
-
-Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve
-toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent
-une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la
-mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des
-_Aventuriers de la mer!_ Les rimes se renvoient, comme des raquettes un
-volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de
-chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner
-de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des
-esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.
-
-Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la
-Renaissance et intitulé _le Satyre!_ C'est une immense symphonie
-panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main
-souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté
-dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure
-à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions
-si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme,
-dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout,
-dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les
-résorbera dans son vaste sein.
-
-Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, _la
-Rose de l'infante!_ Quel profond sentiment de la vie de cour et de
-l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec
-sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa
-jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille
-à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre
-d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre
-du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada
-lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui
-effeuille une rose.
-
-Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse;
-_Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier_, sont
-en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces
-perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans
-l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement
-et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de
-lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation
-des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri
-formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est
-une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait
-que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le
-vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce
-qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage
-articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe.
-Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour
-ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et
-noté le chuchotement mystérieux de l'infini.
-
-_Les Chansons des rues et des bois_, comme le titre l'indique, marquent
-dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les
-vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter
-l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase
-classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent
-monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à
-la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots
-font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à
-l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne
-difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il
-regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes
-insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète
-s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours
-du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que
-les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa
-chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois,
-poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni
-pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte
-Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux,
-et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil
-a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination
-du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche
-vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.
-
-Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes
-et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites
-stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a
-été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de
-force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance
-incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela.
-A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne
-de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-_A l'occasion de la reprise de_ Lucrèce Borgia, _Théophile Gautier
-reçut de Victor Hugo la lettre suivante_:
-
-
- Hauteville-House, 9 février 1870.
-
- «Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis,
- et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme
- autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle
- grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!
-
- «Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le
- grand ami.
-
- «VICTOR HUGO.
-
-
- «Voici mon portrait: il vote pour vous.»
-
-_Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras
-appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:_
-
- JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL
- A THÉOPHILE GAUTIER
- VICTOR HUGO.
-
- 2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.
-
-_Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en_ 1869,
-_quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier._
-
-_Les deux dates que porte cette photographie sont de la première
-représentation et de la reprise de_ Lucrèce Borgia.
-
-
-
-
-TABLE
-
- I.--1830.
- II.--Le gilet rouge.
- III.--La présentation.
- IV.--Un buste de Victor Hugo.
- V.--La place Royale.
- VI.--La première d'_Hernani_.
- VII.--Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française.
- VIII.--Reprise d'_Hernani_ par autorité de justice.
- IX.--Débuts de Mlle Émilie Guyon dans _Hernani._
- X.--Reprise d'_Hernani_ (12 février 1844).
- XI.--Reprise d'_Hernani_ (10 mars 1845).
- XII.--Reprise d'_Hernani_ (8 novembre 1847).
- XIII.--A propos d'_Hernani_ au théâtre Italien.
- XIV.--La reprise d'_Hernani_ (21 juin 1867).
- XV.--Lettre à Sainte-Beuve.
- XVI.--Prospectus pour _Notre-Dame de Paris._
- XVII.--Un drame tiré de _Notre-Dame de Paris_.
- XVIII.--_Angelo._
- XIX.--Mademoiselle Rachel dans _Angelo_.
- XX.--Victor Hugo dessinateur.
- XXI.--Première de _Ruy Blas_ (Renaissance).
- XXII.--Reprise de _Ruy Blas_ (28 février 1872).
- XXIII.--Vers de Victor Hugo.
- XXIV.--Le Drame.
- XXV.--Reprise de _Marion Delorme_ (9 novembre 1839).
- XXVI.--Reprise de _Marion Delorme_ (1er décembre 1851).
- XXVII.--_Diane_, d'Augier, et _Marion Delorme_.
- XXVIII.--Une lettre de Victor Hugo.
- XXIX.--_Gastibelza_ (Opéra national).
- XXX.--Changements à vue.
- XXXI.--_Lucrèce Borgia_ (Théâtre Italien).
- XXXII.--_Lucrèce Borgia_ (Odéon).
- XXXIII.--_Lucrezia Borgia_ (Théâtre Italien).
- XXXIV.--_Lucrèce Borgia_ (Porte-Saint-Martin).
- XXXV.--_Les Burgraves_.
- XXXVI.--_Les Burgraves_ (Théâtre-Français).
- XXXVII.--Reprise des _Burgraves_.
- XXXVIII.--Parodies des _Burgraves_.
- XXXIX.--Parodies et pastiches.
- XL.--Vente du mobilier de Victor Hugo.
- XLI.--A propos du mélodrame intitulé: _la Chambre ardente_.
-
- LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.
-
- XLII.--Mademoiselle Georges.
- XLIII.--Mort de mademoiselle Georges.
- XLIV.--Mademoiselle Rachel.
- XLV.--Madame Dorval.
- XLVI.--Mort de Madame Dorval.
- XLVII.--Frédérick Lemaître.
- XLVIII.--Mademoiselle Jupette.
- XLIX.--Château du souvenir.
- L.--Études sur la Poésie française.
- LI.--Lettre de Victor Hugo.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO ***
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- The Project Gutenberg eBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier.
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-
-The Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Victor Hugo
-
-Author: Théophile Gautier
-
-Release Date: May 3, 2016 [EBook #51977]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Hathi Trust.)
-
-
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-
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-
-</pre>
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-</div>
-
-<h1>VICTOR HUGO</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>THÉOPHILE GAUTIER</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>BIBLIOTHÈQUE&mdash;CHARPENTIER</h5>
-
-<h5>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h5>
-
-<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5>
-
-<h5>1902</h5>
-<hr class="full" />
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<hr class="chap" />
-<blockquote>
-
-<p>«Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo
-n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même,
-tout seul, dans une cave, sans chandelle.»</p>
-
-<p style="margin-left: 65%; font-size: 0.8em">THÉOPHILE GAUTIER
-</p></blockquote>
-
-
-
-<h4><a name="I" id="I">I</a></h4>
-
-
-<h4>1830</h4>
-
-
-<p>1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement
-l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement
-pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait
-impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la
-fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait,
-on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver
-le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.</p>
-
-<p>On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en
-était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les
-derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux
-poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement
-beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait
-s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un
-bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes
-de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils
-accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber
-leurs insultes à terre; on leur renvoyait <i>momies</i> pour <i>sauvages</i>, et
-de part et d'autre on se méprisait parfaitement.</p>
-
-<p>En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée;
-notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions
-entré à l'atelier de Rioult.</p>
-
-<p>On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les
-lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier
-avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les
-couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux
-détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués
-à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre
-n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins,
-car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire
-de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par
-lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et
-l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert
-véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs
-séditieuses proscrites par l'Institut.</p>
-
-<p>Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez
-mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le <i>Génie du
-Christianisme</i> il restaura la cathédrale gothique; dans les <i>Natchez</i>,
-il rouvrit la grande nature fermée; dans <i>René</i>, il inventa la
-mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique
-manquaient précisément les deux ailes de la poésie&mdash;le vers&mdash;ces ailes,
-Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout
-à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des
-cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient
-le vol de l'aigle.</p>
-
-<p>Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de
-succès; on s'initiait aux mystères du <i>Faust</i> de Gœthe, qui contient
-tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un
-peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un
-peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, <i>le
-Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan</i>, nous arrivaient
-de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune,
-nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous
-en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À
-chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de
-crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas
-été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon
-coup d'appui-main sur la tête.</p>
-
-<p>C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre
-académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le <i>Pas d'armes
-du roi Jean</i> ou la <i>Chasse du Burgrave.</i> Sans être encore affilié à
-la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface
-de <i>Cromwell</i> rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le
-Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des
-petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions
-dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous
-mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre
-l'hydre du <i>perruquinisme,</i> comme les peintres allemands qu'on voit
-montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon
-dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich.
-Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage,
-l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.</p>
-
-<p><i>Hernani</i> se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de
-la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à
-cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause
-était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la
-salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières
-représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin
-inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...</p>
-
-<p>Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège
-Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue,
-vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait
-l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la
-fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de
-petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée,
-que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène
-et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour
-causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette
-époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était
-venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un
-volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de <i>Faust</i> par ce
-jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné
-dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor
-Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute
-la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus
-dévouée et plus loyale.</p>
-
-<p>Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui
-menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités.
-N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les
-crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au
-passé?</p>
-
-<p>Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de
-brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant,
-que celles du Colline de la <i>Vie de Bohème</i>, une liasse de petits
-carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant
-au coin du billet le mot espagnol: <i>hierro</i>, voulant dire fer.
-Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère
-d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il
-fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.</p>
-
-<p>Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que
-lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous
-les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des
-hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de
-cette escouade dont le commandement nous était confié.</p>
-
-<p>Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui
-auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne,
-deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot
-propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités
-par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant
-d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin
-à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous
-n'avons pas besoin de le dire.</p>
-
-<p>Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que
-celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes.
-Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents,
-éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration
-frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!</p>
-
-<p>A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins
-le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets
-rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'<i>Hernani</i> j'assommais
-les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas
-l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine,
-j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis,
-toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous
-écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa
-gloire et ennuyer les <i>philistins.</i> Jamais Dieu ne fut adoré avec plus
-de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous
-dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû
-sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de
-chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or
-au-dessus de sa tête.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-
-<h4>LE GILET ROUGE</h4>
-
-
-<p>Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et
-l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est
-entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de
-Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux
-vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge
-que nous portions à la première représentation <i>d'Hernani</i>, et il dit
-d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme
-au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous
-laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos
-voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge.
-Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne
-sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer
-des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les
-nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît
-pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et
-hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un
-assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.</p>
-
-<p>Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se
-produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on
-appelle <i>tout Paris</i> avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert
-Durer et un gilet aussi rouge que la <i>muleta</i> d'un <i>torrero</i> andalou,
-exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à
-l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans
-chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette
-facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un
-seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe
-d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable
-dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu
-qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé
-d'un gilet jonquille.</p>
-
-<p>Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie
-d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries
-des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons
-dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le
-profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû
-être oubliée après le premier entr'acte.</p>
-
-<p>Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait
-à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des
-bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une
-autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron,
-mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie,
-saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes
-neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une
-civilisation qui n'est pas coloriste.</p>
-
-<p>Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts,
-mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et
-eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes,
-un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche,
-toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des
-cascades de cheveux mérovingiennes,&mdash;ce qui était bien ridicule!&mdash;Aussi
-nous avons donné <i>carte blanche</i> à ceux qui nous restent, et ils en
-ont profité&mdash;les traîtres&mdash;pour nous conserver un petit air d'Absalon
-romantique.</p>
-
-<p>Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs,
-comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans
-l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade
-répondant au mot d'ordre <i>Hierro.</i> Cette soirée devait être, selon nous
-et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était
-l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des
-vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette
-d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au
-maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le
-poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous
-le monde se divisait en <i>flamboyants</i> et en <i>grisâtres</i>, les uns objet
-de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la
-lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour
-aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous
-rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions
-pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à
-la Restauration.</p>
-
-<p>Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée:
-Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens
-et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du
-rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les
-fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la
-chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un
-vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même
-de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec
-des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette
-teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever
-le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux
-vitrines des marchands d'estampes. <i>Hernani</i> n'est-il pas une occasion
-sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais
-dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à
-cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le
-flamboiement de la couleur odieuse aux <i>grisâtres</i>, sur ce tas de
-classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs
-verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.</p>
-
-<p>Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous
-devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la
-forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en
-pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que
-nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut
-l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre
-tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Il demeura stupide,<br />
-</p>
-
-<p>aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant
-l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à
-la page de l'<span style="font-size: 0.8em">ÉTONNEMENT</span>, ne contiennent pas de têtes aux pupilles
-plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du
-front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par
-l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect
-l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel
-il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix
-timide:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois
-répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte
-d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre
-plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné,
-coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le
-dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi,
-mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter
-ce précieux accoutrement?</p>
-
-<p>Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou
-vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux
-du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction
-qui l'alarma pour notre raison.</p>
-
-<p>La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que
-nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants.
-Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les
-plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge
-de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre
-ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention
-politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien
-de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour
-les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de
-fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle,
-dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du
-Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.</p>
-
-<p>Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint
-s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la
-salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien
-qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon
-vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir,
-d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample
-pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de
-cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut
-en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les
-philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien
-de plus exact. Nous voyons dans <i>Victor Hugo raconté par un témoin
-de sa vie</i>: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du
-reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait
-avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait
-ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de
-velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau
-plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle
-et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges
-démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre
-était tombé.»</p>
-
-<p>Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves
-du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de
-la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains
-tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions
-dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre
-tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous
-eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de
-perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux,
-l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du
-Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet
-de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à
-l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires
-avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré
-leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de
-talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au
-milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»</p>
-
-<p>Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre
-sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est
-pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen
-de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;&mdash;le
-<i>je</i> nous répugne tellement que notre formule expressive est <i>nous</i>,
-dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans
-la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et
-météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant
-été regardé «comme un signe des temps», dirait la <i>Revue des Deux
-Mondes</i>, et occupé ce XIX<sup>e</sup> siècle qui avait pourtant bien
-autre chose à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie
-naturelle et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est
-nous qui étions le moule de ce pourpoint mirifique.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<h4>LA PRÉSENTATION</h4>
-
-
-<p>Nos états de service d'<i>Hernani</i> (trente campagnes, trente
-représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le
-droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple:
-Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la
-connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée,
-nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions
-l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident
-quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou
-Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un
-sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand
-poids, nous respirions librement.</p>
-
-<p>Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations
-d'<i>Hernani</i> avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait
-au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs,
-était venu se loger dans une rue projetée du quartier
-François-I<sup>er</sup>, la rue Jean-Goujon, composée alors d'une
-maison unique, celle du poète; autour, s'étendaient les Champs-Élysées
-presque déserts, et dont la solitude était favorable à la promenade et
-à la rêverie.</p>
-
-<p>Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos
-bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous
-entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées
-nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer
-le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les
-talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par
-nos acolytes qui riaient aux éclats.</p>
-
-<p>Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos
-compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions
-assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient
-sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte
-s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon
-franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui?
-Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.</p>
-
-<p>Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne
-put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous
-rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de
-sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris,
-ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits
-poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme
-des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous
-releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut
-toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra
-avec nous dans son cabinet.</p>
-
-<p>Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe,
-il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il
-lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui
-dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent
-des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire
-doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté
-peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement
-et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme,
-quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées
-aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la
-première fois.</p>
-
-<p>Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée
-entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les
-jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres
-personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une
-intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait
-l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect,
-une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.</p>
-
-<p>Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde
-était jeune.</p>
-
-<p>Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le
-plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans.
-C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.</p>
-
-<p>Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste,
-soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui
-vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et
-les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne
-laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour
-stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image,
-qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur
-de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et
-d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne
-confiait plus le premier aspect.</p>
-
-<p>Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment
-monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage
-d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les
-proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète
-le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était
-vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes
-pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y
-poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance
-y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un
-peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale,
-une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et
-illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une
-bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et
-volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents
-d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un
-pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus
-exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans
-ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues,
-terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à
-cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre
-souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant,
-qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de
-gloire.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<h4>UN BUSTE DE VICTOR HUGO</h4>
-
-
-<p>De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent,
-aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de
-la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une
-œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le
-caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait
-presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il
-y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté;
-le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le
-menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces
-contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et
-qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David,
-dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été
-plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails
-pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle
-en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est
-tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front
-surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne
-pourrait vivre.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de <i>Roland
-furieux</i>, d'un <i>Napoléon</i> refusé et qui, certes, valait mieux que celui
-de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais
-trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.</p>
-
-<p>Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature;
-le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a
-confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission,
-l'homme dont la devise littéraire est <i>hierro</i>, et qui n'en est pas
-moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il
-n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu
-le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les
-portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de
-dithyrambe et de <i>smorpha</i> méditative, on ne peut plus ridicule chez
-nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.</p>
-
-<p>Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde
-contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail
-est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné
-à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles
-respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur,
-différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout
-l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la
-peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être
-est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop
-saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce
-buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où
-les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration
-du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous
-les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs
-bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de
-nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<h4>LA PLACE ROYALE</h4>
-
-
-<p>En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans
-l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note
-ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures.
-Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec
-un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa
-beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après
-la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6,
-dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre
-à l'autre.</p>
-
-<p>Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations
-avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu
-je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires.
-Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur
-les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus
-la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec
-quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont
-l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était
-jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se
-passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait
-guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande
-boutique romantique».</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<h4>LA PREMIÈRE D'HERNANI</h4>
-
-
-<p>25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé
-en caractères flamboyants: la date de la première représentation
-d'<i>Hernani!</i> Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes
-l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous
-fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé
-depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons
-rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que
-retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux
-cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.</p>
-
-<p>Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant
-mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé
-l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes
-et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les
-académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur
-qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir
-Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait
-mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de
-cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque,
-pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle
-École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines
-politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de
-l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile.
-Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se
-permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les
-plus honnêtes gens du monde.</p>
-
-<p>On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser
-<i>Hernani</i> se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et
-tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins
-dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne
-si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son
-attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la
-préface de <i>Cromwell</i>, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne»,
-comme dit Alarcón du <i>Tisserand de Ségovie</i>, s'offrit au maître qui
-l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre,
-mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta
-par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré
-de papier rouge timbré de la griffe <i>Hierro.</i> Tous ces détails sont
-connus, et il n'est pas besoin d'y insister.</p>
-
-<p>On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques
-du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien
-élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres,
-les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns
-critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme
-un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila
-qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches,
-hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions
-de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres
-et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux&mdash;on ne peut naître avec des
-perruques&mdash;et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles
-souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns
-portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières.
-Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles,
-hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à
-prendre pour modèles.</p>
-
-<p><i>Ces brigands de la pensée</i>, l'expression est de Philothée O'Neddy,
-ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais
-leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste
-sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le
-velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures,
-valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie
-trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée
-où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant
-œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des
-plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser
-leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus
-élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit
-à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés
-par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc
-pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer
-une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans
-l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât
-l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de
-l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du
-rideau.</p>
-
-<p>La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et
-ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne
-leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde
-avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction
-dort.</p>
-
-<p>Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la
-hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude,
-on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une
-ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque
-regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant
-avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en
-nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité
-visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme
-celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous
-n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et
-lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva
-à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la
-Piranèse.</p>
-
-<p>On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs
-du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les
-endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre
-une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de
-Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs
-d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos
-n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus
-mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en
-guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment
-à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins
-solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre
-sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les
-philistins au moindre signal d'hostilité.</p>
-
-<p>Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la
-pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même
-lorsqu'au bout de cette nuit <i>Hernani</i> doit se lever comme un soleil
-radieux.</p>
-
-<p>Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que
-nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du
-maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu
-quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On
-y pressentait un nouveau <i>Cid</i>, un jeune Corneille non moins fier, non
-moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la
-palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû
-porter le drame. Quelques-uns regrettaient <i>Trois pour une</i>, qui leur
-semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien
-espagnol et bien romantique, dans le sens de <i>La vie est un songe</i>, des
-<i>Matinées d'avril et de mai</i>; d'autres, et avec raison, trouvaient plus
-de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'<i>Honneur castillan</i>, qui
-contenait l'idée de la pièce.</p>
-
-<p>Le plus grand nombre préférait <i>Hernani</i> tout court, et leur avis a
-prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que,
-pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la
-bouche des hommes à la voix articulée.</p>
-
-<p>Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et
-Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné
-par la guerre entre les <i>christinos</i> et les <i>carlistes</i>, dont nous
-entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes
-blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à
-serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une
-ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait
-près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule
-hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A
-ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous
-envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A
-travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme
-un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un
-éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir,
-ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure
-d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant
-les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait
-même entendre encore la rumeur de la première représentation.</p>
-
-<p>Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du
-roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et
-recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité
-éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans
-son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette
-magnifique floraison dramatique.</p>
-
-<p>La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté
-du chocolat et des petits pains,&mdash;quelques-uns&mdash;<i>proh! pudor</i>&mdash;des
-cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le
-pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour
-les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques
-ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables
-<i>scies</i> d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs
-couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à
-des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques
-du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra
-à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt
-le <i>gazon</i>, de quelque membre de l'Institut; on déclama des <i>songes
-tragiques!</i> et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes
-de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse,
-peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.</p>
-
-<p>Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple
-couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait,
-traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse.
-Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait
-peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec
-fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs
-lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance,
-donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant
-bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école
-l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies
-femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui
-fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par
-les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs
-bouquets avec un sourire qui pardonnait.</p>
-
-<p>L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et
-classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il
-était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux
-mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre.
-Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur
-lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle,
-éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir,
-avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la
-Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un
-galant attendu par sa maîtresse:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="margin-left: 15%;">Serait-ce déjà lui? ... C'est bien à l'escalier<br />
-Dérobé.</p></blockquote>
-
-<p>La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre
-vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un
-spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner
-une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les
-vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de
-Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.</p>
-
-<p>Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes
-innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles
-négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un
-poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un
-romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et
-coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<span style="margin-left: 5em;">...C'est bien à l'escalier</span><br />
-Dérobé.<br />
-</p>
-
-<p>Ne voyez-vous pas que ce mot <i>dérobé</i> rejeté, et comme suspendu en
-dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère
-qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse
-science architectonique! quel sentiment de l'art du XIV<sup>e</sup>
-siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!</p>
-
-<p>L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce
-rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent
-des <i>chut</i> et des <i>à la porte</i>, dont l'énergie croissante l'obligea
-bientôt au silence.</p>
-
-<p>Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont
-habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques
-les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet
-que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles,
-si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si
-shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut
-d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie
-et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à
-un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette
-horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les
-motifs ou les prétextes ont disparu.</p>
-
-<p>Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'<i>Hernani</i>, en
-suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups
-d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus
-ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements
-comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient
-jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises,
-des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais
-de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve
-une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de
-ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à
-fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Est-il minuit?&mdash;Minuit bientôt<br />
-</p>
-
-<p>ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de
-cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi
-demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre:
-<i>minuit.</i> C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase,
-on aurait été poli; par exemple:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<span style="margin-left: 14.5em;">&mdash;L'heure</span><br />
-Atteindra bientôt sa dernière demeure.<br />
-</p>
-
-<p>Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait
-aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les
-comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire,
-ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus
-de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si
-fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos
-grands auteurs du XVII<sup>e</sup> siècle, que tout le théâtre de ce
-temps ne fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille,
-l'autre de Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les
-propos d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le
-feu. Le vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des
-mains souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime
-de «voiles» dont il avait besoin:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.<br />
-</p>
-
-<p>Celui de Molière:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,<br />
-</p>
-
-<p>respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne
-plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait
-penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme
-des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à
-la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la
-regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.</p>
-
-<p>Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la
-quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait
-plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui
-d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les
-mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle
-ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de
-gens comme cela.</p>
-
-<p>Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites
-escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques
-et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur
-des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer.
-La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par
-des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public
-pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation
-ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même&mdash;ce
-n'est pas trop dire&mdash;étaient en présence, se haïssant cordialement,
-comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la
-bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était
-hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour
-jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que
-ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée
-désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion
-particulière.</p>
-
-<p>En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux
-plaisanteries romantiques de don Carlos, aux <i>saint Jean d'Avila!</i>
-de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale
-espagnole prise à la palette du <i>Romancero</i> pour plus d'exactitude.
-Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de
-grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de
-rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la
-portion du public qui ne faisait pas pas partie des <i>salteadores</i>
-d'Hugo! <i>De ta suite&mdash;j'en suis!</i> qui termine l'acte, devint, nous
-n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des <i>glabres</i>,
-le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade
-sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils
-semblaient encore admirables.</p>
-
-<p>Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui
-était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté
-blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne
-le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues
-spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur
-la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait
-toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient
-ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au
-dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que
-glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'<i>Hernani</i>, elle
-applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un
-billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit
-Théophile Gautier.</i></p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<h4>PROCÈS DE VICTOR HUGO</h4>
-
-<h4>CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE</h4>
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">Novembre 1837.</p>
-
-<p>Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor
-Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui.
-L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée
-de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans
-couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très
-curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de
-se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur
-des <i>Deux Mahométans.</i> Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en
-premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française,
-n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous
-en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait
-aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement
-sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable
-poète: <i>Lucrèce, Marie Tudor, Angelo</i> ont prouvé que c'était un grand
-dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus
-habile charpentier scénique.</p>
-
-<p>A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de <i>Lucrèce Borgia</i>
-a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle
-fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme
-l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre
-avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint
-cette vigueur et ce relief.</p>
-
-<p><i>Marie Tudor</i>, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi;
-jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible
-et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété
-suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.</p>
-
-<p>Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames,
-d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre
-d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style
-magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de
-nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une
-pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises
-d'<i>Hernani</i> et de <i>Marion Delorme</i> qui vont avoir lieu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 janvier 1838.</p>
-
-<p>C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'<i>Hernani</i>,&mdash;par autorité
-de justice.&mdash;A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de
-très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse
-affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup
-d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même
-dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.</p>
-
-<p>Outre sa valeur poétique, <i>Hernani</i> est un curieux monument d'histoire
-littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive
-rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. <i>Hernani</i>
-était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un
-acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines
-littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques;
-chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques
-perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les
-classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable
-artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées,
-et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple,
-que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?&mdash;Minuit!» ait excité
-des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans <i>Hernani</i>
-qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, <i>Hernani</i>, si
-l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus
-audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite,
-style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM.
-Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après
-cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et
-de saveur, la transition était brusque.</p>
-
-<p>Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant
-que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il
-est allé au poète. <i>Hernani</i> n'a pas excité le plus léger murmure: il
-a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un
-discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement
-héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne
-foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa
-fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant
-aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont
-excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas
-aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs
-raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et
-nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture
-intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres
-sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs
-intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature
-<i>nationale</i> ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques
-et en flonflons.</p>
-
-<p>Le mérite principal d'<i>Hernani</i>, c'est la jeunesse: on y respire d'un
-bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage
-d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts
-en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement
-héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique,
-agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est
-un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète
-de vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à
-<i>Hernani</i>, n'ont pas cet attrait particulier. <i>Hernani</i> est la fleur,
-<i>Lucrèce Borgia</i> est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se
-joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile
-ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde
-semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit
-ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère
-revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles
-paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». <i>Hernani</i> a
-subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé
-ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait
-emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.</p>
-
-<p>Il est inutile de faire l'analyse d'<i>Hernani</i>, on sait la pièce par
-cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont
-joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène
-des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble
-écrite avec la plume qui traça le <i>Cid</i>, a été applaudie comme elle
-le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de
-Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette
-sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.</p>
-
-<p>La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait
-personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi
-complet que possible. <i>Hernani</i> consacré par l'épreuve de la première
-représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais
-au répertoire avec le <i>Cid</i> dont il est le cousin et le compatriote.</p>
-
-<p>Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est
-développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis,
-la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui
-conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs,
-un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille
-féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.</p>
-
-<p>M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement
-montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de
-dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.</p>
-
-<p>Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence
-ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment,
-manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces.
-Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple,
-paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au
-commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la
-vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie
-homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et
-d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons
-comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion
-profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits
-suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant:
-cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine
-dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune
-fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela
-l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait
-répondre au vieux Sylva:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-On n'a pas de galants quand on est doña Sol<br />
-Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.<br />
-</p>
-
-<p>Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus
-rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à
-l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et
-saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons
-dans <i>Marion Delorme</i>, avec la plus vive impatience. N'oublions
-pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a
-particulièrement bien dit le grand monologue.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<h4>DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">15 juin 1841.</p>
-
-<p><i>Hernani</i> est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous
-préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que
-l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée
-aux Jeux floraux: mais <i>Hernani</i> réveille en nous de tels souvenirs
-d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas
-avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là!
-Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la
-querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations
-étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait
-avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des
-heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques
-emportaient <i>le vieillard stupide</i>; l'autre jour les classiques, que
-ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le
-reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous
-avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations
-consécutives d'<i>Hernani</i>; nous allions là par bandes, tous fous de
-poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à
-tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous
-attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce,
-que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait,
-par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors
-que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même!
-Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous
-avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes,
-nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux
-excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler
-ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette
-jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit,
-et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne
-dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une
-chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de
-jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès
-que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les
-montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes
-il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de
-l'Empire, venait enfin de ressusciter.</p>
-
-<p>Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui
-faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets
-dans leurs stalles; <i>Hernani</i> n'est interrompu aujourd'hui que par les
-applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur
-romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor
-Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris
-et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois
-le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.</p>
-
-<p>Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait
-déjà eu occasion d'applaudir dans la <i>Fille du Ciel</i>, de M. Casimir
-Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et
-Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers;
-elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément
-espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à
-la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice
-d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un
-portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque
-peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a
-parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure
-romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien
-supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva,
-c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle
-voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à
-imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui
-pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été
-simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un
-grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre,
-ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe
-rousse et sa lèvre autrichienne.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">12 février 1844.</p>
-
-<p>On a repris cette semaine <i>Hernani</i> à la Comédie-Française. Le
-chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété
-par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession
-du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec
-attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui
-comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où
-chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à
-pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui
-toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement
-comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de
-longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la
-magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des
-tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au
-contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce
-telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée
-dans la <i>Bibliothèque Charpentier?</i> Les tragédies classiques nous
-amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont
-tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous
-les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y
-introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges.
-A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on
-a fait subir à <i>Hernani.</i> La pièce est très bien jouée, du reste, par
-Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines
-parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame
-Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol;
-le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu
-presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort
-prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore
-quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons,
-complètement lavé sa tache originelle.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 65%;">10 mars 1845.</p>
-
-<p>La reprise <i>Hernani</i> attire la foule au Théâtre-Français; on écoute
-avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une
-tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.</p>
-
-<p>Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes
-soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la
-postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des
-chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève
-lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet <i>Hernani</i>, si sauvage,
-si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo
-de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui
-une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des
-montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le
-fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux
-dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des
-tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.</p>
-
-<p>Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations,
-qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son
-intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour
-applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on
-pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à
-regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son
-sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la
-scène:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.
-&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!<br />
-Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles<br />
-Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.<br />
-J'aurai l'empire, allons!&mdash;Mais d'autre part on dit<br />
-Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,<br />
-J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie<br />
-Avec quelque armement aider la prophétie!<br />
-Toutes prédictions du sorcier le plus fin<br />
-Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,<br />
-Quand une bonne armée avec canons et piques,<br />
-Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,<br />
-Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,<br />
-Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.<br />
-Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?<br />
-Celui dont une armée explique le système,<br />
-Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,<br />
-Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit<br />
-Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite<br />
-Taille l'événement au plaisir du prophète?<br />
-&mdash;Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.<br />
-A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!<br />
-Ils ont force canons, rangés en longues files,<br />
-Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;<br />
-Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez<br />
-Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?<br />
-Baste! au grand carrefour de la fortune humaine<br />
-Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,<br />
-A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,<br />
-Tachant en vain de lire au livre des destins,<br />
-Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,<br />
-Au nécromant du coin vont demander leur route.<br />
-</p>
-
-<p>Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot
-dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité
-aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et
-humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne
-sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour
-indiquer le sujet de la scène.</p>
-
-<p>Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la
-Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous
-ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes
-guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous
-faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire
-de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.</p>
-
-<p>Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien
-l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame
-romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser
-un roi pour amant.</p>
-
-<p>Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui;
-il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui
-s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus
-parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre
-pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une
-montagne à l'autre.</p>
-
-<p>Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt
-ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec
-intelligence et netteté.</p>
-
-<p>Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de
-Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et
-sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait
-approprié au personnage.</p>
-
-<p>Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces
-nouvelles on devrait bien reprendre <i>Le Roi s'amuse</i>, un des plus beaux
-drames du poète,&mdash;qui n'a été joué qu'une fois;&mdash;l'interdiction serait
-facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite
-de représentations fructueuses.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">8 novembre 1847.</p>
-
-<p>L'on a repris <i>Hernani</i>, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante
-de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par
-la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à
-cette belle pièce, cousine germaine du <i>Cid</i>, l'admiration sereine et
-tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques;
-ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments
-chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément
-espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble
-avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont
-écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours
-de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles
-rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels
-tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors
-généralement employé:</p>
-
-<p style="margin-left: 4em;">
-En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?<br />
-</p>
-
-<p>dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:</p>
-
-<p style="margin-left: 10em;">
-Quelle heure est-il?<br />
-</p>
-
-<p>Et que Ricard lui répond tout sauvagement:</p>
-
-<p style="margin-left: 20em;">
-Minuit!<br />
-</p>
-
-<p>et non pas, comme il en avait le droit:</p>
-
-<p style="margin-left: 4em;">
-Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.<br />
-</p>
-
-<p>Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal
-reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de
-ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de
-Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est
-reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un
-grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe
-profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas
-embarrassants.</p>
-
-<p>Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le
-sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux,
-Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a
-peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils
-négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent
-les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des
-vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour
-comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous
-voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on
-leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs
-d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour
-ceux-là.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-
-<h4>A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 décembre 1854.</p>
-
-<p>Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs
-de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise
-«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois
-heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et
-les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes
-bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore
-aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et,
-malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de
-Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par
-beaucoup de personnes.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-
-<h4>LA REPRISE D'HERNANI</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">21 juin 1867.</p>
-
-<p>Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné
-de la griffe <i>Hierro</i>, nous entrions au Théâtre-Français bien avant
-l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de
-jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,&mdash;tout le monde était jeune
-alors!&mdash;enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir
-dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le
-25 février 1830, le jour d'<i>Hernani</i> une date qu'aucun romantique n'a
-oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la
-lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de
-l'intelligence passionnaient à ce point la foule!</p>
-
-<p>Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans!
-c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la
-vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste
-que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient
-là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec
-un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à
-tout jamais. Du reste, <i>Hernani</i> n'a plus besoin de sa vieille bande,
-personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il
-a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est
-maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc
-de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol
-se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le
-pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.</p>
-
-<p>Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de
-sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois
-emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en
-signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des
-redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un
-jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait
-le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels
-cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels
-tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme
-les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut
-le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon.
-Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait
-bien vite à la scène.</p>
-
-<p>On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été
-bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les
-échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient
-des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions
-tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au
-besoin.</p>
-
-<p>Pour cette génération, <i>Hernani</i> a été ce que fut le <i>Cid</i> pour
-les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant,
-amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations
-héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage
-si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté
-éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur
-poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors
-captivés. Certes l'auteur d'<i>Hernani</i> a fait des pièces aussi belles,
-plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle
-n'exerça sur nous une pareille fascination.</p>
-
-<p>Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous
-avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa,
-lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer
-jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où
-l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille
-à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom
-des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du
-titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes
-étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues,
-aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à
-lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves
-légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la
-foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir
-évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une
-ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à
-boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun,
-son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant
-à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute
-le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a
-traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans
-quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son
-drame.</p>
-
-<p>Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous
-n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et
-à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois.
-Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la
-représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins
-animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme
-classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul,
-battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune
-discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient,
-nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait
-dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont
-écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui
-le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se
-transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait,
-et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est
-pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète,
-contrairement à la légende de l'Islam.</p>
-
-<p>L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine;
-comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps,
-les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les
-férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave,
-l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le
-peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son
-blason dans le coin de la toile.</p>
-
-<p>Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même:
-«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce
-drame dont le <i>Romancero general</i> est la véritable clef. Il prierait
-volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire <i>Le
-Cid, Don Sanche, Nicomède</i>, ou plutôt tout Corneille et tout Molière,
-ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles
-veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur
-d'<i>Hernani</i>, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses
-qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».</p>
-
-<p>Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui
-procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant
-pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît
-classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et
-le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de
-langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez
-Hugo en particulier.</p>
-
-<p>C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de
-vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands
-que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son
-action qui semble une légende du <i>Romancero</i> mise au théâtre comme
-l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers
-colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant
-à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent
-comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des
-ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.</p>
-
-<p>Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne,
-il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était
-un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous
-apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie
-gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits
-à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu
-zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et
-tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans
-ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique
-d'un temps.</p>
-
-<p>La pièce qui portait ce sous-titre: <i>Hernani</i> ou <i>L'Honneur castillan</i>,
-a pour fatalité <i>el pundonor</i>, cette <i>anankê</i> de tant de comédies
-espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la
-vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il
-suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais
-voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons
-<i>Hernani.</i></p>
-
-<p>On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était
-supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les
-acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau
-genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction;
-Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui,
-simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont
-les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle
-Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent
-sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la
-comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez
-de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa
-main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et
-il disait superbement ce vers:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.<br />
-</p>
-
-<p>Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile
-de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement
-charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre,
-orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand
-seigneur a dépouillé ses guenilles de <i>salteador</i>, Delaunay, rentré
-dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène
-d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté
-par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la
-vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus
-noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour
-du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de
-Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une
-légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand
-monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol:
-hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour
-et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une
-héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de
-Rachel.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4>
-
-
-<h4>LETTRE À SAINTE-BEUVE</h4>
-
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">«MON CHER MAITRE,</p>
-
-<p>«Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre
-charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de
-romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.</p>
-
-<p>«Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:</p>
-
-<p>
-... Jésus! Votre manteau ruisselle!<br />
-</p>
-
-<p>«Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros
-castillan, en matière de riflard.</p>
-
-<p>«Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et
-cordiale sympathie.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">«THÉOPHILE GAUTIER.»</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><i>Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de
-Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay</i>:
-La Veuve du Tanneur:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Parmi les illustrations littéraires on remarquait M.
-Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à
-Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui
-a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis
-avec les femmes.»</p></blockquote>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4>
-
-
-<h4>PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Août-septembre 1835.</p>
-
-<p><i>Notre Dame de Paris</i> est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses
-nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire;
-elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi
-à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire
-de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se
-sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles
-eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à
-l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite
-à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire
-que <i>Notre-Dame de Paris</i> est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.</p>
-
-<p>C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies,
-exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute
-et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues
-historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art,
-science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée
-en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre,
-eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.</p>
-
-<p>Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes
-idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare,
-Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins
-touchantes.</p>
-
-<p>Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de
-Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif
-d'amour.</p>
-
-<p>Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que
-ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours,
-qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le
-poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est
-peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.</p>
-
-<p>Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien
-Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui
-tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de
-Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.</p>
-
-<p>Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille!
-Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un
-corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas
-l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et
-sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie?
-Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types!
-Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI
-et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un
-Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une
-érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et
-sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze,
-aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.</p>
-
-<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dès aujourd'hui un livre classique.</p>
-
-<p>C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations,
-la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.</p>
-
-<p>Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille
-exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les
-samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes
-anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de
-grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc.
-Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce
-n'est pas peu dire.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4>
-
-
-<h4>UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Avril 1850.</p>
-
-<p><i>Notre-Dame de Paris</i> est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la
-cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que
-l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent
-les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de
-style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais
-toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux
-grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de
-pierre.</p>
-
-<p>Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre
-immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire
-en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus
-capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil:
-aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats
-et de tous prix.</p>
-
-<p>M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette
-habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans
-la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit
-les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter
-la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et
-tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec
-un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à
-vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des
-magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre
-Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a
-tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus
-de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute
-mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre,
-ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour
-l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a
-joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.</p>
-
-<p>N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par
-M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.</p>
-
-<p>Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des
-tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-
-<h4>ANGELO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">5 juillet 1835.</p>
-
-<p>Pour les dramaturges ordinaires il n'est besoin que d'une seule
-représentation. Ce qu'ils ont voulu faire, c'est occuper la scène
-pendant trois ou quatre heures et réunir dans un rôle composé <i>ad hoc</i>
-tous les mots à effet d'un acteur en vogue; c'est fournir à une actrice
-un prétexte de changer plusieurs fois de toilette: d'avoir au premier
-acte une robe de satin blanc broché, au deuxième une autre de velours
-noir et au troisième le peignoir obligé d'organdi ou de mousseline avec
-lequel on peut se rouler passionnément par terre, sans que la crainte
-d'y faire un accroc ou une tache d'huile ne vienne vous préoccuper
-au milieu d'une convulsion dramatique; beaucoup de pièces n'ont été
-fabriquées que pour donnera Mademoiselle telle ou telle l'occasion de
-paraître avec tous ses diamants. Le satin éraillé, le velours rompu à
-ses plis, les diamants resserrés dans l'écrin, la pièce s'enfonce au
-plus profond du noir Léthé, tout le monde l'oublie, jusqu'à l'auteur
-lui-même qui la refait six mois après, mais sans que lui ou le public
-s'en aperçoive. Il est vrai que dans celle-ci la jupe de la diva est de
-brocart à fleurs d'or, qu'elle a des plumes au lieu d'être en turban,
-ce qui différencie considérablement le caractère et fait de la vieille
-pièce une pièce toute neuve.</p>
-
-<p>A ces gens-là, il suffit d'une petite colonne de prose taillée à
-la hâte avec le nom et la date au bas, pour marquer dans le vaste
-cimetière dramatique du siècle la place précise où est enterré chacun
-de leurs avortons. Mais avec M. Hugo on ne peut pas se permettre d'en
-agir de la sorte.</p>
-
-<p>De tout drame de M. Hugo il reste un beau livre; tout n'est pas dit
-quand la toile a été baissée et l'actrice redemandée; ce qui est
-important pour les autres n'est qu'un détail pour lui. La pièce a
-soixante représentations comme <i>Hernani</i>, ou n'en a qu'une comme <i>Le
-Roi s'amuse</i>, qu'importe? Cela importe si peu que c'est une chose
-reconnue maintenant de tout le monde que ce même <i>Roi s'amuse</i>, si
-outrageusement sifflé, est la meilleure pièce de M. Hugo. Le lecteur
-a cassé le jugement du spectateur et le livre a corrigé le théâtre.
-Chaque individu de cette foule qui faisant ho! et ha! aux plus beaux
-endroits a applaudi séparément. Car le poète, face à face avec lui
-débarrassé des mille empêchements matériels, des faux-jours des
-quinquets, du nez de celui-ci, des jambes de celui-là, des gaucheries
-de mise en scène et de l'inintelligence de tous, s'emparait de lui et
-le pénétrait de son souffle, et l'emportait sur ses ailes puissantes
-bien au-dessus de la vieille salle des Français.</p>
-
-<p>Angelo a eu une meilleure fortune au théâtre. Les drames ont leurs
-destins comme les livres. Il poursuit bravement sa marche triomphale
-à travers les préoccupations politiques les plus graves, et par une
-chaleur presque sénégambienne. Tous les jours, la queue s'allonge
-de quelques anneaux et elle balaye au loin les couloirs obscurs du
-Palais-Royal.</p>
-
-<p>De l'intrigue de la pièce, nous n'en dirons rien; tout le monde la
-connaît; mais nous entrerons dans quelques considérations d'art et de
-style à propos du livre.</p>
-
-<p>La cause de la réussite complète d'Angelo est l'absence de lyrisme.
-Cela est honteux à dire pour notre public, mais cela est ainsi. Une
-autre cause de succès, aussi triste que celle-là, c'est qu'<i>Angelo</i> est
-en prose. M. Hugo ayant résolu de marcher et non de voler, pour que le
-parterre ne le perdit pas de vue, a prudemment serré ses talonnières
-dans son tiroir. Car les poètes sont comme les hippogriffes, ils
-peuvent courir et voler, tandis que les prosateurs, si envieux qu'ils
-soient, ne peuvent que courir. Tout poète, quand il voudra descendre
-à cette besogne, fera de l'excellente prose; jamais un prosateur-né,
-fût-ce M. de Chateaubriand, ne fera de beaux vers.</p>
-
-<p>Nous avons dit que la pièce n'était pas lyrique. Cependant l'aigle de
-M. Hugo donne de temps en temps de grands coups d'ailes, et beaucoup
-de phrases sont de véritables strophes d'ode. Fresque toutes ces
-phrases sont, couvertes d'applaudissements, par une contradiction assez
-singulière.</p>
-
-<p>Le caractère de M. Hugo n'est ni anglais, ni allemand, ni français; il
-n'est pas profond et humain comme Shakespeare, magnifiquement placide
-et indifférent comme Gœthe, spirituel et sensé comme Molière. Il est
-volontaire et démesuré, il est espagnol et castillan. Il admire bien
-Homère et la Bible si vous voulez, mais soyez sûre qu'il donnerait l'un
-et l'autre pour le Romancero.</p>
-
-<p>C'est un génie de même trempe que celui du vieux Corneille, orgueilleux
-et sauvagement hérissé. Quoique de temps en temps il se donne des
-grâces de lion, il fasse des coquetteries gigantesques, c'est un rude
-dessinateur, capable de dire comme Michel-Ange que la peinture à
-l'huile n'est bonne que pour les femmes et pour les paresseux: il va
-tout droit au nerf, le dégage des chairs et le fait saillir avec une
-vigueur prodigieuse. On prendrait certaines phrases de M. Hugo pour
-ces figures qui sont dans les encoignures et les pendentifs de la
-Sixtine et dont les muscles adducteurs et extenseurs sont également
-boursouflés; mais la boursouflure de son style est comme celle des
-hommes de Buonarotti, c'est une boursouflure de bronze.</p>
-
-<p>Puget a dit que les blocs, de marbre tremblaient comme la feuille
-lorsqu'ils le sentaient approcher et qu'ils lui fondaient entre les
-mains comme de la cire; je crois qu'il en doit être autant des blocs
-où le poète taille sa pensée. Il me semble le voir avec son coin de
-fer faisant sauter à droite et à gauche d'énormes caillots, sculptant
-plutôt à la hache qu'au ciseau, ouvrant à grands coups de marteau
-la bouche béante d'un masque tragique, et travaillant largement,
-robustement, sans petites finesses et sans petites délicatesses, comme
-il sied à un artiste primitif dont les figures doivent être placées
-haut.</p>
-
-<p>Au milieu de l'affaiblissement général où nous vivons, dans ce siècle
-où rien n'a conservé ses angles, une nature avec des arêtes aussi
-vierges et aussi franches est une véritable merveille. Ce fier génie
-s'est trompé en naissant aujourd'hui. Il aurait dû venir au seizième,
-un peu avant l'apparition du <i>Cid.</i> Ce n'est pas qu'il eût été plus
-grand, mais il eût été plus heureux. En ce temps, il n'aurait vu ni
-le Panthéon, ni la Bourse; il eût été peintre, sculpteur, architecte,
-ingénieur et poète comme le Vinci, comme Benvenuto, comme Buonarotti,
-comme tous les autres, car c'est un génie essentiellement plastique,
-amoureux et curieux de la forme, ainsi que tout véritable jeune.
-La forme, quoi qu'on ait dit, est tout. Jamais on n'a pensé qu'une
-carrière de pierre fût artiste de génie; l'important est la façon
-que l'on donne à cette pierre, car autrement, où serait la différence
-d'un bloc et d'une statue! Où serait la différence de Victor Ducange à
-Victor Hugo?</p>
-
-<p>Le monde est la carrière, l'idée le bloc, et le poète le sculpteur.
-Sait-il son métier, ou ne le sait-il pas? Voilà la question!</p>
-
-<p><i>Angelo</i> est un drame dont le tragique ressort plutôt du choc des
-situations que du développement d'une passion première. Il est de
-la famille de <i>Cymbeline</i>, de <i>Mesure par mesure</i> et <i>Troïlus et
-Cressida</i>, ces pièces romanesques de Shakespeare qui reposent sur des
-aventures et non sur des généralités, sont le seul drame possible dans
-une civilisation aussi décuplée que la nôtre; on ne peut guère plus
-faire de comédie sur un péché capital ou sur un caractère, ce qui est
-la même chose, car les physionomies se dessinent au moyen des ombres,
-et rien ne fût moins dramatique au monde que les gens vertueux.</p>
-
-<p>On a fait <i>l'Avare, l'Hypocrite, le Menteur, le Jaloux, le Méchant, le
-Misanthrope</i>, etc. Ce sont choses sur quoi on ne peut plus revenir, et
-l'on aurait aussi mauvaise grâce à retoucher <i>Othello</i> que <i>Tartufe</i>:
-les passions et les défauts de l'homme ne sont pas inépuisables, et
-ne peuvent donner lieu qu'à un certain nombre de combinaisons qui
-ont été déjà reproduites mille fois. Reste donc l'aventure, le roman,
-le caprice, la fantaisie curieuse de style, car le drame de passion,
-la comédie de mœurs, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni passions ni
-mœurs, ne peuvent intéresser ni amuser personne.</p>
-
-<p>La science est malheureusement trop répandue pour qu'un drame
-historique puisse avoir le moindre succès: c'est ce que M. Victor Hugo
-a très bien compris. Le plus grand moyen de réussite au théâtre est la
-surprise, et où peut être la surprise dans un drame historique? Comment
-trembler pour tel ou tel héros, lorsqu'on sait qu'il est mort trente
-ans plus tôt dans son lit, après avoir fait son testament et reçu
-l'extrême-onction? Comment s'intéresser au sort d'une héroïne que l'on
-sait avoir été hydropique et bossue? M. Hugo ne prend de l'histoire que
-les noms, du temps que les couleurs générales, de pays que quelques
-traits de localité, pour en faire un fond harmonieux à l'action qu'il
-veut développer.</p>
-
-<p>Peut-être ferait-il mieux encore de ne pas mettre de noms du tout, et
-d'appeler ses personnages: le Duc, la Reine, le Prince, la Princesse,
-et ainsi de suite; j'aimerais autant pour ma part les vieux noms
-consacrés de Silvio, de Léandre, de Perside, de Graciosa, qui donnent
-aux pièces où ils sont mêlés un air d'invraisemblance charmante. Cela
-aurait l'avantage ineffable de clore la bouche à tous les savants
-critiques qui ne manquent jamais, à chaque drame de M. Hugo, de
-demander avec leur esprit ordinaire: «Voici François I<sup>er</sup>,
-mais où est Léonard de Vinci, où est Luther, où est le pape, où est
-Caillette, où est Charles-Quint, où sont tous les personnages qui ont
-vécu en ce temps-là? où est-il, lui-même, ce beau seizième siècle?»
-Pardieu! il est couché entre le quinzième et le dix-septième, dans
-son linceul d'éternité, au plus profond du néant, dans la vallée de
-Josaphat, où le Temps enterre les siècles morts, de ses vieilles mains
-toujours jeunes! Et je ne vois pas, parce qu'on parle d'un personnage
-historique, où est la nécessite de parler de tous les personnages
-historiques contemporains. Il n'est pas absolument indispensable qu'un
-drame soit un autre dictionnaire Moréri. Mais il faut bien que le
-critique montre qu'il a relu fraîchement son histoire et ses chroniques.</p>
-
-<p>Je trouve que les drames de M. Hugo sont suffisamment exacts. La scène
-est à Padoue, Francisco Donato étant doge. C'est bien. Elle serait à
-Trébizonde sous le règne d'Hassan, deuxième du nom, ce serait aussi
-bien. Avez-vous été ému, avez-vous pleuré, avez-vous frémi? Tout est là!</p>
-
-<p>Une qualité que M. Hugo porte à un degré aussi éminent qu'Anne
-Radcliffe et Maturin, c'est la terreur ténébreuse et architecturale, si
-on peut s'exprimer de la sorte. Le palais d'Angelo est une construction
-aussi effroyablement mystérieuse que le château d'Udolphe. Il a un
-autre palais inconnu à qui il sert de boîte extérieure et dont il n'est
-que l'enveloppe. Vous croyez que ceci est un mur, c'est un corridor.
-Voici un buffet d'un travail admirable, que les merveilleux artistes
-de la Renaissance ont ciselé à plaisir, c'est une porte. Des escaliers
-montent et descendent dans le noyau des colonnes, les boiseries
-entendent et parlent, la tapisserie a tremblé. Si Hamlet était là, ce
-ne serait ni un rat, ni un Polonius qui piquerait de son épée, mais
-quelque sbire armé d'un poignard. Que dis-je? Hamlet ne serait pas si
-courageux à Padoue qu'à Elseneur, ou peut-être il n'oserait pas: «Il
-y a un couloir secret, perpétuel traiteur de toutes les salles, de
-toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont
-d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour
-de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont
-et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose.» La
-nuit on entend des pas dans le mur, et l'on ne sait pas si l'un des
-beaux tableaux de courtisanes nues peintes par Titien ne va pas tourner
-sur lui-même, et donner passage à un bravo qu'il faudra suivre dans
-quelque lieu profond et humide dont il ressortira seul.</p>
-
-<p>Il y a toute sorte d'entrées masquées; de fausses portes qui s'ouvrent
-avec de petites clés singulières. Ici il y a un bouton à presser, là
-une trappe à lever. Piranèse, le grand Piranèse lui-même, ce démon du
-cauchemar architectural, lui qui sait arrondir des voûtes si noires,
-si suantes, si prêtes à crouler, qui fait pousser dans ses décombres
-des plantes qui ont l'air de serpents, et qui tortille si hideusement
-les jambes difformes de la mandragore entre les pierres lézardées et
-les corniches disjointes, n'aurait pas, dans son eau-forte la plus
-fiévreuse et la plus surnaturelle, atteint à cette puissance de terreur
-opaque et étouffante.</p>
-
-<p>On tend des églises en noir, on chante un service, on lève une dalle
-dans un caveau, on creuse une fosse pour une personne vivante. Derrière
-ces beaux rideaux de brocart brodés richement, à la place du lit il
-y 'a un billot de bois grossier, une hache et un drap. Toutes les
-chambres ont l'air sinistre et inhabitable. La chambre même de la
-Tisbé a l'air d'une nef d'église abandonnée, et c'est en vain que
-cette draperie d'étoffe brochée rompt coquettement ses plis, et fait
-scintiller outre mesure ses filaments et ses fleurs d'or. C'est en
-vain que les masques de théâtre sourient tant qu'ils peuvent sur les
-fauteuils et le parquet. Les chaises ont beau faire, elles ressemblent
-à des prie-Dieu, et l'habit pailleté de la Rosemonde n'est autre chose
-que le suaire oublié par un fantôme. Les murs sont d'une couleur à ce
-que le sang n'y paraisse guère. On sent bien que quelqu'un doit mourir
-là. C'est une chambre délicieuse pour assassiner, et très logeable pour
-les morts.</p>
-
-<p>Réellement, je ne crois pas que la Catarina soit sortie de là bien
-vivante, et je ne jurerais pas que la Tisbé, toute bonne fille qu'elle
-est, n'ait mêlé un peu du flacon noir avec le flacon blanc. Je
-conseillerais amicalement au Rodolfo de modérer sa joie.</p>
-
-<p>Une scène d'espions a été retranchée tout entière, et sera rétablie
-à la reprise. Elle se passait dans une espèce de coupe-gorge ou
-d'hôtellerie douteuse pour laquelle on a craint la susceptibilité trop
-chatouilleuse des loges du Théâtre-Français.</p>
-
-<p>Je ne sais pas trop jusqu'à quel point il est bon de casser le nez ou
-les doigts aux bas-reliefs, et d'ébarber une cathédrale de ses guivres
-et de ses tarasques; mais que voulez-vous? en fait de bas-reliefs le
-public aime mieux une planche rabotée. Une branche d'arbre coupée peut
-contribuer à rendre l'air d'un berceau plus pur, mais elle fait une
-plaie au tronc de l'arbre, et y laisse un écusson blanc, hideux à voir
-comme un ulcère.</p>
-
-<p>Je ne suis point de ceux qui croient qu'une pensée peut être ôtée
-impunément d'une œuvre quelconque. Vous avez une toile où il y a un
-nœud, vous arrachez ce nœud, mais vous arrachez avec lui le fil
-auquel il tient, et vous faites un vide dans toute la longueur de la
-trame: il en est ainsi des pensées. Retranchez une phrase au premier
-acte: vous en rendez trois autres inintelligibles au second, six au
-troisième, et ainsi de suite.</p>
-
-<p>Toute œuvre naît complète, bien ou mal conformée, elle a la jambe
-fine, ou elle est boiteuse. C'est la chance; mais couper la cuisse à un
-pied bot ne me paraît pas un moyen de lui faire une belle jambe.</p>
-
-<p>Quant à la pièce de M. Hugo, elle a d'aussi belles jambes que la
-Diane Chasseresse, et on ne lui a retranché que quelques boucles de
-cheveux, qui voltigeaient trop capricieusement et trop sauvagement sur
-ses blanches épaules, pour être du goût des bourgeois bien cravatés
-de la bonne ville de Paris; et les précieuses boucles, aussi fines et
-aussi déliées que la plus belle soie, se retrouvent intactes entre les
-feuilles satinées de la brochure.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE RACHEL DANS ANGELO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">27 mai 1850.</p>
-
-<p><i>Angelo</i> est le seul drame en prose que Victor Hugo ait fait
-représenter au Théâtre-Français; mais une telle prose, si nette, si
-solide, si sculpturale, vaut le vers; elle en a l'éclat, la sonorité le
-rythme même; elle est tout aussi littéraire et difficile à écrire.</p>
-
-<p>Nous croyons que jusqu'ici on n'a pas tiré de la prose, au théâtre,
-tous les effets qu'elle contient. Presque tous les chefs-d'œuvre
-de notre répertoire sont en vers, et les quelques exceptions que l'on
-citerait ne feraient que confirmer la règle.</p>
-
-<p>Les pièces régulières de Molière, celles sur lesquelles il comptait,
-sont en vers: lorsqu'il emploie la prose, ce n'est que comme à regret
-et lorsqu'il est pressé par les ordres du roi.</p>
-
-<p>Son <i>Festin de Pierre</i>, ou pour parler correctement, son <i>Convié de
-Pierre</i>, d'un si beau style pourtant, a été versifié après coup, par
-Thomas Corneille, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a
-été restitué dans sa forme première; on a cru longtemps que la prose
-n'était pas quelque chose d'assez achevé, d'assez savant, d'assez poli
-pour être offert au public raffiné de la Comédie-Française.</p>
-
-<p>Marivaux et Lesage, qui écrivirent en prose en furent moins prisés par
-les délicats d'alors, bien qu'ils vinssent à une époque relativement
-moderne. Beaumarchais fut le premier qui installa victorieusement la
-prose sur le théâtre habitué à la mélopée tragique et à l'éclat de
-rire scandé de la comédie, mais aussi quelle prose habile, travaillée,
-taillée à facettes, pleine de science et d'adresse féconde en
-ressources inattendues, en ruses acoustiques, en moyens de détacher la
-phrase, de faire scintiller le mot et aiguiser le trait, de produire
-des effets harmonieux ou saccadés! Cette science est poussée à un tel
-point que, dans certains passages, non seulement les résultats du vers
-sont atteints, mais encore ceux de la musique, comme dans la tirade de
-la calomnie, par exemple, que Rossini n'a eu que la peine de noter, en
-l'accentuant un peu, pour en faire un air admirable. Beaumarchais va si
-loin qu'il se sert de l'assonance et de l'allitération, et souvent du
-vers blanc de huit pieds.</p>
-
-<p>Une prose ainsi faite a toutes les qualités du vers, avec, plus
-d'aisance, de rapidité et de souplesse; elle est peut-être le langage
-le plus accommodé au théâtre, où elle tiendrait la place entre le
-vers et la langue vulgaire. Nous manquons pour la scène, et c'est un
-malheur, du vers ïambique que possédaient les Grecs et les Latins.
-Nous sommes obligés de nous servir du vers héroïque. L'hexamètre ou
-alexandrin, pour lui donner son nom moderne, quoique admirablement
-manié par de grands poètes et assoupli avec une prodigieuse habileté
-métrique dans ces dernières années, garde toujours quelque chose de
-redondant et d'emphatique. Sa césure mal placée se fait trop sentir
-dans le débit, et gêne l'illusion. Nous ne voulons pas dire par là que
-ces difficultés n'ont jamais été surmontées; elles l'ont été souvent,
-et de la manière la plus brillante.</p>
-
-<p>Quand on est habile, on tire des accords mélodieux d'un roseau, mais
-une flûte à plusieurs clés ne gâte rien; les Anglais et les Allemands
-ont au théâtre une grande liberté métrique: Shakespeare part de la
-prose pour arriver, par le vers blanc, au vers rimé. Les Espagnols ont
-le vers de romance octosyllabe rapide chargé d'une légère assonance, ne
-rimant pas quand il le veut et pour produire un effet. La prose ainsi
-que l'ont faite Beaumarchais et Victor Hugo, l'un pour la comédie et
-l'autre pour le drame, nous paraît parfaitement pouvoir remplacer cet
-jambe qui nous fait faute. Cela ne veut pas dire que nous proscrivions
-le vers de la scène: bien que l'arrangement de la vie ait fait de
-nous un critique, nous nous souvenons que nous sommes poète, et ce
-n'est pas nous qui méconnaîtrons jamais le charme et les droits de la
-poésie; mais nous pensons que certains sujets peuvent être creusés
-plus profondément en prose qu'en vers, et qu'un autre ordre d'idées
-dramatiques s'exprimeraient mieux par ce moyen.</p>
-
-<p>Nous étions sûr que Mademoiselle Rachel obtiendrait un immense succès
-dans la Tisbé, et qu'elle serait parfaitement à l'aise avec ces lignes
-aussi fermes que les alexandrins de Corneille. Rien ne va mieux à
-son débit détaillé et savant, à son accent profond, que ces phrases
-qui résonnent sur l'idée comme une armure d'airain sur les épaules
-d'un guerrier, que ce style si arrêté, si net et si magistral, qui
-vient en avant comme un bas-relief taillé par le ciseau; en jouant la
-Tisbé, Mademoiselle Rachel s'est emparée du drame comme elle s'est
-emparée de la tragédie. Elle régnera désormais sans rivale sur l'empire
-romantique, comme elle régnait naguère sur l'empire classique.</p>
-
-<p>Le rôle de Tisbé a été, comme chacun sait, rempli, d'origine, par
-Mademoiselle Mars; nous n'en avons pas gardé un souvenir bien
-enthousiaste, le talent de Mademoiselle Mars, nous l'avouons à notre
-honte, ne nous a jamais fait grande impression dans ce rôle. Tout en
-rendant justice à ses incontestables qualités, nous trouvons qu'elle
-n'avait compris la Tisbé que très imparfaitement. Mademoiselle Mars
-possédait au plus haut degré la distinction bourgeoise et le bon ton
-vulgaire, si ces mois ne souffrent pas d'être accouplés ensemble. Elle
-n'avait pas cette distinction native dont une duchesse peut manquer,
-et qui se trouve quelquefois chez une bohémienne. Les grâces étudiées,
-apprises, ne résultent pas d'un heureux naturel, mais bien d'une
-volonté patiente. La préoccupation du comme-il-faut était visible chez
-elle, comme chez une femme de banquier dans une soirée aristocratique.
-Certes, il n'y avait rien à reprendre ni dans la voix, ni dans le
-geste, mais ce n'était pas là la distinction aisée, naturelle, sûre
-d'elle-même et qui s'oublie sans cesser d'être. En un mot, elle
-manquait de race.</p>
-
-<p>Le rôle de Tisbé l'effarouchait. Elle l'effaçait plutôt qu'elle ne le
-faisait ressortir. Elle en apprivoisait les sauvageries, croyant le
-rendre ainsi de bon goût. Elle faisait de Tisbé une dame, qu'on aurait
-pu présenter dans les salons, et qui n'y aurait pas été déplacée.
-Elle prosaïsait tant qu'elle pouvait, pour la rendre convenable, la
-fougueuse et fantasque comédienne. Tout le côté pittoresque du rôle
-avait disparu; le costume même, n'avait pas la fantaisie bizarre et la
-folle richesse caractéristique de la comédienne courtisane qui retient
-quelque chose à la ville de l'oripeau du théâtre, et en l'outrant se
-venge sur le luxe, de ce qu'il coûte de honte.</p>
-
-<p>C'était quelque chose de décent et de sobre dans le style troubadour,
-des turbans et des toques, des jockeys aux manches, un costume avec
-lequel on eût pu aller en soirée.</p>
-
-<p>Une grande qualité de Mademoiselle Rachel, est qu'elle réalise
-plastiquement l'idée de son rôle: dans <i>Phèdre</i>, c'est une princesse
-grecque des temps héroïques; dans <i>Angelo</i>, une courtisane italienne
-du XVI<sup>e</sup> siècle, et cela d'une manière incontestable aux
-yeux. Personne ne s'y trompera, les sculpteurs et les peintres ne
-feraient pas mieux. Elle domine tout de suite, le public par cet
-aspect impérieusement vrai. Dans la tragédie, elle semble se détacher
-d'un bas-relief de Phidias pour venir sur l'avant-scène: dans le
-drame, on dirait qu'elle descend d'un cadre de Bronzino ou du Titien.
-L'illusion est complète. Avant d'être une grande actrice, elle est
-une grande artiste. Sa beauté, dont les bourgeois ne se rendent pas
-compte et qu'ils nient quelquefois tout en en subissant l'empire, a une
-flexibilité étonnante.</p>
-
-<p>Tout à l'heure c'était un marbre pâle, maintenant c'est une chaude
-peinture vénitienne. Elle s'est assortie au milieu dans lequel elle
-doit se mouvoir. Quelle profonde harmonie entre cette pâleur dorée, ces
-perles, ces passequilles, ces sequins d'or, ces tapisseries de cuir
-de Cordoue, ces boiseries de chêne! Comme c'est bien la figure de cet
-intérieur, comme elle se détache vigoureusement du fond! comme elle vit
-aisément dans ce siècle, et nous fait croire à la vérité de l'action!</p>
-
-<p>Il est impossible de rêver quelque chose de plus radieux, de plus
-étincelant, d'une plus splendide indolence que la toilette de la Tisbé
-quand elle traverse la fête, tramant en laisse le podestat qui gronde
-et grogne comme un tigre dont le belluaire tire trop vite la chaîne...
-C'est bien là le luxe effréné de l'Italie artiste et courtisane de ce
-temps où Titien peignait les maîtresses de prince toutes nues, et où
-Véronèse inondait de soie, de velours et de brocart d'or les blancs
-escaliers des terrasses.</p>
-
-<p>De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre
-tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle
-détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre
-femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places,
-a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir
-soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de
-Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment!
-quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur
-et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le
-comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle
-détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à
-Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.</p>
-
-<p>Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop
-marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de
-la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa
-victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs;
-quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime
-de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice
-s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et
-proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre
-les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en
-cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite
-relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui
-méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le
-magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus
-de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a
-pris son amant.</p>
-
-<p>Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de
-plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que
-l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et
-tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt.
-Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille
-qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée!
-Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a
-jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition
-que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!</p>
-
-<p>On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la <i>Tisbé</i>
-que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière
-indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle
-lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui
-la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: <i>Phèdre</i>, dans la tragédie,
-<i>Tisbé</i> dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est
-là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a
-mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à
-<i>Lucrèce Borgia</i> et à <i>Marie Tudor</i> qui seraient pour elle l'occasion
-de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se
-trouve dans <i>Warwick ou le Faiseur de rois</i>, drame d'Auguste Vacquerie,
-récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa
-taille, et elle y sera superbe à coup sûr.</p>
-
-<p>Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle
-Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval;
-n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune
-sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en
-verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le
-comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir.
-Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la
-poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur;
-l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de
-plus?</p>
-
-<p>Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.</p>
-
-<p>Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse
-voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y
-deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze
-il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la
-Fatalité qui marche.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4>
-
-
-<h4>VICTOR HUGO DESSINATEUR</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">23 juin 1838.</p>
-
-<p>M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais
-un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger,
-Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce
-qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une
-forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une
-tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir,
-à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y
-met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis
-informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent
-à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe,
-devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un
-ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.</p>
-
-<p>Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en
-Belgique, et porte, écrit au revers: <i>Liège(?) 12 août; pluie fine.</i></p>
-
-<p>C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique,
-avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des
-quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs
-flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois
-renversés dont les traits se répandent.</p>
-
-<p>Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front
-chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une
-girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de
-l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement
-sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un
-rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont
-les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse,
-un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les
-heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de
-la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au
-pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement
-tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière
-d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets
-vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui
-semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei.
-Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de
-décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et
-flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de
-la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la
-plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (<i>Notre-Dame de
-Paris</i>).</p>
-
-<p>Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière
-par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et
-Victor Hugo sont maintenant inséparables.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h4>
-
-
-<h4>PREMIÈRE DE RUY BLAS</h4>
-
-
-<p class="sous">(RENAISSANCE)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">12 novembre 1838.</p>
-
-<p>Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi
-vif; car outre la première représentation de <i>Ruy Blas</i> il y avait la
-<i>première représentation</i> de la salle, et c'était ce soir-là que devait
-définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick
-parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire,
-dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique
-empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur
-qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop
-longtemps finit par devenir la figure!</p>
-
-<p><i>Ruy Blas</i>&mdash;qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce
-matin&mdash;<i>Ruy Blas</i>, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire
-n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort
-du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique,
-passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver
-des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix,
-le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard
-Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand
-tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.</p>
-
-<p>La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales,
-dans le goût dit <i>Renaissance</i>, quoique certains ornements se
-rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV:
-le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le
-pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent,
-aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de
-chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à
-mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau,
-peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat
-relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin
-blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre
-une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches
-ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste
-de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps
-de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans
-toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu
-tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges
-garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont
-jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est
-plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble
-avoir été fait ce vers de don César:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<span style="margin-left: 10em;">... Affreuse compagnonne</span><br />
-Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!<br />
-</p>
-
-<p>Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement
-dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne
-s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours
-de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais
-surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il
-faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas
-de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les
-fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style,
-l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette
-vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde,
-dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous
-ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les
-mélodrames et le vaudeville.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE DE RUY BLAS</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">28 février 1872.</p>
-
-<p>Pour nous qui avons vu la première représentation de <i>Ray Blas</i> au
-théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si
-longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son
-intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.</p>
-
-<p>Dans <i>Marie Tudor</i>, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres,
-dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne
-faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les
-femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions
-vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien
-édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des
-opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les
-revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze
-ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli
-suprêmes. <i>Ruy Blas</i> nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la
-première fois.</p>
-
-<p>Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans,
-emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la
-Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille
-de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne
-cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a
-inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis
-Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions
-retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi
-qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes
-d'<i>Hernani</i>; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le
-poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à
-l'admiration.</p>
-
-<p>Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus
-ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome
-mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et
-renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de
-ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible
-ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de
-noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne.
-Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la
-place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours
-regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.</p>
-
-<p>On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de
-l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. <i>Ruy Blas</i>
-renferme, en effet, sans y avoir visé.&mdash;Le poète a toujours dédaigné
-le succès d'allusion&mdash;de ces passages dont l'opposition peut profiter,
-contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités
-toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de
-l'éternelle justice.</p>
-
-<p>Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre
-avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup
-de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment,
-dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit
-d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première
-épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect
-religieux, comme on eût fait pour <i>le Ciel</i> ou <i>Don Sanche d'Aragon</i> ou
-tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus
-permise.</p>
-
-<p>Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la
-représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants.
-Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous
-cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À
-peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin,
-heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour
-<i>Ruy Blas</i> un public de postérité.</p>
-
-<p>C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua <i>Ruy
-Blas</i>, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait
-à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux
-semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de
-Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer
-de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par
-devenir la figure. <i>Ruy Blas</i> eut bien vite raison de Robert Macaire.
-De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu
-qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez,
-mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur,
-qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour
-menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de
-Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,&mdash;c'est-à-dire le plus
-grand tragédien du plus grand comédien moderne.</p>
-
-<p>L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon
-sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme
-l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui
-l'ont entendu.</p>
-
-<p>Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à
-son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière,
-et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les
-ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler
-avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du
-trône. Cependant, si l'on reprenait les <i>Burgraves</i>, cette œuvre
-titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre
-acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse
-il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et
-l'empereur-fantôme!</p>
-
-<p>Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, <i>Ruy Blas</i> est une des
-pièces qui nous plaît le plus&mdash;nous disons qui nous plaît;&mdash;il en est
-d'autres que nous admirons autant.</p>
-
-<p>La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas
-apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses
-complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent
-le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune
-cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité
-par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol
-rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté,
-et la toute-puissance,&mdash;ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur
-terre:&mdash;en un mot, être l'amant de la Reine.</p>
-
-<p>A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets,
-se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce
-plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe
-précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte
-cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme
-la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa
-main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de
-Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais.
-Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans
-savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le
-démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages
-compliqués formidables.</p>
-
-<p>Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de
-Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une
-liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque
-qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis
-de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de
-sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux
-de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés
-pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes
-devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs
-argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le
-carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute
-l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de
-Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant
-Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore
-sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle
-hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique
-oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier
-à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte
-de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de
-Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don
-Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.</p>
-
-<p>A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons
-plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une
-aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui,
-peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour
-jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie!
-depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus
-hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort,
-mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre
-ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille,
-l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un
-airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.</p>
-
-<p>Bien que le vieux critique soit, en général, <i>laudator temporis acti</i>
-et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la
-tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de
-<i>Ruy Blas</i> à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène
-à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception
-bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.</p>
-
-<p>Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux
-souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature
-ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur,
-des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a
-très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son
-amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et
-d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres.
-La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration
-craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais
-a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy,
-il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son
-imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus
-étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un
-mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles
-a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson
-derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection
-sinistre.</p>
-
-<p>Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue;
-ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui,
-ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume
-énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui
-pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou,
-et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies
-étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles
-romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier
-Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.</p>
-
-<p>La Marie de Neubourg de la Renaissance&mdash;Atala Beauchêne&mdash;avait été
-trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus
-charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie
-de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de
-colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette
-triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification
-momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour
-d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon,
-quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve
-toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme
-cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète
-lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!</p>
-
-<p>Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère
-élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé
-et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne
-longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier.
-Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer
-pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus
-gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et
-contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque
-nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle
-Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine
-noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte
-l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui
-flanquer une paire de bons soufflets.</p>
-
-<p>Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de
-représenter l'affreuse compagnonne&mdash;dont le menton fleurit et dont le
-nez trognonne&mdash;. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son
-type dans les <i>caprichos</i> de Goya, parmi des sorciers du collège de
-Bozozona, dans les <i>tias</i> du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui
-sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une
-vieille, ensuite pour une jeune.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h4>
-
-
-<h4>VERS DE VICTOR HUGO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 juin 1843.</p>
-
-<p>Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il
-place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers,
-et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées
-l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de
-ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un
-immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits,
-judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers
-romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le
-vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers
-moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances
-enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes
-nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait
-crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait
-encore beaucoup à faire.</p>
-
-<p>Dans ses <i>Orientales</i>, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre
-de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux
-maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de
-toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements
-et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre
-l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École,
-composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset
-et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre,
-chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de
-la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots
-exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion
-systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École
-racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en <i>er</i>,
-en <i>é</i>, en <i>eux</i>, en <i>ant</i> et <i>able</i> finissent presque tous les vers
-pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation
-d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.</p>
-
-<p>On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire
-comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à
-l'aventure. Ces vers brisés ou <i>cassés</i>, comme disent les classiques
-dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes
-combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions
-et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être
-des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement
-monotones.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h4>
-
-
-<h4>LE DRAME</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">30 juillet 1843.</p>
-
-<p>Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot,
-avec <i>son Père de famille</i>, Beaumarchais, avec son <i>Eugénie</i>, ont
-trouvé nombre de contradictions.</p>
-
-<p><i>Nanine</i>, l'<i>Enfant Prodigue, Mélanie, Céline</i>, l'<i>Écossaise</i>, le
-<i>Philosophe sans le savoir</i>, déplaisent également par ce mélange du
-comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de
-la nature.</p>
-
-<p>Dans l'éloquente préface d'<i>Eugénie</i>, il faut voir avec quelle raison
-et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique
-de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son
-admirable préface de <i>Cromwell.</i> On avait à peu près alors accepté le
-drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le
-drame en vers, le travail était à recommencer.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE DE «MARION DELORME»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">9 novembre 1839.</p>
-
-<p>Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française,
-la reprise de <i>Marion Delorme.</i> Faire l'éloge de <i>Marion Delorme</i> est
-maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois
-éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau
-drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure
-des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle
-vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui
-ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée
-et de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du
-XVI<sup>e</sup> siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce
-Taillebras, ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur
-de <i>Japhet d'Arménie</i> et de <i>Jodelet</i>, ne les eût pas dessinés d'un
-trait plus vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles
-divines du repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages
-grimaçants ou terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de
-Gaspard de Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier
-<i>de rien! Marion Delorme</i> est une des pièces de M. Hugo où l'on aime
-le plus à revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où
-toutes les cordes de la lyre vibrent tour à tour.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></h4>
-
-
-<h4>REPRISE DE MARION DELORME</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> décembre 1851.</p>
-
-<p>On a repris vendredi dernier <i>Marion Delorme</i>, au théâtre de la
-République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps,
-de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme
-une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans
-cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le
-Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été
-écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par
-ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer <i>Marion
-Delorme</i>, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle
-que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence
-et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains
-côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait
-mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.</p>
-
-<p>Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui
-avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa
-couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus
-terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce
-spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et
-dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à
-l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.</p>
-
-<p>Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et
-Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale
-de Didier, ce type des Antony.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></h4>
-
-
-<h4>«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">19 février 1851.</p>
-
-<p>La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce
-et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de
-théâtre, c'est le choix du sujet de <i>Diane.</i> M. Augier ignore-t-il
-qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez
-supérieure les principales situations de <i>Diane</i>, dans un livre
-intitulé <i>Marion Delorme</i>, qui a fait quelque bruit dans son temps
-et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le
-monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame
-un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait
-tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui
-découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son
-arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis
-XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?</p>
-
-<p>En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas,
-et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau,
-Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous
-éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les
-vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient
-involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de M.
-Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle, comme
-à travers les antiphonaires du XII<sup>e</sup> siècle revivent les
-œuvres palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance
-des moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en
-vieille fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout
-une peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement;
-Louis XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son
-côté son bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en
-plaisanteries lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si
-sinistre, si caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus
-qu'un simple agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son
-costume d'alguazil.</p>
-
-<p>Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait
-quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance
-était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se
-ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de
-M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière
-supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand
-mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.</p>
-
-<p>Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du
-XVII<sup>e</sup> siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître
-à Victor Hugo, elle ne l'admet pas comme un maître et rejette ses
-doctrines. L'auteur de <i>Gabrielle</i> s'y est-il récemment converti?
-Cela n'est pas probable. Achille classique a-t-il voulu provoquer le
-Siegfried du Romantisme sur son propre terrain, et en traitant le même
-sujet, lui montrer de quelle manière s'y prenait un champion de l'école
-du bon sens?</p>
-
-<p>Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer <i>Marion Delorme</i> à
-l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images
-et de couleur locale; ou bien encore,&mdash;comme ces élèves d'Ingres qui
-n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer
-leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,&mdash;n'a-t-il ni vu
-ni lu le drame de Victor Hugo.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></h4>
-
-
-<h4>UNE LETTRE DE VICTOR HUGO</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">«4 octobre 1844.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher
-Théophile, je lis votre <i>Roi Candaule</i> avec bonheur. Vous
-prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils
-appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois,
-le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans
-votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau,
-c'est joli, et c'est grand.</p>
-
-<p>«Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de
-tout mon cœur.»</p>
-
-<p style="margin-left: 60%; font-size: 0.8em;">«VICTOR HUGO.»</p></blockquote>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></h4>
-
-
-<h4>GASTIBELZA</h4>
-
-<p class="sous">(OPÉRA NATIONAL)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">22 novembre 1841.</p>
-
-<p>Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom
-fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a
-servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a
-brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la
-carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a
-l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il
-lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il
-fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien
-garnies.</p>
-
-<p><i>Gastibelza</i> est une de ces chansons folles et décousues dont les
-images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la
-puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous
-laissent pensif des heures entières. Cette <i>guitare</i> ressemble, à
-s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui,
-par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous
-la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute
-siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la
-rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le
-gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se
-détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands
-poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique
-de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé
-<i>Gastibelza.</i></p>
-
-<p>Toutes les fois que nous entendons ce refrain:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Le vent qui vient à travers la montagne,<br />
-</p>
-
-<p>nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des
-sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par
-file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et
-talonnés par les arrieros au chant guttural.</p>
-
-<p>Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la
-chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend
-malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.</p>
-
-<p>Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au
-théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se
-fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du
-pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il
-faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent
-les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les
-autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.</p>
-
-<p>M. Dennery a donc rendu Gastibelza <i>intéressant</i>, dans le sens qu'on
-attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau
-d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver
-son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la
-justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte.
-Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la
-pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant
-l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout
-le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée,
-comme on dit. Inexprimable avantage!</p>
-
-<p>Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne
-d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la
-journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais,
-son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure
-brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset
-noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers
-bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après
-avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par
-la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur,
-se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui
-a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de
-la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur
-moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil
-noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée
-par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de
-mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne,
-a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans
-doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les
-gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.</p>
-
-<p>Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème
-d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes
-côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la
-représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati
-de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète
-de la ballade.</p>
-
-<p>M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même
-pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique,
-l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première
-soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard,
-sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore,
-et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de
-Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans <i>Gastibelza</i>, on
-sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts
-du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets.
-La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et
-surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine
-naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est
-pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette
-première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo
-entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne,
-un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le
-grand air de Gastibelza.</p>
-
-<p>Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de
-doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui
-l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied
-sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu
-de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle
-était excellente musicienne, et possédait une belle voix de <i>mezzo
-soprano. Gastibelza</i> n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique
-dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une
-administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique
-est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel
-qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide,
-poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que
-possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe
-l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque
-chose comme le <i>Robin des Bois</i> de l'Odéon, qui, faiblement traduit,
-sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le
-don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute
-à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne
-repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien,
-rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui,
-aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que
-<i>Lucrèce Borgia</i>, par exemple, ou <i>Hernani</i>, n'auraient pas été, au
-besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait
-mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou
-affaiblit une grande partie des détails.</p>
-
-<p>La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc
-facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des
-drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée
-dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></h4>
-
-
-<h4>CHANGEMENTS A VUE</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1849.</p>
-
-<p>Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme
-un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le
-nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte!
-Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila
-romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale
-de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe,
-après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et,
-cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des
-métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui
-ont valu longtemps une réputation de cannibale.</p>
-
-<p>(Écrit à propos de la représentation de <i>Monte-Cristo</i> (Alexandre Dumas
-et Maquet), au Théâtre-Historique.)</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></h4>
-
-
-<h4>LUCREZIA BORGIA</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE ITALIEN)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 février 1840.</p>
-
-<p>Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que
-celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à
-faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en
-méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait
-si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses
-principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des
-litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni
-est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et
-revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons
-et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui
-restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées:
-malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on
-tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y
-passe des choses si terribles.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></h4>
-
-
-<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4>
-
-<p class="sous">(ODÉON)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p>
-
-<p>On a repris à l'Odéon <i>Lucrèce Borgia.</i> Ce drame gigantesque, peut-être
-plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé.
-Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire,
-et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni
-n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de
-jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans
-les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de
-Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.</p>
-
-<p>Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les
-poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa
-comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une
-réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs.
-Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus
-douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans
-une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou
-à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre
-les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces
-lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux
-étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un
-ange.</p>
-
-<p>Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva
-soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de
-scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile,
-Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son
-temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la
-passion.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></h4>
-
-
-<h4>LUCREZIA BORGIA</h4>
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-ITALIEN)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">20 novembre 1853.</p>
-
-<p><i>Lucrezia Borgia</i>, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux
-de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque,
-semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de
-l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du
-poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant
-avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir
-épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes
-les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour
-laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à
-craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être
-Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette
-donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son
-insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame
-rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la
-musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans
-qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un
-poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était
-pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le
-brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la
-salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une
-des mieux reçues du répertoire.</p>
-
-<p>De cordiales salves d'applaudissements, au risque de le réveiller, ont
-accueilli Gennaro sur le banc où il dort d'un si bon sommeil pendant
-que le bal chante, fredonne et chuchote, le masque noir à la main, et
-que les gondoles étoilées de fanaux débarquent de mystérieux convives
-sur la terrasse vénitienne. Mario est toujours le même, il a toujours
-cette tête suave et charmante qu'on croirait détachée d'une fresque
-de Benozzo-Pozzoli; il a gardé sa sveltesse juvénile, et l'embonpoint,
-si fatal aux jeunes premiers lyriques, ne l'a point envahi: il a
-plutôt maigri, l'heureux homme! et il peut exprimer vraisemblablement
-les mélancolies de son cœur sans être contredit par des pectoraux
-d'athlète et des joues d'ange bouffi. La <i>prima donna assoluta</i> n'a
-rien à objecter lorsqu'il lui soupire élégamment ses peines amoureuses,
-et couronne volontiers <i>sa flamme</i>, en dépit des obstacles apportés
-par la basse et le baryton, ces éternels trouble-fêtes qui se vengent
-si cruellement de ce qu'il ne sauraient donner l'<i>ut</i> de poitrine,
-et charmer aussi la beauté. Sa voix est toujours ce qu'elle était:
-pure, fraîche, sympathique, la plus belle voix de ténor qu'il y ait au
-monde à cette heure. Mario a été rappelé trois fois, et il lui a fallu
-revenir saluer le public tout convulsé encore par ce terrible poison
-des Borgia, qui scintille comme de la poudre de marbre de Carrare, et
-pousse la perfidie jusqu'à faire trouver la vie meilleure. Mais de
-pareils bravos ressusciteraient un véritable mort.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></h4>
-
-
-<h4>LUCRÈCE BORGIA</h4>
-
-
-<p class="sous">(PORTE-SAINT-MARTIN)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 février 1870.</p>
-
-<p>Nous assistions à la première représentation de <i>Lucrèce Borgia</i>, en
-1833. C'est un fait que nous n'avons pas l'intention de dissimuler
-pour nous rajeunir. Nous avouons même que nous faisions partie de
-la députation, envoyée à Victor Hugo par l'école romantique, qui ne
-voulait pas <i>donner</i> pour un drame en prose, trouvant cette concession
-bourgeoise, car, parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux
-de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art
-et un amour vrai de la grande poésie; la lecture, dont l'effet fut
-immense, leva tous les scrupules, et les bandes d'Hernani promirent
-leur concours pour <i>Lucrèce Borgia</i>, qui n'en eut pas besoin, du reste,
-car la pièce alla toute seule aux nues. Nous avons donc vu Gennaro joué
-par Frédérick Lemaître, et Lucrèce ayant pour interprète Mademoiselle
-Georges; mais, n'ayez pas peur, nous n'abuserons pas de nos souvenirs,
-et nous ne ferons pas l'éloge du passé comme le vieillard d'Horace,
-<i>laudator temporis acti</i>, ou Nestor, le bon chevalier de Gerennia,
-vantant les hommes d'autrefois, beaucoup meilleurs et plus forts que
-ceux d'aujourd'hui. Peut-être au fond ne sommes-nous qu'une ganache
-romantique, comme Théodore de Banville s'appelait lui-même; mais nous
-aimerions qu'on ne s'en aperçoive pas trop, et nous serons aussi sobre
-que possible de radotages séniles.</p>
-
-<p>Le public qui assistait à la reprise de <i>Lucrèce Borgia</i>, nouvelle au
-théâtre pour le plus grand nombre des spectateurs, était animé d'un
-esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833,&mdash;autre temps,
-autres chansons,&mdash;et la question d'art n'était pas évidemment ce qui
-le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans
-ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions
-anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la
-première fois.</p>
-
-<p>Hé bien, après cet intervalle de tant d'années, remplies par des
-événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des
-évolutions de goût si diverses, Lucrèce Borgia nous a produit un effet
-aussi grand, plus grand peut-être qu'à la première représentation.
-Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au
-drame et à la situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la
-première pièce en prose du poète d'<i>Hernani</i> ou de <i>Marion Delorme.</i>
-Rien de plus simple comme construction que ce drame d'un effet si
-puissant: il se compose de trois situations capitales largement
-développées, et formant d'admirables tableaux d'un dessin et d'une
-couleur superbes; on dirait trois fresques colossales encadrées
-dans les fines architectures de la Renaissance. L'œil les saisit
-d'un regard et en conserve une ineffaçable empreinte.&mdash;<i>Affront sur
-affront.&mdash;Le Couple.&mdash;Ivres-morts.</i>&mdash;Tels sont les titres sinistrement
-bizarres que le poète inscrit sur des cartouches à volutes contournées,
-au bas de ces peintures magiques d'un éclat sombre et farouche. Quoi
-de plus beau que cette scène sur la terrasse du palais Barbarigo,
-à Venise,où Maffio Orsini, Beppo Loveretto, don Apostolo Gazetta,
-Ascanio Petrucci, Alofeno Villettozo, dont les familles saignent de
-quelque meurtre, reprochent ses crimes à Lucrèce Borgia démasquée,
-et pour suprême affront lui jettent son nom au visage! Quel étonnant
-crescendo d'insultes! Nul poète depuis Shakespeare, n'a fait sonner
-d'un souffle plus vigoureux la «trompette hideuse des malédictions».
-Il y a dans cette scène sublime quelque chose de la grandeur épique
-d'Eschyle.</p>
-
-<p><i>Le Couple</i>, nous représente, avec une vérité effrayante, l'intérieur
-d'un ménage de tigres. C'est la même grâce perfide, la même
-scélératesse veloutée, la même force terrible voilée par des mouvements
-souples et câlins. A les voir aller et venir, le mâle et la femelle,
-comme dans la jungle de l'Inde, dans ce palais rempli de pièges,
-d'embûches et d'oubliettes, où l'on n'a qu'à frapper le mur pour en
-faire sortir un coupe-jarret l'épée à la main, ou un échanson portant
-des flacons empoisonnés, en est saisi involontairement d'une terreur
-secrète. Ces deux grands félins, échappés pour un instant de la
-ménagerie de l'histoire, ont une beauté monstrueuse dont le poète a
-fait merveilleusement ressortir le fauve caractère.</p>
-
-<p>Quand, après avoir inutilement fait patte de velours et poussé
-d'hypocrites soupirs, Lucrèce sort toutes ses griffes, et, furieuse,
-revient au <i>rauquement</i>, qui est sa voix naturelle, on sent une fièvre
-d'épouvante vous courir sur la peau, et l'on craint que la tigresse
-ne saute du théâtre dans la salle, comme aux représentations de Van
-Amhy ou de Caster. Elle défend son petit comme elle peut, contre
-l'implacable et glaciale férocité de don Alphonse de Ferrare son
-quatrième mari.</p>
-
-<p>Que dire du tableau: <i>Ivres-morts?</i> de ce souper chez la princesse
-Négroni, une de ces élégantes Locustes, au service des Borgia, qui
-savaient attirer les victimes couronnées de roses à ces banquets
-funèbres, et leur présenter avec un sourire la coupe remplie de poison?
-Quel chant sinistre que celui des moines se mêlant aux chansons de
-l'orgie, et comme on partage la terreur des convives en voyant s'ouvrir
-cette large porte qui découvre les cinq cercueils rangés en ligne, se
-détachant sur la draperie noire rayée d'une croix de drap d'argent, et
-Lucrèce debout au seuil, les bras croisés, dans l'orgueil satisfait de
-cette lâche vengeance si bien tramée et qu'eût admirée comme couvre
-d'art tout Italien du XVI<sup>e</sup> siècle! «Vous m'avez donné un bal
-à Venise, je vous rends un souper à Ferrare», résume superbement toute
-la pièce.</p>
-
-<p>Les autres scènes intermédiaires sont tracées avec une simplicité
-magistrale, sans petite ficelle, allant droit au but comme des ruelles
-qui mènent aux grandes places par le plus court. Mais au coin de ces
-petites rues il y a toujours quelque tourelle curieusement ouvragée,
-quelque porche à statues, quelque balcon d'une serrurerie amusante.
-Même dans les portions les moins visibles du drame, l'art est toujours
-présent, comme dans les villes d'Italie de ce temps-là.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces scènes, selon nous&mdash;et cela est une question de
-machiniste&mdash;ne devraient pas, comme elles le sont, être détachées
-en tableaux, mais jouées avec un simple changement à vue. L'auteur
-y gagnerait, et elles ne prendraient pas plus d'importance qu'il ne
-convient. Mais on a en France une superstitieuse horreur du changement
-à vue, dont Shakespeare pourtant fait un si large emploi.</p>
-
-<p>Nous avions trouvé autrefois que cette prose si ferme, si nette,
-rehaussée de touches vigoureuses, rythmée en vue de luttes de
-dialogue, n'ayant pas besoin des vases d'airain dont on garnissait les
-théâtres antiques, pour arriver à l'oreille des spectateurs, avait
-toute la valeur d'art des plus beaux vers; nous sommes encore, après
-trente-sept ans, du même avis. Jamais plus magnifique langage n'a été
-entendu au théâtre. Quelques <i>jeunes</i> prétendent qu'il a vieilli. Oui,
-comme un tableau du Titien ou de Giorgione, que le temps couvre d'un
-voile d'or, rendant les lumières plus blondes, les tons plus chauds, et
-les ondes d'une profondeur plus mystérieuse.</p>
-
-<p>C'était Madame Marte Laurent qui jouait le rôle de Lucrèce Borgia,
-jadis cr par Mademoiselle Georges. Nous n'établirons entre les deux
-artistes aucun fastidieux parallèle. Habituée au mélodrame, Madame
-Marie Laurent n'a peut-être pas toute l'ampleur tragique qu'il faudrait
-pour un drame de si haute et de si fière allure; mais elle a du feu, de
-l'intelligence, de la passion, des entrailles, et tout ce qu'elle peut
-donner, elle le donne sans réserve, sans crainte de se fatiguer; elle
-va jusqu'au bout de son talent. C'est beaucoup, et nous ne voyons pas
-dans le théâtre du drame une possibilité de Lucrèce supérieure.</p>
-
-<p>On sait que cette terrible femme, trouvée charmante par les
-contemporains, était blonde. Lord Byron possédait une mèche de cheveux
-de Lucrèce, oubliée dans une lettre d'amour, et qui avait la couleur de
-l'or rouge. En artiste soigneuse, Madame Marie Laurent s'est conformée
-à cette tradition; il n'est pas nécessaire pour être 'terrible d'avoir
-des cheveux noirs comme de l'encre: les lionnes sont blondes.</p>
-
-<p>Le rôle de Lucrèce offre cette difficulté que l'amour maternel ne
-pouvant s'avouer, y prend souvent les apparences de l'amour même:
-Gennaro, à ses accords, s'y trompe; Giubetta s'y trompe; le grand-duc
-de Ferrare s'y trompe; mais le public ne s'y trompe pas. Il est dans
-la confidence, il sait bien que Gennaro est le fils de Lucrèce et
-de ce Jean Borgia jeté dans le Tibre par l'homme à cheval qu'a vu
-le batelier de Ripetta, et dont Beppo Loveretto raconte la lugubre
-histoire au commencement du drame. Cette nuance est d'autant plus
-difficile à maintenir, que Lucrèce ne se livre à aucun monologue pour
-se dire ce qu'elle sait mieux que personne, se sert de Giubetta sans
-lui rien confier, et ne livre son secret que dans la suprême explosion
-du dénouement, lorsqu'elle crie à Gennaro, à travers un râle de mort:
-«Je suis la mère!» L'actrice a délicatement et profondément marqué
-cette différence. Elle a été très belle dans la grande scène de la
-malédiction, où elle tombe foudroyée sous l'anathème crié par toutes
-ces bouches vengeresses, ou plutôt sous la douleur immense d'être
-méprisée et haïe désormais de Gennaro. Ses câlineries avec le duc, au
-second acte, étaient peut-être un peu trop visiblement forcées: il ne
-fallait pas autant souligner l'intention secrète. Quand elle supplie
-Gennaro de boire le contre-poison, et qu'il refuse, en disant que c'est
-peut-être là le poison, elle a eu un mouvement superbe de probité
-méconnue qui se révolte contre l'injustice. Les ironies féroces du
-troisième acte ont été rugies par elle avec une étonnante profondeur de
-haine satisfaite, et à la dernière scène elle s'est montrée touchante
-et pathétique: on oubliait l'empoisonneuse pour plaindre la mère.</p>
-
-<p>Pourquoi Taillade, ayant à représenter un jeune capitaine d'aventure,
-un Italien du temps des Borgia, s'est-il fait une tête anglaise,
-entièrement rasée, coiffé à la Titus, et ressemblant au portrait de
-Kemble dans le rôle d'Hamlet? Nous ne nous expliquons pas ce singulier
-caprice, qui altère sans raison la physionomie du personnage. Comme on
-a souvent reproché à Taillade d'être trop nerveux, trop saccadé, trop
-convulsif dans son jeu, il affecte maintenant une manière froide et
-sobre: il gesticule à peine, et ne se laisse plus entraîner au drame.
-Si Shakespeare interdit aux comédiens «de scier l'air avec leurs bras,
-et de mettre la passion en lambeaux, voire même en loques», il leur
-recommande aussi «de ne pas être trop apprivoisés, et de faire accorder
-le geste et la parole avec l'action.» Que Taillade, dont nous estimons
-fort le talent, s'abandonne davantage à sa nature, il sera beaucoup
-meilleur. Gennaro, malgré sa destinée mystérieuse, doit être plus franc
-et plus ouvert que cela.</p>
-
-<p>Mélingue est le plus admirable don Alphonse d'Este duc de Ferrare,
-qu'on puisse rêver. Il est seigneurial et princier; a la grande
-tournure d'un portrait de Bronzino, et quand il dit: «Le nom d'Hercule
-a été souvent porté dans notre famille», il semble qu'il est digne
-de le porter lui-même. Sous sa manche de soie tailladée, on sent un
-bras musculeux, capable de tenir l'épée. C'est un homme comme ces
-temps-là en produisaient, un bandit-héros, un tyran, amateur des arts,
-un empoisonneur galant et courtois, profond, politique, et digne de
-l'admiration de Machiavel.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></h4>
-
-
-<h4>LES BURGRAVES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">18 février 1843.</p>
-
-<p>Le Théâtre-Français a répété activement les <i>Burgraves</i>, de Victor
-Hugo. Mademoiselle Théodorine vient d'être engagée expressément
-pour jouer le rôle de la sorcière Guanhumara. Ce nom, un peu
-rébarbatif, signifie tout simplement Geneviève. Duprez pourrait
-chanter aujourd'hui, à la place du nom si doux de Tchin Fra, celui
-de Guanhumara qui n'est pas plus dur assurément. Mademoiselle
-Théodorine est bien jeune sans doute pour représenter une vieillarde
-de quatre-vingts ans; mais nous nous accommodons plus volontiers de
-voir une jeune femme en jouer une vieille, que de voir une vieille
-en jouer une jeune. C'est du reste une habitude toute prise, les
-rôles <i>marqués</i> sont remplis par des jeunes gens, il suffit d'être
-sexagénaire pour débuter dans les ingénues.</p>
-
-<p>Les petits journaux, comme d'ordinaire, donnent à l'avance de prétendus
-extraits des <i>Burgraves</i>: qui une tirade, qui un hémistiche, qui un
-vers: ils en sont pour leurs frais d'invention. C'est autant de besogne
-faite pour les parodistes, qui, avec cette facilité d'imagination qui
-les caractérise, ne manqueront pas d'en farcir leurs rapsodies. Jamais
-peut-être Victor Hugo ne s'est élevé si haut. Épique, homérique, sont
-les épithètes les plus modérées qui conviennent pour qualifier cette
-nouvelle œuvre. Cela se passe entre géants, dans un monde d'airain
-et de pierre de taille. Les plus petits ont sept pieds, les plus
-jeunes ont cent ans. La forme choisie par le poète est la trilogie,
-ou la journée espagnole: l'exposition, le nœud, le dénouement;
-disposition simple, logique, naturelle, et qui depuis longtemps devrait
-être adoptée. La longueur de la pièce est d'ailleurs la même, et sa
-durée sera celle d'une tragédie en cinq actes. On fait espérer cette
-solennelle et triomphante représentation pour le 8 mars, jour qu'il
-faut marquer avec une pierre blanche.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXVI" id="XXXVI">XXXVI</a></h4>
-
-
-<h4>PREMIÈRE DES BURGRAVES</h4>
-
-
-<p class="sous">(THÉÂTRE-FRANÇAIS)</p>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">13 mars 1843.</p>
-
-<p>Autrefois, sur le bord des rochers qui hérissent les bords du Rhin,
-se dressaient, au milieu des nuées, des donjons inaccessibles habités
-par des burgraves, bandits-gentilshommes, voleurs homériques, qui
-rançonnaient les passants, pillaient les convois, et remontaient
-ensuite à leurs nids avec leur proie dans les serres. Éventrées par
-les assauts, ébréchées par le temps, disjointes par l'envahissement de
-la végétation, les hautes tours des burgs abandonnés tombent pierre
-à pierre dans le fleuve, ou pendent formidablement sur l'abîme
-en fragments démesurés. Aux brigands héroïques bardés de fer ont
-succédé les filous et les escrocs. La ruse a pris la place de la
-force, les voyageurs ne sont plus détroussés que par les aubergistes.
-Dans ses admirables <i>Lettres sur le Rhin</i>, M. Victor Hugo, avec ce
-talent descriptif qui n'eut jamais d'égal, nous a fait parcourir
-quelques-uns de ces antiques repaires féodaux dont il sait tous
-les secrets, la salle d'armes, les caveaux aux voûtes surbaissées,
-l'escalier en colimaçon, le couloir qui circule dans l'épaisseur
-des murs, l'oubliette, au fond pavé d'ossements, la guérite en
-poivrière, accrochée aux créneaux comme un nid d'hirondelles, il nous
-a tout montré, il nous a promenés dans toutes les salles, à tous les
-étages. C'est sans doute en visitant un de ces donjons que l'idée des
-<i>Burgraves</i> est venue à l'illustre poète. Il aura d'abord, par le
-travail de la pensée, restauré les portions en ruines, remis à leurs
-places les pierres écroulées, rattaché le pont-levis à ses chaînes,
-rétabli les planchers effondrés, arraché le lierre et les herbes
-parasites, replacé les vitraux dans leurs mailles de plomb, jeté un
-chêne ou deux dans la gueule béante des cheminées, posé ça et là, dans
-l'embrasure des fenêtres, quelques chaises en bois sculpté; puis,
-quand il aura vu toutes les choses ainsi arrangées et remises en état
-dans le manoir seigneurial, la fantaisie lui aura pris d'évoquer les
-anciens habitants, car le poète a, comme la pythonisse d'Endor, la
-puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera
-présenté le premier, puis Magnus son père, puis Job l'aïeul, le cercle
-s'élargissant et se reculant toujours. Cette vision des temps disparus,
-M. Victor Hugo l'a réalisée et fixée en vers magnifiques, et il en est
-résulté la trilogie des <i>Burgraves.</i></p>
-
-<p>Lorsque la toile, en se levant, laisse les yeux des spectateurs
-pénétrer dans le monde fantastique que sépare du monde réel cet
-étincelant cordon de feu qu'on appelle la rampe, nous sommes au
-burg de Heppenheff, une de ces hautes demeures féodales, escarpées,
-inabordables, se cramponnant au rocher par des serres de granit,
-faisceaux de tours engagées les unes dans les autres, où la muraille
-continue la montagne à s'y méprendre, et dont les ruines de
-Château-Gaillard, près des Andelys, aux bords de la Seine, peuvent
-donner une idée à ceux qui n'ont pas vu les burgs du Rhin. Les nuages
-baignent les créneaux, et l'épervier, en passant, se déchire la plume
-au fer de la lance des sentinelles; les fossés sont des abîmes, où
-blanchit, tout là-bas, dans la vapeur bleue, l'eau savonneuse d'un
-torrent; le vertige vous prend, à vous pencher aux étroites fenêtres.</p>
-
-<p>Nulle communication avec le dehors, pas un jour dans cette armure
-de pierre de taille, que revêt par-dessus l'armure de fer qui ne le
-quitte jamais, le vieux burgrave Job le Maudit, Job l'Excommunié,
-espèce de Goetz de Berlichingen centenaire, Titan du Rhin, qui veut
-mourir comme il a vécu, sans loi, sans maître; qui repousse d'un pied
-obstiné l'échelle de l'Empire appliquée à ses murailles, et, pour
-montrer qu'il est en révolte ouverte contre la société, plante un grand
-drapeau noir sur sa plus haute tour. Cette grande salle délabrée, où
-l'abandon tamise sa poussière fine, où l'humidité verdit les pierres,
-où l'araignée travailleuse suspend ses rosaces aux nervures brisées,
-c'est la galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff.</p>
-
-<p>Au fond l'on, voit flamboyer, à travers les pleins-cintres d'une
-galerie romane, un coucher de soleil aux teintes menaçantes et
-sanguinaires. Le premier étage de ce promenoir se compose de piliers
-courts, trapus, écrasés, à l'attitude massive, aux chapiteaux
-fantastiques; le second, de colonnettes plus légères et plus
-rapprochées; par l'interstice des arcades, se découvrent en perspective
-les sommets des remparts et des autres tours du burg. Des lumières
-scintillent déjà aux barbacanes, d'où s'échappent par éclats de
-stridentes fanfares de clairons, et de tumultueux refrains de chansons
-à boire. Hatto, le plus jeune et le plus méchant des burgraves, est en
-train de banqueter avec ses compagnons. La chose dure depuis le matin,
-et a toute la mine de se vouloir prolonger; on ne s'arrête pas en si
-beau chemin. Au vacarme insolemment joyeux de la fête se mêle, par
-instants, le bruit sinistre de pas lourds et de feuilles froissées; ce
-sont les captifs, les esclaves qui reviennent du travail, conduits par
-un soldat, le fouet en main. Certes, si jamais l'on a pu se croire en
-sûreté dans son antre, c'est bien le comte Job. La herse est baissée,
-le pont-levis ramené; l'archer veille à son poste; la chambre du
-comte, avec sa porte étoilée d'énormes clous, de serrures compliquées
-de secrets, est comme une forteresse au cœur de la première; les
-esclaves sont enchaînés solidement; les cachots ont des profondeurs
-inconnues, et ne lâchent jamais leur proie. Que peut craindre le vieux
-Prométhée, sur son roc? qu'il ne descende du ciel un vautour envoyé par
-Jupiter!</p>
-
-<p>Eh bien, dans ce manoir si bien gardé, malgré les remparts, malgré
-les sentinelles, a su se glisser un ennemi. Vous voyez cette vieille,
-triste, dévastée, avec cette tristesse d'orfraie, son morne et froid
-regard de spectre, ses deux talons qui résonnent sur les dalles comme
-les talons du Commandeur, son nom rauque et bizarre, ses allures
-sinistrement mystérieuses: c'est la Haine c'est la Vengeance, c'est
-Guanhumara, pauvre esclave vendue et revendue vingt fois, qui a traîné
-les bateaux qui vont d'Ostie à Rome et qui, changeant sans cesse de
-maître et de climat, a vécu pendant soixante ans de tout ce qui fait
-mourir. Dans cette variété d'infortunes, à travers bette existence
-errante, elle a trouvé des secrets merveilleux; effrayante pour les
-tigres eux-mêmes, elle a cueilli dans les forêts monstrueuses de
-l'Inde les herbes puissantes qui donnent la vie ou la mort; durant les
-immenses nuits des pôles, où les étoiles brillent six mois aux cieux,
-elle a médité sur les forces secrètes des astres et des philtres, elle
-a conversé avec les noirs esprits et lentement combiné le plan de sa
-vengeance que Satan lui-même ne pourrait désirer plus complète: elle
-erre à travers ce manoir dont elle connaît tous les replis, dont elle a
-sondé tous les souterrains; car on lui laisse une espèce de liberté,
-en considération de quelques cures surprenantes qu'elle a faites. Elle
-inspire à ses compagnons d'infortune une espèce d'effroi vague, de
-terreur superstitieuse, et elle se promène ayant toujours autour d'elle
-un cercle de solitude. Pendant qu'elle s'est tapie, hargneuse, muette
-et sombre dans son coin, les prisonniers causent entre eux des mystères
-du burg, et se disent tout bas des paroles dont l'écho leur fait peur.</p>
-
-<p>On a vu au cimetière Guanhumara qui, les manches relevées, préparait
-une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation
-bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme
-et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans
-dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau
-dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un
-fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et
-plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule!
-La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses
-ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait
-encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il
-n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction
-ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux
-fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne
-du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de
-corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses
-longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe,
-autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de
-la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte
-Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si
-les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et
-le fantôme-empereur se rendormit,&mdash;Chimères, chansons, histoires de
-nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé
-dans le Cydnus, en face de toute l'armée.&mdash;Mais on n'a pas retrouvé
-son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle
-pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les
-autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme
-Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire
-que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de
-Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de
-son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre
-fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait
-caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en
-lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose,
-sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand
-Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous
-deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du
-moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres
-recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés
-sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts;
-on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener
-Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en
-Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati,
-son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de
-raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait
-enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à
-des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait
-venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher
-à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans
-révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir
-que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur
-Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux
-les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son
-mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent
-M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur
-antique au drame moderne.</p>
-
-<p>Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait
-claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur
-Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château;
-et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces
-misérables.</p>
-
-<p>Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car
-c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier
-ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans
-sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui
-lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des
-mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être,
-car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond
-devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de
-décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale
-des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de
-fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils
-vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier.
-Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de
-velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se
-couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le
-gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de
-faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres
-à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques,
-n'ont-ils pas tout à fait tort.</p>
-
-<p>Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure.
-Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de
-chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre
-sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui
-l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans
-un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir
-pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle
-est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau
-le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!...
-Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que
-cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait
-disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus
-tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs
-que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est
-le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images.
-L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une
-tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que
-donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue,
-pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe,
-et se trouve trop aimée pour mourir.</p>
-
-<p>Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans
-sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina.
-Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille.
-C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque
-projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus
-longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un
-enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans,
-comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il
-jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle
-l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle
-veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que
-de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato,
-ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à
-son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs
-du mancenillier et de l'arbre upa?</p>
-
-<p>Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert
-lui dit: «Peux-tu sauver Régina?&mdash;Oui; mais que m'importe qu'elle
-meure!&mdash;Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en
-voulait!&mdash;Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une
-goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut
-me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je
-voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.&mdash;Je
-le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite
-fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la
-santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.</p>
-
-<p>Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et
-de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse,
-le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des
-plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes
-de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte
-Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste
-en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé
-un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre;
-mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du
-donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux.
-D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules
-une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en
-manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme
-hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des
-muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second
-personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la
-barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle
-du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se
-tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.</p>
-
-<p>Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour
-s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence
-de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir
-pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces
-magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille
-loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits
-d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis
-tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les
-vêtements et les paroles, rien ne dure.</p>
-
-<p>Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours,
-accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs
-grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous
-reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu
-couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait
-pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-L'hiver est froid, la bise est forte;<br />
-Il neige là-haut sur les monts;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br />
-<br />
-Je suis damné, ma mère est morte,<br />
-Mon curé me fait cent sermons;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br />
-<br />
-Belzébuth, qui frappe à ma porte,<br />
-M'attend avec tous ses démons;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aimons, qu'importe,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'importe, aimons.</span><br />
-</p>
-
-<p>Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent
-à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander
-l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est
-ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu
-même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les
-chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid,
-ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on
-l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie
-recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme,
-taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque
-nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions
-autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs
-entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant
-la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le
-vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!...
-Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme
-pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se
-dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir,
-au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des
-sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les
-clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau,
-l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui,
-dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que
-la scène de l'affront, dans <i>Lucrèce Borgia.</i></p>
-
-<p>Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de
-ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une
-soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une
-époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau,
-où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les
-événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne,
-comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement
-de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui
-étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être
-moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le
-mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric
-Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers
-d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de
-Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche
-épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant,
-si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre
-à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au
-bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.</p>
-
-<p>Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition
-fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il
-tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire
-replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de
-lui arracher.</p>
-
-<p>Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son
-grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se
-renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants
-s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne
-d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré
-lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à
-vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune,
-et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa
-mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un
-comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est
-Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain:
-Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne
-les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir,
-la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans
-l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une
-chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur,
-a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée.
-Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à
-la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son
-gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave:
-«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te
-ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux
-pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton
-parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici
-même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté
-cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le
-champion d'Olbert.&mdash;Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave
-au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!&mdash;Je suis
-l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!»
-Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée.
-«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton
-bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon
-père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur
-Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre
-aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie,
-dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces
-grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de
-l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil
-empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les
-plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout,
-sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les
-burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer
-Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache
-énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur,
-lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette
-querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en
-s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne,
-soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose
-de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière,
-condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté
-les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus
-coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te
-rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui
-reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom;
-tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.</p>
-
-<p>A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit
-effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines
-de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et
-défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la
-muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis,
-accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante
-que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres
-visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu
-du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse
-dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges,
-son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses
-sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est
-Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance.
-Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois
-de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé,
-où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui
-s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils
-Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma
-vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide,
-ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec
-moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une
-victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la
-lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.&mdash;Olbert sait
-qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je
-t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur
-du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir
-sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est
-tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs.
-Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur
-des <i>Feuilles d'automne</i>, de <i>Notre-Dame de Paris</i> et des <i>Rayons et
-les ombres.</i> Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant;
-il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même
-de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son
-père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi;
-tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois
-vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange
-vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré
-les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de
-bourreau.</p>
-
-<p>Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et
-lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert,
-hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par
-Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit:
-«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato,
-c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu
-as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:&mdash;A toi la
-tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!»
-Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.</p>
-
-<p>Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la
-fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale
-le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En
-effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un
-amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un
-fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?</p>
-
-<p>Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à
-l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète
-encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces,
-reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques,
-qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles,
-leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le
-célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des <i>Nibelungen.</i>
-Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification
-ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète
-souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui
-d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts
-cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse
-de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais
-sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au
-même degré.</p>
-
-<p>Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on
-représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient
-au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète,
-applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un
-détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire
-que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une
-œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de
-savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un
-titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le
-théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les
-aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a,
-dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité
-et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout
-le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un
-événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les
-querelles littéraires aux querelles politiques.</p>
-
-<p>Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher
-noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais
-cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans
-ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez
-les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de
-bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver
-à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à
-tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de
-guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus
-rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de
-la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants,
-les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien
-d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui
-caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,&mdash;car le génie
-a un sexe.&mdash;Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille
-est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage
-d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le
-<i>Prométhée enchaîné.</i> L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend
-la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux
-morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine
-volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!<br />
-Morne sérénité des voûtes azurées!<br />
-Lueur dont la tristesse a tant de majesté!<br />
-Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!<br />
-Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!<br />
-Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,<br />
-Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,<br />
-Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur<br />
-Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,<br />
-Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!<br />
-</p>
-
-<p>Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi
-toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux,
-reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir
-pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg
-inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs
-ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses
-vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges
-murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être
-encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle
-force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la
-légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales
-et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton
-d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul
-pouvait le faire aujourd'hui.</p>
-
-<p>Les <i>Burgraves</i> ont été joués avec beaucoup de talent et d'ensemble.
-Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de
-Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix
-magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages.
-Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple
-et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus
-grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle
-d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la
-création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente
-reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame
-moderne, qui lui a fait sa réputation.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></h4>
-
-
-<h4>LA REPRISE DES BURGRAVES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 décembre 1846.</p>
-
-<p>On va reprendre les <i>Burgraves</i> maintenant que les esprits sont libres
-de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux
-n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique,
-la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le
-<i>Prométhée</i> d'Eschyle.</p>
-
-<p>Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle
-et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé.
-Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler
-dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs
-d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable
-et surprenante des créations antérieures, comme les héros des
-<i>Nibelungen</i>, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets
-sinistres des soleils disparus!</p>
-
-<p>Quel que soit le succès de cette reprise.</p>
-
-<p>«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse
-inaccessible au milieu des nuées.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></h4>
-
-
-<h4>PARODIES DES BURGRAVES</h4>
-
-
-<p class="sous">(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)</p>
-
-
-<p class="sous">LES HURES GRAVES.&mdash;LES BUSES GRAVES.</p>
-
-
-<p>Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies.
-En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts
-à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur
-élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie
-amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite
-parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs
-imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage
-qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs
-exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus
-saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à
-présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du
-monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces,
-loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent
-aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les
-tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à
-la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les
-tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens
-du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup
-d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées
-poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous
-défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les <i>Hures
-graves</i> ou les <i>Buses graves</i>, de reconnaître que c'est de Victor Hugo
-qu'on a voulu se moquer.</p>
-
-<p>Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont
-l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il
-n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui
-les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des <i>Burgraves</i>,
-ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les
-applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique
-qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être
-organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine
-de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public.
-On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque
-représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente.
-Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue.
-Le public libre qui vient aux <i>Burgraves</i> pour son argent, et qui
-écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse
-entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion,
-il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de
-quelques envieux ameutés.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></h4>
-
-
-<h4>PARODIES ET PASTICHES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 mai 1849.</p>
-
-<p>Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès.
-Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites
-négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres
-de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret,
-de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une
-caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle
-à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là
-pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie
-est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces
-de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques
-que le récit de Théramène, et singent bien plutôt <i>Andromaque</i> que
-<i>Hernani</i> et <i>Bérénice</i> que les <i>Burgraves</i>; quelques cassures de vers
-absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans
-la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés
-la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies,
-molles, fades, inintelligentes.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XL" id="XL">XL</a></h4>
-
-
-<h4>VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">7 juin 1852.</p>
-
-<p>S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès.
-La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui
-ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout,
-avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité,
-profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares
-domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie,
-ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus
-tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du
-maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres
-plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits
-objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont
-dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant
-le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre
-existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais.
-Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de
-réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus
-pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout
-quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand
-poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend
-par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux
-gibelin:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.</span><br />
-</p>
-
-<p>Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une
-mince brochure bleue dont voici le titre:</p>
-
-<p>«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité,
-meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du
-Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de
-Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise,
-terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux,
-dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures,
-tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc.,
-dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ
-de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère
-de M<sup>e</sup> Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335,
-assisté de M. Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez
-lesquels se distribue le présent catalogue.»</p>
-
-<p>Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui,
-sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur.
-C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un
-voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de
-foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère,
-suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort.
-Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus?
-Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus
-que le monde pour patrie?</p>
-
-<p>Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne
-nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins
-de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous
-sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit,
-après les soirées triomphales d'<i>Hernani</i>, de <i>Lucrèce Borgia</i>, de <i>Ruy
-Blas</i>, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de
-jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un
-mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la
-poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements,
-aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la
-vente de son mobilier <i>pour cause de départ</i>, et d'ajouter, par la
-publicité, quelque obole à son pécule d'exil!</p>
-
-<p>Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de
-commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si
-douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations
-d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous
-aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger
-crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des
-objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme
-documents pour la biographie du poète.</p>
-
-<p>M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait
-transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et
-solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres
-de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile
-qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on
-montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète,
-modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus,
-de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni
-colonnes de marbre.</p>
-
-<p>Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul
-n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait:
-des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en
-laque du Japon, décoraient cette première pièce.</p>
-
-<p>Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré,
-encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date,
-plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une
-fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté,
-une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les
-arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de
-<i>Notre-Dame de Paris</i>, un buste de nègre en pierre de touche, quelques
-fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en
-écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de
-Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande
-singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue,
-et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible
-ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité
-de ce meuble de bénédictin.</p>
-
-<p>Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin
-magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre
-exécutée par la main qui l'a écrit.</p>
-
-<p>Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier
-ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches,
-les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de
-Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon
-de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et,
-sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette
-d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de
-beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange
-de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en
-ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour
-et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.</p>
-
-<p>De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète
-qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes
-salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples
-pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de
-Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon,
-représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme
-Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de
-morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes
-chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du
-Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds
-chaussés d'acier.</p>
-
-<p>Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires,
-jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de
-cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le
-plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se
-cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers,
-de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne,
-des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé,
-chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus
-plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.</p>
-
-<p>Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande
-tapisserie à sujets tirés de <i>Télémaque</i>; des nègres en bois doré
-supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des
-figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de
-Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du
-poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David,
-des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à
-fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.</p>
-
-<p>La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes,
-garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres
-hollandais.</p>
-
-<p>Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon,
-des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de
-Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente
-du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.</p>
-
-<p>Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par
-hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau.
-Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette
-triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription
-le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à
-leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
-qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des
-reliques.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></h4>
-
-
-<h4>A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ</h4>
-
-<h4>«LA CHAMBRE ARDENTE»</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">17 octobre 1854.</p>
-
-<p>Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à
-travers le mélodrame, à cette grande épopée des <i>Burgraves</i> où marche,
-en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit,
-cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille
-de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette
-gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique,
-moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne
-serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.</p>
-
-<p>Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à
-l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge
-disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands
-alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme
-elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de
-l'esclavage!</p>
-
-<p>Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO" id="LES_INTERPRETES_DE_VICTOR_HUGO">LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO</a></h4>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLII" id="XLII">XLII</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE GEORGES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">Octobre 1857.</p>
-
-<p>Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on
-pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis
-parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».</p>
-
-<p>Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit
-évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours
-juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important
-problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en
-rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.</p>
-
-<p>Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de
-Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne
-peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des
-fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.</p>
-
-<p>Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle
-Georges est réellement belle, et très belle.</p>
-
-<p>Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis
-des bas-reliefs.</p>
-
-<p>L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse
-incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
-d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine
-oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne
-d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses
-coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse
-qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette
-bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce
-tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
-passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou
-l'anathème moderne.</p>
-
-<p>Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et
-termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une
-déesse que d'une femme.</p>
-
-<p>Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges
-a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez
-semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux
-et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.</p>
-
-<p>Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au
-lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un
-contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans
-aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au
-plus haut point chez l'Hercule Farnèse.</p>
-
-<p>L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
-muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
-ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs,
-très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des
-mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites
-pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et
-d'Euripide.</p>
-
-<p>Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et
-disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait
-une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec
-sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de
-cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout,
-comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération
-anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et
-surhumain.</p>
-
-<p>C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie,
-ensevelie à tout jamais.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></h4>
-
-
-<h4>MORT DE MADEMOISELLE GEORGES</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1867.</p>
-
-<p>Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement
-radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis
-longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées
-à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des
-hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types
-créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus;
-l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne
-les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer
-qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de
-celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette
-superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise
-pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.</p>
-
-<p>Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les
-générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les
-fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps,
-<i>edax rerum</i>, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le
-respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue
-à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la
-taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût,
-dans l'<i>Orestie</i>, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était
-pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et
-parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps;
-une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.</p>
-
-<p>Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus
-sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes
-doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame;
-son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en
-cuir de Cordoue que d'un <i>velum</i> de pourpre. Elle était chez elle
-à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de
-l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château
-gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose
-étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques.
-Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle
-Sémiramis! disaient les uns.&mdash;Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie
-Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les
-deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.</p>
-
-<p>Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi
-dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût
-passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était
-de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que
-nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte
-de <i>Marie Tudor</i>, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de
-velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant
-les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se
-découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle
-nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des
-élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance
-enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres
-d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du
-parterre au cintre.</p>
-
-<p>Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se
-penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté
-terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque
-son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers
-la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération
-d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle
-disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon
-quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte,
-elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez
-donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se
-souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe
-avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs.
-C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame.
-En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor
-sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame
-Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus
-grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et
-tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans
-l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps
-frêle, est partie avant Georges.</p>
-
-<p>Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été
-notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait
-quitté Eschyle pour Shakespeare&mdash;ce n'est pas là une défection&mdash;et
-s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a
-ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle
-des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui
-ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une
-partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce,
-l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe
-porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos
-anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent
-dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours,
-nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.</p>
-
-<p>Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles
-connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver
-d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle
-est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime,
-d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble
-le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort
-de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis
-rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de
-lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux
-avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même,
-à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des
-compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être
-comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents,
-parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude
-s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé
-s'en aller avec les autres.</p>
-
-<p>L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant
-pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa
-représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de
-guerre.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE RACHEL</h4>
-
-
-<p>Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel.
-Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou
-mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant,
-nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques
-traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette
-périphrase remplaçait presque le nom.</p>
-
-<p>Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts
-plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la
-statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient
-naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite
-de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main
-de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement
-moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était
-née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa
-beauté méconnue&mdash;car elle était admirablement belle&mdash;n'avait rien de
-coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour
-laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient
-comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la
-face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la
-bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement
-allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles
-élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils
-à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à
-rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent
-du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus
-pure. C'était la <i>Phèdre</i> d'Euripide, non plus celle de Racine, que
-vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits
-légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une
-figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité
-gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier,
-désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était
-l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime
-tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son
-succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le
-théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à
-chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut
-au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait
-par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes
-antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau
-elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et
-ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui
-s'oubliait à Versailles.</p>
-
-<p>Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte,
-non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la
-rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave,
-profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son
-jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins
-recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du
-mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on
-l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup
-sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait
-indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à
-peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux
-Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le
-monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer
-sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses,
-nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé
-comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités
-sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue
-lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont
-ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus
-qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne
-pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire
-trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne.
-La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la
-passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables,
-l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà
-les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le
-feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un
-temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant
-l'éternelle sérénité de l'art.</p>
-
-<p>Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces
-expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la
-tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de
-princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du
-petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme
-l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.</p>
-
-<p>Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à
-ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si
-quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à
-regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne
-rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si
-profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles
-offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures
-de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa
-blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux
-répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle
-le put.</p>
-
-<p>Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art
-de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une
-figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de
-laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs
-évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la
-meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.</p>
-
-<p>Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé
-aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé
-d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en
-ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement
-romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de
-drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé;
-mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre
-l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle
-interprétait.</p>
-
-<p>Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme
-beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle
-gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus
-simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une
-duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à
-palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer
-le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains
-de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se
-révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et
-s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle
-pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de
-tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait
-heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche
-dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.</p>
-
-<p>Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas
-dire comme le poète: <i>Non omnis moriar.</i> Son œuvre passagère ne
-reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son
-nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi
-la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de
-Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune
-homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se
-passionnant encore de souvenir, et ne préfère <i>in petto</i> une médiocrité
-fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés
-flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce
-dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère
-et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces
-couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées,
-ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges
-immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles
-comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout
-entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant,
-les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis,
-images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur
-escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes
-immortels.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></h4>
-
-
-<h4>MADAME DORVAL</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">16 janvier 1838.</p>
-
-<p>Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement
-l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que
-les auteurs ou les acteurs du <i>drame</i> proprement dit doivent avoir
-communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard
-catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante
-à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre
-Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous
-raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de
-Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard;
-que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick
-Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier <i>sous les fenêtres</i>
-d'une princesse russe.</p>
-
-<p>L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de
-Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et
-Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de
-l'Ambigu, les confondraient de surprise.</p>
-
-<p>Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui
-jouent le drame!</p>
-
-<p>A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur
-paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque
-empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une
-femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son
-voisin.&mdash;«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle
-va à l'église», etc., etc.</p>
-
-<p>C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans
-Adèle, d'<i>Antony</i>, dans la femme du <i>Joueur,</i> dans <i>Charlotte Corday</i>,
-et surtout dans Marguerite, du <i>Faust</i> de Gœthe, rôles empreints
-de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame
-Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois
-et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des
-journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.</p>
-
-<p>Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper
-au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés,
-à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'<i>Antony</i>, dont
-le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous
-les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de
-l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi,
-naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis,
-obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez,
-ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles
-cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de
-Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes,
-que Voisenon appelle <i>de bons amis qui ne manquent jamais au besoin</i>;
-elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de
-la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout,
-raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne
-concevant pas que l'on puisse faire des économies.</p>
-
-<p>Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention <i>au
-mot</i>, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit
-sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte
-au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez
-Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre
-parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait
-écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous
-tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées
-et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone
-de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de
-Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc.
-Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval;
-mais leur choix indique une fantaisie et une <i>humour</i> que rien ne peut
-rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la
-main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales
-admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires,
-la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des
-prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout
-cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue
-jusqu'ici par madame Dorval.</p>
-
-<p>Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de
-province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval
-a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne
-pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue
-dans la <i>Jeanne Vaubernier</i>, de M. Balissan de Rougemont?»</p>
-
-<p>Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame
-Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans
-chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont
-se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a
-déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes
-comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un
-tour comme celui-ci est une noble vengeance.</p>
-
-<p>Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à
-croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire
-que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion
-Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour,
-des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la
-tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de
-poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé,
-on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on
-se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement
-des acteurs.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></h4>
-
-
-<h4>MORT DE MADAME DORVAL</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">1<sup>er</sup> juin 1849.</p>
-
-<p>Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est
-la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée
-vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains
-grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère
-retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le
-dit Victor Hugo, le grand poète:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!</span><br />
-</p>
-
-<p>Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble
-avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre
-jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main
-suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre,
-qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la
-fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,&mdash;elle
-figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,&mdash;un magnétisme
-qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.</p>
-
-<p>Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre
-cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps
-qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi,
-pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle,
-pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis
-cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le
-rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse
-idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de
-Musset:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,<br />
-Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,<br />
-Que la terre leur soit légère,&mdash;ils ont aimé!<br />
-</p>
-
-<p>s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.</p>
-
-<p>Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous
-d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés,
-séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à
-vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont
-serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous
-avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous
-revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et
-plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux
-d'Antony, de Chatterton et de Didier!</p>
-
-<p>Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné
-votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver
-ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement
-sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence
-complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand
-mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance,
-renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup
-Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac,
-Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary
-Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz,
-Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade
-étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!</p>
-
-<p>Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval
-formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie
-femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,&mdash;sur la scène,
-bien entendu.&mdash;Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et
-se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il
-fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait
-l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui
-arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans <i>le Joueur</i> par exemple,
-dans <i>Peblo, ou le Jardinier de Valence</i>, n'a rien vu; il ne connaît ni
-tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se
-sentir bien veuf.</p>
-
-<p>Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle
-puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les
-salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.</p>
-
-<p>Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât
-l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait
-pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses
-sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la
-situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait
-lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple,
-d'une interjection, d'un <i>oh!</i> d'un <i>mon Dieu!</i> elle faisait jaillir
-des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même
-soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots
-à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si
-sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une
-douleur de convention.</p>
-
-<p>Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était
-essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a
-vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les
-erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle
-a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été
-femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien
-de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle,
-ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une
-scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se
-serait crue seule.</p>
-
-<p>Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché
-cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé
-Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la
-Porte-Saint-Martin ou courir la province.</p>
-
-<p>Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que
-nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu
-qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir
-de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges
-enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le
-vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes
-pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et
-vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes
-cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les
-contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité?
-pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?</p>
-
-<p>Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la
-première représentation de <i>Marion Delorme.</i> Le drame venait de la
-prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme
-elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à
-son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle
-planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune
-maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux
-blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire
-par dame Rose.</p>
-
-<p>Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre
-Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était
-plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était
-la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans
-le cœur les sept pointes d'épée, comme la <i>Marie au Golgotha.</i></p>
-
-<p>Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la
-vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle
-avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la <i>Lucrèce</i>
-de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante
-dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait
-eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller
-à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une
-tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas
-dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas
-sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse
-doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées
-et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et
-de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus
-sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours
-leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme
-Beethoven.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></h4>
-
-
-<h4>FRÉDÉRICK LEMAÎTRE</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">14 janvier 1853.</p>
-
-<p>Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une
-des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous
-ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce
-grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready,
-et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les
-frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.</p>
-
-<p>Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait
-s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus
-élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire
-se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par
-la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le
-trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une
-moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre
-frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine,
-devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions
-fumeux.</p>
-
-<p>Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait
-partie de la Comédie-Française.&mdash;Balzac, il est vrai, n'était pas de
-l'Académie.&mdash;Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps
-constitués.&mdash;Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que
-les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A
-la Porte-Saint-Martin, il a trouvé <i>Richard d'Arlington, Gennaro, Don
-César de Bazan</i>; à la Renaissance, <i>Ruy Blas</i>; aux Variétés, <i>Kean</i>; à
-la Gaîté, <i>Paillasse</i>; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de
-sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les
-jouait.</p>
-
-<p>Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et
-trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce
-et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs
-complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le
-conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place
-de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec
-la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et
-porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant
-la musique» aussi bien que</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je le tiens écumant sous mon talon de fer.</span><br />
-</p>
-
-<p>ou</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je crois que vous venez d'insulter votre reine.</span><br />
-</p>
-
-<p>Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel
-que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé
-des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.</p>
-
-<p>Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></h4>
-
-
-<h4>MADEMOISELLE JULIETTE</h4>
-
-
-
-<p class="p2" style="margin-left: 60%;">29 octobre 1857.</p>
-
-<p>La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui
-devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes
-obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie
-privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont
-laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce
-siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de
-ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans
-un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer
-ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus
-importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes
-graves.</p>
-
-<p>C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de <i>Lucrèce Borgia</i>
-que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait
-deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène.
-Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de
-créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire
-gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose
-et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de
-l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les
-infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui
-avoir baisé la main.</p>
-
-<p>Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe
-de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les
-cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin
-de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur
-sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine.
-A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose
-de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se
-dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!</p>
-
-<p>Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et
-si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande
-réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas
-trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette
-étincelante sur le fond sombre de l'action.</p>
-
-<p>La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate
-qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du
-drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux
-sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut
-qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche,
-d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats
-de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont
-entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux;
-un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple
-grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs
-abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement,
-par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.</p>
-
-<p>Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez
-mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs,
-et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui
-laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></h4>
-
-
-<h4>LE CHATEAU DU SOUVENIR</h4>
-
-
-<p style="margin-left: 20%;">FRAGMENTS</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-Dans son cadre, que l'ombre moire,<br />
-Au lieu de réfléchir mes traits,<br />
-La glace ébauche, de mémoire,<br />
-Le plus ancien de mes portraits.<br />
-<br />
-<br />
-Spectre rétrospectif qui double<br />
-Un type à jamais effacé<br />
-Il sort du fond du miroir trouble<br />
-Et des ténèbres du passé.<br />
-<br />
-Dans son pourpoint de satin rose,<br />
-Qu'un goût hardi coloria,<br />
-Il semble chercher une pose,<br />
-Pour Boulanger ou Devéria.<br />
-<br />
-Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br />
-Une chevelure à tous crins<br />
-De roi franc ou de roi fauve<br />
-Roule en torrents jusqu'à ses reins<br />
-<br />
-Tel, romantique opiniâtre,<br />
-Soldat de l'art qui lutte encor,<br />
-Il se ruait vers le théâtre<br />
-Quand d'Hernani sonnait le cor.<br />
-<br />
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-<br />
-Les vaillants de dix-huit cent trente,<br />
-Je les revois tels que jadis.<br />
-Comme les pirates d'Otrante,<br />
-Nous étions cent, nous sommes dix.<br />
-<br />
-L'un étale sa barbe rousse<br />
-Comme Frédéric dans son roc,<br />
-L'autre superbement retrousse<br />
-Le bout de sa moustache en croc.<br />
-<br />
-Drapant sa souffrance secrète<br />
-Sous les fiertés de son manteau<br />
-Petrus fume une cigarette<br />
-Qu'il baptise papelito.<br />
-<br />
-<br />
-Celui-ci me conte ses rêves,<br />
-Hélas! jamais réalisés,<br />
-Icare tombé sur les grèves<br />
-Où gisent les essors brisés.<br />
-<br />
-Celui-là me confie un drame<br />
-Taillé sur le nouveau patron<br />
-Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br />
-Causer Molière et Calderon.<br />
-<br />
-Tom, qu'un abandon scandalise,<br />
-Récite «Love's labours lost»,<br />
-Et Fritz explique à Cidalise<br />
-Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br />
-<br />
-.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;.<br />
-</p>
-
-<p>Le château du Souvenir, <i>Émaux et Camées.</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="L" id="L">L</a></h4>
-
-
-<h4>ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE</h4>
-
-
-
-<h4>1868.</h4>
-
-<p>Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles,
-et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là
-qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace
-de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait
-paraître <i>les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des
-rués et des bois</i>, trois recueils d'une haute signification, où se
-retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités
-qu'on admirait dans <i>les Orientales</i> et <i>les Feuilles d'automne.</i>
-Des <i>Contemplations</i> date la troisième manière de Victor Hugo, car
-les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des
-phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les
-enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament
-apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut,
-tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se
-sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du
-<i>Sposalizio</i>, de <i>la Belle Jardinière</i>, de <i>la Vierge au voile</i> n'est
-pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la <i>Transfiguration</i>; le
-Rembrandt de <i>la Leçon d'anatomie du docteur Tulp</i> ne ressemble guère
-au Rembrandt de <i>la Ronde de nuit</i>, et le Dante de la <i>Vita nuova</i> fait
-à peine soupçonner le Dante de <i>la Divine Comédie</i>.</p>
-
-<p>Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie
-des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et
-des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé
-de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et
-plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses
-yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit,
-les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne
-qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens,
-avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses
-racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête
-touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les
-étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas,
-le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne
-font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.</p>
-
-<p>Dans <i>les Contemplations</i>, la partie qui s'appelle <i>Autrefois</i> est
-lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre <i>Aujourd'hui</i> est
-colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine
-incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette
-s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte
-proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons
-éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir
-les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement
-sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche
-les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans
-l'attitude du <i>Pensiero</i> de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».</p>
-
-<p>On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet,
-la Grèce à <i>l'Iliade</i> et <i>l'Odyssée</i>; l'Italie antique, <i>l'Énéide</i>;
-l'Italie moderne, <i>la Divine Comédie</i>, le <i>Roland Furieux, la Jérusalem
-délivrée</i>; l'Espagne, le <i>Romancero</i> et <i>l'Araucana</i>; le Portugal,
-<i>les Lusiades</i>; l'Angleterre, <i>le Paradis perdu.</i> A tout cela, nous
-ne pouvions opposer que <i>la Henriade</i>, un assez maigre régal puisque
-les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls
-les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le
-poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous
-en a donné la monnaie dans <i>la Légende des siècles</i>, monnaie frappée
-à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur
-des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en
-effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et
-réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un
-siècle ou d'un pays.</p>
-
-<p>Quand on lit <i>la Légende des siècles</i>, il semble qu'on parcoure un
-immense cloître, une espèce de <i>campo santo</i> de la poésie dont les
-murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste
-qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur
-presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange,
-sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses
-que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau
-donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue.
-La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec
-sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes,
-ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses
-grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie
-fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.</p>
-
-<p><i>La Légende des siècles</i>, dans l'idée de l'auteur, n'est que le
-carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le
-souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son
-travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence.
-Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers
-milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives,
-et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est
-pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle
-ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée
-à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté
-par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en
-lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord
-d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes
-d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il
-suffît de citer <i>la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz</i>, pages
-d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites
-avec l'inspiration et le style des prophètes. <i>La décadence de Rome</i>
-semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le
-poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet,
-il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de
-l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle
-héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts
-poèmes, tels que <i>le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des
-Rois</i>, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme
-Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans <i>Aymerillot</i>, la
-figure légendaire de Charlemagne <i>à la barbe florie</i> se dessine avec
-sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un
-trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et
-d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité
-hautaine et féodale du <i>Romancero</i> revit dans la pièce intitulée
-<i>Bivar.</i></p>
-
-<p>Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention,
-comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers
-errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant
-les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également
-redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les
-monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons
-en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles
-d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque
-lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions
-qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a
-consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la
-chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte,
-tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible
-contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve
-Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture
-du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les
-pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on
-pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde,
-rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes
-siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des
-tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt
-ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits
-de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les
-vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le
-bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique
-qu'on ait exécuté sur la lyre.</p>
-
-<p>La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la
-marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins
-prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs
-destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur
-le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la
-pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou
-d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil
-visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le
-chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.</p>
-
-<p>Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen
-âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses
-phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie,
-au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie
-sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx
-de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui
-royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie
-désespérante par quelque histoire funèbre.</p>
-
-<p>Le début de <i>Ratbert</i> est peut-être le morceau le plus étonnant et le
-plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était
-capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour
-débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses
-chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le
-sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît
-fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son
-blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en
-un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe,
-se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes
-syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique
-défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.</p>
-
-<p>Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve
-toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent
-une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la
-mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des
-<i>Aventuriers de la mer!</i> Les rimes se renvoient, comme des raquettes un
-volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de
-chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner
-de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des
-esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.</p>
-
-<p>Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la
-Renaissance et intitulé <i>le Satyre!</i> C'est une immense symphonie
-panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main
-souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté
-dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure
-à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions
-si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme,
-dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout,
-dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les
-résorbera dans son vaste sein.</p>
-
-<p>Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, <i>la
-Rose de l'infante!</i> Quel profond sentiment de la vie de cour et de
-l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec
-sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa
-jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille
-à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre
-d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre
-du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada
-lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui
-effeuille une rose.</p>
-
-<p>Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse;
-<i>Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier</i>, sont
-en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces
-perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans
-l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement
-et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de
-lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation
-des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri
-formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est
-une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait
-que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le
-vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce
-qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage
-articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe.
-Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour
-ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et
-noté le chuchotement mystérieux de l'infini.</p>
-
-<p><i>Les Chansons des rues et des bois</i>, comme le titre l'indique, marquent
-dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les
-vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter
-l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase
-classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent
-monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à
-la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots
-font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à
-l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne
-difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il
-regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes
-insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète
-s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours
-du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que
-les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa
-chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois,
-poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni
-pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte
-Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux,
-et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil
-a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination
-du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche
-vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.</p>
-
-<p>Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes
-et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites
-stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a
-été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de
-force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance
-incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela.
-A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne
-de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LI" id="LI">LI</a></h4>
-
-
-<p><i>A l'occasion de la reprise de</i> Lucrèce Borgia, <i>Théophile Gautier
-reçut de Victor Hugo la lettre suivante</i>:</p>
-
-
-<blockquote>
-
-<p style="margin-left: 40%;">Hauteville-House, 9 février 1870.</p>
-
-<p>«Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis,
-et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme
-autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle
-grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!</p>
-
-<p>«Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le
-grand ami.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">«VICTOR HUGO.</p>
-
-
-<p>«Voici mon portrait: il vote pour vous.»</p></blockquote>
-
-<p><i>Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras
-appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:</i></p>
-
-<p class="center">
-JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL<br />
-A THÉOPHILE GAUTIER<br />
-VICTOR HUGO.<br />
-<br />
-2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.<br />
-</p>
-
-<p><i>Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en</i> 1869,
-<i>quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier.</i></p>
-
-<p><i>Les deux dates que porte cette photographie sont de la première
-représentation et de la reprise de</i> Lucrèce Borgia.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<h4><a id="TABLE"></a>TABLE</h4>
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">1830.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Le gilet rouge.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La présentation.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Un buste de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La place Royale.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La première d'<i>Hernani</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> par autorité de justice.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Débuts de M<sup>lle</sup> Émilie Guyon dans <i>Hernani.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (12 février 1844).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (10 mars 1845).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise d'<i>Hernani</i> (8 novembre 1847).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">A propos d'<i>Hernani</i> au théâtre Italien.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">La reprise d'<i>Hernani</i> (21 juin 1867).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Lettre à Sainte-Beuve.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Prospectus pour <i>Notre-Dame de Paris.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Un drame tiré de <i>Notre-Dame de Paris</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Angelo.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Rachel dans <i>Angelo</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Victor Hugo dessinateur.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Première de <i>Ruy Blas</i> (Renaissance).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise de <i>Ruy Blas</i> (28 février 1872).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Vers de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Le Drame.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (9 novembre 1839).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise de <i>Marion Delorme</i> (1<sup>er</sup> décembre 1851).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Diane</i>, d'Augier, et <i>Marion Delorme</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Une lettre de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Gastibelza</i> (Opéra national).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Changements à vue.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Odéon).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrezia Borgia</i> (Théâtre Italien).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Lucrèce Borgia</i> (Porte-Saint-Martin).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left"><i>Les Burgraves</i> (Théâtre-Français).</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Reprise des <i>Burgraves</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Parodies des <i>Burgraves</i>.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Parodies et pastiches.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XL">XL.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Vente du mobilier de Victor Hugo.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLI">XLI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">A propos du mélodrame intitulé: <i>la Chambre ardente</i>.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;&nbsp;</td><td>&nbsp;&nbsp;</td><td>&nbsp;&nbsp;</td><td>LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLII">XLII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Georges.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mort de mademoiselle Georges.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Rachel.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLV">XLV.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Madame Dorval.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mort de Madame Dorval.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Frédérick Lemaître.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Mademoiselle Jupette.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Château du souvenir.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#L">L.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Études sur la Poésie française.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="right"><a href="#LI">LI.</a></td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Lettre de Victor Hugo.</td></tr>
-</table></div>
-
-
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-
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-<pre>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Victor Hugo, by Théophile Gautier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO ***
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