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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, vol. 3/6 - -Author: Charles Athanase Walckenaer - -Release Date: April 19, 2016 [EBook #51802] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES TOUCHANT LA VIE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - -La notation {lt} est l'abrégé du livre tournois. - - - - - MÉMOIRES - - SUR MADAME - - DE SÉVIGNÉ - - TROISIÈME PARTIE - - - - -TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE). - - - - - MÉMOIRES - - TOUCHANT - - LA VIE ET LES ÉCRITS - - DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL - - DAME DE BOURBILLY - - MARQUISE DE SÉVIGNÉ - - DURANT LE MINISTÈRE DU CARDINAL MAZARIN - ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIV - - SUIVIS - - De Notes et d'Éclaircissements - - PAR - - M. LE BARON WALCKENAER - - QUATRIÈME ÉDITION - - REVUE ET CORRIGÉE - - PARIS - - LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE - - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56 - - 1880 - - - - -MÉMOIRES - -TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS - -DE - -MARIE DE RABUTIN-CHANTAL, - -DAME DE BOURBILLY, - -MARQUISE DE SÉVIGNÉ. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -1664-1666. - - Occupation de Bussy dans son exil.--Inconvénients qu'eurent pour - lui les diverses éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ et - du cantique obscène et supposé qu'on y intercala.--Jouissances - maternelles de madame de Sévigné--Louis XIV; sa cour.--Ses maximes - de gouvernement.--Boileau, Racine, la Rochefoucauld font paraître - leurs premiers ouvrages.--Tous ces écrivains sont les censeurs de - leur époque.--La satire est personnelle.--Répulsion que madame de - Sévigné devait éprouver pour le caractère des nouveaux - littérateurs.--Si elle goûtait peu leur personne, il n'en était - pas de même de leurs écrits.--Elle assiste chez madame de - Guénégaud à une lecture faite par Racine et par - Boileau.--Pomponne, revenu de son exil, assiste aussi à cette - lecture.--Détails sur les personnages qui s'y trouvaient, sur - madame de Feuquières, madame de la Fayette, la Rochefoucauld, - Gondrin, Louis de Bassompierre, l'abbé de Montigny, d'Avaux, - Châtillon, Barillon, Caumartin.--Détails sur madame de - Guénégaud.--Portrait de cette dame par Arnauld d'Andilly.--Ses - liaisons avec d'Andilly et avec son fils de Pomponne.--Elle marie - sa fille au duc de Caderousse.--Mademoiselle de Sévigné liée avec - mademoiselle de Montmort, qui épouse M. de Bertillac.--M. de - Guénégaud sort de la Bastille.--Description du château de - Fresnes.--Plaisirs qu'on y goûtait.--Mascarade à l'hôtel de - Guénégaud.--Vers adressés à madame de Guénégaud.--Pomponne est - nommé ambassadeur en Suède.--Mort d'Anne d'Autriche et du prince - de Conti.--Le roi passe l'été à Fontainebleau, et madame de - Sévigné à Fresnes.--Correspondance entre Pomponne et la société du - château de Fresnes.--Lettres de madame de la Fayette et de madame - de Sévigné à Pomponne.--Détails sur l'évêque de Munster.--Détails - sur madame et M. de Coulanges.--Lettres de Pomponne à la société - réunie à Fresnes.--Réflexions. - - -Nous avons terminé la seconde partie de ces _Mémoires_ à l'exil du comte -de Bussy: ce courtisan disgracié s'occupait à embellir sa demeure, -cherchant vainement, dans ses goûts pour les arts et la poésie, une -distraction aux tourments de l'ambition déçue et aux angoisses de -l'amour trompé. La vanité qui le dominait ne lui permettait pas de -croire qu'il fallût renoncer à aucune de ses espérances, et il ne -pouvait calmer les agitations d'un cœur en proie aux regrets, à la -haine, à l'envie et à tous les sentiments les plus contraires au repos -de l'âme. Il avait rangé dans la superbe galerie de son château les -portraits des plus illustres personnages de l'histoire de France et, -avec ses portraits de famille, ceux des hommes les plus célèbres et des -femmes les plus belles et les plus spirituelles de son temps. Pour ces -derniers portraits il avait composé des emblèmes et des inscriptions -plus propres à faire briller la malice que la finesse de son esprit; et, -par ses vaniteuses rancunes, il entretenait imprudemment l'animosité de -ses ennemis[1]. - - [1] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 65; t. V, p. 41.--MILLIN, - _Voyage dans les départements du midi de la France_, t. I, p. - 208-219, chap. XIV, pl. XII de l'atlas.--CORRARD DE BREBAN, - _Souvenirs d'un voyage aux ruines d'Alise et au château de - Bussy-Rabutin_; Troyes, 1833, in-8º, p. 16-29. - -Leur haine l'avait cependant aidé à obtenir plus promptement sa liberté. -Le désir qu'ils avaient de se venger de lui leur fit outre-passer, dans -leurs calomnies, la mesure de la vraisemblance. Nous avons dit, et avec -juste raison, dans la seconde partie de ces _Mémoires_[2], que le fameux -libelle de Bussy, intitulé _Histoire amoureuse des Gaules_, ne contenait -pas les couplets infâmes qu'on y a insérés depuis; et nous avions pensé, -d'après les éditions de cet ouvrage que nous avions réunies, qu'on ne -les avait intercalés que longtemps après: en cela nous nous -trompions[3]. Les ennemis de Bussy, aussitôt qu'il eut été mis à la -Bastille, s'occupèrent de faire imprimer en Hollande l'ouvrage inculpé, -et ils en firent faire une édition avec le nom de l'auteur[4]. Celui qui -prépara la copie de cette édition, au titre un peu déguisé d'_Histoire -amoureuse des Gaules_, substitua celui d'_Histoire amoureuse de France_; -et, au lieu de laisser subsister les noms supposés, il mit en toutes -lettres les véritables noms des personnages, d'une manière beaucoup plus -complète et plus exacte que dans la _clef_ des deux éditions anonymes et -subreptices qui avaient paru. Restait le cantique chanté durant la -semaine sainte au château de Roissy, mais qui n'était pas dans les deux -premières éditions, parce que la copie livrée à l'imprimeur par la -marquise de la Baume ne le contenait pas. On avait fait d'assez -nombreuses copies des couplets et vaudevilles composés à l'époque de la -Fronde et du ministère du cardinal Mazarin, qui presque tous étaient -dirigés contre ce ministre, le roi, la reine mère, ses filles d'honneur: -plusieurs de nos bibliothèques conservent encore ces recueils, en -écriture du temps, annotés et contenant des détails souvent vrais, -souvent faux, sur les personnes chansonnées; ce qui faisait dire à -Ménage qu'il était impossible d'écrire sincèrement l'histoire de son -temps sans un recueil de vaudevilles[5]. L'éditeur de l'_Histoire -amoureuse de France_ imagina d'aller chercher dans un de ces recueils -tout ce qu'il y avait de plus immonde, de plus ordurier, de plus plat, -dans les nombreux couplets dits _Alleluia_, parce qu'ils étaient sur -l'air des noëls parodiés, composés contre le roi, MONSIEUR, Mazarin, la -reine mère et ses filles d'honneur. Ce fut un libraire du Palais, nommé -François Maugé, avec lequel Bussy avait été en relation, qui, de concert -avec les puissants ennemis de ce dernier et entraîné par la cupidité, -s'entendit avec un autre libraire de Bruxelles (Foppens)[6], pour faire -paraître cette édition interpolée et scandaleuse de l'_Histoire -amoureuse des Gaules_, la seule peut-être qui du vivant de l'auteur ait -été publiée avec son nom; du moins plusieurs de ceux qui réimprimèrent -ensuite l'_Histoire amoureuse de France_ d'après cette édition -eurent-ils la pudeur de supprimer le nom de Bussy sur le titre[7]. - - [2] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 2e partie, p. 138-142, 150, - 350 et 351. - - [3] Conférez p. 351, ligne 16, et la note p. 510 de la 1re - édition. - - [4] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses - Maximes d'amour_, 1666, petit in-12 de 237 pages, sans les - Maximes, qui commencent le volume et ne sont pas paginées. - - [5] _Ménagiana_, t. III, p. 355. - - [6] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, in-12, t. II, p. - 373 et 377. - - [7] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses - Maximes d'amour_, MDCLXVI, petit in-12 (sans nom de lieu ni - d'imprimeur). Le récit de la débauche pendant la semaine sainte - est à la page 190; le _Cantique_, p. 195 et 197; l'Histoire de - madame de Sévigné, à la page 200. Autre édition, sans nom - d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse des Gaules_, édition - nouvelle; à Liége, 1666 (avec la sphère), 260 pages. L'Histoire - de madame de Chanville (Sévigné) est à la page 216. Autre - édition, et sans nom d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse de - France_; Amsterdam, chez Isaac Van-Dyck, 1 vol. in-12, MDCLXXVII. - _Le Cantique_ est aux pages 198 à 200; l'Histoire de madame de - Sévigné, à la page 202. Il y a de plus, dans cette édition, la - Lettre au duc de Saint-Aignan, en date du 12 novembre 1665, qui - est dans le _Discours de Bussy à ses enfants_, page 382. - -Deux syndics de la corporation des libraires de Paris, avertis par -Foppens qu'il allait faire paraître cette édition, en instruisirent -Bussy dans sa prison. Bussy se hâta d'écrire à Colbert à ce sujet, et il -employa en même temps un habile commissaire de police pour découvrir -ceux qui vendaient sous son nom l'_Histoire amoureuse de France_. - -Deux libraires surpris en flagrant délit furent saisis et mis à la -Bastille. Bussy apprit, par l'interrogatoire qu'on fit subir à Maugé, -que cet homme l'avait déjà dénoncé en 1663, comme lui ayant troqué deux -exemplaires du _Testament du cardinal Mazarin_. Ce fait fut trouvé faux -d'après les propres déclarations de Maugé, qui fut mis au cachot pour sa -calomnie. Il en sortit deux jours après, ce qui parut suspect à Bussy; -car il sut en même temps alors, d'après cette dénonciation, qu'on avait -été sur le point de l'arrêter, lui Bussy, quand la cour allait à -Vincennes en 1664, et qu'on en fut empêché par l'entretien qu'il avait -eu à Fontainebleau avec le roi. Bussy, dans cet entretien, se justifia -non pas de ce qui concernait la dénonciation faite contre lui, puisqu'il -l'ignorait alors, mais d'être l'auteur des couplets ou des -plaisanteries qu'on lui attribuait faussement. Le roi déclara au duc de -Saint-Aignan qu'il était désabusé et satisfait des explications qui lui -avaient été données par Bussy[8]. - - [8] Sur cette entrevue du roi, conférez BUSSY, _Mémoires_, - Amsterdam, 1721, t. II, p. 283, et _Discours du comte_ DE - BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_; Paris, chez Anisson, directeur de - l'Imprimerie royale, 1694, p. 365-367. - -Quand parut l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_ avec l'ignoble -cantique et le nom de Bussy, Louis XIV n'eut pas besoin d'une nouvelle -explication pour ajouter foi aux protestations de Bussy. Il ne douta pas -un instant qu'il ne pouvait avoir part à cette édition ni au cantique. -Par le manuscrit que lui avait remis Bussy, Louis XIV connaissait le -cantique chanté à Roissy, et il savait que ni Bussy ni aucun de ceux -qui, dans leur débauche, avaient pendant la semaine sainte fait parade -d'impiété n'avaient pu proférer les paroles qu'on leur prêtait. Les -disciples des Petit[9], des Théophile, des auteurs du _Parnasse -satirique_, d'où partaient de telles attaques, se cachaient dans de -honteux galetas, et ne hantaient pas les palais. L'homme de cour ne se -croyait pas moins un honnête homme en affichant l'incrédulité en -religion et le libertinage des mœurs; mais il aurait cru renoncer à -jamais à ce titre s'il avait employé, en vers ou en prose, l'argot -crapuleux de la débauche et le langage de la canaille. Bussy, qui -passait pour un des plus beaux esprits de la cour et un des plus -délicats, quoiqu'un des plus mordants, pouvait, moins qu'un autre, être -soupçonné d'un si honteux travers. S'il inséra dans son roman -historique le malin cantique chanté à Roissy, il ne le laissa -certainement pas tel qu'il avait été improvisé, et il le supprima dans -la copie qui fut communiquée à madame de la Baume. Les plaintes qu'il -forma sur le tort que lui faisaient ses ennemis par l'édition de -Bruxelles furent entendues et accueillies. Sa femme ayant alors demandé -qu'il fût relâché pour se faire traiter d'une maladie dont il était -atteint, Louis XIV envoya aussitôt Vallot, son premier médecin, et -Félix, son premier chirurgien, pour visiter le prisonnier[10], et donna -ordre de l'élargir. Bussy sortit enfin de la Bastille, pour n'y plus -rentrer. Il avait écrit le 10 mars (1665) pour prier Colbert de faire -arrêter les libraires qui débitaient l'édition de Bruxelles. Le 22 -avril, la comtesse de Bussy avait adressé sa demande au roi, et le 17 -mai Bussy était libre. Ces dates en disent plus que tous les arguments -sur les couplets intercalés. Dans sa retraite, le duc de Saint-Aignan, -le duc de Noailles et un grand nombre de personnages comblés des faveurs -de Louis XIV continuèrent à correspondre avec Bussy, et s'honoraient -d'être de ses amis. Mais ils ne purent jamais le faire rentrer au -service, quoique la reine mère elle-même eût souvent intercédé pour lui -lorsqu'il était en prison[11]. - - [9] Conférez les _OEuvres diverses du sieur_ D***; Amsterdam, - 1714, t. II, p. 229. - - [10] BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 301. _Discours - du comte_ DE BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_, 1694, in-12, p. 404. - - [11] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 337. - -Nous savons que, lors de l'accusation intentée à Bussy pour avoir -composé des écrits offensants contre le roi et la reine mère, le -vendredi 17 avril 1665 au matin, le chevalier du guet Testu se -transporta chez Bussy, et, d'après les ordres qu'il avait reçus, -s'empara de tous ses papiers, et même le fouilla. Au nombre des -manuscrits que Testu saisit était celui de l'_Histoire amoureuse des -Gaules_, le même que Bussy avait prêté au roi. Après que le lieutenant -de justice criminel eut pris connaissance de ce manuscrit et de tous les -papiers de Bussy, qu'il l'eut interrogé juridiquement et qu'on eut fait -un rapport au roi sur le résultat de cette enquête, le roi déclara que -Bussy n'avait rien écrit contre sa personne ni contre celle de la reine, -et permit à ceux qui s'intéressaient à lui de parler en sa faveur. Mais -cependant le roi dit en même temps qu'il retiendrait encore Bussy en -prison, pour le dérober à la fureur des ennemis qu'il s'était faits par -son libelle, parce que, sans cette précaution, ils le feraient -assassiner; ce que Bussy confirme lui-même, puisqu'il avoue que, sur les -avis qui lui furent donnés, il ne sortait plus qu'avec deux pistolets -dans sa voiture, et qu'il se faisait suivre de quatre hommes à cheval, -également armés[12]. On sut bientôt que c'était sur la dénonciation du -prince de Condé, et non par suite d'aucun ressentiment du roi, que Bussy -avait été arrêté[13]. Par les lettres du duc de Saint-Aignan, nous -apprenons que ce fut le même motif qui força Louis XIV à exiler Bussy -dans ses terres et qui l'empêchait de lui permettre de revenir à Paris -et d'employer ses talents pour la guerre. - - [12] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p. 375.--BARRIÈRE, _la Cour - et la Ville_, p. 46.--_Ménagiana_, t. IV. p. 216.--MENAGII - _Poemata_, octava editio; Amstelodami, _Ep._ p. 147, _epigram._ - CXXXVIII. - - [13] _Lettres_, GUI-PATIN (18 août 1665), t. III, p. 153; lettre - 354.--_Ibid._, BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 300. - -Malgré la protection de la reine mère, de MADAME, de MADEMOISELLE; -malgré les vives sollicitations du duc de Saint-Aignan, du duc de -Noailles, du comte de Gramont et de beaucoup d'autres[14], Bussy ne put -être rappelé de son exil que dans l'âge où il n'était plus propre à -faire le métier de courtisan et à recommencer celui de guerrier. Ces -mêmes lettres du duc de Saint-Aignan nous disent que dans le cantique -qui se trouvait dans le manuscrit remis au roi, d'après lequel Bussy -avait fait ses lectures confidentielles, deux femmes d'un haut rang -étaient diffamées, et que Turenne et Condé, qui prenaient à elles un vif -intérêt, fortement courroucés contre l'auteur, s'opposaient toujours à -ce qu'il reprît du service. Eux et leurs adhérents continuaient à -attribuer à Bussy les nouveaux couplets et les épigrammes qui -circulaient de temps à autre contre les généraux, le roi et sa cour. Le -mécontentement de Bussy ne pouvait que donner crédit à cette accusation. -L'édition de son libelle, réimprimé avec un titre plus clair, avec tous -les noms et avec l'intercalation des _Alleluia_, en accrut encore le -succès, et redonna à cette œuvre malheureuse le piquant de la -nouveauté. Dans tous les temps, le public oiseux a aimé le scandale. -Jamais la calomnie n'abandonne entièrement celui qui, par ses vices et -ses travers, a prêté le flanc à ses coups: les blessures qu'elle lui -fait sont incurables, et semblent être la juste punition de ses méfaits -ignorés. Bussy remarque lui-même que les premières copies de l'_Histoire -amoureuse des Gaules_, qui n'étaient pas falsifiées, furent mises de -côté quand celles qui l'étaient parurent, parce que, dit-il, chacun -court à la satire la plus forte, et trouve fade la véritable[15]. Chaque -fois qu'on réimprimait ce livre[16], comme on fit en 1671 et en 1677, -il renouvelait les ressentiments qu'il avait excités lors de sa première -apparition; et peut-être est-ce à cette cause que nous devons attribuer -ces retours d'aigreur que madame de Sévigné manifeste quelquefois envers -son cousin, après avoir déclaré qu'elle lui avait pardonné. Tandis que, -dans son exil, Bussy était au milieu des ouvriers et des décorateurs de -son château, madame de Sévigné, dans les fêtes et les cercles où elle -conduisait sa fille, s'enivrait des jouissances de l'orgueil maternel, -et augmentait le nombre de ses amis et de ses admirateurs. - - [14] BUSSY, _Lettres_, t. III et V, _passim_. - - [15] BUSSY, _De l'usage des adversités_, t. III, p. 269; des - _Mémoires_.--BAYLE, _Dictionnaire_, p. 2957. - - [16] _Histoire amoureuse de France_; Amsterdam, Van-Dyck, - 1671,--_Ibid._, 1677.--Une 3e édition, Bruxelles, chez Pierre - Dobeleer, 1708, petit in-12; une 4e édition, par M***, chez - Adrian Moetjens, 1710, in-12. Cette dernière est celle que j'ai - citée et que je croyais la première avec ce titre. La Lettre de - Bussy au duc de Saint-Aignan est à la fin, après le - Cantique.--J'ai tenu l'édition de 1666, avec le nom de Bussy; - mais je ne connais que par la mention qu'en fait Barbier (t. II, - p. 60, _Dictionnaire des Anonymes_) l'édition de Van-Dyck, 1677, - et l'édition de Bruxelles, 1708.--Je possède l'_Histoire - amoureuse des Gaules_, édition nouvelle; Liége, 1666, avec la - sphère, sans nom d'auteur; et les deux éditions de Liége, sans - date ni nom d'auteur ni d'imprimeur; une, avec une croix de - Saint-André (Elzevier): ces deux éditions ont précédé toutes les - autres. - -Cette cour, ce monde, où brillaient madame de Sévigné et sa fille, -acquéraient chaque jour plus d'éclat par l'influence du jeune roi qui -présidait aux destinées de la France. Ce n'est pas que nous soyons -encore à l'époque la plus remarquable de son règne, mais nous sommes -arrivés à celle qui est la plus utile à étudier pour l'historien et pour -l'homme d'État. C'est pendant les années 1665 et 1666 que Louis XIV a -consolidé les bases de son gouvernement, préparé les combinaisons de sa -politique, arrêté pour lui-même les règles de conduite qui ont fait sa -grandeur[17]. Tant qu'il les a suivies, ses succès furent constants; il -n'éprouva de revers que lorsque ses fortes facultés eurent ployé sous le -poids des années, et quand, fasciné par ses victoires et par le long -exercice du pouvoir, il eut perdu cette volonté ferme qui l'astreignait -aux maximes que lui-même s'était prescrites. Jusque-là il a pu dire avec -vérité: «L'État, c'est moi;» car il était la pensée vivifiante de la -monarchie, celui dont la main puissante comprimait toutes les ambitions -coupables, dont les regards encourageaient tous les talents, dont les -paroles dispensaient la fortune, les honneurs et la gloire. - - [17] LOUIS XIV, _Instructions pour le Dauphin_, dans ses - _OEuvres_, t. III, p. 189. - -C'est en effet au temps dont nous traitons qu'on vit apparaître, comme -par enchantement, plusieurs des grands écrivains qui devaient illustrer -ce siècle. C'est dans les années 1665 à 1666 que la Fontaine, le -conteur, fit paraître son premier volume[18], la Rochefoucauld ses -_Maximes_[19], Boileau son _Discours au roi_ et sept de ses satires[20], -Racine sa tragédie d'_Alexandre_[21]; que Molière mit le sceau à sa -réputation par _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_[22]. - - [18] _Contes et nouvelles en vers de M._ DE LA FONTAINE; Paris, - 1665, in-12, chez Claude Barbin. - - [19] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; Paris, 1665, - in-12, chez Claude Barbin. - - [20] _Satires du sieur D***_; Paris, 1666, in-12, chez Claude - Barbin. - - [21] _Alexandre le Grand_, tragédie; Paris, 1666, in-12, chez - Pierre Trabouillet. - - [22] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 127, de la collection - de Petitot.--Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_. - -Il est une chose digne de remarque relativement aux brillants athlètes -qui s'élançaient simultanément dans l'arène littéraire: c'était leur -audace; c'était leur dessein avoué de censurer en tout la société de -cette époque; c'étaient leurs vives agressions contre les célébrités qui -y primaient, contre les ridicules les plus en crédit, contre les -ouvrages les plus prônés, les illusions les plus douces, les réputations -les mieux établies, les doctrines les plus respectées. Le livre des -_Maximes_ tendait à faire disparaître ces idées chevaleresques, cette -croyance à la sympathie des âmes et à l'amour platonique qui jusqu'alors -avait souvent paré d'un semblant de vertu les vices d'une société dont -ce livre était une amère satire. Molière et Boileau osaient, par de -piquantes personnalités, donner plus de sel et de saveur à leurs -redoutables sarcasmes. Racine, dédiant au roi sa tragédie d'_Alexandre_, -dans une préface qu'il supprima depuis, s'attaque à Corneille, et lance -des traits malins contre les admirateurs de ce grand homme. La comédie -des _Plaideurs_ parut la même année que la grande ordonnance sur la -procédure civile (1667); et les maîtres, les protecteurs de la jeunesse -du poëte irritable ayant osé blâmer ceux qui travaillaient pour le -théâtre, il reversa[23] sur eux les traits acérés du ridicule, dont -Pascal s'était servi pour les défendre. Lorsque ces pieux solitaires, -par leurs nombreux prosélytes, avaient mis en crédit la réforme qu'ils -projetaient dans la religion et dans les mœurs, les licencieux récits -de l'auteur de _Joconde_ paraissent avec privilége, et sont lus sans -scrupule. - - [23] Conférez les _OEuvres de_ RACINE et les frères PARFAICT, - _Histoire du théâtre françois_, t. X, p. 226. - -Madame de Sévigné avait, plus qu'aucune femme de son temps, -l'instruction et le genre d'esprit nécessaires pour apprécier des génies -de la trempe des Molière, des Boileau, des Racine et des la Fontaine; -mais lorsque leurs premiers écrits parurent, elle était entièrement -adonnée à l'éducation de ses enfants, et, sincèrement pieuse, elle -faisait ses délices et son profit des traités de Nicole sur la morale. -Quoiqu'elle ne se fût point interdit les fêtes, les spectacles et les -plaisirs du monde, elle ne pouvait donner son approbation à des -productions où Chapelain, Ménage, Saint-Pavin, Montreuil[24] et tant -d'autres de ses amis étaient personnellement offensés. L'odieux libelle -de Bussy, où madame de Sévigné était outragée, avait fait explosion en -même temps que les vers du satirique; et ce fut encore alors que, dans -le Voyage de MM. Chapelle et de Bachaumont, qu'on venait de publier, la -raillerie avait été poussée, à l'égard de «ce pauvre d'Assoucy[25],» à -un degré de cynisme que Voltaire seul, à sa honte, a depuis -surpassé[26]. - - [24] Las «de grossir impunément les feuillets d'un recueil,» - Montreuil venait de publier ses _OEuvres_; Paris, 1666, in-12, - chez Billaine. Conférez p. 5, 107 et 472 de cette édition, pour - les lettres et les vers relatifs à madame de Sévigné. - - [25] Voyez la _Lettre de_ D'ASSOUCY _à Chapelle_, datée de Rome - le 25 juillet 1665.--Dans _les Aventures de M._ D'ASSOUCY; Paris, - 1677, in-12, chez Claude Audinet, t. II, p. 254 et 260-264; et le - chapitre X, p. 283, intitulé _Ample Réponse de_ D'ASSOUCY _au - Voyage de M. Chapelle_. - - [26] _Voyages de Messieurs_ BACHAUMONT et CHAPELLE, _dans le - Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_, 1663 ou 1667, - p. 64-75; _Voyage de Messieurs_ LE COIGNEU DE BACHAUMONT et CL. - EMMAN, LUILLIER CHAPELLE; 1732, la Haye, in-12, p. 81 à 82. C'est - la meilleure édition de toutes celles qu'on a publiées avant et - après. - -Nous en avons assez dit pour faire comprendre pourquoi madame de -Sévigné éprouvait de la répulsion pour les jeunes poëtes dont la -réputation commençait à s'établir. Mais elle avait un sentiment trop vif -des beautés littéraires pour ne pas goûter leurs vers: comme elle ne -voulait pas les admettre dans son intimité, elle aimait à se rendre dans -les assemblées où ils les lisaient. Ainsi nous la trouvons avec sa fille -chez son amie madame Duplessis de Guénégaud, écoutant Boileau réciter -plusieurs de ses satires et Racine trois actes et demi de sa tragédie -d'_Alexandre_, le 3 février 1665. Ce jour-là même arrive aussi chez -madame de Guénégaud, après un long exil, M. de Pomponne, cet ami intime -de madame de Sévigné, celui auquel elle avait assidûment écrit pour le -mettre au courant de toutes les vicissitudes de crainte et d'espérance -que lui avaient fait éprouver les interrogatoires du procès de Fouquet. -On conçoit la joie de cette assemblée à l'aspect inattendu d'un tel -hôte. Mais laissons de Pomponne s'expliquer lui-même. Il écrit le -lendemain à son père, Arnauld d'Andilly, auprès duquel il s'était rendu -et qu'il venait de quitter; il lui annonce son arrivée à Paris; il dit -qu'il a d'abord été voir madame Ladvocat, sa belle-mère; ensuite M. de -Bertillac, trésorier général de la reine, qui avait beaucoup contribué à -son retour; qu'il avait reçu la visite de Hacqueville; et ensuite il -continue ainsi[27]: - -«Monsieur de Ladvocat me descendit à l'hôtel de Nevers (l'hôtel -Guénégaud)[28], où le grand monde que j'appris qui était en haut ne -m'empêcha point de paraître en habit gris. J'y trouvai seulement madame -et mademoiselle de Sévigné, madame de Feuquières et madame de la -Fayette, M. de la Rochefoucauld, MM. de Sens, de Saintes, de Léon, MM. -d'Avaux, de Barillon, de Châtillon, de Caumartin et quelques autres; et -sur le tout Boileau, que vous connaissez, qui y était venu réciter de -ses satires, qui me parurent admirables; et Racine, qui y récita aussi -trois actes et demi d'une comédie de Porus, si célèbre contre Alexandre, -qui est assurément d'une fort grande beauté. De vous dire quelle fut ma -réception par tout ce monde, il me serait difficile; car elle fut -agréable et pleine d'amitié et de plaisir de mon retour. Il parut d'un -si bon augure de me revoir après trois ans de malheur, dans un moment si -agréable, que M. de la Rochefoucauld ne m'en augura pas moins que d'être -chancelier.» - - [27] _Lettres de_ M. DE POMPONNE, à la suite des _Mémoires de_ - COULANGES, 1820, in-8º, p. 383. - - [28] Voyez notre _Seconde partie des Mém. de madame_ DE SÉVIGNÉ, - p. 497; les _Mémoires de_ COULANGES, p. 383, note 2 de M. - MONMERQUÉ. - -Remarquons que, parmi toutes les notabilités qui se trouvaient dans -cette assemblée, de Pomponne nomme d'abord madame de Sévigné et sa -fille, et qu'il ne sépare pas madame de la Fayette du duc de la -Rochefoucauld. La longue intimité de ces deux personnes, que la mort -seule put dissoudre, avait commencé depuis longtemps, et le nom de l'une -rappelait aussitôt celui de l'autre. Tous deux, ainsi que madame de -Feuquières, sont nommés avant les évêques. La marquise de Feuquières, -mariée seulement depuis deux ans, était sœur d'Antoine, duc de Gramont, -et son mari était cousin d'Andilly et parent de M. de Pomponne[29]. M. -de Sens[30] était Henri de Gondrin, oncle du marquis de Montespan. -Gondrin fut nommé évêque en 1646, et mourut en 1674[31]. Il s'acquit une -malheureuse célébrité par ses rigueurs contre les jésuites et les -capucins. M. de Saintes était Louis de Bassompierre, fils naturel du -maréchal de Bassompierre et de la marquise d'Entragues; il eut son -évêché en 1648, et madame de Sévigné en parle comme d'un des plus -aimables hommes de son temps. Le comte d'Avaux, qui avait travaillé avec -Servien au traité de Munster, était déjà devenu un personnage important. -De Châtillon, Barillon et Caumartin étaient tous les trois de la société -intime de madame de Sévigné. C'est le chevalier de Châtillon qui lui -demanda plaisamment huit jours pour faire un impromptu. Il devint par la -suite capitaine des gardes de MONSIEUR[32]. Quant à Barillon et à -Caumartin, tous deux dans la robe, nous aurons occasion d'en parler plus -d'une fois. Le premier fut ambassadeur en Angleterre; le second, qui -n'était encore que maître des requêtes, parvint à être conseiller d'État -et intendant de Champagne. - - [29] _Mémoires de_ COULANGES, p. 383. - - [30] _Gallia christiana_, t. XII, p. 103 à 104. - - [31] _Gallia christiana_, t. II, p. 1085, 1086.--MOTTEVILLE, - _Mém._, t. XXXIX, p. 302.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 1er - juillet 1679, t. V, p. 8, édit. de G. de S.-G.; ou t. IV, p. 361 - de l'édit. de Monmerqué. - - [32] En 1674. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 23 décembre - 1671 et du 5 janvier 1674, t. II, p. 322, et t. III, p. 295 de - l'édit. de G. de S.-G.; ou p. 199 de l'édit de M.--Conférez aussi - LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 362. - -Les personnes les plus notables de cette assemblée avaient passé leur -jeunesse à l'hôtel de Rambouillet[33]. Madame de Rambouillet venait de -mourir; mais la réputation de ceux qu'elle avait admis à ses réunions -lui survivait. C'était encore à eux que les jeunes poëtes de la nouvelle -école aimaient à soumettre leurs productions avant de les produire au -grand jour. Madame Duplessis-Guénégaud, sœur du maréchal de Praslin et -de la maréchale d'Étampes[34], réunissait, avec les beaux esprits du -temps, ceux qui avaient fait partie de cette société célèbre, pendant -l'hiver, dans son hôtel à Paris; durant l'été, dans son beau château de -Fresnes. On jouissait chez elle de cette franchise, de cette sûreté de -commerce, de cet abandon auxquels étaient accoutumés les amis de madame -de Rambouillet et qu'on ne retrouvait pas à la cour toute splendide, -toute galante de Louis XIV, où les soucis de l'ambition et les exigences -de l'étiquette mettaient obstacle aux jouissances sociales. - - [33] ARNAULD D'ANDILLY, _Mém._, t. XXXIV. - - [34] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 298 et 393.--Voyez - ci-dessus, 2e partie, p. 271, chap. XIX. - -Celles dont madame Duplessis-Guénégaud avait contracté l'habitude -étaient, à cette époque, troublées par la captivité de son mari, qui se -trouvait enveloppé dans la persécution dirigée contre les collaborateurs -de Fouquet. Ce fut un motif pour les amis de madame de Guénégaud de se -montrer plus assidus auprès d'elle; et il était juste que cette femme -d'un si rare mérite trouvât de nombreux amis dans sa disgrâce, puisque -elle-même, dans le temps de sa haute fortune, s'était montrée fidèle et -courageuse en amitié. A cet égard il est d'autant plus opportun de citer -ici un passage des Mémoires d'Arnauld d'Andilly que nous savons par -lui-même qu'il fut écrit à l'époque dont nous traitons. Il raconte -comment, sous Mazarin, il fut une première fois, pour l'affaire du -jansénisme, exilé à Pomponne[35]. - - [35] Il faudrait écrire Pompone et non Pomponne (voyez LE BOEF, - _Hist. du Diocèse de Paris_, t. VI, p. 66 et suiv.); mais l'usage - de la double _n_ a prévalu. - -«A peine étais-je arrivé à Pomponne que madame Duplessis vint m'y -prendre, et me mena dans sa maison de Fresnes, qui en est proche, sans -que monsieur son mari ni elle aient jamais voulu m'en laisser partir -tant que cet exil dura... Notre amitié d'elle et de moi commença lors -des guerres de Paris, où, nous trouvant ensemble à Port-Royal aux -sermons de M. Singlin, nous parlions aussi hautement pour le service du -roi qu'on pourrait le faire aujourd'hui... J'ai trouvé en madame du -Plessis tout ce que l'on peut souhaiter pour rendre une amitié parfaite. -Son esprit, son cœur, sa vertu semblent disputer à qui doit avoir -l'avantage. Son esprit est capable de tout, sans que son application aux -plus grandes choses l'empêche d'en avoir en même temps pour les -moindres. Son cœur lui aurait, dans un autre sexe, fait faire des -actions de courage tout héroïques; et sa vertu est si élevée au-dessus -de la bonne et de la mauvaise fortune que ce ne serait pas la connaître -que de la croire capable de se laisser éblouir par l'une et abattre par -l'autre; enfin, pour le dire en un mot, c'est l'une de ces grandes âmes -dont j'ai parlé dans un autre endroit de ces Mémoires[36].» - - [36] ARNAULD D'ANDILLY, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 92. - -L'amitié qui existait entre Arnauld d'Andilly et madame de Guénégaud -était entretenue par la proximité de leurs habitations et rendue plus -chère et plus précieuse à tous deux par les revers et les retours de -fortune que tous deux éprouvèrent en même temps. La terre de Pomponne, -terre noble de toute antiquité et depuis longtemps érigée en -marquisat[37], située sur les bords de la Marne, près de Lagny, n'était -qu'à une lieue et demie du château de Fresnes. Arnauld d'Andilly, au -mois d'août 1664, par suite des persécutions suscitées contre les -religieuses de Port-Royal, avait été exilé à cette terre de Pomponne. -Mais on eut honte des rigueurs exercées envers un vieillard qui avait -rendu tant de services à l'État. Comme on l'avait privé de trois de ses -filles, qui furent expulsées de Port-Royal et transportées dans un autre -couvent, on permit à son fils, que son attachement à Fouquet avait fait -reléguer à Verdun en mars 1662[38], de revenir et d'aller rejoindre son -père à sa terre de Pomponne[39]. La lettre de cachet qui lui accordait -encore la faculté de rentrer dans Paris est datée du 2 février 1665[40]: -l'on peut, d'après cette date, juger de l'empressement qu'il mit à se -rendre chez madame de Guénégaud, puisqu'il se trouvait chez elle le -lendemain au soir, assez à temps pour entendre les lectures qu'y firent -Boileau et Racine. M. de Guénégaud recouvra peu de temps après sa -liberté, et la joie se répandit de nouveau à l'hôtel de Nevers et au -château de Fresnes: joie de temps en temps un peu troublée par les -exigences de la chambre de justice, auxquelles M. de Guénégaud espérait -se soustraire. La somme considérable à laquelle il fut taxé ne l'empêcha -pas de donner deux cent mille livres (400,000 livres, monnaie actuelle) -en dot à sa fille, lorsqu'il la maria au duc de Caderousse. Ce duc -(car, quoique de Pomponne ne lui donne que le titre de marquis, en sa -qualité d'Avignonais il était, depuis quelque temps, duc de la façon du -pape Alexandre VII[41]); ce duc, dis-je, avant d'épouser mademoiselle de -Guénégaud, avait recherché en mariage mademoiselle de Sévigné. Nous -ignorons les causes qui ont empêché la conclusion de cet hymen, mais -nous verrons par la suite que madame de Sévigné dut se féliciter d'avoir -échappé au malheur d'une telle union[42]. Celle qui devait être la -victime de cet homme immoral fut, par une bizarrerie du sort, mariée en -même temps que lui. La jeune de Montmort, alors amie de mademoiselle de -Sévigné, épousa le fils de ce M. de Bertillac qui s'était montré si -dévoué aux intérêts de M. de Pomponne[43]. - - [37] LE BEUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. VI, p. 66 à 77. - - [38] MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, art. POMPONNE, t. XXXV, - p. 321. - - [39] _Lettre de_ POMPONNE, du 22 mai 1666.--_Mémoires de_ - COULANGES, p. 406. Cette lettre prouve que la terre de Pomponne - alors appartenait au fils, probablement par cession du père; car - le fils porta d'abord le nom de Briote, qui était celui d'une - terre de sa mère. - - [40] MONMERQUÉ, _Mém. de_ COULANGES, p. 384, note 3; et la - _Lettre de_ POMPONNE, en date du 4 février 1665, p. 382; et du 12 - mars 1666, p. 397. - - [41] Une des trois parties de la seigneurie de Caderousse fut - érigée en duché par bulle du pape du 18 septembre 1663. Voyez le - _Dictionnaire de la France, par_ D'EXPILLY, in-folio, t. II, p. - 4, article CADEROUSSE. - - [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 1er août 1667, t. I, p. 117; - du 9 août 1671, t. II, p. 149; t. III, p. 73, et t. VI, p. 123 et - 153, éd. de Monmerqué. - - [43] Voyez ci-dessus, p. 14; et SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 7 août 1675 - et du 24 janvier 1680, t. III, p. 367, édit. M.; t. VI, p. 321 de - l'édit. de G. de S.-G,; ou t. VI, p. 124 et 153 de l'édit de - Monmerqué.--_Mémoires de_ COULANGES, p. 383 et 395. Ce mariage - eut lieu le 17 décembre 1665. - -Madame de Guénégaud avait plusieurs motifs pour rappeler autour d'elle -les plaisirs trop longtemps bannis de son séjour par le malheur qui -avait frappé son mari. Enfin ce mari lui était rendu; et son gendre, âgé -de vingt ans, beau, aimable, dont rien n'indiquait les inclinations -vicieuses, devait, d'après les conventions de son contrat, être pendant -deux ans, avec sa femme, l'hôte et le commensal de son beau-père et de -sa belle-mère. Aussi, cette année, les divertissements furent fréquents -à Fresnes, et la société y fut très-animée. Ce château de Fresnes, -situé un peu au delà de Claye, près du confluent que forme la Beuvronne -en se jetant dans la Marne, avait été, d'après les ordres de M. de -Guénégaud, presque entièrement reconstruit par François Mansard. Les -environs de Paris, si riches en magnifiques demeures, n'en offraient -aucune qui surpassât Fresnes par la beauté des points de vue, la -facilité qu'il présentait aux promeneurs de jouir sans fatigue de tous -les agréments d'une belle nature, enfin par la commodité et la splendeur -des appartements. Fresnes, par la grandeur et la magnificence du parc et -des jardins, rappelait Vaux, cette splendide création de Fouquet. Par -l'amabilité, l'esprit cultivé de madame de Guénégaud, on pouvait à -Fresnes se croire encore à l'hôtel de Rambouillet, mais avec cette -gaieté, ce sans-gêne que permettent les résidences à la campagne et que -n'admettent point les salons de la ville. Madame de Sévigné, quand elle -n'allait point à Livry, cédait volontiers aux invitations de madame de -Guénégaud, et passait avec sa fille une partie de l'été à Fresnes. Les -hôtes habitués de ce charmant séjour avaient gardé la coutume de l'hôtel -de Rambouillet, de se désigner mutuellement par des noms empruntés aux -romans ou à la mythologie, ou par des sobriquets baroques. Madame de -Guénégaud était connue sous le nom d'Amalthée[44], sans doute à cause de -l'abondance qu'elle faisait régner autour d'elle; M. de Pomponne portait -le nom de Clidamant et M. Duplessis-Guénégaud celui d'Alcandre[45]; -Timanes est certainement M. de la Rochefoucauld; et quant aux autres -personnages, Aniandre, Méliande, Cléodon, il est difficile de déterminer -avec certitude ceux que ces noms servaient à désigner. Cet usage est -cause que plusieurs des allusions qu'on trouve dans les lettres qui nous -restent de M. de Pomponne sont aujourd'hui inexplicables. Il fait -mention, dans une de ces lettres, des espiègleries que mademoiselle de -Sévigné[46] s'était permises envers quelques-uns des _Quiquoix_: c'était -le nom jovial par lequel on désignait ceux qui fréquentaient -habituellement le château de Fresnes et l'hôtel de Nevers. Enfin, tous -les _Quiquoix_, lorsqu'ils étaient à Fresnes, femmes et hommes, se -considéraient comme les nymphes et les tritons de la Beuvronne[47]. - - [44] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_; Cologne, - Pierre Marteau, t. II, p. 79. - - [45] _Lettres de_ M. DUPLESSIS-GUÉNÉGAUD et _Lettres de_ - POMPONNE, dans les _Mémoires de_ COULANGES, p. 396-398, 402-404. - - [46] POMPONNE, _Lettre_ en date du 5 juin 1667.--_Mém. de_ - COULANGES, p. 405. - - [47] POMPONNE, _Lettre_ en date du 17 avril 1666, p. 402. - Pomponne écrit toujours Brévone, et peut-être est-ce le véritable - nom de cette petite rivière, nommée _Beuvronne_ sur nos cartes - modernes. - -Ces _Quiquoix_ étaient des hôtes fort gais, très-aimables et -très-spirituels, si nous en jugeons par les pièces de vers -qu'adressèrent quatre d'entre eux à madame de Guénégaud, chez laquelle, -pendant le carnaval, ils avaient, déguisés en muets du Grand Seigneur et -masqués, dansé un ballet, sans avoir été reconnus. Ils supposent qu'ils -en étaient morts de douleur et qu'ils lui écrivent des enfers: - - Du noir cabinet de Pluton, - Et d'un des fuseaux de Clothon, - Nous vous écrivons cette lettre, - Qu'un Songe vient de nous promettre - De vous porter dès cette nuit - Sans vous faire ni peur ni bruit. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Sous mille formes différentes, - Nos ombres, vos humbles servantes, - D'un vol prompt quittant les enfers, - Vont droit à l'hôtel de Nevers; - Les beautés des champs Élysées - Pour ce beau lieu sont méprisées: - Mânes, fantômes et lutins, - Esprits plus follets que malins, - Un caprice nous y transporte - Par la fenêtre et par la porte. - Là, comme de notre vivant, - Tantôt, derrière un paravent, - Nous prenons grand plaisir d'entendre - Un entretien galant et tendre; - Tantôt, du coin du cabinet, - Nous observons ce qui se fait; - Tantôt, sous le tapis de table, - Nous jugeons d'un conte agréable; - Tantôt, sous les rideaux du lit, - Nous rions lorsque quelqu'un rit. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quoique nos ombres amoureuses - Aiment les heures ténébreuses, - Et qu'elles vous fassent leur cour - La nuit plus souvent que le jour, - Pour n'être pas toutes contentes, - Elles ne sont pas déplaisantes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Le mal, à ne rien celer, - Est que nous ne saurions parler. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quiconque en l'empire nocturne - Descend muet et taciturne - N'y devient pas fort éloquent, - Ou ce miracle est peu fréquent; - La mort prend tout, et la friponne - Ne rend la parole à personne: - Ainsi notre unique recours - Est de vous écrire toujours. - Lisez donc, charmante Amalthée, - Une lettre qui fut dictée - Du pays d'où nul ne revint, - L'an mil six cent soixante-cinq[48]. - - [48] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_; Cologne, - chez Pierre Marteau, 1667, in-18, 2e partie, p. 80-83. - -Peut-être ces vers étaient-ils de M. de Pomponne: il en avait fait -beaucoup dans sa jeunesse. Deux des madrigaux de la fameuse _Guirlande -de Julie d'Angennes_ sont signés DE BRIOTE, qui était son premier nom, -et on a imprimé de lui une ode qui prouve un vrai talent pour la -poésie[49]. - - [49] _Recueil de poésies diverses, par M._ DE LA FONTAINE, 1671, - in-12, t. II, p. 113 et 114.--_Guirlande de Julie_, à la suite - des _Mémoires de M. le duc_ DE MONTAUSIER, p. 193 et 199. - -Mais il était occupé, au temps dont nous traitons, d'affaires plus -sérieuses. La cessation des rigueurs du pouvoir fut pour de Pomponne le -commencement d'une haute faveur. Le maréchal de Gramont et de Lionne, -tous deux ses amis, parvinrent à le faire rentrer dans les emplois -publics. Louis XIV le nomma ambassadeur extraordinaire en Suède à la fin -de cette même année 1665[50]. Le jeune roi était attentif à s'entourer -de tous les hommes capables, et il ne se laissait dominer par aucune -prévention quand il s'agissait de l'intérêt de l'État. Non-seulement il -avait permis au cardinal de Retz de rentrer, mais il traitait avec égard -cet ancien chef de la Fronde, parce qu'il prévoyait en avoir besoin[51]. -Le même motif l'avait déterminé à faire d'un exilé un ambassadeur. -L'emploi de toutes ses heures était réglé d'une manière invariable[52]. -Il ne s'en fiait point à ses généraux et à ses ministres pour les -détails qui concernaient la guerre; il les faisait surveiller par des -hommes habiles et sûrs, et entretenait pour cet effet une vaste -correspondance. Il passait lui-même en revue l'armée avec une -scrupuleuse attention[53]. Par sa vigilance toujours active, son -autorité était partout présente; elle agissait sur tous comme une -divinité à la fois bienfaisante et redoutable. Il ne se contentait pas -d'augmenter ses forces de terre et de mer; par ses négociateurs, il -travaillait à faire concourir toutes les puissances aux desseins de sa -politique. Il opposait secrètement le Portugal à l'Espagne, et -ouvertement la Hollande à l'Angleterre. La marine, qu'il avait créée et -organisée, réprimait la piraterie; il imposait ainsi aux nations qui -jusque-là avaient eu la prétention de dominer sur les mers[54]. - - [50] L'abbé ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 18.--MONMERQUÉ, - _Biographie universelle_, t. XXXIV, p. 318. - - [51] LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 395. - - [52] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XII, p. 369. - - [53] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, t. II, p. 78-82, 141, - 180, 205, 230, 250 des _OEuvres_. - - [54] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, OEuvres, t. I, p. 141. - -La mort d'Anne d'Autriche, arrivée au commencement de l'année 1666, et -ensuite celle du prince de Conti attristèrent la cour, et firent -suspendre les fêtes. LOUIS XIV avait passé l'hiver à Saint-Germain en -Laye, et résida la plus grande partie de l'été à Fontainebleau, -fortement occupé de ses préparatifs de guerre, de ses négociations et de -l'administration de son royaume. Madame de Sévigné ne faisait donc aucun -sacrifice à madame de Guénégaud en consentant à aller passer à Fresnes -la belle saison. Elle n'y put jouir de la société de M. de Pomponne, -qui s'était rendu à Stockholm. Au sein des grandeurs et des affaires, -sous le climat glacé de la Baltique, l'ambassadeur regrettait vivement -le ciel de la patrie, son vieux père, les délices de son domaine, tous -ses amis, les femmes aimables qui composaient la société de Fresnes et -surtout madame de Sévigné et madame de la Fayette. Pour tromper un peu -son ennui, il entretenait avec M. et madame de Guénégaud une -correspondance sur ce ton badin qui, passé en habitude dans cette -société de vrais amis, était comme l'indice de l'intimité de leur -liaison. Une de ses lettres, qui est une réponse à celle qu'il avait -reçue de M. de Guénégaud, est datée de Stockholm le 17 avril 1666, et se -termine ainsi: «De toutes les langues, je ne parle qu'un latin de -négociations et d'affaires, qui n'est pas tout à fait aussi poli que -celui de la cour d'Auguste. Je ne vois, pour tous livres, que des -traités de guerre, de commerce et de pacification; et les intérêts du -Nord, de l'Angleterre et de la Hollande sont les plus galantes choses -dont je m'entretienne. Peut-être serai-je assez heureux pour reprendre -bientôt le langage d'Amalthée; et c'est en celui de l'amitié, que l'on y -parle mieux qu'en lieu du monde, ou plutôt que l'on ne parle que là, que -je vous assure que nul triton n'est si inviolablement acquis que moi à -toutes les nymphes et tous les tritons de la Brévone.» Puis il signe -CLIDAMANT[55]. - - [55] _Lettre de_ M. DE POMPONNE _à M. Duplessis-Guénégaud_, datée - de Stockholm le 17 avril 1666, dans les _Mémoires de_ COULANGES, - p. 398-402. - -Toute la société de Fresnes se réunit pour répondre à cet aimable -ambassadeur. Nous n'avons plus la portion de la lettre écrite par M. et -madame de Guénégaud et par M. de la Rochefoucauld; mais il nous reste -celle qui fut tracée par madame de la Fayette et madame de Sévigné; et -si nous négligions de la citer, on ne pourrait bien apprécier ni -l'amitié qui unissait toute la société de Fresnes ni les succès -qu'obtenait déjà dans le monde mademoiselle de Sévigné[56]. - - [56] _Mémoires de_ COULANGES, p. 402. - - DE MADAME DE LA FAYETTE A M. DE POMPONNE. - - «A Fresnes, ce 1er mai 1666. - - «Je suis si honteuse de ne vous avoir point écrit depuis que vous - êtes parti que je crois que je n'aurais jamais osé m'y hasarder - sans une occasion comme celle-ci. A l'abri des noms qui sont de - l'autre côté de cette lettre (le nom de M. de Guénégaud et celui - de M. de la Rochefoucauld), j'espère que vous vous apercevrez du - mien. Aussi bien il y en a un qui le suit assez souvent. Mais - apparemment, puisqu'il est question de mademoiselle de Sévigné, - vous jugez bien que l'on ne parlera plus de moi, au moins sur ce - propos; car ne plus parler de moi, ce n'est pas chose possible à - Fresnes et à l'hôtel de Nevers. J'y suis le souffre-douleur; on - s'y moque de moi incessamment. Si la douceur de madame de - Coulanges et de madame de Sévigné ne me consolait un peu, je crois - que je m'enfuirais dans le Nord.» - - DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU MÊME. - - «Pour moi, je suis comme madame de la Fayette: si j'avais encore - été longtemps sans vous écrire, je crois que je vous aurais - souhaité mort, pour être défaite de vous; _chi offende non - perdona_, comme vous savez. Cependant c'eût été grand dommage, car - j'apprends que Votre Excellence fait autant de merveilles qu'elle - se fait aimer quand elle est à Fresnes. Je suis donc fort aise de - vous écrire, afin de ne vous plus souhaiter tant de mal. Nous - sommes tous ici dans une compagnie choisie; si vous y étiez, il - n'y aurait rien à désirer. J'ai causé ce matin deux heures avec - monsieur votre père: si vous saviez comme nous nous aimons, vous - en seriez jaloux. Adieu, monsieur l'ambassadeur; si l'évêque de - Munster voit cette lettre, je serai bien aise qu'il sache que je - vous aime de tout mon cœur.» - -Christophe-Bernard Van Galen, prince-évêque de Munster, soudoyé par -l'Angleterre, avait attaqué les Hollandais. Louis XIV envoya à leur -secours six mille hommes[57], qui firent les troupes de l'évêque -prisonnières dans Oudenbosch. Van Galen cherchait alors à négocier avec -la France; mais son caractère violent donnait lieu de craindre qu'il -n'arrêtât les courriers qui passaient pour se rendre en France; et c'est -à cette circonstance que madame de Sévigné fait allusion dans sa lettre. - - [57] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, dans ses _OEuvres_, t. - II, p. 39. - -Madame de Coulanges, qui se trouvait alors à Fresnes, avait épousé en -1659 le joyeux cousin de madame de Sévigné[58]. Le nom de madame de -Coulanges était Marie-Angélique Dugué de Bagnols; elle s'était fait -remarquer de bonne heure par son esprit vif, brillant, mais caustique; -et ce fut peut-être ce défaut qui l'empêcha d'acquérir l'influence et le -crédit que paraissaient lui promettre sa parenté et ses succès dans le -monde. Nièce du chancelier le Tellier, cousine germaine du ministre -Louvois, accueillie, recherchée avec empressement dans tous les cercles -d'élite, invitée dans toutes les fêtes de la cour et de tous les -voyages, elle ne put jamais obtenir une intendance pour son mari. -L'incapacité de celui-ci pour les affaires en fut la cause. Il avait été -nommé conseiller au parlement de Metz en 1657; et son inaptitude à -remplir ses fonctions est restée célèbre, parce qu'elle a introduit dans -la langue une phrase proverbiale souvent employée. Deux paysans, dont -l'un se nommait Grappin, se disputaient une mare d'eau: Coulanges, ayant -à faire le résumé de cette affaire, avant de lire les conclusions de -l'arrêt, s'embrouilla tellement dans les détails qu'il ne put s'en -tirer; il resta court et quitta subitement son tribunal en disant: -«Pardon, messieurs, je me noie dans la mare à Grappin. Je suis votre -serviteur.» Madame de Coulanges, à l'époque où elle se trouvait à -Fresnes, en 1666, avait environ vingt-sept ans. Elle fut plus coquette -que madame de Sévigné, et eut une vertu moins ferme et plus contestée. -Ceux qui s'empressaient alors autour d'elle étaient le galant abbé -Testu, Brancas le distrait, le séduisant la Fare, mais plus -particulièrement et plus assidûment le marquis de la Trousse, son parent -et parent aussi de madame de Sévigné. - - [58] Cf. 1re partie de ces _Mémoires_, p. 8; et les _Mémoires de_ - COULANGES, p. 53. - -La réponse que fit M. de Pomponne à la lettre collective démontre que -mademoiselle de Sévigné avait déjà passé l'âge de la timidité virginale -et qu'elle commençait à prendre part à tout ce qui se passait dans la -société. - -«J'ai bien envie, dit de Pomponne, de murmurer contre l'ambassade; j'ai -manqué le _salement_ de mademoiselle de Sévigné. De tout ce que j'ai vu -et entendu au pays de Brévone[59], rien ne m'a paru si digne de -curiosité. Mais n'êtes-vous pas cruels, tous tant que vous êtes, de ne -point m'expliquer de tels mots? Quelle honte qu'il ne se trouve personne -parmi vous qui ait cette charité pour un pauvre _Quiquoix_ dépaysé! Et -cette madame de la Fayette, à qui l'on me renvoie, n'aurait-elle pas -mieux fait de me le dire que de m'apprendre que l'on se moque d'elle -depuis le matin jusqu'au soir, comme si ce m'était une chose fort -nouvelle? Elle a été moquée et le sera; je l'ai été avant elle et le -serai; enfin, c'est un honneur que nous partagerons longtemps ensemble. -Pour madame de Sévigné, je comprends qu'elle avait assez d'affaires à -voir saler sa pauvre fille pour ne lui pas reprocher de m'en avoir caché -le mystère et pour n'avoir qu'à la remercier très-humblement des marques -de son amitié, qu'elle a bien voulu hasarder à la discrétion de M. de -Munster[60].» - - [59] A Fresnes. Voyez ci-dessus, p. 22, la note 2. - - [60] _Lettre de_ M. DE POMPONNE, en date du 5 juin 1666. Dans les - _Mémoires de_ COULANGES, p. 405, 406. - -Heureux temps, où le sérieux des plus grandes affaires n'excluait pas la -gaieté et les plus grotesques fantaisies; où l'urbanité, la décence et -la grâce dominaient jusque dans l'abandon des plus folâtres jeux et du -commerce le plus familier! - - - - -CHAPITRE II. - -1666-1667. - - Mademoiselle de Sévigné est chantée par les poëtes.--Ménage - compose des vers pour elle.--La Fontaine lui dédie une de ses plus - jolies fables.--Saint-Pavin lui écrit une lettre.--Il lui adresse - des stances au sujet de son goût pour le reversis.--La froideur de - mademoiselle de Sévigné empêchait les passions de naître.--Sa mère - cherche à la marier.--Correspondance de Bussy et de madame de - Sévigné à ce sujet.--Le duc de Caderousse et Desmoutiers, comte de - Mérinville, se présentent pour l'épouser.--Ils sont éloignés, et - pourquoi.--Madame de Sévigné va passer l'hiver aux - Rochers.--Lettre en vers que lui écrit Saint-Pavin pour l'engager - à revenir à Paris.--La cour réside, cet hiver, à Saint-Germain en - Laye.--On y danse le ballet des _Muses_.--Molière compose, pour ce - ballet, _Mélicerte_ et _l'Amour sicilien_.--Madame de Sévigné - profite de son séjour aux Rochers pour augmenter et embellir sa - terre.--Elle revient au printemps à Paris.--Le roi était parti - pour l'armée.--Commencement de la guerre avec - l'Espagne.--Prétextes allégués.--Administration intérieure bien - réglée.--Réformes de la justice.--Lettres et beaux-arts - encouragés.--Victoires de Louis XIV.--Changement dans sa conduite - à l'égard de ses maîtresses après la mort de la reine mère.--La - Vallière est faite duchesse.--Intrigues du roi avec la princesse - de Monaco.--Espiègleries de Lauzun.--Madame de Montespan prend la - première place dans le cœur du roi. - -Trois ans s'étaient écoulés depuis que mademoiselle de Sévigné avait -paru pour la première fois dans les ballets du roi. Depuis cette époque, -ses attraits plus développés avaient acquis plus d'éclat. Son esprit et -ses grâces, perfectionnés par l'éducation, en avaient fait une femme -accomplie. L'admiration que partout elle faisait naître entretenait -dans le cœur de madame de Sévigné un orgueilleux sentiment de tendresse -et d'amour qui absorbait toutes ses pensées. Dans son entière abnégation -de toute autre jouissance, elle semblait ne plus considérer toutes les -choses de ce monde que dans leurs rapports avec sa fille. Les louanges -qu'on avait coutume de lui adresser à elle-même lui paraissaient un -larcin fait à cet objet chéri; et dès lors, pour lui plaire, ce fut pour -sa fille, et non pour elle, que les poëtes ses amis composèrent des -vers. Ménage adressa à mademoiselle de Sévigné un madrigal en italien, -langue qu'elle comprenait déjà très-bien[61]. Le bon la Fontaine lui -dédia une de ses plus jolies fables, celle du Lion amoureux. - - Sévigné, de qui les attraits - Servent aux Grâces de modèle, - Et qui naquîtes toute belle, - A votre indifférence près, - Pourriez-vous être favorable - Aux jeux innocents d'une fable, - Et voir sans vous épouvanter - Un lion qu'Amour sut dompter. - Amour est un étrange maître: - Heureux qui ne peut le connaître - Que par récit, lui ni ses coups! - Quand on en parle devant vous, - Si la vérité vous offense, - La fable au moins peut se souffrir - Celle-ci prend bien l'assurance - De venir à vos pieds s'offrir - Par zèle et par reconnaissance[62]. - - [61] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, octava edit.; Amstel., 1667, - in-12, p. 337, ou 5e édit., 1668, p. 279. - - [62] LA FONTAINE, _Fables_, liv. IV, fable I, édit. 1668, in-4º, - p. 145; t. II, p. 3 de l'édit. 1668, in-12.--Cette fable commence - le volume dans cette édition, et ce second volume (dans le seul - exemplaire de ce format que j'aie encore rencontré) porte la date - de 1668, tandis que le premier volume a celle de 1669: celle-ci - est la vraie date, l'édition in-4º ayant précédé l'autre. La date - des éditions où parut pour la première fois cette fable n'est pas - indifférente à notre objet. - -Saint-Pavin avait écrit une lettre en vers à mademoiselle de Sévigné -avant qu'elle eût commencé à prendre son essor dans le monde; et cette -petite pièce est empreinte d'une facilité qui nous engage à la -transcrire tout entière. - - A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ. - - L'autre jour, chagrin de mon mal, - Me promenant sur mon cheval - Sur les bords des vertes prairies, - J'entretenais mes rêveries, - Quand j'aperçus votre moineau - Sur le haut d'un jeune arbrisseau. - Beaucoup moins gai que de coutume, - Il avait le bec dans la plume, - Comme un oiseau qui languissait - Loin de celle qu'il chérissait. - Je l'appelai comme on l'appelle: - Il vint à moi battant de l'aile; - Et, sur mon bras s'étant lancé, - Je le pris et le caressai; - Mais après, faisant le colère, - Je lui dis d'un ton bien sévère: - Apprenez-moi, petit fripon, - Ce qui vous fait quitter Manon. - «Ah! me dit-il en son langage, - Ma belle maîtresse, à son âge, - S'offense et ne peut trouver bon - Qu'on l'appelle encor de ce nom. - Je sais que vous l'avez connue; - Mais tout autre elle est devenue: - Son esprit, qui s'est élevé, - Plus que son corps est achevé; - Il est bien juste qu'on la traite - En fille déjà toute faite. - Elle entend tout à demi-mot, - Discerne l'habile du sot; - Et sa maman, seule attrapée, - La croit encor fille à poupée. - Tous les matins dans son miroir - Elle prend plaisir à se voir, - Et n'ignore pas la manière - De rendre une âme prisonnière; - Elle consulte ses attraits, - Sait déjà lancer mille traits - Dont on ne peut plus se défendre - Pour peu qu'on s'en laisse surprendre. - Depuis qu'elle est dans cette humeur, - Elle m'a banni de son cœur, - Et ne m'a pas cru davantage - Un oiseau digne de sa cage. - Désespéré, j'ai pris l'essor, - Résolu plutôt à la mort - Que voir une ingrate maîtresse - N'avoir pour moi soin ni tendresse. - Je sais que vous l'aimez aussi; - Gardez qu'elle vous traite ainsi; - Elle est finette, elle est accorte, - Et n'aime que de bonne sorte.» - Ce fut ainsi qu'il me parla, - Puis aussitôt il s'envola.[63] - - [63] SAINT-PAVIN, dans l'édition des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par M. - MONMERQUÉ, 1820, in-8º, t. I; _Choix de Poésies_, p. VII et VIII. - -Dans des stances que Saint-Pavin adressa à mademoiselle de Sévigné, qui -doivent être postérieures à cette épître, il la raille sur son goût pour -le reversis. - - La jeune Iris n'a de souci - Que pour le jeu de reversi, - De son cœur il s'est rendu maître: - A voir tout le plaisir qu'elle a - Quand elle tient un _quinola_, - Heureux celui qui pourrait l'être! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Son cœur devrait-il t'échapper, - Amour? Fais, pour la détromper, - Qu'elle ait d'autres amants en foule; - La belle au change gagnera[64]. - - [64] _Ibid._, t. I, p. VIII. - -Ainsi que je l'ai dit dans une des précédentes parties de ces Mémoires, -l'air froid, indifférent, dédaigneux même de mademoiselle de Sévigné, -que sa mère, sa grande admiratrice, lui reproche doucement dans une de -ses lettres, détruisait en partie l'effet produit par sa beauté. Sa -conversation intéressait d'abord, parce qu'elle avait de l'esprit et du -savoir; mais, comme rien ne partait du cœur, que rien n'y était -suggéré, animé par ses impressions du moment, on s'en lassait bientôt. -Il paraît que plus tard, et dans l'âge où l'on fait de sérieuses -réflexions sur soi-même, elle reconnut elle-même ce qui lui avait -toujours manqué pour faire, comme sa mère, les délices des sociétés où -elle se trouvait; car elle écrit à celle-ci: «D'abord on me croit assez -aimable, et quand on me connaît davantage on ne m'aime plus.» Sentence -qui fait jeter les hauts cris à madame de Sévigné; mais la manière dont -elle la combat[65] prouve que madame de Grignan continuait à être ce -qu'avait été mademoiselle de Sévigné. Par une ferme résolution, nous -pouvons perfectionner notre nature, mais nous ne pouvons la changer; -elle reste toujours la même malgré le blâme de notre raison; et il est -plus facile de reconnaître en nous ce qui fait défaut que d'acquérir ce -qui nous manque. - - [65] Madame DE SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 22 septembre 1680, t. - VI, p. 469, édit. de Monmerqué. - -Cependant il était arrivé pour madame de Sévigné ce moment à la fois -cruel et doux où une mère doit enfin consentir à confier à un mari les -destinées de sa fille chérie, où elle doit se résoudre à n'être plus le -seul et principal objet de ses affections, la confidente unique de ses -pensées. - -A l'époque dont nous parlons, madame de Sévigné était péniblement -préoccupée de ce grand devoir de mère. Peu de partis se présentaient, du -moins de ceux qui pouvaient être acceptés. Les preuves de cette -assertion se trouvent dans les lettres mêmes de madame de Sévigné et -dans celles de Bussy, qui, en bon parent, partageait à cet égard les -sollicitudes de sa cousine: il l'entretenait souvent de mademoiselle de -Sévigné, dont il admirait l'esprit et la beauté, et il la désignait -presque toujours par ces mots: «La plus jolie fille de France.» - -Lorsque mademoiselle de Brancas, liée avec mademoiselle de Sévigné, -venait d'épouser (le 2 février 1667) Charles de Lorraine, prince -d'Harcourt, Bussy écrivait à sa cousine: «Mademoiselle de Sévigné a -raison de me faire ses amitiés: après vous, je n'estime et n'aime rien -autant qu'elle. Je suis assuré qu'elle n'est pas si mal satisfaite de sa -mauvaise fortune que moi; et sa vertu lui fera attendre sans impatience -un établissement avantageux, que l'estime extraordinaire que j'ai pour -elle me persuade être trop lent à venir.--Voilà de grandes paroles, -madame; en un mot, je l'aime fort, et je trouve qu'elle devrait être -plutôt princesse que mademoiselle de Brancas[66].» - - [66] BUSSY, _Lettre à madame de Sévigné_, en date du 23 mai 1667, - dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, édit. de M., t. I, p. 11; t. I, p. - 162, édit. de G. - -Un an plus tard, l'impatience de madame de Sévigné se trahit vivement -par ces paroles contenues dans plusieurs réponses faites à Bussy: «La -plus jolie fille de France vous fait ses compliments: ce nom paraît -assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs[67].» - - [67] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 26 juillet 1668, t. I, p. 189, - dans l'édition de G. de S.-G.; t. I, p. 133, édit. de Monmerqué. - -Bussy répond: «La plus jolie fille de France sait bien ce que je lui -suis. Il me tarde autant qu'à vous qu'un autre vous aide à en faire les -honneurs; c'est sur son sujet que je reconnais la bizarrerie du destin -aussi bien que sur mes affaires[68].» - - [68] _Lettre de_ BUSSY à madame de Sévigné, en date du 29 juillet - 1668, dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. I, p. 141, éd. de M.; t. - I, p. 198, éd. de G. - -Un mois après, madame de Sévigné écrit encore à Bussy: «La plus jolie -fille de France est plus digne que jamais de votre estime et de votre -amitié. Sa destinée est si difficile à comprendre que, pour moi, je m'y -perds[69].» - - [69] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 28 août 1668, t. I, p. 148, - édit. de Monmerqué; t. I, p. 207, édit. de G. de S.-G. - -Je pense que le mot de cette énigme était parfaitement connu de madame -de Sévigné et de Bussy, mais qu'ils ne voulaient pas se le dire -mutuellement, parce qu'ils osaient à peine se l'avouer à eux-mêmes. - -La froideur de mademoiselle de Sévigné pouvait bien, ainsi que je l'ai -dit, l'empêcher d'inspirer de grandes passions; mais alors, plus qu'à -toute autre époque, ce n'était pas l'amour qui faisait contracter les -mariages, c'étaient l'ambition et l'intérêt; c'étaient surtout les -espérances que l'on pouvait fonder sur la faveur du monarque. Or, -mademoiselle de Sévigné appartenait à une famille frondeuse et -janséniste, dans laquelle ne se trouvait aucun homme puissant qui fût -intéressé à sa grandeur. Le choc des factions avait abattu la haute -fortune de Retz; Bussy, que ses talents militaires auraient pu faire -parvenir aux plus hautes dignités de l'État, était, par sa faute, depuis -longtemps disgracié. Ainsi aucun des chefs de cette famille ne pouvait -contribuer à l'élévation de celui qui aurait contracté alliance avec -elle; et cependant madame de Sévigné pensait que la beauté et la riche -dot de sa fille lui donnaient le droit de n'accueillir pour elle que des -propositions où le rang et la naissance se trouvaient en parfaite -convenance avec ce qu'elle croyait avoir droit d'exiger; et comme elle -portait naturellement ses prétentions au niveau de l'admiration qu'elle -avait pour sa fille, peu de partis lui convenaient: ceux qui auraient pu -la flatter, par les raisons que je viens d'exposer, ne se présentaient -pas. - -Il s'en offrit pourtant plusieurs qui semblaient réunir toutes les -conditions propres à être agréés, et les lettres de madame de Sévigné -nous en font connaître deux: l'un, le duc de Caderousse, dont nous avons -parlé, qui épousa mademoiselle de Guénégaud[70]; l'autre, Charles de -Mérinville, fis de François Desmoutiers, comte de Mérinville, chevalier -des ordres du roi et alors lieutenant général de Provence. Le comte de -Mérinville se trouvait à Paris en 1667, absent de son gouvernement; et -il profita de cette occasion pour présenter son fils chez madame de -Sévigné et lui demander sa fille en mariage[71]. Cette proposition parut -satisfaire madame de Sévigné, et l'union fut sur le point de se -conclure. Le jeune homme était de l'âge de mademoiselle de Sévigné, mais -il lui plaisait peu; et madame de Sévigné fit naître tant d'incidents -par la crainte qu'elle avait d'arriver à une conclusion que les -négociations commencées se rompirent[72]. Ce ne fut que plus tard, ainsi -que nous le dirons, que M. le comte de Grignan, beaucoup plus âgé que -Mérinville et deux fois veuf, fut agréé par la mère et par la fille[73]. - - [70] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date des 1er août 1667 et 9 août 1671, - t. I, p. 117; et t. II, p. 149, édit. de Monmerqué.--_Mémoires - de_ COULANGES, p. 391. - - [71] PAPON, _Histoire générale de Provence_, in-4º, t. IV, p. - 819. Sur les exploits de Mérinville le père à la guerre, conférez - LORET, _Gazette_, année 1656, liv. VII, p. 36. - - [72] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 149, édit. de - Monmerqué.--PAPON, _Histoire générale de Provence_, t. IV, p. - 819. - - [73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 86 et 106; t. III, p. 418, - édit. de Monmerqué.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XII, p. 59. - -Mais avant et dès le temps où elle s'était résolue à établir sa fille, -madame de Sévigné avait songé à faire des économies. C'est pour y -parvenir que, dans l'automne de l'année 1666, elle se rendit à sa maison -des Rochers, et qu'elle se résolut à y prolonger son séjour pendant tout -l'hiver[74]. Ce fut là un grand sujet de contrariété et d'ennui pour ses -amis de Paris et pour toutes les sociétés qu'elle animait par sa gaieté -et par son esprit. Saint-Pavin se rendit leur organe, et lui adressa en -Bretagne une lettre en vers, pour lui exprimer le désir que l'on avait -de la voir revenir dans la capitale. - - Paris vous demande justice; - Vous l'avez quitté par caprice. - A quoi bon de tant façonner, - Marquise? il y faut retourner. - L'hiver approche, et la campagne, - Mais surtout celle de Bretagne, - N'est pas un aimable séjour - Pour une dame de la cour. - Qui vous retient? Est-ce paresse? - Est-ce chagrin? est-ce finesse? - Ou plutôt quelque métayer - Devenu trop lent à payer? - De vous revoir on meurt d'envie; - On languit ici, on s'ennuie; - Et les Plaisirs, déconcertés, - Vous y cherchent de tous côtés. - Votre absence les désespère; - Sans vous ils n'oseraient nous plaire. - Si vous étiez ici demain, - La cour quitterait Saint-Germain; - Et les Jeux, les Ris et les Grâces, - Qui marchent toujours sur vos traces, - Y rendraient l'Amour désormais - Plus galant qu'il ne fut jamais. - - [74] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 21 novembre 1666 et du 20 mai - 1667, t. I, p. 109 et 111, édit. de M.; t. I, p. 154 et 156, - édit. de G. - -Après nous avoir appris, par des contre-vérités sur mademoiselle de -Sévigné, qu'elle s'appliquait avec succès à l'étude de l'espagnol et de -l'italien, Saint-Pavin continue ainsi: - - Il faut quitter ce badinage. - Votre fille est le seul ouvrage - Que la nature ait achevé: - Dans les autres elle a rêvé. - Aussi la terre est trop petite - Pour y trouver qui la mérite; - Et la belle, qui le sait bien, - Méprise tout et ne veut rien. - C'est assez pour cet ordinaire, - Et trop peut-être pour vous plaire; - S'il est vrai, gardez le secret, - Et donnez ma lettre à Loret: - Je crois qu'en Bretagne on ignore - S'il est mort ou s'il vit encore[75]. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . Songez à partir. - La réponse la plus touchante - Ne pourrait payer mon attente; - Tout le plaisir est à se voir. - Les sens se peuvent émouvoir: - Tel est vieux et n'ose paraître - Qui, vous voyant, ne croit plus l'être[76]. - - [75] Loret était mort depuis peu de temps. Dans sa dernière - gazette, qui est du 28 mars 1665, il expose ses infirmités, et - dit presque adieu à ses lecteurs. Voyez _la Muse historique_, - liv. XVI, p. 51 et 52. - - [76] _Recueil des plus belles Poésies des poëtes françois_; - Paris, chez Claude Barbin, 1692, in-12, p. 325-328.--_Poésies de_ - SAINT-PAVIN; chez Leprieur, 1759, in-12, p. 62-71.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_, t. I; _Choix de Poésies_, p. III, édition de - Monmerqué. - -La cour, ainsi que le dit Saint-Pavin, avait résidé à Saint-Germain -durant l'hiver que madame de Sévigné passa en Bretagne; mais quoique les -divertissements n'y eussent pas été aussi brillants que ceux des années -précédentes, cependant ils ne furent que peu de temps suspendus par la -mort de la reine mère. Benserade composa pour l'hiver de 1666 le _Ballet -des Muses_, dans lequel le roi dansa avec MADAME, mademoiselle de la -Vallière, madame de Montespan et d'autres beautés. Ce fut à cette -occasion que Molière rima son insipide pastorale de _Mélicerte_, qu'il -se repentit d'avoir écrite et qu'il remplaça depuis par la jolie pièce -du _Sicilien ou l'Amour peintre_[77]. - - [77] _Ballet royal des Muses_, dansé par Sa Majesté en 1666, dans - les _OEuvres de_ BENSERADE, t. II, p. 357.--_Mélicerte_, comédie - pastorale héroïque, par J.-B. P. DE MOLIÈRE, représentée pour la - première fois à Saint-Germain en Laye, pour le Roy, au ballet des - Muses, en décembre 1666, par la troupe du Roy; dans les _OEuvres - posthumes_ de monsieur DE MOLIÈRE; chez Denis Thierry, 1682, - in-12, _imprimées pour la première fois_, t. VII des _OEuvres_, - p. 229. - -Madame de Sévigné profita de son séjour aux Rochers pour agrandir et -embellir sa demeure sans nuire à ses projets d'économie. «J'ai fait -planter, écrivait-elle à Bussy, une infinité de petits arbres et un -labyrinthe d'où l'on ne sortira pas sans le fil d'Ariane; j'ai encore -acheté plusieurs terres, à qui j'ai dit, selon la manière accoutumée: Je -vous fais parc. De sorte que j'ai étendu mes promenoirs sans qu'il m'en -ait coûté beaucoup[78].» - - [78] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 20 mai 1667, t. I, p. 113, - édit. de Monmerqué, et p. 156 de l'édit. de G. de S.-G. - -Madame de Sévigné ne revint à Paris qu'au printemps suivant, vers la fin -du mois de mai[79]. Louis XIV était alors à Compiègne; mais il partit -bientôt pour aller rejoindre son armée, et commencer enfin cette grande -lutte contre l'Espagne à laquelle il se préparait depuis longtemps: -vaste scène qui s'ouvrait pour l'Europe entière, et qui, après de -sanglants combats, se termina par la conquête de la Flandre et celle de -la Franche-Comté[80]. Ainsi fut constitué ce beau royaume de France en -une masse compacte et formidable, restée intacte malgré les désastres de -la fin de ce glorieux règne, malgré la corruption et la mollesse des -deux règnes suivants, malgré les affreuses convulsions de l'anarchie et -la délirante ambition du génie des batailles. - - [79] Louis XIV partit de Paris le 16 mai, et alla coucher à - Champlâtreux. Conférez DALLICOURT, _Campagne royale_, p. 4. - - [80] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 29 et 30.--Sur les causes ou - les prétextes de cette guerre, conférez _Dialogues sur les droits - de La Reyne très-chrétienne_; Paris, de l'imprimerie d'Antoine - Vitré, 1667, in-12 (23 pages). Ce fut Louis XIV qui fit composer - et répandre ce petit écrit; il est avoué par lui dans - l'avertissement. La permission d'imprimer est du 10 mai 1667. - Grimoard, dans les _OEuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p. 37, parle - d'un _Traité des droits de la Reyne_, dont il y eut trois - éditions. Est-ce le même écrit que le Dialogue?--Cf. MIGNET, - _Négociations relatives à la succession d'Espagne_, 1835, in-4º, - t. I, p. 177-297, 391-495. - -Tandis que Louis XIV, à Versailles, à Saint-Germain, aux Tuileries ou -dans les camps, ne semblait s'occuper que de plaisirs, de politique et -de guerre, toutes les réformes, toutes les institutions, tous les -établissements qui devaient accroître les richesses et la prospérité de -la France s'exécutaient comme il les avait déterminés dans son conseil. -Quand, pour donner plus d'activité au commerce, il créa, en 1665, la -compagnie des Indes occidentales, les commerçants qui devaient la -composer furent assemblés au Louvre, sous la présidence de Colbert; et -le roi parut en personne au milieu d'eux, pour les exhorter à se livrer -avec toute sécurité à leurs opérations commerciales et pour leur donner -l'assurance que ses vaisseaux les protégeraient jusqu'aux extrémités de -l'univers[81]. C'est dans cette année 1667, si mémorable par tant de -succès guerriers[82], de traités et de négociations importantes[83], que -furent promulguées ces belles ordonnances pour l'administration de la -justice, admirées des jurisconsultes, et qu'on avait surnommées le Code -Louis[84]; que fut instituée l'Académie des sciences; que fut établie à -Rome une Académie des beaux-arts; qu'on jeta les fondements de ce -séjour de tant de savantes et impérissables découvertes, l'Observatoire -de Paris; que furent commencés les travaux du canal qui devait joindre -l'Océan à la Méditerranée; qu'enfin des prix furent distribués aux -peintres, aux artistes; des récompenses données aux savants étrangers, -afin de rattacher au drapeau de la France les talents les plus éminents, -les plus hautes capacités[85]. - - [81] LORET, _Muse historique_, lettre 13, du 28 mars 1665, livre - XVI, p. 50. - - [82] RAMSAY, _Hist. du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t. II, - p. 141-144. - - [83] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 139-142. - - [84] Le président HÉNAULT, _Abrégé chronologique_, année 1667, t. - III, p. 864, édit. W.--BUSSY, _Hist. de Louis XIV_, 159-166. - - [85] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 267-272.--BUSSY, _Lettres_, - t. V, p. 35.--LÉPICIÉ, _Vies des peintres du Roi_, p. - 46.--ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par - Louis XIV_, chap. XVI, p. 59.--_Recueil de la Société des - bibliophiles_, 1826, 1 vol. in-8º. Gratifications faites par - Louis XIV aux savants et aux hommes de lettres depuis 1664 - jusqu'en 1679 (102 pages). - -Le roi, en s'exposant plus qu'il n'était nécessaire, donna des preuves -de bravoure personnelle[86]; mais cependant ses ennemis étaient si mal -préparés à se défendre, ses succès furent si rapides que, si on excepte -le siége de Lille, cette campagne ressembla plus à une marche triomphale -qu'à une lutte guerrière[87]. - - [86] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 141 et 142. - - [87] LOUIS XIV, _Mémoires historiques et Instructions au - Dauphin_, dans les _OEuvres_, t. II, p. 328.--P. DALICOURT, _la - Campagne royale ès années 1667 et 1668_; Paris, chez la veuve - Gervais, 1668, in-12, p. 77-131. - -Louis XIV conduisait avec lui la jeune reine; il la montrait aux peuples -soumis comme leur légitime souveraine; car c'était pour soutenir les -droits de sa femme à la souveraineté de ces contrées et à la succession -d'Espagne, à laquelle cependant on avait renoncé par le traité des -Pyrénées, qu'il entreprenait cette guerre[88]. Une riante et gracieuse -escorte de jeunes et belles femmes accompagnait Louis dans ses -conquêtes. Partout, après les combats, des fêtes étaient préparées, -spontanément offertes, ou commandées sous la tente et sur les champs de -bataille: au milieu des dangers de la mort, incessamment bravés pour la -patrie, la volupté semblait acquérir quelque chose de grand et de -martial, qui désarmait la censure des esprits sévères. - - [88] MONGLAT, _Mém._, p. 51-146.--LOUIS XIV, _Mém. historiques_, - t. II, p. 304, 306, 307. - -Le jeune roi donnait, sous ce rapport, à ses peuples, un exemple fatal, -dont sa cour était fortement préoccupée. La mort de la reine mère avait -achevé d'ôter à Louis XIV le peu de contrainte qu'il s'était imposée par -égard pour elle. La femme si douce et si tendre qui ne voyait dans le -roi qu'un amant, qui aurait voulu ensevelir dans l'ombre le secret d'une -liaison coupable, celle dont le cœur, avant d'être touché par l'amour -de Dieu, ne palpita jamais que pour un seul homme, fut condamnée à -porter le titre de duchesse, à laisser légitimer par lettres patentes sa -honte et ses dignités, à subir l'ennui d'un nombreux cortége, à dévoiler -le mystère de ses accouchements, à voir ses deux enfants ravis dès leur -naissance à sa tendresse maternelle, et, sous les noms de comte de -Vermandois et de mademoiselle de Blois, reconnus, par actes publics, -comme les honorés rejetons d'un royal adultère[89]. - - [89] DREUX DU RADIER, _Mémoires historiques et critiques des - reines et régentes de France_, t. VI, p. 416 et 417. Les lettres - patentes qui créent la terre de Vaujour et la baronnie de - Saint-Christophe en duché-pairie sont du mois de mai 1671, datées - de Saint-Germain en Laye. - -Ce ne furent pas là encore ses plus grandes afflictions. Lorsque Louis -XIV augmentait, par des faveurs qu'elle eût voulu repousser, les remords -de la Vallière, il froissait son cœur par de fréquentes infidélités, -indices certains de l'affaiblissement de son amour. Une de ces liaisons -passagères, qui eut lieu avec la princesse de Monaco, fille du duc de -Gramont, acquit plus de publicité que toutes les autres, parce qu'elle -occasionna la disgrâce du duc de Lauzun, amant favorisé de la princesse -avant le roi. Lauzun fut mis à la Bastille, non-seulement pour n'avoir -pas voulu un grade supérieur qui l'éloignait de la cour, mais pour avoir -forcé sa perfide maîtresse à recevoir un soir les tendres protestations -du roi à travers le trou d'une serrure dont Lauzun avait su dérober la -clef. Louis XIV pardonna à Lauzun cette audacieuse espièglerie, parce -que le goût qu'il avait pour celle qui en avait été l'objet se passa -promptement[90]. - - [90] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 59.--IDEM, - _Lettres_, t. V, p. 37 (_Lettre de_ BENSERADE à Bussy, en date du - 15 septembre 1667).--IDEM, t. III, p. 148 et 149 (_Lettre de_ - BUSSY, en date du 10 août 1669, à madame D...) (de Montmorency), - (L***, à la fin de la page 148, est Lauzun).--LA FARE, - _Mémoires_, t. LXV, p. 105.--LA BEAUMELLE, dans les _Mémoires de - Maintenon_, t. I, p. 69. - -Mais une autre femme, réputée belle entre les belles, d'un caractère -haut et fier, mariée à un homme plein d'honneur, respectée par la -médisance, même à la cour, toucha vivement le cœur de Louis XIV. -C'était madame de Montespan, qui, par son esprit caustique, ses -saillies, ses bons mots, son talent de narrer avec gaieté, s'était fait -aimer de la reine et de madame de la Vallière. Celle-ci devina avant -tout le monde (l'instinct de l'amour est le plus vif de tous) qu'elle -était trahie, et que madame de Montespan allait être pour elle la cause -du plus grand des malheurs, celui d'être obligée de se séparer d'un -amant pour lequel l'ardeur de sa passion n'avait cessé de s'accroître. -Ce secret fut divulgué à la cour durant cette campagne, et il ouvrait -une nouvelle carrière aux intrigues qui s'agitaient sans cesse autour -de ce monarque, dès son début couronné par la victoire, et déjà, si -jeune, flatté par la renommée[91]. La cour se tenait à Compiègne, afin -de se trouver plus rapprochée des opérations de la guerre; et -lorsqu'elles étaient suspendues, Louis XIV se hâtait de retourner à -Compiègne, où l'attiraient les enchantements de sa nouvelle passion. - - [91] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 165.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, t. XLIII, p. 107, 109, 112, 115, 119, 120.--CHOISY, - _Mémoires_, t. LXIII, p. 397-403. - - - - -CHAPITRE III. - -1667. - - Madame de Sévigné revient à Paris, et écrit à Bussy.--Celui-ci - dissimule avec elle.--Il demande au roi de rentrer au - service.--Bussy avait conservé des amis, et entretenait une - nombreuse correspondance.--Madame de Sévigné était la plus exacte - à lui écrire.--La marquise de Gouville continuait de correspondre - avec lui.--La marquise de Monglat s'efforce en vain de se remettre - bien avec lui.--Les principaux correspondants de Bussy étaient le - duc de Saint-Aignan, le duc de Noailles, le comte de Gramont, - Benserade, Corbinelli, dom Cosme, général des feuillants, le P. - Bouhours.--Jugement sur ce dernier.--Premier recueil des lettres - de madame de Sévigné, données par Bussy, avec celles qu'il avait - écrites.--Autres correspondants de Bussy en femmes: la marquise de - Gouville, madame de Montmorency, la comtesse du Bouchet, - mademoiselle d'Armentières, la maréchale d'Humières, la marquise - d'Hauterive, mademoiselle Dupré.--Détails sur cette demoiselle, - mise par Ménage au nombre des femmes illustres avec madame de - Sévigné.--Madame de Scudéry.--Caractère de cette dame.--Comparée à - madame de Sévigné.--Ce qu'elle écrit à Bussy sur les regrets - d'avoir perdu son mari.--Des amis des deux sexes qu'avait madame - de Scudéry.--De ses liaisons et de son cercle.--De son amitié pour - le P. Rapin.--Elle le fait entrer en correspondance avec Bussy, et - rend service à tous deux.--Pour se venger des vers de Boileau - contre son mari, elle veut animer Bussy contre Boileau.--Vers de - Boileau qui lui en ont fourni l'occasion.--Louis XIV demande - l'explication de ces vers.--Ce qu'on lui répond.--Licence des - mœurs de cette époque, autorisée par le monarque, la presse et le - théâtre.--On joue l'_Amphitryon_ et _George Dandin_.--Bussy ne se - trouve pas offensé par le vers de Boileau, et refuse de s'associer - au ressentiment de madame de Scudéry contre ce poëte.--Bussy - demande au roi de servir, et n'obtient rien.--Il occupe - alternativement son château de Chaseu et celui de - Bussy.--Description que Bussy fait de la galerie de portraits qui - se trouvait dans ce dernier château. - -Lorsque madame de Sévigné revint à Paris, toute la haute société avait -quitté cette capitale, tous ses amis étaient absents; et si elle -recherchait parfois la solitude, ce n'était pas lorsqu'elle était en -ville. Elle se résolut donc à passer l'été à Livry. - -«Toute la cour est à l'armée, écrivait-elle[92] à Bussy; et toute -l'armée est à la cour. Paris est un désert; et, désert pour désert, -j'aime beaucoup mieux celui de la forêt de Livry, où je passerai l'été. - - En attendant que nos guerriers - Reviennent couverts de lauriers.» - - [92] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 20 mai 1667, t. I, p. 112 de - l'édit. de Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 156, édit. de G. de - S.-G. - -Ainsi que je l'ai exposé dans la seconde partie de ces Mémoires, la -correspondance de madame de Sévigné avec Bussy, qui s'était renouée vers -cette époque, ne devait plus se rompre. Ce que nous en possédons nous -prouve que madame de Sévigné prenait une part très-vive aux succès de -Louis XIV et de son armée: à chaque nouvelle victoire, elle exprime des -regrets sincères que Bussy n'ait pas obtenu un commandement qui le mît à -portée d'obtenir sa part de tant de gloire. Bussy, toujours dominé par -son excessive vanité, dissimule avec sa cousine; il fait le dédaigneux -et le philosophe: cependant il lui envoie régulièrement les suppliques -qu'il adressait au roi à l'ouverture de chaque campagne, pour offrir ses -services; mais il ne lui disait pas qu'il écrivait sans cesse à ses -amis, pour qu'ils intercédassent aussi en sa faveur[93]. - - [93] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 159-161 de l'édit. de G. de - S.-G.; t. I, p. 114 de l'édit. de Monmerqué.--_Suite des Mémoires - du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, mss. no 221 de là bibliothèque de - l'Institut.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 7 (en date du 23 mai - 1667).--_Ibid._, p. 12 (4 février et 6 avril 1668), p. 38 (27 - mars 1670), p. 56 (13 mars 1671), p. 62 (19 septembre 1671 ), p. - 66 (8 décembre 1671), p. 128 (9 juin 1674), p. 134 (20 août - 1674), p. 178 (20 novembre 1675). - -Bussy avait conservé, malgré les défauts de son caractère, un bon nombre -d'amis puissants et dévoués; il entretenait avec eux une correspondance -très-active[94]; il en avait une très-étendue avec des gens de lettres -et avec des femmes spirituelles, qui l'instruisaient de toutes les -nouvelles du jour et des intrigues de cour. Quelques-unes de ces femmes -s'étaient rendues célèbres dans les cercles de précieuses et de beaux -esprits, qui s'étaient multipliés dans Paris. Les unes étaient flattées -d'être en commerce de lettres avec un homme de qualité et de l'Académie; -les autres étaient des dames de la cour, dont quelques-unes avaient été -ses maîtresses et avaient conservé avec lui des rapports d'amitié. La -marquise de Monglat aurait bien voulu se remettre avec lui sur ce -pied[95]. Elle lui écrivit plusieurs fois pour se justifier, et tâcha de -ranimer en lui ce qu'elle voulait conserver de son ancienne affection. -Elle aussi avait beaucoup d'amis qui lui étaient sincèrement attachés: -son caractère aimable était fort goûté de madame de Sévigné, qui la -voyait souvent. Elle fit écrire à Bussy par plusieurs de ses -correspondantes[96], qui ne purent rien gagner sur cet homme -orgueilleux et vindicatif. Comme la santé de madame de Monglat s'était -affaiblie et qu'elle eut quelques velléités de religion, elle s'était -mise en rapport avec dom Cosme, prédicateur renommé et général des -feuillants, pour lequel Bussy avait beaucoup de considération et -d'estime. Elle l'employa comme intercesseur, mais ce fut encore en -vain[97]; et elle ne put empêcher que des tableaux emblématiques de son -inconstance et de sa légèreté ne fussent placés dans le grand salon du -château de Bussy[98], et que les devises mises sur ces peintures et au -bas de son portrait ne donnassent matière aux entretiens d'un monde -auquel la médisance plaît toujours. - - [94] BUSSY, _Lettres_; Paris, in-12, 4 vol., 4e édition; et - _Nouvelles Lettres_, t. V, VI et VII, 1727, in-12. - - [95] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 66 (24 mars 1667, à madame de - Montmorency); t. III, p. 49; _lettre de la marquise_ DE GOUVILLE, - en date du 12 août 1667. - - [96] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 66, lettre en date du 24 mars - 1669. - - [97] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 33 et 65 (en date du 16 juin et - du 25 décembre 1667); cette dernière est adressée à dom Cosme. - - [98] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 41, en date du 18 octobre 1667, à - mademoiselle d'Armentières.--MILLIN, _Voyage_, t. I, p. 208-219, - pl. XII de l'atlas. - -Parmi les principaux correspondants de Bussy, il faut d'abord nommer -celui qui lui était le plus dévoué, le duc de Saint-Aignan, si aimé du -roi et si bien instruit des secrets les plus intimes de son intérieur. -Madame de Sévigné a dit avec raison de lui «qu'il a rendu à Bussy des -services que nul autre courtisan n'aurait osé ni voulu lui rendre[99].» -Le duc de Saint-Aignan avait composé des mémoires où il justifiait -Bussy; et il eut le généreux courage de les montrer au roi[100]. - - [99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VIII, p. 249 (Lettre à Bussy, en date - du 17 juin 1687), et t. III, p. 371; t. V, p. 468; t. VII, p. 55 - de l'édit. de G. de S.-G. - - [100] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 264; Lettre de madame de - Scudéry, en date du 26 septembre 1670; Lettres de mesdames de - Scudéry, de Solvan-Sallier, etc.; Paris, 1806, Léopold Collin, p. - 33. - -Les autres correspondants de Bussy à la cour étaient le duc de Noailles, -qui fut capitaine des gardes[101], et le comte de Gramont, rendu célèbre -par les piquants mémoires que son beau-frère Hamilton a écrits sur les -folies de sa jeunesse[102]; le comte de Guiche, ceinturé comme son -esprit, disait madame de Sévigné, et qui se trouvait alors enveloppé -dans la disgrâce de Vardes[103]. Parmi les ecclésiastiques et les gens -de lettres, on doit nommer l'abbé de Choisy, plus célèbre par ses -scandaleuses aventures que par le grand nombre de livres qu'il a -composés; Benserade et Corbinelli (ce dernier alors était en Languedoc, -entraîné aussi dans l'exil de Vardes[104]); puis dom Cosme, dont nous -avons parlé; et enfin le P. Rapin[105] et le P. Bouhours. C'est à -Bouhours que nous devons l'édition tronquée des _Mémoires de Bussy_, et, -je crois, aussi l'édition si confusément ordonnée de sa correspondance. -Bouhours était à la fois homme du monde, homme d'Église et homme de -lettres; ayant les prétentions d'un puriste, et affectant l'autorité -d'un critique; recherchant la réputation de bel esprit, et s'arrogeant -l'importance d'un profond théologien; écrivant alternativement et avec -facilité sur des sujets saints ou profanes, sérieux ou légers; auteur -fécond, mais souvent futile; écrivain correct, mais non exempt -d'affectation, et qui, fort admiré de madame de Sévigné, jouissait -d'une réputation très-supérieure à ses talents[106]. - - [101] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 35; t. XI, p. 176, édit. de - G. de S.-G. - - [102] BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 73.--HAMILTON, _Mémoires - d'Hamilton_. (La traduction anglaise imprimée chez Bentley, 3 - vol. in-8º, avec portraits coloriés, est préférable, à cause des - notes.) - - [103] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 136, 137, 155, 207, 308, 522, - 523; t. V, p. 170 et 172. (Toutes les lettres de C** sont de - Corbinelli.) - - [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 350 (en date du 5 janvier - 1672), édit. de G. de S.-G. - - [105] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 378 à 547; t. IV, p. 10 à 345. - - [106] BUSSY, _Lettres_, t. VI, p. 45 à 356. - -La correspondance de Bussy avec les femmes était bien plus nombreuse et -d'une plus grande valeur. Parmi elles, la première à nommer est madame -de Sévigné. Les lettres de Bussy à sa cousine, avec les réponses, -remplissent presque entièrement les deux volumes du recueil de la -correspondance qui fut publié par la marquise de Coligny, fille de -Bussy, en 1697[107]. Bayle fit l'éloge de ce recueil[108]. Bussy -composait beaucoup de vers, et il les envoyait à sa cousine pour les -soumettre à son jugement; ces vers ont été imprimés, avec les lettres où -ils se trouvaient insérés, dans le recueil dont nous parlons; et si les -éditeurs de madame de Sévigné ont eu raison de débarrasser sa -correspondance de cet inutile bagage, en réimprimant les lettres que -Bussy lui avait adressées, ils ont eu tort de supprimer de ces lettres -les passages qui concernaient les envois de ces pièces de vers, -puisqu'ils constataient que ce goût de Bussy pour la poésie était -partagé par sa cousine[109]. - - [107] MONMERQUÉ, _Notices biographiques sur les différentes - éditions de madame de Sévigné_. - - [108] BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 776 (lettre du 4 - décembre 1698).--_Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p. - 652. - - [109] BUSSY, _Lettres_, édit. 1720, t. I, p. 18, 29, 68, 93, - 341-364 (29 septembre 1668, 1er mai 1672, 4 septembre 1680). - Cette dernière lettre, qui renferme un grand nombre d'épigrammes - de Martial et de Catulle, assez bien traduites par Bussy, a été - entièrement omise par les éditeurs de madame de Sévigné, et forme - une lacune dans sa correspondance avec son cousin, qui devra être - réparée. - -Après madame de Sévigné, la marquise de Gouville mérite d'être -mentionnée comme celle qui correspondait le plus assidûment avec Bussy. -Ses lettres sont les plus spirituelles, les plus riches en détails -amusants, narrés avec esprit et finesse[110]. Elle avait pendant quelque -temps enchaîné Bussy; et l'intimité qui avait existé entre eux donnait à -leur commerce plus d'agrément, de franchise et de vérité. Il faut -joindre à la marquise de Gouville son intime amie la comtesse de -Fiesque, que Bussy appelait sa cousine. Folâtre et insouciante, elle -était initiée et elle initiait Bussy à tous les secrets de la petite -cour de MADEMOISELLE, dont elle faisait partie. - - [110] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 39, 49, 50, 55, 64, 233; t. V, - p. 11, 40, 300, 310, 342. - -Une dame qui par son mari portait le beau nom de Montmorency se montre -le plus instructif des correspondants de Bussy. Ses lettres sont des -espèces de bulletins de ce qui se passait à la cour, des promotions, des -mariages, des décès, des intrigues, des nouvelles politiques qu'on y -débitait, des anecdotes scandaleuses qu'on y racontait; le tout dit en -deux mots, sans réflexions, sans phrases, et exprimé avec une concision -remarquable. Des pièces de vers qui avaient circulé se trouvent aussi -insérées dans ces lettres. Le nom de famille de cette madame de -Montmorency était Isabelle d'Harville de Palaiseau, et elle appartenait -à cette noble famille de guerriers qui, dès le commencement du quinzième -siècle, s'étaient illustrés à la bataille d'Azincourt[111]. Ni Bussy ni -les mémoires contemporains ne nous apprennent rien sur cette dame de -Montmorency. Au bas de son portrait Bussy avait mis cette inscription: -«Digne non pas d'un homme de plus grande qualité, mais d'un homme plus -aimable[112].» Cette inscription prouve du moins que ce mari d'Isabelle -de Palaiseau était de la noble famille dont il portait le nom. Madame de -Montmorency était peu favorisée de la fortune, quoique amie de la -duchesse de Nemours, qui possédait de si grands biens et aurait pu se -montrer plus généreuse à son égard[113]. - - [111] Cf. LE BOEF, _Histoire du diocèse de Paris_, 8e partie, p. - 9-11. - - [112] CORRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite aux ruines - d'Alis et au château de Bussy_, p. 22.--MILLIN, _Voyage dans les - départements du midi de la France_, 1807, in-8º, t. I, p. - 212.--Dans Millin, l'inscription paraît être rapportée moins - exactement: il y a _Harville de Paloise_, au lieu d'_Harville de - Palaiseau_. - - [113] _Lettres de madame_ DE SCUDÉRY, p. 54, collection de - Léopold Collin, lettre en date du 17 mars 1670.--_Lettres de - mesdames_ DE MONTPENSIER, MONTMORENCY, etc., 1806, in-12. - -La comtesse du Bouchet écrivait aussi souvent à Bussy avec une liberté -d'expression qui devait lui plaire beaucoup: accoutumée à tout dire, sa -franchise donnait un grand prix à ses lettres[114]. - - [114] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 202, 203 (18 et 24 août 1671). - -Henriette de Conflans, demoiselle d'Armentières, belle quoiqu'elle ne se -mariât point, pieuse quoique amie de Bussy, était encore pour lui un -correspondant qui avait toute sa confiance: c'était celle qui plaidait -auprès de lui la cause de madame de Monglat avec le plus de chaleur, -parce que celle-ci paraissait vouloir alors se mettre sous la direction -de dom Cosme et renoncer à la vie mondaine[115]. - - [115] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 77, 80-90. 112; t. V, p. 7, - 41, 52, 70. - -Parmi les autres femmes auxquelles Bussy écrivait plus souvent, on -distingue la femme de son cousin, la maréchale d'Humières, dont le -portrait, dans sa galerie, était accompagné de cette inscription: «D'une -vertu qui, sans être austère ni rustique, eût contenté les plus -délicats.» Elle était dame du palais de la reine: liée avec madame de -Sévigné, belle et pieuse, elle termina[116] sa longue vie aux -Carmélites de la rue Saint-Jacques[117]. Après cette dame respectable -nous devons nommer la marquise d'Hauterive, fille du duc de Villeroy, à -laquelle on reprochait de s'être mésalliée, quoiqu'elle eût épousé un -bon et honorable gentilhomme, élégant dans ses goûts, amateur éclairé -des beaux-arts et grand protecteur du Poussin[118]. La correspondance de -Bussy avec la marquise d'Hauterive n'a point été imprimée; mais nous -savons, d'après une lettre du marquis d'Hauterive, que le portrait de -cette dame devait occuper une place parmi les autres portraits de femmes -avec lesquelles Bussy entretenait un commerce épistolaire[119]. - - [116] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 251 et 259, édit. de - Monmerqué (lettres en date des 24 janvier et 20 mars - 1675).--CORRARD DE BRÉBAN, p. 23.--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. - 211, 337, 409; t. V, p. 155. - - [117] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 102, édit. de Monmerqué; t. - XI, p. 182, édit. de G. de S.-G.; Lettre de madame DE COULANGES à - madame de Sévigné, le 20 juin 1695.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. - XX, p. 477. - - [118] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 284, édit. de G. de S.-G. et - la note; t. I, p. 213, édit. de Monmerqué (lettre en date du 15 - décembre 1670). - - [119] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 114 (Lettre du marquis - D'HAUTERIVE, en date du 8 novembre 1690). - -Mais, de tous les nombreux personnages qui correspondaient avec Bussy, -il n'y en avait pas dont il eût, après madame de Sévigné, plus de -plaisir à lire les lettres que celles de deux femmes sans rang, sans -beauté, sans fortune, sans naissance: c'étaient mademoiselle Dupré et -madame de Scudéry. Toutes les deux, il est vrai, étaient pleines de sens -et d'esprit, et possédaient le talent d'écrire avec enjouement, pureté -et élégance. La seconde était, sous ce rapport, très-supérieure à la -première; mais celle-ci avait plus de célébrité, parce qu'elle -appartenait à une famille d'érudits et de poëtes. Elle était la nièce et -l'élève de Roland Desmarets[120] et de Desmarets de Saint-Sorlin, -l'auteur de la comédie des _Visionnaires_. Marie Dupré était laide, mais -savante; car, si l'on en croit Bussy, elle parlait quatre langues -également bien[121]; elle avait, dit-on, approfondi la philosophie de -Descartes, dont elle était enthousiaste, ce qui semble peu s'accorder -avec son goût pour les bouts-rimés et les petits vers: on en trouve un -grand nombre de sa composition dans les recueils du temps et dans les -lettres de Bussy. Amie de Conrart, ce fondateur de l'Académie française, -mademoiselle Dupré fut célébrée, en vers comme en prose, par un grand -nombre d'hommes de lettres de son temps. Le savant Huet a rapporté dans -ses Mémoires le madrigal en vers latins qu'il fit pour elle. Ménage ne -lui adressa point de vers, mais il la nomme, dans son commentaire en -langue italienne sur le septième sonnet de Pétrarque, au nombre des -illustres contemporaines, avec mademoiselle de la Vigne, son amie, -madame de la Fayette, madame de Scudéry, madame de Rohan-Montbazon, -abbesse de Malnoue, et madame de Mortemart, abbesse de Fontevrault; puis -enfin madame de Sévigné, - - Donna bella, gentil, cortese e saggia, - Di castità, di fede e d'amor tempio[122]; - -car rarement Ménage, soit qu'il écrivît en vers ou en prose, en grec, -en latin, en italien ou en français, se permit de nommer madame de -Sévigné dans ses ouvrages, sans ajouter quelques vers à sa louange. -Mademoiselle Dupré allait souvent passer la belle saison aux eaux -minérales de Sainte-Reine, chez des amis dont le séjour était voisin du -château de Bussy; et Bussy profitait de cette occasion pour l'attirer -chez lui le plus souvent qu'il pouvait, ce qui prévenait entre eux cette -tiédeur et cet alanguissement de l'intimité qu'une trop longue -séparation ne manque jamais de produire[123]. - - [120] Sur Roland Desmarets, conférez le _Ménagiana_, t. IV, p. - 198; et WEISS et BEUCHOT, _Biographie universelle_, t. XI, p. - 202.--NICERON, _Mémoires_, t. XXXV. - - [121] BUSSY, _Lettres_ t. V, p. 93, 97, 102; et t. III, p. - 172-193, 201-244, 303-671, 506-520. - - [122] _Lezione_ D'EGIDIO MENAGIO _sopra'l sonnetto_ VII _di - misser Francesco Petrarca_, p. 62, à la suite du traité de - MÉNAGE, intitulé _Historia mulierum philosopharum_.--Conférez - HUETII Ep. A. _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, p. - 204, 205.--BOUHOURS, _Recueil de vers choisis_; Paris, 1697, p. - 45, 48, 51, ou p. 58 à 60 de l'édit. 1701.--MORÉRI, - _Dictionnaire_, t. IV, article MARIE DUPRÉ.--WEISS, _Biographie - universelle_, t. XII, p. 313, article MARIE DUPRÉ.--TITON DU - TILLET, _le Parnasse françois_, in-folio, 1732, p. 507. - - [123] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 172 à 507.--Mademoiselle - DUPRÉ, _Lettres_, dans les _Lettres de mademoiselle_ DE - MONTPENSIER, DE MOTTEVILLE, etc.; Paris, 1806, Léopold Collin, p. - 148 à 204. - -Madame de Scudéry n'était point savante; elle ne faisait point de vers. -Par son mari et sa belle-sœur, le nom qu'elle portait avait acquis une -assez grande célébrité; elle n'en rechercha et n'en obtint aucune pour -elle-même. Plusieurs ignorent qu'elle a existé. Quand il est parlé -d'elle, on la confond avec la sœur de Scudéry[124]. Cependant, de -toutes les femmes que la correspondance de Bussy nous fait connaître, -madame de Scudéry est incontestablement, après madame de Sévigné, celle -qui mérite la préférence. Elle est loin d'avoir l'imagination vive et -brillante de la petite-fille de sainte Chantal; mais son style, moins -figuré, moins animé, est plus correct; sa raison est plus calme et son -jugement moins variable. Elle a sur madame de Sévigné le triste avantage -d'avoir connu l'adversité, d'être née dans une condition qui l'exemptait -des préjugés de naissance auxquels madame de Sévigné n'a pas échappé. -Elle apprécie mieux le monde; ses réflexions, elle les tient de son -expérience et de ses propres observations. L'expression de ses pensées -est toujours simple, forte, naturelle et digne, en parfait rapport avec -la noblesse de ses sentiments et l'élévation de son âme. L'académicien -Charpentier déclare qu'elle n'écrit pas moins bien que mademoiselle de -Scudéry, l'auteur de _Clélie_ et de _Cyrus_[125]. De toutes les amies de -Bussy, quoique la plus humble par le rang, madame de Scudéry fut celle -qui lui rendit le service le plus important[126], puisqu'elle le fit -rappeler de son exil. Elle était fort jeune et sans fortune lorsque -Scudéry, dans un âge déjà avancé, l'épousa[127]. Elle perdit son mari -l'année même dont nous nous occupons, le 14 mai 1667. Restée veuve à -l'âge de trente-six ans, elle ne contracta point de nouveaux liens, et -s'adonna à l'éducation de son fils unique, qui entra dans les ordres. -Les regrets qu'elle eut de perdre son mari sont vivement exprimés dans -deux lettres à Bussy, à Bussy peu capable d'apprécier les sentiments -d'une telle femme. - - [124] CARPENTARIANA, 1741, in-12, p. 383. - - [125] _Carpentariana_, 1741, p. 383. - - [126] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 92 à 549; t. V, p. 174 à 429. - - [127] Elle se nommait Marie-Françoise-Martin Vast; c'était une - demoiselle de Normandie. (Le Vast est un petit village à trois - lieues de Valogne, département de la Manche.) - -«Quand j'ai commencé ma lettre[128], j'avais oublié que j'étais en -colère contre vous. Comment, monsieur, me dire que je suis bien aise -d'être veuve, moi qui, trois ans durant, ai pensé mourir de douleur -d'avoir perdu un fort bon homme qui était de mes amis, comme s'il n'eût -pas été mon mari; qui m'a toujours louée, toujours estimée, toujours -bien traitée, et qui me déchargeait tout au moins de la moitié du mal -que j'ai, à cette heure, de souffrir ma mauvaise fortune toute seule? -Sachez, s'il vous plaît, monsieur, que, quand je parle des sentiments -ordinaires des femmes, je ne m'y comprends point. Si j'ose le dire, je -me trouve toujours fort au-dessus d'elles, et je vis d'une manière où la -liberté ne me sert de rien: la société d'un honnête homme m'était plus -douce. Faites-moi donc toutes les réparations que vous me devez.» - - [128] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 356.--Madame DE SCUDÉRY, - _Lettres_, 1806, in-12, p. 62 (lettre en date du 27 juin 1671), - collect. Léop. Collin. - -Ces réparations, Bussy crut les avoir faites; mais elles ne pouvaient la -satisfaire, et elle lui répondit[129]: - -«Vous me faites injustice de ne me passer que six mois de véritable -douleur de la mort de feu M. de Scudéry. J'en ai encore, je vous le -jure; et comme je ne fais rien de cette liberté que vous dites qui -console d'avoir perdu un mari, et que je n'en veux rien faire, vous -voyez que j'ai perdu une grande douceur en son amitié. Je ne sais plus -que faire de mon cœur, je n'ai point trouvé de véritable ami depuis sa -mort; cependant je vous avoue que c'est la seule rose sans épines qu'il -y ait au monde, que l'amitié. Je crois que vous ne connaissez pas cela, -vous autres; car j'ai ouï dire que ceux qui ont eu de l'attachement pour -le frère n'en ont jamais eu pour la sœur........ Il y a longtemps que -je me suis donné le même avis que vous me donnez, de vivre avec le -moins de chagrin qu'il me sera possible. J'ai réglé mon _rien_ d'une -manière qui fait que ma pauvreté ne paraît à personne, et je me passe -assez doucement de tout ce que je n'ai pas. Il n'y a que la disette -d'amis qui m'est insupportable; car j'avais toutes les qualités propres -à être une amie du premier ordre; cependant tout cela ne me sert de -rien, et je ne sais qui aimer.... Il faut s'accoutumer à ne vivre qu'en -société; car pour en amitié, cela est presque impossible.» - - [129] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 391 et 392.--Madame DE - SCUDÉRY, _Lettres_, p, 76 (lettre en date du 11 août 1671). - -Cette femme qui se plaignait si vivement de manquer d'amis en était -cependant sans cesse entourée, selon l'acception du monde. Sans être de -la cour, elle voyait un assez bon nombre de gens de cour, et des plus -hauts en dignités; sans aucune prétention à la littérature, les hommes -de lettres se plaisaient à la fréquenter. Par la solidité de son -caractère, l'égalité de son humeur, la finesse de son esprit, son tact -parfait des convenances, elle était parvenue à réunir dans son modeste -appartement une société choisie, préférable aux cercles les plus fameux -de beaux esprits, aux assemblées brillantes des palais les plus -somptueux. Mais elle savait distinguer ces liaisons du monde, ces -attachements d'habitude fondés sur le besoin de se soustraire à l'ennui -d'avec ceux où le cœur avait quelque part; et ses plus tendres -sentiments étaient réservés pour deux personnes de son sexe: l'une était -mademoiselle de Portes, personne pieuse, retirée aux Carmélites de la -rue Saint-Jacques, dans cette même maison où se réfugia de même, -longtemps après elle, dans le même but de piété, la maréchale -d'Humières[130]; l'autre était cette demoiselle de Vandy que nous -trouvons en relation assez étroite avec MADEMOISELLE, qui parle d'elle -très-longuement dans un endroit de ses Mémoires[131]. - - [130] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 102, édit. de Monmerqué; t. - XI, p. 182, édit. de G. de S.-G. (lettre en date du 20 juin - 1695).--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XX, p. 477. - - [131] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 37 et 44.--TALLEMANT - DES RÉAUX, _Historiettes_, article VANDY, t. V, p. 102, édit. - in-8º.--SCUDÉRY, _Lettres_, p. 107 (lettre en date du 27 février - 1673). - -Après ces deux amies, les femmes que madame de Scudéry voyait le plus -souvent étaient toutes de la cour: c'étaient madame du Vigean, la mère -de la maréchale de Richelieu; madame de Villette, qui lui attira par la -suite la protection et les bienfaits de madame de Maintenon; la marquise -de Rongère[132], et madame de Montmorency, cette amie de Bussy dont nous -avons parlé: celle-ci était une des femmes qu'elle goûtait le plus. - - [132] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 151, édit. in-12.--BUSSY, - _Lettres_, t. VI, p. 52. - -La société de madame de Scudéry, conforme à ce que comportait sa -situation dans le monde, était plus nombreuse en hommes qu'en femmes, et -se composait également de plusieurs des correspondants de Bussy. Les -ducs de Saint-Aignan et de Noailles étaient d'abord les deux personnages -qui la voyaient le plus souvent; ils étaient aussi, par leur crédit et -la faveur du monarque, les plus importants de son cercle; puis après -venaient le comte de Guiche, d'Elbène[133], Sobieski, depuis roi de -Pologne, et plusieurs autres. Parmi les hommes de lettres, on y -remarquait l'abbé de Choisy, qui était aussi homme de cour; le P. Rapin; -et plus tard Fontenelle, qui usa de son intervention pour être reçu à -l'Académie française[134]. Mais, de tous ceux qui se réunissaient chez -madame de Scudéry, le P. Rapin fut celui qu'elle préférait, et avec -lequel elle était le plus liée. Comme plusieurs de son ordre, sans -négliger le monde, le P. Rapin se livrait à la fois à la prédication, -aux belles-lettres, à la théologie; il composait alternativement des -livres de piété et de littérature; ce qui faisait dire, par ses envieux, -qu'il servait Dieu et le monde par semestre. A cette époque, il venait -de compléter et de mettre au jour son poëme sur les Jardins, qui -semblait comme un écho de la muse gracieuse de Virgile[135] et qui lui -valut une si belle renommée. C'est à madame de Scudéry que le P. Rapin -dut l'honneur qu'il ambitionnait d'entrer en relation avec Bussy; et -Bussy, le plaisir, auquel il fut très-sensible, d'avoir pour -correspondant un homme de lettres aussi célèbre, un religieux aussi -considéré. Leur correspondance fut très-active et longtemps prolongée. -Le P. Rapin y trouvait des occasions, qu'il ne laissait jamais échapper, -d'exhorter Bussy à se soumettre au joug salutaire de la religion; et -Bussy, un moyen de donner, par l'espoir de sa conversion, plus de -créance à ses projets de réforme, et de se procurer à la cour, afin de -faire terminer son exil, un solliciteur qui, pour n'être pas au nombre -des courtisans, n'en avait que plus de crédit auprès du roi[136]. - - [133] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 97. - - [134] _Ibid._, p. 175. - - [135] RAPIN, _Hortorum libri quatuor_, 1666, in-12. - - [136] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 378-380, 420-473, 530-547; t. - IV, p. 8, 45-70, 101-159, 214-260, 315-375, 408-488; t. VI, p. 6, - 55, 108, 188. - -La lettre de madame de Scudéry qui détermina cette liaison entre deux -hommes si différents par leur caractère, leurs mœurs, leur profession -est remarquable; elle nous fait connaître cette femme intéressante et le -P. Rapin sous les rapports les plus propres à les faire estimer tous -deux. «Il a, dit-elle à Bussy en parlant de celui qu'elle recommande, -une physionomie qui découvre une partie de sa bonté et de sa douceur. Il -a une qualité dans l'esprit qui, à mon gré, est la marque de l'avoir -véritablement grand: c'est qu'il le hausse et qu'il le baisse tant qu'il -lui plaît... On peut dire de lui que ce n'est pas un docteur tout cru; -mais sa science est si bien digérée qu'il ne paraît dans sa conversation -ordinaire que du bon sens et de la raison.... Personne ne sait plus -précisément parler à chacun de ce qu'il sait le mieux et de ce qui lui -plaît davantage. Cela est admirable à un jésuite de savoir si bien une -chose qui, à mon gré, est la plus grande science du monde[137].» - - [137] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 63-65 (lettre - en date du 27 juin 1671).--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 357, 360, - 363, 365, 378, 380 (lettres des 27 juin, 17, 22, 24 juillet et 18 - août 1671). - -Madame de Scudéry ne put jamais pardonner à Boileau les vers qu'il avait -faits contre son mari, dont il avait légèrement changé le nom en celui -de _Scutari_. Comme ces vers parurent moins d'un an avant qu'elle le -perdît[138], peut-être avait-elle des raisons fondées de croire qu'ils -avaient hâté la fin de ce vieillard, qu'elle chérissait comme un père -et comme un ami. Aussi elle crut pouvoir profiter de la publication -d'une nouvelle satire que le poëte venait de composer pour animer contre -lui Bussy, qui s'y trouvait nommé. C'était la huitième satire, adressée -à Morel, docteur de Sorbonne[139], dans laquelle Boileau introduit un -marquis qui s'effraye du mariage, à cause des accidents dont il est trop -ordinairement accompagné, et qui dit: - - Moi j'irais épouser une femme coquette! - J'irais, par ma constance, aux affronts endurci, - Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussy! - Assez de sots sans moi feront parler la ville[140]. - - [138] _Satires du sieur_ D***; Paris, chez Claude Barbin, 1666, - in-12, p. 16.--_Ibid._, 2e édition, chez Frédéric Léonard; Paris, - 1667, p. 25. - - Bienheureux Scutari, dont la fertile plume - Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, - Tes écrits, il est vrai, sans force et languissants, - Semblent être formés en dépit du bon sens: - Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire, - Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire. - - Je ponctue ces vers comme ils le sont dans les deux premières - éditions. Il y en avait deux autres avant, où le nom de Scudéry se - trouvait sans déguisement; mais elles étaient subreptices et non - avouées par l'auteur. Voyez BERRIAT SAINT-PRIX, _Boileau_, t. I, - p. CXXX, CXXXI. - - [139] On nommait ainsi par ellipse les docteurs qui appartenaient - à la maison de Sorbonne, pour les distinguer de ceux qui - appartenaient à la maison de Navarre. - - [140] _Satires du sieur_ D***, quatrième édition; Paris, chez - Louis Billaine, Denys Thierry, Frédéric Léonard et Claude Barbin, - 1668, in-12 (14 pages, sans l'extrait du privilége).--Malgré le - titre, qui porte _Satires_ au pluriel, ce livre ne contient que - la satire VIII, imprimée en plus petits caractères que ceux de la - première et de la seconde édition. Les vers cités sont à la page - 3, ligne 6-11. - -Le mot _sot_ avait alors en notre langue une double signification[141], -qui rendait ce dernier vers plus piquant et l'allusion au livre de -Bussy, contenue dans le vers qui le précède, beaucoup plus claire. Ce -livre était, par les indiscrétions de Bussy et de ceux auxquels il -l'avait montré, bien connu à la cour, quoiqu'il eût été vu de peu de -personnes: c'était un petit volume in-16, élégamment relié en maroquin -_jaune_, doublé de maroquin rouge enrichi de dorures, avec des clous et -des fermoirs en or, au dos duquel était écrit: PRIÈRES. L'intérieur de -ce volume contenait des portraits de femmes de la cour connues par -leurs galanteries, représentées avec les emblèmes de sainte Cécile, de -sainte Dorothée, de sainte Catherine, de sainte Agnès et autres saintes, -selon les noms de baptême qu'elles portaient; et aussi des portraits -d'hommes bien connus par leur rang, leurs dignités ou leur mérite, qui -avaient reçu, dans l'état de mariage, de ces sortes d'échecs dont la -Fontaine, d'après l'Arioste, dans son recueil de contes récemment -imprimé, avait plaisamment démontré les avantages pour ceux qui les -éprouvaient[142]. Ces personnages étaient représentés sous les formes de -saints et de martyrs, et travestis, l'un en saint Sébastien, l'autre en -saint Jean-Baptiste, l'autre en saint George; chacun d'eux selon les -noms qu'on leur avait donnés dès leur naissance. Au bas de ces -portraits, tous encadrés en or, on lisait des explications en forme -d'oraisons, qui ont depuis été grattées ou couvertes de tabis, ainsi que -les peintures qui ont pu s'y trouver, par des hommes plus scrupuleux que -Bussy, possesseurs après lui de ce mystérieux volume. Le fini et la -parfaite exécution des miniatures l'ont sauvé d'une entière -destruction[143]. Lorsque Louis XIV eut entendu réciter les vers de -Boileau, il en demanda l'explication: on lui dit que c'était une -allusion à un badinage un peu impie du comte de Bussy; Louis XIV se -contenta de cette réponse, et, dit-on, n'y pensa plus. Si on lui donna -plus de détails, sans doute il considéra cette nouvelle espièglerie de -Bussy comme une chose sans conséquence, qui d'ailleurs étant secrète, ou -n'ayant de publicité que par l'indiscrétion d'un poëte, ne pouvait être -passible d'aucune censure. Alors, presque chaque année, il paraissait -une nouvelle édition[144] plus complète du recueil des contes de la -Fontaine, avec privilége du roi; en même temps, par permission du roi, -on jouait _Sganarelle_, puis l'_Amphitryon_ et _George Dandin_. Ces deux -comédies de Molière disputaient la foule à l'_Andromaque_ de -Racine[145]. Afin de satisfaire sa nouvelle passion, Louis XIV aussi -alors usait de sa toute-puissance pour imposer silence aux plaintes d'un -époux justement irrité. Il semblait donc que c'était se montrer bon -courtisan que de s'égayer, comme faisaient la Fontaine, Molière et -Bussy, aux dépens des maris trompés. Le jeune roi ne comprenait pas que -les licences du théâtre et de la presse, qu'il encourageait, avaient sur -les mœurs publiques une influence plus fatale que le scandale donné par -lui aux grands de sa cour, alors trop séparés des autres classes du -peuple pour que leurs exemples fussent aussi contagieux qu'ils le sont -devenus depuis. - - [141] Voyez une de nos notes dans notre édition de la Fontaine, - ou des Poésies de Maucroix. - - [142] _Contes et Nouvelles en vers_, _par_ M. DE LA FONTAINE; - Paris, chez Louis Billaine, 1669, in-12 (avec privilége du Roy). - _La Coupe enchantée_, p. 204 à 208. - - [143] _Catalogue des livres de la bibliothèque de la Vallière_, - 1re partie, t. III, p. 265.--Malgré les mutilations qu'avait - éprouvées le manuscrit de Bussy, le prix en fut porté à 2,400 - livres à la vente de la Vallière. - - [144] _Contes et Nouvelles en vers_, _par_ M. DE LA FONTAINE, 1re - édit., 1665; 2e édit., 1665; 3e édit., 1666; 4e édit., 1667; 5e - édit., 1669, etc. - - [145] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre franç._, t. X, p. - 185, 259, 294. - -Madame de Scudéry écrivit à Bussy ce qui s'était passé chez le roi: elle -espérait que l'orgueilleux Bussy, irrité de l'audace de Boileau, -romprait avec lui; mais Bussy, soit que sa vanité fût satisfaite de ce -que l'auteur des Satires eût dans ses vers donné de la célébrité aux -malices de son esprit, soit qu'il jugeât qu'il serait téméraire à lui -d'ébruiter une affaire aussi délicate, soutint à madame de Scudéry que -le vers de Boileau et la réponse faite au roi ne lui faisaient ni bien -ni mal; qu'il ne devait nullement s'en offenser. «D'ailleurs, -ajoute-t-il, Despréaux est un garçon d'esprit et de mérite, que j'aime -fort[146].» - - [146] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. - XII.--BOILEAU, _OEuvres_, édit. de Saint-Marc, 1747, t. I, p. - 118; édit. Saint-Surin, t. I, p. 183. - -Bussy, malgré ses vives sollicitations, ses flatteries et les louanges -du roi répétées dans toutes ses lettres, même dans celles qui étaient -adressées à ses amis les plus intimes, non-seulement ne put rentrer au -service dans cette campagne ni dans la suivante, mais il n'obtint même -pas alors d'être rappelé de son exil[147]. Il fut réduit à passer du -château de Chazeu à celui de Bussy, et de résider alternativement dans -l'un et dans l'autre[148]. Mais c'est au château de Bussy qu'il faisait -de plus longs séjours; c'est là qu'était sa belle collection de -portraits[149], dont il donne, en ces termes, la description dans une -lettre adressée à la comtesse du Bouchet: - -«Je suis bien aise que notre ami Hauterive ait trouvé ma maison de Bussy -à son gré. Il y a des choses fort amusantes qu'on ne trouve point -ailleurs: par exemple, j'ai une galerie où sont tous les portraits de -tous les rois de la dernière race, depuis Hugues Capet jusqu'au roi, et -sous chacun d'eux un écriteau qui apprend tout ce qu'il faut savoir de -leurs actions. D'un autre côté, les grands hommes d'État et de lettres. -Pour égayer tout cela, on trouve en un autre endroit les maîtresses et -les bonnes amies des rois, depuis la belle Agnès, maîtresse de Charles -VII. Une grande antichambre précède cette galerie, où sont les hommes -illustres à la guerre, depuis le comte de Dunois, avec des souscriptions -qui, en parlant de leurs actions, apprennent ce qui s'est passé dans -chaque siècle où ils ont vécu. Une grande chambre est ensuite, où est -seulement ma famille; et cet appartement est terminé par un grand salon, -où sont les plus belles femmes de la cour qui m'ont donné leurs -portraits. Tout cela compose quatre pièces fort ornées et qui sont un -abrégé d'histoire ancienne et moderne, qui est tout ce que je voudrais -que mes enfants sussent sur cette matière[150].» - - [147] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 1, 8, 9, 13, 48, 96, etc. - - [148] Le château de Chazeu est dans la paroisse de Laizy, près - d'Autun, et non de Loizy, comme il est écrit dans la dissertation - de M. Xavier Girault sur les ancêtres de madame de Sévigné, p. - LIV des _Lettres_ inédites de Sévigné, édit. 1819, in-12, ou p. - XL de l'édition de 1816, in-8º. Loizy est dans la sous-préfecture - de Louhans, loin d'Autun.--Bussy-le-Grand est près de - Flavigny.--Conférez CORRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs_, p. 18 et 19. - - [149] BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 38; t. III, p. 39. - - [150] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 203, 204 (lettre en date du 24 - août 1671). - - - - -CHAPITRE IV. - -1666-1667. - - Madame de Sévigné va passer l'automne au château de Fresnes.--Sa - correspondance avec de Pomponne continue.--Elle lui fait la - description du salon de Fresnes et de la société qui s'y trouvait - rassemblée.--Réflexions sur les agréments de la vie de - château.--Détails sur Arnauld d'Andilly.--Sur madame de la - Fayette.--Sur le comte de la Rochefoucauld.--Sur madame de - Motteville.--Sur madame Duplessis de Guénégaud et sur la galerie - de tableaux qu'elle avait formée.--Détails sur le comte de Cessac - et sur les causes de sa disgrâce.--Sur madame de Caderousse, - mademoiselle de Sévigné et mademoiselle Duplessis-Guénégaud.--Sur - la mort du comte de Boufflers, qui fut le mari de cette - dernière.--Effets malheureux des guerres.--Madame de Sévigné ne - veut choisir un gendre que dans la noblesse d'épée.--Incertitude - où l'on est sur ce qu'elle fit pendant l'hiver.--Brillant état des - théâtres de Paris à cette époque.--Représentation du _Sicilien_ et - du _Misanthrope_.--Grand succès d'_Andromaque_.--Motifs qui font - croire que madame de Sévigné a passé l'hiver à Paris.--Détails sur - l'abbé le Tellier.--Lettre de mademoiselle de Sévigné à l'abbé le - Tellier.--Devise du cachet de cette lettre.--Madame de Sévigné et - sa fille partagent le goût du temps pour les emblèmes et les - devises. - -Madame de Sévigné ne passa point tout l'été à Livry, comme elle en avait -manifesté le projet dans sa lettre à Bussy. Une lettre adressée à de -Pomponne, en date du 1er août 1667, nous la montre établie à demeure -avec ses enfants dans le château de madame de Guénégaud, avec -l'intention d'y rester jusqu'en novembre, époque à laquelle on devait -jouer, à Fresnes, une pièce intitulée _les transformations de Louis -Bayard_[151]. Nous savons que madame de Sévigné aimait à jouer la -comédie, qu'elle était bonne actrice[152]; peut-être avait-elle promis -de jouer un rôle dans cette pièce. Dans une seconde lettre à de -Pomponne, elle peint, avec la vivacité qui lui est naturelle, la société -alors rassemblée dans le salon du château de Fresnes. «N'en déplaise au -service du roi, je crois, monsieur l'ambassadeur, que vous seriez tout -aussi aise d'être ici avec nous que d'être à Stockholm, à ne regarder le -soleil que du coin de l'œil. Il faut que je vous dise comme je suis -présentement. J'ai M. d'Andilly à ma main gauche, c'est-à-dire du côté -de mon cœur; j'ai madame de la Fayette à ma droite, madame du Plessis -devant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images; madame de -Motteville un peu plus loin, qui rêve profondément; notre oncle de -Cessac, que je crains, parce que je ne le connais guère; madame de -Caderousse, mademoiselle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne -connaissez pas; et mademoiselle de Sévigné sur le tout, allant et venant -par le petit cabinet, comme de petits frelons. Je suis assurée, -monsieur, que cette compagnie vous plairait fort[153].» - - [151] MONMERQUÉ, dans l'édition de SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, t. I, p. - 119, notes. - - [152] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 295, édit. de Monmerqué - (lettre en date du 15 janvier 1672); t. II, p. 348, édit. de G. - de S.-G. - - [153] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 116, édit. de M.; t. I, p. - 164, édit. de G. de S.-G. (lettre du 1er août 1667). - -Il était difficile de réunir une compagnie qui présentât une plus grande -variété d'âge, de sexe, d'esprits, de talents et de caractères; qui fût -plus propre à réaliser cette heureuse existence de la vie de château, où -toutes les jouissances d'un luxe bien ordonné s'allient aux plaisirs -champêtres; où l'on goûte à la fois les délices d'un commerce intime, -les distractions de la société et les douceurs de la solitude; où une -fréquentation habituelle permet à chacun de développer, sans fatigue et -sans contrainte, ses moyens de plaire, de faire apprécier les qualités -solides ou brillantes de son esprit. Là, du moins, l'estime et l'amitié, -qui seules peuvent rendre les liaisons durables, ont le temps de naître -et de se consolider. La société n'est plus une agrégation fortuite -d'individus qui ne se voient qu'à de longs intervalles et pendant de -courts instants: c'est une nombreuse famille, dont chaque membre ne se -console de la nécessité de se séparer que par l'espoir de se retrouver -encore, au retour de la belle saison, sous le même toit, le même ciel et -les mêmes ombrages. - -Le patriarche de cette société, qui l'était aussi de Port-Royal, -l'ancien des réunions de l'hôtel de Rambouillet, alors âgé de soixante -et dix-huit ans, s'occupait à écrire les mémoires que nous avons de -lui[154], d'après la prière que lui en avait faite Arnauld de Pomponne, -son fils, auquel il en transmettait successivement tous les cahiers. On -avait, l'année précédente, publié un recueil de ses lettres, qui -faisaient connaître la part importante qu'il avait eue dans les -affaires, les relations qu'il avait entretenues avec les personnages les -plus élevés en dignités et les plus notables de son temps et les luttes -qu'il avait eues à soutenir[155]. La nécessité où il se trouvait alors -de repasser dans sa mémoire les faits les plus remarquables de sa vie, -ou ceux qui avaient le plus intéressé la génération précédente, devait -accroître le plaisir que l'on avait toujours à l'écouter. - - [154] ARNAULD D'ANDILLY, _Mémoires_, t. XXXIII et XXXIV, - collection de Petitot. - - [155] _Lettres de_ M. ARNAULD D'ANDILLY; Paris, chez Michel - Bobin, 1666, in-12. Dans l'article de la _Biographie universelle_ - sur cet auteur il n'est fait aucune mention de ses lettres; mais - Bayle les avait lues, et en parle. Voyez BAYLE, _Dictionnaire - hist. et crit._, édit. 1720, in-fol., t. I, p. 337, art. ARNAULD - D'ANDILLY (Robert). J'apprends, par cet article, que Richelet a - donné une nouvelle édition de ces lettres en 1694. Voyez - PERRAULT, _les Hommes illustres qui ont paru_ _en France_; Paris, - 1697, in-folio, p. 55. La notice sur Arnauld d'Andilly y est - accompagnée d'un beau portrait gravé. - -Madame de la Fayette, qui étonnait Ménage et le P. Rapin par sa sagacité -dans l'interprétation des passages difficiles d'Horace et de Virgile, -ses deux poëtes favoris, avait déjà fait pressentir son talent comme -romancier par la petite nouvelle intitulée _la Princesse de -Montpensier_[156]; et il y a tout lieu de présumer qu'elle s'occupait -alors de la composition de _Zayde_[157]. Le comte de la Rochefoucauld ne -se trouvait point à Fresnes avec madame de la Fayette: quoiqu'il n'eût -reçu, ainsi que le prince de Condé, aucun commandement pour cette -campagne, il s'était rendu à l'armée comme simple volontaire; et, malgré -la goutte qui le tourmentait, il était au camp devant Lille. Cette -conduite lui valut une bonne réception de la part du roi et une riche -abbaye pour son fils d'Anville[158]. - - [156] _La Princesse de Montpensier_; Paris, chez Charles de - Sercy, 1662, in-12 de 142 pages (le privilége est accordé à - Augustin Courbé). - - [157] Petr. DANIEL HUETII _Commentarius de rebus ad eum - pertinentibus_, 1718, in-8º, p. 204.--Id., _Origines de la ville - de Caen_, 2e édit., 1706, p. 408, chap. XXIV, art. JEAN RENAUD, - sieur DE SEGRAIS.--PETITOT, _Notice sur madame de la Fayette_, t. - LIV de la collection des _Mém. sur l'hist. de France_.--SEGRAIS, - _OEuvres_, t. II, p. 7 et 27. - - [158] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 187, édit. de G. de S.-G. - _Lettre de_ LA ROCHEFOUCAULD au comte de Guitaud, 20 août 1667. - -Madame de Motteville, cette sage amie de deux reines[159], qui perdit -si jeune un époux âgé et déploya, dans un long veuvage, tant de vertu; -dans l'infortune, tant de résignation; dans la faveur, tant de -désintéressement; dans l'amitié, tant de constance; dans le commerce de -la vie, un caractère si égal, un enjouement si naturel, un esprit si fin -et si judicieux; madame de Motteville était alors retirée de la cour, où -elle n'allait plus depuis que la mort lui avait enlevé la reine mère, -son appui. En désapprouvant l'amour du roi pour la Vallière, madame de -Motteville s'aperçut qu'elle avait déplu: parvenue alors à l'âge de -quarante-cinq ans, elle ne vécut plus que pour ses amis, et consacra ses -loisirs à la rédaction de ses mémoires, que son impartialité, sa -candeur, l'élégance du style, l'importance des faits, la justesse des -réflexions ont placés au nombre des monuments les plus utiles et les -plus précieux de l'histoire de ces temps[160]. - - [159] Anne d'Autriche et Henriette-Marie, femme de Charles Ier. - - [160] _Mémoires de_ MOTTEVILLE, et _Notice_, t. XXXVI à XL de la - collection des _Mém. sur l'hist. de France_, par PETITOT. - -C'est en plaisantant que madame de Sévigné dit de la dame de Fresnes, de -la reine de cette réunion, de madame Duplessis-Guénégaud, qu'elle -s'amusait à barbouiller des images. Cette dame s'occupait de peinture -avec succès; elle était dirigée par Nicolas Loir, excellent peintre -français, et par son frère le graveur. Elle et son mari étaient des -amateurs éclairés des beaux-arts. La chapelle qu'ils avaient fait -construire à Fresnes, par François Mansart, passait pour un -chef-d'œuvre; et la collection qu'ils avaient réunie dans la galerie de -leur château était une des plus riches et une des plus complètes en -maîtres de tous les genres qu'on eût encore rassemblée. C'est pour M. de -Guénégaud que Poussin fit une Bacchanale, citée comme une de ses plus -belles compositions[161]. Madame Duplessis-Guénégaud brodait aussi avec -une rare habileté, ainsi que nous l'apprenons d'après des stances qui -lui furent adressées au sujet d'un petit sac brodé de sa main, tout -rempli de vers nouveaux[162], qu'elle avait donné à mademoiselle du -Vigean. - - [161] GAULT DE SAINT-GERMAIN, dans son édition des _Lettres de - madame de Sévigné_, t. I, p. 165, note 1. - - [162] _Nouveau recueil de pièces choisies_; Paris, chez Claude - Barbin, 1664, in-12, p. 114 à 116. - -Ce que madame de Sévigné dit de M. de Cessac est bien remarquable quand -on a scruté la vie de ce personnage. Elle l'appelle d'abord, par -plaisanterie, notre oncle, parce que probablement il était parent de -madame Duplessis-Guénégaud; puis elle ajoute «qu'elle le craint, parce -qu'elle ne le connaît guère.» Était-ce talent de physionomiste? était-ce -une sorte de pressentiment qui faisait éprouver à madame de Sévigné un -peu d'effroi à la seule vue de M. de Cessac? ou plutôt serait-ce par une -sorte de contre-vérité qu'elle exprime ce qu'elle pense de l'immoralité -dont M. de Cessac donna, par la suite, des preuves qui le perdirent? De -Cessac était le frère cadet de Louis Guilhem de Castelnau, comte de -Clermont-Lodève, avec lequel, au grand détriment de celui-ci, il a été à -tort confondu[163]. N'ayant rien à prétendre dans l'héritage paternel, -qui revenait en entier de droit à son frère aîné, et réduit à sa -légitime, de Cessac dut chercher à se créer une existence. Il se fit -d'abord abbé; mais, ne se sentant nullement propre à l'état -ecclésiastique, il obtint un régiment de cavalerie, et, sous le -ministère du cardinal Mazarin, il gagna au jeu, en trichant, des sommes -énormes[164] au financier d'Hervart. De Cessac osa, chez le roi, exercer -sa coupable industrie; pris sur le fait, il fut simplement exilé et -obligé de se défaire de sa charge; ensuite compromis dans l'affaire des -poisons; puis rappelé; et, par tous ces motifs, nous verrons plusieurs -fois reparaître son nom sous la plume de madame de Sévigné[165]. - - [163] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 164, note 5, édit. de G. de - S.-G.; t. I, p. 117, note et édit. de M. - - [164] SANDRAZ DE COURTIS, _Histoire du maréchal duc de la - Feuillade, nouvelle galante et historique_, 1713, p. 111-113. - Sandraz écrit Sessac, et Saint-Évremont Saissac. En écartant le - romanesque du mauvais ouvrage de Sandraz, on y trouve des faits - vrais, conformes à ce qu'on lit ailleurs. Saint-Évremont fait - allusion à son habitude de tricher au jeu, qui était incommode - pour ses amis. MIGNET, _Négociations de Louis XIV_, p. 253 et - 254. - - [165] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE - SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, - Pierre Gosse, 1726, in-12, t. II, p. 36 et 37. Le nom est écrit - Sessac en toutes lettres; on ne laissa que les initiales dans les - éditions suivantes. Tallemant des Réaux écrit Cessac, t. I, p. - 304, in-8º, ou t. II, p. 102, in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, - p. 217 et 293, édit. M.; t. I, p. 164 et 380, édit. de G. de - S.-G. (lettres en date du 1er août 1667 et du 10 mars 1675); t. - III, p. 208 (du 12 janvier 1674); t. VI, p. 136 (du 31 janvier - 1680).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 310, édit. de M.--Conférez - TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. I, p. 304, édit. in-8º; - t. II, p. 102, in-12.--_Historiettes_, XLIV, D'ALINCOURT. Cette - historiette est relative au frère aîné, le comte de - Clermont-Lodève, marquis de Cessac. - -Avec la jeune et nouvelle mariée, madame de Caderousse, madame de -Sévigné mentionne sa sœur Angélique de Guénégaud, qui était encore trop -jeune pour être produite dans le monde, lorsque de Pomponne partit pour -aller à Stockholm; voilà pourquoi madame de Sévigné dit qu'elle était -pour lui un fruit nouveau. Depuis, elle épousa le comte François de -Boufflers, frère aîné du maréchal de ce nom. Elle devint veuve presque -aussitôt après ses noces; une lettre de madame de Sévigné nous apprend -la singulière et tragique aventure de son mari, qui a fourni à la -Fontaine le sujet d'une fable[166]. - - [166] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 330 et 339, édit. de M. - (lettres en date des 17 janvier et 26 février 1672).--LA - FONTAINE, VII, 11, _le Curé et le Mort_, t. II, p. 33, édit. - 1827, in-8º. - -Ces trois jeunes personnes, madame de Caderousse, mademoiselle de -Guénégaud et mademoiselle de Sévigné, dans la fraîcheur et dans la joie -du bel âge, égayèrent la société par leurs folâtres jeux; et comme des -mouches brillantes, auxquelles madame de Sévigné les compare, elles -voltigeaient partout, se mêlaient à tout sans jamais s'arrêter à rien. - -Cependant, même au milieu des plaisirs et de la tranquillité intérieure, -la guerre produisait ses résultats ordinaires. «Presque tout le monde, -dit madame de Sévigné en terminant sa lettre à de Pomponne, est en -inquiétude de son frère ou de son mari; car, malgré toutes nos -prospérités, il y a toujours quelque blessé ou quelque tué. Pour moi, -qui espère y avoir quelque gendre, je souhaite, en général, la -conservation de toute la chevalerie[167].» - - [167] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 119, édit. de M.--Ibid., t. I, - p. 167, édit. de G. de S.-G. (lettre en date du 1er août 1667). - -On voit, par ces mots, qu'elle ne trouvait digne de s'allier aux Rabutin -et aux Sévigné que la noblesse d'épée, et qu'elle excluait celle de -robe. - -Sa correspondance ne nous apprend pas si elle attendit à la campagne le -commencement de ce qu'elle appelle les magies d'Amalthée[168], -c'est-à-dire l'ouverture du théâtre de Fresnes, qui ne devait avoir -lieu qu'à la Saint-Martin[169]; ou si, revenue dans la capitale, elle -alla jouir, à l'hôtel de Bourgogne ou au Palais-Royal, des enchantements -produits par des magiciens bien autrement puissants sur la scène que -ceux de madame Duplessis-Guénégaud. Alors Molière faisait représenter, -avec son _Misanthrope_, ce joli acte du _Sicilien_ ou _l'Amour peintre_, -qui, par la délicatesse des sentiments, les grâces du dialogue, le -comique de bon ton et la pureté du style, devait tant plaire à madame de -Sévigné et à toutes les précieuses qui avaient fréquenté l'hôtel de -Rambouillet; et le talent de Racine, à peine annoncé par le succès de la -tragédie d'_Alexandre_, brillait de tout son éclat dans la tragédie -d'_Andromaque_, chaque jour applaudie avec un enthousiasme dont on -n'avait pas été témoin depuis _le Cid_[170]. - - [168] Voyez ci-dessus, chap. I, p. 21 et 24.--_Recueil de - quelques pièces nouvelles et galantes_, 1667, 2e partie, p. 80 et - 83. - - [169] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 117, édit. de M. (lettre en - date du 1er août 1667). - - [170] Frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. X, p. - 151 à 189.--TASCHEREAU, _Hist. de Molière_, 3e édit., p. 113. - -Une lettre de mademoiselle de Sévigné nous fait croire que madame de -Sévigné put assister aux premières représentations de ce chef-d'œuvre -tragique et qu'elle passa l'automne à Paris. Cette lettre est adressée à -l'abbé le Tellier, qui voyageait alors en Italie et se trouvait à Rome, -où il s'était rendu probablement à l'époque du conclave ouvert après la -mort d'Alexandre VII[171]. L'abbé le Tellier était fils et frère de -ministres. Déjà pourvu de cinq ou six abbayes, il préludait ainsi à -l'épiscopat, qu'il obtint l'année suivante, avec la coadjutorerie à -l'archevêché de Reims, où il fut lui-même nommé quatre ans après[172]. -C'était un homme hardi, orgueilleux, pétulant, spirituel, plus propre à -manier le sabre qu'à porter la crosse, fort répandu dans le monde, -aimable avec les femmes[173]. Avant de partir, il avait dit à -mademoiselle de Sévigné qu'il pousserait la hardiesse jusqu'à lui -écrire, et il ne le fit pas. C'est pour lui reprocher ce manque de -parole que mademoiselle de Sévigné lui écrivit la lettre suivante: - - LETTRE DE MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ A L'ABBÉ LE TELLIER. - - «21 octobre 1667. - -«Vous m'avez menacée d'une si grande hardiesse quand vous auriez passé -les monts que je n'osais l'augmenter par une de mes lettres; mais je -vois bien, monsieur, que je n'ai rien à craindre que votre oubli; et -c'est la marque d'un si grand mépris, après qu'on a promis aux gens de -se souvenir d'eux, que j'en suis fort offensée. J'étais déjà préparée à -la liberté que vous deviez prendre de m'écrire, et je ne saurais -m'accoutumer à celle que vous prenez de m'oublier. Vous voyez que je ne -vous la donne pas longtemps. J'ai soin de mes intérêts. Je n'ai pas même -voulu les mettre entre les mains de madame de Coulanges, pour vous faire -ressouvenir de moi. Il m'a paru qu'elle n'était pas propre à vous en -faire souvenir agréablement. Il ne faut point confondre tant de rares -merveilles, et je ne prendrai point de chemins détournés pour me mettre -du nombre de vos amies. Je serais honteuse de devoir cet honneur à -d'autres qu'à moi. Je vous marque assez l'envie que j'en ai en faisant -un pas comme celui de vous écrire: s'il ne suffit, et que vous ne m'en -jugiez pas digne, j'en aurai l'affront; mais aussi ma vanité sera -satisfaite si je viens à bout de cette entreprise. Je suis votre -servante. - - «M. (Marguerite) DE SÉVIGNÉ. - -«Ma mère est votre très-humble servante.» - - * * * * * - - [171] Peut-être le Tellier avait-il été chargé d'épier les - démarches du cardinal de Retz, qui rendit de grands services à - Louis XIV en faisant nommer pape le cardinal Rospigliosi, - favorable à la France. Son exaltation eut lieu le 20 juin 1667, - sous le nom de Clément IX. Retz retourna aussitôt en France, et - se trouvait à Commercy le 13 août; mais le Tellier resta à Rome, - comme le prouve la lettre de madame de Sévigné. Conférez la - lettre de Retz, datée de Rome le 20 juin, dans SÉVIGNÉ, - _Lettres_, édit. de G. de Saint-Germain, t. I, p. 163.--Autre - lettre de Retz, du 14 août 1667, dans la _Vie du cardinal de - Rais_, 1836, in-8º, p. 609, édition Champollion. - - [172] En 1671. Conférez _Gallia christiana_, t. IX, p. 161, - 164.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 97 (lettre du chancelier le - Tellier, en date du 3 juillet 1668). Le Tellier était abbé de - Saint-Remy de Reims, et avait été d'abord coadjuteur de l'évêque - de Langres.--FR. DE MAUCROIX, _Mémoires_, 1842, in-12, p. 17 et - 34, chap. XIV et XXI. - - [173] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 449-459.--SÉVIGNÉ, t. III, - p. 336 (5 février 1674); t. IV, p. 16 (6 août 1675); t. XI, p. - 196 (8 juillet 1695), édit. de G. de S.-G. - -Peut-être n'est-il pas au-dessous du soin que le biographe doit prendre -de n'omettre aucun des détails qui puissent jeter quelque jour sur les -inclinations et les habitudes des temps et des personnages qu'il a -entrepris de faire connaître de dire ici que cette lettre de -mademoiselle de Sévigné, trouvée à la Bibliothèque royale parmi les -papiers de l'archevêque de Reims, avait été close au moyen d'une faveur -couleur de rose, retenue aux deux bouts par un double cachet carré, -très-petit, en cire noire, portant l'empreinte d'une grenade fermée, -avec ces mots italiens: _Il piv_ (piu). _grato_, _nasconde_: «Ce -qu'elle a de meilleur, elle le cache.» On reconnaît ici le goût, si -général alors, pour les emblèmes et les devises. Les carrousels et les -ballets, si fréquents dans les fêtes de la cour depuis le règne du -dernier roi, avaient introduit cette mode, qui fut adoptée et propagée -par les beaux esprits galants et les _précieuses_ chevaleresques de -l'hôtel de Rambouillet. Ce goût était partagé par madame de Sévigné, et -elle l'avait communiqué à sa fille. Clément, conseiller à la cour des -aides et intendant du duc de Nemours, avait, dans sa riche bibliothèque, -réuni les ouvrages sur les emblèmes et les devises publiées en -différentes langues, mais plus particulièrement en italien; lui-même -composait des devises fort ingénieuses, et avait acquis par là une -petite célébrité. Ce fut lui qui donna à mademoiselle de Sévigné la -devise gravée sur son cachet, devise que, depuis, madame de Coulanges -appliqua à la Dauphine[174]. - - [174] MICHEL DE MAROLLES, _Mémoires_, 1755, in-12, t. II, p. 103; - et t. III, p. 260.--SÉVIGNÉ (31 mai et 21 juin 1680), t. VII, p. - 11, 59, édit. de G.; t. VI, p. 297 et p. 333, édit. M. - - L'_Histoire de madame de Maintenon_ (voir son histoire par M. le - duc de Noailles, t. II, p. 2, 1848, in-8º) raconte la chose - autrement: ce fut madame de Maintenon qui appliqua cette devise à - la Dauphine, en faisant présent au Dauphin d'une canne dont la - pomme renfermait le portrait de la Dauphine avec cette devise: _Il - piu grato nasconde_. - - - - -CHAPITRE V. - -1668-1669. - - Louis XIV s'empare de la Franche-Comté.--Formation de la triple - alliance.--Louis XIV avait le génie du gouvernement, mais non le - génie militaire.--Avis différents donnés par les généraux et les - ministres.--Ces derniers l'emportent.--La paix d'Aix-la-Chapelle - est conclue.--Louis XIV rend la Franche-Comté et garde les - conquêtes de Flandre.--Fêtes données à Versailles le 18 juillet - 1668.--Madame et mademoiselle de Sévigné y étaient.--Relation - manuscrite de cette fête par l'abbé de Montigny, ami de madame de - Sévigné.--Pourquoi cette relation est préférable à celle que - Félibien a publiée.--Magnificence des divertissements.--Trois - cents dames furent invitées à cette fête.--On y joue, pour la - première fois, la comédie de _George Dandin_, de Molière.--Molière - compose aussi les vers des intermèdes et des ballets mis en - musique par Lulli.--Madame et mademoiselle de Sévigné soupent à la - table du roi.--Bruits qui couraient sur l'inclination de Louis XIV - pour mademoiselle de Sévigné.--Le duc de la Feuillade cherchait à - faire naître cette inclination.--Lettre de madame de Montmorency à - Bussy de Rabutin à ce sujet.--Réponse de Bussy.--MADAME favorise - la princesse de Soubise auprès du roi.--La froideur de - mademoiselle de Sévigné la garantit de la séduction.--L'infidélité - de Louis XIV envers la Vallière était la cause de toutes ces - intrigues.--Madame de Montespan n'était pas encore maîtresse en - titre.--A la fête, madame de Montespan n'était point à la table du - roi.--A la même table étaient madame de Montespan et madame - Scarron.--Détails sur madame Scarron.--Elle veut s'exiler.--Madame - de Montespan la protége, et fait rétablir sa pension.--Madame de - Sévigné se rencontrait fréquemment avec elle.--Madame Scarron - tourne à la grande dévotion.--Elle est satisfaite de son - sort.--Publication des lettres et œuvres inédites de Scarron. - -De tous côtés on négociait[175]: toutes les puissances voulaient faire -cesser la guerre que l'ambition de Louis XIV avait allumée; toutes -voulaient mettre un terme aux agrandissements de la France. Les -Espagnols espéraient obtenir des rigueurs de l'hiver une trêve que le -vainqueur voulait leur faire acheter à trop haut prix. En effet, toutes -les opérations militaires étaient suspendues; une partie des troupes qui -avaient servi à l'envahissement des Pays-Bas rentraient forcément dans -l'intérieur. En même temps, des régiments qui se trouvaient dans le Midi -marchaient vers le Nord; mais on savait que leur destination était pour -la Bourgogne, et que le prince de Condé, gouverneur de cette province, y -devait tenir les états[176]. De fréquents courriers étaient dépêchés par -ce prince à un grand nombre d'officiers généraux, avec injonction de se -rendre sans délai près de lui à Dijon. Les approvisionnements et les -apprêts de tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne étaient -hâtés par le roi, au milieu de l'hiver, avec une activité inaccoutumée. -On sut que, pour pouvoir suffire à tous les ordres qu'il donnait, il -interrompait ses heures de sommeil; et on vit bien qu'il n'était pas, -comme il voulait le faire croire, uniquement occupé des plaisirs de sa -cour, des embellissements du château de Saint-Germain et des grandes et -étonnantes constructions qui s'exécutaient à Versailles. L'imminence du -danger fit sortir de son assoupissement l'indolence espagnole, et -bientôt le secret que le roi de France avait dissimulé avec tant de soin -fut divulgué, mais trop tard. Par des marches habilement déguisées, une -armée, dont les divers corps étaient naguère disséminés dans toutes les -parties du royaume, se trouva tout à coup réunie et prête à marcher. -Condé, qui n'avait supporté qu'avec douleur le repos auquel il avait -été condamné, en prit le commandement. En deux jours, il s'empare de -Besançon[177]; Luxembourg, qui servait sous lui, prend en même temps -Salins[178]. Dôle veut résister: Louis XIV y vient en personne, et, -après quatre jours de siége, s'en rend maître[179]. Deux jours après, -Gray se donne à lui, et toute la Franche-Comté lui fait sa soumission. -La conquête de cette grande et belle province fut achevée durant le plus -grand froid de l'année, entre le 7 et le 22 février (1668), c'est-à-dire -en quinze jours[180]. - - [175] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 344. - - [176] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 233; t. III, p. 89. - - [177] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 149. - - [178] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 49 (16 février 1668). - - [179] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 349.--BUSSY, _Lettres_, t. - III, p. 82 (16 février 1668). - - [180] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 120.--MONGLAT, - _Mémoires_, t. LI, p. 56.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 354. - (MONGLAT dit douze jours, LOUIS XIV quinze.) - -Cependant, aussitôt que les alliés de Louis XIV avaient commencé à -pénétrer le secret de ses desseins, ils s'étaient tournés contre lui. -Dès le mois de janvier de cette année, l'Angleterre, la Suède et la -Hollande avaient projeté entre elles une triple alliance, qui fut -confirmée presque aussitôt après la conquête de la Franche-Comté. De -concert avec l'Espagne, ces puissances ouvrirent des négociations avec -l'ambitieux conquérant, pour le forcer à la paix[181]. - - [181] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 159-160. - -Louis XIV ne manquait pas de bravoure; il était froid et calme au milieu -du danger; il savait s'y exposer, pour l'exemple. Il en donna des -preuves au siége de Lille, jusqu'à mécontenter sérieusement Turenne; -mais ce n'était pas par entraînement et par goût que Louis XIV aimait -les batailles, c'était pour l'agrandissement de la France, qui en devait -être le résultat. Quoique pendant son jeune âge il eût avec toute la -cour toujours suivi les armées, il s'était peu appliqué à la stratégie. -Mazarin, qui avait voulu prendre un grand ascendant sur son esprit, -avait plutôt cherché à le rendre attentif aux choses où lui-même -excellait qu'à celles qu'il ignorait. Il l'avait rendu plus habile à -conduire les affaires d'un royaume qu'à commander les armées. Cependant -le bon sens du jeune monarque et son instinct de gloire lui avaient -révélé que l'art du commandement et les talents guerriers étaient les -qualités les plus essentielles à un roi de France, sans cesse obligé de -comprimer l'envie ou l'ambition des grandes puissances qui -l'environnent. Depuis qu'il gouvernait par lui-même, Louis XIV s'était -appliqué à acquérir tout ce qui lui manquait à cet égard; et, dans la -campagne de Lille, il avait noblement et hautement déclaré qu'il se -mettait sous la direction de M. de Turenne, pour prendre de lui des -leçons sur le grand art de la guerre[182]. En étudiant soigneusement la -correspondance particulière de Louis XIV avec ses généraux et ses -ministres, on voit qu'il était doué d'une bonne mémoire, qu'il avait un -grand esprit de détail et beaucoup de persévérance dans tout ce qu'il -entreprenait. Il était parfaitement instruit de ce qui concerne -l'administration et le matériel d'une armée; il était même devenu savant -dans les campements, les évolutions des troupes et dans la conduite des -siéges. Mais cette perspicacité qui révèle les moyens de tirer tout le -parti possible des hommes que l'on commande et du terrain sur lequel on -doit les faire mouvoir; qui, par des plans savamment combinés, sait -préparer les succès d'une campagne, prévoit tous les obstacles, et -devine toutes les chances de succès ou de revers; cette vivacité de -conception qui permet de changer et de modifier sans cesse les projets -conçus, selon les entreprises habiles ou inhabiles de l'ennemi; enfin, -ce coup d'œil qui sur un champ de bataille, d'après l'aspect du terrain -et des forces qui s'y trouvent réunies, aperçoit aussitôt et comme par -inspiration toutes les dispositions qu'il faut prendre, tous les ordres -qui sont à donner pour disputer ou s'assurer la victoire; ce calme et -cette présence d'esprit qui, au milieu de la destruction et du désordre -des combats, suit avec méthode ses combinaisons, en reforme de nouvelles -selon les alternatives de la fortune, et, toujours à propos, fait la -part de l'audace et celle de la prudence, tout cela manquait à Louis -XIV[183]. Tout cela constitue le génie guerrier, et le génie ne -s'apprend pas; il résulte d'une organisation et d'un ensemble de -facultés que les circonstances exaltent, que l'étude et l'application -perfectionnent, mais qu'elles ne peuvent donner. La nature, qui fait le -poëte sublime et l'orateur puissant, fait aussi le grand capitaine. -Condé et Turenne s'étaient, dès leur plus jeune âge, montrés dans les -batailles supérieurs à tous ceux de leur temps; il en fut ainsi -d'Alexandre et de César dans l'antiquité, et, dans nos temps modernes, -de Frédéric et de Napoléon. Louis XIV, s'il n'était pas né roi, aurait -pu être un Colbert ou un Louvois; mais il n'eût jamais pu être un -Turenne ni un Condé. Ses ministres ne l'ignoraient pas; et, intéressés à -seconder ses penchants et à le flatter par des choses dans lesquelles il -excellait, ils désiraient la paix, qui devait augmenter leur influence -et annuler celle des généraux et des guerriers, dont la cour était -presque entièrement composée. Turenne surtout portait ombrage aux -ministres: non-seulement le roi avait en lui une entière confiance pour -tout ce qui concernait la guerre, mais il le consultait et l'employait -secrètement pour les affaires politiques. Familier et affectueux avec -les simples officiers, ayant pour les soldats des soins paternels, -Turenne était adoré des uns et des autres; mais l'ambition qu'il -montrait pour l'élévation de sa maison, sa hauteur et sa dureté envers -les autres généraux lui faisaient de nombreux ennemis, et les ministres -trouvaient en eux un appui pour combattre l'ascendant qu'il prenait -chaque jour sur l'esprit du roi[184]. Ils engagèrent donc celui-ci à -écouter les propositions de paix qui lui étaient faites. Il ne devait -pas, suivant eux, effrayer plus longtemps l'Europe en montrant une trop -grande avidité pour les conquêtes. Il était urgent de diviser et de -rompre la triple alliance avant qu'elle se fût transformée en une -coalition nombreuse et formidable. La paix pouvait assurer pour toujours -à l'État une partie des conquêtes du roi, et il dépendait du roi de la -conclure. Plus tard, s'il éprouvait des revers ou même une plus grande -résistance, la lutte pouvait se prolonger de manière à épuiser les -ressources du royaume. Condé et Turenne ouvraient un avis contraire. -L'armée, en quelque sorte, n'avait pas eu d'ennemis à combattre; elle -n'avait éprouvé aucune perte notable; c'était une des plus belles, une -des mieux pourvues d'artillerie et de toutes sortes de munitions qu'on -eût encore rassemblée. Pleine d'ardeur et sous la conduite de son roi, -ses succès seraient aussi certains que rapides: il fallait donc la faire -marcher sur les Pays-Bas et en achever la conquête. Elle serait -accomplie avant même que la triple alliance ait eu le temps de -rassembler ses troupes. Alors la paix offerte par le roi deviendrait -plus facile à conclure avantageusement. Si, à la première annonce d'une -coalition, on prenait le parti de la modération, on donnerait à la -triple alliance plus de confiance en ses forces. Le prompt résultat -qu'elle aurait dès à présent obtenu lui démontrerait la nécessité de -resserrer ses liens, afin de se prémunir contre les dangers à venir. Ce -n'était donc pas là le moment de poser les armes, mais bien de continuer -la guerre[185]. Ce conseil était sans nul doute le meilleur à suivre; -mais Louis XIV voulait terminer Versailles, et il était dans le premier -feu de son amour pour madame de Montespan[186]. L'opinion de -ses ministres fut préférée à celle de ses généraux: la paix -d'Aix-la-Chapelle fut conclue. La France rendit la Franche-Comté, et -garda les conquêtes qu'elle avait faites en Flandre[187]. - - [182] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_; Paris, 1773, - in-12, t. II, p. 144. - - [183] Le général GRIMOARD, _Lettres aux éditeurs des OEuvres de - Louis XIV_, t. III, p. 7. - - [184] RACINE, _Fragments historiques_, t. V, p. 303, édit. de - 1820, in-8º, article TURENNE.--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. V, p. - 59.--Id., _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 75. - - [185] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 363; t. III, p. 109. - - [186] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 166.--ECKARD, _Dépenses - effectives de Louis XIV en bâtiments_, p. 23-39, 41-48.--Id., - _États au vrai_, p. 23 à 29. - - [187] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 161.--LA FARE, _Mémoires_, - t. LXV, p. 167. - -A la suite de ces glorieuses et profitables expéditions, les promotions -de maréchaux et d'autres grâces conférées par le monarque répandirent -la joie à la cour: une diminution dans les impôts, des encouragements -donnés aux arts et à l'industrie par des dons gratuits, une nombreuse -quantité d'ouvriers et d'artistes employés aux constructions ou -embellissements de Versailles, du Louvre, des Tuileries, de -Fontainebleau, de Chambord firent circuler l'argent dans toutes les -classes[188]. C'est dans ces circonstances et au milieu du bonheur -général que Louis XIV donna une de ces fêtes qui, par l'éclat et la -magnificence qu'il savait y mettre, devenaient l'objet de l'attention et -de l'admiration de l'Europe. Cette fête commença le 18 juillet (1668) le -matin, et se termina le lendemain à l'aurore. Elle eut lieu dans le -château et les jardins de Versailles, qui, quoique non encore achevés, -surpassaient déjà en magnificence toutes les demeures royales qu'on -avait construites auparavant, comme elle surpasse encore toutes celles -qu'on a élevées depuis[189]. Cette fête n'avait rien de la pompe -chevaleresque et guerrière du fameux carrousel de 1662; mais le grand -nombre de belles femmes qui s'y trouvaient réunies et qui y figuraient; -la magnificence de ces grandes galeries, ornées de dorure et des -chefs-d'œuvre des grands peintres; les cascades des jardins, les jets -d'eau, les statues de marbre et de bronze; la lumière d'un beau soleil, -les frais ombrages, les fleurs; les emblèmes ingénieux, les décorations, -les costumes, les chants, les danses, les festins; la comédie joyeuse -de Molière et la musique de Lulli; les explosions bruyantes et -volcaniques des feux d'artifice, les lustres, les illuminations, les -globes de feu et toutes les pompes de la nuit; enfin, cette multiplicité -de divertissements, de plaisirs et de surprises, qui variaient à toutes -les heures et auxquelles les heures ne pouvaient suffire, tout contribua -à donner à cette fête un caractère de féerie, qui laissa des souvenirs -enchanteurs, ineffaçables à toutes les personnes qui y avaient assisté. - - [188] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par - Louis XIV_, etc., p. 25, 39, 55, 57 et 59.--LÉPICIÉ, _Vie des - premiers peintres du roi_, t. I, p. 46; Paris, 1752, - in-12.--GUÉRIN, _Description de l'Académie royale de peinture et - de sculpture_. - - [189] LA FONTAINE, _Psyché_, et les notes insérées t. V, p. 30 à - 36, de l'édition in-8º de 1826.--FÉLIBIEN, _Description sommaire - du château de Versailles_, 1674, in-12. - -Madame de Sévigné et sa fille étaient de ce nombre: nous l'apprenons par -une lettre du petit abbé de Montigny[190]. Cette lettre est une relation -de la fête, écrite le lendemain par ordre de la reine, pour être envoyée -au marquis de Fuentès[191], précédemment ambassadeur d'Espagne en France -et alors en résidence à Madrid[192]. Cette relation est bien supérieure -par le style et par les curieux détails qu'elle renferme à celle qui a -été donnée par Félibien et dont on encombre les éditions de -Molière[193], par la seule raison que notre grand comique composa, pour -les intermèdes et les ballets de cette fête, des vers aussi doucereux -que ceux de Benserade, et y fit jouer la comédie de _George Dandin_ ou -_le Mari confondu_. - - [190] Sur l'abbé de Montigny, qui devint évêque de Léon, voyez - SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 237 et 245, édit. de G. de S.-G. - (en date des 23 et 30 sept. 1671). - - [191] _Relation de la fête de Versailles donnée le 18 juillet - 1668 à M. le marquis de Fuentès, par l'abbé_ DE MONTIGNY - (_Manuscrits de_ CORRART, t. IX, p. 1109, bibliothèque de - l'Arsenal). - - [192] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 410. - - [193] MOLIÈRE, _OEuvres_, édition d'Auger, t. VII, p. 287 à 331; - édition d'Aimé-Martin, t. VI, p. 267-318.--FÉLIBIEN, _Relation de - la fête de Versailles du 18 juillet 1668_; Paris, in-folio, 1679, - avec cinq planches.--Idem, _Descript. de divers ouvrages de - peinture faits pour le roi_; 1671, in-12, p. 229 à 315. - -Nous savons, par la lettre de Montigny, que les dames invitées étaient -au nombre de trois cents. Toutes se rendirent dès le matin, parées pour -la journée, au château de Versailles. On avait orné et parfumé les -appartements pour les recevoir. Afin qu'elles ne fussent pas gênées par -les lois de l'étiquette, et qu'elles pussent parcourir à leur gré les -appartements de ce somptueux séjour et se rendre plus librement aux -offres qui leur étaient faites par les officiers du roi, chargés de se -conformer à leurs désirs, Louis XIV s'était retiré, avec toute la -famille royale, dans un pavillon voisin du château. Après avoir fait -leur premier repas, elles descendirent toutes dans le jardin, montèrent -dans des calèches qu'on leur avait préparées, et accompagnèrent la reine -dans une promenade autour du parc. Quand cette promenade fut terminée, -on vit commencer les enchantements de cette fête ravissante. Après -chaque divertissement, les calèches se trouvaient prêtes pour -transporter les dames aux lieux où les attendaient des jouissances -nouvelles et inattendues. Tous les ambassadeurs assistaient à cette -fête, et on y remarquait beaucoup d'étrangers, surtout beaucoup -d'Anglais, venus à la suite du beau duc de Montmouth, dont les -attentions pour Henriette d'Angleterre excitaient la jalousie du duc -d'Orléans et affermissaient dans son esprit le crédit du chevalier de -Lorraine, ennemi de cette princesse[194]. - - [194] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 397.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, t. XLIII, p. 121. - -Vers la fin de la journée et lors du souper et du feu d'artifice, les -jardins furent ouverts au public; des rafraîchissements furent -distribués à tous ceux qui en voulurent; et le peuple put participer à -ce que cette fête offrait pour lui de plus surprenant et déplus -éclatant. - -L'abbé de Montigny avait joint à sa lettre des listes de toutes les -dames invitées, indiquant de quelle manière elles se trouvaient placées -au souper, qui fut le repas principal de la journée. Ces détails ne sont -pas sans intérêt, parce qu'ils jettent du jour sur la position des -personnages de la haute société de cette époque et sur les intrigues de -cour, que la jeunesse du roi et ses galantes inclinations rendaient -très-actives. - -Madame de Sévigné et sa fille étaient placées à la table du roi, et sont -inscrites sur la liste après madame de la Fayette et avant madame de -Thianges. Cette circonstance dut singulièrement accréditer les bruits -qu'on avait répandus de l'inclination du roi pour mademoiselle de -Sévigné. Madame de Montmorency, faisant part à Bussy de ce qui se disait -à la cour, lui écrit, le 15 juillet 1668 (trois jours avant la fête): -«Pour des nouvelles, vous saurez que M. de Rohan parle avec mépris de -madame de Mazarin. Il dit qu'on veut avoir ses bonnes grâces, mais sans -en faire cas quand on les a. On croit qu'il retourne à madame de -Soubise, que MADAME fait valoir tant qu'elle peut auprès du roi, et -souhaite fort cette galanterie. D'un autre côté, la Feuillade fiait ce -qu'il peut pour mademoiselle de Sévigné; mais cela est encore bien -faible.» Bussy, cet homme si fier et si hautain, loin de voir un -déshonneur pour sa famille dans la supposition que le roi pourrait jeter -les yeux sur mademoiselle de Sévigné, répond à madame de Montmorency, le -17 juillet (c'est-à-dire la veille de la fête): «Je serais fort aise que -le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle est fort -de mes amies, et il ne pourrait être mieux en maîtresse[195].» Le même -jour, Bussy écrit à sa cousine pour lui recommander une affaire, et, en -terminant sa lettre, il ne manque pas de lui parler de sa fille: «Je -suis bien à vous, ma chère cousine, et à la plus jolie fille de France; -je n'ai que faire, après cela, de faire mon compliment à mademoiselle de -Sévigné[196].» Cette préoccupation de Bussy pour mademoiselle de Sévigné -fait présumer qu'il savait gré à la Feuillade de ses projets; parce -qu'il voyait dans leur réussite une chance favorable à son ambition. - - [195] Lettres inédites, tirées du 3e volume des _Mémoires inédits - de_ BUSSY, mss. de la bibl. de l'Institut, no 221; _Lettres de_ - SÉVIGNÉ, t. I, p. 43 de la Notice bibliographique, édit. de - Monmerqué. - - [196] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 182, édit. de G. de S.-G. (en - date du 17 juillet 1668). - -Au reste, toutes ces rumeurs, toutes ces intrigues provenaient de ce que -la liaison du roi avec madame de Montespan, encore enveloppée des voiles -du mystère, n'était considérée que comme un goût passager: on s'aperçut -dès lors que la maîtresse en titre avait cessé d'occuper la première -place dans le cœur du monarque, et que des rivales, plus belles et plus -jeunes, pouvaient tenter de ta supplanter. Madame de Sévigné nous -fournira l'occasion de faire remarquer par la suite le succès des -intrigues conduites, avec une si grande réserve et une si habile -dissimulation, par madame de Soubise, et déjà signalées dans la lettre -de madame de Montmorency. Quant à mademoiselle de Sévigné, sa froideur -dédaigneuse, jointe à la vertu vigilante de sa mère, la garantit d'un -péril qui ne fut peut-être jamais bien menaçant et que probablement elle -ne connut qu'après son mariage. - -Madame de la Trousse, cette tante de madame de Sévigné dont il est si -souvent fait mention dans ses lettres, se trouvait aussi à la même table -qu'elle; mais elle est nommée après madame de Thianges. Au reste, -Félibien remarque qu'à cette table du roi, après que lui et MONSIEUR se -furent assis, les dames qui avaient été nommées pour y prendre place -s'assirent sans garder aucun rang[197]. - - [197] FÉLIBIEN, _Relation de la fête du 18 juillet 1668_, dans - les _OEuvres de_ MOLIÈRE, t. VII, p. 287 à 315, édit. d'Auger; ou - t. VI, p. 300, édit. d'Aimé-Martin, 1824, in-8º.--Idem, _Recueil - de descriptions de peintures et autres ouvrages faits pour le - roi_, 1671, p. 283. - -A la table présidée par madame d'Humières, dont le mari, neveu de Bussy, -venait d'être promu à l'éminente dignité de maréchal de France, se -trouvaient mademoiselle de Bussy-Lameth, également parente de Bussy, et -la marquise de la Baume, qui s'était montrée si perfide envers madame de -Sévigné et Bussy[198]. A cette même table était aussi madame la comtesse -de Guitaut, amie intime de madame de Sévigné, dame d'Époisses[199]; puis -encore madame de la Troche, autre amie de madame de Sévigné et dont le -nom reparaît si souvent dans sa correspondance[200]. C'est elle dont -l'abbé Arnauld, dans ses Mémoires, loue l'esprit et la beauté quand il -nomme celles qui, particulièrement liées avec madame Renaud de Sévigné -et sa fille, faisaient les délices de la société de la ville d'Angers en -1652[201]. - - [198] Voyez p. 345 de la seconde partie de ces _Mémoires_, ch. - XXIV. - - [199] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 120, édit. de - Monmerqué.--Idem, t. I, p. 172, édit. de G. de S.-G. (lettre en - date du 6 juin 1668). - - [200] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 2, 3, 465; t. IV, p. 240; t. - VII, p. 133; t. IX, p. 191; t. X, p. 413. - - [201] L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 302, 305, 306, et - ci-dessus, 2e partie de ces _Mémoires_, p. 101 et 102, chap. - VIII. - -Ce qui était digne de remarque, c'est que madame de Montespan, qui avait -dans cette fête le rôle principal, ne se trouvait pas à la table du roi. -Elle était placée à celle dont la duchesse de Montausier faisait les -honneurs, entre la duchesse de Crussol et la duchesse de Gesvres. Il y -avait aussi à cette même table madame de Tallemont, madame et -mademoiselle de Raré, mademoiselle de Scudéry et enfin madame Scarron. -Réduite à l'indigence par la suppression de la pension de deux milles -livres que lui faisait la reine mère, pension dont elle avait en vain -sollicité le rétablissement, madame Scarron avait refusé d'épouser un -homme riche de naissance, mais de mœurs dissolues. Pour ne pas être à -charge à ses puissants amis, qui offraient de la recueillir chez eux, -elle avait mieux aimé se résoudre à s'expatrier, et consentir à se -mettre à la suite de mademoiselle d'Aumale, princesse de Nemours, qui -allait à Lisbonne pour être reine de Portugal. Mais madame de Thianges, -qui connaissait avec quelle répugnance madame Scarron avait pris cette -résolution, s'opposa à son départ, et la présenta à sa sœur madame de -Montespan, qui la prit en amitié. Madame de Montespan, alors au -commencement de sa liaison avec le roi, obtint facilement ce que les -Richelieu, les Chalais, les d'Albret, les Villeroy et madame -d'Heudicourt avaient en vain sollicité[202]. Malgré la vive opposition -de Colbert, la pension de madame Scarron fut rétablie. Louis XIV, habile -à donner un plus grand prix à toutes ses grâces par la manière dont il -les conférait, tira parti de ses refus et de ses délais mêmes, lorsque -madame Scarron, présentée par madame de Montespan, vint lui faire ses -remercîments. «Madame, lui dit-il, je vous ai fait attendre longtemps. -J'ai été jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mérite auprès de -vous[203].» Telle fut la première entrevue de deux êtres depuis si -intimement unis, séparés alors par un si grand intervalle, qui croyaient -n'avoir plus jamais aucune autre occasion de se voir ou au moins de se -parler. Pourtant madame de Montespan continua de goûter de plus en plus -la société de madame Scarron, qui, toujours prudente et réservée, ne se -prodiguait pas, et tournait déjà à la grande dévotion. Madame de -Sévigné, qui avait été liée avec Scarron, ne cessa point de voir sa -veuve, et la rencontrait souvent chez la maréchale d'Albret, à l'hôtel -de Richelieu et chez madame d'Heudicourt. Le public de cette époque -n'était pas encore déshabitué du style burlesque mis en crédit par -Scarron; et après lui Loret et ses continuateurs avaient, par leurs -gazettes du monde élégant, continué à en maintenir la vogue dans la -haute société. Aussi les œuvres de Scarron[204], qui furent alors -réunies et publiées avec ses lettres inédites, livrées à l'éditeur par -d'Elbène, eurent-elles un grand succès. Une de ces lettres, adressée à -madame de Sévigné[205], dont nous avons déjà parlé à sa date, -constatait l'admiration qu'avait eue pour elle ce bel esprit bouffon; et -plusieurs autres lettres, de même pour la première fois publiées, -démontraient la sollicitude de Scarron pour sa femme, la tendresse et le -respect qu'elle avait su lui inspirer, et ajoutaient encore à l'intérêt -qu'on prenait à elle. L'ambition de madame Scarron parut comblée -lorsqu'on eut rétabli sa pension. Du moins elle écrivit à madame de -Chanteloup, son amie: «Deux mille livres! c'est plus qu'il n'en faut -pour ma solitude et pour mon salut[206].» Par la suite, cette somme ne -suffisait pas au salaire d'une de ses femmes de service. - - [202] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 38.--Idem, édit. de Collin, - 1806, t. I, p. 36-44 (lettres à madame de Chanteloup, 28 avril, - 11 juillet 1666).--CAYLUS, _Souvenirs_, collect. de Petitot, t. - LXVI, p. 443.--Idem, édit. Renouard, 1806, in-12, p. - 84.--AVRIGNY, _Mém. chronologiques_ (édit. 1725), t. III, p. - 189.--LA BEAUMELLE, _Mémoires_. - - [203] LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p. - 285.--MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 43 (lettre à madame de - Chanteloup, en date du 11 juillet 1666).--_Ibid._, t. I, p. 40, - 41, 48. - - [204] _OEuvres de_ M. SCARRON, revues, corrigées et augmentées; - Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12. - - [205] _Les dernières OEuvres de_ M. SCARRON, divisées en deux - parties; Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12, t. I, p. 21, à - madame de Sévigny la veuve. (La lettre suivante, à tort intitulée - _à madame de Sévigny la marquise_, est adressée à madame Renaud - de Sévigné, mère de madame de la Fayette. Conférez la 1re partie - de ces _Mémoires_, chap. XVI, t. I, p. 226.) - - [206] MAINTENON, _Lettres_, édit. de 1806, in-12, t. I, p. 43 (à - madame de Chanteloup, 11 juillet 1666). - - - - -CHAPITRE VI. - -1668-1669. - - La fête donnée à Versailles ajoute à la célébrité de ce lieu.--La - description de Versailles, dans le roman de _Psyché_, de la - Fontaine, contribue au succès de cet ouvrage.--Madame de Sévigné - lisait tous les écrits de cet auteur.--Elle aimait les - divertissements du théâtre.--Elle approuvait Louis XIV d'avoir - soutenu le _Tartuffe_.--Chefs-d'œuvre de Molière, de la Fontaine, - de Racine et de Boileau qui parurent à cette époque.--Ce grand - mouvement littéraire exerce de l'influence sur le talent de madame - de Sévigné.--L'amour maternel suppléait chez elle à l'amour de la - gloire.--Louis XIV fait cesser les persécutions contre les - jansénistes, et les rappelle de leur exil.--Madame de Sévigné les - revoit chez elle et chez la duchesse de Longueville.--Elle lit les - _Essais de morale_ de Nicole.--Succès du P. Desmares à - Saint-Roch.--Prédiction de madame de Sévigné sur le P. Bourdaloue. - Elle se rétracte.--De Bossuet.--Madame de la Fayette fait paraître - _Zayde_;--Huet, son _Traité sur l'origine des romans_.--Madame de - Sévigné ignorait qu'elle participerait à la gloire du grand - siècle.--Elle se mettait au-dessous de toutes les femmes auteurs - de son temps.--Les lettres qu'elle écrit à Bussy sont au nombre de - ses meilleures.--Bussy les recueille, et les insère dans ses - Mémoires.--Inscription qu'il met au bas du portrait de madame de - Sévigné.--Elle et Bussy se faisaient valoir mutuellement.--Mot de - madame de Sévigné à ce sujet.--Jugement que Bayle porte des - lettres de madame de Sévigné à Bussy.--Poëme d'Hervé de Montaigu - sur le style épistolaire.--Éloge qu'il fait de madame de - Sévigné.--Elle a entretenu une correspondance très-active avec le - cardinal de Retz.--Retz s'était volontairement retiré à - Commercy.--Il s'était réconcilié avec Louis XIV, auquel il rendit - d'importants services.--Il va deux fois à Rome, et contribue à la - nomination de deux papes.--Madame de Sévigné lui écrit pour lui - recommander Corbinelli et une affaire qui intéresse le maréchal - d'Albret.--Réponse qu'elle en reçoit. - -L'éclat et la pompe de la grande fête qui eut lieu à Versailles, après -la paix d'Aix-la-Chapelle, avaient donné beaucoup de célébrité à cette -ville nouvelle, à ce château, à ces jardins, à ce parc, magnifiques -créations de Louis XIV, presque aussi rapides et aussi étonnantes que -ses conquêtes. La Fontaine fit alors paraître son charmant poëme -d'_Adonis_ et son gracieux roman de _Psyché_[207]. Les descriptions du -lieu où l'auteur a placé les interlocuteurs de ce roman nous paraissent -avec raison aujourd'hui un hors-d'œuvre; mais alors, au contraire, ces -descriptions, où la poésie venait au secours de la prose, contribuèrent -beaucoup au succès de l'ouvrage. Versailles était alors si peu connu, et -tant de personnes cependant avaient pu récemment admirer ce prodige, -tant d'autres n'en avaient rien appris que par des récits vulgaires, que -la Fontaine intéressait tous les lecteurs en s'adressant aux souvenirs -des uns et à l'imagination des autres. Le sujet de ce volume était -encore l'amour, non cet amour sensuel dont l'auteur s'était trop complu -à tracer la dangereuse peinture dans ses deux recueils de contes, mais -cet amour que l'âme partage et dont il dit que les peines sont plus -douces que les plaisirs[208]. Un an avant l'apparition de ce roman, la -Fontaine s'était acquis une gloire plus durable par la publication de -son premier recueil de _Fables_, dédié au jeune Dauphin. Le duc de -Montausier avait été nommé gouverneur de ce prince, Bossuet son -précepteur, et Huet son sous-précepteur[209]. La noble conduite de la -Fontaine lors de la disgrâce de Fouquet avait accru l'amitié de madame -de Sévigné pour ce poëte. Elle faisait ses délices de ses écrits, et -nous apprenons par ses lettres qu'elle lui pardonnait les licencieuses -productions de sa muse[210]. Madame de Sévigné ne partageait pas non -plus le rigorisme des jansénistes ses amis, qui voulaient proscrire -comme irréligieux les divertissements du théâtre. Elle les aimait: une -plaisanterie qui lui est échappée[211], sur l'abbé Roquette, démontre -qu'elle approuvait Louis XIV d'avoir résisté à ceux qui s'opposaient à -la représentation du _Tartuffe_. Elle trouvait bon qu'il eût employé -plus de temps pour élever sur la scène française ce chef-d'œuvre de -Molière et pour l'y maintenir que pour conquérir la Flandre et la -Franche-Comté[212]. - - [207] Les _Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, _par_ M. DE - LA FONTAINE; Paris, chez Claude Barbin, 1669, in-8º.--A la page - 441 commence le poëme d'_Adonis_; le privilége est du 2 mai - 1668.--Conférez l'_Histoire de la vie et des ouvrages de la - Fontaine_, 3e édition, p. 172 à 190. - - [208] «Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.» - _Psyché_, p. 56, édit. 1669. - - [209] _Vie de monsieur le duc de Montausier_, t. II, p. 8, 18 et - 20. - - [210] _Hist. de la vie et des ouvr. de la Fontaine_, 3e édit., p. - 210. - - [211] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 216, édit. de M.--_Ibid._, t. - V, p. 378, édit. de G. de S.-G. - - [212] ÉTIENNE, _Notice sur le Tartuffe_ (dans la 1re livraison du - _Théâtre français_ de Panckouke; il n'a paru que cette - livraison).--AUGER, _OEuvres de Molière_, t. VI, p. - 192-199.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 2e édit., 1818, in-8º, p. - 189 à 213.--_Ibid._, 3e édit., in-12, p. 115-126. - -Malgré l'admiration un peu trop exclusive de madame de Sévigné pour -Corneille et l'approbation qu'elle avait donnée, dans sa jeunesse, aux -poëtes médiocres qui s'étaient acquis de la réputation, les -chefs-d'œuvre dont le théâtre et la presse enrichissaient la -littérature durent, à cette époque, être pour elle la source de vives -jouissances. C'est pendant les deux années qui précédèrent celles où -madame de Sévigné commença à laisser courir journellement sa plume pour -correspondre avec sa fille que l'on vit éclore les productions -littéraires les plus propres à développer le goût du beau et du naturel. -Ce fut dans cet espace de temps qu'on joua pour la première fois _les -Plaideurs_ de Racine et sa tragédie de _Britannicus_[213]; que Molière -fit représenter et imprimer le _Tartuffe_[214], _le Misanthrope_, -_l'Amphitryon_, _l'Avare_; que la Fontaine publia ses _Fables -choisies_[215], Boileau ses deux premières _Épîtres_ et cette neuvième -_Satire_[216] qui fit dire à Bussy que le poëte s'y était surpassé -lui-même[217]. - - [213] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages - sans l'épître et la préface).--RACINE, _OEuvres_; Paris, 1687, - in-12, p. 225 à 229. - - [214] _Le Tartuffe_ ou _l'Imposteur_, comédie de J.-B. P. DE - MOLIÈRE, imprimée aux dépens de l'auteur. Chez Ribou, 1669, petit - in-12. - - [215] _Fables choisies, mises en vers par_ M. DE LA FONTAINE, - 1668, in-4º.--_Ibid._, in-12, 1668 et 1669. - - [216] _Satires du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1668, - in-12.--Quoique ce mot _satires_ soit au pluriel sur le titre, il - n'y a que la satire IX précédée du discours (16 pages).--_Satires - du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1669, in-12, 76 pages et - le discours; cette édition contient les neuf premières satires. - - [217] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 108 et 109 (lettre en date du - 16 septembre 1668). Cette lettre apprend que la neuvième satire - de Boileau avait été envoyée à Bussy le mois précédent. - -Nul doute que le grand mouvement littéraire de cette époque n'ait -beaucoup contribué à développer le talent naturel de madame de Sévigné -comme écrivain. Sa sensibilité et sa vive imagination lui donnaient les -moyens d'employer toutes les ressources de son esprit pour distraire sa -fille et pour se distraire elle-même de la peine d'être séparée d'elle. -Sans un motif puissant, il n'y a pas de puissants efforts, il n'y a pas -de grands résultats. L'amour maternel suppléa, dans madame de Sévigné, à -l'amour de la gloire; et les jouissances du cœur tinrent lieu de celles -de l'orgueil et de la vanité. - -D'autres causes encore, qu'il ne faut pas omettre, contribuèrent à -former le talent de madame de Sévigné à l'époque où elle fut appelée à -le mettre en pratique pour sa seule satisfaction, pour celle de sa fille -et celle de ses amis. - -Elle alliait le goût de la société et du monde avec celui de la -retraite, la plus franche gaieté avec des pensées sérieuses, un grand -penchant aux plaisirs et un sincère attachement aux sévères pratiques de -la religion. Tous les sentiments, joyeux ou mélancoliques, tendres ou -sublimes, énergiques ou délicats, trouvaient en elle des sympathies. Son -esprit était nourri de ce qu'il y avait de plus élevé dans la -littérature sacrée et de plus ingénieux et de plus parfait dans la -littérature profane: Louis XIV faisait alors représenter le _Tartuffe_, -il ordonnait de cesser toute persécution contre les jansénistes; de Sacy -était sorti de la Bastille; Arnauld, le grand Arnauld, était rentré dans -Paris; tous les solitaires de Port-Royal avaient repris leur poste dans -la Vallée; madame de Sévigné profitait, chez elle et chez la duchesse de -Longueville (dont l'hôtel était devenu comme le chef-lieu du -parti[218]), de la conversation de ces hommes de savoir et de génie; et -elle goûtait encore plus leurs préceptes de morale que leurs subtilités -religieuses. Les _Essais de Nicole_ étaient au nombre de ses lectures -favorites[219]. A cette époque aussi le fameux prédicateur janséniste, -le P. Desmares, interdit depuis plusieurs années, remonta en chaire, et -attira la foule à l'église Saint-Roch[220]. Il était sans rival lorsque -Bossuet, évêque de Condom, eut cessé de prêcher à Paris. Alors aussi le -jeune Bourdaloue débuta dans la prédication au collége des jésuites. -Madame de Sévigné, accompagnée de sa fille, alla l'écouter: prévenue, -par ses amis les jansénistes, contre l'ordre des jésuites, auquel -appartenait le P. Bourdaloue, elle attribuait la supériorité de talent -qu'elle reconnut dans le nouveau prédicateur à la petitesse de l'église -où il prêchait: «Il ne jouera bien, dit-elle, que dans son tripot[221].» -A quoi l'esprit de parti ne se prend-il pas? Heureusement pour madame de -Sévigné que son bon goût était plus fort que ses préventions. Elle ne -tarda pas à rétracter son indiscrète prédiction sur Bourdaloue, et elle -devint une des plus vives admiratrices de son éloquence. Quant à -Bossuet, il s'éleva, dès son début dans l'oraison funèbre, à une telle -hauteur que, pour la puissance des mots, la profondeur des pensées, la -grandeur des images, la majesté du discours, il ne fut plus possible de -lui comparer personne chez les anciens ni chez les modernes. C'était un -genre d'éloquence que la sublimité de la religion et le génie de Bossuet -pouvaient seuls créer[222]. - - [218] FR. BOURGOIN DE VILLEFORT, _la Véritable vie - d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville_; Amsterdam, - chez Jean-Fr. Joly, 1739, in-12, t. II, p. 105-118, 119-124, liv. - VI.--(L'édition de Paris de ce même ouvrage, qui porte pour titre - _Vie de madame la duchesse de Longueville_, t. V, 1738, est - très-incomplète; les retranchements ont surtout porté sur ce - livre VI.) - - [219] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 246 et 252; t. IV, p. 260; t. - V, p. 249; t. VII, p. 6, 215; t. X, p. 237; t. XI, p. 239, édit. - de G. de S.-G. - - [220] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, collection des Mémoires, - t. XXXIII, p. 199. Le souvenir du P. Desmares se conserva - longtemps; car, plus de vingt ans après, Boileau disait: - - Desmares dans Saint-Roch n'aurait pas mieux prêché. (_Sat. X._) - - [221] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 208-284.--Idem, p. 286-288, - édit. de M. - - [222] L.-F. DE BAUSSET, _Hist. de J.-B. Bossuet_, 1814, in-8º, - liv. III, t I, p. 231 à 234. - -Ce n'est pas sans de justes motifs que nous passons ici en revue tous -les grands écrivains contemporains de madame de Sévigné. Sans doute les -génies qui ont brillé dans la littérature et dans les arts sont mieux -appréciés à mesure qu'une longue suite d'années a permis de les comparer -avec un plus grand nombre de ceux qui ont cherché à les imiter ou ont -aspiré à les surpasser; mais de leur vivant ces hommes supérieurs -exercent par eux-mêmes et par leurs ouvrages une plus forte influence, -parce que l'admiration qu'ils excitent est mêlée de surprise et a toute -la puissance magique de la nouveauté; leurs succès forcent à réfléchir -et font naître des résolutions courageuses; on veut profiter des -richesses nouvelles avant qu'elles soient flétries par un usage banal ou -une inhabile médiocrité. La parole d'ailleurs et le geste ont bien un -autre effet que celui d'une froide lecture. La controverse animée et les -éclairs qui jaillissent inattendus de la conversation des grands esprits -exercent sur les âmes et les intelligences un empire auquel le livre le -mieux fait ne saurait prétendre. - -Nous ignorons si madame de Sévigné fut dans le secret de son amie madame -de la Fayette, qui alors publia sous le nom de Segrais le roman de -_Zayde_, dont elle était l'auteur[223]. Madame la comtesse du Bouchet -envoya ce roman à Bussy aussitôt qu'il parut, en lui écrivant que -c'était le plus joli qu'on pût lire[224]. Huet, qui ainsi que Segrais -avait assisté madame de la Fayette dans la composition de cet ouvrage, -écrivit, pour lui donner plus de valeur, son savant _Traité sur -l'origine des Romans_, sous la forme d'une lettre adressée à Segrais, -qui fut imprimée en tête de _Zayde_. A ce sujet, madame de la Fayette -disait à Huet: «Nous avons marié nos enfants ensemble[225].» Ce traité -de Huet[226] dut plaire autant que le roman même à madame de Sévigné, -car c'était une sorte d'apologie, faite par un homme sérieux et savant, -d'un genre de lecture qu'elle aima à toutes les époques de sa vie. Dans -sa jeunesse, l'_Astrée_ de d'Urfé et la _Clélie_ de mademoiselle de -Scudéry avaient amusé ses loisirs; et dans son âge mûr elle admirait -encore dans _Cléopâtre_ l'idéal des belles âmes et les grands coups -d'épée retracés par la Calprenède. - - [223] _Zayde, histoire espagnole_, _par_ M. SEGRAIS, avec un - _Traité sur l'origine des romans_, _par_ M. HUET; Paris, Claude - Barbin, 1670, in-8º (le privilége est du 8 octobre 1669). - - [224] BUSSY, _Nouvelles lettres_, 2 vol., t. V, p. 126 (lettre en - date du 18 décembre 1669). C'était bien une nouveauté, car à la - fin du privilége de _Zayde_ il est dit: «Achevé d'imprimer pour - la première fois le 20 novembre 1669.» - - [225] HUETII _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, 1718, - in-12, p. 20.--Les _Origines de la ville de Caen_, 2e édit., - in-8º, 1706, p. 409. Id. - - [226] Il s'en fit un grand nombre d'éditions séparées.--_Traité - sur l'origine des romans_, _de_ M. HUET; 1685, in-12, 6e édit. - -Un auteur bien plus caché que madame de la Fayette, et du même sexe, -c'était madame de Sévigné elle-même. Par les lettres qui s'échappaient -rapidement de sa plume, elle était loin de se douter qu'elle aussi -travaillait à la gloire du grand siècle. Elle ignora toujours que, -devenue un modèle inimitable dans le genre épistolaire, elle mériterait -d'être placée au nombre des grands écrivains. Il est certain, au -contraire, que, malgré la bonne opinion qu'elle avait de son esprit, -elle se mettait, sous le rapport du style, bien au-dessous de -mademoiselle de Scudéry, de madame de la Fayette, de madame Deshoulières -et des autres femmes de cette époque qui cultivaient les lettres et qui -avaient osé affronter la publicité. - -Nous ne pouvons douter qu'au temps dont nous traitons madame de Sévigné, -fort répandue dans le monde, n'ait eu une correspondance très-active -avec diverses personnes; mais il ne nous reste d'elle, pendant ces deux -années, que les lettres qu'elle écrivit à Bussy. Il est vrai qu'elles -sont au nombre des mieux écrites et des plus spirituelles de celles -qu'on a recueillies. On peut en dire autant des lettres de Bussy à sa -cousine. En lisant leur correspondance, on reconnaît que, suivant la -juste observation de Bussy, ils se faisaient valoir mutuellement[227]. -Madame de Sévigné trouvait qu'elle écrivait avec plus de vivacité et de -feu quand il lui fallait répondre à son cousin. C'est ce qu'elle exprime -avec une familière originalité quand elle lui dit: «Vous êtes le fagot -de mon esprit.» - - [227] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 152, édit. de M.--Idem, t. I, - p. 211, édit. de G. de S.-G. (7 septembre 1668). - -Bussy, dont en littérature le jugement était droit et le tact fin, ne -tarit pas sur les éloges qu'il donne aux lettres de sa cousine. Il -conservait avec soin toutes celles qu'elle lui écrivait; et lorsque, par -la suite, il se mit à écrire ses _Mémoires_, il y inséra les lettres -qu'il avait reçues d'elle, parce qu'il les considérait avec juste -raison comme un des principaux ornements et une des portions les plus -agréables à lire de son ouvrage[228]. - - [228] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, 1694, 2 vol, in-4º.--_Lettres du - comte_ DE BUSSY, 1697, in-12.--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ _au - comte de Bussy-Rabutin_, tirées du _Recueil de lettres_ de ce - dernier; Amsterdam et Paris, Delalain, 1775, in-12. - -Parmi les épigraphes, le plus souvent satiriques, dont Bussy affublait -les portraits des femmes qu'il s'occupait alors à placer dans la galerie -de son château, il en avait composé une d'un tout autre style pour le -portrait de sa cousine, au bas duquel on lisait ce qui suit: - -«MARIE DE RABUTIN, FILLE DU BARON DE CHANTAL, MARQUISE DE SÉVIGNÉ, FEMME -D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE ET D'UNE VERTU COMPATIBLE AVEC LA JOIE ET LES -AGRÉMENTS[229].» - - [229] BUSSY-RABUTIN, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 157, édit. - de M., et t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G.--MILLIN, _Voyage - dans les départements du midi de la France_, t. I, p. - 213.--CONRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite au château de - Bussy-Rabutin_, 1833, p. 27. - -Lorsque parut cette correspondance de Bussy, Bayle, qui alors -travaillait à son Dictionnaire, fut tellement frappé par la lecture des -lettres de madame de Sévigné qui s'y trouvaient mêlées qu'il demanda à -un de ses amis de Paris des renseignements sur celle qui les avait -écrites, disant: «Je ne vois personne qui doute que les lettres de -madame de Sévigné ne soient meilleures que celles de Rabutin. Cette dame -avait bien du sens et de l'esprit... Elle mérite une place parmi les -femmes illustres de notre siècle.... M. Perrault ne fera-t-il pas un -livre pour elles aussi bien que pour les hommes?... Je voudrais bien -savoir quelque chose de l'histoire de celle-là. Je la mettrais -volontiers dans mon Dictionnaire[230].» - - [230] BAYLE, _Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p. 652. - (Des Maiseaux a redonné une meilleure édition de ces _Lettres_ en - 1729.)--BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 986. (_Lettres_ en - date du 18 décembre 1698. L'édition des _Lettres_ de Rotterdam - dit le 4 décembre.) - -Bayle écrivait ces lignes deux ans après la mort de madame de Sévigné; -et Hervey de Montaigu, lorsqu'il fit paraître son élégant poëme latin -_sur le style épistolaire_, n'hésite pas d'avouer que les femmes ont sur -les hommes la supériorité dans ce genre d'écrits. Pour le prouver, il -cite en exemple madame de Sévigné, et par conséquent les lettres qu'elle -avait écrites à Bussy, les seules qui eussent été publiées, les seules -que Hervé de Montaigu aussi bien que Bayle ont pu connaître. Voici -comment s'exprime le moderne poëte latin: - -«Les femmes se jouent avec plus de facilité que les hommes du style -épistolaire; elles ont moins d'art, mais plus de naturel. Les mêmes -doigts qui savent ourdir avec dextérité un fil délicat manient aussi la -plume avec une égale habileté. Je t'en prends à témoin, aimable Sévigné; -et je chanterais tes louanges si je pouvais t'emprunter ton style -enchanteur, dont l'éclat est si pur, la grâce si parfaite, qui recèle -tant d'esprit et de finesse sous une apparente simplicité. Tes lettres -coulent sous ta plume avec tant de rapidité que tu sembles plutôt les -transcrire que les composer[231].» - - [231] - Aptius ipsa viris scribendo femina ludit; - Natura mulier, vir magis arte valet. - Quæque manus subtile trahit de stamine filum - Æquali calamum dexteritate movet. - Testis erat SEVINEA. Suas me scribere laudes - Si patitur, calamum commodet ipsa suum. - Tam purus nitor est, adeo sincera venustas, - Si salibus condit scripta, lepore sales. - Tam facilis procedit epistola, pene videtur - Composuisse minor quam perarasse labor. - _Ratio conscribendæ epistolæ_, _carmen auctore_ CLAUDIO - HERVÆO DE MONTAIGU, _e societate Jesu_; Parisiis, 1713, - in-12 (15 pages), p. 7. - -On ne peut douter que madame de Sévigné ne trouvât dans cette facilité -même un attrait pour nouer des correspondances avec des personnes dont -l'esprit lui plaisait. Diverses lettres d'elle qu'on a retrouvées le -démontrent, entre autres les quatre lettres à son cousin de Coulanges, -écrites vers le temps dont nous nous sommes occupé et qui furent -publiées les premières après celles de Bussy[232]. - - [232] _Lettres de_ MARIE RABUTIN DE CHANTAL, _marquise_ DE - SÉVIGNÉ, à _madame la comtesse de Grignan, sa fille_; 1726, - in-12, p. 15-49. Ce sont quatre lettres à Coulanges qui ouvrent - ce recueil. La première (c'est la fameuse lettre sur le mariage - de Lauzun) est datée du 15 décembre 1670; la dernière, du 15 mars - 1671. - -Quoiqu'il ne nous reste aucune lettre de madame de Sévigné au cardinal -de Retz, nous apprenons, par plusieurs de celles qu'elle écrivit à sa -fille, que sa correspondance avec cet homme éminent était au moins aussi -fréquente que celle qu'elle entretenait avec Bussy; et cela est confirmé -par les lettres de Bussy à ce dernier. Si Retz se tenait dans sa -retraite de Commercy, c'est qu'il avait formé l'honorable résolution de -vivre économiquement, pour payer ses dettes; et s'il ne jugeait pas à -propos de paraître à la cour, ce n'est pas qu'il en fût exclu. Retz -avait plusieurs fois écrit au roi pour le féliciter sur le -rétablissement de sa santé et sur les victoires qu'il avait remportées; -et Retz avait reçu du roi des réponses aimables et gracieuses. -L'intérêt de l'État et le soleil de la gloire avaient dissipé tous les -nuages qu'auraient pu soulever de fâcheuses réminiscences sur cet ancien -chef de la Fronde. Les services qu'il avait rendus dans le conclave et -la part qu'il avait eue dans l'élection de Clément IX avaient achevé de -faire connaître tout ce qu'on pouvait espérer de son habileté, de son -zèle et de la confiance qu'on avait en lui[233]. Aussi, dès qu'on eut -reçu la nouvelle que Clément IX, après avoir occupé pendant dix-huit -mois seulement le trône de saint Pierre, avait terminé ses jours, Louis -XIV se hâta d'envoyer un courrier à Commercy pour réclamer le secours du -cardinal de Retz, qui partit de nouveau pour Rome et exerça pour -l'élection de Clément X la même influence que pour la nomination de -Clément IX[234]. - - [233] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 81, 144, 395, 397, 412, 424, - 555 (lettres en date des 17 mars 1662, 18 juin 1663, 19 novembre - 1666, 1er juillet 1667, 9 mars 1668, 13 août 1676). - - [234] Ce pape fut nommé le 29 avril 1670.--Conférez _Mémoires du - cardinal_ DE RETZ, publiés d'après les manuscrits autographes, - collection MICHAUD, p. 609. (_Lettres de_ LOUIS XIV _au cardinal - de Retz_, 10 décembre 1669. Ibid., p. 610 à 611.--Lettres en date - des 10, 13 et 17 déc. 1669.) - -Dans l'année qui précéda ce prompt départ de Retz pour Rome, madame de -Sévigné lui avait écrit pour lui recommander Corbinelli, qui, alors -exilé avec Vardes dans le midi de la France, écrivait fréquemment à -Bussy de longues lettres, entremêlées de nombreuses citations d'Horace -et d'autres auteurs anciens[235]. Madame de Sévigné, qui savait que -Retz jouissait de nouveau d'un assez grand crédit, l'avait aussi prié de -ne point prendre parti contre le maréchal d'Albret dans un procès que -celui-ci avait avec la trop fameuse duchesse de Châtillon, qui s'était -remariée, en 1664, à Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Il était -naturel que madame de Sévigné prît plus d'intérêt au maréchal d'Albret -qu'à la duchesse de Mecklembourg, à cause de l'amitié qu'elle avait pour -lui et aussi parce qu'il avait épousé une sœur de M. de Guénégaud[236]. -Retz répondit à madame de Sévigné qu'il avait été trompé par un -faussaire dans l'affaire de Corbinelli, et que c'était ce faussaire qui -avait profité de la recommandation faite pour le protégé de madame de -Sévigné. Retz, qui a montré tant de capacité et de finesse dans les -négociations comme chef de parti ou dans les commissions qui lui furent -données par le roi, a cependant prouvé que, dans les grandes comme dans -les petites affaires, il était facile à tromper: il fut presque toujours -dupe des femmes qu'il croyait séduire, et la victime des trames qu'il -avait ourdies au profit de son ambition personnelle. Comme il était ami -chaud et sincère, il se montra désolé de ce qui lui était arrivé dans -cette circonstance. «Vous ne pouvez vous imaginer, écrit-il à madame de -Sévigné, le chagrin que cela m'a donné. J'y remédierai par le premier -ordinaire avec toute la force qui me sera possible.» Sa lettre -commençait ainsi: «Si les intérêts de madame de Mecklembourg et de M. le -maréchal d'Albret vous sont indifférents, madame, je solliciterai pour -le cavalier, parce que je l'aime quatre fois plus que la dame; si vous -voulez que je sollicite pour la dame, je le ferai de très-bon cœur, -parce que je vous aime quatre millions de fois plus que le cavalier; si -vous m'ordonnez la neutralité, je la garderai; enfin parlez, et vous -serez ponctuellement obéie[237].» - - [235] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 19, 155, 207, 296, 384, 386, - 408; t. V, p. 75, 97-170 (toutes les lettres avec l'initiale C. - sont de CORBINELLI).--Idem, t. V, p. 126, Lettre de madame DU - BOUCHET, en date du 18 décembre 1667.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. - V, p. 424. - - [236] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. II, p. 21.--MORERI, t. V, p. - 426. - - [237] SÉVIGNÉ, t. I, p. 159, édit. de M., ou t. II, p. 220 de - l'édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. - 126.--SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. XI, p. 131. - -Le cardinal de Retz avait vendu, en 1665, sa seigneurie de Commercy à la -princesse de Lislebonne cinq cents cinquante mille livres, mais en s'en -réservant l'usufruit. La duchesse de Lorraine avait ajouté à cette -réserve l'usufruit de la souveraineté du Château-Bas, ce qui rendait le -cardinal maître de tout le Commercy quant aux droits honorifiques[238]. -Il ne faut pas croire qu'en s'éloignant du monde et de la cour pour -payer ses dettes il s'imposât à Commercy de grandes privations; il y -vivait, au contraire, en prince de l'Église, et aimait à y exercer le -pouvoir de petit souverain. En sa qualité de damoiseau de Commercy, il -publiait des décrets, ordonnait des prières publiques, fondait des -corporations pieuses et charitables, leur donnait des constitutions et -des règlements. Il avait sa justice, son président des grands jours, son -lieutenant de cavalerie, ses deux gentilshommes, ses comédiens, sa -musique, un chanteur et une chanteuse pour sa chapelle, un brillant -équipage. Enfin, le personnel de sa maison, ou, comme on disait, le -nombre de ses domestiques, se montait à soixante et deux individus, en y -comprenant son intendant, messire Hippolyte Rousseau, seigneur de -Chevincourt, conseiller du roi et correcteur de la chambre des -comptes[239]. Retz occupait aussi ses loisirs à l'étude et à des -discussions de métaphysique et de philosophie cartésienne avec dom -Robert des Gabets, bénédictin et prieur de l'abbaye de Breuil[240], à -Commercy. Retz écrivit aussi vers ce temps (en 1670) ses Mémoires, à la -prière de madame de Caumartin, dont le mari était son parent[241]; mais -il mourut avant de les avoir terminés. Il les composa en partie au -château de la Ville-Issey, et les continua dans cette ville et à -l'abbaye de Saint-Mihiel, où l'abbé dom Hennezon, qui avait toute sa -confiance[242], et plusieurs de ses religieux en écrivirent une portion -sous sa dictée. Il est faux qu'il ait, comme on l'a dit, employé des -religieuses pour lui rendre ce service. Il aimait à se promener dans la -forêt voisine, et plusieurs des animaux sauvages qu'elle nourrissait -furent enfermés par lui dans une ménagerie qu'il avait fait construire à -grands frais à la Ville-Issey. Si alors il eût voulu revenir à la cour, -il y eût été très-bien accueilli. Le duc d'Enghien vint lui rendre -visite à Commercy en 1670, et le duc d'Orléans deux ans après. Lorsqu'il -venait à Paris pour ses affaires, il logeait chez sa nièce, madame de -Lesdiguières, ou dans son abbaye de Saint-Denis: alors il y célébrait -l'office divin dans les jours de grandes solennités. Il donna, en 1675, -sa démission du cardinalat; mais le pape ne voulut pas l'accepter, ce -qui le força, quoique souffrant de la goutte, à faire encore le voyage -de Rome (en 1676) pour l'élection d'un nouveau pape. Ses meilleurs amis -et même ses plus anciennes amies ne se doutaient point qu'il eût écrit -ses Mémoires, car ils étaient presque terminés lorsqu'ils le pressaient -de les commencer. Il savait que madame de Sévigné aurait fortement -désapprouvé ce qu'il y disait de lui-même et des autres. Elle l'aimait -avec tendresse[243] et sans aucune vue d'intérêt[244], quoi qu'en ait -dit un illustre écrivain[245]. Elle n'ignorait pas que tout ce qu'il -possédait était engagé pour le payement de ses dettes et qu'il ne -faisait pas d'économie sur ses riches revenus. C'est une erreur -d'avancer que l'admiration de madame de Sévigné pour le cardinal -diminuât à mesure qu'il approchait de sa fin; c'est le contraire de -cette assertion qui est la vérité. Les plus grands éloges qu'elle lui -ait donnés datent de l'année qui a précédé sa mort[246], qui fut -d'ailleurs subite et imprévue. Les lettres de madame de Sévigné au comte -de Guitaud et à Bussy témoignent de la profonde douleur qu'elle -ressentit par la perte de celui «dont elle était l'amie depuis trente -ans et dont l'amitié lui était également honorable et délicieuse[247]» -N'anticipons pas sur les années. Je n'ose entrer en discussion avec -l'auteur du _Génie du Christianisme_, qui prononce que madame de Sévigné -était «légère d'esprit;» mais je doute que beaucoup de mes lecteurs (si -j'ai des lecteurs) veuillent souscrire à ce jugement; et quant au -reproche jeté à cette mère de famille, d'être «positive dans sa conduite -et calculée dans ses affaires,» je conviens que sa vie entière le -justifie. Mais je le demande à toutes celles auxquelles leur tendresse -maternelle a imposé pour toujours, dans l'âge des grands périls, les -rigueurs du veuvage, si ces torts, qu'on attribue à madame de Sévigné, -ne sont pas de ceux dont elles se féliciteraient d'être accusées. - - [238] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de - Commercy_, t. II, p. 159. - - [239] DUMONT, avocat à Saint-Mihiel, _Histoire de la ville et des - seigneurs de Commercy_; Bar-le-Duc, 1843, in-8º, t. II, p. 149 et - 152. - - [240] COUSIN, _Analyse des Mss. de Robert des Gabets, Journal des - Savants_, 1842, in-4º, p. 129 à 144; p. 193 à 210, et p. 288 à - 305. - - [241] Madame de Sévigné en fait l'éloge.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 - juin 1675), t. III, p. 288, édit. M.; t. III, p. 410, édit. de G. - de S.-G. - - [242] MM. CHAMPOLLION, _Notice sur le cardinal de Retz_, dans la - _Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'histoire de - France_, t. I, p. 9 et 12.--DUMONT, _Hist. de Commercy_.--Madame - CHARLOTTE-ÉLISABETH DE BAVIÈRE, _Fragments de lettres - originales_, t. I, p. 24.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, - princesse palatine; 1832, in-8º, p. 361. - - [243] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5 et 24 juillet 1675, t. III, p. 321 et - 336, édit. de M.; t. III, p. 445 et 462, édit. de G. de S.-G. - - [244] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 juin 1675), t. III, p. 269 et - 299, édit. de M., et t. III, p. 410 et 419, édit. de G. de S.-G. - - [245] CHATEAUBRIAND, _Vie de Rancé_, 1844, in-8º, p. 125, 1re - édit. - - [246] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. VI, p. 7 et 8, édit. - de G. de S.-G.; t. V, p. 340, édit. de M. - - [247] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. VI, p. 109 et 110: - cette lettre n'est pas dans toutes les éditions; et p. 111 - (lettre à Bussy), édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. V, p. 421, - édit. de M. - - - - -CHAPITRE VII. - -1668-1669. - - Bonheur dont jouissait madame de Sévigné.--Réflexion sur la - brièveté des moments les plus heureux de la vie.--Ses deux enfants - devaient bientôt la quitter.--Son fils, le baron de Sévigné, - s'engage comme volontaire pour aller faire la guerre contre les - Turcs.--Politique de la France à l'égard de l'Allemagne et de - l'empire ottoman.--Guerre des Turcs et des Vénitiens.--Candie est - assiégée.--Louis XIV désirait secourir les Vénitiens, et ne le - pouvait à cause des traités.--Il accepte l'offre de la Feuillade - de conduire à ses frais cinq cents gentilshommes comme volontaires - au secours de Candie.--Avant de partir pour cette expédition, le - baron de Sévigné consulte Turenne, le cardinal de Retz et le duc - de la Rochefoucauld, qui tous l'engagent à exécuter son - projet.--Motifs particuliers que chacun d'eux avait pour lui - donner ce conseil.--Sévigné part dans l'escadron du comte de - Saint-Paul.--Cette expédition eut une fin malheureuse.--Les - Français se montrèrent aussi braves qu'indisciplinés.--La - Feuillade revient après avoir perdu la moitié des siens.--Le baron - de Sévigné revient avec lui, et rejoint sa mère. - -L'ascendant que madame de Sévigné obtenait dans le monde par le pouvoir -de sa plume le cédait à celui qu'elle exerçait par sa présence. Ses -attraits, qui, même sur le retour de l'âge, ne l'avaient point -abandonnée, et les charmes de son commerce spirituel et enjoué lui -conciliaient les cœurs, lui soumettaient les volontés. Son fils venait -d'achever son éducation, et, par sa figure comme par ses qualités -acquises, il était compté parmi les jeunes gens de son âge au nombre des -plus agréables. Sa fille, renommée par sa beauté, brillait par -l'instruction, les talents, qui donnaient encore plus de prix à sa -beauté. Mère heureuse et femme charmante, madame de Sévigné jouissait de -son automne sans avoir à regretter ni son brillant printemps ni son -éclatant été, deux saisons de la vie qui, dans l'état de veuvage qu'elle -avait voulu garder, étaient, pour une femme aussi vertueuse, -accompagnées de trop d'orages et de douloureux combats, pour ne pas -éveiller en elle quelques pénibles souvenirs. - -On aperçoit, non sans en être attendri, les traces de ces sentiments -dans un court billet qu'elle écrivit à Ménage, qui lui avait envoyé la -cinquième édition de ses poésies. Cette édition avait cela de -particulier que la première idylle, intitulée _le Pêcheur_ ou _Alexis_, -dédiée à la marquise de Sévigné[248], commençait par les deux vers -suivants, qui ne se trouvent pas dans les quatre éditions précédentes: - - Digne objet de mes vœux, à qui tous les mortels - Partout, à mon exemple, élèvent des autels[249]. - - [248] Conférez première part., chap. XXII, p. 451. - - [249] ÆGIDII MENAGII _Poemata, octava editio, prioribus longe - auctior et emendatior, et quam solam Menagius agnoscit_; - Amstelodami, Henr. Westenium, 1668, in-12, p. 202.--_Quinta - editio_, 1668, p. 146.--_Septima editio, prioribus longe - emendatior_; Parisiis, Petrum le Petit, 1680, in-12, p. 170. (Je - crois que cette édition est la dernière revue par Ménage, et que - celle de Hollande, 1688, n'en est qu'une réimpression.) Dans la - 4e édition, 1663, in-18 (_in officina Elzeviriana_), les deux - premiers vers sont ainsi: - - Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage, - Miracle de ces lieux, merveille de notre âge. - -Sans doute que le signet de l'exemplaire que Ménage envoya à madame de -Sévigné se trouvait à cet endroit du livre, car elle lui répondit: - -«Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout -l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma -jeunesse; et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir d'un bien -aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que -j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer; mais, sans examiner ce -sentiment, je veux m'attacher à celui que me donne la reconnaissance de -votre présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me soit agréable, puisque -mon amour-propre y trouve si bien son compte et que j'y suis célébrée -par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour l'honneur de vos -vers, que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me faites. Telle que -j'ai été et telle que je suis, je n'oublierai jamais votre véritable et -solide amitié, et je serai toute ma vie la plus reconnaissante, comme la -plus ancienne de vos très-humbles servantes[250].» - - [250] SÉVIGNÉ, t. I, p. 125, édit. de M.; _ibid._, t. I, p. 179, - édit. de G. de S.-G. (lettre du 23 juin 1688). - -Qu'ils sont rares et courts les moments de la vie où se trouvent réunies -les circonstances qui concourent à nous faire jouir de tout le bonheur -auquel l'avare destinée nous permet d'atteindre! Certes, il est peu de -femmes qui aient été aussi bien partagées par la nature et la fortune -que madame de Sévigné; et on doit penser qu'elle eût été bien ingrate de -se plaindre de l'une et de l'autre. Cependant elle l'avait acquise, -cette félicité, par des privations continuelles imposées à ses plus -belles années, par l'abnégation des plaisirs les plus entraînants, par -la violence faite aux sentiments les plus puissants. A peine était-elle -parvenue à savourer, sans mélange d'aucune amertume, les fruits de ses -sacrifices et de sa vertu qu'elle se trouva isolée, sans consolation, -privée de son bien le plus précieux, séparée de ce qui faisait son -orgueil et ses délices. Ses deux enfants quittèrent presque en même -temps la maison maternelle. Son fils, que son jeune âge et la paix qui -venait de se conclure semblaient devoir fixer près d'elle pendant -quelques années, fut le premier qui l'abandonna. Il s'éloigna pour -aller, au delà des mers, affronter des périls qui étaient pour elle la -cause des plus mortelles inquiétudes. Les meilleurs amis de madame de -Sévigné, Retz, la Rochefoucauld, Turenne, furent ceux qui, par leur -approbation, contribuèrent le plus à l'exécution du projet que ce jeune -homme, avide de gloire militaire, comme toute la noblesse française de -cette époque, avait formé à l'insu de sa tendre mère, qui versa, -lorsqu'elle l'apprit, d'abondantes larmes[251]. - - [251] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 205, édit. de G. de S.-G., ou - t. I, p. 147, édit. de M. (lettre en date du 8 août 1668). - -Depuis François Ier, la France, par la nécessité où elle était -d'abaisser l'Autriche, sa rivale, se trouvait engagée dans une politique -contraire à ses sentiments religieux, contraire à ses habitudes de -déférence envers le chef de l'Église catholique. Dans aucun pays on -n'avait montré plus de zèle pour la propagation de la foi, dans aucun -pays la soumission au pape n'avait été plus absolue qu'en France, et -nulle part les persécutions contre les protestants n'avaient été plus -cruelles et plus acharnées: cependant, sous Henri IV comme sous François -Ier, sous Louis XIV comme sous Louis XII, le gouvernement avait toujours -soutenu, tantôt secrètement, tantôt ouvertement, le Grand Turc et les -protestants d'Allemagne contre l'Autriche. Les gouvernements qui se -succédaient en France, cédant à l'opinion générale de l'Europe, aux -intérêts de l'Église et de la religion en France et à leurs propres -inclinations, agissaient souvent d'une manière contraire à leur -politique et aux traités qu'ils avaient conclus. Au dedans, ils -mécontentaient les protestants d'Allemagne par la violation des -engagements contractés avec eux, en se montrant intolérants envers les -protestants français; au dehors, ils fournissaient contre les Turcs, -alliés de la France, des hommes et des chevaux et secouraient leurs -ennemis. - -Depuis vingt-quatre ans, la riche, mais petite république de Venise -soutenait contre les Ottomans une lutte inégale. Candie était assiégée -depuis huit ans. L'attaque comme la défense avait présenté des prodiges -de valeur, qui avaient fait dire que c'était une guerre de géants. -Venise sollicitait des secours de toute la chrétienté, et elle -s'adressait surtout à son plus puissant monarque, à Louis XIV, vainqueur -de l'Espagne; mais les traités qui liaient la France à la Turquie ne -permettaient pas au roi de céder aux instances de l'ambassadeur de la -république. Le pape, cependant, pressait vivement le monarque de prêter -secours aux Vénitiens contre les infidèles. Dans ces circonstances -embarrassantes, Louis XIV accepta la proposition qui lui fut faite par -un de ses jeunes courtisans, qui, plein d'un enthousiasme chevaleresque, -lui offrit de conduire à ses frais, au secours de Candie, un corps de -cinq cents gentilshommes français, comme volontaires du saint-siége. -L'auteur de cette proposition était d'Aubusson de la Feuillade, alors -nommé duc de Roannès, parce qu'il venait d'épouser la sœur de -l'héritier de ce nom, qui se démit de tous ses droits en faveur de son -beau-frère, créé duc et pair à cette occasion[252]. Tout ce qu'il y -avait dans la noblesse française de jeunes gens impatients à se signaler -dans les combats s'enrôla sous les drapeaux de la Feuillade. Parmi ceux -qui étaient sous ses ordres on comptait des d'Aubusson, des Beauvau, des -Langeron, des Créquy, des Fénelon, des Chamilly, des Saint-Marcel, des -Villemorts, des Oxienstern, des la Rochejacquelein, des Xaintrailles, -des du Chastelet, des Chavigny. Il avait pour lieutenants le duc de -Caderousse, le duc de Château-Thierry et le comte de Saint-Paul[253]. - - [252] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit. - 1829, t. I, p. 439 (année 1696).--HÉNAULT, _Nouvel Abrégé - chronologique de l'histoire de France_, 1768, in-4º, t. II, p. - 634 (année 1667); et t. III, p. 866 de l'édit. in-8º; 1821, p. - 866.--Hénault écrit à tort _Rouannois_, et Saint-Simon assez bien - _Roannais_; le vrai nom est _Roannès_ ou _Roannez_.--Hénault et - d'Expilly (_Dict. des Gaules et de la France_, t. VI, p. 334) - ont, à ce sujet, d'autres inexactitudes. - - [253] DARU, _Histoire de Venise_, 1819, in-8º, t. IV, p. 602, - 608-610.--LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 423, 443, 444, 459 - (lettres du 16 mars 1668, 20 septembre 1669).--BUSSY, _Lettres_, - t. III, p. 132-147-152, 164; et t. V, p. 89, 90.--_Journal - véritable de ce qui s'est passé à Candie sous M. le duc de la - Feuillade_, _par_ M. DESROCHES, aide-major; Paris, 1670, in-18, - chez Charles de Sercy, cité par AUBENAS, _Histoire de madame de - Sévigné_; Paris, 1842, in-8º, p. 148 à 152.--DU LONDEL, _Fastes - des rois de la maison d'Orléans et de celle de Bourbon_, 1697, - in-8º, p. 204. Du Londel place au 29 octobre 1668 l'arrivée du - duc de la Feuillade à Candie; Desroches, au 1er novembre. - -Le baron de Sévigné (tel fut le titre que prit le fils de la marquise de -Sévigné en entrant dans le monde et qu'il conserva tant qu'elle vécut) -était alors âgé de vingt ans. Avant de prendre part à cette expédition, -il consulta d'abord Turenne, qui, avec toute la chaleur d'un nouveau -converti, l'exhorta à partir pour cette espèce de croisade. En effet, -tous les historiens nous montrent Turenne depuis la mort de sa femme, -qui était comme lui de la religion prétendue réformée, vacillant dans la -croyance de ses ancêtres par la lecture de quelques-uns des écrits -substantiels qu'avaient publiés les solitaires de Port-Royal sur les -vraies doctrines de la religion, et aussi par les entretiens de -plusieurs de ses doctes amis, Choiseul, évêque de Tournay, Vialart, -évêque de Châlons[254], et par les arguments de son jeune neveu le duc -d'Albret. Enfin, il fut tout à fait convaincu par l'excellent traité que -Bossuet composa exprès pour lui sur les points les plus controversés -entre les deux communions. Les protestants attribuèrent cette conversion -au désir qu'ils supposaient à Turenne de contrebalancer la confiance que -Louis XIV semblait vouloir accorder à Condé pour les choses de la -guerre. Ce qui pouvait donner lieu à cette croyance, c'est qu'on fit -valoir auprès du pape le crédit dont jouissait Turenne à la cour de -France et l'influence qu'il pouvait avoir sur les déterminations du roi -pour envoyer des troupes au secours des Vénitiens. Ce motif engagea le -souverain pontife à confirmer le choix que Louis XIV avait fait du duc -d'Albret, neveu de Turenne, pour être promu à la dignité de cardinal. Ce -jeune abbé n'avait encore reçu aucune dignité ecclésiastique; il sortait -à peine d'être reçu docteur[255]. Trop de causes engageaient donc -Turenne à déterminer ceux qui voulaient faire leur apprentissage de la -guerre à secourir Candie pour qu'il en détournât le jeune Sévigné, -malgré l'ancienne amitié qu'il avait pour sa mère. Le cardinal de Retz, -qui désirait que ce jeune homme, son parent, se distinguât dans la -carrière militaire, la seule qui convînt à son rang et à sa naissance, -approuva la courageuse résolution qu'il avait prise. Quant à la -Rochefoucauld, il lui suffisait que le comte de Saint-Paul se fût engagé -à partir pour souhaiter vivement qu'il eût un grand nombre de compagnons -d'armes. Aussi, bien loin de combattre les projets du baron de Sévigné, -il l'exhorta à les mettre à exécution. Si la Rochefoucauld avait -réfléchi à ce qui s'était passé à cette occasion entre Retz, Turenne et -le baron de Sévigné, il aurait peut-être à son recueil de Maximes -chagrines ajouté celle-ci: Dans les conseils que nous donnons à nos -amis, nous commençons par considérer l'avantage qui peut en résulter -pour nous-mêmes.--Le motif de la tendresse que le duc de la -Rochefoucauld avait pour l'unique héritier du nom de Longueville n'était -ignoré de personne. C'était cet enfant dont la duchesse de Longueville -avait accouché à l'hôtel de ville de Paris durant les troubles de la -Fronde et lors de son intime liaison avec le duc de la Rochefoucauld. -Celui-ci engagea le jeune baron de Sévigné à s'enrôler dans l'escadron, -composé d'environ cent cinquante gentilshommes, que devait commander le -comte de Saint-Paul. - - [254] DE BAUSSET, t. I, p. 111 et 112, liv. I; et p. 442, no 2 - des Pièces justificatives.--RAMSAY, _Vie de Turenne_, 1773, - in-12, t. II, p. 153, 154-160.--RAGUENET, _Histoire du vicomte de - Turenne_, t. II, p. 47.--CHOISY, _Mémoires_, t. III, p. - 460.--BOSSUET, _Exposition de la doctrine de l'Église catholique, - augmentée d'une traduction latine par l'abbé de Fleury_, 1761, - in-12 (conférez surtout la Préface historique). Une addition - particulière à cet ouvrage de Bossuet fut faite pour M. de - Turenne, et n'a été imprimée qu'en 1671. - - [255] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot, - p. 156, 458-460-464-465-468.--LOUIS XIV, _OEuvres_, 1806, in-8º, - t. V, p. 442-444, 451 (lettre au pape, en date du 31 janvier - 1669).--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 59; ibid., _Supplément aux - Mémoires_, t. I, p. 75,--_Histoire de la vie et des œuvres de la - Fontaine_, liv. II, p. 169-171 de la 3º édition, 1824, in-8º. - -L'expédition, partie de Toulon le 25 septembre 1668, sur trois navires -fournis par le roi, arriva à Candie au commencement de novembre, et ne -fut pas heureuse. La troupe de la Feuillade, composée de jeunes gens -pleins d'ardeur, mais indisciplinés et sans aucune expérience du métier -de la guerre, fit des prodiges de valeur contre les Turcs; mais par ses -imprudences elle compromit la défense de la place plutôt qu'elle ne lui -fut utile. Mal secondée par la garnison vénitienne et en désaccord avec -ceux qui la commandaient, elle se rembarqua, et arriva à Toulon le 6 -mars 1669, après six mois d'absence. Elle avait perdu plus de la moitié -de ceux qui la composaient. La peste, dont elle remporta le germe, -moissonna la plus grande partie de ceux qui restaient. La Feuillade -avait reçu trois blessures; l'escadron commandé par le comte de -Saint-Paul fut celui qui donna le plus de preuves de bravoure éclatante, -mais ce fut aussi celui qui se montra le plus indiscipliné et qui perdit -le plus de monde. Le jeune baron de Sévigné, qui en faisait partie, eut -le bonheur d'échapper à tous ces périls, et revint rejoindre sa -mère[256]. - - [256] DARU, _Histoire de Venise_, t. IV, p. 608-610.--SÉVIGNÉ, t. - I, p. 148, édit de M.; et t. I, p. 207, édit. de G. de - S.-G.--DESROCHES, _Journal véritable de ce qui s'est passé à - Candie sous M. le duc de la Feuillade_, cité par AUBENAS, _Vie de - madame de Sévigné_, p. 149, 152, 153. - - - - -CHAPITRE VIII. - -1668-1669. - - Madame de Sévigné annonce à Bussy le départ de son fils.--Sévigné - n'était parti qu'avec la permission de sa mère.--Sentiments de - Sévigné pour sa mère et sa sœur.--Son désintéressement.--Il - laisse en partant une procuration pour consentir au mariage de sa - sœur et pour signer le contrat.--Dot que madame de Sévigné donne - à sa fille en la mariant au comte de Grignan.--Signature du - contrat.--Liste de tous les personnages dénommés au - contrat.--Détails sur le comte de Grignan et sur sa famille.--Des - motifs qui faisaient désirer à madame de Sévigné de l'avoir pour - gendre.--De son impatience des délais apportés à la conclusion de - ce mariage.--Elle écrit à Bussy pour le lui annoncer et demander - son consentement.--Bussy le lui donne par lettre.--Elle lui envoie - une procuration à signer pour consentir, par-devant les notaires, - au contrat.--Il ne la signe pas.--Son nom ne paraît point au - contrat.--Par quelle raison.--Obstacles au mariage causés par les - hésitations de mademoiselle de Sévigné et par les conseils du - cardinal de Retz.--Madame de Sévigné lui écrit qu'elle ne peut - avoir aucun renseignement précis sur l'état de la fortune de M. de - Grignan et qu'elle s'en rapporte à cet égard à la - Providence.--Réflexions du cardinal à ce sujet.--Date de la - célébration du mariage, donnée par madame de Sévigné.--Son - imprévoyance.--Réflexions à ce sujet. - -En écrivant à Bussy la nouvelle du départ du baron de Sévigné, dans sa -lettre en date du 28 août 1668, madame de Sévigné disait: «Je crois que -vous ne savez pas que mon fils est allé en Candie avec M. de Roannès et -le comte de Saint-Paul. Cette fantaisie lui est entrée fortement dans la -tête; il l'a dit à M. de Turenne, au cardinal de Retz, à M. de la -Rochefoucauld: voyez quels personnages! Tous ces messieurs l'ont -tellement approuvé que la chose a été résolue et répandue avant que j'en -susse rien. Enfin il est parti: j'en ai pleuré amèrement; j'en suis -sensiblement affligée. Je n'aurai pas un moment de repos pendant tout ce -voyage; j'en vois tous les périls, j'en suis morte; mais, enfin, je n'en -ai pas été maîtresse, et, dans ces occasions-là, les mères n'ont pas -beaucoup de voix au chapitre[257].» - - [257] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1668), t. I, p. 148, édit. de - M.; _ibid._, t. I, p. 207, édit. de G. de S.-G. - -Non sans doute, quand on a de pareilles inspirations et la ferme volonté -de les suivre, on ne consulte point sa mère. Mais, pourtant, Sévigné ne -partit pas sans avoir obtenu le consentement de la sienne. La -correspondance de celle-ci nous prouve que, malgré ses défauts et les -travers de sa jeunesse, Sévigné se montra toujours plein de tendresse et -de déférence pour sa mère; il savait apprécier ses aimables qualités, et -se trouvait heureux de lui prouver son affection par ses complaisances -et ses attentions. Bien souvent il préféra à tous les plaisirs de la -cour et du monde les longues journées de lectures et de promenades -passées en tête à tête avec cette mère chérie, dans la solitude des -Rochers. Frère aussi excellent qu'il était bon fils, la préférence -marquée que madame de Sévigné manifestait en toute occasion pour sa -fille ne lui inspira jamais ni jalousie ni envie. Il aimait tendrement -sa sœur, et le lui prouva surtout par son désintéressement. - -Au commencement de l'année 1679, Sévigné n'était pas encore de retour de -son expédition de Candie, lorsque madame de Sévigné recevait quittance -de deux cent mille livres tournois par elle payées, à compte[258] des -trois cent mille livres de dot qu'elle donnait à sa fille en la mariant -au comte de Grignan. Sévigné, la veille du jour où il avait quitté sa -mère pour se rendre à Toulon[259], avait passé une procuration à l'effet -de signer en son nom et d'approuver tous les avantages pécuniaires qui -seraient faits à sa sœur par son contrat de mariage. Ce contrat fut -signé le 28 janvier 1669, et il est utile, pour l'intelligence de ces -Mémoires et des lettres de madame de Sévigné, de faire connaître, selon -l'ordre où ils sont mentionnés dans cet acte, tous les personnages qui y -comparurent alors, soit en personne, soit par procuration[260]. - - [258] «En louis d'argent, louis d'or et pistoles d'Espagne,» dit - la quittance annexée au contrat, dont la grosse originale, signée - des notaires GIGAULT et SIMONNET, est sous nos yeux. La dot de - mademoiselle de Sévigné était de plus de six cent mille francs, - monnaie actuelle. - - [259] Le 22 août 1668. - - [260] Nous avons laissé l'orthographe des noms telle qu'elle est - dans l'acte, quoique ce ne soit pas toujours celle qui a été - suivie dans cet ouvrage, d'après l'usage établi et les livres - imprimés. - -C'est d'abord le futur époux: - -«François Adhémar de Grignan, chevalier, comte dudit Grignan et autres -lieux, conseiller du roi, lieutenant général pour Sa Majesté en -Languedoc, demeurant à Paris, rue Béthizy, paroisse Saint-Germain -l'Auxerrois.» - -Puis ensuite: «Marie de Rabutin-Chantal, veuve de Henri, marquis de -Sévigné, seigneur des Rochers, de la Haye-de-Torré, du Buron, Bodegat et -autres lieux, conseiller du roi, maréchal de ses camps et gouverneur -pour Sa Majesté des villes et châteaux de Fougères; stipulant pour -mademoiselle Françoise-Marguerite de Sévigné, sa fille, et demeurant rue -du Temple, paroisse Saint-Nicolas des Champs.» - -Du côté de l'époux comparaissent, pour donner leur consentement au -mariage: «Jacques Adhémar de Grignan, évêque et comte d'Uzès, oncle -paternel[261]. - - [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 6 mars, 11 et 28 octobre 1671. - -«Joseph Adhémar de Monteil de Grignan, chevalier, comte de Venosan, -capitaine d'une compagnie de chevau-légers[262]; et Louis, abbé de -Grignan, aussi frère (c'est-à-dire tous deux frères du comte de -Grignan)[263]. - - [262] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 juillet, 1er novembre 1671, 7 août - 1675, 28 octobre 1676 (le chevalier de la Gloire), 1er novembre - 1688; 6 juillet, 31 août 1689; 11 janvier 1690. - - [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 30 mars 1672, 9 septembre 1675 (le plus - beau de tous les prélats); 21 août 1680, 9 janvier 1683, 22 - septembre 1688 (M. de Carcassonne); 7 février, 16 juin, 17 - juillet 1689 (_idem_); 17 août 1690.--Sur Louis-Joseph Adhémar de - Monteil de Grignan, dit _le bel abbé_, qui fut successivement - évêque d'Évreux et de Carcassonne; conférez encore les _Lettres - inédites et restituées de madame_ DE GRIGNAN _et de l'abbé_ DE - COULANGES, publiées par M. VALLET DE VIRIVILLE, t. IV, p. 320 de - la _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1843, in-8º (lettre du - 22 décembre 1677), p. 5 du tirage à part.--_Catalogue des - archives de la maison de Grignan_, 1844, in-8º, p. 30-36. - -«Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, pair de France, etc.; et -dame Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, beau-frère et belle-sœur -(du comte de Grignan par le premier mariage de ce dernier avec la -deuxième fille de madame de Rambouillet)[264]. - - [264] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 septembre 1668, 16 mars 1672; 7 août, - 24 novembre 1675; 21 février 1680, 1er décembre 1688, 15 février - 1690.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 373.--CONRART, _Mémoires_, - t. XLVIII, p. 64, 76.--MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 393, sur - madame de Montausier.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 novembre 1671. - -«Madame du Puy du Fou de Champagne, marquise de Mirepoix, belle-sœur -(par le second mariage de M. de Grignan avec Marie-Angélique, fille du -marquis du Puy du Fou et de Champagne et de Madeleine de -Bellièvre)[265]. - - [265] La marquise du Puy du Fou la mère mourut en mars 1696, à - l'âge de quatre-vingt-trois ans. Voyez le _Mercure galant_, mars - 1696, p. 221. Cf. _Archives de la maison de Grignan_, p. 32, no - 195. - -«Pomponne de Bellièvre, chevalier, marquis de Grignan, conseiller du roi -en ses conseils et d'honneur en sa cour du parlement, oncle. - -«De Crussol, comte dudit lieu, et dame Julie-Françoise de Sainte-Maure -son épouse, nièce[266]. - - [266] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date du 15 mai 1671, du 18 - novembre 1671, du 22 janvier 1672, t. II, p. 71, 292 et 357, - édit. de G. de S.-G.--_Vie du duc de Montausier_, t. II, p. 15 et - 17.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 196.--TALLEMANT, - _Hist._, t. II, p. 33, édit. in-8º. - -«Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, cousin germain maternel, et -Françoise de Brancas, princesse d'Harcourt, son épouse[267]. - - [267] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 23 mai 1667, 6 janvier et 26 décembre - 1672, 1er janvier 1674, 20 juillet 1679.--CHOISY, _Mém._, t. - LXIII, p. 432. - -«Antoine-Escalin Adhémar de la Garde, chevalier, comte de la Garde, -gouverneur de la ville de Furnes, cousin germain maternel[268]. - - [268] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 7 et 11 août 1675, 28 octobre 1676, 16 - juillet 1677, 20 juillet 1689. - -«Simiane de Gordes, chevalier des ordres du roi, marquis de Gordes, -comte de Carser, chevalier d'honneur de la reine, et dame Marie de -Sourdis, son épouse, cousine[269]. - - [269] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 février 1672, 19 novembre 1673. - -«Toussaint de Forbin, évêque de Marseille[270]. - - [270] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, 28 novembre 1670, 8 avril - 1671, 19 et 27 novembre 1673 (il est nommé _la Grêle_ dans cette - lettre), 24 novembre 1675 (nommé seulement _l'évêque_ dans cette - lettre), 18 août 1680, 22 février 1690 (c'est le cardinal de - Forbin). - -«Madame d'Uzès[271]. - - [271] Madame DE GRIGNAN, _Lettres_ à son mari, 1843, in-8º, p. 18 - et 19 du tirage à part. - -«Charlotte d'Étampes de Vallencey, marquise de Puysieux[272]. - - [272] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1670, 13 mars 1671, 23 août - 1675, 15 septembre 1677 (lettre de Bussy).--TALLEMANT, - _Historiettes_, t. I, p. 293 et 294.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. - XLIII, p. 159, 205, 271, édit. in-8º.--_Biographie universelle_, - t. XXXVI, p. 304. - -«Armand de Simiane, abbé de Gordes, premier aumônier de la reine, comte -de Lyon et prieur de la Roé et de Saint-Lô de Rouen[273]. - - [273] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 3 novembre 1688 (évêque de Langres), 19 - novembre 1695. - -«Cousins et cousines. - -«Marie d'Alongny-Rochefort, épouse de Jacque le Coigneux, chevalier, -conseiller du roi et grand président en la cour du parlement[274]. - - [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, du 14 novembre - 1685.)--_Journal de_ DANGEAU, 24 avril 1686. - -«De Brancas[275]. - - [275] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 25 juin 1670; 24 et 27 avril, 13 mai, - 10 juin, 28 décembre 1671; 2 juin 1672, 25 septembre 1676, 29 - nov. 1679. - -«Anne-Marie d'Aiguebonne, comtesse de Bury[276]. - - [276] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 17 et 24 janvier 1680, 26 juin 1689 (la - sotte amie de madame de la Faluère). - -«Vicomte de Polignac, chevalier des ordres du roi et gouverneur de la -ville du Puy; dame du Rouvre, son épouse[277]. - - [277] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 13 décembre 1684, 3 et 29 avril 1686, - juillet 1690, t. III, p. 319, édit. de G. de S.-G. - -«Henri de Guénégaud, chevalier, marquis de Plancy, seigneur de Fresne et -autres lieux, conseiller secrétaire d'État et de commandement de Sa -Majesté, commandeur de ses ordres; et dame Claire-Bénédict de Guénégaud, -duchesse de Cadrousse, cousine[278]. - - [278] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 août 1671. - -«Le marquis de Montanègre[279]. - - [279] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 31 mai 1680. - -«Le marquis de Valavoire, et dame Amat, son épouse[280]. - - [280] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 13 janvier 1672, 22 mars 1676, 29 août - 1677.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 218 et 219.--LORET, - _Muse historique_, t. IX, p. 136, 164. - -«De Reffuges, chevalier, lieutenant général des armées du roi; dame de -Buzeau, son épouse[281]. - - [281] Madame de Sévigné ne fait aucune mention de Reffuges, - personnage intéressant que Saint-Simon fait bien connaître. - Conférez SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. X, p. 332 et 334. Reffuges - mourut en 1712.--Une Charlotte Reffuges épousa Guy d'Elbène. Voy. - deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 419. - -«Claude de Seur, chevalier, conseiller du roi et directeur de ses -finances. - -«Dame Catherine de Tignard, marquise de Saint-Auban. - -«L'abbé de Valbelle[282]. - - [282] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674, 17 juillet - 1680).--LORET, _Muse historique_, t. XII, p. 36. - -«L'abbé de Rochebonne, comte de Lyon[283]. - - [283] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671, 27 juillet 1672). - -«Dame Jacqueline de Laugère, comtesse douairière du Roure. - -«Le comte du Roure, lieutenant général pour Sa Majesté en Languedoc, -gouverneur du Pont-Saint-Esprit; et dame Dugas, son épouse. - -«M. de Montbel.» - -Après cette énumération de personnages, «tous parents, amis et alliés -dudit seigneur futur époux,» l'acte nomme ensuite tous les parents et -amis qui ont comparu devant les notaires de la part de la future épouse; -et d'abord est nommé le premier: - -«Pierre de la Mousse[284], prêtre et docteur en théologie, prieur de la -Grossé, comme fondé de procuration de Charles de Sévigné, chevalier, -marquis dudit lieu, seigneur des Rochers, la Haye-de-Torré, le Buron, -Bodegat, la Baudière et autres lieux, frère de ladite demoiselle future -épouse.» - - [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 27 avril, 23 mai, 20 et 30 septembre - 1671; 19 février 1690, t. II, p. 45, 233; t. X, p. 264, édit. G. - de S.-G. - -Après Pierre de la Mousse et Sévigné, l'acte nomme ensuite: -«D'Hacqueville[285], conseiller du roi, abbé, tant en son nom que comme -fondé de procuration de Son Éminence Jean-François-Paul de Gondy, -cardinal de Retz, souverain du Commercy, grand-oncle.» Le cardinal de -Retz prend le titre de souverain du Commercy, parce que ce petit -district de Lorraine, doyenné du diocèse de Toul, était devenu une -souveraineté jugeant les procès en dernier ressort et dont les sessions -se nommaient les _grands jours_. Le cardinal de Retz était devenu -seigneur, ou, comme on disait spécialement, _damoiseau_ du Commercy, par -héritage de sa tante Madeleine de Silly, dame du Fargis. Retz, pour -payer ses dettes, vendit la nue-propriété de cette terre à Charles IV, -duc de Lorraine; mais il s'en conserva l'usufruit[286]. Il y demeurait -alors, et sa procuration donnée à d'Hacqueville fut dressée par Vanesson -et Collignon, notaires à Commercy. - - [285] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24 avril, 5 juillet, 27 septembre 1671; - 15 décembre 1673, 19 et 24 juillet 1675, 5 août 1676.--RETZ, - _Mémoires_, t. XLVI, p. 49, 226, 360.--JOLY, _Mémoires_, p. 261 - et 473. - - [286] Conférez P. BENOÎT, _Histoire ecclésiastique et politique - de la ville et du diocèse de Toul_, 1707, in 4º, p. 79.--L'abbé - D'EXPILLY, _Dictionnaire géographique, historique et politique - des Gaules et de la France_, 1764, in-folio, t. II, p. - 401.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 10 octobre 1654, 15 avril 1672; 19 et - 26 juin, 9 et 22 août, 20 décembre 1675; 11 et 12 août 1676 - (notre bon ermite), 12 et 15 octobre 1677 (le cardinal, le - parrain de Pauline), 28 avril et 20 juin 1678 (de Bussy), 27 juin - 1678, 25 et 28 août 1679 (de Bussy), 13 mai 1680. - -«André Marquevin Besnard, bourgeois de Paris, comme fondé de -procuration du duc de Retz, grand-oncle. - -«Réné Renault de Sévigné, seigneur de Champiré, grand-oncle[287]. - - [287] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 mars 1672, 22 mars 1676. - -«Charles de Sévigné, chevalier, comte de Montmoron, conseiller du roi en -sa cour du parlement de Bretagne, cousin paternel[288]. - - [288] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 2 décembre 1672. - -«François de Morais, chevalier, marquis de Brezolles, capitaine enseigne -des gens d'armes de Monsieur, duc d'Orléans, frère unique du roi. - -«Et Charles-Nicolas de Créqui, chevalier, marquis de Ragny[289], cousin. - - [289] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er mai 1672 (lettre de Bussy); 13 mai, - 26 août 1675; 8 décembre 1677, février 1683 (t. VII, p. 362 de - l'édit. de G. de S.-G.), 14 février 1687. - -«Henri-François, chevalier, marquis de Vassé, cousin germain -paternel[290]. - - [290] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 7 juin 1676.--TALLEMANT, - _Historiettes_, t. IV, p. 119, édit. in-8º.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, t. XLI, p. 232. - -«Christophle de Colanges, abbé de Livry, grand-oncle maternel[291]. - - [291] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 16 février 1671 (l'abbé), 18 mai 1672 - (notre abbé), 6 octobre 1676, 2 septembre 1687. (L'acte porte - toujours _Colanges_; c'est, dit M. Monmerqué, l'ancienne - orthographe de ce nom, en faisant observer que l'abbé de - Coulanges signait toujours _Colanges_.)--_Mémoires de_ COULANGES, - p. 346. - -«Louis de Colanges, chevalier, seigneur de Chezières, grand-oncle -maternel[292]. - - [292] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5 et 23 août 1671, 27 mai 1672, 30 - avril 1675. - -«Charles de Colanges, chevalier, seigneur de Saint-Aubin, aussi -grand-oncle maternel[293]. - - [293] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 6 octobre 1679; 15, 17, 19 novembre - 1688.--COULANGES, _Mémoires_, p. 49. - -«Dame Henriette de Colanges, veuve de François le Hardy, chevalier, -marquis de la Trousse, maréchal des camps et armées du roi, -grande-tante[294]. - - [294] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 23 août et 18 octobre 1671 (ma tante), - 24 juin et 1er juillet 1672. - -«Philippe-Auguste le Hardy de la Trousse, chevalier, marquis dudit lieu, -capitaine sous-lieutenant de gendarmes de monseigneur le Dauphin, cousin -germain maternel[295]. - - [295] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 juillet 1656 (de Bussy), 20 juillet - 1656, 19 août et 14 septembre 1675; 31 juillet 1680, 15 novembre - 1684, 22 juillet 1685, 8 octobre 1688; 3 janvier, 20 mars et 12 - juin 1689; 4 janvier 1690.--DANGEAU, mss., 24 mars 1685. - -«Philippe-Emmanuel de Colanges, chevalier, conseiller du roi en sa cour -de parlement, cousin germain maternel; et dame Angélique Dugué, son -épouse[296]. - - [296] Dans les lettres qui nous restent de madame de Sévigné, on - en compte trente-cinq où madame de Coulanges et son mari sont - mentionnés: plusieurs sont écrites par eux à madame de Sévigné ou - leur sont adressées par elle. - -«Henri de Lancy Raray, chevalier, marquis dudit lieu, aussi cousin -maternel. - -«Gaston-Jean-Baptiste de Lancy Raray chevalier aussi, marquis dudit -lieu, cousin maternel[297]. - - [297] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 31 juillet 1680.--Conférez MONTPENSIER, - _Mémoires_, t. XLI, p. 456, 457. - -«Charles de Lancy, seigneur de Ribecourt et Pimpré, conseiller du roi en -son conseil d'État, cousin maternel. - -«Roger Duplessis, duc de la Rocheguyon, pair de France, seigneur de -Liancourt, comte de Duretal; et dame Jeanne de Schomberg, son épouse. - -«Marie d'Hautefort, veuve de François de Schomberg, duc d'Alvin, pair et -maréchal de France, gouverneur de Metz en pays Messin, colonel général -des Suisses et Grisons[298]. - - [298] Conférez la 2e partie des _Mémoires_, ch. VI, p. - 61-67.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, du 5 janvier 1674, 30 juillet 1677. - -«François, duc de la Rochefoucauld, pair de France, prince de Marsillac, -chevalier des ordres du roi[299]. - - [299] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1652, t. I, p. 19, 67, 90, - 94, 158, 167, 170, édit. de G. de S.-G. (lettres de la - Rochefoucauld à de Guitaud), 22 septembre et 15 novembre 1664; 11 - mai, 20 août 1667; 24 septembre 1667; 21 mars, 12 juillet 1671; - 20 juin 1672 (il y a un homme dans le monde, etc.), 14 Juillet - 1673, 30 juillet 1677, 21 décembre 1678 (de Bussy), 6 et 25 - octobre 1679, 15 et 29 mars 1680. - -«La princesse mademoiselle Anne-Élisabeth de Lorraine. - -«Félix Vialar, évêque de Châlons, comte et pair de France. - -«Jean-Antoine de Mesmes, chevalier, comte d'Avaux, conseiller du roi en -tous ses conseils, grand président en sa cour de parlement de -Paris[300]. - - [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 11 mars 1671. - -«Olivier Lefèvre d'Ormesson, chevalier, seigneur d'Amboille[301]. - - [301] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24, 26 et 27 novembre 1664 (le - rapporteur). - -«Philbert-Emmanuel de Beaumanoir de Lavardin, conseiller du roi en ses -conseils, évêque du Mans, commandant des ordres de Sa Majesté[302]. - - [302] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 11 mars 1671 (je dîne tous les - vendredis chez le Mans), 2 août 1671; t. I, p. 371; t. II, p. - 167, édit. de G. de S.-G.--LORET, _la Muse historique_, t. III, - p. 46; t. IX, p. 130; t. XI, p. 34. - -«Marguerite-Renée de Rostaing, veuve de Henri de Beaumanoir, chevalier, -marquis de Lavardin, maréchal des camps et armées du roi[303]. - - [303] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 15 avril 1671 (Savardin), 9 et 12 juin - 1680 10 avril 1691, avril 1694 (édit. de G. de S.-G., t. XI, p. - 25). - -«Marie-Madeleine de la Vergne, épouse du marquis de la Fayette[304]. - - [304] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 17 avril, 16 mars 1671 (princesse de - Clèves), 9 février 1673, 26 mai, 30 juin 1673 (lettre de madame - de la Fayette), 15 décembre 1675, 12 janvier 1676, 18 et 22 mars, - 19 juin 1678 (lettre de Bussy), 17 mars 1680, juin 1693 (édit. de - G. de S.-G., t. X, p. 461).--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 154, du - 1er mai 1670.--DELORT, _Voyage aux environs de Paris_, t. I, p. - 217 et 224.--COSTAR, _Lettres_, p. 540.--BARRIÈRE, _la Cour et la - Ville_, p. 70.--LORET, _Muse historique_, t. XII, p. 142.--LA - FAYETTE, _Histoire d'Henriette_, t. LXIV, p. 395, collect. de - Petitot. - -«Dame Françoise de Montalais, veuve du comte de Marans. - -«Alliés et amis de ladite demoiselle future épouse.» - -Cette longue liste ne nous donne pas une connaissance complète de tous -les membres de la famille dans laquelle la fille de madame de Sévigné -allait entrer; il y manque encore: - -François Adhémar de Monteil de Grignan, archevêque d'Arles, oncle -paternel de M. de Grignan[305]. - - [305] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1670, 22 septembre 1673, 21 - janvier 1689 (l'oncle); 12 avril, 23 octobre 1689.--_Archives de - la maison de Grignan_, 1844, in-8º, no 192. - -Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, frère de M. de Grignan, -coadjuteur de son oncle l'archevêque d'Arles[306]. - - [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1670, 17 avril 1671 - (seigneur Corbeau), 14 novembre 1671 (M. de Claudiopolis), 31 mai - 1675 (l'abbé d'Aiguebeve), 5 juin, 16 et 19 août 1675 (le - coadjuteur).--Madame DE GRIGNAN, _Lettres à son mari_ (5 janvier - 1688), p. 5 et 20 du tirage à part; lettre du 22 décembre 1677, - t. IV, p. 320 et 333 de la _Bibliothèque de l'École des - chartes_.--_Archives de Grignan_, p. 31, no 192. - -Charles-Philippe Adhémar de Monteil, chevalier de Grignan, chevalier de -Malte, autre frère de M. de Grignan[307]. - - [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 janvier et 10 février 1672. - -Marie Adhémar de Monteil de Grignan, sœur de M. de Grignan, religieuse -à Aubenas dans le Vivarais [308]. - - [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 juin 1680. - -M. de Grignan avait encore deux autres sœurs, dont l'une, Marguerite de -Grignan, avait épousé le marquis de Saint-Andiol[309]; l'autre, Thérèse -de Grignan, fut mariée au comte de Rochebonne[310]. - - [309] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame de Grignan_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 39 (18 mars - 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 8 juillet 1675, 21 février 1735 - (lettre de madame de Simiane, dans l'édit. de G. de S.-G., t. - XII, p. 118). Dans les éditions modernes, le passage sur - Saint-Andiol, qui se trouve dans la première édition, a été - retranché. Conférez ch. XVII. - - [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 16 août 1671, 27 juillet 1672, 6 - novembre 1675, 18 septembre 1679, 15 mai 1689. - -M. de Grignan avait de sa première femme Claire d'Angennes, qu'il épousa -le 27 avril 1658, deux filles, toutes deux fort jeunes encore lorsqu'il -se maria pour la troisième fois à mademoiselle de Sévigné, l'une nommée -Louise-Catherine de Grignan[311], l'autre Françoise-Julie de Grignan, -plus connue sous le nom de mademoiselle d'Alérac[312]. - - [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er mai, 25 octobre 1686. - - [312] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 11 septembre 1680 (la fille terrestre - de M. de Grignan), 13 décembre 1684, 14 février 1685, 1er mai - 1686, 27 septembre 1687, 9 mars et 30 avril 1689.--Madame DE - GRIGNAN, _Lettres à son mari_ (22 décembre 1677 et 5 janvier - 1688), t. IV, p. 321 et 333 de la _Bibliothèque de l'École des - chartes_, 1843, in-8º, ou p. 6 et 18 du tirage à part, ou _Lettre - de madame_ DE GRIGNAN _au comte de Grignan, son mari_, Paris, - imprimerie de Firmin Didot, décembre 1832, in-8º, p. 7 et 8. - (C'est la lettre du 5 janvier 1688, publiée, d'après - l'autographe, à 50 exemplaires seulement.) - -Nous aurons, dans le cours de ces Mémoires, plus d'une occasion de -parler des personnages dont les noms viennent d'être mentionnés. Ce -qu'il importe pour le présent, c'est de bien faire connaître l'aîné et -le chef de cette nombreuse famille des Grignan, puisqu'en l'adoptant -pour gendre madame de Sévigné croyait voir réaliser toutes les -espérances que sa tendresse lui avait suggérées pour le bonheur de celle -qui était l'objet de ses pensées les plus chères et de ses jouissances -les plus vives. Quoiqu'en épousant mademoiselle de Sévigné le comte de -Grignan fût à ses troisièmes noces, cependant il n'avait alors que -trente-sept ans[313]. Mademoiselle de Sévigné avait atteint vingt-trois -ans; or, une supériorité d'âge de la part de l'époux qui n'excède pas le -nombre de treize années a toujours paru propre à établir dans l'union -conjugale cette similitude de goûts et d'inclinations que la différence -des sexes tend à faire disparaître entre personnes de même âge, à mesure -qu'elles s'avancent vers les dernières périodes de la vie. Le comte de -Grignan était plutôt laid que beau de visage; mais il avait une -physionomie expressive, une belle taille, un air noble et gracieux. Il -possédait cette politesse exquise, ce suprême bon ton, cet art de -converser agréablement qui, même à la cour élégante et polie de Louis -XIV, faisaient distinguer avantageusement ceux qui, dans leur jeunesse, -avaient fréquenté l'hôtel de Rambouillet. Sans être un homme remarquable -par sa capacité et par son esprit, il s'était acquitté avec distinction -de tous les emplois dont il avait été chargé: grand, généreux, aimant -les arts, le luxe, il s'était fait de nombreux amis, et, bien vu du roi, -il pouvait aspirer aux plus hautes dignités, aux plus belles fonctions -de l'État[314]. Par ses deux premières femmes, qu'il avait rendues -heureuses, il donnait à celle qu'il allait épouser des garanties de la -douceur de son caractère dans les relations conjugales, garanties que -bien peu d'hommes de son âge pouvaient offrir. Sa noblesse était -non-seulement fort ancienne, mais illustre; il était Grignan par les -femmes, Castellane par les hommes. Sa famille, par ses alliances et ses -origines, se trouvait encore greffée à celles des Adhémar et des Ornano; -elle réunissait tous ces beaux noms, et écartelait en quatre quartiers, -sur son écusson, les insignes de ces quatre souches[315]. Encore -florissante et nombreuse, cette famille se maintenait dans un grand -éclat par les dignités ecclésiastiques et les grades militaires de -plusieurs de ses membres, tous oncles ou frères de M. de Grignan; et -lui, par ses prudents mariages, n'avait point terni la splendeur de sa -maison. La famille des d'Angennes de Rambouillet est suffisamment connue -par ce que nous avons déjà dit d'elle dans ces Mémoires. M. de Grignan -avait perdu sa première femme, Angélique-Clarice d'Angennes, en janvier -1665[316]. Elle lui avait laissé deux filles, dont mademoiselle de -Sévigné, en se mariant, allait devenir la belle-mère. La seconde femme -qu'il avait épousée était d'une noblesse encore plus ancienne, quoique -moins illustre que les d'Angennes: c'était Marie-Angélique du Puy du -Fou, fille de Gabriel, sire du Puy du Fou, marquis de Combronde, -seigneur de Champagne, et de Madeleine Peschseul de Bellièvre[317]. Elle -mourut au mois de juin de l'année 1667, en couche d'un fils qui ne vécut -pas. Ces deux alliances n'avaient pas été moins avantageuses sous le -rapport de la fortune que sous celui de la naissance, ce qui semblait -dispenser madame de Sévigné d'un rigoureux examen et lui permettre de -s'en tenir à cet égard aux apparences, que les belles possessions -territoriales du comte de Grignan présentaient sous un jour favorable. -Depuis son dernier veuvage, M. de Grignan paraissait décidé à vivre à la -cour. Sa charge de lieutenant général du roi en Languedoc y mettait peu -d'obstacle. A cette époque, le gouvernement militaire du Languedoc se -composait d'un gouverneur général, d'un commandant et de trois -lieutenants généraux. La présence de M. de Grignan, qui était un de ces -trois, n'était nécessaire que dans des cas extraordinaires[318]; et -madame de Sévigné était surtout charmée de l'espoir de conserver près -d'elle sa fille, de diriger ses premiers pas dans le monde, de partager -ses plaisirs et d'alléger ses peines. Ses lettres nous la montrent -enchantée de ce mariage, négocié par son ami le comte de Brancas[319]. -Son ambition et sa tendresse maternelle y trouvaient un double sujet de -satisfaction. Elle s'impatientait des délais que la nécessité des formes -et les considérations de parenté forçaient d'y apporter. Le 4 décembre -1668, elle écrivait à Bussy, dont, en sa qualité de curateur, -l'approbation, au moins pour la forme, devait être demandée[320]: - -«Il faut que je vous apprenne ce qui, sans doute, vous donnera de la -joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse non le plus -joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume, que vous -connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire -place à votre cousine, et même son père et son fils, par une bonté -extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et se -trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et -par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le -marchandons point, comme on a accoutumé de faire; nous nous en fions -bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort -content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons reçu des -nouvelles de l'archevêque d'Arles, son oncle, son autre oncle l'évêque -d'Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de -l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu -manquer à vous demander votre avis et votre approbation. Le public -paraît content, c'est beaucoup; car on est si sot que c'est quasi sur -cela qu'on se règle.» - - [313] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, ch. V, t. - XII, p. 59. - - [314] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XII, p. 59. - - [315] Conférez le chevalier PERRIN, _Préface des Lettres de - madame de Sévigné à madame de Grignan, sa fille_, p. xxviij, - édit. de 1754.--MORERI, _Dictionnaire_, t. V, p. 375.--D'EXPILLY, - _Dictionnaire géographique de France_, 1764, in-folio, t. II, p. - 114.--_Lettre de_ M. DE GRIGNAN-GRIGNAN _à M. Grouvelle_, - _Gazette de France_ du mercredi 4 juin 1806.--AUBENAS, _Notice - historique sur la maison de Grignan_, dans l'_Histoire de madame - de Sévigné_, 1842, in-8º, p. 521 à 528.--VALLET DE VIRIVILLE, - _Catalogue des Archives de la maison de Grignan_, 1844, in-8º (no - 1 est de l'an 1267).--Voyez, dans l'édition des _Lettres de - madame_ DE SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, t. I, les armes des familles de - Sévigné, Bussy, Grignan et Simiane. - - [316] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 106, édit. de Monmerqué, 1820, - in-8º; et t. I, p. 150, édit. de G. de S.-G. (janvier 1665). - - [317] _Tableau généalogique de la maison du Puy du Fou_, 40 pages - in-folio, sans la table. - - [318] D'EXPILLY, _Dictionnaire géographique et historique de la - France_, t. IV, p. 132. - - [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 juin 1670, t. I, p. 190, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 253, édit. de G. de S.-G.--2 septembre - 1676, t. IV, p. 451, édit. de M.; t. V, p. 106, édit. de G. de - S.-G. - - [320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 décembre 1668, t. I, p. 153 et 154, - édit. de M., ou t. I, p. 214, édit. de G. de S.-G. - -Bussy, qui alors était avec sa cousine dans le fort de la discussion sur -les torts qu'ils avaient eus l'un envers l'autre et qui aimait peu le -comte de Grignan, répond, quatre jours après[321]: - -«Vous avez raison de croire que la nouvelle du mariage de mademoiselle -de Sévigné me donnera de la joie: l'aimant et l'estimant comme je fais, -peu de choses m'en peuvent donner davantage; et d'autant plus que M. de -Grignan est un homme de qualité et de mérite, et qu'il a une charge -considérable. Il n'y a qu'une chose qui me fait peur pour la plus jolie -fille de France, c'est que Grignan, qui n'est pas encore vieux, est déjà -à sa troisième femme; il en use presque autant que d'habits ou du moins -que de carrosses: à cela près, je trouve ma cousine bien heureuse; mais, -pour lui, il ne manque rien à sa bonne fortune. Au reste, madame, je -vous suis trop obligé des égards que vous avez pour moi en cette -rencontre. Mademoiselle de Sévigné ne pouvait épouser personne à qui je -donnasse de meilleur cœur mon approbation.» - - [321] SÉVIGNÉ (lettre de Bussy, en date du 8 décembre 1668), t. - I, p. 156, édit. de M.; t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G. - -Un mois après, le 7 janvier, madame de Sévigné écrit encore à Bussy: «Je -suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan. Il est -vrai que c'est un très-bon et très-honnête homme, qui a du bien, de la -qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde. -Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis -d'intrigues. Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration -que je vous envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon -goût, vous seriez tout le beau premier de la fête. Bon Dieu, que vous y -tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je -ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement, et mille fois je me -dis en moi-même: Bon Dieu, quelle différence[322]!» - - [322] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 janvier 1669), t. I, p. 224, édit. de - G. de S.-G. - -Bussy, malgré cette pressante invitation et ces cajoleries de sa -cousine, ne signa point de procuration, mécontent du comte de Grignan, -qui ne lui avait point écrit et qui n'avait pas, selon lui, agi, comme -proche parent[323], avec assez de déférence. Bussy se contenta de -l'adhésion qu'il avait donnée au mariage, en termes froids, mais polis, -dans sa lettre à madame de Sévigné. Mais cette lettre ne pouvait suffire -pour insérer son nom dans le contrat, et il n'y parut pas. - - [323] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, en date du 16 mai - 1669), t. I, p. 226, édit. de G. de S.-G. - -Le cardinal de Retz n'avait cessé d'exhorter madame de Sévigné de -prendre, avant de conclure, des renseignements sur l'état de fortune du -comte de Grignan; mademoiselle de Sévigné, peu susceptible de se -passionner pour aucun homme, ne voyait qu'avec crainte s'approcher le -moment qui devait la livrer à celui qui, déjà deux fois marié, semblait, -comme disait Bussy, «avoir pris l'habitude de changer de femmes comme de -carrosses.» - -Dans sa réponse au cardinal de Retz, madame de Sévigné lui faisait part -de l'hésitation de sa fille, et en même temps elle lui mandait qu'elle -n'avait pu obtenir des renseignements précis sur l'état de fortune du -comte de Grignan et qu'elle était à cet égard forcée de s'en rapporter à -la Providence. - -Le cardinal de Retz lui répond[324]: - -«Je ne suis point surpris des frayeurs de ma nièce; il y a longtemps que -je me suis aperçu qu'elle dégénère; mais, quelque grand que vous me -dépeigniez son transissement sur le jour de la conclusion, je doute -qu'il puisse être égal au mien sur les suites, depuis que j'ai vu, -par une de vos lettres, que vous n'avez ni n'espérez guère -d'éclaircissements et que vous vous abandonnez en quelque sorte au -destin, qui est souvent très-ingrat et reconnaît assez mal la confiance -que l'on a placée en lui. Je me trouve en vérité, sans comparaison, plus -sensible à ce qui vous regarde, vous et la petite, qu'à ce qui m'a -jamais touché moi-même sensiblement.» - - [324] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1668), t. I, p. 221, édit. - de G. de S.-G. - -Malgré ces avertissements et le peu de désir que montrait sa -fille, madame de Sévigné n'en poursuivit pas moins avec ardeur -l'accomplissement du projet qui lui paraissait la réalisation de ses -plus flatteuses espérances. C'est elle-même qui, en datant trois ans -après, jour pour jour, une de ses lettres, nous apprend[325] que sa -fille fut fiancée au comte de Grignan le lendemain de la signature du -contrat, le 29 janvier 1669, jour de la fête de saint François de Sales. -Alors déjà cette tendre mère avait une occasion de se convaincre -combien elle s'était montrée imprévoyante en n'adhérant pas assez -strictement aux conseils qui lui étaient donnés par un homme aussi -expérimenté que le cardinal de Retz. Quoiqu'elle ne se fût pas trompée -sur le caractère et les excellentes qualités du comte de Grignan, déjà -elle avait éprouvé qu'une union sur laquelle elle avait fondé les plus -douces et les plus paisibles jouissances de son âge mûr et de sa -vieillesse ferait couler de ses yeux plus de larmes qu'elle n'en avait -jamais répandu dans sa vie! - - [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1669), t. II, p. 309, édit. - de M.; t. II, p. 365, édit. de G. de S.-G. - - - - -CHAPITRE IX. - -1669. - - Réflexions sur les impressions produites par des événements - heureux selon la différence des caractères.--Du caractère de - madame de Sévigné.--Elle est encore une fois parfaitement - heureuse.--Une nouvelle altercation a lieu entre elle et - Bussy.--Tout contribuait à désespérer Bussy.--Il fait de nouvelles - offres de service lors de la guerre de la Franche-Comté.--Il est - refusé.--Son dépit.--Bussy et Saint-Évremond sollicitaient tous - deux leur rappel.--Des causes qui les empêchaient de - l'obtenir.--On leur attribuait des pièces satiriques contre Louis - XIV.--Ils n'en étaient point les auteurs.--Comment ils se - nuisaient à eux-mêmes en flattant le roi aux dépens de - Mazarin.--Politique de Louis XIV, la même que celle de - Mazarin.--Sa dissimulation envers ses ministres et sa conduite à - l'égard de Condé, de Turenne, de ses ambassadeurs et de ses - agents; envers Gourville, le pape et les jansénistes.--Bussy - n'aimait point Grignan, et n'en était point aimé.--Madame de - Sévigné entreprend de persuader à Bussy qu'il faut qu'il écrive le - premier à M. de Grignan.--Bussy refuse de le faire.--Nouvelle - lettre de madame de Sévigné à Bussy sur ce sujet.--Bussy s'en - offense.--Étonnement de madame de Sévigné.--Ses plaintes d'avoir - été mal jugée.--Bussy reconnaît qu'il a eu tort.--Madame de - Sévigné insiste pour que Bussy écrive à M. de Grignan.--Bussy - consent, à condition que madame de Sévigné lui saura gré de la - violence qu'il se fait. - -Il est des personnes dont la pensée, toujours tendue sur l'instabilité -des choses humaines, n'accueille qu'avec crainte les sentiments de joie -qu'un événement heureux leur inspire et qui n'osent se fier aux gages de -bonheur que le sort favorable semble leur assurer. Madame de Sévigné -n'était pas de ce nombre. Sa sensibilité vive, prompte, entraînante -engendrait facilement dans son âme la mélancolie lorsqu'elle était -blessée ou simplement contrariée dans ses affections de cœur; mais, par -son caractère porté à la gaieté, elle se livrait volontiers aux -illusions de l'espérance, et elle ne troublait pas, par d'importunes -prévisions, les jouissances dont elle était en possession. Sa pieuse -confiance en la Providence affermissait encore ses penchants naturels. -«Pour ma Providence, dit-elle dans une de ses lettres[326], je ne -pourrais pas vivre en paix si je ne la regardais souvent; elle est la -consolation des tristes états de la vie, elle abrége toutes les -plaintes, elle calme toutes les douleurs, elle fixe toutes les pensées; -c'est-à-dire elle devrait faire tout cela; mais il s'en faut bien que -nous soyons assez sages pour nous servir si salutairement de cette vue; -nous ne sommes encore que trop agités et trop sensibles.» - - [326] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1664), t. VI, p. 182, édit. de Leyde, - 1736. - -Jamais cette Providence que madame de Sévigné adorait ne réunit autour -d'elle autant d'éléments de bonheur que dans le cours de cette année -1669. Elle avait un gendre de son choix, depuis longtemps connu d'elle; -et par lui elle était alliée à une nombreuse et puissante famille, dont -sa fille, par sa jeunesse, son esprit et sa beauté, devenait l'ornement -et la gloire. Elle produisait celle-ci dans le monde et à la cour avec -tous ses avantages personnels et tous ceux que lui procuraient la -naissance et le rang de son époux. Madame de Sévigné se glorifiait -encore de son fils, récemment échappé aux dangers d'une campagne -meurtrière et recueillant la considération et l'estime que confèrent à -un jeune homme les inclinations guerrières et les premières preuves de -valeur et d'audace. Enfin elle s'était réconciliée avec son cousin, son -plus proche parent, l'ami de sa jeunesse, celui qui l'avait le plus -cruellement offensée, le plus constamment aimée, admirée et flattée. -Mais ce mariage, qui eut lieu à l'époque de cette réconciliation, fit -surgir entre elle et Bussy un nouveau sujet de débat, dont il est -nécessaire de développer les causes pour bien comprendre le caractère de -ce dernier et sa correspondance avec madame de Sévigné. - -Tout semblait se réunir pour mettre obstacle aux désirs et aux projets -de Bussy. La haute opinion qu'il avait de lui-même et de l'antiquité de -sa race l'empêchait de mettre des bornes à son ambition et de dissimuler -son orgueil. Il ne voulait reconnaître presque aucune noblesse plus -ancienne que celle des Rabutin. Sa cousine, qui venait de produire les -titres de son mari aux états de Bretagne et qui avait, à cause du -mariage de sa fille, intérêt de ne pas laisser passer sans la combattre -cette prétention de Bussy, lui donne dans une de ses lettres ce détail -généalogique de la famille des Sévigné[327]: «Quatorze contrats de -mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de chevalerie; les -pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne et bien -marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux comme des Bretons; -quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de -bonnes et de grandes alliances; celles de trois cent cinquante ans, au -bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec, -Montmorency, Baraton et Châteaugiron: ces noms sont grands; ces femmes -avaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces quatre, ce sont -des Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de -leur même maison, des du Bellay, des Rieux, des Bodegat, des -Plessis-Ireul et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à -Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en croire...» - - [327] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1668), t. I, p. 155, édit. - de M.; t. I, p. 215, édit. de G. de S.-G. - -La vanité de Bussy souffrit tellement en lisant cette énumération de sa -cousine qu'il en biffa les dernières lignes, et il nous en a ainsi -dérobé les conclusions. Pour lui, il n'en voulut pas démordre, et dans -sa réponse il dit: «Pour les maisons que vous me mandez, qui sont -meilleures que la nôtre, je n'en demeure pas d'accord. Je le cède aux -Montmorency pour les honneurs, et non pour l'ancienneté; mais pour les -autres, je ne les connais pas; je n'y entends non plus qu'au -bas-breton[328].» - - [328] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1668), t. I, p. 257, édit. - de M.--_Ibid._, t. I, p. 218, édit. de G. de S.-G. - -Madame de Sévigné répond avec raison que, s'il ne connaît pas ces -familles bretonnes qui lui paraissent barbares, elle en appelle de ce -qu'elle a dit et vu à Bouchet, le savant généalogiste. «Je ne vous dis -pas cela, ajoute-t-elle, pour dénigrer nos Rabutin: hélas! je ne les -aime que trop[329].» - - [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 janvier 1669), t. I, p. 162, édit. de - M.; _ibid._, t. I, p. 223. - -Lors de la guerre de Flandre, Bussy avait cru qu'il lui suffisait -d'offrir ses services au roi pour qu'ils fussent acceptés. Il pensait -qu'avec ses talents militaires il lui serait facile de se distinguer -dans cette campagne, et de regagner par ses exploits, par son esprit, -par sa connaissance de la cour, par sa souplesse de courtisan, la faveur -du jeune monarque; qu'ainsi, étant, par droit d'ancienneté et par ses -services, le premier dans la catégorie de ceux qui devaient être faits -maréchaux de France, cette haute dignité, objet de ses vœux les plus -ardents, ne pouvait lui échapper[330]. Cependant il eut la douleur de -voir ses offres refusées; et la promotion de maréchaux qui eut lieu peu -de temps après la campagne de Flandre excita en lui un dépit que, malgré -son esprit, il dissimulait mal sous une apparence de dédain et de -philosophique indifférence[331]. Pourtant il se consolait en pensant que -le plus illustre guerrier du siècle, le grand Condé lui-même, n'avait -point été compris au nombre des généraux employés dans cette guerre et -qu'il était, comme lui, resté oisif dans ses châteaux, à Chantilly et à -Saint-Maur. - - [330] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 8, 9, 24, 27, 48, 54, 59, 81; - Paris, Delaulme, 1737, in-12. Les volumes V, VI et VII de mon - exemplaire portent le millésime 1727, avec le titre de _Nouvelles - lettres_; les premiers volumes ont donc été réimprimés, ou on a - changé les titres. - - [331] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 80 et 81 (12 et 6 juillet 1669). - -Mais Bussy revint à la charge, et fit les plus grands efforts pour -rentrer au service lorsqu'il vit que des troupes venues de divers points -du royaume s'approchaient des lieux de son exil. Quand les officiers -généraux qui commandaient ces troupes acceptèrent l'hospitalité qui leur -était offerte par lui; quand il apprit (ce qui était resté secret pour -tout le monde) que le théâtre de la guerre allait être porté dans la -province la plus voisine de celle où il résidait, de celle dont il était -une des plus grandes notabilités militaires; quand il sut, enfin, que -Condé allait commander en chef l'expédition contre la Franche-Comté, -alors Bussy demanda, sollicita avec plus d'instance; mais le roi lui fit -dire de se tenir tranquille dans sa terre et d'attendre. Cette réponse, -quoique accompagnée de tous les adoucissements et les égards qu'on put y -mettre, l'atterra[332]: il désespéra de sa fortune; son humeur jalouse -s'aigrit. Il continuait toujours à tenir le même langage de soumission -et de dévouement à l'égard du monarque dans les placets qu'il ne cessait -de lui adresser[333] ou dans les lettres qu'il écrivait à ses amis et à -ses connaissances de cour; mais dans l'intimité ses sentiments se -trahissaient. On le savait, et l'on n'ignorait pas non plus qu'un grand -nombre de hauts personnages, sans être exilés comme Bussy, étaient aussi -dans la classe des mécontents: les uns parce qu'on ne les employait pas; -les autres parce que, peu satisfaits des grâces qu'ils avaient reçues, -ils étaient jaloux de ceux auxquels on en avait conféré de plus grandes. -Un nombre bien plus considérable d'hommes indépendants par leur -caractère, leur fortune ou les charges et emplois qu'on ne pouvait leur -ôter désapprouvaient le despotisme du roi, son ambition, ses guerres, -ses prodigalités. Ce parti, formé des débris de toutes les Frondes, -était nombreux dans le parlement et la noblesse. Les plus probes et les -plus sincères d'entre eux, croyant n'obéir qu'à des motifs généreux de -bien public, se déguisaient à eux-mêmes l'impulsion qui leur était -donnée par des intérêts particuliers. Les femmes des princes et des -grands les plus comblés de faveurs étaient révoltées et humiliées des -préférences et des préséances que le roi accordait à ses maîtresses. -Tous ceux qui étaient sincèrement attachés à la religion blâmaient la -dissolution des mœurs de la cour. A la vérité, elle n'était pas -nouvelle; mais on pensait que le roi, au lieu de chercher à y remédier, -l'accroissait encore par le scandale de ses amours. Les âmes -indépendantes et fières (le nombre en était beaucoup plus grand au -commencement de ce règne qu'à la fin) ne pouvaient pardonner à Louis XIV -cet orgueil révoltant qu'il manifestait en toute occasion. Il s'était -fait à lui-même une sorte d'apothéose, et semblait s'être isolé de tous -les mortels en prenant pour emblème le soleil; en se déclarant, par la -devise qu'il y ajoutait, lui seul supérieur à tous les autres monarques -de la terre réunis; en faisant reproduire par la poésie, la peinture, la -sculpture et la gravure les serviles flatteries dont il était l'objet, -et en encourageant en même temps les plus beaux génies du siècle à -ridiculiser sur la scène ou à bafouer dans des satires toutes les -classes, tous les rangs, toutes les professions. - - [332] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 86 (lettre 57, 5 mars 1669; - cette lettre est à tort datée 1668). - - [333] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 86 (lettre 63, 1er août 1669, à - madame de Montespan). - -Louis XIV, par sa vigilance et sa fermeté, par l'action constante d'un -gouvernement bienfaiteur, pouvait empêcher les mécontents de dégénérer -en factieux, les forcer à la soumission et les rendre incapables -d'entraver la marche de son autorité; mais, avec les passions qui le -dominaient, il ne pouvait faire disparaître les causes de mécontentement -ni les empêcher de s'exhaler en secret par des sarcasmes virulents, par -des vaudevilles, des épigrammes, de scandaleux libelles dont on -multipliait les copies manuscrites ou qu'on imprimait en Hollande: ils -circulaient en grand nombre, sans qu'on pût parvenir à en connaître les -auteurs. - -Les pièces les plus mordantes et les plus spirituelles étaient -attribuées à Bussy ou à Saint-Évremond, parce que l'un et l'autre -s'étaient acquis la réputation de beaux esprits malins et caustiques. -Cependant ni l'un ni l'autre ne songeaient alors à composer des écrits -satiriques contre Louis XIV. Tous deux, au contraire, sollicitaient en -même temps d'être rappelés de leur exil, et désiraient de rentrer en -grâce auprès du monarque. Mais, lors même qu'ils n'eussent point été en -butte aux préventions dont il leur était impossible de se garantir, ils -n'auraient pu, par les moyens qu'ils faisaient valoir à l'appui de leurs -demandes, réussir à obtenir leur rappel. Tous deux se trompaient, et de -la même manière; tous deux avaient mal saisi le caractère du roi, mal -interprété ses secrets sentiments; et par la maladresse de leurs -flatteries, au lieu de capter sa bienveillance et de se faire pardonner -le passé, ils aggravaient, sans le savoir, les torts qui leur étaient -imputés. L'esprit de discernement manque bien souvent aux gens d'esprit. -Bussy et Saint-Évremond pensaient que, comme leur opposition à la -politique et aux intrigues de Mazarin durant la régence avait été la -cause première et principale de leur disgrâce, c'était se montrer habile -que d'exalter le roi, la grandeur de ses vues, la sagesse de ses -conseils, et de mettre en parallèle les glorieux commencements de son -règne avec les calamités de la Fronde. Mais plus ils développaient bien -ce thème (et Saint-Évremond le fit avec un remarquable talent dans sa -longue lettre à de Lionne[334]), plus ils rappelaient à Louis XIV les -éminents services de son ancien ministre et les utiles leçons qu'il en -avait reçues, plus ils lui ôtaient l'envie de faire cesser l'exil des -ennemis de sa mémoire et d'accepter leurs offres de service. Le roi, -armé du sceptre et portant la couronne, n'était pas astreint à la même -dissimulation et aux mêmes ruses que le cardinal, enveloppé de sa robe -de pourpre et n'exerçant qu'un pouvoir délégué. Sans doute Louis XIV -avait des formes plus nobles et en apparence plus franches que celles -de Mazarin; mais Louis XIV, tant que l'âge lui conserva ses facultés, se -conforma avec autant de finesse que de succès à la pratique de cette -politique souple et déliée que lui avait inculquée son ministre. Ainsi -il employait Condé et le comblait de joie en lui donnant le commandement -en chef de l'armée qui devait conquérir la Franche-Comté et en se -confiant à lui pour la conduite des intrigues corruptrices et des -négociations secrètes qui devaient faciliter cette conquête[335]; mais -lorsque Casimir, roi de Pologne, se démit de la couronne, et que des -chances se présentèrent pour faire passer cette couronne sur la tête de -Condé, Louis XIV travailla par ses négociations à les faire -avorter[336]. Il jugeait, avec raison, qu'il était important pour la -France et pour lui qu'un aussi grand capitaine fût toujours son sujet, -et jamais son égal. De même il autorisait Louvois à employer Gourville -dans des intrigues diplomatiques auprès de l'évêque d'Osnabruck et -autres, pour obtenir des troupes et une alliance avantageuse; et il -laissait Colbert poursuivre dans Gourville le complice des dilapidations -de Fouquet, et empêcher sa rentrée en France jusqu'à ce qu'il eût payé à -l'épargne la somme énorme dont le jugement d'une commission le rendait -redevable[337]. Quand Louis XIV éprouvait des difficultés dans ses -relations avec le pape, les jansénistes, que Rome avait en horreur, -étaient favorisés en France; quand il était satisfait du pape, aussitôt -des scrupules de conscience forçaient le roi à comprimer cette secte -orgueilleuse, et portait l'alarme à l'hôtel de Longueville. Pour la -guerre, sa confiance en Turenne était entière, et il avait avec lui de -fréquents entretiens; mais, pour qu'aucune capacité, quelque grande -qu'elle fût, ne pût se croire indispensable, il affectait de consulter -aussi Condé, et il tenait en respect ces deux grands guerriers, tous -deux ambitieux, tous deux devenus jaloux de se concilier sa faveur. Il -entretenait avec soin la division et la rivalité entre ses ministres, -afin que rien ne lui fût caché. Son conseil entier était tenu sur ses -gardes, et on savait que les fils les plus déliés de sa vaste -administration étaient surveillés par des correspondances secrètes et -des agents inconnus, qui bien souvent étaient les seuls vrais -interprètes et les seuls exécuteurs de ses pensées intimes. Pour mieux -voiler ses desseins, il en dérobait la connaissance à ses représentants -officiels[338]. Nul espoir ne restait de pouvoir tromper ou d'abuser -celui qui avait su se réserver la faculté de tromper tout le monde et de -dérouter toutes les intrigues. On peut juger, d'après cet exposé, -combien était grande l'erreur de Bussy et de Saint-Évremond, qui -croyaient faire leur cour en critiquant la politique de Mazarin. Bussy -et Saint-Évremond subissaient le sort de ceux qui, après s'être -longtemps agités dans le tourbillon du monde, s'en trouvent séparés -pendant quelque temps, et croient facile de se prévaloir de l'expérience -du passé pour mettre le présent au service de l'avenir. Mais le monde se -modifie rapidement; ceux qui le quittent ne le retrouvent plus le -lendemain tel qu'ils l'avaient laissé la veille; il change à tout -instant de forme et d'aspect, comme un ciel orageux, où roulent sans -cesse des nuages poussés par des vents violents et variables. Bussy et -Saint-Évremond, en louant Louis XIV, en cherchant à justifier leur -conduite passée, se souvenaient trop de l'époque où, ami de ses -plaisirs, accessible aux flatteurs, le roi adolescent se montrait -contrarié d'être forcé de quitter la répétition d'un ballet pour -assister au conseil tenu par le cardinal. - - [334] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, édit. 1753, in-12, t. I, p. - 88-93 (Vie de l'auteur, par DES MAIZEAUX); t. III, p. 189, 190, - 197. - - [335] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 77-82. - - [336] TURPIN, _Vie de Condé_, t. II, p. 151.--_Mémoires de M._ - DE***, _pour servir à l'histoire du dix-huitième siècle_, dans la - collection de Petitot, t. LVIII, p. 484.--_Histoire de la vie et - des ouvrages de la Fontaine_, 3e édit., p. 162-165. - - [337] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 397-399. - - [338] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 399 et 405; Lettres au comte - d'Estrades, en date du 24 décembre 1666 et du 18 avril 1667. - -Le refus qu'avait éprouvé Bussy ne lui faisait pas prendre en gré M. de -Grignan, dont les services étaient loin d'égaler les siens et qui -cependant jouissait de la faveur du monarque. Bussy avait donné par sa -lettre son consentement au mariage, parce que, sans offenser sa cousine, -il lui était impossible de faire autrement; mais il avait, ainsi que je -l'ai dit, fait en sorte que son nom ne parût point au contrat. De son -côté, le comte de Grignan avait ses raisons pour ne pas aimer Bussy et -ne pas se lier avec lui; peut-être parce que Bussy n'était pas bien en -cour; peut-être parce qu'il s'était fait des ennemis de Condé et de -Turenne et de plusieurs autres personnages amis de Grignan ou dont -Grignan avait besoin. Quoi qu'il en soit, il est certain que Grignan -s'abstint d'écrire à Bussy, comme la simple politesse l'obligeait à le -faire, en épousant la fille de Marie de Rabutin-Chantal. Il importait à -madame de Sévigné que son gendre fût en bons termes avec son cousin, et -que tous deux pussent se voir et se parler affectueusement, s'ils se -rencontraient chez elle ou dans le monde. Pour opérer ce rapprochement, -il fallait nécessairement que M. de Grignan écrivît une lettre -convenable à Bussy. Madame de Sévigné pensa qu'elle contraindrait son -gendre à faire cette démarche, si elle pouvait persuader à Bussy -d'écrire le premier à Grignan une de ces lettres aimables et -spirituelles pour lesquelles il excellait. La hautaine susceptibilité -de Bussy, son mécontentement et ses mauvaises dispositions envers -Grignan semblaient rendre la chose presque impossible. Cependant madame -de Sévigné l'entreprit; et elle fondait l'espoir du succès sur la nature -des sentiments qu'elle avait inspirés à son cousin et dont la femme la -moins coquette trouve du plaisir à essayer le pouvoir. - -D'abord elle échoua; et il faut croire pourtant que sa lettre était bien -séduisante, puisque Bussy lui répond qu'ayant passé une partie de sa vie -à l'offenser, il ne doutait pas qu'il n'en consacrât le reste à l'aimer -_éperdument_. Puis, après avoir avoué qu'il a eu tort de n'avoir point -écrit à madame de Sévigné sur le mariage de sa fille, il ajoute[339]: - -«Madame de Grignan a raison aussi de se plaindre de moi; c'est à elle à -qui je devais de nécessité écrire après son mariage, et je lui en vais -crier merci; j'avoue franchement ma dette. Il faut aussi que vous soyez -sincère sur le sujet de M. de Grignan: de quelque côté qu'on nous -regarde tous deux, et particulièrement quand il épouse la fille de ma -cousine germaine, il me doit écrire le premier; car je n'imagine pas que -d'être persécuté ce me doive être une exclusion à cette grâce; il y a -mille gens qui m'en écriraient plus volontiers, et cela n'est pas de la -politesse de Rambouillet. Je sais bien que les amitiés sont libres; mais -je ne pensais pas que les choses qui regardent la bienséance le fussent -aussi. Voilà ce que c'est que d'être longtemps hors de la cour, on -s'enrouille dans la province.» - - [339] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mai 1669), t. I, p. 166, édit. de - M.; t. I, p. 228, édit. de G. de S.-G. - -Il semble qu'il n'y avait rien à répondre à une objection aussi -légitime, et qu'une ironie aussi bien méritée ne laissait plus à madame -de Sévigné aucune espérance de réussite. Mais elle connaissait Bussy, et -les expressions de son refus lui prouvaient le vif désir qu'il avait de -lui faire oublier, par les preuves efficaces de son affection, les torts -graves qu'il avait à se reprocher. Cependant la chaleur même de ces -expressions a renouvelé les défiances de madame de Sévigné; elle craint -d'avoir été trop loin dans les témoignages de son attachement, et que -son cousin n'ait, avec sa présomption ordinaire, prêté à certaines -phrases de sa première lettre un sens qu'elles n'avaient pas. Dans sa -seconde lettre, tout en poursuivant son dessein, elle éprouve la -nécessité de se mettre en défense, et elle commence par plaisanter Bussy -sur ce mot _éperdument_[340]. - - [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1669), t. I, p. 167, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 229, édit. de G. de S.-G. - -«Pour vous dire le vrai, je ne me plaignais point de vous, car nous nous -étions rendu tous les devoirs de proximité dans le mariage de ma fille; -mais je vous faisais une espèce de querelle d'Allemand pour avoir de vos -lettres, qui ont toujours le bonheur de me plaire. N'allez pas pour cela -vous mettre à m'aimer _éperdument_, comme vous m'en menacez: que -voudriez-vous que je fisse de votre _éperdument_ sur le point d'être -grand'mère? Je pense qu'en cet état je m'accommoderais mieux de votre -haine que de votre extrême tendresse. Vous êtes un homme bien excessif! -N'est-ce pas une chose étrange que vous ne puissiez trouver de milieu -entre m'offenser outrageusement ou m'aimer plus que votre vie? Des -mouvements si impétueux sentent le fagot, je vous le dis franchement. -Vous trouver à mille lieues de l'indifférence est un état qui ne vous -devrait pas brouiller avec moi, si j'étais une femme comme une autre; -mais je suis si unie, si tranquille et si reposée que vos -bouillonnements ne vous profitent pas comme ils feraient ailleurs. -Madame de Grignan vous écrit pour monsieur son époux; il jure qu'il ne -vous écrira pas sottement, comme tous les maris ont accoutumé de faire à -tous les parents de leur épousée; il veut que ce soit vous qui lui -fassiez un compliment sur l'inconcevable bonheur qu'il a eu de posséder -mademoiselle de Sévigné; il prétend que pour un tel sujet il n'y a pas -de règle générale. Comme il dit tout cela fort plaisamment et d'un bon -ton, et qu'il vous aime et vous estime avant ce jour, je vous prie, -comte, de lui écrire une lettre badine, comme vous savez si bien faire; -vous me ferez plaisir, à moi que vous aimez, et à lui qui, entre nous, -est le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société qui soit -au monde. Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un _jobelin_ qui eût -sorti de l'Académie, qui ne saurait ni la langue ni le pays, qu'il -faudrait produire et expliquer partout, et qui ne ferait pas une sottise -qui ne nous fît rougir.» - -Bussy prit au sérieux le badinage de madame de Sévigné, et son -mécontentement s'accrut probablement par la lecture de la lettre froide -et compassée de madame de Grignan. Il ne put supporter sans impatience -les éloges de Grignan contenus dans la lettre de madame de Sévigné et la -prétention de la mère et de la fille à vouloir soutenir que la femme -pouvait payer pour le mari; que, madame de Grignan lui ayant écrit la -première sur le fait du mariage, c'était à lui, Bussy, à écrire le -premier à M. de Grignan. Il imagine que sa cousine a montré sa lettre à -M. et à madame de Grignan, et que la réponse qu'elle lui avait faite -avait été concertée entre eux. Bouleversé par cette idée, il lui écrit -une lettre pleine de colère et de fiel; il se croit insulté par elle, et -il le lui dit. Il termine enfin par une sanglante ironie sur Grignan, -auquel, dit-il, sa bonne fortune a fait tourner la tête[341]. - - [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juin. 1669), t. I, p. 108 à - 170.--_Ibid._, t. I, p. 231 à 236. - -Madame de Sévigné fut frappée d'étonnement en lisant cette lettre de son -cousin, et dans sa réponse elle lui témoigne son chagrin «de ce que la -plus sotte lettre du monde puisse être prise de cette manière par un -homme qui entend si bien raillerie.» Elle s'exprime avec tant de -vivacité, d'énergie, de bonté et de grâce; elle donne des explications -si naturelles des expressions qui avaient pu blesser Bussy; elle montre -une douleur si sincère d'avoir été ainsi jugée[342], que Bussy se -repentit de s'être donné un nouveau tort envers une femme si aimable et -si aimée de lui. On s'en aperçoit au calme de sa réponse et au soin -qu'il prend, comme il le dit lui-même, «avec tout le respect et toute la -douceur imaginable, à justifier son procédé[343].» Pour le fond de la -contestation, sa justification n'était pas difficile; et, à juste titre, -il rappelle à sa cousine la demande qu'elle lui avait faite d'écrire le -premier à M. de Grignan; qu'elle l'avait prié «de le faire pour l'amour -d'elle, qu'il aimait;» qu'un tel langage ne pouvait assurément se -prendre pour une plaisanterie. Il termine par une déclaration faite sur -un ton sérieux des sentiments d'affection qu'elle lui inspire. «Je n'ai -jamais, dit-il, eu tant de disposition à vous aimer que j'en ai, je -n'oserais plus dire ce terrible mot _éperdument_, mais à vous bien -aimer. Au nom de Dieu, ma chère cousine, ne me donnez pas sujet de la -vouloir changer.» - - [342] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juin 1669), t. I, p. 170, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 234, édit. de G. de S.-G. - - [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1669), t. I, p. 173, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. de G. de S.-G. - -Madame de Sévigné comprit tout l'avantage que lui donnait sur Bussy le -repentir qu'il avait de lui avoir causé de la peine, et dans sa courte -réponse elle n'argumente plus; il lui suffit d'insister sur ce qu'elle -désire. Après avoir reporté la pensée de son cousin sur l'époque assez -rapprochée où ils s'étaient vus, sans qu'il lui fût possible de réparer -les graves torts qu'il avait eus envers elle; sur l'époque, plus -prochaine encore, où ils se verront sans qu'il ait fait ce qu'elle lui -demande, et lorsqu'il ne sera plus temps, elle termine en lui insinuant -avec adresse que, si elle n'a pas toujours eu pour lui toute l'affection -à laquelle elle était portée de cœur, c'est lui seul qui en est cause; -mais que, dans aucun temps, elle n'a eu pour lui de l'indifférence. - -«Si je suis jamais assez heureuse pour vous voir, et que vous soyez -d'assez bonne humeur pour vous laisser battre, je vous ferai rendre -votre épée aussi franchement que vous l'avez fait rendre autrefois à -d'autres... Je finis cette guerre jusqu'à ce que nous soyons en -présence; cependant souvenez-vous que je vous ai toujours aimé -naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident[344].» - - [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 août 1669), t. I, p. 174 et 175, - édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 237 et 238, édit. de G. de S.-G. - -Bussy ne put résister à des allusions si flatteuses pour sa vanité, à -la douce expression d'un sentiment si tendre et si constant; il céda, et -répondit[345]: - -«Il n'est pas nécessaire que nous soyons en présence, ma chère cousine, -pour que je vous rende les armes; je vous enverrai de cinquante lieues -mon épée, et l'amitié me fera faire ce que la crainte fait faire aux -autres; mais vous étendez un peu vos priviléges, et vous avez raison, à -mon avis, de la même chose où tout le monde aurait tort. Comptez-moi -cela, il en vaut bien la peine; et vous pouvez juger par vous-même si -c'est un petit sacrifice que celui de son opinion. Nous en dirons sur -cela quelque jour davantage; cependant croyez bien que je vous aime et -que je vous estime plus que tout ce que je connais de femmes au monde.» - - [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Bussy, 12 août 1669), t. I, p. 175 et - 176.--_Ibid._, t. I, p. 239 et 240. - -Ainsi le fier Bussy écrivit le premier au comte de Grignan pour le -complimenter sur son mariage, de manière à satisfaire celle qui exigeait -de lui cette démarche, et par la seule espérance «qu'elle lui tiendrait -compte de cela.» Avec le caractère de Bussy, c'était là une victoire que -madame de Sévigné seule pouvait remporter. - - - - -CHAPITRE X. - -1669-1671. - - Bussy, mécontent de M. de Grignan, suspend son commerce de lettres - avec madame de Sévigné.--Il embellit ses deux châteaux.--Augmente - sa collection de portraits.--Sa famille et ses amis auraient pu - faire son bonheur.--Détails sur sa femme, ses deux fils et ses - trois filles.--De la correspondance de Bussy avec la comtesse de - la Roche-Milet.--Bussy est considéré dans sa province.--Société - qui fréquentait son château pendant la saison des eaux de - Sainte-Reine.--Détails sur la manière dont Bussy réglait sa - journée.--Il ne peut se consoler de son exil, ni oublier madame de - Monglat.--Il écrit ses _Mémoires_.--Le duc de Saint-Aignan avait - aussi composé des Mémoires, qui sont perdus.--Ceux de Bussy ont - été imprimés en partie.--Défauts de cet ouvrage.--Bussy les avait - composés pour les montrer au roi.--On essaye en vain d'apaiser - l'animosité de Bussy envers madame de Monglat.--Cette dame avait - conservé tous ses amis.--Madame de Sévigné se trouve avec elle à - une représentation de la pièce d'_Andromaque_ de Racine.--Ce que - Bussy dit, à ce sujet, de sa cousine.--Madame de Scudéry exhorte - Bussy à se réfugier dans le sein de la religion.--Elle forme le - projet de quitter le monde.--Ce qu'elle dit de - l'amitié.--Abjurations de Turenne et Pellisson.--Conversion du - marquis de Tréville.--Bussy indévot, mais non incrédule.--Ce que - lui écrivent, au sujet de la religion, madame Corbinelli, - religieuse à Châtillon, et mademoiselle Dupré.--Réponses que leur - fait Bussy.--Belle lettre de Pellisson.--Bussy rapporte sur - Pellisson un bon mot de madame de Sévigné. - -Bussy ne reçut aucune réponse de M. de Grignan, ou celle qu'il reçut ne -le satisfit point: mécontent et blessé d'avoir été entraîné par sa -cousine dans une démarche qui avait tant coûté à son orgueil, il -suspendit sa correspondance avec elle. Bussy avait plus d'un moyen de -combler le vide que l'interruption de cette correspondance faisait dans -son existence. S'il avait su régler son esprit et son cœur, aucun -élément de bonheur ne lui aurait manqué. Il avait deux châteaux dans une -des plus belles et des plus riantes provinces de France. Il les occupait -alternativement, se plaisait à les embellir et surtout à accroître sa -collection de portraits. Il nous apprend dans une de ses lettres que le -nombre de ces portraits, en l'année 1670, se montait à trois cents[346]. -Les plus grandes notabilités de cette époque, surtout les femmes, -étaient flattées d'avoir une place dans cette galerie des personnages -célèbres de l'_Histoire de France_. Le 2 novembre 1670, il écrivait à -une de ses correspondantes à Paris: «Je ne demandai pas deux fois leurs -portraits à MADAME (Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans) et à -MADEMOISELLE. Elles me firent bien de l'honneur en me les accordant, -mais elles témoignèrent que je leur faisais plaisir de les leur -demander.» Bussy aurait pu trouver dans sa famille une source de -consolations et de jouissances. Sa femme[347], bonne, douce, vertueuse, -allait souvent à Paris, de son consentement, soit pour y faire ses -couches, soit par la nécessité de leurs communs intérêts; elle y -résidait le moins qu'elle pouvait, et retournait avec empressement -auprès de lui toutes les fois qu'il la rappelait. Elle déférait à toutes -ses volontés et ne le gênait en rien dans ses habitudes de -galanteries[348], et elle lui était fort utile par sa capacité pour les -affaires. De ses deux fils, l'aîné fut élevé sous ses yeux en Bourgogne, -et mis ensuite dans un collége, où madame de Sévigné l'allait voir[349]. -Il devint un brave militaire, qui n'eut pas les brillantes qualités de -son père, mais qui n'en eut pas les défauts et ne fit pas les mêmes -fautes. Le second, qui naquit à l'époque dont nous traitons, fut par la -suite évêque de Luçon, et s'attira, par les grâces de son esprit et les -agréments de son commerce, les éloges de Voltaire et de Gresset: comme -son père, il reçut aussi les honneurs du fauteuil académique[350]. Quant -à ses trois filles, l'une, Diane-Charlotte, se fit religieuse, et -demeura d'abord à Paris au couvent des Filles de Sainte-Marie et ensuite -à Saumur, où elle fut nommée supérieure. Madame de Sévigné nous la fait -connaître par ses lettres comme réunissant la politesse, l'élégance et -les agréments du monde aux principes du christianisme le plus -austère[351]. Les deux autres filles de Bussy ne quittèrent point leur -père, et faisaient, par leur esprit, leurs talents et leur enjouement, -le charme de la société qu'il réunissait dans ses châteaux. L'aînée des -deux, Louise-Françoise, s'est rendue célèbre, comme marquise de Coligny, -par ses amours et son scandaleux procès avec de la Rivière, son second -mari, dont elle ne porta jamais le nom[352]. La seconde, Marie-Thérèse, -épousa par la suite le marquis de Montataire, père du marquis de Lassay, -qui a laissé de si singuliers Mémoires. Marie-Thérèse était la filleule -de madame de Sévigné[353]; on la nommait, quoique demoiselle, madame de -Remiremont, parce qu'elle était chanoinesse du chapitre de ce nom[354]. -Nous la voyons prendre cette qualification dans un madrigal de sa -composition, réuni à d'autres composés par son père au nom de son fils -encore enfant, de son autre fille, de la comtesse de Bussy, sa femme, et -du comte de Toulongeon, son beau-frère, et de la femme de celui-ci. -Toutes ces personnes se trouvaient réunies à Chazeu dans les premiers -jours de janvier 1669; elles écrivirent en commun à la comtesse de la -Roche-Milet, avec laquelle Bussy était lié. La lettre collective -transmettait en étrennes des madrigaux et un nombre de bourses égal à -celui des madrigaux; elle annonçait, en même temps, la résolution de -toutes les personnes qui l'avaient écrite d'aller à la Roche-Milet -célébrer chez la comtesse la fête des Rois, à moins qu'elle n'aimât -mieux se rendre ce jour-là à Chazeu[355]. - - [346] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 178 et 179 (2 novembre 1670). - Voyez ci-dessus, chap. I, p. 2; chap. III, p. 56-68; chap. VI, p. - 107. - - [347] Louise de Rouville, fille de Jacques de Rouville, chevalier - d'honneur de madame la duchesse de Montpensier, et d'Isabelle de - Longueval.--Conférez BUSSY, _Discours à ses enfants_, p. - 240.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 27; t. VI, p. 355-475, 478, - édit. de M. - - [348] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 192 (6 août 1670); p. 193 et - 196 (19 août 1670). - - [349] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 400; IV, 473; V, 288, 296; - VI, 470, 475; VII, 56, 60, 365-367; VIII, 134, 137; IX, 339. - - [350] AUGER, _Biographie universelle_, t. V, p. 377.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_, t. VIII, p. 137; IX, 339; X, 461, édit. de M. - - [351] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1672), t. II, p. 305, édit. - de M.--_Ibid._, t. II, p. 73, édit. de G. de S.-G.--Conférez - BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 163 et 166. - - [352] _Lettres choisies de_ M. DE LA RIVIÈRE, t. I, p. 70, 79, - 99, 101, 115, 145, 167, 185, 190, 206; t. II, p. 208 et - 281.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 217 (1er juillet 1670), p. 299 - (29 janvier 1671 ), p. 309 (Corbinelli au comte de Bussy, 15 - janvier 1671). - - [353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1676, Lettre de Bussy), t. - IV, p. 476 de l'édit. de M. - - [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 1er juillet 1676), t. IV, p. - 459; t. V, p. 5; t. VII, p. 84, 291 et 423. - - [355] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 60 à 65 (lettre en date du 1er - janvier 1669),--_Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le - comte_ DE BUSSY, t. I, p. 77-82. - -Bussy faisait fréquemment des excursions qui mettaient de la variété -dans son existence et attiraient dans ses deux résidences une société -nombreuse et brillante. Il était l'homme le plus considérable et le plus -considéré dans sa province. Ceux qui auraient pu avoir des prétentions à -passer avant lui étaient auprès du roi, dans leurs gouvernements ou à -l'armée, et ne résidaient que passagèrement dans leurs terres. L'exil et -la disgrâce servaient encore à rehausser la considération qu'on avait -pour Bussy. Tous les gentilshommes qui n'avaient ni charges ni emplois, -qui vivaient de leurs revenus, entourés de leurs vassaux et de leur -dépendance, n'allaient point à la cour, et n'en attendaient aucun -bienfait. Ils étaient loin d'être bien disposés pour le gouvernement, -qui usurpait tous les jours sur leurs priviléges ou en prévenait les -abus. Ils se sentaient donc naturellement du penchant pour Bussy, qui -frondait le gouvernement et les ministres avec beaucoup d'esprit et une -connaissance de la cour et des affaires que personne n'était tenté de -lui contester. Cette prééminence de Bussy sur presque tous ceux qui -allaient le voir ou qu'il recevait chez lui augmentait encore son -orgueil naturel. Les fréquentes visites de ses parents, de ses amis, de -ses connaissances en faveur auprès du roi ou revêtus de hautes dignités -ajoutaient encore à son importance, et faisaient voir en lui un homme -puissant dans l'exil, auquel ses envieux et ses persécuteurs n'avaient -pu enlever toute son influence. A cette époque il n'en était pas comme à -la fin du règne de Louis XIV, lorsque le long et paisible exercice du -despotisme eut assoupli tous les caractères au même degré de servilité. -Dans ce temps si voisin de celui de la Fronde, on s'étudiait à -conserver les dehors d'indépendance et de fierté. Les plus obséquieux -des courtisans auraient été déshonorés s'ils avaient répudié leurs -anciens amis parce qu'ils étaient tombés en disgrâce. Aussi, bien loin -d'être privé de société, Bussy, au contraire, se plaignait que le -voisinage de son château près de Sainte-Reine lui amenait, dans la -saison des eaux minérales, un nombre trop considérable d'ennuyeux -visiteurs. Mais ce voisinage lui procurait aussi des hôtes agréables, -qui ne seraient pas venus le voir si le besoin de leur santé ne les -avait pas forcés de faire ce voyage tous les ans. A toutes les visites -il préférait celles des jolies femmes de la cour qui allaient prendre -les eaux de Sainte-Reine uniquement pour se rafraîchir; et il avait -coutume de dire qu'il ne les trouvait pas moins aimables pour avoir le -sang échauffé[356]. - - [356] BUSSY, _Lettres_ (7 septembre 1670), t. III, p. 240, édit. - de Paris des _Lettres de_ ROGER DE RABUTIN, 1737, in-12. - -Cependant il savait s'occuper; et lui-même, dans une lettre à madame de -Scudéry, qui l'avait interrogé à ce sujet, donne les détails suivants -sur la manière dont il réglait son temps[357]; cette lettre est datée du -10 décembre 1670: - -«Vous saurez, madame, que je me lève assez matin; que j'écris aussitôt -que je suis habillé, soit pour mes affaires domestiques, soit pour mes -affaires de la cour et de Paris, soit pour autre chose... Après cela je -me promène, je vais d'atelier en atelier, car j'ai des peintres et des -maçons, des menuisiers et des manœuvres; et puis je dîne à midi. Je -mange fort brusquement; votre amie madame de M*** [Monglat] vous pourra -dire qu'elle m'appelait quelquefois un brutal de table: je ne sais pas -si elle n'eût point souhaité que je l'eusse été encore davantage -ailleurs. Après dîner, je tiens cercle avec ma famille, avec qui je me -divertis mieux qu'en mille visites de Paris. Quelque temps après, je -retourne à mes ouvriers. La journée se passe ainsi à tracasser. Ensuite -je soupe comme j'ai dîné, je joue, et je me retire à dix heures. Voilà -ce que je fais quand je ne fais point de visite et que je n'en reçois -point. Ces visites sont mêlées, comme à Paris, de sottes gens, de gens -d'esprit, comme il faut que soit le monde. Enfin, madame, j'ai deux -aussi agréables maisons qui soient en France, lesquelles j'ajuste encore -tous les jours. Je tâche à raccommoder mes affaires domestiques, que le -service du roi avait mises en fort mauvais état. Je suis considéré dans -mon pays, où quelque mérite, joint à de grands malheurs, m'attire -l'attention de tout le monde.... Cela console un peu les misérables: -cependant je fais des pas pour mon retour, sans empressement, comme je -vous l'ai déjà mandé; s'ils réussissent, j'en serai bien aise; sinon, je -n'en serai pas fâché... Quand je retournerai, je n'aurai jamais tant de -repos que j'en goûte.» - - [357] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 279. - -Précédemment, il avait écrit à madame de Montmorency[358]: «Quelque -impatience que j'aie de vous voir, madame, je tâche de ne me point -ennuyer. Je m'amuse à bâtir; à faire des garçons, comme vous voyez; à -haïr mon infidèle; à vous aimer et à vous l'écrire; à me faire une santé -que je n'ai jamais eue dans le tumulte de la cour et de la guerre. -Enfin, j'ai mille petits plaisirs sans peine, et je n'ai eu là que de -grandes peines sans plaisirs; car l'ambition, et surtout l'ambition -malheureuse, ne laisse à l'âme aucun autre sentiment.» - - [358] BUSSY, _Lettres_ (12 juin 1669), t. V, p. 80. - -Qui ne croirait, d'après cette sage réflexion et les dispositions -manifestées dans ses lettres, que Bussy ne fût uniquement occupé à tirer -parti pour son bonheur de la position que le sort lui avait faite? -Cependant il n'en était rien. Ses lettres mêmes, et les plans de -campagne qu'il faisait parvenir au roi, et les instances à ses parents, -à ses amis, pour qu'ils sollicitassent son retour, tout nous démontre -que Bussy était sans cesse tourmenté du désir de rentrer dans cette -carrière tumultueuse où, pour récompense de ses labeurs, il n'avait -rencontré que la perte de son repos, de sa santé et d'une partie de sa -fortune. L'âge et l'absence ne l'avaient pas encore consolé d'avoir été -abandonné par une maîtresse chérie; de sorte que l'ambition et l'amour, -refoulés dans son âme sans pouvoir se produire au dehors, ne lui -inspiraient ni pensées élevées ni sentiments tendres, et ne le rendaient -accessible qu'à la haine et à l'envie, passions tristes et malheureuses, -qu'irritait encore son incorrigible orgueil. - -Pour caresser celui-ci et se procurer quelque soulagement, il s'occupait -à écrire ses _Mémoires_. Mais, au lieu de porter dans ce travail cette -liberté d'esprit que produit le désabusement de toutes les choses de la -vie et du monde, qui donne à une telle œuvre l'intérêt et l'importance -d'une confession générale faite en vue et au profit de la postérité, il -voulait s'en servir comme d'un moyen propre à le faire rappeler de son -exil[359]. Il savait que son ami le duc de Saint-Aignan avait aussi -écrit des _Mémoires_ qu'il avait l'intention de montrer au roi. Bussy -espérait que Louis XIV aurait le désir de lire les siens, et qu'ainsi -il pourrait par là rentrer en grâce auprès de lui[360]. Les Mémoires du -duc de Saint-Aignan, de ce courtisan si dévoué et si bien initié aux -secrets les plus intimes de la vie intérieure de son maître, n'ont -jamais été imprimés. Ceux de Bussy l'ont été en partie après la mort de -l'auteur, par les soins de sa fille, la marquise de Coligny, et par ceux -du P. Bouhours. Ils sont bien tels qu'on devait s'y attendre d'après la -connaissance que l'on a des motifs qui les avaient fait entreprendre: -œuvre incohérente et incomplète, pleine d'indiscrétions et de -réticences, sans impartialité et sans abandon. La malignité de -l'écrivain envers les autres, sa complaisance pour lui-même déprécient, -sans qu'il s'en aperçoive, le mérite de ses actions et les bonnes -qualités de son esprit. Sa vanité le portait à croire que tout ce qui le -concernait pourrait intéresser les lecteurs; et il met autant -d'importance à faire connaître ses prouesses galantes qu'à retracer ses -plus beaux faits d'armes. C'est pourquoi l'occupation qu'il s'était -donnée d'écrire ses Mémoires le ramenait vers le souvenir de madame de -Monglat. Il en était sans cesse assiégé. Dans sa correspondance, le nom -de cette dame se retrouve continuellement sous sa plume avec les plus -amères expressions de haine et de mépris[361]. Pour mieux _infamer_ -l'infidèle en vers et en prose, il souhaitait pouvoir apprendre -plusieurs langues, afin d'être compris par un plus grand nombre de -personnes[362]. Il ne pouvait supporter l'idée qu'elle eût, par sa -bonté, par son amabilité et une conduite plus régulière, conservé -l'amitié de toutes les femmes avec lesquelles elle s'était liée. -Lorsqu'on lui écrivit que madame de Sévigné avait été avec madame de -Monglat à une représentation d'_Andromaque_, il répondit: qu'il fallait -que la réputation de vertu de sa cousine fût bien établie pour oser se -montrer dans des lieux publics en telle compagnie[363]. Plus on -exhortait Bussy à s'exprimer avec égards et douceur sur une femme -partout accueillie avec empressement[364], plus il mettait de virulence -dans ses injures, plus il multipliait, sous toutes les formes, les -satires, les épigrammes et les sarcasmes. Il trouvait, dans sa -correspondance avec les femmes qui étaient liées avec madame de Monglat, -des occasions de satisfaire sa vengeance en cherchant à diminuer -l'estime et l'amitié qu'on avait pour elle. Mais il n'y a pas de plus -mauvais conseils que ceux qu'inspire la haine. En cherchant à nuire à -madame de Monglat il se faisait à lui-même un tort irrémédiable. On -plaignait celle qui avait eu le malheur d'aimer un homme de ce -caractère, et on ne la blâmait pas de s'être guérie d'un tel amour. -D'ailleurs, on s'apercevait bien que le dépit de n'être plus aimé était -la seule cause de la colère de Bussy et de son indifférence affectée. Si -d'une part il manifestait le désir qu'il avait de la voir abandonnée par -tout le monde, de l'autre, il était bien aise qu'on lui en parlât et -qu'on l'instruisît de tout ce qui la concernait. Il ne voulait point se -rendre aux exhortations qu'on lui faisait de l'oublier. Il reprochait à -celles qui la fréquentaient de garder à son égard un silence -affecté[365]. Pour faire cesser ce silence, il donnait lui-même, à ce -sujet, matière à de nouvelles réprimandes, et même il consentait à ce -qu'on dît du bien d'elle plutôt que de ne pas en parler du tout[366]. -Madame de Scudéry particulièrement le suppliait de ne plus l'entretenir -de madame de Monglat, puisqu'il ne pouvait le faire sans la blesser -elle-même: non qu'elle se méprît sur la nature des sentiments de Bussy -et qu'elle prît au sérieux toutes ses injures; mais par toutes sortes de -motifs elles lui déplaisaient, et elle voulait les faire cesser. «J'ai -bien ouï dire, lui écrivait-elle, que vous autres messieurs habillez -quelquefois l'amitié avec tous les atours de la haine; mais, à vous -parler franchement, la mascarade est un peu fâcheuse[367].» Bussy aimait -mieux encore avouer que madame de Monglat ne lui était pas indifférente -que de s'abstenir de verser à son sujet le fiel de sa plume. «Vous -croyez, disait-il à madame de Scudéry, que j'aime fort la dame dont je -ne saurais me taire; j'y consens, pourvu que j'en parle: je ne me soucie -guère de ce qu'on en pensera, mais j'en parlerai et en prose et en -vers[368].» - - [359] BUSSY, _Lettres_ (20 février 1671), t. III, p. 313, édit. - 1737, in-12. - - [360] BUSSY, _Lettres_ (26 septembre 1670), t. III, p. 247 (18 - octobre 1670); t. III, p. 262-264 (23 et 31 octobre 1670); t. - III, p. 261, 262, 264 (8 septembre 1670); t. III, p. 267, 308 (20 - février 1671); t. III, p. 313. - - [361] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 33, 34, 125, 183, 178, 188, - 197, 221, 223, 228, 241, 242, 246, 249, 250, 257, 265, 269, 270, - 279, 288; t. V, p. 109, 134, 141, 154, 156, 159, - 174.--_Supplément aux Mémoires et Lettres_, 1re partie, p. 93, - 96, 177. - - [362] BUSSY, _Lettres_ (23 octobre 1670), t. III, p. 261. - - [363] BUSSY, t. III, p. 242 (15 septembre 1670). La lettre est, - je crois, adressée à mademoiselle Dupré. - - [364] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 255, 441, 445. - - [365] BUSSY, _Lettres_ (1er octobre 1670), t. III, p. 249. - - [366] BUSSY, _Lettres_ (6 mai 1670), t. III, p. - 197.--_Supplément_, t. I, p. 96. - - [367] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (Lettre de madame de - Scudéry, en date du 31 juillet 1670). - - [368] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 261 (23 octobre 1670). - -Cependant les personnes avec lesquelles Bussy correspondait alors le -plus habituellement cherchaient à le purger de ses mauvaises passions. -Le bon Corbinelli lui prêtait les secours d'une philosophie aimable, -peu austère et parfaitement appropriée à sa situation. Il résumait tous -les conseils qu'il lui donnait en vers admirables ou en prose éloquente, -dont, à la vérité, il n'était pas redevable à son génie, mais à sa -mémoire[369]. Jamais il n'y en eut de plus richement meublée, de plus -prompte et de plus complaisante. Tous les auteurs qu'il avait lus, -anciens et modernes, sérieux ou frivoles, semblaient n'avoir pensé et -écrit que pour donner plus de force et d'autorité à ce qu'il pensait et -écrivait lui-même, que pour mieux faire ressortir les sages maximes et -les règles de conduite qu'il cherchait à inculquer et dont, par la -pratique, il avait reconnu l'excellence[370]. Ami sûr, d'un dévouement -sans bornes, d'une obligeance infatigable, il inspirait à tous autant -d'affection que d'estime; sa conversation, toujours variée, instructive -et amusante, plaisait aux hommes comme aux femmes, aux vieillards comme -aux jeunes gens, aux personnes sérieuses ou mélancoliques comme à celles -qui étaient vives et enjouées. A l'époque dont nous traitons, son exil -avait cessé. Après un long voyage fait dans le midi de la France, il -était revenu à Paris; et presque tous les jours il allait chez madame de -Sévigné, la plus intime et la plus chérie de toutes ses amies[371]. Il -se disposait alors à partir pour la Bourgogne, pour voir une de ses -sœurs, religieuse à Châtillon. - - [369] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 136, 155, 270, 300 (Lettres de - Corbinelli, datées de Montpellier, le 16 juin 1669; de Toulouse, - le 15 septembre 1669; de Paris, le 17 mai 1670; d'Aiguemortes, le - 15 février 1671); t. III, p. 522. - - [370] CORBINELLI, _Recueil de tous les beaux endroits des - ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps_, 1696, 5 vol. - in-18.--_Les Anciens historiens réduits en maximes_, 1694, - in-12.--_Sentiments d'amour tirés des meilleurs poëtes modernes_; - Paris, 1665, in-12. - - [371] Corbinelli mourut en 1716, âgé de plus de cent ans; donc il - était né en 1615: ainsi il avait cinquante-cinq ans en 1670. - -Si la sagesse mondaine avait auprès de Bussy un excellent avocat dans -Corbinelli, la religion avait aussi dans le P. Cosme, général des -feuillants[372], un interprète zélé que Bussy paraissait écouter avec -déférence; mais la correspondance qu'il entretenait avec ce religieux se -ralentit beaucoup lorsque ce dernier eut cessé d'être le confesseur de -madame de Monglat[373]. - - [372] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 2, 65, 69, 180, 184, 286, 288 - (29 octobre 1666, 25 décembre 1667, 2 janvier 1668, 19 et 27 - janvier 1670). - - [373] BUSSY, t. III, p. 183 (27 janvier 1670). Le P. Cosme fut - depuis évêque de Lombez. Il avait exigé de madame de Monglat - qu'elle n'allât plus au spectacle; elle refusa, et il ne voulut - plus la diriger. - -Madame de Scudéry, que nous avons déjà fait connaître à nos -lecteurs[374], était pour Bussy un prédicateur plus persuasif; elle -aimait son esprit, sa brusque franchise, sa constance et sa loyauté en -amitié; elle n'était point rebutée par les défauts de son caractère, -qu'elle savait lui faire apercevoir et qu'elle aurait voulu réformer. -Bussy avait en elle la plus entière confiance. Par sa discrétion dans -les affaires les plus délicates, par son incomparable activité quand il -fallait rendre un service, par son bon sens, sa piété, son esprit, sa -modestie et son savoir, madame de Scudéry avait acquis une influence -au-dessus de sa position. C'était, à cette époque, une sorte de mode de -se faire admettre à ses cercles, peu nombreux, mais remarquables par le -choix des personnages[375]. Elle ne s'enorgueillissait pas de ses succès -en ce genre, elle en connaissait la cause, et elle se prêtait plutôt -qu'elle ne se livrait à la société qui l'entourait. Elle savait qu'elle -ne lui paraissait si aimable que parce qu'elle avait su s'y rendre -utile. - - [374] Voyez ci-dessus, chap. III, p. 56-68. - - [375] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet - 1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 30. - -«J'ai beaucoup d'apparence d'amis et d'amies, écrivait-elle à Bussy; -car, en vérité, monsieur, l'on n'en a guère. Mais n'importe, j'ai l'âme -douce; j'aime tout de l'amitié, jusqu'à l'apparence; et je dirais -volontiers, sur ce sujet, ce qui est dans _Astrée_ sur un autre: - - Privé de mon vrai bien, ce faux bien me soulage. - -Cependant je vous avoue que cela est incommode de faire toujours le -change des Indiens avec ses amis; de leur donner de bon or, et de ne -recevoir que du verre[376].» - - [376] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 316-17 (6 mars - 1671).--_Supplément_, t. I, p. 97.--Lettres de mesdames DE - SCUDÉRY, DE SALVAN-SALIÈRE et de mademoiselle DESCARTES, - collection de Collin; Paris, 1806, in-12, p. 46 et 47. - -Fortement dominée alors par ses idées religieuses, elle avait le projet -de se retirer du monde, afin, disait-elle, de n'avoir plus autre chose à -penser qu'à bien mourir[377]. De tous les amis et de tous les parents -que Bussy avait à la cour, le duc de Saint-Aignan était celui qui -s'occupait le plus à le faire rentrer en grâce auprès du roi; mais le -duc de Saint-Aignan était trop occupé pour correspondre avec Bussy aussi -souvent que celui-ci l'eût désiré. Madame de Scudéry, amie de tous deux, -y suppléait. Le zèle qu'elle montrait en toute occasion pour les -intérêts de Bussy lui avait acquis une sorte d'empire sur son esprit. -Elle voulait en profiter pour le ramener par la religion à une conduite -plus régulière, à des sentiments plus purs. Les exhortations pieuses -qu'elle lui adressait partaient du cœur et étaient imprégnées de la -chaleur d'une profonde conviction[378]. L'abjuration récente de Turenne -et celle de Pellisson et surtout la conversion du marquis de -Tréville[379] étaient de nature à faire impression sur Bussy, et -ajoutaient aux paroles de madame de Scudéry l'autorité des grands -exemples. Mais lui, malgré ses cinquante-deux ans, ne se sentait -nullement disposé à réformer sa vie; pourtant il repousse avec force le -reproche qu'elle lui fait d'être plus philosophe que chrétien; et comme, -en même temps, elle lui avait proposé, pour l'éclairer, de lui envoyer -le livre des _Pensées_ de Pascal[380], que Port-Royal avait récemment -publié et qui faisait alors une grande sensation[381], il lui répond: -«Ne vous alarmez point de ma foi; elle est bonne, et je suis chrétien -encore plus que philosophe. Il est vrai que, sur certaines actions, je -ne suis pas aussi régulier qu'un missionnaire, au moins en apparence; -car pour le fond je crois l'avoir meilleur que ces gens-là... J'ai -Pascal céans, et je l'ai lu avec admiration; mais, comme vous savez, on -n'imite pas toujours tout ce qu'on admire[382].» - - [377] BUSSY, _Lettres_ (31 juillet 1670), t. III, p. 229. - - [378] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet - 1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 28 et 30, édit. 1806 (du - recueil de Léopold Collin). - - [379] Le vrai nom est Troisville; l'abréviation avait - prévalu.--Conférez LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ, - t. II, p. 324; t. IV, p. 165; t. VIII, p. 440 et 447, t. XI, p. - 159, 190, 191, édit. de G. de S.-G.--TALLEMANT DES RÉAUX, - _Historiettes_, t. I, p. 420, édit. in-8º. - - [380] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 218 (4 juillet 1670). Cette - lettre de madame de Scudéry est omise, ainsi que beaucoup - d'autres, dans le recueil de Léopold Collin, qui a été fait avec - beaucoup de négligence. - - [381] _Pensées de M. Pascal sur la religion_, 1670, in-12, chez - G. Desprez (les approbations des évêques, pour l'impression, sont - datées de septembre 1669). - - [382] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 220 (7 juillet 1670). - -Madame de Scudéry, peu satisfaite de cette réponse, revient encore sur -le même sujet dans la lettre que nous avons déjà citée[383]. - - [383] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (31 juillet 1670). - -«Quoique vous me vouliez rassurer sur votre foi, monsieur, je vous dirai -que vous n'y réussissez pas tout à fait. Cependant, si vous vouliez -devenir bon chrétien, ce serait une chose admirable. Après tout, -monsieur, l'éternité est longue et la vie est courte. Il y a si peu de -plaisirs véritables dans le monde que cela ne vaut pas la peine de se -damner. Mais Pascal dit tout cela bien mieux que moi; puis il faut que -Dieu vous le dise, car nos discours n'opèrent rien sans lui; et dans la -vérité je sais, par expérience, qu'il n'y a que les prières qui attirent -la miséricorde de Dieu. Je vous exhorte, comme mon bon ami, à qui je -souhaite toute sorte de bien, de le prier le plus que vous pourrez. On -ne devinerait jamais que vous eussiez un commerce de lettres avec une -amie qui vous écrivît ainsi. Pour moi, je hais le monde, et je veux m'en -retirer.» - -Soit que les pieux conseils de madame de Scudéry eussent fait impression -sur Bussy, soit qu'elle l'eût mal jugé, il est certain que, dans sa -correspondance avec d'autres femmes, s'il paraît indévot, il ne se -montre point incrédule, et qu'il accueille avec l'apparence de la foi -toutes les ouvertures qui lui sont faites au sujet de la religion. - -Corbinelli en voyage écrivit, à cette époque, à sa sœur, religieuse à -Châtillon, pour obtenir des nouvelles de la santé de Bussy, dont il -était inquiet; celle-ci charge un M. Rémond d'aller s'en informer, et, -pour qu'il puisse s'acquitter de sa commission, elle lui remet pour -Bussy une lettre d'introduction, qu'elle termine par ces mots[384]: «Si -l'assurance de mes prières était un régal pour vous, je vous dirais que -je ne passe pas un jour sans demander à Dieu qu'il vous fasse aussi -saint par sa grâce qu'il vous a fait honnête homme selon le monde.» - - [384] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 182 (5 décembre 1670, Lettre de - madame de Corbinelli, religieuse à Châtillon, au comte de Bussy). - -A ceci Bussy répond[385]: - -«Je ne sais quelle idée vous vous êtes faite de moi, mais je vous assure -que vos prières pour mon salut me sont très-agréables; et je les crois -très-utiles, car je suis persuadé que vous êtes aussi aimable devant -Dieu que devant les hommes.» - - [385] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 183 (8 décembre 1670). - -La réponse qu'il fit à mademoiselle Dupré, qui lui envoyait copie de la -lettre que Pellisson écrivit au roi lors de son abjuration[386], est -encore plus significative. Bussy rapporte un bon mot de sa cousine, dont -il avait gardé la mémoire depuis bien des années[387]: - -«La lettre de Pellisson est belle; rien ne m'affermit davantage dans ma -religion que de voir un bon esprit comme le sien l'étudier longtemps, et -l'embrasser à la fin. Madame de Sévigné disait de lui, à quelqu'un qui -exagérait ses bonnes qualités, sa droiture, sa grandeur d'âme, sa -politesse: «Eh bien! dit-elle, pour moi, je ne connais que sa laideur; -qu'on me le dédouble donc.» Il serait encore meilleur à dédoubler -aujourd'hui, que la foi a éclairé son âme des lumières de la vérité.» - - [386] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 179 et 180 (2 novembre 1670). - - [387] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 181 (21 novembre 1670).--DELORT, - _Hist. de la détention des philosophes et des gens de lettres à - la Bastille et à Vincennes_. - - - - -CHAPITRE XI - -1670-1671. - - Idée de la correspondance de Bussy avec madame de - Sévigné.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné ne pouvaient - avoir sur Bussy une influence morale aussi favorable au bonheur de - ce dernier que celles de Corbinelli et de madame de Scudéry.--Mort - du président de Frémyot.--Il donne tout son bien à madame de - Sévigné.--Bussy saisit cette occasion de lui écrire, et recommence - sa correspondance avec elle.--Madame de Sévigné lui répond, et lui - annonce la grossesse de madame de Grignan.--Madame de Sévigné, - mécontente de Bussy, lui écrit une lettre de reproche sur le - passé.--Réponse modérée de Bussy à cette injuste attaque.--Madame - de Sévigné lui demande excuse.--Elle est enchantée qu'il travaille - à la généalogie des Rabutin et flattée que Bussy lui ait dédié cet - ouvrage.--Cependant elle continue à lui rappeler sa conduite - antérieure à son égard.--Bussy perd patience.--Il lui demande de - cesser ce genre de guerre.--Madame de Sévigné y consent.--Madame - de Sévigné écrit à Bussy qu'elle a des ennemis, puis ensuite le - nie.--Bussy dit qu'il le sait.--Madame de Sévigné cherche à savoir - de qui Bussy a reçu ses informations et ce que son cousin sait des - propos qui ont été débités sur elle.--Bussy, dans sa réponse, se - tient sur la réserve.--Ses réticences nous réduisent à des - conjectures.--Motifs de croire que madame de Montmorency était - celle qui instruisit Bussy des bruits qui couraient sur sa - cousine. - -La correspondance de Bussy avec sa cousine ne pouvait avoir sur lui une -influence aussi salutaire que celle qu'il entretenait avec madame de -Scudéry et avec Corbinelli. Madame de Sévigné n'avait ni la ferveur -religieuse de l'une ni le calme philosophique de l'autre. Plus que -jamais livrée au monde par goût comme par devoir, elle n'était pas -insensible aux succès qu'elle y obtenait. Elle se plaisait à la lecture -des traités moraux de Nicole, à écouter un beau sermon; elle remplissait -exactement ses devoirs de religion; mais l'amour de sa fille était -devenu chez elle une passion dominante et tenait dans son cœur plus de -place que l'amour de Dieu. C'est ce qu'elle déplore elle-même amèrement -et avec cette naturelle éloquence qui ne la quittait jamais. Le désir de -contribuer à l'élévation de ses enfants la rendait attentive à toutes -les intrigues de cour. Ambitieuse non pour elle, mais pour sa famille et -ses amis, elle irritait dans Bussy les blessures faites à son -amour-propre et à son ambition trompée. Sans cesse elle se lamentait sur -l'oisiveté inglorieuse à laquelle il était condamné; elle louait avec -effusion son esprit, ses talents militaires, dont elle entretenait -peut-être une trop haute idée; et ainsi elle augmentait encore l'orgueil -qui le dominait. Autant que lui, elle avait cette vanité nobiliaire qui -aime à se prévaloir de l'antiquité et de l'illustration de sa race. Elle -lui savait un gré infini de ses laborieuses recherches sur la généalogie -et l'histoire des Rabutin, et elle lui transmettait pour ce travail tous -ses titres et papiers de famille. Elle se faisait aider par son tuteur, -l'abbé de Coulanges, et par le savant Bouchet. Elle témoigne, avec une -grande naïveté, le plaisir qu'elle ressent lorsque son cousin lui -annonce qu'il est parvenu à faire remonter à des temps plus reculés la -longue suite de leurs communs aïeux. Elle se montre très-flattée qu'il -ait eu la pensée de lui dédier ce grand et important ouvrage: la -_Généalogie des Rabutin_[388]! Vivant dans un temps et au milieu d'une -cour où les affaires de galanterie étaient aussi des affaires d'État, -madame de Sévigné les racontait à son cousin avec cette vivacité -d'imagination et cette liberté d'expression trop bien assorties au goût -et aux inclinations de son correspondant, et par là elle nuisait aux -pensées sérieuses et aux sages résolutions qui auraient dû l'occuper -uniquement dans sa solitude. Il existait sans doute entre madame de -Sévigné et Bussy de grandes différences sous le rapport de la vertu et -des qualités de l'âme et du cœur; mais la tournure de leur esprit et -les faiblesses qui leur étaient communes établissaient entre l'une et -l'autre beaucoup de ressemblance. Aussi tous deux regrettaient que -l'incident relatif au mariage de mademoiselle de Sévigné eût suspendu -leur correspondance, Bussy beaucoup plus encore que madame de Sévigné; -malgré l'humeur que lui donnaient les Grignan, il résolut de saisir le -premier prétexte pour renouer son commerce avec elle. - - [388] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre 1670), t. I, p. 216, édit. - de M.--_Ib._, t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (23 janvier - 1771); t. I, p. 227, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 301, édit. de - G. de S.-G. (16 février 1671); t. I, p. 249, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 326, édit. de G. de S.-G. - -Une occasion toute naturelle se présenta. Claude Frémyot, neveu de -Bénigne Frémyot, dont nous avons parlé dans le premier chapitre de cet -ouvrage, mourut sans enfant le 20 avril 1670[389]. Il ne laissa à sa -femme que l'usufruit de ses biens; il en donna la plus grande partie à -madame de Sévigné, sa cousine du côté maternel[390], et il l'institua -son légataire universel. Madame de Sévigné ne s'attendait nullement à ce -don d'un parent pour lequel elle avait une véritable affection et -qu'elle regretta vivement. Elle en écrivit à madame de Toulongeon, qui -se trouvait au nombre des donataires du défunt. Bussy le sut, et -s'empara de ce motif pour adresser à sa cousine quelques mots de -félicitation sur l'héritage qu'elle venait de recevoir, qui se montait à -plus de cent mille livres, monnaie de cette époque (deux cent mille -francs de notre monnaie actuelle[391]). - - [389] Ire partie, p. 2. - - [390] XAVIER GIRAULT, _Notice hist. sur madame de Sévigné_, dans - les _Lettres inédites de_ SÉVIGNÉ, p. XXV.--_Ibid._, t. I, p. - LXXX de l'édit. des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par G. de S.-G.; _id._, - t. V, p. 428 et 432; t. V, p. 255, 256, 261, 337, 380 de l'édit. - de M. (lettres des 15 septembre et 13 octobre 1677, des 13 juin - et 12 août 1678); t. VI, p. 4 et 19, édit. de G. de S.-G.; _id._, - t. XI, p. 26 (avril 1694). - - [391] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 242, édit. de G. de - S.-G.--_Id._, t. I, p. 177, édit. de M. (3 et 16 avril - 1670).--ROGER DE RABUTIN, _Lettres_, t. V, p. 248 et 249. - -Madame de Sévigné fit à Bussy la réponse la plus aimable; mais comme il -ne lui avait point parlé de M. ni de madame de Grignan, madame de -Sévigné, sans avoir l'air de s'apercevoir des mauvaises dispositions de -son cousin envers eux, lui annonça que sa fille était enceinte, et que -M. de Grignan se disposait à partir pour la Provence. Elle remercie -ensuite Bussy d'avoir rouvert la porte à leur commerce, qui était, -dit-elle, tout démanché; puis elle ajoute: «Il nous arrive toujours des -incidents, mais le fond est bon; nous en rirons peut-être quelque jour.» -Bussy lui répond «que, quoique M. de Frémyot ne lui ait rien laissé, il -lui a aussi des obligations, puisqu'il lui a fourni l'occasion de -renouer leur correspondance.» Vient ensuite une page employée à -discourir sur lui-même, sur son exil, ses ennemis, ses malheurs et sa -patience à les supporter; puis il termine encore de manière à montrer -toute la rancune qu'il conserve contre M. de Grignan: «Vous avez deviné -que je ne voulais pas vous parler de madame de Grignan, parce que je -n'étais point content d'elle; et ma raison est que je n'ai jamais aimé -les femmes qui aimaient si fort leurs maris; encore me mandez-vous une -chose qui ne me raccommodera point avec elle, c'est sa grossesse. Il -faut que ces choses-là me choquent étrangement pour altérer -l'inclination naturelle que j'ai toujours eue pour mademoiselle de -Sévigné[392].» - - [392] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 245, édit. de G. de - S.-G.--_Ibid._, t. I, p. 180, édit. de M. (21 avril 1670).--Cf. - 2e partie, ch. XI, p. 137. - -Quelques lettres d'un style badin, mais amical, furent ensuite échangées -entre le cousin et la cousine, et elles semblaient promettre pour leur -liaison une atmosphère longtemps sereine; mais bientôt l'horizon -s'obscurcit, et ce fut du côté de madame de Sévigné que souffla le vent -qui ramena les brouillards. L'arrivée de Corbinelli à Paris avait donné -occasion à madame de Sévigné de raconter à cet ami de Bussy, qui était -aussi le sien, sa grande querelle avec ce dernier, la rupture qui en -avait été la suite, leur raccommodement et la discussion épistolaire qui -avait eu lieu entre eux pendant que Corbinelli était absent et voyageait -dans le Midi. En cherchant à donner des preuves de tout ce qu'elle -disait à Corbinelli, elle retrouva dans ses papiers des lettres de Bussy -qui lui témoignaient sa reconnaissance du consentement qu'elle avait -donné à ce qu'il fût avancé à son cousin l'argent qu'il avait demandé à -l'époque de son départ pour l'armée en 1657[393]. Ces lettres, dont elle -ne s'était pas ressouvenue lors de leur altercation, détruisaient le -reproche qu'il lui avait fait de n'en avoir pas agi avec lui en bonne -parente. Elle était alors peu satisfaite des lettres d'insouciant -badinage qu'elle recevait de Bussy et de ce qu'il n'écrivait point à sa -fille; mais elle n'osait pas l'attaquer sur ce sujet, parce qu'elle -savait bien que tout le tort était du côté de M. de Grignan, et que -Bussy avait dans cette occasion donné des preuves, qui lui avaient mal -réussi, d'une grande déférence pour elle. Tourmentée cependant du besoin -d'exhaler l'humeur qu'elle avait contre lui, elle profita de la -découverte qu'elle venait de faire, et, sans provocation, sans motif -apparent, elle lui écrivit une lettre où elle lui reprochait encore, sur -un ton goguenard et le plus propre à le blesser, cette malheureuse -satire de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ qui depuis longtemps avait -été de sa part l'objet d'un pardon entier et sans réserve[394]. -Corbinelli, qui se trouvait présent lorsque madame de Sévigné écrivit -cette lettre, voulut s'opposer à ce qu'elle fût envoyée; mais ce fut en -vain. Prévoyant l'effet qu'elle ferait sur Bussy, Corbinelli y ajouta un -_post-scriptum_, dans lequel il faisait entrevoir la pensée qu'il les -désapprouvait tous deux. «Vous êtes deux vrais Rabutin, dit-il, nés l'un -pour l'autre: Dieu vous maintienne en parfaite intelligence!» Aussitôt -que la lettre fut partie, madame de Sévigné se repentit de l'avoir -écrite, et elle lui fit dire de ne point s'en fâcher[395]. La réponse de -Bussy est parfaite, et prouve combien était puissant l'attachement qu'il -avait pour sa cousine, puisqu'il fait taire, en sa faveur, cet esprit -hautain et rancuneux qui formait le fond de son caractère. Il explique -avec beaucoup de sagacité ce qui se passait dans l'âme de madame de -Sévigné quand elle se résolut à lui écrire ainsi; il en appelle à sa -conscience, il excuse son tort, il refuse de profiter des avantages que -lui donne sur elle l'humeur dont elle le rend victime; mais il la prie -de lui dire combien ces _recommencements_ doivent durer, afin qu'il s'y -prépare; enfin, il proteste que, malgré le grief de sa cousine envers -lui, il ne garde rien contre elle sur le cœur et qu'il ne l'aime pas -moins qu'il ne faisait avant[396]. Pour lui prouver encore plus le désir -qu'il avait de lui complaire, il lui fait des compliments sur sa fille; -mais il profite de la réponse qu'il avait à faire à Corbinelli pour -mettre dans le _post-scriptum_ une partie du venin qu'il n'avait pas osé -insérer dans le corps de la lettre; et il engage son ami à ne pas trop -compter sur les bienveillants sentiments que madame de Sévigné lui -témoigne. «Quoique vous n'ayez pas comme moi, dit-il, le péché originel -à son égard, défiez-vous de l'avenir: _Toute femme varie_, comme disait -François Ier.» Encore un sarcasme contre le sexe: quand on est mécontent -d'une femme, on dit volontiers du mal de toutes. - - [393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mai 1670), t. I, p. 247, édit. de G. - de S.-G.; t. I, p. 181, édit. de M. - - [394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 250, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 183, édit. de M.--_Ibid._ (6 juillet 1671), - t. I, p. 191, édit. de M.; t. I, p. 259, édit. de G. de S.-G. - - [395] Par un nommé Bréban, dont je ne trouve le nom nulle part - ailleurs.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 253, édit. - de G. de S.-G.--_Ibid._ t. I, p. 186, édit. de M. - - [396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 185 à 188, - édit. de M.; t. I, p. 255, édit. de G. de S.-G. - -Madame de Sévigné reconnut ses torts, et se hâta de répondre à son -cousin, près duquel Corbinelli se trouvait alors[397]. «Il est vrai, -dit-elle, que j'étais de méchante humeur d'avoir retrouvé dans mes -paperasses ces lettres que je vous dis. Je n'eus pas la docilité de -démonter mon esprit pour vous écrire; je trempai ma plume dans mon fiel, -et cela composa une sotte lettre amère, dont je vous fais mille excuses. -Adieu, comte; point de rancunes, ne nous tracassons plus... J'ai un peu -tort, mais qui n'en a point dans ce monde? Je suis bien aise que vous -reveniez pour ma fille. Demandez à M. de Corbinelli combien elle est -jolie. Montrez-lui ma lettre, afin qu'il voie que, si je fais les maux, -je fais les médecines.» - - [397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 259, 262, - édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 191-193, édit. de M. - -Bussy se montre non-seulement satisfait, mais enchanté de cette nouvelle -lettre de madame de Sévigné[398], puisqu'il lui déclare qu'il lui permet -de l'offenser encore, pourvu qu'elle lui promette une pareille -satisfaction. Pourtant elle ne put s'empêcher de mêler aux paroles -douces qu'elle lui adressait alors une allusion au grand méfait qu'elle -avait à lui reprocher; et elle continua, dans presque toutes les lettres -qu'elle lui écrivait, à ramener toujours ainsi le souvenir fâcheux du -passé, même lorsqu'elle était le plus satisfaite du présent. Elle paraît -éprouver un malin plaisir à lui prouver que si, en raison de ses bons -procédés, de ses louanges et de sa tendresse, sa grâce est descendue sur -lui, elle n'est pas encore assez efficace pour le laver de ce qu'il -appelait lui-même le _péché originel_. Bussy envoya à sa cousine le -commencement de son travail sur la généalogie des Rabutin[399], avec -l'épître dédicatoire, à elle adressée, qui devait la précéder. Madame de -Sévigné, flattée des éloges qui lui sont donnés dans cette épître, -répond: «La lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, pour me -dédier notre généalogie, est trop aimable et trop obligeante; il -faudrait être parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour -n'être pas sensible à des louanges si bien assaisonnées; elles sont -même choisies et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde, -on se laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie, -quelque imagination qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir -toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé et -que je n'ai jamais mérité votre haine... N'en parlons plus.» - - [398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670, lettre de Bussy), t. - I, p. 262-264, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194 à 196, - édit. de M. - - [399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 décembre 1670), t. I, p. 216, édit. - de M.; t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (Cette généalogie des - Rabutins, dit l'éditeur de madame de Sévigné, ne fut terminée - qu'en 1685.) - -Malgré cette promesse tant de fois renouvelée de garder à l'avenir le -silence sur le fatal libelle, elle recommença de nouveau à en parler, et -toujours au sujet de cette généalogie des Rabutin. «Voilà, dit-elle, mon -cousin, tout ce que l'abbé de Coulanges sait de notre maison, dont vous -avez dessein de faire une petite histoire... Je voudrais que vous -n'eussiez jamais fait que celle-là[400]...» Et, plus loin encore, elle -lui reproche de «n'avoir pas fait de son nom (de Rabutin) tout ce qui -était en son pouvoir...» Cette fois Bussy perdit patience; déjà, dans la -réponse à la première lettre qui lui avait causé une si vive -satisfaction, il avait mis en garde sa cousine contre le mauvais effet -que produisaient sur lui les malignes insinuations qu'elle s'était -permises, même dans cette lettre; et il terminait ainsi sa réponse[401]: -«Adieu, ma belle cousine; ne nous tracassons plus. Quoique vous -m'assuriez que nos liens s'allongent de notre race, et qu'ils ne se -rompent point, ne vous y fiez pas trop: il arrive en une heure ce qui -n'arrive pas en cent. Pour moi, j'aime la douceur; je suis, comme le -frère d'Arnolphe, _tout sucre et tout miel_[402].» Aussi madame de -Sévigné, craignant l'effet des provocations qu'elle s'était permises -dans cette dernière lettre, a-t-elle grand soin de dire à Bussy en -finissant: «Je vous souhaite la continuation de votre philosophie, et à -moi celle de votre amitié; elle ne saurait périr, quoique nous puissions -faire; elle est d'une bonne trempe, et le fond en tient à nos os.» Mais -Bussy répondit sur le ton le plus sévère et de manière à convaincre sa -cousine combien ces attaques répétées pouvaient nuire à cette amitié -dont elle lui donnait l'assurance et dont pourtant elle méconnaissait -les droits. Après lui avoir prouvé que sa dernière réflexion, lors même -qu'elle serait juste, est peu généreuse quand elle s'applique à un homme -que l'adversité poursuit, il ajoute: «Je remarque que vous avez, à point -nommé, quand vous m'écrivez, des occasions de picoteries, dont je me -passerais fort bien. Regardez s'il vous serait agréable que je vous -redisse souvent que, si vous aviez voulu, on n'aurait pas dit de vous et -du surintendant les sottises qui s'en dirent après qu'il fut arrêté. Je -ne les ai jamais crues; mais aussi je ne vous ai pas donné le chagrin de -les entendre. Je vous prie donc, ma cousine, d'avoir les mêmes égards -pour moi que j'ai pour vous; car, quoique je ne puisse jamais m'empêcher -de vous aimer, je n'aimerais pas que toute notre vie se passât en -reproches et en éclaircissements: c'est tout ce que nous pourrions faire -s'il y avait de l'amour sur jeu.» - - [400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 227, édit. - de M.; t. I, p. 301, édit. de G. de S.-G. - - [401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 264, édit. - de G. de S.-G.; t. I, p. 195, édit. de M. - - [402] Bussy aurait dû dire: Comme le frère de Sganarelle. Voyez - _l'École des Maris_, acte I, scène 2.--Conférez _OEuvres de - monsieur_ DE MOLIÈRE, t. II, p. 80, 1676, in 12; chez Claude - Barbin. - -Madame de Sévigné comprit toute la portée de ce langage. Souvent Bussy -s'était prévalu de la vive expression de son amitié pour lui, et il -l'avait interprétée (non peut-être sans quelque raison) comme un indice -d'un sentiment plus tendre. Elle avait toujours cherché à lui ôter cette -croyance, et désormais elle était intéressée à ne plus s'attirer de -nouveaux reproches de Bussy, en se donnant le tort de ranimer toujours -leurs anciennes querelles, puisque, selon lui, c'était donner à penser -qu'il y avait de sa part «de l'amour sur jeu.» Elle s'abstint donc de -toute récrimination. Mais elle-même témoigne que c'était avec peine -qu'elle renonçait à la satisfaction qu'elle éprouvait de lui infliger de -temps en temps quelques petites corrections, pour punition de ses fautes -passées. Elle trouvait que cela rendait leur correspondance plus -piquante et plus animée. «Mon Dieu, dit-elle[403], mon cousin, que votre -lettre est raisonnable, et que je suis impertinente de vous attaquer -toujours! Vous me faites voir si clairement que j'ai tort que je n'ai -pas le mot à dire; mais je suis tellement résolue de m'en corriger que, -quand nos lettres devraient être aussi froides qu'elles sont vives, il -est certain que je ne vous donnerai jamais sujet de m'écrire sur ce -ton-là. Au milieu de mon repentir, à l'heure que je vous parle, il vient -encore des aigreurs au bout de ma plume; ce sont des tentations du -diable, que je renvoie d'où elles viennent.» Et en effet, dans cette -lettre même où elle demande excuse pour être revenue sur le passé, elle -en parle de nouveau, et fait ressouvenir Bussy que, si elle a eu tort -envers lui, les torts qu'il a eus à son égard sont bien plus grands. -«Nous voilà donc raccommodés. Vous seriez bien heureux si nous étions -quittes; mais, bon Dieu! que je vous en dois encore de reste que je ne -vous payerai jamais[404]!» Puis elle demande, en finissant, la -permission de faire à son cousin quelques petites querelles d'Allemand, -mais sur d'autres sujets. «Ce qui me plaît dans tout ceci, -ajoute-t-elle, c'est que nous éprouvons la bonté de nos cœurs, qui est -inépuisable.» - - [403] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1671), t. I, p. 268, 269, ou - t. I, p. 325, édit. de G. de S.-G. - - [404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. M. - -Dans les lettres auxquelles cette discussion a donné lieu, nous devons -remarquer certains passages qui font allusion à des propos qu'on aurait -tenus sur madame de Sévigné et dont il sera important, pour -l'intelligence de sa correspondance, de deviner la nature et les motifs. -Madame de Sévigné tâche, dans la première, de réparer un peu la dureté -de ses reproches en terminant par une phrase plus amicale[405], et elle -dit: «Adieu, comte; écrivons-nous, et prenons courage contre nos -ennemis. Pensez-vous que je n'en aie pas, moi qui vous parle?»--A ceci -Bussy répond[406]: «Je ne doute pas que vous n'ayez des ennemis; je le -sais par d'autres que par vous; mais, quoi qu'on m'ait mandé, je ne -crois pas votre conduite si dégingandée qu'on dit, et je ne condamne pas -les gens sans les entendre.» - - [405] BUSSY, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 184, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 251, édit. de G. de S.-G. - - [406] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de - S.-G.--_Id._, t. I, p. 187, édit. de M. (lettre de Bussy, du 25 - juin 1670). - -Ce passage de la lettre de Bussy intrigua beaucoup madame de Sévigné; il -lui prouvait que ce qu'elle croyait être ignoré de son cousin lui était -connu et que, par les altercations qui avaient eu lieu entre elle et lui -et par son alliance et son intimité avec M. de Grignan, elle avait perdu -une partie de la confiance que Bussy avait en elle et l'ascendant dû au -tendre et fort attachement qu'elle lui avait inspiré. Au lieu de mettre -le même empressement à l'instruire de tout ce qui la concernait, Bussy -lui taisait donc ce que ses correspondances lui apprenaient de -désavantageux sur son compte. Soit qu'elle ait oublié ce qu'elle avait -écrit à Bussy, soit qu'elle ait voulu plaider le faux pour savoir le -vrai, elle feignit d'ignorer ce qu'il voulait dire, et nia qu'elle pût -avoir des ennemis ou avoir été l'objet d'aucun mauvais propos; puis, par -le souvenir, agréable pour elle et pour son cousin, des temps de leur -jeunesse, elle tâcha de ranimer la chaleur de ses anciens sentiments, -dans l'espoir de lui arracher son secret[407]. - - [407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. de M. - -«Vous me donnez un trait en me disant que j'ai des ennemis et qu'on vous -a mandé que ma conduite était dégingandée. Vous feignez qu'on vous l'a -écrit; je parie que cela n'est pas vrai. Hélas! mon cousin, je n'ai -point d'ennemis; ma vie est tout unie, ma conduite n'est pas dégingandée -(puisque _dégingandée_ il y a). Il n'est point question de moi: j'ai une -bonne réputation; mes amis m'aiment, les autres ne songent pas que je -suis au monde; je ne suis ni jeune ni jolie; on ne m'envie point. Je -suis quasi grand'mère, c'est un état où l'on n'est guère l'objet de la -médisance; quand on a été jusque-là sans se décrier, on se peut vanter -d'avoir achevé sa carrière.--M. de Corbinelli vous dira comme je suis, -et, malgré mes cheveux blancs[408], il vous redonnera peut-être du goût -pour moi. Il m'aime de tout son cœur; et je vous jure aussi que je -n'aime personne plus que lui. Son esprit, son cœur, ses sentiments me -plaisent au dernier point. C'est un bien que je vous dois; sans vous je -ne l'aurais jamais vu.» - - [408] Cette lettre étant datée du 6 juillet 1670, madame de - Sévigné avait, quand elle l'écrivit, quarante-quatre ans et cinq - mois. - -Bussy était trop rusé pour se laisser prendre au piége, quoique l'amorce -eût été habilement préparée. Il répondit de manière à prouver à sa -cousine qu'il était parfaitement bien informé, et se garda de faire -connaître de quelle part venaient ses informations[409]. - - [409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 262, édit. - de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194, édit. de M. - -«... Aussi bien me mandez-vous que vous m'en devez encore de reste. -Hâtez-vous donc de me payer, afin que nous soyons bientôt quittes. Je -meurs d'impatience d'être assuré que je n'essuierai jamais de mauvaise -humeur de vous. Je ne vous ai point menti quand je vous ai dit que vous -aviez des ennemis; premièrement, vous me l'avez écrit dans votre _Épître -chagrine_[410]; mais on me l'a mandé d'ailleurs. Quoique votre modestie -vous fasse dire que vous n'êtes ni jeune ni belle, et quoique vous ne -puissiez vous sauver par là si vous donniez lieu de parler, ce n'est pas -sur cela qu'on a parlé de vous. Mais que je suis ridicule de vouloir -vous apprendre ce qu'assurément vous savez avant moi! On ne manque pas -de gens, dans le pays où vous êtes, qui avertissent les amis des -calomnies aussi bien que des vérités qu'on dit d'eux. Je ne vous en -dirai donc pas davantage, sinon qu'à quelques petits reproches près dont -vous m'avez fatigué, je vous trouve une dame sans reproche, et que j'ai -la meilleure opinion du monde de vous.» - - [410] Expression qui fait allusion à l'épître en vers de Scarron - intitulée _Épître chagrine_.--Conf. SCARRON, _OEuvres_, t. VIII, - p. 228, édit. 1737, in-18. - -Bussy en avait dit assez pour être compris de madame de Sévigné; mais -ses réticences nous réduisent à ne pouvoir former que des conjectures -sur les médisances et les calomnies auxquelles il fait allusion. Nous -aurons par la suite occasion de faire connaître ce qui sur ce point nous -paraît être la supposition la plus probable. Nous nous contenterons de -dire ici que nous croyons que madame de Montmorency était celle qui -avait fait connaître à Bussy ce qu'on disait dans le monde sur sa -cousine. De toutes les personnes qui correspondaient alors avec Bussy, -madame de Montmorency est celle qui se montre la plus exacte et la plus -empressée à lui transmettre les nouvelles de ce genre. - - - - -CHAPITRE XII. - -1670-1671. - - Madame de Sévigné parle, dans ses lettres, des événements qui se - sont passés durant sa nouvelle contestation avec Rabutin.--Louis - XIV envoie de nouveaux secours à Candie.--Le duc de Beaufort y - périt.--Navailles est disgracié, puis rappelé.--Louis XIV - travaille avec succès à la prospérité et à la grandeur de la - France.--Il conclut un traité secret avec Charles II--Réside à - Saint-Germain en Laye ou à Chambord.--Créqui, par ses ordres, - s'empare de la Lorraine.--Pirates d'Alger soumis.--Dunkerque - acheté.--Ambassadeurs d'Ardrah, de la côte de Guinée.--Louis XIV - fait la visite de places fortes.--Bon état des finances.--Il n'y - eut point de fêtes données par Louis XIV à Versailles ni dans la - capitale.--Les plaisirs ne sont pas négligés.--Molière compose les - _Amants magnifiques_--Molière est inférieur à Benserade dans les - vers qu'il compose pour ce ballet.--Ce fut le dernier où le roi - figura.--Vers de Racine auxquels on attribue ce changement.--Il - eut d'autres causes plus probables.--La comédie du _Bourgeois - gentilhomme_ eut peu de succès à la cour.--Par quelle - raison.--Tragédies de _Bérénice_, composées par Corneille et par - Racine, à l'instigation d'Henriette d'Angleterre.--Ce fut un duel - littéraire.--Critique des deux pièces par l'abbé Villars, - approuvée par madame de Sévigné.--Racine répond avec humeur à - cette critique.--Sa pièce de _Bérénice_ est représentée aux noces - du duc de Nevers et de mademoiselle de Thianges.--Allusions à - Louis XIV, auxquelles la nature du sujet invitait les deux - poëtes.--Beaux vers qui s'appliquaient à ce monarque dans la - _Bérénice_ de Corneille.--Louis XIV alors admiré et redouté dans - toute l'Europe.--Les malheurs de la fin de son règne sont préparés - dans les temps de prospérité.--Violence faite à la morale publique - par sa liaison avec Montespan.--Le marquis de Montespan est - exilé.--La séparation d'avec sa femme est prononcée en - justice.--Les deux maîtresses du roi cohabitent ensemble.--Peines - qu'en éprouve la Vallière.--Elle se retire aux Filles de - Sainte-Marie de Chaillot.--Mathonnet emprisonné à Pignerol à cause - des services rendus à la Vallière.--Montespan déguise ses - grossesses et cache ses accouchements.--Ses enfants sont confiés à - madame Scarron.--Conduite admirable que tient cette - dernière.--Introduite à la cour, elle est peu goûtée du roi.--Le - règne des femmes assure celui des favoris.--Louis XIV, pour les - affaires d'État, ne se laissait gouverner ni par les uns ni par - les autres.--Détails sur les favoris de Louis - XIV,--Saint-Aignan,--Dangeau,--d'Armagnac,--Marsillac,--la - Feuillade,--Lauzun.--L'exemple que donne Louis XIV l'empêche de - réprimer les désordres de son frère et des favoris qui entourent - ce dernier.--Madame (Henriette d'Angleterre) demande que le - chevalier de Lorraine soit exilé.--Il est éloigné, et, de concert - avec d'Effiat et Beuvron, il donne par le poison la mort à - Henriette.--Fin cruelle de cette princesse.--Bague d'émeraude - qu'en mourant elle donne à Bossuet.--Oraison funèbre qu'il - prononce sur la mort de cette princesse.--Louis XIV découvre le - complot.--Il acquiert la certitude que son frère l'a - ignoré.--Irritation produite en Angleterre par la mort - d'Henriette.--Louis XIV est forcé, par sa politique, à la - dissimulation.--Il rappelle le chevalier de Lorraine de son exil - et épargne ses complices. - -Tandis que madame de Sévigné mariait sa fille, qu'elle s'occupait de -réconcilier Bussy avec son gendre, la France prospérait; des événements -importants avaient lieu sur la grande scène politique. Par patriotisme, -par amour pour ses enfants, par ambition pour sa famille, madame de -Sévigné y prenait intérêt; mais ce qui se passait autour d'elle à la -cour et dans la haute société, dans cette société si avide de gloire, de -dignités, de plaisirs, la touchait encore plus vivement. Elle en parle -souvent dans ses lettres, ou y fait fréquemment allusion. Pour faire -sortir de ses écrits la peinture fidèle du monde au milieu duquel elle a -vécu, il est donc nécessaire de faire de l'histoire de ces temps l'objet -d'une étude approfondie. Quoique ce sujet ait déjà été traité par nombre -d'écrivains, il ne l'a jamais été sous ce point de vue. La vie privée -du jeune monarque, des princes de son sang, de ses courtisans, de ses -ministres et l'influence exercée par eux sur les mœurs, la religion, la -littérature doivent surtout appeler notre attention, non-seulement parce -que toutes ces choses sont par elles-mêmes les plus importantes à -connaître par leur résultat sur les destinées du pays, mais aussi parce -que ce sont celles sur lesquelles madame de Sévigné nous fournit le plus -de lumière et qui peuvent le mieux nous faire pénétrer dans le secret de -ses pensées, et nous dévoiler les causes les plus cachées des -résolutions et des opinions qui lui sont propres ou qui appartiennent -aux hommes d'État et aux personnages du grand monde, dont les noms se -rencontrent souvent, ou occasionnellement, sous sa plume. Enfin, madame -de Sévigné parle souvent des écrivains illustres dont elle était -contemporaine et dont la lecture lui était familière; les investigations -auxquelles ces lettres et celles qui lui furent adressées donnent lieu -nous procurent une intelligence plus complète des chefs-d'œuvre de -notre littérature; elles nous instruisent des circonstances et des idées -régnantes sous l'empire desquelles les auteurs se sont trouvés placés et -des motifs qui les ont dirigés dans leurs compositions. - -La troupe de la Feuillade, dans laquelle le jeune de Sévigné avait fait -ses premières armes, ne fut pas la seule qui partit du port de Toulon -pour aller au secours de Candie. Cédant aux conseils de Turenne, qui -secondait les instances de la cour de Rome, à laquelle ce grand -capitaine devait la promotion de son neveu au cardinalat, Louis XIV -envoya l'année suivante six mille hommes au secoure de Candie; il les -plaça sous les ordres du duc de Navailles, et donna le commandement de -la flotte au duc de Beaufort[411]. La plupart des braves qui -composaient cette petite armée furent massacrés dans une sortie. Le duc -de Beaufort, ce héros de la Fronde, périt dans cette action meurtrière; -comme on ne put retrouver son corps après le combat, sa mort donna lieu -à des fables, qu'on cherchait à rendre probables par le souvenir du rôle -qu'il avait autrefois joué. Navailles, pour sauver la flotte et ce qui -lui restait de troupes, revint en France; et Candie se rendit peu après -son départ. On s'en prit à Navailles du mauvais succès de l'expédition; -il fut exilé et forcé à se retirer dans sa terre. Mais il prouva au roi -que, dans toute sa conduite, il avait su concilier l'honneur et les -intérêts du royaume, et que, bien loin d'avoir mérité d'être blâmé, il -aurait dû être récompensé. Louis fut convaincu, et Navailles rentra en -grâce[412]: belle preuve d'équité. L'homme tout-puissant qui sait -réparer une injustice dont il est l'auteur est encore plus rare que -celui qui n'en commet aucune. Quel dommage que Louis XIV n'ait pas été -assez maître de ses passions pour être juste envers la femme de -Navailles, comme il l'avait été envers lui[413]! - - [411] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 89; t. II, p. 53 (1er mai - 1671). - - [412] Duc DE NAVAILLES ET DE LA VALETTE, _Mémoires_, 1701, in-12, - p. 225-278, liv. IV.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 451, 454, - 456.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 83.--DARU, _Hist. de Venise_, - 1819, in-8º, t. IV, p. 616-621; t. VII, p. 246 et 247.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_, t. III, p. 477 (31 juillet 1675); _Plans et cartes de - Candie_, Biblioth. royale, vol. XXX de l'_Histoire de France par - estampes_. - - [413] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 410, - 411.--Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 301, chap. XX. - -A l'époque où nous sommes arrivés, cette entreprise de Candie fut la -seule où Louis XIV échoua. Jamais il ne travailla plus efficacement -qu'alors à la prospérité du royaume, à sa grandeur et à sa puissance. -Les secours qu'il avait envoyés à Candie ne nuisirent point à ses -négociations avec la Porte Ottomane. Son ambassadeur fut reçu à -Constantinople avec des honneurs inouïs jusqu'alors; une alliance fut -faite avec le sultan. Les pirates d'Alger se virent contraints par la -force de respecter le pavillon français; et le commerce de France, en -Orient, étendit ses ramifications dans toutes les vastes et riches -contrées soumises au croissant; en Occident, dans les deux Amériques; au -Midi, jusqu'au fond du golfe de Guinée, d'où l'on vit venir des -ambassadeurs d'Ardrah, présenter aux Tuileries le curieux spectacle -d'une magnificence sauvage, et s'incliner devant le trône du grand -roi[414]. Dunkerque fut acheté à l'Angleterre, et devint un port -français[415]. Un traité secret fut conclu avec Charles II, qui mettait, -en cas de guerre, toutes les forces britanniques à la disposition du roi -de France[416]. Le duc de Lorraine n'exécutait pas ses traités avec la -France, et négociait contre elle. Louis XIV envoya aussitôt une armée -commandée par le maréchal de Créqui, qui s'empara de Pont-à-Mousson, -d'Épinal, de Longwy; et le duc de Lorraine, voyant ses États séquestrés, -fut obligé de se retirer à Cologne, et ensuite à Francfort[417]. Des -traités avantageux lièrent à la France l'empereur, l'électeur de -Cologne, l'évêque de Munster et la Suède[418]. Casimir, roi de Pologne, -se démit de sa couronne, vint à Paris, où il fut reçu avec tous les -honneurs dus à son rang, et accepta de Louis XIV la dignité -ecclésiastique d'abbé de Saint-Germain des Prés. - - [414] Le portrait de l'ambassadeur d'Ardrah, D. Matheo Lopez, fut - gravé par Larmessin.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 185 (lettre du 9 - décembre 1670). - - [415] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 186. - - [416] LINGARD'S _History of England_.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. - V, p. 466, 467, 469. - - [417] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t. - II, p. 165 et 166. - - [418] _Préliminaires des traités entre les rois de France et tous - les princes de l'Europe_; Paris, Frédéric Léonard, 1692, in-12, - p. 287 à 300. - -Louis XIV visita toutes les places de Flandre qu'il avait conquises; et -ce voyage, qu'il fit avec une grande pompe et accompagné de beaucoup de -troupes, jeta l'inquiétude et la crainte dans toute l'Europe[419]. Il -avait, au milieu de la paix, mis ses armées, ses arsenaux sur le pied de -guerre, créé une marine formidable, établi un ordre inconnu avant lui -dans l'administration de ces deux parties essentielles à la défense de -l'État et au soutien de sa puissance. L'administration intérieure -n'était pas moins admirable; et celle des finances fut portée à ce degré -de perfection que les impôts furent diminués et les recettes -augmentées[420]: résultat qui paraît contradictoire et que cependant -peut toujours obtenir en temps de paix, dans un grand État, un -gouvernement énergique, probe et éclairé. - - [419] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 404, 415.--BUSSY, - _Lettres_, t. V, p. 177 et 184 (2 novembre et 9 décembre 1670). - - [420] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances - de France_, édit. in-12, t. III, p. 43, 47, 51, 54, 57. - -Occupé de ses vastes projets politiques et guerriers, Louis XIV, cette -année, quand il n'était pas aux frontières, résida le plus -habituellement à Saint-Germain en Laye et à Chambord. Il n'y eut point -de fêtes royales données dans la capitale et à Versailles. De grands -travaux furent exécutés dans ce dernier lieu, et de plus fortes sommes -que dans aucune des années précédentes furent consacrées à cette -prodigieuse création[421]. Mais pour achever le château et le parc il -fallait encore vingt ans, et douze ans s'écoulèrent avant que les -travaux fussent assez avancés pour que Louis XIV pût s'y établir à -demeure[422]. Les plaisirs ne pouvaient se trouver longtemps absents -partout où ce jeune monarque était présent. Durant l'hiver de 1670, -lorsqu'il était avec toute sa cour à Saint-Germain en Laye, il donna à -Molière le sujet d'une pièce fort bien choisi pour amener des ballets et -des divertissements nombreux et brillants. Ce but fut atteint par la -composition des _Amants magnifiques_, production que Molière avait jugée -ne devoir pas survivre à la circonstance qui y avait donné lieu; il ne -la fit point représenter à Paris, et elle ne fut publiée qu'après sa -mort[423]. Nous devons remarquer que cette fois les vers des ballets et -des intermèdes ne furent pas composés par Benserade, mais par Molière, -qui chercha à imiter Benserade dans l'art de tourner avec élégance et -facilité des riens spirituels et des à-propos flatteurs, mais qui se -montra dans cette lutte inférieur à ce poëte médiocre. Bussy, avec ce -tact fin qui caractérise son goût en littérature, en fait la remarque au -sujet du ballet de _Psyché_, qui fut donné l'année suivante[424]. - - [421] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par - Louis XIV aux créations de Versailles, Marly et dépendances_; - 1836, in-8º, p. 23, 39, 42, 45, 47, 48, 53, 57. - - [422] FÉLIBIEN, _Description sommaire du chasteau de Versailles_; - 1674, in-12.--COMBE, _Explication historique de ce qu'il y a de - plus remarquable dans la maison royale de Versailles et dans - celle de_ MONSIEUR _à Saint-Cloud_; 1681, in-12.--FÉLIBIEN, - _Explicat. des tableaux de la galerie de Versailles et de ses - deux salons_; 1687, in-12.--Id., _Recueil et description de - peintures et autres ouvrages faits pour le roi_; 1689, - in-12.--Id., _Description sommaire de Versailles ancienne et - nouvelle_; 1703.--ECKARD, _Recherches sur Versailles_; 1836, - in-8º, p. 41 et 49. - - [423] _Les OEuvres posthumes de monsieur_ DE MOLIÈRE, t. VIII, - imprimées pour la première fois; Paris, Denys Thierry, etc., - 1682, in-12.--_Les Amants magnifiques_, p. 5-84.--_OEuvres de_ - MOLIÈRE, t. VII, p. 477-481, édition d'Auger.--TASCHEREAU, _Hist. - de la vie et des ouvrages de Molière_; 2e édition, p. 250 et 432; - 3e édit., p. 153 et 296. - - [424] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306 (lettre à la comtesse du - Bouchet, du 7 février 1671). Le livre du ballet mentionné est - _Psyché_; 1671, in-12.--Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre - françois_, t. XI, p. 121 à 132. - -Cette pièce des _Amants magnifiques_ forme époque dans la vie de Louis -XIV, parce que ce fut la dernière où il figura en personne dans les -ballets et les divertissements que l'on jouait à la cour: il fit le rôle -de _Neptune_ et celui du _Soleil_[425]. D'Armagnac le grand écuyer, le -marquis de Villeroi et le marquis de Rassent représentèrent tous trois -des dieux marins. Ce changement dans les habitudes du jeune monarque a -été généralement attribué à de beaux vers de Racine qui ont été souvent -cités à ce sujet. Il semble qu'on ne peut guère douter du fait, -puisqu'il est attesté, du vivant de Louis XIV, dans une lettre écrite -par Boileau en défense de l'opinion soutenue par lui contre Massillon en -faveur de l'utilité de la comédie et du théâtre[426]. Cependant il doit -être permis de faire observer que, si tel a été l'effet des vers de -Racine, cet effet n'a pas été instantané, puisque la tragédie de -_Britannicus_, où se trouvent ces vers, fut jouée et même imprimée avant -la représentation des _Amants magnifiques_[427]. Ce que nous pouvons -affirmer, d'après la connaissance intime de l'histoire littéraire de -cette époque et de l'esprit d'adulation qui dominait alors la plume de -tous les auteurs à l'égard de Louis XIV, c'est que Racine n'eût jamais -écrit des vers qui pussent donner lieu au roi de se faire l'application -d'un reproche adressé à Néron, ou que, s'il les eût écrits, il les eût -effacés. Si donc les vers de Racine ont empêché Louis XIV, après qu'il -les eut entendus, «de danser à aucun ballet, même au temps du carnaval,» -comme le prétend Boileau, ce fut contre l'intention de Racine, qui était -trop bon courtisan pour avoir la prétention de réformer le roi, surtout -en lui faisant l'application de vers tels que ceux-ci[428]: - - Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire? - Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire; - Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pour toute ambition, pour vertu singulière, - Il excelle à conduire un char dans la carrière, - A disputer des prix indignes de ses mains, - A se donner lui-même en spectacle aux Romains, - A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, - A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre. - - [425] MOLIÈRE, _OEuvres posthumes_, 1682, t. VIII, p. 10 et 83. - - [426] LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_; - Lausanne, 1747, in-12, t. I, p. 80.--_Lettre de_ BOILEAU _à - Monchesnay_, t. II, p. 260.--Dans les _OEuvres de_ BOILEAU, édit. - de Berriat Saint-Prix, t. IV, p. 128 et 130, la lettre est datée - du 7 septembre 1707.--AIMÉ-MARTIN, _OEuvres de Racine_, 1826, - in-8º, t. I, p. XLIV. - - [427] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages; - le privilége est du 7 janvier 1670).--Frères PARFAICT, _Histoire - du Théâtre françois_, t. X, p. 426 à 446 (13 décembre - 1669).--_Ibid._, t. XI, p. 42-96 (février 1670). - - [428] _Britannicus_, acte IV, scène 4. - -Si on fait attention que la lettre de Boileau, quoique écrite du vivant -de Louis XIV, l'a été trente-sept ans après la première représentation -de _Britannicus_ et celle des _Amants magnifiques_; que c'est une lettre -particulière publiée plusieurs années après la mort du monarque et de -Boileau lui-même; que cette lettre, adressée à Monchesnay dans le but de -faire l'apologie de la comédie, fortement attaquée alors par Bossuet, -Massillon, et par tous les grands talents que possédait le clergé de -France; que cette lettre, dis-je, n'a peut-être reproduit, en cette -circonstance, qu'un bruit vulgaire, dont Boileau, sans en avoir une -connaissance particulière et sans chercher à l'approfondir, était bien -aise de s'emparer, on sera induit à chercher une autre cause à la -résolution de Louis XIV; et il sera facile de trouver un motif plus -naturel dans l'âge du monarque, qui modifiait sous ce rapport ses goûts -et ses habitudes. L'étiquette pompeuse dont il crut devoir s'entourer à -mesure que s'exaltait en lui le sentiment de la dignité royale formait -aussi obstacle à ce qu'il s'adonnât à ce genre de divertissements, qui -avait eu tant d'attraits pour lui dans son adolescence. D'ailleurs, avec -les occupations dont il était surchargé, avait-il le temps d'étudier les -rôles d'un ballet et de retenir les vers que Benserade composait? -Ajoutons que la complication de ses intrigues amoureuses et de celles de -toute sa cour, trop fidèle imitatrice des exemples qu'il lui donnait, -jointe aux ménagements que réclamaient la reine et la majesté du trône, -ne permettaient plus au poëte de hasarder ces plaisanteries ingénieuses, -ces allusions folâtres ou graveleuses dans lesquelles Benserade -excellait: elles eussent été des révélations indiscrètes et -extravagantes. Ainsi non-seulement on ne vit plus Louis XIV déployer ses -grâces, son agilité et son adresse dans les ballets et les carrousels, -mais les ballets et les carrousels même cessèrent pendant longtemps. Ils -ne recommencèrent que dix ans après la représentation des _Amants -magnifiques_, lorsque le Dauphin fut en âge d'y figurer, et que leur -ancienne célébrité fit naître le désir de procurer à l'héritier du -trône ces divertissements. Ce fut alors que l'on demanda de nouveau des -vers à Benserade pour le _Ballet royal du Triomphe de l'Amour_, qui fut -son dernier ouvrage en ce genre[429]. - - [429] BENSERADE, _OEuvres_; Paris, 1697, t. II, p. 404; _Ballet - royal du Triomphe de l'Amour_, dansé devant Sa Majesté, à - Saint-Germain en Laye, en 1681.--LAURENT, _la Galante et - magnifique joute des chevaliers maures, au grand carrousel - Dauphin, à Versailles, le 1er et 2 juin 1685_; Paris, in-12, chez - Antoine Raflé (40 pages).--DE SOURCHES, _Mémoires_; Paris, 1836, - in-8º, t. I, p. 129-176. - -_Le Bourgeois gentilhomme_, composé aussi pour amener des ballets et des -danses et joué pour la première fois, à Chambord, le 14 octobre 1670, ne -fut pas si bien accueilli que _les Amants magnifiques_; et cependant -Molière, dans cette pièce, était rentré dans le domaine de son talent et -de la bonne et franche comédie. Des scènes d'un naturel exquis, d'un -comique délicieux, mais peu liées entre elles et terminées par une -parade grotesque et invraisemblable, ne plurent pas au goût dédaigneux -d'une cour que l'auteur du _Misanthrope_ et du _Tartufe_ avait rendue -difficile à satisfaire[430]. - - [430] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. XI, - p. 56-66.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 1844, in-12, p. 158-161. - -Mais le principal événement théâtral de l'année fut la lutte -qu'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, parvint à établir entre -Corneille et Racine[431]. Ces deux grands poëtes, par les instigations -de cette princesse, firent représenter chacun en même temps et sur deux -théâtres différents une tragédie sur le même sujet. Ce fut un duel, a -dit Fontenelle; mais dans ce duel les conditions n'étaient pas égales: -l'un des combattants acquérait sans cesse des forces, l'autre avait -perdu les siennes. Le Corneille de _Tite et Bérénice_ n'était plus celui -du _Cid_ et de _Polyeucte_; et quoique la troupe de Molière fit tous ses -efforts pour faire valoir la nouvelle pièce, elle ne réussit pas. La -_Bérénice_ de Racine eut au contraire un succès prodigieux, à la cour -comme à la ville. Une actrice admirable, dont on disait que l'auteur -était amoureux, fit mieux dans cette pièce que de s'attirer des -applaudissements, elle fit répandre d'abondantes larmes[432]. _Bérénice_ -devint la pièce en vogue; ce fut elle qu'on joua aux brillantes noces -qui eurent lieu pour le mariage de mademoiselle de Thianges avec le duc -de Nevers[433], de ce duc de Nevers qui fut depuis le chef de la cabale -contre Racine, de ce duc de Nevers «si difficile à ferrer, dit madame de -Sévigné, si extraordinaire qu'il glisse des mains alors qu'on y pense le -moins.» - - [431] Conférez FONTENELLE, _OEuvres_ (Vie de Pierre - Corneille).--LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_; - 1747, in-12, p. 87.--GEOFFROY, _OEuvres de Racine_, t. III, p. - 11. - - [432] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. XI, p. - 66-108-120. - - [433] Diane-Gabrielle de Damas, fille de Claude-Léonor, marquis - de Thianges, et de Gabrielle Rochechouart de Mortemart, sœur de - madame de Montespan. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 210, - édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G. de S.-G. (10 - décembre 1670).--_Ibid._, t. VII, p. 38, édit. de G. de S.-G. - -L'abbé de Villars, le spirituel auteur des _Lettres du comte de Gabalis -sur les sylphes, les gnomes et les salamandres_, fit des deux tragédies -une critique sévère, mais presque toujours juste. Madame de Sévigné eut -raison de la trouver plaisante [c'est-à-dire agréable] et ingénieuse. -C'est à tort qu'on a taxé d'esprit de parti madame de Sévigné pour avoir -jugé favorablement un petit écrit qu'elle-même traite de bagatelle et -dans lequel elle blâme cinq ou six mauvaises plaisanteries, qui sont, -dit-elle, «d'un homme qui ne sait pas le monde[434].» Racine, qui plus -tard fut désolé d'une arlequinade dont sa pièce fut l'objet, qui -s'affligea d'un bon mot de Chapelle, fut singulièrement irrité de -l'approbation donnée par beaucoup d'hommes de goût à la critique de -Villars. Il en parle dans la préface de sa tragédie avec une colère mal -déguisée; il la réfute faiblement, et il a l'air de la mépriser. Cette -critique fit alors grand bruit, et divisa la cour et la ville, les gens -de lettres et les gens du monde sur le jugement qu'on devait porter de -la _Bérénice_ de Racine. On était pour l'avis du critique après l'avoir -lu, et pour la pièce après avoir entendu la Champmeslé[435]. Il en est -encore ainsi aujourd'hui: les vers de Racine produisent toujours leur -effet accoutumé, et désarment ceux qui voudraient signaler les défauts -de ses compositions. Il importe peu à la gracieuse Vénus de Médicis de -n'avoir ni le port ni la dignité d'une déesse; l'admirable pureté de ses -formes séduit aussitôt les regards; et plus ils s'attachent sur l'œuvre -de l'artiste, plus ils confirment le jugement que l'on a porté de son -sublime talent. Cependant la rareté des représentations de _Bérénice_ a -depuis longtemps prouvé que l'abbé Villars avait raison de ne pas -trouver dans cette pièce les véritables caractères d'une tragédie. -Henriette, en donnant, à leur insu, ce sujet à traiter aux deux poëtes, -avait une intention que Voltaire a très-bien fait ressortir: elle -s'attendait à ce que tous les deux chercheraient à créer des allusions à -Louis XIV dans le rôle de Titus. Ils n'y manquèrent pas; mais chacun -d'eux les puisa dans la nature de son génie, Racine dans les sentiments -d'un amour tendre et passionné, Corneille dans l'élévation de l'âme et -l'énergie du caractère; et certes on peut dire que, quoique la pièce de -Corneille fût bien inférieure à celle de son jeune rival, elle était -plus conforme aux désirs de la princesse. - - [434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 septembre 1671), t. II, p. 192, - édit. de M.--_Ibid._, t. II, p. 230.--Conférez encore, sur - Racine, SÉVIGNÉ, t. II, p. 426; t. V, p. 554-558; t. IX, p. 126, - et t. X, p. 182, édit. de G. de S.-G.--GEOFFROY, _Jugement sur - Bérénice_, dans son édit. des _OEuvres de_ RACINE; 1808, in-8º, - t. III, p. 156.--LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_; - 1747, in-12, p. 88; et dans les _OEuvres de_ RACINE, t. I, p. LI - de l'édit. d'Aimé-Martin.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. III, p. - 317 et 318.--CAYLUS, _Mém._, p. 452. - - [435] LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_, 1747, t. I, - p. 90 et 91.--_OEuvres de_ RACINE, édit. d'Aimé-Martin, 1820, - in-8º, t. II, p. 304.--Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre - françois_, t. XI, p. 104. - -Dans _Tite et Bérénice_, l'intention de Corneille fut si bien saisie que -Santeul traduisit en latin les vers suivants, pour les présenter à Louis -XIV lorsqu'il partit pour faire la conquête de la Hollande: - - Mon nom, par la victoire est si bien affermi - Qu'on me croit, dans la paix, un lion endormi; - Mon réveil incertain du monde fait l'étude; - Mon repos en tout lieu jette l'inquiétude; - Et, tandis qu'à ma cour les aimables loisirs - Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs, - Pour envoyer l'effroi de l'un à l'autre pôle - Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole[436]. - - [436] CORNEILLE, _Tite et Bérénice_, comédie héroïque, acte II, - scène I, t. V, p. 262 et 263, édit. 1692, chez P. Trabouillet, - revue et corrigée par l'auteur, t. IX, p. 16 de l'édit. 1824, - in-8º, de Lefèvre.--FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _Esprit du grand - Corneille_, p. 366. - -A cette époque Louis XIV était redouté et admiré de toute l'Europe. On -cherchait avec anxiété à pénétrer ses desseins, à deviner ses -résolutions. Nul souverain, par ses brillantes qualités comme par ses -défauts, n'exerça une plus grande et plus longue influence au dedans -comme au dehors de ses États. Tout homme qui, devenu tout-puissant, a le -noble désir d'exercer son pouvoir dans l'intérêt des peuples et de sa -gloire se trouve exposé au plus grand de tous les dangers. Tous ceux, -qui l'entourent, loin de combattre ses mauvais penchants, cherchent à -les exploiter pour élever leur fortune; et s'il ne sait pas puiser en -lui-même la force nécessaire pour résister à la séduction et dissiper -les nuages sans cesse amassés pour offusquer sa raison, il marche de -faute en faute et d'erreur en erreur. Tous les grands personnages dont -l'histoire contient l'éloge ont déployé dans l'adversité une énergie -digne d'être admirée; peu ont su résister à la prospérité. Louis XIV -n'était pas du nombre de ces derniers; et dès lors, et même avant qu'il -eût atteint le faîte de sa grandeur, se manifestèrent les faiblesses qui -devaient enfanter vers la fin de son règne les malheurs publics et ses -chagrins domestiques. Enivré par ses succès, il se regardait, par son -génie, par les droits divins de sa couronne, comme un être à part, dont -la volonté faisait loi. Mettre obstacle à cette volonté était à ses yeux -non-seulement rébellion, mais sacrilége; et, soit qu'il fût question de -s'opposer à ses passions ou aux mesures de son gouvernement, l'effet -était le même et le crime était pareil. - -La liaison de Louis XIV avec madame de Montespan devait entraîner des -conséquences plus graves que celles qu'avait produites son amour pour la -Vallière. Celle-ci, en disposant d'elle-même selon son cœur, ne violait -pas les saintes lois du mariage; mais Montespan avait un mari dont elle -était aimée. Pour l'arracher à cet homme d'honneur, qui la rendait -heureuse, Louis XIV se vit forcé de méconnaître les droits les plus -sacrés de la justice. Le marquis de Montespan fut relégué à l'extrémité -du royaume, et un tribunal complaisant prononça un jugement de -séparation entre lui et sa femme. Elle fut attachée à la cour, et eut la -charge de surintendante de la maison de la reine; de la reine! pour -laquelle ainsi, à double titre, son nom devenait un outrage. On ne -parvint pas de prime abord à ce degré d'impudeur; il fallut s'y -accoutumer et y accoutumer le peuple. On s'entoura de quelque mystère. -L'ancienne maîtresse dut servir de voile pour couvrir le secret de la -nouvelle. L'infortunée la Vallière eut à supporter les inexprimables -angoisses d'une amante abandonnée, qui, le cœur brûlant d'amour, se -trouve forcée d'être continuellement spectatrice du bonheur de sa rivale -et d'habiter avec elle. Lorsqu'on songe que le roi s'était par principe -imposé l'obligation de revenir chaque nuit dans la couche nuptiale, on -est surpris qu'il ne fût pas choqué lui-même d'une si étrange polygamie. -L'orgueil de madame de Montespan souffrit de se trouver dans le même -gynécée que celle qu'elle avait trompée et trahie; elle en fit des -reproches à son amant. Louis s'excusa en disant que cela s'était établi -insensiblement. «Insensiblement pour vous, lui répliqua vivement la -fière beauté, mais très-sensiblement pour moi.» Des humiliations, -d'insupportables affronts étaient pour la Vallière le résultat -inévitable de sa position. L'infortunée, pour la seconde fois, fit sa -retraite au couvent des Filles Sainte-Marie de Chaillot[437], où était -toujours mademoiselle de la Mothe d'Argencourt, son ancienne amie[438]. -Louis XIV, qui s'était habitué à compter sur l'affection et l'entier -dévouement de la Vallière, versa des larmes quand il se vit menacé de la -perdre pour toujours; il envoya Colbert pour la prier de revenir, et il -força sa nouvelle maîtresse de joindre ses instances aux siennes. Elle -revint. Madame de Sévigné a raconté cet événement[439], qui fit douter -pendant quelque temps à la cour si les tendresses cordiales d'un ancien -attachement ne l'emporteraient pas sur l'entraînement d'une nouvelle -passion. - - [437] Ce fut le mercredi des Cendres. Sur la Vallière, voyez - SÉVIGNÉ (lettres en date des 12 et 13 janvier 1671), t. I, p. 245 - et 247, édit. de M.; et t. I, p. 322 et 324, édit. de G. de - S.-G.; (13 décembre 1673), t. III, p. 263, édit. de G.--_Id._, t. - III, p. 172 et 173 (16 octobre 1676); _ib._, t. V, p. 170, édit. - de G.--_Ib._, t. V, p. 3, édit. M. (29 décembre 1679).--_Ib._, t. - VI, p. 276, édit. de G.--_Ib._, t. VI, p. 83, édit. de M. (5 - janvier 1680).--_Ib._, t. VI, p. 285, édit. de G.--_Ib._, t. VI, - p. 92, édit. de M. (1er septembre 1680).--_Ib._, t. VII, p. 190, - édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. VI, p. 443, édit. M.--BUSSY, - _Lettres_ (1er juin et 6 juillet 1669), t. V, p. 79, 82.--CAYLUS, - _Mém._, t. LXVI, p. 379 et 380.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. - XLIII, p. 196 et 634.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t. LII, p. - 94 et 123.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414, - 456.--RETZ, t. XLVI, p. 54.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p. 313, - 370. Conférez _Mémoires de Maucroix_, suite et fin, p. 33, ch. - XX, et ci-dessus, 2e partie, p. 300, ch. XX. - - [438] Voyez ch. IX, 2e partie de cet ouvrage, p. 114. - - [439] SÉVIGNÉ, _loc. cit._ (lettres des 12 et 13 février). - -Mais l'on sut bientôt, que la Vallière, victime d'un amour qui ne se -nourrissait plus que de larmes et de regrets, avait le projet de se -retirer au couvent. Louis XIV crut pouvoir la retenir en prodiguant pour -elle, pour sa famille et pour les enfants qu'il avait eus d'elle les -richesses et les dignités. Vain espoir! Rien que le cœur d'un amant -adoré ne pouvait consoler celle que poursuivait le remords de lui avoir -sacrifié l'honneur. Ses longs entretiens avec mademoiselle de la Mothe -d'Argencourt et ses fréquentes visites au monastère de Chaillot firent -ombrage à Louis XIV. Il fit arrêter et conduire en prison, à Pignerol, -un gentilhomme nommé Mathonnet[440], uniquement parce qu'il s'employait -comme intermédiaire entre madame de la Vallière et les sœurs de -Sainte-Marie; et il ne lui accorda sa liberté que lorsqu'il n'osa plus -contraindre celle qui avait pris la ferme résolution de se consacrer -tout entière à Dieu seul. De moins scrupuleuses et de plus dangereuses -rivales tâchèrent de supplanter Montespan auprès de son royal amant; si -elles ne réussirent pas, elles parvinrent néanmoins à mettre à profit -l'inconstance de ses goûts pour satisfaire leur cupidité ou leur -ambition. Parmi elles on distingua la princesse de Soubise, comme la -plus habile à s'envelopper des ombres du mystère et à dérouter, par -l'art de ses intrigues, l'active surveillance de la maîtresse en titre. -Celle-ci, obligée à des ménagements envers la reine, la cour et le -public, ne put entièrement déguiser, par la mode des amples vêtements -qu'elle introduisit, les apparences de ses fréquentes grossesses; mais -ses enfants furent mis au monde dans le plus profond secret. Il fallait -les confier à des mains prudentes et dignes d'un si précieux dépôt. -Madame de Montespan jeta les yeux sur la veuve de Scarron, dont elle -avait été la bienfaitrice et dont la société était devenue pour elle un -besoin, au milieu des grandeurs et des ennuis de la cour. Madame Scarron -refusa de s'en charger, à moins que le roi ne lui en donnât l'ordre. Cet -ordre lui fut donné: elle a elle-même fait connaître les embarras de sa -position[441] et la conduite qu'elle tint dans ces circonstances -difficiles, qui lui donnèrent les moyens de montrer sa discrétion, son -activité, son courage, son dévouement. Elle nous apprend qu'elle prit -avec elle la jeune fille de madame d'Heudicourt, et qu'elle parvint si -bien à donner le change à ses amies et protectrices de l'hôtel d'Albret -et de l'hôtel de Richelieu que personne ne soupçonna la véritable cause -de sa nouvelle et mystérieuse existence. Elle aima mieux soulever des -doutes sur sa vertu et supporter la calomnie que de laisser deviner que -dans sa modeste condition elle était dépositaire d'importants -secrets[442]. Elle a décrit ses soins assidus, ses inquiétudes -incessantes pour ces enfants, qui lui avaient inspiré une tendresse de -mère[443]. Les fonctions qu'elle remplissait avec tant de zèle la -rapprochèrent nécessairement du roi, auquel elle rendait compte du dépôt -qui lui était confié. C'est ainsi qu'elle fut introduite à la cour et -dans les appartements privés du monarque, à la suite de madame de -Montespan, comme le repentir, encore ignoré, compagnon du plaisir -coupable. Cette jeune et belle veuve déplut d'abord à Louis XIV par son -maintien froid et réservé, par la réputation qu'on lui avait faite -d'être un bel esprit et une dévote rigide; et même les longs entretiens -qu'elle avait avec madame de Montespan lui donnaient du dépit et -excitaient sa jalousie. - - [440] Lettre de Louvois à Saint-Mars, écrite de Saint-Germain en - Laye, datée du 14 octobre 1672, dans J. DELORT, _Histoire de la - détention des philosophes et des gens de lettres détenus à la - Bastille, à Vincennes_, etc.; 1829, in-8º, t. I, p. 193 à 194. - - [441] _Entretiens de madame de Maintenon_, t. VI, p. 240 de ses - _Lettres_ de l'édition de Sautereau de Marsy, publiées par - Léopold Collin, 1806, in-12; ou t. VI, p. 28 du _Recueil de - lettres de madame_ DE MAINTENON, 1756, in-12, publié par la - Beaumelle. - - [442] LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. II, p. 1-12, chap. - I.--MAINTENON, _Lettres_ (24 mars 1669, à madame d'Heudicourt), - t. I, p. 48 de l'édit. de la Beaumelle; 1756, in-12; t. I, p. 56 - de l'édit. de Sautereau de Marsy; Paris, Léopold Collin, 1806, - in-12. - - [443] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame - de Maintenon, entretien XI de madame de Maintenon_, t. VI, p. 20 - à 218.--Et dans les _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. VI, p. - 233-246. - -L'empire des femmes sur ceux qui gouvernent ne peut avoir qu'une -influence fâcheuse sur les affaires d'État. Le mal produit par cette -cause n'est jamais seul: le règne des maîtresses rend nécessaire celui -des favoris. Quand on veut conduire des intrigues obscures et honteuses, -il faut des confidents propres à de tels emplois; il les faut souples, -adroits, assidus, actifs, prudents, dévoués, incapables de scrupules. -Lorsqu'on en a trouvé de tels et qu'ils plaisent, on cherche à les -conserver; on les comble d'honneurs et de richesses dont la moindre -partie eût suffi pour récompenser les plus éminents services rendus au -pays. Unis d'intérêts avec les maîtresses, ils forment des brigues, des -cabales qui pénètrent dans les conseils du gouvernement, se partagent -ses agents, entravent sa marche, et le portent à sacrifier sans cesse -l'intérêt général à des intérêts particuliers et à précipiter l'État -vers sa décadence ou dans le gouffre des révolutions. La gloire de Louis -XIV est d'avoir échappé à ces influences, de n'avoir jamais livré le -secret des affaires, de n'avoir jamais laissé entraver l'autorité de ses -ministres, d'avoir gouverné par la seule force de son caractère et le -seul empire de sa volonté; et cependant Louis XIV eut des maîtresses, et -par conséquent il eut aussi des favoris. Nous avons souvent parlé des -unes, disons un mot des autres. - -Dans ce nombre nous ne compterons pas le duc de Saint-Aignan et le -marquis de Dangeau: quoiqu'ils fussent toujours des courtisans -très-favorisés, ils n'étaient pas proprement des favoris. Essentiels -pour l'arrangement des parties de jeux, des loteries, des fêtes, des -cérémonies, des ballets, pour les petits vers, la prose galante, les -nouvelles du jour, les riens agréables, leur complaisance pour des -services moins publics, pour des affaires plus compromettantes était -tout naturellement acquise. On y comptait, et on en usait selon -l'occasion; mais ils n'étaient point initiés aux intrigues les plus -secrètes de ce genre ni admis dans les réunions les plus intimes. Leur -âge, différent de celui du roi, n'admettait pas entre eux et lui cette -affection, cette familiarité expansive, cet abandon qui font disparaître -le roi pour ne plus laisser voir que l'homme, que l'ami, et qui sont les -indices caractéristiques du favoritisme complet. Les seuls courtisans de -Louis XIV qu'on peut placer dans cette catégorie et que ménageaient les -ministres à l'égal des maîtresses furent d'Armagnac, Marsillac, la -Feuillade et Lauzun. - -Quant au premier (Louis de Lorraine, comte d'Armagnac), qui fut nommé -grand écuyer et conserva constamment cette belle charge, Saint-Simon -nous apprend que nul n'a joui auprès de Louis XIV d'une si constante et -si parfaite faveur, jointe à la considération la plus haute, la plus -marquée, la plus invariable. Sa belle figure, le jargon de la -galanterie, l'habitude de la flatterie; une assiduité infatigable; une -grande habileté à la danse, à l'équitation, à tous les exercices du -corps; des richesses, du goût, de l'élégance, une curieuse recherche -dans ses habillements; une magnificence de grand seigneur et un air de -noblesse et de grandeur qui lui était naturel, qu'il ne déposait jamais -avec personne, le roi seul excepté, telles furent les causes de ses -succès[444]. - - [444] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XV, p. - 473.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 275, édit. - de G. de S.-G.; ou t. I, p. 206, édit. de M.--_Ib._ (13 janvier - 1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. II, p. 293, - édit. de M.--_Ib._ (26 juillet 1675), t. III, p. 470, édit. de - G.--_Ib._ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit. de - G.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60. - -Le prince de Marsillac était le fils du duc de la Rochefoucauld, et -porta toujours sur sa figure les cicatrices des blessures qu'il avait -reçues pendant la Fronde en combattant avec son père contre le roi, qui -cependant eut toujours en lui la confiance la plus entière. Ce ne fut ni -par l'esprit ni par les agréments de sa personne que Louis XIV lui -demeura si fortement attaché; car Saint-Simon a dit de lui que «c'était -un homme entre deux tailles, maigre avec des gros os, un air niais -quoique rude, des manières embarrassées, une chevelure de filasse, et -rien qui sortît de là.» Mais nul ne mit plus de suite à étudier le goût -et les habitudes de son maître, plus d'empressement à s'y conformer, -plus d'assiduité à faire sa cour, plus de constance à se trouver -toujours près de lui et sous sa main; il fut le seul qui, comme le roi, -le manteau sur le nez, le suivait à distance lorsqu'il allait à ses -premiers rendez-vous. Il était le confident de toutes les maîtresses -tant que durait leur règne, le consolateur et l'ami de toutes celles -dont le règne avait cessé[445]. - - [445] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XI, p. - 109,--_Ib._, t. VII, p. 174.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1671), - t. II, p. 201, édit. de G.; _ib._, t. II, p. 167, édit. de M.; - _ib._ (16 août 1675), t. IV, p. 20, édit. de G.; t. III, p. 397, - édit. de M.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 187; SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 61, édit. de G.; _ib._, t. - VI, p. 335, édit. de M.--_Ib._ (19 novembre 1687), t. VII, p. - 318, édit. de G.--_Ib._, t. VIII, p. 45, édit. de M. (Marsillac - est là mentionné comme duc de la Rochefoucauld, nom qu'il porta - après la mort de son père); _ib._ (22 et 30 novembre 1688), t. - VIII, p. 451 et 464, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 169-181, - édit. de M.; _ib._, (13 décembre 1688), t. IX, p. 19; _ib._, t. - IX, p. 217 (le grand veneur). - -C'est par des qualités plus éminentes et des services d'une plus noble -nature que la Feuillade, dont nous avons déjà parlé dans la première -partie de ces Mémoires[446], avait acquis la faveur de Louis XIV. -Officieux pour ses amis et ceux qu'il protégeait, la Feuillade était -haut et fier avec les indifférents; homme de parole et en qui on pouvait -se fier; bien fait de corps et laid de visage, ayant un teint bilieux et -bourgeonné, mais avec cela une physionomie et des traits agréables; -distingué dans ses manières; beau parleur quand il voulait donner une -idée de son mérite; charmant causeur quand il voulait plaire; -connaissant l'art d'enchanter les femmes; libéral, poli, courageux, -galant, gros et beau joueur; dominé par l'ambition et par l'amour du -plaisir; sans suite dans ses idées, sans profondeur dans ses vues; -recherchant avec emportement l'éclat et la célébrité; se lançant, pour y -parvenir, dans les entreprises les plus étranges; prenant les -résolutions les plus extravagantes: de là ses campagnes chevaleresques -en Candie et en Hongrie, ce voyage en Espagne pour aller se battre avec -Saint-Aunay, qui à Madrid, selon un bruit public, avait mal parlé du -roi, et, enfin, ce somptueux monument de la place des Victoires, où des -flambeaux toujours allumés brûlaient devant la statue de Louis XIV, -comme devant celle d'une divinité[447]. - - [446] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 507, chap. XXXVII. - - [447] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 232 à - 235.--_OEuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, 1791, in-8º, - t. X, p. 34-38.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. - 261, édit. de G.; t. II, p. 239, édit. de M. (16 août 1675), t. - IV, p. 24; _ibid._, t. III, page 401 (20 juillet 1679); t. VI, p. - 99, édit. de G.; ou t. V, p. 415, édit. de M.; _ib._ (11 mars - 1689), t. IX, p. 207-209, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 379, - édit. de M.--(Lettre de madame de la Fayette, 19 septembre 1691), - t. X, p. 408, édit de G. de S.-G.; t. IX, p 472, édit. de M. - -Un zèle si ardent, une admiration si soutenue pour la personne du roi -valut à la Feuillade cette faveur qu'il désirait tant et les grâces qui -en étaient la suite: il fut nommé maréchal, mais sa faveur ne se soutint -pas; il mourut à temps. Louis XIV était dégoûté «de ce courtisan, -passant tous les courtisans passés,» comme dit madame de Sévigné[448]. -Il en fut de même de Lauzun, mais par un motif tout contraire. De tous -les favoris de Louis XIV, Lauzun fut le seul qui ait osé affronter sa -colère et qui l'ait fait impunément. Ce fut ce qui contribua le plus à -la perte de cet homme extraordinaire et bizarre. Cadet de Gascogne, de -la maison de Caumont, dénué de fortune, il fut recueilli par un cousin -germain de son père, le maréchal de Gramont[449], qui le produisit à la -cour. Il s'insinua en très-peu de temps dans les bonnes grâces du roi, -qui le fit capitaine de ses gardes, maréchal de camp, et créa pour lui -la charge de colonel général des dragons. C'était un petit homme blond, -musculeux, bien pris dans sa taille, laid, très-négligé dans sa mise, -d'une physionomie spirituelle; bon pour ses parents et ses amis, mais -pour tout autre méchant et caustique; habile à saisir les ridicules, -n'épargnant personne; d'un tempérament de fer; vif, actif, infatigable -dans le plaisir, dans la guerre, dans les agitations de l'intrigue; -magnifique dans sa dépense, grand et noble dans ses manières; -extrêmement brave et d'une dextérité dangereuse dans les combats -singuliers; tour à tour et au besoin audacieux et souple, caressant et -brutal, insolent et rampant; fertile en expédients, saisissant -rapidement tous les moyens d'arriver à son but, et ne laissant échapper -aucune occasion; pourtant plein de caprices, de fantaisies et de -jalousies. Nul ne réussit auprès d'un si grand nombre de femmes, et ne -fut aussi prompt à se concilier toutes les sympathies de Louis XIV, à -capter et ensuite à s'aliéner son affection[450]. - - [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 415, édit. - de M.; _ib._, t. VI, p. 99, édit. de G. de S.-G.--CHOISY, - _Mémoires_, t. LXIII, p. 304-305.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, - p. 185-187. - - [449] Son nom alors était Antoine de Nompar de Caumont, marquis - de Puyguilhem. Sur ce qui le concerne, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, - en date des 15 et 19 décembre 1670, 27 février 1671, 29 novembre - 1671, décembre 1671, dans l'édit. de G. de S.-G., t. II, p. 305; - 9 et 23 décembre 1671, 6 janvier 1677, 23 mars 1672, 8 mars 1676, - 27 février 1679, 23 octobre 1680, 24 décembre 1688, 25 février - 1689, 28 mai 1695. - - [450] _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME, _duchesse_ - D'ORLÉANS; 1833, in-8º, p. 346.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. - 520.--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 120.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, p. 515, et t. XLIII, p. 124 et 136.--LA FARE, t. LXV, - p. 181 et 182.--DELORT, _Histoire de la détention des philosophes - et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes_, précédée de - celle de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun; 1829, in-8º, p. 41 à - 45-176-180-186, 190.--LA BRUYÈRE, chapitre _De la Cour_, 394, - Straton.--CAYLUS, _Mémoires_, t. XLVI, p. 466. - -Avec la fermeté de caractère de Louis XIV, avec cette auréole de -grandeur dont il savait s'entourer, cette élévation dans les idées, ces -généreuses inclinations qui le portaient à récompenser par des honneurs, -des dignités, des richesses les talents, les vertus, les services rendus -à l'État, le besoin de maîtresses et de favoris, que l'exercice de la -puissance suprême lui avait fait contracter, n'aurait eu que peu -d'inconvénients. Mais il aurait fallu réserver pour soi seul le -privilége de telles faiblesses; surtout les écarter de sa famille, et -les faire considérer comme une sorte de dédommagement aux soucis de la -royauté. Malheureusement ces faiblesses mirent le roi dans l'impuissance -de réprimer, ainsi qu'il l'aurait voulu, les honteux désordres de son -frère et de ceux qui entouraient ce prince. Ce fut là la grande -souillure de ce siècle glorieux; ce fut là que se forma cette gangrène -qui, dans ce règne et dans les deux règnes suivants, infiltra ses -poisons dans toutes les veines du corps social, et porta au plus haut -degré, dans toutes les classes, la corruption des mœurs. A la cour du -duc d'Orléans, ce n'était plus, comme à celle du roi, la volupté se -produisant au grand jour décente et gracieuse, tenue en respect par la -vertu, la religion et la gloire; c'était la débauche sans frein, -accompagnée de l'ivresse et de l'impiété, s'abandonnant sans scrupule à -des plaisirs réprouvés[451]. Pour faire cesser de tels déréglements, le -roi ne pouvait user de toute son autorité, puisque pour lui-même il -faisait taire les lois protectrices de l'autorité conjugale. Il fut donc -réduit à des admonitions, qui eurent peu d'effet. Cependant la duchesse -d'Orléans, qui voyait dans le chevalier de Lorraine l'obstacle qui -l'empêchait de reconquérir la tendresse de son mari, demanda qu'il fût -écarté. Louis XIV, auquel sa belle-sœur était utile pour ses -négociations avec Charles II, ne pouvait lui rien refuser: il exila -l'indigne favori. Celui-ci vit que la mort de celle qui avait causé son -exil pouvait seule le faire cesser; il ne recula pas devant l'idée d'en -rapprocher le terme par un forfait. Comme ceux qui étaient restés près -du prince étaient tous ses affidés, ses complices et qu'ils ne pouvaient -qu'avec lui ressaisir l'ascendant qu'ils avaient obtenu sur leur maître, -il fut facile au chevalier de Lorraine d'exécuter de loin le crime -qu'il avait conçu. De Rome, où il résidait, il envoya le poison au comte -de Beuvron et au marquis d'Effiat[452], ses complices; et cette belle et -jeune Henriette, récemment revenue d'Angleterre, joyeuse et triomphante -du succès de l'importante négociation dont Louis XIV l'avait chargée, -expira à Saint-Cloud le 29 juin 1670, après neuf heures d'horribles -tortures, entre les bras de madame de la Fayette et de Bossuet, en -présence de l'ambassadeur anglais et de toute la cour, qui la virent -presser sur ses lèvres le même crucifix dont Anne d'Autriche s'était -servie dans le moment suprême. - - [451] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 20.--CHOISY, - _Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot et Monmerqué, p. - 386-391-392, 463.--Madame de LA FAYETTE, _Hist. de_ MADAME - HENRIETTE D'ANGLETERRE, t. LXIV, p. 392 et 396-397.--LOMÉNIE DE - BRIENNE, _Mémoires_, 1828, in-8º, p. 298. - - [452] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. 1829, in-8º, t. - III, p. 177-181, chap. XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, chap. - XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres complètes_, 1790, in-8º, t. III, p. - 36-43; _ibid._, p. 223 à 226.--(Lettre de MONSIEUR, frère de - Louis XIV, à Colbert.) - -La voix éloquente qui avait récemment retenti sur le cercueil de la -reine d'Angleterre se fit encore entendre sur celui de sa fille. Bossuet -n'était arrivé près de la princesse que dans ses derniers instants, mais -assez à temps encore pour dissiper, par des paroles de foi, d'amour et -de confiance en Dieu, les agitations et les terreurs qu'avaient jetées -dans l'âme de cette infortunée, en proie à de si horribles souffrances, -les longues et sévères exhortations d'un austère confesseur[453]. Plus -calme après avoir entendu Bossuet, elle ordonna à voix basse, en -anglais, à une de ses femmes placée près de son lit, que lorsqu'elle ne -serait plus, on détachât de son doigt l'émeraude qui s'y trouvait et -qu'on la remît à l'apôtre consolateur, comme une bague qu'elle avait -fait faire pour lui. Ce souvenir, cette dernière pensée du départ et -plus encore le spectacle des souffrances et de la mort cruelle de cette -jeune princesse donnèrent à l'éloquence de Bossuet une suavité, une -grâce touchante et mélancolique qu'on ne retrouve dans aucun de ses -autres discours. Dans ces tristes et solennelles circonstances, chacune -des explosions de ce génie sublime était presque toujours suivie de la -conversion de quelques-unes des personnes qui en avaient été témoins. Ce -fut après que Bossuet eut prononcé, dans la majestueuse basilique de -Saint-Denis, le 21 août 1670, l'oraison funèbre d'Henriette -d'Angleterre, que le marquis de Tréville, toujours cité comme un des -hommes les plus instruits et les plus spirituels de son temps, prit la -subite résolution de se retirer du monde et de la cour, pour se livrer -tout entier à ses religieuses pensées et aux nouveaux devoirs qu'elles -lui imposaient. - - [453] Nicolas Feuillet. Conférez sa relation, et BOILEAU, _Satire - IX_, vers 249, t. I, p. 157, et la note dans l'édition de - Saint-Marc, 1747, in-8º; et t. I, p. 210, édit. de M. Berriat - Saint-Prix, 1830, in-8º.--Sur les remords qui pouvaient - tourmenter cette princesse, voyez GUY-PATIN, _Lettres_ (novembre - 1654), t. I, p. 217, éd. 1846. - -La perte d'Henriette d'Angleterre fut ressentie d'autant plus vivement -par Louis XIV qu'il se trouvait blessé dans ses plus chères affections -et contrarié dans les combinaisons de sa politique. Dès sa jeunesse il -s'était senti de l'inclination pour sa belle-sœur; elle était un des -ornements de sa cour, le gage de l'alliance entre la France et la -Grande-Bretagne; et lorsqu'elle lui fut ravie elle venait de resserrer -l'union qui existait entre lui et Charles II, entre les souverains de -deux grands royaumes, contristés par sa mort. Louis XIV ne se méprit pas -sur la cause de cet événement, et reconnut de quel côté partait le coup. -Mais l'intérêt de l'État le força de dissimuler et de paraître persuadé -que cette mort avait été naturelle. Elle avait produit une telle -sensation en Angleterre qu'on parlait de se saisir de tous les Français -qui y résidaient; et Charles II, qui ne pouvait se consoler de la perte -de sa sœur, paraissait disposé à seconder l'animosité publique contre -les sujets du roi de France. Pour cette seule cause, une guerre pouvait -s'ensuivre entre les deux pays, qui étaient loin d'être aussi bien -disposés l'un pour l'autre que les rois qui les gouvernaient. Pour -calmer cette irritation, Louis XIV déguisa sa pensée, fit taire ses -ressentiments. Par des procès-verbaux de ses médecins et de ses -chirurgiens, qui firent l'autopsie de la princesse, il fit constater que -le poison n'avait pas eu de part à sa fin cruelle. La nécessité de -dérouter tous les soupçons, surtout d'écarter ceux qui pesaient sur son -frère, et l'impossibilité de convaincre par des preuves les plus -coupables le forcèrent de rappeler de son exil le chevalier de Lorraine -et d'agir avec la même dissimulation envers ses complices. Par ces actes -le roi parvint bien à jeter de l'obscurité sur la véritable cause de cet -événement; mais lui n'eut aucun doute. Il avait saisi, par l'aveu d'un -des criminels, tous les fils de cette horrible trame; et ce fut pour lui -un grand soulagement d'acquérir la certitude que son frère n'y avait -aucune part, et qu'elle avait été ourdie et exécutée à son insu[454]. - - [454] SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. III, p. 177, 181, ch. - XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, ch. XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres - complètes_, t. III, p. 36-43; _ibid._, p. 223 à 226 (Lettre de - MONSIEUR à Colbert).--MIGNET, _Documents sur l'histoire de - France, négociations relatives à la succession d'Espagne sous - Louis XIV_, 1842, in-4º, t. III, p. 184, 186; _ibid._, p. 208 - (Lettre de Colbert à M. de Lionne, du 3 juillet 1670).--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (12 février 1672, du 26 juin 1676), t. II, p. 385, - édit. de G. de S.-G.; _ibid._., t. II, p. 326, édit. de - M.--PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires intéressants pour servir à - l'histoire de France_, t. III, p. 406 (_Mort chrétienne de_ - MADAME, _duchesse d'Orléans, femme de_ MONSIEUR, _par_ FEUILLET). - Il y a un extrait très-incomplet de cette curieuse relation dans - BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p. - 82-89.--Conférez encore, dans PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires_, - etc., t. II, p. 128, 392 et 406, et 411-419.--LA FAYETTE, - _Mémoires_, t. LXIV, p. 446-471. Bossuet a donné une autre - relation de la mort de MADAME; voyez BOSSUET, _Oraison funèbre - d'Henriette d'Angleterre_, édit. de 1686.--DE BAUSSET, _Vie de - Bossuet_, t. I, p. 244 à 283.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 417 à - 463.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 191, 196.--LA FARE, - _Mém._, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit. - de M.; _ibid._, t. I, p. 261, édit. de G. de S.-Germ. (lettre en - date du 6 juillet 1670).--LOUIS XIV. _OEuvres_, t. V, p. - 469.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 219.--MONMERQUÉ, _Biographie - universelle_, t. XX, p. 198-199 (art. HENRIETTE).--_Mémoires, - fragments historiques et correspondances de_ MADAME, _duchesse - d'Orléans_, 1833, in-8º, p. 209, 210, 211 et 398.--Sir WILLIAM - TEMPLE, _Lettres_, t. II, p. 132.--_Le Sentiment de Vallot_ - (médecin du roi) _sur les causes de la mort de madame la duchesse - d'Orléans_ (mémoire autographe à la bibliothèque de - L'Arsenal).--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. de G. de - S.-G., 1823, in-8º; et t. V, p. 4; et t. II, p. 261.--_Histoire - secrète de la France_; Londres, 1713, t. I, p. 130; t. III, p. - 4.--Le savant M. Floquet a publié, dans la _Bibliothèque de - l'École des chartes_ (2e série, 1845, t. I, p. 174), une _Lettre - inédite de_ BOSSUET _sur la mort d'Henriette-Anne d'Angleterre, - duchesse d'Orléans_. Cette lettre n'a point été imprimée d'après - l'autographe. Elle est rapportée dans les _Mémoires de_ PHILIBERT - DE LA MARE, conseiller au parlement de Dijon, mort le 16 mai - 1687, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque royale. C'est - de ce manuscrit que M. Floquet a tiré cette lettre. L'auteur des - _Mémoires_ n'a pu même dire à qui elle est adressée; il est - facile de voir qu'elle est supposée et qu'elle ne peut avoir été - écrite par Bossuet: fût-elle vraie et authentique, elle ne ferait - que confirmer l'exactitude du récit de madame de la Fayette, la - relation de Feuillet, les révélations de Saint-Simon, et ajouter - aux preuves nombreuses de l'empoisonnement. - - - - -CHAPITRE XIII. - -1670-1671. - - Madame de Sévigné s'exprime brièvement en annonçant la mort de - MADAME.--Elle ne s'étend que sur les faits peu connus.--Aventure - de la princesse de Condé.--Duval, son valet de pied, et Louis de - Rabutin, son page, tirent l'épée l'un contre l'autre en sa - présence, et lui font une blessure au sein.--Duval est condamné - aux galères.--Madame de Sévigné le voit à la chaîne, et cause avec - lui.--Louis de Rabutin s'enfuit en Allemagne.--Il épouse la - duchesse de Holstein.--Par ce mariage les Rabutin sont alliés à la - maison royale de Danemark.--Louis de Rabutin parvient au grade de - feld-maréchal de l'empereur.--Éloge que madame de Sévigné et Bussy - font de Louis de Rabutin, leur cousin.--Madame de Sévigné regrette - que Bussy-Rabutin n'ait pas été aussi heureux.--Sa réflexion sur - la Providence.--Spirituelle réponse de Bussy au P. la Chaise sur - ce sujet.--Madame de Sévigné, bien instruite des intrigues - galantes du grande monde et de la cour, y fait souvent - allusion.--Ces allusions sont obscures pour les lecteurs - modernes.--Passage d'une de ses lettres sur le maréchal de la - Ferté, le comte de Saint-Paul et le comte de Fiesque.--Détails sur - ces personnages.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de - Nevers.--Détails sur le duc de Nevers.--Pouvoir de - Montespan.--Détails sur la Vallière.--Bal donné par le roi aux - Tuileries.--Madame de Sévigné y assiste.--Elle remarque que ce bal - était triste.--Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y - avaient point paru.--Cette dernière s'était retirée aux sœurs - Sainte-Marie de Chaillot.--Le roi repart pour Versailles.--Il - écrit à la Vallière, et lui envoie successivement le maréchal de - Bellefonds et Lauzun, pour l'engager à revenir à Versailles: elle - s'y refuse.--Il envoie, avec des ordres impératifs, Colbert, qui - la ramène.--Causes de la tendresse du roi pour la Vallière.--Cette - tendresse fait le malheur de celle-ci. - -Dans le petit nombre de lettres de madame de Sévigné qui nous ont été -conservées pour la période de temps qu'embrasse le chapitre précédent, -il est parlé des faits et des événements dont nous venons de faire -mention; mais c'est toujours en peu de mots quand il s'agit de ceux dont -les détails étaient publics: ainsi, en annonçant à Bussy que Corbinelli -allait le rejoindre, elle se contente de dire au sujet de la mort -d'Henriette, dont toute la France s'entretenait depuis sept jours: «Il -vous dira la mort de Madame, l'étonnement où l'on a été en apprenant -qu'elle a été malade et morte en huit heures, et qu'on perdait avec elle -toute la joie, tout l'agrément et tous les plaisirs de la cour[455].» - - [455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit. de M.--_Ibid._, t. - I, p. 261, édit. de G. de S.-G. (6 juillet 1670). - -Elle écrit plus longuement lorsqu'elle parle de faits moins connus, -d'anecdotes secrètes dont s'emparait la malignité publique, mais que, -par la crainte de se compromettre, on ne racontait qu'en tête à tête ou -à voix basse. De cette espèce était l'aventure arrivée à la princesse de -Condé, qui fit assez de bruit pour qu'on crût nécessaire d'en parler -dans la gazette de manière à sauver l'honneur de cette princesse[456]. -Madame de Sévigné la raconte à Bussy dans une lettre du 23 janvier 1671. - - [456] Recueil de gazettes nouvelles, in-4º (17 janvier 1671); - GUY-PATIN, _Lettres choisies_, 1685, in-18, p. 480 (lettre du 14 - janvier 1671; le fait eut lieu le 13; la date de la lettre est - exacte). - -«On me vient de conter une aventure extraordinaire qui s'est passée à -l'hôtel de Condé et qui mériterait de vous être mandée, quand vous -n'auriez pas l'intérêt que nous y avons. La voici[457]. Madame la -princesse (Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé) ayant -pris depuis quelque temps de l'affection pour un de ses valets de pied -nommé Duval, celui-ci fut assez fou pour souffrir impatiemment la bonne -volonté qu'elle témoignait aussi pour le jeune Rabutin, qui avait été -son page. Un jour qu'ils se trouvaient tous deux dans sa chambre, Duval -ayant dit quelque chose qui manquait de respect à la princesse, Rabutin -mit l'épée à la main pour l'en châtier; Duval tira aussi la sienne; et -la princesse, se mettant entre deux, fut blessée légèrement à la gorge. -On a arrêté Duval, et Rabutin est en fuite: cela fait grand bruit en ce -pays-ci. Quoique le sujet de la noise soit honorable, je n'aime pas -qu'on nomme un valet de pied avec Rabutin.» - - [457] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 227, édit. de - Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 302, édit. de G. de S.-G. (23 - janvier 1671).--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 276 et - 277. - -Madame de Montmorency manda aussi cette nouvelle à Bussy avec des -circonstances peu différentes[458]; mais elle ajoute que monsieur le Duc -(le duc d'Enghien, fils du prince de Condé) serait parvenu à apaiser la -colère de son père; que MADEMOISELLE, qui en voulait à Condé, (nous -dirons bientôt par quel motif), fit de cette aventure l'objet de ses -railleries à la cour. Condé, irrité et excité encore par la princesse -Palatine, exila sa femme à Châteauroux. «Il n'y (a) pas de désespoir -pareil au sien, dit madame de Montmorency; personne que ses trois -proches ne l'a vue en partant.» Si de tels écarts pouvaient être -excusés, ils le seraient dans cette infortunée princesse. Depuis la mort -du cardinal de Richelieu, son oncle, elle était traitée par son mari -avec peu d'égards: «Les mauvais traitements, dit MADEMOISELLE, -redoublèrent après le mariage de monsieur le Duc; elle était réduite à -ne voir personne.» A Châteauroux elle fut tenue en captivité; il se -passa un temps assez long avant qu'on lui donnât la liberté de se -promener dans la cour du château, et ce fut seulement en présence des -gens que le prince avait chargés de la garder. - - [458] BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p. 89 - (lettre de madame de Montmorency, à Paris, ce 25 février 1671; - peut-être faut-il corriger 25 janvier). - -Cependant il ne faut pas oublier de dire que la querelle de Louis de -Rabutin et de Duval n'était pas la première que la princesse de Condé -eût occasionnée par ses coupables imprudences. Au temps de la Fronde, -elle fut la cause de la mort du jeune marquis de Cessac, qui, à l'âge de -vingt-deux ans, fut tué en duel par Coligny, son ami, qu'il crut être -son rival. Coligny, au contraire, s'était attaché à une des filles -d'honneur de la princesse, nommée Gerbier, celle-là même qui, par son -esprit et son habileté, avait le plus contribué à soustraire à la -vigilance de Mazarin toute la famille du prince de Condé, retirée à -Chantilly[459]. - - [459] Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 34, chapitre - III.--COLIGNY-SALIGNY, _Mémoires_, 1841 et 1843, in-8º, p. - 24-31.--LENET, _Mémoires_, t. LIII, p. 139 à 143.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_, 3 juillet 1655, t. I, p. 40, édit. de G. de S.-G.; t. - I, p. 32, édit. de M. - -On fit le procès à Duval; il fut condamné aux galères. Madame de -Sévigné, en allant promener à Vincennes, le vit à la chaîne des -galériens qui partaient pour Marseille; elle s'entretint avec lui, et il -lui parut un homme de bonne conversation[460]. - - [460] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 10, édit. de M., ou t. II, p. - 12, édit. de G. de S.-G. (lettre du 10 avril 1671).--GUY-PATIN - (lettre en date du 17 mars 1671). - -Quant à Louis de Rabutin, cette aventure lui valut une fortune et un -degré d'élévation qu'il n'eût jamais osé espérer en France. Obligé de -s'expatrier pour fuir la vengeance du prince, il se vit, comme dit -très-bien madame de Sévigné, romanesquement transporté en -Allemagne[461]. Là, aimable auprès des femmes et brave sur les champs de -bataille, la guerre le porta successivement, dans les armées de -l'empereur, jusqu'au grade supérieur de feld-maréchal[462]; et le -mariage le plus brillant lui procura l'alliance, et par lui à tous les -Rabutin, de la famille royale de Danemark. Aussi madame de Sévigné se -montre-t-elle glorieuse de ce cousin germain d'Allemagne; et elle -s'empressa d'entrer en correspondance avec la femme qu'il avait épousée. -Cette cousine allemande, comme elle l'appelle, était la duchesse de -Holstein, Dorothée-Élisabeth, fille de Philippe-Louis, héritier de -Norwége, duc de Holstein-Wiesembourg, arrière-petit-fils de Christiern -III, élu roi de Danemark en 1525, dont la postérité, réélue à chaque -interrègne en la personne de l'aîné de la maison royale, est devenue -héréditaire en 1660, et règne encore aujourd'hui. Louis de Rabutin, mari -de Dorothée-Élisabeth, descendait de Christophe de Rabutin, seigneur de -Ballore, quatrième fils d'Amé de Rabutin; tandis que madame de Sévigné -et le comte de Bussy étaient descendus de Hugues de Rabutin, fils aîné -d'Amé de Rabutin[463]. Louis de Rabutin était donc leur cousin germain, -mais d'une branche cadette. Aussi plusieurs fois madame de Sévigné -regrette que Bussy n'ait pas eu une aussi brillante destinée que ce -cousin. «Il est vrai, dit-elle dans une lettre adressée à Bussy, que -j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le marquis de Villars -nous en dit des merveilles à son retour de Vienne, et de sa valeur, et -de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et du bon air de sa -maison. Je sentis la force du sang, et je la sens encore dans tout ce -que dit la gazette de sa blessure. Vous êtes cause, mon cher cousin, que -j'écris à cette duchesse-comtesse en lui envoyant votre paquet -[probablement la généalogie des Rabutin, dressée par Bussy]. J'admire -toujours les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce -Rabutin d'Allemagne, notre cadet de toutes façons, par des chemins -bizarres et obliques s'élève et soit heureux; et qu'un comte de Bussy, -l'aîné de sa maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services, -même avec la plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux -homme de la cour de France. Oh! bien, Providence, faites comme vous -l'entendrez: vous êtes la maîtresse; vous disposez de tout comme il vous -plaît; et vous êtes tellement au-dessus de nous qu'il faut encore vous -adorer, quoi que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe -et qui nous punit; car devant elle nous méritons toujours d'être -punis[464].» - - [461] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 230, édit. - de M.; t. I, p. 302, édit. de G. de S.-G.--(1er février 1671, - lettre de Bussy à madame de Sévigné), t. I, p. 231, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 305, édit. de G. de S.-G. - - [462] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 septembre 1687, notre cousin - d'Allemagne), t. VII, p. 471, édit. de M.; t. VII, p. 268, édit. - de G. de S.-G.--(13 septembre 1687), t. VII, p. 474, édit. de M.; - t. VIII, p. 271, édit. de G. de S.-G--(13 août 1688, à notre - cousin d'Allemagne), t. VIII, p. 61, édit. de M.; t. VIII, p. - 335, édit. de G. de S.-G.--(15 et 22 septembre 1688), t. VIII, p. - 78 et 80, édit. de M.; t. VIII, p. 354 et 356, édit. de G. de - S.-G.--(23 mars 1689), t. VIII, p. 390, édit. de M.--(22 - septembre 1688), t. VIII, p. 356, édit. de G. de S.-G. - - [463] MONMERQUÉ, _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. 1820, - in-8º, p. 106, note _a_, p. 80, note _a_, et t. V, p. 358. - - [464] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 et 28 septembre 1688), t. VIII, p. - 81 et 88, édit. de M.; t. VIII, p. 357 et 360, édit. de G. de - S.-G. - -Bussy confirme cet éloge donné à son cousin d'Allemagne, et répond ainsi -à madame de Sévigné: «Tout ceux qui retournent de Vienne disent de notre -cousin les mêmes choses que vous a dites M. de Villars, madame; lui et -sa femme sont l'ornement de la cour de l'empereur. Ce que vous dites de -la Providence sur cela est fort bien dit; quelque fertile que je sois en -pensées et en expressions, je n'y saurais rien ajouter, sinon que je -reçois toutes les disgrâces de la main de Dieu, comme des marques -infaillibles de prédestination. La dernière fois que je vis le P. la -Chaise, il me dit, sur les plaintes que je lui faisais des duretés du -roi, que Dieu me témoignait par là son amour. Je lui répondis que je le -croyais; que je voyais bien qu'il me voulait avoir, et qu'il m'aurait; -mais que j'aurais bien voulu que c'eût été un autre que Sa Majesté qui -eût fait mon salut[465].» - - [465] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 septembre 1688).--On fit une - nouvelle des aventures de ce Jean-Louis de Rabutin, sous le titre - de _l'Heureux page_, nouvelle galante, 1691 à 1694; Cologne, 1691 - à 1697. Voy. BARBIER _Anonymes_, t. II, p. 52, qui n'indique pas - l'auteur. L'auteur fait mention de ce comte Jean-Louis de - Rabutin qui aurait parlé un peu librement de son cousin Rozier. - -Les deux lettres que nous venons de citer, pour terminer ce que nous -avions à dire sur les suites singulières de l'aventure arrivée à la -princesse de Condé, sont bien postérieures au temps dont nous nous -occupons; mais elles montrent la continuité de la mauvaise fortune de -Bussy, et nous prouvent la constance des sentiments religieux de madame -de Sévigné, que nous retrouverons tenant toujours le même langage à -toutes les époques de sa vie. Cependant qu'on ne croie pas que c'est -uniquement parce qu'un Rabutin se trouve impliqué dans l'affaire de la -princesse de Condé que madame de Sévigné la raconte à Bussy: elle se -montre en général fort instruite des intrigues galantes de son temps; et -quand elle écrivait à sa fille ou à Bussy, ou au comte de Grignan, -qu'intéressaient beaucoup les anecdotes scandaleuses de la cour ou du -grand monde, elle y fait souvent allusion. Ces allusions, parfaitement -intelligibles pour ceux à qui elle écrivait, ne peuvent être comprises -par les lecteurs actuels, qui, pour la plupart, ignorent que l'histoire -d'une époque, pour être bien connue, a besoin qu'on se donne la peine de -scruter la vie privée des personnages qui ont eu quelque part aux -événements publics. - -Ainsi, dans une lettre en date du 10 décembre 1670, écrite au comte de -Grignan par madame de Sévigné, on lit: «Le maréchal de la Ferté dit ici -des choses non pareilles; il a présenté à sa femme le comte de -Saint-Paul et le _Petit Bon_, en qualité de jeunes gens qu'il faut -présenter aux dames. Il fit des reproches au comte de Saint-Paul d'avoir -été si longtemps sans l'être venu voir. Le comte a répondu qu'il était -venu plusieurs fois chez lui; qu'il fallait donc qu'on ne le lui eût pas -dit[466].» - - [466] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit. - de M.; t. I, p. 282, édit. de G. de S.-G. - -Pour bien saisir toute la spirituelle malice de ce passage, en apparence -si simple et si innocent, il faut se rappeler que le comte de -Saint-Paul, dont nous avons déjà parlé dans ces Mémoires[467] pour avoir -entraîné le jeune Sévigné à la guerre de Candie, était âgé de vingt ans -et un des plus beaux hommes de la cour lorsque madame de Sévigné -écrivait cette lettre à sa fille; de plus, neveu du grand Condé, le -comte de Saint-Paul était l'unique héritier de la riche maison de -Longueville, parce que son frère aîné, réduit à l'état d'imbécillité, -devait se faire religieux et renoncer à tous ses droits en faveur de son -cadet[468]. Le comte de Saint-Paul était donc un des plus brillants -partis de France et en même temps un des cavaliers les plus polis et les -plus braves. A tous ces titres il était vivement recherché par les -femmes ambitieuses et coquettes. Parmi ces dernières, la maréchale de la -Ferté[469], quoique âgée de près de quarante ans, mais encore belle et -fraîche, entreprit de lui plaire. Elle employa pour l'attirer chez elle -le comte de Fiesque[470], amant de madame de Lionne[471], dont la -mère[472], prodigue et légère, avait été dame d'honneur de MADEMOISELLE -et dont le père, mort en 1660, s'était ruiné au service du prince de -Condé[473]. Le comte de Fiesque, sans héritage, homme d'esprit, peu -guerrier, aimable avec les femmes[474], et cherchant à réparer les -torts de la fortune aux dépens de celles dont il avait gagné les bonnes -grâces, était envers toutes si plein de complaisance qu'elles l'avaient -surnommé le _Petit Bon_[475]. C'est lui que madame de Sévigné désigne -par ce surnom dans sa lettre; et l'on comprend ce qu'il y avait de -piquant, pour tous ceux qui n'ignoraient pas les intrigues galantes de -la maréchale de la Ferté, d'apprendre que le comte de Saint-Paul et le -comte de Fiesque lui avaient été présentés par son mari, les reproches -que celui-ci leur adressait et la réponse du comte de Saint-Paul, qui -pour s'excuser affirme qu'il est venu fréquemment chez le maréchal, mais -qu'on ne lui en a rien dit. - - [467] Voyez ci-dessus, chapitre XI, p. 193 de ce volume. - - [468] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 157 (lettre du comte de Choiseul - à Bussy, en date du 3 mai 1671). Ce frère du comte de Saint-Paul - prit par la suite le nom d'abbé d'Orléans. - - [469] _Histoire de la maréchale de la Ferté_, dans la _France - galante_, 1695, p. 191 à 263.--_Histoire amoureuse des Gaules_, - 1754, t. III, p. 1 à 102. - - [470] Jean-Louis-Marie, comte de Fiesque. - - [471] Conférez les _Vieilles amoureuses_, dans la _France - galante_, 1695, p. 191 à 263.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril et 17 - juillet 1676), t. IV, p. 262 et 380, édit. de M.; t. V, p. 19, - édit. de G. de S.-G. - - [472] Madeleine d'Angennes de la Loupe, femme du maréchal de la - Ferté-Senectaire (Sennetaire). - - [473] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 456.--LORET, liv. III, - p. 142; liv. IV, p. 85, 97, 123. - - [474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre du 24 juillet 1675), t. III, p. - 335, édit. de M.--_Ibid._, t. III, p. 461, édit. de G. de S.-G. - «Pour ce dernier (le comte de Fiesque), on est tenté de dire: Di - cortesia più che guerra amico.» - - [475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit. - de M., et t. I, p. 282.--(17 juillet 1676), t. IV, p. 380. édit. - de M.; t. V, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_France galante ou - Histoire amoureuse de la cour_, 1695, in-12, p. 1 à 102, et p. - 265 à 405 (_France italienne_).--MONMERQUÉ, dans les _Lettres de - Sévigné_, t. VI, p. 138, note _a_. - -Ce qui attirait particulièrement l'attention de madame de Sévigné et lui -fournissait des sujets favoris de correspondance, c'est surtout ce qui a -rapport au roi, directement ou indirectement. Aussitôt que le mariage du -duc de Nevers eut été décidé, madame de Sévigné n'oublia pas de l'écrire -à son gendre. Ce mariage était un événement, et acquérait de -l'importance parce qu'il prouvait le crédit de la nouvelle maîtresse: -«Ma fille me prie de vous mander le mariage de M. de Nevers... Il -épouse, devinez qui? Ce n'est pas mademoiselle d'Houdancourt, ni -mademoiselle de Grancé: c'est mademoiselle de Thianges, jeune, jolie, -modeste, élevée à l'Abbaye-aux-Bois. Madame de Montespan en fait les -noces dimanche; elle en fait comme la mère et en reçoit tous les -honneurs. Le roi rend à M. de Nevers toutes ses charges; de sorte que -cette belle, qui n'a pas un sou, lui vaut mieux que la plus riche -héritière de France. Madame de Montespan fait des merveilles -partout[476].» - - [476] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 210, édit. - de Monmerqué; t. I, p. 2?1, édit. de G. de S.-G.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, t. XLII, p. 50, 77, 87, 95, 108, 113.--LA FAYETTE, t. - LXIV, p. 378.--BUSSY, t. V, p. 83. - -Ce fut Lauzun qui négocia le mariage de cette belle nièce de madame de -Montespan; il eut à vaincre les irrésolutions de cet étrange duc de -Nevers, qui, dit MADEMOISELLE, «va et vient de Rome par fantaisie deux -ou trois fois l'année, comme les autres qui vont se promener au Cours, -et qui se trouva marié lorsqu'il ne croyait pas l'être[477].» - - [477] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 247 et 248 (année - 1670).--CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 403 et 404. - -Mademoiselle de Thianges était adorée de sa mère, qui la préférait de -beaucoup à sa sœur cadette, la duchesse de Sforce[478], et à son fils, -homme médiocre, comme avait été son père. La duchesse de Nevers -justifiait par son esprit et sa beauté la prédilection maternelle; mais -cette modestie de l'Abbaye-aux-Bois, que vante en elle madame de -Sévigné, disparut bientôt à la cour; et par là peut-être, comme par son -humeur caustique et joviale, la duchesse de Nevers ressemblait à sa -mère, qui, selon la remarque de mademoiselle de Montpensier, «aimait à -rire et n'était pas plus charitable pour les autres qu'on ne l'était -pour elle.[479]» - - [478] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 402 et 403. - - [479] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 95, 96 (année 1656). - -Rien n'intéresse plus, dans la vie privée de Louis XIV, que tout ce qui -concerne la Vallière, cet objet de ses premières affections, cette -touchante victime de son inconstance. Le rang, les honneurs, les -richesses n'avaient pu vaincre sa modestie, ni les puissantes séductions -de la volupté lui ravir sa pudeur. Elle n'avait ressenti de l'amour que -les purs et délicieux sentiments qu'il inspire. Ses religieuses -douleurs[480] et les remords qui l'agitaient la montraient encore plus -digne du grand monarque qui avait triomphé de sa vertu et de son Dieu. -Louis XIV tenait à la Vallière par le cœur, par le souvenir des jours -de bonheur dont il lui était redevable, par la persuasion de son entier -dévouement pour lui, surtout par l'estime profonde qu'il ne pouvait -refuser à la sincérité de l'unique passion qui ait pu altérer la pureté -de cette âme pieuse et virginale. Mais les sens, mais le besoin de -distractions l'entraînaient vers une autre maîtresse plus belle, plus -spirituelle, dont l'humeur fière, la gaieté caustique et l'agaçante -coquetterie formaient un contraste avec l'humble et scrupuleuse -tendresse de la Vallière. Les humiliations que celle-ci éprouva de la -part de son orgueilleuse rivale la poussèrent à une résolution -désespérée. - - [480] Conférez SÉVIGNÉ, t. I, p. 322, 323, 334; t. III, p. 263, - 304, 305; t. V, p. 170; t. VI, p. 177; t. VII, p. 190.--BUSSY, - _Lettres_, t. V, p. 79-82.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p. - 170.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 21, 196.--LA FAYETTE, - _Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414, 456.--CAYLUS, _Mémoires_, - t. LXVI, p. 379 et 380. - -Le dernier jour de carnaval de cette année 1671, Louis XIV donna un bal -aux Tuileries; contre l'ordinaire ce bal fut triste[481]. Madame de -Sévigné, qui y fut invitée et y assista, en fait la remarque; elle en -écrit ainsi à sa fille: «Le bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais -il ne fut une telle tristesse: je crois que c'était votre absence qui en -était la cause. Bon Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que -d'amitiés! que de soins de savoir de vos nouvelles! que de louanges -qu'on vous donne!» - - [481] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 299 (1671).--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (13 février 1671), t. I, p. 247, édit. de Monmerqué; t. - I, p. 324, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306 - (7 janvier 1671). - -Comme elle aimait à flatter sa fille, cette faible mère! Certainement -elle n'ignorait pas que toutes les personnes qui se trouvaient à ce bal -étaient préoccupées de tout autre chose que de l'absence de madame de -Grignan. On avait remarqué que madame de Montespan et madame de la -Vallière, qu'on voyait dans toutes les fêtes, ne se trouvaient point à -celle-ci; et la tristesse dont le visage du roi était empreint s'était -répandue dans toute l'assemblée. Les soupçons que l'on avait sur les -causes de cette tristesse furent confirmés. On sut que la Vallière -s'était retirée de la cour et réfugiée au couvent des sœurs -Sainte-Marie de Chaillot. Le lendemain le roi repartit pour Versailles. -MADEMOISELLE, qui se trouvait présente et dans le même carrosse que lui -et madame de Montespan, nous apprend que, durant le trajet, tous deux ne -cessèrent point de pleurer[482]. La même cause produisait leur chagrin, -mais les motifs en étaient différents. Avant d'employer l'autorité pour -arracher madame de la Vallière de l'asile où elle s'était réfugiée, -Louis XIV essaya les moyens de persuasion; il lui écrivit, et il lui -envoya sa lettre par le maréchal de Bellefonds: celui-ci devait inspirer -à la belle repentante une grande confiance, puisque lui-même se trouvait -alors sous l'influence de la ferveur religieuse qui le porta, peu de -temps après, à faire une retraite au couvent de la Trappe durant la -semaine sainte[483]. Le maréchal de Bellefonds ne put obtenir de la -Vallière qu'une lettre qu'elle écrivit à Louis XIV pour le prier -instamment de lui permettre de consacrer à Dieu le reste de ses jours. -Lauzun fut ensuite envoyé, et ne put parvenir même à la voir; enfin, -Colbert se rendit à Chaillot avec des ordres impératifs du roi; elle s'y -soumit. Madame de Sévigné eut connaissance des premières démarches de -Louis XIV pour obtenir que la fugitive revînt d'elle-même à Versailles; -madame de Sévigné en avait parlé dans une lettre que nous n'avons plus; -car, dans celle du 12 février 1671[484], voici comme elle raconte à sa -fille le retour de la Vallière: - -«La duchesse de la Vallière manda au roi, outre cette lettre que l'on -n'a point vue, «qu'elle aurait plus tôt quitté la cour, après avoir -perdu l'honneur de ses bonnes grâces, si elle avait pu obtenir d'elle de -ne le plus voir; que cette faiblesse avait été si forte en elle qu'à -peine était-elle capable présentement d'en faire un sacrifice à Dieu; -qu'elle voulait pourtant que le reste de la passion qu'elle a eue pour -lui servît à sa pénitence, et qu'après lui avoir donné toute sa jeunesse -ce n'était pas trop encore du reste de sa vie pour le soin de son -salut.» Le roi pleura fort, et envoya Colbert à Chaillot, la prier -instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M. -Colbert l'y a conduite; le roi a causé une heure avec elle, et a fort -pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle les bras ouverts et les -larmes aux yeux. Tout cela ne se comprend point: les uns disent qu'elle -demeurera à Versailles et à la cour; les autres, qu'elle reviendra à -Chaillot. Nous verrons.» - - [482] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 299 (1671).--BUSSY, - _Lettres_, t. III, p. 306 (7 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (13 février 1671), t. I, p. 247, édit. de M.; t. I, p. 324, édit. - de G. de S.-G. - - [483] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 453, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 383, édit. de M. - - [484] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1671), t. I, p. 322, édit. - de G. de S.-G.; t. I, p. 245, édit. de M. - -Six jours après cette lettre, madame de Sévigné, écrivant encore à sa -fille, dit[485]: «Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le -roi la reçut avec des larmes de joie, et madame de Montespan avec des -larmes..... devinez de quoi? Elle a eu plusieurs conversations tendres; -tout cela est difficile à comprendre: il faut se taire[486].» - - [485] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 334, édit. - de G. de S.-G.; t. I, p. 255, édit. de M. - - [486] SÉVIGNÉ, _Lettres de Marie Rabutin-Chantal à madame la - comtesse de Grignan, sa fille_, 1726, in-12, t. I, p. 32 (lettre - du 18 février 1671). - -On avait approuvé le départ de madame de la Vallière, on désapprouva son -retour; mais le public n'était rien pour elle, Louis XIV était tout, et -quand Dieu cessait de la soutenir elle n'avait pas la force de résister -à son amant. Le feu autrefois allumé par elle dans le cœur de Louis -XIV, quoiqu'il ne fît plus briller de flamme, y laissait encore assez de -chaleur pour que le monarque ne pût supporter l'idée de se séparer -d'elle. La Vallière se trouva donc condamnée à garder encore longtemps -cette pénible chaîne qu'elle arrosait de ses larmes[487]. - - [487] Sur la Vallière, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 janvier - 1672), t. II, p. 342, édit. de G. de S.-G.--(13 décembre 1675), - t. III, p. 263, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. III, p. 172, - édit. de M.--(12 janvier 1674), t. III, p. 304, édit. de G. de - S.-G.--_Ibid._ t. III, p. 206 et 207, édit. de M. (la Rosée).--(5 - juin 1675, écrite le lendemain de la profession de madame de la - Vallière), t. III, p. 403 et 404, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, - t. III, p. 283.--(29 avril 1676), t. IV, p. 412, édit. de G. de - S.-G.--_Ibid._, t. IV, p. 272, édit. de M.--(16 octobre 1676), t. - V, p. 170, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. V, p. 30, édit. de - M. (29 décembre 1679); t. VI, p. 276, édit. de G. de - S.-G.--_Ibid._, t. VI, p. 83.--(5 janvier 1680), t. VI, p. 286, - édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 92, édit. de M.--(1er septembre - 1680, lettre de Corbinelli à Bussy), t. VII, p. 190, édit. de G. - de S.-G.--_Ibid._, t. VI, p. 443, édit. de M., et la note _a_, - qui contient le songe de la marquise de la Beaume.--BUSSY, - _Lettres_, t. V, p. 83. - - - - -CHAPITRE XIV. - -1671. - - Affliction de MADEMOISELLE.--Sa cause.--Surprise de madame de - Sévigné à la nouvelle du mariage projeté de MADEMOISELLE avec - Lauzun.--Tous les chefs de la Fronde sont soumis au roi.--Condé - leur donne l'exemple.--MADEMOISELLE conserve son - indépendance.--Énumération des nombreux partis qu'elle avait - refusés.--Elle manifeste le désir de se marier.--On veut lui faire - épouser le comte de Saint-Paul.--Madame de Puisieux négocie cette - affaire.--Détails sur madame de Puisieux.--MADEMOISELLE refuse - MONSIEUR.--On croit qu'elle épousera le comte de Saint-Paul, et - l'on apprend qu'elle se marie à Lauzun, avec le consentement du - roi.--Surprise générale.--Son amour pour Lauzun avait commencé en - 1667.--Progrès de cet amour.--Conduite adroite de Lauzun.--Il - feint de ne pas comprendre MADEMOISELLE.--Embarras qu'elle éprouve - pour faire connaître son amour à Lauzun.--Ses scrupules.--Ses - combats intérieurs.--Elle fait à Lauzun une déclaration par - écrit.--Lauzun la révoque en doute.--Elle est forcée de déclarer à - Lauzun son amour de vive voix.--Elle voit le roi, qui promet de ne - pas s'opposer à ses désirs.--Une députation de nobles fait la - demande officielle de la main de MADEMOISELLE pour Lauzun.--Cette - affaire est discutée dans le conseil du roi, et le roi, malgré - l'opposition de MONSIEUR et des princes du sang, donne son - consentement.--Fureur de Condé.--Démarche de la reine, des princes - du sang, de MONSIEUR pour empêcher ce mariage.--Lauzun veut - différer, pour les préparatifs, la cérémonie.--On persuade à - madame de Montespan de se mettre contre Lauzun.--Le roi rétracte - son consentement.--Désespoir de MADEMOISELLE; elle voit le roi, - lui fait verser des larmes, et n'en peut rien obtenir.--Lauzun - supporte ses revers avec calme et dignité.--Cette bonne conduite - ne se soutient pas.--Il veut commettre madame de Montespan avec le - roi; il est disgracié et enfermé.--MADEMOISELLE refuse encore - d'épouser le comte de Saint-Paul, et parvient à faire mettre - Lauzun en liberté.--Elle contracte avec lui un mariage - secret.--L'ingratitude de Lauzun force MADEMOISELLE de s'en - séparer.--Détails subséquents sur MADEMOISELLE.--Madame de Sévigné - a été témoin des joies et des douleurs de MADEMOISELLE.--L'affaire - de son mariage avec Lauzun est une tragédie dans toutes les - règles. - -Dans ce carrosse qui, le lendemain d'un bal, transportait à Versailles -Louis XIV et Montespan versant des larmes, MADEMOISELLE pleurait aussi. -Ce n'est pas qu'elle fût émue par la sensibilité du roi ou le dépit de -sa maîtresse; mais elle pleurait de ses propres douleurs, de son mariage -avec Lauzun différé ou rompu pour toujours. - -Il n'est pas un lecteur qui, à cette mention de mariage de Lauzun, ne se -rappelle aussitôt la lettre si souvent citée que madame de Sévigné -écrivit pour exprimer l'étonnement où la jeta l'annonce de ce -mariage[488]. Cette multitude de souvenirs qui se pressaient alors sous -sa plume et se disputaient la préférence; cette agitation qu'elle -éprouvait à la révélation d'un événement dont elle ne pouvait douter et -qui cependant était pour elle, comme pour tout le monde, -invraisemblable, monstrueux, incroyable; tout cela ne se peut bien -comprendre qu'autant que l'on sait apprécier ce que madame de Sévigné -connaissait si bien: le caractère de MADEMOISELLE, la constance de ses -sentiments, la ténacité de ses opinions, le rang élevé et la position -tout exceptionnelle qu'elle tenait à la cour. - - [488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit. - de Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; t. I. - p. 15 de l'édit. 1726 (sans nom de lieu). Cette lettre commence - cette édition, qui est la première imprimée en France. - -La jeunesse de MADEMOISELLE, comme celle de madame de Sévigné, s'était -écoulée durant les troubles de la régence et de la Fronde, temps de -désordre et d'agitation, mais aussi temps de plaisirs et d'espérance. La -bourgeoisie, la roture avaient cru alors s'affranchir des servitudes qui -pesaient sur elles; la noblesse, reconquérir l'indépendance dont elle -jouissait avant Richelieu. L'autorité royale, en faisant cesser les -résistances, n'avait pu anéantir les convictions. Lorsqu'on a longtemps -combattu pour une cause que l'on croit juste, on peut bien renoncer à -l'espoir, mais non pas au désir de la voir triomphante. C'est la -conscience que l'on avait de la légitimité d'un tel sentiment qui -faisait des chefs les plus hardis de la Fronde et de la guerre civile -les plus humbles et les plus obséquieux courtisans. Plus ils pouvaient -être soupçonnés d'intentions hostiles envers l'autorité royale, plus, -pour s'y rattacher et en obtenir des faveurs, ils se montraient prompts -à se soumettre à ses ordres et à se faire les apologistes et les -soutiens de ses actes les plus despotiques. Le plus illustre, le plus -redoutable d'entre eux, Condé, leur chef, leur donnait l'exemple; il -avait déposé son orgueil aux pieds du jeune monarque, et toutes ses -démarches et tous ses discours ne tendaient qu'à rentrer en grâce auprès -de lui, afin d'obtenir de hauts emplois et le commandement d'une armée. -Condé, après avoir ruiné tous ses partisans, était rentré en France -criblé de dettes; et sans Gourville, qui sut négocier habilement avec -l'Espagne, intimider les créanciers de ce prince, établir l'ordre dans -la perception des revenus et l'économie dans les dépenses, Condé aurait -vu s'écrouler la fortune de sa maison[489]. L'entière prostration de -tous ceux qui pouvaient avoir quelque velléité d'opposition à l'égard du -roi et de son gouvernement, résultait nécessairement de la soumission -du prince de Condé, le premier d'entre eux par le rang et la naissance, -le plus illustre par ses talents et sa réputation d'homme de guerre. -Cependant il existait encore une personne qui, après avoir traversé les -temps orageux sans rien perdre des immenses richesses qu'elle tenait de -sa mère, conservait à la cour son indépendance. - - [489] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LI, p. 410, 420, 428, 434, - 435.--TURPIN, _Vie de Louis de Bourbon, prince de Condé_, t. XXV - des _Hommes illustres de la France_, ou t. II de l'_Histoire de - Condé_, p. 161 et 162. - -MADEMOISELLE, princesse de Montpensier, avait été, durant les troubles, -recherchée par tous les partis, successivement l'idole de tous et -quelquefois leur arbitre. Fille d'un père timide et incertain, dès sa -première jeunesse elle avait donné des preuves de fermeté, de -résolution, de constance et de courage. Au milieu des plaisirs, des -séductions et de la licence générale, sa générosité, sa grandeur, sa -retenue, son imposante dignité semblaient réaliser l'idéal de ces -héroïnes de Corneille qui, exemptes de toutes les faiblesses du cœur, -ne connaissent d'autres sentiments que ceux qu'admettent l'ambition, -l'amour de la gloire, l'orgueil d'un rang élevé et d'un nom sans tache. -Aucune princesse ne fut sur le point de contracter d'aussi grandes -alliances et ne vit déconcerter par les événements un plus grand nombre -de projets de ce genre. Destinée par son père, dès son enfance, au comte -de Soissons, la mort de celui-ci la livra à l'espoir qu'elle nourrit si -longtemps d'épouser le roi[490]. Elle se crut un instant recherchée par -Charles, duc de Lorraine[491]. Anne d'Autriche la flatta ensuite de lui -procurer pour époux le cardinal infant, son frère; on la berça de -l'espérance de la marier à Philippe IV, roi d'Espagne, devenu veuf. Elle -repoussa les offres du prince de Galles, parce qu'alors elle croyait -qu'elle allait être mariée à l'empereur d'Autriche. Il y eut en effet -des négociations à ce sujet, qui ne réussirent pas plus que le projet de -la donner en mariage à l'archiduc Léopold, qu'on aurait fait souverain -des Pays-Bas. MADEMOISELLE avait eu encore le projet d'épouser le roi de -Hongrie, fils de l'empereur. La faiblesse de santé de madame la -princesse de Condé fit entrevoir à MADEMOISELLE la possibilité de s'unir -au prince de Condé, que l'esprit de parti lui avait fait autrefois -repousser, et qui, par la même cause, était depuis devenu son -héros[492]. On désira de nouveau la donner au duc de Lorraine, ce qui ne -réussit pas plus que le dessein qu'elle eut de renouer avec le prince de -Galles, devenu roi d'Angleterre. Elle refusa les offres du duc de -Savoie, et plus tard celles du duc de Neufbourg[493]. Enfin, Louis XIV -voulut lui imposer le roi de Portugal, Alphonse-Henri VI, parce que cela -importait à sa politique. Elle opposa un refus formel aux volontés du -roi, et fut, par cette unique raison, exilée à sa terre de -Saint-Fargeau. Le stupide Alphonse, forcé de céder à son frère sa femme -et son trône, justifia suffisamment le dédain que MADEMOISELLE avait -manifesté pour sa personne[494]. - - [490] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 102; t. XXXIX, p. - 109. - - [491] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 519. - - [492] GUY-PATIN, _Lettres_ (10 mai 1653), t. I, p. 195, édit. de - 1846, in-8º. - - [493] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XL, p. 338. - - [494] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVII, p. 350; t. XXXVIII, p. - 102; t. XXXIX, p. 109.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. - 385.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 519, 520. - -Rappelée de son exil par le roi, qui, malgré sa rigueur passagère, ne -cessait d'avoir pour elle des égards et de la déférence, MADEMOISELLE -parut tout à coup renoncer aux résolutions qui jusque-là avaient présidé -à toute sa conduite et l'avaient dirigée dans ses projets. Née le 29 mai -1627, elle avait alors quarante-trois ans. Toutes les chances de mariage -qu'elle avait considérées comme sortables pour elle avaient été sans -résultat. Comme on la croyait inaccessible aux faiblesses d'une -inclination douce et tendre, on avait pensé qu'elle s'était enfin -résolue à rester maîtresse d'elle-même, à vivre dans le célibat, sans -quitter la cour, où son rang lui assignait la seconde place après la -reine. Sa grande fortune lui permettait de satisfaire son goût pour le -monde, d'avoir elle-même une petite cour et de donner des fêtes avec une -généreuse magnificence. D'après cette croyance, qui était générale, -chacune des branches de la famille royale, en faveur de laquelle seule -il lui convenait de tester, espérait un jour avoir une portion de ses -riches domaines[495]. Le roi d'abord en convoitait une grande part pour -le Dauphin, MONSIEUR pour ses filles[496] et le prince de Condé pour ses -fils. Cette position et les discours auxquels elle donnait lieu furent -pour elle une cause de chagrin et de tristesse, dont elle résolut de se -délivrer. On la vit donc tout à coup manifester hautement la ferme -volonté de se choisir un mari qui pût la rendre heureuse et lui donner -des héritiers directs. Aussitôt les ambitions et la cupidité -s'éveillèrent, et agirent avec d'autant plus de promptitude que l'âge de -la princesse la forçait elle-même à se hâter. Le comte de -Saint-Paul[497], le plus élevé par le rang de tous les jeunes seigneurs -de la cour, appartenait par son père aux Longueville, par sa mère aux -Condé: ces deux puissantes maisons se liguèrent pour le faire agréer -pour époux à MADEMOISELLE. La grande différence d'âge leur paraissait -plutôt un moyen de succès qu'un motif d'objection[498]. - - [495] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144. - - [496] Marie-Louise d'Orléans, née le 27 mai 1662, nommée - MADEMOISELLE comme mademoiselle de Montpensier, et mademoiselle - de Valois, née le 27 août 1669, toutes deux filles d'Henriette - d'Angleterre. - - [497] Ci-dessus, chapitre VII, p. 116, et chapitre XIII, p. 226. - - [498] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 184 et 185. - -Il y avait alors à la cour une femme qui, dans sa jeunesse un peu -galante, y avait joué un assez grand rôle et qui, dans un âge -très-avancé, y conservait beaucoup d'influence: c'était Charlotte -d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux. Presque septuagénaire, elle -avait une inconcevable activité, jointe au besoin et à l'habitude de -l'intrigue. Comme elle était riche, d'un esprit très-original, -très-aimable malgré ses goûts bizarres, on la recherchait beaucoup. Son -âge, ses succès, son expérience, l'utilité et l'agrément de son commerce -lui avaient acquis un ascendant qui la rendait difficile et exigeante; -mais par cette raison elle avait, en quelque sorte, fait reconnaître le -droit qu'elle s'arrogeait de se mêler de toutes les affaires qu'elle -prenait en gré, et d'en parler librement, avec assurance, avec autorité, -fût-ce même aux princesses[499]. Cette espèce de privilége qu'elle avait -usurpé et qui lui était acquis contribuait au succès de tout ce qu'elle -entreprenait. Ce fut elle que les maisons de Condé et de Longueville -choisirent pour circonvenir MADEMOISELLE et la déterminer à épouser le -comte de Saint-Paul. Quand on parla de ce projet à MADEMOISELLE, elle ne -le repoussa pas, et l'on se crut certain du succès[500]. MADEMOISELLE -avait raconté un jour à M. de Coulanges qu'ayant songé que madame de -Sévigné était malade elle s'était réveillée en pleurant, et avait chargé -madame de Coulanges de le lui dire; et madame de Sévigné, pour laquelle -MADEMOISELLE avait tant d'amitié, favorisait le comte de -Saint-Paul[501]. Madame de Puisieux, madame de la Fayette, madame de -Thianges, madame d'Épernon, madame de Rambures[502] et quelques autres -personnes, toutes liées avec madame de Sévigné, toutes également admises -dans la société intime de la princesse, concouraient au même but et -secondaient les instances de l'héritier des Longueville; enfin, -Guilloire, qui avait le titre de gentilhomme ordinaire de MADEMOISELLE, -et qui était à la fois son médecin, son secrétaire ou son intendant, se -montrait aussi favorable à cette alliance[503]. - - [499] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 159.--SAINT-SIMON, _Mémoires - authentiques_, t. II, p. 114. Voy. ci-dessus, chap. VIII, p. 130. - - [500] TALLEMANT, _Historiettes_, t. I, p. 293, 294, 296, édit. - in-8º.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 159, 171, 205, 206, - 209.--LORET, _Muse historique_, liv. IX, p. 10, 23.--_Ibid._, - liv. VIII, p. 139.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. - 64.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 201, édit. de M.--_Ibid._, t. - I, p. 171, édit. de G. de S.-G. (19 novembre 1671); t. I, p. 286, - édit. de M.; t. I, p. 376, édit. de G. de S.-G. (13 mars - 1671).--_Ibid._, t. III, p. 422, édit. de M.; t. IV, p. 48, édit. - de G. de S.-G. (23 août 1675).--_Ibid._, t. III, p. 448, édit. de - M.; t. IV, p. 76 (4 septembre 1675).--_Ibid._, t. IV, p. 146, - édit. de M.; t. IV, p. 273, édit. de G. de S.-G. (25 décembre - 1675).--_Ibid._, t. V, p. 255, édit. de M.; t. V, p. 427, édit. - de G. de S.-G. (15 septembre 1677).--_Ibid._, t. IV, p. 152, - édit. de M.; t. IV, p. 278, édit. de G. de S.-G. (C'est là qu'il - est dit que madame de Puisieux avait quatre-vingts ans, 29 - décembre 1675.)--_Ibid._, t. V, p. 259, édit. de M.; t. V, p. - 430, édit. de G. de S.-G. (13 octobre 1677).--_Ibid._, t. V, p. - 263, édit. de M.; t. VI, p. 434, édit. de G. de S.-G. (16 octobre - 1677). - - [501] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 73, édit. - de M.; t. III, p. 145, édit. de G. de S.-G. - - [502] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 159, 183. - - [503] SÉVIGNÉ, t. I, p. 300, édit. de M.; t. I, p. 389, édit. de - G. de S.-G. (20 mars 1671).--SEGRAIS, _Mémoires_, t. II des - _OEuvres_, pag. 92 et 93. - -Deux circonstances parurent devoir y faire renoncer entièrement. Dès -qu'on sut que MADEMOISELLE voulait se marier, la politique chercha -aussitôt à mettre à profit cette volonté. Les ministres de Louis XIV, -voyant que le roi d'Angleterre ne pouvait avoir de postérité de la reine -sa femme, songèrent à le faire divorcer, à lui faire embrasser la -religion catholique, vers laquelle il inclinait, et à lui donner en -mariage _Mademoiselle_, dont les grands biens pourraient le soustraire, -pour ses dépenses personnelles, à la dépendance de son parlement. Ce -dessein, dont on parla pendant une semaine, n'eut pas de suite. Mais -lorsque, par la mort de l'infortunée Henriette, MONSIEUR devint veuf, -tout le monde pensa qu'il était le seul parti qui convînt à -MADEMOISELLE. L'idée de ce mariage s'accrédita à la cour et dans le -public, et fut enfin regardée comme certaine. Louis XIV le désirait peu, -mais il comprit qu'il ne pouvait s'y opposer. Il ne voyait pas avec -plaisir son frère devenir assez riche pour pouvoir se passer de ses -bienfaits. Lorsqu'il parla de cette affaire à sa cousine, il lui dit -qu'il croyait devoir lui déclarer que son intention était de ne jamais -donner à MONSIEUR aucun gouvernement, lors même qu'il deviendrait son -mari. Louis XIV fut fort surpris et en même temps très-satisfait -d'entendre MADEMOISELLE lui répondre qu'elle se soumettrait en tout à -ses ordres; qu'elle épouserait MONSIEUR, s'il le voulait; mais que tel -n'était pas son désir. MONSIEUR, de son côté, avait témoigné si peu -d'empressement pour obtenir la main de MADEMOISELLE, et dit si -clairement qu'il ne se marierait avec elle que pour ses grands biens, -que Louis XIV ne put être offensé que sa cousine refusât l'honneur de -cette alliance, puisque c'était lui-même qui lui avait rapporté le -propos, peu flatteur pour elle, que MONSIEUR lui avait tenu[504]. Dès -qu'on sut que MADEMOISELLE avait refusé d'épouser MONSIEUR, on ne douta -point qu'elle ne fût enfin décidée à prendre pour mari le beau comte de -Saint-Paul. Madame de Sévigné, madame de Puisieux et toutes les -personnes qui voyaient familièrement cette princesse regardèrent ce -mariage comme devant se faire très-prochainement. Les familles de -Longueville et de Condé se mirent en mesure de solliciter le -consentement du roi. - - [504] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 206 et - 213.--SEGRAIS, _Mémoires_, dans ses _OEuvres_, 1755, t. II, p. - 92. - -On en était là, lorsque tout à coup on apprit que ce consentement du roi -était donné à MADEMOISELLE pour épouser, le dimanche suivant, qui?--Le -comte de Saint-Paul.--Non... MADEMOISELLE, petite-fille de Henri IV, -mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, -MADEMOISELLE, cousine germaine du roi; MADEMOISELLE, destinée au trône; -MADEMOISELLE, le seul parti de France qui fût digne de MONSIEUR[505], -épousait Lauzun, ce petit marquis de Puyguilhem, ce cadet de Gascogne si -nouvellement introduit à la cour, si récemment comblé des faveurs de son -maître, qui, rapidement élevé de grade en grade et d'honneurs en -honneurs, était bien parvenu à faire naître la crainte et l'envie, mais -non à conquérir la considération et l'estime. Ce fut alors que madame de -Sévigné, dans le premier moment de l'émotion que lui causa une nouvelle -si étrange, si inattendue, prit la plume pour écrire à son cousin de -Coulanges, alors auprès de son beau-père Dugué-Bagnols, intendant à -Lyon, afin de l'instruire de l'événement qui allait avoir lieu et dont -toute la cour et tout le public étaient préoccupés[506]. - - [505] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670). - - [506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit. - de Monmerqué; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 15 de - l'édit. 1726. - -Ce qui est plus étrange que la chose qui causa tant de surprise à madame -de Sévigné, c'est sa surprise elle-même, c'est l'ignorance où elle -était, où étaient toute la cour, toutes les personnes qui entouraient la -princesse de son inclination pour Lauzun. Cette inclination, cependant, -était déjà ancienne quand elle éclata par la déclaration de son mariage. -MADEMOISELLE s'est plu à tracer naïvement et longuement les progrès de -cette passion malheureuse. Les déplorables faiblesses dont elle fut la -cause ont terni un caractère qui, sans être exempt d'inconséquences et -de petitesses féminines, avait conservé jusque-là de la grandeur et de -la noblesse. - -Les premiers commencements de cet amour datent de l'année 1666. Les -attentions de Lauzun pour le roi, son zèle pour son service, l'espèce de -familiarité qui régnait entre le monarque et lui l'avaient fait -distinguer par MADEMOISELLE entre tous les courtisans. Elle avait -remarqué la bonne tenue et le luxe des équipages du régiment de dragons -qu'il commandait. Dans les marches, c'était Lauzun qui montait le cheval -le plus beau et le plus vigoureux; il était toujours accompagné des plus -belles troupes; dans les campements, sa tente était la plus -magnifiquement meublée[507]. Il n'agissait, il ne parlait jamais qu'à -propos; il se communiquait à peu de gens, et paraissait extraordinaire -en tout, mais de telle sorte que tout en lui était naturel. Il déguisait -ce qui était à son avantage, et c'était par autrui que MADEMOISELLE -apprenait ses actes de bravoure ou ses actions généreuses. On le disait -aimé de beaucoup de femmes; et cependant MADEMOISELLE ne trouvait pas, -dans tous les seigneurs de la cour, un seul qui fût plus discret, qui -aimât moins à parler d'affaires de galanterie. Lauzun ne recherchait pas -MADEMOISELLE, jamais il ne l'abordait de lui-même; mais dans les -réceptions, chez la reine, chez le roi, dans les voyages, quelle que fût -la jeunesse ou la beauté de celles avec lesquelles il s'entretenait, -quelque forte que fût la chaleur de la conversation où il se trouvait -engagé, quelque élevé que fût le rang ou l'emploi de ceux qui lui -parlaient, un signe de tête de MADEMOISELLE, un mouvement de son doigt, -un regard dirigé sur lui l'amenait aussitôt près d'elle. Alors il -s'avançait avec une contenance si respectueuse et un air d'une si -parfaite soumission qu'elle pouvait réitérer ses appels en présence de -tous sans donner lieu à aucune interprétation maligne, sans suggérer -aucune autre pensée que, Lauzun ordonnant beaucoup de choses dans la -maison du roi et fort au courant de tout ce qui se passait à la cour et -dans le monde, il était naturel que MADEMOISELLE, pour satisfaire sa -curiosité, s'adressât à celui qui avait plus de moyens de la satisfaire. -Quand on la voyait honorer de sa bienveillance le plus intime des -favoris, celui que l'on considérait comme pouvant mieux l'informer de ce -qui concernait le roi, on la croyait uniquement occupée de plaire au -roi, et on lui savait gré de ces dispositions[508]. Son âge, l'orgueil -de sa naissance, sa vertu, la hauteur de ses résolutions éloignaient -jusqu'à l'ombre d'un soupçon. C'est ainsi que MADEMOISELLE, ne se voyant -gênée par aucune considération d'étiquette ou de bienséance, se fit une -douce habitude d'interroger sans cesse Lauzun, de le consulter sur -toutes choses. Elle lui trouvait des sentiments si honnêtes et si -délicats, un sens si droit et si juste que sa confiance en lui devint -entière, et que l'estime la plus profonde achevait encore de lui faire -goûter, dans les longs entretiens qu'elle avait avec lui, un plaisir pur -et toujours nouveau[509]. - - [507] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 103, 160 (année - 1666).--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 520. - - [508] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. I, p. 285. - - [509] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 174. - -Cependant, à mesure que Lauzun s'aperçut des progrès qu'il faisait dans -le cœur de MADEMOISELLE, il évita de plus en plus de se trouver près -d'elle. Il faisait en sorte que les ordres du roi, les exigences de son -service ou quelques autres causes importantes le forçassent de s'écarter -des lieux où elle était; mais si sa personne était absente, des mesures -étaient prises pour que son souvenir fût toujours présent. La comtesse -de Nogent quittait peu MADEMOISELLE; sœur de Lauzun, elle l'entretenait -sans cesse de lui[510]. D'accord avec lui, ses amis les comtes de -Rochefort et de Guitry ne tarissaient pas sur ses louanges. Ils se -chargeaient surtout de réfuter tous les bruits désavantageux sur Lauzun, -qui parvenaient aux oreilles de la princesse. Pour motiver la rareté de -ses apparitions, il paraissait toujours accablé d'affaires. Cependant -MADEMOISELLE apprit que Lauzun n'était pas aussi occupé qu'il le disait, -et qu'il allait souvent en ville chez une dame de la Sablière. C'était -la femme de Rambouillet de la Sablière, déjà célèbre par les charmes de -sa figure, son savoir, son esprit et qui réunissait chez elle la société -la plus brillante de Paris, de savants, d'hommes de lettres et de gens -du monde[511]. Lauzun en était alors fort amoureux, et s'efforçait -d'obtenir la préférence sur un grand nombre de rivaux[512]. Telle était -l'ignorance de MADEMOISELLE sur ce qui se passait hors de la cour, et -l'audace de Lauzun et de ses amis, qu'un de ces derniers, interrogé par -la princesse pour lui dire ce qu'il fallait penser de madame de la -Sablière, osa répondre que c'était une petite bourgeoise de la ville, -vieille et laide; mais qu'il fallait bien qu'elle fût utile à Lauzun -pour quelque intrigue, puisque lui, qui vivait très-retiré des femmes et -ne songeait plus qu'à faire sa cour au roi, voyait assez souvent cette -madame de la Sablière, et que même il avait donné une place de -secrétaire des dragons à son frère Hesselin[513]. - - [510] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 183. - - [511] Conférez notre _Hist. de la vie et des ouvrages de la - Fontaine_, 3e édition, et la notice sur Rambouillet de la - Sablière, dans notre édition des madrigaux de ce dernier, et - l'article que nous lui avons consacré dans la _Biographie - universelle_. - - [512] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 184. Quoique madame de la - Sablière ne soit pas nommée, c'est d'elle qu'il est question dans - cet endroit des Mémoires de la Fare. Conférez avec ce passage - celui des _Mémoires de_ MONTPENSIER, t. XLIII, p. 171. - - [513] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 171. - -L'habitude que MADEMOISELLE avait contractée de s'entretenir avec Lauzun -devint bientôt pour elle un impérieux besoin. L'ennui, ce triste -compagnon de la grandeur, l'accablait partout où Lauzun n'était pas. -Dès qu'elle entrait chez la reine ou chez le roi à Saint-Germain, aux -Tuileries, à Versailles, elle le cherchait des yeux. Quelque nombreuse -que fût la cour, quel que fût l'éclat des fêtes et des plaisirs qu'on y -goûtait, elle lui paraissait triste et déserte quand Lauzun en était -absent. Lorsqu'elle ne pouvait dans toute la journée échanger avec lui -une parole, un regard, c'était pour elle une jouissance de le voir -passer de loin à cheval. Pour se procurer cet allégement à sa peine, -elle se mettait souvent aux fenêtres ou dans les endroits les plus -propices. Le jour, la nuit, dans le monde, dans la solitude, en ville, -en repos ou sur les routes, elle ne pensait qu'à Lauzun. A cette -continuelle préoccupation, elle commença à croire qu'elle pouvait être -accessible à l'amour, mais elle ne s'en effraya pas. Les _précieuses_ de -l'hôtel de Rambouillet, dont les principes et les idées lui avaient été -inculqués dès sa jeunesse, avaient fait de cette passion la vertu des -belles âmes attirées par une commune sympathie à s'unir entre elles et -dégagées de tout appétit grossier et de l'avilissante influence des -sens. Quoique Lauzun n'eût jamais donné lieu à MADEMOISELLE de penser -qu'il partageât la passion qu'il lui avait inspirée, elle le croyait. Le -maintien froid et réservé de Lauzun lorsqu'il était près d'elle, même en -tête-à-tête, eût dû lui persuader le contraire; mais elle pensait que le -respect et la déférence qu'il lui devait le retenaient, et elle lui -savait gré de cette retenue, comme d'un sacrifice qu'il s'imposait. Il -lui paraissait impossible que cette âme si noble, si honnête, si pure -n'eût pas été créée pour elle. Un jour, à Saint-Germain, chez la reine, -en songeant à la mystérieuse union des cœurs, elle se rappela -confusément des vers de Corneille qu'elle avait entendus au théâtre. -Aussitôt elle fit chercher dans tout le château les œuvres de -Corneille; elles ne s'y trouvèrent point. Elle dépêcha un courrier à -Paris pour se les procurer; dès qu'elle les eut, elle feuilleta tous les -volumes, trouva enfin les vers qu'elle cherchait, et en fut si enchantée -qu'elle les apprit par cœur[514]. - - [514] MONTPENSIER, Mémoires, t. XLIII, p. 144. - -Voici quel était le commencement de cette tirade: - - Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, - Lise, c'est un accord bientôt fait que le nôtre; - Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, - Sème l'intelligence avant que de se voir. - Il prépare si bien l'amant et la maîtresse - Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. - On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment. - Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément, - Et, sans s'inquiéter de mille peurs frivoles, - La foi semble courir au-devant des paroles[515]. - - [515] CORNEILLE, _Suite du Menteur_, acte IV, scène 2. - -«Il me semble, dit-elle dans ses Mémoires[516], que rien ne convenait -mieux à mon état que ces vers, qui ont un sens moral lorsqu'on les -regarde du côté de Dieu, et qui en ont un galant pour les cœurs qui -sont capables de s'en occuper.» - - [516] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 145. - -Ce qui entretenait l'illusion de la malheureuse princesse, c'était -Lauzun qui se montrait de plus en plus attentif à prévenir ses désirs, -de plus en plus ingénieux à les satisfaire. - -Ainsi, lorsque le roi avec la reine et toute sa cour se rendirent en -Flandre, le commandement de l'escorte fut donné à Lauzun. Il fut aussi -chargé d'ordonner tout ce qui était nécessaire pendant le voyage. Il fit -voir tant d'activité, de prévoyance et de présence d'esprit dans les -fonctions embarrassantes dont il était chargé qu'il s'attira les éloges -de toutes les personnes que le roi avait désignées pour l'accompagner. -MADEMOISELLE était de ce nombre, et suivait la reine. Elle eut alors peu -d'occasions de s'entretenir avec Lauzun; mais elle le voyait souvent, -car il semblait se multiplier et être à la fois présent partout, -saisissant avec une prestesse extraordinaire toutes les circonstances où -il pouvait lui être utile et paraissant n'être occupé qu'à les faire -naître. En se rendant de Saint-Quentin à Landrecies, toute la cour se -trouva arrêtée par les débordements d'une rivière et forcée de retourner -en arrière. Avant qu'on eût eu le temps de jeter un pont de bois, la -famille royale fut obligée de coucher pêle-mêle dans une grange. Dans la -confusion d'une marche si précipitée, les voitures ne purent se suivre -selon l'ordre qu'elles avaient gardé dans une marche régulière, et -princes et princesses se trouvèrent séparés de leurs gens de service. La -reine était désolée de n'avoir point ses femmes de chambre, et -MADEMOISELLE était d'autant plus inquiète des siennes qu'elle les avait -laissées, dans un des carrosses, nanties de ses pierreries. Tout à coup -elles arrivèrent, et MADEMOISELLE ne pouvait concevoir comment elles -avaient précédé les femmes de la reine[517] et dépassé tant d'équipages -qui marchaient avant elles. Mais le lendemain, à son réveil, elle eut -l'explication de ce fait par l'arrivée de ses deux dames d'honneur, qui, -fort courroucées contre Lauzun, vinrent se plaindre à elle de ce qu'il -avait fait arrêter leur carrosse pour faire passer celui des femmes de -chambre. Cette attention délicate de Lauzun fit un grand plaisir à -MADEMOISELLE; mais elle en éprouva un plus vif encore lorsqu'elle le -rencontra le soir même chez la reine, et qu'elle put, à voix basse, lui -en témoigner sa reconnaissance[518]. Les tendres sentiments qu'elle -entretenait pour Lauzun, sans aucune défiance d'elle-même, parce qu'elle -les croyait uniquement fondés sur l'estime, échauffèrent d'autant plus -son cœur qu'elle était forcée de les comprimer et de les déguiser sous -l'apparence de la tranquille affection d'une simple amitié; puis la -chaleur du cœur, par degrés, se communiquant aux sens, excita en elle -des troubles inconnus, qui semblèrent lui créer une nouvelle existence, -et la rendirent méconnaissable à elle-même. Qu'on juge ce que dut être -cette manifestation de la passion fougueuse de l'amour chez une -princesse qui était arrivée à l'âge de plus de quarante ans sans l'avoir -jamais ressentie, et qui, naturellement vive, avait été habituée, dès -son enfance, à se livrer à ses penchants! L'embrasement fut terrible, et -la surprise pareille à celle de l'éruption d'un volcan longtemps -silencieux. La princesse connut son état. Le péril était grand, mais la -religion était puissante, et elle avait pour auxiliaire un caractère -énergique et fier. La raison et la vertu eurent d'abord le dessus. Au -lieu de saisir les occasions de voir Lauzun, MADEMOISELLE les évita; -loin de rechercher avec lui les tête-à-tête, elle s'imposa la loi de ne -lui jamais parler qu'en présence d'un tiers[519]. Elle cessa de -s'entretenir avec lui de ce qui pouvait avoir quelque analogie avec les -souffrances de son cœur, et elle ne lui parla plus que de choses -indifférentes.--Vain espoir!--Tous les efforts qu'elle faisait pour -bannir Lauzun de sa pensée l'y regravaient en traits plus ineffaçables -et plus séducteurs. Les impressions que lui causait sa présence étaient -toujours de plus en plus vives. Elle se faisait une telle violence pour -se conformer à la résolution qu'elle avait prise de lui dissimuler ce -qu'elle ressentait pour lui qu'elle ne pouvait plus, lorsqu'elle lui -parlait, arranger trois mots qui eussent un sens[520]. Quand elle était -seule, elle formait cent projets qu'elle rejetait l'instant d'après pour -en concevoir cent autres, aussitôt repoussés comme impraticables. Plus -de repos pour elle, ni le jour ni la nuit. Son esprit incertain, sa -raison bouleversée flottaient sans cesse en tout sens, comme un vaisseau -sans voile et sans gouvernail, assiégé par la tempête. MADAME (Henriette -d'Angleterre), qui existait encore alors et avait, quoique plus jeune, -et malheureusement pour elle, plus que MADEMOISELLE l'expérience des -passions, lui parlait souvent du mérite de Lauzun. «MADAME avait de -l'amitié pour moi, dit MADEMOISELLE dans ses Mémoires; je fus tentée de -lui ouvrir mon cœur, afin qu'elle me dît bonnement ce que je devais -faire et de quelle manière elle me conseillait de me conduire. Je -n'étais pas en état de le pouvoir faire moi-même, puisque je faisais -toujours le contraire de ce que je voulais chercher à faire; ce que -j'avais projeté la nuit, je ne pouvais l'exécuter le jour[521].» - - [517] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 163. - - [518] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 164. - - [519] Id., _ibid._, p. 145. - - [520] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 145. - - [521] Id., _ibid._, p. 146. - -MADEMOISELLE n'osa rien dire à MADAME. Mais elle suivit régulièrement la -reine aux Récollets, où il se faisait une neuvaine pour saint Pierre -d'Alcantara; et un jour que le saint sacrement était exposé, après avoir -prié Dieu avec ferveur de lui inspirer ce qu'elle avait à faire, «Dieu -lui fit la grâce, dit-elle, de la déterminer à ne pas travailler -davantage à chasser de son esprit ce qui s'y était établi si fortement, -et à épouser M. de Lauzun.» - -Toutefois la grâce de Dieu n'était point pour elle tellement efficace -qu'elle n'eût encore des combats à livrer avec son orgueil avant -d'exécuter la résolution qu'elle avait prise. Elle, si fière, si -hautaine, se soumettre au joug de l'hymen, à son âge!... Que diront le -monde, la cour, le public, l'Europe? Le bruit de son héroïque vertu -n'était-il pas partout répandu?.... Se marier!.... et avec qui?.... avec -Lauzun, un simple gentilhomme, un cadet de famille!.... Puis elle -repassait dans son esprit toutes les mésalliances illustres que sa -mémoire lui fournissait; ensuite elle songeait à tous les partis qu'elle -avait refusés, aux princes et aux souverains qui pouvaient encore se -présenter pour obtenir sa main.... Mais serait-ce là le bonheur?.... Ah! -sans Lauzun pouvait-il en exister pour elle?--Alors, s'affermissant dans -une détermination qui lui semblait inspirée par Dieu même, elle -préparait dans son esprit les réponses à toutes les objections qu'on -pourrait faire contre son mariage. Elle se livra, avec une étonnante et -studieuse activité, à des recherches sur la généalogie des Lauzun, sur -les documents qui pouvaient la justifier. Son érudition devint si riche -et sa mémoire si fidèle sur tous ces points que par la suite, et lorsque -cela fut nécessaire, elle étonna Lauzun en lui apprenant l'histoire de -ses ancêtres, qu'il ignorait; et elle surprit le roi en l'instruisant -sur les faits relatifs aux monarques qui l'avaient précédé sur le trône -de France. - -Quand sa résolution fut définitive et que rien relativement à elle ne -pouvait l'empêcher de l'exécuter, toutes ses inquiétudes se réveillaient -en pensant à Louis XIV. Elle revenait sans cesse et comme malgré elle -aux pensées que lui suggérait la difficulté d'obtenir son consentement -pour une telle mésalliance. Mais, disait-elle, pourquoi s'y -refuserait-il?.... Il aime Lauzun, il a de l'amitié pour moi; il ne -voudra pas s'opposer à mon bonheur ni à l'élévation de son -favori.--D'ailleurs, il ne le pourra pas.--N'a-t-il pas consenti au -mariage de la duchesse d'Alençon avec le jeune duc de Guise?--Peut-il me -dénier ce qu'il a concédé à ma sœur?--Oui; mais ma sœur de Guise est -le fruit de la mésalliance de mon père.--Elle n'est pas Anne de Bourbon, -la petite-fille d'Henri IV.--Elle est la fille d'une princesse de -Lorraine.--Dira-t-on que le duc de Guise est d'une maison plus ancienne -et plus puissante que celle de Lauzun?--Plus puissante, oui, parce que -cette maison de Lorraine s'est accrue démesurément dans ces derniers -temps par l'ambition de ses chefs et la faiblesse de nos rois; mais plus -ancienne, non. Les aïeux de M. de Guise ont desservi la France, ceux de -la maison de Caumont se sont souvent sacrifiés pour elle. Sous le règne -de Charles VI, en l'année 1422, Charles, duc de Lorraine, était encore à -la solde du roi de France moyennant trois cents livres tournois par -mois, tandis qu'en 1404 Jean de Nompar-Caumont, seigneur de Lauzun, -concluait un traité de souverain à souverain avec Jean de Bourbon, -commandant les armées du roi en Guyenne[522]; et les anciens titres de -cette illustre maison remontent à plus de sept siècles.--D'ailleurs, ne -sais-je pas combien notre histoire fournit de nombreux exemples de -femmes, de filles et de sœurs de rois qui ont épousé de simples -gentilshommes?... Adèle, l'aînée des filles de Dagobert, n'a-t-elle pas -épousé le comte Hermann, homme peu considérable? Rotilde, la seconde -fille du même roi, n'a-t-elle pas été mariée à Ledéric, premier -forestier de Flandre? Landrade, fille de Charles Martel, ne fut-elle pas -unie à Sidromme de Hasbannin? Berthe, la fille du puissant Charlemagne, -ne devint-elle pas la femme d'Angilbert, simple gouverneur d'Abbeville? -Des filles de Louis le Jeune, la première épousa le comte de Champagne, -et Alix, sa sœur, Thibaut, comte de Chartres et de Blois; Alix, fille -de Charles VII, fut mariée à Guillaume, comte de Ponthieu; Isabelle de -France, fille de Philippe le Long, à Gui, comte d'Albon; Catherine de -France, fille de Charles VI, lorsqu'elle fut devenue veuve, donna sa -main à Owin Tyder, qui n'était qu'un simple chevalier gallois, pauvre et -d'une très-médiocre naissance[523]. - - [522] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144. - - [523] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 162. - -Ainsi la malheureuse princesse allait fouillant péniblement jusque dans -les parties les plus obscures de nos annales, pour y trouver des faits -favorables à sa passion, ne s'apercevant pas que ces exemples, puisés -dans des siècles qui n'avaient rien de commun avec le temps où elle -vivait, ne pouvaient lui être applicables. Cependant ils lui -paraissaient décisifs; mais les noms qu'elle y trouvait lui semblaient -obscurs auprès de celui de Lauzun. L'antiquité de sa noblesse, ses -belles actions à la guerre, la réputation d'homme extraordinaire qu'il -s'était faite dans toute la France, la faveur royale dont il jouissait -lui persuadaient que son mérite[524] était encore au-dessus de tout ce -qu'elle voulait faire pour lui. Elle s'affermissait dans le projet -qu'elle avait de l'épouser; et, avec l'énergie et la ténacité de son -caractère, cette résolution une fois prise était invariable. Mais son -embarras était de savoir comment elle la mettrait à exécution.--Quand -elle se faisait cette question, son cœur palpitait, sa tête -s'embarrassait et son esprit flottait incertain. Lorsque l'âme est -vivement émue par un objet d'où dépend le sort de notre vie, plus on -désire atteindre le but, plus on hésite sur les moyens d'y parvenir. - - [524] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144. - -La première chose à faire, sans doute, était d'instruire Lauzun du -projet qu'elle avait formé sur lui. Mais c'était précisément là pour -elle le point difficile. Il fallait que Lauzun sût d'abord qu'elle -l'aimait; et quoiqu'elle eût tâché de le lui faire apercevoir par tous -les moyens qui ne répugnaient pas à sa pudeur, il ne paraissait pas le -moins du monde soupçonner la nature de ses sentiments pour lui. Elle -s'affligeait de ne pas reconnaître en lui les signes de l'amant, tels -que Corneille les donne dans la tirade dont nous avons cité les premiers -vers et dont voici les derniers, que MADEMOISELLE trouvait fort beaux, -parce qu'ils lui semblaient en parfait rapport avec sa situation: - - La langue en peu de mots en explique beaucoup; - Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup; - Et, de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, - Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent. - -MADEMOISELLE chercha de nouveau, et plus fréquemment que par le passé, à -se trouver en tête-à-tête avec Lauzun. Mais lui abrégeait le plus qu'il -pouvait ces entretiens particuliers; il s'y prêtait avec un empressement -si froid, un air si respectueux que MADEMOISELLE, toute troublée devant -lui, ne pouvait se résoudre à rompre le silence; et ces entrevues si -vivement désirées, ménagées par elle avec tant de peine et de mystère, -étaient toujours sans résultat[525]. - - [525] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 148. - -Cette situation était trop pénible pour que la princesse ne cherchât -point à la faire cesser. Elle ne voyait cependant d'autre moyen que de -faire à Lauzun une déclaration. Alors sa pudeur, sa fierté se -révoltaient à cette idée qui lui revenait sans cesse. Elle en était -obsédée; elle frissonnait, se désespérait, versait des larmes, et ne -pouvait rien déterminer. - -Au milieu de ses incertitudes et de ses douleurs, MADEMOISELLE apprit -que l'on parlait de lui faire épouser le duc de Lorraine, afin -d'arranger le différend qui existait entre ce prince et le roi de -France. Cette circonstance lui parut favorable pour instruire Lauzun des -projets qu'elle avait sur lui. Elle le trouva chez la reine au moment où -le bruit de cette alliance se répandait, et lui dit, en se retirant dans -l'embrasure d'une croisée, qu'elle avait à lui parler. Il la suivit. «Il -avait, dit-elle dans ses Mémoires, une telle fierté que je le regardai -comme le maître du monde.»--Elle lui dit, non sans trembler un peu, -qu'elle avait une résolution à prendre, mais que, le considérant comme -son plus fidèle ami, elle ne voulait rien faire sans lui avoir demandé -avis.--Lauzun répondit à cette ouverture par d'humbles révérences et par -des témoignages de reconnaissance sur l'honneur que la princesse lui -faisait. Il lui protesta que, par sa sincérité, il répondrait à la bonne -opinion qu'elle avait de lui.--Alors elle lui parla des bruits qui -couraient sur son mariage avec M. de Lorraine et sur les intentions du -roi à cet égard. Lauzun feignit de tout ignorer, et dit simplement que -l'amitié et la déférence du roi pour MADEMOISELLE lui feraient vouloir -sur cela ce qu'elle désirait.--Mais elle s'empressa de déclarer à Lauzun -que, quelle que fût la volonté du roi, elle était bien décidée à ne pas -s'immoler à des considérations de grandeur et de gloire; qu'elle ne -voulait point se marier à un inconnu, fût-il un puissant souverain; -qu'elle voulait un honnête homme, qu'elle pût aimer[526]. Lauzun, sans -paraître deviner où tendait ce discours, dit à la princesse que ses -sentiments étaient pleins de raison; qu'il les approuvait, mais qu'il -s'étonnait qu'heureuse comme elle l'était elle songeât à se -marier.--Alors elle lui avoua qu'elle y était déterminée par la quantité -de personnes qui comptaient sur son bien et qui par conséquent -souhaitaient sa mort.--Lauzun avoua que cette considération était vraie -et sérieuse, mais que cette affaire était d'une telle importance qu'il -fallait qu'elle y réfléchît mûrement; que, de son côté, il y songerait -avec application, et qu'après il lui en dirait son avis. - - [526] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, P. 215 à 229. - -La reine sortit, et ce premier entretien se termina là. - -Les entretiens qui suivirent (toujours chez la reine) furent plus -prolongés, et semblaient propres à amener une explication claire et -définitive. La princesse fut charmée du vif intérêt que Lauzun -paraissait prendre à sa situation, aux peines, aux ennuis qui en -étaient la conséquence. Elle lui demanda de vouloir bien la -conseiller, et promit de ne se gouverner que par ses avis. Déposant -alors cet air froid et compassé qu'il avait toujours en sa -présence, il lui dit, avec un sourire qui l'enchanta: «Je dois donc -être bien glorieux d'être le chef de votre conseil, et vous allez -me donner bonne opinion de moi.»--Avec chaleur elle répliqua que -l'opinion qu'elle avait de lui ne pouvait être meilleure, et elle -se disposait à continuer de manière à ne plus lui laisser aucun -doute sur la nature de ses sentiments lorsque Lauzun, lui faisant -une profonde révérence et reprenant son grand air de respect, -arrêta l'impulsion de son cœur, et la contraignit à se contenter -de l'invitation qu'elle lui fit de s'expliquer sur le conseil qu'il -avait à lui donner. - -Lauzun approuva entièrement les motifs qui faisaient désirer -à la princesse de se marier; mais la chose lui paraissait -impossible, puisqu'il n'y avait personne sur qui elle pût jeter les -yeux.--«Cependant je ne puis disconvenir que vous n'ayez raison, dit-il, -de sortir de l'état pénible où vous vous trouvez, en pensant qu'on vous -souhaite la mort: sans cela, qu'auriez-vous à désirer? Les grandeurs, -les biens vous manquent-ils? Vous êtes estimée, honorée par votre vertu, -votre mérite et votre qualité; c'est, à mon sens, un état bien agréable, -de vous devoir à vous-même la considération que l'on a pour vous. Le roi -vous traite bien, il vous aime; je vois qu'il se plaît avec vous: -qu'avez-vous à souhaiter? Si vous aviez été reine ou impératrice dans un -pays étranger, vous vous seriez ennuyée à la mort. Ces conditions ont -peu d'élévation au-dessus de la vôtre. Il y a beaucoup de peine à -étudier l'humeur de l'homme et du reste des gens avec qui l'on doit -vivre, et je ne conçois pas de plaisir qui puisse l'adoucir[527].» - - [527] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 152. - -MADEMOISELLE convint de la justesse de ces réflexions; mais si elle -choisissait pour époux un parfait honnête homme, si elle suivait la -pente de son cœur, qui la portait à ne jamais se séparer du roi, le roi -ne serait-il pas satisfait qu'elle fût la cause de l'élévation d'un de -ses sujets? n'approuverait-il pas qu'elle lui donnât du bien pour -l'employer à son service?--«Oui, dit Lauzun; outre le plaisir d'avoir -élevé un homme à un degré au-dessus de tout ce qu'il y a de souverains -en Europe, vous auriez celui de la certitude qu'il vous en saurait gré -et qu'il vous aimerait plus que sa vie; et par-dessus le tout vous ne -quitteriez pas le roi. Mais ce sont là des châteaux en Espagne. La -difficulté est de trouver cet homme, dont la naissance, les -inclinations, le mérite et la vertu soient assez grands pour répondre à -tout ce que vous auriez fait pour lui; et vous avez dû vous convaincre, -par tout ce que je vous ai dit, que c'était la chose impossible.»--«Cela -est très-possible, dit la princesse en souriant et en le regardant d'un -air passionné, puisque vos objections ne sont pas contre le projet, mais -regardent l'individu; je verrais à en trouver un qui eût toutes les -qualités que vous voulez qu'il ait.»--La reine sortit en cet instant de -son oratoire; l'entretien avait duré deux heures, et il se serait encore -prolongé sans la circonstance qui y mit fin. - -MADEMOISELLE était satisfaite d'avoir cette fois réussi à expliquer ses -intentions à Lauzun de manière à ce qu'il ne pût s'y méprendre; du moins -elle le croyait. Pourtant lorsqu'elle s'aperçut que Lauzun, qu'elle -voyait alors tous les jours, ne venait pas de lui-même la trouver, mais -qu'elle était obligée d'aller vers lui pour lui parler, elle pensa -qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait pas été assez explicite; et -toutes ses anxiétés recommencèrent.--Elle rechercha un nouvel entretien, -et éprouva une vive peine d'entendre dire à Lauzun qu'il lui conseillait -de ne plus penser au mariage; que pour elle ce parti entraînait trop de -dégoûts, de difficultés; qu'il se regarderait comme indigne de l'honneur -qu'elle lui avait fait de se confier en lui s'il ne lui disait pas que -ce qui était le mieux pour elle serait de rester dans l'état où elle -était. - -Longtemps Lauzun désola la princesse par cette artificieuse conduite: il -lui démontrait la nécessité de prendre un parti, et la difficulté d'en -prendre un; l'impossibilité, pour son bonheur, de rester dans la -situation où elle était, et les graves inconvénients d'un -mariage.--«Lors même, lui disait-il, qu'elle aurait trouvé quelqu'un qui -réunît toutes les qualités propres à lui plaire, qui pourrait lui -répondre qu'il n'aurait pas des défauts qu'elle n'aurait pas connus et -qui feraient son malheur[528]?» Ces réflexions si sages ne faisaient -qu'accroître l'estime de la princesse pour Lauzun et la confiance -qu'elle avait en lui; et, au lieu d'ébranler la résolution qu'elle avait -prise, elles la rendaient plus impatiente de la mettre à exécution. Ces -longs entretiens, pour elle si délicieux, attisaient le feu de sa -passion, et rendaient de jour en jour plus violents et plus pénibles les -combats intérieurs qu'elle était obligée de se livrer à elle-même. - - [528] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 189. - -Cependant Lauzun, dans ces entretiens, quand la princesse lui parlait de -celui qu'elle avait choisi pour époux et lui en faisait l'éloge, -paraissait ne pas se douter qu'il pût être question de lui; et ses -observations faisaient toujours allusion, sans le nommer, à celui auquel -le bruit public donnait la main de MADEMOISELLE. Tantôt c'était le comte -de Saint-Paul, ou MONSIEUR, ou le duc de Lorraine, ou quelque souverain. - -MADEMOISELLE, convaincue que la modestie de Lauzun ne lui permettait pas -de croire que c'était bien lui qu'elle aimait, que c'était bien lui -qu'elle voulait épouser, résolut de le lui déclarer, puisque ni ses -discours ni ses regards n'avaient pu le lui faire deviner.--Elle lui dit -donc un jour: «Je veux absolument vous nommer celui que j'ai choisi pour -époux[529].»--«Vous me faites trembler, répondit-il. Si par caprice je -n'approuvais pas votre goût, vous ne voudrez plus me voir; je suis trop -intéressé à conserver l'honneur de vos bonnes grâces pour écouter une -confidence qui me mettrait au hasard de les perdre. Je n'en ferai rien; -je vous supplie de tout mon cœur de ne plus m'entretenir de cette -affaire.»--Et Lauzun évita de se trouver seul avec la princesse, et -affecta de ne lui point parler. Mais plus il semblait se refuser à -apprendre d'elle son secret, plus elle brûlait de le lui révéler. -Cependant le courage lui manquait; et ces deux simples monosyllabes, -«C'est vous,» ne pouvaient sortir de sa bouche. Dans les moments où elle -voulait les prononcer, toujours son trouble et son extrême agitation lui -coupaient la parole et la respiration. Enfin, un certain jeudi soir, -chez la reine, ayant rencontré Lauzun, elle lui dit qu'elle voulait -absolument, malgré sa défense, lui nommer l'homme en question. «Je ne -puis plus, d'après cela, répondit Lauzun, me défendre de vous écouter; -mais vous me feriez plaisir d'attendre à demain.»--«Non, sur-le-champ, -répondit la princesse; demain est vendredi, c'est un jour -malheureux.»--Lauzun, avec un air inquiet et soumis, garda le silence, -et semblait la regarder avec attendrissement. Elle leva sur lui ses -yeux, brillant de la flamme qui la consumait; son sein palpita avec -violence...; elle se sentit défaillir, et, craignant de s'évanouir si -elle augmentait son émotion, elle déclara à Lauzun, en baissant ses -paupières, que ce nom, ce nom si cher, elle n'avait pas la force de le -lui dire.--«J'ai envie, dit-elle, d'épaissir la glace avec mon souffle, -et de vous tracer ce nom dessus[530].»--L'entretien se prolongea ensuite -sur un ton badin, mais qui devint de plus en plus tendre; de telle sorte -que tout était clairement exprimé de la part de la princesse sans que -cependant elle eût prononcé le nom de Lauzun. Mais lui, qui feignait de -ne rien comprendre, la pressa de lui révéler le nom de celui qu'elle -avait choisi.--Tous deux gardèrent alors un instant le silence, comme -pour se recueillir dans ce moment solennel; puis elle ouvrit la bouche -pour faire cet aveu tant désiré, et prononça le mot, C'est...; puis -s'arrêta subitement, effrayée par le timbre sonore d'une pendule qui -venait de se faire entendre...; elle écoute, compte douze coups -consécutifs. «Il est minuit, dit-elle... c'est vendredi... je ne vous -dirai plus rien.»--Le lendemain, ou plutôt après la nuit passée, -MADEMOISELLE, toujours de plus en plus agitée, écrivit ces mots sur un -papier à billet: «_C'est vous_;» elle cacheta ce papier, et le mit dans -sa poche.--Dans la journée, elle alla chez la reine; et, comme elle s'y -était attendue, elle y vit Lauzun, et lui dit: «J'ai écrit le nom sur -un papier.»--Lauzun la pressa vivement de lui remettre ce papier, -promettant de le placer sous son oreiller et de ne le regarder que -lorsque minuit serait sonné.--Elle s'y refusa par la crainte qu'il ne se -trompât d'heure. - - [529] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 215. - - [530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 217. - -Le dimanche suivant, dans la matinée, la reine étant entrée dans son -oratoire, MADEMOISELLE se trouva seule dans le salon avec Lauzun; elle -lui montra le billet, qu'elle avait dans son manchon. Lauzun la supplia -de le lui remettre. «Le cœur lui battait, disait-il; c'était un -pressentiment que le choix qu'elle avait fait lui causerait une vive -peine.» N'importe, il désirait faire cesser son incertitude. Mais elle, -qui sentait combien, après un tel aveu, elle serait embarrassée de se -trouver seule avec Lauzun, prolongea la conversation afin que la reine -eût le temps de sortir de son oratoire. Comme ce court entretien fut -extrêmement tendre de la part de Lauzun et de la sienne, elle se -félicita du moyen qu'elle prenait pour l'instruire du choix qu'elle -avait fait de lui. Aussi quand la reine reparut, MADEMOISELLE remit le -papier à Lauzun, avec injonction de revenir le soir même lui remettre la -réponse au bas du billet. Elle partit soulagée, et suivit la reine aux -Récollets, où elle pria Dieu avec ferveur pour la réussite de ses -projets. - -Lauzun était sans lettres, sans étude, peu remarquable par son esprit; -mais il connaissait le monde et surtout les femmes; et ses succès auprès -d'un grand nombre lui avaient donné une merveilleuse sagacité pour -discerner les progrès et les phases des passions qu'elles veulent -cacher. Il savait que, pour être certain de dominer entièrement celles -dont la raison et la conscience combattent les impétueux mouvements du -cœur, il faut les obliger à sacrifier à l'amour jusqu'aux derniers -scrupules de la pudeur, cette vigilante gardienne de la vertu. Pour -cette raison, cette déclaration de MADEMOISELLE, par billet, ne satisfit -pas Lauzun: il ne doutait pas qu'il ne fût aimé, aimé avec passion; mais -cette passion cependant n'était pas encore assez forte pour vaincre -entièrement l'orgueil de la princesse. Ce sentiment pouvait se réveiller -en elle, surtout lorsqu'il serait exalté par les instigations des -personnes intéressées. C'est ce qui devait arriver infailliblement quand -cette liaison, enveloppée jusqu'ici du plus profond mystère, serait -connue. On pouvait alors triompher en partie de cette malheureuse -passion, ou du moins en modérer les accès, et empêcher cette entière -abnégation de soi-même, cet abandon de toute volonté contraire à celle -de l'objet aimé: c'est ce que Lauzun voulait prévenir. - -Au lieu de répondre au billet qu'il avait reçu, et de se répandre en -témoignages de reconnaissance auprès de la princesse, Lauzun continua -son rôle d'incrédule. Selon lui, la princesse le trompait, et refusait -de lui dire le nom de celui qu'elle avait choisi; il se montra jaloux, -triste, rêveur; et il la désola tellement par ses brusqueries et son -humeur que, pour lui rendre sa sérénité, elle se vit contrainte à -déposer toute dignité et à répéter plusieurs fois de vive voix ce -qu'elle avait à peine osé lui insinuer par écrit. Il fallut qu'elle lui -déclarât qu'elle l'aimait avec passion; que lui seul pouvait faire son -bonheur; qu'elle s'abandonnait à lui sans réserve, ne voulait vivre que -pour lui, et enfin qu'elle voulait l'épouser et lui donner tous ses -biens. - -Lauzun ne répondit à une déclaration si tendre et si explicite que par -des objections; mais elles étaient de nature à affermir la princesse -dans ses résolutions. En supposant, disait-il, qu'il serait assez -extravagant pour croire cette affaire possible, il était obligé de -déclarer à MADEMOISELLE qu'il aimait trop le roi pour qu'aucune -considération humaine pût le déterminer à s'éloigner de lui; qu'il -garderait les charges qu'il avait près de lui; par conséquent il ne -pouvait pas penser qu'elle consentît jamais à épouser le _domestique_ -(ce mot s'employait alors pour celui de serviteur) de son cousin -germain.--«Mais, répondit-elle, ce cousin germain est mon maître aussi -bien que le vôtre; et je ne trouve rien de plus honorable pour mon époux -que d'être son domestique. Si vous n'aviez pas de charge auprès du roi, -j'en achèterais une pour vous[531].» - - [531] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 222 à 229. - -Lauzun, facilement réfuté sur ce point, ainsi qu'il s'y attendait, avec -une apparence de franchise, d'abandon et de désintéressement, eut l'air -de ne plus envisager cette affaire que sous le point de vue du bonheur -de la princesse; il passait en revue tous les inconvénients -qu'entraînait pour elle l'exécution d'un pareil projet, et il lui -conseillait d'y renoncer; il traça surtout de lui-même un portrait vrai -en partie, mais dans lequel, en exagérant quelques-uns de ses défauts, -il eut grand soin de les rattacher à des goûts opposés à ceux qu'il -avait, à une manière de vivre toute différente de celle qu'il avait -embrassée. «Tout ce que j'aurais de bon pour vous, lui disait-il, au cas -que vous fussiez d'humeur jalouse, serait le peu de raison que je vous -donnerais de vous chagriner, parce que je hais autant les femmes que je -les ai aimées autrefois. Cela est si vrai que je ne comprends pas -comment on est si fou que de s'y amuser[532].» - - [532] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 223. - -Lorsque, après ces longues explications, MADEMOISELLE croyait avoir tout -réfuté, lorsqu'elle croyait pouvoir enfin arriver à une conclusion, -Lauzun la désespérait encore de nouveau en ayant l'air de retomber dans -sa première incrédulité, et il lui disait: «Croyez-vous que je sois -assez fou pour considérer tout ceci autrement que comme une -fiction?»--Enfin, quand il la vit si bien possédée de son fol amour -qu'elle ne pouvait penser ni agir que par lui, il parut devant elle -persuadé que tout cela n'était pas une illusion, et il se livra à toute -l'ivresse d'une joie qui était en partie sincère. Cependant il refusa de -faire aucune démarche personnelle auprès du roi pour obtenir son -consentement. Ce fut MADEMOISELLE qui les fit toutes, mais toujours sous -sa direction et par ses conseils. - -Elle commença par écrire à Louis XIV une lettre qu'elle lui fit remettre -par la voie secrète, c'est-à-dire par Bontems, son valet de -chambre[533]. Elle en reçut une réponse qui n'était ni un consentement -ni un refus. Le roi lui disait qu'il ne voulait la gêner en rien, mais -qu'elle devait mûrement réfléchir au parti qu'elle allait prendre. Il y -a tout lieu de croire que Lauzun avait déjà préparé Louis XIV à cette -affaire par le canal de madame de Montespan, qui était alors dans ses -intérêts; mais la princesse l'ignorait. - - [533] Id., _ibid._, p. 230 et 231. - -Durant cette négociation secrète, le comte de Saint-Paul, devenu prince -de Longueville, allait régulièrement au Luxembourg faire sa cour à -MADEMOISELLE. Guilloire s'aperçut de l'accord qui régnait entre elle et -Lauzun, et il en informa Louvois[534]. Lauzun, qui avait partout des -intelligences, le sut, et le dit à la princesse. Celle-ci, dans la -crainte que les ministres ne traversassent ses projets, résolut de voir -le roi le plus tôt qu'elle pourrait. - - [534] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 235. - -Elle l'attendit dans la ruelle de la reine. Nous avons déjà dit que -Louis XIV revenait toujours passer la nuit chez la reine, quelque tard -qu'il fût. Ce jour, son jeu se prolongea, contre la coutume, jusqu'à -deux heures du matin; et la reine, qui ne se doutait de rien, se coucha, -et dit à MADEMOISELLE «qu'il fallait qu'elle eût quelque chose de bien -pressé à dire au roi pour l'attendre si tard.»--Elle dit qu'en effet -elle voulait l'entretenir d'une affaire très-importante, dont on devait -parler le lendemain au conseil. Le roi fut fort étonné, en rentrant dans -sa chambre à coucher, de trouver MADEMOISELLE dans la ruelle de la -reine; et, quoiqu'il fût très-fatigué, il la conduisit entre deux -portes, pour écouter ce qu'elle avait à lui dire. MADEMOISELLE, dont le -cœur battait avec violence, ne put d'abord que répéter trois fois le -mot, Sire; mais enfin, après une pause d'un moment, de sa poitrine -profondément émue, ses paroles s'échappèrent avec feu, avec volubilité. -Elle tint au roi un assez long discours, et n'omit rien de ce qui -pouvait l'engager à lui accorder le consentement qu'elle demandait. Le -roi lui répondit qu'il portait intérêt à Lauzun, et ne voulait pas lui -nuire en s'opposant à sa fortune; mais qu'il ne voudrait pas lui être -utile aux dépens du bonheur de sa cousine; qu'en conséquence il ne lui -défendait pas ce mariage, mais qu'il ne le lui conseillait pas; et il la -pria instamment d'y songer mûrement avant de rien conclure. «J'ai -encore, ajouta-t-il, un autre avis à vous donner. Vous devez tenir votre -dessein secret jusqu'à ce que vous soyez déterminée. Bien des gens s'en -doutent, et les ministres m'en ont parlé. Prenez là-dessus vos -mesures[535].» - - [535] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 239. - -Ces paroles, qui furent redites à Lauzun, lui prouvèrent qu'il était -temps de hâter la conclusion de cette affaire; et aussitôt ses amis de -Guitry, les ducs de Créqui, de Montausier, d'Albret, d'après la prière -de la princesse, allèrent ensemble vers le roi pour le supplier de -permettre à sa cousine d'épouser M. de Lauzun; ils adressèrent en même -temps au roi des actions de grâces pour l'honneur qui rejaillirait par -ce mariage sur toute la noblesse de France. Cette demande, qu'appuyaient -encore le prince de Marsillac, le duc de Richelieu, le comte de -Rochefort et d'autres amis de Lauzun[536], fut faite en plein conseil. -Louis XIV répondit qu'il ne pouvait s'opposer à ce que MADEMOISELLE -épousât M. de Lauzun, puisqu'il avait permis à sa sœur de se marier à -M. de Guise. MONSIEUR, qui avait été appelé à ce conseil par ordre -exprès du roi, se récria sur une telle mésalliance; mais Louis XIV -persista, et déclara qu'il accordait son consentement[537]. - - [536] Id., _ibid._, p. 265. - - [537] Id., _ibid._, p. 242 à 250.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, - p. 181, 182.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 521. - -Montausier alla aussitôt en instruire MADEMOISELLE, et lui dit: «Voilà -une affaire faite. Je ne vous conseille pas de la laisser traîner en -longueur; et, si vous m'en croyez, vous vous marierez cette nuit.» Ces -paroles s'accordaient trop bien avec l'impatience de MADEMOISELLE pour -n'être pas approuvées par elle: aussi pria-t-elle M. de Montausier de -persuader à Lauzun de suivre ce conseil. Lauzun, enivré de son succès, -aspirait à le rendre complet. Certain que la volonté de la princesse ne -pouvait changer, assuré du consentement du roi, Lauzun répugnait à tout -ce qui pouvait ressembler à un mariage clandestin[538]. Il voulait au -contraire ne rien négliger de ce qui tendait à augmenter l'éclat de la -célébration du sien. Il exigea donc que MADEMOISELLE fît part de ses -intentions à la reine. MADEMOISELLE obéit avec docilité à Lauzun, et -toute la cour en fut instruite.--On en était là, et l'on disait que ce -mariage devait se célébrer au Louvre le dimanche suivant, lorsque madame -de Sévigné écrivit à son cousin de Coulanges cette nouvelle -abasourdissante, et lui dit: «Je m'en vais vous annoncer la chose la -plus surprenante, la plus étonnante, etc., etc.... une chose qui se fera -dimanche, et qui ne sera pas faite lundi.» - - [538] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411. - -Sa prédiction fut vraie; et elle nous prouve combien elle était -parfaitement bien informée de toutes les clameurs qu'occasionnait ce -mariage, de toutes les intrigues auxquelles il donnait lieu. Les -familles de Condé et de Longueville, étonnées de se voir déçues dans -leurs espérances, indignées d'avoir été jouées par Lauzun, soulevèrent -toutes les résistances. Le grand Condé sortit de sa réserve ordinaire, -et proféra des menaces contre le favori s'il osait épouser MADEMOISELLE; -la reine, pour manifester ses sentiments en cette occasion, se dépouilla -de sa timidité et de sa douceur naturelles. MONSIEUR lui-même, loin de -céder à son indolence, s'agita avec fureur. Le roi résistait, et -pendant ce temps MADEMOISELLE, ignorant la tempête qui grondait autour -d'elle, était dans le ravissement et la sécurité la plus profonde. Elle -s'occupait uniquement de Lauzun, des préparatifs de l'auguste et sainte -cérémonie qui allait avoir lieu. La lenteur de M. de Boucherat et des -gens d'affaires lui causait de l'impatience. Comment pouvaient-ils -trouver tant de difficultés à dresser son contrat de mariage, -puisqu'elle voulait tout donner à M. de Lauzun? Elle grondait Lauzun -lui-même de vouloir mettre des bornes à sa générosité envers lui; et, -dans sa folle confiance, elle recevait avec délices les compliments des -dames de la cour dont Lauzun passait pour avoir eu les bonnes grâces. Il -semblait qu'avoir été aimées de Lauzun comme elle croyait l'être -elle-même était pour elle un motif de les préférer à d'autres[539], et -qu'en leur témoignant son affection elle donnait ainsi la mesure de sa -confiance en lui. - - [539] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 266, 270, 271. - -Il est probable que, quoique assiégé pendant trois jours consécutifs par -les remontrances de la reine, de son frère, de tous les princes de son -sang et de quelques ambassadeurs de l'étranger, Louis XIV n'eût jamais -rétracté le consentement qu'il avait donné, si l'on n'était parvenu à -détacher du parti de Lauzun son plus ferme appui, madame de Montespan. A -celle-ci on fit entendre qu'en contribuant à porter à une si grande -élévation un favori tellement goûté du roi qu'il balançait le crédit des -ministres et de tous les princes du sang elle travaillait contre -elle-même. La hauteur et la fierté de Lauzun révoltaient déjà tout le -monde: que serait-ce lorsque, devenu par alliance le cousin germain de -son maître et possesseur d'une immense fortune, il n'aurait plus besoin -de la protection de la maîtresse en titre ni de celle de personne? Si ce -mariage s'accomplissait, toute la famille royale lui en voudrait -mortellement, comme étant celle qui avait porté le roi à y consentir; et -le roi lui-même le lui reprocherait un jour. La princesse de Carignan et -madame Scarron, dans les conseils de laquelle madame de Montespan avait -une grande confiance, furent chargées de lui développer ces motifs: ils -produisirent leur effet, et la firent résoudre à se déclarer contre -Lauzun[540]. Louis XIV, déjà ébranlé par les assauts nombreux qu'on lui -avait livrés sur cette affaire, ne put résister aux séductions de sa -maîtresse, et promit enfin d'empêcher ce mariage. - - [540] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 182.--CHOISY, _Mémoires_, - t. LXIII, p. 522. - -Il lui en coûtait beaucoup de se dédire; mais sa résolution était -devenue invariable. Il voulut au moins adoucir, autant qu'il était en -lui, ce qu'avait de pénible et de rigoureux cet acte de sa despotique -volonté, et la déclarer lui-même à MADEMOISELLE. Il la fit donc prier de -venir le trouver. Aux premiers mots que lui dit le roi, elle devina le -reste. Comment peindre l'excès du désespoir de cette malheureuse -princesse, ses touchantes prières, ses pleurs amers, ses cris -douloureux, lorsque, se roulant aux pieds du monarque, elle le supplia -de révoquer l'arrêt qu'il venait de prononcer, ou de lui donner la mort, -mille fois préférable pour elle à sa séparation d'avec Lauzun? Louis -XIV, dans l'émotion que lui causa l'abaissement d'une princesse -autrefois si puissante et si fière, que la politique de son ministre -avait pensé un instant à lui donner pour femme et pour soutien de son -trône chancelant, se mit à genoux pour la relever[541]: dans cette -posture, il la pressa contre sa poitrine, et mêla ses larmes aux -siennes. Le chagrin qu'il éprouvait de se refuser à ses instances fut si -grand qu'il s'abandonna jusqu'à lui reprocher de ne s'être pas hâtée, et -de lui avoir laissé le temps de la réflexion. Hélas! ce reproche, si peu -fondé, ne pouvait qu'augmenter les regrets douloureux de la princesse. -Elle n'y répondit que par de nouvelles supplications. Mais Louis XIV lui -déclara qu'il ne pouvait plus changer, et la laissa désespérée de -n'avoir pu le fléchir. - - [541] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 378. - -Lauzun se montra d'abord digne de l'honneur qui lui était refusé: froid, -calme et en apparence insensible à ce revers de fortune[542], il -continua comme à l'ordinaire son service auprès du roi. Pour le -dédommager, Louis XIV lui offrit le titre de duc et le bâton de -maréchal. Il refusa ces grâces, et dit au roi qu'avant de lui faire -accepter une aussi honorable dignité que celle de maréchal de France il -le priait de vouloir bien attendre qu'il l'eût méritée par ses -services[543]. Lauzun ne se soutint pas à cette hauteur: c'est que ses -refus étaient ceux d'un favori qui veut bouder son maître et le punir -d'avoir manqué à sa parole, et non ceux d'un légitime orgueil et d'une -noble fierté. Mais il poussa si loin l'audace que, dans sa colère contre -madame de Montespan, dont il avait surpris les secrets, il voulut la -compromettre avec le roi[544], et s'attira ainsi une disgrâce éclatante. -Abandonné par le roi à l'inimitié de Louvois, il finit par subir une -rigoureuse détention[545]. C'est alors que le jeune duc de Longueville -fut de nouveau offert pour époux à MADEMOISELLE; elle le refusa. Son -amour survécut à la disgrâce et à l'absence. Depuis que Lauzun était -malheureux, la princesse l'aimait encore avec plus de tendresse[546]. - - [542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1670), t. I, p. 264, édit. - de G. de S.-G. - - [543] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 523.--SÉVIGNÉ (27 février - 1671), t. I, p. 349, édit. de G. de S.-G.; (19 et 24 décembre - 1670), t. I, p. 218 et 220, édit. de M.; t. I, p. 192 et 194, - édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 19 et 23 de l'édition de 1726, - dite de Rouen. - - [544] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 123 et 135.--SEGRAIS, - _OEuvres_, 1799, in-12, t. II, p. 92. - - [545] DELORT, _Détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p. - 41 à 45, 129.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.--PETITOT, - _Notice sur Montpensier_, t. XL du recueil des _Mémoires_, p. - 355-356.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 23 décembre 1671, 6 janvier et - 23 mars 1672), t. II, p. 300, 306, 308, 319, 338, 435, édit. de - G. de S.-G. - - [546] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, t. XLIII, p. 281 à 287.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. - 297 à 307. - -Après plusieurs années de démarches sans nombre, de sollicitations -humiliantes et le sacrifice d'une partie de sa fortune, elle obtint -enfin du roi de faire cesser la captivité de Lauzun, et probablement -aussi la permission de contracter avec lui un mariage secret[547]. La -liberté qu'il lui devait, les dons qu'elle lui fit, les preuves -multipliées de son long et touchant attachement ne purent la garantir de -son ingratitude et de ses indignes procédés. Moins oppressée par sa -passion, elle retrouva encore assez d'énergie et de fierté natives pour -se séparer de lui et le bannir pour toujours de sa présence. Elle ne fit -pas la moindre mention de lui dans son testament. Lauzun vécut jusqu'à -l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, et vers la fin de sa carrière il -obtint par ses services de nouveaux grades et de nouveaux honneurs[548], -mais jamais il ne put reconquérir la faveur du roi. MADEMOISELLE, depuis -son fatal amour, n'eut plus à la cour cette haute influence qu'elle y -avait exercée si longtemps. Sa personne avait cessé d'inspirer cette -estime et ces éclatants respects qui l'avaient entourée jusque-là. - - [547] PETITOT, _Notice sur Montpensier_, t. XL, p. 385.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (8 mars 1676), t. IV, p. 362; (27 février 1679), t. VI, - p. 66; (23 octobre 1680), t. VII, p. 261, édit. de G. de S.-G. - - [548] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 148.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (24 décembre 1688), t. IX, p. 49; (28 mai 1695), t. XI, p. 175, - édit. de G. de S.-G. - -Madame de Sévigné la vit avant et après la catastrophe de son mariage -projeté[549]. Elle s'entretint longtemps seule avec elle, et fut -alternativement le témoin de l'ivresse de sa joie et de l'excès de sa -douleur. Plusieurs fois le spectacle de ses tourments et des angoisses -de son cœur lui arracha des larmes. Elle décrit très-bien l'état de -l'âme de cette princesse dans ces deux instants si opposés[550]. «C'est, -dit-elle en écrivant à son cousin de Coulanges, le sujet d'une tragédie -dans toutes les règles; jamais il ne s'est vu de si grands changements -en si peu de temps; jamais vous n'avez vu une émotion aussi générale.» - - [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date des 15, 19, 24 et 31 décembre - 1670, t. I, p. 218, 219, 220, 221, édit. de M.; t. I, p. 283-286, - 292-295, édit. de G.--MARIE RABUTIN-CHANTAL, marquise de SÉVIGNÉ, - _Lettres à madame de Grignan_, t. I, p. 18, édit. 1726. - - [550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 31 décembre 1670), t. I, p. 294, - 296-298, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 297 - (Lettre de madame de Scudéry à Bussy).--_Ibid._, p. 307. - -Cette affaire fit tellement de bruit dans toute l'Europe que Louis XIV -crut devoir écrire aux ambassadeurs qu'il avait dans l'étranger une -circulaire dans laquelle il expliquait les raisons qu'il avait eues de -permettre et ensuite de défendre le mariage de MADEMOISELLE et de -Lauzun; il engagea ses agents diplomatiques à communiquer secrètement -cette dépêche aux différentes cours près desquelles ils se trouvaient -placés[551]. - - [551] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183. - -Nous avons suffisamment entretenu nos lecteurs des personnages que -voyait madame de Sévigné et dont elle nous parle dans les lettres -qu'elle a écrites, à dater de l'époque dont nous traitons. Il est temps -de revenir aux particularités qui, dans ces mêmes lettres, la concernent -personnellement. - - - - -CHAPITRE XV. - -1669-1671. - - Madame de Sévigné passe à Livry l'automne de l'année 1669 avec sa - fille, son gendre et sa famille.--Long souvenir qu'elle conserve - de cette heureuse époque de sa vie.--Son bonheur est troublé par - un événement.--Le chevalier de Grignan tombe de cheval.--Madame de - Grignan s'évanouit, et fait une fausse couche.--Propos malins de - la comtesse de Marans à ce sujet.--Bussy paraît en avoir eu - connaissance.--Ces propos peuvent être relatifs à l'inclination - présumée du roi pour madame de Grignan.--Saint-Pavin, goutteux, - fait encore des vers pour madame de Sévigné.--Il meurt.--Son - épitaphe est composée par Fieubet.--Le comte de Grignan est nommé - lieutenant général de Provence.--Il part.--Une correspondance - s'engage entre lui et madame de Sévigné, et entre elle et son - cousin de Coulanges, avec toute la famille de l'intendant de Lyon - et avec madame de Coulanges.--Madame de Sévigné, par ses lettres, - cherche à capter la confiance et l'amitié de son gendre.--Elle lui - recommande un gentilhomme condamné aux galères.--Détails sur ce - gentilhomme.--Nouvelles diverses données par madame de Sévigné au - comte de Grignan.--Mot de la duchesse de Saint-Simon.--Son - caractère.--Le duc de Noirmoutier devient aveugle.--Détails sur - lui et sur son père.--Hiver rigoureux.--Décès causés par la petite - vérole.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de - Nevers.--Guillaume VII, prince de Hesse, meurt sans avoir été - saigné.--Discussion des médecins sur l'efficacité de la - saignée.--Intrigue du comte de Saint-Paul et de la duchesse de la - Ferté.--Pari et course au bois de Boulogne du grand écuyer et du - maréchal de Bellefonds.--Le comte de Grignan musicien.--Madame de - Sévigné lui promet des motets.--Nicole publie un traité;--La - Fontaine, un recueil de ses Contes.--Bourdaloue prêche aux - Tuileries.--Madame de Sévigné fait l'éloge de tous ces talents. - -La sensibilité, ce mobile de nos peines et de nos jouissances, grave -dans notre mémoire nos moments de joie et nos jours de tristesse. C'est -cette faculté de l'âme qui nous fait vivre dans le passé autant que dans -le présent; plus elle prédomine, plus elle nous retrace vivement ces -heures si promptement écoulées, où les objets de nos intimes affections -se trouvaient réunis autour de nous; où, au milieu d'une société d'amis, -nous étions avec eux en communauté de plaisirs, de sentiments et -d'idées. Il est dans notre nature, dans cet instinct de bonheur dont la -Providence nous a pourvus de chercher à nous rappeler de préférence les -époques de nos plus grandes félicités. C'est par cette raison que les -souvenirs de l'automne de l'année 1669 viennent si souvent se placer -sous la plume de madame de Sévigné. Bosquets de Livry, qui aviez été si -longtemps témoins des jeux enfantins, des ris folâtres et de la -pétulante gaieté de Marie de Rabutin, vous la vîtes alors, parée d'un -autre nom, belle de sa maternité, se promener avec plus de calme sous -vos ombrages; heureuse par les soins pieux qu'elle prodiguait à son -tuteur, par la tendresse d'un fils, par le bonheur d'une fille, objets -de ses prédilections; par les attentions d'un gendre qui satisfaisait -son orgueil et donnait plus de force à ses espérances! Ce gendre, le -chevalier de Grignan, son frère, madame de Charmes, femme d'un président -du parlement d'Aix, qui avait été ami intime de Fouquet[552], vinrent -alors passer quelque temps avec madame de Sévigné, et contribuèrent, -avec la société aimable et brillante qui lui venait de Paris et des -environs, à varier son existence et à faire de Livry un séjour de fêtes -et de jouissances continuelles. - - [552] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 165, édit. de M.; t. II, p. - 198, édit. de G. (23 août 1671).--_Ibid._, t. VI, p. 12, M.; t. - VI, p. 192, G. (2 novembre 1679). - -Il faut d'autant moins s'étonner que madame de Sévigné se rappelle, -après l'intervalle de plusieurs années, les jours passés à Livry au -milieu de toute sa famille qu'elle était alors dans la force de l'âge et -de la santé, dans la plus riante campagne, dans la plus agréable saison -de l'année, et que ce temps d'un bonheur si complet fut aussitôt suivi -de celui qui la sépara d'avec sa fille; séparation cruelle et cause -incessante des douleurs de toute sa vie! - -Il était encore un autre motif qui ne permettait pas à madame de Sévigné -d'oublier cette époque de son séjour à Livry, qu'elle prolongea jusqu'à -la chute des feuilles, c'est qu'au souvenir des doux moments qu'elle y -avait passés se mêlait celui d'un événement triste en lui-même, et qui -la menaça du plus grand malheur qui pût lui arriver. - -Le 4 novembre 1669[553], le chevalier de Grignan, montant un cheval -fougueux, fut violemment jeté à terre en présence de sa belle-sœur, -alors enceinte. Madame de Grignan s'évanouit, et fit une fausse couche. -Il est facile de comprendre quelles furent alors les inquiétudes de -madame de Sévigné. Elle en parle dans un grand nombre de lettres; mais -ses tourments, et les souffrances de madame de Grignan, et les regrets -de son gendre ne furent pas les seuls résultats fâcheux de cet accident; -il y en eut un plus durable dans ses effets, que ces mêmes lettres et -les lettres de Bussy nous font connaître[554]. - - [553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 280, édit. - de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 237, édit. de M. «Ah! ma - fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange - scène à Livry!» etc. - - [554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars, 19 et 23 août, 6 et 13 - septembre, 4 novembre 1671), t. I, p. 277, 187, édit. de - Monmerqué; t. I, p. 361, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 163, - 165, 272 et 273, édit. de M.; t. II, p. 196, 198, 214, 280, 361, - édit. de G. de S.-G. - -Le chevalier de Grignan avait une belle figure; il était plus jeune, -plus sémillant, plus aimable que le comte de Grignan, son frère, laid de -visage, ainsi que nous l'avons dit. La familiarité qui s'était établie -entre le beau-frère et la belle-sœur n'avait rien qui ne fut -irréprochable: toujours en présence d'une mère et d'un époux, ils -pouvaient tous deux se livrer aux accès de leur gaieté avec la liberté -que permet le séjour à la campagne et dont leur jeune âge leur faisait -un besoin. Mais la vive émotion qu'éprouva madame de Grignan lors de -l'accident arrivé au chevalier et surtout la fausse couche qui en fut la -suite donnèrent lieu à la malignité de s'exercer sur le compte de tous -deux. J'ai rapporté ailleurs la parodie de la fable de la Fontaine, que -l'on fit peu après sur ce sujet[555]. Les recueils de vers manuscrits de -ce temps renferment plusieurs autres pièces qui prouvent que madame de -Grignan fut en butte à ces satires grossières des chansonniers et des -vaudevillistes, auxquelles la célébrité, la puissance, les richesses et -la beauté ne pouvaient alors échapper. Leurs auteurs s'étaient accordés -à donner au comte de Grignan le surnom de _Matou_, à cause de sa mine -ébouriffée; et, aussitôt après son mariage avec mademoiselle de Sévigné, -on fit sur lui et sur sa femme le couplet suivant: - - Belle Grignan, vous avez de l'esprit - D'avoir choisi votre beau-frère; - Il vous fera l'amour sans bruit, - Et saura cacher le mystère. - --Matou! n'en soyez pas jaloux; - Il est Grignan tout comme vous[556]. - - [555] Voyez dans les notes et éclaircissements sur l'_Histoire de - la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 1re édition, 1820, in-8º, - la parodie de la fable intitulée _la Cigale et la Fourmi_. - - [556] _Recueils de chansons et de vaudevilles, mss. de mon - cabinet_, p. 288, verso. - -La comtesse de Marans, en accréditant par ses discours les bruits qui -couraient sur madame de Grignan et sur son beau-frère, s'attira -l'inimitié de madame de Sévigné ainsi que de rudes reproches de la part -du duc de la Rochefoucauld et des nombreux amis de notre aimable -veuve[557]. - - [557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 27 février 1671), t. I, p. 239 et - 269, édit. de M.; ou t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G. (6, 9 et - 25 février, 18 mars, 22 avril 1671; 29 avril, 20 juin et 30 - décembre 1672); t. I, p. 251, 254, 260, 263, 306, 307, 308, 313, - 315, 324, 344, 384; t. II, p. 33 et 34; t. III, p. 73-137.--La - comtesse de Marans était la sœur de mademoiselle de Montalais, - dont nous avons parlé dans la première partie de ces _Mémoires_. - -Il y a lieu de croire que les insinuations de madame de Marans -parvinrent aux oreilles de Bussy; et c'est à elles qu'il fait allusion -dans ses lettres du 25 juin et du 10 juillet 1670[558]; à moins qu'on ne -pense que le bruit qui courait de l'inclination du roi pour mademoiselle -de Sévigné ne se soit accrédité, et même n'ait pris plus de consistance -depuis qu'elle était mariée. Alors ce serait là l'objet véritable des -discours indiscrets et malveillants de madame de Marans et de quelques -personnages de la cour sur la mère et sur la fille. Ce qui est certain, -c'est que madame de Grignan craignit de fixer sur elle l'attention du -monarque. Lorsqu'elle parut à la cour avec son mari, dont la laideur -faisait un si grand contraste avec sa beauté, non-seulement elle -s'abstint de toute recherche de toilette, mais elle osa choquer la -despotique volonté de la mode en dérobant aux regards, par un vêtement -peu gracieux, de séducteurs attraits, que les jeunes femmes de son âge -étaient tenues de montrer. C'est à quoi madame de Sévigné fait allusion -dans une de ses lettres, où elle témoigne à sa fille la satisfaction -qu'elle éprouve des soins qu'elle se donne pour être plus élégamment -vêtue: «Vous souvient-il, lui dit-elle, combien nous avons été fatiguées -avec ce méchant manteau noir? Cette négligence était d'une honnête -femme, M. de Grignan vous en peut remercier; mais elle était bien -ennuyeuse pour les spectateurs[559].» - - [558] Voyez ci-dessus, chap. XI, p. 189 à 192; et SÉVIGNÉ, - _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de S.-G. (lettre de Bussy à - madame de Sévigné, du 25 juin 1670). - - [559] SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan_, le 21 janvier - 1671, _rétablie pour la première fois d'après le manuscrit - autographe_ (par M. Monmerqué); Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 8 - et 9.--_Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE - SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, - 1726, in-12, t. I, p. 119. Dans cette édition, le passage est - conforme à l'autographe publié par M. Monmerqué; mais le texte - des éditions du chevalier Perrin porte: «Cette négligence, que - nous vous avons tant reprochée.» Ces derniers mots ont été - ajoutés par l'éditeur, qui n'a pas été l'auteur des suppressions - faites à cette lettre, comme le croyait M. Monmerqué, puisque ces - suppressions se trouvent dans l'édition de Hollande, bien - antérieure à celle de Perrin. - -Quoi qu'il en soit, les torts de madame de Marans ont dû être graves. -Madame de Sévigné ne la désigne le plus souvent que par le surnom de la -sorcière _Mellusine_; et elle manifeste à son égard un ressentiment et -une aigreur qui n'étaient pas dans son caractère, naturellement doux et -indulgent. Cette comtesse de Marans avait ses raisons pour discréditer -les femmes dont la conduite était régulière. Elle était fort galante et -publiquement connue pour être la maîtresse de monsieur le Duc, fils du -grand Condé; elle en eut une fille qui porta le nom de Guenani, -anagramme de celui d'Anguien. Cette fille fut légitimée, et épousa -depuis le marquis de Lassay, dont on a des Mémoires[560]. - - [560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril et 6 mai 1696), t. I, p. 317, - édit. de Monmerqué. Cette fille de M. le Duc, après avoir été - légitimée, porta le nom de Julie de Bourbon, demoiselle de - Châteaubriand; son mari se nommait Armand de Pardaillan, marquis - de Lassay. - -Pendant le séjour que madame de Sévigné fit à Livry durant cet automne, -elle revit Saint-Pavin. Il était affaissé par l'âge et les souffrances -de la goutte[561], et cependant il faisait encore des vers tendres et -galants. Le retour de madame de Sévigné à Paris, à la fin de la saison, -lui épargna la douleur de voir mourir ce bon et aimable épicurien, dont -la société avait égayé sa jeunesse[562] et dont les poésies avaient -contribué à lui donner le goût du style naturel et gracieux[563]. -Saint-Pavin eut une attaque d'apoplexie le 1er mars de l'année -1670[564]; il mourut le 8 avril suivant. Sa destinée fut singulière. -Boileau, qui fit un poëme contre les gens d'Église, le taxa -d'incrédulité, et dirigea contre lui ses traits satiriques. -Fieubet[565], si connu par sa pieuse austérité, fit pour lui cette -épitaphe: - - Sous ce tombeau gît Saint-Pavin: - Donne des larmes à sa fin. - Tu fus de ses amis peut-être? - Pleure ton sort avec le sien. - Tu n'en fus pas? pleure le tien, - _Passant_, d'avoir manqué d'en être. - - [561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1685), t. VII, p. 319, édit. - de Monmerqué; t. VIII, p. 104, édit. de G. de S.-G. - - [562] Conférez la première partie de ces _Mémoires_, chap. VI, p. - 76-78. - - [563] _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et de_ CHARLEVAL, 1769, in-12, - édit. de Saint-Marc, p. 68 à 72.--_Recueil des plus belles - pièces des poëtes français_; chez Claude Barbin, 1669, in-18, - p. 325.--Toutes les poésies de Saint-Pavin ne sont pas - publiées.--Conférez MONMERQUÉ, _Lettres de Sévigné_, t. IX, p. - 243. - - [564] BUSSY, _Nouvelles lettres_, t. V, p. 136, ou Lettres de - mesdemoiselles de Montpensier, de Montmorency, du Pré, etc., - édit. de Léopold Collin; Paris, in-12, p. 163. - - [565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1675, 5 juillet 1685, 26 octobre - 1689, 3 octobre 1694, 15 octobre 1695), t. III, p. 279; t. VII, - p. 292; t. IX, p. 185; t. X, p. 16 et 143, édit. de Monmerqué. - -A peine madame de Sévigné eut-elle quitté le séjour de Livry qu'elle -apprit qu'un grand et douloureux changement se préparait dans son -existence. Le comte de Grignan, son gendre, fut nommé, par lettres -patentes du 29 novembre 1669, lieutenant général en Provence[566]. -Louis-Joseph, duc de Vendôme et de Penthièvre, qui avait été adjoint à -son père le 24 avril 1658 et lui avait succédé comme gouverneur de la -province, n'y résidait jamais[567]. M. de Grignan y était donc envoyé -pour y commander en chef. Cette haute faveur aurait dû être pour madame -de Sévigné un sujet de satisfaction, puisqu'elle assurait à sa fille un -rang et une position dignes d'être enviés; mais elle lui imposait un -sacrifice trop grand et trop pénible pour n'être pas plus affligée que -réjouie de cette nomination. Sa fille, qui ne l'avait jamais quittée, -devait bientôt se séparer d'elle et s'éloigner pour aller résider à -l'extrémité de la France. Elle ne pouvait prévoir la durée de cette -absence, et il lui était même interdit de souhaiter de la voir cesser, -puisque cela ne pouvait avoir lieu que par la disgrâce de M. de Grignan -et la privation de sa charge. Mais il semble que la Providence voulait -ménager la sensibilité de cette tendre mère et l'accoutumer par degrés -au coup qu'elle lui portait. Sa fille se trouvait enceinte, et il ne -parut pas prudent à son mari de lui faire entreprendre dans cet état un -long voyage, à la suite de la fausse couche qu'elle avait faite. Il la -confia donc aux soins de sa mère, et il partit seul pour la Provence -vers la fin d'avril 1670[568]. - - [566] PAPON, _Histoire de Provence_, t. IV, p. 819. - - [567] Idem, _ibid._, t. IV, p. 816. - - [568] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 178, édit. de M.; t. I, p. - 142, édit. de G. de S.-G. (16 avril 1670). - -Alors s'engagea entre madame de Sévigné et le comte de Grignan une -correspondance dont il ne nous reste qu'une portion; mais, dans les -fragments interrompus de ce commerce épistolaire, que d'esprit, que de -raison, que de prévoyance et de tendresse maternelles! Comme madame de -Sévigné s'insinue avec adresse dans la confiance de son gendre! Sa plus -grande crainte est de paraître conserver un reste d'autorité et -d'influence sur cette fille chérie, et qu'on puisse croire que ce n'est -pas entièrement qu'elle l'a concédée à M. de Grignan. Aussi voyez comme -elle doute naturellement de ce qu'elle sait le mieux[569]! comme elle -s'efface et disparaît derrière sa fille! comme elle revient toujours et -comme sans dessein aux éloges que l'on en fait! avec quelle apparence de -vérité elle se dépite de ce que madame de Grignan néglige les devoirs du -monde pour écrire à son mari; de ce qu'elle ne pense qu'à lui et se -montre jalouse des lettres que sa mère en reçoit! «Mais elle a beau -faire, dit madame de Sévigné, je la défie d'empêcher notre amitié[570].» -Que de variété, de gaieté dans cet entretien épistolaire! - - [569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1670), t. I, p. 256, édit. de G. - de S.-G. - - [570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 269. - -Remarquons que madame de Sévigné a bien soin de faire écrire dans ses -lettres son cousin de Coulanges, moins suspect qu'elle de partialité, -afin qu'il fasse l'éloge de madame de Grignan. Elle ne manque pas non -plus d'informer le comte de Grignan de tout ce qui pouvait l'intéresser; -et comme elle connaît sa paresse pour écrire, elle ne cesse de lui -répéter qu'elle ne veut pas de réponse de lui. «Je vous défends de -m'écrire, dit-elle; mais je vous conjure de m'aimer[571].» Tout ce qui -reste de loisirs à M. de Grignan, après la grande affaire dont il est -chargé, il faut qu'il l'emploie à répondre à sa femme. Dans les affaires -sérieuses, que de sagesse, que de prudence! Ces lettres nous dévoilent -quel admirable plan de conduite madame de Sévigné trace à son gendre. -Comme elle a soin de lui rappeler les devoirs dont il doit s'acquitter -envers les personnes qu'il a laissées à Paris, que ses nouvelles -dignités et ses nouvelles fonctions pourraient lui faire oublier! -Combien elle craint qu'il ne se fasse des ennemis, et comme elle cherche -toutes les occasions de lui procurer de nouveaux protecteurs et de -nouveaux amis! - - [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 270, édit - G. de S.-G. - -Mais, toutefois, ce surcroît d'occupations ne lui fait pas oublier ses -anciens amis à elle. Pour servir ceux que les rigueurs du roi avaient -atteints, elle ne néglige pas de se servir du crédit de son gendre. - -Fouquet était, par les ordres de Louvois, détenu à Pignerol dans la plus -dure captivité. Personne ne pouvait communiquer avec lui; on lui avait -interdit tous les moyens de donner de ses nouvelles: il fut réduit, pour -écrire, à se servir, au lieu de plume, d'os de chapon; au lieu d'encre, -de suie mêlée avec du vin; et cette ressource lui fut encore enlevée. -Mais auparavant une lettre de lui, péniblement tracée par ce moyen, -avait été transmise à sa femme[572] par un gentilhomme nommé -Valcroissant, autrefois attaché au service du surintendant et qui avait -conservé pour lui un vif sentiment de reconnaissance. Pour ce seul fait, -Valcroissant fut condamné à cinq ans de galères. Ce jugement eût été -exécuté dans toute sa rigueur si madame de Sévigné n'avait pas écrit à -son gendre en faveur de ce gentilhomme, «un des plus honnêtes garçons -qu'on puisse voir, dit-elle, et propre aux galères comme de prendre la -lune avec les dents.» Madame de Scudéry avait aussi adressé une lettre -dans le même but à M. de Vivonne, général des galères[573]. Par -l'intervention et les démarches de ces deux généreuses femmes, l'arrêt -fut commué; et Valcroissant, trois mois après sa condamnation, put se -promener en liberté dans la ville de Marseille[574]. - - [572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 189 et 190, - édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. G.--DELORT, _De la - détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p. 32, 161, 162, - 166, 169 et 170. Les éditeurs de Sévigné ont laissé le nom en - blanc, parce qu'ils ne l'ont pas connu. - - [573] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 122.--_Lettre de - madame_ DE SCUDÉRY, du 23 août 1670, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. - I, p. 190, édit. de M. - - [574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 28 novembre 1670), t. I, p. - 207, édit. de M.; t. I, p. 278, édit. de G. de S.-G. (pour ***, - il faut lire Valcroissant). - -Pendant sa détention, son frère, sur la demande de madame de Sévigné, -avait obtenu un canonicat de M. de Grignan. Dix-huit ans après, ce même -Valcroissant, estimé de tous comme un des meilleurs officiers de -l'armée, remplissait les fonctions d'inspecteur dont Louvois l'avait -chargé; il eut alors occasion d'être utile au jeune marquis de Grignan, -petit-fils de madame de Sévigné. Dans son rapport, Valcroissant rendit -au ministre un compte favorable de la conduite et des heureuses -dispositions de ce jeune homme, et prépara ainsi son avancement. Ce fut -là un vrai bonheur pour Valcroissant; car si l'on est satisfait de -pouvoir conférer un bienfait, on éprouve des émotions plus douces encore -en acquittant ainsi la dette de la reconnaissance[575]. - - [575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1688), t. I, p. 175, édit. - de M.--_Ibid._, t. I, p. 456, édit. de G. de S.-G. - -Pour ce qui concerne les commencements du séjour de M. de Grignan en -Provence, nous devons regretter de n'avoir pas la correspondance qui -alors s'engagea entre M. Dugué-Bagnols, intendant de Lyon, madame -Dugué-Bagnols, sa femme, madame de Coulanges, leur fille aînée, d'une -part; et madame de Sévigné et son cousin de Coulanges, de l'autre. -Coulanges, séparé de sa femme, se trouvait alors à Paris avec madame de -Sévigné. M. de Grignan se louait beaucoup de ses rapports avec -l'intendant de Lyon et des politesses de sa femme. Toute la famille -Dugué-Bagnols et surtout madame de Coulanges, si intimement liée avec -madame de Sévigné, s'empressaient d'écrire, soit à elle, soit à son -cousin, tous les détails qu'ils pouvaient recueillir sur le nouveau -lieutenant général de Provence et sur les actes de son administration; -et même mademoiselle Dugué-Bagnols[576] (trop éprise après son mariage -du jeune baron de Sévigné), en écrivant à son beau-frère de Coulanges, -s'entretenait aussi de ce qui concernait le comte de Grignan. De son -côté, madame de Sévigné écrit à M. de Grignan qu'elle ne lui donne -aucune nouvelle, parce que ce serait aller sur les droits de sa -fille[577]. Par là elle entend les nouvelles publiques; car il paraît -bien, d'après ses lettres, qu'elle se réservait toutes les nouvelles -particulières qui pouvaient intéresser son gendre. C'est elle qui lui -transmet les compliments de M. de la Rochefoucauld, du fils de celui-ci, -le prince de Marsillac, de madame de la Fayette, et ceux aussi du comte -de Brancas, qui est fort content de lui et qui espère qu'il saura mettre -à profit le service qu'il lui a rendu en lui donnant une si jolie femme. -Elle n'oublie ni la marquise de la Trousse, sa tante[578], ni le _bon -abbé_[579], qui aime madame de Grignan de tout cœur. «Et ce n'est pas -peu, ajoute madame de Sévigné; car si elle n'était pas bien raisonnable, -il la haïrait de tout son cœur.» - - [576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre, 28 novembre et 10 - décembre 1670), t. I, p. 200, 207-209, édit. de M.--_Ibid._, t. - I, p. 270, 278 et 280, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (17 février - 1672), t. II, édit. M.--_Ibid._, t. II, p. 391, édit. G. (3, 7 et - 19 juillet 1677), t. V, p. 113, 114, 118, 139, édit. M.--_Ibid._, - t. V, p. 269, 270, 294, édit. M. - - [577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 197, édit. de - M.--_Ibid._, t. I, p. 266, édit. de G. de S.-G. - - [578] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse, sœur de - Marie de Coulanges, mère de madame de Sévigné. - - [579] Christophe de Coulanges, abbé de Livry. - -C'est madame de Sévigné qui donne au comte de Grignan tous les détails -sur la maladie qui conduisit au tombeau l'aimable duchesse de -Saint-Simon, leur amie commune. Elle fut atteinte de la petite vérole, -et succomba le 2 décembre 1670. C'était la première femme de Claude de -Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires, et la fille cadette de M. de -Portes, du nom de Budos. Son beau-fils, le duc de Saint-Simon, nous -apprend qu'elle était belle, d'une amabilité et d'une douceur qui la -faisaient aimer de tout le monde[580]. Dans sa jeunesse, elle était, -comme madame de Sévigné, une des célébrités de l'hôtel de Rambouillet; -et le grand _Dictionnaire des_ _Précieuses_ a tracé d'elle, sous le nom -de _Sinésis_, un portrait qui ressemble à celui qu'a donné -Saint-Simon[581]; seulement l'auteur du _Dictionnaire_ ajoute qu'elle -était plus sérieuse qu'enjouée. Enlevée à la fleur de l'âge, elle fut -vivement regrettée: madame de Sévigné, qui se montre très-affligée de sa -perte[582], recommande à ce sujet à son gendre d'écrire une lettre de -condoléance à la duchesse de Brissac, femme d'un caractère tout -différent de celui de sa mère et mieux connue par les Lettres de madame -de Sévigné que par les Mémoires de son frère[583]. - - [580] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 79 à 80. - - [581] SOMAIZE, _le grand Dictionnaire des Précieuses_, t. II, p. - 129.--Il dit que _Sinésis_ loge à la _petite Athènes_, - c'est-à-dire au faubourg Saint-Germain. - - [582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit. - de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G. - - [583] Gabrielle-Louise de Saint-Simon, duchesse de Brissac, sœur - du duc de Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_.--Conférez - SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671, 10 février 1672), t. II, p. - 164 et 386, édit. de G. de S.-G. (26 mai 1673), t. III, p. 155, - édit. G. (5 janvier 1674), t. III, p. 293, édit. G. (19 mai - 1676), t. IV, p. 449, édit. G. - -L'hiver de cette année 1670 fut remarquable par la rigueur du froid[584] -et par la grande mortalité qu'éprouva la population. Ce même fléau de la -petite vérole, qui avait été funeste à la duchesse de Saint-Simon, -menaçait de cécité le jeune duc de Noirmoutier; et une imprudence le -rendit complétement aveugle[585]. Madame de Sévigné le nomme -familièrement le petit de Noirmoutier, parce qu'il n'avait pas encore -vingt ans[586]; c'était le fils de Louis de la Trémouille, duc de -Noirmoutier, si actif pendant la Fronde[587], si assidu auprès de madame -de Sévigné pendant sa belle jeunesse. Elle sut conserver comme ami celui -qui avait voulu être son amant. Elle l'avait perdu depuis quatre ans, et -son fils[588] avait succédé à l'affection qu'elle portait au père: voilà -pourquoi elle informe si exactement M. de Grignan des progrès du mal qui -affligeait ce jeune homme. Elle lui parle aussi de M. de Foix -(Charles-Henri de Foix, abbé de Saint-Rebais), que la petite vérole a de -même mis à l'extrémité, et d'un jeune fils du landgrave de Hesse -(Guillaume VII), qui mourut de la fièvre continue, parce que, suivant -madame de Sévigné, sa mère lui avait recommandé, en partant, de ne point -se faire saigner à Paris. «Il ne s'est point fait saigner, il est mort.» -Alors s'agitait avec chaleur, entre les médecins, la grande question, -qui dure encore, sur l'efficacité ou le danger de la saignée pour la -cure de certaines maladies[589]. - - [584] _Mémoire mss. sur la statistique de Paris au_ XVIIe - _siècle_.--Conférez les notes à la fin du volume. - - [585] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. II, p. 422.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 179, édit. G. - - [586] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 304, édit. - de M.; t. I, p. 274, édit. G.--SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. - II, p. 122. - - [587] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 290, 306, 307.--SAINT-AULAIRE, - _Histoire de la Fronde_, t. I, p. 298, 1re édition. - - [588] Antoine-François de la Trémouille, duc de - Noirmoutier.--Conférez _Mémoires_ de Coulanges, p. 314 (Lettre de - madame de Sévigné à Ménage, 1658).--SAINT-SIMON, _Mémoires - authentiques_. - - [589] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit. - M., et 282, édit. de G. de S.-G.--Guillaume mourut à Paris le 21 - novembre 1670. - -Madame de Sévigné se garde bien de s'appesantir sur ces tristes détails; -les mêmes lettres qui les contiennent renferment aussi les nouvelles qui -pouvaient distraire M. de Grignan de ce qu'ils avaient d'affligeant. -Tantôt c'est le mariage de M. de Nevers avec mademoiselle de Thianges; -puis l'intrigue du comte de Saint-Paul avec la maréchale de la -Ferté[590]; ensuite le pari de trois mille pistoles entre M. le Grand -(Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer) et le maréchal de -Bellefonds, pour une course qu'ils devaient faire au bois de Boulogne le -lundi suivant (1er décembre), sur des chevaux «vites comme des -éclairs[591].» Quelquefois elle l'entretient des _motets_ qu'elle avait -promis[592], ce qui nous fait supposer que le comte de Grignan était -musicien; supposition dont la vérité se trouve confirmée par la -recommandation qu'elle lui fait de ne pas négliger sa voix. Les lectures -enjouées, comme les lectures sérieuses, plaisaient au comte de Grignan; -et son goût en cela était conforme à celui de madame de Sévigné, qui, -dans la correspondance de cette année, fait plusieurs heureuses -allusions aux _Contes_ de la Fontaine, dont un nouveau recueil complet -venait de paraître avec privilége du roi[593]. En même temps elle -annonce à son gendre qu'elle lui enverra un traité de Nicole. «C'est -d'une extrême beauté, dit-elle; le livre est de l'ami intime de Pascal: -il ne vient rien de là que de très-parfait; lisez-le avec attention. -Voilà aussi de très-beaux airs, en attendant les motets[594].»--Et peu -après elle lui exprime le plaisir que lui ont fait les sermons du P. -Bourdaloue, prêchés devant la cour aux Tuileries; ils lui paraissent -infiniment au-dessus de tout ce qu'elle a entendu en ce genre[595]. -Qu'on fût janséniste ou jésuite, dévot ou indévot, on était certain de -plaire à madame de Sévigné avec de l'esprit et du talent. - - [590] Voyez ci-dessus, p. 233, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre - 1670), t. I, p. 211, édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 280-282. - - [591] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi, 26 novembre 1670), t. I, - p. 205, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 275.--Sur le comte - d'Armagnac, conférez MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60 et - 416.--LORET, liv. XI, p. 158, 181.--LA FAYETTE, _Mém._, LXIV, p. - 381.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 131 et 138.--BUSSY, t. V, p. - 46. - - [592] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 188, édit. de - M.--_Ibid._, p. 256, édit. G. de S.-G. - - [593] En 1669. Conférez l'_Hist. de la vie et des ouvrages de la - Fontaine_, 3e édition.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, - p. 415. - - [594] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 août 1670), t. I, p. 199, édit. de - M.; t. I, p. 268, édit. de G. de S.-G. - - [595] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 décembre 1670), t. I, p. 208, édit. - de M.--_Ibid._, t. I, p. 279, édit. de G. de S.-G. - - - - -CHAPITRE XVI - -1670-1671. - - Continuation de la correspondance de madame de Sévigné avec le - comte de Grignan.--Quand elle lui parle d'affaires sérieuses, elle - les traite à fond et lui donne d'excellents conseils.--Digression - sur les affaires de Provence lorsque M. de Grignan fut nommé - lieutenant général.--Droits des états remplacés par une commission - du parlement.--Le roi enlève au parlement le droit de gouverner - en l'absence du gouverneur et de son lieutenant.--Le baron - d'Oppède, président du parlement, est nommé d'office pour - remplir les fonctions de gouverneur.--Influence de l'évêque de - Marseille.--Position difficile où se trouve placé le comte de - Grignan.--Conseils qui lui sont donnés par madame de Sévigné.--M. - de Grignan demande à l'assemblée des communautés de Provence des - fonds pour payer ses gardes.--Cette demande est rejetée.--Par le - moyen de madame de Sévigné, qui agit auprès du baron d'Oppède et - de l'archevêque d'Aix, M. de Grignan obtient de l'assemblée une - gratification annuelle.--Madame de Grignan accouche d'une - fille.--Détails sur la destinée de cet enfant.--Madame de Sévigné - s'efforce de retarder le départ de madame de Grignan pour la - Provence.--Elle cite à M. de Grignan madame de Rochefort, qui ne - peut venir à Paris à cause du mauvais temps.--Détails sur madame - de Rochefort.--Mariage de mademoiselle d'Heudicourt, cousine des - Grignan.--Le coadjuteur de l'archevêque d'Arles devait assister à - ses noces; il y renonce, et madame de Grignan part avec lui pour - la Provence.--Date de ce départ. - -Dans ses lettres à M. de Grignan et dans tout le cours de sa -correspondance madame de Sévigné ne passe pas toujours, ainsi que nous -venons de le voir, d'un sujet à un autre légèrement et rapidement. Quand -il est question d'affaires sérieuses, et surtout d'affaires qui -intéressent l'honneur, la gloire ou la fortune de son gendre et de sa -fille, elle s'y arrête, et les envisage sous toutes les faces. Ce n'est -plus alors la femme aimable, instruite, spirituelle et sensée, qui cause -sur les événements du jour, sur la religion, la littérature, les -spectacles, les modes; qui moralise sur les joies et les tristesses du -monde. C'est l'homme des grandes choses, qui voit tout, qui apprécie -tout à sa juste valeur, les obstacles et les moyens, les intérêts et les -intrigues, les passions et les caractères. - -A l'époque dont nous traitons, la position de M. le comte de Grignan -inquiétait madame de Sévigné; et, pour bien comprendre ce que cette -position avait de difficile, il est nécessaire de faire connaître ce -qu'était alors le gouvernement de la Provence. - -Cette province était ce que l'on appelait un pays d'états, réuni et -soumis à la couronne, mais sous certaines conditions, ayant ses -représentants, son parlement et ses franchises. Comme dans les autres -pays de même origine, ces garanties de la liberté, par l'effet des -empiétements du pouvoir royal, se réduisaient à de pures formes. -Cependant il restait encore à la Provence un privilége reconnu et -respecté par le pouvoir: c'est que, quand le gouverneur et le lieutenant -général étaient tous les deux absents, le parlement prenait de droit le -gouvernement de la province; et, pour l'exercice de ce droit, il nommait -dans son sein une commission à laquelle ses pouvoirs étaient délégués. -Ce cas se présenta lorsque le duc de Vendôme, gouverneur de Provence, -fut nommé cardinal en 1667. Le gouverneur et son lieutenant se -trouvèrent tous les deux absents. Louis XIV se ressouvenait de la -Fronde, et refusait au parlement de Paris toute action sur la police du -royaume; il était peu disposé à permettre que cette action fût exercée -par un parlement de province dans l'étendue de son ressort. Cependant, -pour ne pas attenter trop ouvertement à des droits consacrés par le -temps et par un long usage, il nomma, pour commander en l'absence du duc -de Vendôme, gouverneur, et de Mérinville, lieutenant général, le premier -président du parlement, Henri Forbin de Meynier, baron d'Oppède. On -n'osa point faire de réclamation; mais cette mesure indisposa le -parlement et ceux de la noblesse et du clergé qui avaient droit de -siéger dans l'assemblée des états et qui étaient regardés comme les -gardiens naturels des libertés de la province[596]. Comme on soupçonnait -le baron d'Oppède d'avoir sollicité son brevet de gouverneur par -_intérim_, qu'on l'accusait de partialité dans son administration et de -profiter de son autorité pour son intérêt particulier, il éprouva de -fortes oppositions. Les ministres de Louis XIV comprirent qu'il était -nécessaire de faire surveiller les mécontents par quelqu'un qui eût plus -d'influence que le baron d'Oppède. L'évêque de Marseille, Forbin-Janson, -s'offrit à eux, et il leur fournit ainsi l'occasion de connaître sa -capacité[597]. Ils s'habituèrent peu à peu à traiter avec lui toutes les -affaires de la Provence qui avaient quelque importance. Forbin, son -parent, ami de Bontems, les servait à la cour auprès du roi, et ajoutait -à son crédit tout le poids d'une si haute volonté. - - [596] PAPON, _Hist. de Provence_, t. IV, p. 691, 816 et 819. - - [597] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. X, p. 484. - -C'est dans ces circonstances que le comte de Grignan fut nommé -lieutenant général, pour remplir la place du gouverneur absent. Sa -présence dans la province et son investiture dans la charge dont il -était revêtu faisaient cesser de droit l'autorité que le baron d'Oppède -avait exercée à un titre assez peu légal, et tendait à anéantir -l'influence que l'évêque de Marseille, sans aucun titre, avait usurpée -dans les affaires. Ces deux hommes, puissants par l'indépendance de -leurs fonctions et par les dignités dont ils étaient revêtus, par les -créatures et les partisans qu'ils s'étaient faits dans le pays, -formaient obstacle à l'autorité pleine et entière du lieutenant général -gouverneur. L'intervention de l'évêque pour les affaires qui n'étaient -pas du ressort ecclésiastique était surtout humiliante pour le comte de -Grignan, puisque, par les pouvoirs dont le lieutenant général était -revêtu, elle devait être inutile. Mais son inexpérience la rendait -nécessaire, et, malgré tous ses efforts pour la faire cesser, elle -continuait toujours. C'est ce qui produisit l'aversion que le comte de -Grignan avait pour le prélat. Le caractère aigre et altier de -celui-ci[598] n'était pas propre à la diminuer. Entre ces deux hommes -les luttes devinrent plus fréquentes et l'inimitié s'accrut de jour en -jour. - - [598] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1673), t. III, p. 225, - édit. de G. L'évêque de Marseille est nommé _la Grêle_.--(24 - novembre 1675), t. IV, p. 219.--(18 août 1680), t. VII, p. - 165.--(28 février 1690), t. X, p 273. - -Madame de Sévigné, mieux instruite que le comte de Grignan des intrigues -qui lui étaient contraires, jugea, avec son ordinaire sagacité, ce que -la position de son gendre exigeait de prudence et de ménagement. Elle -voulait qu'il dissimulât et qu'il n'en vînt pas à une rupture déclarée -avec l'évêque et avec le baron d'Oppède. Tous deux étaient alors absents -de leur province; présents et assidus à la cour, madame de Sévigné les -voyait, et elle agissait auprès d'eux d'une manière conforme aux -intérêts du lieutenant général gouverneur. Les conseils qu'elle donnait -à M. de Grignan étaient accompagnés de réflexions qui font autant -d'honneur à la noblesse de son âme, à la droiture de son cœur qu'à la -sagesse et à la solidité de son esprit. - -«Je veux vous parler, dit-elle, de M. de Marseille, et vous conjurer, -par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes -conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les manières des -provinces, et je sais le plaisir qu'on y prend à nourrir les divisions; -en sorte qu'à moins que d'être en garde contre les discours de ces -messieurs on prend insensiblement leurs sentiments, et très-souvent -c'est une injustice. Je vous assure que le temps et d'autres raisons ont -changé l'esprit de M. de Marseille: depuis quelques jours il est fort -adouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter en ennemi, vous -trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles jusqu'à ce -qu'il ait fait quelque chose de contraire. Rien n'est plus capable -d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de la défiance; il suffit -souvent d'être soupçonné comme ennemi pour le devenir: la dépense en est -toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance -engage à bien faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on -ne se résout pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre -cœur, et vous serez peut-être surpris par un procédé que vous -n'attendez pas. Je ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son -cœur, avec toutes les démonstrations qu'il nous fait et dont il serait -honnête d'être la dupe plutôt que d'être capable de le soupçonner -injustement. - -«Suivez mes avis; ils ne sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes -vous demandent cette conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas -trompé. Votre famille en est persuadée; nous voyons les choses de plus -près que vous; tant de personnes qui vous aiment et qui ont un peu de -bon sens ne peuvent guère s'y méprendre. - -«Je vous mandai l'autre jour que M. le premier président de Provence [de -Forbin, baron d'Oppède] était venu de Saint-Germain exprès, aussitôt que -ma fille fut accouchée, pour lui faire son compliment; on ne peut -témoigner plus d'honnêteté ni prendre plus d'intérêt à ce qui vous -touche. Nous l'avons revu aujourd'hui; il nous a parlé le plus -franchement et le mieux du monde sur l'affaire que vous ferez proposer à -l'assemblée des communautés de Provence. Il nous a dit qu'on avait -envoyé des ordres pour la convoquer, et qu'il vous écrivait pour vous -faire part de ses conseils, que nous avons trouvés très-bons. Comme on -ne connaît d'abord les hommes que par les paroles, il faut les croire -jusqu'à ce que les actions les détruisent; on trouve quelquefois que les -gens qu'on croit ennemis ne le sont point; on est alors fort honteux de -s'être trompé; il suffit que l'on soit toujours reçu à se haïr quand on -y est autorisé[599].» - - [599] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670), t. I, p. 205 à 207, - édit. de M.; t. I, p. 275 à 277, édit. de G. de S.-G. - -Pour l'intelligence de ce dernier paragraphe, il est nécessaire -d'expliquer quelle était l'affaire dont parle ici madame de Sévigné et -que M. de Grignan devait proposer aux états. Cette explication achèvera -de mettre en évidence les inconvénients et les difficultés de la charge, -plus brillante que profitable, dont le comte de Grignan avait été -pourvu. - -Le comte de Grignan avait dans ses manières et sa façon de vivre tout le -désintéressement, toute la libéralité d'un grand seigneur. Dans sa -nouvelle position il se trouvait obligé à donner fréquemment des repas -et des fêtes, et un plus grand train de maison lui était nécessaire. -Astreint à des dépenses auxquelles sa fortune, quoique considérable, ne -pouvait suffire, il aurait dû trouver dans les appointements de sa -charge une compensation au moins suffisante. Ces appointements, ainsi -que ceux du gouverneur, n'étaient pas payés par l'épargne ou le trésor -public, mais par la province; et le montant en était réglé par des -ordonnances royales. Ils étaient fixés par ces ordonnances à la somme de -18,000 livres, équivalant à 36,000 livres de notre monnaie actuelle. -Cette somme eût été plus que suffisante si le gouverneur eût résidé dans -la province, et eût rendu inutile l'intervention du lieutenant général; -mais lorsque celui-ci se trouvait seul chargé du gouvernement et de tous -les frais de représentation, elle ne pouvait lui suffire. Ce n'est pas -tout: les ordonnances avaient fixé une certaine somme pour le payement -et l'entretien des gardes du gouverneur; mais elles n'avaient pas prévu -le cas où le lieutenant général serait tenu de faire les fonctions de -gouverneur et obligé, par conséquent, d'avoir des gardes. Pour suppléer -à cette omission, le comte de Grignan crut devoir profiter de l'occasion -d'une assemblée de toutes les communautés de la province, dont les -représentants avaient été réunis à l'effet d'accorder un don de 600,000 -francs demandés par le gouvernement du roi et quelques autres sommes -moins considérables, exigées par la nécessité de pourvoir à certaines -dépenses locales. A toutes ces demandes, justifiées dans le discours que -M. le comte de Grignan prononça lors de l'ouverture de cette assemblée, -il joignit la proposition d'allouer ce dont il avait besoin pour suffire -à la subsistance de ses gardes. Cette proposition était fondée -non-seulement sur ce que, le lieutenant général remplissant les -fonctions de gouverneur, on devait lui donner les moyens de soutenir la -dignité de son rang, mais encore parce que ses gardes lui étaient d'une -utilité indispensable pour le maintien de la police militaire. Appuyée -sur d'aussi excellentes considérations, cette proposition aurait dû être -adoptée sans difficulté; mais comme le baron d'Oppède s'était fait -nommer commissaire du roi pour la tenue de cette assemblée, il s'y -opposa, et la fit rejeter. On appuya ce refus sur l'arrêt du conseil du -26 août 1639, qui fixait à 18,000 francs les appointements du lieutenant -général, et lui défendait de rien exiger au delà, pour quelque cause que -ce fût. - -Voilà quelle était l'affaire dont madame de Sévigné parle dans sa -lettre. C'est ce premier échec de M. le comte de Grignan qu'il -s'agissait de réparer en faisant accorder par l'assemblée, sous un autre -motif que celui qu'on avait refusé d'admettre, une somme quelconque qui -pût suppléer à l'insuffisance des fonds qui lui étaient alloués. Madame -de Sévigné réussit, par ses démarches personnelles et celles de toute la -famille de Grignan, à se concilier l'appui du baron d'Oppède et de -l'évêque de Marseille, et parvint à persuader à son gendre qu'il ne -fallait pas qu'il témoignât aucun ressentiment à ces deux personnages, -dont le concours lui était nécessaire; et que même il aurait tort de ne -pas croire à leurs promesses et à leurs protestations et de les -considérer comme ennemis tant qu'ils ne feraient pas contre lui des -actes d'hostilité. Les conseils de madame de Sévigné furent suivis, et -ses démarches eurent un plein succès. L'assemblée, sans revenir sur sa -première décision, déclara qu'en considération des bons services que le -lieutenant général rendait continuellement au pays il lui serait accordé -une somme de 5,000 livres (10,000 livres de notre monnaie actuelle). -Cette somme fut continuée annuellement, et porta ainsi à 46,000 livres -(monnaie actuelle) les appointements du comte de Grignan comme -lieutenant général gouverneur[600]. - - [600] _Abrégé des délibérations faites en l'assemblée générale - des communautés du pays de Provence, tenue à Lambesc en décembre - 1670, Janvier et mars 1671, par autorité de monseigneur comte_ DE - GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi dudit pays, et par - mandement de MM. les procureurs généraux dudit pays_. A Aix, chez - Charles David, imprimeur du roi, du clergé et de la ville; 1671, - in-4º, p. 43.--CORIOLIS, _Traité sur l'administration du comté de - Provence_, 1786, in 4º, t. I, p. 11.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 - avril 1671, madame de Fiesque à madame de Grignan), t. II, p. - 17.--_Ibid._, t. II, p. 13, édit. de M. - -Plus d'un lecteur aura remarqué que la lettre de madame de Sévigné, qui -nous instruit des affaires de son gendre, nous apprend aussi que sa -fille était accouchée. On pense bien que cet accouchement n'avait pu -avoir lieu sans que madame de Sévigné en eût écrit tous les détails au -comte de Grignan, sans qu'antérieurement elle l'eût entretenu bien -souvent des circonstances de la grossesse, du désir et de l'espérance de -voir naître un fils destiné à continuer la noble postérité des Grignan; -et de fait madame de Sévigné avait d'avance préparé tout le trousseau du -futur enfant conformément à cette idée[601]. Mais, dès les premiers mots -de la lettre où elle annonce à M. de Grignan l'heureuse issue de -l'événement si attendu, on apprend ce qu'il accorde et ce qu'il refuse -pour le présent, et ce qu'il promet pour l'avenir[602]. «Madame de -Puisieux[603] dit que, si vous avez envie d'avoir un fils, vous preniez -la peine de le faire. Je trouve ce discours le plus juste et le meilleur -du monde.» En terminant le récit de la délivrance facile et même -précipitée de madame de Grignan, madame de Sévigné la compare -plaisamment à la jeune fille du conte de la Fontaine intitulé -_l'Ermite_, laquelle croyait accoucher d'un pape. «Quand nous songeons, -dit-elle, que nous avons fait des _béguins au saint-père_, et qu'après -de si belles espérances la _signora met au mondé une fille_, je vous -assure que cela rabaisse le caquet.» - - [601] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin, 15 août, 12 septembre 1670), - t. I, p. 256, 268, 269, édit. de G. de S.-G.; ou t. I, p. 188, - 199, 200, édit. de Monmerqué. - - [602] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1670), t. I, p. 201, édit. - de M.; ou t. I, p. 271, édit. de G. de S.-G. - - [603] Charlotte d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux. - Voyez ci-dessus, p. 247. - -Cette fille, baptisée sous le nom de _Marie-Blanche_, fut tenue sur les -fonts de baptême par madame de Sévigné et par le frère de M. de Grignan, -au nom de son oncle l'archevêque d'Arles, dont il était le -coadjuteur[604]. - - [604] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1671), t. I, p. 278, édit. - de G. de S.-G.; t. I, p. 203, édit. de M. - -Nourrie à Paris sous les yeux de son aïeule[605], celle-ci fut la -première, et longtemps la seule, à laquelle elle donna le nom de -mère[606]. Par les grâces et les gentillesses de son enfance, elle se -concilia son affection[607]. Quand Marie-Blanche eut été rendue à celle -qui lui avait donné le jour, de la province d'où elle ne sortit plus -elle écrivait à madame de Sévigné. Dans les lettres que celle-ci adresse -à madame de Grignan[608], elle montre souvent une tendre sollicitude -pour cette filleule chérie, qu'elle avait surnommée _ses petites -entrailles_. Marie-Blanche d'Adhémar, quoiqu'elle eût les traits de son -père[609], n'était pas dépourvue d'agréments. Elle avait une taille -svelte et bien prise, ses yeux étaient d'un bleu foncé et ses cheveux -d'un beau noir[610]. A l'âge de quinze ans et demi, elle fut mise par sa -mère dans le couvent des dames Sainte-Marie d'Aix[611]; elle s'y fit -religieuse, et y mourut à l'âge de soixante-cinq ans[612]. C'est au -sujet de son entrée dans cette maison que madame de Sévigné nous -apprend qu'elle aussi avait cru nécessaire autrefois de mettre pendant -quelque temps sa fille au couvent. En écrivant à madame de Grignan, elle -dit: «J'ai le cœur serré de ma petite-fille; elle sera au désespoir de -vous avoir quittée et d'être, comme vous dites, en prison. J'admire -comment j'eus le courage de vous y mettre; la pensée de vous voir -souvent et de vous en retirer me fit résoudre à cette barbarie, qui -était trouvée alors une bonne conduite et une chose nécessaire à votre -éducation. Enfin, il faut suivre les règles de la Providence, qui nous -destine comme il lui plaît.» - - [605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1676), t. II, p. 196, édit. de - M.--_Ib._ (24 février 1673), madame de Coulanges à madame de - Sévigné, t. III, p. 144, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73, - édition de Monmerqué. - - [606] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 320 et - 321, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 271, édit. de M. - - [607] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 354, édit. - de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 299, édit. de M.--_Ibid._ (16 - mai 1672, à madame de Grignan), t. III, p. 33, édit. de G. de - S.-G.; t. II, p. 440, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1672), t. III, - p. 34, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 445, édit. de M.--_Ibid._ - (3 juillet 1672), t. III, p. 92, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. - 26, édit. de M.--_Ibid._ (11 juillet 1672), t. III, p. 103, édit. - de G. de S.-G.; t. III, p. 36, édit. de M.--_Ibid._ (24 février - 1673), t. III, p. 73, édit. de M.--_Ibid._ (19 août 1675), t. - III, p. 411, édit. de M.--_Ibid._ (29 mars 1680), t. VI, p. 419, - édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 212, édit de M. - - [608] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 avril 1680), t. VI, p. 452, édit. de - G. de S.-G.; t. VI, p. 236, édit. de M.--_Ibid._ (15 juin 1680), - t. VII, p. 48, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 323 (24 juillet - 1680). - - [609] XAVIER GIRAULT, Notice biographique, etc., dans Sévigné, - édit. de G. de S.-G., p. 114. - - [610] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 289, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 331, édit. de M. - - [611] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 396 - et 422, édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 281, édit. de M. - - [612] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1676), t. IV, p. 229, édit. de - M. - -La Providence, nous devons le croire, fut douce et bonne envers -Marie-Blanche d'Adhémar, puisqu'elle l'a soustraite aux peines et aux -agitations du monde pour la consacrer à Dieu. Cependant tout ce que nous -savons sur sa vie nous est donné par quelques lignes des lettres de -madame de Sévigné et surtout par celles qui furent écrites lorsque la -jeune vierge avait acquis l'âge de vingt ans, et probablement peu après -qu'elle eut prononcé ses vœux, hélas! perpétuels: «Je fais réponse à ma -chère petite Adhémar avec une vraie amitié. La pauvre enfant! qu'elle -est heureuse, si elle est contente! Cela est sans doute; mais vous -m'entendez bien[613].» - - [613] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er février 1690, lettre de madame de - Sévigné à madame de Grignan), t. X, p. 228, édit. de G. de S.-G.; - t. IX, p. 331, édit. de M. - -Ces lignes mystérieuses et mélancoliques et quelques autres[614] -laissent subsister une douloureuse incertitude sur le sort de cette -aînée des enfants du comte de Grignan. - - [614] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1680), t. VII, p. 129, édit. - de G. de S.-G.; t. VI, p. 190, édit. de M. - -Dix jours après son accouchement, madame de Grignan se trouvait -parfaitement rétablie, et madame de Sévigné commençait ainsi la grande -lettre qu'elle écrivait au comte de Grignan sur ses affaires de -Provence: «Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de -toute raison; elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et -privé nom[615].» - - [615] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670), t. I, p. 275, édit. - de G. de S.-G; t. I, p. 205, édit. de M. - -Il était bien naturel que madame de Sévigné retardât, autant qu'elle le -pouvait raisonnablement, le départ pour la Provence de _cette femme_, -bien véritablement aimée d'elle _au delà de toute raison_. Aussi la -voyons-nous redoubler de soins, de tendresses et de cajoleries pour le -comte de Grignan; parler sans cesse du désir qu'a sa fille d'aller le -rejoindre; exagérer les inconvénients, les dangers de ce voyage dans une -si rigoureuse saison. Il paraît que la nouvelle de la nomination de M. -de Grignan à la lieutenance générale de Provence, et l'idée de se voir -séparée de sa fille, avait causé une telle affliction à madame de -Sévigné que sa santé en avait été altérée; car, en parlant à M. de -Grignan du prochain départ de sa fille, elle lui dit douloureusement: -«Je serai bientôt dans l'état où vous me vîtes l'année passée[616].» - - [616] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 280, édit. - de G. de S.-G. - -Cependant le 16 janvier arrive; c'est-à-dire que deux mois se sont -écoulés depuis l'accouchement de madame de Grignan, et elle n'a point -encore quitté sa mère. «Hélas! dit celle-ci, je l'ai encore cette pauvre -enfant! et quoi qu'elle ait pu faire, il ne lui a pas été possible de -partir le 10 de ce mois[617].» Et voyez quel monde d'obstacles madame -de Sévigné accumule pour retarder ce départ! A l'entendre, elle le -souhaite, et c'est forcément qu'elle le diffère. «Les pluies ont été et -sont encore si excessives qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder. -Toutes les rivières sont débordées, tous les grands chemins sont noyés, -toutes les ornières cachées; on peut fort bien verser dans tous les -gués. Enfin, la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez -elle à la campagne, qui brûle d'envie de revenir à Paris, où son mari la -souhaite et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut -pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est -vrai que cet hiver est épouvantable; il n'a pas gelé un moment, et il a -plu tous les jours comme des pluies d'orage; il ne passe plus aucun -bateau sous les ponts; les arches du Pont-Neuf sont quasi comblées: -enfin c'est une chose étrange.» - - [617] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier 1671), t. I, p. 298, édit. - de G. de S.-G. - -Madeleine de Laval-Bois-Dauphin, mariée depuis peu au marquis de -Rochefort, était liée avec madame de Grignan, et du même âge[618]. -Nommée deux ans après dame du palais, son mari fut ensuite fait maréchal -de France[619] et mourut à l'âge de quarante ans; sa femme se montra -longtemps inconsolable de sa perte[620]. Jolie personne, elle inspira à -la Fare une passion à laquelle elle se montra insensible. Celle qu'eut -pour elle Louvois fut plus constante et plus sérieuse[621]; mais, à -l'époque où madame de Sévigné écrivait la lettre que nous venons de -citer, toutes les affections de madame de Rochefort étaient concentrées -sur son mari, et l'exemple était donc bien choisi[622]. Madame de -Sévigné ne veut pas que sa fille, pour aller joindre son mari, paraisse -arrêtée par la crainte du danger; aussi elle prend tout sur elle, et -dit: - -«Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis -opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle -évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage; mais je ne veux -pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, ne la -retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur, qui part avec elle et -qui est engagé de marier sa cousine d'Harcourt. Cette cérémonie se fait -au Louvre. M. de Lionne est le procureur; le roi lui a parlé... Ce -serait une chose si étrange que d'aller seule, et c'est une chose si -heureuse pour elle d'aller avec son beau-frère, que je ferai tous mes -efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront -un peu. Je veux vous dire de plus que je ne sens point le plaisir de -l'avoir présentement: je sais qu'il faut qu'elle parte; ce qu'elle fait -ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires; on ne s'attache à nulle -société; on ne prend aucun plaisir; on a toujours le cœur serré; on ne -cesse de parler de chemins, de pluies, des histoires tragiques de ceux -qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez, -l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie; ces derniers -jours-ci n'ont aucun agrément. Je vous suis très-obligée, mon cher -comte, de toutes vos amitiés pour moi et de toute la pitié que je vous -fais. Vous pouvez mieux qu'un autre comprendre ce que je souffre et ce -que je souffrirai[623].» - - [618] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 396, édit. - de G. de S.-G. - - [619] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1673), t. III, p. 288, - édit. de G. de S.-G. - - [620] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin et 11 septembre 1676), t. IV, - p. 467, et t. V, p. 117, édit. de G. de S.-G. - - [621] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153. - - [622] Conférez encore, sur le maréchal et la maréchale de - Rochefort, LORET, _Muse historique_, liv. VIII, p. 135; IX, p. - 130; XIII, p. 66.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. - 136.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 265.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (25 décembre 1679), t. VI, p. 265, édit. de G. de S.-G.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (24 janvier 1680), t. VI, p. 320, édit. de G. de S.-G. - - [623] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier 1671), t. I, p. 299 et 300, - édit. de G. de S.-G. - -L'inquiétude de madame de Sévigné au sujet de ce départ était d'autant -plus grande que si ce mariage de la cousine du coadjuteur tardait plus -de huit jours, et que le coadjuteur persistât à vouloir y assister, elle -voyait sa fille résolue à partir sans lui, ce qui lui paraissait à elle -le comble de la folie, et la mettait au désespoir[624]. Le mariage n'eut -lieu que trois semaines après la date de cette lettre à M. de Grignan. -Mais le coadjuteur, d'après les vives instances de madame de Sévigné, -aima mieux renoncer à assister à cette cérémonie que de ne pas -accompagner sa belle-sœur; c'est ce qui résulte évidemment de la date -de la célébration des noces de mademoiselle d'Harcourt[625] avec Pereïra -de Mello, duc de Cardaval, qui eut lieu le 7 février[626], et de la -lettre de madame de Sévigné, datée du 6 du même mois. C'est par cette -lettre que commence cette longue suite de complaintes sur la douleur -qu'éprouvait madame de Sévigné d'être séparée de sa fille; éloquentes et -touchantes expressions de ses tourments maternels, qui tiennent une si -grande place dans sa correspondance. Dès la première phrase de cette -lettre, nous apprenons que madame de Grignan était partie la veille du -jour où elle fut écrite. - - [624] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 300. - - [625] La mère de Marie-Angélique-Henriette de Lorraine était - Ornano et sœur de la mère de MM. de Grignan.--Voyez ci-dessus, - chap. VIII, p. 129, la liste des parents qui signèrent le contrat - de mariage de M. de Grignan. - - [626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier, 1er et 6 février 1671), t. - I, p. 303, 304, 305. - - - - -CHAPITRE XVII. - -1671. - - D'Hacqueville vient chercher madame de Grignan dans son carrosse, - pour la séparer d'avec sa mère.--Douleur de celle-ci.--Elle écrit - à sa fille.--Madame de Grignan arrive à Nogent-sur-Vernisson.--A - Moulins, elle y trouve madame de Guénégaud.--Triste réflexion de - madame de Guénégaud en présence du monument funèbre du duc de - Montmorency.--C'est là que madame de Grignan rencontre la marquise - de Valencey et ses deux filles.--Madame de Grignan arrive à Lyon, - court quelques dangers en gravissant la montagne Tarare, manque - d'être noyée dans le Rhône à Avignon, où elle s'embarque avec son - mari.--Couplet sur le départ de madame de Grignan et sur son - absence de la cour.--Madame de Grignan fait son entrée dans - Arles.--Elle y trouve le marquis de Vardes et le président de - Bandol.--Madame de Sévigné entretient une correspondance avec - diverses personnes pour avoir des nouvelles de sa fille.--De - Julianis et le marquis de Saint-Andiol lui en apportent.--Elle eut - trois relations du voyage de sa fille.--Elle reçoit des nouvelles - de son arrivée à Aix.--Elle souhaite d'être à Aix, pour partager - avec elle l'ennui des visites et du cérémonial.--Elle ne peut - s'accoutumer à son absence.--Elle forme le projet de l'aller - trouver en Provence.--Madame de Grignan est enceinte.--Inquiétudes - de sa mère sur son projet d'aller à Marseille.--Honneurs rendus à - madame de Grignan par de Vivonne; détails sur celui-ci.--Pour mot - d'ordre il donne le nom de madame de Sévigné.--Celle-ci se montre - charmée de cette galanterie et de la relation que sa fille lui - adresse de son voyage d'Aix à Marseille.--Elle se rend dans cette - ville la conciliatrice de tous les différends.--Madame de Sévigné - se dispose à partir pour la Bretagne, et promet à sa fille d'aller - la rejoindre en Provence. - -Fille adorée, heureuse mère, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la -beauté, madame de Grignan allait retrouver un époux sur lequel la -puissance de ses charmes et l'énergie de son caractère devaient lui -assurer un suprême ascendant; elle partait avec l'assurance d'être -accueillie en reine sous ce beau ciel de Provence, où la renommée de ses -attraits, de sa vertu, de ses talents, de la culture de son esprit, -l'avait précédée. - -Le complaisant d'Hacqueville, au moment du départ, était venu lui-même -la prendre dans son carrosse, autant par attention pour elle que pour -soutenir le courage de madame de Sévigné contre la douleur d'une telle -séparation. Plus d'un mois après ce cruel moment, cette mère -inconsolable ne pouvait supporter la vue de la chambre où elle avait dit -à sa fille un dernier adieu, où elle lui avait donné le dernier -baiser[627]. - - [627] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I. p. 355, édit. de G. - de S.-G.; t. I, p. 272, édit. de M. - -«Je vous assure, ma chère enfant, lui écrit-elle alors, que je songe à -vous continuellement, et que je sens tous les jours ce que vous me dîtes -une fois, qu'il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées: si l'on ne -glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il -n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre -chambre me tue; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour -rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter -dans le carrosse d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur -à moi-même quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par -la fenêtre; car je suis folle quelquefois. Ce cabinet, où je vous -embrassai sans savoir ce que je faisais; ces Capucins[628], où j'allai -entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme -si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie[629], madame de -la Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le -lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore -tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes -sentiments: ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai -jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut -glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées -et aux mouvements de son cœur; j'aime mieux m'occuper de la vie que -vous faites maintenant, cela me fait une diversion sans m'éloigner -pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qu'on appelle -poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours -de vos lettres; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. -J'en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j'aurai de -vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me -permettre cette lettre d'avanie, mon cœur en avait besoin; je n'en -ferai pas une coutume[630].» - - [628] Le couvent des Capucins de la rue d'Orléans au Marais. - Cette église est aujourd'hui la paroisse de Saint-François - d'Assise. - - [629] Le couvent des filles de Sainte-Marie. Voyez PIGANIOL DE LA - FORCE, _Description de Paris_, t. VIII, p. 318; et SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305 et 306, édit. de G. de - S.-G. - - [630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 355. - -Cette lettre rappelle celle qu'elle avait écrite dès le lendemain même -du départ de madame de Grignan: - -«Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre[631]; -je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma fille, je ne la -trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en -allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me -semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet quelle rude -séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la -chambre de madame de Housset, on me fit du feu. Agnès me regardait sans -me parler; c'était notre marché. J'y passai jusqu'à cinq heures sans -cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à -M. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton; j'allai ensuite chez -madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y -prit; elle était seule et malade, et triste de la mort d'une sœur -religieuse. Elle était comme je la pouvais désirer. M. de la -Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que -j'avais d'être touchée... Les réveils de la nuit ont été noirs, et le -matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. -L'après-dînée se passa chez madame de la Troche, à l'Arsenal. Le soir, -je reçus votre lettre, qui me remit dans mes premiers transports.» - - [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305-307, - édit. de G. de S.-G. - -Ainsi que nous l'avons déjà dit, madame de Grignan, en quittant Paris, -laissa sa fille à madame de Sévigné, et partit avec ses chevaux, -s'avançant à petites journées sur la route de Lyon[632]. Elle avait pour -conducteur ou pour cocher un certain Busche, homme dévoué, mais -grotesque, qui, lorsqu'il l'eut rendue saine et sauve à sa destination, -revint à Paris, et fut questionné, choyé et sur le point d'être embrassé -par madame de Sévigné[633]. Un paysan de Sully fut chargé de lui -apporter une lettre de sa fille tandis qu'elle était en route. «Je veux -le voir, lui écrit-elle; je lui donnerai de quoi boire. Je le trouve -bien heureux de vous avoir vue. Hélas! comme un moment me paraîtrait -doux, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai perdus!» Lorsque madame -de Grignan fut arrivée à Nogent-sur-Vernisson, elle écrivit à sa -mère[634], et chercha à la distraire en lui racontant les singulières -saillies d'éloquence de Busche. Nous n'avons aucune des lettres que -madame de Grignan a écrites pendant ce voyage, et nous n'en pouvons -juger que par la vive impression qu'elles faisaient sur madame de -Sévigné, toujours dans les larmes, toujours inconsolable et croyant -toujours voir ce fatal carrosse, «qui, dit-elle, avance sans cesse et -n'approchera jamais de moi[635].» - - [632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 237, 238, - 239, édit. de M., ou t. I, p. 313 à 314, édit. de G. de S.-G. - - [633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359-361.--(9 - février 1671), t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 239, - édit. de M. - - [634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 février 1671), t. I, p. 315 et - 320. - - [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date des 9 et 18 février 1671, t. I, - p. 311 et 333 de l'édit. de G. de S.-G. - -Arrivée à Moulins, madame de Grignan y trouva madame Duplessis de -Guénégaud, non telle que dans son enfance elle l'avait vue à Fresnes au -milieu de sa prospérité: cette femme si aimable, si spirituelle avait -été dépouillée de la plus grande partie de sa fortune par les mesures -rigoureuses de Colbert contre tous les amis de Fouquet, contre tous ceux -qui s'étaient enrichis sous son administration[636]. Déchue du rang -qu'elle occupait à la cour et dans le monde, elle s'était retirée à -Moulins, où se trouvait aussi madame Fouquet et toute sa famille, -plongée dans la douleur d'être privée de son chef. Madame de Guénégaud -retournait en cette ville après un court séjour à Paris. En partant, -elle s'était chargée d'une lettre que madame de Sévigné l'avait[637] -priée de remettre à sa fille lorsqu'elle l'aurait rejointe. Le premier -soin de madame de Grignan, en arrivant à Moulins, avait été de se rendre -au couvent de la Visitation, fondé par sa bisaïeule la baronne de -Chantal, où, depuis trente ans qu'elle avait cessé de vivre, on -conservait son cœur avec vénération[638]. Madame de Grignan, après -avoir payé le tribut des prières dues à une si chère et si pieuse -mémoire, tourna ses regards vers le tombeau orné de pilastres, de -statues, couronné de figures d'anges que la veuve de Henri de -Montmorency, décapité à Toulouse le 30 octobre 1632[639], avait fait -ériger dans cette église. Le maréchal-duc y est représenté couché sur le -dos et appuyé sur le coude. La duchesse, sa femme, est assise à ses -pieds, voilée et en mante. Deux jeunes enfants, beaux, frais, gracieux, -priaient avec leur mère près de ce magnifique mausolée; c'étaient les -deux petites-filles de François de Montmorency, comte de Boutteville, ce -parent et cet ami du baron de Sévigné, l'aïeul de madame de Grignan, de -ce comte de Boutteville que Richelieu aussi avait fait décapiter le 21 -juin 1637; et leur mère, Marie-Louise de Montmorency, marquise de -Valencey[640]. L'aspect de ce lieu, si rempli des souvenirs de sa -famille et des deux illustres victimes immolées à l'ambition et à la -cruauté d'un ministre; cette réunion autour d'une même tombe de -l'enfance et de l'âge mûr, du malheur et de la prospérité émurent madame -de Grignan, déjà triste de se trouver séparée d'une mère qu'elle n'avait -jamais quittée: elle se prit à pleurer, et soupira profondément. Dans le -même moment madame de Guénégaud, arrivant de Paris, l'accosta, la -regarda avec attendrissement, et lui dit: «Soupirez, madame, soupirez; -j'ai accoutumé Moulins aux soupirs qu'on apporte de Paris[641].» - - [636] GOURVILLE, _Mémoires_ (année 1671), collection des - _Mémoires sur l'histoire de France_, par Petitot et Monmerqué, t. - LII, p. 449. - - [637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février 1671), t. I, p. 311 et - 329.--_Ibid._ (17 mai 1676), t. IV, p. 440, édit. de G. de S.-G. - - [638] Tome I, p. 3 de la première partie de ces Mémoires. - - [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 332, et la - note 1 de M. Gault de Saint-Germain. - - [640] Première partie de cet ouvrage, p. 5.--Conférez SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (28 juillet 1682), t. VII, p. 98, édit. de M. - - [641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. IV, p. 441, édit. de - G. de S.-G.; t. IV, p. 298, édit. de M. - -Madame de Grignan vit encore à Moulins, dans le couvent de la -Visitation, une très-belle femme, madame de Valence, qui s'était faite -religieuse[642]; cette madame de Valence passa depuis dans plusieurs -couvents, puis se fixa dans l'abbaye de Clérets, où elle rétablit la -règle, ce qui lui acquit la réputation d'une sainte[643]. - - [642] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE - SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, - 1726, in-12, t. I, p. 20. - - [643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (de madame de Sévigné au comte de - Guitaud, 1693), t. X, p. 445 et 446, édit. de G. de S.-G. - -Madame de Grignan continua sa route sans s'arrêter jusqu'à Lyon; et le -récit qu'elle fit de ce trajet à madame de Sévigné donna lieu à celle-ci -de gronder dans une de ses lettres le coadjuteur pour avoir fait -franchir de nuit à sa fille la montagne de Tarare, qu'on ne passe -jamais, dit-elle, qu'entre deux soleils[644]. Mais M. de Grignan reçut -une réprimande bien plus méritée et bien plus sérieuse pour avoir, -selon madame de Sévigné, par son imprudence, fait courir à sa femme, à -lui-même et à tous les siens un véritable danger. Cependant il ne la -méritait pas, cette réprimande, et le coupable en cette occasion était -encore le coadjuteur[645]. - - [644] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 et 27 février 1671), t. I, p. 342, - 350, édit. de G. de S.-G. - - [645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G. - de S.-G. - -M. de Grignan était venu au-devant de sa femme jusqu'à Avignon[646]. -L'empressement que mit madame de Grignan à rejoindre son mari ne lui -permit pas de séjourner à Lyon. Poussé par son frère et par sa femme, M. -de Grignan consentit, malgré ses craintes, à s'embarquer avec eux sur le -Rhône par un temps d'orage; le bateau qui les portait, jeté violemment -sur une des arches du pont d'Avignon, fut sur le point de se briser, et -tous ceux qu'il contenait furent exposés à être engloutis dans le -fleuve. La lettre de madame de Grignan, qui contenait le récit de cette -aventure, mit pendant plusieurs jours madame de Sévigné dans un état -permanent d'effroi. Elle écrivit à sa fille: «Quel miracle que vous -n'ayez pas été brisés et noyés en même temps! Je ne soutiens pas cette -pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont -je ne suis pas la maîtresse.» Et deux jours après, dans une autre -lettre, voulant plaisanter sur le coadjuteur, qui n'écrit pas et qui -sans doute a été noyé sous le pont d'Avignon: «Ah! mon Dieu! dit-elle, -cet endroit est encore bien noir dans ma tête[647].» Elle croyait que sa -fille n'avait pu être sauvée que par un miracle de Dieu. «Je crois du -moins, lui dit-elle, que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir -sauvée. Pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire -tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à -Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion que de m'avoir fait -naître[648].» Bossuet, auquel madame de Grignan avait inspiré de -l'attachement, fut fortement ému lorsque le jeune de Sévigné lui apprit -cet événement. Sévigné termine ainsi une courte lettre à sa sœur: -«Adieu; soyez la bien échappée des périls du Rhône et la bien reçue dans -votre royaume d'Arles. A propos, j'ai fait transir M. de Condom sur le -récit de votre aventure; il vous aime toujours de tout son cœur[649].» - - [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de - M. - - [647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 mars 1671), t. I, p. 358 et 361, - édit. de G. de S.-G.; p. 274 à 277, édit. de M. - - [648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t, I, p. 358. - - [649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361. - -Le départ de madame de Grignan, le danger qu'elle avait couru, son -absence, qui devait longtemps se prolonger, occupèrent pendant quelques -jours la cour et la ville; et on fit sur cela des vaudevilles et des -chansons[650], comme alors on avait coutume d'en faire sur les plus -graves affaires et sur les plus légers événements: ces chansons, après -avoir couru en manuscrit, passaient dans les recueils imprimés. Une de -celles qui ont reçu cet honneur commence ainsi: - - Provinciaux, vous êtes heureux - D'avoir ce chef-d'œuvre des cieux, - Grignan, que tout le monde admire. - Provinciaux, voulez vous nous plaire, - Rendez cet objet si doux: - Nous en avons affaire. - Gardez monsieur son époux - Et rendez-la-nous[651]. - - [650] _Recueil de chansons choisies, par_ M. DE ***; 1698, in-12, - t. I, p. 166-168. _Pour madame la comtesse de Grignan, qui pensa - se noyer sur le Rhône en allant à Arles._ - - [651] _Recueil de chansons choisies_; 1698, in-12, t. I, p. 175. - Conférez encore t. II, p. 19, 20 et 22. Les chansons de ce - recueil sont à tort attribuées à de Coulanges; il en contient un - grand nombre de lui, mais il y en a beaucoup d'autres dont il - n'est pas l'auteur. - -Madame de Grignan fit son entrée dans Arles; et la réception pompeuse -qui lui fut faite ne lui causa point autant de satisfaction que d'y -rencontrer Corbinelli et de s'entretenir avec lui de sa mère[652]. - - [652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361, édit. de G. - de S.-G.; t. I, p. 177, édit. de M. - -M. de Grignan quitta sa femme à Arles[653], où elle séjourna. -Indépendamment de Corbinelli, elle était encore entourée dans cette -ville de deux autres amis de madame de Sévigné, le brillant marquis de -Vardes, toujours exilé, et le président de Bandol, homme d'esprit et de -goût, aimant la poésie et les belles-lettres et en correspondance avec -Coulanges le chansonnier. C'est accompagnée par le président de Bandol -et le marquis de Vardes que madame de Grignan fit son entrée dans la -ville d'Aix, qui, comme la capitale de la Provence, devait être le lieu -de sa résidence habituelle et était le terme de son voyage[654]. - - [653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de - G. de S.-G. - - [654] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 38 et 39.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. - I, p. 379 et 380, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 292, édit. de M. - -Madame de Grignan avait, par ses lettres, instruit sa mère de tout ce -qui lui avait paru intéressant depuis son arrivée en Provence; mais -madame de Sévigné, avide des moindres détails, ne trouvait pas sa fille -assez explicite, et s'était mise en rapport avec tous ceux qui pouvaient -lui en donner des nouvelles. C'est ainsi qu'elle se procura une relation -admirable, selon elle, du voyage de madame de Grignan depuis Arles -jusqu'à Aix, adressée à M. de Coulanges par M. de Ripert, homme -d'affaires de M. de Grignan[655] et frère du doyen du chapitre de -Grignan. Corbinelli lui fit une seconde relation du même voyage, et le -président de Bandol une troisième[656]. Toutes furent lues et relues par -elle avec un égal empressement. Elle recherchait aussi tous ceux qui -venaient de la Provence et lui parlaient de sa fille, et même tous les -Provençaux, qui, eux aussi, pouvaient au moins l'entretenir du pays -qu'habitait madame de Grignan. Madame de Sévigné lia une correspondance -avec Vardes sur ce sujet et avec le coadjuteur d'Arles; elle rendit plus -actives ses relations avec son cousin de Coulanges, alors à Paris. Le -coadjuteur d'Arles lui écrivait en italien des lettres qui la -divertissaient. «Je ferai, dit-elle, réponse au prélat dans la même -langue, avec l'aide de mes amis[657].» Ces amis, c'était sans doute -Ménage, qui écrivait parfaitement en italien. Dans cette même lettre -(mutilée dans toutes les éditions modernes) elle dit encore: «La liaison -de M. de Coulanges et de moi est extrême par le côté de la Provence; il -me semble qu'il m'est bien plus proche qu'il n'était; nous en parlons -sans cesse. Quand les lettres de Provence arrivent, c'est une joie parmi -tous ceux qui m'aiment, comme c'est une tristesse quand je suis -longtemps sans en avoir. Lire vos lettres et vous écrire sont la -première affaire de ma vie; tout fait place à ce commerce; aimer comme -je vous aime fait trouver frivoles toutes les autres amitiés[658].» - - [655] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 38 et 39 (18 mars 1671); et t. I, p. 220. Le nom - de Ripert ne se trouve pas dans les éditions modernes, et les - lettres citées ici y ont subi beaucoup de - retranchements.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (le jour des noces, à onze - heures, 1671), t. II, p. 325, édit. de G. de S.-G.; ou t. II, p. - 275 de l'édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet 1675), t. III, p. 469, - édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (4 septembre 1676), t. V, p. 113. - Sur Ripert, voyez l'_Histoire de madame de Sévigné_, par M. - Aubenas, p. 180 et 588. - - [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 309, édit. de M. - - [657] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la Haye, 18 mars 1671, t. I, - p. 639. - - [658] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 38. - -Le premier Provençal qui vint donner à madame de Sévigné des nouvelles -de sa fille fut le beau-frère de M. de Grignan, le marquis de -Saint-Andiol[659], qui, en se rendant à Paris, avait rencontré madame de -Grignan. «Saint-Andiol m'est venu voir... il m'a dit qu'il vous avait -vue en chemin; il m'a fait transir en me parlant des chemins que vous -aviez à passer.» - - [659] Conférez ci-dessus, chapitre VIII, p. 137, et _Lettres de - madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 39. - (Ce passage ne se trouve que dans cette première édition.) - -Mais ce fut un autre Provençal, nommé de Julianis, qui mit fin aux -anxiétés de madame de Sévigné en lui apprenant que sa fille était enfin -arrivée heureusement au terme de son voyage. - -Le 11 mars, un mercredi, madame de Sévigné écrit à sa fille: «Vous étiez -à Arles; mais je ne sais rien de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un -gentilhomme de ce pays-là, qui était présent à votre arrivée et qui vous -a vue jouer à petite prime avec Vardes, Bandol et autres; je voudrais -pouvoir vous dire comme je l'ai reçu et ce qu'il m'a paru de vous avoir -vue jeudi dernier... Il m'a trouvée avec le P. Mascaron, à qui je -donnais un très-beau dîner. Comme il prêche à ma paroisse et qu'il vint -me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite -dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon -d'entendre parler de Provence[660].» - - [660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de - G. de S.-G.--_Ibid._ (18 février 1671), t. I, p. 330.--_Ibid._ (6 - et 10 novembre 1675), t. IV, p. 194-196.--_Ibid._ (29 décembre - 1675), t. I, p. 280.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p. - 285--_Ibid._ (12 août 1695, lettre de madame de Coulanges), t. - XI, p. 204, note 1. - -Il résulte de ce passage de la lettre de madame de Sévigné que de -Julianis, le gentilhomme dont elle parle, ne mit que cinq jours à se -rendre d'Aix à Paris, et que madame de Grignan employa un mois entier -pour se rendre de Paris à Aix; ce qui ne doit pas surprendre. Madame de -Grignan, ainsi que nous l'avons dit, avait voyagé avec ses chevaux à -petites journées, et, de plus, on a vu qu'elle s'était arrêtée partout -où elle avait trouvé des parents et des amis qui l'invitaient à -séjourner. - -Enfin, madame de Sévigné ne fut parfaitement tranquille que lorsqu'elle -reçut une lettre de madame de Grignan datée d'Aix. Mais elle regrettait -de n'y pas trouver assez de détails, et elle en fit des reproches à sa -fille. «Je ne comprends pas que vous ne me disiez pas un mot de votre -entrée à Aix ni de quelle manière on vous y avait reçue. Tous deviez me -dire de quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me -le représentez très-plaisamment, avec votre embarras et vos civilités -déplacées. Bandol vous est d'un grand secours; et moi, ma petite, que -je vous serais bonne! Ce n'est pas que je fisse mieux que vous, car je -n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au -contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus; mais je vous -aiderais à faire des révérences[661].» - - [661] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_ (18 mars 1671), t. I, - p. 34. Ce texte a éprouvé, de la part du chevalier Perrin, des - altérations et des suppressions. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. - I, p. 379, édit. de G. de S.-G. - -La voilà donc réduite, cette tendre mère, à regretter de ne pouvoir -partager les ennuis et les tribulations de celle qu'elle aime; la voilà -séparée d'elle pour un temps qui lui paraît infini, puisque la durée -n'en peut être déterminée. Que fera-t-elle, la pauvre délaissée? Avec sa -fille, son cœur, son âme, son esprit ont été transportés en Provence; -c'est là qu'elle vit, qu'elle s'alarme, qu'elle se réjouit, qu'elle se -console, qu'elle s'afflige. Enfin elle ne peut plus résister aux -anxiétés qu'elle éprouve d'en être privée, d'en être si éloignée. Elle -forme le projet de l'aller joindre, de jouir encore du bonheur de la -voir, de l'admirer, de la caresser, de lui donner ses soins; car elle -sait qu'elle est enceinte; sa grossesse est connue de l'évêque de -Marseille et n'est un mystère pour personne[662]. Cependant madame de -Grignan, nonobstant l'état où elle se trouve, veut aller visiter -Marseille; nouveau sujet d'alarme pour madame de Sévigné. D'Aix à -Marseille la distance n'est pas grande, et la route est belle.--Peu -importe: lorsque madame de Sévigné sait que ce voyage s'exécute, mille -craintes la tourmentent. «Pourquoi avez-vous été à Marseille? M. de -Marseille mande ici qu'il y a de la petite vérole; de plus, on vous aura -tiré du canon qui vous aura émue: cela est très-dangereux. On dit que de -Biez accoucha l'autre jour, d'un coup de pistolet qu'on tira dans la -rue. Vous aurez été dans des galères, vous aurez passé sur de petits -ponts; le pied peut vous avoir glissé, vous serez tombée. Voilà les -horreurs de la séparation; on est à la merci de toutes ces pensées; on -peut croire, sans folie, que ce qui est possible peut arriver. Toutes -les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes -sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements; enfin -c'est une douleur sans fin[663].» - - [662] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - t. I, p. 97, édit. de la Haye, 1726, 6 mai 1671.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_, t. II, p. 61, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 51, - édit. de M. - - [663] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, - 1726, t. I, p. 97 (6 mai 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. - 58, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 48, édit. de M. - -Mais aussitôt que madame de Sévigné apprend que ce voyage s'est terminé -heureusement, elle paraît charmée qu'il ait été entrepris. Vivonne, que -sa bravoure et sa qualité de frère de madame de Montespan portèrent aux -postes les plus enviés et au grade de maréchal de France, était alors à -Marseille général des galères. Gros réjoui, homme d'esprit, adonné aux -femmes et aux plaisirs de la table jusqu'à la débauche[664], lié avec -madame de Sévigné, il fit rendre à madame de Grignan des honneurs dignes -d'une reine. Le canon retentit avec fracas à son arrivée; le mot d'ordre -donné aux troupes fut le nom même de sa mère. La relation que madame de -Grignan fit à madame de Sévigné de ce voyage la charma, et elle ne -déguise pas le plaisir que lui fit la galanterie dont elle fut -personnellement l'objet de la part de Vivonne, ce _gros crevé_, comme -elle l'appelle ailleurs. «Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi -très-souvent et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est pas de -contrebande avec vous.» Madame de Sévigné se montre surtout enchantée, -et avec raison, que madame de Grignan ait profité de son rang de femme -du lieutenant général gouverneur pour opérer des réconciliations et -faire cesser des dissensions. «Il m'est venu de deux endroits que vous -aviez un esprit si bon, si juste, si droit et si solide qu'on vous a -faite seule arbitre des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les -différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le -nom. Vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres qu'on -laisse le soin de parler de votre personne, pour louer votre esprit; -voilà ce qu'on dit de vous ici[665].» - - [664] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1688, 24 juin 1671, 12 - juin 1672, 11 et 15 décembre 1673, 31 juillet et 6 novembre - 1675); t. VIII, p. 357; t. II, p. 120; t. III, p. 64, 477; t. IV, - p. 190; t. VIII, p. 357.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, Lettres, p. - 320 et 330, 365, 366, 371. - - [665] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 65, édit. de - G.--_Ibid._, t. II, p. 55, édit. de M. - -Madame de Grignan ne s'arrêta pas à ce service rendu au prince de -Monaco; elle alla dans le chef-lieu de sa principauté rendre visite à sa -femme, fille du comte de Gramont. C'était là une marque de déférence à -laquelle celle-ci n'avait pas droit de s'attendre après le discrédit où -l'avait fait tomber le scandale de ses amours avec Lauzun, avec le -chevalier de Lorraine, puis ses complaisances envers le roi. Aussi la -princesse se hâta-t-elle d'aller rendre en Provence à madame de Grignan -la visite qu'elle en avait reçue. Ces deux femmes, qui n'avaient rien -entre elles de commun que la beauté, furent cependant charmées de se -retrouver ensemble. Elles pouvaient parler de la cour, où toutes deux -avaient brillé et dont elles se regardaient comme exilées, quoique -toutes deux, dans les pays où elles résidaient, occupassent le premier -rang. Mais ce voyage que fit madame de Grignan à Monaco fut pour madame -de Sévigné un nouveau sujet d'alarmes: les grosses vagues de la mer et -ces chemins plus étroits que les litières, où la vie dépend de la -fermeté des pieds des mulets, la faisaient transir de frayeur[666]. - - [666] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 30 mai, 6 juin 1672), t. III, p. - 38, 42, 47 et 48, édit. de G.; t. II, p. 448-451, 461 et 463, - édit. de M.--_Idem_ (23 décembre 1671), t. II, p. 319, édit. - de G.; t. II, p. 270, édit. de M.--SAINT-SIMON, t. X, p. - 96.--DELORT, t. I, p. 207.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t. - V, p. 257, édit. de G.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de Bussy), - t. V, p. 505.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de madame de - Sévigné), t. V, p. 509.--_Ibid._, 27 juin 1678, t. VI, p. 6 et - 7.--_Ibid._, 27 décembre 1688, t. IX, p. 54, édit. de G. de S.-G. - -Madame de Sévigné avait dans sa maison de Paris fait déménager tous les -meubles de madame de Grignan, pour les placer dans une chambre réservée. -«J'ai été présente à tout, lui écrit-elle; pourvu que vous ayez intérêt -à quelque chose, elle est digne de mes soins; je n'ai pas tant d'amitié -pour moi, Dieu m'en garde[667]!» Elle se plaint à sa fille que l'envie -continuelle qu'elle a de recevoir ses lettres et d'apprendre des -nouvelles de sa santé est une chose dévorante qu'elle ne peut supporter. -Aussi tient-elle toujours au projet qu'elle a formé d'aller en Provence; -et cependant, avant d'entreprendre ce voyage, il faut qu'elle en fasse -un autre; qu'elle s'éloigne de sa fille, dont elle est déjà séparée par -une distance de deux cents lieues; et, dans le moment même où elle lui -écrit: «J'irai vous voir très-assurément; ce voyage est nécessaire à ma -vie,» elle se disposait à partir pour la Bretagne[668]. - - [667] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 67, édit de G. de S.-G.; t. - II, p. 56, édit. de M. - - [668] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 25 et 28 mai 1671), t. II, p. 64, - 70 et 76, édit. de G. de S.-G. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -1671-1672. - - Motifs qui obligent madame de Sévigné à se rendre en Bretagne.--Époque - de la tenue des états de cette province.--Indication où ils se - sont réunis.--Convoqués à Vitré en 1671.--Madame de Sévigné est - très-aimée en Bretagne.--Cet attachement n'est pas réciproque.--Le - duc de Chaulnes est nommé pour présider les états de Bretagne.--La - duchesse de Chaulnes est l'amie de madame de Sévigné.--Les états - de Bretagne et la maladie de sa tante, la marquise de la Trousse, - forcent madame de Sévigné de différer son voyage en Provence, et - prolongent sa correspondance avec sa fille.--Cette correspondance - doit être examinée dans son ensemble.--Son caractère général.--C'est - à elle que madame de Sévigné doit d'avoir été le peintre le plus - fidèle du grand monde de son temps.--Le recueil des lettres de - madame de Sévigné, publié en 1726, la plaçait au premier rang des - épistolographes.--Ce recueil a été bien apprécié par l'éditeur de - Hollande.--Toutes les éditions qui ont suivi cette première sont - tronquées et fautives pour les lettres qui s'y trouvent, parce que - les éditeurs modernes ne l'ont pas collationnée.--Sincérité de - madame de Sévigné justifiée.--Objections réfutées.--Pourquoi - madame de Sévigné et madame de Grignan ne concordaient pas - toujours lorsqu'elles vivaient ensemble.--L'amour de madame de - Sévigné pour sa fille était une passion.--Comment cette passion - s'exprime aussitôt après leur séparation.--Madame de Sévigné verse - des larmes toutes les fois qu'elle reçoit des lettres de sa - fille.--Madame de Grignan était froide.--Madame de Sévigné ne se - croyait jamais assez aimée, et devenait importune.--Extraits de - diverses lettres de madame de Sévigné où elle exprime sa passion - pour sa fille.--Jamais plus touchante que lorsqu'elle comprime ses - sentiments et affecte la gaieté.--Se compare à une figure de - Benoît.--Ses fins de lettres.--Madame de Grignan ne pouvait - supporter la compagnie ennuyeuse.--Soufflet donné par elle à - mademoiselle du Plessis.--Madame de Sévigné fait l'éloge des - lettres de madame de Grignan.--Comment madame de Sévigné termine - ses lettres à sa fille.--Madame de Sévigné se rend à Livry - pendant la semaine sainte du jubilé.--Impression que ces - lieux font sur elle.--Elle entend prêcher la Passion par - Mascaron.--Elle va dîner à Pomponne.--Son entretien avec Arnauld - d'Andilly.--Le cardinal de Retz vient à Paris.--Accueil qui lui est - fait.--Molière, Corneille et Boileau doivent lui lire de - leurs ouvrages.--Retz demande des nouvelles de madame de - Grignan.--Les louanges qu'il en fait excitent la sensibilité de sa - mère.--Impressions produites sur elle par son retour aux Rochers - et par sa visite au couvent des sœurs Sainte-Marie.--Madame de - Grignan avait des opinions différentes de celles de sa - mère.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour écrire et lui - avait appris l'italien.--Madame de Sévigné ne veut pas que sa - fille déprécie les lettres qu'elle lui écrit ni qu'elle se compare - à la princesse d'Harcourt.--Madame de Grignan gardait les lettres - de sa mère, et les montrait.--Madame de Sévigné écrivait vite, et - ne se corrigeait pas.--Elle écrivait à toutes les heures du - jour.--Un commis de la poste lui remettait les lettres de sa fille - avant tout le monde.--Inquiétudes de madame de Sévigné lorsque - les lettres de madame de Grignan ne lui arrivaient pas à - temps.--Madame de Sévigné entretenait des correspondances avec - plusieurs personnes.--Nature de la correspondance qu'elle avait - avec sa fille. - -Par sa naissance, par ses richesses, par le nom qu'elle tenait de son -mari, la marquise de Sévigné était une des plus notables personnes de la -Bretagne. Elle était particulièrement liée avec ce que ce pays -renfermait de plus élevé en dignités et en puissance. Madame de Sévigné -comptait la duchesse de Chaulnes, la femme du gouverneur, au nombre de -ses plus intimes amies. L'assemblée des états, pour le consentement des -impôts et le règlement des dépenses, se réunissait tantôt à Nantes, -tantôt à Dinan, tantôt à Vitré. Cette dernière ville était située à sept -quarts de lieue des Rochers, où madame de Sévigné se retirait durant la -belle saison. Si, contre sa coutume, elle se fût abstenue de s'y rendre -pendant la tenue des états, elle aurait eu l'air, pour éviter une -dépense nécessaire, de fuir ses amis, et de faire, par un motif -sordide, une sorte d'affront à toute la province. Elle y était -très-aimée, quoique à cet égard elle fût ingrate et que cet attachement -ne fût pas réciproque; ce qu'avec raison elle dissimulait soigneusement. - -Depuis seize ans les états de Bretagne ne s'étaient point tenus à Vitré. -Leur dernière réunion en cette ville avait eu lieu en 1655; on les avait -rassemblés en 1661 à Nantes, et à Dinan en 1669. On les convoqua de -nouveau à Vitré en 1671[669], c'est-à-dire l'année même où madame de -Grignan s'en allait assister à ceux de la Provence. La commission -adressée par le roi: «A mon bien amé cousin le duc de Chaulnes, pair de -France, lieutenant général en nos armées dans nos pays et duché de -Bretagne,» est datée[670] de Saint-Germain en Laye le 6 mai 1671; et ce -jour-là même madame de Sévigné écrivait à sa fille, alors en route, pour -lui recommander d'être bien exacte à lui répondre, puisque bientôt elle -serait en Bretagne, et que là, pour calmer les inquiétudes causées par -un si grand éloignement, elle aurait encore plus besoin de ses -lettres[671]. - - [669] LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, _Madame de Sévigné et - sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers_, p. 58 et 59. - - [670] _Registres des états de Bretagne_, mss. bibl. du Roi; - Bl.-Mant.; no 75, p. 324 et 329. - - [671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II, p. 61 et 62, édit. - de G.; t. II, p. 51, édit. de M. - -Mais madame de Sévigné, ayant appris que l'ouverture des états n'aurait -lieu qu'au mois d'août, différa son départ, ne pouvant songer à aller en -Provence qu'après la séparation de l'assemblée des états de Bretagne. -Puis, lorsqu'elle fut de retour à Paris, elle se vit forcée d'y -séjourner pour donner des soins à sa tante, la marquise de la Trousse, -attaquée d'une maladie mortelle[672]. Ainsi fut plusieurs fois retardé -ce voyage, si ardemment désiré; ainsi se prolongea cette correspondance, -qui était la seule consolation de cette mère affligée, le seul moyen -qu'elle eût de calmer l'impatience douloureuse qu'elle éprouvait d'être -obligée de reculer le moment de son départ. - - [672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24, 27 juin et 1er juillet 1672), t. - III, p. 76, 81 et 84, édit. de G.; t. III, p. 12 et 19, édit. de - M. - -Puisque ce commerce épistolaire est le sujet, la substance même de ces -Mémoires, il faut une bonne fois le considérer en lui-même et -indépendamment des récits et des faits curieux qu'il renferme et qui le -recommandent à notre attention. Il faut rechercher ce qu'il nous apprend -sur madame de Sévigné; tâcher de pénétrer, par les aveux qui lui -échappent ou les opinions qu'elle manifeste, dans les secrets de ses -penchants les plus constants, de ses répulsions les plus invincibles, de -ses pensées les plus secrètes, de ses sentiments les plus intimes; et -parvenir ainsi à connaître ses vertus et ses faiblesses, les traits -distinctifs de son caractère et ses habitudes dominantes. Alors il sera -plus facile de comprendre ce que ses lettres nous révèlent sur les -événements du siècle où elle a vécu et de faire une juste appréciation -de ses jugements sur les personnes et sur les choses. - -Si vivre n'est pas seulement exister et user ses jours dans les -occupations obligées de fortune, de famille et de soins matériels; si la -vie consiste principalement dans l'exercice des plus nobles facultés de -l'âme; si pour en jouir dans toute sa plénitude il faut ressentir -vivement les émotions du cœur, subir malgré soi les impressions de -l'imagination, se complaire dans tout ce qui alimente le sentiment et -la pensée, avoir été fréquemment en proie aux vicissitudes des grandes -joies et des grandes douleurs, on peut affirmer que madame de Sévigné -n'a jamais plus vécu que durant les dix-huit mois qui se sont écoulés -pendant sa première séparation d'avec sa fille, c'est-à-dire depuis le -mois de février 1671 jusqu'au mois de juillet 1672. - -C'est dans cet intervalle de temps que madame de Sévigné se trouve -partagée entre l'orgueilleux plaisir d'avoir placé au premier rang, dans -une des plus belles provinces de France, celle qu'elle avait faite son -idole, et la douleur et les inquiétudes que lui causent son absence, sa -grossesse, ses voyages et ses indispositions. C'est alors aussi que la -satisfaction que le baron de Sévigné donne à sa mère par des preuves -répétées de son filial amour et par la confiance qu'il lui témoigne se -trouve contre-balancée par le chagrin des folles amours de ce jeune -homme; et lorsque la guerre a arraché ce fils à une conduite aussi -nuisible à son bonheur qu'à sa santé et à sa fortune, madame de Sévigné -a la crainte de se le voir enlever par le sort des combats, et elle -tressaille à l'arrivée de chaque courrier qui vient lui en apporter des -nouvelles. - -A aucune époque madame de Sévigné ne fréquenta davantage le monde et la -cour, parce qu'elle avait besoin de la cour et du monde, où se tramaient -toutes les intrigues et se décidaient toutes les affaires, pour être -utile à son gendre et à fille, pour distraire celle-ci par le récit de -ce qui se passait dans une sphère qu'elle avait quittée à regret, pour -l'intéresser à la lecture de ses lettres et empêcher qu'un commerce qui -faisait toute sa consolation ne languît par la paresse qu'elle lui -connaissait pour écrire. C'est pendant ce période de temps que se place -la rentrée au ministère du marquis de Pomponne, cet intime ami de -madame de Sévigné, et la déclaration de guerre à la Hollande; Paris et -Versailles sont rendus déserts par le départ du roi pour l'armée; c'est -aussi dans cet intervalle qu'ont lieu cette campagne sur le Rhin si -glorieuse et si meurtrière, la tenue des états de Bretagne et ceux de -Provence. Jamais madame de Sévigné n'a plus souvent éprouvé le besoin de -se mêler aux cercles tumultueux de la capitale et de les quitter pour la -silencieuse solitude de Livry. Jamais elle n'a eu autant d'entraînement -pour la société et les distractions mondaines, ni éprouvé d'aussi fortes -inspirations vers Dieu; jamais elle ne fréquenta plus les spectacles et -les églises, ni elle ne lut un plus grand nombre d'ouvrages pieux et de -livres profanes; jamais elle n'a joui d'une santé plus ferme et plus -robuste; jamais enfin elle n'a plus agi, plus senti, plus pensé et -surtout plus écrit. - -Si on excepte des lettres à diverses personnes, qui sont à des dates -très-éloignées les unes des autres, de toutes les correspondances que -madame de Sévigné avait entretenues durant cet espace de temps, il ne -nous reste que celles qu'elle a eues avec Bussy et avec sa fille. Ce qui -domine dans les lettres à cette dernière, c'est sa tendresse passionnée, -qui ne se manifeste à aucune autre époque avec autant d'abandon, de -chaleur et d'éloquence. C'est alors aussi qu'elle mit le plus -d'empressement et d'exactitude dans ce commerce épistolaire, qu'il lui -importait tant de faire agréer à madame de Grignan et à tous ceux qui -l'entouraient. Aussi ce qui frappe le plus dans les premières lettres de -madame de Sévigné, c'est l'idée fixe qui la domine et qui ne lui permet -pas de se distraire un instant de sa fille et des lieux habités par -elle. Les tracasseries d'Aix et de Marseille lui causent plus d'émotion -que Paris, Versailles ou Saint-Germain, Nantes ou Vitré; le château de -Grignan et son parc l'intéressent plus que les Rochers. Toutes les -_pétoffes_ de la société provençale, elle veut les connaître[673], car -elle sait que de toutes ces misères dépendent le bonheur et la -tranquillité de celle qu'elle chérit. Pour lui plaire, elle transporte -en Provence la Bretagne et ses états, la cour et ses intrigues, le roi -et ses maîtresses, l'Église et le théâtre, la littérature et les grands -événements de la guerre, les fêtes, les repas, les toilettes, les -conversations, le sermon; elle parlera de ceux qui meurent et de ceux -qui se marient, de ceux qui se ruinent et de ceux qui s'enrichissent. -Les lazzis et les réflexions, les portraits et les saillies, les -ridicules et les vices, tout lui sera bon, tout se pressera sous sa -plume, tout prendra, par la magie de son imagination, des formes et des -couleurs. Jusque dans la retraite de sa solitude champêtre, elle fera en -sorte que sa fille habite plus encore avec elle. Elle saura la mettre -dans la confidence de ses projets, de ses occupations, de ses -distractions, de ses tristesses, de ses craintes et de ses espérances; -mêler les conseils d'une profonde sagesse aux flatteries que sa -tendresse lui inspire. C'est lorsqu'elle était seule avec elle-même que -son cousin de Coulanges, avec plus de justesse qu'au milieu d'une -nombreuse et brillante assemblée, pouvait dire d'elle: «Voyez cette -femme, elle est toujours en présence de sa fille[674].» - - [673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre, 1er novembre, 6 décembre - 1671), t. II, p. 274, 278, 279, 394, édit. de G. de S.-G. - - [674] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit. - de G.; t. II, p. 285, édit. de M.--_Ibid._ (27 et 29 avril 1671), - t. II, p. 47, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 39, édit. de - M.--_Ibid._ (18 mars 1671), t. I, p. 35, 37 et 40. - -Nous l'avons déjà remarqué, c'est à cette séparation de madame de -Sévigné d'avec sa fille, c'est à son amour de mère qu'elle doit, sans -qu'elle ait pu le soupçonner, d'avoir été le peintre le plus fidèle du -grand monde de son temps; d'avoir procuré, par le recueil de ses -lettres, les mémoires les plus piquants, les plus sincères et les plus -instructifs sur l'époque où elle a vécu; car ils furent écrits non pas à -froid, non pas avec l'intention de se poser vis-à-vis de la postérité en -historien et en juge des contemporains, mais sans aucun dessein -prémédité, mais sans aucune vue d'avenir, dans l'abandon d'un commerce -intime, sous l'impression vive et actuelle des événements, avec la verve -et la chaleur des émotions qu'ils produisaient, en compagnie et souvent -sous les yeux des personnages qu'ils nous font connaître. - -Les lettres écrites par madame de Sévigné à Bussy et publiées avec les -Mémoires de ce dernier avaient déjà été distinguées comme de parfaits -modèles du style épistolaire; nous avons vu que Bayle, qui n'en connut -point d'autres, leur donnait la préférence sur celles de Bussy -même[675]. Alors aussi le jésuite Hervey, dans le poëme latin qu'il -publia sur l'art d'écrire des lettres, accorde en ce genre la -prééminence aux femmes, et à madame de Sévigné sur toutes les -femmes[676]. Mais ce ne fut cependant que dix ans plus tard, et -lorsqu'on eut publié les deux petits volumes des lettres de madame de -Sévigné à madame de Grignan, que l'on connut toute l'étendue et la -flexibilité de son talent, parce que c'est dans ces lettres seules que -le désir de plaire et d'intéresser lui fit déployer toutes les -ressources de son style, toutes les richesses de sa féconde imagination, -et qu'elle put s'abandonner sans contrainte à toutes les saillies de son -esprit, à toute l'impétuosité de ses idées et de ses sentiments. Elle -fut parfaitement jugée par l'un des deux éditeurs qui, en 1726, -publièrent presque simultanément chacun une édition du même recueil de -ses lettres. L'éditeur de la Haye est celui des deux qui paraît l'avoir -connue, et avoir publié sur les autographes son recueil de lettres sans -aucun retranchement ni altération. Homme d'esprit, il a bien apprécié, -quoique étranger[677], l'ouvrage dont il faisait part au public; et il -nous semble que ceux qui ont parlé depuis des lettres de madame de -Sévigné n'ont fait qu'amplifier et que commenter les paroles que nous -allons citer. Elles sont précieuses à recueillir, parce qu'elles sont -d'un contemporain. - - [675] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_. - - [676] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 108 et 109. - - [677] Une note de notre exemplaire de cette édition de la Haye, - 1726, dit que cet éditeur se nommait J.-J. Gendebien.--L'autre - édition, de 1726, a été imprimée à Rouen, selon M. Monmerqué; et - Thiriot, l'ami de Voltaire, en fut, dit-on, l'éditeur. Voy. - _Sévigné_, t. I, p. 15, édit. de M. - -«On trouve dans le recueil des lettres de madame de Sévigné une naïveté -qui charme. C'est une imagination brillante et fertile, qui produit sans -efforts. Elle n'écrit que comme parle une personne du grand monde et de -beaucoup d'esprit; de sorte que, lorsque vous voyez ces lettres, vous -croyez qu'elle parle. Vous ne la lisez point, vous l'entendez. - -«Cette affection extrême, cette tendresse extraordinaire pour sa fille, -madame de Grignan, qui est répandue dans toutes ses lettres, ne -surprendra que ceux qui n'ont jamais connu madame de Sévigné. Elle -portait sa tendresse jusqu'à l'excès; elle adorait sa fille, elle -l'aimait d'une amitié parfaite, dont la vivacité et la délicatesse, si -on en juge par ses expressions, surpassaient tous les sentiments de -l'amour. Elle était sur ce pied-là dans le monde; chacun la connaissait -mère tendre et idolâtre; et ce caractère allait jusqu'à une singularité -qui néanmoins ne lui donnait aucun ridicule: elle était la première à -trouver de la faiblesse dans ses sentiments, elle se raillait -quelquefois elle-même sur cet article; et tout cela ne servait qu'à la -faire aimer, parce qu'elle donnait lieu par là à des railleries -innocentes et même obligeantes, auxquelles elle répondait toujours avec -esprit et avec un air aimable. - -«Plusieurs particularités de la cour de son temps se trouvent ici, et -n'auront aucune obscurité pour les personnes du grand monde; on y voit -des portraits avantageux de gens qui vivent encore et qui étaient alors -dans la fleur de l'âge. Madame de Sévigné mande tout à sa fille, le bien -et le mal. Elle médit quelquefois, mais elle ne médit point en -médisante. Ce sont des choses plaisantes et ridicules dont elle fait -part à madame de Grignan, pour égayer ses lettres. Elles contiennent -outre cela des maximes et des réflexions admirables... Le style, naturel -et délicat, surpasse tout ce qu'on a jamais vu depuis qu'on écrit et -qu'on lit des lettres. Ce n'est point un style exact ni un langage -mesuré et étudié; c'est un tour inimitable et un air négligé de noblesse -et d'esprit[678].» - - [678] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, chez P. - Gosse, J. Neaulme et comp., 1726, in-12, t. I, p. 2, 3 et 4 de - l'_Avertissement_ de l'éditeur. Cet avertissement a été réimprimé - dans l'édition de Sévigné de G. de S.-G., t. I, p. 25. - -Malheureusement aucun des éditeurs des lettres de madame Sévigné n'a -pensé à collationner cette édition de Hollande avec celles qui ont été -publiées postérieurement; il en est résulté, pour cette partie de sa -correspondance, que toutes les éditions qui ont paru sont défectueuses, -incomplètes et tronquées; que des pages entières sont supprimées, et -qu'un grand nombre de passages sont altérés, parce que le premier -éditeur français, que tous les autres ont copié, a cru devoir en agir -ainsi par égard pour les membres de la famille de Grignan, qui vivaient -encore[679]. - - [679] Conférez avec les éditions SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la - Haye, 1726 (2 juillet, 20 et 27 septembre 1671), p. 135-180, 189, - etc. - -Lorsque le nombre de lettres de madame de Sévigné à sa fille se fut -considérablement accru dans les éditions successives, on leur fit un -reproche que n'avaient pu encourir celles de sa correspondance avec -Bussy: c'est la continuelle manifestation de cet amour maternel, qui -parut tenir de l'affectation et dont la violence et la durée semblaient -invraisemblables. On disait que cette expression réitérée, quoique -toujours heureusement variée, d'un même sentiment pouvait être agréable -à celle qui l'inspirait, mais devenait insupportable à la majorité des -lecteurs[680].--Je le crois. Aussi madame de Sévigné n'a-t-elle pas -songé à écrire pour eux; et si la réputation qu'elle s'était acquise de -son vivant, dans ses sociétés et à la cour, a pu lui faire soupçonner -que quelques-unes de ses lettres seraient par la suite produites au -grand jour dans des recueils épistolaires, ce n'est certainement aucune -de celles qu'elle écrivait à sa fille et qu'elle écrivait uniquement -pour sa fille. J'ai précédemment expliqué pourquoi les effusions de sa -tendresse ne pouvaient rencontrer de parfaite sympathie[681] dans la -majorité des lecteurs. Mais est-ce pour cela un motif de douter un seul -instant de leur sincérité? de méconnaître la passion dont elle a subi -l'influence[682]? Elle-même fait à sa fille l'aveu de ce qu'elle a -d'insensé; souvent sa piété s'en alarme[683].--Qu'y pouvait-elle? Les -écarts de l'esprit, les défauts de caractère, les inclinations -condamnables se peuvent combattre avec les secours d'une philosophie -courageuse ou les armes plus puissantes encore de la religion; mais -contre ces émotions qui nous subjuguent avec une force irrésistible, -contre ces maladies de l'âme que peut la volonté? que peut la -raison?--Chercherons-nous à réprimer ce que nos sentiments ont -d'excessif? Mais ils n'existent que parce qu'ils sont excessifs, que -parce qu'ils se sont emparés du cœur; qu'eux seuls l'échauffent, le -remuent, le font vivre et palpiter. Tant qu'ils le possèdent, rien de ce -qui peut les expulser ne peut y trouver accès. Force est de se soumettre -à leur domination; entreprendre de leur résister, c'est les irriter -encore, c'est accroître leur violence, c'est renoncer à tout espoir de -bonheur, c'est annihiler l'existence. On peut se sacrifier à eux; mais -on ne peut les sacrifier à soi: on peut mourir de douleur ou d'ennui. -Voilà tout.--Que sera-ce donc s'il ne se mêle dans la passion dont nous -sommes fascinés rien de personnel, rien de sensuel; si tout en est pur -et désintéressé; si, loin d'avoir été inspirée par une rencontre -fortuite ou les événements du monde, elle a pris possession de nous par -une des lois les plus sacrées de la nature; si elle s'est accrue par des -habitudes obligées de chaque jour et de chaque moment; si enfin, loin de -contrarier nos devoirs, elle nous donne plus de courage pour les -accomplir?--Comment nous résoudre alors à nous soustraire au charme qui -nous entraîne? Comment nous condamner à une continuelle privation? Ne -sentons-nous pas que, si ce talisman venait à disparaître, il ne -laisserait plus autour de nous qu'un vide affreux et une absence de -toute sympathie, de toute joie, de tout contentement, de toute -consolation, une existence solitaire et douloureuse, dont le fardeau -nous deviendrait insupportable? - - [680] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 352; t. IV, - p. 271. - - [681] Voyez le chapitre XII de la 2e partie, p. 307 à 312. - - [682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 29 avril 1671), t. II, p. 47, - édit. de G.; t. II, p. 39, édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1672), - t. II, p. 337, ou t. II, p. 285, édit. de M. - - [683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 311, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 235, édit. de M.--_Ibid._ (6 mai 1671), t. - II, p. 59, édit. de G; t. II, p. 49, édit. de M. - -Mais vous vous êtes demandé si madame de Grignan méritait en effet tous -les éloges que sa mère lui adresse; s'il était vrai qu'elle fût telle -qu'elle la dépeint, d'une beauté parfaite, d'une grâce incomparable, -douée de tant de talents, si fort au-dessus de son sexe pour le savoir -et la réflexion, et comme vous avez trouvé des témoignages contraires à -un si brillant portrait, vous concluez que les louanges qui lui sont -prodiguées dans les lettres de madame de Sévigné sont exagérées et peu -sincères: mais c'est cette exagération même qui prouve leur sincérité. -Ce délire d'admiration ne peut provenir que d'un cœur passionné et -d'une imagination qui s'exalte[684].--Vous dites encore que cette femme -qui se lamentait continuellement d'être séparée de sa fille ne semble -plus être la même quand elle est avec elle sous le même toit; que leur -union est fréquemment troublée par des explications, des froideurs et -des raccommodements, des protestations et des dissimulations. La -correspondance de madame de Sévigné le démontre malgré les précautions -prises par les premiers éditeurs pour dissimuler cette triste -vérité[685]. Il y a donc moins de réalité que d'imagination dans les -expressions si vives et si réitérées de l'amour de madame de Sévigné -pour sa fille.--Que vous connaissez mal les infirmités et les misères -des cœurs maternels! Si la tendresse de madame de Sévigné avait pu être -réglée par sa raison, elle eût, dans les plus grandes effusions de -cœur, conservé cette mesure, ce discernement qui ne l'abandonne jamais -dans toute autre occasion; vive, affectueuse, expansive, facile à -émouvoir, elle eût reconnu, sans en être alarmée, que sa fille, -indolente, froide et concentrée, devait avoir une manière de sentir et -de s'exprimer différente de la sienne; elle eût assigné à sa véritable -cause le contraste qui existait entre elles deux; elle eût compris qu'on -peut rectifier ses opinions, réformer sa conduite, mais non pas changer -sa nature; que la volonté exerce sa toute-puissance sur nos idées, sur -nos actions, mais non pas sur nos sentiments; qu'à cet égard elle perd -son libre arbitre; qu'elle ne peut rien sur cette faculté sympathique -qui est en nous comme un sixième sens, qu'on désigne par le mot de -sensibilité, parce qu'en effet ce sens comprend tous les autres; qu'il -s'associe à eux tous et semble être comme le lieu commun qui les unit -et qui leur donne la vie. La sensibilité préexiste en nous, et la -volonté ne peut ni en augmenter ni en affaiblir l'intensité. Si madame -de Sévigné avait reconnu la différence que la nature avait établie entre -elle et sa fille à cet égard, satisfaite de posséder sa confiance plus -que personne au monde, elle n'eût point fatigué l'objet de sa -tendresse par ses ombrageuses susceptibilités et ses empressements -tyranniques[686]. Rien n'eût troublé l'union qui exista toujours entre -ces deux femmes si remarquables par leurs vertus, les agréments de leur -personne et les qualités de leur esprit; rien n'eût altéré le plaisir -qu'elles avaient de se trouver ensemble, et à entretenir un commerce de -lettres lorsqu'elles étaient séparées. Mais je l'ai dit, l'amour -maternel dans madame de Sévigné était une passion extravagante qui a -duré toute sa vie et qui toute sa vie fut accompagnée des mêmes -inquiétudes et des mêmes agitations que fait éprouver tout sentiment -profond. Cette passion était, comme dit très-bien Saint-Simon[687], le -seul défaut de cette charmante femme. Pardonnez-le-lui donc ce défaut; -plaignez-la d'avoir été trop éprise de sa fille, d'avoir été si jalouse -de son affection et sans cesse tourmentée par le désir de lui plaire et -par la crainte de n'en être pas assez aimée. Plaignez-la, mais ne la -blâmez pas de n'avoir pas eu une imagination plus calme, un cœur moins -facile à émouvoir, puisque cela n'était pas en sa puissance[688]. -Autant vaudrait lui reprocher, comme un tort, d'être née avec des -cheveux blonds, parce que vous préférez les bruns. - - [684] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 31 mars, 27 avril, 31 mai, 2 - septembre, 18 et 25 octobre, 29 novembre, 18 et 20 décembre 1671, - 6 et 20 janvier 1672), t. II, p. 87, 213, 264, 270, 297, 315, - 323-327, 335, 353, édit. de G. de S.-G. - - [685] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671). Lettre inédite, publiée - par M. Monmerqué, p. 13. - - [686] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1678), t. VI, p. 74.--_Ibid._ - (6 mai 1671), t. II, p 56, édit. de G. de S.-G. - - [687] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 352; t. IV, - p. 271. - - [688] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février, 11 mars, 15 - avril, 6 et 23 mai, 12 juillet 1671), t. I, p. 365; t. II, p. 18, - 56, 80, 134, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 280, édit. de - M.--_Ibid._ (30 octobre 1673).--_Ibid._ (14, 30 juin et 3 juillet - 1677), t. III, p. 201.--_Ibid._, t. V, p. 238, 259, 266, édit. de - G. de S.-G.--_Ibid._ (18 septembre, 29 décembre 1679, 3 et 5 - janvier 1680), t. VI, p. 74, 121, 271, 281, 285, édit. de G. de - S.-G.--SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan le 21 juin - 1671, rétablie_ (par M. Monmerqué) _pour la première fois d'après - le manuscrit autographe_; Paris, 1826, in-8º, p. 13. - -Écoutez comme, dès le début de sa correspondance et des premières -lettres qu'elle échange avec madame de Grignan après leur séparation, -elle exprime ce qu'elle sent. Madame de Grignan avait écrit qu'elle -était jalouse de sa petite Marie-Blanche; madame de Sévigné lui répond: - -«Il est vrai que j'aime votre fille, mais vous êtes une friponne de me -parler de jalousie; il n'y a ni en vous ni en moi de quoi pouvoir la -composer. C'est une imperfection dont vous n'êtes point capable, et je -ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan. Hélas! quand on -trouve en son cœur toutes les préférences et que rien n'est en -comparaison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à la jalousie -même? Ne parlons pas de cette passion, je la déteste: quoiqu'elle vienne -d'un fonds admirable, les effets en sont trop cruels et trop haïssables. -Hélas! ma bonne, je suis persuadée que vous n'êtes que trop vive pour ma -santé; elle est à présent au-dessus de toutes les craintes ordinaires. -Je vivrai pour vous aimer, et j'abandonne ma vie à cette unique -occupation, à toute la joie, à toute la douleur, à tous les agréments, à -toutes les mortelles inquiétudes, enfin à tous les sentiments que cette -passion pourra me donner[689].» - - [689] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 95 et 96.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. - II, p. 59, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 46, édit. de M. - -Avant, elle lui avait dit qu'elle ne pouvait recevoir ses lettres sans -pleurer: «Je ne le puis, ma fille, mais ne souhaitez point que je le -puisse; aimez mes tendresses, aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en -accommode fort bien; je les aime bien mieux que des sentiments de -Sénèque et d'Épictète. Je suis douce, tendre, ma chère enfant, jusqu'à -la folie; vous m'êtes toute chose, je ne connais que vous. Hélas! c'est -ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre; je me -dévore de cette envie et du déplaisir de ne vous avoir pas assez -écoutée, pas assez regardée; il me semble pourtant que je n'en perdais -guère les moments: mais enfin je n'en suis pas moins contente; je suis -folle, il n'y a rien de plus vrai; mais vous êtes obligée d'aimer ma -folie. Je ne comprends pas comment on peut tant penser à une personne: -n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je ne penserai plus[690].» - - [690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671, la troisième de cette - date), t. I, p. 384, 385, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 297-298, - édit. de M. - -Dans une autre lettre, écrite peu de temps après celle-ci, l'on trouve -la preuve que les orages qui assombrissaient par intervalle ce touchant -et pur amour et qui se renouvelèrent à différentes époques[691] avaient -déjà commencé à paraître avant cette première séparation. - - [691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1678 et 1679), lettre 670 de l'édit. de - M., t. V, p. 427. - -«Je vous prie, ma bonne, ne donnez point désormais à l'absence -l'honneur d'avoir mis entre nous une parfaite intelligence, et de mon -côté la persuasion de votre tendresse pour moi; quand elle aurait part à -cette dernière chose, regrettons un temps où je vous voyais tous les -jours, vous, ma bonne, qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux; où -je vous entendais, vous dont l'esprit touche mon goût plus que tout ce -qui m'a jamais plu. N'allons point faire une séparation de votre aimable -vue et de votre amitié, il y aurait trop de cruauté à séparer ces deux -choses; et quoique M. de Grignan dise que les absents ont toujours tort -auprès de vous, c'est une folie; je veux plutôt croire que le temps est -venu que ces deux choses marcheront ensemble; que j'aurai le plaisir de -vous voir sans mélange d'aucun nuage, et que je réparerai toutes mes -injustices passées, puisque vous voulez bien les nommer ainsi. Après -tout, que de bons moments que je ne puis assez regretter et que je -regrette aussi avec des larmes et des tendresses qui ne peuvent jamais -finir! Ce discours même n'est pas bon pour mes yeux, qui sont d'une -faiblesse étrange. Je me sens dans une disposition qui m'oblige à finir -en cet endroit; il faut pourtant que je vous dise encore que je regarde -le temps où je vous verrai comme le seul que je désire et qui peut être -agréable dans ma vie[692].» - - [692] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 94 (6 mai 1671). Ce passage a été mutilé et - altéré, ainsi que beaucoup d'autres, dans toutes les éditions - subséquentes.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II, - p. 56, édit. de G. de S.-G., ou t. II, p. 49, édit. de M. - -Dans une lettre écrite un mois après, et lorsque madame de Sévigné était -aux Rochers, fort occupée de ce qui devait se passer aux états de -Bretagne qui allaient se réunir, elle s'exprime de manière à ne nous -laisser aucun doute que ses plus vives peines provenaient de la froideur -de madame de Grignan, qui lui faisait craindre que la tendresse qu'elle -avait pour elle ne fût pas réciproque, et par cette raison ne lui fût à -charge. - -«Nous avons ici beaucoup d'affaires; ce qui est certain, ma bonne, et -dont je crois que vous ne doutez pas, c'est que nous sommes bien loin -d'oublier cette pauvre exilée. Hélas! qu'elle nous est chère et -précieuse! Nous en parlons très-souvent; mais, quoique j'en parle -beaucoup, j'y pense encore mille fois davantage, et jour et nuit, et en -me promenant (car on a toujours quelques heures), et à toute heure, et à -tout propos, et en parlant d'autre chose, et enfin comme on devrait -penser à Dieu, si l'on était véritablement touché de son amour; il y a -des excès qu'il faut corriger, et pour être polie, et pour être -politique; il me souvient comme il faut vivre pour n'être pas pesante: -je me sers encore de mes vieilles leçons[693].» - - [693] _Lettre écrite par madame_ DE SÉVIGNÉ _le 21 juin 1671, - rétablie pour la première fois d'après le manuscrit autographe_; - Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 13. Lettre mutilée dans toutes les - éditions, rétablie par M. Monmerqué.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (21 juin 1671), t. II, p. 105, édit. de G. de S.-G. Dans - l'édition de la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 120, le passage est - comme dans le manuscrit autographe, sauf une faute d'impression - grave. - -Trois semaines après, elle revient encore dans une autre lettre sur les -mêmes souvenirs: «Hélas! ma fille, c'est bien moi qui dis cette chanson -que vous me rappelez: _Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère?_ -Je le regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil -au prix de mon sang; ce n'est pas que j'aie sur le cœur de n'avoir pas -senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et vous proteste que je -ne vous ai jamais regardée avec indifférence ni avec la langueur que -donne quelquefois l'habitude; mes yeux ni mon cœur ne se sont jamais -accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans joie et -sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru, -c'est alors que je la sentais plus vivement: ce n'est donc point cela -que je puis me reprocher; mais je regrette de ne vous avoir pas assez -vue et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m'ont -ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose si je remplissais mes lettres -de ce qui me remplit le cœur. Ah! comme vous dites, il faut glisser sur -bien des pensées[694].» Malheureusement, au lieu d'y glisser, elle pèse -quelquefois dessus de tout son poids, et éclate en reproches amers; -c'est ainsi que, longtemps après l'époque où nous sommes arrivés, -mécontente du départ précipité de madame de Grignan, elle trace le plan -d'un traité sur l'amitié, et dit: «Je ferai voir dans ce livre qu'il y a -cent manières de témoigner son amitié sans le dire, ou de dire par ses -actions qu'on n'a point d'amitié lorsque la bouche traîtreusement assure -le contraire. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est -écrit[695].» - - [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 135. - - [695] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1679), t. VI, p. 191, édit. - de G. de S.-G; t. VI, p. 11, édit. M. - -Le passage suivant fait encore allusion au genre de peines que madame de -Sévigné éprouvait souvent de la part de sa fille alors même qu'elle -jouissait du bonheur de la posséder, et il contient un reproche indirect -et bien tendre, souvent répété dans le cours de cette correspondance. - -«Il y a demain un bal chez MADAME; j'ai vu chez MADEMOISELLE l'agitation -des pierreries; cela m'a fait souvenir des tribulations passées, et plût -à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? toute ma -vie est pleine de repentir. Monsieur Nicole, ayez pitié de moi, et me -faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère -fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir -qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et -m'augmentez mes ennuis par les aimables et douces assurances de la -vôtre[696].» - - [696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 janvier 1672), t. II, p. 353, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 298 et 299, édit. de M. - -Cette autre fin de lettre, qu'avaient retranchée les premiers éditeurs, -nous révèle encore plus clairement ce qui troublait les jouissances que -goûtait madame de Sévigné dans son affection pour sa fille. «Adieu, ma -très-chère et très-aimable; je prendrai grand plaisir à lire le chapitre -de la tendresse que vous avez pour moi; je vous promets de demeurer -fixée dans l'opinion que j'en ai; mais, pour plus grande sûreté, soyez -fixée aussi à m'en donner des marques, comme vous faites. Vous savez -avec quelle passion je vous aime et quelle inclination j'ai eue toute ma -vie pour vous; tout ce qui peut m'avoir rendue haïssable venait de ce -fond; il est en vous de me rendre la vie heureuse ou malheureuse[697].» - - [697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 octobre 1671), t. II, p. 271, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 229, édit. de M. - -On voit encore, dans une autre lettre, que madame de Sévigné trouvait -dans l'exactitude que sa fille mettait à lui écrire des preuves plus -fortes de son attachement que dans les protestations de tendresse que -celle-ci se croyait obligée de lui adresser pour calmer les inquiétudes -de son cœur maternel. «Vous me voulez aimer pour vous et pour votre -enfant: hé! ma chère fille, n'entreprenez pas tant de choses! Quand vous -pourriez atteindre à m'aimer autant que je vous aime, ce qui n'est pas -une chose possible, ni même selon l'ordre de Dieu, il faudrait toujours -que ma petite fût par-dessus le marché; c'est le trop plein de la -tendresse que j'ai pour vous[698].» - - [698] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 176, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 146, édit. de M. - -Madame de Sévigné revient encore sur ces tristes souvenirs dans une -lettre où elle répond à des observations, fort justes peut-être, sur sa -trop grande susceptibilité, mais dont elle ne se montre pas -très-satisfaite.--«Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien et -qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché dans les grandes et -petites choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette -_morale_ dans les mains comme du vinaigre au nez, de peur de -s'évanouir.--Je vous avoue, ma fille, que mon cœur me fait bien -souffrir. J'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur. Je -suis très-contente de votre amitié. Ne croyez pas, au moins, que je sois -trop délicate et trop difficile; ma tendresse me pourrait rendre telle, -mais je ne l'ai jamais écoutée, et quand elle n'est point raisonnable je -la gourmande; mais croyez-moi de bonne foi, et, dans le temps que je -vous aime le plus et que je crois que vous m'aimez, croyez que les -choses qui m'ont touchée auraient touché qui que ce soit au monde. Je -vous dis tout cela pour vous ôter de l'esprit qu'il y ait aucune peine à -vivre avec moi ni qu'il faille des observations fatigantes. Non, ma -bonne, il faut faire comme vous faites et comme vous avez su si bien -faire quand vous avez voulu; cette capacité qui est en vous rendrait le -contraire plus douloureux[699].» - - [699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 235, - édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 197, édit. de M.--_Lettres de - madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726 (20 - septembre), t. I, p. 183. - -Madame de Grignan avait fait des réflexions morales au sujet des vaines -inquiétudes que l'on a pour un avenir qui bien souvent ne se réalise -pas, ou qui, s'il se réalise, nous paraît alors tout autre qu'à l'époque -où sa prévision fut la cause de notre tourment. Nous craignons des maux -qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos -inclinations[700]. Et à ce sujet, pour mieux faire goûter sa morale, -madame de Grignan avait exalté les bonnes qualités de sa mère et -déprécié les siennes. Madame de Sévigné, qui ne pouvait être dupe d'un -tel stratagème oratoire, lui répond avec une grande gravité: «Vous -n'êtes point sincère quand vous me louez tant aux dépens de vous-même, -et vous méprisant comme vous faites. Il me siérait mal de faire votre -panégyrique à vous-même, et vous ne voulez jamais que je dise du mal de -moi..... Vous avez un fonds de raison et de courage que j'honore; pour -moi, je n'en ai point tant, surtout quand mon cœur prend le soin de -m'affliger. Mes paroles sont assez bonnes; je les range comme ceux qui -disent bien; mais la tendresse de mes sentiments me tue. Par exemple, je -n'ai point été trompée dans les douleurs d'être séparée de vous; je les -ai imaginées comme je les sens; j'ai compris que rien ne me remplirait -votre place, que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur; -que je m'ennuierais de votre absence, que je serais en peine de votre -santé; que jour et nuit je serais occupée de vous. Je sens tout cela -comme je l'avais prévu. Il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai -pas la force d'appuyer; toute ma pensée glisse là-dessus, comme vous -disiez, et je n'ai pas trouvé que le proverbe fût vrai pour moi, -_d'avoir la robe selon le froid_. Je n'ai point de robe pour ce -froid-là[701].» - - [700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 146, édit. de M. - - [701] _Lettres de madame_ RABUTIN CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ - (7 août 1671), t. I, p. 155 et 156.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août - 1671), t. II, p. 174, édit. de G.; t. II, p. 145, 146, édit. de - M. Le texte de l'édition de la Haye est différent de celui des - éditions modernes, et a pour date le 7 août. - -Cependant madame de Sévigné avait beaucoup de ressort dans le caractère, -de la gaieté et de la vivacité; elle s'intéressait à tout, aimait le -monde, et se plaisait dans la solitude; jouissait des personnes -aimables, spirituelles ou instruites qu'elle rencontrait, et savait -supporter celles dont la société était ennuyeuse, l'esprit borné ou -futile, et assortir sa conversation à la leur. Madame de Grignan, au -contraire, était sujette aux vapeurs; elle s'ennuyait facilement; il lui -fallait de la compagnie, et une compagnie qui lui convînt[702]. Ce -défaut venait en partie de son éducation et de l'habitude qu'elle avait -contractée de la société de sa mère, de la trop grande indulgence et des -extrêmes complaisances de celle-ci pour elle dans sa jeunesse. Le -soufflet donné par elle à mademoiselle du Plessis le prouve[703]; et -c'est ce qui ressort aussi évidemment de plusieurs passages des lettres -de madame de Sévigné et notamment de celui-ci: «Vous aimer, penser à -vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper de -vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et -vos peines, les vouloir souffrir pour vous s'il était possible, écumer -votre cœur comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais -remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est que d'aimer -quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis: c'est une chose qu'on -dit souvent en l'air; on abuse de cette expression, moi je la répète; -et, sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, et cela est -vrai[704].» - - [702] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 242, - édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 203 et 204, édit. de M. - - [703] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671), t. II, p. 157. - - [704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 407, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet - 1671), t. II, p. 159, édit. de G. de S.-G. - -Rien ne touchait plus madame de Sévigné que les marques de tendresse que -lui donnait sa fille. Elle en était avide, et il semble qu'elle craint -toujours que ce cœur, dans lequel elle voudrait habiter, ne se -refroidisse et ne devienne indifférent pour elle. Aux premières lettres -qu'elle reçoit de madame de Grignan, elle répond: - -«Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague. Je -fonds en larmes en les lisant; il semble que vous m'écriviez des -injures, ou que vous soyez malade, ou qu'il vous soit arrivé quelque -accident; et c'est tout le contraire. Vous m'aimez, ma chère enfant, et -vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs -en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, -et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut -être le plus agréable dans l'état où je suis, vous vous avisez donc de -penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos -sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me -viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n'est -comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites -sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse. . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adieu, ma chère enfant, l'unique -passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie; aimez-moi -toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la -consolation[705].» - - [705] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 8 et 12 (janvier 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 - février 1671), t. I, p. 235 et 240, édit. de M.--_Ibid._, t. I, - p. 310 et 316, édit. de G. de S.-G. La date est différente pour - cette lettre dans l'édition de la Haye et dans les éditions plus - modernes. Elle aura été mise par les éditeurs, et probablement - même par les éditeurs modernes. Pour le texte nous avons préféré - l'édition de la Haye, précisément parce que les éditeurs modernes - se sont donné la peine de le corriger. - -Deux jours après, madame de Sévigné reçoit encore de nouvelles lettres -de sa fille; et, quoique brèves, elles dissipent tous les doutes qui -s'étaient élevés dans son esprit en trouvant sa fille si peu expansive à -son égard lorsqu'elles étaient toutes deux ensemble. - -«Vos lettres, lui dit-elle, sont premièrement très-bien écrites, et de -plus si tendres et si naturelles qu'il est impossible de ne les pas -croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont le caractère de -vérité qui se maintient toujours et qui se fait voir avec autorité... -Vos paroles ne servent tout au plus qu'à vous expliquer; et, dans cette -noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. -Voilà, ma bonne, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet elles -me font et quelles sortes de larmes je répands en me trouvant persuadée -de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans -exception! Vous pouvez juger par là de ce que m'ont fait toutes les -choses qui m'ont donné autrefois un sentiment contraire. Si mes paroles -ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire -davantage. Je suis assurée que mes vérités ont fait sur vous leur effet -ordinaire. Mais je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau -qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus -aimable quand on a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert -pour être dans votre perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi, -il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui -me rendait aimable. Je n'ose plus voir le monde; et quoi qu'on ait fait -pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours comme un loup garou, ne -pouvant faire autrement. _Peu de gens sont dignes de comprendre ce que -je sens._ J'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité -les autres[706].» - - [706] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726, - t. I, p. 13 et 14 (mercredi 14 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (mercredi 11 février), t. I, p. 317, édit. de G. de S.-G.; t. I, - p. 241, édit. de M. Il y a une erreur dans le chiffre contenant - la date du mois dans l'ancienne ou les nouvelles éditions. Dans - celles-ci, le texte original a été à tort corrigé par les - éditeurs modernes. Les mots mis en italique sont ainsi dans - l'édition de la Haye, parce qu'ils étaient probablement soulignés - dans l'original. - -Sept jours après avoir écrit cette lettre, madame de Sévigné s'exprime -sur le même sujet d'une manière plus significative encore dans sa -réponse à une nouvelle lettre de sa fille. - -«Je vous conjure, ma chère bonne, de conserver vos yeux.--Pour les -miens, vous savez qu'ils doivent mourir à votre service. Vous comprenez -bien, ma belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut que je -pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose à l'état où -je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle -que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que -vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante, pourquoi -me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je -ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne meure de -déplaisir de croire et de voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à -témoin de l'état où il m'a vue autrefois. Mais quittons ces tristes -souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure -et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame -de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue; pour moi, je -vous conjure, ma bonne, d'en conserver le fond; mais plus de larmes, je -vous en conjure: elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis -présentement assez raisonnable, je me soutiens au besoin, et quelquefois -je suis quatre ou cinq heures tout comme un autre; mais peu de chose me -remet à mon premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée -un peu trop arrêtée; vos lettres surtout, les miennes même en les -écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà des écueils à ma -constance, et ces écueils se rencontrent souvent. . . . . . . . . . . . -Ah! ma bonne, je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre et vous -embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste. Eh bien! voilà -de ces pensées à quoi je ne résiste pas; je sens qu'il m'ennuie de ne -vous plus avoir; cette séparation me fait une douleur au cœur et à -l'âme, que je sens comme un mal du corps[707].» - - [707] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; - la Haye, 1726, t. I, p. 18 et 21 (mercredi 18 février - 1671).--_Ibid._, t. I, p. 329, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. - 251, édit. de M. C'est toujours le texte de l'édition primitive - que nous transcrivons. - -Elle ne termine presque jamais sa lettre sans prier sa fille de l'aimer, -sans renouveler le témoignage de sa tendresse par une expression vive et -forte.--«Ma fille, aimez-moi donc toujours;--c'est ma vie, c'est mon âme -que votre amitié;--je vous le disais l'autre jour, elle fait toute ma -joie et toutes mes douleurs.» Dans une autre lettre: «Je souhaite, ma -petite, que vous m'aimiez toujours; c'est ma vie, c'est l'air que je -respire[708].» Dans une autre encore elle termine ainsi: «Je vous -remercie de vos soins, de votre amitié, de vos lettres; ma vie tient à -toutes ces choses-là[709].» Dans une autre enfin: «Vous êtes mon cœur -et ma vie. _Seposto ho il cor nelle sue mani, a lei stara di farsi amar -quanto le piace_[710].» - - [708] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril, 31 mai 1672), t. II, p. 28 et - 87, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 23 et 73, édit de M. - - [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p. 264, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 23, édit. de M. - - [710] «J'ai remis mon cœur dans vos mains, et il ne tiendra qu'à - vous de vous faire aimer autant qu'il vous plaira.» Voyez - _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, t. I, p. - 197. Ce passage italien a été omis dans les éditions modernes. - Voyez Gault, t. II, p. 254; Monmerqué, t. II, p. 214. - -Madame de Sévigné comprenait tout ce qu'il y avait d'insensé dans -l'excès de cette tendresse; aussi cherchait-elle à la combattre par la -raison, par la religion, par tous les genres de distractions qui -s'alliaient avec sa position, ses inclinations et ses devoirs; et c'est -lorsqu'elle veut badiner de sa peine, c'est lorsque la violence de ses -sentiments se trahit malgré ses efforts pour les comprimer qu'elle nous -touche le plus; alors sa délirante gaieté nous serre le cœur et rend -plus déchirant encore le cri de douleur qui la termine. Madame de -Grignan était au château de Grignan. Elle écrit à madame de Sévigné, -alors aux Rochers, qu'elle se fait peindre; que le comte de Grignan -s'amuse à jouer au mail, qu'il y est très-adroit, et qu'enfin il -embrasse sa belle-mère. Rien ne paraît plus ordinaire et plus simple que -ces détails, rien de moins propre en apparence à émouvoir la -sensibilité. Mais voyez l'émotion qu'ils excitent dans le sein de cette -pauvre mère, et jugez-en par ce peu de paroles qu'elle jette sur le -papier: «Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le -respect, mon pauvre Grignan. Viens donc un peu jouer dans mon mail, je -t'en conjure; il y fait si beau; j'ai tant d'envie de vous voir jouer; -vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups! Vous êtes bien -cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma -petite, venez, nous causerons... Ah! mon Dieu! j'ai bien envie de -pleurer[711].» - - [711] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1671), t. II, p. 94, édit. de G. - de S.-G.; t. II, p. 78, édit. de M. Conférez encore (25 octobre - 1671), t. II, p. 270, édit. de G. de S.-G. - -Au milieu des plaisirs du monde, de la musique et des danses, madame de -Sévigné se trouvait tout à coup assaillie par le souvenir de sa fille et -plongée dans une invincible mélancolie. Les airs d'Ytier, que sa fille -aimait, faisaient sur elle une impression douloureuse. Au sortir d'un -bal où elle avait assisté à Vitré, elle écrit à madame de Grignan, du -cabinet de la duchesse de Chaulnes: «Mais sera-t-il possible, ma fille, -que M. de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un -moment? Quoi! je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite -qui m'allait droit au cœur? Je meurs d'envie de pleurer au bal, et -quelquefois j'en passe mon envie sans que personne s'en aperçoive; -certains airs, certaines danses font cet effet très-ordinairement[712].» - - [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. de - G. de S.-G. - -De cette éloquence du sentiment, qui s'élève quelquefois jusqu'au -sublime, madame de Sévigné tombe dans le plaisant et le grotesque, et -elle exprime alors non moins énergiquement ce qu'elle éprouve, comme -dans cette fin d'une de ses lettres: «Adieu, ma très-aimable bonne, je -ne pense qu'à vous; si, par un miracle que je n'espère ni ne veux, vous -étiez hors de ma pensée, il me semble que je serais vide de tout, comme -une figure de Benoît.» Ce Benoît était un artiste qui excellait à faire -des portraits en cire; il montrait pour de l'argent, réunies dans un -grand salon, les effigies des principaux seigneurs de la cour, revêtus -de leurs plus brillants costumes[713]. Dans une autre lettre, où elle -plaisante sur son défaut de mémoire, elle dit: «Nous sentons plus que -jamais que la mémoire est dans le cœur; car quand elle ne nous vient -pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que des lièvres[714].» - - [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 9 et 10, édit. - de G. de S.-G.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ - DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 62; t. II, p. 8, édit. de M. - - [714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1671), t. II, p. 220; t. - II, p. 184, édit. de M. - -Cependant un jubilé était ouvert; la semaine sainte approchait, et -madame de Sévigné, pour échapper aux pensées qu'elle se reproche et qui -la tourmentent, se rend à Livry, afin d'y passer quelques jours dans -une retraite pieuse, bien résolue, tant qu'elle y serait, de ne point -écrire à sa fille. Vaine résolution!--Elle se trouve forcée de retourner -à Paris, où elle termine les tristes et humiliants aveux commencés à -Livry. - -«Ma chère bonne, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec -l'abbé (de Coulanges, son tuteur), Hélène (sa femme de chambre), Hébert -(son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me -retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi au soir. Je prétends être en -solitude; je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y -faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup, pour toutes -sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma -chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je -ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je -n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant -contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de -cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse -où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où ne vous ai-je -point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles -le cœur? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni -dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous ai -vue... Je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et je repense à -vous. Ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai -beau chercher cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, elle -est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure -sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien faible; -pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et -si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable: je -vous prie de ne pas parler de mes faiblesses; mais vous devez aimer et -respecter mes larmes, qui viennent d'un cœur tout à vous[715].» - - [715] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; - la Haye, 1726, t. I, p. 47 et 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars - 1671), t. I, p. 394, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 305, édit. de - M. - -Puis encore, le surlendemain, elle reprend la plume pour faire une -nouvelle infraction à la résolution qu'elle avait prise; et le jeudi -saint elle écrit: «Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré -pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour -faire mes pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais -résolu, et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une chose étrange -qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles -étaient encore; sur cela, on songe au présent; et quand on a le cœur -comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre -maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour -vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence -n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous -rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue -ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des -ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans -ces jardins dont vous seriez charmée; tout cela m'a plu. Je n'avais -jamais été à Livry la semaine sainte. Hélas! que je vous y ai souhaitée! -Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente -de celle-ci. Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. Je veux demain -aller à la Passion du P. Bourdaloue et du P. Mascaron. J'ai toujours -honoré les belles Passions. Adieu, ma chère petite; voilà ce que vous -aurez de Livry; j'achèverai cette lettre à Paris. Si j'avais eu la force -de ne vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce -que j'ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; -mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à -vous en parler. Ah! ma bonne, que cela est faible et misérable[716]!» - - [716] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; - la Haye, 1726, t. I, p. 49 et 50.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mars - 1671), t. I, p. 396, édit. de G. de S.-G. - -Elle retourne à Paris, et revient ensuite à Livry; mais en s'y rendant -elle avait été dîner à Pomponne avec son vieil ami, le père du marquis -de Pomponne, et Arnauld d'Andilly, dont les sages admonitions firent sur -elle une forte impression, sans qu'elle en devînt plus raisonnable. -Voici ce qu'elle écrit à sa fille de cet homme vénérable, âgé alors de -quatre-vingt-trois ans: «Je le trouvai dans une augmentation de sainteté -qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda -très-sérieusement; et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me -dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une -jolie païenne; que je faisais de vous une idole de mon cœur; que cette -sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me -parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi: il me dit tout cela -si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures -de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai, et -vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai: le rossignol, -le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forêts; je m'y -suis promenée le soir toute seule, j'y ai trouvé toutes mes tristes -pensées; mais je ne veux plus vous en parler[717].» - - [717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1671), t. II, p. 46, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 39, édit. de M.--Conférez, sur Arnauld - d'Andilly et de Pomponne, la deuxième partie de ces _Mémoires_, - p. 265 et 269, et ci-dessus, chap. III, p. 72. - -Elle était bien loin de pouvoir garder cette résolution, qui ne fut -jamais prise par elle sérieusement, puisque, encore près d'un an après -la date de cette lettre, elle avoue qu'elle se trouve dans des -dispositions toutes différentes, et que tout renouvelait ses douleurs. -Le cardinal de Retz avait quitté sa retraite pour faire à Paris une -courte apparition; il y avait été reçu par M. de la Rochefoucauld, -madame de la Fayette et madame de Sévigné avec un empressement et une -cordialité proportionnés à l'affection sincère qu'il avait dans tous les -temps inspirée à ses anciens amis[718]. Madame de Sévigné parle ainsi de -lui à sa fille: «Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal; Corneille lui -a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui fait souvenir -des anciennes. Molière lui lira samedi _Trissotin_[719], qui est une -fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et son _Art -poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime -de tout son cœur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos -louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas! -quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est -capable de nous consoler; pour moi, je serais très-fâchée d'être -consolée; je ne me pique ni de fermeté ni de philosophie; mon cœur me -mène et me conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir -mandé) que la vraie mesure du cœur c'est la capacité d'aimer; je me -trouve d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de -vanité si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma -place[720].» - - [718] Sur le cardinal de Retz, conférez ci-dessus, chap. VI, p. - 109-115. - - [719] Conférez sur ce passage les notes et éclaircissements à la - fin du présent volume. - - [720] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - t. I, p. 247.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 415, - édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 353, édit. de M. - -Les Rochers, où madame de Sévigné avait tant de fois goûté le plaisir de -se trouver seule avec sa fille, font sur elle la même impression que -Livry lorsqu'elle y rentre pour la première fois après le départ de -madame de Grignan, et elle écrit: «Enfin, ma fille, me voici dans ces -pauvres _Rochers_: peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit -cabinet, ces livres, cette chambre sans mourir de tristesse? Il y a des -souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres qu'on a -peine à les supporter. Ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne -comprenez-vous pas bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme -le mien?--J'ai quelquefois des rêveries, dans ces bois, d'une telle -noirceur que j'en reviens plus changée que dans un accès de -fièvre[721].» - - [721] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 84 et 85; t. - II, p. 70 et 71. - -Un an après que sa fille l'eut quittée, le jour anniversaire où elle la -maria, dans ce même couvent des sœurs de Sainte-Marie du Faubourg, où -elle la fit élever, madame de Sévigné se trouva saisie d'une si forte -douleur qu'elle ne put s'empêcher de prendre la plume pour exprimer tout -ce qu'elle ressentait. «Me voici dans un lieu, ma bonne, qui est le lieu -du monde où j'ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et -le plus amèrement. La pensée m'en fait encore tressaillir. Ma bonne, je -n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions. J'ai pensé -mourir dans ce jardin, où je vous ai vue mille fois; je ne veux point -vous dire en quel état je suis: vous avez une vertu sévère qui n'entre -point dans la faiblesse humaine. Il y a des heures, des moments où je ne -suis pas la maîtresse; je suis faible, et je ne me pique point de ne -l'être pas[722].» - - [722] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 231.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, - p. 365; édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 309, édit. de M. (29 - janvier 1672). - -Madame de Sévigné fut vivement touchée de l'exactitude que madame de -Grignan mettait à lui écrire. «Dès que j'ai reçu une de vos lettres, lui -dit-elle, j'en voudrais tout à l'heure une autre; je ne respire que d'en -recevoir.» Elle lui témoigne sans cesse le plaisir qu'elle ressent -lorsque ses lettres lui parviennent; ses inquiétudes, ses impatiences -quand elles n'arrivent pas aussitôt qu'elle les espère; la consolation -et le soulagement que leur lecture lui procure. Elle cherche à -l'encourager dans cette voie par des éloges souvent répétés[723]. Mais -toutefois, au milieu de toutes ces louanges, on aperçoit quelquefois ce -qui manquait aux lettres de madame de Grignan pour être entièrement du -goût de sa mère. Puisqu'elle l'invite à ne jamais quitter le naturel, -qui, selon elle, «surpasse un style parfait,» c'est que sa fille tombait -souvent dans l'affectation. Les observations de madame de Sévigné -produisaient leur effet: non que madame de Grignan adoptât les idées de -sa mère sur les points importants de philosophie, de religion, de -littérature; madame de Grignan avait au contraire sur toutes ces -matières des opinions très-arrêtées, qui en bien des points différaient -de celles de sa mère; mais elle devait à celle-ci une partie de son -instruction. Pour l'italien, elle n'avait pas eu d'autre maître[724]; et -le témoignage de tout le monde, comme son propre jugement, lui faisait -sentir combien, dans le commerce épistolaire, sa mère lui était -supérieure par l'esprit, les saillies et le prestige de l'imagination. -Dès son enfance, et dans le court séjour qu'elle avait fait au couvent -de Sainte-Marie de Nantes, elle avait eu soin de garder les lettres -qu'elle recevait de madame de Sévigné[725]. Depuis elle ne cessa jamais -de les conserver religieusement; et soit que ce soin fût dû à la piété -filiale ou à l'excellence de son goût, on ne lui en est pas moins -redevable du plus admirable recueil dont notre littérature puisse se -glorifier. Mais peut-être est-ce à sa vanité qu'on doit attribuer la -destruction de ses propres lettres, qui eussent jeté tant de jour sur -celles de sa mère et que celle-ci, sans nul doute, avait conservées -comme un précieux trésor. Il est certain que madame de Grignan ne -paraissait pas contente des lettres qu'elle écrivait. Madame de Sévigné -la gronde souvent sur son excès de modestie[726]. «Vous me déplaisez, -lui dit-elle, mon enfant, en parlant comme vous faites de vos aimables -lettres. Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit, de -votre style, de vous comparer à la princesse d'Harcourt? Où prenez-vous -cette fausse et offensante humilité?» - - [723] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 20 mars, 8, 10, 15 et 17 - avril, 13 mai et 9 juillet 1671), t. II, p. 331, 333, 388, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 5, 13, 51, 29, 54, 124, édit. de M. - - [724] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G. - de S.-G.; t. I, p. 276, édit. de M. «Ne m'aimez-vous pas de vous - avoir appris l'italien?» - - [725] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars et 5 novembre 1671), t. I, p. - 375, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 289, édit. de M. «Si vous - êtes encore de l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que - vous gardiez mes lettres.» - - [726] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 285, édit. de M. - -Par là nous apprenons que la princesse d'Harcourt, la fille de Brancas -le distrait[727], avait peu d'esprit; mais c'était une belle femme, et -sous ce rapport la comparaison n'avait rien d'humiliant pour madame de -Grignan. La princesse d'Harcourt se trouvait enceinte en même temps que -cette dernière, ce qui était une conformité de plus[728]. - - [727] Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, était cousin germain - maternel de M. de Grignan; et lui ainsi que sa femme et le comte - de Brancas ont comparu au contrat de mariage de M. de Grignan. - Voyez chapitre VIII, p. 129. - - [728] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 432, de la collection de - Petitot et Monmerqué.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mai 1671), t. II, - p. 53, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 44, édit. de M.--(23 mai - 1667), t. I, p. 116 et note, édit. de M.; t. I, p. 163, édit. de - G. - -Madame de Sévigné savait que sa fille montrait ses lettres[729] ou les -lisait aux personnes de sa connaissance en supprimant les louanges -qu'elle lui donnait et ce qui lui était personnel; ce dont sa mère lui -savait très-mauvais gré, car elle en agissait tout autrement. «Mais vous -êtes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres! Où est -donc ce principe de cachoterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il -avec quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? -Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la -Gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je -vous mande, friponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens, -celles que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé -mourir, et que je pleure tous les jours, _pour qui? pour une ingrate_. -Je veux qu'on voie que vous m'aimez, et que, si vous avez mon cœur tout -entier, j'ai une place dans le vôtre.» - - [729] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 268, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 283, édit. de M. - -Cette certitude qu'avait madame de Sévigné que les lettres qu'elle -écrivait à sa fille étaient souvent lues par M. de Grignan, auquel elles -plaisaient beaucoup[730], et aussi par d'autres personnes, ne la gênait -nullement. Jamais elle ne se corrigeait, et elle n'avait, comme elle le -dit, qu'un trait de plume[731]. - - [730] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 437, édit. de - G. de S.-G. - - [731] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 408, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M. - -Aussi savait-elle très-bien qu'il lui échappait beaucoup d'incorrections. -«Est-il possible, dit-elle à madame de Grignan, que mes lettres -vous soient agréables au point où vous me le dites? Je ne les -sens point telles en sortant de mes mains; je crois qu'elles le -deviennent quand elles ont passé par les vôtres. Enfin, ma chère enfant, -c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, de la manière dont vous -en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. -M. de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos _madames_ y -prend goût; nous trouvons que c'est un bon signe pour elle, car mon -style est si négligé qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour -pouvoir s'en accommoder[732].» - - [732] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 270, édit. - de M.; t. II, p. 320, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (15 janvier - 1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 293, édit. - de M. - -Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille en matière de style. -«Je suis ravie, lui dit-elle, que vous ayez approuvé mes lettres; vos -approbations et vos louanges sincères me font un plaisir qui surpasse -tout ce qui me vient d'ailleurs[733].» - - [733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671), t. II, p. 35, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 29, édit. de M.--_Lettres de madame_ - RABUTIN-CHANTAL, etc., édition de la Haye, 1726, t. I, p. 77 et - 78.--_Ibid._ (23 mars 1671), t. I, p. 391 et 392. - -Madame de Sévigné écrivait à sa fille à toutes les heures du jour, -souvent le matin, après dîner, après souper, quelquefois fort tard dans -la nuit[734], non-seulement chez elle, mais chez ses parents et chez ses -amis, chez toutes les personnes où elle était assez libre pour pouvoir -le faire; chez sa tante de la Trousse, chez son cousin de Coulanges, -chez madame de la Fayette. Autrement, quand elle dînait en ville, si le -départ de la poste l'exigeait, elle rentrait chez elle pour expédier son -courrier. Le plus souvent aussi elle commençait ses lettres à sa fille -bien avant le jour du départ; c'est ce qu'elle appelait écrire de -provision[735], ou, comme elle le dit plaisamment, faire comme Arlequin, -qui répond avant d'avoir reçu la lettre. Elle continuait quelquefois la -même lettre pendant trois jours de suite, ce qui explique l'extrême -longueur de quelques-unes; et comme souvent, en achevant, elle avait -oublié ce qu'elle avait dit en commençant, elle revenait sur les mêmes -nouvelles. «Quand je m'aperçois, dit-elle, de ces répétitions, je fais -une grimace épouvantable; mais il n'en est autre chose, car il est tard; -je ne sais point raccommoder, et je fais mon paquet. Je vous mande cela -une fois pour toutes, afin que vous excusiez cette radoterie[736].» -Elle écrivait avec rapidité, et ses lettres étaient, selon elle, tracées -avec la plume des vents[737]. Elle aimait à faire ce qu'elle appelait -des réponses à la chaude, c'est-à-dire sous l'impression de la lettre -qu'elle venait de lire[738]. Quand elle écrivait en compagnie, soit chez -elle, soit chez les autres, elle s'interrompait souvent pour laisser -écrire dans ses lettres quelques-unes des personnes présentes[739]. Elle -recevait des lettres de sa fille exactement tous les trois jours, et -rarement pouvait-elle s'empêcher de verser quelques larmes en les -lisant[740]. Afin qu'elles lui fussent remises plus promptement, elle -avait gagné un commis de Louvois, qui remettait à son domestique les -lettres qui lui étaient adressées aussitôt leur arrivée et avant -qu'elles fussent distribuées aux facteurs. Ce commis, qui se nommait -Dubois, elle l'appelait _son petit ami_. Lorsque Louvois emmena -Dubois avec lui à l'armée, elle eut grand soin de se procurer à -l'administration des postes un autre _petit ami_ qui lui rendît le même -service[741]. Elle témoigne plaisamment son admiration pour la poste, -et, comme il lui arrive souvent, sa raillerie se transforme en -réflexions justes et philosophiques. «Je suis en fantaisie, écrit-elle à -madame de Grignan, d'admirer l'honnêteté de messieurs les postillons, -qui sont incessamment sur les chemins pour porter et rapporter vos -lettres; enfin, il n'y a jour de la semaine où ils n'en portent -quelqu'une à vous ou à moi. Il y en a toujours à toutes les heures par -la campagne. Les honnêtes gens! qu'ils sont obligeants! et que c'est une -belle invention que la poste, et un bel effet de la Providence que la -cupidité[742]!» - - [734] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1671), t. II, p. 325, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 275, édit. de M. - - [735] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc., édit. de la - Haye, 1726, t. I, p. 213 (23 déc. 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 - avril 1671), t. II, p. 18; t. II, p. 316, édit. de G. de S.-G; t. - II, p. 15, édit. de M. - - [736] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1672 et 27 mai 1680), t. II, p. - 422, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 359, édit. de M.--_Ibid._ - (30 mars 1672), t. II, p. 437, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. - 269, édit. de M. - - [737] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 442; t. II, p. - 373.--_Ibid._ (23 mars 1671), t. I, p. 391 et 392, édit. de G. de - S.-G. - - [738] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1672), t. II, p. 422, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 359, édit. de M. - - [739] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 18 mars 1671, 2e lettre), t. I, p. - 362 et 383, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 279 et 296, édit. - de M.--_Ibid._ (4 avril 1671), t. II, p. 3 et 5, édit. de - M.--_Ibid._ (24 avril 1671), t. II, p. 36, édit. de G. de S.-G.; - t. II, p. 33, édit. de M. Un grand nombre d'autres exemples - pourraient être cités. - - [740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 381-385, édit. - de G. de S.-G.; t. I, p. 296, édit. de M. - - [741] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 avril 1672), t. II, p. 468, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 394, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1672), - t. III, p. 33, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 444, édit. de M. - - [742] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 114, édit. de M. - -Lorsque les lettres de madame de Grignan n'arrivaient pas aux jours et -aux heures fixés, elle était aussitôt désespérée et en proie à de -mortelles inquiétudes. Le 17 juin, elle écrit des Rochers à -d'Hacqueville: «Enfin voilà le second ordinaire que je ne reçois point -de nouvelles de ma fille; je tremble depuis la tête jusqu'aux pieds, je -n'ai pas l'usage de raison; je ne dors point, et si je dors, je me -réveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir... Mais, -mon cher monsieur, d'où cela vient-il? Ma fille ne m'écrit-elle plus? -est-elle malade? Ah! mon Dieu! que je suis malheureuse de n'avoir -personne avec qui pleurer[743]!» - - [743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1671), t. II, p. 101, édit. de G. - de S.-G.--_Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ; Paris, - Klostermann, 1814, in-8º, p. 197 (mercredi 17 juin). - -Enfin les lettres de madame de Grignan, qui avaient été envoyées à -Rennes à son fils, arrivent à madame de Sévigné trois jours après la -lettre qu'elle a écrite à d'Hacqueville. «Bon Dieu! dit-elle à sa fille, -que n'ai-je point souffert pendant deux ordinaires que je n'ai point eu -de vos lettres? Elles sont nécessaires à ma vie; ce n'est point une -façon de parler, c'est une grande vérité[744].» - - [744] _Lettre écrite par madame_ DE SÉVIGNÉ (le 21 juin 1671), - _rétablie d'après le manuscrit original_; 1826, in-8º, p. - 3.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 103, édit. de G. de S.-G.; t. - II, p. 85, édit. de M.; t. I, p. 118, édit. de la Haye, 1626. - -Une autre cause d'inquiétude pour madame de Sévigné, dans sa -correspondance avec madame de Grignan, était lorsque les lettres qu'elle -adressait à celle-ci ne lui parvenaient pas; alors elle soupçonnait -qu'elles avaient été ouvertes et interceptées par les agents du -gouvernement. Ceci explique les déguisements de noms et les mots -couverts dont madame de Sévigné se sert pour communiquer à sa fille des -nouvelles du roi et de la cour. «Je veux revenir à mes lettres qu'on ne -vous envoie point; j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? -croyez-vous qu'on les garde? Hélas! je conjure ceux qui prennent cette -peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture et le -chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs, ayez soin de les recacheter, -afin qu'elles arrivent tôt ou tard[745].» - - [745] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 385, édit. de - G.; t. I, p. 297, édit. de M. - -Les correspondances que madame de Sévigné entretenait avec madame de -Grignan, avec Bussy et avec quelques amis intimes n'étaient pas les -seules. Par les plaintes qu'elle forme, on voit qu'on aimait à recevoir -de ses lettres et qu'on saisissait le moindre prétexte pour lui écrire -et en obtenir une réponse. Elle écrit des Rochers à madame de Grignan: -«Je suis accablée des lettres de Paris; surtout la répétition du -mariage de MONSIEUR me fait sécher sur pied; je suis en butte à tout le -monde, et tel qui ne m'a point écrit se réveille pour mon malheur, afin -de me l'apprendre[746].» - - [746] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1671), t. II, p. 265, 266, - édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 244, édit. de M. - -La correspondance de madame de Sévigné avec sa fille ne ressemblait, ne -pouvait ressembler à aucune autre. C'était la continuation de ces -épanchements de cœur, de ces causeries délicieuses, de ces confidences -intimes qui avaient eu lieu entre la mère et la fille lorsqu'elles -étaient réunies, surtout depuis que le mariage de M. de Grignan les -avait entraînées plus fréquemment toutes deux à la cour et dans la haute -société. Dès lors elles avaient été obligées de prendre leur part des -agitations, des anxiétés que le choc des intérêts, des rivalités, des -ambitions excite sans cesse dans le tourbillon du monde; et elles -éprouvèrent plus que jamais le besoin de se communiquer mutuellement -leurs idées, leurs sentiments, leurs réflexions; de se raconter l'une à -l'autre ce qu'elles voyaient, ce qu'elles apprenaient, ce qu'elles -entendaient, ce qu'elles observaient dans les cercles qui s'occupaient -d'elles et dont elles étaient occupées. - -Depuis que madame de Grignan, par son séjour en Provence, se trouvait -écartée de la cour et de la société de la capitale, elle était plus que -jamais tourmentée du désir de connaître ce qui s'y passait, et ce que -faisait, ce que disait, ce que pensait sa mère. Celle-ci était charmée -d'avoir des occasions, qui se renouvelaient sans cesse, de se rendre -nécessaire; son plaisir, sa consolation étaient dans son commerce de -lettres avec sa fille. «Vous ne me parlez point assez de vous, lui -dit-elle; j'en suis nécessiteuse, comme vous l'êtes de folies; je vous -souhaite toutes celles que j'entends; pour celles que je dis, elles ne -valent plus rien depuis que vous ne m'aidez plus: vous m'en inspirez, et -quelquefois aussi je vous en inspire. C'est une longue tristesse, et qui -se renouvelle souvent, d'être loin d'une personne comme vous[747].» - - [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 36, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 30, édit. de M. - -Elle savait gré à sa fille de se plaire à la lecture de ses lettres. «Il -y a plaisir, lui dit-elle, à vous envoyer des folies; vous y répondez -délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant les gens que quand on -croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive qu'ils n'y -prennent pas garde ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous n'avez pas -cette cruauté; vous êtes aimable en tout et partout; hélas! combien vous -êtes aimée aussi! combien de cœurs où vous êtes la première! Il y a peu -de gens qui puissent se vanter d'une telle chose[748].» - - [748] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 302, édit de M. - -Madame de Grignan, qui cependant n'aimait ni à écrire ni à lire de -longues lettres[749], trouvait toujours trop courtes les lettres de sa -mère[750]; et c'est au désir que celle-ci avait de l'intéresser, de la -distraire, de l'amuser que nous devons cette variété de récits, de -portraits, de bons mots, de saillies, d'anecdotes, de récits joyeux ou -touchants, ce tableau mouvant du monde de cette époque, qu'on trouve -dans les lettres adressées par madame de Sévigné à madame de Grignan. -«Ne vous trompez-vous point, lui écrit-elle, dans l'opinion que vous -avez de mes lettres? L'autre jour, un pendard d'homme, voyant ma lettre -infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela. J'en tremblai, -sans dessein toutefois de me corriger, et, me tenant à ce que vous m'en -dites, je ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui -vous puisse divertir. Pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que -le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin -après[751].» On a dit que c'était par le désir qu'avait madame de -Sévigné de plaire à sa fille qu'elle s'était laissé entraîner à des -traits de médisance, à des sarcasmes virulents, à des jugements injustes -envers les personnes qui déplaisaient à celle qu'elle aimait tant; -tandis qu'elle se montre pleine d'équité, d'indulgence et de bonté pour -toutes celles qu'elle fréquentait, quand elles n'étaient pas frappées -par cette cause de réprobation. De là on a généralement conclu que -madame de Grignan, déjà convaincue d'être froide et dédaigneuse, était -en outre envieuse et malveillante. Raisonner ainsi, c'est peut-être -commettre une grande injustice envers la fille, par le désir qu'on a -d'écarter de la mère des reproches mérités et de trouver réunies en elle -toutes les perfections. Les lettres que madame de Grignan avait écrites -auraient pu nous éclairer sur ce point; et précisément le soin que l'on -a eu de les faire disparaître et les conseils et les exhortations -auxquels quelques-unes donnent lieu dans les réponses[752] qui lui sont -faites par sa mère font présumer qu'on a deviné le motif qui les a fait -anéantir. - - [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 298, édit de M. - - [750] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1672), t. II, p. 345, - 347, 352, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 292, 294, 298, édit. de - M. - - [751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 janvier 1672), t. II, p. 352, édit. - de G. de S.-G.; t. II, p. 298, édit. de M. - - [752] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 22 septembre 1679), t. VI, p. - 121, 132, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22 août 1675), t. IV, p. - 47, édit. de G. de S.-G.--(24 mai 1694, lettre de Coulanges à - madame de Sévigné), t. XI, p. 34, édit. de G. de S.-G. - -Quoi qu'il en soit, ce qui permettait à madame de Sévigné de donner -toute liberté à sa plume quand elle écrivait à sa fille, c'est qu'elle -connaissait sa prudence et sa discrétion. Elle savait que madame de -Grignan ne communiquait les lettres qu'elle recevait d'elle qu'avec une -grande réserve. Jamais surtout madame de Sévigné n'eut un seul instant -la pensée que ses lettres à sa fille pussent être imprimées. Celles qui -avaient fait le plus de bruit dans la société et dont on avait tiré des -copies étaient écrites à d'autres personnes sur des sujets futiles et -sans importance[753]. On n'imprimait pas alors de correspondance ou de -_mémoires_ qui pussent éclairer l'histoire ou révéler les secrets des -familles. Les recueils de lettres recherchés du public et donnés après -la mort de ceux qui les avaient écrites roulaient toujours sur -d'élégantes bagatelles, ou n'étaient que des jeux d'esprit. De toutes -les lettres de Voiture, tant renommé pour le genre épistolaire, son -neveu Pinchesne n'a songé à publier que les lettres galantes ou -complimenteuses. Des nombreuses et importantes dépêches que Voiture a dû -écrire dans ses missions diplomatiques, pendant ses fréquents séjours en -pays étranger, il ne nous en reste pas une seule, ou du moins aucune n'a -encore vu le jour. - - [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. III, p. 78, édit. de - M.; t. III, p. 150, édit. de G. de S.-G. - - - - -CHAPITRE XIX. - -1671-1672. - - Le meilleur résultat des lettres de madame de Sévigné est de nous - la bien faire connaître.--La plupart des lettres qu'elle avait - écrites semblent perdues.--De la correspondance qu'elle avait - entretenue avec M. de Pomponne.--Détails sur ce ministre.--De la - correspondance de madame de Sévigné avec d'Hacqueville.--Comment - elle trace le caractère de celui-ci lorsqu'il devient amoureux de - la fille du maréchal de Gramont.--De la correspondance de madame - de Sévigné avec Corbinelli.--Avec madame de la Fayette et M. de la - Rochefoucauld.--Détails sur l'une et sur l'autre.--De la - correspondance de madame de Sévigné avec M. et madame de - Coulanges.--Détails sur l'un et sur l'autre.--De la correspondance - de madame de Sévigné avec son fils.--Caractère de celui-ci.--Ses - travers de jeunesse.--Sa tendresse pour sa mère.--Nouveaux détails - sur la correspondance de madame de Sévigné avec sa fille. - -Poursuivons le sujet commencé dans le précédent chapitre; et avant de -conduire madame de Sévigné aux états de Bretagne et de lui faire -entreprendre son grand voyage en Provence, avant de rechercher ce que -les lettres qui nous restent d'elle nous apprennent sur l'histoire et -les mœurs de son temps, voyons ce qu'elles nous font connaître sur -elle-même; étudions-la (elle en vaut la peine), étudions-la dans ses -confidences les plus intimes, dans ses plus grandes indiscrétions, dans -ses aveux les plus imprudents, et nous trouverons que, malgré ses -faiblesses, peu de femmes peuvent lui être comparées pour l'élévation de -l'âme, les qualités du cœur, les lumières de l'esprit et le talent -d'écrire. Qu'on ne s'y méprenne pas; elle eut de bonne heure le -sentiment de son talent épistolaire; et quoique jamais elle ne fût prise -de la vanité de croire qu'elle pût, comme son amie madame de la Fayette, -faire un livre et occuper les imprimeurs, elle savait que les moyens de -plaire que lui donnait dans la société sa belle et vive imagination se -retrouvaient en elle plus forts et plus séduisants encore au bout de sa -plume et dans le silence du cabinet. Née pour le grand monde avant -d'être absorbée par sa passion maternelle, avant que son amour-propre, -son ambition, son orgueil fussent concentrés dans sa fille, elle était -coquette, partout et toujours. Elle voulait se montrer aimable à tous -ceux qui lui plaisaient et à qui elle plaisait. Seule, et en leur -absence, elle se rendait présente à eux par ses lettres et le charme de -son esprit; aussi devons-nous beaucoup regretter ce qu'elle écrivit dans -son bel âge, lorsqu'elle-même en butte aux séducteurs elle s'intéressait -aux intrigues galantes dont elle était entourée. Quelques courtes -lettres écrites à Ménage, à Bussy, deux billets à Lenet[754], un billet -en italien à la marquise d'Uxelles[755], voilà tout ce qui nous reste -d'elle de ces premiers temps; mais cela suffit pour nous montrer que dès -lors même elle croyait pouvoir se rendre digne de la louange que Ménage -lui avait donnée dans les vers qu'il composa sur son portrait: - - .. Questa; questa è la man leggiadra e bella Ch' ogni cor prende, e, - come vuol, l'aggira[756]. - - [754] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, publiées par M. - Vallet de Viriville dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844. - (Dans la première de ces lettres, datée de minuit, ces mots: «Si - je n'étais prête d'aller aux Quinze-Vingts,» veulent dire, Si je - n'étais prête à fermer les yeux et à me coucher.) - - [755] _Billet italien de madame_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise - d'Uxelles, suivi d'une lettre de madame de Grignan à la même_, - publié par M. Monmerqué; Paris, 1844, p. 10-13. - - [756] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 8e édit., p. 325. Sopra il - ritratto della marchesa di Sevigni, sonetto II. - -Malheureusement le plus grand nombre des lettres qu'elle avait écrites à -toutes les époques semblent perdues pour toujours. - -De toutes les correspondances que madame de Sévigné avait engagées avec -diverses personnes, les plus regrettables sont celles avec son fils, -avec M. et madame de Coulanges, avec madame de la Fayette et le duc de -la Rochefoucauld, avec le cardinal de Retz, avec Corbinelli, avec -d'Hacqueville et avec M. de Pomponne. - -Ce fut une grande joie pour madame de Sévigné[757] lorsque de Pomponne, -qui était ambassadeur en Suède, fut rappelé de son ambassade et fait -secrétaire d'État des affaires étrangères en remplacement de M. de -Lionne, décédé. L'opinion de son mérite et son intégrité avaient pu -seules déterminer le roi à faire ce choix; car de Pomponne, ainsi que -nous l'avons fait connaître, avait été, comme ami de Fouquet, pendant -quelque temps en disgrâce[758]; et de plus il appartenait à une famille -dont tous les membres s'étaient en quelque sorte illustrés par leur -dévouement au jansénisme. Aussi tous ceux qui tenaient à ce parti -célébrèrent-ils son avénement au pouvoir comme un triomphe; l'un d'eux -fit à ce sujet les vers suivants: - - Élevé dans la vertu - Et malheureux avec elle, - Je disais: A quoi sers-tu, - Pauvre et stérile vertu? - Ta droiture et tout ton zèle, - Tout compté, tout rabattu, - Ne valent pas un fétu. - Mais voyant que l'on couronne - Aujourd'hui le grand Pomponne, - Aussitôt je me suis tu. - A quelque chose elle est bonne[759]. - - [757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 189, - édit. de M.; t. II, p. 225, édit. de G. de S.-G. - - [758] Conférez ci-dessus, chap. I, p. 14, et la deuxième partie - de ces _Mémoires_, p. 265 et 269. - - [759] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 368, édit. de G. de S.-G.; t. - II, p. 312, édit. de M., en note. - -De Pomponne, devenu ministre, mit plus d'empressement que jamais à -resserrer les nœuds d'amitié qui l'unissaient à madame de Sévigné; -voici comment elle en écrit à sa fille: «J'eus hier une heure de -conversation avec M. de Pomponne; il faudrait plus de papier qu'il n'y -en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous -revoir; il sait écouter aussi bien que répondre, il me donne toujours de -l'esprit; le sien est tellement aisé qu'on prend sans y penser une -confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense: je -connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir -m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je -sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec -lui vous serait très-utile. Nous sommes demeurés d'accord de nous -écrire; il aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme -celui de l'éloquence même[760].» - - [760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 février 1673), t. II, p. 368; t. II, - p. 312, édit. de M. - -Madame de Sévigné ne se trompa pas. Par M. de Pomponne elle obtint sur -les affaires de la Provence une influence heureuse pour son gendre, et -dont celui-ci fut reconnaissant. Il est certain que, si l'on retrouvait -les lettres qu'elle écrivit à ce ministre pendant ces deux années, nous -verrions qu'elles sont au nombre des plus correctes et des mieux faites -de toutes celles qu'elle a écrites[761]. - - [761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 novembre 1672), t. III, p. 129, - 144, 145, édit. de M.; t. III, p. 209, 228 à 230, édit. de G. de - S.-G. - -La correspondance de madame de Sévigné avec le cardinal de Retz, pendant -qu'il était dans sa retraite de Commercy, devait être très-active, et -nous aurait appris beaucoup de particularités intéressantes sur -elle-même. Cette correspondance était très-intime: Retz avait contribué -au mariage de madame de Sévigné; il fut le parrain de Pauline de -Grignan, et dans tous les temps il donna à toute la famille des preuves -d'affection et d'amitié. - -Mais une des correspondances perdues de madame de Sévigné qui semblait -nous promettre le plus de particularités sur elle-même et sur les -personnages de son temps est celle qu'elle entretenait avec -d'Hacqueville, ce confident des affaires les plus secrètes de ses amis, -cet ami _inépuisable_, si actif à obliger qu'il semblait se multiplier, -si bien qu'on ne parlait de ses actes qu'en mettant son nom au pluriel, -et en disant _les d'Hacquevilles_. Mais son écriture était -indéchiffrable, et madame de Sévigné n'avait aucun plaisir à recevoir de -ses lettres; elle ne devait donc lui écrire que par nécessité, et fort -brièvement: les lettres qu'elle lui adressait étaient peu remarquables; -mais elle s'intéressait beaucoup à lui, et il lui a fourni dans sa -correspondance avec sa fille une des pages les plus piquantes qu'elle -ait écrites. Madame de Sévigné avait mandé à madame de Grignan que ce -d'Hacqueville, dont ses amis redoutaient l'austère sagesse, était devenu -amoureux de la fille du maréchal de Gramont, privée d'un œil et sans -attraits, mais très-jeune[762]. D'Hacqueville s'en défendait, et madame -de Grignan ne pouvait croire à cette ridicule faiblesse de la part de -cet ancien et prudent ami. Elle trouvait que son caractère bien connu et -son âge le défendaient suffisamment contre de tels soupçons. Sa mère lui -répond: «Vous me demandez les symptômes de cet amour: c'est premièrement -une négative vive et prévenante; c'est un air d'indifférence qui prouve -le contraire; c'est le témoignage de gens qui voient de près, soutenu de -la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la -machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires pour -vaquer à un seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens -amoureux: Vraiment il faut être bien fou, bien insensé! Quoi, une jeune -femme! Voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort! -j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond -intérieurement: Eh! oui, tout cela est vrai, mais vous ne laissez pas -d'être amoureux: vous dites vos réflexions, elles sont justes, elles -sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être -amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que -toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et -vous êtes amoureux[763].» - - [762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 234, édit. - de M. - - [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 350, édit. de - M.; t. II, p. 392 et 413, édit. de G. de S.-G. - -On croit lire la Bruyère, quand la Bruyère est excellent. - -S'il est incontestable qu'une confiance entière et une estime -réciproque, que l'accord des opinions et des sentiments, une complète -sympathie du cœur donnent à l'esprit plus d'activité, à l'imagination -plus d'élan, on doit bien vivement regretter que les lettres de madame -de Sévigné à Corbinelli ne nous soient pas parvenues; car entre elle et -lui tout ce qui fait le charme d'un commerce épistolaire se trouvait -réuni, et la différence des sexes n'y nuisait pas. Nous avons un certain -nombre de lettres de Corbinelli dans la correspondance de madame de -Sévigné et un plus grand nombre encore dans celle de Bussy; pas une -seule ne dément l'éloge que fait de cet ami madame de Sévigné, -lorsqu'elle le défend avec tant de chaleur contre une plaisanterie de sa -fille, qui, dit-elle, pourrait surprendre les simples. Toutes ces -lettres, au contraire, confirment cet éloge, et nous montrent en -Corbinelli un philosophe, mais un philosophe chrétien, maltraité par la -fortune, refusant de se mettre à sa poursuite, et préférant employer ses -jours à cultiver les lettres, à servir ses amis, à leur rester fidèle -dans l'adversité. «En lui, dit madame de Sévigné, je défends celui qui -ne cesse de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge -jamais son prochain, qui l'excuse toujours; qui est insensible aux -plaisirs et aux délices de la vie et entièrement soumis à la volonté de -Dieu; enfin, je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse et de ma -grand'mère[764](sainte Chantal).» Savant et versé dans la lecture des -meilleurs auteurs de l'antiquité, de ceux de l'Italie et de la France, -dont son heureuse mémoire lui rappelait au besoin les plus beaux -passages, Corbinelli plaisait par sa conversation et par sa -correspondance, l'une et l'autre souvent agréables, toujours utiles et -instructives. Il appréciait surtout dans madame de Sévigné cette vive -imagination dont lui-même était dépourvu, et il comparait ses lettres à -celles de Cicéron; mais il aurait voulu qu'elle aimât sa fille avec plus -de modération. «Nous lisons ici, dit madame de Sévigné à madame de -Grignan, des maximes que Corbinelli m'explique; il voudrait bien -m'apprendre à gouverner mon cœur: j'aurais beaucoup gagné à mon voyage -si j'en rapportais cette science[765].» Elle devait savoir que cette -science-là Dieu peut nous l'enseigner, mais non les hommes. - - [764] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. - 197.--_Ibid._ (24 mars 1684), t. VIII, p. 147, édit. de G. de - S.-G.; t. IX, p. 305, 309, 344, édit. de M. - - [765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 29 mai 1675), t. III, p. 276, - édit. de M.; t. III, p. 394-396, édit. de G. de S.-G. - -La perte de plusieurs lettres écrites à madame de Sévigné par madame de -la Fayette et par M. de la Rochefoucauld (il n'est pas plus permis de -séparer ces deux personnes quant à leur correspondance que quant à leurs -relations avec le monde) est moins à regretter que ne donnerait lieu de -le penser la célébrité littéraire de l'une et de l'autre. Lorsqu'elle -était à Paris, madame de Sévigné ne se plaisait nulle part autant que -chez son ancienne amie madame de la Fayette. Quand elle a des peines de -cœur ou qu'elle désire se distraire, elle s'en va au _Faubourg_, -c'est-à-dire chez madame de la Fayette[766]. Là elle y trouve M. de la -Rochefoucauld, qui, malgré ses souffrances, aimable et spirituel, -toujours courtisan, même hors de la cour, lui parlait souvent de la -_reine de Provence_[767], de la _troisième côte de M. de Grignan_, et en -faisait l'éloge; il ne pensait pas tout ce qu'il en disait; et lui et -madame de la Fayette étaient moins bien vus des enfants de madame de -Sévigné que de leur mère. C'est chez madame de la Fayette que madame de -Sévigné retrouve sans cesse le cardinal de Retz et tous ses amis de la -Fronde avec les beaux esprits de ce temps, Segrais, Huet, la Fontaine et -Molière. C'est là qu'elle apprenait toutes les nouvelles relatives aux -affaires publiques, aux intrigues de cour, aux bruits de ville, aux -nouvelles promotions, et tout ce qui lui donnait les moyens de remplir -les lettres qu'elle écrivait à sa fille. Madame de Sévigné, dans sa -correspondance avec madame de Grignan, ne nous donne pas plus de détails -sur cette dernière et sur elle-même que sur les deux illustres habitants -du _Faubourg_. Par cette correspondance nous vivons en quelque sorte -avec eux, et nous sommes initiés aux secrets les plus intimes de leur -existence intérieure, de leurs habitudes les plus privées; nous -connaissons leurs jugements, leurs répulsions, les objets de leurs -préférences[768], et le jargon de convention de leur société, hors de -celle-ci inintelligible. Mais à cette époque la liaison de madame de -Sévigné avec madame de la Fayette, malgré leur continuelle -fréquentation, n'était plus la même qu'elle avait dû être dans leur -jeunesse[769]. L'habitude depuis longtemps contractée d'être souvent -ensemble, les amis qui leur étaient communs et enfin les sympathies de -l'esprit avaient au moins autant et plus de part à leur longue et -étroite liaison que les sentiments du cœur et l'accord des caractères. -Madame de la Fayette était devenue par ses romans une célébrité -littéraire. Par l'influence du fils de M. de la Rochefoucauld, le -prince de Marsillac, autant que par son mérite et par le souvenir de -MADAME, dont elle avait été la favorite, madame de la Fayette avait été -l'objet des attentions et des bienfaits du roi; et comme elle avait peu -de fortune et deux fils à pourvoir, elle ménageait son crédit[770], et -se montra peu empressée à en user pour ses amis, ce qui était un grand -tort aux yeux de madame de Grignan. Ceci explique pourquoi celle-ci, -ainsi que son frère, cherchaient à la desservir dans l'esprit de leur -mère. - - [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 306, édit. de - G. de S.-G.; t. I, p. 232, édit. de M. - - [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 141, édit. - de G. de S.-G.; t. III, p. 70, édit. de M. - - [768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 314, édit. de - M.; t. I, p. 405, édit. de G. de S.-G. - - [769] Voyez la deuxième partie de ces _Mémoires_, chap. XX, p. - 303. - - [770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 novembre 1684), t. VII, p. 197, - édit. de M.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 255, 257, - édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 30, édit. de M. - -Cependant l'amitié de ces deux femmes, cimentée par le temps et fondée -sur une estime réciproque, était sincère. Lorsque madame de Sévigné -était bien payée de ses fermiers, que rien n'altérait son bien-être, que -tout semblait concourir à sa satisfaction, sa philosophie ne pouvait -tenir contre le chagrin que lui occasionnait le redoublement de dépenses -que madame de Grignan se croyait obligée de faire dans son gouvernement -de Provence et contre le redoublement de fièvre de madame de la Fayette. -«Il n'importe guère, dit-elle, d'avoir du repos pour soi-même quand on -entre véritablement dans les intérêts des personnes qui vous sont chères -et qu'on sent tout leur chagrin peut-être plus qu'elles-mêmes. C'est le -moyen de n'avoir guère de plaisir dans la vie, et il faut être bien -enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la -santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui -n'en ont point[771].» - - [771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 30, édit. de - G. de S.-G., t. II, p. 440, édit. de M. - -De son côté, madame de la Fayette avait pour madame de Sévigné un -attachement plus fort que pour toute autre femme. Il lui manquait -quelque chose lorsqu'elle était absente; et quand cette amie partait -pour les Rochers, il ne fallait pas, par ménagement pour sa sensibilité, -que madame de Sévigné lui fît ses adieux, ni qu'elle eût l'air de venir -la voir pour prendre congé. M. de la Rochefoucauld goûtait beaucoup -l'esprit et les lettres de madame de Sévigné; il disait aussi d'elle -qu'elle contentait son idée sur l'amitié, avec toutes ses circonstances -et dépendances; mais il était en proie aux souffrances de la -goutte[772], et madame de la Fayette était accablée par les maux de -nerfs ou dévorée par les fièvres, et tous deux détestaient d'écrire. -Madame de la Fayette le déclare sans ménagement à son amie, qui se -montrait exigeante à cet égard: «Le goût d'écrire vous dure encore pour -tout le monde, il m'est passé pour tout le monde; et si j'avais un amant -qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui[773].» - - [772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 303, édit. de - M.; t. I, p. 391, édit. de G. de S.-G. - - [773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 85, édit. de - M.; t. III, p. 158, édit. de G. de S.-G. - -En rapprochant toutes ces circonstances, nous devons présumer que les -lettres que madame de la Fayette et madame de Sévigné s'écrivirent -depuis l'époque du mariage de madame de Grignan, et qui se sont égarées, -étaient en petit nombre; et que celles qu'elles ont pu s'écrire dans -leur jeunesse, si on les retrouvait, seraient beaucoup plus -intéressantes pour nous que ces dernières. - -Il n'en est pas de même de la correspondance avec madame de Coulanges -et avec son mari, le petit Coulanges; c'est surtout avec ce dernier, -avec ce compagnon de son enfance, que madame de Sévigné, toujours à -l'aise, retrouvait toute sa verve. Les lettres les plus remarquables -qu'elle ait écrites et les plus souvent citées lui sont adressées[774], -et nous doivent faire vivement regretter celles qui sont perdues. Elle -lui écrivait régulièrement tous les quinze jours, sans compter les jours -d'exception[775]. De son côté, elle gardait soigneusement les lettres du -spirituel chansonnier; selon elle, «il avait un style si particulier -pour faire valoir les choses les plus ordinaires que personne ne saurait -lui disputer cet agrément[776].» Ainsi la plus complète et la mieux -suivie de toutes les correspondances de madame de Sévigné, si nous les -possédions toutes, après celles qu'elle eut avec sa fille et avec Bussy, -serait le commerce de lettres qu'elle ne cessa d'entretenir, tant -qu'elle vécut, avec son cousin de Coulanges. On sait que cet aimable -épicurien poussa jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans sa joyeuse -vie[777]; qu'il jeta de bonne heure de côté la robe du magistrat, pour -ne pas «se noyer trop souvent dans la mare à Grapin,» et que, né, comme -il le dit lui-même, pour le superflu et jamais pour le nécessaire, -dissipateur et dissipé, toujours chantant, toujours bien portant, il eut -beaucoup d'amis et pas un seul ennemi[778]. Jeune encore, il se trouva -un jour marié avec la jolie fille de l'intendant de Lyon, mademoiselle -Dugué-Bagnols. Elle avait dix ans moins que lui. Tous deux s'unirent et -se désunirent sans vivre moins bien ensemble, sans renoncer à se -rejoindre et à se trouver aimables; créatures frivoles et légères, -semblables à deux papillons dans un beau jour de printemps, qui se -touchent un instant, voltigent, s'écartent et se rapprochent, sans -s'inquiéter de ce que chacun d'eux est devenu dans les intervalles[779]. -Madame de Coulanges fut une des femmes les plus séduisantes de la cour -de Louis XIV[780]. Elle n'y fut pas seulement admise comme cousine -germaine du ministre Louvois, mais elle fut invitée à toutes les -réunions, à toutes les fêtes; elle avait ses entrées dans les cabinets -particuliers, et était reçue aux heures réservées[781]. Son esprit, -comme le dit très-bien madame de Sévigné, lui tenait lieu de dignité, et -lui valut ces distinctions si enviées: par sa grâce, sa vivacité et ses -attraits elle s'était rendue nécessaire. Ses bons mots, que l'on citait, -sa conversation brillante et épigrammatique, ses succès auprès des -princesses, de la reine, du Dauphin et du roi lui-même n'attirèrent -point sur elle la haine ni l'envie, parce qu'on la savait désintéressée, -sans ambition et sans intrigue, cherchant uniquement à s'amuser et à -plaire, et n'en retirant aucun avantage ni pour elle ni pour les siens; -par ses manières aimables et prévenantes elle contentait tout le monde, -hormis ses amants; ceux-ci, elle les désolait par sa coquetterie et son -humeur volage. Les surnoms de _Feuille_[782], de _Mouche_[783], de -_Sylphide_[784], de _Déesse_[785], par lesquels madame de Sévigné la -désigne, peignent ses manières vives et gracieuses, ses aimables -caprices, ses piquantes reparties et tout ce que sa personne avait -d'enchanteur. Madame de Coulanges, pour faire l'éloge du jeune baron de -Sévigné, par lequel elle s'était fait accompagner à la cour, dit -naïvement à sa mère: «Il est aimé de tout le monde, presque autant que -moi[786].» - - [774] Celle sur le mariage de MADEMOISELLE (15 décembre 1670), t. - I, p. 212, édit. de M.; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; celle - sur le renvoi de Picard (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit. - de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G. - - [775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit. - de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G. - - [776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 mars 1685), t. VII, p. 251, édit. de - M.; t. VIII, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (29 janvier - 1685), t. VII, p. 229, édit. de M.--_Ibid._ (30 août 1671, 17 - avril 1676), t. II, p. 172; t. IV, p. 261, édit. de M.; t. VIII, - p. 3, édit. de G. - - [777] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1695), t. XI, p. 174, édit. de - G. de S.-G.--_Ibid._ (7 juillet 1703, 1er août 1705), t. XI, p. - 121, édit. de G. de S.-G.; t. XII, p. 349, édit. de G. de S.-G.; - t. X, p. 91 à 97, édit. de M.--_Ibid._ (7 juillet 1703), t. X, p. - 287 à 295, édit. de M. - - [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1685), t. VII, p. 229, édit. - de M.; t. VIII, p. 3, édit. de G. de S.-G. - - [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 avril 1672), t. II, p. 385, édit. de - M.; t. II, p. 456, édit. de G. de S.-G. - - [780] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier, 5 et 6 avril 1680), t. VI, - p. 224 et 228, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (1er septembre - 1680), t. VI, p. 241, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (23 juillet - 1677), t. V, p. 148, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (5 janvier - 1680), t. VI, p. 189, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 95, édit. - de M. - - [781] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier et 5 avril 1680), t. VI, p. - 95 et 224, édit. de M.--_Ibid._ (3 et 5 janvier 1680), t. VI, p. - 282, 284, 289, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (12 avril 1680), t. - VI, p. 233, édit. de M.; t. VI, p. 282, 284, 289, 448, édit. de - G. de S.-G. - - [782] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 220, édit. - de M. - - [783] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juillet 1677), t. V, p. 148, édit. - de M.; t. V, p. 303, édit. de G. de S.-G. - - [784] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 septembre 1676), t. IV, p. 448, édit. - de M.; t. V, p. 102, édit. de G. de S.-G. - - [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 422, - édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G. - - [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit. - de G. de S.-G. - -Ses lettres spirituelles lui avaient donné pour ce genre d'écrire une -réputation supérieure à celle de madame de Sévigné et à celle de toutes -les femmes de son temps. Nous ne pouvons juger si c'est à juste titre; -ce qui nous reste de la correspondance de madame de Coulanges a été -écrit dans un âge avancé, lorsque, revenue à la religion, elle avait, -dans sa maison de Brevannes, pris goût au séjour de la campagne et à la -retraite, et qu'elle cherchait à ramener son mari aux sentiments pieux -dont elle était elle-même pénétrée[787]. Son amabilité ne fut pas moins -grande, mais elle fut accompagnée de plus de bonté; et à cette époque -elle se serait reproché l'emploi qu'elle faisait de son esprit dans sa -jeunesse[788]. Dans le peu de lettres que nous avons d'elle au temps où -elle brillait dans le monde, on entrevoit qu'il pouvait y avoir plus que -dans les lettres de madame de Sévigné de ces traits malins, de ces fines -allusions, de ces jeux de mots mordants, de ces contrastes inattendus -auxquels s'applique plus particulièrement le nom d'esprit[789]; mais il -y avait certainement moins d'imagination, de force et d'éloquence -naturelle. Madame de Coulanges avait aussi beaucoup moins d'instruction -que madame de Sévigné. De Coulanges, parlant de sa femme, nous apprend -que son écriture et son orthographe ne répondaient pas à l'élégance de -son style[790]. Aussi aimait-elle mieux dicter que de prendre la plume, -et elle ne manquait jamais d'hommes empressés à lui servir de -secrétaires. Madame de Sévigné a dit que c'était là une condition -qu'elle enviait, tant elle avait une haute idée du talent épistolaire de -madame de Coulanges. Le comte de Sanzei, neveu de son mari, lui ayant -manqué pour cet office, elle prit son mari même; c'est sur quoi madame -de Sévigné la plaisante malignement, plutôt en souvenir du passé que -pour des motifs présents. «Je serais consolée, dit-elle, du petit -secrétaire que vous avez perdu, si celui que vous avez pris en sa place -était capable de s'attacher à votre service; mais, de la façon dont j'en -ai ouï parler, il vous manquera à tout moment. Il est libertin. Après -cela, mon amie, vous en userez comme vous voudrez. Je vous conseille de -le prendre à l'essai; quand vous le trouverez sous votre patte, -servez-vous-en; _tant tenu, tant payé_[791].» Madame de Coulanges avait -l'habitude d'écrire ses lettres sur de petites feuilles volantes, -coupées des quatre côtés, ce qui impatientait madame de Sévigné. «Ces -feuilles me font enrager, dit-elle; je m'y brouille à tout moment; je ne -sais plus où j'en suis; ce sont les feuilles de la Sibylle, elles -s'envolent, et l'on ne peut leur pardonner de retarder et d'interrompre -ce que dit mon amie[792].» Toutefois madame de Sévigné aimait -singulièrement à recevoir ces feuilles de la Sibylle, toujours si bien -remplies de nouvelles de la cour, d'un grand intérêt. Ces deux femmes, -qui différaient tant par leurs principes et surtout par leur conduite et -leur genre de vie, avaient entre elles de fortes analogies de talents, -d'esprit, de caractère, et il leur était impossible d'être attachées -l'une à l'autre par des liens de famille sans l'être aussi par ceux de -l'amitié. Madame de Sévigné se plut toujours dans la société de la femme -de son cousin, et celle-ci était charmée de la cousine de son mari[793]. -Madame de Thianges, qui avait entendu parler de deux lettres écrites par -madame de Sévigné à madame de Coulanges, voulut les lire, et les envoya -demander par un laquais. Madame de Coulanges rapporte cette circonstance -à madame de Sévigné, puis elle ajoute: «Vos lettres font tout le bruit -qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont -délicieuses, et vous êtes comme vos lettres[794].» - - [787] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1689), t. IX, p. 247, édit - de M.--_Ibid._ (23 juillet 1691), t. IX, p. 461, édit de M.; t. - X, p. 129, 396, édit. de G. - - [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 15 novembre 1688), t. VIII, p. - 151, 154 et 156, édit. de M.; t. VIII, p. 431, 435 et 436, édit. - de G. de S.-G. - - [789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142-145, - édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73, édit. de M. - - [790] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1703, à madame de Coulanges), - t. XI, p. 398, édit. de G. de S.-G. - - [791] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1695), t. XI, p. 139, édit. - de G. de S.-G.--_Ibid._ (9 septembre 1695), t. X, p. 127, édit. - de M.--_Ibid._ (4 mars 1695), t. XI, p. 142 et 146, édit. de G. - de S.-G. - - [792] _Ibid._ (26 février 1695), t. XI, p. 140. - - [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 427, - édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22 - juillet 1672), t. III, p. 42, édit. de M.--_Ibid._ (27 juillet - 1672), t. III, p. 100, édit. de G. de S.-G. - - [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. II, p. 150, édit. de - G. de S.-G. - -Une autre correspondance dont nous devons vivement regretter la perte -est celle de madame de Sévigné avec son fils; cette correspondance -devait être surtout d'un grand intérêt à l'époque dont nous traitons, -lorsque le baron de Sévigné était à l'armée, et que sa mère, déjà -affligée par l'absence de madame de Grignan, était saisie d'effroi à -l'arrivée de chaque courrier, tremblant sans cesse pour les jours d'un -fils qui, à la tête des gendarmes, dont il était le guidon, s'exposait -journellement au feu de l'ennemi. Sévigné aimait tendrement sa mère; il -quittait tous les plaisirs de la capitale et de la cour pour se retirer -avec elle dans la solitude des Rochers; il lui tenait compagnie à la -promenade, auprès du foyer; il était son lecteur, son secrétaire, son -complaisant, son factotum; et au besoin il la soignait, et même la -pansait lorsqu'elle était malade[795]. Il avait en elle la confiance la -plus entière: elle écoutait avec indulgence ses plus intimes confidences -et le récit de toutes ses _diableries_ et _ravauderies_[796], afin de -pouvoir, par ses sages conseils, exercer sur la conduite de ce jeune -homme une salutaire influence; et quoiqu'elle n'y pût toujours réussir, -elle ne se rebutait jamais. Sévigné[796], ainsi qu'elle naturellement -porté à la gaieté, la divertissait; il est peu de chagrins dont il ne -parvînt à la distraire. Par sa fréquentation avec la Champmeslé, il -avait acquis un merveilleux talent pour la déclamation; il aimait à en -faire jouir sa mère et à s'entretenir avec elle des auteurs qu'ils -lisaient ensemble. Il avait fait d'excellentes études; son goût en -littérature s'était développé et perfectionné dans la société de Boileau -et de Racine. Enfin malgré la différence de sexe et la guerrière -éducation qu'il avait reçue, Sévigné avait, comme sa mère, cette vive -sensibilité qui, facilement excitée par l'imagination, incline -promptement à l'attendrissement et à la faiblesse. Il eut besoin d'aller -aux Rochers à une époque où madame de Sévigné en était absente; ce lieu -lui parut désert et triste. Quand il se trouva seul dans l'appartement -qu'elle occupait et qu'on lui eut remis les clefs de ses cabinets, une -pensée funeste le saisit: il songea qu'il arriverait un jour fatal où il -serait encore à cette même place sans sa mère, sans aucun espoir de la -revoir jamais, et il pleura[797]. Madame de Sévigné était heureuse de la -tendresse qu'avaient pour elle ses deux enfants, et elle dit à sa fille, -en parlant de son fils: «Votre frère m'aime, et ne songe qu'à me plaire; -je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de ses -affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux; vous -êtes, en vérité, trop jolis chacun en votre espèce[798].» Quand elle -voulait s'entretenir de littérature et de poésie, madame de Sévigné -préférait Sévigné à sa sœur, parce que madame de Grignan lisait presque -exclusivement les livres sérieux et ceux qui traitaient de la nouvelle -philosophie; elle dédaignait les autres. Dans le grand nombre d'ouvrages -divers que madame de Sévigné avait lus aux Rochers avec son fils, les -romans n'étaient point exclus, et elle avoue franchement qu'elle prenait -goût à ceux de la Calprenède; mais elle trouvait le style de cet auteur -détestable[799]. «Ce style, dit-elle, est maudit en mille endroits; de -grandes périodes, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre -jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante.[800]» -Sa vive et flexible imagination se prêtait facilement à cette variété -de tons et de tournures, qui donne tant de charme à la lecture de ses -lettres. «Je suis tellement libertine quand j'écris, dit-elle, que le -premier tour que je prends règne tout le long de ma lettre[801].» Cette -imitation du style de la Calprenède, de la part d'une telle plume, eût -été curieuse à lire. Nous ne l'avons point, et nous ne pouvons espérer -de la retrouver, ni aucune des lettres que madame de Sévigné avait -écrites à son fils avant qu'il fût marié. Si lui-même, par scrupule de -conscience, n'a pas anéanti toutes celles qu'il avait reçues de sa mère -dans sa jeunesse, sa femme n'aura pas manqué de le faire. Par le même -motif, madame de Simiane (Pauline de Grignan) a fait disparaître toutes -les lettres qui avaient trait à son éducation, quand elle a permis -l'impression de la correspondance de son aïeule. - - [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 5 février 1685), t. VII, p. 235 et - 238, édit. de M.; t. VIII, p. 5 et 11, édit. de G. de - S.-G.--_Ibid._ (27 janv. 1676), t. IV, p. 192, édit. de M.; t. - IV, p. 123, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (2 février 1676), t. - IV, p. 197, édit. de M.; t. IV, p. 329, édit. de G. de S.-G. - _Ibid._ (9 mars, 8, 22 et 27 avril 1672), t. II, p. 454, 471, - 482, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 355, 397 et 407, édit. - M.--_Ibid._ (20 juin 1672), t. III, p. 74, édit. de G. de S.-G.; - t. III, p. 10, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet 1672), t. III, p. - 96, édit. de G.; t. III, p. 30, édit. de M. - - [796] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671, 1er avril 1671, 19 mai - 1673, 26 juillet 1677), t. I, p. 374, 404, 405; t. III, p. 152; - t. V, p. 304 à 306; t. VI, p. 191, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, - t. I, p. 288, 313, 314; t. III, p. 81; t. V, p. 149 et - 150.--_Ibid._ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187, édit. de G. de - S.-G.; t. VI, p. 7, édit. de M. - - [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187, - édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 7, édit de M. - - [798] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 454, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 384, édit. de M.--_Ibid._ (27 juin 1672), - t. III, p. 81 et 82, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 17 et 18, - édit. de M. - - [799] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 137 et 138, - édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 115, édit de M. - - [800] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 265. - - [801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 416, édit. - de M.; t. VI, p. 100, édit. de G. de S.-G. - -La correspondance de madame de Sévigné avec son fils, si nous la -possédions, charmerait probablement les lecteurs par l'expression -élégante et variée d'une tendresse maternelle vive et forte, mais non -folle et passionnée, comme celle que madame de Grignan avait inspirée. -On y trouverait aussi, de la part du baron de Sévigné, les protestations -souvent répétées d'un amour filial qui satisfaisaient mieux madame de -Sévigné que les témoignages de tendresse qu'elle recevait de sa fille, -soit parce qu'en effet son fils mettait dans l'expression de ses -sentiments plus de chaleur et d'abandon, soit parce que ce cœur -maternel, trop fortement embrasé et avide dans sa fille d'une affection -égale à la sienne, ne pouvait jamais de ce côté être complétement -satisfait. Les lettres du baron de Sévigné eussent surtout été -curieuses sous le rapport historique par des nouvelles de l'armée et par -des observations sur les généraux et les guerriers de cette époque; et -celles de sa mère, comme les siennes, devaient, en traits de gaieté, en -anecdotes amusantes, en jugements sur les ouvrages nouveaux et sur les -littérateurs du temps, différer beaucoup de la correspondance entre -madame de Sévigné et sa fille. - -Cette correspondance est la plus fréquente, la plus longue, la mieux -suivie de toutes celles dont madame de Sévigné fut occupée. Nous sommes -loin de l'avoir entière: un grand nombre de lettres ont été, ainsi que -nous l'avons dit, supprimées; plusieurs, probablement, ont été égarées; -enfin toutes les lettres de madame de Grignan, qui jetteraient tant de -jour sur celles de sa mère, nous manquent. Cependant, telle qu'elle est, -telle qu'elle s'est successivement accrue par les soins de plusieurs -éditeurs zélés, cette correspondance suffit pour nous faire connaître -celle dont elle émane bien plus sûrement que ne pourraient le faire des -mémoires élaborés avec soin pour être transmis à la postérité. Tout ce -que madame de Sévigné écrivait à sa fille s'échappait de son âme, de son -cœur, rapidement, sans retour, sans détours, sans réflexion. Nous avons -déjà recueilli, dans ce qui est ainsi sorti de sa plume, plusieurs des -traits qui la caractérisent; tâchons de saisir encore ceux qui peuvent -servir à compléter cette peinture; achevons la partie la plus importante -et la plus essentielle de la tâche que nous nous sommes imposée dans cet -ouvrage. - - - - -CHAPITRE XX. - -1671-1672. - - Contraste entre madame de Sévigné et sa fille.--Elles ne se - ressemblaient que par le plaisir qu'elles éprouvaient à - correspondre ensemble.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné - à madame de Grignan sont les plus intéressantes et les mieux - écrites.--Madame de Grignan n'aimait pas à écrire, si ce n'est - à sa mère.--Madame de Grignan néglige de répondre à le - Tellier.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour le style - épistolaire.--Madame de Grignan écrivait bien.--Elle fait une - relation de son voyage à la grotte de Sainte-Baume, et une autre - de son voyage à Monaco.--Madame de Sévigné montre à quelques - personnes les passages remarquables des lettres qu'elle reçoit de - madame de Grignan, et cite plusieurs de ses bons mots.--Madame de - Sévigné lisait beaucoup.--Elle envoyait à sa fille les - livres nouveaux les plus remarquables.--Madame de Sévigné - différait de goût avec sa fille.--Des livres que chacune - d'elles affectionnait.--Opinion de madame de Sévigné sur - Racine;--sur Bourdaloue.--Variété des lectures de madame de - Sévigné.--Différences qui existaient entre elle et madame de - Grignan sous le rapport de la religion.--Les convictions - religieuses de madame de Sévigné étaient sincères, et elle - pratiquait sa religion.--Madame de Grignan, adonnée à la - philosophie de Descartes, était plus chancelante dans sa - foi.--Sentiments de madame de Sévigné sur la religion.--Elle - désira toujours être dévote.--Elle n'avait point de faiblesses - superstitieuses.--Elle était fort instruite sur les points les - plus difficultueux de doctrine religieuse.--Elle avait adopté les - opinions des jansénistes.--Passage de ses _Lettres_ où elles les - défend.--Ses erreurs et son esprit ne nuisent en rien à ses bonnes - résolutions.--Composition de sa bibliothèque à son château des - Rochers.--Elle prend des leçons de Corbinelli sur la philosophie - de Descartes.--Réfute Malebranche.--Appuie ses opinions sur - l'autorité de saint Paul et de saint Augustin.--Contraste qui - existait entre madame de Sévigné et madame de Grignan sous le - rapport des sentiments maternels et la conduite de la vie.--Madame - de Sévigné facile à émouvoir.--Madame de Grignan froide et - impassible.--Madame de Sévigné eut une grande préférence pour sa - fille.--Madame de Grignan voulait, pour l'avancement de son fils, - mettre ses deux filles au couvent.--Madame de Sévigné cherchait à - plaire à tous.--Madame de Grignan dédaignait le monde et l'opinion - publique.--Madame de Sévigné économe et sage dans la gestion de sa - fortune.--Elle exhorte sa fille à se rendre maîtresse des affaires - de son mari, pour réduire son luxe et ses dépenses.--Les conseils - de madame de Sévigné sont mal suivis.--Madame de Grignan fait de - fréquentes pertes au jeu.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce - sujet.--Elle fait des cadeaux et des remontrances à sa fille.--Le - roi, mécontent des états de Provence, veut les dissoudre.--Madame - de Sévigné conseille à M. de Grignan de ne pas exécuter les ordres - rigoureux qu'il a reçus et d'écrire au roi.--Ce conseil est - suivi.--Le roi approuve les observations des états, mais il envoie - des lettres de cachet pour exiler les consuls.--Madame de Sévigné - conseille de ne pas faire usage de ces lettres. - -Ce qui étonne le plus dans les lettres de madame de Sévigné à madame de -Grignan, c'est qu'elles nous révèlent le contraste complet qui existait -entre la mère et la fille[802] sans que leur parfaite union, leur -confiance réciproque en fût altérée. Nul accord entre leurs caractères, -leurs goûts, leurs opinions. Elles différaient en toutes choses hors en -une seule, c'est à savoir dans le plaisir qu'elles éprouvaient de se -communiquer leurs pensées, leurs sentiments, leurs projets; et comme -l'imagination n'est jamais plus vive et plus puissante que lorsqu'elle -reçoit les impulsions du cœur, il en résultait que les lettres de -madame de Sévigné les mieux écrites, les plus riches par le style, par -les faits, les réflexions et les images sont précisément celles qu'elle -écrivait à sa fille, sans efforts, sans étude et avec un entraînement -irrésistible. Elle-même le sentait, car elle lui dit[803]: «Je vous -donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur -de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire; -et puis le reste va comme il peut. Je me divertis autant à causer avec -vous que je laboure avec les autres.» - - [802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 95, édit. - de G. de S.-G.; t. III, p. 29, édit. de M. - - [803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225, - édit. de G.; t. IV, p. 106, édit. de M. - -De son côté, madame de Grignan, si exacte à répondre à sa mère, se -montrait d'une paresse extrême lorsqu'il lui fallait écrire à toute -autre personne; et madame de Sévigné était sans cesse obligée de lui -rappeler les lettres de devoir, de politesse et d'affection pour -lesquelles elle était en retard[804]. Ainsi Charles-Maurice le Tellier, -frère du ministre Louvois, coadjuteur et depuis archevêque de Reims, -qu'elle avait, avant son mariage, invité à correspondre avec elle[805], -lui avait écrit deux fois sans recevoir de réponse. Il s'en plaignit à -madame de Sévigné, qui fut obligée d'exhorter sa fille à payer plus -exactement ses dettes en ce genre. - - [804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de - G.; t. I, p. 298, édit. de M.--_Ibid._ (16 août 1671), t. I, p. - 162, édit. de la Haye. Cette édition à M. et à madame de Lavardin - ajoute d'Hacqueville, t. II, p. 186, édit. de G.; t. II, p. 154, - édit. de M.--_Ibid._ (18 septembre 1671), t. II, p. 225, édit. - G.; t. II, p. 189, édit. M. - - [805] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 79. - -L'orgueil maternel, dans madame de Sévigné, se mêlait à l'admiration -qu'elle avait pour le talent épistolaire de sa fille; elle reconnaissait -que, sous ce rapport, madame de Grignan était son élève; aussi -continuait-elle à lui inculquer encore ses leçons, et elle trouvait en -elle, sur ce point, la même docilité que par le passé. Elle dit, en la -complimentant sur une lettre qu'elle avait reçue d'elle[806]: «J'ai reçu -deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie; ce que je sens en -les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à -l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir -des autres, et non pas pour le mien; mais la Providence, qui a mis tant -d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les -charmes de votre commerce.» - - [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 111, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 93, édit. de M. - -Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille, qui n'était pas -toujours d'accord avec le sien. En lui envoyant une lettre qu'elle avait -écrite à l'évêque de Marseille: «Lisez-la, dit-elle, et vous verrez -mieux que moi si elle est à propos ou non... Vous savez que je n'ai -qu'un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées; mais c'est -mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus -ajusté; si j'étais à portée d'en recevoir votre avis, vous savez combien -je l'estime et combien de fois il m'a réformée[807].» Elle était de plus -en plus charmée des lettres qu'elle recevait de madame de Grignan. «Mon -Dieu, ma fille, dit-elle encore, que vos lettres sont aimables! Il y a -des endroits dignes de l'impression[808]...»--«Vous me louez -continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler des vôtres, de -peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges; mais encore -ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous avez -des pensées et des tirades incomparables; il ne manque rien à votre -style[809].» - - [807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 243, édit - de G.; t. II, p. 205, édit. de M. - - [808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 5, édit. de G. - - [809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 355, édit. - de G.; t. II, p. 301, édit. de M. - -Madame de Grignan faisait profession de détester les narrations et -d'être ennemie des détails, ce qui tendait à mettre de la sécheresse -dans ses lettres et une trop grande brièveté. Madame de Sévigné l'en -reprend, et parvint à la réformer sur ce point, du moins en ce qui la -concernait. «Défaites-vous, lui dit-elle, de cette haine que vous avez -pour les détails; je vous l'ai déjà dit et vous le pouvez sentir, ils -sont aussi chers de ceux que nous aimons qu'ils nous sont ennuyeux des -autres, et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que -nous avons pour ceux qui nous importunent; si cette observation est -vraie, jugez de ce que me font vos relations[810].» Aussi madame de -Grignan triompha de son indolence et de sa paresse, et surmonta cette -humeur noire qui la rendait indifférente à tout et qui était si opposée -à la franche sympathie, à la vivacité et à la gaieté du caractère de -madame de Sévigné[811]. Pour plaire à sa mère, madame de Grignan composa -des _relations_: celle du voyage qu'elle fit à la grotte de -Sainte-Baume, avec toute la pompe et le train dispendieux de la femme -d'un gouverneur de province, charma madame de Sévigné. Elle crut lire un -joli roman, dont sa fille était l'héroïne[812]. Elle fut aussi -très-satisfaite du récit détaillé de son voyage à Monaco, et elle le fit -lire à d'Hacqueville, au duc de la Rochefoucauld et au comte de -Guitaud[813]. Mais c'est dans les lettres d'affaires que madame de -Grignan avait une véritable supériorité. Madame de Sévigné, qui, dans -l'intérêt de son gendre, entretenait de Pomponne de ce qui concernait la -Provence, aimait mieux distraire des lettres qu'elle avait reçues de sa -fille les portions relatives à cet objet et les envoyer à ce ministre -que de les transcrire ou d'essayer d'exposer autrement ce qui était si -bien et si nettement exprimé[814]. Aussi, pour les affaires, madame de -Grignan écrivait particulièrement à l'abbé de Coulanges, qui lui rendait -compte de tout, et débarrassait ainsi madame de Sévigné de détails qui -l'auraient ennuyée[815]. Madame de Grignan écrivait aussi à Bossuet[816] -des lettres que sa mère se chargeait de remettre. Quant aux lettres de -madame de Grignan qui se recommandaient par les agréments du style et -des pensées ingénieuses, madame de Sévigné en était non-seulement -contente, mais glorieuse; et elle avait grand soin d'en montrer les -passages les plus remarquables aux personnes qui lui paraissaient les -plus propres à les goûter. «Ainsi, ne me parlez plus de mes lettres, ma -fille, dit madame de Sévigné; je viens d'en recevoir une de vous qui -enlève; tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute -pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui chemine et qui -plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le -dirais plus souvent, sans que je crains d'être fade; mais je suis -toujours ravie de vos lettres, sans vous le dire; madame de Coulanges -l'est aussi de quelques endroits que je lui fais voir et qu'il est -impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras -répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût non pareil[817].» - - [810] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 112, édit. de - G.; t. II, p. 93, édit. de M. - - [811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I, p. 355, édit. de - G.; t. I, p. 272, édit. de M.--(4 mars 1672), t. II, p. 409, - édit. de G.; t. II, p. 347, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet - 1672), t. III, p. 95, édit. G.; t. III, p. 29, édit. M.--_Ibid._ - (27 septembre 1671), t. II, p. 242, édit. G.; t. II, p. 204, - édit. M.--_Ibid._ (16 juillet 1672), t. II, p. 105, édit. G.; t. - III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1, édit. - de G.; t. II, p. 416 et 417, édit. de M. - - [812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit. - G.; t. II, p. 390, édit. M.--_Ibid._ (16 mai 1672), t. III, p. - 26, édit. G.; t. II, p. 438, édit. M.--_Ibid._ (20 mai 1672), t. - III, p. 30, édit. G.; t. II, p. 441, édit. M. - - [813] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1672), t. III, p. 37 et 39, - édit. G.; t. II, p. 447 et 448, édit. M. - - [814] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 488, édit. G - de S.-G.; t. II, p. 412, édit. M. - - [815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. G.; - t. I, p. 292, édit. M. - - [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 403, édit. de - G. de S.-G. - - [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 411, édit. de - G.; t. II, p. 349, édit. de M. - -Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné écrit encore à madame -de Grignan[818]: - -«Madame de Villars, M. Chapelain et quelque autre encore sont ravis de -votre lettre sur l'ingratitude. Il ne faut pas que vous croyiez que je -sois ridicule; je sais à qui je montre ces petits morceaux de vos -grandes lettres, je connais mes gens; je ne le fais point mal à propos, -je sais le temps et le lieu; mais enfin c'est une chose charmante que la -manière dont vous dites quelquefois de certaines choses: fiez-vous à -moi, je m'y connais.» - - [818] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1672), t. II, p. 432, édit. de - G.; t. II, p. 366, édit. de M. - -Et avant, dans le même mois[819], elle lui avait écrit: «Vos réflexions -sur l'espérance sont divines; si Bourdelot[820] les avait faites, tout -l'univers les saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire des -merveilles; le _malheur du bonheur_ est tellement bien dit qu'on ne peut -trop aimer une plume qui exprime ces choses-là.» - - [819] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p. 402, édit. de - G.; t. II, p. 341 et 342, édit. de M. - - [820] Bourdelot avait fait une pièce contre l'_espérance_, et la - princesse Palatine y fit une réponse: cette petite joute de bel - esprit fit quelque bruit dans le temps.--Voyez BUSSY, _Lettres_, - t. III, p. 333.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p. - 402, édit. de G. - -Madame de Sévigné et madame de Grignan lisaient beaucoup; mais à cet -égard leur goût était différent[821]. Madame de Grignan lisait les -livres de la nouvelle philosophie (la philosophie de Descartes), que -madame de Sévigné goûtait peu[822]. Quoiqu'elle écoutât avec intérêt les -discussions qui avaient lieu en sa présence entre ses amis sur ce grave -sujet et qu'elle en parlât souvent avec eux, elle aimait mieux confier à -sa foi religieuse la solution des hautes questions de la métaphysique -que de se fatiguer à les comprendre; elle ne pouvait se résoudre à -admettre une théorie qui prétendait lui démontrer que sa chienne -_Marphise_ n'avait point d'âme et était une pure machine[823]; et elle -disait malignement des cartésiens que s'ils ont envie d'aller en paradis -c'est par curiosité[824]. Elle mettait un grand empressement à envoyer à -sa fille les plus intéressantes nouveautés littéraires, qui, presque -toutes, avaient alors pour éditeur le libraire Barbin. Lorsque celui-ci -ne les lui faisait pas remettre assez tôt pour que madame de Grignan les -reçût par elle avant qu'elles fussent parvenues en Provence, elle -accusait plaisamment _ce chien de Barbin_, qui, disait-elle, la -haïssait, parce qu'elle ne faisait pas de _Princesses de Clèves_ et de -_Montpensier_, comme son amie madame de la Fayette[825]. On comprend -très-bien pourquoi madame de Sévigné mettait au premier rang de tous les -soins qu'elle se donnait pour plaire à sa fille celui de lui envoyer les -ouvrages nouveaux; elle y était personnellement intéressée. Ces ouvrages -étaient ceux qu'elle-même lisait, et qui fournissaient de nouveaux -aliments à cette correspondance, son bonheur et ses délices[826]. C'est -pourquoi madame de Sévigné ne manquait jamais de mettre madame de -Grignan au courant des lectures qu'elle faisait ou qu'elle se proposait -de faire[827]. Elle trouvait tant de douceur à être, en ceci comme en -toutes choses, en rapport avec elle, que, lui ayant recommandé la -lecture d'un des ouvrages de Tacite, que madame de Grignan n'acheva pas, -elle lui en témoigna ses regrets, et l'engagea à lui écrire la page où -elle en était restée, afin qu'elle pût terminer pour elle cette -lecture[828]. Madame de Sévigné savait peu le latin. S'il en avait été -autrement, Corbinelli, écrivant quelques lignes à Bussy dans une des -lettres de madame de Sévigné, n'aurait pas dit que c'était en sa -considération qu'il traduisait un passage d'Horace[829]. Elle-même -n'aurait pas annoncé qu'elle se proposait de lire Térence et de se faire -traduire par son fils la satire contre les folles amours que renferme la -première scène de l'_Eunuque_[830]. Ce n'était pas une chose très-rare -alors cependant, même parmi les femmes, que de pouvoir lire les auteurs -latins dans leur langue originale. L'abbesse de Fontevrault, sœur de -madame de Montespan, madame de Rohan de Montbazon, abbesse de Malnou, -avaient cet avantage; il en était de même de madame de la Sablière, de -mademoiselle de Scudéry et de plusieurs autres, sans nommer madame -Dacier, qui, pour la haute érudition, est restée une exception[831]. -Mais c'est dans la traduction de Perrot d'Ablancourt que madame de -Sévigné admirait l'éloquence et l'harmonie des phrases de Tacite; c'est -aussi par le même traducteur qu'elle avait appris à goûter l'esprit de -Lucien. C'est dans la traduction italienne d'Annibal Caro qu'elle lisait -Virgile[832]. Cependant, comme elle mande à madame de Grignan qu'elle a -fait mettre en lettres d'or sur le grand autel de sa chapelle cette -inscription: SOLI DEO HONOR ET GLORIA, on peut croire qu'elle ainsi que -sa fille entendaient[833] assez le latin pour lire en cette langue les -Actes des Apôtres et les livres d'église. Dans les jugements qu'elles -portaient sur les auteurs, elles différaient beaucoup entre elles. -Madame de Sévigné avait plus que madame de Grignan le sentiment vif et -prompt des beautés littéraires; son goût était moins sévère, moins -dédaigneux, mais peut-être moins pur. Madame de Sévigné se passionnait -facilement pour les auteurs qu'elle lisait, et proportionnait ses -louanges aux émotions et aux inspirations qu'elle en recevait. Madame de -Grignan, au contraire, aimait à critiquer, à se rendre raison de tout, -et se défendait d'admirer. Madame de Sévigné avait plus que sa fille le -goût de la solitude et de la campagne; les sombres et mélancoliques -horreurs de la forêt avaient pour elle de l'attrait[834]. Elle lisait -plutôt pour le plaisir de lire que par l'ambition de devenir savante; -c'était tout le contraire dans madame de Grignan. - - [821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 138, édit. - de G.; t. II, p. 13, édit. de M. - - [822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 209, édit. G.; - t. II, p. 175, édit. M.--_Ibid._ (20 et 30 septembre 1671), t. - II, p. 212, 213 et 233, édit. G.; t. II, p. 177 et 195, édit. M. - - [823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 30 septembre 1671), t. II, p. 234 - et 245, édit. de G.; t. II, p. 197 et 209, édit. de M. - - [824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 septembre 1671), t. II, p. 248, - édit. G.; t. II, p. 209, édit. M. - - [825] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. de - G.; t. II, p. 362, édit. de M. - - [826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de - G.; t. II, p. 94 et 100, édit. de M. - - [827] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit. - de G.; t. II, p. 113, édit. de M. - - [828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 12 août 1676), t. IV, p. 420, - édit. de M.; et t. V, p. 71, édit. de G. - - [829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juillet 1677), t. V, p. 316-318, - édit. de G. - - [830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 223, - édit. de G.; t. VI, p. 470, édit. de M. - - [831] Sur les femmes savantes de cette époque, consultez MÉNAGE, - _Lezione sopra 'l sonetto di Francesco Petrarca_, p. 58-64, à la - suite du traité intitulé _Historia mulierum philosopharum_. - - [832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1672), t. III, p. 105, édit. - G. - - [833] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 août 1688), t. VII, p. 145, édit. G. - - [834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1671), t. II, p. 260, édit. - G.--_Ibid._ (22 avril, 13, 17, 20 et 17 mai 1672), t. II, p. - 471-483; t. III, p. 13, 14 et 40, édit. de G. de S.-G. (Elle fit - graver ces mots sur un arbre de l'allée la plus obscure de son - parc des Rochers: _E di mezzo l'orrore esce il diletto_.) - -Les prédilections de madame de Sévigné en littérature se trahissent -lorsqu'elle quitte la capitale pour aller passer quelques jours dans sa -retraite de Livry. Quels sont les auteurs qu'elle emporte alors de -préférence? Corneille et la Fontaine. On lui a reproché d'avoir manqué -de discernement, et, dans son admiration exclusive pour Corneille, de -n'avoir pas rendu justice à Racine. Tout le monde sait cependant -aujourd'hui qu'elle n'a jamais dit ni cité ces mots ridicules que lui -prêtent Voltaire, la Harpe et tant d'autres: «Racine passera comme le -café[835];» mais elle a dit «qu'il n'irait point plus loin -qu'Andromaque[836].» Ce qui prouve seulement que cette pièce, qu'elle -loue avec effusion et qui lui faisait verser des larmes même lorsqu'elle -la voyait jouer par une troupe de campagne[837], était, selon elle, le -_nec plus ultra_ du talent de Racine.--Avec sa tendresse maternelle, -pouvait-elle penser autrement? Si elle avait vécu du temps de Voltaire, -nul doute qu'elle n'eût préféré aussi _Mérope_ à toutes les pièces de -cet auteur. Tout le monde juge ainsi: ce qui touche le plus le cœur est -aussi ce qui émeut le plus fortement l'imagination. A la vérité, madame -de Sévigné cherche à atténuer le succès de _Bajazet_, et elle en donne -la plus forte part au talent de la Champmeslé. Cependant elle envoie -cette pièce à sa fille aussitôt qu'elle a paru; il est vrai qu'elle -préfère Corneille à Racine, et qu'elle trouve plus de génie dramatique à -l'auteur du _Cid_, de _Polyeucte_, des _Horaces_, de _Cinna_. A-t-elle -si grand tort? On n'a pas remarqué que lorsqu'elle parle ainsi Corneille -avait produit tous ses chefs-d'œuvre, et qu'il n'en était pas ainsi de -Racine, dont la réputation n'était encore qu'à son aurore, quoique cette -aurore eût un grand éclat. On oublie que madame de Sévigné avait alors -de bien légitimes motifs pour ne pas aimer Racine, et que les déplaisirs -qu'il lui causait devaient très-naturellement disposer son esprit à -juger peu favorablement des productions de ce poëte. On se représente -toujours Racine dans un âge avancé, couronné par l'auréole de sa gloire -poétique, vénéré par sa fervente piété, uniquement occupé de son salut -et de l'éducation de ses enfants, refusant d'aller dîner chez un grand -de la cour, afin d'avoir le plaisir de manger un beau poisson en -famille, et pourtant écrivant encore _Esther_ et _Athalie_ pour les -vierges d'un couvent. Le jeune auteur d'_Andromaque_ et de _Bajazet_ -était un personnage tout différent. Ingrat et malin, dans deux lettres -très-spirituelles et pleines de mordants sarcasmes, il avait versé le -ridicule sur les pieux solitaires de Port-Royal, qui l'avaient élevé, -parce qu'ils avaient osé soutenir que le théâtre est un divertissement -peu favorable aux bonnes mœurs et à la religion. Quand il faisait -imprimer ses tragédies, il y mettait des préfaces qui étaient la -critique acérée des ouvrages de ses rivaux, particulièrement de -Corneille; et il composait contre eux de sanglantes épigrammes. Alors -amoureux de la Champmeslé, Racine soupait souvent chez elle avec -Boileau, son ami; et le baron de Sévigné, qui courtisait cette actrice -et auquel la société des deux poëtes plaisait beaucoup, payait les -soupers. Madame de Sévigné ne trouvait pas bon que son fils jouât le -rôle ridicule d'Amphitryon et contribuât aux plaisirs des amants de sa -maîtresse. On doit donc peu s'étonner que dans son dépit, en écrivant à -sa fille, elle parle avec le même dédain de la courtisane et des deux -poëtes. Plus tard, et lorsque son fils a rompu avec la Champmeslé, elle -s'exprime sur eux avec l'admiration due à leur caractère et à leur -talent; et quand, longtemps après, elle assistait à Saint-Cyr aux -représentations d'_Athalie_ et d'_Esther_, elle ne disait plus que -Racine composait des tragédies pour la Champmeslé, et non pour la -postérité, et qu'il ne serait plus le même quand il ne serait plus -jeune et amoureux; mais elle remarque, au contraire, le caractère de son -talent, sa sensibilité, et dit «qu'il aime Dieu comme il aimait ses -maîtresses[838].» La même chose lui arriva lorsqu'elle entendit débuter -le P. Bourdaloue dans l'église de son collége. Selon elle, il a bien -prêché; mais son éloquence, appropriée à son église, n'en franchira pas -l'enceinte. Et cependant elle assista ensuite assidûment à ses -sermons[839], et ne peut trouver de termes assez énergiques pour peindre -sa vive admiration, pour exprimer le bien qu'elle ressentait des pieuses -convictions produites par la parole du grand orateur. Elle loue aussi -avec le même discernement, mais non avec le même enthousiasme, Mascaron -et Fléchier. Elle variait beaucoup ses lectures[840]. Les sermons ne -l'empêchaient pas d'aller au spectacle, d'assister aux pièces de -Molière, de se plaire à l'Opéra et de trouver céleste la musique de -Lulli, de lire des romans (l'_Astrée_, _Cléopâtre_, _Pharamond_, -etc.)[841], les Contes de la Fontaine, Rabelais, l'Arioste, le Tasse, -Pétrarque, Tassoni, Marini, Montaigne, Charron; elle mêlait ensemble -Corneille, Despréaux, Sarrasin, Voiture, les livres de controverses -religieuses, l'Alcoran et Don Quichotte. Quelquefois elle entreprenait -de longues lectures historiques, et elle bravait la fatigue que lui -faisaient éprouver les interminables périodes du P. Maimbourg, pour -s'instruire sur l'histoire des croisades et sur celle de l'arianisme et -des iconoclastes. Puis elle lit l'_Histoire de la découverte de -l'Amérique par Christophe Colomb_, «qui la divertit au dernier point;» -la _Vie du cardinal Commendon_, «qui lui tient très-bonne compagnie;» et -une _Histoire des Grands Vizirs_, de Chassepol, qui eut dans le temps -beaucoup de succès. Malgré son inclination pour Tacite, et quoiqu'elle -lût et relût Josèphe, Plutarque et Lucien, elle préférait l'_Histoire de -France_ à l'histoire romaine, où elle n'avait, disait-elle -spirituellement, ni parents ni amis. On est étonné de lui voir lire en -quatre jours l'in-folio de l'académicien Paul Hay du Chastelet, -contenant la _Vie de Bertrand du Guesclin_; mais tout ce qui concernait -l'_histoire de Bretagne_ avait pour elle un intérêt de famille[842]. - - [835] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 mai 1676), t. IV, p. 463, - édit. G.; t. IV, p. 291, édit. M.--SAINT-SURIN, _Notice sur - madame de Sévigné_, t. I, p. 100 de l'édition des _Lettres de_ - SÉVIGNÉ, par Monmerqué, 1820, in-8º.--HÉNAULT, _Abrégé - chronologique_ (1669), t. III, p. 371.--LEMONTEY, _Hist. de la - régence_, t. I, p. 442. - - [836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. G.; - t. II, p. 362, édit. M. - - [837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.; - t. II, p. 152, édit. M. - - [838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672, 28 janvier et 7 février - 1689), t. II, p. 360, et t. VIII, p. 310 et 325, édit. de M.; t. - II, p. 426 et 427, et t. IX, p. 126 et 127, édit. de G. - - [839] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 11, 13, 20 et 26 mars, 13 - avril, 25 décembre 1671), t. I, p. 330, 367, 370, 372, 374, 376, - 388, 394, 396, 397, 404, 406; t. II, p. 324, édit. de G. - - [840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mars, 29 avril, 8 mai, 2, 22 - et 28 juin, 5 juillet, 19 août, 16 et 30 septembre, 1er, 4 et 11 - novembre 1671), t. I, p. 370, 374; t. II, p. 49, 61, 67, 87, 105, - 125, 136, 141, 195, 229, 238 et 239, 352 et 377, édit. de G. de - S.-G. - - [841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de - G.; t. II, p. 94, édit. de M.--_Ibid._ (11 septembre 1675), t. - III, p. 465, édit. M. - - [842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 186, édit. - de G. t. IV, p. 69, édit. de M.--_Ibid._ (14 juillet 1680), t. - VII, p. 104, édit. de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.--_Ibid._ (25 - septembre 1680, 14 décembre 1689), t. VII, p. 221-228; t. X, p. - 137, édit. de G.--_Ibid._ (1er août 1672), t. II, p. 377, édit. - de M.; t. II, p. 447, édit. de G.--_Ibid._ (15 mai, 4 juin, 11 et - 12 août 1676), t. IV, p. 297, 326 et 420, édit. de M.; t. IV, p. - 439-472; t. V, p. 71, édit. de G.--_Ibid._ (9 janvier 1676), t. - IV, p. 312, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X, p. 196. - Voyez _Lettre écrite par madame de Sévigné le_ 21 _juin 1671, - rétablie d'après le mss. original_, 1826, in-8º, p. 15.--_Ibid._ - (7 juin 1671), t. II, p. 88, édit. de G. Conférez encore sur les - lectures de madame de Sévigné (20 janvier et 24 février 1672), t. - II, p. 352 et 397, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X, - p. 196, édit. de G.--_Ibid._ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190, - édit. de G. - -Elle aimait avant tout les livres de morale, et surtout de morale -religieuse. Les _Essais_ de Nicole étaient ceux qu'elle préférait. Les -meilleurs et les plus beaux éloges qu'on ait faits de cet écrivain ont -été tracés par Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_ et par madame de -Sévigné dans les lettres écrites à sa fille[843]. Nicole est l'auteur -favori de madame de Sévigné; elle le lisait et le relisait; elle y -trouvait des ressources contre tous les maux, toutes les misères de la -vie, même, disait-elle, contre la pluie et le mauvais temps; elle veut -s'en pénétrer, se l'assimiler; elle souhaiterait pouvoir en faire un -bouillon et l'avaler[844]. Il était, suivant elle, de la même _étoffe_ -que Pascal, et elle ajoute: «Cette étoffe-là est si belle qu'elle me -plaît toujours; jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par -ces messieurs-là[845].» Elle lisait aussi les Traités de Bossuet, et -surtout son _Histoire des Variations_[846]. En bonne janséniste, elle -avait lu saint Augustin et les Lettres de Saint-Cyran; mais elle se -tenait éloignée du rigorisme de la secte. - - [843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 30 septembre, 1er et 4 novembre - 1671), t. II, p. 226-277, 279 et 286, édit. de G.; t. II, p. 208 - et 238, édit. de M.; t. I, p. 180, édit. de la Haye. - - [844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 4 novembre 1671), t. II, p. 276 - à 280, édit. de G.; t. II, p. 238, édit. de M. - - [845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 195, édit de - G.; t II, p. 162, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1671), t. II, p. - 81, édit. de G. - - [846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 novembre 1689), t. X, p. 106. édit. - de G.; t. IX, p. 226, édit. de M. - -Sa foi était forte et sincère, et en cela surtout elle différait de sa -fille. Comme toutes les femmes de son temps, madame de Grignan -pratiquait sa religion; mais sa raison, enorgueillie par les lueurs -vacillantes d'une philosophie qu'elle croyait comprendre, faisait subir -aux croyances qui lui avaient été inculquées dès son enfance des doutes -peu conformes à la soumission due aux décisions de l'Église. Telle -n'était point madame de Sévigné, qui ne partageait pas le superbe dédain -de Port-Royal pour l'efficacité de l'intervention du saint sacerdoce. -Elle avait soin de faire dire des messes pour détourner les malheurs -qu'elle redoutait, et elle ne manquait pas d'en agir ainsi lorsque sa -fille voyageait ou lorsque celle-ci était enceinte[847], et encore après -qu'elle était accouchée[848]. Quoique nous n'ayons pas les lettres que -madame de Grignan avait écrites à sa mère, ce qui nous reste de leur -correspondance témoigne suffisamment de la lutte qui avait lieu entre -elles deux, en raison de leur dissidence d'opinion sur ces graves -matières. Jamais madame de Sévigné ne laisse échapper l'occasion de -manifester à madame de Grignan combien sa religion lui est chère, et de -s'efforcer de lui persuader qu'elle satisfait mieux le cœur et la -raison que toutes les vaines subtilités des philosophes. Elle la mit -dans la confidence de tous ses scrupules religieux et des tourments de -sa conscience. Elle plaint sa fille de n'avoir pas en Provence de P. -Bourdaloue ni de P. Mascaron: «Comment, dit-elle, peut-on aimer Dieu -quand on n'entend jamais bien parler de lui[849]?» Et madame de Grignan -est instruite toutes les fois que des devoirs religieux appellent sa -mère à l'église de Saint-Paul de la rue Saint-Antoine ou des Minimes de -la place Royale. «Ma fille, lui écrit-elle, je m'en vais prier Dieu, et -me disposer à faire demain mes pâques: il faut au moins sauver cette -action de l'imperfection des autres. Je voudrais bien que mon cœur fût -pour Dieu comme il est pour vous[850].» Bien souvent madame de Sévigné -se lamente de n'avoir pas le courage de rompre les liens du monde et de -conformer sa vie aux préceptes de sa croyance; et sa fille, qui n'avait -pas intérêt à ce qu'il en fût ainsi, combat toujours ce penchant à la -dévotion, qui était commun alors aux personnes les plus mondaines. -Ainsi, dès cette année 1671, madame de Sévigné écrivait, au sujet de la -mort du chevalier de Buous[851]: - -«C'est un beau sujet de réflexions que l'état où vous le dépeignez. Il -est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera -tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps que nous -prodiguons et que nous voulons qui coule présentement nous manquera, et -nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous -perdons avec tant d'insensibilité... La morale chrétienne est excellente -à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop creuse et -trop inutile autrement.» - - [847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. - de G.; t. II, p. 238, édit. de M. «Je fais dire tous les jours - des messes pour vous: voilà mon emploi.» - - [848] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1671), t. II, p. 298, édit. - de G.: «Comme vous êtes philosophe, vous savez la raison de tous - ces effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire - autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce que j'en - faisais dire pour la lui demander.» - - [849] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 315, édit. de - M.; t. I, p. 406, édit. de G. - - [850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (vendredi saint, 15 avril 1671), t. II, - p. 462, édit. de G.; et t. II, p. 390, édit. de M. - - [851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 sept. 1671), t. II, p. 232, édit. de - G. (de Buous dans cette édit.); t. II, p. 194 et 195, édit. de - M.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise de Sévigné_, - t. I, p. 180, édit. de la Haye, 1726.--Il y a au commencement de - cette lettre seize lignes de plus dans cette édition, qui ont été - supprimées dans toutes les autres. - -Trois mois avant cette lettre, elle avait déjà écrit à madame de -Grignan: «Une de mes grandes envies, ma fille, ce serait d'être dévote; -j'en tourmente la Mousse tous les jours. Je ne suis ni à Dieu ni à -diable; cet état m'ennuie, quoique, entre nous, je le trouve le plus -naturel du monde. On n'est point au diable parce qu'on craint Dieu, et -qu'au fond on a un principe de religion; on n'est point à Dieu aussi, -parce que sa loi paraît dure, et qu'on n'aime point à se détruire -soi-même; cela compose les tièdes, dont le grand nombre ne m'étonne -point du tout: j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait; il -faut donc sortir de cet état, et voilà la difficulté[852].» - - [852] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 98, édit. de - G. de S.-G.; t. II, p. 83, édit. de M.--_Lettres de madame_ - RABUTIN-CHANTAL; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 117. - -Vingt ans après, madame de Sévigné en était encore au même point; mais -du moins sa foi n'avait point varié, et elle se trouvait encore plus -fermement établie par les études qu'elle avait faites dans l'intervalle. -«Vous me demandez, écrit-elle à madame de Grignan, si je suis toujours -une petite dévote qui ne vaut guère: oui, justement voilà ce que je suis -toujours, et pas davantage, et à mon grand regret. Tout ce que j'ai de -bon, c'est que je sais bien ma religion et de quoi il est question; je -ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui -n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et que, Dieu -m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore: les -grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront; -ainsi je vis dans la confiance, mêlée cependant de beaucoup de -crainte[853].» - - [853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197, édit. - de G.; t. IX, p. 305, édit. de M. - -Quoiqu'elle trouvât que dans cette voie ses progrès fussent lents, -pourtant elle reconnaissait qu'elle faisait des progrès. «Si je pouvais -seulement, dit-elle, vivre deux cents ans, il me semble que je serais -une personne admirable.» - -Madame de Sévigné avait foi aux promesses de la religion et espérait en -elles; mais elle répugnait à croire aux terreurs qu'on voulait lui -inculquer en son nom. «Vous aurez peine, dit-elle à madame de Grignan, à -nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que, -d'un ordre du roi et de la sainte Écriture, la soumission n'arrive au -secours[854].» Léger sarcasme aussi juste que mérité contre le -despotisme de Louis XIV, qui mal à propos faisait intervenir son -autorité dans les querelles théologiques, et les évoquait à son conseil, -non sans dommage pour l'État et pour la religion. Madame de Sévigné -n'aimait pas que l'on portât trop loin l'esprit de pénitence, et la -rigueur des règles nouvellement imposées aux religieux du couvent de la -Trappe par le Bouthillier de Rancé[855] lui paraissait extravagante. «Je -crains, dit-elle, que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne -devienne les Petites-Maisons[856].» - - [854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 233, - édit. de G.; t. II, p. 194, édit. de M. - - [855] DE MARSOLLIER, _Vie de dom Armand-Jean le Bouthillier de - Rancé_, 1703, in-12, 1re partie, liv. III, ch. XII, XIII et XIV, - t. I, p. 413 à 460. - - [856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 21, édit. de - G.--_Ibid._, t. II, p. 17, édit. de M. - -Madame de Sévigné n'avait aucune de ces faiblesses superstitieuses dont -quelques esprits très-fermes ne sont pas toujours exempts. Elle se -dépite de ce que le bel abbé de Grignan, qui devait l'accompagner en -Provence, la supplie de différer son départ de quelques jours, parce -qu'il ne peut consentir à se mettre en route un vendredi. «On ne peut, -dit-elle malignement, tirer les prêtres de Paris; il n'y a que les dames -qui en veuillent partir[857].» Elle était plus incrédule que sa fille -sur certains faits surnaturels, que madame de Grignan semblait disposée -à croire. «Je trouve plaisants, lui écrit-elle, les miracles de votre -solitaire; mais sa vanité pourrait bien le conduire du milieu de son -désert dans le milieu de l'enfer... Dieu est tout-puissant, qui est-ce -qui en doute? Mais nous ne méritons guère qu'il nous montre sa -puissance[858].» - - [857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 66 et 67, édit. - de G; t. II, p. 55, édit. de M. - - [858] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p 263 et 264, - édit. G.; t. II, p. 23, édit. M. - -Ses croyances étaient raisonnées; elle lisait beaucoup de livres de -controverse, même ceux que composaient des protestants[859], et aussi, -pour complaire à sa fille, ceux qui étaient écrits d'après les principes -de la nouvelle philosophie; mais elle en était peu satisfaite. «J'ai -pris, dit-elle à madame de Grignan, les _Conversations chrétiennes_; -elles sont d'un bon cartésien, qui sait par cœur votre _Recherche de la -vérité_ (du P. Malebranche)... Je vous manderai si ce livre est à la -portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai -humblement, en renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée, -quand je ne le suis pas. Enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce -qu'il veut, j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le -lui donner, voilà tout le mystère[860].» - - [859] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 224, - édit. G.; t. VI, p. 470.--_Ibid._ (13 août 1688), t. VIII, p. - 337, édit. de G.; t. VIII, p. 63, édit. de M.--_Ibid._ (24 - janvier 1689), t. IX, p. 117, édit. de G. - - [860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin 1680), t. VII, p. 42, édit. de - G.; t. VI, p. 319, édit. de M. - -Mais elle comprend fort bien ces questions qu'elle feint d'être trop -ardues pour son intelligence, et elle exhorte sa fille, pour les -résoudre, à lire le traité de la _Prédestination des Saints_, par saint -Augustin, et surtout celui du _Don de la persévérance_. «Lisez, -dit-elle, ce livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs. -Je ne suis pas la seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de -croire qu'on ne discute aujourd'hui sur cette matière avec tant de -chaleur que faute de s'entendre[861].» - - [861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1680), t. VII, p. 63, 70, édit. - de G.; t. VI, p. 342, édit. de M. - -Cette lecture de saint Augustin et les commentaires de ses amis de -Port-Royal l'avaient confirmée dans l'opinion des jansénistes sur la -grâce. Madame de Grignan, pour combattre cette opinion, profita de -l'exemple de madame de la Sablière, connue par son savoir et par son -attachement à la philosophie cartésienne, qui cependant, touchée des -vérités de la religion, s'était convertie. «Oui, dit madame de Sévigné, -elle est dans ce bienheureux état, elle est dévote et vraiment dévote, -elle fait un bon usage de son libre arbitre; mais n'est-ce pas Dieu qui -le lui fait faire? N'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? N'est-ce pas -Dieu qui l'a délivrée de l'empire du démon? N'est-ce pas Dieu qui a -tourné son cœur? N'est-ce pas Dieu qui la fait marcher et qui la -soutient? N'est-ce pas Dieu qui lui donne la vue et le désir d'être à -lui? C'est cela qui est couronné; c'est Dieu qui couronne ses dons. Si -c'est cela que vous appelez le libre arbitre, ah! je le veux -bien[862].» - - [862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 62 et 65, - édit. de G.; t VI, p. 366 et 367, édit. de M. - -Dans la même lettre, elle professe l'opinion de Jansénius avec toutes -ses conséquences. «Je n'ai rien à vous répondre, dit-elle à madame de -Grignan, sur ce que dit saint Augustin, sinon que je l'écoute et que je -l'entends quand il me dit et me répète cinq cents fois dans un même -livre que tout dépend, comme le dit l'Apôtre, non de celui qui veut ni -de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde à qui il lui -plaît; que ce n'est point en considération d'aucun mérite que Dieu donne -sa grâce aux hommes, mais selon son bon plaisir... Il appelle notre -libre arbitre une délivrance et une facilité d'aimer Dieu, parce que -nous ne sommes pas sous l'empire du démon, et que nous sommes élus de -toute éternité, selon les décrets du Père éternel, avant tous les -siècles.» - -Cependant cette doctrine sur la grâce, qui conduit droit au fatalisme, -ne pouvait être admise par un esprit aussi juste que celui de madame de -Sévigné sans y faire naître beaucoup de doutes; et nous voyons dans la -même lettre qu'ils surgissent surtout à la lecture du chapitre dont le -sommaire est: _Comment Dieu jugerait-il les hommes si les hommes -n'avaient point de libre arbitre?_ «En vérité, dit-elle, je n'entends -point cet endroit, et je suis toute disposée à croire que c'est un -mystère; mais comme ce libre arbitre ne peut pas mettre notre salut en -notre pouvoir et qu'il faut toujours dépendre de Dieu, je n'ai pas -besoin d'être éclaircie sur ce passage, et je me tiendrai, si je puis, -dans l'humilité et dans la dépendance[863].» - - [863] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 63 et 64, - édit. de G.; t. VI, p. 337-338, édit. de M. - -Ainsi l'on voit que les erreurs de son esprit ne la faisaient dévier en -rien de la rectitude de ses résolutions. Elle trouvait dans saint -Augustin des pensées si nobles et si grandes «que tout le mal qui peut -arriver de sa doctrine aux esprits mal faits était moindre que le bien -que les autres en retirent[864].» - - [864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 nov. 1676), t. V, p. 192, édit. de - G.; t. V, p. 50, éd. de M.--Conférez encore (16 août 1680), t. - VII, p. 145, éd. de G. - -Elle revient cependant si souvent sur ce sujet, et quelquefois avec une -telle éloquence et avec tant de chaleur, qu'il est manifeste qu'elle a -le désir de ramener sa fille à son opinion[865]. Elle désigne par le -titre de _frères_ ses amis les écrivains de Port-Royal. «Quand je veux -nourrir, dit-elle, mon esprit et mon âme, j'entre dans mon cabinet, -j'écoute _nos frères_ et leur belle morale, qui nous fait si bien -connaître notre pauvre cœur[866].» Toute sa vie elle aima à lire; mais -dans son âge avancé ce goût de sa jeunesse se dirigea exclusivement sur -les lectures graves et sérieuses. Sa fille lui reproche d'avoir relu -jusqu'à trois fois les mêmes romans. «Ce sont de vieux péchés, dit-elle, -qui doivent être pardonnés en considération du profit qui me revient de -pouvoir relire aussi plusieurs fois les plus beaux livres du monde, les -Abbadie, Pascal, Nicole, Arnauld, les plus belles histoires[867].» - - [865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1689), t. VII, p. 104, édit. - de G.; t. VI, p. 372, édit. de M. - - [866] SÉVIGNÉ, _ibid._, t. VII, p. 102 et 103. - - [867] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 février 1690), t. X, p. 248, édit. de - G.; t. IX, p. 349, édit. de M. - -C'est vers l'âge de cinquante ans que se fit cette révolution dans ses -goûts pour les lectures; et elle a donné en peu de mots à sa fille la -composition de sa petite bibliothèque des Rochers et de quelle manière -elle l'avait elle-même classée en une seule matinée[868]. «J'ai apporté -ici quantité de livres, je les ai rangés ce matin; on ne met pas la main -sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; toute -une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point de -vue pour honorer notre religion! L'autre est toute d'histoires -admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies, et de nouvelles, et -de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites -armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi -j'en sors; il serait digne de vous, ma fille.» - - [868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1680), t. VII, p. 19, édit. de - G.; t. VI, p. 300, édit. de M. - -Il n'est fait dans ce passage aucune mention des livres sur la -philosophie de Descartes, lecture favorite de madame de Grignan. Il -semble que madame de Sévigné les considérait comme un exercice pour son -intelligence, comme les romans pour son imagination; mais qu'étant -inutiles pour son salut et pour éclairer sa raison ils ne devaient point -trouver place dans sa bibliothèque choisie. Pour cette partie de son -instruction, elle s'en reposait sur Corbinelli. «Il est souvent avec -moi, dit-elle, ainsi que la Mousse, et tous deux parlent de votre _père_ -Descartes; ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils -disent; j'en serai ravie, afin de n'être pas comme une sotte bête quand -ils vous tiendront ici[869].» - - [869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1676), t. V, p. 19, édit. de - G.; t. IV, p. 372, édit. de M. - -Évidemment madame de Sévigné, en cette occasion, n'est pas franche dans -sa modestie, et sa correspondance nous prouve qu'elle était plus -instruite sur ces hautes questions de métaphysique qu'elle ne veut le -faire paraître. Sa feinte ignorance est un avantage qu'elle se donne -pour combattre plus efficacement les raisonnements de sa fille; et un -petit nombre de passages remarquables de ses lettres, ajoutés à ceux que -nous avons déjà rapportés, suffiront, je l'espère, pour montrer quelles -étaient les convictions religieuses de cette femme, en apparence si -fortement livrée aux élans et aux agitations de sa vive sensibilité, et -cependant si studieuse, si calme, si profondément réfléchie. Mais il y a -des naturels puissants et si heureusement formés qu'ils peuvent allier -les qualités les plus contraires. - -Contre l'opinion de Malebranche, que tout ce qui se fait dans la nature -est par la nature de l'ordre, opinion sur laquelle avait écrit madame de -Grignan, madame de Sévigné répond: «La Providence veut donc l'ordre: si -l'ordre n'est autre chose que la volonté de Dieu, quasi tout se fait -contre sa volonté; toutes les persécutions que je vois contre saint -Athanase et les orthodoxes, la prospérité des tyrans, tout cela est -contre l'ordre, et par conséquent contre la volonté de Dieu. Mais, n'en -déplaise à votre père Malebranche, ne serait-il pas aussi bien de s'en -tenir à saint Augustin, que Dieu permet toutes ces choses, parce qu'il -en tire sa gloire par des voies qui nous sont inconnues? Saint Augustin -ne connaît ni de règle ni d'ordre que la volonté de Dieu; et si nous ne -suivons pas cette doctrine, nous aurons le déplaisir de voir que, rien -dans le monde n'étant quasi dans l'ordre, tout s'y passera contre la -volonté de celui qui l'a fait: cela me paraît bien cruel[870].» Et -ensuite: - -«Je voudrais bien me plaindre au P. Malebranche des souris qui mangent -tout ici; cela est-il dans l'ordre? Quoi! de bon sucre, du fruit, des -compotes!... Et l'année passée était-il dans l'ordre que de vilaines -chenilles dévorassent toutes les feuilles de notre forêt (de Livry) et -de nos jardins, et tous les fruits de la terre? Et le père Païen, qui -s'en revient paisiblement et à qui on casse la tête, cela est-il dans la -règle? Oui, mon père, tout cela est bon, Dieu sait en tirer sa gloire; -nous ne voyons pas comment, mais cela est vrai; et si vous ne mettez sa -volonté pour toute règle et pour tout ordre, vous tomberez dans de -grands inconvénients[871]... Si vous lisez l'arianisme, vous serez -étonné de cette histoire; elle vous empêchera de rêver. Vraiment, vous y -verrez bien des choses contre l'ordre: vous y verrez triompher -l'arianisme et mettre en pièces les serviteurs de Dieu; vous y verrez -l'_impulsion_ de Dieu, qui veut que tout le monde l'aime, très-rudement -repoussée; vous y verrez le vice couronné, les défenseurs de -Jésus-Christ outragés: voilà un beau désordre; et moi, petite femme, je -regarde tout cela comme la volonté de Dieu, qui en tire sa gloire, et -j'adore cette conduite, quelque extraordinaire qu'elle me paraisse; mais -je me garde bien de croire que si Dieu eût voulu cela eût été autrement, -cela n'eût pas été[872].» - - [870] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ - (31 juillet 1680), édit. de la Haye, 1726, ou t. VI, p. 400, - édit. de M.; t. VII, p. 141, édit. de G. de S.-G. - - [871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 avril 1680), t. VII, p. 145 et 146, - édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 405, édit. de M.--_Ibid._, sur - l'aventure du P. Païen (7 juillet 1680), t. VI, p. 364, édit. M.; - t. VII, p. 94, édit. G. - - [872] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, t. VII, p. 140, édit. de G.; - t. VI, p. 407, édit. de M. - -«Il y a un endroit de la _Recherche de la vérité_, contre lequel -Corbinelli a écrit; on y dit «que Dieu nous donne une _impulsion_ à -l'aimer, que nous arrêtons et détournons à volonté.» Cela me paraît bien -rude qu'un être très-parfait et par conséquent tout-puissant soit ainsi -arrêté au milieu de sa course[873]...» Ce sujet occupe si fortement la -pensée de madame de Sévigné qu'elle y revient encore dans la lettre -suivante: «Je suis toujours choquée, dit-elle, de cette _impulsion_ que -nous arrêtons tout court; mais si le P. Malebranche a besoin de cette -liberté de choix qu'il nous donne, comme à Adam, pour justifier la -justice de Dieu envers les adultes, que fera-t-il pour les petits -enfants? il faudra en revenir à l'_altitudo_. J'aimerais autant m'en -servir pour tout, comme saint Thomas, qui ne marchande pas[874].» - - [873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VI, p. 359, édit. - de M.; t. VII, p. 89, édit. de G. - - [874] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VII, p. 5 et 6, édit. - de G. - -Enfin, c'est lorsque avaient lieu les persécutions contre les plus -fervents soutiens du jansénisme, lorsque Nicole était exilé dans les -Ardennes, qu'Arnauld était obligé de se cacher, que madame de Sévigné -éprouve plus que jamais le besoin de faire prévaloir ses opinions dans -l'esprit de sa fille. «Je ne vous obligerais plus, lui dit-elle, de -répondre sur cette divine Providence que j'adore et que je crois qui -fait et ordonne tout; je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette -opinion de mystère inconcevable avec les disciples de votre père -Descartes; ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût -fait le monde sans régler tout ce qui s'y fait; les gens qui font de si -belles restrictions et contradictions dans leurs livres en parlent bien -mieux et plus dignement quand ils ne sont pas contraints ni étranglés -par la politique[875].» - - [875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 363, édit. - de M.; t. VII, p. 93, édit. de G. - -Les principes des jansénistes étaient mal vus à la cour; et madame de -Sévigné recommandait à sa fille de ne pas montrer au comte de Grignan -les passages de ses lettres qui avaient trait à ces matières; elle avait -fini par éviter de lui en écrire; mais comme sa fille était revenue à la -charge, et lui avait cité saint Augustin et saint Paul, le souvenir des -écrits de ces deux grands confesseurs de la foi la ranime, et, avec -l'impétuosité ordinaire de sa plume, elle répond: «Vous lisez donc saint -Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la -souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu -dispose de ses créatures: comme le potier, il en choisit, il en rejette; -ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la -justice, car il n'y a point d'autre justice que sa volonté; c'est la -justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux hommes? -que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il -les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et -il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils. -JÉSUS-CHRIST le dit lui-même; «Je connais mes brebis, je les mènerai -paître moi-même: je n'en perdrai aucune, je les connais, elles me -connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous -qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends -tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu -parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est repenti, -qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à -cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me -représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur -et auteur de l'univers et comme un être enfin très-parfait, selon la -réflexion de votre _père_ (Descartes). Voilà mes petites pensées -respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui -n'ôtent point l'espérance d'être, du nombre choisi, après tant de -grâces, qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je -hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous? -Ma plume va comme une étourdie[876].» - - [876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1680), t. VII, p. 102 à 104, - édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 371, édit. de M. - -Le contraste que l'on remarque entre madame de Sévigné et madame de -Grignan, relativement à leurs goûts en littérature et à leurs opinions -religieuses, est encore plus prononcé et plus étrange si on les -considère toutes deux dans leurs sentiments maternels et dans leur -conduite et leurs relations avec le monde. - -Les larmes mouillaient souvent les yeux de madame de Sévigné pour peu -qu'elle fût fortement émue; madame de Grignan, calme et froide, -trahissait rarement par des signes extérieurs les impressions faites sur -son cœur; sa mère en fait la remarque: «Vous pleurâtes, lui dit-elle, -ma très-chère fille, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la -même chose pour moi, c'est mon tempérament[877].» - - [877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 19, 20 et 22, - édit. G.; t. II, p. 16, édit. M.--_Ibid._ (18 décembre 1671), t. - II, p. 316, édit. G.; t. II, p. 267, édit. de M.--_Ibid._ (20 mai - 1672), t. III, p. 30, édit. de G., t. II, p. 440, édit. de - M.--_Ibid._ (21 octobre 1671), t. II, p. 297, édit. de G.; t. II, - p. 225, édit. de M. (Voyez ci-dessus, p. 320, ch. XVI.) - -Madame de Sévigné, on le sait, poussait jusqu'à l'excès son amour pour -sa fille; elle lui accordait sur son fils, sur l'unique héritier du nom -de Sévigné, une injuste préférence, et elle se laissait dominer par -cette inclination au point de négliger quelquefois ses devoirs envers -Dieu et d'oublier sa charité envers le prochain. La tendresse maternelle -de madame de Grignan pour ses deux filles ne fut jamais assez forte pour -l'empêcher de vouloir sacrifier le bonheur de leur vie entière à la -grandeur de sa maison, à la fortune et à l'élévation de celui qui -pouvait seul continuer la noble race des Adhémar. Madame de Grignan -exécuta ce projet à l'égard de Blanche, l'aînée de ses filles, qu'elle -contraignit à se faire religieuse; et si la jolie figure, les grâces et -l'esprit de Pauline, la plus jeune, n'avaient pas convaincu sa mère -qu'elle la marierait facilement et sans une forte dot, madame de Sévigné -aurait été impuissante à lui persuader[878] de ne pas commettre cette -seconde immolation[879]. - - [878] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. V, p. 453, édit. - M.; t. VI, p. 150, édit. G. - - [879] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1688), t. VIII, p. 150, - édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1687), t. VII, p. 406.--_Ibid._ - (8 décembre 1679), t. VI, p. 61. - -Mais c'est dans ses relations avec le monde, dans la conduite de la vie, -dans la gestion des affaires que madame de Sévigné montre une grande -supériorité sur sa fille. Quel jugement exquis! quel prompt et juste -discernement! quels admirables conseils! quels beaux et utiles préceptes -de sagesse et de savoir-vivre, heureusement exprimés! Les lettres de -madame de Sévigné nous font admirer une mère tendre, mais non aveugle; -elle cherche à empêcher que madame de Grignan ne se fasse tort par son -caractère hautain, ou ne devienne victime de sa vanité et de son -orgueil. - -Madame de Grignan, retranchée sur les hauteurs de ses pensées -philosophiques, faisait profession de mépriser les jugements du public. -Capricieuse et indolente, elle était sujette à des accès de mélancolie -et de misanthropie; elle fuyait alors la société, et se complaisait dans -ce qu'elle appelait sa _tigrerie_[880]; élevée à la cour et dans le -grand monde, les manières et les habitudes cérémonieuses des provinces -lui déplaisaient[881], et elle ne prenait guère alors la peine de -dissimuler son ennui. Madame de Sévigné, qui prévoyait combien ces -défauts et ces travers étaient nuisibles à sa fille dans la position -élevée où elle était placée, cherche à lui démontrer la nécessité de -s'en corriger ou du moins de les dissimuler. Dans une lettre écrite en -réponse à une de celles où madame de Grignan lui disait qu'elle était -heureuse de se trouver retirée dans la solitude de son château, madame -de Sévigné lui dit: «Je trouve votre esprit dans une philosophie et dans -une tranquillité qui me paraît bien plus au-dessus des brouillards et -des grossières vapeurs que le château de Grignan. C'est tout de bon que -les nuages sont sous vos pieds; vous êtes élevée dans la moyenne région, -et vous ne m'empêcherez pas de croire que ces beaux noms que vous dites, -que vous donnez à des qualités naturelles, sont un effet de votre raison -et de la force de votre esprit. Dieu vous le conserve si droit! il ne -vous sera pas inutile; mais il faut un peu agir, afin que votre -philosophie ne se tourne pas en paresse, et que vous puissiez être en -état de revoir un pays où les nues seront au-dessous de vous. Il me -semble que je vous vois dans l'indolence que vous donne l'impossibilité; -ne vous y abandonnez qu'autant qu'il est nécessaire pour votre repos, et -non pas assez pour vous ôter l'action et le courage[882].» - - [880] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1671), t. II, p. 220, édit. - G.; t. II, p. 184, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1, - édit. G.; t. II, p. 416, édit. M. - - [881] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 206, édit. G.; - t. II, p. 172, édit. M. - - [882] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.; - t. II, p. 175, édit. M. - -Ce que madame de Sévigné combat le plus souvent dans madame de Grignan, -c'est le mépris que celle-ci affichait pour l'opinion publique; et ce -désaccord était entre elles déjà ancien, car madame de Sévigné, écrivant -à M. de Grignan au sujet des louanges que le monde donnait à sa fille, -dit: «Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour. C'est que -le public n'est ni fou ni injuste[883].» - - [883] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 265, édit. de - G.; t. I, p. 196, édit de M. - -A peine madame de Grignan est-elle arrivée en Provence que sa mère -l'encourage à ne pas se lasser de répondre aux politesses ennuyeuses -dont elle est l'objet. «Il est vrai, dit madame de Sévigné, que c'est un -métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne -vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs -et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un -peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est -que médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule[884].» - - [884] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 379, édit. de - G.; t I, p. 293, édit. de M. - -Madame de Sévigné rappelle souvent à sa fille que, quand par sa haute -position on se doit au public, il ne suffit pas d'_être_, mais qu'il -faut aussi _paraître_. - -Comme la Rochefoucauld avait mis les _maximes_ à la mode, madame de -Sévigné commence une de ses lettres par cette réflexion, qu'elle -intitule, en badinant, MAXIME: _La grande amitié n'est jamais -tranquille_[885]. Et en effet, ce qui était pour elle l'objet de -continuelles inquiétudes, ce qui excitait le plus sa sollicitude et lui -paraissait toucher le plus au bonheur de sa fille dans l'avenir, c'était -la conservation et, s'il se pouvait, l'augmentation de sa fortune; car, -étant beaucoup plus jeune que M. de Grignan, il était probable qu'elle -lui survivrait. Aussi madame de Sévigné termine une de ses lettres par -cet aveu bien sincère: «Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont -les trois points de mon esprit, d'où je tire une conclusion que je vous -laisse à méditer[886].» - - [885] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1671), t. II, p. 228, - édit. de G. - - [886] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. de - G.; t. I, p. 292, édit. de M. - -Madame de Sévigné ne pouvait ignorer le caractère du comte de Grignan, -facile jusqu'à la faiblesse, fastueux jusqu'à la prodigalité[887]. Une -partie de la dot de sa femme avait servi à réparer le désordre de ses -affaires. Madame de Sévigné craignit qu'avec le luxe coûteux de -représentation qu'exigeait le rang de lieutenant général gouverneur M. -de Grignan ne dérangeât de nouveau sa fortune; et elle ne voyait de -salut pour lui et pour madame de Grignan que dans l'intervention de -celle-ci, qu'elle avait habituée, par ses leçons et ses exemples, à -l'ordre et à l'économie. Dès que madame de Grignan eut rejoint son mari -en Provence, madame de Sévigné s'empressa d'exhorter sa fille à profiter -de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour le faire consentir à lui -abandonner sans réserve la direction de ses affaires et la gestion de -ses biens, et à régler ses dépenses de manière à ce qu'elles -n'excédassent pas ses revenus. De son côté, elle se montrait généreuse, -et adoucissait par des cadeaux la sévérité de ses remontrances[888]. - - [887] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1680, 16 février 1690), t. VII, - p. 171; t. X, p. 274, édit. de G. de S.-G.; et ci-dessus, ch. - VIII, p. 139 et 143, et _Catalogue des archives de la maison de - Grignan_, par M. VALLET DE VIRIVILLE, p. 31 à 36, nos 191, 199, - 202, 203, 206 et 207. - - [888] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393, édit. G.; - t. I, p. 304, édit. M.--_Ibid._ (10 avril 1671), t. II, p. 13, - édit. G.; t. II, p. 10, édit. M.--_Ibid._ (22 avril 1672), t. II, - p. 469, édit. G.; t. II, p. 396, édit. M.--_Ibid._ (9 mars 1672), - t. II, p. 419, édit. G.; t. II, p. 355, édit. M. - -Dans une lettre qui a été étrangement altérée dans toutes les éditions, -hors la première, madame de Sévigné dit à madame de Grignan: «Vous me -donnez une belle espérance de votre affaire; suivez-la constamment, et -n'épargnez aucune civilité pour la faire réussir. Si vous la faites, -soyez assurée que cela vaudra mieux qu'une terre de dix mille livres.» -Ceci s'applique à la demande faite à l'assemblée des états de Provence, -par le comte de Grignan, d'une augmentation d'appointements pour -subvenir au payement de ses gardes et à la splendeur de ses hautes -fonctions[889]. Madame de Sévigné continue ensuite ainsi: «Pour vos -autres affaires, je n'ose y penser, et j'y pense pourtant toujours; -rendez-vous la maîtresse de toutes choses, c'est ce qui vous peut -sauver; et mettez au rang de vos desseins celui de ne vous point abîmer -par une extrême dépense, et de vous mettre en état, autant que vous le -pourrez, de ne pas renoncer à ce pays-ci. J'espère beaucoup de votre -habileté et de votre sagesse; vous avez de l'application, c'est la -meilleure qualité que l'on puisse avoir pour ce que vous avez à -faire[890].» Et plus loin elle lui répète encore: «L'abbé est fort -content du soin que vous voulez prendre de vos affaires; ne perdez pas -cette envie, ma bonne, soyez seule maîtresse: c'est le salut de la -maison de Grignan[891].» - - [889] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 307, et conférez l'_Abrégé - des délibérations faites en assemblée générale des communautés du - pays de Provence, tenue à Lambesc dans les mois de décembre 1670, - janvier, février et mars 1671, par autorité et permission de - monseigneur le comte_ DE GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi - et autres pays, et par mandement de messieurs les procureurs - généraux dudit pays_; à Aix, par Charles David, imprimeur du roi - et du clergé de la ville, 1671, in-4º, p. 43-45 (séance du 21 - mars 1671). - - [890] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, - _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, - in-12, t. I, p. 34 et 35 (13 mars 1671). - - [891] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; - la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 40.--Tout ce que nous citons ici a - été retranché dans les autres éditions.--Conférez, avec cette - édition de la Haye, dans celle de Monmerqué, deux lettres à - madame de Grignan, en date du 18 mars 1671, t. I, p. 292 et 296; - ou dans l'édit. de G. de S.-G., t. I, p. 379 à 383. - -Mais malheureusement les conseils de madame de Sévigné ne furent pas -strictement suivis. Madame de Grignan, soit que sa vanité le trouvât -nécessaire à sa position, soit qu'elle ne pût résister aux volontés de -son mari, eut un état de maison beaucoup trop somptueux pour que les -émoluments du lieutenant général pussent y suffire. Le jeu vint encore -accroître son déficit; et quoique ce jeu fût assez modéré pour le temps, -cependant, comme madame de Grignan et son mari perdaient très-souvent, -les dépenses, par cet article seul, se trouvaient considérablement -augmentées. Madame de Sévigné, justement alarmée de cet état de choses, -n'épargne pas à sa fille les avertissements. «Prenez garde, lui -dit-elle, que votre paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu; -ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gâtent -bien les chemins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez, -aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce -monde. Pour la tranquillité de mon âme, je fais bien d'autres souhaits -pour ce qui vous regarde; enfin tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou -par vous[892].» Elle revient encore à la charge peu de temps après: -«Quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan!... Vous -jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; croyez-moi, ne -vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s'est perdu sans vous -divertir; au contraire, vous avez payé cinq ou six mille francs pour -vous ennuyer et être houspillée de la fortune[893].» Enfin, elle déclare -que ces pertes continuelles que font madame de Grignan et son mari au -jeu ne sont pas naturelles, et qu'elle croit qu'ils ont affaire à des -fripons[894]. Ce genre d'improbité n'a jamais été rare parmi les plus -hauts personnages adonnés au jeu, et il était loin de l'être à cette -époque. - - [892] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393 et 394, - édit. G.; t. I, p. 305, édit. M.--Madame de Sévigné revient - encore sur ce sujet (18 mai 1671), t. II, p. 79, édit. de G.; t. - II, p. 66, édit. de M. - - [893] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 419, édit. de - G.; t. II, p. 356, édit. de M. - - [894] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 441, édit. de - G.; t. II, p. 372, édit. de M. - -Madame de Grignan semblait cependant s'être décidée à suivre les -conseils de sa mère, qui, en lui témoignant combien elle est satisfaite -de la résolution qu'elle a prise, lui en inculque encore plus fortement -la nécessité. En l'entretenant du voyage de Provence, qu'elle a le -projet de faire avec l'abbé de Coulanges, et après lui avoir dit qu'elle -sera charmée de voir toutes les antiquités de ce pays et les -magnificences du château de Grignan, elle ajoute: «L'abbé aura bien des -affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il -n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un -peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me -font pitié; c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse sentir -également et que le temps augmente, au lieu de la diminuer[895].» - - [895] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 117 et 118, - édit. de G.; t. II, p. 98, édit. de M. - -Nous avons vu que madame de Sévigné portait, dans l'intérêt de madame de -Grignan, ses regards sur le gouvernement de la Provence[896], et qu'elle -se tenait au courant de tout ce qui se faisait à cet égard. Les conseils -qu'elle donne sur ces graves matières à son gendre et à sa fille ne sont -pas moins sages et moins salutaires que ceux qu'elle leur adressait pour -leurs affaires domestiques. - - [896] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 302-309. - -Louis XIV avait mal accueilli les délais et les refus des états de -Provence, qui ne voulaient point accorder la totalité des subsides -demandés en son nom par le lieutenant général gouverneur, et la -résolution qu'on avait prise de lui envoyer une députation. Il avait -transmis au comte de Grignan l'ordre de dissoudre l'assemblée, et en -même temps de faire part aux membres qui la composaient de -l'indignation du roi, en leur annonçant qu'à l'avenir le mode de lever -les impôts serait changé et que la province serait assujettie, pour -punir sa désobéissance, à loger un plus grand nombre de troupes[897]. -Madame de Sévigné avait fait en vain, de concert avec l'évêque d'Uzès, -des démarches auprès de le Tellier, pour que des ordres moins rigoureux -fussent expédiés; et, n'ayant pu y réussir, elle avait écrit à sa fille -le 1er janvier 1672, à dix heures du soir, pour la prévenir que ces -ordres sévères allaient être envoyés. Elle conseille d'en suspendre -l'exécution et de faire écrire au roi, par le lieutenant général -gouverneur, «une lettre d'un homme qui est sur les lieux et qui voit -que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de -sa bonté pour cette fois.» Ce conseil fut suivi, et eut un plein succès; -car nous lisons dans les procès-verbaux de l'assemblée des états que M. -de Grignan se rendit, le 9 janvier au matin[898], dans la salle des -_états_, pour leur faire part de ce qui s'était passé, leur défendre -d'envoyer une députation au roi, leur recommander d'attendre la réponse -à la supplique qu'il avait adressée à Sa Majesté et de suspendre toute -délibération jusqu'au retour du courrier qu'il avait envoyé. Ce courrier -ne revint à Aix que le 22 janvier, et le même jour[899] l'assemblée fut -convoquée. Il lui fut donné lecture de la lettre du roi, qui acceptait -l'offre des états; tout fut terminé à la satisfaction du lieutenant -général gouverneur, qui cependant avait reçu des lettres de cachet pour -exiler les consuls, en raison de ce que le roi n'avait pas été obéi -ponctuellement. Madame de Sévigné fut aussi informée de cet envoi par -l'évêque d'Uzès; et elle écrit à sa fille de manière à nous prouver -combien elle désapprouvait ces mesures despotiques. Elle engage son -gendre à ne point faire usage des lettres, et trace avec un admirable -bon sens le principe qui doit diriger toute son administration. «Ce -qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour -le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager les -cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi -dans ce pays-là[900].» Le roi demandait cinq cents mille francs à -l'assemblée des communautés. L'assemblée offrit quatre cent cinquante -mille francs, et l'offre fut acceptée. La misère de la Provence était -grande alors[901]. - - [897] _Abrégé des délibérations faites en assemblée générale des - communautés de Provence_, etc.; à Aix, par Charles David, 1671, - in-4º, «séance du neuvième du même mois de janvier, du matin,» p. - 41. - - [898] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 41, 42, 43. - - [899] _Ibid._, «séance du vingt-deuxième du même mois, de - relevée,» p. 52. - - [900] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1672), t. II, p. 329 et - 330, édit. de G.; t. II, p. 579, édit. de M. - - [901] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, insérée dans - l'_Histoire de Colbert_, par M. P. Clément, 1846, in-8º, p. 352 - et 353. - - - - -NOTES - -ET - -ÉCLAIRCISSEMENTS. - - - - -NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. - - -CHAPITRE PREMIER. - - Page 4, lignes 7 et 8: En écriture du temps. - -Dans le recueil manuscrit, en 6 vol. in-folio, que nous avons souvent -cité dans nos deux premières parties, on trouve plusieurs des couplets -du cantique attribués à Bussy, mais détachés et mêlés avec d'autres, et -non sous la forme d'un seul noël. Il y a celui sur _Deodatus_, celui sur -mademoiselle de Vandis, avec laquelle Bussy n'a pas cessé d'entretenir -des relations amicales, ainsi qu'avec MADEMOISELLE, qui figure dans le -même couplet et qui cependant écrivit à Bussy de sa propre main après la -publication de l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_, où ce -cantique, attribué à Bussy, était inséré, le 12 septembre 1666. (Voyez -_Nouvelles Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, chez la veuve Delaulne, -1727, in-12, t. V, p. 2.)--Mais je n'en finirais pas si j'entrais dans -le détail des preuves qui établissent, d'après le seul texte de ce -cantique, que Bussy n'a pu en être l'auteur. - - Page 4, ligne 12: L'éditeur de l'_Histoire amoureuse de France_. - -L'_Histoire amoureuse des Gaules_ n'était pas encore imprimée en mai -1664, mais elle l'était en mars ou avril 1665 (voyez les _Mémoires de_ -BUSSY; Amsterdam, 1721, t. II, p. 212 et 213); d'où je présume que les -deux éditions anonymes portant sur le titre _Liége_ avaient paru au -commencement de l'année 1665. Il est difficile de dire quelle est la -première des deux; peut-être est-ce la moins bien imprimée, qui n'a pas -la croix de Saint-André.--La troisième édition est nécessairement celle -avec la date de 1666 et le nom _Liége_, que je cite seulement d'après -Barbier; quant aux éditions de cet ouvrage, dont l'intitulé est -l'_Histoire amoureuse de France_, celles que je connais portent les -dates de 1666, 1671, 1677, 1708, 1709 et 1710. Il y (a) aussi dans les -bibliothèques plusieurs copies manuscrites de cet ouvrage; et, en -comparant la copie qui est à la Bibliothèque de l'Institut, j'ai vu -qu'elle différait en plusieurs endroits des éditions imprimées. Je -possède les trois éditions primitives de cet ouvrage de Bussy, portant -pour titre _Histoire amoureuse des Gaules_, avec la rubrique de _Liége_ -sur le frontispice, les deux premières sans date: la première la plus -belle, et avec les types d'Elzevier, avec une croix de Saint-André; la -seconde sans croix ni aucune figure sur le titre; la troisième avec la -date 1666 et une sphère sur le titre, qui porte _Nouvelle édition_. -Toutes les trois ont la même clef, mais aucune ne contient le fameux -cantique qui est dans l'édition de 1666, avec nom d'auteur et un autre -titre; celle-ci a été la tige de toutes les éditions qui portent pour -titre _Histoire amoureuse de France_. - - Page 8, lignes 16 et 17: Quatre hommes à cheval, également armés. - -J'ai cité Ménage en note, parce qu'il se vengea à sa manière du ridicule -rôle que Bussy lui fit jouer dans son _Histoire amoureuse des Gaules_, -et que l'épigramme qu'il composa contre lui prouve que l'on connaissait -la colère de Condé et de Turenne contre Bussy, et que les insultes que -l'on suppose avoir été faites par ce dernier au roi et à la reine mère -n'entraient pour rien dans les causes de sa détention. Voici l'épigramme -de Ménage contre Bussy, qu'on ne trouve que dans la 8e édition de ses -_Poésies_; Amstelodami, 1687, p. 147, no CXXXVIII. - - IN BUSSIADEN. - - Francorum proceres, media (quis credat?) in aula - Bussiades scripto læserat horribili. - Pœna levis: Lodoix, nebulonem carcere claudens, - Detrahit indigno munus equestre duci. - Sic nebulo gladiis quos formidabat Iberis, - Quos meruit Francis fustibus eripitur. - -Ménage cite aussi un couplet de Bussy contre Turenne qui peut nous -donner une idée de ceux qui furent chantés à Roissy: - - Son altesse de Turenne, - Soi-disant prince très-haut, - Ressent l'amoureuse peine - Pour l'infante Guénégaud; - Et cette grosse Clymène - Partage avec lui sa peine. - - _Ménagiana_, t. IV, p. 216. - -Dans le paragraphe précédent (p. 215) Ménage dit: «C'est un bel et bon -esprit que M. Bussy de Rabutin; je ne puis m'empêcher de lui rendre -cette justice, quoiqu'il ait tâché de me donner un vilain tour dans son -_Histoire des Gaules_.» Certes Ménage ne se fût point exprimé ainsi s'il -avait cru Bussy capable d'écrire contre le roi les couplets publiés sous -son nom. - - Page 9, ligne 22: Les blessures qu'elle lui fait sont incurables. - -C'est certainement faute d'avoir lu, comme nous avons été obligé de le -faire, tous les écrits de Bussy imprimés et un grand nombre de ceux qui -sont restés manuscrits que des auteurs d'ailleurs studieux ont pu, sans -faire attention à ses dénégations, croire Bussy l'auteur de tous les -couplets du cantique. Si l'on venait m'apporter une histoire sans style, -sans esprit, sans goût, sans jugement, sans critique, imprimée à -Bruxelles et portant le nom de l'auteur de l'_Histoire de France sous le -ministère du cardinal Mazarin_, je prononcerais aussitôt que c'est une -piraterie de nos voisins, et que cette histoire n'est pas de l'élégant -et spirituel écrivain auquel on l'attribue. Comment donc, lors même -qu'il n'y aurait pas bien d'autres raisons, ne pas croire Bussy -lorsqu'il n'a pas, lui si indiscret, écrit une seule ligne qui puisse le -démentir; quand il déclare devant un juge, devant un lieutenant -criminel, après avoir levé la main et prêté serment, qu'il n'est point -auteur des couplets qu'on lui attribue; lorsqu'il offre sa tête à -l'échafaud si on peut administrer la moindre preuve contraire à cette -assertion? (_Mémoires_, 1721, t. III, p. 304.) Sa vanité, son -libertinage, son orgueil si déplaisant doivent-ils empêcher, à son -égard, la critique d'être juste? Je m'étonne surtout que, pour la seule -raison que Bussy, dans une de ses lettres à sa cousine, parlait de ce -cantique impie autrefois chanté dans le repas de Roissy, on n'ait pas -compris que ce noël, ou alléluia, ne pouvait être composé de tous les -immondes couplets qui sont insérés dans l'_Histoire amoureuse de -France_, très-connue et très-souvent réimprimée, lorsque Bussy écrivit -cette lettre. Il est probable que le cantique chanté à Roissy était -encore plus impie que libertin. Il y en a un de ce genre dans le recueil -de vaudevilles mss., où la sainte Vierge est chansonnée avec les -beautés galantes de l'époque, mais avec esprit et sans aucun terme -obscène. Je reconnaîtrais plus volontiers dans cette pièce le cantique -chanté à Roissy que dans celui qu'on a inséré dans l'_Histoire amoureuse -de France_: ce qui appuie cette opinion, c'est la manière dont Bussy -parle du premier dans le passage de la lettre dont j'ai fait mention, et -que je vais citer: - -«J'ai mille choses à vous dire et à vous montrer; je vous dirai que je -viens de faire une version du cantique de Pâques, _O filii et filiæ_; -car je ne suis pas toujours profane. Vivonne, le comte de Guiche, -Manicamp et moi fîmes autrefois des _alléluia_ à Roissy, qui ne furent -pas aussi approuvés que le seraient ceux-ci et qui nous firent chasser -tous quatre. Je dois cette réparation, pour mes amis et pour moi, à Dieu -et au monde.» SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1692), t. X, p. 436, édit. -G.; t. IX, p. 498, édit M. - -CHAPITRE II. - - Page 41, note 3: _Ballet royal des Muses_. - -Dans la troisième entrée du _Ballet des Muses_, avant de commencer la -pièce de _Mélicerte_, composée par Molière pour ce ballet, un des -personnages du ballet récita ces vers, que Benserade avait composés pour -le grand comique: - - Le célèbre MOLIÈRE est dans un grand éclat; - Son mérite est connu de Paris jusqu'à Rome. - Il est avantageux partout d'être honnête homme; - Mais il est dangereux, avec lui, d'être un fat. - - BENSERADE, _OEuvres_, t. II, p. 359. - -Ces vers seraient plats et insignifiants si on donnait aux mots _honnête -homme_ le sens qu'on leur donne aujourd'hui. Mais alors cette expression -était le plus souvent employée dans le sens d'homme élégant, d'homme -aimable et aimant le plaisir, à manières distinguées et qui cherchait à -plaire aux femmes et à les séduire. L'exagération de ce caractère -produisait la fatuité; le fat était à l'honnête homme ce que les -précieuses ridicules étaient aux véritables précieuses. La comédie -s'attaquait aux défauts, mais elle épargnait les vices. - - Page 43, ligne 12: Il créa, en 1665, la compagnie des Indes. - -Colbert fut nommé président; le prévôt des marchands, le président de -Thou et Berner, un des premiers commis de Colbert, directeurs. Les -commerçants, véritables directeurs de cette compagnie, furent Pocquelin -(était-il de la famille de Molière?), Langlois de Faye, de Varennes, -Cadeau, Hérin, Bachelier, Jaback et Chanlate.--Forbonnais ne dit rien de -cette création, qui est rappelée cependant par le président Hénault. - - Page 44, ligne 23, note 1: BUSSY, _Lettres_. - -Nous apprenons par la lettre du P. Rapin à Bussy, en date du 24 juillet -1671 (t. III, p. 378), que le livre du P. Rapin qui fut envoyé par -madame de Scudéry à Bussy, avec sa lettre du 5 juillet 1671, était les -_Réflexions sur l'éloquence_. M. Daunou, dans son article RAPIN -(_Biographie universelle_, t. XXXVII, p. 94), dit que ces Réflexions sur -l'éloquence sont de 1672 (in-12). Peut-être le livre n'était-il pas -encore rendu public.--Rapin dit dans cette même lettre à Bussy: «Je dois -faire imprimer un recueil de trois comparaisons des six premiers savants -de l'antiquité, de Platon et d'Aristote, de Démosthène et de Cicéron, -d'Homère et de Virgile, pour faire, dans un même volume, une -philosophie, une rhétorique et une poétique historique; et, dans l'idée -du livre qui me paraît le plus faible des trois, un rayon de votre -esprit que vous laisserez écouler sur ce livre le recommandera et le -corrigera (p. 379).» Ce projet a-t-il reçu son exécution? Je le crois; -et je présume que c'est le recueil qui parut en 1684, en 2 vol. in-4º; -et Amsterdam, 2 vol. in-12. - -CHAPITRE III. - - Page 53, ligne 16: Ils ont eu tort de supprimer de ces lettres les - passages qui concernaient les envois de pièces de vers. - -Ainsi la lettre de Bussy à sa cousine, du 1er mai 1672, se termine par -ces mots, qui ne se trouvent dans aucune édition des lettres de Sévigné: - -«Je me suis amusé à traduire les épîtres d'Ovide; je vous envoie celle -de Pâris à Hélène. Qu'en dites-vous?» - -Madame de Sévigné n'en dit rien dans sa réponse (lettre du 16 mai 1672, -t. III, p. 18-23, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, p. 94 à 98. A -la page 94 il faut lire, de madame S..., au lieu de madame B..., qui est -une faute d'impression); elle dit seulement: «Je vous laisse à votre -ami;» elle ne veut pas flatter ni courroucer ce poëte vaniteux, et elle -charge Corbinelli, qui écrit dans sa lettre, de mentir pour elle. La -louange que Corbinelli donne à Bussy paraîtrait aujourd'hui une -dérision, et cependant je crois qu'elle était sincère.--Les deux pièces -de vers de Bussy, quoique annoncées comme des traductions d'Ovide, ne -sont ni des traductions ni même des imitations; ce sont des paraphrases -de deux héroïdes d'Ovide, où les pensées de cet ancien sont travesties -en ce style facile, cavalier et presque burlesque si fort à la mode -alors, et qui semblait caractériser ce qu'on appelait la _poésie -galante_. Considérées sous ce point de vue, ces deux pièces de vers de -Bussy, qui sont fort longues, ne paraissent pas aussi mauvaises qu'elles -le sont en effet. On n'y trouve aucune trace de l'antiquité: images, -tournures, comparaisons, tout est à la française; et sans doute l'auteur -se félicitait de cela comme d'un grand mérite. - -Pâris, dans sa lettre à Hélène, lui dit, dans Ovide: - - Interea, credo, versis ad prospera fatis, - Regius agnoscor per rata signa puer. - Læta domus, nato post tempora longa recepto; - Addit et ad festos hunc quoque Troja diem. - Utque ego te cupio, sic me cupiere puellæ. - -Voici comme Bussy traduit ces vers: - - Cependant le Destin, peut-être - Las de me faire tant de mal, - Me fait à la fin reconnaître - Enfant royal. - Pour dire la métamorphose - De tristesse en plaisir que cause mon retour - A la ville comme à la cour, - Il faudrait plus d'un jour, - A ne faire autre chose. - J'avais tout le monde charmé; - Et comme à présent je vous aime, - En ce temps-là j'étais aimé - Des princesses, des nymphes même. - -Voilà ce que Corbinelli appelle embellir Ovide! - - Page 55, ligne 3: Madame de Montmorency, etc. - -L'auteur de la notice sur madame de Montmorency insérée dans l'édition -des _Lettres_ citée en note, p. XXVI, présume que cette dame était la -mère du maréchal de Luxembourg. Cela n'est pas. La mère du maréchal de -Luxembourg était Élisabeth, fille de Jean de Vienne, président de la -chambre des comptes. Elle avait épousé Bouteville, cet ami du baron de -Chantal, père de madame de Sévigné, qui, ainsi que nous l'avons dit (t. -I, p. 5), eut la tête tranchée pour cause de duel. Sa veuve, après -soixante-neuf ans de viduité, mourut en 1696, à l'âge de -quatre-vingt-neuf ans. (Voyez SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 143 à -149.) Je crois qu'Isabelle de Palaiseau, qui correspondait avec Bussy et -qui est un peu compromise par cette correspondance et par l'inscription -de son portrait, était la femme de Montmorency-Laval. - - Page 58, ligne 17: Madame de Scudéry..... on la confond avec la - sœur de Scudéry. - -Il est dit, dans le _Carpenteriana_, p. 383, que le continuateur de -Moréri, en anglais, depuis 1688 jusqu'en 1705, a commis cette faute. M. -Roederer avait aussi fait cette confusion dans son _Essai sur la société -polie_. Nous l'en avertîmes lorsqu'il nous lut, avant l'impression, cet -écrit spirituel, mais peu exact. Il a effacé ce qu'il avait dit des -prétendues lettres «de mademoiselle de Scudéry, la sœur de Scudéry, à -Bussy-Rabutin.» Cependant il a encore laissé des traces de cette -méprise, comme lorsqu'il dit, p. 169, chap. XIV, que le bon duc de -Saint-Aignan se montrait très-assidu aux cercles de mademoiselle de -Scudéry.--Charpentier dit: «Scudéry s'est marié avec une demoiselle de -basse Normandie, nommée mademoiselle Martinvas, qui n'écrit pas moins -bien que mademoiselle Scudéry.» - -CHAPITRE V. - - Page 89, lignes 13 et 17: «Elle eut lieu dans le château et les - jardins de Versailles, qui, quoique non encore achevés, - surpassaient déjà en magnificence toutes les demeures royales.» - -J'ai, dans les notes de la deuxième partie (p. 506), fait observer de -quelle manière les auteurs les plus sérieux et les plus renommés, qui -subissaient l'influence des idées et des mouvements révolutionnaires de -1789, écrivaient l'histoire. - -Mirabeau évaluait à douze cents millions les dépenses de Louis XIV pour -Versailles; Volney, à quatre milliards, (Leçons d'histoire prononcées en -l'an III, 1799, in-8º, p. 141.) - -Les vérifications des états originaux de toutes les dépenses de -constructions, d'embellissement, d'entretien, depuis 1661 jusqu'en 1689, -pendant près de vingt ans qu'elles ont duré, ont constaté que la -totalité de ces dépenses a été, au cours du temps, de 116,257,330{lt} -2s 7d, correspondant à 280,643,326 fr. 32 c. (Voyez ECKARD, _Dépenses -effectives de Louis XIV en bâtiments_; 1838, in-8º, p. 44.--Id., _États -au vrai de toutes les sommes employées par Louis XIV_, p. 38.) Il faut -ajouter à la somme ci-dessus 3,260,341{lt} 19s, pour les dépenses de -la chapelle, depuis 1690 jusqu'en 1719. (Conférez encore ECKARD, -_Recherches historiques et biographiques sur Versailles_, p. 142 à -152.)--_Id._, A. JULES TASCHEREAU, _au sujet des dépenses de Louis XIV_, -1836, in-8º.--GUILLAUMOT, _Observations sur le tort que font à -l'architecture les déclamations hasardées et exagérées contre la dépense -qu'occasionne la construction des monuments publics_; Paris, an IX -(1801). Guillaumot n'estimait cette dépense, d'après les états, qu'à 83 -millions, cours d'alors; 165 millions, cours actuel.--Volney exagérait -de même la dépense des monuments construits de son temps; ainsi il -avançait que le Panthéon avait coûté 30 millions, et il avait coûté au -plus 12 millions.--(Voyez PEIGNOT, _Dépenses de Louis XIV_; 1827, in-8º, -p. 167 et 173.) - -Au reste, il paraît que, pour pouvoir apprécier au juste la dépense -réelle de Versailles dans toute la durée du règne de Louis XIV en -valeurs du jour, il faudrait consulter les archives de la Liste civile, -où l'on peut puiser les matériaux nécessaires pour obtenir le chiffre -total de toutes ces dépenses, et le combiner avec le prix moyen des -journées de travail, celui des denrées, les salaires des artistes, etc. -M. Eckard se plaint, dans un de ses écrits, qu'on lui ait refusé la -faculté de compulser, dans les archives de l'administration de la Liste -civile, les pièces relatives aux dépenses de Versailles sous Louis XIV. -Je suis informé que des calculs ont été faits dans cette administration -pour évaluer le montant de ces dépenses. Mon opinion est que, quels que -soient les efforts que l'on fasse pour accroître le chiffre de ces -dépenses, si l'on opère avec sincérité, il n'excédera pas, et -probablement n'atteindra pas, 400 millions de notre monnaie actuelle, -dans toute la durée du règne de Louis XIV. - -CHAPITRE VI - - Page 108, ligne 1 et 2: Je la mettrais volontiers dans mon - Dictionnaire. - -Bayle ajoute à cet endroit de sa lettre: «Elle sera sans doute dans le -Moréri de Paris, et madame Deshoulières aussi;» et Prosper Marchand, -éditeur des œuvres de Bayle, a mis en note (p. 653, note 16): «Elles ne -sont ni l'une ni l'autre dans le Moréri de Hollande ni dans la dernière -édition du _Dictionnaire_ de Bayle, 1702.» - -Les premiers renseignements sur madame de Sévigné furent donnés par M. -de Bussy (qui n'est pas le comte de Bussy de Rabutin), dans la préface -du recueil des _Lettres_ de madame de Sévigné à sa fille, publié en -1726, sans nom de lieu, 2 vol. in-12; et dans l'édition de la Haye, chez -P. Gosse et Jean Néaulme, 2 vol. in-12, donnée en 1726, simultanément -avec l'autre, et dont l'éditeur, d'après une note de mon exemplaire, -était un nommé Gendebien. Le chevalier Perrin donna enfin une notice -plus détaillée dans l'édition de 1734, notice qui fut considérablement -augmentée dans l'édition de 1754. C'est avec ces matériaux que -Chauffepié, dans son _Nouveau Dictionnaire historique et critique, pour -servir de supplément ou de continuation_, in-folio, 1756, à celui de -Bayle, réalisa le vœu que Bayle avait formé, et composa un article -SÉVIGNÉ, qu'il inséra dans son _Dictionnaire_, t. IV, p. 245-258. Cet -article est à la manière de Bayle, c'est-à-dire que le texte est -accompagné de très-longues notes qui l'éclaircissent, le développent ou -le complètent; de sorte que ce texte n'est autre chose que des sommaires -de chapitres qui se composent des notes qui leur correspondent. Cette -manière est fatigante pour les lecteurs, surtout pour les lecteurs -paresseux; mais il faut convenir qu'elle est très-favorable à -l'instruction; et, s'il faut dire toute notre pensée, malgré les -notices, les volumes même que l'on a composés sur madame de Sévigné -depuis Chauffepié, son article SÉVIGNÉ, si peu vanté, si peu lu -peut-être, était encore ce qu'on avait écrit de plus propre à la faire -bien connaître; et cela parce que cet honnête compilateur a compris que, -pour faire un bon article sur madame de Sévigné selon le plan de Bayle, -il fallait joindre de longs et judicieux extraits de ses lettres aux -faits que l'on pourrait puiser ailleurs que dans sa correspondance. - -CHAPITRE VIII. - - Page 126, lignes 26 et 28: Lorsque madame de Sévigné recevait - quittance de deux cent mille livres tournois, etc. - -Le propos de mauvais ton et de mauvais goût qu'on prête à madame de -Sévigné au sujet de cette somme payée à compte sur la dot de sa fille -est un conte absurde, qui n'est appuyé sur aucun témoignage valable et -qui, inséré longtemps après sa mort dans un mauvais recueil d'_ana_, a -été répété par tous ceux qui, en écrivant sur la vie de personnages -célèbres, se croient obligés de n'omettre aucune des sottises qui ont -été débitées sur leur compte. M. de Saint-Surin, qui a rapporté cette -anecdote dans sa notice (t. I, p. 86 de l'édit. des _Lettres de_ -SÉVIGNÉ, par Monmerqué), ne cite pas d'autre autorité que l'_Histoire -littéraire des dames françaises_. - - Page 133, ligne 1: Du duc de Retz, grand-oncle. - -La procuration dressée à Machecoul, transcrite dans l'acte, par le -_duché de Rais et duc de Rais_. Dans l'acte dressé à Paris, il est -toujours écrit _Retz_. - - Page 135, ligne 4: Marie d'Hautefort, veuve de François - de Schomberg. - -Dans sa note sur la lettre de madame de Sévigné, du 5 janvier 1674, un -commentateur a dit (édit. de G. de S.-G., t. III, p. 294) que madame de -Schomberg était la mère du maréchal, alors vivant: il y a deux erreurs -dans ce peu de mots. Madame de Schomberg, dont parle madame de Sévigné, -était la femme et non la mère du maréchal; et le maréchal avait alors -cessé de vivre depuis plusieurs années. - - Page 135, ligne 16: Olivier Lefèvre d'Ormesson, seigneur d'Amboille. - -Ce nom d'Amboille ou Amboile a occasionné de fortes méprises de la part -de nos rédacteurs de dictionnaires géographiques de la France, et sur -nos cartes. Amboille est un hameau près de Paris, entre Chenevière et -Noiseau, par delà le parc ou bois de Saint-Maur. Amboille, vers le -milieu du XVIIIe siècle, en 1745, ne contenait que trente-huit feux, et -formait cependant une paroisse distincte de celle de Noiseau, qui, sur -le coteau opposé, n'en est séparée que par un ruisseau. Il est souvent -fait mention d'Amboile sous le nom d'_Amboella_, dans les titres du -XIIe siècle; mais l'héritier d'Olivier Lefèvre d'Ormesson ayant réuni à -la terre d'Amboile celle de Noiseau et de la Queue, on laissa le nom -d'Amboile au lieu où se trouvait le château d'Ormesson, et l'on attribua -le nom d'Ormesson à Noiseau. (Voyez la carte des environs de Paris, de -dom Coutance, no 11.) C'était une erreur: la carte de France dressée -récemment par l'administration de la guerre (no 48, Paris) a fait -disparaître le nom d'Amboile et inscrit en place Ormesson, et n'a rien -ajouté au nom de Noiseau. Amboile se trouve encore sur la carte de -Cassini (no 1, Paris), ainsi que Noiseau, tous deux sans le nom -d'Ormesson; mais, dans le _Dictionnaire universel de la France_, de -Prudhomme, il n'en est pas même fait mention. Sous le nom d'_Ormesson_, -le compilateur a confondu l'Ormesson de la paroisse d'Amboile avec le -lieu du même nom qui se trouve près de Nemours.--Valois a aussi omis -Amboile, _Amboella_, dans sa notice du diocèse de Paris. Hurtaut, dans -son _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, t. I, p. 244, dit -que c'est un village situé près de Villeneuve-Saint-George, et il en est -éloigné de près de douze kilomètres. Ainsi le nom de ce lieu, important -pour l'intelligence des écrits du XIIe et du XIIIe siècle, deviendrait, -si on n'y mettait ordre, un _desiderata_ en géographie. Cependant la -famille d'Ormesson est encore, au moment où j'écris, propriétaire de la -seigneurie d'Amboile, et y réside. Il y a une église à Amboile ou -Ormesson, mais elle est moderne. Le château est curieux; il fut, dit-on, -construit par Henri IV pour une demoiselle de Centeny ou Santeny, dont -il était amoureux; son portrait y est encore comme en 1758, au temps de -l'abbé le Boef, qui rapporte cette tradition, souvent reproduite depuis, -sans qu'on ait encore découvert rien qui la justifie. (Conférez LE BOEF, -_Histoire du diocèse de Paris_, t. XIV, p. 38 à 385.) - - Page 136, ligne 4: Épouse du marquis de la Fayette; et en note, - ligne 26: Delort, _Voyage aux environs de Paris_, t. I, p. 217 - à 224. - -La huitième des _Lettres_ de madame de la Fayette, publiée par Delort, -indiquée par cette citation, était depuis longtemps publiée lorsque M. -Sainte-Beuve l'a redonnée, d'après le manuscrit, comme inédite, dans la -_Revue des Deux Mondes_ (t. VII, p. 325, 4e série, 5e livraison, 1er -septembre 1836). - - Page 136, ligne 15: Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, - coadjuteur de son oncle l'archevêque d'Arles. - -Je présume que c'est à celui-ci qu'est dédié un petit ouvrage de -Pontier, prêtre et docteur en théologie, intitulé _le Fare de la -vérité_; à Paris chez Michel Vavyon, 1660, in-12.--La dédicace commence -ainsi: _A monsieur de Grignan, abbé de Notre-Dame d'Aiguebelle_; et à -côté sont gravées, sur une feuille à part, les armes de la maison de -Grignan, presque en tout semblables à celles que M. Monmerqué a fait -graver dans son édition de Sévigné. - -Pontès dit, dans cette dédicace: - - «Monsieur, - - «Vous tirez la naissance d'une maison dont l'ancienne grandeur est - connue de toute la terre... Elle reluit encore aujourd'hui d'une - manière extraordinaire en la personne de ses deux princes de - l'Église, d'Arles et d'Uzez.» - -Jean-Baptiste de Grignan, en 1660, étudiait probablement en théologie et -recevait peut-être des leçons de Pontès. - -Dans toutes les éditions des _Lettres_ de madame de Sévigné (même celle -de 1754, t. III, p. 35) on a imprimé, dans la lettre du 31 mai 1675: -«L'abbé de Grignan reprendra le nom qu'il avait quitté depuis -vingt-quatre heures, pour se cacher sous celui d'_abbé d'Aiguebère_.» Il -faut lire l'_abbé d'Aiguebelle_. L'édition de 1754 est la première où -cette lettre ait été donnée et où se trouve la faute: les éditeurs -suivants s'y sont conformés. - - Page 140, lignes 6 et 7: Avait perdu sa première femme, - Angélique-Clarice d'Angennes, en janvier 1665. - -Voilà pourquoi, dans une édition du troisième acte de la traduction du -_Berger fidèle_ de Guarini (_Gabriel Quinet_, 1665, in-12), l'auteur, -dans la dédicace au comte de Grignan, le félicite de s'être allié «à une -maison qui a toujours été l'asile des Muses, de l'honneur et de la -vertu,» ce qui désigne les d'Angennes de Rambouillet, et non les -Sévigné, comme l'a cru le savant auteur du catalogue de la bibliothèque -dramatique de M. de Soleinne, p. 60. Voyez la seconde partie de ces -_Mémoires_, p. 381, note du chapitre IV de la première partie. - - Page 140, lignes 10 et 11: La seconde femme qu'il avait épousée - était d'une noblesse encore plus ancienne, quoique moins illustre - que les d'Angennes. - -La famille du Puy du Fou prétendait descendre de Renaud, seigneur du Puy -du Fou, qui épousa Adèle de Thouars, fille d'Émery, vicomte de Thouars, -en 1197, sous Philippe-Auguste.--Voyez le _tableau_ cité. - - Page 140, ligne 26: A cette époque, le gouvernement militaire - du Languedoc. - -Le gouvernement civil et financier de cette province était, comme celui -de toutes les autres provinces, confié à un ou deux intendants. De 1665 -à 1669, il y en eut deux, M. de Besons et M. de Tubœuf; de 1669 à 1673, -M. de Besons fut le seul intendant; de 1674 à 1687, ce fut M. -d'Aguesseau; de 1687 à 1719, M. de Basville. Conférez l'_Essai -historique sur les états généraux de la province de Languedoc_, par le -baron Trouvé; 1818, in-4º, chap. XIX, XX et XXI, p. 161, 191, 200, 211. - - Page 141, ligne 17: Que vous connaissez il y a longtemps. - -Sur ces mots, M. Monmerqué, t. I, p. 154, de son édition des _Lettres_ -de Sévigné, a mis cette note: «Mademoiselle de Sévigné avait vingt et un -ans, le comte de Grignan trente-neuf.» Je crois qu'il y a erreur dans ce -dernier chiffre soit de la part de l'imprimeur, soit de celle de -l'auteur.--Saint-Simon, dans ses _Mémoires_ (chap. V, t. XII, p. 59), -dit, sous l'année 1715: «Le comte de Grignan, seul lieutenant général en -Provence et chevalier de l'Ordre, gendre de madame de Sévigné, qui en -parle tant dans ses _Lettres_, mourut à quatre-vingt-trois ans, dans une -hôtellerie, allant de Lambesc à Marseille.» Donc le comte de Grignan -était né en 1632, et au commencement de l'année 1669 il ne pouvait avoir -que trente-sept ans accomplis ou trente-six ans et quelques mois; ce qui -fait soupçonner que, dans la note de M. Monmerqué, le 9 est un 6 -retourné. Madame de Grignan avait, lors de son mariage, vingt-trois ans -et non vingt-deux ans; il n'y avait donc que douze ans de différence -entre elle et son mari. - -CHAPITRE IX. - - Page 149, ligne 18: A Bouchet, le savant généalogiste. - -Jean Bouchet, dont parle madame de Sévigné, a été un des plus savants -généalogistes. Il fut chevalier de l'Ordre du roi, maître d'hôtel -ordinaire, et mourut, en 1684, à l'âge de quatre-vingt cinq ans. On a de -lui six à sept ouvrages in-folio, sur l'histoire et les généalogies, -pleins de recherches et de pièces justificatives curieuses. - - Page 159, ligne 18: Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un - _jobelin_. - -Cette épithète de _jobelin_, appliquée à un jeune homme novice auprès -des femmes, était alors souvent employée à cause du fameux sonnet de -Job; elle prouve que, dès l'époque où écrivait madame de Sévigné, cette -patience auprès des femmes, ce respect qu'on leur portait, qui avait -fait le succès du sonnet de Job, était tourné en ridicule, et que les -_uraniens_ avaient triomphé des _jobelins_. Ce qui dut y contribuer, -c'est la paraphrase un peu longue, mais spirituelle, du poëte Sarrazin, -contre le sonnet de Benserade. On sait que ce célèbre sonnet se -terminait ainsi: - - Il eut des peines incroyables; - Il s'en plaignit, il en parla: - J'en connais de plus misérables. - -La paraphrase de Sarrazin finit ainsi: - - Mais, à propos, hier, au Parnasse, - De sonnets Phébus se mêla; - Et l'on dit que, de bonne grâce - Il s'en plaignit, il en parla: - J'aime les vers _uraniens_, - Dit-il; mais je me donne au diable - Si, pour les vers des _jobelins_, - J'en connais de plus misérables. - -(Conférez SALLENGRE, _Mémoires de littérature_, 1715, in-12, t. I, p. -127 à 134.) - -Le mot _jobelin_ n'a jamais été admis dans le _Dictionnaire_ de -l'Académie française; du moins il ne se trouve ni dans la première ni -dans la dernière édition; il ne se trouve pas non plus dans le -dictionnaire de Trévoux. Cependant Richelet l'avait inséré dans le sien, -publié en 1680, et l'avait ainsi défini: «JOBELIN, s. m., manière de -c***. C'est un _jobelin_.» Boiste, de nos jours, l'a aussi inséré dans -son lexique, avec la signification que lui donne madame de Sévigné, un -_niais_, un _sot_; il le donne comme synonyme d'homme patient comme Job, -et il cite Rabelais. Alors l'emploi de ce mot serait, dans notre langue, -plus ancien que le sonnet de Job; et cela est certain, car je trouve -_jobelin_ dans le _Dictionnaire anglais_ de Randle Cotgrave (1632) avec -la signification que lui donne madame de Sévigné: JOBELIN _a sot_, -_gull_, _doult_, _asse_, _cokes_. Ainsi l'Académie a eu tort de ne pas -admettre ce mot, qui n'a jamais cessé d'être en usage dans le langage -familier. - -CHAPITRE X. - - Page 166, lignes 1 et 2: De la Rivière, son second mari, dont - elle ne porta jamais le nom. - -Elle prit celui de comtesse d'Aletz, et c'est de ce nom qu'elle a signé -la fastueuse épitaphe qu'elle composa pour son père et qu'elle fit -graver sur sa tombe dans l'église de Notre-Dame d'Autun. Cette épitaphe -fait tous les frais de la notice que d'Olivet a insérée, sur Bussy, dans -l'_Histoire de l'Académie française_, t. II, p. 251, édition in-4º. - -Louise-Françoise de Bussy, marquise de Coligny, veuve de Gilbert de -Langheac, avait trente-huit ans lorsqu'elle épousa de la Rivière; elle -s'était mariée à M. de Coligny, à Chaseu, le 5 novembre 1675; le marquis -de Coligny mourut en 1676, à Condé, dans l'armée de M. de Schomberg. -Madame de Coligny en eut un enfant et tout son bien. (Voyez _Lettres -choisies de M._ DE LA RIVIÈRE, t. I, p. 25 et 26, et sur la Rivière, -avant le mariage, BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 233 et 234; et t. V, p. -165.) - -CHAPITRE XII. - - Page 199, ligne 27, note 1: DARU, _Histoire de Venise_. - -M. Daru ne paraît point avoir connu les Mémoires du duc de Navailles; -s'il les avait consultés, il n'aurait pas fait de cette partie de la -guerre de Candie, à laquelle les Français prirent part, un récit si peu -exact; il ne se serait pas contenté des seules assertions des auteurs -vénitiens. Sans doute on ne saurait excuser l'historien qui, même dans -un but patriotique, permet à sa plume d'altérer la vérité: c'est pour -lui un devoir de n'épargner aucun soin pour la connaître, et d'avoir le -courage de la dire même lorsqu'elle lui répugne; mais ce devoir est -encore plus impérieux quand l'honneur national se trouve, comme dans -cette circonstance, inculpé par des témoins suspects et intéressés à -rejeter sur nos compatriotes leurs fautes et leurs malheurs. - - Page 203, lignes 15 et 17: Il semble qu'on ne peut guère douter - du fait, puisqu'il est attesté par une lettre de Boileau. - -Je ne parle pas du témoignage de Louis Racine, parce que dans les -_Mémoires sur la vie de Jean Racine_ (Lausanne, 1747, p. 80) il s'appuie -sur la lettre de Boileau, ce qui prouve qu'il ne savait pas la chose par -son père ni même par tradition de famille; et Louis Racine n'a publié -ses _Mémoires_ que soixante-dix-sept ans après la première -représentation de _Britannicus_. - - Page 206, note 3, ligne dernière: GEOFFROY, _OEuvres de Racine_, - t. III, p. 11. - -Les doutes de l'éditeur ne sont pas fondés; Henriette mourut avant -l'impression de la pièce de Racine. - - Page 207, lignes 19 et 21: L'abbé de Villars, le spirituel auteur - des _Lettres du comte de Gabalis sur les sylphes, les gnomes - et les salamandres_. - -Pope a mis à profit ces lettres dans son poëme badin et médiocre, selon -nous, de la _Boucle de cheveux enlevée_ (The _rape of the lock_). - - Page 209, ligne 23: _Pour envoyer l'effroi de l'un à l'autre pôle_. - -Dans l'édition de 1692, donnée par Thomas Corneille, il y a: - - Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle. - -Si l'autre variante est autorisée par quelque édition antérieure, il -faut la préférer; sinon, il faut rétablir celle de l'édition de Thomas -Corneille, qui est la bonne. - - Page 213, ligne 1: Un gentilhomme nommé Mathonnet. - -Voici le passage de la lettre de Louvois: «Il est à propos que vous -continuiez à garder soigneusement le sieur Mathonnet pour le faire -parler, Sa Majesté sachant très-bien que, pendant qu'il a été à Paris, -il allait souvent à Chaillot voir mademoiselle d'Argencourt; et il faut -qu'il soit de cette cabale-là.» - - Page 218, ligne 6: La Feuillade,..... laid de visage, ayant un - teint bilieux et bourgeonné. - -La mère du duc de la Feuillade fut cette demoiselle de Roannès à -laquelle Pascal inspira de tels sentiments de dévotion qu'elle ainsi que -son frère le duc de Roannès ne voulaient pas se marier, et firent vœu -de chasteté; ce qui mit dans une telle fureur le père de ces deux -personnes que le concierge de l'hôtel de Roannès monta à l'appartement -de Pascal, logé dans cet hôtel, pour le tuer. M. de la Feuillade, cadet -de l'archevêque d'Embrun, épousa mademoiselle de Roannès, à laquelle son -frère qui voulut rester célibataire, transmit tous ses biens et son -titre. Elle eut de ce mariage trois enfants avant de mettre au monde le -duc de la Feuillade, qui fut maréchal. Le premier de ces enfants mourut -en naissant, le second fut un fils contrefait et le troisième une fille -naine, qui mourut à dix-neuf ans. Conférez un morceau curieux sur la -biographie de mademoiselle de Roannès, par M. Victor Cousin, -_Bibliothèque de l'École des chartes_, t. V, p. 1 à 7. - - Page 221, ligne 12: S'abandonnant sans scrupule à des plaisirs - réprouvés. - -Nous avons déjà signalé les dangers de ces travestissements d'hommes en -femmes, que la trop indulgente Anne d'Autriche permettait dans les -ballets durant l'enfance et l'adolescence même du roi. L'exemple de -l'abbé de Choisy, dans sa jeunesse, en fut une preuve bien étrange. Il a -lui-même pris plaisir à écrire toutes les aventures amoureuses que ces -travestissements lui ont procurées, et elles passent en libertinage -licencieux les fictions du détestable roman de Louvet, auquel il a servi -de modèle (Voyez l'_Histoire de la comtesse Desbarres_; Anvers, 1735, -in-12, in-18, p. 138.--_Vie de l'abbé de Choisy_, 1742. in-8º, p. -22-26.--MONMERQUÉ, _Notice sur l'abbé_ _de Choisy et sur ses Mémoires_, -t. LXIII de la collection des _Mém. sur l'hist. de Fr._, p. 123 à 146.) - - Page 224, ligne 19: Mais lui n'eut aucun doute. - -Sismondi est, de tous les historiens, celui qui a le mieux raconté cette -mort; il hésite dans son opinion, et ne semble pas bien persuadé que le -duc d'Orléans ne fut pas coupable; puis il incline ensuite pour le -_cholera-morbus_. Les caractères de l'agonie de la princesse et de ses -derniers moments, si bien décrits dans la relation de Feuillet, n'ont -point le caractère de cette maladie; et le procès-verbal d'autopsie, -quoique concluant qu'il n'y a pas eu d'empoisonnement, constate, suivant -nous, le poison par la description de l'état des viscères. Ce -procès-verbal a été publié par Bourdelot, et se trouve dans les _Pièces -intéressantes_, de Poncet de la Grave, que j'ai citées. Les médecins -anglais envoyèrent en Angleterre une relation toute contraire à celle -des médecins français. Henriette elle-même, aussitôt qu'elle eut avalé -le verre d'eau de chicorée et éprouvé des douleurs, déclara qu'elle -était empoisonnée. Enfin, le rapport fait à Louis XIV par Vallot, son -médecin, daté de Versailles le 1er juillet 1670, dont M. Gault de -Saint-Germain a publié la conclusion, implique que l'opinion de ce -médecin était pour l'empoisonnement. La lettre de Bossuet aura été -fabriquée dans le temps, comme les avis des médecins, pour donner le -change à l'opinion. Philibert de la Mare, qui demeurait en province, a -pu croire à son authenticité, mais à la cour personne n'aurait pu s'y -tromper; c'est probablement ce qui aura été cause qu'on n'a pas osé lui -donner une grande publicité. - -CHAPITRE XIII. - - Page 227, ligne 31, note 3: SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671). - -Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. Monmerqué. Dans -le recueil des _Lettres de_ BUSSY, comme dans celui des _Lettres de -madame de_ SÉVIGNÉ _au comte de Bussy_, 1775, p. 21, no 12, on en avait -donné les premières lignes, où il n'est pas dit un mot de la princesse -de Condé. Ce récit, fait par MADEMOISELLE (_Mémoires_, t. XIII, p. 297), -s'accorde plus complétement avec celui de Guy-Patin qu'avec celui de -madame de Sévigné; MADEMOISELLE dit: «Un joueur qui avait été son valet -de pied, à qui elle avait accoutumé de faire quelques largesses, entra -dans sa chambre pour lui demander de l'argent; sa demande fut -accompagnée de manières qui firent croire qu'il avait envie d'en prendre -ou de s'en faire donner. L'abbé Lainé, sur l'avis qu'on avait donné que -le valet de pied s'était sauvé dans le Luxembourg, me vint demander la -permission de le laisser prendre; il ne s'y trouva point, et il fut pris -hors la ville.» - - Page 229, lignes 5 et 6: Des gens que le prince avait chargés de - garder. - -MADEMOISELLE accuse le duc d'Enghien, qu'elle n'aimait pas, d'avoir -conseillé à Condé ce traitement envers sa mère: «Il était bien aise, -disait-on, d'avoir trouvé un prétexte de la mettre dans un lieu où elle -ferait moins de dépense que dans le monde.» D'après ce que mande madame -de Montmorency à Bussy, ceci paraît être calomnieux. Le duc d'Enghien -était un caractère dur, il est vrai; mais les autres mémoires du temps -ne permettent pas de croire qu'il fût à ce point méchant, ingrat, fils -dénaturé. Lord Mahon, dans sa _Vie du grand Condé_, a pris fait et cause -avec chaleur pour la princesse, et il transcrit à ce sujet l'extrait -d'une correspondance secrète tirée de la secrétairerie d'État de la cour -de Londres, qui prouve seulement que le correspondant avait été mal -informé, ou plutôt qu'il donnait le récit de cette affaire comme on -désirait que la cour de Londres en fût instruite et conformément au -bruit que l'on fit courir dans Paris. Cependant l'extrait de cette -correspondance est curieux, et nous apprend que la princesse fit tous -ses efforts pour sauver Duval, dont Condé voulait la mort. Il est facile -d'atténuer les torts de la princesse par ceux que son époux eut envers -elle, mais il n'est pas possible d'en douter. Le silence des -contemporains après son malheur, et leur insensible indifférence, en dit -encore plus que leurs témoignages accusateurs. Conférez lord MAHON'S, -_Life of great Condé_, 1845, in-12, part. II, p. 269 à 275.--Voici le -passage de Coligny, p. 26, sur la conduite de la princesse en 1650: «Le -marquis de Cessac, dont j'ai dit un mot, s'attacha à madame la -princesse, ou plutôt la princesse à lui; car il faut que ces dames-là -fassent plus de la moitié du chemin si elles veulent avoir des galants, -qu'autrement le respect ferait taire. Comme elle n'était pas pourvue -d'un grand esprit, ce défaut et la passion lui firent faire tant de -minauderies indiscrètes que tout le monde connut aisément ses affaires.» - -Ce témoignage est celui du plus virulent ennemi de Condé et de son plus -grand détracteur. - - Page 234, ligne 9, et page 235, ligne 7: La maréchale de la Ferté. - -Quand il est fait mention, dans les mémoires et les libelles du temps, -de madame de la Ferté ou de la duchesse de la Ferté, il faut se garder -de confondre la belle-mère et la belle-fille, toutes deux pouvant être -désignées de la même manière. La maréchale était Madeleine d'Angennes de -la Loupe; la belle-fille était Marie-Isabelle-Gabrielle-Angélique de la -Mothe-Houdancourt, duchesse de la Ferté, fille de la maréchale de la -Mothe-Houdancourt, ancienne gouvernante des enfants de France et sœur -cadette des duchesses d'Aumont et de Ventadour. La maréchale de la Ferté -était la sœur de Catherine-Henriette d'Angennes, comtesse d'Olonne, -dont les mœurs furent encore plus déréglées que celles de la duchesse. - -CHAPITRE XIV. - - Page 246, ligne 9: La faiblesse de la santé de la princesse de - Condé. - -Guy-Patin dit que dans cette prévision la reine mère écrivit à Gaston -pour mettre obstacle à ce mariage. - - Page 282, ligne 3: Il finit par subir une rigoureuse détention. - -La chronologie des faits relatifs à la biographie de Lauzun n'est pas -facile à déterminer. Saint-Simon place en 1669 l'affaire relative à -l'espionnage de madame de Montespan par le moyen d'une femme de chambre -séduite par Lauzun, et celle de la place de grand maître de l'artillerie -sollicitée par lui, et le beau trait du roi jetant sa canne par la -fenêtre dans la crainte de se laisser aller à en frapper un gentilhomme. -Mais alors tout cela paraît antérieur au mariage, ce qui n'est pas -probable. Saint-Simon a écrit plus de quarante ans après ces faits, et -s'est évidemment trompé sur les dates. Je pense, avec M. Petitot (t. XL, -p. 356), que ce fut la conduite insolente de Lauzun avec madame de -Montespan qui détermina le roi à le faire arrêter. - - Page 283, lignes 1 et 2: Il obtint par ses services de nouveaux - grades et de nouveaux honneurs. - -Des lettres de duc furent données à Lauzun en 1692. Lauzun mourut en -1723 et survécut huit ans à Louis XIV. - -CHAPITRE XV. - - Page 296, ligne 22: Mademoiselle Dugué-Bagnols. - -Le chevalier Perrin nous apprend, dans son édition des _Lettres de -madame de Sévigné_, que mademoiselle Dugué-Bagnols fut mariée depuis à -M. Dugué-Bagnols, son cousin. - - Page 297, ligne 19: C'était la première femme de Claude de - Saint-Simon; elle succomba le 2 décembre 1670. - -Diane-Henriette de Budos, duchesse de Saint-Simon, mourut, selon -l'assertion de M. Monmerqué (_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 208), à -quarante ans; et comme Saint-Simon dit que son père l'épousa en 1644, il -en résulterait qu'elle n'aurait eu que quatorze ans lorsqu'elle s'est -mariée. Comme l'âge nubile était alors fixé par les lois à douze ans, -cela n'est pas impossible, mais cela est peu probable. - -C'est en 1743 que Saint-Simon a écrit le volume de ses _Mémoires_ qui -concerne les années 1722 et 1723. J'avais dit cela dans une note qui est -à la page 453 de mon deuxième volume, 1re édition; mais je suis obligé -de le répéter, parce qu'il y a deux fautes d'impression dans les -chiffres de cette note. J'ajouterai ici que Saint-Simon, pour ce qui -concerne les dates et les généalogies, s'est beaucoup servi des Mémoires -manuscrits de Dangeau, c'est-à-dire de ses portefeuilles. - - Page 298, ligne 12: Et, par la grande mortalité qu'éprouva - la population. - -D'après un recueil statistique de Paris, déposé à la Bibliothèque du -Roi, le nombre des naissances dans cette capitale fut de 16,810, celui -des décès de 21,460; le nombre des décès surpassa donc les naissances de -4,651. - -CHAPITRE XVI. - - Page 303, ligne 29: Le gouverneur et son lieutenant se trouvèrent - tous les deux absents. - -Dans une semblable circonstance, en 1673, Brulart, premier président du -parlement de Bourgogne, écrivit à Louvois qu'en l'absence du gouverneur -et de son lieutenant général le gouvernement de la province lui -appartenait de droit. Voyez la lettre de BRULART à Louvois, dans -l'ouvrage intitulé _Une province sous Louis XIV_, par M. Thomas, 1844, -in-8º, p. 431. - - Page 312, lignes 3 et 4: Elle écrivait à madame de Sévigné. - -Il est probable que madame de Sévigné avait conçu cette aversion pour -les filles de Sainte-Marie d'Aix par les lettres de sa filleule; elle la -manifeste en toute occasion, et elle appelle ces religieuses des -baragouines. Elle montre, au contraire, une prédilection particulière -pour les filles de cet ordre, fondé par son aïeule, qui étaient dans -d'autres couvents. Il est évident aussi, d'après le passage suivant de -la lettre de madame de Sévigné, du 24 juillet 1680, que, pour avantager -les autres enfants de madame de Grignan, on voulait que Marie-Blanche -fît des vœux; sa vocation paraît au moins douteuse. «Votre petite d'Aix -me fait pitié, d'être destinée à demeurer dans ce couvent _perdu_ pour -vous; en attendant une vocation, vous n'oseriez la remuer, de peur -qu'elle ne se dissipe. Cette enfant est d'un esprit chagrin et jaloux, -tout propre à se dévorer. Pour moi, je tâterais si la Providence ne -voudrait pas bien qu'elle fût à Aubenas; elle serait moins _égarée_.» La -sœur de M. de Grignan était abbesse du couvent d'Aubenas, et madame de -Sévigné espérait que sa petite-fille pourrait un jour lui succéder. Nous -reviendrons, dans la suite de ces _Mémoires_, sur ce passage de la -lettre de madame de Sévigné et sur les mots _perdu_ et _égarée_, que -Grouvelle, M. Monmerqué et Gault de Saint-Germain ont expliqués -diversement. - -CHAPITRE XVII. - - Page 325, ligne 12: Une très-belle femme, madame de Valence, - qui s'était faite religieuse. - -J'ai cité ici l'édition de la Haye, t. I, p. 20, parce que c'est la -seule qui dans cet endroit nous semble donner le vrai texte de madame de -Sévigné. Ce texte est ainsi: - -«Vous me dites des merveilles du tombeau de Montmorency et de la beauté -de madame de Valence.» - -Les premiers éditeurs des _Lettres de madame de Sévigné_, ne trouvant -aucune mention de cette madame de Valence dans toute la correspondance -de madame de Sévigné, ont substitué aux mots qui la concernent «et de -la beauté de mesdemoiselles de Valançai» (lettre du 18 février 1671, t. -I, p. 332, édit. G.), parce qu'en effet madame de Sévigné, en passant -aussi à Moulins cinq ans après madame de Grignan, lui avait écrit de -cette ville que les petites-filles de madame de Valançai, que madame de -Grignan y avait vues, sont _belles et aimables_ (lettre du 17 mai 1676, -t. IV, p. 440, édit. G.). Mais elles étaient, lorsque madame de Grignan -les vit, trop jeunes et trop petites pour qu'il fût question de leur -beauté; et la lettre de madame de Sévigné au comte de Guitaud, publiée -pour la première fois dans l'édition de M. Gault de Saint-Germain -(lettre 1693, t. X, p. 445, édit. G.), qui nous apprend que madame de -Valence a été au couvent de la Visitation, explique celle qu'elle avait -écrite précédemment, et ne laisse aucun doute sur l'exactitude de -l'édition de la Haye. La preuve que les éditeurs ont altéré le texte de -cette lettre en voulant la corriger se tire encore du passage qui suit -immédiatement, où madame de Sévigné dit à sa fille (t. I, p. 20): -«Personne n'écrit mieux que vous; ne quittez jamais le naturel, votre -tour s'y est formé, et cela _surpasse_ un style parfait.» Tous les -éditeurs subséquents ont substitué (t. I, p. 332): «Vous écrivez -entièrement bien, personne n'écrit mieux; ne quittez jamais le naturel, -votre tour s'y est formé, et cela _compose_ un style parfait.» -Indépendamment du pléonasme dans les deux premiers membres de phrase, -qui n'était pas dans madame de Sévigné, en mettant le mot _compose_ à la -place du mot _surpasse_ on a fait disparaître une expression énergique -et piquante pour y substituer une expression impropre et plate; et de -plus, en croyant rendre la pensée plus logique, on l'a dénaturée, et on -lui a ôté tout ce qu'elle a d'original et de profond. L'intention de -madame de Sévigné est de faire distinguer ici l'écrivain du grammairien, -le talent d'écrire d'avec l'art d'écrire. Le naturel dans le style, -c'est la grâce: - - Et la grâce, plus belle encor que la beauté, - -dit la Fontaine quand il veut donner une idée des séduisants attraits de -Vénus. C'est la même pensée que celle de madame de Sévigné, exprimée -d'une manière analogue. Je dois dire que le savant et exact éditeur des -_Lettres de madame de Sévigné_ n'a pu ni rectifier ce texte ni éviter -cette méprise, puisqu'il n'avait pu se procurer l'édition de la Haye, -1726, lorsqu'il fit la sienne; et que la publication de la lettre de -madame de Sévigné au comte de Guitaud, qui fait mention de madame de -Valence, est bien postérieure à celle de son édition. Voyez _Lettres_ DE -SÉVIGNÉ, édit. de Monmerqué, in-8º, t. I, p. 48. - - Page 329, lignes 4-7: Une relation admirable, selon elle, adressée - à M. de Coulanges par M. de Ripert, homme d'affaires de M. de - Grignan. - -Voici le texte de l'édition de la Haye: - -«M. de Coulanges vient de m'apporter une relation admirable de tout -votre voyage, que lui fait très-agréablement M. Ripert; voilà justement -ce que nous souhaitons (p. 38).» ... «M. le marquis de Saint-Andiol -m'est venu voir; je lui ai montré la relation de Ripert, dont il a été -ravi pour l'honneur de la Provence... J'attends celle de Corbinelli (p. -39).» - -On peut voir aux endroits cités de l'_Histoire de Sévigné_, par M. -Aubenas, et surtout dans la note, p. 588, qui termine l'ouvrage de cet -auteur, quelles sont les prétentions de la famille de Ripert. Du temps -de madame de Sévigné, il y avait au moins quatre frères de ce nom; car, -dans la lettre du 6 septembre 1676, t. V, p. 113, de l'édition de G. de -S.-G., madame de Sévigné dit: «Mon fils me mande que les frères Ripert -ont fait des prodiges de valeur à la défense de Maestricht; j'en fais -mes compliments au doyen et à Ripert.» Ce doyen était le Ripert du -chapitre de Grignan, et le dernier mentionné celui qui était attaché à -M. de Grignan comme homme d'affaires. - -Des deux lettres du 18 mars 1671 des éditions modernes, il n'y en a -qu'une dans l'édition de la Haye; et dans les éditions modernes il y a -beaucoup de suppressions, qui portent principalement sur les noms -propres. Ainsi ces mots, «Bandol vous est d'un grand secours,» p. 34, -ont été supprimés. Suppression ensuite d'un long paragraphe important, -qui remplit la page 35; puis, page 36, le nom de _Sessac_, donné -intégralement, remplacé par S***. Tout le paragraphe 37 de madame de -Janson supprimé; page 39, le passage sur d'Harouys supprimé. - -CHAPITRE XVIII. - - Page 359, lignes 29 et 30, note 1: 20 septembre, _Lettres de - madame_ RABUTIN-CHANTAL; la Haye, 1726, 20 septembre 1671. - -Toute la première page de cette lettre ne se trouve que dans l'édition -de la Haye, et a été supprimée dans toutes les autres. - - Page 371, lignes 16 et 17: Molière lui lira samedi _Trissotin_. - -On a écrit (voyez TASCHEREAU, _Histoire de Molière_, 3e édit., 1844, -grand in-12, p. 256) que, lors des premières représentations des _Femmes -savantes_, le personnage de _Trissotin_ portait le nom de _Tricotin_, -pour que la satire contre l'abbé Cotin, dont ce rôle était l'objet, en -pût ressortir sans aucun détour. Mais la lettre de madame de Sévigné -semble être contraire à cette assertion peu vraisemblable, puisqu'elle -désigne ce rôle, et par ce rôle toute la pièce, par le nom de -_Trissotin_, qui est le seul qu'on trouve dans la pièce imprimée. _Les -Femmes savantes_ furent jouées le 11 mars 1672 (TASCHEREAU, _Histoire de -Molière_, 3e édition, p. 169). La lettre de madame de Sévigné est datée -du mercredi 9 mars, c'est-à-dire de deux jours antérieure à la -représentation, qui eut lieu le vendredi: ainsi dès lors le rôle portait -le nom de _Trissotin_. La lecture de cette pièce par Molière, annoncée -dans la lettre de madame de Sévigné pour le samedi 12 mars, n'eut -probablement pas lieu, puisque le jour fixé au samedi était le lendemain -même de la représentation. Cette pièce fut achevée d'imprimer le 10 -décembre 1672, comme nous l'apprend le catalogue de la _Bibliothèque -dramatique de M. de Soleinne_, no 1296, p. 298. La mention de cette -édition manque dans la bibliographie de Molière, de M. Taschereau. - - Page 378, ligne 7: Pour laisser écrire dans ses lettres. - -Surtout par Corbinelli. Des lettres de Corbinelli à Bussy, qui se -trouvent dans la correspondance de ce dernier, il n'y en a qu'un petit -nombre qui portent le nom de Corbinelli; il y en a beaucoup qui n'ont -que l'initiale du nom C***; enfin il y en a sans initiale. Un lecteur -familiarisé à la lecture des auteurs de ce siècle les reconnaît -facilement. Toutes sont très-mal rangées, ainsi que toute cette -intéressante correspondance, qui mériterait bien de trouver un éditeur -savant et intelligent. - -CHAPITRE XIX. - - Page 387, ligne 12: Ce fut une grande joie pour madame de Sévigné - lorsque de Pomponne... - -Nous apprenons par le Portefeuille de Dangeau, manuscrit de la -Bibliothèque du Roi, A, 253, que de Pomponne fut nommé secrétaire -d'État, en remplacement de M. de Lyonne, le 10 septembre, et qu'il -prêta serment le 12 septembre; la lettre de madame de Sévigné, qui donne -cette nouvelle à sa fille, est datée du 13 septembre. Il ne faut pas -confondre les Portefeuilles de Dangeau que nous citons ici et que nous -citerons peut-être encore avec le Journal de Dangeau; c'est tout autre -chose. - - Page 396, ligne 4: Les lettres les plus remarquables qu'elle - ait écrites. - -Deux de ces lettres étaient ainsi désignées, la lettre sur _le cheval_ -et celle sur _la prairie_. Cette dernière est, comme on l'a très-bien -remarqué, celle qui est relative au renvoi de _Picard_ (du 22 juillet -1671) et où madame de Sévigné explique si agréablement à son cousin de -Coulanges, tout à fait étranger, comme un vrai citadin, aux travaux -ruraux, en quoi consiste l'opération du fanage. - - Page 396, ligne 9: Elle gardait soigneusement les lettres du - spirituel chansonnier. - -«Ce petit Coulanges vaut trop d'argent; je garde toutes ses lettres.» -(SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 29 janvier 1685, t. VII, p. 229, édit. de M.) - - Page 397, lignes 7 et 8: Elle avait dix ans moins que lui. - -Philippe-Manuel de Coulanges était né à Paris vers 1631, Marie-Angélique -Dugué en 1641. Elle se maria le 16 décembre 1659, et n'avait alors que -dix-sept ans et quelques mois. - - Page 399, lignes 16 et 17: Auxquels s'applique plus particulièrement - le nom d'esprit. - -Comme, par exemple, lorsqu'elle dit du duc de Villeroi, qui était -amoureux d'une femme nullement éprise de lui: «Il est plus charmé qu'il -n'est _charmant_.» Ce dernier mot, ainsi placé, est à la fois verbe et -adjectif et applicable au duc dans sa double et maligne signification. -(Voyez la lettre du 24 février 1673.) - - Page 399, lignes 21 et 22: Son écriture et son orthographe ne - répondaient pas à l'élégance de son style. - -Coulanges a inséré ces mots dans une lettre de sa femme à madame de -Grignan: - -«Je viens de prendre la liberté de lire tout ce que madame de Coulanges -vous écrit; c'est grand dommage que ce ne soit une meilleure écriture et -une meilleure orthographe; son style assurément le mériterait bien, -convenez-en, madame; mais il ne faut pas espérer qu'elle s'en corrige. -Tout ce qui est à souhaiter, c'est que vous puissiez lire ce qu'elle -vous mande.» (Lettre de madame de Coulanges à madame de Grignan, 7 -juillet 1703, t. XI, p. 398.) - - Page 401, lignes 3 et 4: Madame de Sévigné se plut toujours dans - la société de la femme de son cousin. - -Madame de Sévigné ne voulait pas que son cousin quittât la rue du -Parc-Royal pour aller demeurer au Temple, parce que cela éloignait -d'elle madame de Coulanges. «Au lieu de trouver, comme je faisais, cette -jolie madame de Coulanges sous ma main, prendre du café avec elle, y -courir après la messe, y revenir le soir comme chez soi; enfin, mon -pauvre cousin, ne m'en parlez pas: je suis trop heureuse d'avoir -quelques mois pour m'accoutumer à ce bizarre dérangement.» (Lettre du -1er décembre 1690, t. IX, p. 427.) - -CHAPITRE XX. - - Page 415, lignes 23 et 24: SOLI DEO HONOR ET GLORIA. - -Cette inscription, qui est tirée du texte de l'épître de saint Paul aux -Romains, a donné lieu au continuateur de Bayle (Chauffepié, Supplément -au Dictionnaire de Bayle) de prêter à madame de Sévigné, dans l'intérêt -du protestantisme, des sentiments contraires à l'invocation des saints, -que ses lettres démentent en un grand nombre d'endroits. - - Page 416, ligne 26: Racine passera comme le café. - -L'usage du café n'ayant été introduit en France que vers l'an 1669, il -en résulte que les premiers chefs-d'œuvre de Racine lui sont -antérieurs; _Andromaque_ date de 1669, les _Plaideurs_ de 1668, -_Britannicus_ de 1669, _Bajazet_ de 1672. Le premier traité, je crois, -publié sur le café, en français, est celui qui est intitulé _De l'usage -du caphé, du thé, et chocolate_ (sic); Lyon, chez Girin, 1671, in-8º. Il -est traduit du latin, et il est dit, page 30, «que la plupart de ceux -qui usent du café y sont réduits par nécessité, et le prennent plutôt -comme un médicament que comme un régal.» Il en était de même du thé et -du chocolat. Mais dix ans plus tard il se faisait de toutes ces -substances, et surtout du café, une très-grande consommation à Londres -et à Paris, «non-seulement, dit de Blégny, chez les marchands de -liqueurs, mais encore dans les maisons particulières et dans les -communautés.» _Du bon usage du thé, du café et du chocolat, pour la -préservation et la guérison des maladies_, par M. de Blégny; Paris, -1687, in-12, p. 96 et 166. De Blégny, d'après Bernier, dit que dans -l'Inde et la Perse on use très-peu de café, et seulement dans les ports -de mer; mais que par toute la Turquie on en fait un fort grand usage. -«Peu s'en faut, ajoute de Blégny, que les Anglais et les Hollandais ne -suivent l'exemple des Turcs, et peu s'en faut aussi que nous ne soyons -aussi avancés que ceux-là sur cette habitude; mais en revanche les -Espagnols, les Italiens et les Flamands ne s'y portent pas volontiers.» -(P. 166.) Bien loin de dénigrer le café, et surtout le café au lait, -madame de Sévigné fut une des premières à en prendre, et elle en -recommandait l'usage à sa fille. (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 février 1690, -t. X, p. 263, édit. de G.) - - - - -SUPPLÉMENT AUX NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS DE LA PREMIÈRE PARTIE. - -En développant dans la première et la seconde partie de cet ouvrage la -politique de Mazarin, j'ai souvent eu occasion de citer des lettres -autographes de Mazarin, de Colbert et de Louis XIV[902], qui -appartiennent à la Bibliothèque royale. Des fragments de ces lettres -avaient déjà été imprimés, mais très-incorrectement, par Soulavie, dans -les _OEuvres de Saint-Simon_. Elles ont été très-bien publiées dans les -_Documents historiques sur l'histoire de France_, par M. -Champollion-Figeac, qui me les avait indiquées. Mais j'ai cité à la page -215 de la première partie une _lettre autographe d'Anne d'Autriche au -cardinal Mazarin_, que je ne trouve point dans le recueil de M. -Champollion-Figeac. Cette lettre n'a point été publiée ailleurs, et il -est intéressant de la faire connaître, parce qu'elle vient à l'appui de -ce que j'ai dit du refroidissement d'Anne d'Autriche pour le cardinal -Mazarin, lorsque celui-ci, afin de conserver le pouvoir, se fit un appui -du jeune roi, dont il avait capté toute la confiance, contre la reine sa -mère, ou plutôt contre les intrigues des personnes qui l'entouraient. - -LETTRE D'ANNE D'AUTRICHE AU CARDINAL MAZARIN. - - «A Saintes, ce 30 juin 1660. - -«Vostre letre ma donnee une grande joye je ne say si je seray asses -heureuse pour que vous le croies et que si eusse creu qune de mes letres -vous eust autant pleut j'en aurays escrit de bon cœur et il est vray -que den voir tant et des transports avec lon les recent et je les voyes -lire me fesoit fort souvenir d'un autre tant[903] don je me souviens -presque a tout momants quoy que vous en puissiez croire et douter je -vous asseure que tous ceux de ma vie seront enploies à vous tesmoigner -que jamais il ni a euee damitie plus veritable que la mienne et si vous -ne le croies pas jespere de la justice que jay que vous vous -repâtires[904] quelque jour den avoir jamais douté et si je vous pouves -aussi bien faire voir mon cœur que ce que je vous dis sur ce papier je -suis asseurée que vous series contant, ou vous series le plus ingrat -homme du monde et je ne croie pas que cela soiet. La Reyne[905] qui -escrit eicy sur ma table me dit de vous dire que ce que vous me mandes -du confidant[906] ne lui déplait pas et que je vous asseure de son -affession, mon fils[907] vous remercie aussi et 22[908] me prie de vous -dire que jusques au dernier soupir (symboles) quoique vous en croies -(symboles) - -«Et au dos est escrit: _A Monsieur le Cardinal_.» - - * * * * * - - [902] Voyez IIe partie, p. 155, 161, 229. - - [903] Temps. - - [904] Repentirez. - - [905] La jeune reine, la femme de Louis XIV. - - [906] Le confident, c'est le roi. Voyez les _Lettres inédites de_ - MAZARIN; publiées par M. Ravenel. - - [907] Philippe de France, le frère de Louis XIV. La lettre était - fermée par une petite faveur rouge, scellée des deux côtés du cachet - d'Anne d'Autriche, et dont les bouts subsistent encore, ainsi que les - cachets. Cette lettre, ployée, n'a que la grandeur d'un billet. - - [908] Le numéro 22 est, dit-on, la reine elle-même; et aux - conjecture que ces (symboles) remplacent les mots par lesquels elle - était convenue d'exprimer sa tendresse pour Mazarin. Voyez la clef - dans les _Lettres inédites de_ MAZARIN, publiées par M. Ravenel, 1836, - in-8º, p. 491. - - * * * * * - -Cette lettre a été écrite lorsque Louis XIV, après son mariage, revint -avec toute la cour, de Saint-Jean-de-Luz à Paris. D'après les nombreuses -relations de ce voyage, le 23 juin on était à Bordeaux, le 27 à Blaye. -«Le 29, dit Colletet dans sa relation (pag. 5), les reines partirent -pour Saintes,» où elles arrivèrent le 30; c'est de là et de ce jour -qu'est datée la lettre. Le roi s'était écarté, et avait été au Brouage -avec le cardinal, qui rejoignit les reines le lendemain à -Saint-Jean-d'Angely. - - - - -TABLE SOMMAIRE - -DES CHAPITRES DE CE VOLUME. - - CHAPITRE PREMIER.--1664-1666. - - Pages. - - Occupation de Bussy dans son exil.--Louis XIV et sa cour.--Madame - de Sévigné et madame Duplessis-Guénégaud.--De Pomponne, - ambassadeur en Suède.--Société réunie à Fresnes.--Correspondance - de M. de Pomponne et de madame de Sévigné. 1 - - - CHAPITRE II.--1666-1667. - - Mademoiselle de Sévigné est produite dans le monde.--Partis qui se - présentent pour elle.--Madame de Sévigné aux Rochers.--Guerre - d'Espagne.--De Louis XIV et de son gouvernement.--De ses victoires - et de ses maîtresses. 31 - - - CHAPITRE III.--1667. - - De Bussy et des personnes avec lesquelles il était en - correspondance. 48 - - - CHAPITRE IV.--1666-1667. - - Madame de Sévigné passe l'automne au château de Fresnes.--Arnauld - d'Andilly.--Le comte de la Rochefoucauld.--Madame de la - Fayette.--Madame de Motteville.--Le comte de Cessac.--Madame de - Caderousse.--Lettre de mademoiselle de Sévigné à l'abbé le - Tellier. 70 - - - CHAPITRE V.--1668-1669. - - Conquête de la Franche-Comté.--Paix d'Aix-la-Chapelle.--Fête - donnée à Versailles.--Place qu'y occupaient madame de Sévigné et - sa fille.--Bruits qui couraient de l'inclination de Louis XIV pour - mademoiselle de Sévigné.--Intrigues du roi.--La duchesse de - Sully.--La Vallière, madame Scarron et madame de Montespan. 82 - - - CHAPITRE VI.--1668-1669. - - Versailles.--Goût de madame de Sévigné pour les divertissements du - théâtre.--Influence du grand mouvement littéraire de l'époque sur - le talent de madame de Sévigné.--Sa correspondance avec le - cardinal de Retz.--Occupations de celui-ci. 98 - - - CHAPITRE VII.--1668-1669. - - Siége de Candie.--Sévigné s'embarque pour aller au secours de - cette ville.--Tristes résultats de cette expédition.--Sévigné - revient avec la Feuillade, et rejoint sa mère. 116 - - - CHAPITRE VIII.--1668-1669. - - Mariage de mademoiselle de Sévigné avec le comte de - Grignan.--Détails et réflexions sur ce mariage. 125 - - - CHAPITRE IX.--1669. - - Altercations de madame de Sévigné avec Bussy.--Politique de Louis - XIV.--Madame de Sévigné veut que Bussy écrive au comte de - Grignan.--Bussy résiste, et ensuite consent. 146 - - - CHAPITRE X.--1669-1671. - - Bussy.--Sa famille.--Société qui fréquentait son château.--Son - animosité envers madame de Monglat.--Son commerce de lettres avec - madame de Scudéry.--Bussy écrit ses Mémoires. 163 - - - CHAPITRE XI.--1670-1671. - - Correspondance de Bussy avec madame de Sévigné.--Claude Frémyot - institue madame de Sévigné son légataire universel.--Bussy saisit - cette occasion de renouer avec elle son commerce de - lettres.--Nouvelles altercations entre eux. 181 - - - CHAPITRE XII.--1670-1671. - - Louis XIV envoie de nouveaux secours à Candie.--Beaufort y - périt.--Traité secret avec Charles II.--Prospérité de la - France.--Molière, Racine et Corneille continuent à travailler pour - le théâtre.--Madame de Montespan devient maîtresse en titre.--Ses - enfants sont confiés à madame Scarron.--Retraite de la Vallière à - Chaillot.--Détails sur les favoris de Louis XIV.--Henriette - d'Angleterre périt par le poison.--Madame de Sévigné parle de - tous ces événements. 196 - - - CHAPITRE XIII.--1670-1671. - - Duel entre Duval, valet de pied de la princesse de Condé, et - Bussy-Rabutin, son page.--Celui-ci s'enfuit en Allemagne.--Madame - de Sévigné entre en correspondance avec lui et avec sa femme, la - duchesse de Holstein.--Madame de Sévigné est bien instruite des - intrigues de cour.--Du comte de Saint-Paul et du comte de - Fiesque.--Pouvoir de madame de Montespan.--La Vallière se retire - encore à Chaillot.--Colbert la ramène à la cour. 226 - - - CHAPITRE XIV.--1671. - - Mademoiselle et Lauzun.--Lettre de madame de Sévigné sur leur - mariage. 242 - - - CHAPITRE XV.--1669-1671. - - Madame de Sévigné à Livry.--Mort de Saint-Pavin.--Le comte de - Grignan est nommé lieutenant général gouverneur de la - Provence.--Correspondance de madame de Sévigné avec toute la - famille de Coulanges à Lyon.--Nouvelles diverses.--M. de Grignan - musicien.--Éloges donnés par madame de Sévigné aux ouvrages de - Nicole et de la Fontaine et aux prédications de Bourdaloue. 285 - - - CHAPITRE XVI.--1670-1671. - - Affaires de la Provence.--Conseils donnés par madame de Sévigné - au comte de Grignan.--Madame de Grignan se dispose pour aller en - Provence rejoindre son mari. 302 - - - CHAPITRE XVII.--1671. - - Départ de madame de Grignan.--Son voyage de Paris à Aix.--Elle - rencontre à Moulins madame de Guénégaud.--Madame de Grignan - arrive à Aix.--Honneurs qui lui sont rendus par M. de Vivonne. 319 - - - CHAPITRE XVIII.--1671-1672. - - Etats de Bretagne.--Motifs qui forcent madame de Sévigné d'aller - en Bretagne.--Examen de sa correspondance avec sa fille. 337 - - - CHAPITRE XIX.--1671-1672. - - Détails sur la correspondance de madame de Sévigné avec diverses - personnes:--avec d'Hacqueville,--Corbinelli,--madame de la - Fayette,--M. et madame de Coulanges,--avec Sévigné, son fils. 385 - - - CHAPITRE XX.--1671-1672. - - Parallèle entre madame de Sévigné et madame de - Grignan.--Caractères, habitudes, inclinations de l'une et de - l'autre.--Leur goût et leurs opinions en littérature,--en - philosophie,--en religion.--Bons conseils donnés par madame de - Sévigné à sa fille. 406 - - - NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 449 - - - SUPPLÉMENT AUX ÉCLAIRCISSEMENTS DE LA PREMIÈRE PARTIE. 477 - - - Lettre inédite d'Anne d'Autriche au cardinal Mazarin. _ibid._ - - -FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. - - - - -LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE, RUE JACOB, 56. - - -CHEFS-D'OEUVRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. - -Format in-18 anglais, la plupart avec portraits. - -PRIX DE CHAQUE VOLUME: TROIS FRANCS. - -_Les volumes d'un prix différent sont indiqués._ - - - Anciens monuments de la langue française - Vol. - ÉGINHARD, Vie de Charlemagne, 4 fr. 1 - - FROISSART, Chroniques, 4 fr. 1 - - GRÉGOIRE DE TOURS, trad. par H. Bordier, 8 fr. 2 - - JOINVILLE, Vie de saint Louis. Vie de Joinville, - par M. Ambr. Didot. Prix: 5 fr. 1 - - LORRIS (DE), Roman de la Rose, 8 fr. 2 - - PASQUIER, Recherches sur la France, 8 fr. 2 - - RABELAIS, OEuvres complètes, 8 fr. 2 - - RONSARD, Choix de poésies, 8 fr. 2 - - - NISARD, Hist. de la littérature française, 16 fr. 4 - - - BEAUMARCHAIS, Théâtre 1 - - BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Paul et Virginie 1 - -- Études de la nature 1 - - BOILEAU 1 - - BOSSUET, Sermons 1 - -- Oraisons 1 - -- Discours sur l'Histoire universelle 1 - - BUFFON, Epoques de la nature 1 - -- Les Animaux 1 - - CHATEAUBRIAND, Atala 1 - -- Génie du christianisme 2 - -- Martyrs 1 - -- Natchez 1 - -- Itinéraire de Paris à Jérusalem 2 - -- Mélanges politiques et littéraires 1 - -- Études historiques 1 - -- Analyse de l'histoire de France 1 - - CHEFS-D'OEUVRE TRAGIQUES 2 - - CHEFS-D'OEUVRE COMIQUES 8 - - CHEFS-D'OEUVRE HISTORIQUES 2 - - CLASSIQUES DE LA TABLE 2 - - CORNEILLE, Théâtre 2 - - COURIER (Paul-Louis) 1 - - CUVIER, Révolutions du globe 1 - - D'AGUESSEAU (le chancelier) 1 - - DEFOE, Robinson Crusoé 1 - - DELILLE (Choix) 1 - - DESJARDINS, Vie de Jeanne d'Arc 1 - - DIDEROT 2 - - DUREAU DE LA MALLE, L'Algérie 1 - - FÉNELON, Télémaque 1 - -- Éducation des filles 1 - -- Existence de Dieu 1 - - FLORIAN, Fables 1 - -- Don Quichotte 1 - - GENOUDE (DE), Vie de Jésus-Christ 1 - - GONCOURT (DE), Marie Antoinette 1 - - HAMILTON, Mémoires de Grammont 1 - - LA BRUYÈRE, Caractères 1 - - LA FONTAINE, Fables 1 - - LA ROCHEFOUCAULD 1 - - LE SAGE, Gil Blas 1 - - MALHERBE, J.-B ROUSSEAU, LEBRUN 1 - - MARMONTEL, Littérature 3 - - MASSILLON, Petit Carême 1 - - MAURY, Éloquence 1 - - MIGNET, Révolution française, 7 fr 2 - - MOLIÈRE, Théâtre 2 - - MONTESQUIEU, Grandeur des Romains 1 - - MONTESQUIEU, Esprit des lois 1 - - NAPOLÉON, par M. Kermoysan 4 - - PASCAL, Provinciales 1 - -- Pensées 1 - - RACINE, Théâtre 1 - - RACINE (LOUIS), Poëme de la Religion 1 - - REGNARD, Theâtre 1 - - ROLAND, Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande 1 - - ROLLIN, Traité des études 3 - -- Histoire ancienne 10 - -- Histoire romaine 10 - - ROUSSEAU, Nouvelle Héloïse 1 - -- Émile 1 - -- Confessions 1 - -- Petits chefs-d'œuvre 1 - - RULHIÈRE (DE), Révolutions de Pologne 3 - - SAINT-ÉVREMOND, 4 fr. 1 - - SCRIBE, Théâtre 5 - - SÉVIGNÉ, Lettres complètes 6 - -- Choix 1 - - SOUZA (DE), Lettres portugaises 1 - - SILVIO PELLICO, Mes Prisons 1 - - STAËL (DE), Corinne 1 - -- De l'Allemagne 1 - -- Delphine 1 - - VIENNET, Mélanges de poésies 1 - -- Le Cimetière du Père-Lachaise 1 - - VIES DES SAINTS 2 - - VOLTAIRE, Commentaires sur Corneille 1 - -- Henriade 1 - -- Théâtre 1 - -- Louis XIV 1 - -- Louis XV 1 - -- Charles XII 1 - -- Contes 1 - -- Romans 1 - - WALCKENAER, Mémoires sur madame de Sévigné, 24 fr. 6 - -- Vie d'Horace, 8 fr. 2 - -- Vie de la Fontaine, 8 fr. 2 - -- Géographie des Gaules, 8 fr. 2 - -- Lettres sur les contes des fées, 4 fr. 1 - - - LITTÉRATURE ANCIENNE - (TRADUCTION FRANÇAISE). - - ARISTOPHANE, trad. par Artaud, 7 fr. 2 - - EURIPIDE, trad. par le même, 7 fr. 2 - - HÉRODOTE, traduction par Miot 2 - - HOMÈRE, Iliade, trad. par Dugas-Montbel 1 - -- Odyssée, trad. par le même 1 - - - LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE. - - ARIOSTE, L'Orlando furioso 2 - - BOCCACE, Il Decamerone 2 - - CAMOËNS, Os Lusiadas 1 - - DANTE, La Divina Commedia 1 - -- Traduction par Artaud 1 - - GOLDONI, Commedie scelte 1 - - TASSE, La Gerusalemme liberata 1 - -- Traduction française 1 - - -TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE). - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écris -de Marie de Rabutin-Chantal, vol. 3/6, by Charles Athanase Walckenaer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES TOUCHANT LA VIE *** - -***** This file should be named 51802-0.txt or 51802-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/8/0/51802/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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