summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/51802-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/51802-0.txt')
-rw-r--r--old/51802-0.txt16059
1 files changed, 0 insertions, 16059 deletions
diff --git a/old/51802-0.txt b/old/51802-0.txt
deleted file mode 100644
index 5ebdf04..0000000
--- a/old/51802-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,16059 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de
-Marie de Rabutin-Chantal, vol. 3/6, by Charles Athanase Walckenaer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, vol. 3/6
-
-Author: Charles Athanase Walckenaer
-
-Release Date: April 19, 2016 [EBook #51802]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES TOUCHANT LA VIE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
-
-La notation {lt} est l'abrégé du livre tournois.
-
-
-
-
- MÉMOIRES
-
- SUR MADAME
-
- DE SÉVIGNÉ
-
- TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-
- MÉMOIRES
-
- TOUCHANT
-
- LA VIE ET LES ÉCRITS
-
- DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
-
- DAME DE BOURBILLY
-
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ
-
- DURANT LE MINISTÈRE DU CARDINAL MAZARIN
- ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
-
- SUIVIS
-
- De Notes et d'Éclaircissements
-
- PAR
-
- M. LE BARON WALCKENAER
-
- QUATRIÈME ÉDITION
-
- REVUE ET CORRIGÉE
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
- 1880
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
-
-DE
-
-MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
-
-DAME DE BOURBILLY,
-
-MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-1664-1666.
-
- Occupation de Bussy dans son exil.--Inconvénients qu'eurent pour
- lui les diverses éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ et
- du cantique obscène et supposé qu'on y intercala.--Jouissances
- maternelles de madame de Sévigné--Louis XIV; sa cour.--Ses maximes
- de gouvernement.--Boileau, Racine, la Rochefoucauld font paraître
- leurs premiers ouvrages.--Tous ces écrivains sont les censeurs de
- leur époque.--La satire est personnelle.--Répulsion que madame de
- Sévigné devait éprouver pour le caractère des nouveaux
- littérateurs.--Si elle goûtait peu leur personne, il n'en était
- pas de même de leurs écrits.--Elle assiste chez madame de
- Guénégaud à une lecture faite par Racine et par
- Boileau.--Pomponne, revenu de son exil, assiste aussi à cette
- lecture.--Détails sur les personnages qui s'y trouvaient, sur
- madame de Feuquières, madame de la Fayette, la Rochefoucauld,
- Gondrin, Louis de Bassompierre, l'abbé de Montigny, d'Avaux,
- Châtillon, Barillon, Caumartin.--Détails sur madame de
- Guénégaud.--Portrait de cette dame par Arnauld d'Andilly.--Ses
- liaisons avec d'Andilly et avec son fils de Pomponne.--Elle marie
- sa fille au duc de Caderousse.--Mademoiselle de Sévigné liée avec
- mademoiselle de Montmort, qui épouse M. de Bertillac.--M. de
- Guénégaud sort de la Bastille.--Description du château de
- Fresnes.--Plaisirs qu'on y goûtait.--Mascarade à l'hôtel de
- Guénégaud.--Vers adressés à madame de Guénégaud.--Pomponne est
- nommé ambassadeur en Suède.--Mort d'Anne d'Autriche et du prince
- de Conti.--Le roi passe l'été à Fontainebleau, et madame de
- Sévigné à Fresnes.--Correspondance entre Pomponne et la société du
- château de Fresnes.--Lettres de madame de la Fayette et de madame
- de Sévigné à Pomponne.--Détails sur l'évêque de Munster.--Détails
- sur madame et M. de Coulanges.--Lettres de Pomponne à la société
- réunie à Fresnes.--Réflexions.
-
-
-Nous avons terminé la seconde partie de ces _Mémoires_ à l'exil du comte
-de Bussy: ce courtisan disgracié s'occupait à embellir sa demeure,
-cherchant vainement, dans ses goûts pour les arts et la poésie, une
-distraction aux tourments de l'ambition déçue et aux angoisses de
-l'amour trompé. La vanité qui le dominait ne lui permettait pas de
-croire qu'il fallût renoncer à aucune de ses espérances, et il ne
-pouvait calmer les agitations d'un cœur en proie aux regrets, à la
-haine, à l'envie et à tous les sentiments les plus contraires au repos
-de l'âme. Il avait rangé dans la superbe galerie de son château les
-portraits des plus illustres personnages de l'histoire de France et,
-avec ses portraits de famille, ceux des hommes les plus célèbres et des
-femmes les plus belles et les plus spirituelles de son temps. Pour ces
-derniers portraits il avait composé des emblèmes et des inscriptions
-plus propres à faire briller la malice que la finesse de son esprit; et,
-par ses vaniteuses rancunes, il entretenait imprudemment l'animosité de
-ses ennemis[1].
-
- [1] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 65; t. V, p. 41.--MILLIN,
- _Voyage dans les départements du midi de la France_, t. I, p.
- 208-219, chap. XIV, pl. XII de l'atlas.--CORRARD DE BREBAN,
- _Souvenirs d'un voyage aux ruines d'Alise et au château de
- Bussy-Rabutin_; Troyes, 1833, in-8º, p. 16-29.
-
-Leur haine l'avait cependant aidé à obtenir plus promptement sa liberté.
-Le désir qu'ils avaient de se venger de lui leur fit outre-passer, dans
-leurs calomnies, la mesure de la vraisemblance. Nous avons dit, et avec
-juste raison, dans la seconde partie de ces _Mémoires_[2], que le fameux
-libelle de Bussy, intitulé _Histoire amoureuse des Gaules_, ne contenait
-pas les couplets infâmes qu'on y a insérés depuis; et nous avions pensé,
-d'après les éditions de cet ouvrage que nous avions réunies, qu'on ne
-les avait intercalés que longtemps après: en cela nous nous
-trompions[3]. Les ennemis de Bussy, aussitôt qu'il eut été mis à la
-Bastille, s'occupèrent de faire imprimer en Hollande l'ouvrage inculpé,
-et ils en firent faire une édition avec le nom de l'auteur[4]. Celui qui
-prépara la copie de cette édition, au titre un peu déguisé d'_Histoire
-amoureuse des Gaules_, substitua celui d'_Histoire amoureuse de France_;
-et, au lieu de laisser subsister les noms supposés, il mit en toutes
-lettres les véritables noms des personnages, d'une manière beaucoup plus
-complète et plus exacte que dans la _clef_ des deux éditions anonymes et
-subreptices qui avaient paru. Restait le cantique chanté durant la
-semaine sainte au château de Roissy, mais qui n'était pas dans les deux
-premières éditions, parce que la copie livrée à l'imprimeur par la
-marquise de la Baume ne le contenait pas. On avait fait d'assez
-nombreuses copies des couplets et vaudevilles composés à l'époque de la
-Fronde et du ministère du cardinal Mazarin, qui presque tous étaient
-dirigés contre ce ministre, le roi, la reine mère, ses filles d'honneur:
-plusieurs de nos bibliothèques conservent encore ces recueils, en
-écriture du temps, annotés et contenant des détails souvent vrais,
-souvent faux, sur les personnes chansonnées; ce qui faisait dire à
-Ménage qu'il était impossible d'écrire sincèrement l'histoire de son
-temps sans un recueil de vaudevilles[5]. L'éditeur de l'_Histoire
-amoureuse de France_ imagina d'aller chercher dans un de ces recueils
-tout ce qu'il y avait de plus immonde, de plus ordurier, de plus plat,
-dans les nombreux couplets dits _Alleluia_, parce qu'ils étaient sur
-l'air des noëls parodiés, composés contre le roi, MONSIEUR, Mazarin, la
-reine mère et ses filles d'honneur. Ce fut un libraire du Palais, nommé
-François Maugé, avec lequel Bussy avait été en relation, qui, de concert
-avec les puissants ennemis de ce dernier et entraîné par la cupidité,
-s'entendit avec un autre libraire de Bruxelles (Foppens)[6], pour faire
-paraître cette édition interpolée et scandaleuse de l'_Histoire
-amoureuse des Gaules_, la seule peut-être qui du vivant de l'auteur ait
-été publiée avec son nom; du moins plusieurs de ceux qui réimprimèrent
-ensuite l'_Histoire amoureuse de France_ d'après cette édition
-eurent-ils la pudeur de supprimer le nom de Bussy sur le titre[7].
-
- [2] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 2e partie, p. 138-142, 150,
- 350 et 351.
-
- [3] Conférez p. 351, ligne 16, et la note p. 510 de la 1re
- édition.
-
- [4] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses
- Maximes d'amour_, 1666, petit in-12 de 237 pages, sans les
- Maximes, qui commencent le volume et ne sont pas paginées.
-
- [5] _Ménagiana_, t. III, p. 355.
-
- [6] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, in-12, t. II, p.
- 373 et 377.
-
- [7] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses
- Maximes d'amour_, MDCLXVI, petit in-12 (sans nom de lieu ni
- d'imprimeur). Le récit de la débauche pendant la semaine sainte
- est à la page 190; le _Cantique_, p. 195 et 197; l'Histoire de
- madame de Sévigné, à la page 200. Autre édition, sans nom
- d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse des Gaules_, édition
- nouvelle; à Liége, 1666 (avec la sphère), 260 pages. L'Histoire
- de madame de Chanville (Sévigné) est à la page 216. Autre
- édition, et sans nom d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse de
- France_; Amsterdam, chez Isaac Van-Dyck, 1 vol. in-12, MDCLXXVII.
- _Le Cantique_ est aux pages 198 à 200; l'Histoire de madame de
- Sévigné, à la page 202. Il y a de plus, dans cette édition, la
- Lettre au duc de Saint-Aignan, en date du 12 novembre 1665, qui
- est dans le _Discours de Bussy à ses enfants_, page 382.
-
-Deux syndics de la corporation des libraires de Paris, avertis par
-Foppens qu'il allait faire paraître cette édition, en instruisirent
-Bussy dans sa prison. Bussy se hâta d'écrire à Colbert à ce sujet, et il
-employa en même temps un habile commissaire de police pour découvrir
-ceux qui vendaient sous son nom l'_Histoire amoureuse de France_.
-
-Deux libraires surpris en flagrant délit furent saisis et mis à la
-Bastille. Bussy apprit, par l'interrogatoire qu'on fit subir à Maugé,
-que cet homme l'avait déjà dénoncé en 1663, comme lui ayant troqué deux
-exemplaires du _Testament du cardinal Mazarin_. Ce fait fut trouvé faux
-d'après les propres déclarations de Maugé, qui fut mis au cachot pour sa
-calomnie. Il en sortit deux jours après, ce qui parut suspect à Bussy;
-car il sut en même temps alors, d'après cette dénonciation, qu'on avait
-été sur le point de l'arrêter, lui Bussy, quand la cour allait à
-Vincennes en 1664, et qu'on en fut empêché par l'entretien qu'il avait
-eu à Fontainebleau avec le roi. Bussy, dans cet entretien, se justifia
-non pas de ce qui concernait la dénonciation faite contre lui, puisqu'il
-l'ignorait alors, mais d'être l'auteur des couplets ou des
-plaisanteries qu'on lui attribuait faussement. Le roi déclara au duc de
-Saint-Aignan qu'il était désabusé et satisfait des explications qui lui
-avaient été données par Bussy[8].
-
- [8] Sur cette entrevue du roi, conférez BUSSY, _Mémoires_,
- Amsterdam, 1721, t. II, p. 283, et _Discours du comte_ DE
- BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_; Paris, chez Anisson, directeur de
- l'Imprimerie royale, 1694, p. 365-367.
-
-Quand parut l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_ avec l'ignoble
-cantique et le nom de Bussy, Louis XIV n'eut pas besoin d'une nouvelle
-explication pour ajouter foi aux protestations de Bussy. Il ne douta pas
-un instant qu'il ne pouvait avoir part à cette édition ni au cantique.
-Par le manuscrit que lui avait remis Bussy, Louis XIV connaissait le
-cantique chanté à Roissy, et il savait que ni Bussy ni aucun de ceux
-qui, dans leur débauche, avaient pendant la semaine sainte fait parade
-d'impiété n'avaient pu proférer les paroles qu'on leur prêtait. Les
-disciples des Petit[9], des Théophile, des auteurs du _Parnasse
-satirique_, d'où partaient de telles attaques, se cachaient dans de
-honteux galetas, et ne hantaient pas les palais. L'homme de cour ne se
-croyait pas moins un honnête homme en affichant l'incrédulité en
-religion et le libertinage des mœurs; mais il aurait cru renoncer à
-jamais à ce titre s'il avait employé, en vers ou en prose, l'argot
-crapuleux de la débauche et le langage de la canaille. Bussy, qui
-passait pour un des plus beaux esprits de la cour et un des plus
-délicats, quoiqu'un des plus mordants, pouvait, moins qu'un autre, être
-soupçonné d'un si honteux travers. S'il inséra dans son roman
-historique le malin cantique chanté à Roissy, il ne le laissa
-certainement pas tel qu'il avait été improvisé, et il le supprima dans
-la copie qui fut communiquée à madame de la Baume. Les plaintes qu'il
-forma sur le tort que lui faisaient ses ennemis par l'édition de
-Bruxelles furent entendues et accueillies. Sa femme ayant alors demandé
-qu'il fût relâché pour se faire traiter d'une maladie dont il était
-atteint, Louis XIV envoya aussitôt Vallot, son premier médecin, et
-Félix, son premier chirurgien, pour visiter le prisonnier[10], et donna
-ordre de l'élargir. Bussy sortit enfin de la Bastille, pour n'y plus
-rentrer. Il avait écrit le 10 mars (1665) pour prier Colbert de faire
-arrêter les libraires qui débitaient l'édition de Bruxelles. Le 22
-avril, la comtesse de Bussy avait adressé sa demande au roi, et le 17
-mai Bussy était libre. Ces dates en disent plus que tous les arguments
-sur les couplets intercalés. Dans sa retraite, le duc de Saint-Aignan,
-le duc de Noailles et un grand nombre de personnages comblés des faveurs
-de Louis XIV continuèrent à correspondre avec Bussy, et s'honoraient
-d'être de ses amis. Mais ils ne purent jamais le faire rentrer au
-service, quoique la reine mère elle-même eût souvent intercédé pour lui
-lorsqu'il était en prison[11].
-
- [9] Conférez les _OEuvres diverses du sieur_ D***; Amsterdam,
- 1714, t. II, p. 229.
-
- [10] BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 301. _Discours
- du comte_ DE BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_, 1694, in-12, p. 404.
-
- [11] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 337.
-
-Nous savons que, lors de l'accusation intentée à Bussy pour avoir
-composé des écrits offensants contre le roi et la reine mère, le
-vendredi 17 avril 1665 au matin, le chevalier du guet Testu se
-transporta chez Bussy, et, d'après les ordres qu'il avait reçus,
-s'empara de tous ses papiers, et même le fouilla. Au nombre des
-manuscrits que Testu saisit était celui de l'_Histoire amoureuse des
-Gaules_, le même que Bussy avait prêté au roi. Après que le lieutenant
-de justice criminel eut pris connaissance de ce manuscrit et de tous les
-papiers de Bussy, qu'il l'eut interrogé juridiquement et qu'on eut fait
-un rapport au roi sur le résultat de cette enquête, le roi déclara que
-Bussy n'avait rien écrit contre sa personne ni contre celle de la reine,
-et permit à ceux qui s'intéressaient à lui de parler en sa faveur. Mais
-cependant le roi dit en même temps qu'il retiendrait encore Bussy en
-prison, pour le dérober à la fureur des ennemis qu'il s'était faits par
-son libelle, parce que, sans cette précaution, ils le feraient
-assassiner; ce que Bussy confirme lui-même, puisqu'il avoue que, sur les
-avis qui lui furent donnés, il ne sortait plus qu'avec deux pistolets
-dans sa voiture, et qu'il se faisait suivre de quatre hommes à cheval,
-également armés[12]. On sut bientôt que c'était sur la dénonciation du
-prince de Condé, et non par suite d'aucun ressentiment du roi, que Bussy
-avait été arrêté[13]. Par les lettres du duc de Saint-Aignan, nous
-apprenons que ce fut le même motif qui força Louis XIV à exiler Bussy
-dans ses terres et qui l'empêchait de lui permettre de revenir à Paris
-et d'employer ses talents pour la guerre.
-
- [12] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p. 375.--BARRIÈRE, _la Cour
- et la Ville_, p. 46.--_Ménagiana_, t. IV. p. 216.--MENAGII
- _Poemata_, octava editio; Amstelodami, _Ep._ p. 147, _epigram._
- CXXXVIII.
-
- [13] _Lettres_, GUI-PATIN (18 août 1665), t. III, p. 153; lettre
- 354.--_Ibid._, BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 300.
-
-Malgré la protection de la reine mère, de MADAME, de MADEMOISELLE;
-malgré les vives sollicitations du duc de Saint-Aignan, du duc de
-Noailles, du comte de Gramont et de beaucoup d'autres[14], Bussy ne put
-être rappelé de son exil que dans l'âge où il n'était plus propre à
-faire le métier de courtisan et à recommencer celui de guerrier. Ces
-mêmes lettres du duc de Saint-Aignan nous disent que dans le cantique
-qui se trouvait dans le manuscrit remis au roi, d'après lequel Bussy
-avait fait ses lectures confidentielles, deux femmes d'un haut rang
-étaient diffamées, et que Turenne et Condé, qui prenaient à elles un vif
-intérêt, fortement courroucés contre l'auteur, s'opposaient toujours à
-ce qu'il reprît du service. Eux et leurs adhérents continuaient à
-attribuer à Bussy les nouveaux couplets et les épigrammes qui
-circulaient de temps à autre contre les généraux, le roi et sa cour. Le
-mécontentement de Bussy ne pouvait que donner crédit à cette accusation.
-L'édition de son libelle, réimprimé avec un titre plus clair, avec tous
-les noms et avec l'intercalation des _Alleluia_, en accrut encore le
-succès, et redonna à cette œuvre malheureuse le piquant de la
-nouveauté. Dans tous les temps, le public oiseux a aimé le scandale.
-Jamais la calomnie n'abandonne entièrement celui qui, par ses vices et
-ses travers, a prêté le flanc à ses coups: les blessures qu'elle lui
-fait sont incurables, et semblent être la juste punition de ses méfaits
-ignorés. Bussy remarque lui-même que les premières copies de l'_Histoire
-amoureuse des Gaules_, qui n'étaient pas falsifiées, furent mises de
-côté quand celles qui l'étaient parurent, parce que, dit-il, chacun
-court à la satire la plus forte, et trouve fade la véritable[15]. Chaque
-fois qu'on réimprimait ce livre[16], comme on fit en 1671 et en 1677,
-il renouvelait les ressentiments qu'il avait excités lors de sa première
-apparition; et peut-être est-ce à cette cause que nous devons attribuer
-ces retours d'aigreur que madame de Sévigné manifeste quelquefois envers
-son cousin, après avoir déclaré qu'elle lui avait pardonné. Tandis que,
-dans son exil, Bussy était au milieu des ouvriers et des décorateurs de
-son château, madame de Sévigné, dans les fêtes et les cercles où elle
-conduisait sa fille, s'enivrait des jouissances de l'orgueil maternel,
-et augmentait le nombre de ses amis et de ses admirateurs.
-
- [14] BUSSY, _Lettres_, t. III et V, _passim_.
-
- [15] BUSSY, _De l'usage des adversités_, t. III, p. 269; des
- _Mémoires_.--BAYLE, _Dictionnaire_, p. 2957.
-
- [16] _Histoire amoureuse de France_; Amsterdam, Van-Dyck,
- 1671,--_Ibid._, 1677.--Une 3e édition, Bruxelles, chez Pierre
- Dobeleer, 1708, petit in-12; une 4e édition, par M***, chez
- Adrian Moetjens, 1710, in-12. Cette dernière est celle que j'ai
- citée et que je croyais la première avec ce titre. La Lettre de
- Bussy au duc de Saint-Aignan est à la fin, après le
- Cantique.--J'ai tenu l'édition de 1666, avec le nom de Bussy;
- mais je ne connais que par la mention qu'en fait Barbier (t. II,
- p. 60, _Dictionnaire des Anonymes_) l'édition de Van-Dyck, 1677,
- et l'édition de Bruxelles, 1708.--Je possède l'_Histoire
- amoureuse des Gaules_, édition nouvelle; Liége, 1666, avec la
- sphère, sans nom d'auteur; et les deux éditions de Liége, sans
- date ni nom d'auteur ni d'imprimeur; une, avec une croix de
- Saint-André (Elzevier): ces deux éditions ont précédé toutes les
- autres.
-
-Cette cour, ce monde, où brillaient madame de Sévigné et sa fille,
-acquéraient chaque jour plus d'éclat par l'influence du jeune roi qui
-présidait aux destinées de la France. Ce n'est pas que nous soyons
-encore à l'époque la plus remarquable de son règne, mais nous sommes
-arrivés à celle qui est la plus utile à étudier pour l'historien et pour
-l'homme d'État. C'est pendant les années 1665 et 1666 que Louis XIV a
-consolidé les bases de son gouvernement, préparé les combinaisons de sa
-politique, arrêté pour lui-même les règles de conduite qui ont fait sa
-grandeur[17]. Tant qu'il les a suivies, ses succès furent constants; il
-n'éprouva de revers que lorsque ses fortes facultés eurent ployé sous le
-poids des années, et quand, fasciné par ses victoires et par le long
-exercice du pouvoir, il eut perdu cette volonté ferme qui l'astreignait
-aux maximes que lui-même s'était prescrites. Jusque-là il a pu dire avec
-vérité: «L'État, c'est moi;» car il était la pensée vivifiante de la
-monarchie, celui dont la main puissante comprimait toutes les ambitions
-coupables, dont les regards encourageaient tous les talents, dont les
-paroles dispensaient la fortune, les honneurs et la gloire.
-
- [17] LOUIS XIV, _Instructions pour le Dauphin_, dans ses
- _OEuvres_, t. III, p. 189.
-
-C'est en effet au temps dont nous traitons qu'on vit apparaître, comme
-par enchantement, plusieurs des grands écrivains qui devaient illustrer
-ce siècle. C'est dans les années 1665 à 1666 que la Fontaine, le
-conteur, fit paraître son premier volume[18], la Rochefoucauld ses
-_Maximes_[19], Boileau son _Discours au roi_ et sept de ses satires[20],
-Racine sa tragédie d'_Alexandre_[21]; que Molière mit le sceau à sa
-réputation par _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_[22].
-
- [18] _Contes et nouvelles en vers de M._ DE LA FONTAINE; Paris,
- 1665, in-12, chez Claude Barbin.
-
- [19] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; Paris, 1665,
- in-12, chez Claude Barbin.
-
- [20] _Satires du sieur D***_; Paris, 1666, in-12, chez Claude
- Barbin.
-
- [21] _Alexandre le Grand_, tragédie; Paris, 1666, in-12, chez
- Pierre Trabouillet.
-
- [22] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 127, de la collection
- de Petitot.--Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_.
-
-Il est une chose digne de remarque relativement aux brillants athlètes
-qui s'élançaient simultanément dans l'arène littéraire: c'était leur
-audace; c'était leur dessein avoué de censurer en tout la société de
-cette époque; c'étaient leurs vives agressions contre les célébrités qui
-y primaient, contre les ridicules les plus en crédit, contre les
-ouvrages les plus prônés, les illusions les plus douces, les réputations
-les mieux établies, les doctrines les plus respectées. Le livre des
-_Maximes_ tendait à faire disparaître ces idées chevaleresques, cette
-croyance à la sympathie des âmes et à l'amour platonique qui jusqu'alors
-avait souvent paré d'un semblant de vertu les vices d'une société dont
-ce livre était une amère satire. Molière et Boileau osaient, par de
-piquantes personnalités, donner plus de sel et de saveur à leurs
-redoutables sarcasmes. Racine, dédiant au roi sa tragédie d'_Alexandre_,
-dans une préface qu'il supprima depuis, s'attaque à Corneille, et lance
-des traits malins contre les admirateurs de ce grand homme. La comédie
-des _Plaideurs_ parut la même année que la grande ordonnance sur la
-procédure civile (1667); et les maîtres, les protecteurs de la jeunesse
-du poëte irritable ayant osé blâmer ceux qui travaillaient pour le
-théâtre, il reversa[23] sur eux les traits acérés du ridicule, dont
-Pascal s'était servi pour les défendre. Lorsque ces pieux solitaires,
-par leurs nombreux prosélytes, avaient mis en crédit la réforme qu'ils
-projetaient dans la religion et dans les mœurs, les licencieux récits
-de l'auteur de _Joconde_ paraissent avec privilége, et sont lus sans
-scrupule.
-
- [23] Conférez les _OEuvres de_ RACINE et les frères PARFAICT,
- _Histoire du théâtre françois_, t. X, p. 226.
-
-Madame de Sévigné avait, plus qu'aucune femme de son temps,
-l'instruction et le genre d'esprit nécessaires pour apprécier des génies
-de la trempe des Molière, des Boileau, des Racine et des la Fontaine;
-mais lorsque leurs premiers écrits parurent, elle était entièrement
-adonnée à l'éducation de ses enfants, et, sincèrement pieuse, elle
-faisait ses délices et son profit des traités de Nicole sur la morale.
-Quoiqu'elle ne se fût point interdit les fêtes, les spectacles et les
-plaisirs du monde, elle ne pouvait donner son approbation à des
-productions où Chapelain, Ménage, Saint-Pavin, Montreuil[24] et tant
-d'autres de ses amis étaient personnellement offensés. L'odieux libelle
-de Bussy, où madame de Sévigné était outragée, avait fait explosion en
-même temps que les vers du satirique; et ce fut encore alors que, dans
-le Voyage de MM. Chapelle et de Bachaumont, qu'on venait de publier, la
-raillerie avait été poussée, à l'égard de «ce pauvre d'Assoucy[25],» à
-un degré de cynisme que Voltaire seul, à sa honte, a depuis
-surpassé[26].
-
- [24] Las «de grossir impunément les feuillets d'un recueil,»
- Montreuil venait de publier ses _OEuvres_; Paris, 1666, in-12,
- chez Billaine. Conférez p. 5, 107 et 472 de cette édition, pour
- les lettres et les vers relatifs à madame de Sévigné.
-
- [25] Voyez la _Lettre de_ D'ASSOUCY _à Chapelle_, datée de Rome
- le 25 juillet 1665.--Dans _les Aventures de M._ D'ASSOUCY; Paris,
- 1677, in-12, chez Claude Audinet, t. II, p. 254 et 260-264; et le
- chapitre X, p. 283, intitulé _Ample Réponse de_ D'ASSOUCY _au
- Voyage de M. Chapelle_.
-
- [26] _Voyages de Messieurs_ BACHAUMONT et CHAPELLE, _dans le
- Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_, 1663 ou 1667,
- p. 64-75; _Voyage de Messieurs_ LE COIGNEU DE BACHAUMONT et CL.
- EMMAN, LUILLIER CHAPELLE; 1732, la Haye, in-12, p. 81 à 82. C'est
- la meilleure édition de toutes celles qu'on a publiées avant et
- après.
-
-Nous en avons assez dit pour faire comprendre pourquoi madame de
-Sévigné éprouvait de la répulsion pour les jeunes poëtes dont la
-réputation commençait à s'établir. Mais elle avait un sentiment trop vif
-des beautés littéraires pour ne pas goûter leurs vers: comme elle ne
-voulait pas les admettre dans son intimité, elle aimait à se rendre dans
-les assemblées où ils les lisaient. Ainsi nous la trouvons avec sa fille
-chez son amie madame Duplessis de Guénégaud, écoutant Boileau réciter
-plusieurs de ses satires et Racine trois actes et demi de sa tragédie
-d'_Alexandre_, le 3 février 1665. Ce jour-là même arrive aussi chez
-madame de Guénégaud, après un long exil, M. de Pomponne, cet ami intime
-de madame de Sévigné, celui auquel elle avait assidûment écrit pour le
-mettre au courant de toutes les vicissitudes de crainte et d'espérance
-que lui avaient fait éprouver les interrogatoires du procès de Fouquet.
-On conçoit la joie de cette assemblée à l'aspect inattendu d'un tel
-hôte. Mais laissons de Pomponne s'expliquer lui-même. Il écrit le
-lendemain à son père, Arnauld d'Andilly, auprès duquel il s'était rendu
-et qu'il venait de quitter; il lui annonce son arrivée à Paris; il dit
-qu'il a d'abord été voir madame Ladvocat, sa belle-mère; ensuite M. de
-Bertillac, trésorier général de la reine, qui avait beaucoup contribué à
-son retour; qu'il avait reçu la visite de Hacqueville; et ensuite il
-continue ainsi[27]:
-
-«Monsieur de Ladvocat me descendit à l'hôtel de Nevers (l'hôtel
-Guénégaud)[28], où le grand monde que j'appris qui était en haut ne
-m'empêcha point de paraître en habit gris. J'y trouvai seulement madame
-et mademoiselle de Sévigné, madame de Feuquières et madame de la
-Fayette, M. de la Rochefoucauld, MM. de Sens, de Saintes, de Léon, MM.
-d'Avaux, de Barillon, de Châtillon, de Caumartin et quelques autres; et
-sur le tout Boileau, que vous connaissez, qui y était venu réciter de
-ses satires, qui me parurent admirables; et Racine, qui y récita aussi
-trois actes et demi d'une comédie de Porus, si célèbre contre Alexandre,
-qui est assurément d'une fort grande beauté. De vous dire quelle fut ma
-réception par tout ce monde, il me serait difficile; car elle fut
-agréable et pleine d'amitié et de plaisir de mon retour. Il parut d'un
-si bon augure de me revoir après trois ans de malheur, dans un moment si
-agréable, que M. de la Rochefoucauld ne m'en augura pas moins que d'être
-chancelier.»
-
- [27] _Lettres de_ M. DE POMPONNE, à la suite des _Mémoires de_
- COULANGES, 1820, in-8º, p. 383.
-
- [28] Voyez notre _Seconde partie des Mém. de madame_ DE SÉVIGNÉ,
- p. 497; les _Mémoires de_ COULANGES, p. 383, note 2 de M.
- MONMERQUÉ.
-
-Remarquons que, parmi toutes les notabilités qui se trouvaient dans
-cette assemblée, de Pomponne nomme d'abord madame de Sévigné et sa
-fille, et qu'il ne sépare pas madame de la Fayette du duc de la
-Rochefoucauld. La longue intimité de ces deux personnes, que la mort
-seule put dissoudre, avait commencé depuis longtemps, et le nom de l'une
-rappelait aussitôt celui de l'autre. Tous deux, ainsi que madame de
-Feuquières, sont nommés avant les évêques. La marquise de Feuquières,
-mariée seulement depuis deux ans, était sœur d'Antoine, duc de Gramont,
-et son mari était cousin d'Andilly et parent de M. de Pomponne[29]. M.
-de Sens[30] était Henri de Gondrin, oncle du marquis de Montespan.
-Gondrin fut nommé évêque en 1646, et mourut en 1674[31]. Il s'acquit une
-malheureuse célébrité par ses rigueurs contre les jésuites et les
-capucins. M. de Saintes était Louis de Bassompierre, fils naturel du
-maréchal de Bassompierre et de la marquise d'Entragues; il eut son
-évêché en 1648, et madame de Sévigné en parle comme d'un des plus
-aimables hommes de son temps. Le comte d'Avaux, qui avait travaillé avec
-Servien au traité de Munster, était déjà devenu un personnage important.
-De Châtillon, Barillon et Caumartin étaient tous les trois de la société
-intime de madame de Sévigné. C'est le chevalier de Châtillon qui lui
-demanda plaisamment huit jours pour faire un impromptu. Il devint par la
-suite capitaine des gardes de MONSIEUR[32]. Quant à Barillon et à
-Caumartin, tous deux dans la robe, nous aurons occasion d'en parler plus
-d'une fois. Le premier fut ambassadeur en Angleterre; le second, qui
-n'était encore que maître des requêtes, parvint à être conseiller d'État
-et intendant de Champagne.
-
- [29] _Mémoires de_ COULANGES, p. 383.
-
- [30] _Gallia christiana_, t. XII, p. 103 à 104.
-
- [31] _Gallia christiana_, t. II, p. 1085, 1086.--MOTTEVILLE,
- _Mém._, t. XXXIX, p. 302.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 1er
- juillet 1679, t. V, p. 8, édit. de G. de S.-G.; ou t. IV, p. 361
- de l'édit. de Monmerqué.
-
- [32] En 1674. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 23 décembre
- 1671 et du 5 janvier 1674, t. II, p. 322, et t. III, p. 295 de
- l'édit. de G. de S.-G.; ou p. 199 de l'édit de M.--Conférez aussi
- LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 362.
-
-Les personnes les plus notables de cette assemblée avaient passé leur
-jeunesse à l'hôtel de Rambouillet[33]. Madame de Rambouillet venait de
-mourir; mais la réputation de ceux qu'elle avait admis à ses réunions
-lui survivait. C'était encore à eux que les jeunes poëtes de la nouvelle
-école aimaient à soumettre leurs productions avant de les produire au
-grand jour. Madame Duplessis-Guénégaud, sœur du maréchal de Praslin et
-de la maréchale d'Étampes[34], réunissait, avec les beaux esprits du
-temps, ceux qui avaient fait partie de cette société célèbre, pendant
-l'hiver, dans son hôtel à Paris; durant l'été, dans son beau château de
-Fresnes. On jouissait chez elle de cette franchise, de cette sûreté de
-commerce, de cet abandon auxquels étaient accoutumés les amis de madame
-de Rambouillet et qu'on ne retrouvait pas à la cour toute splendide,
-toute galante de Louis XIV, où les soucis de l'ambition et les exigences
-de l'étiquette mettaient obstacle aux jouissances sociales.
-
- [33] ARNAULD D'ANDILLY, _Mém._, t. XXXIV.
-
- [34] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 298 et 393.--Voyez
- ci-dessus, 2e partie, p. 271, chap. XIX.
-
-Celles dont madame Duplessis-Guénégaud avait contracté l'habitude
-étaient, à cette époque, troublées par la captivité de son mari, qui se
-trouvait enveloppé dans la persécution dirigée contre les collaborateurs
-de Fouquet. Ce fut un motif pour les amis de madame de Guénégaud de se
-montrer plus assidus auprès d'elle; et il était juste que cette femme
-d'un si rare mérite trouvât de nombreux amis dans sa disgrâce, puisque
-elle-même, dans le temps de sa haute fortune, s'était montrée fidèle et
-courageuse en amitié. A cet égard il est d'autant plus opportun de citer
-ici un passage des Mémoires d'Arnauld d'Andilly que nous savons par
-lui-même qu'il fut écrit à l'époque dont nous traitons. Il raconte
-comment, sous Mazarin, il fut une première fois, pour l'affaire du
-jansénisme, exilé à Pomponne[35].
-
- [35] Il faudrait écrire Pompone et non Pomponne (voyez LE BOEF,
- _Hist. du Diocèse de Paris_, t. VI, p. 66 et suiv.); mais l'usage
- de la double _n_ a prévalu.
-
-«A peine étais-je arrivé à Pomponne que madame Duplessis vint m'y
-prendre, et me mena dans sa maison de Fresnes, qui en est proche, sans
-que monsieur son mari ni elle aient jamais voulu m'en laisser partir
-tant que cet exil dura... Notre amitié d'elle et de moi commença lors
-des guerres de Paris, où, nous trouvant ensemble à Port-Royal aux
-sermons de M. Singlin, nous parlions aussi hautement pour le service du
-roi qu'on pourrait le faire aujourd'hui... J'ai trouvé en madame du
-Plessis tout ce que l'on peut souhaiter pour rendre une amitié parfaite.
-Son esprit, son cœur, sa vertu semblent disputer à qui doit avoir
-l'avantage. Son esprit est capable de tout, sans que son application aux
-plus grandes choses l'empêche d'en avoir en même temps pour les
-moindres. Son cœur lui aurait, dans un autre sexe, fait faire des
-actions de courage tout héroïques; et sa vertu est si élevée au-dessus
-de la bonne et de la mauvaise fortune que ce ne serait pas la connaître
-que de la croire capable de se laisser éblouir par l'une et abattre par
-l'autre; enfin, pour le dire en un mot, c'est l'une de ces grandes âmes
-dont j'ai parlé dans un autre endroit de ces Mémoires[36].»
-
- [36] ARNAULD D'ANDILLY, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 92.
-
-L'amitié qui existait entre Arnauld d'Andilly et madame de Guénégaud
-était entretenue par la proximité de leurs habitations et rendue plus
-chère et plus précieuse à tous deux par les revers et les retours de
-fortune que tous deux éprouvèrent en même temps. La terre de Pomponne,
-terre noble de toute antiquité et depuis longtemps érigée en
-marquisat[37], située sur les bords de la Marne, près de Lagny, n'était
-qu'à une lieue et demie du château de Fresnes. Arnauld d'Andilly, au
-mois d'août 1664, par suite des persécutions suscitées contre les
-religieuses de Port-Royal, avait été exilé à cette terre de Pomponne.
-Mais on eut honte des rigueurs exercées envers un vieillard qui avait
-rendu tant de services à l'État. Comme on l'avait privé de trois de ses
-filles, qui furent expulsées de Port-Royal et transportées dans un autre
-couvent, on permit à son fils, que son attachement à Fouquet avait fait
-reléguer à Verdun en mars 1662[38], de revenir et d'aller rejoindre son
-père à sa terre de Pomponne[39]. La lettre de cachet qui lui accordait
-encore la faculté de rentrer dans Paris est datée du 2 février 1665[40]:
-l'on peut, d'après cette date, juger de l'empressement qu'il mit à se
-rendre chez madame de Guénégaud, puisqu'il se trouvait chez elle le
-lendemain au soir, assez à temps pour entendre les lectures qu'y firent
-Boileau et Racine. M. de Guénégaud recouvra peu de temps après sa
-liberté, et la joie se répandit de nouveau à l'hôtel de Nevers et au
-château de Fresnes: joie de temps en temps un peu troublée par les
-exigences de la chambre de justice, auxquelles M. de Guénégaud espérait
-se soustraire. La somme considérable à laquelle il fut taxé ne l'empêcha
-pas de donner deux cent mille livres (400,000 livres, monnaie actuelle)
-en dot à sa fille, lorsqu'il la maria au duc de Caderousse. Ce duc
-(car, quoique de Pomponne ne lui donne que le titre de marquis, en sa
-qualité d'Avignonais il était, depuis quelque temps, duc de la façon du
-pape Alexandre VII[41]); ce duc, dis-je, avant d'épouser mademoiselle de
-Guénégaud, avait recherché en mariage mademoiselle de Sévigné. Nous
-ignorons les causes qui ont empêché la conclusion de cet hymen, mais
-nous verrons par la suite que madame de Sévigné dut se féliciter d'avoir
-échappé au malheur d'une telle union[42]. Celle qui devait être la
-victime de cet homme immoral fut, par une bizarrerie du sort, mariée en
-même temps que lui. La jeune de Montmort, alors amie de mademoiselle de
-Sévigné, épousa le fils de ce M. de Bertillac qui s'était montré si
-dévoué aux intérêts de M. de Pomponne[43].
-
- [37] LE BEUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. VI, p. 66 à 77.
-
- [38] MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, art. POMPONNE, t. XXXV,
- p. 321.
-
- [39] _Lettre de_ POMPONNE, du 22 mai 1666.--_Mémoires de_
- COULANGES, p. 406. Cette lettre prouve que la terre de Pomponne
- alors appartenait au fils, probablement par cession du père; car
- le fils porta d'abord le nom de Briote, qui était celui d'une
- terre de sa mère.
-
- [40] MONMERQUÉ, _Mém. de_ COULANGES, p. 384, note 3; et la
- _Lettre de_ POMPONNE, en date du 4 février 1665, p. 382; et du 12
- mars 1666, p. 397.
-
- [41] Une des trois parties de la seigneurie de Caderousse fut
- érigée en duché par bulle du pape du 18 septembre 1663. Voyez le
- _Dictionnaire de la France, par_ D'EXPILLY, in-folio, t. II, p.
- 4, article CADEROUSSE.
-
- [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 1er août 1667, t. I, p. 117;
- du 9 août 1671, t. II, p. 149; t. III, p. 73, et t. VI, p. 123 et
- 153, éd. de Monmerqué.
-
- [43] Voyez ci-dessus, p. 14; et SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 7 août 1675
- et du 24 janvier 1680, t. III, p. 367, édit. M.; t. VI, p. 321 de
- l'édit. de G. de S.-G,; ou t. VI, p. 124 et 153 de l'édit de
- Monmerqué.--_Mémoires de_ COULANGES, p. 383 et 395. Ce mariage
- eut lieu le 17 décembre 1665.
-
-Madame de Guénégaud avait plusieurs motifs pour rappeler autour d'elle
-les plaisirs trop longtemps bannis de son séjour par le malheur qui
-avait frappé son mari. Enfin ce mari lui était rendu; et son gendre, âgé
-de vingt ans, beau, aimable, dont rien n'indiquait les inclinations
-vicieuses, devait, d'après les conventions de son contrat, être pendant
-deux ans, avec sa femme, l'hôte et le commensal de son beau-père et de
-sa belle-mère. Aussi, cette année, les divertissements furent fréquents
-à Fresnes, et la société y fut très-animée. Ce château de Fresnes,
-situé un peu au delà de Claye, près du confluent que forme la Beuvronne
-en se jetant dans la Marne, avait été, d'après les ordres de M. de
-Guénégaud, presque entièrement reconstruit par François Mansard. Les
-environs de Paris, si riches en magnifiques demeures, n'en offraient
-aucune qui surpassât Fresnes par la beauté des points de vue, la
-facilité qu'il présentait aux promeneurs de jouir sans fatigue de tous
-les agréments d'une belle nature, enfin par la commodité et la splendeur
-des appartements. Fresnes, par la grandeur et la magnificence du parc et
-des jardins, rappelait Vaux, cette splendide création de Fouquet. Par
-l'amabilité, l'esprit cultivé de madame de Guénégaud, on pouvait à
-Fresnes se croire encore à l'hôtel de Rambouillet, mais avec cette
-gaieté, ce sans-gêne que permettent les résidences à la campagne et que
-n'admettent point les salons de la ville. Madame de Sévigné, quand elle
-n'allait point à Livry, cédait volontiers aux invitations de madame de
-Guénégaud, et passait avec sa fille une partie de l'été à Fresnes. Les
-hôtes habitués de ce charmant séjour avaient gardé la coutume de l'hôtel
-de Rambouillet, de se désigner mutuellement par des noms empruntés aux
-romans ou à la mythologie, ou par des sobriquets baroques. Madame de
-Guénégaud était connue sous le nom d'Amalthée[44], sans doute à cause de
-l'abondance qu'elle faisait régner autour d'elle; M. de Pomponne portait
-le nom de Clidamant et M. Duplessis-Guénégaud celui d'Alcandre[45];
-Timanes est certainement M. de la Rochefoucauld; et quant aux autres
-personnages, Aniandre, Méliande, Cléodon, il est difficile de déterminer
-avec certitude ceux que ces noms servaient à désigner. Cet usage est
-cause que plusieurs des allusions qu'on trouve dans les lettres qui nous
-restent de M. de Pomponne sont aujourd'hui inexplicables. Il fait
-mention, dans une de ces lettres, des espiègleries que mademoiselle de
-Sévigné[46] s'était permises envers quelques-uns des _Quiquoix_: c'était
-le nom jovial par lequel on désignait ceux qui fréquentaient
-habituellement le château de Fresnes et l'hôtel de Nevers. Enfin, tous
-les _Quiquoix_, lorsqu'ils étaient à Fresnes, femmes et hommes, se
-considéraient comme les nymphes et les tritons de la Beuvronne[47].
-
- [44] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_; Cologne,
- Pierre Marteau, t. II, p. 79.
-
- [45] _Lettres de_ M. DUPLESSIS-GUÉNÉGAUD et _Lettres de_
- POMPONNE, dans les _Mémoires de_ COULANGES, p. 396-398, 402-404.
-
- [46] POMPONNE, _Lettre_ en date du 5 juin 1667.--_Mém. de_
- COULANGES, p. 405.
-
- [47] POMPONNE, _Lettre_ en date du 17 avril 1666, p. 402.
- Pomponne écrit toujours Brévone, et peut-être est-ce le véritable
- nom de cette petite rivière, nommée _Beuvronne_ sur nos cartes
- modernes.
-
-Ces _Quiquoix_ étaient des hôtes fort gais, très-aimables et
-très-spirituels, si nous en jugeons par les pièces de vers
-qu'adressèrent quatre d'entre eux à madame de Guénégaud, chez laquelle,
-pendant le carnaval, ils avaient, déguisés en muets du Grand Seigneur et
-masqués, dansé un ballet, sans avoir été reconnus. Ils supposent qu'ils
-en étaient morts de douleur et qu'ils lui écrivent des enfers:
-
- Du noir cabinet de Pluton,
- Et d'un des fuseaux de Clothon,
- Nous vous écrivons cette lettre,
- Qu'un Songe vient de nous promettre
- De vous porter dès cette nuit
- Sans vous faire ni peur ni bruit.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Sous mille formes différentes,
- Nos ombres, vos humbles servantes,
- D'un vol prompt quittant les enfers,
- Vont droit à l'hôtel de Nevers;
- Les beautés des champs Élysées
- Pour ce beau lieu sont méprisées:
- Mânes, fantômes et lutins,
- Esprits plus follets que malins,
- Un caprice nous y transporte
- Par la fenêtre et par la porte.
- Là, comme de notre vivant,
- Tantôt, derrière un paravent,
- Nous prenons grand plaisir d'entendre
- Un entretien galant et tendre;
- Tantôt, du coin du cabinet,
- Nous observons ce qui se fait;
- Tantôt, sous le tapis de table,
- Nous jugeons d'un conte agréable;
- Tantôt, sous les rideaux du lit,
- Nous rions lorsque quelqu'un rit.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quoique nos ombres amoureuses
- Aiment les heures ténébreuses,
- Et qu'elles vous fassent leur cour
- La nuit plus souvent que le jour,
- Pour n'être pas toutes contentes,
- Elles ne sont pas déplaisantes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le mal, à ne rien celer,
- Est que nous ne saurions parler.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quiconque en l'empire nocturne
- Descend muet et taciturne
- N'y devient pas fort éloquent,
- Ou ce miracle est peu fréquent;
- La mort prend tout, et la friponne
- Ne rend la parole à personne:
- Ainsi notre unique recours
- Est de vous écrire toujours.
- Lisez donc, charmante Amalthée,
- Une lettre qui fut dictée
- Du pays d'où nul ne revint,
- L'an mil six cent soixante-cinq[48].
-
- [48] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_; Cologne,
- chez Pierre Marteau, 1667, in-18, 2e partie, p. 80-83.
-
-Peut-être ces vers étaient-ils de M. de Pomponne: il en avait fait
-beaucoup dans sa jeunesse. Deux des madrigaux de la fameuse _Guirlande
-de Julie d'Angennes_ sont signés DE BRIOTE, qui était son premier nom,
-et on a imprimé de lui une ode qui prouve un vrai talent pour la
-poésie[49].
-
- [49] _Recueil de poésies diverses, par M._ DE LA FONTAINE, 1671,
- in-12, t. II, p. 113 et 114.--_Guirlande de Julie_, à la suite
- des _Mémoires de M. le duc_ DE MONTAUSIER, p. 193 et 199.
-
-Mais il était occupé, au temps dont nous traitons, d'affaires plus
-sérieuses. La cessation des rigueurs du pouvoir fut pour de Pomponne le
-commencement d'une haute faveur. Le maréchal de Gramont et de Lionne,
-tous deux ses amis, parvinrent à le faire rentrer dans les emplois
-publics. Louis XIV le nomma ambassadeur extraordinaire en Suède à la fin
-de cette même année 1665[50]. Le jeune roi était attentif à s'entourer
-de tous les hommes capables, et il ne se laissait dominer par aucune
-prévention quand il s'agissait de l'intérêt de l'État. Non-seulement il
-avait permis au cardinal de Retz de rentrer, mais il traitait avec égard
-cet ancien chef de la Fronde, parce qu'il prévoyait en avoir besoin[51].
-Le même motif l'avait déterminé à faire d'un exilé un ambassadeur.
-L'emploi de toutes ses heures était réglé d'une manière invariable[52].
-Il ne s'en fiait point à ses généraux et à ses ministres pour les
-détails qui concernaient la guerre; il les faisait surveiller par des
-hommes habiles et sûrs, et entretenait pour cet effet une vaste
-correspondance. Il passait lui-même en revue l'armée avec une
-scrupuleuse attention[53]. Par sa vigilance toujours active, son
-autorité était partout présente; elle agissait sur tous comme une
-divinité à la fois bienfaisante et redoutable. Il ne se contentait pas
-d'augmenter ses forces de terre et de mer; par ses négociateurs, il
-travaillait à faire concourir toutes les puissances aux desseins de sa
-politique. Il opposait secrètement le Portugal à l'Espagne, et
-ouvertement la Hollande à l'Angleterre. La marine, qu'il avait créée et
-organisée, réprimait la piraterie; il imposait ainsi aux nations qui
-jusque-là avaient eu la prétention de dominer sur les mers[54].
-
- [50] L'abbé ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 18.--MONMERQUÉ,
- _Biographie universelle_, t. XXXIV, p. 318.
-
- [51] LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 395.
-
- [52] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XII, p. 369.
-
- [53] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, t. II, p. 78-82, 141,
- 180, 205, 230, 250 des _OEuvres_.
-
- [54] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, OEuvres, t. I, p. 141.
-
-La mort d'Anne d'Autriche, arrivée au commencement de l'année 1666, et
-ensuite celle du prince de Conti attristèrent la cour, et firent
-suspendre les fêtes. LOUIS XIV avait passé l'hiver à Saint-Germain en
-Laye, et résida la plus grande partie de l'été à Fontainebleau,
-fortement occupé de ses préparatifs de guerre, de ses négociations et de
-l'administration de son royaume. Madame de Sévigné ne faisait donc aucun
-sacrifice à madame de Guénégaud en consentant à aller passer à Fresnes
-la belle saison. Elle n'y put jouir de la société de M. de Pomponne,
-qui s'était rendu à Stockholm. Au sein des grandeurs et des affaires,
-sous le climat glacé de la Baltique, l'ambassadeur regrettait vivement
-le ciel de la patrie, son vieux père, les délices de son domaine, tous
-ses amis, les femmes aimables qui composaient la société de Fresnes et
-surtout madame de Sévigné et madame de la Fayette. Pour tromper un peu
-son ennui, il entretenait avec M. et madame de Guénégaud une
-correspondance sur ce ton badin qui, passé en habitude dans cette
-société de vrais amis, était comme l'indice de l'intimité de leur
-liaison. Une de ses lettres, qui est une réponse à celle qu'il avait
-reçue de M. de Guénégaud, est datée de Stockholm le 17 avril 1666, et se
-termine ainsi: «De toutes les langues, je ne parle qu'un latin de
-négociations et d'affaires, qui n'est pas tout à fait aussi poli que
-celui de la cour d'Auguste. Je ne vois, pour tous livres, que des
-traités de guerre, de commerce et de pacification; et les intérêts du
-Nord, de l'Angleterre et de la Hollande sont les plus galantes choses
-dont je m'entretienne. Peut-être serai-je assez heureux pour reprendre
-bientôt le langage d'Amalthée; et c'est en celui de l'amitié, que l'on y
-parle mieux qu'en lieu du monde, ou plutôt que l'on ne parle que là, que
-je vous assure que nul triton n'est si inviolablement acquis que moi à
-toutes les nymphes et tous les tritons de la Brévone.» Puis il signe
-CLIDAMANT[55].
-
- [55] _Lettre de_ M. DE POMPONNE _à M. Duplessis-Guénégaud_, datée
- de Stockholm le 17 avril 1666, dans les _Mémoires de_ COULANGES,
- p. 398-402.
-
-Toute la société de Fresnes se réunit pour répondre à cet aimable
-ambassadeur. Nous n'avons plus la portion de la lettre écrite par M. et
-madame de Guénégaud et par M. de la Rochefoucauld; mais il nous reste
-celle qui fut tracée par madame de la Fayette et madame de Sévigné; et
-si nous négligions de la citer, on ne pourrait bien apprécier ni
-l'amitié qui unissait toute la société de Fresnes ni les succès
-qu'obtenait déjà dans le monde mademoiselle de Sévigné[56].
-
- [56] _Mémoires de_ COULANGES, p. 402.
-
- DE MADAME DE LA FAYETTE A M. DE POMPONNE.
-
- «A Fresnes, ce 1er mai 1666.
-
- «Je suis si honteuse de ne vous avoir point écrit depuis que vous
- êtes parti que je crois que je n'aurais jamais osé m'y hasarder
- sans une occasion comme celle-ci. A l'abri des noms qui sont de
- l'autre côté de cette lettre (le nom de M. de Guénégaud et celui
- de M. de la Rochefoucauld), j'espère que vous vous apercevrez du
- mien. Aussi bien il y en a un qui le suit assez souvent. Mais
- apparemment, puisqu'il est question de mademoiselle de Sévigné,
- vous jugez bien que l'on ne parlera plus de moi, au moins sur ce
- propos; car ne plus parler de moi, ce n'est pas chose possible à
- Fresnes et à l'hôtel de Nevers. J'y suis le souffre-douleur; on
- s'y moque de moi incessamment. Si la douceur de madame de
- Coulanges et de madame de Sévigné ne me consolait un peu, je crois
- que je m'enfuirais dans le Nord.»
-
- DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU MÊME.
-
- «Pour moi, je suis comme madame de la Fayette: si j'avais encore
- été longtemps sans vous écrire, je crois que je vous aurais
- souhaité mort, pour être défaite de vous; _chi offende non
- perdona_, comme vous savez. Cependant c'eût été grand dommage, car
- j'apprends que Votre Excellence fait autant de merveilles qu'elle
- se fait aimer quand elle est à Fresnes. Je suis donc fort aise de
- vous écrire, afin de ne vous plus souhaiter tant de mal. Nous
- sommes tous ici dans une compagnie choisie; si vous y étiez, il
- n'y aurait rien à désirer. J'ai causé ce matin deux heures avec
- monsieur votre père: si vous saviez comme nous nous aimons, vous
- en seriez jaloux. Adieu, monsieur l'ambassadeur; si l'évêque de
- Munster voit cette lettre, je serai bien aise qu'il sache que je
- vous aime de tout mon cœur.»
-
-Christophe-Bernard Van Galen, prince-évêque de Munster, soudoyé par
-l'Angleterre, avait attaqué les Hollandais. Louis XIV envoya à leur
-secours six mille hommes[57], qui firent les troupes de l'évêque
-prisonnières dans Oudenbosch. Van Galen cherchait alors à négocier avec
-la France; mais son caractère violent donnait lieu de craindre qu'il
-n'arrêtât les courriers qui passaient pour se rendre en France; et c'est
-à cette circonstance que madame de Sévigné fait allusion dans sa lettre.
-
- [57] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, dans ses _OEuvres_, t.
- II, p. 39.
-
-Madame de Coulanges, qui se trouvait alors à Fresnes, avait épousé en
-1659 le joyeux cousin de madame de Sévigné[58]. Le nom de madame de
-Coulanges était Marie-Angélique Dugué de Bagnols; elle s'était fait
-remarquer de bonne heure par son esprit vif, brillant, mais caustique;
-et ce fut peut-être ce défaut qui l'empêcha d'acquérir l'influence et le
-crédit que paraissaient lui promettre sa parenté et ses succès dans le
-monde. Nièce du chancelier le Tellier, cousine germaine du ministre
-Louvois, accueillie, recherchée avec empressement dans tous les cercles
-d'élite, invitée dans toutes les fêtes de la cour et de tous les
-voyages, elle ne put jamais obtenir une intendance pour son mari.
-L'incapacité de celui-ci pour les affaires en fut la cause. Il avait été
-nommé conseiller au parlement de Metz en 1657; et son inaptitude à
-remplir ses fonctions est restée célèbre, parce qu'elle a introduit dans
-la langue une phrase proverbiale souvent employée. Deux paysans, dont
-l'un se nommait Grappin, se disputaient une mare d'eau: Coulanges, ayant
-à faire le résumé de cette affaire, avant de lire les conclusions de
-l'arrêt, s'embrouilla tellement dans les détails qu'il ne put s'en
-tirer; il resta court et quitta subitement son tribunal en disant:
-«Pardon, messieurs, je me noie dans la mare à Grappin. Je suis votre
-serviteur.» Madame de Coulanges, à l'époque où elle se trouvait à
-Fresnes, en 1666, avait environ vingt-sept ans. Elle fut plus coquette
-que madame de Sévigné, et eut une vertu moins ferme et plus contestée.
-Ceux qui s'empressaient alors autour d'elle étaient le galant abbé
-Testu, Brancas le distrait, le séduisant la Fare, mais plus
-particulièrement et plus assidûment le marquis de la Trousse, son parent
-et parent aussi de madame de Sévigné.
-
- [58] Cf. 1re partie de ces _Mémoires_, p. 8; et les _Mémoires de_
- COULANGES, p. 53.
-
-La réponse que fit M. de Pomponne à la lettre collective démontre que
-mademoiselle de Sévigné avait déjà passé l'âge de la timidité virginale
-et qu'elle commençait à prendre part à tout ce qui se passait dans la
-société.
-
-«J'ai bien envie, dit de Pomponne, de murmurer contre l'ambassade; j'ai
-manqué le _salement_ de mademoiselle de Sévigné. De tout ce que j'ai vu
-et entendu au pays de Brévone[59], rien ne m'a paru si digne de
-curiosité. Mais n'êtes-vous pas cruels, tous tant que vous êtes, de ne
-point m'expliquer de tels mots? Quelle honte qu'il ne se trouve personne
-parmi vous qui ait cette charité pour un pauvre _Quiquoix_ dépaysé! Et
-cette madame de la Fayette, à qui l'on me renvoie, n'aurait-elle pas
-mieux fait de me le dire que de m'apprendre que l'on se moque d'elle
-depuis le matin jusqu'au soir, comme si ce m'était une chose fort
-nouvelle? Elle a été moquée et le sera; je l'ai été avant elle et le
-serai; enfin, c'est un honneur que nous partagerons longtemps ensemble.
-Pour madame de Sévigné, je comprends qu'elle avait assez d'affaires à
-voir saler sa pauvre fille pour ne lui pas reprocher de m'en avoir caché
-le mystère et pour n'avoir qu'à la remercier très-humblement des marques
-de son amitié, qu'elle a bien voulu hasarder à la discrétion de M. de
-Munster[60].»
-
- [59] A Fresnes. Voyez ci-dessus, p. 22, la note 2.
-
- [60] _Lettre de_ M. DE POMPONNE, en date du 5 juin 1666. Dans les
- _Mémoires de_ COULANGES, p. 405, 406.
-
-Heureux temps, où le sérieux des plus grandes affaires n'excluait pas la
-gaieté et les plus grotesques fantaisies; où l'urbanité, la décence et
-la grâce dominaient jusque dans l'abandon des plus folâtres jeux et du
-commerce le plus familier!
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-1666-1667.
-
- Mademoiselle de Sévigné est chantée par les poëtes.--Ménage
- compose des vers pour elle.--La Fontaine lui dédie une de ses plus
- jolies fables.--Saint-Pavin lui écrit une lettre.--Il lui adresse
- des stances au sujet de son goût pour le reversis.--La froideur de
- mademoiselle de Sévigné empêchait les passions de naître.--Sa mère
- cherche à la marier.--Correspondance de Bussy et de madame de
- Sévigné à ce sujet.--Le duc de Caderousse et Desmoutiers, comte de
- Mérinville, se présentent pour l'épouser.--Ils sont éloignés, et
- pourquoi.--Madame de Sévigné va passer l'hiver aux
- Rochers.--Lettre en vers que lui écrit Saint-Pavin pour l'engager
- à revenir à Paris.--La cour réside, cet hiver, à Saint-Germain en
- Laye.--On y danse le ballet des _Muses_.--Molière compose, pour ce
- ballet, _Mélicerte_ et _l'Amour sicilien_.--Madame de Sévigné
- profite de son séjour aux Rochers pour augmenter et embellir sa
- terre.--Elle revient au printemps à Paris.--Le roi était parti
- pour l'armée.--Commencement de la guerre avec
- l'Espagne.--Prétextes allégués.--Administration intérieure bien
- réglée.--Réformes de la justice.--Lettres et beaux-arts
- encouragés.--Victoires de Louis XIV.--Changement dans sa conduite
- à l'égard de ses maîtresses après la mort de la reine mère.--La
- Vallière est faite duchesse.--Intrigues du roi avec la princesse
- de Monaco.--Espiègleries de Lauzun.--Madame de Montespan prend la
- première place dans le cœur du roi.
-
-Trois ans s'étaient écoulés depuis que mademoiselle de Sévigné avait
-paru pour la première fois dans les ballets du roi. Depuis cette époque,
-ses attraits plus développés avaient acquis plus d'éclat. Son esprit et
-ses grâces, perfectionnés par l'éducation, en avaient fait une femme
-accomplie. L'admiration que partout elle faisait naître entretenait
-dans le cœur de madame de Sévigné un orgueilleux sentiment de tendresse
-et d'amour qui absorbait toutes ses pensées. Dans son entière abnégation
-de toute autre jouissance, elle semblait ne plus considérer toutes les
-choses de ce monde que dans leurs rapports avec sa fille. Les louanges
-qu'on avait coutume de lui adresser à elle-même lui paraissaient un
-larcin fait à cet objet chéri; et dès lors, pour lui plaire, ce fut pour
-sa fille, et non pour elle, que les poëtes ses amis composèrent des
-vers. Ménage adressa à mademoiselle de Sévigné un madrigal en italien,
-langue qu'elle comprenait déjà très-bien[61]. Le bon la Fontaine lui
-dédia une de ses plus jolies fables, celle du Lion amoureux.
-
- Sévigné, de qui les attraits
- Servent aux Grâces de modèle,
- Et qui naquîtes toute belle,
- A votre indifférence près,
- Pourriez-vous être favorable
- Aux jeux innocents d'une fable,
- Et voir sans vous épouvanter
- Un lion qu'Amour sut dompter.
- Amour est un étrange maître:
- Heureux qui ne peut le connaître
- Que par récit, lui ni ses coups!
- Quand on en parle devant vous,
- Si la vérité vous offense,
- La fable au moins peut se souffrir
- Celle-ci prend bien l'assurance
- De venir à vos pieds s'offrir
- Par zèle et par reconnaissance[62].
-
- [61] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, octava edit.; Amstel., 1667,
- in-12, p. 337, ou 5e édit., 1668, p. 279.
-
- [62] LA FONTAINE, _Fables_, liv. IV, fable I, édit. 1668, in-4º,
- p. 145; t. II, p. 3 de l'édit. 1668, in-12.--Cette fable commence
- le volume dans cette édition, et ce second volume (dans le seul
- exemplaire de ce format que j'aie encore rencontré) porte la date
- de 1668, tandis que le premier volume a celle de 1669: celle-ci
- est la vraie date, l'édition in-4º ayant précédé l'autre. La date
- des éditions où parut pour la première fois cette fable n'est pas
- indifférente à notre objet.
-
-Saint-Pavin avait écrit une lettre en vers à mademoiselle de Sévigné
-avant qu'elle eût commencé à prendre son essor dans le monde; et cette
-petite pièce est empreinte d'une facilité qui nous engage à la
-transcrire tout entière.
-
- A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ.
-
- L'autre jour, chagrin de mon mal,
- Me promenant sur mon cheval
- Sur les bords des vertes prairies,
- J'entretenais mes rêveries,
- Quand j'aperçus votre moineau
- Sur le haut d'un jeune arbrisseau.
- Beaucoup moins gai que de coutume,
- Il avait le bec dans la plume,
- Comme un oiseau qui languissait
- Loin de celle qu'il chérissait.
- Je l'appelai comme on l'appelle:
- Il vint à moi battant de l'aile;
- Et, sur mon bras s'étant lancé,
- Je le pris et le caressai;
- Mais après, faisant le colère,
- Je lui dis d'un ton bien sévère:
- Apprenez-moi, petit fripon,
- Ce qui vous fait quitter Manon.
- «Ah! me dit-il en son langage,
- Ma belle maîtresse, à son âge,
- S'offense et ne peut trouver bon
- Qu'on l'appelle encor de ce nom.
- Je sais que vous l'avez connue;
- Mais tout autre elle est devenue:
- Son esprit, qui s'est élevé,
- Plus que son corps est achevé;
- Il est bien juste qu'on la traite
- En fille déjà toute faite.
- Elle entend tout à demi-mot,
- Discerne l'habile du sot;
- Et sa maman, seule attrapée,
- La croit encor fille à poupée.
- Tous les matins dans son miroir
- Elle prend plaisir à se voir,
- Et n'ignore pas la manière
- De rendre une âme prisonnière;
- Elle consulte ses attraits,
- Sait déjà lancer mille traits
- Dont on ne peut plus se défendre
- Pour peu qu'on s'en laisse surprendre.
- Depuis qu'elle est dans cette humeur,
- Elle m'a banni de son cœur,
- Et ne m'a pas cru davantage
- Un oiseau digne de sa cage.
- Désespéré, j'ai pris l'essor,
- Résolu plutôt à la mort
- Que voir une ingrate maîtresse
- N'avoir pour moi soin ni tendresse.
- Je sais que vous l'aimez aussi;
- Gardez qu'elle vous traite ainsi;
- Elle est finette, elle est accorte,
- Et n'aime que de bonne sorte.»
- Ce fut ainsi qu'il me parla,
- Puis aussitôt il s'envola.[63]
-
- [63] SAINT-PAVIN, dans l'édition des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par M.
- MONMERQUÉ, 1820, in-8º, t. I; _Choix de Poésies_, p. VII et VIII.
-
-Dans des stances que Saint-Pavin adressa à mademoiselle de Sévigné, qui
-doivent être postérieures à cette épître, il la raille sur son goût pour
-le reversis.
-
- La jeune Iris n'a de souci
- Que pour le jeu de reversi,
- De son cœur il s'est rendu maître:
- A voir tout le plaisir qu'elle a
- Quand elle tient un _quinola_,
- Heureux celui qui pourrait l'être!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Son cœur devrait-il t'échapper,
- Amour? Fais, pour la détromper,
- Qu'elle ait d'autres amants en foule;
- La belle au change gagnera[64].
-
- [64] _Ibid._, t. I, p. VIII.
-
-Ainsi que je l'ai dit dans une des précédentes parties de ces Mémoires,
-l'air froid, indifférent, dédaigneux même de mademoiselle de Sévigné,
-que sa mère, sa grande admiratrice, lui reproche doucement dans une de
-ses lettres, détruisait en partie l'effet produit par sa beauté. Sa
-conversation intéressait d'abord, parce qu'elle avait de l'esprit et du
-savoir; mais, comme rien ne partait du cœur, que rien n'y était
-suggéré, animé par ses impressions du moment, on s'en lassait bientôt.
-Il paraît que plus tard, et dans l'âge où l'on fait de sérieuses
-réflexions sur soi-même, elle reconnut elle-même ce qui lui avait
-toujours manqué pour faire, comme sa mère, les délices des sociétés où
-elle se trouvait; car elle écrit à celle-ci: «D'abord on me croit assez
-aimable, et quand on me connaît davantage on ne m'aime plus.» Sentence
-qui fait jeter les hauts cris à madame de Sévigné; mais la manière dont
-elle la combat[65] prouve que madame de Grignan continuait à être ce
-qu'avait été mademoiselle de Sévigné. Par une ferme résolution, nous
-pouvons perfectionner notre nature, mais nous ne pouvons la changer;
-elle reste toujours la même malgré le blâme de notre raison; et il est
-plus facile de reconnaître en nous ce qui fait défaut que d'acquérir ce
-qui nous manque.
-
- [65] Madame DE SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 22 septembre 1680, t.
- VI, p. 469, édit. de Monmerqué.
-
-Cependant il était arrivé pour madame de Sévigné ce moment à la fois
-cruel et doux où une mère doit enfin consentir à confier à un mari les
-destinées de sa fille chérie, où elle doit se résoudre à n'être plus le
-seul et principal objet de ses affections, la confidente unique de ses
-pensées.
-
-A l'époque dont nous parlons, madame de Sévigné était péniblement
-préoccupée de ce grand devoir de mère. Peu de partis se présentaient, du
-moins de ceux qui pouvaient être acceptés. Les preuves de cette
-assertion se trouvent dans les lettres mêmes de madame de Sévigné et
-dans celles de Bussy, qui, en bon parent, partageait à cet égard les
-sollicitudes de sa cousine: il l'entretenait souvent de mademoiselle de
-Sévigné, dont il admirait l'esprit et la beauté, et il la désignait
-presque toujours par ces mots: «La plus jolie fille de France.»
-
-Lorsque mademoiselle de Brancas, liée avec mademoiselle de Sévigné,
-venait d'épouser (le 2 février 1667) Charles de Lorraine, prince
-d'Harcourt, Bussy écrivait à sa cousine: «Mademoiselle de Sévigné a
-raison de me faire ses amitiés: après vous, je n'estime et n'aime rien
-autant qu'elle. Je suis assuré qu'elle n'est pas si mal satisfaite de sa
-mauvaise fortune que moi; et sa vertu lui fera attendre sans impatience
-un établissement avantageux, que l'estime extraordinaire que j'ai pour
-elle me persuade être trop lent à venir.--Voilà de grandes paroles,
-madame; en un mot, je l'aime fort, et je trouve qu'elle devrait être
-plutôt princesse que mademoiselle de Brancas[66].»
-
- [66] BUSSY, _Lettre à madame de Sévigné_, en date du 23 mai 1667,
- dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, édit. de M., t. I, p. 11; t. I, p.
- 162, édit. de G.
-
-Un an plus tard, l'impatience de madame de Sévigné se trahit vivement
-par ces paroles contenues dans plusieurs réponses faites à Bussy: «La
-plus jolie fille de France vous fait ses compliments: ce nom paraît
-assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs[67].»
-
- [67] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 26 juillet 1668, t. I, p. 189,
- dans l'édition de G. de S.-G.; t. I, p. 133, édit. de Monmerqué.
-
-Bussy répond: «La plus jolie fille de France sait bien ce que je lui
-suis. Il me tarde autant qu'à vous qu'un autre vous aide à en faire les
-honneurs; c'est sur son sujet que je reconnais la bizarrerie du destin
-aussi bien que sur mes affaires[68].»
-
- [68] _Lettre de_ BUSSY à madame de Sévigné, en date du 29 juillet
- 1668, dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. I, p. 141, éd. de M.; t.
- I, p. 198, éd. de G.
-
-Un mois après, madame de Sévigné écrit encore à Bussy: «La plus jolie
-fille de France est plus digne que jamais de votre estime et de votre
-amitié. Sa destinée est si difficile à comprendre que, pour moi, je m'y
-perds[69].»
-
- [69] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 28 août 1668, t. I, p. 148,
- édit. de Monmerqué; t. I, p. 207, édit. de G. de S.-G.
-
-Je pense que le mot de cette énigme était parfaitement connu de madame
-de Sévigné et de Bussy, mais qu'ils ne voulaient pas se le dire
-mutuellement, parce qu'ils osaient à peine se l'avouer à eux-mêmes.
-
-La froideur de mademoiselle de Sévigné pouvait bien, ainsi que je l'ai
-dit, l'empêcher d'inspirer de grandes passions; mais alors, plus qu'à
-toute autre époque, ce n'était pas l'amour qui faisait contracter les
-mariages, c'étaient l'ambition et l'intérêt; c'étaient surtout les
-espérances que l'on pouvait fonder sur la faveur du monarque. Or,
-mademoiselle de Sévigné appartenait à une famille frondeuse et
-janséniste, dans laquelle ne se trouvait aucun homme puissant qui fût
-intéressé à sa grandeur. Le choc des factions avait abattu la haute
-fortune de Retz; Bussy, que ses talents militaires auraient pu faire
-parvenir aux plus hautes dignités de l'État, était, par sa faute, depuis
-longtemps disgracié. Ainsi aucun des chefs de cette famille ne pouvait
-contribuer à l'élévation de celui qui aurait contracté alliance avec
-elle; et cependant madame de Sévigné pensait que la beauté et la riche
-dot de sa fille lui donnaient le droit de n'accueillir pour elle que des
-propositions où le rang et la naissance se trouvaient en parfaite
-convenance avec ce qu'elle croyait avoir droit d'exiger; et comme elle
-portait naturellement ses prétentions au niveau de l'admiration qu'elle
-avait pour sa fille, peu de partis lui convenaient: ceux qui auraient pu
-la flatter, par les raisons que je viens d'exposer, ne se présentaient
-pas.
-
-Il s'en offrit pourtant plusieurs qui semblaient réunir toutes les
-conditions propres à être agréés, et les lettres de madame de Sévigné
-nous en font connaître deux: l'un, le duc de Caderousse, dont nous avons
-parlé, qui épousa mademoiselle de Guénégaud[70]; l'autre, Charles de
-Mérinville, fis de François Desmoutiers, comte de Mérinville, chevalier
-des ordres du roi et alors lieutenant général de Provence. Le comte de
-Mérinville se trouvait à Paris en 1667, absent de son gouvernement; et
-il profita de cette occasion pour présenter son fils chez madame de
-Sévigné et lui demander sa fille en mariage[71]. Cette proposition parut
-satisfaire madame de Sévigné, et l'union fut sur le point de se
-conclure. Le jeune homme était de l'âge de mademoiselle de Sévigné, mais
-il lui plaisait peu; et madame de Sévigné fit naître tant d'incidents
-par la crainte qu'elle avait d'arriver à une conclusion que les
-négociations commencées se rompirent[72]. Ce ne fut que plus tard, ainsi
-que nous le dirons, que M. le comte de Grignan, beaucoup plus âgé que
-Mérinville et deux fois veuf, fut agréé par la mère et par la fille[73].
-
- [70] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date des 1er août 1667 et 9 août 1671,
- t. I, p. 117; et t. II, p. 149, édit. de Monmerqué.--_Mémoires
- de_ COULANGES, p. 391.
-
- [71] PAPON, _Histoire générale de Provence_, in-4º, t. IV, p.
- 819. Sur les exploits de Mérinville le père à la guerre, conférez
- LORET, _Gazette_, année 1656, liv. VII, p. 36.
-
- [72] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 149, édit. de
- Monmerqué.--PAPON, _Histoire générale de Provence_, t. IV, p.
- 819.
-
- [73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 86 et 106; t. III, p. 418,
- édit. de Monmerqué.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XII, p. 59.
-
-Mais avant et dès le temps où elle s'était résolue à établir sa fille,
-madame de Sévigné avait songé à faire des économies. C'est pour y
-parvenir que, dans l'automne de l'année 1666, elle se rendit à sa maison
-des Rochers, et qu'elle se résolut à y prolonger son séjour pendant tout
-l'hiver[74]. Ce fut là un grand sujet de contrariété et d'ennui pour ses
-amis de Paris et pour toutes les sociétés qu'elle animait par sa gaieté
-et par son esprit. Saint-Pavin se rendit leur organe, et lui adressa en
-Bretagne une lettre en vers, pour lui exprimer le désir que l'on avait
-de la voir revenir dans la capitale.
-
- Paris vous demande justice;
- Vous l'avez quitté par caprice.
- A quoi bon de tant façonner,
- Marquise? il y faut retourner.
- L'hiver approche, et la campagne,
- Mais surtout celle de Bretagne,
- N'est pas un aimable séjour
- Pour une dame de la cour.
- Qui vous retient? Est-ce paresse?
- Est-ce chagrin? est-ce finesse?
- Ou plutôt quelque métayer
- Devenu trop lent à payer?
- De vous revoir on meurt d'envie;
- On languit ici, on s'ennuie;
- Et les Plaisirs, déconcertés,
- Vous y cherchent de tous côtés.
- Votre absence les désespère;
- Sans vous ils n'oseraient nous plaire.
- Si vous étiez ici demain,
- La cour quitterait Saint-Germain;
- Et les Jeux, les Ris et les Grâces,
- Qui marchent toujours sur vos traces,
- Y rendraient l'Amour désormais
- Plus galant qu'il ne fut jamais.
-
- [74] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 21 novembre 1666 et du 20 mai
- 1667, t. I, p. 109 et 111, édit. de M.; t. I, p. 154 et 156,
- édit. de G.
-
-Après nous avoir appris, par des contre-vérités sur mademoiselle de
-Sévigné, qu'elle s'appliquait avec succès à l'étude de l'espagnol et de
-l'italien, Saint-Pavin continue ainsi:
-
- Il faut quitter ce badinage.
- Votre fille est le seul ouvrage
- Que la nature ait achevé:
- Dans les autres elle a rêvé.
- Aussi la terre est trop petite
- Pour y trouver qui la mérite;
- Et la belle, qui le sait bien,
- Méprise tout et ne veut rien.
- C'est assez pour cet ordinaire,
- Et trop peut-être pour vous plaire;
- S'il est vrai, gardez le secret,
- Et donnez ma lettre à Loret:
- Je crois qu'en Bretagne on ignore
- S'il est mort ou s'il vit encore[75].
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . Songez à partir.
- La réponse la plus touchante
- Ne pourrait payer mon attente;
- Tout le plaisir est à se voir.
- Les sens se peuvent émouvoir:
- Tel est vieux et n'ose paraître
- Qui, vous voyant, ne croit plus l'être[76].
-
- [75] Loret était mort depuis peu de temps. Dans sa dernière
- gazette, qui est du 28 mars 1665, il expose ses infirmités, et
- dit presque adieu à ses lecteurs. Voyez _la Muse historique_,
- liv. XVI, p. 51 et 52.
-
- [76] _Recueil des plus belles Poésies des poëtes françois_;
- Paris, chez Claude Barbin, 1692, in-12, p. 325-328.--_Poésies de_
- SAINT-PAVIN; chez Leprieur, 1759, in-12, p. 62-71.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, t. I; _Choix de Poésies_, p. III, édition de
- Monmerqué.
-
-La cour, ainsi que le dit Saint-Pavin, avait résidé à Saint-Germain
-durant l'hiver que madame de Sévigné passa en Bretagne; mais quoique les
-divertissements n'y eussent pas été aussi brillants que ceux des années
-précédentes, cependant ils ne furent que peu de temps suspendus par la
-mort de la reine mère. Benserade composa pour l'hiver de 1666 le _Ballet
-des Muses_, dans lequel le roi dansa avec MADAME, mademoiselle de la
-Vallière, madame de Montespan et d'autres beautés. Ce fut à cette
-occasion que Molière rima son insipide pastorale de _Mélicerte_, qu'il
-se repentit d'avoir écrite et qu'il remplaça depuis par la jolie pièce
-du _Sicilien ou l'Amour peintre_[77].
-
- [77] _Ballet royal des Muses_, dansé par Sa Majesté en 1666, dans
- les _OEuvres de_ BENSERADE, t. II, p. 357.--_Mélicerte_, comédie
- pastorale héroïque, par J.-B. P. DE MOLIÈRE, représentée pour la
- première fois à Saint-Germain en Laye, pour le Roy, au ballet des
- Muses, en décembre 1666, par la troupe du Roy; dans les _OEuvres
- posthumes_ de monsieur DE MOLIÈRE; chez Denis Thierry, 1682,
- in-12, _imprimées pour la première fois_, t. VII des _OEuvres_,
- p. 229.
-
-Madame de Sévigné profita de son séjour aux Rochers pour agrandir et
-embellir sa demeure sans nuire à ses projets d'économie. «J'ai fait
-planter, écrivait-elle à Bussy, une infinité de petits arbres et un
-labyrinthe d'où l'on ne sortira pas sans le fil d'Ariane; j'ai encore
-acheté plusieurs terres, à qui j'ai dit, selon la manière accoutumée: Je
-vous fais parc. De sorte que j'ai étendu mes promenoirs sans qu'il m'en
-ait coûté beaucoup[78].»
-
- [78] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 20 mai 1667, t. I, p. 113,
- édit. de Monmerqué, et p. 156 de l'édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Sévigné ne revint à Paris qu'au printemps suivant, vers la fin
-du mois de mai[79]. Louis XIV était alors à Compiègne; mais il partit
-bientôt pour aller rejoindre son armée, et commencer enfin cette grande
-lutte contre l'Espagne à laquelle il se préparait depuis longtemps:
-vaste scène qui s'ouvrait pour l'Europe entière, et qui, après de
-sanglants combats, se termina par la conquête de la Flandre et celle de
-la Franche-Comté[80]. Ainsi fut constitué ce beau royaume de France en
-une masse compacte et formidable, restée intacte malgré les désastres de
-la fin de ce glorieux règne, malgré la corruption et la mollesse des
-deux règnes suivants, malgré les affreuses convulsions de l'anarchie et
-la délirante ambition du génie des batailles.
-
- [79] Louis XIV partit de Paris le 16 mai, et alla coucher à
- Champlâtreux. Conférez DALLICOURT, _Campagne royale_, p. 4.
-
- [80] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 29 et 30.--Sur les causes ou
- les prétextes de cette guerre, conférez _Dialogues sur les droits
- de La Reyne très-chrétienne_; Paris, de l'imprimerie d'Antoine
- Vitré, 1667, in-12 (23 pages). Ce fut Louis XIV qui fit composer
- et répandre ce petit écrit; il est avoué par lui dans
- l'avertissement. La permission d'imprimer est du 10 mai 1667.
- Grimoard, dans les _OEuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p. 37, parle
- d'un _Traité des droits de la Reyne_, dont il y eut trois
- éditions. Est-ce le même écrit que le Dialogue?--Cf. MIGNET,
- _Négociations relatives à la succession d'Espagne_, 1835, in-4º,
- t. I, p. 177-297, 391-495.
-
-Tandis que Louis XIV, à Versailles, à Saint-Germain, aux Tuileries ou
-dans les camps, ne semblait s'occuper que de plaisirs, de politique et
-de guerre, toutes les réformes, toutes les institutions, tous les
-établissements qui devaient accroître les richesses et la prospérité de
-la France s'exécutaient comme il les avait déterminés dans son conseil.
-Quand, pour donner plus d'activité au commerce, il créa, en 1665, la
-compagnie des Indes occidentales, les commerçants qui devaient la
-composer furent assemblés au Louvre, sous la présidence de Colbert; et
-le roi parut en personne au milieu d'eux, pour les exhorter à se livrer
-avec toute sécurité à leurs opérations commerciales et pour leur donner
-l'assurance que ses vaisseaux les protégeraient jusqu'aux extrémités de
-l'univers[81]. C'est dans cette année 1667, si mémorable par tant de
-succès guerriers[82], de traités et de négociations importantes[83], que
-furent promulguées ces belles ordonnances pour l'administration de la
-justice, admirées des jurisconsultes, et qu'on avait surnommées le Code
-Louis[84]; que fut instituée l'Académie des sciences; que fut établie à
-Rome une Académie des beaux-arts; qu'on jeta les fondements de ce
-séjour de tant de savantes et impérissables découvertes, l'Observatoire
-de Paris; que furent commencés les travaux du canal qui devait joindre
-l'Océan à la Méditerranée; qu'enfin des prix furent distribués aux
-peintres, aux artistes; des récompenses données aux savants étrangers,
-afin de rattacher au drapeau de la France les talents les plus éminents,
-les plus hautes capacités[85].
-
- [81] LORET, _Muse historique_, lettre 13, du 28 mars 1665, livre
- XVI, p. 50.
-
- [82] RAMSAY, _Hist. du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t. II,
- p. 141-144.
-
- [83] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 139-142.
-
- [84] Le président HÉNAULT, _Abrégé chronologique_, année 1667, t.
- III, p. 864, édit. W.--BUSSY, _Hist. de Louis XIV_, 159-166.
-
- [85] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 267-272.--BUSSY, _Lettres_,
- t. V, p. 35.--LÉPICIÉ, _Vies des peintres du Roi_, p.
- 46.--ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par
- Louis XIV_, chap. XVI, p. 59.--_Recueil de la Société des
- bibliophiles_, 1826, 1 vol. in-8º. Gratifications faites par
- Louis XIV aux savants et aux hommes de lettres depuis 1664
- jusqu'en 1679 (102 pages).
-
-Le roi, en s'exposant plus qu'il n'était nécessaire, donna des preuves
-de bravoure personnelle[86]; mais cependant ses ennemis étaient si mal
-préparés à se défendre, ses succès furent si rapides que, si on excepte
-le siége de Lille, cette campagne ressembla plus à une marche triomphale
-qu'à une lutte guerrière[87].
-
- [86] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 141 et 142.
-
- [87] LOUIS XIV, _Mémoires historiques et Instructions au
- Dauphin_, dans les _OEuvres_, t. II, p. 328.--P. DALICOURT, _la
- Campagne royale ès années 1667 et 1668_; Paris, chez la veuve
- Gervais, 1668, in-12, p. 77-131.
-
-Louis XIV conduisait avec lui la jeune reine; il la montrait aux peuples
-soumis comme leur légitime souveraine; car c'était pour soutenir les
-droits de sa femme à la souveraineté de ces contrées et à la succession
-d'Espagne, à laquelle cependant on avait renoncé par le traité des
-Pyrénées, qu'il entreprenait cette guerre[88]. Une riante et gracieuse
-escorte de jeunes et belles femmes accompagnait Louis dans ses
-conquêtes. Partout, après les combats, des fêtes étaient préparées,
-spontanément offertes, ou commandées sous la tente et sur les champs de
-bataille: au milieu des dangers de la mort, incessamment bravés pour la
-patrie, la volupté semblait acquérir quelque chose de grand et de
-martial, qui désarmait la censure des esprits sévères.
-
- [88] MONGLAT, _Mém._, p. 51-146.--LOUIS XIV, _Mém. historiques_,
- t. II, p. 304, 306, 307.
-
-Le jeune roi donnait, sous ce rapport, à ses peuples, un exemple fatal,
-dont sa cour était fortement préoccupée. La mort de la reine mère avait
-achevé d'ôter à Louis XIV le peu de contrainte qu'il s'était imposée par
-égard pour elle. La femme si douce et si tendre qui ne voyait dans le
-roi qu'un amant, qui aurait voulu ensevelir dans l'ombre le secret d'une
-liaison coupable, celle dont le cœur, avant d'être touché par l'amour
-de Dieu, ne palpita jamais que pour un seul homme, fut condamnée à
-porter le titre de duchesse, à laisser légitimer par lettres patentes sa
-honte et ses dignités, à subir l'ennui d'un nombreux cortége, à dévoiler
-le mystère de ses accouchements, à voir ses deux enfants ravis dès leur
-naissance à sa tendresse maternelle, et, sous les noms de comte de
-Vermandois et de mademoiselle de Blois, reconnus, par actes publics,
-comme les honorés rejetons d'un royal adultère[89].
-
- [89] DREUX DU RADIER, _Mémoires historiques et critiques des
- reines et régentes de France_, t. VI, p. 416 et 417. Les lettres
- patentes qui créent la terre de Vaujour et la baronnie de
- Saint-Christophe en duché-pairie sont du mois de mai 1671, datées
- de Saint-Germain en Laye.
-
-Ce ne furent pas là encore ses plus grandes afflictions. Lorsque Louis
-XIV augmentait, par des faveurs qu'elle eût voulu repousser, les remords
-de la Vallière, il froissait son cœur par de fréquentes infidélités,
-indices certains de l'affaiblissement de son amour. Une de ces liaisons
-passagères, qui eut lieu avec la princesse de Monaco, fille du duc de
-Gramont, acquit plus de publicité que toutes les autres, parce qu'elle
-occasionna la disgrâce du duc de Lauzun, amant favorisé de la princesse
-avant le roi. Lauzun fut mis à la Bastille, non-seulement pour n'avoir
-pas voulu un grade supérieur qui l'éloignait de la cour, mais pour avoir
-forcé sa perfide maîtresse à recevoir un soir les tendres protestations
-du roi à travers le trou d'une serrure dont Lauzun avait su dérober la
-clef. Louis XIV pardonna à Lauzun cette audacieuse espièglerie, parce
-que le goût qu'il avait pour celle qui en avait été l'objet se passa
-promptement[90].
-
- [90] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 59.--IDEM,
- _Lettres_, t. V, p. 37 (_Lettre de_ BENSERADE à Bussy, en date du
- 15 septembre 1667).--IDEM, t. III, p. 148 et 149 (_Lettre de_
- BUSSY, en date du 10 août 1669, à madame D...) (de Montmorency),
- (L***, à la fin de la page 148, est Lauzun).--LA FARE,
- _Mémoires_, t. LXV, p. 105.--LA BEAUMELLE, dans les _Mémoires de
- Maintenon_, t. I, p. 69.
-
-Mais une autre femme, réputée belle entre les belles, d'un caractère
-haut et fier, mariée à un homme plein d'honneur, respectée par la
-médisance, même à la cour, toucha vivement le cœur de Louis XIV.
-C'était madame de Montespan, qui, par son esprit caustique, ses
-saillies, ses bons mots, son talent de narrer avec gaieté, s'était fait
-aimer de la reine et de madame de la Vallière. Celle-ci devina avant
-tout le monde (l'instinct de l'amour est le plus vif de tous) qu'elle
-était trahie, et que madame de Montespan allait être pour elle la cause
-du plus grand des malheurs, celui d'être obligée de se séparer d'un
-amant pour lequel l'ardeur de sa passion n'avait cessé de s'accroître.
-Ce secret fut divulgué à la cour durant cette campagne, et il ouvrait
-une nouvelle carrière aux intrigues qui s'agitaient sans cesse autour
-de ce monarque, dès son début couronné par la victoire, et déjà, si
-jeune, flatté par la renommée[91]. La cour se tenait à Compiègne, afin
-de se trouver plus rapprochée des opérations de la guerre; et
-lorsqu'elles étaient suspendues, Louis XIV se hâtait de retourner à
-Compiègne, où l'attiraient les enchantements de sa nouvelle passion.
-
- [91] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 165.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, t. XLIII, p. 107, 109, 112, 115, 119, 120.--CHOISY,
- _Mémoires_, t. LXIII, p. 397-403.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-1667.
-
- Madame de Sévigné revient à Paris, et écrit à Bussy.--Celui-ci
- dissimule avec elle.--Il demande au roi de rentrer au
- service.--Bussy avait conservé des amis, et entretenait une
- nombreuse correspondance.--Madame de Sévigné était la plus exacte
- à lui écrire.--La marquise de Gouville continuait de correspondre
- avec lui.--La marquise de Monglat s'efforce en vain de se remettre
- bien avec lui.--Les principaux correspondants de Bussy étaient le
- duc de Saint-Aignan, le duc de Noailles, le comte de Gramont,
- Benserade, Corbinelli, dom Cosme, général des feuillants, le P.
- Bouhours.--Jugement sur ce dernier.--Premier recueil des lettres
- de madame de Sévigné, données par Bussy, avec celles qu'il avait
- écrites.--Autres correspondants de Bussy en femmes: la marquise de
- Gouville, madame de Montmorency, la comtesse du Bouchet,
- mademoiselle d'Armentières, la maréchale d'Humières, la marquise
- d'Hauterive, mademoiselle Dupré.--Détails sur cette demoiselle,
- mise par Ménage au nombre des femmes illustres avec madame de
- Sévigné.--Madame de Scudéry.--Caractère de cette dame.--Comparée à
- madame de Sévigné.--Ce qu'elle écrit à Bussy sur les regrets
- d'avoir perdu son mari.--Des amis des deux sexes qu'avait madame
- de Scudéry.--De ses liaisons et de son cercle.--De son amitié pour
- le P. Rapin.--Elle le fait entrer en correspondance avec Bussy, et
- rend service à tous deux.--Pour se venger des vers de Boileau
- contre son mari, elle veut animer Bussy contre Boileau.--Vers de
- Boileau qui lui en ont fourni l'occasion.--Louis XIV demande
- l'explication de ces vers.--Ce qu'on lui répond.--Licence des
- mœurs de cette époque, autorisée par le monarque, la presse et le
- théâtre.--On joue l'_Amphitryon_ et _George Dandin_.--Bussy ne se
- trouve pas offensé par le vers de Boileau, et refuse de s'associer
- au ressentiment de madame de Scudéry contre ce poëte.--Bussy
- demande au roi de servir, et n'obtient rien.--Il occupe
- alternativement son château de Chaseu et celui de
- Bussy.--Description que Bussy fait de la galerie de portraits qui
- se trouvait dans ce dernier château.
-
-Lorsque madame de Sévigné revint à Paris, toute la haute société avait
-quitté cette capitale, tous ses amis étaient absents; et si elle
-recherchait parfois la solitude, ce n'était pas lorsqu'elle était en
-ville. Elle se résolut donc à passer l'été à Livry.
-
-«Toute la cour est à l'armée, écrivait-elle[92] à Bussy; et toute
-l'armée est à la cour. Paris est un désert; et, désert pour désert,
-j'aime beaucoup mieux celui de la forêt de Livry, où je passerai l'été.
-
- En attendant que nos guerriers
- Reviennent couverts de lauriers.»
-
- [92] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 20 mai 1667, t. I, p. 112 de
- l'édit. de Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 156, édit. de G. de
- S.-G.
-
-Ainsi que je l'ai exposé dans la seconde partie de ces Mémoires, la
-correspondance de madame de Sévigné avec Bussy, qui s'était renouée vers
-cette époque, ne devait plus se rompre. Ce que nous en possédons nous
-prouve que madame de Sévigné prenait une part très-vive aux succès de
-Louis XIV et de son armée: à chaque nouvelle victoire, elle exprime des
-regrets sincères que Bussy n'ait pas obtenu un commandement qui le mît à
-portée d'obtenir sa part de tant de gloire. Bussy, toujours dominé par
-son excessive vanité, dissimule avec sa cousine; il fait le dédaigneux
-et le philosophe: cependant il lui envoie régulièrement les suppliques
-qu'il adressait au roi à l'ouverture de chaque campagne, pour offrir ses
-services; mais il ne lui disait pas qu'il écrivait sans cesse à ses
-amis, pour qu'ils intercédassent aussi en sa faveur[93].
-
- [93] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 159-161 de l'édit. de G. de
- S.-G.; t. I, p. 114 de l'édit. de Monmerqué.--_Suite des Mémoires
- du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, mss. no 221 de là bibliothèque de
- l'Institut.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 7 (en date du 23 mai
- 1667).--_Ibid._, p. 12 (4 février et 6 avril 1668), p. 38 (27
- mars 1670), p. 56 (13 mars 1671), p. 62 (19 septembre 1671 ), p.
- 66 (8 décembre 1671), p. 128 (9 juin 1674), p. 134 (20 août
- 1674), p. 178 (20 novembre 1675).
-
-Bussy avait conservé, malgré les défauts de son caractère, un bon nombre
-d'amis puissants et dévoués; il entretenait avec eux une correspondance
-très-active[94]; il en avait une très-étendue avec des gens de lettres
-et avec des femmes spirituelles, qui l'instruisaient de toutes les
-nouvelles du jour et des intrigues de cour. Quelques-unes de ces femmes
-s'étaient rendues célèbres dans les cercles de précieuses et de beaux
-esprits, qui s'étaient multipliés dans Paris. Les unes étaient flattées
-d'être en commerce de lettres avec un homme de qualité et de l'Académie;
-les autres étaient des dames de la cour, dont quelques-unes avaient été
-ses maîtresses et avaient conservé avec lui des rapports d'amitié. La
-marquise de Monglat aurait bien voulu se remettre avec lui sur ce
-pied[95]. Elle lui écrivit plusieurs fois pour se justifier, et tâcha de
-ranimer en lui ce qu'elle voulait conserver de son ancienne affection.
-Elle aussi avait beaucoup d'amis qui lui étaient sincèrement attachés:
-son caractère aimable était fort goûté de madame de Sévigné, qui la
-voyait souvent. Elle fit écrire à Bussy par plusieurs de ses
-correspondantes[96], qui ne purent rien gagner sur cet homme
-orgueilleux et vindicatif. Comme la santé de madame de Monglat s'était
-affaiblie et qu'elle eut quelques velléités de religion, elle s'était
-mise en rapport avec dom Cosme, prédicateur renommé et général des
-feuillants, pour lequel Bussy avait beaucoup de considération et
-d'estime. Elle l'employa comme intercesseur, mais ce fut encore en
-vain[97]; et elle ne put empêcher que des tableaux emblématiques de son
-inconstance et de sa légèreté ne fussent placés dans le grand salon du
-château de Bussy[98], et que les devises mises sur ces peintures et au
-bas de son portrait ne donnassent matière aux entretiens d'un monde
-auquel la médisance plaît toujours.
-
- [94] BUSSY, _Lettres_; Paris, in-12, 4 vol., 4e édition; et
- _Nouvelles Lettres_, t. V, VI et VII, 1727, in-12.
-
- [95] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 66 (24 mars 1667, à madame de
- Montmorency); t. III, p. 49; _lettre de la marquise_ DE GOUVILLE,
- en date du 12 août 1667.
-
- [96] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 66, lettre en date du 24 mars
- 1669.
-
- [97] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 33 et 65 (en date du 16 juin et
- du 25 décembre 1667); cette dernière est adressée à dom Cosme.
-
- [98] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 41, en date du 18 octobre 1667, à
- mademoiselle d'Armentières.--MILLIN, _Voyage_, t. I, p. 208-219,
- pl. XII de l'atlas.
-
-Parmi les principaux correspondants de Bussy, il faut d'abord nommer
-celui qui lui était le plus dévoué, le duc de Saint-Aignan, si aimé du
-roi et si bien instruit des secrets les plus intimes de son intérieur.
-Madame de Sévigné a dit avec raison de lui «qu'il a rendu à Bussy des
-services que nul autre courtisan n'aurait osé ni voulu lui rendre[99].»
-Le duc de Saint-Aignan avait composé des mémoires où il justifiait
-Bussy; et il eut le généreux courage de les montrer au roi[100].
-
- [99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VIII, p. 249 (Lettre à Bussy, en date
- du 17 juin 1687), et t. III, p. 371; t. V, p. 468; t. VII, p. 55
- de l'édit. de G. de S.-G.
-
- [100] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 264; Lettre de madame de
- Scudéry, en date du 26 septembre 1670; Lettres de mesdames de
- Scudéry, de Solvan-Sallier, etc.; Paris, 1806, Léopold Collin, p.
- 33.
-
-Les autres correspondants de Bussy à la cour étaient le duc de Noailles,
-qui fut capitaine des gardes[101], et le comte de Gramont, rendu célèbre
-par les piquants mémoires que son beau-frère Hamilton a écrits sur les
-folies de sa jeunesse[102]; le comte de Guiche, ceinturé comme son
-esprit, disait madame de Sévigné, et qui se trouvait alors enveloppé
-dans la disgrâce de Vardes[103]. Parmi les ecclésiastiques et les gens
-de lettres, on doit nommer l'abbé de Choisy, plus célèbre par ses
-scandaleuses aventures que par le grand nombre de livres qu'il a
-composés; Benserade et Corbinelli (ce dernier alors était en Languedoc,
-entraîné aussi dans l'exil de Vardes[104]); puis dom Cosme, dont nous
-avons parlé; et enfin le P. Rapin[105] et le P. Bouhours. C'est à
-Bouhours que nous devons l'édition tronquée des _Mémoires de Bussy_, et,
-je crois, aussi l'édition si confusément ordonnée de sa correspondance.
-Bouhours était à la fois homme du monde, homme d'Église et homme de
-lettres; ayant les prétentions d'un puriste, et affectant l'autorité
-d'un critique; recherchant la réputation de bel esprit, et s'arrogeant
-l'importance d'un profond théologien; écrivant alternativement et avec
-facilité sur des sujets saints ou profanes, sérieux ou légers; auteur
-fécond, mais souvent futile; écrivain correct, mais non exempt
-d'affectation, et qui, fort admiré de madame de Sévigné, jouissait
-d'une réputation très-supérieure à ses talents[106].
-
- [101] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 35; t. XI, p. 176, édit. de
- G. de S.-G.
-
- [102] BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 73.--HAMILTON, _Mémoires
- d'Hamilton_. (La traduction anglaise imprimée chez Bentley, 3
- vol. in-8º, avec portraits coloriés, est préférable, à cause des
- notes.)
-
- [103] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 136, 137, 155, 207, 308, 522,
- 523; t. V, p. 170 et 172. (Toutes les lettres de C** sont de
- Corbinelli.)
-
- [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 350 (en date du 5 janvier
- 1672), édit. de G. de S.-G.
-
- [105] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 378 à 547; t. IV, p. 10 à 345.
-
- [106] BUSSY, _Lettres_, t. VI, p. 45 à 356.
-
-La correspondance de Bussy avec les femmes était bien plus nombreuse et
-d'une plus grande valeur. Parmi elles, la première à nommer est madame
-de Sévigné. Les lettres de Bussy à sa cousine, avec les réponses,
-remplissent presque entièrement les deux volumes du recueil de la
-correspondance qui fut publié par la marquise de Coligny, fille de
-Bussy, en 1697[107]. Bayle fit l'éloge de ce recueil[108]. Bussy
-composait beaucoup de vers, et il les envoyait à sa cousine pour les
-soumettre à son jugement; ces vers ont été imprimés, avec les lettres où
-ils se trouvaient insérés, dans le recueil dont nous parlons; et si les
-éditeurs de madame de Sévigné ont eu raison de débarrasser sa
-correspondance de cet inutile bagage, en réimprimant les lettres que
-Bussy lui avait adressées, ils ont eu tort de supprimer de ces lettres
-les passages qui concernaient les envois de ces pièces de vers,
-puisqu'ils constataient que ce goût de Bussy pour la poésie était
-partagé par sa cousine[109].
-
- [107] MONMERQUÉ, _Notices biographiques sur les différentes
- éditions de madame de Sévigné_.
-
- [108] BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 776 (lettre du 4
- décembre 1698).--_Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p.
- 652.
-
- [109] BUSSY, _Lettres_, édit. 1720, t. I, p. 18, 29, 68, 93,
- 341-364 (29 septembre 1668, 1er mai 1672, 4 septembre 1680).
- Cette dernière lettre, qui renferme un grand nombre d'épigrammes
- de Martial et de Catulle, assez bien traduites par Bussy, a été
- entièrement omise par les éditeurs de madame de Sévigné, et forme
- une lacune dans sa correspondance avec son cousin, qui devra être
- réparée.
-
-Après madame de Sévigné, la marquise de Gouville mérite d'être
-mentionnée comme celle qui correspondait le plus assidûment avec Bussy.
-Ses lettres sont les plus spirituelles, les plus riches en détails
-amusants, narrés avec esprit et finesse[110]. Elle avait pendant quelque
-temps enchaîné Bussy; et l'intimité qui avait existé entre eux donnait à
-leur commerce plus d'agrément, de franchise et de vérité. Il faut
-joindre à la marquise de Gouville son intime amie la comtesse de
-Fiesque, que Bussy appelait sa cousine. Folâtre et insouciante, elle
-était initiée et elle initiait Bussy à tous les secrets de la petite
-cour de MADEMOISELLE, dont elle faisait partie.
-
- [110] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 39, 49, 50, 55, 64, 233; t. V,
- p. 11, 40, 300, 310, 342.
-
-Une dame qui par son mari portait le beau nom de Montmorency se montre
-le plus instructif des correspondants de Bussy. Ses lettres sont des
-espèces de bulletins de ce qui se passait à la cour, des promotions, des
-mariages, des décès, des intrigues, des nouvelles politiques qu'on y
-débitait, des anecdotes scandaleuses qu'on y racontait; le tout dit en
-deux mots, sans réflexions, sans phrases, et exprimé avec une concision
-remarquable. Des pièces de vers qui avaient circulé se trouvent aussi
-insérées dans ces lettres. Le nom de famille de cette madame de
-Montmorency était Isabelle d'Harville de Palaiseau, et elle appartenait
-à cette noble famille de guerriers qui, dès le commencement du quinzième
-siècle, s'étaient illustrés à la bataille d'Azincourt[111]. Ni Bussy ni
-les mémoires contemporains ne nous apprennent rien sur cette dame de
-Montmorency. Au bas de son portrait Bussy avait mis cette inscription:
-«Digne non pas d'un homme de plus grande qualité, mais d'un homme plus
-aimable[112].» Cette inscription prouve du moins que ce mari d'Isabelle
-de Palaiseau était de la noble famille dont il portait le nom. Madame de
-Montmorency était peu favorisée de la fortune, quoique amie de la
-duchesse de Nemours, qui possédait de si grands biens et aurait pu se
-montrer plus généreuse à son égard[113].
-
- [111] Cf. LE BOEF, _Histoire du diocèse de Paris_, 8e partie, p.
- 9-11.
-
- [112] CORRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite aux ruines
- d'Alis et au château de Bussy_, p. 22.--MILLIN, _Voyage dans les
- départements du midi de la France_, 1807, in-8º, t. I, p.
- 212.--Dans Millin, l'inscription paraît être rapportée moins
- exactement: il y a _Harville de Paloise_, au lieu d'_Harville de
- Palaiseau_.
-
- [113] _Lettres de madame_ DE SCUDÉRY, p. 54, collection de
- Léopold Collin, lettre en date du 17 mars 1670.--_Lettres de
- mesdames_ DE MONTPENSIER, MONTMORENCY, etc., 1806, in-12.
-
-La comtesse du Bouchet écrivait aussi souvent à Bussy avec une liberté
-d'expression qui devait lui plaire beaucoup: accoutumée à tout dire, sa
-franchise donnait un grand prix à ses lettres[114].
-
- [114] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 202, 203 (18 et 24 août 1671).
-
-Henriette de Conflans, demoiselle d'Armentières, belle quoiqu'elle ne se
-mariât point, pieuse quoique amie de Bussy, était encore pour lui un
-correspondant qui avait toute sa confiance: c'était celle qui plaidait
-auprès de lui la cause de madame de Monglat avec le plus de chaleur,
-parce que celle-ci paraissait vouloir alors se mettre sous la direction
-de dom Cosme et renoncer à la vie mondaine[115].
-
- [115] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 77, 80-90. 112; t. V, p. 7,
- 41, 52, 70.
-
-Parmi les autres femmes auxquelles Bussy écrivait plus souvent, on
-distingue la femme de son cousin, la maréchale d'Humières, dont le
-portrait, dans sa galerie, était accompagné de cette inscription: «D'une
-vertu qui, sans être austère ni rustique, eût contenté les plus
-délicats.» Elle était dame du palais de la reine: liée avec madame de
-Sévigné, belle et pieuse, elle termina[116] sa longue vie aux
-Carmélites de la rue Saint-Jacques[117]. Après cette dame respectable
-nous devons nommer la marquise d'Hauterive, fille du duc de Villeroy, à
-laquelle on reprochait de s'être mésalliée, quoiqu'elle eût épousé un
-bon et honorable gentilhomme, élégant dans ses goûts, amateur éclairé
-des beaux-arts et grand protecteur du Poussin[118]. La correspondance de
-Bussy avec la marquise d'Hauterive n'a point été imprimée; mais nous
-savons, d'après une lettre du marquis d'Hauterive, que le portrait de
-cette dame devait occuper une place parmi les autres portraits de femmes
-avec lesquelles Bussy entretenait un commerce épistolaire[119].
-
- [116] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 251 et 259, édit. de
- Monmerqué (lettres en date des 24 janvier et 20 mars
- 1675).--CORRARD DE BRÉBAN, p. 23.--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p.
- 211, 337, 409; t. V, p. 155.
-
- [117] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 102, édit. de Monmerqué; t.
- XI, p. 182, édit. de G. de S.-G.; Lettre de madame DE COULANGES à
- madame de Sévigné, le 20 juin 1695.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t.
- XX, p. 477.
-
- [118] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 284, édit. de G. de S.-G. et
- la note; t. I, p. 213, édit. de Monmerqué (lettre en date du 15
- décembre 1670).
-
- [119] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 114 (Lettre du marquis
- D'HAUTERIVE, en date du 8 novembre 1690).
-
-Mais, de tous les nombreux personnages qui correspondaient avec Bussy,
-il n'y en avait pas dont il eût, après madame de Sévigné, plus de
-plaisir à lire les lettres que celles de deux femmes sans rang, sans
-beauté, sans fortune, sans naissance: c'étaient mademoiselle Dupré et
-madame de Scudéry. Toutes les deux, il est vrai, étaient pleines de sens
-et d'esprit, et possédaient le talent d'écrire avec enjouement, pureté
-et élégance. La seconde était, sous ce rapport, très-supérieure à la
-première; mais celle-ci avait plus de célébrité, parce qu'elle
-appartenait à une famille d'érudits et de poëtes. Elle était la nièce et
-l'élève de Roland Desmarets[120] et de Desmarets de Saint-Sorlin,
-l'auteur de la comédie des _Visionnaires_. Marie Dupré était laide, mais
-savante; car, si l'on en croit Bussy, elle parlait quatre langues
-également bien[121]; elle avait, dit-on, approfondi la philosophie de
-Descartes, dont elle était enthousiaste, ce qui semble peu s'accorder
-avec son goût pour les bouts-rimés et les petits vers: on en trouve un
-grand nombre de sa composition dans les recueils du temps et dans les
-lettres de Bussy. Amie de Conrart, ce fondateur de l'Académie française,
-mademoiselle Dupré fut célébrée, en vers comme en prose, par un grand
-nombre d'hommes de lettres de son temps. Le savant Huet a rapporté dans
-ses Mémoires le madrigal en vers latins qu'il fit pour elle. Ménage ne
-lui adressa point de vers, mais il la nomme, dans son commentaire en
-langue italienne sur le septième sonnet de Pétrarque, au nombre des
-illustres contemporaines, avec mademoiselle de la Vigne, son amie,
-madame de la Fayette, madame de Scudéry, madame de Rohan-Montbazon,
-abbesse de Malnoue, et madame de Mortemart, abbesse de Fontevrault; puis
-enfin madame de Sévigné,
-
- Donna bella, gentil, cortese e saggia,
- Di castità, di fede e d'amor tempio[122];
-
-car rarement Ménage, soit qu'il écrivît en vers ou en prose, en grec,
-en latin, en italien ou en français, se permit de nommer madame de
-Sévigné dans ses ouvrages, sans ajouter quelques vers à sa louange.
-Mademoiselle Dupré allait souvent passer la belle saison aux eaux
-minérales de Sainte-Reine, chez des amis dont le séjour était voisin du
-château de Bussy; et Bussy profitait de cette occasion pour l'attirer
-chez lui le plus souvent qu'il pouvait, ce qui prévenait entre eux cette
-tiédeur et cet alanguissement de l'intimité qu'une trop longue
-séparation ne manque jamais de produire[123].
-
- [120] Sur Roland Desmarets, conférez le _Ménagiana_, t. IV, p.
- 198; et WEISS et BEUCHOT, _Biographie universelle_, t. XI, p.
- 202.--NICERON, _Mémoires_, t. XXXV.
-
- [121] BUSSY, _Lettres_ t. V, p. 93, 97, 102; et t. III, p.
- 172-193, 201-244, 303-671, 506-520.
-
- [122] _Lezione_ D'EGIDIO MENAGIO _sopra'l sonnetto_ VII _di
- misser Francesco Petrarca_, p. 62, à la suite du traité de
- MÉNAGE, intitulé _Historia mulierum philosopharum_.--Conférez
- HUETII Ep. A. _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, p.
- 204, 205.--BOUHOURS, _Recueil de vers choisis_; Paris, 1697, p.
- 45, 48, 51, ou p. 58 à 60 de l'édit. 1701.--MORÉRI,
- _Dictionnaire_, t. IV, article MARIE DUPRÉ.--WEISS, _Biographie
- universelle_, t. XII, p. 313, article MARIE DUPRÉ.--TITON DU
- TILLET, _le Parnasse françois_, in-folio, 1732, p. 507.
-
- [123] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 172 à 507.--Mademoiselle
- DUPRÉ, _Lettres_, dans les _Lettres de mademoiselle_ DE
- MONTPENSIER, DE MOTTEVILLE, etc.; Paris, 1806, Léopold Collin, p.
- 148 à 204.
-
-Madame de Scudéry n'était point savante; elle ne faisait point de vers.
-Par son mari et sa belle-sœur, le nom qu'elle portait avait acquis une
-assez grande célébrité; elle n'en rechercha et n'en obtint aucune pour
-elle-même. Plusieurs ignorent qu'elle a existé. Quand il est parlé
-d'elle, on la confond avec la sœur de Scudéry[124]. Cependant, de
-toutes les femmes que la correspondance de Bussy nous fait connaître,
-madame de Scudéry est incontestablement, après madame de Sévigné, celle
-qui mérite la préférence. Elle est loin d'avoir l'imagination vive et
-brillante de la petite-fille de sainte Chantal; mais son style, moins
-figuré, moins animé, est plus correct; sa raison est plus calme et son
-jugement moins variable. Elle a sur madame de Sévigné le triste avantage
-d'avoir connu l'adversité, d'être née dans une condition qui l'exemptait
-des préjugés de naissance auxquels madame de Sévigné n'a pas échappé.
-Elle apprécie mieux le monde; ses réflexions, elle les tient de son
-expérience et de ses propres observations. L'expression de ses pensées
-est toujours simple, forte, naturelle et digne, en parfait rapport avec
-la noblesse de ses sentiments et l'élévation de son âme. L'académicien
-Charpentier déclare qu'elle n'écrit pas moins bien que mademoiselle de
-Scudéry, l'auteur de _Clélie_ et de _Cyrus_[125]. De toutes les amies de
-Bussy, quoique la plus humble par le rang, madame de Scudéry fut celle
-qui lui rendit le service le plus important[126], puisqu'elle le fit
-rappeler de son exil. Elle était fort jeune et sans fortune lorsque
-Scudéry, dans un âge déjà avancé, l'épousa[127]. Elle perdit son mari
-l'année même dont nous nous occupons, le 14 mai 1667. Restée veuve à
-l'âge de trente-six ans, elle ne contracta point de nouveaux liens, et
-s'adonna à l'éducation de son fils unique, qui entra dans les ordres.
-Les regrets qu'elle eut de perdre son mari sont vivement exprimés dans
-deux lettres à Bussy, à Bussy peu capable d'apprécier les sentiments
-d'une telle femme.
-
- [124] CARPENTARIANA, 1741, in-12, p. 383.
-
- [125] _Carpentariana_, 1741, p. 383.
-
- [126] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 92 à 549; t. V, p. 174 à 429.
-
- [127] Elle se nommait Marie-Françoise-Martin Vast; c'était une
- demoiselle de Normandie. (Le Vast est un petit village à trois
- lieues de Valogne, département de la Manche.)
-
-«Quand j'ai commencé ma lettre[128], j'avais oublié que j'étais en
-colère contre vous. Comment, monsieur, me dire que je suis bien aise
-d'être veuve, moi qui, trois ans durant, ai pensé mourir de douleur
-d'avoir perdu un fort bon homme qui était de mes amis, comme s'il n'eût
-pas été mon mari; qui m'a toujours louée, toujours estimée, toujours
-bien traitée, et qui me déchargeait tout au moins de la moitié du mal
-que j'ai, à cette heure, de souffrir ma mauvaise fortune toute seule?
-Sachez, s'il vous plaît, monsieur, que, quand je parle des sentiments
-ordinaires des femmes, je ne m'y comprends point. Si j'ose le dire, je
-me trouve toujours fort au-dessus d'elles, et je vis d'une manière où la
-liberté ne me sert de rien: la société d'un honnête homme m'était plus
-douce. Faites-moi donc toutes les réparations que vous me devez.»
-
- [128] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 356.--Madame DE SCUDÉRY,
- _Lettres_, 1806, in-12, p. 62 (lettre en date du 27 juin 1671),
- collect. Léop. Collin.
-
-Ces réparations, Bussy crut les avoir faites; mais elles ne pouvaient la
-satisfaire, et elle lui répondit[129]:
-
-«Vous me faites injustice de ne me passer que six mois de véritable
-douleur de la mort de feu M. de Scudéry. J'en ai encore, je vous le
-jure; et comme je ne fais rien de cette liberté que vous dites qui
-console d'avoir perdu un mari, et que je n'en veux rien faire, vous
-voyez que j'ai perdu une grande douceur en son amitié. Je ne sais plus
-que faire de mon cœur, je n'ai point trouvé de véritable ami depuis sa
-mort; cependant je vous avoue que c'est la seule rose sans épines qu'il
-y ait au monde, que l'amitié. Je crois que vous ne connaissez pas cela,
-vous autres; car j'ai ouï dire que ceux qui ont eu de l'attachement pour
-le frère n'en ont jamais eu pour la sœur........ Il y a longtemps que
-je me suis donné le même avis que vous me donnez, de vivre avec le
-moins de chagrin qu'il me sera possible. J'ai réglé mon _rien_ d'une
-manière qui fait que ma pauvreté ne paraît à personne, et je me passe
-assez doucement de tout ce que je n'ai pas. Il n'y a que la disette
-d'amis qui m'est insupportable; car j'avais toutes les qualités propres
-à être une amie du premier ordre; cependant tout cela ne me sert de
-rien, et je ne sais qui aimer.... Il faut s'accoutumer à ne vivre qu'en
-société; car pour en amitié, cela est presque impossible.»
-
- [129] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 391 et 392.--Madame DE
- SCUDÉRY, _Lettres_, p, 76 (lettre en date du 11 août 1671).
-
-Cette femme qui se plaignait si vivement de manquer d'amis en était
-cependant sans cesse entourée, selon l'acception du monde. Sans être de
-la cour, elle voyait un assez bon nombre de gens de cour, et des plus
-hauts en dignités; sans aucune prétention à la littérature, les hommes
-de lettres se plaisaient à la fréquenter. Par la solidité de son
-caractère, l'égalité de son humeur, la finesse de son esprit, son tact
-parfait des convenances, elle était parvenue à réunir dans son modeste
-appartement une société choisie, préférable aux cercles les plus fameux
-de beaux esprits, aux assemblées brillantes des palais les plus
-somptueux. Mais elle savait distinguer ces liaisons du monde, ces
-attachements d'habitude fondés sur le besoin de se soustraire à l'ennui
-d'avec ceux où le cœur avait quelque part; et ses plus tendres
-sentiments étaient réservés pour deux personnes de son sexe: l'une était
-mademoiselle de Portes, personne pieuse, retirée aux Carmélites de la
-rue Saint-Jacques, dans cette même maison où se réfugia de même,
-longtemps après elle, dans le même but de piété, la maréchale
-d'Humières[130]; l'autre était cette demoiselle de Vandy que nous
-trouvons en relation assez étroite avec MADEMOISELLE, qui parle d'elle
-très-longuement dans un endroit de ses Mémoires[131].
-
- [130] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 102, édit. de Monmerqué; t.
- XI, p. 182, édit. de G. de S.-G. (lettre en date du 20 juin
- 1695).--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XX, p. 477.
-
- [131] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 37 et 44.--TALLEMANT
- DES RÉAUX, _Historiettes_, article VANDY, t. V, p. 102, édit.
- in-8º.--SCUDÉRY, _Lettres_, p. 107 (lettre en date du 27 février
- 1673).
-
-Après ces deux amies, les femmes que madame de Scudéry voyait le plus
-souvent étaient toutes de la cour: c'étaient madame du Vigean, la mère
-de la maréchale de Richelieu; madame de Villette, qui lui attira par la
-suite la protection et les bienfaits de madame de Maintenon; la marquise
-de Rongère[132], et madame de Montmorency, cette amie de Bussy dont nous
-avons parlé: celle-ci était une des femmes qu'elle goûtait le plus.
-
- [132] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 151, édit. in-12.--BUSSY,
- _Lettres_, t. VI, p. 52.
-
-La société de madame de Scudéry, conforme à ce que comportait sa
-situation dans le monde, était plus nombreuse en hommes qu'en femmes, et
-se composait également de plusieurs des correspondants de Bussy. Les
-ducs de Saint-Aignan et de Noailles étaient d'abord les deux personnages
-qui la voyaient le plus souvent; ils étaient aussi, par leur crédit et
-la faveur du monarque, les plus importants de son cercle; puis après
-venaient le comte de Guiche, d'Elbène[133], Sobieski, depuis roi de
-Pologne, et plusieurs autres. Parmi les hommes de lettres, on y
-remarquait l'abbé de Choisy, qui était aussi homme de cour; le P. Rapin;
-et plus tard Fontenelle, qui usa de son intervention pour être reçu à
-l'Académie française[134]. Mais, de tous ceux qui se réunissaient chez
-madame de Scudéry, le P. Rapin fut celui qu'elle préférait, et avec
-lequel elle était le plus liée. Comme plusieurs de son ordre, sans
-négliger le monde, le P. Rapin se livrait à la fois à la prédication,
-aux belles-lettres, à la théologie; il composait alternativement des
-livres de piété et de littérature; ce qui faisait dire, par ses envieux,
-qu'il servait Dieu et le monde par semestre. A cette époque, il venait
-de compléter et de mettre au jour son poëme sur les Jardins, qui
-semblait comme un écho de la muse gracieuse de Virgile[135] et qui lui
-valut une si belle renommée. C'est à madame de Scudéry que le P. Rapin
-dut l'honneur qu'il ambitionnait d'entrer en relation avec Bussy; et
-Bussy, le plaisir, auquel il fut très-sensible, d'avoir pour
-correspondant un homme de lettres aussi célèbre, un religieux aussi
-considéré. Leur correspondance fut très-active et longtemps prolongée.
-Le P. Rapin y trouvait des occasions, qu'il ne laissait jamais échapper,
-d'exhorter Bussy à se soumettre au joug salutaire de la religion; et
-Bussy, un moyen de donner, par l'espoir de sa conversion, plus de
-créance à ses projets de réforme, et de se procurer à la cour, afin de
-faire terminer son exil, un solliciteur qui, pour n'être pas au nombre
-des courtisans, n'en avait que plus de crédit auprès du roi[136].
-
- [133] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 97.
-
- [134] _Ibid._, p. 175.
-
- [135] RAPIN, _Hortorum libri quatuor_, 1666, in-12.
-
- [136] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 378-380, 420-473, 530-547; t.
- IV, p. 8, 45-70, 101-159, 214-260, 315-375, 408-488; t. VI, p. 6,
- 55, 108, 188.
-
-La lettre de madame de Scudéry qui détermina cette liaison entre deux
-hommes si différents par leur caractère, leurs mœurs, leur profession
-est remarquable; elle nous fait connaître cette femme intéressante et le
-P. Rapin sous les rapports les plus propres à les faire estimer tous
-deux. «Il a, dit-elle à Bussy en parlant de celui qu'elle recommande,
-une physionomie qui découvre une partie de sa bonté et de sa douceur. Il
-a une qualité dans l'esprit qui, à mon gré, est la marque de l'avoir
-véritablement grand: c'est qu'il le hausse et qu'il le baisse tant qu'il
-lui plaît... On peut dire de lui que ce n'est pas un docteur tout cru;
-mais sa science est si bien digérée qu'il ne paraît dans sa conversation
-ordinaire que du bon sens et de la raison.... Personne ne sait plus
-précisément parler à chacun de ce qu'il sait le mieux et de ce qui lui
-plaît davantage. Cela est admirable à un jésuite de savoir si bien une
-chose qui, à mon gré, est la plus grande science du monde[137].»
-
- [137] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 63-65 (lettre
- en date du 27 juin 1671).--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 357, 360,
- 363, 365, 378, 380 (lettres des 27 juin, 17, 22, 24 juillet et 18
- août 1671).
-
-Madame de Scudéry ne put jamais pardonner à Boileau les vers qu'il avait
-faits contre son mari, dont il avait légèrement changé le nom en celui
-de _Scutari_. Comme ces vers parurent moins d'un an avant qu'elle le
-perdît[138], peut-être avait-elle des raisons fondées de croire qu'ils
-avaient hâté la fin de ce vieillard, qu'elle chérissait comme un père
-et comme un ami. Aussi elle crut pouvoir profiter de la publication
-d'une nouvelle satire que le poëte venait de composer pour animer contre
-lui Bussy, qui s'y trouvait nommé. C'était la huitième satire, adressée
-à Morel, docteur de Sorbonne[139], dans laquelle Boileau introduit un
-marquis qui s'effraye du mariage, à cause des accidents dont il est trop
-ordinairement accompagné, et qui dit:
-
- Moi j'irais épouser une femme coquette!
- J'irais, par ma constance, aux affronts endurci,
- Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussy!
- Assez de sots sans moi feront parler la ville[140].
-
- [138] _Satires du sieur_ D***; Paris, chez Claude Barbin, 1666,
- in-12, p. 16.--_Ibid._, 2e édition, chez Frédéric Léonard; Paris,
- 1667, p. 25.
-
- Bienheureux Scutari, dont la fertile plume
- Peut tous les mois sans peine enfanter un volume,
- Tes écrits, il est vrai, sans force et languissants,
- Semblent être formés en dépit du bon sens:
- Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
- Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire.
-
- Je ponctue ces vers comme ils le sont dans les deux premières
- éditions. Il y en avait deux autres avant, où le nom de Scudéry se
- trouvait sans déguisement; mais elles étaient subreptices et non
- avouées par l'auteur. Voyez BERRIAT SAINT-PRIX, _Boileau_, t. I,
- p. CXXX, CXXXI.
-
- [139] On nommait ainsi par ellipse les docteurs qui appartenaient
- à la maison de Sorbonne, pour les distinguer de ceux qui
- appartenaient à la maison de Navarre.
-
- [140] _Satires du sieur_ D***, quatrième édition; Paris, chez
- Louis Billaine, Denys Thierry, Frédéric Léonard et Claude Barbin,
- 1668, in-12 (14 pages, sans l'extrait du privilége).--Malgré le
- titre, qui porte _Satires_ au pluriel, ce livre ne contient que
- la satire VIII, imprimée en plus petits caractères que ceux de la
- première et de la seconde édition. Les vers cités sont à la page
- 3, ligne 6-11.
-
-Le mot _sot_ avait alors en notre langue une double signification[141],
-qui rendait ce dernier vers plus piquant et l'allusion au livre de
-Bussy, contenue dans le vers qui le précède, beaucoup plus claire. Ce
-livre était, par les indiscrétions de Bussy et de ceux auxquels il
-l'avait montré, bien connu à la cour, quoiqu'il eût été vu de peu de
-personnes: c'était un petit volume in-16, élégamment relié en maroquin
-_jaune_, doublé de maroquin rouge enrichi de dorures, avec des clous et
-des fermoirs en or, au dos duquel était écrit: PRIÈRES. L'intérieur de
-ce volume contenait des portraits de femmes de la cour connues par
-leurs galanteries, représentées avec les emblèmes de sainte Cécile, de
-sainte Dorothée, de sainte Catherine, de sainte Agnès et autres saintes,
-selon les noms de baptême qu'elles portaient; et aussi des portraits
-d'hommes bien connus par leur rang, leurs dignités ou leur mérite, qui
-avaient reçu, dans l'état de mariage, de ces sortes d'échecs dont la
-Fontaine, d'après l'Arioste, dans son recueil de contes récemment
-imprimé, avait plaisamment démontré les avantages pour ceux qui les
-éprouvaient[142]. Ces personnages étaient représentés sous les formes de
-saints et de martyrs, et travestis, l'un en saint Sébastien, l'autre en
-saint Jean-Baptiste, l'autre en saint George; chacun d'eux selon les
-noms qu'on leur avait donnés dès leur naissance. Au bas de ces
-portraits, tous encadrés en or, on lisait des explications en forme
-d'oraisons, qui ont depuis été grattées ou couvertes de tabis, ainsi que
-les peintures qui ont pu s'y trouver, par des hommes plus scrupuleux que
-Bussy, possesseurs après lui de ce mystérieux volume. Le fini et la
-parfaite exécution des miniatures l'ont sauvé d'une entière
-destruction[143]. Lorsque Louis XIV eut entendu réciter les vers de
-Boileau, il en demanda l'explication: on lui dit que c'était une
-allusion à un badinage un peu impie du comte de Bussy; Louis XIV se
-contenta de cette réponse, et, dit-on, n'y pensa plus. Si on lui donna
-plus de détails, sans doute il considéra cette nouvelle espièglerie de
-Bussy comme une chose sans conséquence, qui d'ailleurs étant secrète, ou
-n'ayant de publicité que par l'indiscrétion d'un poëte, ne pouvait être
-passible d'aucune censure. Alors, presque chaque année, il paraissait
-une nouvelle édition[144] plus complète du recueil des contes de la
-Fontaine, avec privilége du roi; en même temps, par permission du roi,
-on jouait _Sganarelle_, puis l'_Amphitryon_ et _George Dandin_. Ces deux
-comédies de Molière disputaient la foule à l'_Andromaque_ de
-Racine[145]. Afin de satisfaire sa nouvelle passion, Louis XIV aussi
-alors usait de sa toute-puissance pour imposer silence aux plaintes d'un
-époux justement irrité. Il semblait donc que c'était se montrer bon
-courtisan que de s'égayer, comme faisaient la Fontaine, Molière et
-Bussy, aux dépens des maris trompés. Le jeune roi ne comprenait pas que
-les licences du théâtre et de la presse, qu'il encourageait, avaient sur
-les mœurs publiques une influence plus fatale que le scandale donné par
-lui aux grands de sa cour, alors trop séparés des autres classes du
-peuple pour que leurs exemples fussent aussi contagieux qu'ils le sont
-devenus depuis.
-
- [141] Voyez une de nos notes dans notre édition de la Fontaine,
- ou des Poésies de Maucroix.
-
- [142] _Contes et Nouvelles en vers_, _par_ M. DE LA FONTAINE;
- Paris, chez Louis Billaine, 1669, in-12 (avec privilége du Roy).
- _La Coupe enchantée_, p. 204 à 208.
-
- [143] _Catalogue des livres de la bibliothèque de la Vallière_,
- 1re partie, t. III, p. 265.--Malgré les mutilations qu'avait
- éprouvées le manuscrit de Bussy, le prix en fut porté à 2,400
- livres à la vente de la Vallière.
-
- [144] _Contes et Nouvelles en vers_, _par_ M. DE LA FONTAINE, 1re
- édit., 1665; 2e édit., 1665; 3e édit., 1666; 4e édit., 1667; 5e
- édit., 1669, etc.
-
- [145] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre franç._, t. X, p.
- 185, 259, 294.
-
-Madame de Scudéry écrivit à Bussy ce qui s'était passé chez le roi: elle
-espérait que l'orgueilleux Bussy, irrité de l'audace de Boileau,
-romprait avec lui; mais Bussy, soit que sa vanité fût satisfaite de ce
-que l'auteur des Satires eût dans ses vers donné de la célébrité aux
-malices de son esprit, soit qu'il jugeât qu'il serait téméraire à lui
-d'ébruiter une affaire aussi délicate, soutint à madame de Scudéry que
-le vers de Boileau et la réponse faite au roi ne lui faisaient ni bien
-ni mal; qu'il ne devait nullement s'en offenser. «D'ailleurs,
-ajoute-t-il, Despréaux est un garçon d'esprit et de mérite, que j'aime
-fort[146].»
-
- [146] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p.
- XII.--BOILEAU, _OEuvres_, édit. de Saint-Marc, 1747, t. I, p.
- 118; édit. Saint-Surin, t. I, p. 183.
-
-Bussy, malgré ses vives sollicitations, ses flatteries et les louanges
-du roi répétées dans toutes ses lettres, même dans celles qui étaient
-adressées à ses amis les plus intimes, non-seulement ne put rentrer au
-service dans cette campagne ni dans la suivante, mais il n'obtint même
-pas alors d'être rappelé de son exil[147]. Il fut réduit à passer du
-château de Chazeu à celui de Bussy, et de résider alternativement dans
-l'un et dans l'autre[148]. Mais c'est au château de Bussy qu'il faisait
-de plus longs séjours; c'est là qu'était sa belle collection de
-portraits[149], dont il donne, en ces termes, la description dans une
-lettre adressée à la comtesse du Bouchet:
-
-«Je suis bien aise que notre ami Hauterive ait trouvé ma maison de Bussy
-à son gré. Il y a des choses fort amusantes qu'on ne trouve point
-ailleurs: par exemple, j'ai une galerie où sont tous les portraits de
-tous les rois de la dernière race, depuis Hugues Capet jusqu'au roi, et
-sous chacun d'eux un écriteau qui apprend tout ce qu'il faut savoir de
-leurs actions. D'un autre côté, les grands hommes d'État et de lettres.
-Pour égayer tout cela, on trouve en un autre endroit les maîtresses et
-les bonnes amies des rois, depuis la belle Agnès, maîtresse de Charles
-VII. Une grande antichambre précède cette galerie, où sont les hommes
-illustres à la guerre, depuis le comte de Dunois, avec des souscriptions
-qui, en parlant de leurs actions, apprennent ce qui s'est passé dans
-chaque siècle où ils ont vécu. Une grande chambre est ensuite, où est
-seulement ma famille; et cet appartement est terminé par un grand salon,
-où sont les plus belles femmes de la cour qui m'ont donné leurs
-portraits. Tout cela compose quatre pièces fort ornées et qui sont un
-abrégé d'histoire ancienne et moderne, qui est tout ce que je voudrais
-que mes enfants sussent sur cette matière[150].»
-
- [147] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 1, 8, 9, 13, 48, 96, etc.
-
- [148] Le château de Chazeu est dans la paroisse de Laizy, près
- d'Autun, et non de Loizy, comme il est écrit dans la dissertation
- de M. Xavier Girault sur les ancêtres de madame de Sévigné, p.
- LIV des _Lettres_ inédites de Sévigné, édit. 1819, in-12, ou p.
- XL de l'édition de 1816, in-8º. Loizy est dans la sous-préfecture
- de Louhans, loin d'Autun.--Bussy-le-Grand est près de
- Flavigny.--Conférez CORRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs_, p. 18 et 19.
-
- [149] BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 38; t. III, p. 39.
-
- [150] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 203, 204 (lettre en date du 24
- août 1671).
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-1666-1667.
-
- Madame de Sévigné va passer l'automne au château de Fresnes.--Sa
- correspondance avec de Pomponne continue.--Elle lui fait la
- description du salon de Fresnes et de la société qui s'y trouvait
- rassemblée.--Réflexions sur les agréments de la vie de
- château.--Détails sur Arnauld d'Andilly.--Sur madame de la
- Fayette.--Sur le comte de la Rochefoucauld.--Sur madame de
- Motteville.--Sur madame Duplessis de Guénégaud et sur la galerie
- de tableaux qu'elle avait formée.--Détails sur le comte de Cessac
- et sur les causes de sa disgrâce.--Sur madame de Caderousse,
- mademoiselle de Sévigné et mademoiselle Duplessis-Guénégaud.--Sur
- la mort du comte de Boufflers, qui fut le mari de cette
- dernière.--Effets malheureux des guerres.--Madame de Sévigné ne
- veut choisir un gendre que dans la noblesse d'épée.--Incertitude
- où l'on est sur ce qu'elle fit pendant l'hiver.--Brillant état des
- théâtres de Paris à cette époque.--Représentation du _Sicilien_ et
- du _Misanthrope_.--Grand succès d'_Andromaque_.--Motifs qui font
- croire que madame de Sévigné a passé l'hiver à Paris.--Détails sur
- l'abbé le Tellier.--Lettre de mademoiselle de Sévigné à l'abbé le
- Tellier.--Devise du cachet de cette lettre.--Madame de Sévigné et
- sa fille partagent le goût du temps pour les emblèmes et les
- devises.
-
-Madame de Sévigné ne passa point tout l'été à Livry, comme elle en avait
-manifesté le projet dans sa lettre à Bussy. Une lettre adressée à de
-Pomponne, en date du 1er août 1667, nous la montre établie à demeure
-avec ses enfants dans le château de madame de Guénégaud, avec
-l'intention d'y rester jusqu'en novembre, époque à laquelle on devait
-jouer, à Fresnes, une pièce intitulée _les transformations de Louis
-Bayard_[151]. Nous savons que madame de Sévigné aimait à jouer la
-comédie, qu'elle était bonne actrice[152]; peut-être avait-elle promis
-de jouer un rôle dans cette pièce. Dans une seconde lettre à de
-Pomponne, elle peint, avec la vivacité qui lui est naturelle, la société
-alors rassemblée dans le salon du château de Fresnes. «N'en déplaise au
-service du roi, je crois, monsieur l'ambassadeur, que vous seriez tout
-aussi aise d'être ici avec nous que d'être à Stockholm, à ne regarder le
-soleil que du coin de l'œil. Il faut que je vous dise comme je suis
-présentement. J'ai M. d'Andilly à ma main gauche, c'est-à-dire du côté
-de mon cœur; j'ai madame de la Fayette à ma droite, madame du Plessis
-devant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images; madame de
-Motteville un peu plus loin, qui rêve profondément; notre oncle de
-Cessac, que je crains, parce que je ne le connais guère; madame de
-Caderousse, mademoiselle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne
-connaissez pas; et mademoiselle de Sévigné sur le tout, allant et venant
-par le petit cabinet, comme de petits frelons. Je suis assurée,
-monsieur, que cette compagnie vous plairait fort[153].»
-
- [151] MONMERQUÉ, dans l'édition de SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, t. I, p.
- 119, notes.
-
- [152] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 295, édit. de Monmerqué
- (lettre en date du 15 janvier 1672); t. II, p. 348, édit. de G.
- de S.-G.
-
- [153] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 116, édit. de M.; t. I, p.
- 164, édit. de G. de S.-G. (lettre du 1er août 1667).
-
-Il était difficile de réunir une compagnie qui présentât une plus grande
-variété d'âge, de sexe, d'esprits, de talents et de caractères; qui fût
-plus propre à réaliser cette heureuse existence de la vie de château, où
-toutes les jouissances d'un luxe bien ordonné s'allient aux plaisirs
-champêtres; où l'on goûte à la fois les délices d'un commerce intime,
-les distractions de la société et les douceurs de la solitude; où une
-fréquentation habituelle permet à chacun de développer, sans fatigue et
-sans contrainte, ses moyens de plaire, de faire apprécier les qualités
-solides ou brillantes de son esprit. Là, du moins, l'estime et l'amitié,
-qui seules peuvent rendre les liaisons durables, ont le temps de naître
-et de se consolider. La société n'est plus une agrégation fortuite
-d'individus qui ne se voient qu'à de longs intervalles et pendant de
-courts instants: c'est une nombreuse famille, dont chaque membre ne se
-console de la nécessité de se séparer que par l'espoir de se retrouver
-encore, au retour de la belle saison, sous le même toit, le même ciel et
-les mêmes ombrages.
-
-Le patriarche de cette société, qui l'était aussi de Port-Royal,
-l'ancien des réunions de l'hôtel de Rambouillet, alors âgé de soixante
-et dix-huit ans, s'occupait à écrire les mémoires que nous avons de
-lui[154], d'après la prière que lui en avait faite Arnauld de Pomponne,
-son fils, auquel il en transmettait successivement tous les cahiers. On
-avait, l'année précédente, publié un recueil de ses lettres, qui
-faisaient connaître la part importante qu'il avait eue dans les
-affaires, les relations qu'il avait entretenues avec les personnages les
-plus élevés en dignités et les plus notables de son temps et les luttes
-qu'il avait eues à soutenir[155]. La nécessité où il se trouvait alors
-de repasser dans sa mémoire les faits les plus remarquables de sa vie,
-ou ceux qui avaient le plus intéressé la génération précédente, devait
-accroître le plaisir que l'on avait toujours à l'écouter.
-
- [154] ARNAULD D'ANDILLY, _Mémoires_, t. XXXIII et XXXIV,
- collection de Petitot.
-
- [155] _Lettres de_ M. ARNAULD D'ANDILLY; Paris, chez Michel
- Bobin, 1666, in-12. Dans l'article de la _Biographie universelle_
- sur cet auteur il n'est fait aucune mention de ses lettres; mais
- Bayle les avait lues, et en parle. Voyez BAYLE, _Dictionnaire
- hist. et crit._, édit. 1720, in-fol., t. I, p. 337, art. ARNAULD
- D'ANDILLY (Robert). J'apprends, par cet article, que Richelet a
- donné une nouvelle édition de ces lettres en 1694. Voyez
- PERRAULT, _les Hommes illustres qui ont paru_ _en France_; Paris,
- 1697, in-folio, p. 55. La notice sur Arnauld d'Andilly y est
- accompagnée d'un beau portrait gravé.
-
-Madame de la Fayette, qui étonnait Ménage et le P. Rapin par sa sagacité
-dans l'interprétation des passages difficiles d'Horace et de Virgile,
-ses deux poëtes favoris, avait déjà fait pressentir son talent comme
-romancier par la petite nouvelle intitulée _la Princesse de
-Montpensier_[156]; et il y a tout lieu de présumer qu'elle s'occupait
-alors de la composition de _Zayde_[157]. Le comte de la Rochefoucauld ne
-se trouvait point à Fresnes avec madame de la Fayette: quoiqu'il n'eût
-reçu, ainsi que le prince de Condé, aucun commandement pour cette
-campagne, il s'était rendu à l'armée comme simple volontaire; et, malgré
-la goutte qui le tourmentait, il était au camp devant Lille. Cette
-conduite lui valut une bonne réception de la part du roi et une riche
-abbaye pour son fils d'Anville[158].
-
- [156] _La Princesse de Montpensier_; Paris, chez Charles de
- Sercy, 1662, in-12 de 142 pages (le privilége est accordé à
- Augustin Courbé).
-
- [157] Petr. DANIEL HUETII _Commentarius de rebus ad eum
- pertinentibus_, 1718, in-8º, p. 204.--Id., _Origines de la ville
- de Caen_, 2e édit., 1706, p. 408, chap. XXIV, art. JEAN RENAUD,
- sieur DE SEGRAIS.--PETITOT, _Notice sur madame de la Fayette_, t.
- LIV de la collection des _Mém. sur l'hist. de France_.--SEGRAIS,
- _OEuvres_, t. II, p. 7 et 27.
-
- [158] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 187, édit. de G. de S.-G.
- _Lettre de_ LA ROCHEFOUCAULD au comte de Guitaud, 20 août 1667.
-
-Madame de Motteville, cette sage amie de deux reines[159], qui perdit
-si jeune un époux âgé et déploya, dans un long veuvage, tant de vertu;
-dans l'infortune, tant de résignation; dans la faveur, tant de
-désintéressement; dans l'amitié, tant de constance; dans le commerce de
-la vie, un caractère si égal, un enjouement si naturel, un esprit si fin
-et si judicieux; madame de Motteville était alors retirée de la cour, où
-elle n'allait plus depuis que la mort lui avait enlevé la reine mère,
-son appui. En désapprouvant l'amour du roi pour la Vallière, madame de
-Motteville s'aperçut qu'elle avait déplu: parvenue alors à l'âge de
-quarante-cinq ans, elle ne vécut plus que pour ses amis, et consacra ses
-loisirs à la rédaction de ses mémoires, que son impartialité, sa
-candeur, l'élégance du style, l'importance des faits, la justesse des
-réflexions ont placés au nombre des monuments les plus utiles et les
-plus précieux de l'histoire de ces temps[160].
-
- [159] Anne d'Autriche et Henriette-Marie, femme de Charles Ier.
-
- [160] _Mémoires de_ MOTTEVILLE, et _Notice_, t. XXXVI à XL de la
- collection des _Mém. sur l'hist. de France_, par PETITOT.
-
-C'est en plaisantant que madame de Sévigné dit de la dame de Fresnes, de
-la reine de cette réunion, de madame Duplessis-Guénégaud, qu'elle
-s'amusait à barbouiller des images. Cette dame s'occupait de peinture
-avec succès; elle était dirigée par Nicolas Loir, excellent peintre
-français, et par son frère le graveur. Elle et son mari étaient des
-amateurs éclairés des beaux-arts. La chapelle qu'ils avaient fait
-construire à Fresnes, par François Mansart, passait pour un
-chef-d'œuvre; et la collection qu'ils avaient réunie dans la galerie de
-leur château était une des plus riches et une des plus complètes en
-maîtres de tous les genres qu'on eût encore rassemblée. C'est pour M. de
-Guénégaud que Poussin fit une Bacchanale, citée comme une de ses plus
-belles compositions[161]. Madame Duplessis-Guénégaud brodait aussi avec
-une rare habileté, ainsi que nous l'apprenons d'après des stances qui
-lui furent adressées au sujet d'un petit sac brodé de sa main, tout
-rempli de vers nouveaux[162], qu'elle avait donné à mademoiselle du
-Vigean.
-
- [161] GAULT DE SAINT-GERMAIN, dans son édition des _Lettres de
- madame de Sévigné_, t. I, p. 165, note 1.
-
- [162] _Nouveau recueil de pièces choisies_; Paris, chez Claude
- Barbin, 1664, in-12, p. 114 à 116.
-
-Ce que madame de Sévigné dit de M. de Cessac est bien remarquable quand
-on a scruté la vie de ce personnage. Elle l'appelle d'abord, par
-plaisanterie, notre oncle, parce que probablement il était parent de
-madame Duplessis-Guénégaud; puis elle ajoute «qu'elle le craint, parce
-qu'elle ne le connaît guère.» Était-ce talent de physionomiste? était-ce
-une sorte de pressentiment qui faisait éprouver à madame de Sévigné un
-peu d'effroi à la seule vue de M. de Cessac? ou plutôt serait-ce par une
-sorte de contre-vérité qu'elle exprime ce qu'elle pense de l'immoralité
-dont M. de Cessac donna, par la suite, des preuves qui le perdirent? De
-Cessac était le frère cadet de Louis Guilhem de Castelnau, comte de
-Clermont-Lodève, avec lequel, au grand détriment de celui-ci, il a été à
-tort confondu[163]. N'ayant rien à prétendre dans l'héritage paternel,
-qui revenait en entier de droit à son frère aîné, et réduit à sa
-légitime, de Cessac dut chercher à se créer une existence. Il se fit
-d'abord abbé; mais, ne se sentant nullement propre à l'état
-ecclésiastique, il obtint un régiment de cavalerie, et, sous le
-ministère du cardinal Mazarin, il gagna au jeu, en trichant, des sommes
-énormes[164] au financier d'Hervart. De Cessac osa, chez le roi, exercer
-sa coupable industrie; pris sur le fait, il fut simplement exilé et
-obligé de se défaire de sa charge; ensuite compromis dans l'affaire des
-poisons; puis rappelé; et, par tous ces motifs, nous verrons plusieurs
-fois reparaître son nom sous la plume de madame de Sévigné[165].
-
- [163] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 164, note 5, édit. de G. de
- S.-G.; t. I, p. 117, note et édit. de M.
-
- [164] SANDRAZ DE COURTIS, _Histoire du maréchal duc de la
- Feuillade, nouvelle galante et historique_, 1713, p. 111-113.
- Sandraz écrit Sessac, et Saint-Évremont Saissac. En écartant le
- romanesque du mauvais ouvrage de Sandraz, on y trouve des faits
- vrais, conformes à ce qu'on lit ailleurs. Saint-Évremont fait
- allusion à son habitude de tricher au jeu, qui était incommode
- pour ses amis. MIGNET, _Négociations de Louis XIV_, p. 253 et
- 254.
-
- [165] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE
- SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,
- Pierre Gosse, 1726, in-12, t. II, p. 36 et 37. Le nom est écrit
- Sessac en toutes lettres; on ne laissa que les initiales dans les
- éditions suivantes. Tallemant des Réaux écrit Cessac, t. I, p.
- 304, in-8º, ou t. II, p. 102, in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I,
- p. 217 et 293, édit. M.; t. I, p. 164 et 380, édit. de G. de
- S.-G. (lettres en date du 1er août 1667 et du 10 mars 1675); t.
- III, p. 208 (du 12 janvier 1674); t. VI, p. 136 (du 31 janvier
- 1680).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 310, édit. de M.--Conférez
- TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. I, p. 304, édit. in-8º;
- t. II, p. 102, in-12.--_Historiettes_, XLIV, D'ALINCOURT. Cette
- historiette est relative au frère aîné, le comte de
- Clermont-Lodève, marquis de Cessac.
-
-Avec la jeune et nouvelle mariée, madame de Caderousse, madame de
-Sévigné mentionne sa sœur Angélique de Guénégaud, qui était encore trop
-jeune pour être produite dans le monde, lorsque de Pomponne partit pour
-aller à Stockholm; voilà pourquoi madame de Sévigné dit qu'elle était
-pour lui un fruit nouveau. Depuis, elle épousa le comte François de
-Boufflers, frère aîné du maréchal de ce nom. Elle devint veuve presque
-aussitôt après ses noces; une lettre de madame de Sévigné nous apprend
-la singulière et tragique aventure de son mari, qui a fourni à la
-Fontaine le sujet d'une fable[166].
-
- [166] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 330 et 339, édit. de M.
- (lettres en date des 17 janvier et 26 février 1672).--LA
- FONTAINE, VII, 11, _le Curé et le Mort_, t. II, p. 33, édit.
- 1827, in-8º.
-
-Ces trois jeunes personnes, madame de Caderousse, mademoiselle de
-Guénégaud et mademoiselle de Sévigné, dans la fraîcheur et dans la joie
-du bel âge, égayèrent la société par leurs folâtres jeux; et comme des
-mouches brillantes, auxquelles madame de Sévigné les compare, elles
-voltigeaient partout, se mêlaient à tout sans jamais s'arrêter à rien.
-
-Cependant, même au milieu des plaisirs et de la tranquillité intérieure,
-la guerre produisait ses résultats ordinaires. «Presque tout le monde,
-dit madame de Sévigné en terminant sa lettre à de Pomponne, est en
-inquiétude de son frère ou de son mari; car, malgré toutes nos
-prospérités, il y a toujours quelque blessé ou quelque tué. Pour moi,
-qui espère y avoir quelque gendre, je souhaite, en général, la
-conservation de toute la chevalerie[167].»
-
- [167] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 119, édit. de M.--Ibid., t. I,
- p. 167, édit. de G. de S.-G. (lettre en date du 1er août 1667).
-
-On voit, par ces mots, qu'elle ne trouvait digne de s'allier aux Rabutin
-et aux Sévigné que la noblesse d'épée, et qu'elle excluait celle de
-robe.
-
-Sa correspondance ne nous apprend pas si elle attendit à la campagne le
-commencement de ce qu'elle appelle les magies d'Amalthée[168],
-c'est-à-dire l'ouverture du théâtre de Fresnes, qui ne devait avoir
-lieu qu'à la Saint-Martin[169]; ou si, revenue dans la capitale, elle
-alla jouir, à l'hôtel de Bourgogne ou au Palais-Royal, des enchantements
-produits par des magiciens bien autrement puissants sur la scène que
-ceux de madame Duplessis-Guénégaud. Alors Molière faisait représenter,
-avec son _Misanthrope_, ce joli acte du _Sicilien_ ou _l'Amour peintre_,
-qui, par la délicatesse des sentiments, les grâces du dialogue, le
-comique de bon ton et la pureté du style, devait tant plaire à madame de
-Sévigné et à toutes les précieuses qui avaient fréquenté l'hôtel de
-Rambouillet; et le talent de Racine, à peine annoncé par le succès de la
-tragédie d'_Alexandre_, brillait de tout son éclat dans la tragédie
-d'_Andromaque_, chaque jour applaudie avec un enthousiasme dont on
-n'avait pas été témoin depuis _le Cid_[170].
-
- [168] Voyez ci-dessus, chap. I, p. 21 et 24.--_Recueil de
- quelques pièces nouvelles et galantes_, 1667, 2e partie, p. 80 et
- 83.
-
- [169] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 117, édit. de M. (lettre en
- date du 1er août 1667).
-
- [170] Frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. X, p.
- 151 à 189.--TASCHEREAU, _Hist. de Molière_, 3e édit., p. 113.
-
-Une lettre de mademoiselle de Sévigné nous fait croire que madame de
-Sévigné put assister aux premières représentations de ce chef-d'œuvre
-tragique et qu'elle passa l'automne à Paris. Cette lettre est adressée à
-l'abbé le Tellier, qui voyageait alors en Italie et se trouvait à Rome,
-où il s'était rendu probablement à l'époque du conclave ouvert après la
-mort d'Alexandre VII[171]. L'abbé le Tellier était fils et frère de
-ministres. Déjà pourvu de cinq ou six abbayes, il préludait ainsi à
-l'épiscopat, qu'il obtint l'année suivante, avec la coadjutorerie à
-l'archevêché de Reims, où il fut lui-même nommé quatre ans après[172].
-C'était un homme hardi, orgueilleux, pétulant, spirituel, plus propre à
-manier le sabre qu'à porter la crosse, fort répandu dans le monde,
-aimable avec les femmes[173]. Avant de partir, il avait dit à
-mademoiselle de Sévigné qu'il pousserait la hardiesse jusqu'à lui
-écrire, et il ne le fit pas. C'est pour lui reprocher ce manque de
-parole que mademoiselle de Sévigné lui écrivit la lettre suivante:
-
- LETTRE DE MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ A L'ABBÉ LE TELLIER.
-
- «21 octobre 1667.
-
-«Vous m'avez menacée d'une si grande hardiesse quand vous auriez passé
-les monts que je n'osais l'augmenter par une de mes lettres; mais je
-vois bien, monsieur, que je n'ai rien à craindre que votre oubli; et
-c'est la marque d'un si grand mépris, après qu'on a promis aux gens de
-se souvenir d'eux, que j'en suis fort offensée. J'étais déjà préparée à
-la liberté que vous deviez prendre de m'écrire, et je ne saurais
-m'accoutumer à celle que vous prenez de m'oublier. Vous voyez que je ne
-vous la donne pas longtemps. J'ai soin de mes intérêts. Je n'ai pas même
-voulu les mettre entre les mains de madame de Coulanges, pour vous faire
-ressouvenir de moi. Il m'a paru qu'elle n'était pas propre à vous en
-faire souvenir agréablement. Il ne faut point confondre tant de rares
-merveilles, et je ne prendrai point de chemins détournés pour me mettre
-du nombre de vos amies. Je serais honteuse de devoir cet honneur à
-d'autres qu'à moi. Je vous marque assez l'envie que j'en ai en faisant
-un pas comme celui de vous écrire: s'il ne suffit, et que vous ne m'en
-jugiez pas digne, j'en aurai l'affront; mais aussi ma vanité sera
-satisfaite si je viens à bout de cette entreprise. Je suis votre
-servante.
-
- «M. (Marguerite) DE SÉVIGNÉ.
-
-«Ma mère est votre très-humble servante.»
-
- * * * * *
-
- [171] Peut-être le Tellier avait-il été chargé d'épier les
- démarches du cardinal de Retz, qui rendit de grands services à
- Louis XIV en faisant nommer pape le cardinal Rospigliosi,
- favorable à la France. Son exaltation eut lieu le 20 juin 1667,
- sous le nom de Clément IX. Retz retourna aussitôt en France, et
- se trouvait à Commercy le 13 août; mais le Tellier resta à Rome,
- comme le prouve la lettre de madame de Sévigné. Conférez la
- lettre de Retz, datée de Rome le 20 juin, dans SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, édit. de G. de Saint-Germain, t. I, p. 163.--Autre
- lettre de Retz, du 14 août 1667, dans la _Vie du cardinal de
- Rais_, 1836, in-8º, p. 609, édition Champollion.
-
- [172] En 1671. Conférez _Gallia christiana_, t. IX, p. 161,
- 164.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 97 (lettre du chancelier le
- Tellier, en date du 3 juillet 1668). Le Tellier était abbé de
- Saint-Remy de Reims, et avait été d'abord coadjuteur de l'évêque
- de Langres.--FR. DE MAUCROIX, _Mémoires_, 1842, in-12, p. 17 et
- 34, chap. XIV et XXI.
-
- [173] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 449-459.--SÉVIGNÉ, t. III,
- p. 336 (5 février 1674); t. IV, p. 16 (6 août 1675); t. XI, p.
- 196 (8 juillet 1695), édit. de G. de S.-G.
-
-Peut-être n'est-il pas au-dessous du soin que le biographe doit prendre
-de n'omettre aucun des détails qui puissent jeter quelque jour sur les
-inclinations et les habitudes des temps et des personnages qu'il a
-entrepris de faire connaître de dire ici que cette lettre de
-mademoiselle de Sévigné, trouvée à la Bibliothèque royale parmi les
-papiers de l'archevêque de Reims, avait été close au moyen d'une faveur
-couleur de rose, retenue aux deux bouts par un double cachet carré,
-très-petit, en cire noire, portant l'empreinte d'une grenade fermée,
-avec ces mots italiens: _Il piv_ (piu). _grato_, _nasconde_: «Ce
-qu'elle a de meilleur, elle le cache.» On reconnaît ici le goût, si
-général alors, pour les emblèmes et les devises. Les carrousels et les
-ballets, si fréquents dans les fêtes de la cour depuis le règne du
-dernier roi, avaient introduit cette mode, qui fut adoptée et propagée
-par les beaux esprits galants et les _précieuses_ chevaleresques de
-l'hôtel de Rambouillet. Ce goût était partagé par madame de Sévigné, et
-elle l'avait communiqué à sa fille. Clément, conseiller à la cour des
-aides et intendant du duc de Nemours, avait, dans sa riche bibliothèque,
-réuni les ouvrages sur les emblèmes et les devises publiées en
-différentes langues, mais plus particulièrement en italien; lui-même
-composait des devises fort ingénieuses, et avait acquis par là une
-petite célébrité. Ce fut lui qui donna à mademoiselle de Sévigné la
-devise gravée sur son cachet, devise que, depuis, madame de Coulanges
-appliqua à la Dauphine[174].
-
- [174] MICHEL DE MAROLLES, _Mémoires_, 1755, in-12, t. II, p. 103;
- et t. III, p. 260.--SÉVIGNÉ (31 mai et 21 juin 1680), t. VII, p.
- 11, 59, édit. de G.; t. VI, p. 297 et p. 333, édit. M.
-
- L'_Histoire de madame de Maintenon_ (voir son histoire par M. le
- duc de Noailles, t. II, p. 2, 1848, in-8º) raconte la chose
- autrement: ce fut madame de Maintenon qui appliqua cette devise à
- la Dauphine, en faisant présent au Dauphin d'une canne dont la
- pomme renfermait le portrait de la Dauphine avec cette devise: _Il
- piu grato nasconde_.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-1668-1669.
-
- Louis XIV s'empare de la Franche-Comté.--Formation de la triple
- alliance.--Louis XIV avait le génie du gouvernement, mais non le
- génie militaire.--Avis différents donnés par les généraux et les
- ministres.--Ces derniers l'emportent.--La paix d'Aix-la-Chapelle
- est conclue.--Louis XIV rend la Franche-Comté et garde les
- conquêtes de Flandre.--Fêtes données à Versailles le 18 juillet
- 1668.--Madame et mademoiselle de Sévigné y étaient.--Relation
- manuscrite de cette fête par l'abbé de Montigny, ami de madame de
- Sévigné.--Pourquoi cette relation est préférable à celle que
- Félibien a publiée.--Magnificence des divertissements.--Trois
- cents dames furent invitées à cette fête.--On y joue, pour la
- première fois, la comédie de _George Dandin_, de Molière.--Molière
- compose aussi les vers des intermèdes et des ballets mis en
- musique par Lulli.--Madame et mademoiselle de Sévigné soupent à la
- table du roi.--Bruits qui couraient sur l'inclination de Louis XIV
- pour mademoiselle de Sévigné.--Le duc de la Feuillade cherchait à
- faire naître cette inclination.--Lettre de madame de Montmorency à
- Bussy de Rabutin à ce sujet.--Réponse de Bussy.--MADAME favorise
- la princesse de Soubise auprès du roi.--La froideur de
- mademoiselle de Sévigné la garantit de la séduction.--L'infidélité
- de Louis XIV envers la Vallière était la cause de toutes ces
- intrigues.--Madame de Montespan n'était pas encore maîtresse en
- titre.--A la fête, madame de Montespan n'était point à la table du
- roi.--A la même table étaient madame de Montespan et madame
- Scarron.--Détails sur madame Scarron.--Elle veut s'exiler.--Madame
- de Montespan la protége, et fait rétablir sa pension.--Madame de
- Sévigné se rencontrait fréquemment avec elle.--Madame Scarron
- tourne à la grande dévotion.--Elle est satisfaite de son
- sort.--Publication des lettres et œuvres inédites de Scarron.
-
-De tous côtés on négociait[175]: toutes les puissances voulaient faire
-cesser la guerre que l'ambition de Louis XIV avait allumée; toutes
-voulaient mettre un terme aux agrandissements de la France. Les
-Espagnols espéraient obtenir des rigueurs de l'hiver une trêve que le
-vainqueur voulait leur faire acheter à trop haut prix. En effet, toutes
-les opérations militaires étaient suspendues; une partie des troupes qui
-avaient servi à l'envahissement des Pays-Bas rentraient forcément dans
-l'intérieur. En même temps, des régiments qui se trouvaient dans le Midi
-marchaient vers le Nord; mais on savait que leur destination était pour
-la Bourgogne, et que le prince de Condé, gouverneur de cette province, y
-devait tenir les états[176]. De fréquents courriers étaient dépêchés par
-ce prince à un grand nombre d'officiers généraux, avec injonction de se
-rendre sans délai près de lui à Dijon. Les approvisionnements et les
-apprêts de tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne étaient
-hâtés par le roi, au milieu de l'hiver, avec une activité inaccoutumée.
-On sut que, pour pouvoir suffire à tous les ordres qu'il donnait, il
-interrompait ses heures de sommeil; et on vit bien qu'il n'était pas,
-comme il voulait le faire croire, uniquement occupé des plaisirs de sa
-cour, des embellissements du château de Saint-Germain et des grandes et
-étonnantes constructions qui s'exécutaient à Versailles. L'imminence du
-danger fit sortir de son assoupissement l'indolence espagnole, et
-bientôt le secret que le roi de France avait dissimulé avec tant de soin
-fut divulgué, mais trop tard. Par des marches habilement déguisées, une
-armée, dont les divers corps étaient naguère disséminés dans toutes les
-parties du royaume, se trouva tout à coup réunie et prête à marcher.
-Condé, qui n'avait supporté qu'avec douleur le repos auquel il avait
-été condamné, en prit le commandement. En deux jours, il s'empare de
-Besançon[177]; Luxembourg, qui servait sous lui, prend en même temps
-Salins[178]. Dôle veut résister: Louis XIV y vient en personne, et,
-après quatre jours de siége, s'en rend maître[179]. Deux jours après,
-Gray se donne à lui, et toute la Franche-Comté lui fait sa soumission.
-La conquête de cette grande et belle province fut achevée durant le plus
-grand froid de l'année, entre le 7 et le 22 février (1668), c'est-à-dire
-en quinze jours[180].
-
- [175] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 344.
-
- [176] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 233; t. III, p. 89.
-
- [177] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 149.
-
- [178] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 49 (16 février 1668).
-
- [179] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 349.--BUSSY, _Lettres_, t.
- III, p. 82 (16 février 1668).
-
- [180] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 120.--MONGLAT,
- _Mémoires_, t. LI, p. 56.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 354.
- (MONGLAT dit douze jours, LOUIS XIV quinze.)
-
-Cependant, aussitôt que les alliés de Louis XIV avaient commencé à
-pénétrer le secret de ses desseins, ils s'étaient tournés contre lui.
-Dès le mois de janvier de cette année, l'Angleterre, la Suède et la
-Hollande avaient projeté entre elles une triple alliance, qui fut
-confirmée presque aussitôt après la conquête de la Franche-Comté. De
-concert avec l'Espagne, ces puissances ouvrirent des négociations avec
-l'ambitieux conquérant, pour le forcer à la paix[181].
-
- [181] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 159-160.
-
-Louis XIV ne manquait pas de bravoure; il était froid et calme au milieu
-du danger; il savait s'y exposer, pour l'exemple. Il en donna des
-preuves au siége de Lille, jusqu'à mécontenter sérieusement Turenne;
-mais ce n'était pas par entraînement et par goût que Louis XIV aimait
-les batailles, c'était pour l'agrandissement de la France, qui en devait
-être le résultat. Quoique pendant son jeune âge il eût avec toute la
-cour toujours suivi les armées, il s'était peu appliqué à la stratégie.
-Mazarin, qui avait voulu prendre un grand ascendant sur son esprit,
-avait plutôt cherché à le rendre attentif aux choses où lui-même
-excellait qu'à celles qu'il ignorait. Il l'avait rendu plus habile à
-conduire les affaires d'un royaume qu'à commander les armées. Cependant
-le bon sens du jeune monarque et son instinct de gloire lui avaient
-révélé que l'art du commandement et les talents guerriers étaient les
-qualités les plus essentielles à un roi de France, sans cesse obligé de
-comprimer l'envie ou l'ambition des grandes puissances qui
-l'environnent. Depuis qu'il gouvernait par lui-même, Louis XIV s'était
-appliqué à acquérir tout ce qui lui manquait à cet égard; et, dans la
-campagne de Lille, il avait noblement et hautement déclaré qu'il se
-mettait sous la direction de M. de Turenne, pour prendre de lui des
-leçons sur le grand art de la guerre[182]. En étudiant soigneusement la
-correspondance particulière de Louis XIV avec ses généraux et ses
-ministres, on voit qu'il était doué d'une bonne mémoire, qu'il avait un
-grand esprit de détail et beaucoup de persévérance dans tout ce qu'il
-entreprenait. Il était parfaitement instruit de ce qui concerne
-l'administration et le matériel d'une armée; il était même devenu savant
-dans les campements, les évolutions des troupes et dans la conduite des
-siéges. Mais cette perspicacité qui révèle les moyens de tirer tout le
-parti possible des hommes que l'on commande et du terrain sur lequel on
-doit les faire mouvoir; qui, par des plans savamment combinés, sait
-préparer les succès d'une campagne, prévoit tous les obstacles, et
-devine toutes les chances de succès ou de revers; cette vivacité de
-conception qui permet de changer et de modifier sans cesse les projets
-conçus, selon les entreprises habiles ou inhabiles de l'ennemi; enfin,
-ce coup d'œil qui sur un champ de bataille, d'après l'aspect du terrain
-et des forces qui s'y trouvent réunies, aperçoit aussitôt et comme par
-inspiration toutes les dispositions qu'il faut prendre, tous les ordres
-qui sont à donner pour disputer ou s'assurer la victoire; ce calme et
-cette présence d'esprit qui, au milieu de la destruction et du désordre
-des combats, suit avec méthode ses combinaisons, en reforme de nouvelles
-selon les alternatives de la fortune, et, toujours à propos, fait la
-part de l'audace et celle de la prudence, tout cela manquait à Louis
-XIV[183]. Tout cela constitue le génie guerrier, et le génie ne
-s'apprend pas; il résulte d'une organisation et d'un ensemble de
-facultés que les circonstances exaltent, que l'étude et l'application
-perfectionnent, mais qu'elles ne peuvent donner. La nature, qui fait le
-poëte sublime et l'orateur puissant, fait aussi le grand capitaine.
-Condé et Turenne s'étaient, dès leur plus jeune âge, montrés dans les
-batailles supérieurs à tous ceux de leur temps; il en fut ainsi
-d'Alexandre et de César dans l'antiquité, et, dans nos temps modernes,
-de Frédéric et de Napoléon. Louis XIV, s'il n'était pas né roi, aurait
-pu être un Colbert ou un Louvois; mais il n'eût jamais pu être un
-Turenne ni un Condé. Ses ministres ne l'ignoraient pas; et, intéressés à
-seconder ses penchants et à le flatter par des choses dans lesquelles il
-excellait, ils désiraient la paix, qui devait augmenter leur influence
-et annuler celle des généraux et des guerriers, dont la cour était
-presque entièrement composée. Turenne surtout portait ombrage aux
-ministres: non-seulement le roi avait en lui une entière confiance pour
-tout ce qui concernait la guerre, mais il le consultait et l'employait
-secrètement pour les affaires politiques. Familier et affectueux avec
-les simples officiers, ayant pour les soldats des soins paternels,
-Turenne était adoré des uns et des autres; mais l'ambition qu'il
-montrait pour l'élévation de sa maison, sa hauteur et sa dureté envers
-les autres généraux lui faisaient de nombreux ennemis, et les ministres
-trouvaient en eux un appui pour combattre l'ascendant qu'il prenait
-chaque jour sur l'esprit du roi[184]. Ils engagèrent donc celui-ci à
-écouter les propositions de paix qui lui étaient faites. Il ne devait
-pas, suivant eux, effrayer plus longtemps l'Europe en montrant une trop
-grande avidité pour les conquêtes. Il était urgent de diviser et de
-rompre la triple alliance avant qu'elle se fût transformée en une
-coalition nombreuse et formidable. La paix pouvait assurer pour toujours
-à l'État une partie des conquêtes du roi, et il dépendait du roi de la
-conclure. Plus tard, s'il éprouvait des revers ou même une plus grande
-résistance, la lutte pouvait se prolonger de manière à épuiser les
-ressources du royaume. Condé et Turenne ouvraient un avis contraire.
-L'armée, en quelque sorte, n'avait pas eu d'ennemis à combattre; elle
-n'avait éprouvé aucune perte notable; c'était une des plus belles, une
-des mieux pourvues d'artillerie et de toutes sortes de munitions qu'on
-eût encore rassemblée. Pleine d'ardeur et sous la conduite de son roi,
-ses succès seraient aussi certains que rapides: il fallait donc la faire
-marcher sur les Pays-Bas et en achever la conquête. Elle serait
-accomplie avant même que la triple alliance ait eu le temps de
-rassembler ses troupes. Alors la paix offerte par le roi deviendrait
-plus facile à conclure avantageusement. Si, à la première annonce d'une
-coalition, on prenait le parti de la modération, on donnerait à la
-triple alliance plus de confiance en ses forces. Le prompt résultat
-qu'elle aurait dès à présent obtenu lui démontrerait la nécessité de
-resserrer ses liens, afin de se prémunir contre les dangers à venir. Ce
-n'était donc pas là le moment de poser les armes, mais bien de continuer
-la guerre[185]. Ce conseil était sans nul doute le meilleur à suivre;
-mais Louis XIV voulait terminer Versailles, et il était dans le premier
-feu de son amour pour madame de Montespan[186]. L'opinion de
-ses ministres fut préférée à celle de ses généraux: la paix
-d'Aix-la-Chapelle fut conclue. La France rendit la Franche-Comté, et
-garda les conquêtes qu'elle avait faites en Flandre[187].
-
- [182] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_; Paris, 1773,
- in-12, t. II, p. 144.
-
- [183] Le général GRIMOARD, _Lettres aux éditeurs des OEuvres de
- Louis XIV_, t. III, p. 7.
-
- [184] RACINE, _Fragments historiques_, t. V, p. 303, édit. de
- 1820, in-8º, article TURENNE.--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. V, p.
- 59.--Id., _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 75.
-
- [185] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 363; t. III, p. 109.
-
- [186] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 166.--ECKARD, _Dépenses
- effectives de Louis XIV en bâtiments_, p. 23-39, 41-48.--Id.,
- _États au vrai_, p. 23 à 29.
-
- [187] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 161.--LA FARE, _Mémoires_,
- t. LXV, p. 167.
-
-A la suite de ces glorieuses et profitables expéditions, les promotions
-de maréchaux et d'autres grâces conférées par le monarque répandirent
-la joie à la cour: une diminution dans les impôts, des encouragements
-donnés aux arts et à l'industrie par des dons gratuits, une nombreuse
-quantité d'ouvriers et d'artistes employés aux constructions ou
-embellissements de Versailles, du Louvre, des Tuileries, de
-Fontainebleau, de Chambord firent circuler l'argent dans toutes les
-classes[188]. C'est dans ces circonstances et au milieu du bonheur
-général que Louis XIV donna une de ces fêtes qui, par l'éclat et la
-magnificence qu'il savait y mettre, devenaient l'objet de l'attention et
-de l'admiration de l'Europe. Cette fête commença le 18 juillet (1668) le
-matin, et se termina le lendemain à l'aurore. Elle eut lieu dans le
-château et les jardins de Versailles, qui, quoique non encore achevés,
-surpassaient déjà en magnificence toutes les demeures royales qu'on
-avait construites auparavant, comme elle surpasse encore toutes celles
-qu'on a élevées depuis[189]. Cette fête n'avait rien de la pompe
-chevaleresque et guerrière du fameux carrousel de 1662; mais le grand
-nombre de belles femmes qui s'y trouvaient réunies et qui y figuraient;
-la magnificence de ces grandes galeries, ornées de dorure et des
-chefs-d'œuvre des grands peintres; les cascades des jardins, les jets
-d'eau, les statues de marbre et de bronze; la lumière d'un beau soleil,
-les frais ombrages, les fleurs; les emblèmes ingénieux, les décorations,
-les costumes, les chants, les danses, les festins; la comédie joyeuse
-de Molière et la musique de Lulli; les explosions bruyantes et
-volcaniques des feux d'artifice, les lustres, les illuminations, les
-globes de feu et toutes les pompes de la nuit; enfin, cette multiplicité
-de divertissements, de plaisirs et de surprises, qui variaient à toutes
-les heures et auxquelles les heures ne pouvaient suffire, tout contribua
-à donner à cette fête un caractère de féerie, qui laissa des souvenirs
-enchanteurs, ineffaçables à toutes les personnes qui y avaient assisté.
-
- [188] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par
- Louis XIV_, etc., p. 25, 39, 55, 57 et 59.--LÉPICIÉ, _Vie des
- premiers peintres du roi_, t. I, p. 46; Paris, 1752,
- in-12.--GUÉRIN, _Description de l'Académie royale de peinture et
- de sculpture_.
-
- [189] LA FONTAINE, _Psyché_, et les notes insérées t. V, p. 30 à
- 36, de l'édition in-8º de 1826.--FÉLIBIEN, _Description sommaire
- du château de Versailles_, 1674, in-12.
-
-Madame de Sévigné et sa fille étaient de ce nombre: nous l'apprenons par
-une lettre du petit abbé de Montigny[190]. Cette lettre est une relation
-de la fête, écrite le lendemain par ordre de la reine, pour être envoyée
-au marquis de Fuentès[191], précédemment ambassadeur d'Espagne en France
-et alors en résidence à Madrid[192]. Cette relation est bien supérieure
-par le style et par les curieux détails qu'elle renferme à celle qui a
-été donnée par Félibien et dont on encombre les éditions de
-Molière[193], par la seule raison que notre grand comique composa, pour
-les intermèdes et les ballets de cette fête, des vers aussi doucereux
-que ceux de Benserade, et y fit jouer la comédie de _George Dandin_ ou
-_le Mari confondu_.
-
- [190] Sur l'abbé de Montigny, qui devint évêque de Léon, voyez
- SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 237 et 245, édit. de G. de S.-G.
- (en date des 23 et 30 sept. 1671).
-
- [191] _Relation de la fête de Versailles donnée le 18 juillet
- 1668 à M. le marquis de Fuentès, par l'abbé_ DE MONTIGNY
- (_Manuscrits de_ CORRART, t. IX, p. 1109, bibliothèque de
- l'Arsenal).
-
- [192] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 410.
-
- [193] MOLIÈRE, _OEuvres_, édition d'Auger, t. VII, p. 287 à 331;
- édition d'Aimé-Martin, t. VI, p. 267-318.--FÉLIBIEN, _Relation de
- la fête de Versailles du 18 juillet 1668_; Paris, in-folio, 1679,
- avec cinq planches.--Idem, _Descript. de divers ouvrages de
- peinture faits pour le roi_; 1671, in-12, p. 229 à 315.
-
-Nous savons, par la lettre de Montigny, que les dames invitées étaient
-au nombre de trois cents. Toutes se rendirent dès le matin, parées pour
-la journée, au château de Versailles. On avait orné et parfumé les
-appartements pour les recevoir. Afin qu'elles ne fussent pas gênées par
-les lois de l'étiquette, et qu'elles pussent parcourir à leur gré les
-appartements de ce somptueux séjour et se rendre plus librement aux
-offres qui leur étaient faites par les officiers du roi, chargés de se
-conformer à leurs désirs, Louis XIV s'était retiré, avec toute la
-famille royale, dans un pavillon voisin du château. Après avoir fait
-leur premier repas, elles descendirent toutes dans le jardin, montèrent
-dans des calèches qu'on leur avait préparées, et accompagnèrent la reine
-dans une promenade autour du parc. Quand cette promenade fut terminée,
-on vit commencer les enchantements de cette fête ravissante. Après
-chaque divertissement, les calèches se trouvaient prêtes pour
-transporter les dames aux lieux où les attendaient des jouissances
-nouvelles et inattendues. Tous les ambassadeurs assistaient à cette
-fête, et on y remarquait beaucoup d'étrangers, surtout beaucoup
-d'Anglais, venus à la suite du beau duc de Montmouth, dont les
-attentions pour Henriette d'Angleterre excitaient la jalousie du duc
-d'Orléans et affermissaient dans son esprit le crédit du chevalier de
-Lorraine, ennemi de cette princesse[194].
-
- [194] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 397.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, t. XLIII, p. 121.
-
-Vers la fin de la journée et lors du souper et du feu d'artifice, les
-jardins furent ouverts au public; des rafraîchissements furent
-distribués à tous ceux qui en voulurent; et le peuple put participer à
-ce que cette fête offrait pour lui de plus surprenant et déplus
-éclatant.
-
-L'abbé de Montigny avait joint à sa lettre des listes de toutes les
-dames invitées, indiquant de quelle manière elles se trouvaient placées
-au souper, qui fut le repas principal de la journée. Ces détails ne sont
-pas sans intérêt, parce qu'ils jettent du jour sur la position des
-personnages de la haute société de cette époque et sur les intrigues de
-cour, que la jeunesse du roi et ses galantes inclinations rendaient
-très-actives.
-
-Madame de Sévigné et sa fille étaient placées à la table du roi, et sont
-inscrites sur la liste après madame de la Fayette et avant madame de
-Thianges. Cette circonstance dut singulièrement accréditer les bruits
-qu'on avait répandus de l'inclination du roi pour mademoiselle de
-Sévigné. Madame de Montmorency, faisant part à Bussy de ce qui se disait
-à la cour, lui écrit, le 15 juillet 1668 (trois jours avant la fête):
-«Pour des nouvelles, vous saurez que M. de Rohan parle avec mépris de
-madame de Mazarin. Il dit qu'on veut avoir ses bonnes grâces, mais sans
-en faire cas quand on les a. On croit qu'il retourne à madame de
-Soubise, que MADAME fait valoir tant qu'elle peut auprès du roi, et
-souhaite fort cette galanterie. D'un autre côté, la Feuillade fiait ce
-qu'il peut pour mademoiselle de Sévigné; mais cela est encore bien
-faible.» Bussy, cet homme si fier et si hautain, loin de voir un
-déshonneur pour sa famille dans la supposition que le roi pourrait jeter
-les yeux sur mademoiselle de Sévigné, répond à madame de Montmorency, le
-17 juillet (c'est-à-dire la veille de la fête): «Je serais fort aise que
-le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle est fort
-de mes amies, et il ne pourrait être mieux en maîtresse[195].» Le même
-jour, Bussy écrit à sa cousine pour lui recommander une affaire, et, en
-terminant sa lettre, il ne manque pas de lui parler de sa fille: «Je
-suis bien à vous, ma chère cousine, et à la plus jolie fille de France;
-je n'ai que faire, après cela, de faire mon compliment à mademoiselle de
-Sévigné[196].» Cette préoccupation de Bussy pour mademoiselle de Sévigné
-fait présumer qu'il savait gré à la Feuillade de ses projets; parce
-qu'il voyait dans leur réussite une chance favorable à son ambition.
-
- [195] Lettres inédites, tirées du 3e volume des _Mémoires inédits
- de_ BUSSY, mss. de la bibl. de l'Institut, no 221; _Lettres de_
- SÉVIGNÉ, t. I, p. 43 de la Notice bibliographique, édit. de
- Monmerqué.
-
- [196] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 182, édit. de G. de S.-G. (en
- date du 17 juillet 1668).
-
-Au reste, toutes ces rumeurs, toutes ces intrigues provenaient de ce que
-la liaison du roi avec madame de Montespan, encore enveloppée des voiles
-du mystère, n'était considérée que comme un goût passager: on s'aperçut
-dès lors que la maîtresse en titre avait cessé d'occuper la première
-place dans le cœur du monarque, et que des rivales, plus belles et plus
-jeunes, pouvaient tenter de ta supplanter. Madame de Sévigné nous
-fournira l'occasion de faire remarquer par la suite le succès des
-intrigues conduites, avec une si grande réserve et une si habile
-dissimulation, par madame de Soubise, et déjà signalées dans la lettre
-de madame de Montmorency. Quant à mademoiselle de Sévigné, sa froideur
-dédaigneuse, jointe à la vertu vigilante de sa mère, la garantit d'un
-péril qui ne fut peut-être jamais bien menaçant et que probablement elle
-ne connut qu'après son mariage.
-
-Madame de la Trousse, cette tante de madame de Sévigné dont il est si
-souvent fait mention dans ses lettres, se trouvait aussi à la même table
-qu'elle; mais elle est nommée après madame de Thianges. Au reste,
-Félibien remarque qu'à cette table du roi, après que lui et MONSIEUR se
-furent assis, les dames qui avaient été nommées pour y prendre place
-s'assirent sans garder aucun rang[197].
-
- [197] FÉLIBIEN, _Relation de la fête du 18 juillet 1668_, dans
- les _OEuvres de_ MOLIÈRE, t. VII, p. 287 à 315, édit. d'Auger; ou
- t. VI, p. 300, édit. d'Aimé-Martin, 1824, in-8º.--Idem, _Recueil
- de descriptions de peintures et autres ouvrages faits pour le
- roi_, 1671, p. 283.
-
-A la table présidée par madame d'Humières, dont le mari, neveu de Bussy,
-venait d'être promu à l'éminente dignité de maréchal de France, se
-trouvaient mademoiselle de Bussy-Lameth, également parente de Bussy, et
-la marquise de la Baume, qui s'était montrée si perfide envers madame de
-Sévigné et Bussy[198]. A cette même table était aussi madame la comtesse
-de Guitaut, amie intime de madame de Sévigné, dame d'Époisses[199]; puis
-encore madame de la Troche, autre amie de madame de Sévigné et dont le
-nom reparaît si souvent dans sa correspondance[200]. C'est elle dont
-l'abbé Arnauld, dans ses Mémoires, loue l'esprit et la beauté quand il
-nomme celles qui, particulièrement liées avec madame Renaud de Sévigné
-et sa fille, faisaient les délices de la société de la ville d'Angers en
-1652[201].
-
- [198] Voyez p. 345 de la seconde partie de ces _Mémoires_, ch.
- XXIV.
-
- [199] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 120, édit. de
- Monmerqué.--Idem, t. I, p. 172, édit. de G. de S.-G. (lettre en
- date du 6 juin 1668).
-
- [200] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 2, 3, 465; t. IV, p. 240; t.
- VII, p. 133; t. IX, p. 191; t. X, p. 413.
-
- [201] L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 302, 305, 306, et
- ci-dessus, 2e partie de ces _Mémoires_, p. 101 et 102, chap.
- VIII.
-
-Ce qui était digne de remarque, c'est que madame de Montespan, qui avait
-dans cette fête le rôle principal, ne se trouvait pas à la table du roi.
-Elle était placée à celle dont la duchesse de Montausier faisait les
-honneurs, entre la duchesse de Crussol et la duchesse de Gesvres. Il y
-avait aussi à cette même table madame de Tallemont, madame et
-mademoiselle de Raré, mademoiselle de Scudéry et enfin madame Scarron.
-Réduite à l'indigence par la suppression de la pension de deux milles
-livres que lui faisait la reine mère, pension dont elle avait en vain
-sollicité le rétablissement, madame Scarron avait refusé d'épouser un
-homme riche de naissance, mais de mœurs dissolues. Pour ne pas être à
-charge à ses puissants amis, qui offraient de la recueillir chez eux,
-elle avait mieux aimé se résoudre à s'expatrier, et consentir à se
-mettre à la suite de mademoiselle d'Aumale, princesse de Nemours, qui
-allait à Lisbonne pour être reine de Portugal. Mais madame de Thianges,
-qui connaissait avec quelle répugnance madame Scarron avait pris cette
-résolution, s'opposa à son départ, et la présenta à sa sœur madame de
-Montespan, qui la prit en amitié. Madame de Montespan, alors au
-commencement de sa liaison avec le roi, obtint facilement ce que les
-Richelieu, les Chalais, les d'Albret, les Villeroy et madame
-d'Heudicourt avaient en vain sollicité[202]. Malgré la vive opposition
-de Colbert, la pension de madame Scarron fut rétablie. Louis XIV, habile
-à donner un plus grand prix à toutes ses grâces par la manière dont il
-les conférait, tira parti de ses refus et de ses délais mêmes, lorsque
-madame Scarron, présentée par madame de Montespan, vint lui faire ses
-remercîments. «Madame, lui dit-il, je vous ai fait attendre longtemps.
-J'ai été jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mérite auprès de
-vous[203].» Telle fut la première entrevue de deux êtres depuis si
-intimement unis, séparés alors par un si grand intervalle, qui croyaient
-n'avoir plus jamais aucune autre occasion de se voir ou au moins de se
-parler. Pourtant madame de Montespan continua de goûter de plus en plus
-la société de madame Scarron, qui, toujours prudente et réservée, ne se
-prodiguait pas, et tournait déjà à la grande dévotion. Madame de
-Sévigné, qui avait été liée avec Scarron, ne cessa point de voir sa
-veuve, et la rencontrait souvent chez la maréchale d'Albret, à l'hôtel
-de Richelieu et chez madame d'Heudicourt. Le public de cette époque
-n'était pas encore déshabitué du style burlesque mis en crédit par
-Scarron; et après lui Loret et ses continuateurs avaient, par leurs
-gazettes du monde élégant, continué à en maintenir la vogue dans la
-haute société. Aussi les œuvres de Scarron[204], qui furent alors
-réunies et publiées avec ses lettres inédites, livrées à l'éditeur par
-d'Elbène, eurent-elles un grand succès. Une de ces lettres, adressée à
-madame de Sévigné[205], dont nous avons déjà parlé à sa date,
-constatait l'admiration qu'avait eue pour elle ce bel esprit bouffon; et
-plusieurs autres lettres, de même pour la première fois publiées,
-démontraient la sollicitude de Scarron pour sa femme, la tendresse et le
-respect qu'elle avait su lui inspirer, et ajoutaient encore à l'intérêt
-qu'on prenait à elle. L'ambition de madame Scarron parut comblée
-lorsqu'on eut rétabli sa pension. Du moins elle écrivit à madame de
-Chanteloup, son amie: «Deux mille livres! c'est plus qu'il n'en faut
-pour ma solitude et pour mon salut[206].» Par la suite, cette somme ne
-suffisait pas au salaire d'une de ses femmes de service.
-
- [202] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 38.--Idem, édit. de Collin,
- 1806, t. I, p. 36-44 (lettres à madame de Chanteloup, 28 avril,
- 11 juillet 1666).--CAYLUS, _Souvenirs_, collect. de Petitot, t.
- LXVI, p. 443.--Idem, édit. Renouard, 1806, in-12, p.
- 84.--AVRIGNY, _Mém. chronologiques_ (édit. 1725), t. III, p.
- 189.--LA BEAUMELLE, _Mémoires_.
-
- [203] LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p.
- 285.--MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 43 (lettre à madame de
- Chanteloup, en date du 11 juillet 1666).--_Ibid._, t. I, p. 40,
- 41, 48.
-
- [204] _OEuvres de_ M. SCARRON, revues, corrigées et augmentées;
- Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12.
-
- [205] _Les dernières OEuvres de_ M. SCARRON, divisées en deux
- parties; Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12, t. I, p. 21, à
- madame de Sévigny la veuve. (La lettre suivante, à tort intitulée
- _à madame de Sévigny la marquise_, est adressée à madame Renaud
- de Sévigné, mère de madame de la Fayette. Conférez la 1re partie
- de ces _Mémoires_, chap. XVI, t. I, p. 226.)
-
- [206] MAINTENON, _Lettres_, édit. de 1806, in-12, t. I, p. 43 (à
- madame de Chanteloup, 11 juillet 1666).
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-1668-1669.
-
- La fête donnée à Versailles ajoute à la célébrité de ce lieu.--La
- description de Versailles, dans le roman de _Psyché_, de la
- Fontaine, contribue au succès de cet ouvrage.--Madame de Sévigné
- lisait tous les écrits de cet auteur.--Elle aimait les
- divertissements du théâtre.--Elle approuvait Louis XIV d'avoir
- soutenu le _Tartuffe_.--Chefs-d'œuvre de Molière, de la Fontaine,
- de Racine et de Boileau qui parurent à cette époque.--Ce grand
- mouvement littéraire exerce de l'influence sur le talent de madame
- de Sévigné.--L'amour maternel suppléait chez elle à l'amour de la
- gloire.--Louis XIV fait cesser les persécutions contre les
- jansénistes, et les rappelle de leur exil.--Madame de Sévigné les
- revoit chez elle et chez la duchesse de Longueville.--Elle lit les
- _Essais de morale_ de Nicole.--Succès du P. Desmares à
- Saint-Roch.--Prédiction de madame de Sévigné sur le P. Bourdaloue.
- Elle se rétracte.--De Bossuet.--Madame de la Fayette fait paraître
- _Zayde_;--Huet, son _Traité sur l'origine des romans_.--Madame de
- Sévigné ignorait qu'elle participerait à la gloire du grand
- siècle.--Elle se mettait au-dessous de toutes les femmes auteurs
- de son temps.--Les lettres qu'elle écrit à Bussy sont au nombre de
- ses meilleures.--Bussy les recueille, et les insère dans ses
- Mémoires.--Inscription qu'il met au bas du portrait de madame de
- Sévigné.--Elle et Bussy se faisaient valoir mutuellement.--Mot de
- madame de Sévigné à ce sujet.--Jugement que Bayle porte des
- lettres de madame de Sévigné à Bussy.--Poëme d'Hervé de Montaigu
- sur le style épistolaire.--Éloge qu'il fait de madame de
- Sévigné.--Elle a entretenu une correspondance très-active avec le
- cardinal de Retz.--Retz s'était volontairement retiré à
- Commercy.--Il s'était réconcilié avec Louis XIV, auquel il rendit
- d'importants services.--Il va deux fois à Rome, et contribue à la
- nomination de deux papes.--Madame de Sévigné lui écrit pour lui
- recommander Corbinelli et une affaire qui intéresse le maréchal
- d'Albret.--Réponse qu'elle en reçoit.
-
-L'éclat et la pompe de la grande fête qui eut lieu à Versailles, après
-la paix d'Aix-la-Chapelle, avaient donné beaucoup de célébrité à cette
-ville nouvelle, à ce château, à ces jardins, à ce parc, magnifiques
-créations de Louis XIV, presque aussi rapides et aussi étonnantes que
-ses conquêtes. La Fontaine fit alors paraître son charmant poëme
-d'_Adonis_ et son gracieux roman de _Psyché_[207]. Les descriptions du
-lieu où l'auteur a placé les interlocuteurs de ce roman nous paraissent
-avec raison aujourd'hui un hors-d'œuvre; mais alors, au contraire, ces
-descriptions, où la poésie venait au secours de la prose, contribuèrent
-beaucoup au succès de l'ouvrage. Versailles était alors si peu connu, et
-tant de personnes cependant avaient pu récemment admirer ce prodige,
-tant d'autres n'en avaient rien appris que par des récits vulgaires, que
-la Fontaine intéressait tous les lecteurs en s'adressant aux souvenirs
-des uns et à l'imagination des autres. Le sujet de ce volume était
-encore l'amour, non cet amour sensuel dont l'auteur s'était trop complu
-à tracer la dangereuse peinture dans ses deux recueils de contes, mais
-cet amour que l'âme partage et dont il dit que les peines sont plus
-douces que les plaisirs[208]. Un an avant l'apparition de ce roman, la
-Fontaine s'était acquis une gloire plus durable par la publication de
-son premier recueil de _Fables_, dédié au jeune Dauphin. Le duc de
-Montausier avait été nommé gouverneur de ce prince, Bossuet son
-précepteur, et Huet son sous-précepteur[209]. La noble conduite de la
-Fontaine lors de la disgrâce de Fouquet avait accru l'amitié de madame
-de Sévigné pour ce poëte. Elle faisait ses délices de ses écrits, et
-nous apprenons par ses lettres qu'elle lui pardonnait les licencieuses
-productions de sa muse[210]. Madame de Sévigné ne partageait pas non
-plus le rigorisme des jansénistes ses amis, qui voulaient proscrire
-comme irréligieux les divertissements du théâtre. Elle les aimait: une
-plaisanterie qui lui est échappée[211], sur l'abbé Roquette, démontre
-qu'elle approuvait Louis XIV d'avoir résisté à ceux qui s'opposaient à
-la représentation du _Tartuffe_. Elle trouvait bon qu'il eût employé
-plus de temps pour élever sur la scène française ce chef-d'œuvre de
-Molière et pour l'y maintenir que pour conquérir la Flandre et la
-Franche-Comté[212].
-
- [207] Les _Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, _par_ M. DE
- LA FONTAINE; Paris, chez Claude Barbin, 1669, in-8º.--A la page
- 441 commence le poëme d'_Adonis_; le privilége est du 2 mai
- 1668.--Conférez l'_Histoire de la vie et des ouvrages de la
- Fontaine_, 3e édition, p. 172 à 190.
-
- [208] «Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.»
- _Psyché_, p. 56, édit. 1669.
-
- [209] _Vie de monsieur le duc de Montausier_, t. II, p. 8, 18 et
- 20.
-
- [210] _Hist. de la vie et des ouvr. de la Fontaine_, 3e édit., p.
- 210.
-
- [211] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 216, édit. de M.--_Ibid._, t.
- V, p. 378, édit. de G. de S.-G.
-
- [212] ÉTIENNE, _Notice sur le Tartuffe_ (dans la 1re livraison du
- _Théâtre français_ de Panckouke; il n'a paru que cette
- livraison).--AUGER, _OEuvres de Molière_, t. VI, p.
- 192-199.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 2e édit., 1818, in-8º, p.
- 189 à 213.--_Ibid._, 3e édit., in-12, p. 115-126.
-
-Malgré l'admiration un peu trop exclusive de madame de Sévigné pour
-Corneille et l'approbation qu'elle avait donnée, dans sa jeunesse, aux
-poëtes médiocres qui s'étaient acquis de la réputation, les
-chefs-d'œuvre dont le théâtre et la presse enrichissaient la
-littérature durent, à cette époque, être pour elle la source de vives
-jouissances. C'est pendant les deux années qui précédèrent celles où
-madame de Sévigné commença à laisser courir journellement sa plume pour
-correspondre avec sa fille que l'on vit éclore les productions
-littéraires les plus propres à développer le goût du beau et du naturel.
-Ce fut dans cet espace de temps qu'on joua pour la première fois _les
-Plaideurs_ de Racine et sa tragédie de _Britannicus_[213]; que Molière
-fit représenter et imprimer le _Tartuffe_[214], _le Misanthrope_,
-_l'Amphitryon_, _l'Avare_; que la Fontaine publia ses _Fables
-choisies_[215], Boileau ses deux premières _Épîtres_ et cette neuvième
-_Satire_[216] qui fit dire à Bussy que le poëte s'y était surpassé
-lui-même[217].
-
- [213] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages
- sans l'épître et la préface).--RACINE, _OEuvres_; Paris, 1687,
- in-12, p. 225 à 229.
-
- [214] _Le Tartuffe_ ou _l'Imposteur_, comédie de J.-B. P. DE
- MOLIÈRE, imprimée aux dépens de l'auteur. Chez Ribou, 1669, petit
- in-12.
-
- [215] _Fables choisies, mises en vers par_ M. DE LA FONTAINE,
- 1668, in-4º.--_Ibid._, in-12, 1668 et 1669.
-
- [216] _Satires du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1668,
- in-12.--Quoique ce mot _satires_ soit au pluriel sur le titre, il
- n'y a que la satire IX précédée du discours (16 pages).--_Satires
- du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1669, in-12, 76 pages et
- le discours; cette édition contient les neuf premières satires.
-
- [217] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 108 et 109 (lettre en date du
- 16 septembre 1668). Cette lettre apprend que la neuvième satire
- de Boileau avait été envoyée à Bussy le mois précédent.
-
-Nul doute que le grand mouvement littéraire de cette époque n'ait
-beaucoup contribué à développer le talent naturel de madame de Sévigné
-comme écrivain. Sa sensibilité et sa vive imagination lui donnaient les
-moyens d'employer toutes les ressources de son esprit pour distraire sa
-fille et pour se distraire elle-même de la peine d'être séparée d'elle.
-Sans un motif puissant, il n'y a pas de puissants efforts, il n'y a pas
-de grands résultats. L'amour maternel suppléa, dans madame de Sévigné, à
-l'amour de la gloire; et les jouissances du cœur tinrent lieu de celles
-de l'orgueil et de la vanité.
-
-D'autres causes encore, qu'il ne faut pas omettre, contribuèrent à
-former le talent de madame de Sévigné à l'époque où elle fut appelée à
-le mettre en pratique pour sa seule satisfaction, pour celle de sa fille
-et celle de ses amis.
-
-Elle alliait le goût de la société et du monde avec celui de la
-retraite, la plus franche gaieté avec des pensées sérieuses, un grand
-penchant aux plaisirs et un sincère attachement aux sévères pratiques de
-la religion. Tous les sentiments, joyeux ou mélancoliques, tendres ou
-sublimes, énergiques ou délicats, trouvaient en elle des sympathies. Son
-esprit était nourri de ce qu'il y avait de plus élevé dans la
-littérature sacrée et de plus ingénieux et de plus parfait dans la
-littérature profane: Louis XIV faisait alors représenter le _Tartuffe_,
-il ordonnait de cesser toute persécution contre les jansénistes; de Sacy
-était sorti de la Bastille; Arnauld, le grand Arnauld, était rentré dans
-Paris; tous les solitaires de Port-Royal avaient repris leur poste dans
-la Vallée; madame de Sévigné profitait, chez elle et chez la duchesse de
-Longueville (dont l'hôtel était devenu comme le chef-lieu du
-parti[218]), de la conversation de ces hommes de savoir et de génie; et
-elle goûtait encore plus leurs préceptes de morale que leurs subtilités
-religieuses. Les _Essais de Nicole_ étaient au nombre de ses lectures
-favorites[219]. A cette époque aussi le fameux prédicateur janséniste,
-le P. Desmares, interdit depuis plusieurs années, remonta en chaire, et
-attira la foule à l'église Saint-Roch[220]. Il était sans rival lorsque
-Bossuet, évêque de Condom, eut cessé de prêcher à Paris. Alors aussi le
-jeune Bourdaloue débuta dans la prédication au collége des jésuites.
-Madame de Sévigné, accompagnée de sa fille, alla l'écouter: prévenue,
-par ses amis les jansénistes, contre l'ordre des jésuites, auquel
-appartenait le P. Bourdaloue, elle attribuait la supériorité de talent
-qu'elle reconnut dans le nouveau prédicateur à la petitesse de l'église
-où il prêchait: «Il ne jouera bien, dit-elle, que dans son tripot[221].»
-A quoi l'esprit de parti ne se prend-il pas? Heureusement pour madame de
-Sévigné que son bon goût était plus fort que ses préventions. Elle ne
-tarda pas à rétracter son indiscrète prédiction sur Bourdaloue, et elle
-devint une des plus vives admiratrices de son éloquence. Quant à
-Bossuet, il s'éleva, dès son début dans l'oraison funèbre, à une telle
-hauteur que, pour la puissance des mots, la profondeur des pensées, la
-grandeur des images, la majesté du discours, il ne fut plus possible de
-lui comparer personne chez les anciens ni chez les modernes. C'était un
-genre d'éloquence que la sublimité de la religion et le génie de Bossuet
-pouvaient seuls créer[222].
-
- [218] FR. BOURGOIN DE VILLEFORT, _la Véritable vie
- d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville_; Amsterdam,
- chez Jean-Fr. Joly, 1739, in-12, t. II, p. 105-118, 119-124, liv.
- VI.--(L'édition de Paris de ce même ouvrage, qui porte pour titre
- _Vie de madame la duchesse de Longueville_, t. V, 1738, est
- très-incomplète; les retranchements ont surtout porté sur ce
- livre VI.)
-
- [219] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 246 et 252; t. IV, p. 260; t.
- V, p. 249; t. VII, p. 6, 215; t. X, p. 237; t. XI, p. 239, édit.
- de G. de S.-G.
-
- [220] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, collection des Mémoires,
- t. XXXIII, p. 199. Le souvenir du P. Desmares se conserva
- longtemps; car, plus de vingt ans après, Boileau disait:
-
- Desmares dans Saint-Roch n'aurait pas mieux prêché. (_Sat. X._)
-
- [221] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 208-284.--Idem, p. 286-288,
- édit. de M.
-
- [222] L.-F. DE BAUSSET, _Hist. de J.-B. Bossuet_, 1814, in-8º,
- liv. III, t I, p. 231 à 234.
-
-Ce n'est pas sans de justes motifs que nous passons ici en revue tous
-les grands écrivains contemporains de madame de Sévigné. Sans doute les
-génies qui ont brillé dans la littérature et dans les arts sont mieux
-appréciés à mesure qu'une longue suite d'années a permis de les comparer
-avec un plus grand nombre de ceux qui ont cherché à les imiter ou ont
-aspiré à les surpasser; mais de leur vivant ces hommes supérieurs
-exercent par eux-mêmes et par leurs ouvrages une plus forte influence,
-parce que l'admiration qu'ils excitent est mêlée de surprise et a toute
-la puissance magique de la nouveauté; leurs succès forcent à réfléchir
-et font naître des résolutions courageuses; on veut profiter des
-richesses nouvelles avant qu'elles soient flétries par un usage banal ou
-une inhabile médiocrité. La parole d'ailleurs et le geste ont bien un
-autre effet que celui d'une froide lecture. La controverse animée et les
-éclairs qui jaillissent inattendus de la conversation des grands esprits
-exercent sur les âmes et les intelligences un empire auquel le livre le
-mieux fait ne saurait prétendre.
-
-Nous ignorons si madame de Sévigné fut dans le secret de son amie madame
-de la Fayette, qui alors publia sous le nom de Segrais le roman de
-_Zayde_, dont elle était l'auteur[223]. Madame la comtesse du Bouchet
-envoya ce roman à Bussy aussitôt qu'il parut, en lui écrivant que
-c'était le plus joli qu'on pût lire[224]. Huet, qui ainsi que Segrais
-avait assisté madame de la Fayette dans la composition de cet ouvrage,
-écrivit, pour lui donner plus de valeur, son savant _Traité sur
-l'origine des Romans_, sous la forme d'une lettre adressée à Segrais,
-qui fut imprimée en tête de _Zayde_. A ce sujet, madame de la Fayette
-disait à Huet: «Nous avons marié nos enfants ensemble[225].» Ce traité
-de Huet[226] dut plaire autant que le roman même à madame de Sévigné,
-car c'était une sorte d'apologie, faite par un homme sérieux et savant,
-d'un genre de lecture qu'elle aima à toutes les époques de sa vie. Dans
-sa jeunesse, l'_Astrée_ de d'Urfé et la _Clélie_ de mademoiselle de
-Scudéry avaient amusé ses loisirs; et dans son âge mûr elle admirait
-encore dans _Cléopâtre_ l'idéal des belles âmes et les grands coups
-d'épée retracés par la Calprenède.
-
- [223] _Zayde, histoire espagnole_, _par_ M. SEGRAIS, avec un
- _Traité sur l'origine des romans_, _par_ M. HUET; Paris, Claude
- Barbin, 1670, in-8º (le privilége est du 8 octobre 1669).
-
- [224] BUSSY, _Nouvelles lettres_, 2 vol., t. V, p. 126 (lettre en
- date du 18 décembre 1669). C'était bien une nouveauté, car à la
- fin du privilége de _Zayde_ il est dit: «Achevé d'imprimer pour
- la première fois le 20 novembre 1669.»
-
- [225] HUETII _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, 1718,
- in-12, p. 20.--Les _Origines de la ville de Caen_, 2e édit.,
- in-8º, 1706, p. 409. Id.
-
- [226] Il s'en fit un grand nombre d'éditions séparées.--_Traité
- sur l'origine des romans_, _de_ M. HUET; 1685, in-12, 6e édit.
-
-Un auteur bien plus caché que madame de la Fayette, et du même sexe,
-c'était madame de Sévigné elle-même. Par les lettres qui s'échappaient
-rapidement de sa plume, elle était loin de se douter qu'elle aussi
-travaillait à la gloire du grand siècle. Elle ignora toujours que,
-devenue un modèle inimitable dans le genre épistolaire, elle mériterait
-d'être placée au nombre des grands écrivains. Il est certain, au
-contraire, que, malgré la bonne opinion qu'elle avait de son esprit,
-elle se mettait, sous le rapport du style, bien au-dessous de
-mademoiselle de Scudéry, de madame de la Fayette, de madame Deshoulières
-et des autres femmes de cette époque qui cultivaient les lettres et qui
-avaient osé affronter la publicité.
-
-Nous ne pouvons douter qu'au temps dont nous traitons madame de Sévigné,
-fort répandue dans le monde, n'ait eu une correspondance très-active
-avec diverses personnes; mais il ne nous reste d'elle, pendant ces deux
-années, que les lettres qu'elle écrivit à Bussy. Il est vrai qu'elles
-sont au nombre des mieux écrites et des plus spirituelles de celles
-qu'on a recueillies. On peut en dire autant des lettres de Bussy à sa
-cousine. En lisant leur correspondance, on reconnaît que, suivant la
-juste observation de Bussy, ils se faisaient valoir mutuellement[227].
-Madame de Sévigné trouvait qu'elle écrivait avec plus de vivacité et de
-feu quand il lui fallait répondre à son cousin. C'est ce qu'elle exprime
-avec une familière originalité quand elle lui dit: «Vous êtes le fagot
-de mon esprit.»
-
- [227] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 152, édit. de M.--Idem, t. I,
- p. 211, édit. de G. de S.-G. (7 septembre 1668).
-
-Bussy, dont en littérature le jugement était droit et le tact fin, ne
-tarit pas sur les éloges qu'il donne aux lettres de sa cousine. Il
-conservait avec soin toutes celles qu'elle lui écrivait; et lorsque, par
-la suite, il se mit à écrire ses _Mémoires_, il y inséra les lettres
-qu'il avait reçues d'elle, parce qu'il les considérait avec juste
-raison comme un des principaux ornements et une des portions les plus
-agréables à lire de son ouvrage[228].
-
- [228] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, 1694, 2 vol, in-4º.--_Lettres du
- comte_ DE BUSSY, 1697, in-12.--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ _au
- comte de Bussy-Rabutin_, tirées du _Recueil de lettres_ de ce
- dernier; Amsterdam et Paris, Delalain, 1775, in-12.
-
-Parmi les épigraphes, le plus souvent satiriques, dont Bussy affublait
-les portraits des femmes qu'il s'occupait alors à placer dans la galerie
-de son château, il en avait composé une d'un tout autre style pour le
-portrait de sa cousine, au bas duquel on lisait ce qui suit:
-
-«MARIE DE RABUTIN, FILLE DU BARON DE CHANTAL, MARQUISE DE SÉVIGNÉ, FEMME
-D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE ET D'UNE VERTU COMPATIBLE AVEC LA JOIE ET LES
-AGRÉMENTS[229].»
-
- [229] BUSSY-RABUTIN, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 157, édit.
- de M., et t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G.--MILLIN, _Voyage
- dans les départements du midi de la France_, t. I, p.
- 213.--CONRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite au château de
- Bussy-Rabutin_, 1833, p. 27.
-
-Lorsque parut cette correspondance de Bussy, Bayle, qui alors
-travaillait à son Dictionnaire, fut tellement frappé par la lecture des
-lettres de madame de Sévigné qui s'y trouvaient mêlées qu'il demanda à
-un de ses amis de Paris des renseignements sur celle qui les avait
-écrites, disant: «Je ne vois personne qui doute que les lettres de
-madame de Sévigné ne soient meilleures que celles de Rabutin. Cette dame
-avait bien du sens et de l'esprit... Elle mérite une place parmi les
-femmes illustres de notre siècle.... M. Perrault ne fera-t-il pas un
-livre pour elles aussi bien que pour les hommes?... Je voudrais bien
-savoir quelque chose de l'histoire de celle-là. Je la mettrais
-volontiers dans mon Dictionnaire[230].»
-
- [230] BAYLE, _Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p. 652.
- (Des Maiseaux a redonné une meilleure édition de ces _Lettres_ en
- 1729.)--BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 986. (_Lettres_ en
- date du 18 décembre 1698. L'édition des _Lettres_ de Rotterdam
- dit le 4 décembre.)
-
-Bayle écrivait ces lignes deux ans après la mort de madame de Sévigné;
-et Hervey de Montaigu, lorsqu'il fit paraître son élégant poëme latin
-_sur le style épistolaire_, n'hésite pas d'avouer que les femmes ont sur
-les hommes la supériorité dans ce genre d'écrits. Pour le prouver, il
-cite en exemple madame de Sévigné, et par conséquent les lettres qu'elle
-avait écrites à Bussy, les seules qui eussent été publiées, les seules
-que Hervé de Montaigu aussi bien que Bayle ont pu connaître. Voici
-comment s'exprime le moderne poëte latin:
-
-«Les femmes se jouent avec plus de facilité que les hommes du style
-épistolaire; elles ont moins d'art, mais plus de naturel. Les mêmes
-doigts qui savent ourdir avec dextérité un fil délicat manient aussi la
-plume avec une égale habileté. Je t'en prends à témoin, aimable Sévigné;
-et je chanterais tes louanges si je pouvais t'emprunter ton style
-enchanteur, dont l'éclat est si pur, la grâce si parfaite, qui recèle
-tant d'esprit et de finesse sous une apparente simplicité. Tes lettres
-coulent sous ta plume avec tant de rapidité que tu sembles plutôt les
-transcrire que les composer[231].»
-
- [231]
- Aptius ipsa viris scribendo femina ludit;
- Natura mulier, vir magis arte valet.
- Quæque manus subtile trahit de stamine filum
- Æquali calamum dexteritate movet.
- Testis erat SEVINEA. Suas me scribere laudes
- Si patitur, calamum commodet ipsa suum.
- Tam purus nitor est, adeo sincera venustas,
- Si salibus condit scripta, lepore sales.
- Tam facilis procedit epistola, pene videtur
- Composuisse minor quam perarasse labor.
- _Ratio conscribendæ epistolæ_, _carmen auctore_ CLAUDIO
- HERVÆO DE MONTAIGU, _e societate Jesu_; Parisiis, 1713,
- in-12 (15 pages), p. 7.
-
-On ne peut douter que madame de Sévigné ne trouvât dans cette facilité
-même un attrait pour nouer des correspondances avec des personnes dont
-l'esprit lui plaisait. Diverses lettres d'elle qu'on a retrouvées le
-démontrent, entre autres les quatre lettres à son cousin de Coulanges,
-écrites vers le temps dont nous nous sommes occupé et qui furent
-publiées les premières après celles de Bussy[232].
-
- [232] _Lettres de_ MARIE RABUTIN DE CHANTAL, _marquise_ DE
- SÉVIGNÉ, à _madame la comtesse de Grignan, sa fille_; 1726,
- in-12, p. 15-49. Ce sont quatre lettres à Coulanges qui ouvrent
- ce recueil. La première (c'est la fameuse lettre sur le mariage
- de Lauzun) est datée du 15 décembre 1670; la dernière, du 15 mars
- 1671.
-
-Quoiqu'il ne nous reste aucune lettre de madame de Sévigné au cardinal
-de Retz, nous apprenons, par plusieurs de celles qu'elle écrivit à sa
-fille, que sa correspondance avec cet homme éminent était au moins aussi
-fréquente que celle qu'elle entretenait avec Bussy; et cela est confirmé
-par les lettres de Bussy à ce dernier. Si Retz se tenait dans sa
-retraite de Commercy, c'est qu'il avait formé l'honorable résolution de
-vivre économiquement, pour payer ses dettes; et s'il ne jugeait pas à
-propos de paraître à la cour, ce n'est pas qu'il en fût exclu. Retz
-avait plusieurs fois écrit au roi pour le féliciter sur le
-rétablissement de sa santé et sur les victoires qu'il avait remportées;
-et Retz avait reçu du roi des réponses aimables et gracieuses.
-L'intérêt de l'État et le soleil de la gloire avaient dissipé tous les
-nuages qu'auraient pu soulever de fâcheuses réminiscences sur cet ancien
-chef de la Fronde. Les services qu'il avait rendus dans le conclave et
-la part qu'il avait eue dans l'élection de Clément IX avaient achevé de
-faire connaître tout ce qu'on pouvait espérer de son habileté, de son
-zèle et de la confiance qu'on avait en lui[233]. Aussi, dès qu'on eut
-reçu la nouvelle que Clément IX, après avoir occupé pendant dix-huit
-mois seulement le trône de saint Pierre, avait terminé ses jours, Louis
-XIV se hâta d'envoyer un courrier à Commercy pour réclamer le secours du
-cardinal de Retz, qui partit de nouveau pour Rome et exerça pour
-l'élection de Clément X la même influence que pour la nomination de
-Clément IX[234].
-
- [233] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 81, 144, 395, 397, 412, 424,
- 555 (lettres en date des 17 mars 1662, 18 juin 1663, 19 novembre
- 1666, 1er juillet 1667, 9 mars 1668, 13 août 1676).
-
- [234] Ce pape fut nommé le 29 avril 1670.--Conférez _Mémoires du
- cardinal_ DE RETZ, publiés d'après les manuscrits autographes,
- collection MICHAUD, p. 609. (_Lettres de_ LOUIS XIV _au cardinal
- de Retz_, 10 décembre 1669. Ibid., p. 610 à 611.--Lettres en date
- des 10, 13 et 17 déc. 1669.)
-
-Dans l'année qui précéda ce prompt départ de Retz pour Rome, madame de
-Sévigné lui avait écrit pour lui recommander Corbinelli, qui, alors
-exilé avec Vardes dans le midi de la France, écrivait fréquemment à
-Bussy de longues lettres, entremêlées de nombreuses citations d'Horace
-et d'autres auteurs anciens[235]. Madame de Sévigné, qui savait que
-Retz jouissait de nouveau d'un assez grand crédit, l'avait aussi prié de
-ne point prendre parti contre le maréchal d'Albret dans un procès que
-celui-ci avait avec la trop fameuse duchesse de Châtillon, qui s'était
-remariée, en 1664, à Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Il était
-naturel que madame de Sévigné prît plus d'intérêt au maréchal d'Albret
-qu'à la duchesse de Mecklembourg, à cause de l'amitié qu'elle avait pour
-lui et aussi parce qu'il avait épousé une sœur de M. de Guénégaud[236].
-Retz répondit à madame de Sévigné qu'il avait été trompé par un
-faussaire dans l'affaire de Corbinelli, et que c'était ce faussaire qui
-avait profité de la recommandation faite pour le protégé de madame de
-Sévigné. Retz, qui a montré tant de capacité et de finesse dans les
-négociations comme chef de parti ou dans les commissions qui lui furent
-données par le roi, a cependant prouvé que, dans les grandes comme dans
-les petites affaires, il était facile à tromper: il fut presque toujours
-dupe des femmes qu'il croyait séduire, et la victime des trames qu'il
-avait ourdies au profit de son ambition personnelle. Comme il était ami
-chaud et sincère, il se montra désolé de ce qui lui était arrivé dans
-cette circonstance. «Vous ne pouvez vous imaginer, écrit-il à madame de
-Sévigné, le chagrin que cela m'a donné. J'y remédierai par le premier
-ordinaire avec toute la force qui me sera possible.» Sa lettre
-commençait ainsi: «Si les intérêts de madame de Mecklembourg et de M. le
-maréchal d'Albret vous sont indifférents, madame, je solliciterai pour
-le cavalier, parce que je l'aime quatre fois plus que la dame; si vous
-voulez que je sollicite pour la dame, je le ferai de très-bon cœur,
-parce que je vous aime quatre millions de fois plus que le cavalier; si
-vous m'ordonnez la neutralité, je la garderai; enfin parlez, et vous
-serez ponctuellement obéie[237].»
-
- [235] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 19, 155, 207, 296, 384, 386,
- 408; t. V, p. 75, 97-170 (toutes les lettres avec l'initiale C.
- sont de CORBINELLI).--Idem, t. V, p. 126, Lettre de madame DU
- BOUCHET, en date du 18 décembre 1667.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t.
- V, p. 424.
-
- [236] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. II, p. 21.--MORERI, t. V, p.
- 426.
-
- [237] SÉVIGNÉ, t. I, p. 159, édit. de M., ou t. II, p. 220 de
- l'édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p.
- 126.--SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. XI, p. 131.
-
-Le cardinal de Retz avait vendu, en 1665, sa seigneurie de Commercy à la
-princesse de Lislebonne cinq cents cinquante mille livres, mais en s'en
-réservant l'usufruit. La duchesse de Lorraine avait ajouté à cette
-réserve l'usufruit de la souveraineté du Château-Bas, ce qui rendait le
-cardinal maître de tout le Commercy quant aux droits honorifiques[238].
-Il ne faut pas croire qu'en s'éloignant du monde et de la cour pour
-payer ses dettes il s'imposât à Commercy de grandes privations; il y
-vivait, au contraire, en prince de l'Église, et aimait à y exercer le
-pouvoir de petit souverain. En sa qualité de damoiseau de Commercy, il
-publiait des décrets, ordonnait des prières publiques, fondait des
-corporations pieuses et charitables, leur donnait des constitutions et
-des règlements. Il avait sa justice, son président des grands jours, son
-lieutenant de cavalerie, ses deux gentilshommes, ses comédiens, sa
-musique, un chanteur et une chanteuse pour sa chapelle, un brillant
-équipage. Enfin, le personnel de sa maison, ou, comme on disait, le
-nombre de ses domestiques, se montait à soixante et deux individus, en y
-comprenant son intendant, messire Hippolyte Rousseau, seigneur de
-Chevincourt, conseiller du roi et correcteur de la chambre des
-comptes[239]. Retz occupait aussi ses loisirs à l'étude et à des
-discussions de métaphysique et de philosophie cartésienne avec dom
-Robert des Gabets, bénédictin et prieur de l'abbaye de Breuil[240], à
-Commercy. Retz écrivit aussi vers ce temps (en 1670) ses Mémoires, à la
-prière de madame de Caumartin, dont le mari était son parent[241]; mais
-il mourut avant de les avoir terminés. Il les composa en partie au
-château de la Ville-Issey, et les continua dans cette ville et à
-l'abbaye de Saint-Mihiel, où l'abbé dom Hennezon, qui avait toute sa
-confiance[242], et plusieurs de ses religieux en écrivirent une portion
-sous sa dictée. Il est faux qu'il ait, comme on l'a dit, employé des
-religieuses pour lui rendre ce service. Il aimait à se promener dans la
-forêt voisine, et plusieurs des animaux sauvages qu'elle nourrissait
-furent enfermés par lui dans une ménagerie qu'il avait fait construire à
-grands frais à la Ville-Issey. Si alors il eût voulu revenir à la cour,
-il y eût été très-bien accueilli. Le duc d'Enghien vint lui rendre
-visite à Commercy en 1670, et le duc d'Orléans deux ans après. Lorsqu'il
-venait à Paris pour ses affaires, il logeait chez sa nièce, madame de
-Lesdiguières, ou dans son abbaye de Saint-Denis: alors il y célébrait
-l'office divin dans les jours de grandes solennités. Il donna, en 1675,
-sa démission du cardinalat; mais le pape ne voulut pas l'accepter, ce
-qui le força, quoique souffrant de la goutte, à faire encore le voyage
-de Rome (en 1676) pour l'élection d'un nouveau pape. Ses meilleurs amis
-et même ses plus anciennes amies ne se doutaient point qu'il eût écrit
-ses Mémoires, car ils étaient presque terminés lorsqu'ils le pressaient
-de les commencer. Il savait que madame de Sévigné aurait fortement
-désapprouvé ce qu'il y disait de lui-même et des autres. Elle l'aimait
-avec tendresse[243] et sans aucune vue d'intérêt[244], quoi qu'en ait
-dit un illustre écrivain[245]. Elle n'ignorait pas que tout ce qu'il
-possédait était engagé pour le payement de ses dettes et qu'il ne
-faisait pas d'économie sur ses riches revenus. C'est une erreur
-d'avancer que l'admiration de madame de Sévigné pour le cardinal
-diminuât à mesure qu'il approchait de sa fin; c'est le contraire de
-cette assertion qui est la vérité. Les plus grands éloges qu'elle lui
-ait donnés datent de l'année qui a précédé sa mort[246], qui fut
-d'ailleurs subite et imprévue. Les lettres de madame de Sévigné au comte
-de Guitaud et à Bussy témoignent de la profonde douleur qu'elle
-ressentit par la perte de celui «dont elle était l'amie depuis trente
-ans et dont l'amitié lui était également honorable et délicieuse[247]»
-N'anticipons pas sur les années. Je n'ose entrer en discussion avec
-l'auteur du _Génie du Christianisme_, qui prononce que madame de Sévigné
-était «légère d'esprit;» mais je doute que beaucoup de mes lecteurs (si
-j'ai des lecteurs) veuillent souscrire à ce jugement; et quant au
-reproche jeté à cette mère de famille, d'être «positive dans sa conduite
-et calculée dans ses affaires,» je conviens que sa vie entière le
-justifie. Mais je le demande à toutes celles auxquelles leur tendresse
-maternelle a imposé pour toujours, dans l'âge des grands périls, les
-rigueurs du veuvage, si ces torts, qu'on attribue à madame de Sévigné,
-ne sont pas de ceux dont elles se féliciteraient d'être accusées.
-
- [238] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de
- Commercy_, t. II, p. 159.
-
- [239] DUMONT, avocat à Saint-Mihiel, _Histoire de la ville et des
- seigneurs de Commercy_; Bar-le-Duc, 1843, in-8º, t. II, p. 149 et
- 152.
-
- [240] COUSIN, _Analyse des Mss. de Robert des Gabets, Journal des
- Savants_, 1842, in-4º, p. 129 à 144; p. 193 à 210, et p. 288 à
- 305.
-
- [241] Madame de Sévigné en fait l'éloge.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7
- juin 1675), t. III, p. 288, édit. M.; t. III, p. 410, édit. de G.
- de S.-G.
-
- [242] MM. CHAMPOLLION, _Notice sur le cardinal de Retz_, dans la
- _Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'histoire de
- France_, t. I, p. 9 et 12.--DUMONT, _Hist. de Commercy_.--Madame
- CHARLOTTE-ÉLISABETH DE BAVIÈRE, _Fragments de lettres
- originales_, t. I, p. 24.--Madame la duchesse D'ORLÉANS,
- princesse palatine; 1832, in-8º, p. 361.
-
- [243] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5 et 24 juillet 1675, t. III, p. 321 et
- 336, édit. de M.; t. III, p. 445 et 462, édit. de G. de S.-G.
-
- [244] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 juin 1675), t. III, p. 269 et
- 299, édit. de M., et t. III, p. 410 et 419, édit. de G. de S.-G.
-
- [245] CHATEAUBRIAND, _Vie de Rancé_, 1844, in-8º, p. 125, 1re
- édit.
-
- [246] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. VI, p. 7 et 8, édit.
- de G. de S.-G.; t. V, p. 340, édit. de M.
-
- [247] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. VI, p. 109 et 110:
- cette lettre n'est pas dans toutes les éditions; et p. 111
- (lettre à Bussy), édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. V, p. 421,
- édit. de M.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-1668-1669.
-
- Bonheur dont jouissait madame de Sévigné.--Réflexion sur la
- brièveté des moments les plus heureux de la vie.--Ses deux enfants
- devaient bientôt la quitter.--Son fils, le baron de Sévigné,
- s'engage comme volontaire pour aller faire la guerre contre les
- Turcs.--Politique de la France à l'égard de l'Allemagne et de
- l'empire ottoman.--Guerre des Turcs et des Vénitiens.--Candie est
- assiégée.--Louis XIV désirait secourir les Vénitiens, et ne le
- pouvait à cause des traités.--Il accepte l'offre de la Feuillade
- de conduire à ses frais cinq cents gentilshommes comme volontaires
- au secours de Candie.--Avant de partir pour cette expédition, le
- baron de Sévigné consulte Turenne, le cardinal de Retz et le duc
- de la Rochefoucauld, qui tous l'engagent à exécuter son
- projet.--Motifs particuliers que chacun d'eux avait pour lui
- donner ce conseil.--Sévigné part dans l'escadron du comte de
- Saint-Paul.--Cette expédition eut une fin malheureuse.--Les
- Français se montrèrent aussi braves qu'indisciplinés.--La
- Feuillade revient après avoir perdu la moitié des siens.--Le baron
- de Sévigné revient avec lui, et rejoint sa mère.
-
-L'ascendant que madame de Sévigné obtenait dans le monde par le pouvoir
-de sa plume le cédait à celui qu'elle exerçait par sa présence. Ses
-attraits, qui, même sur le retour de l'âge, ne l'avaient point
-abandonnée, et les charmes de son commerce spirituel et enjoué lui
-conciliaient les cœurs, lui soumettaient les volontés. Son fils venait
-d'achever son éducation, et, par sa figure comme par ses qualités
-acquises, il était compté parmi les jeunes gens de son âge au nombre des
-plus agréables. Sa fille, renommée par sa beauté, brillait par
-l'instruction, les talents, qui donnaient encore plus de prix à sa
-beauté. Mère heureuse et femme charmante, madame de Sévigné jouissait de
-son automne sans avoir à regretter ni son brillant printemps ni son
-éclatant été, deux saisons de la vie qui, dans l'état de veuvage qu'elle
-avait voulu garder, étaient, pour une femme aussi vertueuse,
-accompagnées de trop d'orages et de douloureux combats, pour ne pas
-éveiller en elle quelques pénibles souvenirs.
-
-On aperçoit, non sans en être attendri, les traces de ces sentiments
-dans un court billet qu'elle écrivit à Ménage, qui lui avait envoyé la
-cinquième édition de ses poésies. Cette édition avait cela de
-particulier que la première idylle, intitulée _le Pêcheur_ ou _Alexis_,
-dédiée à la marquise de Sévigné[248], commençait par les deux vers
-suivants, qui ne se trouvent pas dans les quatre éditions précédentes:
-
- Digne objet de mes vœux, à qui tous les mortels
- Partout, à mon exemple, élèvent des autels[249].
-
- [248] Conférez première part., chap. XXII, p. 451.
-
- [249] ÆGIDII MENAGII _Poemata, octava editio, prioribus longe
- auctior et emendatior, et quam solam Menagius agnoscit_;
- Amstelodami, Henr. Westenium, 1668, in-12, p. 202.--_Quinta
- editio_, 1668, p. 146.--_Septima editio, prioribus longe
- emendatior_; Parisiis, Petrum le Petit, 1680, in-12, p. 170. (Je
- crois que cette édition est la dernière revue par Ménage, et que
- celle de Hollande, 1688, n'en est qu'une réimpression.) Dans la
- 4e édition, 1663, in-18 (_in officina Elzeviriana_), les deux
- premiers vers sont ainsi:
-
- Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage,
- Miracle de ces lieux, merveille de notre âge.
-
-Sans doute que le signet de l'exemplaire que Ménage envoya à madame de
-Sévigné se trouvait à cet endroit du livre, car elle lui répondit:
-
-«Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout
-l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma
-jeunesse; et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir d'un bien
-aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que
-j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer; mais, sans examiner ce
-sentiment, je veux m'attacher à celui que me donne la reconnaissance de
-votre présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me soit agréable, puisque
-mon amour-propre y trouve si bien son compte et que j'y suis célébrée
-par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour l'honneur de vos
-vers, que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me faites. Telle que
-j'ai été et telle que je suis, je n'oublierai jamais votre véritable et
-solide amitié, et je serai toute ma vie la plus reconnaissante, comme la
-plus ancienne de vos très-humbles servantes[250].»
-
- [250] SÉVIGNÉ, t. I, p. 125, édit. de M.; _ibid._, t. I, p. 179,
- édit. de G. de S.-G. (lettre du 23 juin 1688).
-
-Qu'ils sont rares et courts les moments de la vie où se trouvent réunies
-les circonstances qui concourent à nous faire jouir de tout le bonheur
-auquel l'avare destinée nous permet d'atteindre! Certes, il est peu de
-femmes qui aient été aussi bien partagées par la nature et la fortune
-que madame de Sévigné; et on doit penser qu'elle eût été bien ingrate de
-se plaindre de l'une et de l'autre. Cependant elle l'avait acquise,
-cette félicité, par des privations continuelles imposées à ses plus
-belles années, par l'abnégation des plaisirs les plus entraînants, par
-la violence faite aux sentiments les plus puissants. A peine était-elle
-parvenue à savourer, sans mélange d'aucune amertume, les fruits de ses
-sacrifices et de sa vertu qu'elle se trouva isolée, sans consolation,
-privée de son bien le plus précieux, séparée de ce qui faisait son
-orgueil et ses délices. Ses deux enfants quittèrent presque en même
-temps la maison maternelle. Son fils, que son jeune âge et la paix qui
-venait de se conclure semblaient devoir fixer près d'elle pendant
-quelques années, fut le premier qui l'abandonna. Il s'éloigna pour
-aller, au delà des mers, affronter des périls qui étaient pour elle la
-cause des plus mortelles inquiétudes. Les meilleurs amis de madame de
-Sévigné, Retz, la Rochefoucauld, Turenne, furent ceux qui, par leur
-approbation, contribuèrent le plus à l'exécution du projet que ce jeune
-homme, avide de gloire militaire, comme toute la noblesse française de
-cette époque, avait formé à l'insu de sa tendre mère, qui versa,
-lorsqu'elle l'apprit, d'abondantes larmes[251].
-
- [251] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 205, édit. de G. de S.-G., ou
- t. I, p. 147, édit. de M. (lettre en date du 8 août 1668).
-
-Depuis François Ier, la France, par la nécessité où elle était
-d'abaisser l'Autriche, sa rivale, se trouvait engagée dans une politique
-contraire à ses sentiments religieux, contraire à ses habitudes de
-déférence envers le chef de l'Église catholique. Dans aucun pays on
-n'avait montré plus de zèle pour la propagation de la foi, dans aucun
-pays la soumission au pape n'avait été plus absolue qu'en France, et
-nulle part les persécutions contre les protestants n'avaient été plus
-cruelles et plus acharnées: cependant, sous Henri IV comme sous François
-Ier, sous Louis XIV comme sous Louis XII, le gouvernement avait toujours
-soutenu, tantôt secrètement, tantôt ouvertement, le Grand Turc et les
-protestants d'Allemagne contre l'Autriche. Les gouvernements qui se
-succédaient en France, cédant à l'opinion générale de l'Europe, aux
-intérêts de l'Église et de la religion en France et à leurs propres
-inclinations, agissaient souvent d'une manière contraire à leur
-politique et aux traités qu'ils avaient conclus. Au dedans, ils
-mécontentaient les protestants d'Allemagne par la violation des
-engagements contractés avec eux, en se montrant intolérants envers les
-protestants français; au dehors, ils fournissaient contre les Turcs,
-alliés de la France, des hommes et des chevaux et secouraient leurs
-ennemis.
-
-Depuis vingt-quatre ans, la riche, mais petite république de Venise
-soutenait contre les Ottomans une lutte inégale. Candie était assiégée
-depuis huit ans. L'attaque comme la défense avait présenté des prodiges
-de valeur, qui avaient fait dire que c'était une guerre de géants.
-Venise sollicitait des secours de toute la chrétienté, et elle
-s'adressait surtout à son plus puissant monarque, à Louis XIV, vainqueur
-de l'Espagne; mais les traités qui liaient la France à la Turquie ne
-permettaient pas au roi de céder aux instances de l'ambassadeur de la
-république. Le pape, cependant, pressait vivement le monarque de prêter
-secours aux Vénitiens contre les infidèles. Dans ces circonstances
-embarrassantes, Louis XIV accepta la proposition qui lui fut faite par
-un de ses jeunes courtisans, qui, plein d'un enthousiasme chevaleresque,
-lui offrit de conduire à ses frais, au secours de Candie, un corps de
-cinq cents gentilshommes français, comme volontaires du saint-siége.
-L'auteur de cette proposition était d'Aubusson de la Feuillade, alors
-nommé duc de Roannès, parce qu'il venait d'épouser la sœur de
-l'héritier de ce nom, qui se démit de tous ses droits en faveur de son
-beau-frère, créé duc et pair à cette occasion[252]. Tout ce qu'il y
-avait dans la noblesse française de jeunes gens impatients à se signaler
-dans les combats s'enrôla sous les drapeaux de la Feuillade. Parmi ceux
-qui étaient sous ses ordres on comptait des d'Aubusson, des Beauvau, des
-Langeron, des Créquy, des Fénelon, des Chamilly, des Saint-Marcel, des
-Villemorts, des Oxienstern, des la Rochejacquelein, des Xaintrailles,
-des du Chastelet, des Chavigny. Il avait pour lieutenants le duc de
-Caderousse, le duc de Château-Thierry et le comte de Saint-Paul[253].
-
- [252] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit.
- 1829, t. I, p. 439 (année 1696).--HÉNAULT, _Nouvel Abrégé
- chronologique de l'histoire de France_, 1768, in-4º, t. II, p.
- 634 (année 1667); et t. III, p. 866 de l'édit. in-8º; 1821, p.
- 866.--Hénault écrit à tort _Rouannois_, et Saint-Simon assez bien
- _Roannais_; le vrai nom est _Roannès_ ou _Roannez_.--Hénault et
- d'Expilly (_Dict. des Gaules et de la France_, t. VI, p. 334)
- ont, à ce sujet, d'autres inexactitudes.
-
- [253] DARU, _Histoire de Venise_, 1819, in-8º, t. IV, p. 602,
- 608-610.--LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 423, 443, 444, 459
- (lettres du 16 mars 1668, 20 septembre 1669).--BUSSY, _Lettres_,
- t. III, p. 132-147-152, 164; et t. V, p. 89, 90.--_Journal
- véritable de ce qui s'est passé à Candie sous M. le duc de la
- Feuillade_, _par_ M. DESROCHES, aide-major; Paris, 1670, in-18,
- chez Charles de Sercy, cité par AUBENAS, _Histoire de madame de
- Sévigné_; Paris, 1842, in-8º, p. 148 à 152.--DU LONDEL, _Fastes
- des rois de la maison d'Orléans et de celle de Bourbon_, 1697,
- in-8º, p. 204. Du Londel place au 29 octobre 1668 l'arrivée du
- duc de la Feuillade à Candie; Desroches, au 1er novembre.
-
-Le baron de Sévigné (tel fut le titre que prit le fils de la marquise de
-Sévigné en entrant dans le monde et qu'il conserva tant qu'elle vécut)
-était alors âgé de vingt ans. Avant de prendre part à cette expédition,
-il consulta d'abord Turenne, qui, avec toute la chaleur d'un nouveau
-converti, l'exhorta à partir pour cette espèce de croisade. En effet,
-tous les historiens nous montrent Turenne depuis la mort de sa femme,
-qui était comme lui de la religion prétendue réformée, vacillant dans la
-croyance de ses ancêtres par la lecture de quelques-uns des écrits
-substantiels qu'avaient publiés les solitaires de Port-Royal sur les
-vraies doctrines de la religion, et aussi par les entretiens de
-plusieurs de ses doctes amis, Choiseul, évêque de Tournay, Vialart,
-évêque de Châlons[254], et par les arguments de son jeune neveu le duc
-d'Albret. Enfin, il fut tout à fait convaincu par l'excellent traité que
-Bossuet composa exprès pour lui sur les points les plus controversés
-entre les deux communions. Les protestants attribuèrent cette conversion
-au désir qu'ils supposaient à Turenne de contrebalancer la confiance que
-Louis XIV semblait vouloir accorder à Condé pour les choses de la
-guerre. Ce qui pouvait donner lieu à cette croyance, c'est qu'on fit
-valoir auprès du pape le crédit dont jouissait Turenne à la cour de
-France et l'influence qu'il pouvait avoir sur les déterminations du roi
-pour envoyer des troupes au secours des Vénitiens. Ce motif engagea le
-souverain pontife à confirmer le choix que Louis XIV avait fait du duc
-d'Albret, neveu de Turenne, pour être promu à la dignité de cardinal. Ce
-jeune abbé n'avait encore reçu aucune dignité ecclésiastique; il sortait
-à peine d'être reçu docteur[255]. Trop de causes engageaient donc
-Turenne à déterminer ceux qui voulaient faire leur apprentissage de la
-guerre à secourir Candie pour qu'il en détournât le jeune Sévigné,
-malgré l'ancienne amitié qu'il avait pour sa mère. Le cardinal de Retz,
-qui désirait que ce jeune homme, son parent, se distinguât dans la
-carrière militaire, la seule qui convînt à son rang et à sa naissance,
-approuva la courageuse résolution qu'il avait prise. Quant à la
-Rochefoucauld, il lui suffisait que le comte de Saint-Paul se fût engagé
-à partir pour souhaiter vivement qu'il eût un grand nombre de compagnons
-d'armes. Aussi, bien loin de combattre les projets du baron de Sévigné,
-il l'exhorta à les mettre à exécution. Si la Rochefoucauld avait
-réfléchi à ce qui s'était passé à cette occasion entre Retz, Turenne et
-le baron de Sévigné, il aurait peut-être à son recueil de Maximes
-chagrines ajouté celle-ci: Dans les conseils que nous donnons à nos
-amis, nous commençons par considérer l'avantage qui peut en résulter
-pour nous-mêmes.--Le motif de la tendresse que le duc de la
-Rochefoucauld avait pour l'unique héritier du nom de Longueville n'était
-ignoré de personne. C'était cet enfant dont la duchesse de Longueville
-avait accouché à l'hôtel de ville de Paris durant les troubles de la
-Fronde et lors de son intime liaison avec le duc de la Rochefoucauld.
-Celui-ci engagea le jeune baron de Sévigné à s'enrôler dans l'escadron,
-composé d'environ cent cinquante gentilshommes, que devait commander le
-comte de Saint-Paul.
-
- [254] DE BAUSSET, t. I, p. 111 et 112, liv. I; et p. 442, no 2
- des Pièces justificatives.--RAMSAY, _Vie de Turenne_, 1773,
- in-12, t. II, p. 153, 154-160.--RAGUENET, _Histoire du vicomte de
- Turenne_, t. II, p. 47.--CHOISY, _Mémoires_, t. III, p.
- 460.--BOSSUET, _Exposition de la doctrine de l'Église catholique,
- augmentée d'une traduction latine par l'abbé de Fleury_, 1761,
- in-12 (conférez surtout la Préface historique). Une addition
- particulière à cet ouvrage de Bossuet fut faite pour M. de
- Turenne, et n'a été imprimée qu'en 1671.
-
- [255] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot,
- p. 156, 458-460-464-465-468.--LOUIS XIV, _OEuvres_, 1806, in-8º,
- t. V, p. 442-444, 451 (lettre au pape, en date du 31 janvier
- 1669).--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 59; ibid., _Supplément aux
- Mémoires_, t. I, p. 75,--_Histoire de la vie et des œuvres de la
- Fontaine_, liv. II, p. 169-171 de la 3º édition, 1824, in-8º.
-
-L'expédition, partie de Toulon le 25 septembre 1668, sur trois navires
-fournis par le roi, arriva à Candie au commencement de novembre, et ne
-fut pas heureuse. La troupe de la Feuillade, composée de jeunes gens
-pleins d'ardeur, mais indisciplinés et sans aucune expérience du métier
-de la guerre, fit des prodiges de valeur contre les Turcs; mais par ses
-imprudences elle compromit la défense de la place plutôt qu'elle ne lui
-fut utile. Mal secondée par la garnison vénitienne et en désaccord avec
-ceux qui la commandaient, elle se rembarqua, et arriva à Toulon le 6
-mars 1669, après six mois d'absence. Elle avait perdu plus de la moitié
-de ceux qui la composaient. La peste, dont elle remporta le germe,
-moissonna la plus grande partie de ceux qui restaient. La Feuillade
-avait reçu trois blessures; l'escadron commandé par le comte de
-Saint-Paul fut celui qui donna le plus de preuves de bravoure éclatante,
-mais ce fut aussi celui qui se montra le plus indiscipliné et qui perdit
-le plus de monde. Le jeune baron de Sévigné, qui en faisait partie, eut
-le bonheur d'échapper à tous ces périls, et revint rejoindre sa
-mère[256].
-
- [256] DARU, _Histoire de Venise_, t. IV, p. 608-610.--SÉVIGNÉ, t.
- I, p. 148, édit de M.; et t. I, p. 207, édit. de G. de
- S.-G.--DESROCHES, _Journal véritable de ce qui s'est passé à
- Candie sous M. le duc de la Feuillade_, cité par AUBENAS, _Vie de
- madame de Sévigné_, p. 149, 152, 153.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-1668-1669.
-
- Madame de Sévigné annonce à Bussy le départ de son fils.--Sévigné
- n'était parti qu'avec la permission de sa mère.--Sentiments de
- Sévigné pour sa mère et sa sœur.--Son désintéressement.--Il
- laisse en partant une procuration pour consentir au mariage de sa
- sœur et pour signer le contrat.--Dot que madame de Sévigné donne
- à sa fille en la mariant au comte de Grignan.--Signature du
- contrat.--Liste de tous les personnages dénommés au
- contrat.--Détails sur le comte de Grignan et sur sa famille.--Des
- motifs qui faisaient désirer à madame de Sévigné de l'avoir pour
- gendre.--De son impatience des délais apportés à la conclusion de
- ce mariage.--Elle écrit à Bussy pour le lui annoncer et demander
- son consentement.--Bussy le lui donne par lettre.--Elle lui envoie
- une procuration à signer pour consentir, par-devant les notaires,
- au contrat.--Il ne la signe pas.--Son nom ne paraît point au
- contrat.--Par quelle raison.--Obstacles au mariage causés par les
- hésitations de mademoiselle de Sévigné et par les conseils du
- cardinal de Retz.--Madame de Sévigné lui écrit qu'elle ne peut
- avoir aucun renseignement précis sur l'état de la fortune de M. de
- Grignan et qu'elle s'en rapporte à cet égard à la
- Providence.--Réflexions du cardinal à ce sujet.--Date de la
- célébration du mariage, donnée par madame de Sévigné.--Son
- imprévoyance.--Réflexions à ce sujet.
-
-En écrivant à Bussy la nouvelle du départ du baron de Sévigné, dans sa
-lettre en date du 28 août 1668, madame de Sévigné disait: «Je crois que
-vous ne savez pas que mon fils est allé en Candie avec M. de Roannès et
-le comte de Saint-Paul. Cette fantaisie lui est entrée fortement dans la
-tête; il l'a dit à M. de Turenne, au cardinal de Retz, à M. de la
-Rochefoucauld: voyez quels personnages! Tous ces messieurs l'ont
-tellement approuvé que la chose a été résolue et répandue avant que j'en
-susse rien. Enfin il est parti: j'en ai pleuré amèrement; j'en suis
-sensiblement affligée. Je n'aurai pas un moment de repos pendant tout ce
-voyage; j'en vois tous les périls, j'en suis morte; mais, enfin, je n'en
-ai pas été maîtresse, et, dans ces occasions-là, les mères n'ont pas
-beaucoup de voix au chapitre[257].»
-
- [257] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1668), t. I, p. 148, édit. de
- M.; _ibid._, t. I, p. 207, édit. de G. de S.-G.
-
-Non sans doute, quand on a de pareilles inspirations et la ferme volonté
-de les suivre, on ne consulte point sa mère. Mais, pourtant, Sévigné ne
-partit pas sans avoir obtenu le consentement de la sienne. La
-correspondance de celle-ci nous prouve que, malgré ses défauts et les
-travers de sa jeunesse, Sévigné se montra toujours plein de tendresse et
-de déférence pour sa mère; il savait apprécier ses aimables qualités, et
-se trouvait heureux de lui prouver son affection par ses complaisances
-et ses attentions. Bien souvent il préféra à tous les plaisirs de la
-cour et du monde les longues journées de lectures et de promenades
-passées en tête à tête avec cette mère chérie, dans la solitude des
-Rochers. Frère aussi excellent qu'il était bon fils, la préférence
-marquée que madame de Sévigné manifestait en toute occasion pour sa
-fille ne lui inspira jamais ni jalousie ni envie. Il aimait tendrement
-sa sœur, et le lui prouva surtout par son désintéressement.
-
-Au commencement de l'année 1679, Sévigné n'était pas encore de retour de
-son expédition de Candie, lorsque madame de Sévigné recevait quittance
-de deux cent mille livres tournois par elle payées, à compte[258] des
-trois cent mille livres de dot qu'elle donnait à sa fille en la mariant
-au comte de Grignan. Sévigné, la veille du jour où il avait quitté sa
-mère pour se rendre à Toulon[259], avait passé une procuration à l'effet
-de signer en son nom et d'approuver tous les avantages pécuniaires qui
-seraient faits à sa sœur par son contrat de mariage. Ce contrat fut
-signé le 28 janvier 1669, et il est utile, pour l'intelligence de ces
-Mémoires et des lettres de madame de Sévigné, de faire connaître, selon
-l'ordre où ils sont mentionnés dans cet acte, tous les personnages qui y
-comparurent alors, soit en personne, soit par procuration[260].
-
- [258] «En louis d'argent, louis d'or et pistoles d'Espagne,» dit
- la quittance annexée au contrat, dont la grosse originale, signée
- des notaires GIGAULT et SIMONNET, est sous nos yeux. La dot de
- mademoiselle de Sévigné était de plus de six cent mille francs,
- monnaie actuelle.
-
- [259] Le 22 août 1668.
-
- [260] Nous avons laissé l'orthographe des noms telle qu'elle est
- dans l'acte, quoique ce ne soit pas toujours celle qui a été
- suivie dans cet ouvrage, d'après l'usage établi et les livres
- imprimés.
-
-C'est d'abord le futur époux:
-
-«François Adhémar de Grignan, chevalier, comte dudit Grignan et autres
-lieux, conseiller du roi, lieutenant général pour Sa Majesté en
-Languedoc, demeurant à Paris, rue Béthizy, paroisse Saint-Germain
-l'Auxerrois.»
-
-Puis ensuite: «Marie de Rabutin-Chantal, veuve de Henri, marquis de
-Sévigné, seigneur des Rochers, de la Haye-de-Torré, du Buron, Bodegat et
-autres lieux, conseiller du roi, maréchal de ses camps et gouverneur
-pour Sa Majesté des villes et châteaux de Fougères; stipulant pour
-mademoiselle Françoise-Marguerite de Sévigné, sa fille, et demeurant rue
-du Temple, paroisse Saint-Nicolas des Champs.»
-
-Du côté de l'époux comparaissent, pour donner leur consentement au
-mariage: «Jacques Adhémar de Grignan, évêque et comte d'Uzès, oncle
-paternel[261].
-
- [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 6 mars, 11 et 28 octobre 1671.
-
-«Joseph Adhémar de Monteil de Grignan, chevalier, comte de Venosan,
-capitaine d'une compagnie de chevau-légers[262]; et Louis, abbé de
-Grignan, aussi frère (c'est-à-dire tous deux frères du comte de
-Grignan)[263].
-
- [262] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 juillet, 1er novembre 1671, 7 août
- 1675, 28 octobre 1676 (le chevalier de la Gloire), 1er novembre
- 1688; 6 juillet, 31 août 1689; 11 janvier 1690.
-
- [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 30 mars 1672, 9 septembre 1675 (le plus
- beau de tous les prélats); 21 août 1680, 9 janvier 1683, 22
- septembre 1688 (M. de Carcassonne); 7 février, 16 juin, 17
- juillet 1689 (_idem_); 17 août 1690.--Sur Louis-Joseph Adhémar de
- Monteil de Grignan, dit _le bel abbé_, qui fut successivement
- évêque d'Évreux et de Carcassonne; conférez encore les _Lettres
- inédites et restituées de madame_ DE GRIGNAN _et de l'abbé_ DE
- COULANGES, publiées par M. VALLET DE VIRIVILLE, t. IV, p. 320 de
- la _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1843, in-8º (lettre du
- 22 décembre 1677), p. 5 du tirage à part.--_Catalogue des
- archives de la maison de Grignan_, 1844, in-8º, p. 30-36.
-
-«Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, pair de France, etc.; et
-dame Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, beau-frère et belle-sœur
-(du comte de Grignan par le premier mariage de ce dernier avec la
-deuxième fille de madame de Rambouillet)[264].
-
- [264] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 septembre 1668, 16 mars 1672; 7 août,
- 24 novembre 1675; 21 février 1680, 1er décembre 1688, 15 février
- 1690.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 373.--CONRART, _Mémoires_,
- t. XLVIII, p. 64, 76.--MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 393, sur
- madame de Montausier.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 novembre 1671.
-
-«Madame du Puy du Fou de Champagne, marquise de Mirepoix, belle-sœur
-(par le second mariage de M. de Grignan avec Marie-Angélique, fille du
-marquis du Puy du Fou et de Champagne et de Madeleine de
-Bellièvre)[265].
-
- [265] La marquise du Puy du Fou la mère mourut en mars 1696, à
- l'âge de quatre-vingt-trois ans. Voyez le _Mercure galant_, mars
- 1696, p. 221. Cf. _Archives de la maison de Grignan_, p. 32, no
- 195.
-
-«Pomponne de Bellièvre, chevalier, marquis de Grignan, conseiller du roi
-en ses conseils et d'honneur en sa cour du parlement, oncle.
-
-«De Crussol, comte dudit lieu, et dame Julie-Françoise de Sainte-Maure
-son épouse, nièce[266].
-
- [266] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date du 15 mai 1671, du 18
- novembre 1671, du 22 janvier 1672, t. II, p. 71, 292 et 357,
- édit. de G. de S.-G.--_Vie du duc de Montausier_, t. II, p. 15 et
- 17.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 196.--TALLEMANT,
- _Hist._, t. II, p. 33, édit. in-8º.
-
-«Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, cousin germain maternel, et
-Françoise de Brancas, princesse d'Harcourt, son épouse[267].
-
- [267] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 23 mai 1667, 6 janvier et 26 décembre
- 1672, 1er janvier 1674, 20 juillet 1679.--CHOISY, _Mém._, t.
- LXIII, p. 432.
-
-«Antoine-Escalin Adhémar de la Garde, chevalier, comte de la Garde,
-gouverneur de la ville de Furnes, cousin germain maternel[268].
-
- [268] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 7 et 11 août 1675, 28 octobre 1676, 16
- juillet 1677, 20 juillet 1689.
-
-«Simiane de Gordes, chevalier des ordres du roi, marquis de Gordes,
-comte de Carser, chevalier d'honneur de la reine, et dame Marie de
-Sourdis, son épouse, cousine[269].
-
- [269] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 février 1672, 19 novembre 1673.
-
-«Toussaint de Forbin, évêque de Marseille[270].
-
- [270] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, 28 novembre 1670, 8 avril
- 1671, 19 et 27 novembre 1673 (il est nommé _la Grêle_ dans cette
- lettre), 24 novembre 1675 (nommé seulement _l'évêque_ dans cette
- lettre), 18 août 1680, 22 février 1690 (c'est le cardinal de
- Forbin).
-
-«Madame d'Uzès[271].
-
- [271] Madame DE GRIGNAN, _Lettres_ à son mari, 1843, in-8º, p. 18
- et 19 du tirage à part.
-
-«Charlotte d'Étampes de Vallencey, marquise de Puysieux[272].
-
- [272] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1670, 13 mars 1671, 23 août
- 1675, 15 septembre 1677 (lettre de Bussy).--TALLEMANT,
- _Historiettes_, t. I, p. 293 et 294.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t.
- XLIII, p. 159, 205, 271, édit. in-8º.--_Biographie universelle_,
- t. XXXVI, p. 304.
-
-«Armand de Simiane, abbé de Gordes, premier aumônier de la reine, comte
-de Lyon et prieur de la Roé et de Saint-Lô de Rouen[273].
-
- [273] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 3 novembre 1688 (évêque de Langres), 19
- novembre 1695.
-
-«Cousins et cousines.
-
-«Marie d'Alongny-Rochefort, épouse de Jacque le Coigneux, chevalier,
-conseiller du roi et grand président en la cour du parlement[274].
-
- [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, du 14 novembre
- 1685.)--_Journal de_ DANGEAU, 24 avril 1686.
-
-«De Brancas[275].
-
- [275] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 25 juin 1670; 24 et 27 avril, 13 mai,
- 10 juin, 28 décembre 1671; 2 juin 1672, 25 septembre 1676, 29
- nov. 1679.
-
-«Anne-Marie d'Aiguebonne, comtesse de Bury[276].
-
- [276] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 17 et 24 janvier 1680, 26 juin 1689 (la
- sotte amie de madame de la Faluère).
-
-«Vicomte de Polignac, chevalier des ordres du roi et gouverneur de la
-ville du Puy; dame du Rouvre, son épouse[277].
-
- [277] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 13 décembre 1684, 3 et 29 avril 1686,
- juillet 1690, t. III, p. 319, édit. de G. de S.-G.
-
-«Henri de Guénégaud, chevalier, marquis de Plancy, seigneur de Fresne et
-autres lieux, conseiller secrétaire d'État et de commandement de Sa
-Majesté, commandeur de ses ordres; et dame Claire-Bénédict de Guénégaud,
-duchesse de Cadrousse, cousine[278].
-
- [278] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 août 1671.
-
-«Le marquis de Montanègre[279].
-
- [279] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 31 mai 1680.
-
-«Le marquis de Valavoire, et dame Amat, son épouse[280].
-
- [280] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 13 janvier 1672, 22 mars 1676, 29 août
- 1677.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 218 et 219.--LORET,
- _Muse historique_, t. IX, p. 136, 164.
-
-«De Reffuges, chevalier, lieutenant général des armées du roi; dame de
-Buzeau, son épouse[281].
-
- [281] Madame de Sévigné ne fait aucune mention de Reffuges,
- personnage intéressant que Saint-Simon fait bien connaître.
- Conférez SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. X, p. 332 et 334. Reffuges
- mourut en 1712.--Une Charlotte Reffuges épousa Guy d'Elbène. Voy.
- deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 419.
-
-«Claude de Seur, chevalier, conseiller du roi et directeur de ses
-finances.
-
-«Dame Catherine de Tignard, marquise de Saint-Auban.
-
-«L'abbé de Valbelle[282].
-
- [282] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674, 17 juillet
- 1680).--LORET, _Muse historique_, t. XII, p. 36.
-
-«L'abbé de Rochebonne, comte de Lyon[283].
-
- [283] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671, 27 juillet 1672).
-
-«Dame Jacqueline de Laugère, comtesse douairière du Roure.
-
-«Le comte du Roure, lieutenant général pour Sa Majesté en Languedoc,
-gouverneur du Pont-Saint-Esprit; et dame Dugas, son épouse.
-
-«M. de Montbel.»
-
-Après cette énumération de personnages, «tous parents, amis et alliés
-dudit seigneur futur époux,» l'acte nomme ensuite tous les parents et
-amis qui ont comparu devant les notaires de la part de la future épouse;
-et d'abord est nommé le premier:
-
-«Pierre de la Mousse[284], prêtre et docteur en théologie, prieur de la
-Grossé, comme fondé de procuration de Charles de Sévigné, chevalier,
-marquis dudit lieu, seigneur des Rochers, la Haye-de-Torré, le Buron,
-Bodegat, la Baudière et autres lieux, frère de ladite demoiselle future
-épouse.»
-
- [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 27 avril, 23 mai, 20 et 30 septembre
- 1671; 19 février 1690, t. II, p. 45, 233; t. X, p. 264, édit. G.
- de S.-G.
-
-Après Pierre de la Mousse et Sévigné, l'acte nomme ensuite:
-«D'Hacqueville[285], conseiller du roi, abbé, tant en son nom que comme
-fondé de procuration de Son Éminence Jean-François-Paul de Gondy,
-cardinal de Retz, souverain du Commercy, grand-oncle.» Le cardinal de
-Retz prend le titre de souverain du Commercy, parce que ce petit
-district de Lorraine, doyenné du diocèse de Toul, était devenu une
-souveraineté jugeant les procès en dernier ressort et dont les sessions
-se nommaient les _grands jours_. Le cardinal de Retz était devenu
-seigneur, ou, comme on disait spécialement, _damoiseau_ du Commercy, par
-héritage de sa tante Madeleine de Silly, dame du Fargis. Retz, pour
-payer ses dettes, vendit la nue-propriété de cette terre à Charles IV,
-duc de Lorraine; mais il s'en conserva l'usufruit[286]. Il y demeurait
-alors, et sa procuration donnée à d'Hacqueville fut dressée par Vanesson
-et Collignon, notaires à Commercy.
-
- [285] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24 avril, 5 juillet, 27 septembre 1671;
- 15 décembre 1673, 19 et 24 juillet 1675, 5 août 1676.--RETZ,
- _Mémoires_, t. XLVI, p. 49, 226, 360.--JOLY, _Mémoires_, p. 261
- et 473.
-
- [286] Conférez P. BENOÎT, _Histoire ecclésiastique et politique
- de la ville et du diocèse de Toul_, 1707, in 4º, p. 79.--L'abbé
- D'EXPILLY, _Dictionnaire géographique, historique et politique
- des Gaules et de la France_, 1764, in-folio, t. II, p.
- 401.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 10 octobre 1654, 15 avril 1672; 19 et
- 26 juin, 9 et 22 août, 20 décembre 1675; 11 et 12 août 1676
- (notre bon ermite), 12 et 15 octobre 1677 (le cardinal, le
- parrain de Pauline), 28 avril et 20 juin 1678 (de Bussy), 27 juin
- 1678, 25 et 28 août 1679 (de Bussy), 13 mai 1680.
-
-«André Marquevin Besnard, bourgeois de Paris, comme fondé de
-procuration du duc de Retz, grand-oncle.
-
-«Réné Renault de Sévigné, seigneur de Champiré, grand-oncle[287].
-
- [287] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 mars 1672, 22 mars 1676.
-
-«Charles de Sévigné, chevalier, comte de Montmoron, conseiller du roi en
-sa cour du parlement de Bretagne, cousin paternel[288].
-
- [288] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 2 décembre 1672.
-
-«François de Morais, chevalier, marquis de Brezolles, capitaine enseigne
-des gens d'armes de Monsieur, duc d'Orléans, frère unique du roi.
-
-«Et Charles-Nicolas de Créqui, chevalier, marquis de Ragny[289], cousin.
-
- [289] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er mai 1672 (lettre de Bussy); 13 mai,
- 26 août 1675; 8 décembre 1677, février 1683 (t. VII, p. 362 de
- l'édit. de G. de S.-G.), 14 février 1687.
-
-«Henri-François, chevalier, marquis de Vassé, cousin germain
-paternel[290].
-
- [290] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 7 juin 1676.--TALLEMANT,
- _Historiettes_, t. IV, p. 119, édit. in-8º.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, t. XLI, p. 232.
-
-«Christophle de Colanges, abbé de Livry, grand-oncle maternel[291].
-
- [291] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 16 février 1671 (l'abbé), 18 mai 1672
- (notre abbé), 6 octobre 1676, 2 septembre 1687. (L'acte porte
- toujours _Colanges_; c'est, dit M. Monmerqué, l'ancienne
- orthographe de ce nom, en faisant observer que l'abbé de
- Coulanges signait toujours _Colanges_.)--_Mémoires de_ COULANGES,
- p. 346.
-
-«Louis de Colanges, chevalier, seigneur de Chezières, grand-oncle
-maternel[292].
-
- [292] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5 et 23 août 1671, 27 mai 1672, 30
- avril 1675.
-
-«Charles de Colanges, chevalier, seigneur de Saint-Aubin, aussi
-grand-oncle maternel[293].
-
- [293] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 6 octobre 1679; 15, 17, 19 novembre
- 1688.--COULANGES, _Mémoires_, p. 49.
-
-«Dame Henriette de Colanges, veuve de François le Hardy, chevalier,
-marquis de la Trousse, maréchal des camps et armées du roi,
-grande-tante[294].
-
- [294] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 23 août et 18 octobre 1671 (ma tante),
- 24 juin et 1er juillet 1672.
-
-«Philippe-Auguste le Hardy de la Trousse, chevalier, marquis dudit lieu,
-capitaine sous-lieutenant de gendarmes de monseigneur le Dauphin, cousin
-germain maternel[295].
-
- [295] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 juillet 1656 (de Bussy), 20 juillet
- 1656, 19 août et 14 septembre 1675; 31 juillet 1680, 15 novembre
- 1684, 22 juillet 1685, 8 octobre 1688; 3 janvier, 20 mars et 12
- juin 1689; 4 janvier 1690.--DANGEAU, mss., 24 mars 1685.
-
-«Philippe-Emmanuel de Colanges, chevalier, conseiller du roi en sa cour
-de parlement, cousin germain maternel; et dame Angélique Dugué, son
-épouse[296].
-
- [296] Dans les lettres qui nous restent de madame de Sévigné, on
- en compte trente-cinq où madame de Coulanges et son mari sont
- mentionnés: plusieurs sont écrites par eux à madame de Sévigné ou
- leur sont adressées par elle.
-
-«Henri de Lancy Raray, chevalier, marquis dudit lieu, aussi cousin
-maternel.
-
-«Gaston-Jean-Baptiste de Lancy Raray chevalier aussi, marquis dudit
-lieu, cousin maternel[297].
-
- [297] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 31 juillet 1680.--Conférez MONTPENSIER,
- _Mémoires_, t. XLI, p. 456, 457.
-
-«Charles de Lancy, seigneur de Ribecourt et Pimpré, conseiller du roi en
-son conseil d'État, cousin maternel.
-
-«Roger Duplessis, duc de la Rocheguyon, pair de France, seigneur de
-Liancourt, comte de Duretal; et dame Jeanne de Schomberg, son épouse.
-
-«Marie d'Hautefort, veuve de François de Schomberg, duc d'Alvin, pair et
-maréchal de France, gouverneur de Metz en pays Messin, colonel général
-des Suisses et Grisons[298].
-
- [298] Conférez la 2e partie des _Mémoires_, ch. VI, p.
- 61-67.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, du 5 janvier 1674, 30 juillet 1677.
-
-«François, duc de la Rochefoucauld, pair de France, prince de Marsillac,
-chevalier des ordres du roi[299].
-
- [299] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1652, t. I, p. 19, 67, 90,
- 94, 158, 167, 170, édit. de G. de S.-G. (lettres de la
- Rochefoucauld à de Guitaud), 22 septembre et 15 novembre 1664; 11
- mai, 20 août 1667; 24 septembre 1667; 21 mars, 12 juillet 1671;
- 20 juin 1672 (il y a un homme dans le monde, etc.), 14 Juillet
- 1673, 30 juillet 1677, 21 décembre 1678 (de Bussy), 6 et 25
- octobre 1679, 15 et 29 mars 1680.
-
-«La princesse mademoiselle Anne-Élisabeth de Lorraine.
-
-«Félix Vialar, évêque de Châlons, comte et pair de France.
-
-«Jean-Antoine de Mesmes, chevalier, comte d'Avaux, conseiller du roi en
-tous ses conseils, grand président en sa cour de parlement de
-Paris[300].
-
- [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 11 mars 1671.
-
-«Olivier Lefèvre d'Ormesson, chevalier, seigneur d'Amboille[301].
-
- [301] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24, 26 et 27 novembre 1664 (le
- rapporteur).
-
-«Philbert-Emmanuel de Beaumanoir de Lavardin, conseiller du roi en ses
-conseils, évêque du Mans, commandant des ordres de Sa Majesté[302].
-
- [302] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 11 mars 1671 (je dîne tous les
- vendredis chez le Mans), 2 août 1671; t. I, p. 371; t. II, p.
- 167, édit. de G. de S.-G.--LORET, _la Muse historique_, t. III,
- p. 46; t. IX, p. 130; t. XI, p. 34.
-
-«Marguerite-Renée de Rostaing, veuve de Henri de Beaumanoir, chevalier,
-marquis de Lavardin, maréchal des camps et armées du roi[303].
-
- [303] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 15 avril 1671 (Savardin), 9 et 12 juin
- 1680 10 avril 1691, avril 1694 (édit. de G. de S.-G., t. XI, p.
- 25).
-
-«Marie-Madeleine de la Vergne, épouse du marquis de la Fayette[304].
-
- [304] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 17 avril, 16 mars 1671 (princesse de
- Clèves), 9 février 1673, 26 mai, 30 juin 1673 (lettre de madame
- de la Fayette), 15 décembre 1675, 12 janvier 1676, 18 et 22 mars,
- 19 juin 1678 (lettre de Bussy), 17 mars 1680, juin 1693 (édit. de
- G. de S.-G., t. X, p. 461).--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 154, du
- 1er mai 1670.--DELORT, _Voyage aux environs de Paris_, t. I, p.
- 217 et 224.--COSTAR, _Lettres_, p. 540.--BARRIÈRE, _la Cour et la
- Ville_, p. 70.--LORET, _Muse historique_, t. XII, p. 142.--LA
- FAYETTE, _Histoire d'Henriette_, t. LXIV, p. 395, collect. de
- Petitot.
-
-«Dame Françoise de Montalais, veuve du comte de Marans.
-
-«Alliés et amis de ladite demoiselle future épouse.»
-
-Cette longue liste ne nous donne pas une connaissance complète de tous
-les membres de la famille dans laquelle la fille de madame de Sévigné
-allait entrer; il y manque encore:
-
-François Adhémar de Monteil de Grignan, archevêque d'Arles, oncle
-paternel de M. de Grignan[305].
-
- [305] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1670, 22 septembre 1673, 21
- janvier 1689 (l'oncle); 12 avril, 23 octobre 1689.--_Archives de
- la maison de Grignan_, 1844, in-8º, no 192.
-
-Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, frère de M. de Grignan,
-coadjuteur de son oncle l'archevêque d'Arles[306].
-
- [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 novembre 1670, 17 avril 1671
- (seigneur Corbeau), 14 novembre 1671 (M. de Claudiopolis), 31 mai
- 1675 (l'abbé d'Aiguebeve), 5 juin, 16 et 19 août 1675 (le
- coadjuteur).--Madame DE GRIGNAN, _Lettres à son mari_ (5 janvier
- 1688), p. 5 et 20 du tirage à part; lettre du 22 décembre 1677,
- t. IV, p. 320 et 333 de la _Bibliothèque de l'École des
- chartes_.--_Archives de Grignan_, p. 31, no 192.
-
-Charles-Philippe Adhémar de Monteil, chevalier de Grignan, chevalier de
-Malte, autre frère de M. de Grignan[307].
-
- [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 janvier et 10 février 1672.
-
-Marie Adhémar de Monteil de Grignan, sœur de M. de Grignan, religieuse
-à Aubenas dans le Vivarais [308].
-
- [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 9 juin 1680.
-
-M. de Grignan avait encore deux autres sœurs, dont l'une, Marguerite de
-Grignan, avait épousé le marquis de Saint-Andiol[309]; l'autre, Thérèse
-de Grignan, fut mariée au comte de Rochebonne[310].
-
- [309] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame de Grignan_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 39 (18 mars
- 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 8 juillet 1675, 21 février 1735
- (lettre de madame de Simiane, dans l'édit. de G. de S.-G., t.
- XII, p. 118). Dans les éditions modernes, le passage sur
- Saint-Andiol, qui se trouve dans la première édition, a été
- retranché. Conférez ch. XVII.
-
- [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 16 août 1671, 27 juillet 1672, 6
- novembre 1675, 18 septembre 1679, 15 mai 1689.
-
-M. de Grignan avait de sa première femme Claire d'Angennes, qu'il épousa
-le 27 avril 1658, deux filles, toutes deux fort jeunes encore lorsqu'il
-se maria pour la troisième fois à mademoiselle de Sévigné, l'une nommée
-Louise-Catherine de Grignan[311], l'autre Françoise-Julie de Grignan,
-plus connue sous le nom de mademoiselle d'Alérac[312].
-
- [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er mai, 25 octobre 1686.
-
- [312] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 11 septembre 1680 (la fille terrestre
- de M. de Grignan), 13 décembre 1684, 14 février 1685, 1er mai
- 1686, 27 septembre 1687, 9 mars et 30 avril 1689.--Madame DE
- GRIGNAN, _Lettres à son mari_ (22 décembre 1677 et 5 janvier
- 1688), t. IV, p. 321 et 333 de la _Bibliothèque de l'École des
- chartes_, 1843, in-8º, ou p. 6 et 18 du tirage à part, ou _Lettre
- de madame_ DE GRIGNAN _au comte de Grignan, son mari_, Paris,
- imprimerie de Firmin Didot, décembre 1832, in-8º, p. 7 et 8.
- (C'est la lettre du 5 janvier 1688, publiée, d'après
- l'autographe, à 50 exemplaires seulement.)
-
-Nous aurons, dans le cours de ces Mémoires, plus d'une occasion de
-parler des personnages dont les noms viennent d'être mentionnés. Ce
-qu'il importe pour le présent, c'est de bien faire connaître l'aîné et
-le chef de cette nombreuse famille des Grignan, puisqu'en l'adoptant
-pour gendre madame de Sévigné croyait voir réaliser toutes les
-espérances que sa tendresse lui avait suggérées pour le bonheur de celle
-qui était l'objet de ses pensées les plus chères et de ses jouissances
-les plus vives. Quoiqu'en épousant mademoiselle de Sévigné le comte de
-Grignan fût à ses troisièmes noces, cependant il n'avait alors que
-trente-sept ans[313]. Mademoiselle de Sévigné avait atteint vingt-trois
-ans; or, une supériorité d'âge de la part de l'époux qui n'excède pas le
-nombre de treize années a toujours paru propre à établir dans l'union
-conjugale cette similitude de goûts et d'inclinations que la différence
-des sexes tend à faire disparaître entre personnes de même âge, à mesure
-qu'elles s'avancent vers les dernières périodes de la vie. Le comte de
-Grignan était plutôt laid que beau de visage; mais il avait une
-physionomie expressive, une belle taille, un air noble et gracieux. Il
-possédait cette politesse exquise, ce suprême bon ton, cet art de
-converser agréablement qui, même à la cour élégante et polie de Louis
-XIV, faisaient distinguer avantageusement ceux qui, dans leur jeunesse,
-avaient fréquenté l'hôtel de Rambouillet. Sans être un homme remarquable
-par sa capacité et par son esprit, il s'était acquitté avec distinction
-de tous les emplois dont il avait été chargé: grand, généreux, aimant
-les arts, le luxe, il s'était fait de nombreux amis, et, bien vu du roi,
-il pouvait aspirer aux plus hautes dignités, aux plus belles fonctions
-de l'État[314]. Par ses deux premières femmes, qu'il avait rendues
-heureuses, il donnait à celle qu'il allait épouser des garanties de la
-douceur de son caractère dans les relations conjugales, garanties que
-bien peu d'hommes de son âge pouvaient offrir. Sa noblesse était
-non-seulement fort ancienne, mais illustre; il était Grignan par les
-femmes, Castellane par les hommes. Sa famille, par ses alliances et ses
-origines, se trouvait encore greffée à celles des Adhémar et des Ornano;
-elle réunissait tous ces beaux noms, et écartelait en quatre quartiers,
-sur son écusson, les insignes de ces quatre souches[315]. Encore
-florissante et nombreuse, cette famille se maintenait dans un grand
-éclat par les dignités ecclésiastiques et les grades militaires de
-plusieurs de ses membres, tous oncles ou frères de M. de Grignan; et
-lui, par ses prudents mariages, n'avait point terni la splendeur de sa
-maison. La famille des d'Angennes de Rambouillet est suffisamment connue
-par ce que nous avons déjà dit d'elle dans ces Mémoires. M. de Grignan
-avait perdu sa première femme, Angélique-Clarice d'Angennes, en janvier
-1665[316]. Elle lui avait laissé deux filles, dont mademoiselle de
-Sévigné, en se mariant, allait devenir la belle-mère. La seconde femme
-qu'il avait épousée était d'une noblesse encore plus ancienne, quoique
-moins illustre que les d'Angennes: c'était Marie-Angélique du Puy du
-Fou, fille de Gabriel, sire du Puy du Fou, marquis de Combronde,
-seigneur de Champagne, et de Madeleine Peschseul de Bellièvre[317]. Elle
-mourut au mois de juin de l'année 1667, en couche d'un fils qui ne vécut
-pas. Ces deux alliances n'avaient pas été moins avantageuses sous le
-rapport de la fortune que sous celui de la naissance, ce qui semblait
-dispenser madame de Sévigné d'un rigoureux examen et lui permettre de
-s'en tenir à cet égard aux apparences, que les belles possessions
-territoriales du comte de Grignan présentaient sous un jour favorable.
-Depuis son dernier veuvage, M. de Grignan paraissait décidé à vivre à la
-cour. Sa charge de lieutenant général du roi en Languedoc y mettait peu
-d'obstacle. A cette époque, le gouvernement militaire du Languedoc se
-composait d'un gouverneur général, d'un commandant et de trois
-lieutenants généraux. La présence de M. de Grignan, qui était un de ces
-trois, n'était nécessaire que dans des cas extraordinaires[318]; et
-madame de Sévigné était surtout charmée de l'espoir de conserver près
-d'elle sa fille, de diriger ses premiers pas dans le monde, de partager
-ses plaisirs et d'alléger ses peines. Ses lettres nous la montrent
-enchantée de ce mariage, négocié par son ami le comte de Brancas[319].
-Son ambition et sa tendresse maternelle y trouvaient un double sujet de
-satisfaction. Elle s'impatientait des délais que la nécessité des formes
-et les considérations de parenté forçaient d'y apporter. Le 4 décembre
-1668, elle écrivait à Bussy, dont, en sa qualité de curateur,
-l'approbation, au moins pour la forme, devait être demandée[320]:
-
-«Il faut que je vous apprenne ce qui, sans doute, vous donnera de la
-joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse non le plus
-joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume, que vous
-connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire
-place à votre cousine, et même son père et son fils, par une bonté
-extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et se
-trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et
-par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le
-marchandons point, comme on a accoutumé de faire; nous nous en fions
-bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort
-content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons reçu des
-nouvelles de l'archevêque d'Arles, son oncle, son autre oncle l'évêque
-d'Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de
-l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu
-manquer à vous demander votre avis et votre approbation. Le public
-paraît content, c'est beaucoup; car on est si sot que c'est quasi sur
-cela qu'on se règle.»
-
- [313] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, ch. V, t.
- XII, p. 59.
-
- [314] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XII, p. 59.
-
- [315] Conférez le chevalier PERRIN, _Préface des Lettres de
- madame de Sévigné à madame de Grignan, sa fille_, p. xxviij,
- édit. de 1754.--MORERI, _Dictionnaire_, t. V, p. 375.--D'EXPILLY,
- _Dictionnaire géographique de France_, 1764, in-folio, t. II, p.
- 114.--_Lettre de_ M. DE GRIGNAN-GRIGNAN _à M. Grouvelle_,
- _Gazette de France_ du mercredi 4 juin 1806.--AUBENAS, _Notice
- historique sur la maison de Grignan_, dans l'_Histoire de madame
- de Sévigné_, 1842, in-8º, p. 521 à 528.--VALLET DE VIRIVILLE,
- _Catalogue des Archives de la maison de Grignan_, 1844, in-8º (no
- 1 est de l'an 1267).--Voyez, dans l'édition des _Lettres de
- madame_ DE SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, t. I, les armes des familles de
- Sévigné, Bussy, Grignan et Simiane.
-
- [316] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 106, édit. de Monmerqué, 1820,
- in-8º; et t. I, p. 150, édit. de G. de S.-G. (janvier 1665).
-
- [317] _Tableau généalogique de la maison du Puy du Fou_, 40 pages
- in-folio, sans la table.
-
- [318] D'EXPILLY, _Dictionnaire géographique et historique de la
- France_, t. IV, p. 132.
-
- [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 juin 1670, t. I, p. 190, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 253, édit. de G. de S.-G.--2 septembre
- 1676, t. IV, p. 451, édit. de M.; t. V, p. 106, édit. de G. de
- S.-G.
-
- [320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 décembre 1668, t. I, p. 153 et 154,
- édit. de M., ou t. I, p. 214, édit. de G. de S.-G.
-
-Bussy, qui alors était avec sa cousine dans le fort de la discussion sur
-les torts qu'ils avaient eus l'un envers l'autre et qui aimait peu le
-comte de Grignan, répond, quatre jours après[321]:
-
-«Vous avez raison de croire que la nouvelle du mariage de mademoiselle
-de Sévigné me donnera de la joie: l'aimant et l'estimant comme je fais,
-peu de choses m'en peuvent donner davantage; et d'autant plus que M. de
-Grignan est un homme de qualité et de mérite, et qu'il a une charge
-considérable. Il n'y a qu'une chose qui me fait peur pour la plus jolie
-fille de France, c'est que Grignan, qui n'est pas encore vieux, est déjà
-à sa troisième femme; il en use presque autant que d'habits ou du moins
-que de carrosses: à cela près, je trouve ma cousine bien heureuse; mais,
-pour lui, il ne manque rien à sa bonne fortune. Au reste, madame, je
-vous suis trop obligé des égards que vous avez pour moi en cette
-rencontre. Mademoiselle de Sévigné ne pouvait épouser personne à qui je
-donnasse de meilleur cœur mon approbation.»
-
- [321] SÉVIGNÉ (lettre de Bussy, en date du 8 décembre 1668), t.
- I, p. 156, édit. de M.; t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G.
-
-Un mois après, le 7 janvier, madame de Sévigné écrit encore à Bussy: «Je
-suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan. Il est
-vrai que c'est un très-bon et très-honnête homme, qui a du bien, de la
-qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde.
-Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis
-d'intrigues. Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration
-que je vous envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon
-goût, vous seriez tout le beau premier de la fête. Bon Dieu, que vous y
-tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je
-ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement, et mille fois je me
-dis en moi-même: Bon Dieu, quelle différence[322]!»
-
- [322] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 janvier 1669), t. I, p. 224, édit. de
- G. de S.-G.
-
-Bussy, malgré cette pressante invitation et ces cajoleries de sa
-cousine, ne signa point de procuration, mécontent du comte de Grignan,
-qui ne lui avait point écrit et qui n'avait pas, selon lui, agi, comme
-proche parent[323], avec assez de déférence. Bussy se contenta de
-l'adhésion qu'il avait donnée au mariage, en termes froids, mais polis,
-dans sa lettre à madame de Sévigné. Mais cette lettre ne pouvait suffire
-pour insérer son nom dans le contrat, et il n'y parut pas.
-
- [323] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, en date du 16 mai
- 1669), t. I, p. 226, édit. de G. de S.-G.
-
-Le cardinal de Retz n'avait cessé d'exhorter madame de Sévigné de
-prendre, avant de conclure, des renseignements sur l'état de fortune du
-comte de Grignan; mademoiselle de Sévigné, peu susceptible de se
-passionner pour aucun homme, ne voyait qu'avec crainte s'approcher le
-moment qui devait la livrer à celui qui, déjà deux fois marié, semblait,
-comme disait Bussy, «avoir pris l'habitude de changer de femmes comme de
-carrosses.»
-
-Dans sa réponse au cardinal de Retz, madame de Sévigné lui faisait part
-de l'hésitation de sa fille, et en même temps elle lui mandait qu'elle
-n'avait pu obtenir des renseignements précis sur l'état de fortune du
-comte de Grignan et qu'elle était à cet égard forcée de s'en rapporter à
-la Providence.
-
-Le cardinal de Retz lui répond[324]:
-
-«Je ne suis point surpris des frayeurs de ma nièce; il y a longtemps que
-je me suis aperçu qu'elle dégénère; mais, quelque grand que vous me
-dépeigniez son transissement sur le jour de la conclusion, je doute
-qu'il puisse être égal au mien sur les suites, depuis que j'ai vu,
-par une de vos lettres, que vous n'avez ni n'espérez guère
-d'éclaircissements et que vous vous abandonnez en quelque sorte au
-destin, qui est souvent très-ingrat et reconnaît assez mal la confiance
-que l'on a placée en lui. Je me trouve en vérité, sans comparaison, plus
-sensible à ce qui vous regarde, vous et la petite, qu'à ce qui m'a
-jamais touché moi-même sensiblement.»
-
- [324] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1668), t. I, p. 221, édit.
- de G. de S.-G.
-
-Malgré ces avertissements et le peu de désir que montrait sa
-fille, madame de Sévigné n'en poursuivit pas moins avec ardeur
-l'accomplissement du projet qui lui paraissait la réalisation de ses
-plus flatteuses espérances. C'est elle-même qui, en datant trois ans
-après, jour pour jour, une de ses lettres, nous apprend[325] que sa
-fille fut fiancée au comte de Grignan le lendemain de la signature du
-contrat, le 29 janvier 1669, jour de la fête de saint François de Sales.
-Alors déjà cette tendre mère avait une occasion de se convaincre
-combien elle s'était montrée imprévoyante en n'adhérant pas assez
-strictement aux conseils qui lui étaient donnés par un homme aussi
-expérimenté que le cardinal de Retz. Quoiqu'elle ne se fût pas trompée
-sur le caractère et les excellentes qualités du comte de Grignan, déjà
-elle avait éprouvé qu'une union sur laquelle elle avait fondé les plus
-douces et les plus paisibles jouissances de son âge mûr et de sa
-vieillesse ferait couler de ses yeux plus de larmes qu'elle n'en avait
-jamais répandu dans sa vie!
-
- [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1669), t. II, p. 309, édit.
- de M.; t. II, p. 365, édit. de G. de S.-G.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-1669.
-
- Réflexions sur les impressions produites par des événements
- heureux selon la différence des caractères.--Du caractère de
- madame de Sévigné.--Elle est encore une fois parfaitement
- heureuse.--Une nouvelle altercation a lieu entre elle et
- Bussy.--Tout contribuait à désespérer Bussy.--Il fait de nouvelles
- offres de service lors de la guerre de la Franche-Comté.--Il est
- refusé.--Son dépit.--Bussy et Saint-Évremond sollicitaient tous
- deux leur rappel.--Des causes qui les empêchaient de
- l'obtenir.--On leur attribuait des pièces satiriques contre Louis
- XIV.--Ils n'en étaient point les auteurs.--Comment ils se
- nuisaient à eux-mêmes en flattant le roi aux dépens de
- Mazarin.--Politique de Louis XIV, la même que celle de
- Mazarin.--Sa dissimulation envers ses ministres et sa conduite à
- l'égard de Condé, de Turenne, de ses ambassadeurs et de ses
- agents; envers Gourville, le pape et les jansénistes.--Bussy
- n'aimait point Grignan, et n'en était point aimé.--Madame de
- Sévigné entreprend de persuader à Bussy qu'il faut qu'il écrive le
- premier à M. de Grignan.--Bussy refuse de le faire.--Nouvelle
- lettre de madame de Sévigné à Bussy sur ce sujet.--Bussy s'en
- offense.--Étonnement de madame de Sévigné.--Ses plaintes d'avoir
- été mal jugée.--Bussy reconnaît qu'il a eu tort.--Madame de
- Sévigné insiste pour que Bussy écrive à M. de Grignan.--Bussy
- consent, à condition que madame de Sévigné lui saura gré de la
- violence qu'il se fait.
-
-Il est des personnes dont la pensée, toujours tendue sur l'instabilité
-des choses humaines, n'accueille qu'avec crainte les sentiments de joie
-qu'un événement heureux leur inspire et qui n'osent se fier aux gages de
-bonheur que le sort favorable semble leur assurer. Madame de Sévigné
-n'était pas de ce nombre. Sa sensibilité vive, prompte, entraînante
-engendrait facilement dans son âme la mélancolie lorsqu'elle était
-blessée ou simplement contrariée dans ses affections de cœur; mais, par
-son caractère porté à la gaieté, elle se livrait volontiers aux
-illusions de l'espérance, et elle ne troublait pas, par d'importunes
-prévisions, les jouissances dont elle était en possession. Sa pieuse
-confiance en la Providence affermissait encore ses penchants naturels.
-«Pour ma Providence, dit-elle dans une de ses lettres[326], je ne
-pourrais pas vivre en paix si je ne la regardais souvent; elle est la
-consolation des tristes états de la vie, elle abrége toutes les
-plaintes, elle calme toutes les douleurs, elle fixe toutes les pensées;
-c'est-à-dire elle devrait faire tout cela; mais il s'en faut bien que
-nous soyons assez sages pour nous servir si salutairement de cette vue;
-nous ne sommes encore que trop agités et trop sensibles.»
-
- [326] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1664), t. VI, p. 182, édit. de Leyde,
- 1736.
-
-Jamais cette Providence que madame de Sévigné adorait ne réunit autour
-d'elle autant d'éléments de bonheur que dans le cours de cette année
-1669. Elle avait un gendre de son choix, depuis longtemps connu d'elle;
-et par lui elle était alliée à une nombreuse et puissante famille, dont
-sa fille, par sa jeunesse, son esprit et sa beauté, devenait l'ornement
-et la gloire. Elle produisait celle-ci dans le monde et à la cour avec
-tous ses avantages personnels et tous ceux que lui procuraient la
-naissance et le rang de son époux. Madame de Sévigné se glorifiait
-encore de son fils, récemment échappé aux dangers d'une campagne
-meurtrière et recueillant la considération et l'estime que confèrent à
-un jeune homme les inclinations guerrières et les premières preuves de
-valeur et d'audace. Enfin elle s'était réconciliée avec son cousin, son
-plus proche parent, l'ami de sa jeunesse, celui qui l'avait le plus
-cruellement offensée, le plus constamment aimée, admirée et flattée.
-Mais ce mariage, qui eut lieu à l'époque de cette réconciliation, fit
-surgir entre elle et Bussy un nouveau sujet de débat, dont il est
-nécessaire de développer les causes pour bien comprendre le caractère de
-ce dernier et sa correspondance avec madame de Sévigné.
-
-Tout semblait se réunir pour mettre obstacle aux désirs et aux projets
-de Bussy. La haute opinion qu'il avait de lui-même et de l'antiquité de
-sa race l'empêchait de mettre des bornes à son ambition et de dissimuler
-son orgueil. Il ne voulait reconnaître presque aucune noblesse plus
-ancienne que celle des Rabutin. Sa cousine, qui venait de produire les
-titres de son mari aux états de Bretagne et qui avait, à cause du
-mariage de sa fille, intérêt de ne pas laisser passer sans la combattre
-cette prétention de Bussy, lui donne dans une de ses lettres ce détail
-généalogique de la famille des Sévigné[327]: «Quatorze contrats de
-mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de chevalerie; les
-pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne et bien
-marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux comme des Bretons;
-quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de
-bonnes et de grandes alliances; celles de trois cent cinquante ans, au
-bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec,
-Montmorency, Baraton et Châteaugiron: ces noms sont grands; ces femmes
-avaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces quatre, ce sont
-des Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de
-leur même maison, des du Bellay, des Rieux, des Bodegat, des
-Plessis-Ireul et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à
-Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en croire...»
-
- [327] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1668), t. I, p. 155, édit.
- de M.; t. I, p. 215, édit. de G. de S.-G.
-
-La vanité de Bussy souffrit tellement en lisant cette énumération de sa
-cousine qu'il en biffa les dernières lignes, et il nous en a ainsi
-dérobé les conclusions. Pour lui, il n'en voulut pas démordre, et dans
-sa réponse il dit: «Pour les maisons que vous me mandez, qui sont
-meilleures que la nôtre, je n'en demeure pas d'accord. Je le cède aux
-Montmorency pour les honneurs, et non pour l'ancienneté; mais pour les
-autres, je ne les connais pas; je n'y entends non plus qu'au
-bas-breton[328].»
-
- [328] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1668), t. I, p. 257, édit.
- de M.--_Ibid._, t. I, p. 218, édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Sévigné répond avec raison que, s'il ne connaît pas ces
-familles bretonnes qui lui paraissent barbares, elle en appelle de ce
-qu'elle a dit et vu à Bouchet, le savant généalogiste. «Je ne vous dis
-pas cela, ajoute-t-elle, pour dénigrer nos Rabutin: hélas! je ne les
-aime que trop[329].»
-
- [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 janvier 1669), t. I, p. 162, édit. de
- M.; _ibid._, t. I, p. 223.
-
-Lors de la guerre de Flandre, Bussy avait cru qu'il lui suffisait
-d'offrir ses services au roi pour qu'ils fussent acceptés. Il pensait
-qu'avec ses talents militaires il lui serait facile de se distinguer
-dans cette campagne, et de regagner par ses exploits, par son esprit,
-par sa connaissance de la cour, par sa souplesse de courtisan, la faveur
-du jeune monarque; qu'ainsi, étant, par droit d'ancienneté et par ses
-services, le premier dans la catégorie de ceux qui devaient être faits
-maréchaux de France, cette haute dignité, objet de ses vœux les plus
-ardents, ne pouvait lui échapper[330]. Cependant il eut la douleur de
-voir ses offres refusées; et la promotion de maréchaux qui eut lieu peu
-de temps après la campagne de Flandre excita en lui un dépit que, malgré
-son esprit, il dissimulait mal sous une apparence de dédain et de
-philosophique indifférence[331]. Pourtant il se consolait en pensant que
-le plus illustre guerrier du siècle, le grand Condé lui-même, n'avait
-point été compris au nombre des généraux employés dans cette guerre et
-qu'il était, comme lui, resté oisif dans ses châteaux, à Chantilly et à
-Saint-Maur.
-
- [330] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 8, 9, 24, 27, 48, 54, 59, 81;
- Paris, Delaulme, 1737, in-12. Les volumes V, VI et VII de mon
- exemplaire portent le millésime 1727, avec le titre de _Nouvelles
- lettres_; les premiers volumes ont donc été réimprimés, ou on a
- changé les titres.
-
- [331] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 80 et 81 (12 et 6 juillet 1669).
-
-Mais Bussy revint à la charge, et fit les plus grands efforts pour
-rentrer au service lorsqu'il vit que des troupes venues de divers points
-du royaume s'approchaient des lieux de son exil. Quand les officiers
-généraux qui commandaient ces troupes acceptèrent l'hospitalité qui leur
-était offerte par lui; quand il apprit (ce qui était resté secret pour
-tout le monde) que le théâtre de la guerre allait être porté dans la
-province la plus voisine de celle où il résidait, de celle dont il était
-une des plus grandes notabilités militaires; quand il sut, enfin, que
-Condé allait commander en chef l'expédition contre la Franche-Comté,
-alors Bussy demanda, sollicita avec plus d'instance; mais le roi lui fit
-dire de se tenir tranquille dans sa terre et d'attendre. Cette réponse,
-quoique accompagnée de tous les adoucissements et les égards qu'on put y
-mettre, l'atterra[332]: il désespéra de sa fortune; son humeur jalouse
-s'aigrit. Il continuait toujours à tenir le même langage de soumission
-et de dévouement à l'égard du monarque dans les placets qu'il ne cessait
-de lui adresser[333] ou dans les lettres qu'il écrivait à ses amis et à
-ses connaissances de cour; mais dans l'intimité ses sentiments se
-trahissaient. On le savait, et l'on n'ignorait pas non plus qu'un grand
-nombre de hauts personnages, sans être exilés comme Bussy, étaient aussi
-dans la classe des mécontents: les uns parce qu'on ne les employait pas;
-les autres parce que, peu satisfaits des grâces qu'ils avaient reçues,
-ils étaient jaloux de ceux auxquels on en avait conféré de plus grandes.
-Un nombre bien plus considérable d'hommes indépendants par leur
-caractère, leur fortune ou les charges et emplois qu'on ne pouvait leur
-ôter désapprouvaient le despotisme du roi, son ambition, ses guerres,
-ses prodigalités. Ce parti, formé des débris de toutes les Frondes,
-était nombreux dans le parlement et la noblesse. Les plus probes et les
-plus sincères d'entre eux, croyant n'obéir qu'à des motifs généreux de
-bien public, se déguisaient à eux-mêmes l'impulsion qui leur était
-donnée par des intérêts particuliers. Les femmes des princes et des
-grands les plus comblés de faveurs étaient révoltées et humiliées des
-préférences et des préséances que le roi accordait à ses maîtresses.
-Tous ceux qui étaient sincèrement attachés à la religion blâmaient la
-dissolution des mœurs de la cour. A la vérité, elle n'était pas
-nouvelle; mais on pensait que le roi, au lieu de chercher à y remédier,
-l'accroissait encore par le scandale de ses amours. Les âmes
-indépendantes et fières (le nombre en était beaucoup plus grand au
-commencement de ce règne qu'à la fin) ne pouvaient pardonner à Louis XIV
-cet orgueil révoltant qu'il manifestait en toute occasion. Il s'était
-fait à lui-même une sorte d'apothéose, et semblait s'être isolé de tous
-les mortels en prenant pour emblème le soleil; en se déclarant, par la
-devise qu'il y ajoutait, lui seul supérieur à tous les autres monarques
-de la terre réunis; en faisant reproduire par la poésie, la peinture, la
-sculpture et la gravure les serviles flatteries dont il était l'objet,
-et en encourageant en même temps les plus beaux génies du siècle à
-ridiculiser sur la scène ou à bafouer dans des satires toutes les
-classes, tous les rangs, toutes les professions.
-
- [332] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 86 (lettre 57, 5 mars 1669;
- cette lettre est à tort datée 1668).
-
- [333] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 86 (lettre 63, 1er août 1669, à
- madame de Montespan).
-
-Louis XIV, par sa vigilance et sa fermeté, par l'action constante d'un
-gouvernement bienfaiteur, pouvait empêcher les mécontents de dégénérer
-en factieux, les forcer à la soumission et les rendre incapables
-d'entraver la marche de son autorité; mais, avec les passions qui le
-dominaient, il ne pouvait faire disparaître les causes de mécontentement
-ni les empêcher de s'exhaler en secret par des sarcasmes virulents, par
-des vaudevilles, des épigrammes, de scandaleux libelles dont on
-multipliait les copies manuscrites ou qu'on imprimait en Hollande: ils
-circulaient en grand nombre, sans qu'on pût parvenir à en connaître les
-auteurs.
-
-Les pièces les plus mordantes et les plus spirituelles étaient
-attribuées à Bussy ou à Saint-Évremond, parce que l'un et l'autre
-s'étaient acquis la réputation de beaux esprits malins et caustiques.
-Cependant ni l'un ni l'autre ne songeaient alors à composer des écrits
-satiriques contre Louis XIV. Tous deux, au contraire, sollicitaient en
-même temps d'être rappelés de leur exil, et désiraient de rentrer en
-grâce auprès du monarque. Mais, lors même qu'ils n'eussent point été en
-butte aux préventions dont il leur était impossible de se garantir, ils
-n'auraient pu, par les moyens qu'ils faisaient valoir à l'appui de leurs
-demandes, réussir à obtenir leur rappel. Tous deux se trompaient, et de
-la même manière; tous deux avaient mal saisi le caractère du roi, mal
-interprété ses secrets sentiments; et par la maladresse de leurs
-flatteries, au lieu de capter sa bienveillance et de se faire pardonner
-le passé, ils aggravaient, sans le savoir, les torts qui leur étaient
-imputés. L'esprit de discernement manque bien souvent aux gens d'esprit.
-Bussy et Saint-Évremond pensaient que, comme leur opposition à la
-politique et aux intrigues de Mazarin durant la régence avait été la
-cause première et principale de leur disgrâce, c'était se montrer habile
-que d'exalter le roi, la grandeur de ses vues, la sagesse de ses
-conseils, et de mettre en parallèle les glorieux commencements de son
-règne avec les calamités de la Fronde. Mais plus ils développaient bien
-ce thème (et Saint-Évremond le fit avec un remarquable talent dans sa
-longue lettre à de Lionne[334]), plus ils rappelaient à Louis XIV les
-éminents services de son ancien ministre et les utiles leçons qu'il en
-avait reçues, plus ils lui ôtaient l'envie de faire cesser l'exil des
-ennemis de sa mémoire et d'accepter leurs offres de service. Le roi,
-armé du sceptre et portant la couronne, n'était pas astreint à la même
-dissimulation et aux mêmes ruses que le cardinal, enveloppé de sa robe
-de pourpre et n'exerçant qu'un pouvoir délégué. Sans doute Louis XIV
-avait des formes plus nobles et en apparence plus franches que celles
-de Mazarin; mais Louis XIV, tant que l'âge lui conserva ses facultés, se
-conforma avec autant de finesse que de succès à la pratique de cette
-politique souple et déliée que lui avait inculquée son ministre. Ainsi
-il employait Condé et le comblait de joie en lui donnant le commandement
-en chef de l'armée qui devait conquérir la Franche-Comté et en se
-confiant à lui pour la conduite des intrigues corruptrices et des
-négociations secrètes qui devaient faciliter cette conquête[335]; mais
-lorsque Casimir, roi de Pologne, se démit de la couronne, et que des
-chances se présentèrent pour faire passer cette couronne sur la tête de
-Condé, Louis XIV travailla par ses négociations à les faire
-avorter[336]. Il jugeait, avec raison, qu'il était important pour la
-France et pour lui qu'un aussi grand capitaine fût toujours son sujet,
-et jamais son égal. De même il autorisait Louvois à employer Gourville
-dans des intrigues diplomatiques auprès de l'évêque d'Osnabruck et
-autres, pour obtenir des troupes et une alliance avantageuse; et il
-laissait Colbert poursuivre dans Gourville le complice des dilapidations
-de Fouquet, et empêcher sa rentrée en France jusqu'à ce qu'il eût payé à
-l'épargne la somme énorme dont le jugement d'une commission le rendait
-redevable[337]. Quand Louis XIV éprouvait des difficultés dans ses
-relations avec le pape, les jansénistes, que Rome avait en horreur,
-étaient favorisés en France; quand il était satisfait du pape, aussitôt
-des scrupules de conscience forçaient le roi à comprimer cette secte
-orgueilleuse, et portait l'alarme à l'hôtel de Longueville. Pour la
-guerre, sa confiance en Turenne était entière, et il avait avec lui de
-fréquents entretiens; mais, pour qu'aucune capacité, quelque grande
-qu'elle fût, ne pût se croire indispensable, il affectait de consulter
-aussi Condé, et il tenait en respect ces deux grands guerriers, tous
-deux ambitieux, tous deux devenus jaloux de se concilier sa faveur. Il
-entretenait avec soin la division et la rivalité entre ses ministres,
-afin que rien ne lui fût caché. Son conseil entier était tenu sur ses
-gardes, et on savait que les fils les plus déliés de sa vaste
-administration étaient surveillés par des correspondances secrètes et
-des agents inconnus, qui bien souvent étaient les seuls vrais
-interprètes et les seuls exécuteurs de ses pensées intimes. Pour mieux
-voiler ses desseins, il en dérobait la connaissance à ses représentants
-officiels[338]. Nul espoir ne restait de pouvoir tromper ou d'abuser
-celui qui avait su se réserver la faculté de tromper tout le monde et de
-dérouter toutes les intrigues. On peut juger, d'après cet exposé,
-combien était grande l'erreur de Bussy et de Saint-Évremond, qui
-croyaient faire leur cour en critiquant la politique de Mazarin. Bussy
-et Saint-Évremond subissaient le sort de ceux qui, après s'être
-longtemps agités dans le tourbillon du monde, s'en trouvent séparés
-pendant quelque temps, et croient facile de se prévaloir de l'expérience
-du passé pour mettre le présent au service de l'avenir. Mais le monde se
-modifie rapidement; ceux qui le quittent ne le retrouvent plus le
-lendemain tel qu'ils l'avaient laissé la veille; il change à tout
-instant de forme et d'aspect, comme un ciel orageux, où roulent sans
-cesse des nuages poussés par des vents violents et variables. Bussy et
-Saint-Évremond, en louant Louis XIV, en cherchant à justifier leur
-conduite passée, se souvenaient trop de l'époque où, ami de ses
-plaisirs, accessible aux flatteurs, le roi adolescent se montrait
-contrarié d'être forcé de quitter la répétition d'un ballet pour
-assister au conseil tenu par le cardinal.
-
- [334] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, édit. 1753, in-12, t. I, p.
- 88-93 (Vie de l'auteur, par DES MAIZEAUX); t. III, p. 189, 190,
- 197.
-
- [335] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 77-82.
-
- [336] TURPIN, _Vie de Condé_, t. II, p. 151.--_Mémoires de M._
- DE***, _pour servir à l'histoire du dix-huitième siècle_, dans la
- collection de Petitot, t. LVIII, p. 484.--_Histoire de la vie et
- des ouvrages de la Fontaine_, 3e édit., p. 162-165.
-
- [337] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 397-399.
-
- [338] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 399 et 405; Lettres au comte
- d'Estrades, en date du 24 décembre 1666 et du 18 avril 1667.
-
-Le refus qu'avait éprouvé Bussy ne lui faisait pas prendre en gré M. de
-Grignan, dont les services étaient loin d'égaler les siens et qui
-cependant jouissait de la faveur du monarque. Bussy avait donné par sa
-lettre son consentement au mariage, parce que, sans offenser sa cousine,
-il lui était impossible de faire autrement; mais il avait, ainsi que je
-l'ai dit, fait en sorte que son nom ne parût point au contrat. De son
-côté, le comte de Grignan avait ses raisons pour ne pas aimer Bussy et
-ne pas se lier avec lui; peut-être parce que Bussy n'était pas bien en
-cour; peut-être parce qu'il s'était fait des ennemis de Condé et de
-Turenne et de plusieurs autres personnages amis de Grignan ou dont
-Grignan avait besoin. Quoi qu'il en soit, il est certain que Grignan
-s'abstint d'écrire à Bussy, comme la simple politesse l'obligeait à le
-faire, en épousant la fille de Marie de Rabutin-Chantal. Il importait à
-madame de Sévigné que son gendre fût en bons termes avec son cousin, et
-que tous deux pussent se voir et se parler affectueusement, s'ils se
-rencontraient chez elle ou dans le monde. Pour opérer ce rapprochement,
-il fallait nécessairement que M. de Grignan écrivît une lettre
-convenable à Bussy. Madame de Sévigné pensa qu'elle contraindrait son
-gendre à faire cette démarche, si elle pouvait persuader à Bussy
-d'écrire le premier à Grignan une de ces lettres aimables et
-spirituelles pour lesquelles il excellait. La hautaine susceptibilité
-de Bussy, son mécontentement et ses mauvaises dispositions envers
-Grignan semblaient rendre la chose presque impossible. Cependant madame
-de Sévigné l'entreprit; et elle fondait l'espoir du succès sur la nature
-des sentiments qu'elle avait inspirés à son cousin et dont la femme la
-moins coquette trouve du plaisir à essayer le pouvoir.
-
-D'abord elle échoua; et il faut croire pourtant que sa lettre était bien
-séduisante, puisque Bussy lui répond qu'ayant passé une partie de sa vie
-à l'offenser, il ne doutait pas qu'il n'en consacrât le reste à l'aimer
-_éperdument_. Puis, après avoir avoué qu'il a eu tort de n'avoir point
-écrit à madame de Sévigné sur le mariage de sa fille, il ajoute[339]:
-
-«Madame de Grignan a raison aussi de se plaindre de moi; c'est à elle à
-qui je devais de nécessité écrire après son mariage, et je lui en vais
-crier merci; j'avoue franchement ma dette. Il faut aussi que vous soyez
-sincère sur le sujet de M. de Grignan: de quelque côté qu'on nous
-regarde tous deux, et particulièrement quand il épouse la fille de ma
-cousine germaine, il me doit écrire le premier; car je n'imagine pas que
-d'être persécuté ce me doive être une exclusion à cette grâce; il y a
-mille gens qui m'en écriraient plus volontiers, et cela n'est pas de la
-politesse de Rambouillet. Je sais bien que les amitiés sont libres; mais
-je ne pensais pas que les choses qui regardent la bienséance le fussent
-aussi. Voilà ce que c'est que d'être longtemps hors de la cour, on
-s'enrouille dans la province.»
-
- [339] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mai 1669), t. I, p. 166, édit. de
- M.; t. I, p. 228, édit. de G. de S.-G.
-
-Il semble qu'il n'y avait rien à répondre à une objection aussi
-légitime, et qu'une ironie aussi bien méritée ne laissait plus à madame
-de Sévigné aucune espérance de réussite. Mais elle connaissait Bussy, et
-les expressions de son refus lui prouvaient le vif désir qu'il avait de
-lui faire oublier, par les preuves efficaces de son affection, les torts
-graves qu'il avait à se reprocher. Cependant la chaleur même de ces
-expressions a renouvelé les défiances de madame de Sévigné; elle craint
-d'avoir été trop loin dans les témoignages de son attachement, et que
-son cousin n'ait, avec sa présomption ordinaire, prêté à certaines
-phrases de sa première lettre un sens qu'elles n'avaient pas. Dans sa
-seconde lettre, tout en poursuivant son dessein, elle éprouve la
-nécessité de se mettre en défense, et elle commence par plaisanter Bussy
-sur ce mot _éperdument_[340].
-
- [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1669), t. I, p. 167, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 229, édit. de G. de S.-G.
-
-«Pour vous dire le vrai, je ne me plaignais point de vous, car nous nous
-étions rendu tous les devoirs de proximité dans le mariage de ma fille;
-mais je vous faisais une espèce de querelle d'Allemand pour avoir de vos
-lettres, qui ont toujours le bonheur de me plaire. N'allez pas pour cela
-vous mettre à m'aimer _éperdument_, comme vous m'en menacez: que
-voudriez-vous que je fisse de votre _éperdument_ sur le point d'être
-grand'mère? Je pense qu'en cet état je m'accommoderais mieux de votre
-haine que de votre extrême tendresse. Vous êtes un homme bien excessif!
-N'est-ce pas une chose étrange que vous ne puissiez trouver de milieu
-entre m'offenser outrageusement ou m'aimer plus que votre vie? Des
-mouvements si impétueux sentent le fagot, je vous le dis franchement.
-Vous trouver à mille lieues de l'indifférence est un état qui ne vous
-devrait pas brouiller avec moi, si j'étais une femme comme une autre;
-mais je suis si unie, si tranquille et si reposée que vos
-bouillonnements ne vous profitent pas comme ils feraient ailleurs.
-Madame de Grignan vous écrit pour monsieur son époux; il jure qu'il ne
-vous écrira pas sottement, comme tous les maris ont accoutumé de faire à
-tous les parents de leur épousée; il veut que ce soit vous qui lui
-fassiez un compliment sur l'inconcevable bonheur qu'il a eu de posséder
-mademoiselle de Sévigné; il prétend que pour un tel sujet il n'y a pas
-de règle générale. Comme il dit tout cela fort plaisamment et d'un bon
-ton, et qu'il vous aime et vous estime avant ce jour, je vous prie,
-comte, de lui écrire une lettre badine, comme vous savez si bien faire;
-vous me ferez plaisir, à moi que vous aimez, et à lui qui, entre nous,
-est le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société qui soit
-au monde. Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un _jobelin_ qui eût
-sorti de l'Académie, qui ne saurait ni la langue ni le pays, qu'il
-faudrait produire et expliquer partout, et qui ne ferait pas une sottise
-qui ne nous fît rougir.»
-
-Bussy prit au sérieux le badinage de madame de Sévigné, et son
-mécontentement s'accrut probablement par la lecture de la lettre froide
-et compassée de madame de Grignan. Il ne put supporter sans impatience
-les éloges de Grignan contenus dans la lettre de madame de Sévigné et la
-prétention de la mère et de la fille à vouloir soutenir que la femme
-pouvait payer pour le mari; que, madame de Grignan lui ayant écrit la
-première sur le fait du mariage, c'était à lui, Bussy, à écrire le
-premier à M. de Grignan. Il imagine que sa cousine a montré sa lettre à
-M. et à madame de Grignan, et que la réponse qu'elle lui avait faite
-avait été concertée entre eux. Bouleversé par cette idée, il lui écrit
-une lettre pleine de colère et de fiel; il se croit insulté par elle, et
-il le lui dit. Il termine enfin par une sanglante ironie sur Grignan,
-auquel, dit-il, sa bonne fortune a fait tourner la tête[341].
-
- [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juin. 1669), t. I, p. 108 à
- 170.--_Ibid._, t. I, p. 231 à 236.
-
-Madame de Sévigné fut frappée d'étonnement en lisant cette lettre de son
-cousin, et dans sa réponse elle lui témoigne son chagrin «de ce que la
-plus sotte lettre du monde puisse être prise de cette manière par un
-homme qui entend si bien raillerie.» Elle s'exprime avec tant de
-vivacité, d'énergie, de bonté et de grâce; elle donne des explications
-si naturelles des expressions qui avaient pu blesser Bussy; elle montre
-une douleur si sincère d'avoir été ainsi jugée[342], que Bussy se
-repentit de s'être donné un nouveau tort envers une femme si aimable et
-si aimée de lui. On s'en aperçoit au calme de sa réponse et au soin
-qu'il prend, comme il le dit lui-même, «avec tout le respect et toute la
-douceur imaginable, à justifier son procédé[343].» Pour le fond de la
-contestation, sa justification n'était pas difficile; et, à juste titre,
-il rappelle à sa cousine la demande qu'elle lui avait faite d'écrire le
-premier à M. de Grignan; qu'elle l'avait prié «de le faire pour l'amour
-d'elle, qu'il aimait;» qu'un tel langage ne pouvait assurément se
-prendre pour une plaisanterie. Il termine par une déclaration faite sur
-un ton sérieux des sentiments d'affection qu'elle lui inspire. «Je n'ai
-jamais, dit-il, eu tant de disposition à vous aimer que j'en ai, je
-n'oserais plus dire ce terrible mot _éperdument_, mais à vous bien
-aimer. Au nom de Dieu, ma chère cousine, ne me donnez pas sujet de la
-vouloir changer.»
-
- [342] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juin 1669), t. I, p. 170, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 234, édit. de G. de S.-G.
-
- [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1669), t. I, p. 173, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Sévigné comprit tout l'avantage que lui donnait sur Bussy le
-repentir qu'il avait de lui avoir causé de la peine, et dans sa courte
-réponse elle n'argumente plus; il lui suffit d'insister sur ce qu'elle
-désire. Après avoir reporté la pensée de son cousin sur l'époque assez
-rapprochée où ils s'étaient vus, sans qu'il lui fût possible de réparer
-les graves torts qu'il avait eus envers elle; sur l'époque, plus
-prochaine encore, où ils se verront sans qu'il ait fait ce qu'elle lui
-demande, et lorsqu'il ne sera plus temps, elle termine en lui insinuant
-avec adresse que, si elle n'a pas toujours eu pour lui toute l'affection
-à laquelle elle était portée de cœur, c'est lui seul qui en est cause;
-mais que, dans aucun temps, elle n'a eu pour lui de l'indifférence.
-
-«Si je suis jamais assez heureuse pour vous voir, et que vous soyez
-d'assez bonne humeur pour vous laisser battre, je vous ferai rendre
-votre épée aussi franchement que vous l'avez fait rendre autrefois à
-d'autres... Je finis cette guerre jusqu'à ce que nous soyons en
-présence; cependant souvenez-vous que je vous ai toujours aimé
-naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident[344].»
-
- [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 août 1669), t. I, p. 174 et 175,
- édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 237 et 238, édit. de G. de S.-G.
-
-Bussy ne put résister à des allusions si flatteuses pour sa vanité, à
-la douce expression d'un sentiment si tendre et si constant; il céda, et
-répondit[345]:
-
-«Il n'est pas nécessaire que nous soyons en présence, ma chère cousine,
-pour que je vous rende les armes; je vous enverrai de cinquante lieues
-mon épée, et l'amitié me fera faire ce que la crainte fait faire aux
-autres; mais vous étendez un peu vos priviléges, et vous avez raison, à
-mon avis, de la même chose où tout le monde aurait tort. Comptez-moi
-cela, il en vaut bien la peine; et vous pouvez juger par vous-même si
-c'est un petit sacrifice que celui de son opinion. Nous en dirons sur
-cela quelque jour davantage; cependant croyez bien que je vous aime et
-que je vous estime plus que tout ce que je connais de femmes au monde.»
-
- [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Bussy, 12 août 1669), t. I, p. 175 et
- 176.--_Ibid._, t. I, p. 239 et 240.
-
-Ainsi le fier Bussy écrivit le premier au comte de Grignan pour le
-complimenter sur son mariage, de manière à satisfaire celle qui exigeait
-de lui cette démarche, et par la seule espérance «qu'elle lui tiendrait
-compte de cela.» Avec le caractère de Bussy, c'était là une victoire que
-madame de Sévigné seule pouvait remporter.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-1669-1671.
-
- Bussy, mécontent de M. de Grignan, suspend son commerce de lettres
- avec madame de Sévigné.--Il embellit ses deux châteaux.--Augmente
- sa collection de portraits.--Sa famille et ses amis auraient pu
- faire son bonheur.--Détails sur sa femme, ses deux fils et ses
- trois filles.--De la correspondance de Bussy avec la comtesse de
- la Roche-Milet.--Bussy est considéré dans sa province.--Société
- qui fréquentait son château pendant la saison des eaux de
- Sainte-Reine.--Détails sur la manière dont Bussy réglait sa
- journée.--Il ne peut se consoler de son exil, ni oublier madame de
- Monglat.--Il écrit ses _Mémoires_.--Le duc de Saint-Aignan avait
- aussi composé des Mémoires, qui sont perdus.--Ceux de Bussy ont
- été imprimés en partie.--Défauts de cet ouvrage.--Bussy les avait
- composés pour les montrer au roi.--On essaye en vain d'apaiser
- l'animosité de Bussy envers madame de Monglat.--Cette dame avait
- conservé tous ses amis.--Madame de Sévigné se trouve avec elle à
- une représentation de la pièce d'_Andromaque_ de Racine.--Ce que
- Bussy dit, à ce sujet, de sa cousine.--Madame de Scudéry exhorte
- Bussy à se réfugier dans le sein de la religion.--Elle forme le
- projet de quitter le monde.--Ce qu'elle dit de
- l'amitié.--Abjurations de Turenne et Pellisson.--Conversion du
- marquis de Tréville.--Bussy indévot, mais non incrédule.--Ce que
- lui écrivent, au sujet de la religion, madame Corbinelli,
- religieuse à Châtillon, et mademoiselle Dupré.--Réponses que leur
- fait Bussy.--Belle lettre de Pellisson.--Bussy rapporte sur
- Pellisson un bon mot de madame de Sévigné.
-
-Bussy ne reçut aucune réponse de M. de Grignan, ou celle qu'il reçut ne
-le satisfit point: mécontent et blessé d'avoir été entraîné par sa
-cousine dans une démarche qui avait tant coûté à son orgueil, il
-suspendit sa correspondance avec elle. Bussy avait plus d'un moyen de
-combler le vide que l'interruption de cette correspondance faisait dans
-son existence. S'il avait su régler son esprit et son cœur, aucun
-élément de bonheur ne lui aurait manqué. Il avait deux châteaux dans une
-des plus belles et des plus riantes provinces de France. Il les occupait
-alternativement, se plaisait à les embellir et surtout à accroître sa
-collection de portraits. Il nous apprend dans une de ses lettres que le
-nombre de ces portraits, en l'année 1670, se montait à trois cents[346].
-Les plus grandes notabilités de cette époque, surtout les femmes,
-étaient flattées d'avoir une place dans cette galerie des personnages
-célèbres de l'_Histoire de France_. Le 2 novembre 1670, il écrivait à
-une de ses correspondantes à Paris: «Je ne demandai pas deux fois leurs
-portraits à MADAME (Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans) et à
-MADEMOISELLE. Elles me firent bien de l'honneur en me les accordant,
-mais elles témoignèrent que je leur faisais plaisir de les leur
-demander.» Bussy aurait pu trouver dans sa famille une source de
-consolations et de jouissances. Sa femme[347], bonne, douce, vertueuse,
-allait souvent à Paris, de son consentement, soit pour y faire ses
-couches, soit par la nécessité de leurs communs intérêts; elle y
-résidait le moins qu'elle pouvait, et retournait avec empressement
-auprès de lui toutes les fois qu'il la rappelait. Elle déférait à toutes
-ses volontés et ne le gênait en rien dans ses habitudes de
-galanteries[348], et elle lui était fort utile par sa capacité pour les
-affaires. De ses deux fils, l'aîné fut élevé sous ses yeux en Bourgogne,
-et mis ensuite dans un collége, où madame de Sévigné l'allait voir[349].
-Il devint un brave militaire, qui n'eut pas les brillantes qualités de
-son père, mais qui n'en eut pas les défauts et ne fit pas les mêmes
-fautes. Le second, qui naquit à l'époque dont nous traitons, fut par la
-suite évêque de Luçon, et s'attira, par les grâces de son esprit et les
-agréments de son commerce, les éloges de Voltaire et de Gresset: comme
-son père, il reçut aussi les honneurs du fauteuil académique[350]. Quant
-à ses trois filles, l'une, Diane-Charlotte, se fit religieuse, et
-demeura d'abord à Paris au couvent des Filles de Sainte-Marie et ensuite
-à Saumur, où elle fut nommée supérieure. Madame de Sévigné nous la fait
-connaître par ses lettres comme réunissant la politesse, l'élégance et
-les agréments du monde aux principes du christianisme le plus
-austère[351]. Les deux autres filles de Bussy ne quittèrent point leur
-père, et faisaient, par leur esprit, leurs talents et leur enjouement,
-le charme de la société qu'il réunissait dans ses châteaux. L'aînée des
-deux, Louise-Françoise, s'est rendue célèbre, comme marquise de Coligny,
-par ses amours et son scandaleux procès avec de la Rivière, son second
-mari, dont elle ne porta jamais le nom[352]. La seconde, Marie-Thérèse,
-épousa par la suite le marquis de Montataire, père du marquis de Lassay,
-qui a laissé de si singuliers Mémoires. Marie-Thérèse était la filleule
-de madame de Sévigné[353]; on la nommait, quoique demoiselle, madame de
-Remiremont, parce qu'elle était chanoinesse du chapitre de ce nom[354].
-Nous la voyons prendre cette qualification dans un madrigal de sa
-composition, réuni à d'autres composés par son père au nom de son fils
-encore enfant, de son autre fille, de la comtesse de Bussy, sa femme, et
-du comte de Toulongeon, son beau-frère, et de la femme de celui-ci.
-Toutes ces personnes se trouvaient réunies à Chazeu dans les premiers
-jours de janvier 1669; elles écrivirent en commun à la comtesse de la
-Roche-Milet, avec laquelle Bussy était lié. La lettre collective
-transmettait en étrennes des madrigaux et un nombre de bourses égal à
-celui des madrigaux; elle annonçait, en même temps, la résolution de
-toutes les personnes qui l'avaient écrite d'aller à la Roche-Milet
-célébrer chez la comtesse la fête des Rois, à moins qu'elle n'aimât
-mieux se rendre ce jour-là à Chazeu[355].
-
- [346] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 178 et 179 (2 novembre 1670).
- Voyez ci-dessus, chap. I, p. 2; chap. III, p. 56-68; chap. VI, p.
- 107.
-
- [347] Louise de Rouville, fille de Jacques de Rouville, chevalier
- d'honneur de madame la duchesse de Montpensier, et d'Isabelle de
- Longueval.--Conférez BUSSY, _Discours à ses enfants_, p.
- 240.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 27; t. VI, p. 355-475, 478,
- édit. de M.
-
- [348] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 192 (6 août 1670); p. 193 et
- 196 (19 août 1670).
-
- [349] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 400; IV, 473; V, 288, 296;
- VI, 470, 475; VII, 56, 60, 365-367; VIII, 134, 137; IX, 339.
-
- [350] AUGER, _Biographie universelle_, t. V, p. 377.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, t. VIII, p. 137; IX, 339; X, 461, édit. de M.
-
- [351] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1672), t. II, p. 305, édit.
- de M.--_Ibid._, t. II, p. 73, édit. de G. de S.-G.--Conférez
- BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 163 et 166.
-
- [352] _Lettres choisies de_ M. DE LA RIVIÈRE, t. I, p. 70, 79,
- 99, 101, 115, 145, 167, 185, 190, 206; t. II, p. 208 et
- 281.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 217 (1er juillet 1670), p. 299
- (29 janvier 1671 ), p. 309 (Corbinelli au comte de Bussy, 15
- janvier 1671).
-
- [353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1676, Lettre de Bussy), t.
- IV, p. 476 de l'édit. de M.
-
- [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 1er juillet 1676), t. IV, p.
- 459; t. V, p. 5; t. VII, p. 84, 291 et 423.
-
- [355] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 60 à 65 (lettre en date du 1er
- janvier 1669),--_Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le
- comte_ DE BUSSY, t. I, p. 77-82.
-
-Bussy faisait fréquemment des excursions qui mettaient de la variété
-dans son existence et attiraient dans ses deux résidences une société
-nombreuse et brillante. Il était l'homme le plus considérable et le plus
-considéré dans sa province. Ceux qui auraient pu avoir des prétentions à
-passer avant lui étaient auprès du roi, dans leurs gouvernements ou à
-l'armée, et ne résidaient que passagèrement dans leurs terres. L'exil et
-la disgrâce servaient encore à rehausser la considération qu'on avait
-pour Bussy. Tous les gentilshommes qui n'avaient ni charges ni emplois,
-qui vivaient de leurs revenus, entourés de leurs vassaux et de leur
-dépendance, n'allaient point à la cour, et n'en attendaient aucun
-bienfait. Ils étaient loin d'être bien disposés pour le gouvernement,
-qui usurpait tous les jours sur leurs priviléges ou en prévenait les
-abus. Ils se sentaient donc naturellement du penchant pour Bussy, qui
-frondait le gouvernement et les ministres avec beaucoup d'esprit et une
-connaissance de la cour et des affaires que personne n'était tenté de
-lui contester. Cette prééminence de Bussy sur presque tous ceux qui
-allaient le voir ou qu'il recevait chez lui augmentait encore son
-orgueil naturel. Les fréquentes visites de ses parents, de ses amis, de
-ses connaissances en faveur auprès du roi ou revêtus de hautes dignités
-ajoutaient encore à son importance, et faisaient voir en lui un homme
-puissant dans l'exil, auquel ses envieux et ses persécuteurs n'avaient
-pu enlever toute son influence. A cette époque il n'en était pas comme à
-la fin du règne de Louis XIV, lorsque le long et paisible exercice du
-despotisme eut assoupli tous les caractères au même degré de servilité.
-Dans ce temps si voisin de celui de la Fronde, on s'étudiait à
-conserver les dehors d'indépendance et de fierté. Les plus obséquieux
-des courtisans auraient été déshonorés s'ils avaient répudié leurs
-anciens amis parce qu'ils étaient tombés en disgrâce. Aussi, bien loin
-d'être privé de société, Bussy, au contraire, se plaignait que le
-voisinage de son château près de Sainte-Reine lui amenait, dans la
-saison des eaux minérales, un nombre trop considérable d'ennuyeux
-visiteurs. Mais ce voisinage lui procurait aussi des hôtes agréables,
-qui ne seraient pas venus le voir si le besoin de leur santé ne les
-avait pas forcés de faire ce voyage tous les ans. A toutes les visites
-il préférait celles des jolies femmes de la cour qui allaient prendre
-les eaux de Sainte-Reine uniquement pour se rafraîchir; et il avait
-coutume de dire qu'il ne les trouvait pas moins aimables pour avoir le
-sang échauffé[356].
-
- [356] BUSSY, _Lettres_ (7 septembre 1670), t. III, p. 240, édit.
- de Paris des _Lettres de_ ROGER DE RABUTIN, 1737, in-12.
-
-Cependant il savait s'occuper; et lui-même, dans une lettre à madame de
-Scudéry, qui l'avait interrogé à ce sujet, donne les détails suivants
-sur la manière dont il réglait son temps[357]; cette lettre est datée du
-10 décembre 1670:
-
-«Vous saurez, madame, que je me lève assez matin; que j'écris aussitôt
-que je suis habillé, soit pour mes affaires domestiques, soit pour mes
-affaires de la cour et de Paris, soit pour autre chose... Après cela je
-me promène, je vais d'atelier en atelier, car j'ai des peintres et des
-maçons, des menuisiers et des manœuvres; et puis je dîne à midi. Je
-mange fort brusquement; votre amie madame de M*** [Monglat] vous pourra
-dire qu'elle m'appelait quelquefois un brutal de table: je ne sais pas
-si elle n'eût point souhaité que je l'eusse été encore davantage
-ailleurs. Après dîner, je tiens cercle avec ma famille, avec qui je me
-divertis mieux qu'en mille visites de Paris. Quelque temps après, je
-retourne à mes ouvriers. La journée se passe ainsi à tracasser. Ensuite
-je soupe comme j'ai dîné, je joue, et je me retire à dix heures. Voilà
-ce que je fais quand je ne fais point de visite et que je n'en reçois
-point. Ces visites sont mêlées, comme à Paris, de sottes gens, de gens
-d'esprit, comme il faut que soit le monde. Enfin, madame, j'ai deux
-aussi agréables maisons qui soient en France, lesquelles j'ajuste encore
-tous les jours. Je tâche à raccommoder mes affaires domestiques, que le
-service du roi avait mises en fort mauvais état. Je suis considéré dans
-mon pays, où quelque mérite, joint à de grands malheurs, m'attire
-l'attention de tout le monde.... Cela console un peu les misérables:
-cependant je fais des pas pour mon retour, sans empressement, comme je
-vous l'ai déjà mandé; s'ils réussissent, j'en serai bien aise; sinon, je
-n'en serai pas fâché... Quand je retournerai, je n'aurai jamais tant de
-repos que j'en goûte.»
-
- [357] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 279.
-
-Précédemment, il avait écrit à madame de Montmorency[358]: «Quelque
-impatience que j'aie de vous voir, madame, je tâche de ne me point
-ennuyer. Je m'amuse à bâtir; à faire des garçons, comme vous voyez; à
-haïr mon infidèle; à vous aimer et à vous l'écrire; à me faire une santé
-que je n'ai jamais eue dans le tumulte de la cour et de la guerre.
-Enfin, j'ai mille petits plaisirs sans peine, et je n'ai eu là que de
-grandes peines sans plaisirs; car l'ambition, et surtout l'ambition
-malheureuse, ne laisse à l'âme aucun autre sentiment.»
-
- [358] BUSSY, _Lettres_ (12 juin 1669), t. V, p. 80.
-
-Qui ne croirait, d'après cette sage réflexion et les dispositions
-manifestées dans ses lettres, que Bussy ne fût uniquement occupé à tirer
-parti pour son bonheur de la position que le sort lui avait faite?
-Cependant il n'en était rien. Ses lettres mêmes, et les plans de
-campagne qu'il faisait parvenir au roi, et les instances à ses parents,
-à ses amis, pour qu'ils sollicitassent son retour, tout nous démontre
-que Bussy était sans cesse tourmenté du désir de rentrer dans cette
-carrière tumultueuse où, pour récompense de ses labeurs, il n'avait
-rencontré que la perte de son repos, de sa santé et d'une partie de sa
-fortune. L'âge et l'absence ne l'avaient pas encore consolé d'avoir été
-abandonné par une maîtresse chérie; de sorte que l'ambition et l'amour,
-refoulés dans son âme sans pouvoir se produire au dehors, ne lui
-inspiraient ni pensées élevées ni sentiments tendres, et ne le rendaient
-accessible qu'à la haine et à l'envie, passions tristes et malheureuses,
-qu'irritait encore son incorrigible orgueil.
-
-Pour caresser celui-ci et se procurer quelque soulagement, il s'occupait
-à écrire ses _Mémoires_. Mais, au lieu de porter dans ce travail cette
-liberté d'esprit que produit le désabusement de toutes les choses de la
-vie et du monde, qui donne à une telle œuvre l'intérêt et l'importance
-d'une confession générale faite en vue et au profit de la postérité, il
-voulait s'en servir comme d'un moyen propre à le faire rappeler de son
-exil[359]. Il savait que son ami le duc de Saint-Aignan avait aussi
-écrit des _Mémoires_ qu'il avait l'intention de montrer au roi. Bussy
-espérait que Louis XIV aurait le désir de lire les siens, et qu'ainsi
-il pourrait par là rentrer en grâce auprès de lui[360]. Les Mémoires du
-duc de Saint-Aignan, de ce courtisan si dévoué et si bien initié aux
-secrets les plus intimes de la vie intérieure de son maître, n'ont
-jamais été imprimés. Ceux de Bussy l'ont été en partie après la mort de
-l'auteur, par les soins de sa fille, la marquise de Coligny, et par ceux
-du P. Bouhours. Ils sont bien tels qu'on devait s'y attendre d'après la
-connaissance que l'on a des motifs qui les avaient fait entreprendre:
-œuvre incohérente et incomplète, pleine d'indiscrétions et de
-réticences, sans impartialité et sans abandon. La malignité de
-l'écrivain envers les autres, sa complaisance pour lui-même déprécient,
-sans qu'il s'en aperçoive, le mérite de ses actions et les bonnes
-qualités de son esprit. Sa vanité le portait à croire que tout ce qui le
-concernait pourrait intéresser les lecteurs; et il met autant
-d'importance à faire connaître ses prouesses galantes qu'à retracer ses
-plus beaux faits d'armes. C'est pourquoi l'occupation qu'il s'était
-donnée d'écrire ses Mémoires le ramenait vers le souvenir de madame de
-Monglat. Il en était sans cesse assiégé. Dans sa correspondance, le nom
-de cette dame se retrouve continuellement sous sa plume avec les plus
-amères expressions de haine et de mépris[361]. Pour mieux _infamer_
-l'infidèle en vers et en prose, il souhaitait pouvoir apprendre
-plusieurs langues, afin d'être compris par un plus grand nombre de
-personnes[362]. Il ne pouvait supporter l'idée qu'elle eût, par sa
-bonté, par son amabilité et une conduite plus régulière, conservé
-l'amitié de toutes les femmes avec lesquelles elle s'était liée.
-Lorsqu'on lui écrivit que madame de Sévigné avait été avec madame de
-Monglat à une représentation d'_Andromaque_, il répondit: qu'il fallait
-que la réputation de vertu de sa cousine fût bien établie pour oser se
-montrer dans des lieux publics en telle compagnie[363]. Plus on
-exhortait Bussy à s'exprimer avec égards et douceur sur une femme
-partout accueillie avec empressement[364], plus il mettait de virulence
-dans ses injures, plus il multipliait, sous toutes les formes, les
-satires, les épigrammes et les sarcasmes. Il trouvait, dans sa
-correspondance avec les femmes qui étaient liées avec madame de Monglat,
-des occasions de satisfaire sa vengeance en cherchant à diminuer
-l'estime et l'amitié qu'on avait pour elle. Mais il n'y a pas de plus
-mauvais conseils que ceux qu'inspire la haine. En cherchant à nuire à
-madame de Monglat il se faisait à lui-même un tort irrémédiable. On
-plaignait celle qui avait eu le malheur d'aimer un homme de ce
-caractère, et on ne la blâmait pas de s'être guérie d'un tel amour.
-D'ailleurs, on s'apercevait bien que le dépit de n'être plus aimé était
-la seule cause de la colère de Bussy et de son indifférence affectée. Si
-d'une part il manifestait le désir qu'il avait de la voir abandonnée par
-tout le monde, de l'autre, il était bien aise qu'on lui en parlât et
-qu'on l'instruisît de tout ce qui la concernait. Il ne voulait point se
-rendre aux exhortations qu'on lui faisait de l'oublier. Il reprochait à
-celles qui la fréquentaient de garder à son égard un silence
-affecté[365]. Pour faire cesser ce silence, il donnait lui-même, à ce
-sujet, matière à de nouvelles réprimandes, et même il consentait à ce
-qu'on dît du bien d'elle plutôt que de ne pas en parler du tout[366].
-Madame de Scudéry particulièrement le suppliait de ne plus l'entretenir
-de madame de Monglat, puisqu'il ne pouvait le faire sans la blesser
-elle-même: non qu'elle se méprît sur la nature des sentiments de Bussy
-et qu'elle prît au sérieux toutes ses injures; mais par toutes sortes de
-motifs elles lui déplaisaient, et elle voulait les faire cesser. «J'ai
-bien ouï dire, lui écrivait-elle, que vous autres messieurs habillez
-quelquefois l'amitié avec tous les atours de la haine; mais, à vous
-parler franchement, la mascarade est un peu fâcheuse[367].» Bussy aimait
-mieux encore avouer que madame de Monglat ne lui était pas indifférente
-que de s'abstenir de verser à son sujet le fiel de sa plume. «Vous
-croyez, disait-il à madame de Scudéry, que j'aime fort la dame dont je
-ne saurais me taire; j'y consens, pourvu que j'en parle: je ne me soucie
-guère de ce qu'on en pensera, mais j'en parlerai et en prose et en
-vers[368].»
-
- [359] BUSSY, _Lettres_ (20 février 1671), t. III, p. 313, édit.
- 1737, in-12.
-
- [360] BUSSY, _Lettres_ (26 septembre 1670), t. III, p. 247 (18
- octobre 1670); t. III, p. 262-264 (23 et 31 octobre 1670); t.
- III, p. 261, 262, 264 (8 septembre 1670); t. III, p. 267, 308 (20
- février 1671); t. III, p. 313.
-
- [361] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 33, 34, 125, 183, 178, 188,
- 197, 221, 223, 228, 241, 242, 246, 249, 250, 257, 265, 269, 270,
- 279, 288; t. V, p. 109, 134, 141, 154, 156, 159,
- 174.--_Supplément aux Mémoires et Lettres_, 1re partie, p. 93,
- 96, 177.
-
- [362] BUSSY, _Lettres_ (23 octobre 1670), t. III, p. 261.
-
- [363] BUSSY, t. III, p. 242 (15 septembre 1670). La lettre est,
- je crois, adressée à mademoiselle Dupré.
-
- [364] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 255, 441, 445.
-
- [365] BUSSY, _Lettres_ (1er octobre 1670), t. III, p. 249.
-
- [366] BUSSY, _Lettres_ (6 mai 1670), t. III, p.
- 197.--_Supplément_, t. I, p. 96.
-
- [367] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (Lettre de madame de
- Scudéry, en date du 31 juillet 1670).
-
- [368] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 261 (23 octobre 1670).
-
-Cependant les personnes avec lesquelles Bussy correspondait alors le
-plus habituellement cherchaient à le purger de ses mauvaises passions.
-Le bon Corbinelli lui prêtait les secours d'une philosophie aimable,
-peu austère et parfaitement appropriée à sa situation. Il résumait tous
-les conseils qu'il lui donnait en vers admirables ou en prose éloquente,
-dont, à la vérité, il n'était pas redevable à son génie, mais à sa
-mémoire[369]. Jamais il n'y en eut de plus richement meublée, de plus
-prompte et de plus complaisante. Tous les auteurs qu'il avait lus,
-anciens et modernes, sérieux ou frivoles, semblaient n'avoir pensé et
-écrit que pour donner plus de force et d'autorité à ce qu'il pensait et
-écrivait lui-même, que pour mieux faire ressortir les sages maximes et
-les règles de conduite qu'il cherchait à inculquer et dont, par la
-pratique, il avait reconnu l'excellence[370]. Ami sûr, d'un dévouement
-sans bornes, d'une obligeance infatigable, il inspirait à tous autant
-d'affection que d'estime; sa conversation, toujours variée, instructive
-et amusante, plaisait aux hommes comme aux femmes, aux vieillards comme
-aux jeunes gens, aux personnes sérieuses ou mélancoliques comme à celles
-qui étaient vives et enjouées. A l'époque dont nous traitons, son exil
-avait cessé. Après un long voyage fait dans le midi de la France, il
-était revenu à Paris; et presque tous les jours il allait chez madame de
-Sévigné, la plus intime et la plus chérie de toutes ses amies[371]. Il
-se disposait alors à partir pour la Bourgogne, pour voir une de ses
-sœurs, religieuse à Châtillon.
-
- [369] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 136, 155, 270, 300 (Lettres de
- Corbinelli, datées de Montpellier, le 16 juin 1669; de Toulouse,
- le 15 septembre 1669; de Paris, le 17 mai 1670; d'Aiguemortes, le
- 15 février 1671); t. III, p. 522.
-
- [370] CORBINELLI, _Recueil de tous les beaux endroits des
- ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps_, 1696, 5 vol.
- in-18.--_Les Anciens historiens réduits en maximes_, 1694,
- in-12.--_Sentiments d'amour tirés des meilleurs poëtes modernes_;
- Paris, 1665, in-12.
-
- [371] Corbinelli mourut en 1716, âgé de plus de cent ans; donc il
- était né en 1615: ainsi il avait cinquante-cinq ans en 1670.
-
-Si la sagesse mondaine avait auprès de Bussy un excellent avocat dans
-Corbinelli, la religion avait aussi dans le P. Cosme, général des
-feuillants[372], un interprète zélé que Bussy paraissait écouter avec
-déférence; mais la correspondance qu'il entretenait avec ce religieux se
-ralentit beaucoup lorsque ce dernier eut cessé d'être le confesseur de
-madame de Monglat[373].
-
- [372] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 2, 65, 69, 180, 184, 286, 288
- (29 octobre 1666, 25 décembre 1667, 2 janvier 1668, 19 et 27
- janvier 1670).
-
- [373] BUSSY, t. III, p. 183 (27 janvier 1670). Le P. Cosme fut
- depuis évêque de Lombez. Il avait exigé de madame de Monglat
- qu'elle n'allât plus au spectacle; elle refusa, et il ne voulut
- plus la diriger.
-
-Madame de Scudéry, que nous avons déjà fait connaître à nos
-lecteurs[374], était pour Bussy un prédicateur plus persuasif; elle
-aimait son esprit, sa brusque franchise, sa constance et sa loyauté en
-amitié; elle n'était point rebutée par les défauts de son caractère,
-qu'elle savait lui faire apercevoir et qu'elle aurait voulu réformer.
-Bussy avait en elle la plus entière confiance. Par sa discrétion dans
-les affaires les plus délicates, par son incomparable activité quand il
-fallait rendre un service, par son bon sens, sa piété, son esprit, sa
-modestie et son savoir, madame de Scudéry avait acquis une influence
-au-dessus de sa position. C'était, à cette époque, une sorte de mode de
-se faire admettre à ses cercles, peu nombreux, mais remarquables par le
-choix des personnages[375]. Elle ne s'enorgueillissait pas de ses succès
-en ce genre, elle en connaissait la cause, et elle se prêtait plutôt
-qu'elle ne se livrait à la société qui l'entourait. Elle savait qu'elle
-ne lui paraissait si aimable que parce qu'elle avait su s'y rendre
-utile.
-
- [374] Voyez ci-dessus, chap. III, p. 56-68.
-
- [375] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet
- 1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 30.
-
-«J'ai beaucoup d'apparence d'amis et d'amies, écrivait-elle à Bussy;
-car, en vérité, monsieur, l'on n'en a guère. Mais n'importe, j'ai l'âme
-douce; j'aime tout de l'amitié, jusqu'à l'apparence; et je dirais
-volontiers, sur ce sujet, ce qui est dans _Astrée_ sur un autre:
-
- Privé de mon vrai bien, ce faux bien me soulage.
-
-Cependant je vous avoue que cela est incommode de faire toujours le
-change des Indiens avec ses amis; de leur donner de bon or, et de ne
-recevoir que du verre[376].»
-
- [376] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 316-17 (6 mars
- 1671).--_Supplément_, t. I, p. 97.--Lettres de mesdames DE
- SCUDÉRY, DE SALVAN-SALIÈRE et de mademoiselle DESCARTES,
- collection de Collin; Paris, 1806, in-12, p. 46 et 47.
-
-Fortement dominée alors par ses idées religieuses, elle avait le projet
-de se retirer du monde, afin, disait-elle, de n'avoir plus autre chose à
-penser qu'à bien mourir[377]. De tous les amis et de tous les parents
-que Bussy avait à la cour, le duc de Saint-Aignan était celui qui
-s'occupait le plus à le faire rentrer en grâce auprès du roi; mais le
-duc de Saint-Aignan était trop occupé pour correspondre avec Bussy aussi
-souvent que celui-ci l'eût désiré. Madame de Scudéry, amie de tous deux,
-y suppléait. Le zèle qu'elle montrait en toute occasion pour les
-intérêts de Bussy lui avait acquis une sorte d'empire sur son esprit.
-Elle voulait en profiter pour le ramener par la religion à une conduite
-plus régulière, à des sentiments plus purs. Les exhortations pieuses
-qu'elle lui adressait partaient du cœur et étaient imprégnées de la
-chaleur d'une profonde conviction[378]. L'abjuration récente de Turenne
-et celle de Pellisson et surtout la conversion du marquis de
-Tréville[379] étaient de nature à faire impression sur Bussy, et
-ajoutaient aux paroles de madame de Scudéry l'autorité des grands
-exemples. Mais lui, malgré ses cinquante-deux ans, ne se sentait
-nullement disposé à réformer sa vie; pourtant il repousse avec force le
-reproche qu'elle lui fait d'être plus philosophe que chrétien; et comme,
-en même temps, elle lui avait proposé, pour l'éclairer, de lui envoyer
-le livre des _Pensées_ de Pascal[380], que Port-Royal avait récemment
-publié et qui faisait alors une grande sensation[381], il lui répond:
-«Ne vous alarmez point de ma foi; elle est bonne, et je suis chrétien
-encore plus que philosophe. Il est vrai que, sur certaines actions, je
-ne suis pas aussi régulier qu'un missionnaire, au moins en apparence;
-car pour le fond je crois l'avoir meilleur que ces gens-là... J'ai
-Pascal céans, et je l'ai lu avec admiration; mais, comme vous savez, on
-n'imite pas toujours tout ce qu'on admire[382].»
-
- [377] BUSSY, _Lettres_ (31 juillet 1670), t. III, p. 229.
-
- [378] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet
- 1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 28 et 30, édit. 1806 (du
- recueil de Léopold Collin).
-
- [379] Le vrai nom est Troisville; l'abréviation avait
- prévalu.--Conférez LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ,
- t. II, p. 324; t. IV, p. 165; t. VIII, p. 440 et 447, t. XI, p.
- 159, 190, 191, édit. de G. de S.-G.--TALLEMANT DES RÉAUX,
- _Historiettes_, t. I, p. 420, édit. in-8º.
-
- [380] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 218 (4 juillet 1670). Cette
- lettre de madame de Scudéry est omise, ainsi que beaucoup
- d'autres, dans le recueil de Léopold Collin, qui a été fait avec
- beaucoup de négligence.
-
- [381] _Pensées de M. Pascal sur la religion_, 1670, in-12, chez
- G. Desprez (les approbations des évêques, pour l'impression, sont
- datées de septembre 1669).
-
- [382] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 220 (7 juillet 1670).
-
-Madame de Scudéry, peu satisfaite de cette réponse, revient encore sur
-le même sujet dans la lettre que nous avons déjà citée[383].
-
- [383] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (31 juillet 1670).
-
-«Quoique vous me vouliez rassurer sur votre foi, monsieur, je vous dirai
-que vous n'y réussissez pas tout à fait. Cependant, si vous vouliez
-devenir bon chrétien, ce serait une chose admirable. Après tout,
-monsieur, l'éternité est longue et la vie est courte. Il y a si peu de
-plaisirs véritables dans le monde que cela ne vaut pas la peine de se
-damner. Mais Pascal dit tout cela bien mieux que moi; puis il faut que
-Dieu vous le dise, car nos discours n'opèrent rien sans lui; et dans la
-vérité je sais, par expérience, qu'il n'y a que les prières qui attirent
-la miséricorde de Dieu. Je vous exhorte, comme mon bon ami, à qui je
-souhaite toute sorte de bien, de le prier le plus que vous pourrez. On
-ne devinerait jamais que vous eussiez un commerce de lettres avec une
-amie qui vous écrivît ainsi. Pour moi, je hais le monde, et je veux m'en
-retirer.»
-
-Soit que les pieux conseils de madame de Scudéry eussent fait impression
-sur Bussy, soit qu'elle l'eût mal jugé, il est certain que, dans sa
-correspondance avec d'autres femmes, s'il paraît indévot, il ne se
-montre point incrédule, et qu'il accueille avec l'apparence de la foi
-toutes les ouvertures qui lui sont faites au sujet de la religion.
-
-Corbinelli en voyage écrivit, à cette époque, à sa sœur, religieuse à
-Châtillon, pour obtenir des nouvelles de la santé de Bussy, dont il
-était inquiet; celle-ci charge un M. Rémond d'aller s'en informer, et,
-pour qu'il puisse s'acquitter de sa commission, elle lui remet pour
-Bussy une lettre d'introduction, qu'elle termine par ces mots[384]: «Si
-l'assurance de mes prières était un régal pour vous, je vous dirais que
-je ne passe pas un jour sans demander à Dieu qu'il vous fasse aussi
-saint par sa grâce qu'il vous a fait honnête homme selon le monde.»
-
- [384] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 182 (5 décembre 1670, Lettre de
- madame de Corbinelli, religieuse à Châtillon, au comte de Bussy).
-
-A ceci Bussy répond[385]:
-
-«Je ne sais quelle idée vous vous êtes faite de moi, mais je vous assure
-que vos prières pour mon salut me sont très-agréables; et je les crois
-très-utiles, car je suis persuadé que vous êtes aussi aimable devant
-Dieu que devant les hommes.»
-
- [385] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 183 (8 décembre 1670).
-
-La réponse qu'il fit à mademoiselle Dupré, qui lui envoyait copie de la
-lettre que Pellisson écrivit au roi lors de son abjuration[386], est
-encore plus significative. Bussy rapporte un bon mot de sa cousine, dont
-il avait gardé la mémoire depuis bien des années[387]:
-
-«La lettre de Pellisson est belle; rien ne m'affermit davantage dans ma
-religion que de voir un bon esprit comme le sien l'étudier longtemps, et
-l'embrasser à la fin. Madame de Sévigné disait de lui, à quelqu'un qui
-exagérait ses bonnes qualités, sa droiture, sa grandeur d'âme, sa
-politesse: «Eh bien! dit-elle, pour moi, je ne connais que sa laideur;
-qu'on me le dédouble donc.» Il serait encore meilleur à dédoubler
-aujourd'hui, que la foi a éclairé son âme des lumières de la vérité.»
-
- [386] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 179 et 180 (2 novembre 1670).
-
- [387] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 181 (21 novembre 1670).--DELORT,
- _Hist. de la détention des philosophes et des gens de lettres à
- la Bastille et à Vincennes_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-1670-1671.
-
- Idée de la correspondance de Bussy avec madame de
- Sévigné.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné ne pouvaient
- avoir sur Bussy une influence morale aussi favorable au bonheur de
- ce dernier que celles de Corbinelli et de madame de Scudéry.--Mort
- du président de Frémyot.--Il donne tout son bien à madame de
- Sévigné.--Bussy saisit cette occasion de lui écrire, et recommence
- sa correspondance avec elle.--Madame de Sévigné lui répond, et lui
- annonce la grossesse de madame de Grignan.--Madame de Sévigné,
- mécontente de Bussy, lui écrit une lettre de reproche sur le
- passé.--Réponse modérée de Bussy à cette injuste attaque.--Madame
- de Sévigné lui demande excuse.--Elle est enchantée qu'il travaille
- à la généalogie des Rabutin et flattée que Bussy lui ait dédié cet
- ouvrage.--Cependant elle continue à lui rappeler sa conduite
- antérieure à son égard.--Bussy perd patience.--Il lui demande de
- cesser ce genre de guerre.--Madame de Sévigné y consent.--Madame
- de Sévigné écrit à Bussy qu'elle a des ennemis, puis ensuite le
- nie.--Bussy dit qu'il le sait.--Madame de Sévigné cherche à savoir
- de qui Bussy a reçu ses informations et ce que son cousin sait des
- propos qui ont été débités sur elle.--Bussy, dans sa réponse, se
- tient sur la réserve.--Ses réticences nous réduisent à des
- conjectures.--Motifs de croire que madame de Montmorency était
- celle qui instruisit Bussy des bruits qui couraient sur sa
- cousine.
-
-La correspondance de Bussy avec sa cousine ne pouvait avoir sur lui une
-influence aussi salutaire que celle qu'il entretenait avec madame de
-Scudéry et avec Corbinelli. Madame de Sévigné n'avait ni la ferveur
-religieuse de l'une ni le calme philosophique de l'autre. Plus que
-jamais livrée au monde par goût comme par devoir, elle n'était pas
-insensible aux succès qu'elle y obtenait. Elle se plaisait à la lecture
-des traités moraux de Nicole, à écouter un beau sermon; elle remplissait
-exactement ses devoirs de religion; mais l'amour de sa fille était
-devenu chez elle une passion dominante et tenait dans son cœur plus de
-place que l'amour de Dieu. C'est ce qu'elle déplore elle-même amèrement
-et avec cette naturelle éloquence qui ne la quittait jamais. Le désir de
-contribuer à l'élévation de ses enfants la rendait attentive à toutes
-les intrigues de cour. Ambitieuse non pour elle, mais pour sa famille et
-ses amis, elle irritait dans Bussy les blessures faites à son
-amour-propre et à son ambition trompée. Sans cesse elle se lamentait sur
-l'oisiveté inglorieuse à laquelle il était condamné; elle louait avec
-effusion son esprit, ses talents militaires, dont elle entretenait
-peut-être une trop haute idée; et ainsi elle augmentait encore l'orgueil
-qui le dominait. Autant que lui, elle avait cette vanité nobiliaire qui
-aime à se prévaloir de l'antiquité et de l'illustration de sa race. Elle
-lui savait un gré infini de ses laborieuses recherches sur la généalogie
-et l'histoire des Rabutin, et elle lui transmettait pour ce travail tous
-ses titres et papiers de famille. Elle se faisait aider par son tuteur,
-l'abbé de Coulanges, et par le savant Bouchet. Elle témoigne, avec une
-grande naïveté, le plaisir qu'elle ressent lorsque son cousin lui
-annonce qu'il est parvenu à faire remonter à des temps plus reculés la
-longue suite de leurs communs aïeux. Elle se montre très-flattée qu'il
-ait eu la pensée de lui dédier ce grand et important ouvrage: la
-_Généalogie des Rabutin_[388]! Vivant dans un temps et au milieu d'une
-cour où les affaires de galanterie étaient aussi des affaires d'État,
-madame de Sévigné les racontait à son cousin avec cette vivacité
-d'imagination et cette liberté d'expression trop bien assorties au goût
-et aux inclinations de son correspondant, et par là elle nuisait aux
-pensées sérieuses et aux sages résolutions qui auraient dû l'occuper
-uniquement dans sa solitude. Il existait sans doute entre madame de
-Sévigné et Bussy de grandes différences sous le rapport de la vertu et
-des qualités de l'âme et du cœur; mais la tournure de leur esprit et
-les faiblesses qui leur étaient communes établissaient entre l'une et
-l'autre beaucoup de ressemblance. Aussi tous deux regrettaient que
-l'incident relatif au mariage de mademoiselle de Sévigné eût suspendu
-leur correspondance, Bussy beaucoup plus encore que madame de Sévigné;
-malgré l'humeur que lui donnaient les Grignan, il résolut de saisir le
-premier prétexte pour renouer son commerce avec elle.
-
- [388] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre 1670), t. I, p. 216, édit.
- de M.--_Ib._, t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (23 janvier
- 1771); t. I, p. 227, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 301, édit. de
- G. de S.-G. (16 février 1671); t. I, p. 249, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 326, édit. de G. de S.-G.
-
-Une occasion toute naturelle se présenta. Claude Frémyot, neveu de
-Bénigne Frémyot, dont nous avons parlé dans le premier chapitre de cet
-ouvrage, mourut sans enfant le 20 avril 1670[389]. Il ne laissa à sa
-femme que l'usufruit de ses biens; il en donna la plus grande partie à
-madame de Sévigné, sa cousine du côté maternel[390], et il l'institua
-son légataire universel. Madame de Sévigné ne s'attendait nullement à ce
-don d'un parent pour lequel elle avait une véritable affection et
-qu'elle regretta vivement. Elle en écrivit à madame de Toulongeon, qui
-se trouvait au nombre des donataires du défunt. Bussy le sut, et
-s'empara de ce motif pour adresser à sa cousine quelques mots de
-félicitation sur l'héritage qu'elle venait de recevoir, qui se montait à
-plus de cent mille livres, monnaie de cette époque (deux cent mille
-francs de notre monnaie actuelle[391]).
-
- [389] Ire partie, p. 2.
-
- [390] XAVIER GIRAULT, _Notice hist. sur madame de Sévigné_, dans
- les _Lettres inédites de_ SÉVIGNÉ, p. XXV.--_Ibid._, t. I, p.
- LXXX de l'édit. des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par G. de S.-G.; _id._,
- t. V, p. 428 et 432; t. V, p. 255, 256, 261, 337, 380 de l'édit.
- de M. (lettres des 15 septembre et 13 octobre 1677, des 13 juin
- et 12 août 1678); t. VI, p. 4 et 19, édit. de G. de S.-G.; _id._,
- t. XI, p. 26 (avril 1694).
-
- [391] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 242, édit. de G. de
- S.-G.--_Id._, t. I, p. 177, édit. de M. (3 et 16 avril
- 1670).--ROGER DE RABUTIN, _Lettres_, t. V, p. 248 et 249.
-
-Madame de Sévigné fit à Bussy la réponse la plus aimable; mais comme il
-ne lui avait point parlé de M. ni de madame de Grignan, madame de
-Sévigné, sans avoir l'air de s'apercevoir des mauvaises dispositions de
-son cousin envers eux, lui annonça que sa fille était enceinte, et que
-M. de Grignan se disposait à partir pour la Provence. Elle remercie
-ensuite Bussy d'avoir rouvert la porte à leur commerce, qui était,
-dit-elle, tout démanché; puis elle ajoute: «Il nous arrive toujours des
-incidents, mais le fond est bon; nous en rirons peut-être quelque jour.»
-Bussy lui répond «que, quoique M. de Frémyot ne lui ait rien laissé, il
-lui a aussi des obligations, puisqu'il lui a fourni l'occasion de
-renouer leur correspondance.» Vient ensuite une page employée à
-discourir sur lui-même, sur son exil, ses ennemis, ses malheurs et sa
-patience à les supporter; puis il termine encore de manière à montrer
-toute la rancune qu'il conserve contre M. de Grignan: «Vous avez deviné
-que je ne voulais pas vous parler de madame de Grignan, parce que je
-n'étais point content d'elle; et ma raison est que je n'ai jamais aimé
-les femmes qui aimaient si fort leurs maris; encore me mandez-vous une
-chose qui ne me raccommodera point avec elle, c'est sa grossesse. Il
-faut que ces choses-là me choquent étrangement pour altérer
-l'inclination naturelle que j'ai toujours eue pour mademoiselle de
-Sévigné[392].»
-
- [392] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 245, édit. de G. de
- S.-G.--_Ibid._, t. I, p. 180, édit. de M. (21 avril 1670).--Cf.
- 2e partie, ch. XI, p. 137.
-
-Quelques lettres d'un style badin, mais amical, furent ensuite échangées
-entre le cousin et la cousine, et elles semblaient promettre pour leur
-liaison une atmosphère longtemps sereine; mais bientôt l'horizon
-s'obscurcit, et ce fut du côté de madame de Sévigné que souffla le vent
-qui ramena les brouillards. L'arrivée de Corbinelli à Paris avait donné
-occasion à madame de Sévigné de raconter à cet ami de Bussy, qui était
-aussi le sien, sa grande querelle avec ce dernier, la rupture qui en
-avait été la suite, leur raccommodement et la discussion épistolaire qui
-avait eu lieu entre eux pendant que Corbinelli était absent et voyageait
-dans le Midi. En cherchant à donner des preuves de tout ce qu'elle
-disait à Corbinelli, elle retrouva dans ses papiers des lettres de Bussy
-qui lui témoignaient sa reconnaissance du consentement qu'elle avait
-donné à ce qu'il fût avancé à son cousin l'argent qu'il avait demandé à
-l'époque de son départ pour l'armée en 1657[393]. Ces lettres, dont elle
-ne s'était pas ressouvenue lors de leur altercation, détruisaient le
-reproche qu'il lui avait fait de n'en avoir pas agi avec lui en bonne
-parente. Elle était alors peu satisfaite des lettres d'insouciant
-badinage qu'elle recevait de Bussy et de ce qu'il n'écrivait point à sa
-fille; mais elle n'osait pas l'attaquer sur ce sujet, parce qu'elle
-savait bien que tout le tort était du côté de M. de Grignan, et que
-Bussy avait dans cette occasion donné des preuves, qui lui avaient mal
-réussi, d'une grande déférence pour elle. Tourmentée cependant du besoin
-d'exhaler l'humeur qu'elle avait contre lui, elle profita de la
-découverte qu'elle venait de faire, et, sans provocation, sans motif
-apparent, elle lui écrivit une lettre où elle lui reprochait encore, sur
-un ton goguenard et le plus propre à le blesser, cette malheureuse
-satire de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ qui depuis longtemps avait
-été de sa part l'objet d'un pardon entier et sans réserve[394].
-Corbinelli, qui se trouvait présent lorsque madame de Sévigné écrivit
-cette lettre, voulut s'opposer à ce qu'elle fût envoyée; mais ce fut en
-vain. Prévoyant l'effet qu'elle ferait sur Bussy, Corbinelli y ajouta un
-_post-scriptum_, dans lequel il faisait entrevoir la pensée qu'il les
-désapprouvait tous deux. «Vous êtes deux vrais Rabutin, dit-il, nés l'un
-pour l'autre: Dieu vous maintienne en parfaite intelligence!» Aussitôt
-que la lettre fut partie, madame de Sévigné se repentit de l'avoir
-écrite, et elle lui fit dire de ne point s'en fâcher[395]. La réponse de
-Bussy est parfaite, et prouve combien était puissant l'attachement qu'il
-avait pour sa cousine, puisqu'il fait taire, en sa faveur, cet esprit
-hautain et rancuneux qui formait le fond de son caractère. Il explique
-avec beaucoup de sagacité ce qui se passait dans l'âme de madame de
-Sévigné quand elle se résolut à lui écrire ainsi; il en appelle à sa
-conscience, il excuse son tort, il refuse de profiter des avantages que
-lui donne sur elle l'humeur dont elle le rend victime; mais il la prie
-de lui dire combien ces _recommencements_ doivent durer, afin qu'il s'y
-prépare; enfin, il proteste que, malgré le grief de sa cousine envers
-lui, il ne garde rien contre elle sur le cœur et qu'il ne l'aime pas
-moins qu'il ne faisait avant[396]. Pour lui prouver encore plus le désir
-qu'il avait de lui complaire, il lui fait des compliments sur sa fille;
-mais il profite de la réponse qu'il avait à faire à Corbinelli pour
-mettre dans le _post-scriptum_ une partie du venin qu'il n'avait pas osé
-insérer dans le corps de la lettre; et il engage son ami à ne pas trop
-compter sur les bienveillants sentiments que madame de Sévigné lui
-témoigne. «Quoique vous n'ayez pas comme moi, dit-il, le péché originel
-à son égard, défiez-vous de l'avenir: _Toute femme varie_, comme disait
-François Ier.» Encore un sarcasme contre le sexe: quand on est mécontent
-d'une femme, on dit volontiers du mal de toutes.
-
- [393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mai 1670), t. I, p. 247, édit. de G.
- de S.-G.; t. I, p. 181, édit. de M.
-
- [394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 250, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 183, édit. de M.--_Ibid._ (6 juillet 1671),
- t. I, p. 191, édit. de M.; t. I, p. 259, édit. de G. de S.-G.
-
- [395] Par un nommé Bréban, dont je ne trouve le nom nulle part
- ailleurs.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 253, édit.
- de G. de S.-G.--_Ibid._ t. I, p. 186, édit. de M.
-
- [396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 185 à 188,
- édit. de M.; t. I, p. 255, édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Sévigné reconnut ses torts, et se hâta de répondre à son
-cousin, près duquel Corbinelli se trouvait alors[397]. «Il est vrai,
-dit-elle, que j'étais de méchante humeur d'avoir retrouvé dans mes
-paperasses ces lettres que je vous dis. Je n'eus pas la docilité de
-démonter mon esprit pour vous écrire; je trempai ma plume dans mon fiel,
-et cela composa une sotte lettre amère, dont je vous fais mille excuses.
-Adieu, comte; point de rancunes, ne nous tracassons plus... J'ai un peu
-tort, mais qui n'en a point dans ce monde? Je suis bien aise que vous
-reveniez pour ma fille. Demandez à M. de Corbinelli combien elle est
-jolie. Montrez-lui ma lettre, afin qu'il voie que, si je fais les maux,
-je fais les médecines.»
-
- [397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 259, 262,
- édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 191-193, édit. de M.
-
-Bussy se montre non-seulement satisfait, mais enchanté de cette nouvelle
-lettre de madame de Sévigné[398], puisqu'il lui déclare qu'il lui permet
-de l'offenser encore, pourvu qu'elle lui promette une pareille
-satisfaction. Pourtant elle ne put s'empêcher de mêler aux paroles
-douces qu'elle lui adressait alors une allusion au grand méfait qu'elle
-avait à lui reprocher; et elle continua, dans presque toutes les lettres
-qu'elle lui écrivait, à ramener toujours ainsi le souvenir fâcheux du
-passé, même lorsqu'elle était le plus satisfaite du présent. Elle paraît
-éprouver un malin plaisir à lui prouver que si, en raison de ses bons
-procédés, de ses louanges et de sa tendresse, sa grâce est descendue sur
-lui, elle n'est pas encore assez efficace pour le laver de ce qu'il
-appelait lui-même le _péché originel_. Bussy envoya à sa cousine le
-commencement de son travail sur la généalogie des Rabutin[399], avec
-l'épître dédicatoire, à elle adressée, qui devait la précéder. Madame de
-Sévigné, flattée des éloges qui lui sont donnés dans cette épître,
-répond: «La lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, pour me
-dédier notre généalogie, est trop aimable et trop obligeante; il
-faudrait être parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour
-n'être pas sensible à des louanges si bien assaisonnées; elles sont
-même choisies et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde,
-on se laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie,
-quelque imagination qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir
-toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé et
-que je n'ai jamais mérité votre haine... N'en parlons plus.»
-
- [398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670, lettre de Bussy), t.
- I, p. 262-264, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194 à 196,
- édit. de M.
-
- [399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 décembre 1670), t. I, p. 216, édit.
- de M.; t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (Cette généalogie des
- Rabutins, dit l'éditeur de madame de Sévigné, ne fut terminée
- qu'en 1685.)
-
-Malgré cette promesse tant de fois renouvelée de garder à l'avenir le
-silence sur le fatal libelle, elle recommença de nouveau à en parler, et
-toujours au sujet de cette généalogie des Rabutin. «Voilà, dit-elle, mon
-cousin, tout ce que l'abbé de Coulanges sait de notre maison, dont vous
-avez dessein de faire une petite histoire... Je voudrais que vous
-n'eussiez jamais fait que celle-là[400]...» Et, plus loin encore, elle
-lui reproche de «n'avoir pas fait de son nom (de Rabutin) tout ce qui
-était en son pouvoir...» Cette fois Bussy perdit patience; déjà, dans la
-réponse à la première lettre qui lui avait causé une si vive
-satisfaction, il avait mis en garde sa cousine contre le mauvais effet
-que produisaient sur lui les malignes insinuations qu'elle s'était
-permises, même dans cette lettre; et il terminait ainsi sa réponse[401]:
-«Adieu, ma belle cousine; ne nous tracassons plus. Quoique vous
-m'assuriez que nos liens s'allongent de notre race, et qu'ils ne se
-rompent point, ne vous y fiez pas trop: il arrive en une heure ce qui
-n'arrive pas en cent. Pour moi, j'aime la douceur; je suis, comme le
-frère d'Arnolphe, _tout sucre et tout miel_[402].» Aussi madame de
-Sévigné, craignant l'effet des provocations qu'elle s'était permises
-dans cette dernière lettre, a-t-elle grand soin de dire à Bussy en
-finissant: «Je vous souhaite la continuation de votre philosophie, et à
-moi celle de votre amitié; elle ne saurait périr, quoique nous puissions
-faire; elle est d'une bonne trempe, et le fond en tient à nos os.» Mais
-Bussy répondit sur le ton le plus sévère et de manière à convaincre sa
-cousine combien ces attaques répétées pouvaient nuire à cette amitié
-dont elle lui donnait l'assurance et dont pourtant elle méconnaissait
-les droits. Après lui avoir prouvé que sa dernière réflexion, lors même
-qu'elle serait juste, est peu généreuse quand elle s'applique à un homme
-que l'adversité poursuit, il ajoute: «Je remarque que vous avez, à point
-nommé, quand vous m'écrivez, des occasions de picoteries, dont je me
-passerais fort bien. Regardez s'il vous serait agréable que je vous
-redisse souvent que, si vous aviez voulu, on n'aurait pas dit de vous et
-du surintendant les sottises qui s'en dirent après qu'il fut arrêté. Je
-ne les ai jamais crues; mais aussi je ne vous ai pas donné le chagrin de
-les entendre. Je vous prie donc, ma cousine, d'avoir les mêmes égards
-pour moi que j'ai pour vous; car, quoique je ne puisse jamais m'empêcher
-de vous aimer, je n'aimerais pas que toute notre vie se passât en
-reproches et en éclaircissements: c'est tout ce que nous pourrions faire
-s'il y avait de l'amour sur jeu.»
-
- [400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 227, édit.
- de M.; t. I, p. 301, édit. de G. de S.-G.
-
- [401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 264, édit.
- de G. de S.-G.; t. I, p. 195, édit. de M.
-
- [402] Bussy aurait dû dire: Comme le frère de Sganarelle. Voyez
- _l'École des Maris_, acte I, scène 2.--Conférez _OEuvres de
- monsieur_ DE MOLIÈRE, t. II, p. 80, 1676, in 12; chez Claude
- Barbin.
-
-Madame de Sévigné comprit toute la portée de ce langage. Souvent Bussy
-s'était prévalu de la vive expression de son amitié pour lui, et il
-l'avait interprétée (non peut-être sans quelque raison) comme un indice
-d'un sentiment plus tendre. Elle avait toujours cherché à lui ôter cette
-croyance, et désormais elle était intéressée à ne plus s'attirer de
-nouveaux reproches de Bussy, en se donnant le tort de ranimer toujours
-leurs anciennes querelles, puisque, selon lui, c'était donner à penser
-qu'il y avait de sa part «de l'amour sur jeu.» Elle s'abstint donc de
-toute récrimination. Mais elle-même témoigne que c'était avec peine
-qu'elle renonçait à la satisfaction qu'elle éprouvait de lui infliger de
-temps en temps quelques petites corrections, pour punition de ses fautes
-passées. Elle trouvait que cela rendait leur correspondance plus
-piquante et plus animée. «Mon Dieu, dit-elle[403], mon cousin, que votre
-lettre est raisonnable, et que je suis impertinente de vous attaquer
-toujours! Vous me faites voir si clairement que j'ai tort que je n'ai
-pas le mot à dire; mais je suis tellement résolue de m'en corriger que,
-quand nos lettres devraient être aussi froides qu'elles sont vives, il
-est certain que je ne vous donnerai jamais sujet de m'écrire sur ce
-ton-là. Au milieu de mon repentir, à l'heure que je vous parle, il vient
-encore des aigreurs au bout de ma plume; ce sont des tentations du
-diable, que je renvoie d'où elles viennent.» Et en effet, dans cette
-lettre même où elle demande excuse pour être revenue sur le passé, elle
-en parle de nouveau, et fait ressouvenir Bussy que, si elle a eu tort
-envers lui, les torts qu'il a eus à son égard sont bien plus grands.
-«Nous voilà donc raccommodés. Vous seriez bien heureux si nous étions
-quittes; mais, bon Dieu! que je vous en dois encore de reste que je ne
-vous payerai jamais[404]!» Puis elle demande, en finissant, la
-permission de faire à son cousin quelques petites querelles d'Allemand,
-mais sur d'autres sujets. «Ce qui me plaît dans tout ceci,
-ajoute-t-elle, c'est que nous éprouvons la bonté de nos cœurs, qui est
-inépuisable.»
-
- [403] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1671), t. I, p. 268, 269, ou
- t. I, p. 325, édit. de G. de S.-G.
-
- [404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. M.
-
-Dans les lettres auxquelles cette discussion a donné lieu, nous devons
-remarquer certains passages qui font allusion à des propos qu'on aurait
-tenus sur madame de Sévigné et dont il sera important, pour
-l'intelligence de sa correspondance, de deviner la nature et les motifs.
-Madame de Sévigné tâche, dans la première, de réparer un peu la dureté
-de ses reproches en terminant par une phrase plus amicale[405], et elle
-dit: «Adieu, comte; écrivons-nous, et prenons courage contre nos
-ennemis. Pensez-vous que je n'en aie pas, moi qui vous parle?»--A ceci
-Bussy répond[406]: «Je ne doute pas que vous n'ayez des ennemis; je le
-sais par d'autres que par vous; mais, quoi qu'on m'ait mandé, je ne
-crois pas votre conduite si dégingandée qu'on dit, et je ne condamne pas
-les gens sans les entendre.»
-
- [405] BUSSY, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 184, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 251, édit. de G. de S.-G.
-
- [406] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de
- S.-G.--_Id._, t. I, p. 187, édit. de M. (lettre de Bussy, du 25
- juin 1670).
-
-Ce passage de la lettre de Bussy intrigua beaucoup madame de Sévigné; il
-lui prouvait que ce qu'elle croyait être ignoré de son cousin lui était
-connu et que, par les altercations qui avaient eu lieu entre elle et lui
-et par son alliance et son intimité avec M. de Grignan, elle avait perdu
-une partie de la confiance que Bussy avait en elle et l'ascendant dû au
-tendre et fort attachement qu'elle lui avait inspiré. Au lieu de mettre
-le même empressement à l'instruire de tout ce qui la concernait, Bussy
-lui taisait donc ce que ses correspondances lui apprenaient de
-désavantageux sur son compte. Soit qu'elle ait oublié ce qu'elle avait
-écrit à Bussy, soit qu'elle ait voulu plaider le faux pour savoir le
-vrai, elle feignit d'ignorer ce qu'il voulait dire, et nia qu'elle pût
-avoir des ennemis ou avoir été l'objet d'aucun mauvais propos; puis, par
-le souvenir, agréable pour elle et pour son cousin, des temps de leur
-jeunesse, elle tâcha de ranimer la chaleur de ses anciens sentiments,
-dans l'espoir de lui arracher son secret[407].
-
- [407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. de M.
-
-«Vous me donnez un trait en me disant que j'ai des ennemis et qu'on vous
-a mandé que ma conduite était dégingandée. Vous feignez qu'on vous l'a
-écrit; je parie que cela n'est pas vrai. Hélas! mon cousin, je n'ai
-point d'ennemis; ma vie est tout unie, ma conduite n'est pas dégingandée
-(puisque _dégingandée_ il y a). Il n'est point question de moi: j'ai une
-bonne réputation; mes amis m'aiment, les autres ne songent pas que je
-suis au monde; je ne suis ni jeune ni jolie; on ne m'envie point. Je
-suis quasi grand'mère, c'est un état où l'on n'est guère l'objet de la
-médisance; quand on a été jusque-là sans se décrier, on se peut vanter
-d'avoir achevé sa carrière.--M. de Corbinelli vous dira comme je suis,
-et, malgré mes cheveux blancs[408], il vous redonnera peut-être du goût
-pour moi. Il m'aime de tout son cœur; et je vous jure aussi que je
-n'aime personne plus que lui. Son esprit, son cœur, ses sentiments me
-plaisent au dernier point. C'est un bien que je vous dois; sans vous je
-ne l'aurais jamais vu.»
-
- [408] Cette lettre étant datée du 6 juillet 1670, madame de
- Sévigné avait, quand elle l'écrivit, quarante-quatre ans et cinq
- mois.
-
-Bussy était trop rusé pour se laisser prendre au piége, quoique l'amorce
-eût été habilement préparée. Il répondit de manière à prouver à sa
-cousine qu'il était parfaitement bien informé, et se garda de faire
-connaître de quelle part venaient ses informations[409].
-
- [409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 262, édit.
- de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194, édit. de M.
-
-«... Aussi bien me mandez-vous que vous m'en devez encore de reste.
-Hâtez-vous donc de me payer, afin que nous soyons bientôt quittes. Je
-meurs d'impatience d'être assuré que je n'essuierai jamais de mauvaise
-humeur de vous. Je ne vous ai point menti quand je vous ai dit que vous
-aviez des ennemis; premièrement, vous me l'avez écrit dans votre _Épître
-chagrine_[410]; mais on me l'a mandé d'ailleurs. Quoique votre modestie
-vous fasse dire que vous n'êtes ni jeune ni belle, et quoique vous ne
-puissiez vous sauver par là si vous donniez lieu de parler, ce n'est pas
-sur cela qu'on a parlé de vous. Mais que je suis ridicule de vouloir
-vous apprendre ce qu'assurément vous savez avant moi! On ne manque pas
-de gens, dans le pays où vous êtes, qui avertissent les amis des
-calomnies aussi bien que des vérités qu'on dit d'eux. Je ne vous en
-dirai donc pas davantage, sinon qu'à quelques petits reproches près dont
-vous m'avez fatigué, je vous trouve une dame sans reproche, et que j'ai
-la meilleure opinion du monde de vous.»
-
- [410] Expression qui fait allusion à l'épître en vers de Scarron
- intitulée _Épître chagrine_.--Conf. SCARRON, _OEuvres_, t. VIII,
- p. 228, édit. 1737, in-18.
-
-Bussy en avait dit assez pour être compris de madame de Sévigné; mais
-ses réticences nous réduisent à ne pouvoir former que des conjectures
-sur les médisances et les calomnies auxquelles il fait allusion. Nous
-aurons par la suite occasion de faire connaître ce qui sur ce point nous
-paraît être la supposition la plus probable. Nous nous contenterons de
-dire ici que nous croyons que madame de Montmorency était celle qui
-avait fait connaître à Bussy ce qu'on disait dans le monde sur sa
-cousine. De toutes les personnes qui correspondaient alors avec Bussy,
-madame de Montmorency est celle qui se montre la plus exacte et la plus
-empressée à lui transmettre les nouvelles de ce genre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-1670-1671.
-
- Madame de Sévigné parle, dans ses lettres, des événements qui se
- sont passés durant sa nouvelle contestation avec Rabutin.--Louis
- XIV envoie de nouveaux secours à Candie.--Le duc de Beaufort y
- périt.--Navailles est disgracié, puis rappelé.--Louis XIV
- travaille avec succès à la prospérité et à la grandeur de la
- France.--Il conclut un traité secret avec Charles II--Réside à
- Saint-Germain en Laye ou à Chambord.--Créqui, par ses ordres,
- s'empare de la Lorraine.--Pirates d'Alger soumis.--Dunkerque
- acheté.--Ambassadeurs d'Ardrah, de la côte de Guinée.--Louis XIV
- fait la visite de places fortes.--Bon état des finances.--Il n'y
- eut point de fêtes données par Louis XIV à Versailles ni dans la
- capitale.--Les plaisirs ne sont pas négligés.--Molière compose les
- _Amants magnifiques_--Molière est inférieur à Benserade dans les
- vers qu'il compose pour ce ballet.--Ce fut le dernier où le roi
- figura.--Vers de Racine auxquels on attribue ce changement.--Il
- eut d'autres causes plus probables.--La comédie du _Bourgeois
- gentilhomme_ eut peu de succès à la cour.--Par quelle
- raison.--Tragédies de _Bérénice_, composées par Corneille et par
- Racine, à l'instigation d'Henriette d'Angleterre.--Ce fut un duel
- littéraire.--Critique des deux pièces par l'abbé Villars,
- approuvée par madame de Sévigné.--Racine répond avec humeur à
- cette critique.--Sa pièce de _Bérénice_ est représentée aux noces
- du duc de Nevers et de mademoiselle de Thianges.--Allusions à
- Louis XIV, auxquelles la nature du sujet invitait les deux
- poëtes.--Beaux vers qui s'appliquaient à ce monarque dans la
- _Bérénice_ de Corneille.--Louis XIV alors admiré et redouté dans
- toute l'Europe.--Les malheurs de la fin de son règne sont préparés
- dans les temps de prospérité.--Violence faite à la morale publique
- par sa liaison avec Montespan.--Le marquis de Montespan est
- exilé.--La séparation d'avec sa femme est prononcée en
- justice.--Les deux maîtresses du roi cohabitent ensemble.--Peines
- qu'en éprouve la Vallière.--Elle se retire aux Filles de
- Sainte-Marie de Chaillot.--Mathonnet emprisonné à Pignerol à cause
- des services rendus à la Vallière.--Montespan déguise ses
- grossesses et cache ses accouchements.--Ses enfants sont confiés à
- madame Scarron.--Conduite admirable que tient cette
- dernière.--Introduite à la cour, elle est peu goûtée du roi.--Le
- règne des femmes assure celui des favoris.--Louis XIV, pour les
- affaires d'État, ne se laissait gouverner ni par les uns ni par
- les autres.--Détails sur les favoris de Louis
- XIV,--Saint-Aignan,--Dangeau,--d'Armagnac,--Marsillac,--la
- Feuillade,--Lauzun.--L'exemple que donne Louis XIV l'empêche de
- réprimer les désordres de son frère et des favoris qui entourent
- ce dernier.--Madame (Henriette d'Angleterre) demande que le
- chevalier de Lorraine soit exilé.--Il est éloigné, et, de concert
- avec d'Effiat et Beuvron, il donne par le poison la mort à
- Henriette.--Fin cruelle de cette princesse.--Bague d'émeraude
- qu'en mourant elle donne à Bossuet.--Oraison funèbre qu'il
- prononce sur la mort de cette princesse.--Louis XIV découvre le
- complot.--Il acquiert la certitude que son frère l'a
- ignoré.--Irritation produite en Angleterre par la mort
- d'Henriette.--Louis XIV est forcé, par sa politique, à la
- dissimulation.--Il rappelle le chevalier de Lorraine de son exil
- et épargne ses complices.
-
-Tandis que madame de Sévigné mariait sa fille, qu'elle s'occupait de
-réconcilier Bussy avec son gendre, la France prospérait; des événements
-importants avaient lieu sur la grande scène politique. Par patriotisme,
-par amour pour ses enfants, par ambition pour sa famille, madame de
-Sévigné y prenait intérêt; mais ce qui se passait autour d'elle à la
-cour et dans la haute société, dans cette société si avide de gloire, de
-dignités, de plaisirs, la touchait encore plus vivement. Elle en parle
-souvent dans ses lettres, ou y fait fréquemment allusion. Pour faire
-sortir de ses écrits la peinture fidèle du monde au milieu duquel elle a
-vécu, il est donc nécessaire de faire de l'histoire de ces temps l'objet
-d'une étude approfondie. Quoique ce sujet ait déjà été traité par nombre
-d'écrivains, il ne l'a jamais été sous ce point de vue. La vie privée
-du jeune monarque, des princes de son sang, de ses courtisans, de ses
-ministres et l'influence exercée par eux sur les mœurs, la religion, la
-littérature doivent surtout appeler notre attention, non-seulement parce
-que toutes ces choses sont par elles-mêmes les plus importantes à
-connaître par leur résultat sur les destinées du pays, mais aussi parce
-que ce sont celles sur lesquelles madame de Sévigné nous fournit le plus
-de lumière et qui peuvent le mieux nous faire pénétrer dans le secret de
-ses pensées, et nous dévoiler les causes les plus cachées des
-résolutions et des opinions qui lui sont propres ou qui appartiennent
-aux hommes d'État et aux personnages du grand monde, dont les noms se
-rencontrent souvent, ou occasionnellement, sous sa plume. Enfin, madame
-de Sévigné parle souvent des écrivains illustres dont elle était
-contemporaine et dont la lecture lui était familière; les investigations
-auxquelles ces lettres et celles qui lui furent adressées donnent lieu
-nous procurent une intelligence plus complète des chefs-d'œuvre de
-notre littérature; elles nous instruisent des circonstances et des idées
-régnantes sous l'empire desquelles les auteurs se sont trouvés placés et
-des motifs qui les ont dirigés dans leurs compositions.
-
-La troupe de la Feuillade, dans laquelle le jeune de Sévigné avait fait
-ses premières armes, ne fut pas la seule qui partit du port de Toulon
-pour aller au secours de Candie. Cédant aux conseils de Turenne, qui
-secondait les instances de la cour de Rome, à laquelle ce grand
-capitaine devait la promotion de son neveu au cardinalat, Louis XIV
-envoya l'année suivante six mille hommes au secoure de Candie; il les
-plaça sous les ordres du duc de Navailles, et donna le commandement de
-la flotte au duc de Beaufort[411]. La plupart des braves qui
-composaient cette petite armée furent massacrés dans une sortie. Le duc
-de Beaufort, ce héros de la Fronde, périt dans cette action meurtrière;
-comme on ne put retrouver son corps après le combat, sa mort donna lieu
-à des fables, qu'on cherchait à rendre probables par le souvenir du rôle
-qu'il avait autrefois joué. Navailles, pour sauver la flotte et ce qui
-lui restait de troupes, revint en France; et Candie se rendit peu après
-son départ. On s'en prit à Navailles du mauvais succès de l'expédition;
-il fut exilé et forcé à se retirer dans sa terre. Mais il prouva au roi
-que, dans toute sa conduite, il avait su concilier l'honneur et les
-intérêts du royaume, et que, bien loin d'avoir mérité d'être blâmé, il
-aurait dû être récompensé. Louis fut convaincu, et Navailles rentra en
-grâce[412]: belle preuve d'équité. L'homme tout-puissant qui sait
-réparer une injustice dont il est l'auteur est encore plus rare que
-celui qui n'en commet aucune. Quel dommage que Louis XIV n'ait pas été
-assez maître de ses passions pour être juste envers la femme de
-Navailles, comme il l'avait été envers lui[413]!
-
- [411] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 89; t. II, p. 53 (1er mai
- 1671).
-
- [412] Duc DE NAVAILLES ET DE LA VALETTE, _Mémoires_, 1701, in-12,
- p. 225-278, liv. IV.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 451, 454,
- 456.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 83.--DARU, _Hist. de Venise_,
- 1819, in-8º, t. IV, p. 616-621; t. VII, p. 246 et 247.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, t. III, p. 477 (31 juillet 1675); _Plans et cartes de
- Candie_, Biblioth. royale, vol. XXX de l'_Histoire de France par
- estampes_.
-
- [413] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 410,
- 411.--Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 301, chap. XX.
-
-A l'époque où nous sommes arrivés, cette entreprise de Candie fut la
-seule où Louis XIV échoua. Jamais il ne travailla plus efficacement
-qu'alors à la prospérité du royaume, à sa grandeur et à sa puissance.
-Les secours qu'il avait envoyés à Candie ne nuisirent point à ses
-négociations avec la Porte Ottomane. Son ambassadeur fut reçu à
-Constantinople avec des honneurs inouïs jusqu'alors; une alliance fut
-faite avec le sultan. Les pirates d'Alger se virent contraints par la
-force de respecter le pavillon français; et le commerce de France, en
-Orient, étendit ses ramifications dans toutes les vastes et riches
-contrées soumises au croissant; en Occident, dans les deux Amériques; au
-Midi, jusqu'au fond du golfe de Guinée, d'où l'on vit venir des
-ambassadeurs d'Ardrah, présenter aux Tuileries le curieux spectacle
-d'une magnificence sauvage, et s'incliner devant le trône du grand
-roi[414]. Dunkerque fut acheté à l'Angleterre, et devint un port
-français[415]. Un traité secret fut conclu avec Charles II, qui mettait,
-en cas de guerre, toutes les forces britanniques à la disposition du roi
-de France[416]. Le duc de Lorraine n'exécutait pas ses traités avec la
-France, et négociait contre elle. Louis XIV envoya aussitôt une armée
-commandée par le maréchal de Créqui, qui s'empara de Pont-à-Mousson,
-d'Épinal, de Longwy; et le duc de Lorraine, voyant ses États séquestrés,
-fut obligé de se retirer à Cologne, et ensuite à Francfort[417]. Des
-traités avantageux lièrent à la France l'empereur, l'électeur de
-Cologne, l'évêque de Munster et la Suède[418]. Casimir, roi de Pologne,
-se démit de sa couronne, vint à Paris, où il fut reçu avec tous les
-honneurs dus à son rang, et accepta de Louis XIV la dignité
-ecclésiastique d'abbé de Saint-Germain des Prés.
-
- [414] Le portrait de l'ambassadeur d'Ardrah, D. Matheo Lopez, fut
- gravé par Larmessin.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 185 (lettre du 9
- décembre 1670).
-
- [415] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 186.
-
- [416] LINGARD'S _History of England_.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t.
- V, p. 466, 467, 469.
-
- [417] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t.
- II, p. 165 et 166.
-
- [418] _Préliminaires des traités entre les rois de France et tous
- les princes de l'Europe_; Paris, Frédéric Léonard, 1692, in-12,
- p. 287 à 300.
-
-Louis XIV visita toutes les places de Flandre qu'il avait conquises; et
-ce voyage, qu'il fit avec une grande pompe et accompagné de beaucoup de
-troupes, jeta l'inquiétude et la crainte dans toute l'Europe[419]. Il
-avait, au milieu de la paix, mis ses armées, ses arsenaux sur le pied de
-guerre, créé une marine formidable, établi un ordre inconnu avant lui
-dans l'administration de ces deux parties essentielles à la défense de
-l'État et au soutien de sa puissance. L'administration intérieure
-n'était pas moins admirable; et celle des finances fut portée à ce degré
-de perfection que les impôts furent diminués et les recettes
-augmentées[420]: résultat qui paraît contradictoire et que cependant
-peut toujours obtenir en temps de paix, dans un grand État, un
-gouvernement énergique, probe et éclairé.
-
- [419] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 404, 415.--BUSSY,
- _Lettres_, t. V, p. 177 et 184 (2 novembre et 9 décembre 1670).
-
- [420] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances
- de France_, édit. in-12, t. III, p. 43, 47, 51, 54, 57.
-
-Occupé de ses vastes projets politiques et guerriers, Louis XIV, cette
-année, quand il n'était pas aux frontières, résida le plus
-habituellement à Saint-Germain en Laye et à Chambord. Il n'y eut point
-de fêtes royales données dans la capitale et à Versailles. De grands
-travaux furent exécutés dans ce dernier lieu, et de plus fortes sommes
-que dans aucune des années précédentes furent consacrées à cette
-prodigieuse création[421]. Mais pour achever le château et le parc il
-fallait encore vingt ans, et douze ans s'écoulèrent avant que les
-travaux fussent assez avancés pour que Louis XIV pût s'y établir à
-demeure[422]. Les plaisirs ne pouvaient se trouver longtemps absents
-partout où ce jeune monarque était présent. Durant l'hiver de 1670,
-lorsqu'il était avec toute sa cour à Saint-Germain en Laye, il donna à
-Molière le sujet d'une pièce fort bien choisi pour amener des ballets et
-des divertissements nombreux et brillants. Ce but fut atteint par la
-composition des _Amants magnifiques_, production que Molière avait jugée
-ne devoir pas survivre à la circonstance qui y avait donné lieu; il ne
-la fit point représenter à Paris, et elle ne fut publiée qu'après sa
-mort[423]. Nous devons remarquer que cette fois les vers des ballets et
-des intermèdes ne furent pas composés par Benserade, mais par Molière,
-qui chercha à imiter Benserade dans l'art de tourner avec élégance et
-facilité des riens spirituels et des à-propos flatteurs, mais qui se
-montra dans cette lutte inférieur à ce poëte médiocre. Bussy, avec ce
-tact fin qui caractérise son goût en littérature, en fait la remarque au
-sujet du ballet de _Psyché_, qui fut donné l'année suivante[424].
-
- [421] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par
- Louis XIV aux créations de Versailles, Marly et dépendances_;
- 1836, in-8º, p. 23, 39, 42, 45, 47, 48, 53, 57.
-
- [422] FÉLIBIEN, _Description sommaire du chasteau de Versailles_;
- 1674, in-12.--COMBE, _Explication historique de ce qu'il y a de
- plus remarquable dans la maison royale de Versailles et dans
- celle de_ MONSIEUR _à Saint-Cloud_; 1681, in-12.--FÉLIBIEN,
- _Explicat. des tableaux de la galerie de Versailles et de ses
- deux salons_; 1687, in-12.--Id., _Recueil et description de
- peintures et autres ouvrages faits pour le roi_; 1689,
- in-12.--Id., _Description sommaire de Versailles ancienne et
- nouvelle_; 1703.--ECKARD, _Recherches sur Versailles_; 1836,
- in-8º, p. 41 et 49.
-
- [423] _Les OEuvres posthumes de monsieur_ DE MOLIÈRE, t. VIII,
- imprimées pour la première fois; Paris, Denys Thierry, etc.,
- 1682, in-12.--_Les Amants magnifiques_, p. 5-84.--_OEuvres de_
- MOLIÈRE, t. VII, p. 477-481, édition d'Auger.--TASCHEREAU, _Hist.
- de la vie et des ouvrages de Molière_; 2e édition, p. 250 et 432;
- 3e édit., p. 153 et 296.
-
- [424] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306 (lettre à la comtesse du
- Bouchet, du 7 février 1671). Le livre du ballet mentionné est
- _Psyché_; 1671, in-12.--Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre
- françois_, t. XI, p. 121 à 132.
-
-Cette pièce des _Amants magnifiques_ forme époque dans la vie de Louis
-XIV, parce que ce fut la dernière où il figura en personne dans les
-ballets et les divertissements que l'on jouait à la cour: il fit le rôle
-de _Neptune_ et celui du _Soleil_[425]. D'Armagnac le grand écuyer, le
-marquis de Villeroi et le marquis de Rassent représentèrent tous trois
-des dieux marins. Ce changement dans les habitudes du jeune monarque a
-été généralement attribué à de beaux vers de Racine qui ont été souvent
-cités à ce sujet. Il semble qu'on ne peut guère douter du fait,
-puisqu'il est attesté, du vivant de Louis XIV, dans une lettre écrite
-par Boileau en défense de l'opinion soutenue par lui contre Massillon en
-faveur de l'utilité de la comédie et du théâtre[426]. Cependant il doit
-être permis de faire observer que, si tel a été l'effet des vers de
-Racine, cet effet n'a pas été instantané, puisque la tragédie de
-_Britannicus_, où se trouvent ces vers, fut jouée et même imprimée avant
-la représentation des _Amants magnifiques_[427]. Ce que nous pouvons
-affirmer, d'après la connaissance intime de l'histoire littéraire de
-cette époque et de l'esprit d'adulation qui dominait alors la plume de
-tous les auteurs à l'égard de Louis XIV, c'est que Racine n'eût jamais
-écrit des vers qui pussent donner lieu au roi de se faire l'application
-d'un reproche adressé à Néron, ou que, s'il les eût écrits, il les eût
-effacés. Si donc les vers de Racine ont empêché Louis XIV, après qu'il
-les eut entendus, «de danser à aucun ballet, même au temps du carnaval,»
-comme le prétend Boileau, ce fut contre l'intention de Racine, qui était
-trop bon courtisan pour avoir la prétention de réformer le roi, surtout
-en lui faisant l'application de vers tels que ceux-ci[428]:
-
- Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?
- Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire;
- Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pour toute ambition, pour vertu singulière,
- Il excelle à conduire un char dans la carrière,
- A disputer des prix indignes de ses mains,
- A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
- A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
- A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
-
- [425] MOLIÈRE, _OEuvres posthumes_, 1682, t. VIII, p. 10 et 83.
-
- [426] LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_;
- Lausanne, 1747, in-12, t. I, p. 80.--_Lettre de_ BOILEAU _à
- Monchesnay_, t. II, p. 260.--Dans les _OEuvres de_ BOILEAU, édit.
- de Berriat Saint-Prix, t. IV, p. 128 et 130, la lettre est datée
- du 7 septembre 1707.--AIMÉ-MARTIN, _OEuvres de Racine_, 1826,
- in-8º, t. I, p. XLIV.
-
- [427] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages;
- le privilége est du 7 janvier 1670).--Frères PARFAICT, _Histoire
- du Théâtre françois_, t. X, p. 426 à 446 (13 décembre
- 1669).--_Ibid._, t. XI, p. 42-96 (février 1670).
-
- [428] _Britannicus_, acte IV, scène 4.
-
-Si on fait attention que la lettre de Boileau, quoique écrite du vivant
-de Louis XIV, l'a été trente-sept ans après la première représentation
-de _Britannicus_ et celle des _Amants magnifiques_; que c'est une lettre
-particulière publiée plusieurs années après la mort du monarque et de
-Boileau lui-même; que cette lettre, adressée à Monchesnay dans le but de
-faire l'apologie de la comédie, fortement attaquée alors par Bossuet,
-Massillon, et par tous les grands talents que possédait le clergé de
-France; que cette lettre, dis-je, n'a peut-être reproduit, en cette
-circonstance, qu'un bruit vulgaire, dont Boileau, sans en avoir une
-connaissance particulière et sans chercher à l'approfondir, était bien
-aise de s'emparer, on sera induit à chercher une autre cause à la
-résolution de Louis XIV; et il sera facile de trouver un motif plus
-naturel dans l'âge du monarque, qui modifiait sous ce rapport ses goûts
-et ses habitudes. L'étiquette pompeuse dont il crut devoir s'entourer à
-mesure que s'exaltait en lui le sentiment de la dignité royale formait
-aussi obstacle à ce qu'il s'adonnât à ce genre de divertissements, qui
-avait eu tant d'attraits pour lui dans son adolescence. D'ailleurs, avec
-les occupations dont il était surchargé, avait-il le temps d'étudier les
-rôles d'un ballet et de retenir les vers que Benserade composait?
-Ajoutons que la complication de ses intrigues amoureuses et de celles de
-toute sa cour, trop fidèle imitatrice des exemples qu'il lui donnait,
-jointe aux ménagements que réclamaient la reine et la majesté du trône,
-ne permettaient plus au poëte de hasarder ces plaisanteries ingénieuses,
-ces allusions folâtres ou graveleuses dans lesquelles Benserade
-excellait: elles eussent été des révélations indiscrètes et
-extravagantes. Ainsi non-seulement on ne vit plus Louis XIV déployer ses
-grâces, son agilité et son adresse dans les ballets et les carrousels,
-mais les ballets et les carrousels même cessèrent pendant longtemps. Ils
-ne recommencèrent que dix ans après la représentation des _Amants
-magnifiques_, lorsque le Dauphin fut en âge d'y figurer, et que leur
-ancienne célébrité fit naître le désir de procurer à l'héritier du
-trône ces divertissements. Ce fut alors que l'on demanda de nouveau des
-vers à Benserade pour le _Ballet royal du Triomphe de l'Amour_, qui fut
-son dernier ouvrage en ce genre[429].
-
- [429] BENSERADE, _OEuvres_; Paris, 1697, t. II, p. 404; _Ballet
- royal du Triomphe de l'Amour_, dansé devant Sa Majesté, à
- Saint-Germain en Laye, en 1681.--LAURENT, _la Galante et
- magnifique joute des chevaliers maures, au grand carrousel
- Dauphin, à Versailles, le 1er et 2 juin 1685_; Paris, in-12, chez
- Antoine Raflé (40 pages).--DE SOURCHES, _Mémoires_; Paris, 1836,
- in-8º, t. I, p. 129-176.
-
-_Le Bourgeois gentilhomme_, composé aussi pour amener des ballets et des
-danses et joué pour la première fois, à Chambord, le 14 octobre 1670, ne
-fut pas si bien accueilli que _les Amants magnifiques_; et cependant
-Molière, dans cette pièce, était rentré dans le domaine de son talent et
-de la bonne et franche comédie. Des scènes d'un naturel exquis, d'un
-comique délicieux, mais peu liées entre elles et terminées par une
-parade grotesque et invraisemblable, ne plurent pas au goût dédaigneux
-d'une cour que l'auteur du _Misanthrope_ et du _Tartufe_ avait rendue
-difficile à satisfaire[430].
-
- [430] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. XI,
- p. 56-66.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 1844, in-12, p. 158-161.
-
-Mais le principal événement théâtral de l'année fut la lutte
-qu'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, parvint à établir entre
-Corneille et Racine[431]. Ces deux grands poëtes, par les instigations
-de cette princesse, firent représenter chacun en même temps et sur deux
-théâtres différents une tragédie sur le même sujet. Ce fut un duel, a
-dit Fontenelle; mais dans ce duel les conditions n'étaient pas égales:
-l'un des combattants acquérait sans cesse des forces, l'autre avait
-perdu les siennes. Le Corneille de _Tite et Bérénice_ n'était plus celui
-du _Cid_ et de _Polyeucte_; et quoique la troupe de Molière fit tous ses
-efforts pour faire valoir la nouvelle pièce, elle ne réussit pas. La
-_Bérénice_ de Racine eut au contraire un succès prodigieux, à la cour
-comme à la ville. Une actrice admirable, dont on disait que l'auteur
-était amoureux, fit mieux dans cette pièce que de s'attirer des
-applaudissements, elle fit répandre d'abondantes larmes[432]. _Bérénice_
-devint la pièce en vogue; ce fut elle qu'on joua aux brillantes noces
-qui eurent lieu pour le mariage de mademoiselle de Thianges avec le duc
-de Nevers[433], de ce duc de Nevers qui fut depuis le chef de la cabale
-contre Racine, de ce duc de Nevers «si difficile à ferrer, dit madame de
-Sévigné, si extraordinaire qu'il glisse des mains alors qu'on y pense le
-moins.»
-
- [431] Conférez FONTENELLE, _OEuvres_ (Vie de Pierre
- Corneille).--LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_;
- 1747, in-12, p. 87.--GEOFFROY, _OEuvres de Racine_, t. III, p.
- 11.
-
- [432] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. XI, p.
- 66-108-120.
-
- [433] Diane-Gabrielle de Damas, fille de Claude-Léonor, marquis
- de Thianges, et de Gabrielle Rochechouart de Mortemart, sœur de
- madame de Montespan. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 210,
- édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G. de S.-G. (10
- décembre 1670).--_Ibid._, t. VII, p. 38, édit. de G. de S.-G.
-
-L'abbé de Villars, le spirituel auteur des _Lettres du comte de Gabalis
-sur les sylphes, les gnomes et les salamandres_, fit des deux tragédies
-une critique sévère, mais presque toujours juste. Madame de Sévigné eut
-raison de la trouver plaisante [c'est-à-dire agréable] et ingénieuse.
-C'est à tort qu'on a taxé d'esprit de parti madame de Sévigné pour avoir
-jugé favorablement un petit écrit qu'elle-même traite de bagatelle et
-dans lequel elle blâme cinq ou six mauvaises plaisanteries, qui sont,
-dit-elle, «d'un homme qui ne sait pas le monde[434].» Racine, qui plus
-tard fut désolé d'une arlequinade dont sa pièce fut l'objet, qui
-s'affligea d'un bon mot de Chapelle, fut singulièrement irrité de
-l'approbation donnée par beaucoup d'hommes de goût à la critique de
-Villars. Il en parle dans la préface de sa tragédie avec une colère mal
-déguisée; il la réfute faiblement, et il a l'air de la mépriser. Cette
-critique fit alors grand bruit, et divisa la cour et la ville, les gens
-de lettres et les gens du monde sur le jugement qu'on devait porter de
-la _Bérénice_ de Racine. On était pour l'avis du critique après l'avoir
-lu, et pour la pièce après avoir entendu la Champmeslé[435]. Il en est
-encore ainsi aujourd'hui: les vers de Racine produisent toujours leur
-effet accoutumé, et désarment ceux qui voudraient signaler les défauts
-de ses compositions. Il importe peu à la gracieuse Vénus de Médicis de
-n'avoir ni le port ni la dignité d'une déesse; l'admirable pureté de ses
-formes séduit aussitôt les regards; et plus ils s'attachent sur l'œuvre
-de l'artiste, plus ils confirment le jugement que l'on a porté de son
-sublime talent. Cependant la rareté des représentations de _Bérénice_ a
-depuis longtemps prouvé que l'abbé Villars avait raison de ne pas
-trouver dans cette pièce les véritables caractères d'une tragédie.
-Henriette, en donnant, à leur insu, ce sujet à traiter aux deux poëtes,
-avait une intention que Voltaire a très-bien fait ressortir: elle
-s'attendait à ce que tous les deux chercheraient à créer des allusions à
-Louis XIV dans le rôle de Titus. Ils n'y manquèrent pas; mais chacun
-d'eux les puisa dans la nature de son génie, Racine dans les sentiments
-d'un amour tendre et passionné, Corneille dans l'élévation de l'âme et
-l'énergie du caractère; et certes on peut dire que, quoique la pièce de
-Corneille fût bien inférieure à celle de son jeune rival, elle était
-plus conforme aux désirs de la princesse.
-
- [434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 septembre 1671), t. II, p. 192,
- édit. de M.--_Ibid._, t. II, p. 230.--Conférez encore, sur
- Racine, SÉVIGNÉ, t. II, p. 426; t. V, p. 554-558; t. IX, p. 126,
- et t. X, p. 182, édit. de G. de S.-G.--GEOFFROY, _Jugement sur
- Bérénice_, dans son édit. des _OEuvres de_ RACINE; 1808, in-8º,
- t. III, p. 156.--LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_;
- 1747, in-12, p. 88; et dans les _OEuvres de_ RACINE, t. I, p. LI
- de l'édit. d'Aimé-Martin.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. III, p.
- 317 et 318.--CAYLUS, _Mém._, p. 452.
-
- [435] LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_, 1747, t. I,
- p. 90 et 91.--_OEuvres de_ RACINE, édit. d'Aimé-Martin, 1820,
- in-8º, t. II, p. 304.--Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre
- françois_, t. XI, p. 104.
-
-Dans _Tite et Bérénice_, l'intention de Corneille fut si bien saisie que
-Santeul traduisit en latin les vers suivants, pour les présenter à Louis
-XIV lorsqu'il partit pour faire la conquête de la Hollande:
-
- Mon nom, par la victoire est si bien affermi
- Qu'on me croit, dans la paix, un lion endormi;
- Mon réveil incertain du monde fait l'étude;
- Mon repos en tout lieu jette l'inquiétude;
- Et, tandis qu'à ma cour les aimables loisirs
- Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs,
- Pour envoyer l'effroi de l'un à l'autre pôle
- Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole[436].
-
- [436] CORNEILLE, _Tite et Bérénice_, comédie héroïque, acte II,
- scène I, t. V, p. 262 et 263, édit. 1692, chez P. Trabouillet,
- revue et corrigée par l'auteur, t. IX, p. 16 de l'édit. 1824,
- in-8º, de Lefèvre.--FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _Esprit du grand
- Corneille_, p. 366.
-
-A cette époque Louis XIV était redouté et admiré de toute l'Europe. On
-cherchait avec anxiété à pénétrer ses desseins, à deviner ses
-résolutions. Nul souverain, par ses brillantes qualités comme par ses
-défauts, n'exerça une plus grande et plus longue influence au dedans
-comme au dehors de ses États. Tout homme qui, devenu tout-puissant, a le
-noble désir d'exercer son pouvoir dans l'intérêt des peuples et de sa
-gloire se trouve exposé au plus grand de tous les dangers. Tous ceux,
-qui l'entourent, loin de combattre ses mauvais penchants, cherchent à
-les exploiter pour élever leur fortune; et s'il ne sait pas puiser en
-lui-même la force nécessaire pour résister à la séduction et dissiper
-les nuages sans cesse amassés pour offusquer sa raison, il marche de
-faute en faute et d'erreur en erreur. Tous les grands personnages dont
-l'histoire contient l'éloge ont déployé dans l'adversité une énergie
-digne d'être admirée; peu ont su résister à la prospérité. Louis XIV
-n'était pas du nombre de ces derniers; et dès lors, et même avant qu'il
-eût atteint le faîte de sa grandeur, se manifestèrent les faiblesses qui
-devaient enfanter vers la fin de son règne les malheurs publics et ses
-chagrins domestiques. Enivré par ses succès, il se regardait, par son
-génie, par les droits divins de sa couronne, comme un être à part, dont
-la volonté faisait loi. Mettre obstacle à cette volonté était à ses yeux
-non-seulement rébellion, mais sacrilége; et, soit qu'il fût question de
-s'opposer à ses passions ou aux mesures de son gouvernement, l'effet
-était le même et le crime était pareil.
-
-La liaison de Louis XIV avec madame de Montespan devait entraîner des
-conséquences plus graves que celles qu'avait produites son amour pour la
-Vallière. Celle-ci, en disposant d'elle-même selon son cœur, ne violait
-pas les saintes lois du mariage; mais Montespan avait un mari dont elle
-était aimée. Pour l'arracher à cet homme d'honneur, qui la rendait
-heureuse, Louis XIV se vit forcé de méconnaître les droits les plus
-sacrés de la justice. Le marquis de Montespan fut relégué à l'extrémité
-du royaume, et un tribunal complaisant prononça un jugement de
-séparation entre lui et sa femme. Elle fut attachée à la cour, et eut la
-charge de surintendante de la maison de la reine; de la reine! pour
-laquelle ainsi, à double titre, son nom devenait un outrage. On ne
-parvint pas de prime abord à ce degré d'impudeur; il fallut s'y
-accoutumer et y accoutumer le peuple. On s'entoura de quelque mystère.
-L'ancienne maîtresse dut servir de voile pour couvrir le secret de la
-nouvelle. L'infortunée la Vallière eut à supporter les inexprimables
-angoisses d'une amante abandonnée, qui, le cœur brûlant d'amour, se
-trouve forcée d'être continuellement spectatrice du bonheur de sa rivale
-et d'habiter avec elle. Lorsqu'on songe que le roi s'était par principe
-imposé l'obligation de revenir chaque nuit dans la couche nuptiale, on
-est surpris qu'il ne fût pas choqué lui-même d'une si étrange polygamie.
-L'orgueil de madame de Montespan souffrit de se trouver dans le même
-gynécée que celle qu'elle avait trompée et trahie; elle en fit des
-reproches à son amant. Louis s'excusa en disant que cela s'était établi
-insensiblement. «Insensiblement pour vous, lui répliqua vivement la
-fière beauté, mais très-sensiblement pour moi.» Des humiliations,
-d'insupportables affronts étaient pour la Vallière le résultat
-inévitable de sa position. L'infortunée, pour la seconde fois, fit sa
-retraite au couvent des Filles Sainte-Marie de Chaillot[437], où était
-toujours mademoiselle de la Mothe d'Argencourt, son ancienne amie[438].
-Louis XIV, qui s'était habitué à compter sur l'affection et l'entier
-dévouement de la Vallière, versa des larmes quand il se vit menacé de la
-perdre pour toujours; il envoya Colbert pour la prier de revenir, et il
-força sa nouvelle maîtresse de joindre ses instances aux siennes. Elle
-revint. Madame de Sévigné a raconté cet événement[439], qui fit douter
-pendant quelque temps à la cour si les tendresses cordiales d'un ancien
-attachement ne l'emporteraient pas sur l'entraînement d'une nouvelle
-passion.
-
- [437] Ce fut le mercredi des Cendres. Sur la Vallière, voyez
- SÉVIGNÉ (lettres en date des 12 et 13 janvier 1671), t. I, p. 245
- et 247, édit. de M.; et t. I, p. 322 et 324, édit. de G. de
- S.-G.; (13 décembre 1673), t. III, p. 263, édit. de G.--_Id._, t.
- III, p. 172 et 173 (16 octobre 1676); _ib._, t. V, p. 170, édit.
- de G.--_Ib._, t. V, p. 3, édit. M. (29 décembre 1679).--_Ib._, t.
- VI, p. 276, édit. de G.--_Ib._, t. VI, p. 83, édit. de M. (5
- janvier 1680).--_Ib._, t. VI, p. 285, édit. de G.--_Ib._, t. VI,
- p. 92, édit. de M. (1er septembre 1680).--_Ib._, t. VII, p. 190,
- édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. VI, p. 443, édit. M.--BUSSY,
- _Lettres_ (1er juin et 6 juillet 1669), t. V, p. 79, 82.--CAYLUS,
- _Mém._, t. LXVI, p. 379 et 380.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t.
- XLIII, p. 196 et 634.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t. LII, p.
- 94 et 123.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414,
- 456.--RETZ, t. XLVI, p. 54.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p. 313,
- 370. Conférez _Mémoires de Maucroix_, suite et fin, p. 33, ch.
- XX, et ci-dessus, 2e partie, p. 300, ch. XX.
-
- [438] Voyez ch. IX, 2e partie de cet ouvrage, p. 114.
-
- [439] SÉVIGNÉ, _loc. cit._ (lettres des 12 et 13 février).
-
-Mais l'on sut bientôt, que la Vallière, victime d'un amour qui ne se
-nourrissait plus que de larmes et de regrets, avait le projet de se
-retirer au couvent. Louis XIV crut pouvoir la retenir en prodiguant pour
-elle, pour sa famille et pour les enfants qu'il avait eus d'elle les
-richesses et les dignités. Vain espoir! Rien que le cœur d'un amant
-adoré ne pouvait consoler celle que poursuivait le remords de lui avoir
-sacrifié l'honneur. Ses longs entretiens avec mademoiselle de la Mothe
-d'Argencourt et ses fréquentes visites au monastère de Chaillot firent
-ombrage à Louis XIV. Il fit arrêter et conduire en prison, à Pignerol,
-un gentilhomme nommé Mathonnet[440], uniquement parce qu'il s'employait
-comme intermédiaire entre madame de la Vallière et les sœurs de
-Sainte-Marie; et il ne lui accorda sa liberté que lorsqu'il n'osa plus
-contraindre celle qui avait pris la ferme résolution de se consacrer
-tout entière à Dieu seul. De moins scrupuleuses et de plus dangereuses
-rivales tâchèrent de supplanter Montespan auprès de son royal amant; si
-elles ne réussirent pas, elles parvinrent néanmoins à mettre à profit
-l'inconstance de ses goûts pour satisfaire leur cupidité ou leur
-ambition. Parmi elles on distingua la princesse de Soubise, comme la
-plus habile à s'envelopper des ombres du mystère et à dérouter, par
-l'art de ses intrigues, l'active surveillance de la maîtresse en titre.
-Celle-ci, obligée à des ménagements envers la reine, la cour et le
-public, ne put entièrement déguiser, par la mode des amples vêtements
-qu'elle introduisit, les apparences de ses fréquentes grossesses; mais
-ses enfants furent mis au monde dans le plus profond secret. Il fallait
-les confier à des mains prudentes et dignes d'un si précieux dépôt.
-Madame de Montespan jeta les yeux sur la veuve de Scarron, dont elle
-avait été la bienfaitrice et dont la société était devenue pour elle un
-besoin, au milieu des grandeurs et des ennuis de la cour. Madame Scarron
-refusa de s'en charger, à moins que le roi ne lui en donnât l'ordre. Cet
-ordre lui fut donné: elle a elle-même fait connaître les embarras de sa
-position[441] et la conduite qu'elle tint dans ces circonstances
-difficiles, qui lui donnèrent les moyens de montrer sa discrétion, son
-activité, son courage, son dévouement. Elle nous apprend qu'elle prit
-avec elle la jeune fille de madame d'Heudicourt, et qu'elle parvint si
-bien à donner le change à ses amies et protectrices de l'hôtel d'Albret
-et de l'hôtel de Richelieu que personne ne soupçonna la véritable cause
-de sa nouvelle et mystérieuse existence. Elle aima mieux soulever des
-doutes sur sa vertu et supporter la calomnie que de laisser deviner que
-dans sa modeste condition elle était dépositaire d'importants
-secrets[442]. Elle a décrit ses soins assidus, ses inquiétudes
-incessantes pour ces enfants, qui lui avaient inspiré une tendresse de
-mère[443]. Les fonctions qu'elle remplissait avec tant de zèle la
-rapprochèrent nécessairement du roi, auquel elle rendait compte du dépôt
-qui lui était confié. C'est ainsi qu'elle fut introduite à la cour et
-dans les appartements privés du monarque, à la suite de madame de
-Montespan, comme le repentir, encore ignoré, compagnon du plaisir
-coupable. Cette jeune et belle veuve déplut d'abord à Louis XIV par son
-maintien froid et réservé, par la réputation qu'on lui avait faite
-d'être un bel esprit et une dévote rigide; et même les longs entretiens
-qu'elle avait avec madame de Montespan lui donnaient du dépit et
-excitaient sa jalousie.
-
- [440] Lettre de Louvois à Saint-Mars, écrite de Saint-Germain en
- Laye, datée du 14 octobre 1672, dans J. DELORT, _Histoire de la
- détention des philosophes et des gens de lettres détenus à la
- Bastille, à Vincennes_, etc.; 1829, in-8º, t. I, p. 193 à 194.
-
- [441] _Entretiens de madame de Maintenon_, t. VI, p. 240 de ses
- _Lettres_ de l'édition de Sautereau de Marsy, publiées par
- Léopold Collin, 1806, in-12; ou t. VI, p. 28 du _Recueil de
- lettres de madame_ DE MAINTENON, 1756, in-12, publié par la
- Beaumelle.
-
- [442] LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. II, p. 1-12, chap.
- I.--MAINTENON, _Lettres_ (24 mars 1669, à madame d'Heudicourt),
- t. I, p. 48 de l'édit. de la Beaumelle; 1756, in-12; t. I, p. 56
- de l'édit. de Sautereau de Marsy; Paris, Léopold Collin, 1806,
- in-12.
-
- [443] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame
- de Maintenon, entretien XI de madame de Maintenon_, t. VI, p. 20
- à 218.--Et dans les _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. VI, p.
- 233-246.
-
-L'empire des femmes sur ceux qui gouvernent ne peut avoir qu'une
-influence fâcheuse sur les affaires d'État. Le mal produit par cette
-cause n'est jamais seul: le règne des maîtresses rend nécessaire celui
-des favoris. Quand on veut conduire des intrigues obscures et honteuses,
-il faut des confidents propres à de tels emplois; il les faut souples,
-adroits, assidus, actifs, prudents, dévoués, incapables de scrupules.
-Lorsqu'on en a trouvé de tels et qu'ils plaisent, on cherche à les
-conserver; on les comble d'honneurs et de richesses dont la moindre
-partie eût suffi pour récompenser les plus éminents services rendus au
-pays. Unis d'intérêts avec les maîtresses, ils forment des brigues, des
-cabales qui pénètrent dans les conseils du gouvernement, se partagent
-ses agents, entravent sa marche, et le portent à sacrifier sans cesse
-l'intérêt général à des intérêts particuliers et à précipiter l'État
-vers sa décadence ou dans le gouffre des révolutions. La gloire de Louis
-XIV est d'avoir échappé à ces influences, de n'avoir jamais livré le
-secret des affaires, de n'avoir jamais laissé entraver l'autorité de ses
-ministres, d'avoir gouverné par la seule force de son caractère et le
-seul empire de sa volonté; et cependant Louis XIV eut des maîtresses, et
-par conséquent il eut aussi des favoris. Nous avons souvent parlé des
-unes, disons un mot des autres.
-
-Dans ce nombre nous ne compterons pas le duc de Saint-Aignan et le
-marquis de Dangeau: quoiqu'ils fussent toujours des courtisans
-très-favorisés, ils n'étaient pas proprement des favoris. Essentiels
-pour l'arrangement des parties de jeux, des loteries, des fêtes, des
-cérémonies, des ballets, pour les petits vers, la prose galante, les
-nouvelles du jour, les riens agréables, leur complaisance pour des
-services moins publics, pour des affaires plus compromettantes était
-tout naturellement acquise. On y comptait, et on en usait selon
-l'occasion; mais ils n'étaient point initiés aux intrigues les plus
-secrètes de ce genre ni admis dans les réunions les plus intimes. Leur
-âge, différent de celui du roi, n'admettait pas entre eux et lui cette
-affection, cette familiarité expansive, cet abandon qui font disparaître
-le roi pour ne plus laisser voir que l'homme, que l'ami, et qui sont les
-indices caractéristiques du favoritisme complet. Les seuls courtisans de
-Louis XIV qu'on peut placer dans cette catégorie et que ménageaient les
-ministres à l'égal des maîtresses furent d'Armagnac, Marsillac, la
-Feuillade et Lauzun.
-
-Quant au premier (Louis de Lorraine, comte d'Armagnac), qui fut nommé
-grand écuyer et conserva constamment cette belle charge, Saint-Simon
-nous apprend que nul n'a joui auprès de Louis XIV d'une si constante et
-si parfaite faveur, jointe à la considération la plus haute, la plus
-marquée, la plus invariable. Sa belle figure, le jargon de la
-galanterie, l'habitude de la flatterie; une assiduité infatigable; une
-grande habileté à la danse, à l'équitation, à tous les exercices du
-corps; des richesses, du goût, de l'élégance, une curieuse recherche
-dans ses habillements; une magnificence de grand seigneur et un air de
-noblesse et de grandeur qui lui était naturel, qu'il ne déposait jamais
-avec personne, le roi seul excepté, telles furent les causes de ses
-succès[444].
-
- [444] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XV, p.
- 473.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 275, édit.
- de G. de S.-G.; ou t. I, p. 206, édit. de M.--_Ib._ (13 janvier
- 1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. II, p. 293,
- édit. de M.--_Ib._ (26 juillet 1675), t. III, p. 470, édit. de
- G.--_Ib._ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit. de
- G.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60.
-
-Le prince de Marsillac était le fils du duc de la Rochefoucauld, et
-porta toujours sur sa figure les cicatrices des blessures qu'il avait
-reçues pendant la Fronde en combattant avec son père contre le roi, qui
-cependant eut toujours en lui la confiance la plus entière. Ce ne fut ni
-par l'esprit ni par les agréments de sa personne que Louis XIV lui
-demeura si fortement attaché; car Saint-Simon a dit de lui que «c'était
-un homme entre deux tailles, maigre avec des gros os, un air niais
-quoique rude, des manières embarrassées, une chevelure de filasse, et
-rien qui sortît de là.» Mais nul ne mit plus de suite à étudier le goût
-et les habitudes de son maître, plus d'empressement à s'y conformer,
-plus d'assiduité à faire sa cour, plus de constance à se trouver
-toujours près de lui et sous sa main; il fut le seul qui, comme le roi,
-le manteau sur le nez, le suivait à distance lorsqu'il allait à ses
-premiers rendez-vous. Il était le confident de toutes les maîtresses
-tant que durait leur règne, le consolateur et l'ami de toutes celles
-dont le règne avait cessé[445].
-
- [445] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XI, p.
- 109,--_Ib._, t. VII, p. 174.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1671),
- t. II, p. 201, édit. de G.; _ib._, t. II, p. 167, édit. de M.;
- _ib._ (16 août 1675), t. IV, p. 20, édit. de G.; t. III, p. 397,
- édit. de M.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 187; SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 61, édit. de G.; _ib._, t.
- VI, p. 335, édit. de M.--_Ib._ (19 novembre 1687), t. VII, p.
- 318, édit. de G.--_Ib._, t. VIII, p. 45, édit. de M. (Marsillac
- est là mentionné comme duc de la Rochefoucauld, nom qu'il porta
- après la mort de son père); _ib._ (22 et 30 novembre 1688), t.
- VIII, p. 451 et 464, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 169-181,
- édit. de M.; _ib._, (13 décembre 1688), t. IX, p. 19; _ib._, t.
- IX, p. 217 (le grand veneur).
-
-C'est par des qualités plus éminentes et des services d'une plus noble
-nature que la Feuillade, dont nous avons déjà parlé dans la première
-partie de ces Mémoires[446], avait acquis la faveur de Louis XIV.
-Officieux pour ses amis et ceux qu'il protégeait, la Feuillade était
-haut et fier avec les indifférents; homme de parole et en qui on pouvait
-se fier; bien fait de corps et laid de visage, ayant un teint bilieux et
-bourgeonné, mais avec cela une physionomie et des traits agréables;
-distingué dans ses manières; beau parleur quand il voulait donner une
-idée de son mérite; charmant causeur quand il voulait plaire;
-connaissant l'art d'enchanter les femmes; libéral, poli, courageux,
-galant, gros et beau joueur; dominé par l'ambition et par l'amour du
-plaisir; sans suite dans ses idées, sans profondeur dans ses vues;
-recherchant avec emportement l'éclat et la célébrité; se lançant, pour y
-parvenir, dans les entreprises les plus étranges; prenant les
-résolutions les plus extravagantes: de là ses campagnes chevaleresques
-en Candie et en Hongrie, ce voyage en Espagne pour aller se battre avec
-Saint-Aunay, qui à Madrid, selon un bruit public, avait mal parlé du
-roi, et, enfin, ce somptueux monument de la place des Victoires, où des
-flambeaux toujours allumés brûlaient devant la statue de Louis XIV,
-comme devant celle d'une divinité[447].
-
- [446] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 507, chap. XXXVII.
-
- [447] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 232 à
- 235.--_OEuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, 1791, in-8º,
- t. X, p. 34-38.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p.
- 261, édit. de G.; t. II, p. 239, édit. de M. (16 août 1675), t.
- IV, p. 24; _ibid._, t. III, page 401 (20 juillet 1679); t. VI, p.
- 99, édit. de G.; ou t. V, p. 415, édit. de M.; _ib._ (11 mars
- 1689), t. IX, p. 207-209, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 379,
- édit. de M.--(Lettre de madame de la Fayette, 19 septembre 1691),
- t. X, p. 408, édit de G. de S.-G.; t. IX, p 472, édit. de M.
-
-Un zèle si ardent, une admiration si soutenue pour la personne du roi
-valut à la Feuillade cette faveur qu'il désirait tant et les grâces qui
-en étaient la suite: il fut nommé maréchal, mais sa faveur ne se soutint
-pas; il mourut à temps. Louis XIV était dégoûté «de ce courtisan,
-passant tous les courtisans passés,» comme dit madame de Sévigné[448].
-Il en fut de même de Lauzun, mais par un motif tout contraire. De tous
-les favoris de Louis XIV, Lauzun fut le seul qui ait osé affronter sa
-colère et qui l'ait fait impunément. Ce fut ce qui contribua le plus à
-la perte de cet homme extraordinaire et bizarre. Cadet de Gascogne, de
-la maison de Caumont, dénué de fortune, il fut recueilli par un cousin
-germain de son père, le maréchal de Gramont[449], qui le produisit à la
-cour. Il s'insinua en très-peu de temps dans les bonnes grâces du roi,
-qui le fit capitaine de ses gardes, maréchal de camp, et créa pour lui
-la charge de colonel général des dragons. C'était un petit homme blond,
-musculeux, bien pris dans sa taille, laid, très-négligé dans sa mise,
-d'une physionomie spirituelle; bon pour ses parents et ses amis, mais
-pour tout autre méchant et caustique; habile à saisir les ridicules,
-n'épargnant personne; d'un tempérament de fer; vif, actif, infatigable
-dans le plaisir, dans la guerre, dans les agitations de l'intrigue;
-magnifique dans sa dépense, grand et noble dans ses manières;
-extrêmement brave et d'une dextérité dangereuse dans les combats
-singuliers; tour à tour et au besoin audacieux et souple, caressant et
-brutal, insolent et rampant; fertile en expédients, saisissant
-rapidement tous les moyens d'arriver à son but, et ne laissant échapper
-aucune occasion; pourtant plein de caprices, de fantaisies et de
-jalousies. Nul ne réussit auprès d'un si grand nombre de femmes, et ne
-fut aussi prompt à se concilier toutes les sympathies de Louis XIV, à
-capter et ensuite à s'aliéner son affection[450].
-
- [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 415, édit.
- de M.; _ib._, t. VI, p. 99, édit. de G. de S.-G.--CHOISY,
- _Mémoires_, t. LXIII, p. 304-305.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV,
- p. 185-187.
-
- [449] Son nom alors était Antoine de Nompar de Caumont, marquis
- de Puyguilhem. Sur ce qui le concerne, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_,
- en date des 15 et 19 décembre 1670, 27 février 1671, 29 novembre
- 1671, décembre 1671, dans l'édit. de G. de S.-G., t. II, p. 305;
- 9 et 23 décembre 1671, 6 janvier 1677, 23 mars 1672, 8 mars 1676,
- 27 février 1679, 23 octobre 1680, 24 décembre 1688, 25 février
- 1689, 28 mai 1695.
-
- [450] _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME, _duchesse_
- D'ORLÉANS; 1833, in-8º, p. 346.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p.
- 520.--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 120.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, p. 515, et t. XLIII, p. 124 et 136.--LA FARE, t. LXV,
- p. 181 et 182.--DELORT, _Histoire de la détention des philosophes
- et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes_, précédée de
- celle de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun; 1829, in-8º, p. 41 à
- 45-176-180-186, 190.--LA BRUYÈRE, chapitre _De la Cour_, 394,
- Straton.--CAYLUS, _Mémoires_, t. XLVI, p. 466.
-
-Avec la fermeté de caractère de Louis XIV, avec cette auréole de
-grandeur dont il savait s'entourer, cette élévation dans les idées, ces
-généreuses inclinations qui le portaient à récompenser par des honneurs,
-des dignités, des richesses les talents, les vertus, les services rendus
-à l'État, le besoin de maîtresses et de favoris, que l'exercice de la
-puissance suprême lui avait fait contracter, n'aurait eu que peu
-d'inconvénients. Mais il aurait fallu réserver pour soi seul le
-privilége de telles faiblesses; surtout les écarter de sa famille, et
-les faire considérer comme une sorte de dédommagement aux soucis de la
-royauté. Malheureusement ces faiblesses mirent le roi dans l'impuissance
-de réprimer, ainsi qu'il l'aurait voulu, les honteux désordres de son
-frère et de ceux qui entouraient ce prince. Ce fut là la grande
-souillure de ce siècle glorieux; ce fut là que se forma cette gangrène
-qui, dans ce règne et dans les deux règnes suivants, infiltra ses
-poisons dans toutes les veines du corps social, et porta au plus haut
-degré, dans toutes les classes, la corruption des mœurs. A la cour du
-duc d'Orléans, ce n'était plus, comme à celle du roi, la volupté se
-produisant au grand jour décente et gracieuse, tenue en respect par la
-vertu, la religion et la gloire; c'était la débauche sans frein,
-accompagnée de l'ivresse et de l'impiété, s'abandonnant sans scrupule à
-des plaisirs réprouvés[451]. Pour faire cesser de tels déréglements, le
-roi ne pouvait user de toute son autorité, puisque pour lui-même il
-faisait taire les lois protectrices de l'autorité conjugale. Il fut donc
-réduit à des admonitions, qui eurent peu d'effet. Cependant la duchesse
-d'Orléans, qui voyait dans le chevalier de Lorraine l'obstacle qui
-l'empêchait de reconquérir la tendresse de son mari, demanda qu'il fût
-écarté. Louis XIV, auquel sa belle-sœur était utile pour ses
-négociations avec Charles II, ne pouvait lui rien refuser: il exila
-l'indigne favori. Celui-ci vit que la mort de celle qui avait causé son
-exil pouvait seule le faire cesser; il ne recula pas devant l'idée d'en
-rapprocher le terme par un forfait. Comme ceux qui étaient restés près
-du prince étaient tous ses affidés, ses complices et qu'ils ne pouvaient
-qu'avec lui ressaisir l'ascendant qu'ils avaient obtenu sur leur maître,
-il fut facile au chevalier de Lorraine d'exécuter de loin le crime
-qu'il avait conçu. De Rome, où il résidait, il envoya le poison au comte
-de Beuvron et au marquis d'Effiat[452], ses complices; et cette belle et
-jeune Henriette, récemment revenue d'Angleterre, joyeuse et triomphante
-du succès de l'importante négociation dont Louis XIV l'avait chargée,
-expira à Saint-Cloud le 29 juin 1670, après neuf heures d'horribles
-tortures, entre les bras de madame de la Fayette et de Bossuet, en
-présence de l'ambassadeur anglais et de toute la cour, qui la virent
-presser sur ses lèvres le même crucifix dont Anne d'Autriche s'était
-servie dans le moment suprême.
-
- [451] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 20.--CHOISY,
- _Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot et Monmerqué, p.
- 386-391-392, 463.--Madame de LA FAYETTE, _Hist. de_ MADAME
- HENRIETTE D'ANGLETERRE, t. LXIV, p. 392 et 396-397.--LOMÉNIE DE
- BRIENNE, _Mémoires_, 1828, in-8º, p. 298.
-
- [452] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. 1829, in-8º, t.
- III, p. 177-181, chap. XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, chap.
- XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres complètes_, 1790, in-8º, t. III, p.
- 36-43; _ibid._, p. 223 à 226.--(Lettre de MONSIEUR, frère de
- Louis XIV, à Colbert.)
-
-La voix éloquente qui avait récemment retenti sur le cercueil de la
-reine d'Angleterre se fit encore entendre sur celui de sa fille. Bossuet
-n'était arrivé près de la princesse que dans ses derniers instants, mais
-assez à temps encore pour dissiper, par des paroles de foi, d'amour et
-de confiance en Dieu, les agitations et les terreurs qu'avaient jetées
-dans l'âme de cette infortunée, en proie à de si horribles souffrances,
-les longues et sévères exhortations d'un austère confesseur[453]. Plus
-calme après avoir entendu Bossuet, elle ordonna à voix basse, en
-anglais, à une de ses femmes placée près de son lit, que lorsqu'elle ne
-serait plus, on détachât de son doigt l'émeraude qui s'y trouvait et
-qu'on la remît à l'apôtre consolateur, comme une bague qu'elle avait
-fait faire pour lui. Ce souvenir, cette dernière pensée du départ et
-plus encore le spectacle des souffrances et de la mort cruelle de cette
-jeune princesse donnèrent à l'éloquence de Bossuet une suavité, une
-grâce touchante et mélancolique qu'on ne retrouve dans aucun de ses
-autres discours. Dans ces tristes et solennelles circonstances, chacune
-des explosions de ce génie sublime était presque toujours suivie de la
-conversion de quelques-unes des personnes qui en avaient été témoins. Ce
-fut après que Bossuet eut prononcé, dans la majestueuse basilique de
-Saint-Denis, le 21 août 1670, l'oraison funèbre d'Henriette
-d'Angleterre, que le marquis de Tréville, toujours cité comme un des
-hommes les plus instruits et les plus spirituels de son temps, prit la
-subite résolution de se retirer du monde et de la cour, pour se livrer
-tout entier à ses religieuses pensées et aux nouveaux devoirs qu'elles
-lui imposaient.
-
- [453] Nicolas Feuillet. Conférez sa relation, et BOILEAU, _Satire
- IX_, vers 249, t. I, p. 157, et la note dans l'édition de
- Saint-Marc, 1747, in-8º; et t. I, p. 210, édit. de M. Berriat
- Saint-Prix, 1830, in-8º.--Sur les remords qui pouvaient
- tourmenter cette princesse, voyez GUY-PATIN, _Lettres_ (novembre
- 1654), t. I, p. 217, éd. 1846.
-
-La perte d'Henriette d'Angleterre fut ressentie d'autant plus vivement
-par Louis XIV qu'il se trouvait blessé dans ses plus chères affections
-et contrarié dans les combinaisons de sa politique. Dès sa jeunesse il
-s'était senti de l'inclination pour sa belle-sœur; elle était un des
-ornements de sa cour, le gage de l'alliance entre la France et la
-Grande-Bretagne; et lorsqu'elle lui fut ravie elle venait de resserrer
-l'union qui existait entre lui et Charles II, entre les souverains de
-deux grands royaumes, contristés par sa mort. Louis XIV ne se méprit pas
-sur la cause de cet événement, et reconnut de quel côté partait le coup.
-Mais l'intérêt de l'État le força de dissimuler et de paraître persuadé
-que cette mort avait été naturelle. Elle avait produit une telle
-sensation en Angleterre qu'on parlait de se saisir de tous les Français
-qui y résidaient; et Charles II, qui ne pouvait se consoler de la perte
-de sa sœur, paraissait disposé à seconder l'animosité publique contre
-les sujets du roi de France. Pour cette seule cause, une guerre pouvait
-s'ensuivre entre les deux pays, qui étaient loin d'être aussi bien
-disposés l'un pour l'autre que les rois qui les gouvernaient. Pour
-calmer cette irritation, Louis XIV déguisa sa pensée, fit taire ses
-ressentiments. Par des procès-verbaux de ses médecins et de ses
-chirurgiens, qui firent l'autopsie de la princesse, il fit constater que
-le poison n'avait pas eu de part à sa fin cruelle. La nécessité de
-dérouter tous les soupçons, surtout d'écarter ceux qui pesaient sur son
-frère, et l'impossibilité de convaincre par des preuves les plus
-coupables le forcèrent de rappeler de son exil le chevalier de Lorraine
-et d'agir avec la même dissimulation envers ses complices. Par ces actes
-le roi parvint bien à jeter de l'obscurité sur la véritable cause de cet
-événement; mais lui n'eut aucun doute. Il avait saisi, par l'aveu d'un
-des criminels, tous les fils de cette horrible trame; et ce fut pour lui
-un grand soulagement d'acquérir la certitude que son frère n'y avait
-aucune part, et qu'elle avait été ourdie et exécutée à son insu[454].
-
- [454] SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. III, p. 177, 181, ch.
- XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, ch. XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres
- complètes_, t. III, p. 36-43; _ibid._, p. 223 à 226 (Lettre de
- MONSIEUR à Colbert).--MIGNET, _Documents sur l'histoire de
- France, négociations relatives à la succession d'Espagne sous
- Louis XIV_, 1842, in-4º, t. III, p. 184, 186; _ibid._, p. 208
- (Lettre de Colbert à M. de Lionne, du 3 juillet 1670).--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (12 février 1672, du 26 juin 1676), t. II, p. 385,
- édit. de G. de S.-G.; _ibid._., t. II, p. 326, édit. de
- M.--PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires intéressants pour servir à
- l'histoire de France_, t. III, p. 406 (_Mort chrétienne de_
- MADAME, _duchesse d'Orléans, femme de_ MONSIEUR, _par_ FEUILLET).
- Il y a un extrait très-incomplet de cette curieuse relation dans
- BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p.
- 82-89.--Conférez encore, dans PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires_,
- etc., t. II, p. 128, 392 et 406, et 411-419.--LA FAYETTE,
- _Mémoires_, t. LXIV, p. 446-471. Bossuet a donné une autre
- relation de la mort de MADAME; voyez BOSSUET, _Oraison funèbre
- d'Henriette d'Angleterre_, édit. de 1686.--DE BAUSSET, _Vie de
- Bossuet_, t. I, p. 244 à 283.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 417 à
- 463.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 191, 196.--LA FARE,
- _Mém._, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit.
- de M.; _ibid._, t. I, p. 261, édit. de G. de S.-Germ. (lettre en
- date du 6 juillet 1670).--LOUIS XIV. _OEuvres_, t. V, p.
- 469.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 219.--MONMERQUÉ, _Biographie
- universelle_, t. XX, p. 198-199 (art. HENRIETTE).--_Mémoires,
- fragments historiques et correspondances de_ MADAME, _duchesse
- d'Orléans_, 1833, in-8º, p. 209, 210, 211 et 398.--Sir WILLIAM
- TEMPLE, _Lettres_, t. II, p. 132.--_Le Sentiment de Vallot_
- (médecin du roi) _sur les causes de la mort de madame la duchesse
- d'Orléans_ (mémoire autographe à la bibliothèque de
- L'Arsenal).--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. de G. de
- S.-G., 1823, in-8º; et t. V, p. 4; et t. II, p. 261.--_Histoire
- secrète de la France_; Londres, 1713, t. I, p. 130; t. III, p.
- 4.--Le savant M. Floquet a publié, dans la _Bibliothèque de
- l'École des chartes_ (2e série, 1845, t. I, p. 174), une _Lettre
- inédite de_ BOSSUET _sur la mort d'Henriette-Anne d'Angleterre,
- duchesse d'Orléans_. Cette lettre n'a point été imprimée d'après
- l'autographe. Elle est rapportée dans les _Mémoires de_ PHILIBERT
- DE LA MARE, conseiller au parlement de Dijon, mort le 16 mai
- 1687, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque royale. C'est
- de ce manuscrit que M. Floquet a tiré cette lettre. L'auteur des
- _Mémoires_ n'a pu même dire à qui elle est adressée; il est
- facile de voir qu'elle est supposée et qu'elle ne peut avoir été
- écrite par Bossuet: fût-elle vraie et authentique, elle ne ferait
- que confirmer l'exactitude du récit de madame de la Fayette, la
- relation de Feuillet, les révélations de Saint-Simon, et ajouter
- aux preuves nombreuses de l'empoisonnement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-1670-1671.
-
- Madame de Sévigné s'exprime brièvement en annonçant la mort de
- MADAME.--Elle ne s'étend que sur les faits peu connus.--Aventure
- de la princesse de Condé.--Duval, son valet de pied, et Louis de
- Rabutin, son page, tirent l'épée l'un contre l'autre en sa
- présence, et lui font une blessure au sein.--Duval est condamné
- aux galères.--Madame de Sévigné le voit à la chaîne, et cause avec
- lui.--Louis de Rabutin s'enfuit en Allemagne.--Il épouse la
- duchesse de Holstein.--Par ce mariage les Rabutin sont alliés à la
- maison royale de Danemark.--Louis de Rabutin parvient au grade de
- feld-maréchal de l'empereur.--Éloge que madame de Sévigné et Bussy
- font de Louis de Rabutin, leur cousin.--Madame de Sévigné regrette
- que Bussy-Rabutin n'ait pas été aussi heureux.--Sa réflexion sur
- la Providence.--Spirituelle réponse de Bussy au P. la Chaise sur
- ce sujet.--Madame de Sévigné, bien instruite des intrigues
- galantes du grande monde et de la cour, y fait souvent
- allusion.--Ces allusions sont obscures pour les lecteurs
- modernes.--Passage d'une de ses lettres sur le maréchal de la
- Ferté, le comte de Saint-Paul et le comte de Fiesque.--Détails sur
- ces personnages.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de
- Nevers.--Détails sur le duc de Nevers.--Pouvoir de
- Montespan.--Détails sur la Vallière.--Bal donné par le roi aux
- Tuileries.--Madame de Sévigné y assiste.--Elle remarque que ce bal
- était triste.--Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y
- avaient point paru.--Cette dernière s'était retirée aux sœurs
- Sainte-Marie de Chaillot.--Le roi repart pour Versailles.--Il
- écrit à la Vallière, et lui envoie successivement le maréchal de
- Bellefonds et Lauzun, pour l'engager à revenir à Versailles: elle
- s'y refuse.--Il envoie, avec des ordres impératifs, Colbert, qui
- la ramène.--Causes de la tendresse du roi pour la Vallière.--Cette
- tendresse fait le malheur de celle-ci.
-
-Dans le petit nombre de lettres de madame de Sévigné qui nous ont été
-conservées pour la période de temps qu'embrasse le chapitre précédent,
-il est parlé des faits et des événements dont nous venons de faire
-mention; mais c'est toujours en peu de mots quand il s'agit de ceux dont
-les détails étaient publics: ainsi, en annonçant à Bussy que Corbinelli
-allait le rejoindre, elle se contente de dire au sujet de la mort
-d'Henriette, dont toute la France s'entretenait depuis sept jours: «Il
-vous dira la mort de Madame, l'étonnement où l'on a été en apprenant
-qu'elle a été malade et morte en huit heures, et qu'on perdait avec elle
-toute la joie, tout l'agrément et tous les plaisirs de la cour[455].»
-
- [455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit. de M.--_Ibid._, t.
- I, p. 261, édit. de G. de S.-G. (6 juillet 1670).
-
-Elle écrit plus longuement lorsqu'elle parle de faits moins connus,
-d'anecdotes secrètes dont s'emparait la malignité publique, mais que,
-par la crainte de se compromettre, on ne racontait qu'en tête à tête ou
-à voix basse. De cette espèce était l'aventure arrivée à la princesse de
-Condé, qui fit assez de bruit pour qu'on crût nécessaire d'en parler
-dans la gazette de manière à sauver l'honneur de cette princesse[456].
-Madame de Sévigné la raconte à Bussy dans une lettre du 23 janvier 1671.
-
- [456] Recueil de gazettes nouvelles, in-4º (17 janvier 1671);
- GUY-PATIN, _Lettres choisies_, 1685, in-18, p. 480 (lettre du 14
- janvier 1671; le fait eut lieu le 13; la date de la lettre est
- exacte).
-
-«On me vient de conter une aventure extraordinaire qui s'est passée à
-l'hôtel de Condé et qui mériterait de vous être mandée, quand vous
-n'auriez pas l'intérêt que nous y avons. La voici[457]. Madame la
-princesse (Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé) ayant
-pris depuis quelque temps de l'affection pour un de ses valets de pied
-nommé Duval, celui-ci fut assez fou pour souffrir impatiemment la bonne
-volonté qu'elle témoignait aussi pour le jeune Rabutin, qui avait été
-son page. Un jour qu'ils se trouvaient tous deux dans sa chambre, Duval
-ayant dit quelque chose qui manquait de respect à la princesse, Rabutin
-mit l'épée à la main pour l'en châtier; Duval tira aussi la sienne; et
-la princesse, se mettant entre deux, fut blessée légèrement à la gorge.
-On a arrêté Duval, et Rabutin est en fuite: cela fait grand bruit en ce
-pays-ci. Quoique le sujet de la noise soit honorable, je n'aime pas
-qu'on nomme un valet de pied avec Rabutin.»
-
- [457] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 227, édit. de
- Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 302, édit. de G. de S.-G. (23
- janvier 1671).--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 276 et
- 277.
-
-Madame de Montmorency manda aussi cette nouvelle à Bussy avec des
-circonstances peu différentes[458]; mais elle ajoute que monsieur le Duc
-(le duc d'Enghien, fils du prince de Condé) serait parvenu à apaiser la
-colère de son père; que MADEMOISELLE, qui en voulait à Condé, (nous
-dirons bientôt par quel motif), fit de cette aventure l'objet de ses
-railleries à la cour. Condé, irrité et excité encore par la princesse
-Palatine, exila sa femme à Châteauroux. «Il n'y (a) pas de désespoir
-pareil au sien, dit madame de Montmorency; personne que ses trois
-proches ne l'a vue en partant.» Si de tels écarts pouvaient être
-excusés, ils le seraient dans cette infortunée princesse. Depuis la mort
-du cardinal de Richelieu, son oncle, elle était traitée par son mari
-avec peu d'égards: «Les mauvais traitements, dit MADEMOISELLE,
-redoublèrent après le mariage de monsieur le Duc; elle était réduite à
-ne voir personne.» A Châteauroux elle fut tenue en captivité; il se
-passa un temps assez long avant qu'on lui donnât la liberté de se
-promener dans la cour du château, et ce fut seulement en présence des
-gens que le prince avait chargés de la garder.
-
- [458] BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p. 89
- (lettre de madame de Montmorency, à Paris, ce 25 février 1671;
- peut-être faut-il corriger 25 janvier).
-
-Cependant il ne faut pas oublier de dire que la querelle de Louis de
-Rabutin et de Duval n'était pas la première que la princesse de Condé
-eût occasionnée par ses coupables imprudences. Au temps de la Fronde,
-elle fut la cause de la mort du jeune marquis de Cessac, qui, à l'âge de
-vingt-deux ans, fut tué en duel par Coligny, son ami, qu'il crut être
-son rival. Coligny, au contraire, s'était attaché à une des filles
-d'honneur de la princesse, nommée Gerbier, celle-là même qui, par son
-esprit et son habileté, avait le plus contribué à soustraire à la
-vigilance de Mazarin toute la famille du prince de Condé, retirée à
-Chantilly[459].
-
- [459] Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 34, chapitre
- III.--COLIGNY-SALIGNY, _Mémoires_, 1841 et 1843, in-8º, p.
- 24-31.--LENET, _Mémoires_, t. LIII, p. 139 à 143.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, 3 juillet 1655, t. I, p. 40, édit. de G. de S.-G.; t.
- I, p. 32, édit. de M.
-
-On fit le procès à Duval; il fut condamné aux galères. Madame de
-Sévigné, en allant promener à Vincennes, le vit à la chaîne des
-galériens qui partaient pour Marseille; elle s'entretint avec lui, et il
-lui parut un homme de bonne conversation[460].
-
- [460] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 10, édit. de M., ou t. II, p.
- 12, édit. de G. de S.-G. (lettre du 10 avril 1671).--GUY-PATIN
- (lettre en date du 17 mars 1671).
-
-Quant à Louis de Rabutin, cette aventure lui valut une fortune et un
-degré d'élévation qu'il n'eût jamais osé espérer en France. Obligé de
-s'expatrier pour fuir la vengeance du prince, il se vit, comme dit
-très-bien madame de Sévigné, romanesquement transporté en
-Allemagne[461]. Là, aimable auprès des femmes et brave sur les champs de
-bataille, la guerre le porta successivement, dans les armées de
-l'empereur, jusqu'au grade supérieur de feld-maréchal[462]; et le
-mariage le plus brillant lui procura l'alliance, et par lui à tous les
-Rabutin, de la famille royale de Danemark. Aussi madame de Sévigné se
-montre-t-elle glorieuse de ce cousin germain d'Allemagne; et elle
-s'empressa d'entrer en correspondance avec la femme qu'il avait épousée.
-Cette cousine allemande, comme elle l'appelle, était la duchesse de
-Holstein, Dorothée-Élisabeth, fille de Philippe-Louis, héritier de
-Norwége, duc de Holstein-Wiesembourg, arrière-petit-fils de Christiern
-III, élu roi de Danemark en 1525, dont la postérité, réélue à chaque
-interrègne en la personne de l'aîné de la maison royale, est devenue
-héréditaire en 1660, et règne encore aujourd'hui. Louis de Rabutin, mari
-de Dorothée-Élisabeth, descendait de Christophe de Rabutin, seigneur de
-Ballore, quatrième fils d'Amé de Rabutin; tandis que madame de Sévigné
-et le comte de Bussy étaient descendus de Hugues de Rabutin, fils aîné
-d'Amé de Rabutin[463]. Louis de Rabutin était donc leur cousin germain,
-mais d'une branche cadette. Aussi plusieurs fois madame de Sévigné
-regrette que Bussy n'ait pas eu une aussi brillante destinée que ce
-cousin. «Il est vrai, dit-elle dans une lettre adressée à Bussy, que
-j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le marquis de Villars
-nous en dit des merveilles à son retour de Vienne, et de sa valeur, et
-de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et du bon air de sa
-maison. Je sentis la force du sang, et je la sens encore dans tout ce
-que dit la gazette de sa blessure. Vous êtes cause, mon cher cousin, que
-j'écris à cette duchesse-comtesse en lui envoyant votre paquet
-[probablement la généalogie des Rabutin, dressée par Bussy]. J'admire
-toujours les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce
-Rabutin d'Allemagne, notre cadet de toutes façons, par des chemins
-bizarres et obliques s'élève et soit heureux; et qu'un comte de Bussy,
-l'aîné de sa maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services,
-même avec la plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux
-homme de la cour de France. Oh! bien, Providence, faites comme vous
-l'entendrez: vous êtes la maîtresse; vous disposez de tout comme il vous
-plaît; et vous êtes tellement au-dessus de nous qu'il faut encore vous
-adorer, quoi que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe
-et qui nous punit; car devant elle nous méritons toujours d'être
-punis[464].»
-
- [461] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 230, édit.
- de M.; t. I, p. 302, édit. de G. de S.-G.--(1er février 1671,
- lettre de Bussy à madame de Sévigné), t. I, p. 231, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 305, édit. de G. de S.-G.
-
- [462] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 septembre 1687, notre cousin
- d'Allemagne), t. VII, p. 471, édit. de M.; t. VII, p. 268, édit.
- de G. de S.-G.--(13 septembre 1687), t. VII, p. 474, édit. de M.;
- t. VIII, p. 271, édit. de G. de S.-G--(13 août 1688, à notre
- cousin d'Allemagne), t. VIII, p. 61, édit. de M.; t. VIII, p.
- 335, édit. de G. de S.-G.--(15 et 22 septembre 1688), t. VIII, p.
- 78 et 80, édit. de M.; t. VIII, p. 354 et 356, édit. de G. de
- S.-G.--(23 mars 1689), t. VIII, p. 390, édit. de M.--(22
- septembre 1688), t. VIII, p. 356, édit. de G. de S.-G.
-
- [463] MONMERQUÉ, _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. 1820,
- in-8º, p. 106, note _a_, p. 80, note _a_, et t. V, p. 358.
-
- [464] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 et 28 septembre 1688), t. VIII, p.
- 81 et 88, édit. de M.; t. VIII, p. 357 et 360, édit. de G. de
- S.-G.
-
-Bussy confirme cet éloge donné à son cousin d'Allemagne, et répond ainsi
-à madame de Sévigné: «Tout ceux qui retournent de Vienne disent de notre
-cousin les mêmes choses que vous a dites M. de Villars, madame; lui et
-sa femme sont l'ornement de la cour de l'empereur. Ce que vous dites de
-la Providence sur cela est fort bien dit; quelque fertile que je sois en
-pensées et en expressions, je n'y saurais rien ajouter, sinon que je
-reçois toutes les disgrâces de la main de Dieu, comme des marques
-infaillibles de prédestination. La dernière fois que je vis le P. la
-Chaise, il me dit, sur les plaintes que je lui faisais des duretés du
-roi, que Dieu me témoignait par là son amour. Je lui répondis que je le
-croyais; que je voyais bien qu'il me voulait avoir, et qu'il m'aurait;
-mais que j'aurais bien voulu que c'eût été un autre que Sa Majesté qui
-eût fait mon salut[465].»
-
- [465] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 septembre 1688).--On fit une
- nouvelle des aventures de ce Jean-Louis de Rabutin, sous le titre
- de _l'Heureux page_, nouvelle galante, 1691 à 1694; Cologne, 1691
- à 1697. Voy. BARBIER _Anonymes_, t. II, p. 52, qui n'indique pas
- l'auteur. L'auteur fait mention de ce comte Jean-Louis de
- Rabutin qui aurait parlé un peu librement de son cousin Rozier.
-
-Les deux lettres que nous venons de citer, pour terminer ce que nous
-avions à dire sur les suites singulières de l'aventure arrivée à la
-princesse de Condé, sont bien postérieures au temps dont nous nous
-occupons; mais elles montrent la continuité de la mauvaise fortune de
-Bussy, et nous prouvent la constance des sentiments religieux de madame
-de Sévigné, que nous retrouverons tenant toujours le même langage à
-toutes les époques de sa vie. Cependant qu'on ne croie pas que c'est
-uniquement parce qu'un Rabutin se trouve impliqué dans l'affaire de la
-princesse de Condé que madame de Sévigné la raconte à Bussy: elle se
-montre en général fort instruite des intrigues galantes de son temps; et
-quand elle écrivait à sa fille ou à Bussy, ou au comte de Grignan,
-qu'intéressaient beaucoup les anecdotes scandaleuses de la cour ou du
-grand monde, elle y fait souvent allusion. Ces allusions, parfaitement
-intelligibles pour ceux à qui elle écrivait, ne peuvent être comprises
-par les lecteurs actuels, qui, pour la plupart, ignorent que l'histoire
-d'une époque, pour être bien connue, a besoin qu'on se donne la peine de
-scruter la vie privée des personnages qui ont eu quelque part aux
-événements publics.
-
-Ainsi, dans une lettre en date du 10 décembre 1670, écrite au comte de
-Grignan par madame de Sévigné, on lit: «Le maréchal de la Ferté dit ici
-des choses non pareilles; il a présenté à sa femme le comte de
-Saint-Paul et le _Petit Bon_, en qualité de jeunes gens qu'il faut
-présenter aux dames. Il fit des reproches au comte de Saint-Paul d'avoir
-été si longtemps sans l'être venu voir. Le comte a répondu qu'il était
-venu plusieurs fois chez lui; qu'il fallait donc qu'on ne le lui eût pas
-dit[466].»
-
- [466] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit.
- de M.; t. I, p. 282, édit. de G. de S.-G.
-
-Pour bien saisir toute la spirituelle malice de ce passage, en apparence
-si simple et si innocent, il faut se rappeler que le comte de
-Saint-Paul, dont nous avons déjà parlé dans ces Mémoires[467] pour avoir
-entraîné le jeune Sévigné à la guerre de Candie, était âgé de vingt ans
-et un des plus beaux hommes de la cour lorsque madame de Sévigné
-écrivait cette lettre à sa fille; de plus, neveu du grand Condé, le
-comte de Saint-Paul était l'unique héritier de la riche maison de
-Longueville, parce que son frère aîné, réduit à l'état d'imbécillité,
-devait se faire religieux et renoncer à tous ses droits en faveur de son
-cadet[468]. Le comte de Saint-Paul était donc un des plus brillants
-partis de France et en même temps un des cavaliers les plus polis et les
-plus braves. A tous ces titres il était vivement recherché par les
-femmes ambitieuses et coquettes. Parmi ces dernières, la maréchale de la
-Ferté[469], quoique âgée de près de quarante ans, mais encore belle et
-fraîche, entreprit de lui plaire. Elle employa pour l'attirer chez elle
-le comte de Fiesque[470], amant de madame de Lionne[471], dont la
-mère[472], prodigue et légère, avait été dame d'honneur de MADEMOISELLE
-et dont le père, mort en 1660, s'était ruiné au service du prince de
-Condé[473]. Le comte de Fiesque, sans héritage, homme d'esprit, peu
-guerrier, aimable avec les femmes[474], et cherchant à réparer les
-torts de la fortune aux dépens de celles dont il avait gagné les bonnes
-grâces, était envers toutes si plein de complaisance qu'elles l'avaient
-surnommé le _Petit Bon_[475]. C'est lui que madame de Sévigné désigne
-par ce surnom dans sa lettre; et l'on comprend ce qu'il y avait de
-piquant, pour tous ceux qui n'ignoraient pas les intrigues galantes de
-la maréchale de la Ferté, d'apprendre que le comte de Saint-Paul et le
-comte de Fiesque lui avaient été présentés par son mari, les reproches
-que celui-ci leur adressait et la réponse du comte de Saint-Paul, qui
-pour s'excuser affirme qu'il est venu fréquemment chez le maréchal, mais
-qu'on ne lui en a rien dit.
-
- [467] Voyez ci-dessus, chapitre XI, p. 193 de ce volume.
-
- [468] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 157 (lettre du comte de Choiseul
- à Bussy, en date du 3 mai 1671). Ce frère du comte de Saint-Paul
- prit par la suite le nom d'abbé d'Orléans.
-
- [469] _Histoire de la maréchale de la Ferté_, dans la _France
- galante_, 1695, p. 191 à 263.--_Histoire amoureuse des Gaules_,
- 1754, t. III, p. 1 à 102.
-
- [470] Jean-Louis-Marie, comte de Fiesque.
-
- [471] Conférez les _Vieilles amoureuses_, dans la _France
- galante_, 1695, p. 191 à 263.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril et 17
- juillet 1676), t. IV, p. 262 et 380, édit. de M.; t. V, p. 19,
- édit. de G. de S.-G.
-
- [472] Madeleine d'Angennes de la Loupe, femme du maréchal de la
- Ferté-Senectaire (Sennetaire).
-
- [473] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 456.--LORET, liv. III,
- p. 142; liv. IV, p. 85, 97, 123.
-
- [474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre du 24 juillet 1675), t. III, p.
- 335, édit. de M.--_Ibid._, t. III, p. 461, édit. de G. de S.-G.
- «Pour ce dernier (le comte de Fiesque), on est tenté de dire: Di
- cortesia più che guerra amico.»
-
- [475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit.
- de M., et t. I, p. 282.--(17 juillet 1676), t. IV, p. 380. édit.
- de M.; t. V, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_France galante ou
- Histoire amoureuse de la cour_, 1695, in-12, p. 1 à 102, et p.
- 265 à 405 (_France italienne_).--MONMERQUÉ, dans les _Lettres de
- Sévigné_, t. VI, p. 138, note _a_.
-
-Ce qui attirait particulièrement l'attention de madame de Sévigné et lui
-fournissait des sujets favoris de correspondance, c'est surtout ce qui a
-rapport au roi, directement ou indirectement. Aussitôt que le mariage du
-duc de Nevers eut été décidé, madame de Sévigné n'oublia pas de l'écrire
-à son gendre. Ce mariage était un événement, et acquérait de
-l'importance parce qu'il prouvait le crédit de la nouvelle maîtresse:
-«Ma fille me prie de vous mander le mariage de M. de Nevers... Il
-épouse, devinez qui? Ce n'est pas mademoiselle d'Houdancourt, ni
-mademoiselle de Grancé: c'est mademoiselle de Thianges, jeune, jolie,
-modeste, élevée à l'Abbaye-aux-Bois. Madame de Montespan en fait les
-noces dimanche; elle en fait comme la mère et en reçoit tous les
-honneurs. Le roi rend à M. de Nevers toutes ses charges; de sorte que
-cette belle, qui n'a pas un sou, lui vaut mieux que la plus riche
-héritière de France. Madame de Montespan fait des merveilles
-partout[476].»
-
- [476] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 210, édit.
- de Monmerqué; t. I, p. 2?1, édit. de G. de S.-G.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, t. XLII, p. 50, 77, 87, 95, 108, 113.--LA FAYETTE, t.
- LXIV, p. 378.--BUSSY, t. V, p. 83.
-
-Ce fut Lauzun qui négocia le mariage de cette belle nièce de madame de
-Montespan; il eut à vaincre les irrésolutions de cet étrange duc de
-Nevers, qui, dit MADEMOISELLE, «va et vient de Rome par fantaisie deux
-ou trois fois l'année, comme les autres qui vont se promener au Cours,
-et qui se trouva marié lorsqu'il ne croyait pas l'être[477].»
-
- [477] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 247 et 248 (année
- 1670).--CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 403 et 404.
-
-Mademoiselle de Thianges était adorée de sa mère, qui la préférait de
-beaucoup à sa sœur cadette, la duchesse de Sforce[478], et à son fils,
-homme médiocre, comme avait été son père. La duchesse de Nevers
-justifiait par son esprit et sa beauté la prédilection maternelle; mais
-cette modestie de l'Abbaye-aux-Bois, que vante en elle madame de
-Sévigné, disparut bientôt à la cour; et par là peut-être, comme par son
-humeur caustique et joviale, la duchesse de Nevers ressemblait à sa
-mère, qui, selon la remarque de mademoiselle de Montpensier, «aimait à
-rire et n'était pas plus charitable pour les autres qu'on ne l'était
-pour elle.[479]»
-
- [478] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 402 et 403.
-
- [479] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 95, 96 (année 1656).
-
-Rien n'intéresse plus, dans la vie privée de Louis XIV, que tout ce qui
-concerne la Vallière, cet objet de ses premières affections, cette
-touchante victime de son inconstance. Le rang, les honneurs, les
-richesses n'avaient pu vaincre sa modestie, ni les puissantes séductions
-de la volupté lui ravir sa pudeur. Elle n'avait ressenti de l'amour que
-les purs et délicieux sentiments qu'il inspire. Ses religieuses
-douleurs[480] et les remords qui l'agitaient la montraient encore plus
-digne du grand monarque qui avait triomphé de sa vertu et de son Dieu.
-Louis XIV tenait à la Vallière par le cœur, par le souvenir des jours
-de bonheur dont il lui était redevable, par la persuasion de son entier
-dévouement pour lui, surtout par l'estime profonde qu'il ne pouvait
-refuser à la sincérité de l'unique passion qui ait pu altérer la pureté
-de cette âme pieuse et virginale. Mais les sens, mais le besoin de
-distractions l'entraînaient vers une autre maîtresse plus belle, plus
-spirituelle, dont l'humeur fière, la gaieté caustique et l'agaçante
-coquetterie formaient un contraste avec l'humble et scrupuleuse
-tendresse de la Vallière. Les humiliations que celle-ci éprouva de la
-part de son orgueilleuse rivale la poussèrent à une résolution
-désespérée.
-
- [480] Conférez SÉVIGNÉ, t. I, p. 322, 323, 334; t. III, p. 263,
- 304, 305; t. V, p. 170; t. VI, p. 177; t. VII, p. 190.--BUSSY,
- _Lettres_, t. V, p. 79-82.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p.
- 170.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 21, 196.--LA FAYETTE,
- _Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414, 456.--CAYLUS, _Mémoires_,
- t. LXVI, p. 379 et 380.
-
-Le dernier jour de carnaval de cette année 1671, Louis XIV donna un bal
-aux Tuileries; contre l'ordinaire ce bal fut triste[481]. Madame de
-Sévigné, qui y fut invitée et y assista, en fait la remarque; elle en
-écrit ainsi à sa fille: «Le bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais
-il ne fut une telle tristesse: je crois que c'était votre absence qui en
-était la cause. Bon Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que
-d'amitiés! que de soins de savoir de vos nouvelles! que de louanges
-qu'on vous donne!»
-
- [481] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 299 (1671).--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (13 février 1671), t. I, p. 247, édit. de Monmerqué; t.
- I, p. 324, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306
- (7 janvier 1671).
-
-Comme elle aimait à flatter sa fille, cette faible mère! Certainement
-elle n'ignorait pas que toutes les personnes qui se trouvaient à ce bal
-étaient préoccupées de tout autre chose que de l'absence de madame de
-Grignan. On avait remarqué que madame de Montespan et madame de la
-Vallière, qu'on voyait dans toutes les fêtes, ne se trouvaient point à
-celle-ci; et la tristesse dont le visage du roi était empreint s'était
-répandue dans toute l'assemblée. Les soupçons que l'on avait sur les
-causes de cette tristesse furent confirmés. On sut que la Vallière
-s'était retirée de la cour et réfugiée au couvent des sœurs
-Sainte-Marie de Chaillot. Le lendemain le roi repartit pour Versailles.
-MADEMOISELLE, qui se trouvait présente et dans le même carrosse que lui
-et madame de Montespan, nous apprend que, durant le trajet, tous deux ne
-cessèrent point de pleurer[482]. La même cause produisait leur chagrin,
-mais les motifs en étaient différents. Avant d'employer l'autorité pour
-arracher madame de la Vallière de l'asile où elle s'était réfugiée,
-Louis XIV essaya les moyens de persuasion; il lui écrivit, et il lui
-envoya sa lettre par le maréchal de Bellefonds: celui-ci devait inspirer
-à la belle repentante une grande confiance, puisque lui-même se trouvait
-alors sous l'influence de la ferveur religieuse qui le porta, peu de
-temps après, à faire une retraite au couvent de la Trappe durant la
-semaine sainte[483]. Le maréchal de Bellefonds ne put obtenir de la
-Vallière qu'une lettre qu'elle écrivit à Louis XIV pour le prier
-instamment de lui permettre de consacrer à Dieu le reste de ses jours.
-Lauzun fut ensuite envoyé, et ne put parvenir même à la voir; enfin,
-Colbert se rendit à Chaillot avec des ordres impératifs du roi; elle s'y
-soumit. Madame de Sévigné eut connaissance des premières démarches de
-Louis XIV pour obtenir que la fugitive revînt d'elle-même à Versailles;
-madame de Sévigné en avait parlé dans une lettre que nous n'avons plus;
-car, dans celle du 12 février 1671[484], voici comme elle raconte à sa
-fille le retour de la Vallière:
-
-«La duchesse de la Vallière manda au roi, outre cette lettre que l'on
-n'a point vue, «qu'elle aurait plus tôt quitté la cour, après avoir
-perdu l'honneur de ses bonnes grâces, si elle avait pu obtenir d'elle de
-ne le plus voir; que cette faiblesse avait été si forte en elle qu'à
-peine était-elle capable présentement d'en faire un sacrifice à Dieu;
-qu'elle voulait pourtant que le reste de la passion qu'elle a eue pour
-lui servît à sa pénitence, et qu'après lui avoir donné toute sa jeunesse
-ce n'était pas trop encore du reste de sa vie pour le soin de son
-salut.» Le roi pleura fort, et envoya Colbert à Chaillot, la prier
-instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M.
-Colbert l'y a conduite; le roi a causé une heure avec elle, et a fort
-pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle les bras ouverts et les
-larmes aux yeux. Tout cela ne se comprend point: les uns disent qu'elle
-demeurera à Versailles et à la cour; les autres, qu'elle reviendra à
-Chaillot. Nous verrons.»
-
- [482] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 299 (1671).--BUSSY,
- _Lettres_, t. III, p. 306 (7 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (13 février 1671), t. I, p. 247, édit. de M.; t. I, p. 324, édit.
- de G. de S.-G.
-
- [483] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 453, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 383, édit. de M.
-
- [484] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1671), t. I, p. 322, édit.
- de G. de S.-G.; t. I, p. 245, édit. de M.
-
-Six jours après cette lettre, madame de Sévigné, écrivant encore à sa
-fille, dit[485]: «Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le
-roi la reçut avec des larmes de joie, et madame de Montespan avec des
-larmes..... devinez de quoi? Elle a eu plusieurs conversations tendres;
-tout cela est difficile à comprendre: il faut se taire[486].»
-
- [485] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 334, édit.
- de G. de S.-G.; t. I, p. 255, édit. de M.
-
- [486] SÉVIGNÉ, _Lettres de Marie Rabutin-Chantal à madame la
- comtesse de Grignan, sa fille_, 1726, in-12, t. I, p. 32 (lettre
- du 18 février 1671).
-
-On avait approuvé le départ de madame de la Vallière, on désapprouva son
-retour; mais le public n'était rien pour elle, Louis XIV était tout, et
-quand Dieu cessait de la soutenir elle n'avait pas la force de résister
-à son amant. Le feu autrefois allumé par elle dans le cœur de Louis
-XIV, quoiqu'il ne fît plus briller de flamme, y laissait encore assez de
-chaleur pour que le monarque ne pût supporter l'idée de se séparer
-d'elle. La Vallière se trouva donc condamnée à garder encore longtemps
-cette pénible chaîne qu'elle arrosait de ses larmes[487].
-
- [487] Sur la Vallière, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 janvier
- 1672), t. II, p. 342, édit. de G. de S.-G.--(13 décembre 1675),
- t. III, p. 263, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. III, p. 172,
- édit. de M.--(12 janvier 1674), t. III, p. 304, édit. de G. de
- S.-G.--_Ibid._ t. III, p. 206 et 207, édit. de M. (la Rosée).--(5
- juin 1675, écrite le lendemain de la profession de madame de la
- Vallière), t. III, p. 403 et 404, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._,
- t. III, p. 283.--(29 avril 1676), t. IV, p. 412, édit. de G. de
- S.-G.--_Ibid._, t. IV, p. 272, édit. de M.--(16 octobre 1676), t.
- V, p. 170, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. V, p. 30, édit. de
- M. (29 décembre 1679); t. VI, p. 276, édit. de G. de
- S.-G.--_Ibid._, t. VI, p. 83.--(5 janvier 1680), t. VI, p. 286,
- édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 92, édit. de M.--(1er septembre
- 1680, lettre de Corbinelli à Bussy), t. VII, p. 190, édit. de G.
- de S.-G.--_Ibid._, t. VI, p. 443, édit. de M., et la note _a_,
- qui contient le songe de la marquise de la Beaume.--BUSSY,
- _Lettres_, t. V, p. 83.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-1671.
-
- Affliction de MADEMOISELLE.--Sa cause.--Surprise de madame de
- Sévigné à la nouvelle du mariage projeté de MADEMOISELLE avec
- Lauzun.--Tous les chefs de la Fronde sont soumis au roi.--Condé
- leur donne l'exemple.--MADEMOISELLE conserve son
- indépendance.--Énumération des nombreux partis qu'elle avait
- refusés.--Elle manifeste le désir de se marier.--On veut lui faire
- épouser le comte de Saint-Paul.--Madame de Puisieux négocie cette
- affaire.--Détails sur madame de Puisieux.--MADEMOISELLE refuse
- MONSIEUR.--On croit qu'elle épousera le comte de Saint-Paul, et
- l'on apprend qu'elle se marie à Lauzun, avec le consentement du
- roi.--Surprise générale.--Son amour pour Lauzun avait commencé en
- 1667.--Progrès de cet amour.--Conduite adroite de Lauzun.--Il
- feint de ne pas comprendre MADEMOISELLE.--Embarras qu'elle éprouve
- pour faire connaître son amour à Lauzun.--Ses scrupules.--Ses
- combats intérieurs.--Elle fait à Lauzun une déclaration par
- écrit.--Lauzun la révoque en doute.--Elle est forcée de déclarer à
- Lauzun son amour de vive voix.--Elle voit le roi, qui promet de ne
- pas s'opposer à ses désirs.--Une députation de nobles fait la
- demande officielle de la main de MADEMOISELLE pour Lauzun.--Cette
- affaire est discutée dans le conseil du roi, et le roi, malgré
- l'opposition de MONSIEUR et des princes du sang, donne son
- consentement.--Fureur de Condé.--Démarche de la reine, des princes
- du sang, de MONSIEUR pour empêcher ce mariage.--Lauzun veut
- différer, pour les préparatifs, la cérémonie.--On persuade à
- madame de Montespan de se mettre contre Lauzun.--Le roi rétracte
- son consentement.--Désespoir de MADEMOISELLE; elle voit le roi,
- lui fait verser des larmes, et n'en peut rien obtenir.--Lauzun
- supporte ses revers avec calme et dignité.--Cette bonne conduite
- ne se soutient pas.--Il veut commettre madame de Montespan avec le
- roi; il est disgracié et enfermé.--MADEMOISELLE refuse encore
- d'épouser le comte de Saint-Paul, et parvient à faire mettre
- Lauzun en liberté.--Elle contracte avec lui un mariage
- secret.--L'ingratitude de Lauzun force MADEMOISELLE de s'en
- séparer.--Détails subséquents sur MADEMOISELLE.--Madame de Sévigné
- a été témoin des joies et des douleurs de MADEMOISELLE.--L'affaire
- de son mariage avec Lauzun est une tragédie dans toutes les
- règles.
-
-Dans ce carrosse qui, le lendemain d'un bal, transportait à Versailles
-Louis XIV et Montespan versant des larmes, MADEMOISELLE pleurait aussi.
-Ce n'est pas qu'elle fût émue par la sensibilité du roi ou le dépit de
-sa maîtresse; mais elle pleurait de ses propres douleurs, de son mariage
-avec Lauzun différé ou rompu pour toujours.
-
-Il n'est pas un lecteur qui, à cette mention de mariage de Lauzun, ne se
-rappelle aussitôt la lettre si souvent citée que madame de Sévigné
-écrivit pour exprimer l'étonnement où la jeta l'annonce de ce
-mariage[488]. Cette multitude de souvenirs qui se pressaient alors sous
-sa plume et se disputaient la préférence; cette agitation qu'elle
-éprouvait à la révélation d'un événement dont elle ne pouvait douter et
-qui cependant était pour elle, comme pour tout le monde,
-invraisemblable, monstrueux, incroyable; tout cela ne se peut bien
-comprendre qu'autant que l'on sait apprécier ce que madame de Sévigné
-connaissait si bien: le caractère de MADEMOISELLE, la constance de ses
-sentiments, la ténacité de ses opinions, le rang élevé et la position
-tout exceptionnelle qu'elle tenait à la cour.
-
- [488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit.
- de Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; t. I.
- p. 15 de l'édit. 1726 (sans nom de lieu). Cette lettre commence
- cette édition, qui est la première imprimée en France.
-
-La jeunesse de MADEMOISELLE, comme celle de madame de Sévigné, s'était
-écoulée durant les troubles de la régence et de la Fronde, temps de
-désordre et d'agitation, mais aussi temps de plaisirs et d'espérance. La
-bourgeoisie, la roture avaient cru alors s'affranchir des servitudes qui
-pesaient sur elles; la noblesse, reconquérir l'indépendance dont elle
-jouissait avant Richelieu. L'autorité royale, en faisant cesser les
-résistances, n'avait pu anéantir les convictions. Lorsqu'on a longtemps
-combattu pour une cause que l'on croit juste, on peut bien renoncer à
-l'espoir, mais non pas au désir de la voir triomphante. C'est la
-conscience que l'on avait de la légitimité d'un tel sentiment qui
-faisait des chefs les plus hardis de la Fronde et de la guerre civile
-les plus humbles et les plus obséquieux courtisans. Plus ils pouvaient
-être soupçonnés d'intentions hostiles envers l'autorité royale, plus,
-pour s'y rattacher et en obtenir des faveurs, ils se montraient prompts
-à se soumettre à ses ordres et à se faire les apologistes et les
-soutiens de ses actes les plus despotiques. Le plus illustre, le plus
-redoutable d'entre eux, Condé, leur chef, leur donnait l'exemple; il
-avait déposé son orgueil aux pieds du jeune monarque, et toutes ses
-démarches et tous ses discours ne tendaient qu'à rentrer en grâce auprès
-de lui, afin d'obtenir de hauts emplois et le commandement d'une armée.
-Condé, après avoir ruiné tous ses partisans, était rentré en France
-criblé de dettes; et sans Gourville, qui sut négocier habilement avec
-l'Espagne, intimider les créanciers de ce prince, établir l'ordre dans
-la perception des revenus et l'économie dans les dépenses, Condé aurait
-vu s'écrouler la fortune de sa maison[489]. L'entière prostration de
-tous ceux qui pouvaient avoir quelque velléité d'opposition à l'égard du
-roi et de son gouvernement, résultait nécessairement de la soumission
-du prince de Condé, le premier d'entre eux par le rang et la naissance,
-le plus illustre par ses talents et sa réputation d'homme de guerre.
-Cependant il existait encore une personne qui, après avoir traversé les
-temps orageux sans rien perdre des immenses richesses qu'elle tenait de
-sa mère, conservait à la cour son indépendance.
-
- [489] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LI, p. 410, 420, 428, 434,
- 435.--TURPIN, _Vie de Louis de Bourbon, prince de Condé_, t. XXV
- des _Hommes illustres de la France_, ou t. II de l'_Histoire de
- Condé_, p. 161 et 162.
-
-MADEMOISELLE, princesse de Montpensier, avait été, durant les troubles,
-recherchée par tous les partis, successivement l'idole de tous et
-quelquefois leur arbitre. Fille d'un père timide et incertain, dès sa
-première jeunesse elle avait donné des preuves de fermeté, de
-résolution, de constance et de courage. Au milieu des plaisirs, des
-séductions et de la licence générale, sa générosité, sa grandeur, sa
-retenue, son imposante dignité semblaient réaliser l'idéal de ces
-héroïnes de Corneille qui, exemptes de toutes les faiblesses du cœur,
-ne connaissent d'autres sentiments que ceux qu'admettent l'ambition,
-l'amour de la gloire, l'orgueil d'un rang élevé et d'un nom sans tache.
-Aucune princesse ne fut sur le point de contracter d'aussi grandes
-alliances et ne vit déconcerter par les événements un plus grand nombre
-de projets de ce genre. Destinée par son père, dès son enfance, au comte
-de Soissons, la mort de celui-ci la livra à l'espoir qu'elle nourrit si
-longtemps d'épouser le roi[490]. Elle se crut un instant recherchée par
-Charles, duc de Lorraine[491]. Anne d'Autriche la flatta ensuite de lui
-procurer pour époux le cardinal infant, son frère; on la berça de
-l'espérance de la marier à Philippe IV, roi d'Espagne, devenu veuf. Elle
-repoussa les offres du prince de Galles, parce qu'alors elle croyait
-qu'elle allait être mariée à l'empereur d'Autriche. Il y eut en effet
-des négociations à ce sujet, qui ne réussirent pas plus que le projet de
-la donner en mariage à l'archiduc Léopold, qu'on aurait fait souverain
-des Pays-Bas. MADEMOISELLE avait eu encore le projet d'épouser le roi de
-Hongrie, fils de l'empereur. La faiblesse de santé de madame la
-princesse de Condé fit entrevoir à MADEMOISELLE la possibilité de s'unir
-au prince de Condé, que l'esprit de parti lui avait fait autrefois
-repousser, et qui, par la même cause, était depuis devenu son
-héros[492]. On désira de nouveau la donner au duc de Lorraine, ce qui ne
-réussit pas plus que le dessein qu'elle eut de renouer avec le prince de
-Galles, devenu roi d'Angleterre. Elle refusa les offres du duc de
-Savoie, et plus tard celles du duc de Neufbourg[493]. Enfin, Louis XIV
-voulut lui imposer le roi de Portugal, Alphonse-Henri VI, parce que cela
-importait à sa politique. Elle opposa un refus formel aux volontés du
-roi, et fut, par cette unique raison, exilée à sa terre de
-Saint-Fargeau. Le stupide Alphonse, forcé de céder à son frère sa femme
-et son trône, justifia suffisamment le dédain que MADEMOISELLE avait
-manifesté pour sa personne[494].
-
- [490] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 102; t. XXXIX, p.
- 109.
-
- [491] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 519.
-
- [492] GUY-PATIN, _Lettres_ (10 mai 1653), t. I, p. 195, édit. de
- 1846, in-8º.
-
- [493] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XL, p. 338.
-
- [494] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVII, p. 350; t. XXXVIII, p.
- 102; t. XXXIX, p. 109.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p.
- 385.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 519, 520.
-
-Rappelée de son exil par le roi, qui, malgré sa rigueur passagère, ne
-cessait d'avoir pour elle des égards et de la déférence, MADEMOISELLE
-parut tout à coup renoncer aux résolutions qui jusque-là avaient présidé
-à toute sa conduite et l'avaient dirigée dans ses projets. Née le 29 mai
-1627, elle avait alors quarante-trois ans. Toutes les chances de mariage
-qu'elle avait considérées comme sortables pour elle avaient été sans
-résultat. Comme on la croyait inaccessible aux faiblesses d'une
-inclination douce et tendre, on avait pensé qu'elle s'était enfin
-résolue à rester maîtresse d'elle-même, à vivre dans le célibat, sans
-quitter la cour, où son rang lui assignait la seconde place après la
-reine. Sa grande fortune lui permettait de satisfaire son goût pour le
-monde, d'avoir elle-même une petite cour et de donner des fêtes avec une
-généreuse magnificence. D'après cette croyance, qui était générale,
-chacune des branches de la famille royale, en faveur de laquelle seule
-il lui convenait de tester, espérait un jour avoir une portion de ses
-riches domaines[495]. Le roi d'abord en convoitait une grande part pour
-le Dauphin, MONSIEUR pour ses filles[496] et le prince de Condé pour ses
-fils. Cette position et les discours auxquels elle donnait lieu furent
-pour elle une cause de chagrin et de tristesse, dont elle résolut de se
-délivrer. On la vit donc tout à coup manifester hautement la ferme
-volonté de se choisir un mari qui pût la rendre heureuse et lui donner
-des héritiers directs. Aussitôt les ambitions et la cupidité
-s'éveillèrent, et agirent avec d'autant plus de promptitude que l'âge de
-la princesse la forçait elle-même à se hâter. Le comte de
-Saint-Paul[497], le plus élevé par le rang de tous les jeunes seigneurs
-de la cour, appartenait par son père aux Longueville, par sa mère aux
-Condé: ces deux puissantes maisons se liguèrent pour le faire agréer
-pour époux à MADEMOISELLE. La grande différence d'âge leur paraissait
-plutôt un moyen de succès qu'un motif d'objection[498].
-
- [495] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144.
-
- [496] Marie-Louise d'Orléans, née le 27 mai 1662, nommée
- MADEMOISELLE comme mademoiselle de Montpensier, et mademoiselle
- de Valois, née le 27 août 1669, toutes deux filles d'Henriette
- d'Angleterre.
-
- [497] Ci-dessus, chapitre VII, p. 116, et chapitre XIII, p. 226.
-
- [498] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 184 et 185.
-
-Il y avait alors à la cour une femme qui, dans sa jeunesse un peu
-galante, y avait joué un assez grand rôle et qui, dans un âge
-très-avancé, y conservait beaucoup d'influence: c'était Charlotte
-d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux. Presque septuagénaire, elle
-avait une inconcevable activité, jointe au besoin et à l'habitude de
-l'intrigue. Comme elle était riche, d'un esprit très-original,
-très-aimable malgré ses goûts bizarres, on la recherchait beaucoup. Son
-âge, ses succès, son expérience, l'utilité et l'agrément de son commerce
-lui avaient acquis un ascendant qui la rendait difficile et exigeante;
-mais par cette raison elle avait, en quelque sorte, fait reconnaître le
-droit qu'elle s'arrogeait de se mêler de toutes les affaires qu'elle
-prenait en gré, et d'en parler librement, avec assurance, avec autorité,
-fût-ce même aux princesses[499]. Cette espèce de privilége qu'elle avait
-usurpé et qui lui était acquis contribuait au succès de tout ce qu'elle
-entreprenait. Ce fut elle que les maisons de Condé et de Longueville
-choisirent pour circonvenir MADEMOISELLE et la déterminer à épouser le
-comte de Saint-Paul. Quand on parla de ce projet à MADEMOISELLE, elle ne
-le repoussa pas, et l'on se crut certain du succès[500]. MADEMOISELLE
-avait raconté un jour à M. de Coulanges qu'ayant songé que madame de
-Sévigné était malade elle s'était réveillée en pleurant, et avait chargé
-madame de Coulanges de le lui dire; et madame de Sévigné, pour laquelle
-MADEMOISELLE avait tant d'amitié, favorisait le comte de
-Saint-Paul[501]. Madame de Puisieux, madame de la Fayette, madame de
-Thianges, madame d'Épernon, madame de Rambures[502] et quelques autres
-personnes, toutes liées avec madame de Sévigné, toutes également admises
-dans la société intime de la princesse, concouraient au même but et
-secondaient les instances de l'héritier des Longueville; enfin,
-Guilloire, qui avait le titre de gentilhomme ordinaire de MADEMOISELLE,
-et qui était à la fois son médecin, son secrétaire ou son intendant, se
-montrait aussi favorable à cette alliance[503].
-
- [499] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 159.--SAINT-SIMON, _Mémoires
- authentiques_, t. II, p. 114. Voy. ci-dessus, chap. VIII, p. 130.
-
- [500] TALLEMANT, _Historiettes_, t. I, p. 293, 294, 296, édit.
- in-8º.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 159, 171, 205, 206,
- 209.--LORET, _Muse historique_, liv. IX, p. 10, 23.--_Ibid._,
- liv. VIII, p. 139.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p.
- 64.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 201, édit. de M.--_Ibid._, t.
- I, p. 171, édit. de G. de S.-G. (19 novembre 1671); t. I, p. 286,
- édit. de M.; t. I, p. 376, édit. de G. de S.-G. (13 mars
- 1671).--_Ibid._, t. III, p. 422, édit. de M.; t. IV, p. 48, édit.
- de G. de S.-G. (23 août 1675).--_Ibid._, t. III, p. 448, édit. de
- M.; t. IV, p. 76 (4 septembre 1675).--_Ibid._, t. IV, p. 146,
- édit. de M.; t. IV, p. 273, édit. de G. de S.-G. (25 décembre
- 1675).--_Ibid._, t. V, p. 255, édit. de M.; t. V, p. 427, édit.
- de G. de S.-G. (15 septembre 1677).--_Ibid._, t. IV, p. 152,
- édit. de M.; t. IV, p. 278, édit. de G. de S.-G. (C'est là qu'il
- est dit que madame de Puisieux avait quatre-vingts ans, 29
- décembre 1675.)--_Ibid._, t. V, p. 259, édit. de M.; t. V, p.
- 430, édit. de G. de S.-G. (13 octobre 1677).--_Ibid._, t. V, p.
- 263, édit. de M.; t. VI, p. 434, édit. de G. de S.-G. (16 octobre
- 1677).
-
- [501] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 73, édit.
- de M.; t. III, p. 145, édit. de G. de S.-G.
-
- [502] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 159, 183.
-
- [503] SÉVIGNÉ, t. I, p. 300, édit. de M.; t. I, p. 389, édit. de
- G. de S.-G. (20 mars 1671).--SEGRAIS, _Mémoires_, t. II des
- _OEuvres_, pag. 92 et 93.
-
-Deux circonstances parurent devoir y faire renoncer entièrement. Dès
-qu'on sut que MADEMOISELLE voulait se marier, la politique chercha
-aussitôt à mettre à profit cette volonté. Les ministres de Louis XIV,
-voyant que le roi d'Angleterre ne pouvait avoir de postérité de la reine
-sa femme, songèrent à le faire divorcer, à lui faire embrasser la
-religion catholique, vers laquelle il inclinait, et à lui donner en
-mariage _Mademoiselle_, dont les grands biens pourraient le soustraire,
-pour ses dépenses personnelles, à la dépendance de son parlement. Ce
-dessein, dont on parla pendant une semaine, n'eut pas de suite. Mais
-lorsque, par la mort de l'infortunée Henriette, MONSIEUR devint veuf,
-tout le monde pensa qu'il était le seul parti qui convînt à
-MADEMOISELLE. L'idée de ce mariage s'accrédita à la cour et dans le
-public, et fut enfin regardée comme certaine. Louis XIV le désirait peu,
-mais il comprit qu'il ne pouvait s'y opposer. Il ne voyait pas avec
-plaisir son frère devenir assez riche pour pouvoir se passer de ses
-bienfaits. Lorsqu'il parla de cette affaire à sa cousine, il lui dit
-qu'il croyait devoir lui déclarer que son intention était de ne jamais
-donner à MONSIEUR aucun gouvernement, lors même qu'il deviendrait son
-mari. Louis XIV fut fort surpris et en même temps très-satisfait
-d'entendre MADEMOISELLE lui répondre qu'elle se soumettrait en tout à
-ses ordres; qu'elle épouserait MONSIEUR, s'il le voulait; mais que tel
-n'était pas son désir. MONSIEUR, de son côté, avait témoigné si peu
-d'empressement pour obtenir la main de MADEMOISELLE, et dit si
-clairement qu'il ne se marierait avec elle que pour ses grands biens,
-que Louis XIV ne put être offensé que sa cousine refusât l'honneur de
-cette alliance, puisque c'était lui-même qui lui avait rapporté le
-propos, peu flatteur pour elle, que MONSIEUR lui avait tenu[504]. Dès
-qu'on sut que MADEMOISELLE avait refusé d'épouser MONSIEUR, on ne douta
-point qu'elle ne fût enfin décidée à prendre pour mari le beau comte de
-Saint-Paul. Madame de Sévigné, madame de Puisieux et toutes les
-personnes qui voyaient familièrement cette princesse regardèrent ce
-mariage comme devant se faire très-prochainement. Les familles de
-Longueville et de Condé se mirent en mesure de solliciter le
-consentement du roi.
-
- [504] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 206 et
- 213.--SEGRAIS, _Mémoires_, dans ses _OEuvres_, 1755, t. II, p.
- 92.
-
-On en était là, lorsque tout à coup on apprit que ce consentement du roi
-était donné à MADEMOISELLE pour épouser, le dimanche suivant, qui?--Le
-comte de Saint-Paul.--Non... MADEMOISELLE, petite-fille de Henri IV,
-mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier,
-MADEMOISELLE, cousine germaine du roi; MADEMOISELLE, destinée au trône;
-MADEMOISELLE, le seul parti de France qui fût digne de MONSIEUR[505],
-épousait Lauzun, ce petit marquis de Puyguilhem, ce cadet de Gascogne si
-nouvellement introduit à la cour, si récemment comblé des faveurs de son
-maître, qui, rapidement élevé de grade en grade et d'honneurs en
-honneurs, était bien parvenu à faire naître la crainte et l'envie, mais
-non à conquérir la considération et l'estime. Ce fut alors que madame de
-Sévigné, dans le premier moment de l'émotion que lui causa une nouvelle
-si étrange, si inattendue, prit la plume pour écrire à son cousin de
-Coulanges, alors auprès de son beau-père Dugué-Bagnols, intendant à
-Lyon, afin de l'instruire de l'événement qui allait avoir lieu et dont
-toute la cour et tout le public étaient préoccupés[506].
-
- [505] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670).
-
- [506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit.
- de Monmerqué; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 15 de
- l'édit. 1726.
-
-Ce qui est plus étrange que la chose qui causa tant de surprise à madame
-de Sévigné, c'est sa surprise elle-même, c'est l'ignorance où elle
-était, où étaient toute la cour, toutes les personnes qui entouraient la
-princesse de son inclination pour Lauzun. Cette inclination, cependant,
-était déjà ancienne quand elle éclata par la déclaration de son mariage.
-MADEMOISELLE s'est plu à tracer naïvement et longuement les progrès de
-cette passion malheureuse. Les déplorables faiblesses dont elle fut la
-cause ont terni un caractère qui, sans être exempt d'inconséquences et
-de petitesses féminines, avait conservé jusque-là de la grandeur et de
-la noblesse.
-
-Les premiers commencements de cet amour datent de l'année 1666. Les
-attentions de Lauzun pour le roi, son zèle pour son service, l'espèce de
-familiarité qui régnait entre le monarque et lui l'avaient fait
-distinguer par MADEMOISELLE entre tous les courtisans. Elle avait
-remarqué la bonne tenue et le luxe des équipages du régiment de dragons
-qu'il commandait. Dans les marches, c'était Lauzun qui montait le cheval
-le plus beau et le plus vigoureux; il était toujours accompagné des plus
-belles troupes; dans les campements, sa tente était la plus
-magnifiquement meublée[507]. Il n'agissait, il ne parlait jamais qu'à
-propos; il se communiquait à peu de gens, et paraissait extraordinaire
-en tout, mais de telle sorte que tout en lui était naturel. Il déguisait
-ce qui était à son avantage, et c'était par autrui que MADEMOISELLE
-apprenait ses actes de bravoure ou ses actions généreuses. On le disait
-aimé de beaucoup de femmes; et cependant MADEMOISELLE ne trouvait pas,
-dans tous les seigneurs de la cour, un seul qui fût plus discret, qui
-aimât moins à parler d'affaires de galanterie. Lauzun ne recherchait pas
-MADEMOISELLE, jamais il ne l'abordait de lui-même; mais dans les
-réceptions, chez la reine, chez le roi, dans les voyages, quelle que fût
-la jeunesse ou la beauté de celles avec lesquelles il s'entretenait,
-quelque forte que fût la chaleur de la conversation où il se trouvait
-engagé, quelque élevé que fût le rang ou l'emploi de ceux qui lui
-parlaient, un signe de tête de MADEMOISELLE, un mouvement de son doigt,
-un regard dirigé sur lui l'amenait aussitôt près d'elle. Alors il
-s'avançait avec une contenance si respectueuse et un air d'une si
-parfaite soumission qu'elle pouvait réitérer ses appels en présence de
-tous sans donner lieu à aucune interprétation maligne, sans suggérer
-aucune autre pensée que, Lauzun ordonnant beaucoup de choses dans la
-maison du roi et fort au courant de tout ce qui se passait à la cour et
-dans le monde, il était naturel que MADEMOISELLE, pour satisfaire sa
-curiosité, s'adressât à celui qui avait plus de moyens de la satisfaire.
-Quand on la voyait honorer de sa bienveillance le plus intime des
-favoris, celui que l'on considérait comme pouvant mieux l'informer de ce
-qui concernait le roi, on la croyait uniquement occupée de plaire au
-roi, et on lui savait gré de ces dispositions[508]. Son âge, l'orgueil
-de sa naissance, sa vertu, la hauteur de ses résolutions éloignaient
-jusqu'à l'ombre d'un soupçon. C'est ainsi que MADEMOISELLE, ne se voyant
-gênée par aucune considération d'étiquette ou de bienséance, se fit une
-douce habitude d'interroger sans cesse Lauzun, de le consulter sur
-toutes choses. Elle lui trouvait des sentiments si honnêtes et si
-délicats, un sens si droit et si juste que sa confiance en lui devint
-entière, et que l'estime la plus profonde achevait encore de lui faire
-goûter, dans les longs entretiens qu'elle avait avec lui, un plaisir pur
-et toujours nouveau[509].
-
- [507] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 103, 160 (année
- 1666).--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 520.
-
- [508] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. I, p. 285.
-
- [509] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 174.
-
-Cependant, à mesure que Lauzun s'aperçut des progrès qu'il faisait dans
-le cœur de MADEMOISELLE, il évita de plus en plus de se trouver près
-d'elle. Il faisait en sorte que les ordres du roi, les exigences de son
-service ou quelques autres causes importantes le forçassent de s'écarter
-des lieux où elle était; mais si sa personne était absente, des mesures
-étaient prises pour que son souvenir fût toujours présent. La comtesse
-de Nogent quittait peu MADEMOISELLE; sœur de Lauzun, elle l'entretenait
-sans cesse de lui[510]. D'accord avec lui, ses amis les comtes de
-Rochefort et de Guitry ne tarissaient pas sur ses louanges. Ils se
-chargeaient surtout de réfuter tous les bruits désavantageux sur Lauzun,
-qui parvenaient aux oreilles de la princesse. Pour motiver la rareté de
-ses apparitions, il paraissait toujours accablé d'affaires. Cependant
-MADEMOISELLE apprit que Lauzun n'était pas aussi occupé qu'il le disait,
-et qu'il allait souvent en ville chez une dame de la Sablière. C'était
-la femme de Rambouillet de la Sablière, déjà célèbre par les charmes de
-sa figure, son savoir, son esprit et qui réunissait chez elle la société
-la plus brillante de Paris, de savants, d'hommes de lettres et de gens
-du monde[511]. Lauzun en était alors fort amoureux, et s'efforçait
-d'obtenir la préférence sur un grand nombre de rivaux[512]. Telle était
-l'ignorance de MADEMOISELLE sur ce qui se passait hors de la cour, et
-l'audace de Lauzun et de ses amis, qu'un de ces derniers, interrogé par
-la princesse pour lui dire ce qu'il fallait penser de madame de la
-Sablière, osa répondre que c'était une petite bourgeoise de la ville,
-vieille et laide; mais qu'il fallait bien qu'elle fût utile à Lauzun
-pour quelque intrigue, puisque lui, qui vivait très-retiré des femmes et
-ne songeait plus qu'à faire sa cour au roi, voyait assez souvent cette
-madame de la Sablière, et que même il avait donné une place de
-secrétaire des dragons à son frère Hesselin[513].
-
- [510] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 183.
-
- [511] Conférez notre _Hist. de la vie et des ouvrages de la
- Fontaine_, 3e édition, et la notice sur Rambouillet de la
- Sablière, dans notre édition des madrigaux de ce dernier, et
- l'article que nous lui avons consacré dans la _Biographie
- universelle_.
-
- [512] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 184. Quoique madame de la
- Sablière ne soit pas nommée, c'est d'elle qu'il est question dans
- cet endroit des Mémoires de la Fare. Conférez avec ce passage
- celui des _Mémoires de_ MONTPENSIER, t. XLIII, p. 171.
-
- [513] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 171.
-
-L'habitude que MADEMOISELLE avait contractée de s'entretenir avec Lauzun
-devint bientôt pour elle un impérieux besoin. L'ennui, ce triste
-compagnon de la grandeur, l'accablait partout où Lauzun n'était pas.
-Dès qu'elle entrait chez la reine ou chez le roi à Saint-Germain, aux
-Tuileries, à Versailles, elle le cherchait des yeux. Quelque nombreuse
-que fût la cour, quel que fût l'éclat des fêtes et des plaisirs qu'on y
-goûtait, elle lui paraissait triste et déserte quand Lauzun en était
-absent. Lorsqu'elle ne pouvait dans toute la journée échanger avec lui
-une parole, un regard, c'était pour elle une jouissance de le voir
-passer de loin à cheval. Pour se procurer cet allégement à sa peine,
-elle se mettait souvent aux fenêtres ou dans les endroits les plus
-propices. Le jour, la nuit, dans le monde, dans la solitude, en ville,
-en repos ou sur les routes, elle ne pensait qu'à Lauzun. A cette
-continuelle préoccupation, elle commença à croire qu'elle pouvait être
-accessible à l'amour, mais elle ne s'en effraya pas. Les _précieuses_ de
-l'hôtel de Rambouillet, dont les principes et les idées lui avaient été
-inculqués dès sa jeunesse, avaient fait de cette passion la vertu des
-belles âmes attirées par une commune sympathie à s'unir entre elles et
-dégagées de tout appétit grossier et de l'avilissante influence des
-sens. Quoique Lauzun n'eût jamais donné lieu à MADEMOISELLE de penser
-qu'il partageât la passion qu'il lui avait inspirée, elle le croyait. Le
-maintien froid et réservé de Lauzun lorsqu'il était près d'elle, même en
-tête-à-tête, eût dû lui persuader le contraire; mais elle pensait que le
-respect et la déférence qu'il lui devait le retenaient, et elle lui
-savait gré de cette retenue, comme d'un sacrifice qu'il s'imposait. Il
-lui paraissait impossible que cette âme si noble, si honnête, si pure
-n'eût pas été créée pour elle. Un jour, à Saint-Germain, chez la reine,
-en songeant à la mystérieuse union des cœurs, elle se rappela
-confusément des vers de Corneille qu'elle avait entendus au théâtre.
-Aussitôt elle fit chercher dans tout le château les œuvres de
-Corneille; elles ne s'y trouvèrent point. Elle dépêcha un courrier à
-Paris pour se les procurer; dès qu'elle les eut, elle feuilleta tous les
-volumes, trouva enfin les vers qu'elle cherchait, et en fut si enchantée
-qu'elle les apprit par cœur[514].
-
- [514] MONTPENSIER, Mémoires, t. XLIII, p. 144.
-
-Voici quel était le commencement de cette tirade:
-
- Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
- Lise, c'est un accord bientôt fait que le nôtre;
- Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,
- Sème l'intelligence avant que de se voir.
- Il prépare si bien l'amant et la maîtresse
- Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse.
- On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment.
- Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément,
- Et, sans s'inquiéter de mille peurs frivoles,
- La foi semble courir au-devant des paroles[515].
-
- [515] CORNEILLE, _Suite du Menteur_, acte IV, scène 2.
-
-«Il me semble, dit-elle dans ses Mémoires[516], que rien ne convenait
-mieux à mon état que ces vers, qui ont un sens moral lorsqu'on les
-regarde du côté de Dieu, et qui en ont un galant pour les cœurs qui
-sont capables de s'en occuper.»
-
- [516] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 145.
-
-Ce qui entretenait l'illusion de la malheureuse princesse, c'était
-Lauzun qui se montrait de plus en plus attentif à prévenir ses désirs,
-de plus en plus ingénieux à les satisfaire.
-
-Ainsi, lorsque le roi avec la reine et toute sa cour se rendirent en
-Flandre, le commandement de l'escorte fut donné à Lauzun. Il fut aussi
-chargé d'ordonner tout ce qui était nécessaire pendant le voyage. Il fit
-voir tant d'activité, de prévoyance et de présence d'esprit dans les
-fonctions embarrassantes dont il était chargé qu'il s'attira les éloges
-de toutes les personnes que le roi avait désignées pour l'accompagner.
-MADEMOISELLE était de ce nombre, et suivait la reine. Elle eut alors peu
-d'occasions de s'entretenir avec Lauzun; mais elle le voyait souvent,
-car il semblait se multiplier et être à la fois présent partout,
-saisissant avec une prestesse extraordinaire toutes les circonstances où
-il pouvait lui être utile et paraissant n'être occupé qu'à les faire
-naître. En se rendant de Saint-Quentin à Landrecies, toute la cour se
-trouva arrêtée par les débordements d'une rivière et forcée de retourner
-en arrière. Avant qu'on eût eu le temps de jeter un pont de bois, la
-famille royale fut obligée de coucher pêle-mêle dans une grange. Dans la
-confusion d'une marche si précipitée, les voitures ne purent se suivre
-selon l'ordre qu'elles avaient gardé dans une marche régulière, et
-princes et princesses se trouvèrent séparés de leurs gens de service. La
-reine était désolée de n'avoir point ses femmes de chambre, et
-MADEMOISELLE était d'autant plus inquiète des siennes qu'elle les avait
-laissées, dans un des carrosses, nanties de ses pierreries. Tout à coup
-elles arrivèrent, et MADEMOISELLE ne pouvait concevoir comment elles
-avaient précédé les femmes de la reine[517] et dépassé tant d'équipages
-qui marchaient avant elles. Mais le lendemain, à son réveil, elle eut
-l'explication de ce fait par l'arrivée de ses deux dames d'honneur, qui,
-fort courroucées contre Lauzun, vinrent se plaindre à elle de ce qu'il
-avait fait arrêter leur carrosse pour faire passer celui des femmes de
-chambre. Cette attention délicate de Lauzun fit un grand plaisir à
-MADEMOISELLE; mais elle en éprouva un plus vif encore lorsqu'elle le
-rencontra le soir même chez la reine, et qu'elle put, à voix basse, lui
-en témoigner sa reconnaissance[518]. Les tendres sentiments qu'elle
-entretenait pour Lauzun, sans aucune défiance d'elle-même, parce qu'elle
-les croyait uniquement fondés sur l'estime, échauffèrent d'autant plus
-son cœur qu'elle était forcée de les comprimer et de les déguiser sous
-l'apparence de la tranquille affection d'une simple amitié; puis la
-chaleur du cœur, par degrés, se communiquant aux sens, excita en elle
-des troubles inconnus, qui semblèrent lui créer une nouvelle existence,
-et la rendirent méconnaissable à elle-même. Qu'on juge ce que dut être
-cette manifestation de la passion fougueuse de l'amour chez une
-princesse qui était arrivée à l'âge de plus de quarante ans sans l'avoir
-jamais ressentie, et qui, naturellement vive, avait été habituée, dès
-son enfance, à se livrer à ses penchants! L'embrasement fut terrible, et
-la surprise pareille à celle de l'éruption d'un volcan longtemps
-silencieux. La princesse connut son état. Le péril était grand, mais la
-religion était puissante, et elle avait pour auxiliaire un caractère
-énergique et fier. La raison et la vertu eurent d'abord le dessus. Au
-lieu de saisir les occasions de voir Lauzun, MADEMOISELLE les évita;
-loin de rechercher avec lui les tête-à-tête, elle s'imposa la loi de ne
-lui jamais parler qu'en présence d'un tiers[519]. Elle cessa de
-s'entretenir avec lui de ce qui pouvait avoir quelque analogie avec les
-souffrances de son cœur, et elle ne lui parla plus que de choses
-indifférentes.--Vain espoir!--Tous les efforts qu'elle faisait pour
-bannir Lauzun de sa pensée l'y regravaient en traits plus ineffaçables
-et plus séducteurs. Les impressions que lui causait sa présence étaient
-toujours de plus en plus vives. Elle se faisait une telle violence pour
-se conformer à la résolution qu'elle avait prise de lui dissimuler ce
-qu'elle ressentait pour lui qu'elle ne pouvait plus, lorsqu'elle lui
-parlait, arranger trois mots qui eussent un sens[520]. Quand elle était
-seule, elle formait cent projets qu'elle rejetait l'instant d'après pour
-en concevoir cent autres, aussitôt repoussés comme impraticables. Plus
-de repos pour elle, ni le jour ni la nuit. Son esprit incertain, sa
-raison bouleversée flottaient sans cesse en tout sens, comme un vaisseau
-sans voile et sans gouvernail, assiégé par la tempête. MADAME (Henriette
-d'Angleterre), qui existait encore alors et avait, quoique plus jeune,
-et malheureusement pour elle, plus que MADEMOISELLE l'expérience des
-passions, lui parlait souvent du mérite de Lauzun. «MADAME avait de
-l'amitié pour moi, dit MADEMOISELLE dans ses Mémoires; je fus tentée de
-lui ouvrir mon cœur, afin qu'elle me dît bonnement ce que je devais
-faire et de quelle manière elle me conseillait de me conduire. Je
-n'étais pas en état de le pouvoir faire moi-même, puisque je faisais
-toujours le contraire de ce que je voulais chercher à faire; ce que
-j'avais projeté la nuit, je ne pouvais l'exécuter le jour[521].»
-
- [517] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 163.
-
- [518] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 164.
-
- [519] Id., _ibid._, p. 145.
-
- [520] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 145.
-
- [521] Id., _ibid._, p. 146.
-
-MADEMOISELLE n'osa rien dire à MADAME. Mais elle suivit régulièrement la
-reine aux Récollets, où il se faisait une neuvaine pour saint Pierre
-d'Alcantara; et un jour que le saint sacrement était exposé, après avoir
-prié Dieu avec ferveur de lui inspirer ce qu'elle avait à faire, «Dieu
-lui fit la grâce, dit-elle, de la déterminer à ne pas travailler
-davantage à chasser de son esprit ce qui s'y était établi si fortement,
-et à épouser M. de Lauzun.»
-
-Toutefois la grâce de Dieu n'était point pour elle tellement efficace
-qu'elle n'eût encore des combats à livrer avec son orgueil avant
-d'exécuter la résolution qu'elle avait prise. Elle, si fière, si
-hautaine, se soumettre au joug de l'hymen, à son âge!... Que diront le
-monde, la cour, le public, l'Europe? Le bruit de son héroïque vertu
-n'était-il pas partout répandu?.... Se marier!.... et avec qui?.... avec
-Lauzun, un simple gentilhomme, un cadet de famille!.... Puis elle
-repassait dans son esprit toutes les mésalliances illustres que sa
-mémoire lui fournissait; ensuite elle songeait à tous les partis qu'elle
-avait refusés, aux princes et aux souverains qui pouvaient encore se
-présenter pour obtenir sa main.... Mais serait-ce là le bonheur?.... Ah!
-sans Lauzun pouvait-il en exister pour elle?--Alors, s'affermissant dans
-une détermination qui lui semblait inspirée par Dieu même, elle
-préparait dans son esprit les réponses à toutes les objections qu'on
-pourrait faire contre son mariage. Elle se livra, avec une étonnante et
-studieuse activité, à des recherches sur la généalogie des Lauzun, sur
-les documents qui pouvaient la justifier. Son érudition devint si riche
-et sa mémoire si fidèle sur tous ces points que par la suite, et lorsque
-cela fut nécessaire, elle étonna Lauzun en lui apprenant l'histoire de
-ses ancêtres, qu'il ignorait; et elle surprit le roi en l'instruisant
-sur les faits relatifs aux monarques qui l'avaient précédé sur le trône
-de France.
-
-Quand sa résolution fut définitive et que rien relativement à elle ne
-pouvait l'empêcher de l'exécuter, toutes ses inquiétudes se réveillaient
-en pensant à Louis XIV. Elle revenait sans cesse et comme malgré elle
-aux pensées que lui suggérait la difficulté d'obtenir son consentement
-pour une telle mésalliance. Mais, disait-elle, pourquoi s'y
-refuserait-il?.... Il aime Lauzun, il a de l'amitié pour moi; il ne
-voudra pas s'opposer à mon bonheur ni à l'élévation de son
-favori.--D'ailleurs, il ne le pourra pas.--N'a-t-il pas consenti au
-mariage de la duchesse d'Alençon avec le jeune duc de Guise?--Peut-il me
-dénier ce qu'il a concédé à ma sœur?--Oui; mais ma sœur de Guise est
-le fruit de la mésalliance de mon père.--Elle n'est pas Anne de Bourbon,
-la petite-fille d'Henri IV.--Elle est la fille d'une princesse de
-Lorraine.--Dira-t-on que le duc de Guise est d'une maison plus ancienne
-et plus puissante que celle de Lauzun?--Plus puissante, oui, parce que
-cette maison de Lorraine s'est accrue démesurément dans ces derniers
-temps par l'ambition de ses chefs et la faiblesse de nos rois; mais plus
-ancienne, non. Les aïeux de M. de Guise ont desservi la France, ceux de
-la maison de Caumont se sont souvent sacrifiés pour elle. Sous le règne
-de Charles VI, en l'année 1422, Charles, duc de Lorraine, était encore à
-la solde du roi de France moyennant trois cents livres tournois par
-mois, tandis qu'en 1404 Jean de Nompar-Caumont, seigneur de Lauzun,
-concluait un traité de souverain à souverain avec Jean de Bourbon,
-commandant les armées du roi en Guyenne[522]; et les anciens titres de
-cette illustre maison remontent à plus de sept siècles.--D'ailleurs, ne
-sais-je pas combien notre histoire fournit de nombreux exemples de
-femmes, de filles et de sœurs de rois qui ont épousé de simples
-gentilshommes?... Adèle, l'aînée des filles de Dagobert, n'a-t-elle pas
-épousé le comte Hermann, homme peu considérable? Rotilde, la seconde
-fille du même roi, n'a-t-elle pas été mariée à Ledéric, premier
-forestier de Flandre? Landrade, fille de Charles Martel, ne fut-elle pas
-unie à Sidromme de Hasbannin? Berthe, la fille du puissant Charlemagne,
-ne devint-elle pas la femme d'Angilbert, simple gouverneur d'Abbeville?
-Des filles de Louis le Jeune, la première épousa le comte de Champagne,
-et Alix, sa sœur, Thibaut, comte de Chartres et de Blois; Alix, fille
-de Charles VII, fut mariée à Guillaume, comte de Ponthieu; Isabelle de
-France, fille de Philippe le Long, à Gui, comte d'Albon; Catherine de
-France, fille de Charles VI, lorsqu'elle fut devenue veuve, donna sa
-main à Owin Tyder, qui n'était qu'un simple chevalier gallois, pauvre et
-d'une très-médiocre naissance[523].
-
- [522] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144.
-
- [523] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 162.
-
-Ainsi la malheureuse princesse allait fouillant péniblement jusque dans
-les parties les plus obscures de nos annales, pour y trouver des faits
-favorables à sa passion, ne s'apercevant pas que ces exemples, puisés
-dans des siècles qui n'avaient rien de commun avec le temps où elle
-vivait, ne pouvaient lui être applicables. Cependant ils lui
-paraissaient décisifs; mais les noms qu'elle y trouvait lui semblaient
-obscurs auprès de celui de Lauzun. L'antiquité de sa noblesse, ses
-belles actions à la guerre, la réputation d'homme extraordinaire qu'il
-s'était faite dans toute la France, la faveur royale dont il jouissait
-lui persuadaient que son mérite[524] était encore au-dessus de tout ce
-qu'elle voulait faire pour lui. Elle s'affermissait dans le projet
-qu'elle avait de l'épouser; et, avec l'énergie et la ténacité de son
-caractère, cette résolution une fois prise était invariable. Mais son
-embarras était de savoir comment elle la mettrait à exécution.--Quand
-elle se faisait cette question, son cœur palpitait, sa tête
-s'embarrassait et son esprit flottait incertain. Lorsque l'âme est
-vivement émue par un objet d'où dépend le sort de notre vie, plus on
-désire atteindre le but, plus on hésite sur les moyens d'y parvenir.
-
- [524] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144.
-
-La première chose à faire, sans doute, était d'instruire Lauzun du
-projet qu'elle avait formé sur lui. Mais c'était précisément là pour
-elle le point difficile. Il fallait que Lauzun sût d'abord qu'elle
-l'aimait; et quoiqu'elle eût tâché de le lui faire apercevoir par tous
-les moyens qui ne répugnaient pas à sa pudeur, il ne paraissait pas le
-moins du monde soupçonner la nature de ses sentiments pour lui. Elle
-s'affligeait de ne pas reconnaître en lui les signes de l'amant, tels
-que Corneille les donne dans la tirade dont nous avons cité les premiers
-vers et dont voici les derniers, que MADEMOISELLE trouvait fort beaux,
-parce qu'ils lui semblaient en parfait rapport avec sa situation:
-
- La langue en peu de mots en explique beaucoup;
- Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup;
- Et, de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,
- Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.
-
-MADEMOISELLE chercha de nouveau, et plus fréquemment que par le passé, à
-se trouver en tête-à-tête avec Lauzun. Mais lui abrégeait le plus qu'il
-pouvait ces entretiens particuliers; il s'y prêtait avec un empressement
-si froid, un air si respectueux que MADEMOISELLE, toute troublée devant
-lui, ne pouvait se résoudre à rompre le silence; et ces entrevues si
-vivement désirées, ménagées par elle avec tant de peine et de mystère,
-étaient toujours sans résultat[525].
-
- [525] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 148.
-
-Cette situation était trop pénible pour que la princesse ne cherchât
-point à la faire cesser. Elle ne voyait cependant d'autre moyen que de
-faire à Lauzun une déclaration. Alors sa pudeur, sa fierté se
-révoltaient à cette idée qui lui revenait sans cesse. Elle en était
-obsédée; elle frissonnait, se désespérait, versait des larmes, et ne
-pouvait rien déterminer.
-
-Au milieu de ses incertitudes et de ses douleurs, MADEMOISELLE apprit
-que l'on parlait de lui faire épouser le duc de Lorraine, afin
-d'arranger le différend qui existait entre ce prince et le roi de
-France. Cette circonstance lui parut favorable pour instruire Lauzun des
-projets qu'elle avait sur lui. Elle le trouva chez la reine au moment où
-le bruit de cette alliance se répandait, et lui dit, en se retirant dans
-l'embrasure d'une croisée, qu'elle avait à lui parler. Il la suivit. «Il
-avait, dit-elle dans ses Mémoires, une telle fierté que je le regardai
-comme le maître du monde.»--Elle lui dit, non sans trembler un peu,
-qu'elle avait une résolution à prendre, mais que, le considérant comme
-son plus fidèle ami, elle ne voulait rien faire sans lui avoir demandé
-avis.--Lauzun répondit à cette ouverture par d'humbles révérences et par
-des témoignages de reconnaissance sur l'honneur que la princesse lui
-faisait. Il lui protesta que, par sa sincérité, il répondrait à la bonne
-opinion qu'elle avait de lui.--Alors elle lui parla des bruits qui
-couraient sur son mariage avec M. de Lorraine et sur les intentions du
-roi à cet égard. Lauzun feignit de tout ignorer, et dit simplement que
-l'amitié et la déférence du roi pour MADEMOISELLE lui feraient vouloir
-sur cela ce qu'elle désirait.--Mais elle s'empressa de déclarer à Lauzun
-que, quelle que fût la volonté du roi, elle était bien décidée à ne pas
-s'immoler à des considérations de grandeur et de gloire; qu'elle ne
-voulait point se marier à un inconnu, fût-il un puissant souverain;
-qu'elle voulait un honnête homme, qu'elle pût aimer[526]. Lauzun, sans
-paraître deviner où tendait ce discours, dit à la princesse que ses
-sentiments étaient pleins de raison; qu'il les approuvait, mais qu'il
-s'étonnait qu'heureuse comme elle l'était elle songeât à se
-marier.--Alors elle lui avoua qu'elle y était déterminée par la quantité
-de personnes qui comptaient sur son bien et qui par conséquent
-souhaitaient sa mort.--Lauzun avoua que cette considération était vraie
-et sérieuse, mais que cette affaire était d'une telle importance qu'il
-fallait qu'elle y réfléchît mûrement; que, de son côté, il y songerait
-avec application, et qu'après il lui en dirait son avis.
-
- [526] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, P. 215 à 229.
-
-La reine sortit, et ce premier entretien se termina là.
-
-Les entretiens qui suivirent (toujours chez la reine) furent plus
-prolongés, et semblaient propres à amener une explication claire et
-définitive. La princesse fut charmée du vif intérêt que Lauzun
-paraissait prendre à sa situation, aux peines, aux ennuis qui en
-étaient la conséquence. Elle lui demanda de vouloir bien la
-conseiller, et promit de ne se gouverner que par ses avis. Déposant
-alors cet air froid et compassé qu'il avait toujours en sa
-présence, il lui dit, avec un sourire qui l'enchanta: «Je dois donc
-être bien glorieux d'être le chef de votre conseil, et vous allez
-me donner bonne opinion de moi.»--Avec chaleur elle répliqua que
-l'opinion qu'elle avait de lui ne pouvait être meilleure, et elle
-se disposait à continuer de manière à ne plus lui laisser aucun
-doute sur la nature de ses sentiments lorsque Lauzun, lui faisant
-une profonde révérence et reprenant son grand air de respect,
-arrêta l'impulsion de son cœur, et la contraignit à se contenter
-de l'invitation qu'elle lui fit de s'expliquer sur le conseil qu'il
-avait à lui donner.
-
-Lauzun approuva entièrement les motifs qui faisaient désirer
-à la princesse de se marier; mais la chose lui paraissait
-impossible, puisqu'il n'y avait personne sur qui elle pût jeter les
-yeux.--«Cependant je ne puis disconvenir que vous n'ayez raison, dit-il,
-de sortir de l'état pénible où vous vous trouvez, en pensant qu'on vous
-souhaite la mort: sans cela, qu'auriez-vous à désirer? Les grandeurs,
-les biens vous manquent-ils? Vous êtes estimée, honorée par votre vertu,
-votre mérite et votre qualité; c'est, à mon sens, un état bien agréable,
-de vous devoir à vous-même la considération que l'on a pour vous. Le roi
-vous traite bien, il vous aime; je vois qu'il se plaît avec vous:
-qu'avez-vous à souhaiter? Si vous aviez été reine ou impératrice dans un
-pays étranger, vous vous seriez ennuyée à la mort. Ces conditions ont
-peu d'élévation au-dessus de la vôtre. Il y a beaucoup de peine à
-étudier l'humeur de l'homme et du reste des gens avec qui l'on doit
-vivre, et je ne conçois pas de plaisir qui puisse l'adoucir[527].»
-
- [527] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 152.
-
-MADEMOISELLE convint de la justesse de ces réflexions; mais si elle
-choisissait pour époux un parfait honnête homme, si elle suivait la
-pente de son cœur, qui la portait à ne jamais se séparer du roi, le roi
-ne serait-il pas satisfait qu'elle fût la cause de l'élévation d'un de
-ses sujets? n'approuverait-il pas qu'elle lui donnât du bien pour
-l'employer à son service?--«Oui, dit Lauzun; outre le plaisir d'avoir
-élevé un homme à un degré au-dessus de tout ce qu'il y a de souverains
-en Europe, vous auriez celui de la certitude qu'il vous en saurait gré
-et qu'il vous aimerait plus que sa vie; et par-dessus le tout vous ne
-quitteriez pas le roi. Mais ce sont là des châteaux en Espagne. La
-difficulté est de trouver cet homme, dont la naissance, les
-inclinations, le mérite et la vertu soient assez grands pour répondre à
-tout ce que vous auriez fait pour lui; et vous avez dû vous convaincre,
-par tout ce que je vous ai dit, que c'était la chose impossible.»--«Cela
-est très-possible, dit la princesse en souriant et en le regardant d'un
-air passionné, puisque vos objections ne sont pas contre le projet, mais
-regardent l'individu; je verrais à en trouver un qui eût toutes les
-qualités que vous voulez qu'il ait.»--La reine sortit en cet instant de
-son oratoire; l'entretien avait duré deux heures, et il se serait encore
-prolongé sans la circonstance qui y mit fin.
-
-MADEMOISELLE était satisfaite d'avoir cette fois réussi à expliquer ses
-intentions à Lauzun de manière à ce qu'il ne pût s'y méprendre; du moins
-elle le croyait. Pourtant lorsqu'elle s'aperçut que Lauzun, qu'elle
-voyait alors tous les jours, ne venait pas de lui-même la trouver, mais
-qu'elle était obligée d'aller vers lui pour lui parler, elle pensa
-qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait pas été assez explicite; et
-toutes ses anxiétés recommencèrent.--Elle rechercha un nouvel entretien,
-et éprouva une vive peine d'entendre dire à Lauzun qu'il lui conseillait
-de ne plus penser au mariage; que pour elle ce parti entraînait trop de
-dégoûts, de difficultés; qu'il se regarderait comme indigne de l'honneur
-qu'elle lui avait fait de se confier en lui s'il ne lui disait pas que
-ce qui était le mieux pour elle serait de rester dans l'état où elle
-était.
-
-Longtemps Lauzun désola la princesse par cette artificieuse conduite: il
-lui démontrait la nécessité de prendre un parti, et la difficulté d'en
-prendre un; l'impossibilité, pour son bonheur, de rester dans la
-situation où elle était, et les graves inconvénients d'un
-mariage.--«Lors même, lui disait-il, qu'elle aurait trouvé quelqu'un qui
-réunît toutes les qualités propres à lui plaire, qui pourrait lui
-répondre qu'il n'aurait pas des défauts qu'elle n'aurait pas connus et
-qui feraient son malheur[528]?» Ces réflexions si sages ne faisaient
-qu'accroître l'estime de la princesse pour Lauzun et la confiance
-qu'elle avait en lui; et, au lieu d'ébranler la résolution qu'elle avait
-prise, elles la rendaient plus impatiente de la mettre à exécution. Ces
-longs entretiens, pour elle si délicieux, attisaient le feu de sa
-passion, et rendaient de jour en jour plus violents et plus pénibles les
-combats intérieurs qu'elle était obligée de se livrer à elle-même.
-
- [528] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 189.
-
-Cependant Lauzun, dans ces entretiens, quand la princesse lui parlait de
-celui qu'elle avait choisi pour époux et lui en faisait l'éloge,
-paraissait ne pas se douter qu'il pût être question de lui; et ses
-observations faisaient toujours allusion, sans le nommer, à celui auquel
-le bruit public donnait la main de MADEMOISELLE. Tantôt c'était le comte
-de Saint-Paul, ou MONSIEUR, ou le duc de Lorraine, ou quelque souverain.
-
-MADEMOISELLE, convaincue que la modestie de Lauzun ne lui permettait pas
-de croire que c'était bien lui qu'elle aimait, que c'était bien lui
-qu'elle voulait épouser, résolut de le lui déclarer, puisque ni ses
-discours ni ses regards n'avaient pu le lui faire deviner.--Elle lui dit
-donc un jour: «Je veux absolument vous nommer celui que j'ai choisi pour
-époux[529].»--«Vous me faites trembler, répondit-il. Si par caprice je
-n'approuvais pas votre goût, vous ne voudrez plus me voir; je suis trop
-intéressé à conserver l'honneur de vos bonnes grâces pour écouter une
-confidence qui me mettrait au hasard de les perdre. Je n'en ferai rien;
-je vous supplie de tout mon cœur de ne plus m'entretenir de cette
-affaire.»--Et Lauzun évita de se trouver seul avec la princesse, et
-affecta de ne lui point parler. Mais plus il semblait se refuser à
-apprendre d'elle son secret, plus elle brûlait de le lui révéler.
-Cependant le courage lui manquait; et ces deux simples monosyllabes,
-«C'est vous,» ne pouvaient sortir de sa bouche. Dans les moments où elle
-voulait les prononcer, toujours son trouble et son extrême agitation lui
-coupaient la parole et la respiration. Enfin, un certain jeudi soir,
-chez la reine, ayant rencontré Lauzun, elle lui dit qu'elle voulait
-absolument, malgré sa défense, lui nommer l'homme en question. «Je ne
-puis plus, d'après cela, répondit Lauzun, me défendre de vous écouter;
-mais vous me feriez plaisir d'attendre à demain.»--«Non, sur-le-champ,
-répondit la princesse; demain est vendredi, c'est un jour
-malheureux.»--Lauzun, avec un air inquiet et soumis, garda le silence,
-et semblait la regarder avec attendrissement. Elle leva sur lui ses
-yeux, brillant de la flamme qui la consumait; son sein palpita avec
-violence...; elle se sentit défaillir, et, craignant de s'évanouir si
-elle augmentait son émotion, elle déclara à Lauzun, en baissant ses
-paupières, que ce nom, ce nom si cher, elle n'avait pas la force de le
-lui dire.--«J'ai envie, dit-elle, d'épaissir la glace avec mon souffle,
-et de vous tracer ce nom dessus[530].»--L'entretien se prolongea ensuite
-sur un ton badin, mais qui devint de plus en plus tendre; de telle sorte
-que tout était clairement exprimé de la part de la princesse sans que
-cependant elle eût prononcé le nom de Lauzun. Mais lui, qui feignait de
-ne rien comprendre, la pressa de lui révéler le nom de celui qu'elle
-avait choisi.--Tous deux gardèrent alors un instant le silence, comme
-pour se recueillir dans ce moment solennel; puis elle ouvrit la bouche
-pour faire cet aveu tant désiré, et prononça le mot, C'est...; puis
-s'arrêta subitement, effrayée par le timbre sonore d'une pendule qui
-venait de se faire entendre...; elle écoute, compte douze coups
-consécutifs. «Il est minuit, dit-elle... c'est vendredi... je ne vous
-dirai plus rien.»--Le lendemain, ou plutôt après la nuit passée,
-MADEMOISELLE, toujours de plus en plus agitée, écrivit ces mots sur un
-papier à billet: «_C'est vous_;» elle cacheta ce papier, et le mit dans
-sa poche.--Dans la journée, elle alla chez la reine; et, comme elle s'y
-était attendue, elle y vit Lauzun, et lui dit: «J'ai écrit le nom sur
-un papier.»--Lauzun la pressa vivement de lui remettre ce papier,
-promettant de le placer sous son oreiller et de ne le regarder que
-lorsque minuit serait sonné.--Elle s'y refusa par la crainte qu'il ne se
-trompât d'heure.
-
- [529] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 215.
-
- [530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 217.
-
-Le dimanche suivant, dans la matinée, la reine étant entrée dans son
-oratoire, MADEMOISELLE se trouva seule dans le salon avec Lauzun; elle
-lui montra le billet, qu'elle avait dans son manchon. Lauzun la supplia
-de le lui remettre. «Le cœur lui battait, disait-il; c'était un
-pressentiment que le choix qu'elle avait fait lui causerait une vive
-peine.» N'importe, il désirait faire cesser son incertitude. Mais elle,
-qui sentait combien, après un tel aveu, elle serait embarrassée de se
-trouver seule avec Lauzun, prolongea la conversation afin que la reine
-eût le temps de sortir de son oratoire. Comme ce court entretien fut
-extrêmement tendre de la part de Lauzun et de la sienne, elle se
-félicita du moyen qu'elle prenait pour l'instruire du choix qu'elle
-avait fait de lui. Aussi quand la reine reparut, MADEMOISELLE remit le
-papier à Lauzun, avec injonction de revenir le soir même lui remettre la
-réponse au bas du billet. Elle partit soulagée, et suivit la reine aux
-Récollets, où elle pria Dieu avec ferveur pour la réussite de ses
-projets.
-
-Lauzun était sans lettres, sans étude, peu remarquable par son esprit;
-mais il connaissait le monde et surtout les femmes; et ses succès auprès
-d'un grand nombre lui avaient donné une merveilleuse sagacité pour
-discerner les progrès et les phases des passions qu'elles veulent
-cacher. Il savait que, pour être certain de dominer entièrement celles
-dont la raison et la conscience combattent les impétueux mouvements du
-cœur, il faut les obliger à sacrifier à l'amour jusqu'aux derniers
-scrupules de la pudeur, cette vigilante gardienne de la vertu. Pour
-cette raison, cette déclaration de MADEMOISELLE, par billet, ne satisfit
-pas Lauzun: il ne doutait pas qu'il ne fût aimé, aimé avec passion; mais
-cette passion cependant n'était pas encore assez forte pour vaincre
-entièrement l'orgueil de la princesse. Ce sentiment pouvait se réveiller
-en elle, surtout lorsqu'il serait exalté par les instigations des
-personnes intéressées. C'est ce qui devait arriver infailliblement quand
-cette liaison, enveloppée jusqu'ici du plus profond mystère, serait
-connue. On pouvait alors triompher en partie de cette malheureuse
-passion, ou du moins en modérer les accès, et empêcher cette entière
-abnégation de soi-même, cet abandon de toute volonté contraire à celle
-de l'objet aimé: c'est ce que Lauzun voulait prévenir.
-
-Au lieu de répondre au billet qu'il avait reçu, et de se répandre en
-témoignages de reconnaissance auprès de la princesse, Lauzun continua
-son rôle d'incrédule. Selon lui, la princesse le trompait, et refusait
-de lui dire le nom de celui qu'elle avait choisi; il se montra jaloux,
-triste, rêveur; et il la désola tellement par ses brusqueries et son
-humeur que, pour lui rendre sa sérénité, elle se vit contrainte à
-déposer toute dignité et à répéter plusieurs fois de vive voix ce
-qu'elle avait à peine osé lui insinuer par écrit. Il fallut qu'elle lui
-déclarât qu'elle l'aimait avec passion; que lui seul pouvait faire son
-bonheur; qu'elle s'abandonnait à lui sans réserve, ne voulait vivre que
-pour lui, et enfin qu'elle voulait l'épouser et lui donner tous ses
-biens.
-
-Lauzun ne répondit à une déclaration si tendre et si explicite que par
-des objections; mais elles étaient de nature à affermir la princesse
-dans ses résolutions. En supposant, disait-il, qu'il serait assez
-extravagant pour croire cette affaire possible, il était obligé de
-déclarer à MADEMOISELLE qu'il aimait trop le roi pour qu'aucune
-considération humaine pût le déterminer à s'éloigner de lui; qu'il
-garderait les charges qu'il avait près de lui; par conséquent il ne
-pouvait pas penser qu'elle consentît jamais à épouser le _domestique_
-(ce mot s'employait alors pour celui de serviteur) de son cousin
-germain.--«Mais, répondit-elle, ce cousin germain est mon maître aussi
-bien que le vôtre; et je ne trouve rien de plus honorable pour mon époux
-que d'être son domestique. Si vous n'aviez pas de charge auprès du roi,
-j'en achèterais une pour vous[531].»
-
- [531] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 222 à 229.
-
-Lauzun, facilement réfuté sur ce point, ainsi qu'il s'y attendait, avec
-une apparence de franchise, d'abandon et de désintéressement, eut l'air
-de ne plus envisager cette affaire que sous le point de vue du bonheur
-de la princesse; il passait en revue tous les inconvénients
-qu'entraînait pour elle l'exécution d'un pareil projet, et il lui
-conseillait d'y renoncer; il traça surtout de lui-même un portrait vrai
-en partie, mais dans lequel, en exagérant quelques-uns de ses défauts,
-il eut grand soin de les rattacher à des goûts opposés à ceux qu'il
-avait, à une manière de vivre toute différente de celle qu'il avait
-embrassée. «Tout ce que j'aurais de bon pour vous, lui disait-il, au cas
-que vous fussiez d'humeur jalouse, serait le peu de raison que je vous
-donnerais de vous chagriner, parce que je hais autant les femmes que je
-les ai aimées autrefois. Cela est si vrai que je ne comprends pas
-comment on est si fou que de s'y amuser[532].»
-
- [532] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 223.
-
-Lorsque, après ces longues explications, MADEMOISELLE croyait avoir tout
-réfuté, lorsqu'elle croyait pouvoir enfin arriver à une conclusion,
-Lauzun la désespérait encore de nouveau en ayant l'air de retomber dans
-sa première incrédulité, et il lui disait: «Croyez-vous que je sois
-assez fou pour considérer tout ceci autrement que comme une
-fiction?»--Enfin, quand il la vit si bien possédée de son fol amour
-qu'elle ne pouvait penser ni agir que par lui, il parut devant elle
-persuadé que tout cela n'était pas une illusion, et il se livra à toute
-l'ivresse d'une joie qui était en partie sincère. Cependant il refusa de
-faire aucune démarche personnelle auprès du roi pour obtenir son
-consentement. Ce fut MADEMOISELLE qui les fit toutes, mais toujours sous
-sa direction et par ses conseils.
-
-Elle commença par écrire à Louis XIV une lettre qu'elle lui fit remettre
-par la voie secrète, c'est-à-dire par Bontems, son valet de
-chambre[533]. Elle en reçut une réponse qui n'était ni un consentement
-ni un refus. Le roi lui disait qu'il ne voulait la gêner en rien, mais
-qu'elle devait mûrement réfléchir au parti qu'elle allait prendre. Il y
-a tout lieu de croire que Lauzun avait déjà préparé Louis XIV à cette
-affaire par le canal de madame de Montespan, qui était alors dans ses
-intérêts; mais la princesse l'ignorait.
-
- [533] Id., _ibid._, p. 230 et 231.
-
-Durant cette négociation secrète, le comte de Saint-Paul, devenu prince
-de Longueville, allait régulièrement au Luxembourg faire sa cour à
-MADEMOISELLE. Guilloire s'aperçut de l'accord qui régnait entre elle et
-Lauzun, et il en informa Louvois[534]. Lauzun, qui avait partout des
-intelligences, le sut, et le dit à la princesse. Celle-ci, dans la
-crainte que les ministres ne traversassent ses projets, résolut de voir
-le roi le plus tôt qu'elle pourrait.
-
- [534] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 235.
-
-Elle l'attendit dans la ruelle de la reine. Nous avons déjà dit que
-Louis XIV revenait toujours passer la nuit chez la reine, quelque tard
-qu'il fût. Ce jour, son jeu se prolongea, contre la coutume, jusqu'à
-deux heures du matin; et la reine, qui ne se doutait de rien, se coucha,
-et dit à MADEMOISELLE «qu'il fallait qu'elle eût quelque chose de bien
-pressé à dire au roi pour l'attendre si tard.»--Elle dit qu'en effet
-elle voulait l'entretenir d'une affaire très-importante, dont on devait
-parler le lendemain au conseil. Le roi fut fort étonné, en rentrant dans
-sa chambre à coucher, de trouver MADEMOISELLE dans la ruelle de la
-reine; et, quoiqu'il fût très-fatigué, il la conduisit entre deux
-portes, pour écouter ce qu'elle avait à lui dire. MADEMOISELLE, dont le
-cœur battait avec violence, ne put d'abord que répéter trois fois le
-mot, Sire; mais enfin, après une pause d'un moment, de sa poitrine
-profondément émue, ses paroles s'échappèrent avec feu, avec volubilité.
-Elle tint au roi un assez long discours, et n'omit rien de ce qui
-pouvait l'engager à lui accorder le consentement qu'elle demandait. Le
-roi lui répondit qu'il portait intérêt à Lauzun, et ne voulait pas lui
-nuire en s'opposant à sa fortune; mais qu'il ne voudrait pas lui être
-utile aux dépens du bonheur de sa cousine; qu'en conséquence il ne lui
-défendait pas ce mariage, mais qu'il ne le lui conseillait pas; et il la
-pria instamment d'y songer mûrement avant de rien conclure. «J'ai
-encore, ajouta-t-il, un autre avis à vous donner. Vous devez tenir votre
-dessein secret jusqu'à ce que vous soyez déterminée. Bien des gens s'en
-doutent, et les ministres m'en ont parlé. Prenez là-dessus vos
-mesures[535].»
-
- [535] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 239.
-
-Ces paroles, qui furent redites à Lauzun, lui prouvèrent qu'il était
-temps de hâter la conclusion de cette affaire; et aussitôt ses amis de
-Guitry, les ducs de Créqui, de Montausier, d'Albret, d'après la prière
-de la princesse, allèrent ensemble vers le roi pour le supplier de
-permettre à sa cousine d'épouser M. de Lauzun; ils adressèrent en même
-temps au roi des actions de grâces pour l'honneur qui rejaillirait par
-ce mariage sur toute la noblesse de France. Cette demande, qu'appuyaient
-encore le prince de Marsillac, le duc de Richelieu, le comte de
-Rochefort et d'autres amis de Lauzun[536], fut faite en plein conseil.
-Louis XIV répondit qu'il ne pouvait s'opposer à ce que MADEMOISELLE
-épousât M. de Lauzun, puisqu'il avait permis à sa sœur de se marier à
-M. de Guise. MONSIEUR, qui avait été appelé à ce conseil par ordre
-exprès du roi, se récria sur une telle mésalliance; mais Louis XIV
-persista, et déclara qu'il accordait son consentement[537].
-
- [536] Id., _ibid._, p. 265.
-
- [537] Id., _ibid._, p. 242 à 250.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV,
- p. 181, 182.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 521.
-
-Montausier alla aussitôt en instruire MADEMOISELLE, et lui dit: «Voilà
-une affaire faite. Je ne vous conseille pas de la laisser traîner en
-longueur; et, si vous m'en croyez, vous vous marierez cette nuit.» Ces
-paroles s'accordaient trop bien avec l'impatience de MADEMOISELLE pour
-n'être pas approuvées par elle: aussi pria-t-elle M. de Montausier de
-persuader à Lauzun de suivre ce conseil. Lauzun, enivré de son succès,
-aspirait à le rendre complet. Certain que la volonté de la princesse ne
-pouvait changer, assuré du consentement du roi, Lauzun répugnait à tout
-ce qui pouvait ressembler à un mariage clandestin[538]. Il voulait au
-contraire ne rien négliger de ce qui tendait à augmenter l'éclat de la
-célébration du sien. Il exigea donc que MADEMOISELLE fît part de ses
-intentions à la reine. MADEMOISELLE obéit avec docilité à Lauzun, et
-toute la cour en fut instruite.--On en était là, et l'on disait que ce
-mariage devait se célébrer au Louvre le dimanche suivant, lorsque madame
-de Sévigné écrivit à son cousin de Coulanges cette nouvelle
-abasourdissante, et lui dit: «Je m'en vais vous annoncer la chose la
-plus surprenante, la plus étonnante, etc., etc.... une chose qui se fera
-dimanche, et qui ne sera pas faite lundi.»
-
- [538] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.
-
-Sa prédiction fut vraie; et elle nous prouve combien elle était
-parfaitement bien informée de toutes les clameurs qu'occasionnait ce
-mariage, de toutes les intrigues auxquelles il donnait lieu. Les
-familles de Condé et de Longueville, étonnées de se voir déçues dans
-leurs espérances, indignées d'avoir été jouées par Lauzun, soulevèrent
-toutes les résistances. Le grand Condé sortit de sa réserve ordinaire,
-et proféra des menaces contre le favori s'il osait épouser MADEMOISELLE;
-la reine, pour manifester ses sentiments en cette occasion, se dépouilla
-de sa timidité et de sa douceur naturelles. MONSIEUR lui-même, loin de
-céder à son indolence, s'agita avec fureur. Le roi résistait, et
-pendant ce temps MADEMOISELLE, ignorant la tempête qui grondait autour
-d'elle, était dans le ravissement et la sécurité la plus profonde. Elle
-s'occupait uniquement de Lauzun, des préparatifs de l'auguste et sainte
-cérémonie qui allait avoir lieu. La lenteur de M. de Boucherat et des
-gens d'affaires lui causait de l'impatience. Comment pouvaient-ils
-trouver tant de difficultés à dresser son contrat de mariage,
-puisqu'elle voulait tout donner à M. de Lauzun? Elle grondait Lauzun
-lui-même de vouloir mettre des bornes à sa générosité envers lui; et,
-dans sa folle confiance, elle recevait avec délices les compliments des
-dames de la cour dont Lauzun passait pour avoir eu les bonnes grâces. Il
-semblait qu'avoir été aimées de Lauzun comme elle croyait l'être
-elle-même était pour elle un motif de les préférer à d'autres[539], et
-qu'en leur témoignant son affection elle donnait ainsi la mesure de sa
-confiance en lui.
-
- [539] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 266, 270, 271.
-
-Il est probable que, quoique assiégé pendant trois jours consécutifs par
-les remontrances de la reine, de son frère, de tous les princes de son
-sang et de quelques ambassadeurs de l'étranger, Louis XIV n'eût jamais
-rétracté le consentement qu'il avait donné, si l'on n'était parvenu à
-détacher du parti de Lauzun son plus ferme appui, madame de Montespan. A
-celle-ci on fit entendre qu'en contribuant à porter à une si grande
-élévation un favori tellement goûté du roi qu'il balançait le crédit des
-ministres et de tous les princes du sang elle travaillait contre
-elle-même. La hauteur et la fierté de Lauzun révoltaient déjà tout le
-monde: que serait-ce lorsque, devenu par alliance le cousin germain de
-son maître et possesseur d'une immense fortune, il n'aurait plus besoin
-de la protection de la maîtresse en titre ni de celle de personne? Si ce
-mariage s'accomplissait, toute la famille royale lui en voudrait
-mortellement, comme étant celle qui avait porté le roi à y consentir; et
-le roi lui-même le lui reprocherait un jour. La princesse de Carignan et
-madame Scarron, dans les conseils de laquelle madame de Montespan avait
-une grande confiance, furent chargées de lui développer ces motifs: ils
-produisirent leur effet, et la firent résoudre à se déclarer contre
-Lauzun[540]. Louis XIV, déjà ébranlé par les assauts nombreux qu'on lui
-avait livrés sur cette affaire, ne put résister aux séductions de sa
-maîtresse, et promit enfin d'empêcher ce mariage.
-
- [540] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 182.--CHOISY, _Mémoires_,
- t. LXIII, p. 522.
-
-Il lui en coûtait beaucoup de se dédire; mais sa résolution était
-devenue invariable. Il voulut au moins adoucir, autant qu'il était en
-lui, ce qu'avait de pénible et de rigoureux cet acte de sa despotique
-volonté, et la déclarer lui-même à MADEMOISELLE. Il la fit donc prier de
-venir le trouver. Aux premiers mots que lui dit le roi, elle devina le
-reste. Comment peindre l'excès du désespoir de cette malheureuse
-princesse, ses touchantes prières, ses pleurs amers, ses cris
-douloureux, lorsque, se roulant aux pieds du monarque, elle le supplia
-de révoquer l'arrêt qu'il venait de prononcer, ou de lui donner la mort,
-mille fois préférable pour elle à sa séparation d'avec Lauzun? Louis
-XIV, dans l'émotion que lui causa l'abaissement d'une princesse
-autrefois si puissante et si fière, que la politique de son ministre
-avait pensé un instant à lui donner pour femme et pour soutien de son
-trône chancelant, se mit à genoux pour la relever[541]: dans cette
-posture, il la pressa contre sa poitrine, et mêla ses larmes aux
-siennes. Le chagrin qu'il éprouvait de se refuser à ses instances fut si
-grand qu'il s'abandonna jusqu'à lui reprocher de ne s'être pas hâtée, et
-de lui avoir laissé le temps de la réflexion. Hélas! ce reproche, si peu
-fondé, ne pouvait qu'augmenter les regrets douloureux de la princesse.
-Elle n'y répondit que par de nouvelles supplications. Mais Louis XIV lui
-déclara qu'il ne pouvait plus changer, et la laissa désespérée de
-n'avoir pu le fléchir.
-
- [541] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 378.
-
-Lauzun se montra d'abord digne de l'honneur qui lui était refusé: froid,
-calme et en apparence insensible à ce revers de fortune[542], il
-continua comme à l'ordinaire son service auprès du roi. Pour le
-dédommager, Louis XIV lui offrit le titre de duc et le bâton de
-maréchal. Il refusa ces grâces, et dit au roi qu'avant de lui faire
-accepter une aussi honorable dignité que celle de maréchal de France il
-le priait de vouloir bien attendre qu'il l'eût méritée par ses
-services[543]. Lauzun ne se soutint pas à cette hauteur: c'est que ses
-refus étaient ceux d'un favori qui veut bouder son maître et le punir
-d'avoir manqué à sa parole, et non ceux d'un légitime orgueil et d'une
-noble fierté. Mais il poussa si loin l'audace que, dans sa colère contre
-madame de Montespan, dont il avait surpris les secrets, il voulut la
-compromettre avec le roi[544], et s'attira ainsi une disgrâce éclatante.
-Abandonné par le roi à l'inimitié de Louvois, il finit par subir une
-rigoureuse détention[545]. C'est alors que le jeune duc de Longueville
-fut de nouveau offert pour époux à MADEMOISELLE; elle le refusa. Son
-amour survécut à la disgrâce et à l'absence. Depuis que Lauzun était
-malheureux, la princesse l'aimait encore avec plus de tendresse[546].
-
- [542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1670), t. I, p. 264, édit.
- de G. de S.-G.
-
- [543] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 523.--SÉVIGNÉ (27 février
- 1671), t. I, p. 349, édit. de G. de S.-G.; (19 et 24 décembre
- 1670), t. I, p. 218 et 220, édit. de M.; t. I, p. 192 et 194,
- édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 19 et 23 de l'édition de 1726,
- dite de Rouen.
-
- [544] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 123 et 135.--SEGRAIS,
- _OEuvres_, 1799, in-12, t. II, p. 92.
-
- [545] DELORT, _Détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p.
- 41 à 45, 129.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.--PETITOT,
- _Notice sur Montpensier_, t. XL du recueil des _Mémoires_, p.
- 355-356.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 23 décembre 1671, 6 janvier et
- 23 mars 1672), t. II, p. 300, 306, 308, 319, 338, 435, édit. de
- G. de S.-G.
-
- [546] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, t. XLIII, p. 281 à 287.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p.
- 297 à 307.
-
-Après plusieurs années de démarches sans nombre, de sollicitations
-humiliantes et le sacrifice d'une partie de sa fortune, elle obtint
-enfin du roi de faire cesser la captivité de Lauzun, et probablement
-aussi la permission de contracter avec lui un mariage secret[547]. La
-liberté qu'il lui devait, les dons qu'elle lui fit, les preuves
-multipliées de son long et touchant attachement ne purent la garantir de
-son ingratitude et de ses indignes procédés. Moins oppressée par sa
-passion, elle retrouva encore assez d'énergie et de fierté natives pour
-se séparer de lui et le bannir pour toujours de sa présence. Elle ne fit
-pas la moindre mention de lui dans son testament. Lauzun vécut jusqu'à
-l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, et vers la fin de sa carrière il
-obtint par ses services de nouveaux grades et de nouveaux honneurs[548],
-mais jamais il ne put reconquérir la faveur du roi. MADEMOISELLE, depuis
-son fatal amour, n'eut plus à la cour cette haute influence qu'elle y
-avait exercée si longtemps. Sa personne avait cessé d'inspirer cette
-estime et ces éclatants respects qui l'avaient entourée jusque-là.
-
- [547] PETITOT, _Notice sur Montpensier_, t. XL, p. 385.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (8 mars 1676), t. IV, p. 362; (27 février 1679), t. VI,
- p. 66; (23 octobre 1680), t. VII, p. 261, édit. de G. de S.-G.
-
- [548] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 148.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (24 décembre 1688), t. IX, p. 49; (28 mai 1695), t. XI, p. 175,
- édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Sévigné la vit avant et après la catastrophe de son mariage
-projeté[549]. Elle s'entretint longtemps seule avec elle, et fut
-alternativement le témoin de l'ivresse de sa joie et de l'excès de sa
-douleur. Plusieurs fois le spectacle de ses tourments et des angoisses
-de son cœur lui arracha des larmes. Elle décrit très-bien l'état de
-l'âme de cette princesse dans ces deux instants si opposés[550]. «C'est,
-dit-elle en écrivant à son cousin de Coulanges, le sujet d'une tragédie
-dans toutes les règles; jamais il ne s'est vu de si grands changements
-en si peu de temps; jamais vous n'avez vu une émotion aussi générale.»
-
- [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date des 15, 19, 24 et 31 décembre
- 1670, t. I, p. 218, 219, 220, 221, édit. de M.; t. I, p. 283-286,
- 292-295, édit. de G.--MARIE RABUTIN-CHANTAL, marquise de SÉVIGNÉ,
- _Lettres à madame de Grignan_, t. I, p. 18, édit. 1726.
-
- [550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 31 décembre 1670), t. I, p. 294,
- 296-298, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 297
- (Lettre de madame de Scudéry à Bussy).--_Ibid._, p. 307.
-
-Cette affaire fit tellement de bruit dans toute l'Europe que Louis XIV
-crut devoir écrire aux ambassadeurs qu'il avait dans l'étranger une
-circulaire dans laquelle il expliquait les raisons qu'il avait eues de
-permettre et ensuite de défendre le mariage de MADEMOISELLE et de
-Lauzun; il engagea ses agents diplomatiques à communiquer secrètement
-cette dépêche aux différentes cours près desquelles ils se trouvaient
-placés[551].
-
- [551] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.
-
-Nous avons suffisamment entretenu nos lecteurs des personnages que
-voyait madame de Sévigné et dont elle nous parle dans les lettres
-qu'elle a écrites, à dater de l'époque dont nous traitons. Il est temps
-de revenir aux particularités qui, dans ces mêmes lettres, la concernent
-personnellement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-1669-1671.
-
- Madame de Sévigné passe à Livry l'automne de l'année 1669 avec sa
- fille, son gendre et sa famille.--Long souvenir qu'elle conserve
- de cette heureuse époque de sa vie.--Son bonheur est troublé par
- un événement.--Le chevalier de Grignan tombe de cheval.--Madame de
- Grignan s'évanouit, et fait une fausse couche.--Propos malins de
- la comtesse de Marans à ce sujet.--Bussy paraît en avoir eu
- connaissance.--Ces propos peuvent être relatifs à l'inclination
- présumée du roi pour madame de Grignan.--Saint-Pavin, goutteux,
- fait encore des vers pour madame de Sévigné.--Il meurt.--Son
- épitaphe est composée par Fieubet.--Le comte de Grignan est nommé
- lieutenant général de Provence.--Il part.--Une correspondance
- s'engage entre lui et madame de Sévigné, et entre elle et son
- cousin de Coulanges, avec toute la famille de l'intendant de Lyon
- et avec madame de Coulanges.--Madame de Sévigné, par ses lettres,
- cherche à capter la confiance et l'amitié de son gendre.--Elle lui
- recommande un gentilhomme condamné aux galères.--Détails sur ce
- gentilhomme.--Nouvelles diverses données par madame de Sévigné au
- comte de Grignan.--Mot de la duchesse de Saint-Simon.--Son
- caractère.--Le duc de Noirmoutier devient aveugle.--Détails sur
- lui et sur son père.--Hiver rigoureux.--Décès causés par la petite
- vérole.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de
- Nevers.--Guillaume VII, prince de Hesse, meurt sans avoir été
- saigné.--Discussion des médecins sur l'efficacité de la
- saignée.--Intrigue du comte de Saint-Paul et de la duchesse de la
- Ferté.--Pari et course au bois de Boulogne du grand écuyer et du
- maréchal de Bellefonds.--Le comte de Grignan musicien.--Madame de
- Sévigné lui promet des motets.--Nicole publie un traité;--La
- Fontaine, un recueil de ses Contes.--Bourdaloue prêche aux
- Tuileries.--Madame de Sévigné fait l'éloge de tous ces talents.
-
-La sensibilité, ce mobile de nos peines et de nos jouissances, grave
-dans notre mémoire nos moments de joie et nos jours de tristesse. C'est
-cette faculté de l'âme qui nous fait vivre dans le passé autant que dans
-le présent; plus elle prédomine, plus elle nous retrace vivement ces
-heures si promptement écoulées, où les objets de nos intimes affections
-se trouvaient réunis autour de nous; où, au milieu d'une société d'amis,
-nous étions avec eux en communauté de plaisirs, de sentiments et
-d'idées. Il est dans notre nature, dans cet instinct de bonheur dont la
-Providence nous a pourvus de chercher à nous rappeler de préférence les
-époques de nos plus grandes félicités. C'est par cette raison que les
-souvenirs de l'automne de l'année 1669 viennent si souvent se placer
-sous la plume de madame de Sévigné. Bosquets de Livry, qui aviez été si
-longtemps témoins des jeux enfantins, des ris folâtres et de la
-pétulante gaieté de Marie de Rabutin, vous la vîtes alors, parée d'un
-autre nom, belle de sa maternité, se promener avec plus de calme sous
-vos ombrages; heureuse par les soins pieux qu'elle prodiguait à son
-tuteur, par la tendresse d'un fils, par le bonheur d'une fille, objets
-de ses prédilections; par les attentions d'un gendre qui satisfaisait
-son orgueil et donnait plus de force à ses espérances! Ce gendre, le
-chevalier de Grignan, son frère, madame de Charmes, femme d'un président
-du parlement d'Aix, qui avait été ami intime de Fouquet[552], vinrent
-alors passer quelque temps avec madame de Sévigné, et contribuèrent,
-avec la société aimable et brillante qui lui venait de Paris et des
-environs, à varier son existence et à faire de Livry un séjour de fêtes
-et de jouissances continuelles.
-
- [552] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 165, édit. de M.; t. II, p.
- 198, édit. de G. (23 août 1671).--_Ibid._, t. VI, p. 12, M.; t.
- VI, p. 192, G. (2 novembre 1679).
-
-Il faut d'autant moins s'étonner que madame de Sévigné se rappelle,
-après l'intervalle de plusieurs années, les jours passés à Livry au
-milieu de toute sa famille qu'elle était alors dans la force de l'âge et
-de la santé, dans la plus riante campagne, dans la plus agréable saison
-de l'année, et que ce temps d'un bonheur si complet fut aussitôt suivi
-de celui qui la sépara d'avec sa fille; séparation cruelle et cause
-incessante des douleurs de toute sa vie!
-
-Il était encore un autre motif qui ne permettait pas à madame de Sévigné
-d'oublier cette époque de son séjour à Livry, qu'elle prolongea jusqu'à
-la chute des feuilles, c'est qu'au souvenir des doux moments qu'elle y
-avait passés se mêlait celui d'un événement triste en lui-même, et qui
-la menaça du plus grand malheur qui pût lui arriver.
-
-Le 4 novembre 1669[553], le chevalier de Grignan, montant un cheval
-fougueux, fut violemment jeté à terre en présence de sa belle-sœur,
-alors enceinte. Madame de Grignan s'évanouit, et fit une fausse couche.
-Il est facile de comprendre quelles furent alors les inquiétudes de
-madame de Sévigné. Elle en parle dans un grand nombre de lettres; mais
-ses tourments, et les souffrances de madame de Grignan, et les regrets
-de son gendre ne furent pas les seuls résultats fâcheux de cet accident;
-il y en eut un plus durable dans ses effets, que ces mêmes lettres et
-les lettres de Bussy nous font connaître[554].
-
- [553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 280, édit.
- de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 237, édit. de M. «Ah! ma
- fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange
- scène à Livry!» etc.
-
- [554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars, 19 et 23 août, 6 et 13
- septembre, 4 novembre 1671), t. I, p. 277, 187, édit. de
- Monmerqué; t. I, p. 361, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 163,
- 165, 272 et 273, édit. de M.; t. II, p. 196, 198, 214, 280, 361,
- édit. de G. de S.-G.
-
-Le chevalier de Grignan avait une belle figure; il était plus jeune,
-plus sémillant, plus aimable que le comte de Grignan, son frère, laid de
-visage, ainsi que nous l'avons dit. La familiarité qui s'était établie
-entre le beau-frère et la belle-sœur n'avait rien qui ne fut
-irréprochable: toujours en présence d'une mère et d'un époux, ils
-pouvaient tous deux se livrer aux accès de leur gaieté avec la liberté
-que permet le séjour à la campagne et dont leur jeune âge leur faisait
-un besoin. Mais la vive émotion qu'éprouva madame de Grignan lors de
-l'accident arrivé au chevalier et surtout la fausse couche qui en fut la
-suite donnèrent lieu à la malignité de s'exercer sur le compte de tous
-deux. J'ai rapporté ailleurs la parodie de la fable de la Fontaine, que
-l'on fit peu après sur ce sujet[555]. Les recueils de vers manuscrits de
-ce temps renferment plusieurs autres pièces qui prouvent que madame de
-Grignan fut en butte à ces satires grossières des chansonniers et des
-vaudevillistes, auxquelles la célébrité, la puissance, les richesses et
-la beauté ne pouvaient alors échapper. Leurs auteurs s'étaient accordés
-à donner au comte de Grignan le surnom de _Matou_, à cause de sa mine
-ébouriffée; et, aussitôt après son mariage avec mademoiselle de Sévigné,
-on fit sur lui et sur sa femme le couplet suivant:
-
- Belle Grignan, vous avez de l'esprit
- D'avoir choisi votre beau-frère;
- Il vous fera l'amour sans bruit,
- Et saura cacher le mystère.
- --Matou! n'en soyez pas jaloux;
- Il est Grignan tout comme vous[556].
-
- [555] Voyez dans les notes et éclaircissements sur l'_Histoire de
- la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 1re édition, 1820, in-8º,
- la parodie de la fable intitulée _la Cigale et la Fourmi_.
-
- [556] _Recueils de chansons et de vaudevilles, mss. de mon
- cabinet_, p. 288, verso.
-
-La comtesse de Marans, en accréditant par ses discours les bruits qui
-couraient sur madame de Grignan et sur son beau-frère, s'attira
-l'inimitié de madame de Sévigné ainsi que de rudes reproches de la part
-du duc de la Rochefoucauld et des nombreux amis de notre aimable
-veuve[557].
-
- [557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 27 février 1671), t. I, p. 239 et
- 269, édit. de M.; ou t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G. (6, 9 et
- 25 février, 18 mars, 22 avril 1671; 29 avril, 20 juin et 30
- décembre 1672); t. I, p. 251, 254, 260, 263, 306, 307, 308, 313,
- 315, 324, 344, 384; t. II, p. 33 et 34; t. III, p. 73-137.--La
- comtesse de Marans était la sœur de mademoiselle de Montalais,
- dont nous avons parlé dans la première partie de ces _Mémoires_.
-
-Il y a lieu de croire que les insinuations de madame de Marans
-parvinrent aux oreilles de Bussy; et c'est à elles qu'il fait allusion
-dans ses lettres du 25 juin et du 10 juillet 1670[558]; à moins qu'on ne
-pense que le bruit qui courait de l'inclination du roi pour mademoiselle
-de Sévigné ne se soit accrédité, et même n'ait pris plus de consistance
-depuis qu'elle était mariée. Alors ce serait là l'objet véritable des
-discours indiscrets et malveillants de madame de Marans et de quelques
-personnages de la cour sur la mère et sur la fille. Ce qui est certain,
-c'est que madame de Grignan craignit de fixer sur elle l'attention du
-monarque. Lorsqu'elle parut à la cour avec son mari, dont la laideur
-faisait un si grand contraste avec sa beauté, non-seulement elle
-s'abstint de toute recherche de toilette, mais elle osa choquer la
-despotique volonté de la mode en dérobant aux regards, par un vêtement
-peu gracieux, de séducteurs attraits, que les jeunes femmes de son âge
-étaient tenues de montrer. C'est à quoi madame de Sévigné fait allusion
-dans une de ses lettres, où elle témoigne à sa fille la satisfaction
-qu'elle éprouve des soins qu'elle se donne pour être plus élégamment
-vêtue: «Vous souvient-il, lui dit-elle, combien nous avons été fatiguées
-avec ce méchant manteau noir? Cette négligence était d'une honnête
-femme, M. de Grignan vous en peut remercier; mais elle était bien
-ennuyeuse pour les spectateurs[559].»
-
- [558] Voyez ci-dessus, chap. XI, p. 189 à 192; et SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de S.-G. (lettre de Bussy à
- madame de Sévigné, du 25 juin 1670).
-
- [559] SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan_, le 21 janvier
- 1671, _rétablie pour la première fois d'après le manuscrit
- autographe_ (par M. Monmerqué); Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 8
- et 9.--_Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE
- SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,
- 1726, in-12, t. I, p. 119. Dans cette édition, le passage est
- conforme à l'autographe publié par M. Monmerqué; mais le texte
- des éditions du chevalier Perrin porte: «Cette négligence, que
- nous vous avons tant reprochée.» Ces derniers mots ont été
- ajoutés par l'éditeur, qui n'a pas été l'auteur des suppressions
- faites à cette lettre, comme le croyait M. Monmerqué, puisque ces
- suppressions se trouvent dans l'édition de Hollande, bien
- antérieure à celle de Perrin.
-
-Quoi qu'il en soit, les torts de madame de Marans ont dû être graves.
-Madame de Sévigné ne la désigne le plus souvent que par le surnom de la
-sorcière _Mellusine_; et elle manifeste à son égard un ressentiment et
-une aigreur qui n'étaient pas dans son caractère, naturellement doux et
-indulgent. Cette comtesse de Marans avait ses raisons pour discréditer
-les femmes dont la conduite était régulière. Elle était fort galante et
-publiquement connue pour être la maîtresse de monsieur le Duc, fils du
-grand Condé; elle en eut une fille qui porta le nom de Guenani,
-anagramme de celui d'Anguien. Cette fille fut légitimée, et épousa
-depuis le marquis de Lassay, dont on a des Mémoires[560].
-
- [560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril et 6 mai 1696), t. I, p. 317,
- édit. de Monmerqué. Cette fille de M. le Duc, après avoir été
- légitimée, porta le nom de Julie de Bourbon, demoiselle de
- Châteaubriand; son mari se nommait Armand de Pardaillan, marquis
- de Lassay.
-
-Pendant le séjour que madame de Sévigné fit à Livry durant cet automne,
-elle revit Saint-Pavin. Il était affaissé par l'âge et les souffrances
-de la goutte[561], et cependant il faisait encore des vers tendres et
-galants. Le retour de madame de Sévigné à Paris, à la fin de la saison,
-lui épargna la douleur de voir mourir ce bon et aimable épicurien, dont
-la société avait égayé sa jeunesse[562] et dont les poésies avaient
-contribué à lui donner le goût du style naturel et gracieux[563].
-Saint-Pavin eut une attaque d'apoplexie le 1er mars de l'année
-1670[564]; il mourut le 8 avril suivant. Sa destinée fut singulière.
-Boileau, qui fit un poëme contre les gens d'Église, le taxa
-d'incrédulité, et dirigea contre lui ses traits satiriques.
-Fieubet[565], si connu par sa pieuse austérité, fit pour lui cette
-épitaphe:
-
- Sous ce tombeau gît Saint-Pavin:
- Donne des larmes à sa fin.
- Tu fus de ses amis peut-être?
- Pleure ton sort avec le sien.
- Tu n'en fus pas? pleure le tien,
- _Passant_, d'avoir manqué d'en être.
-
- [561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1685), t. VII, p. 319, édit.
- de Monmerqué; t. VIII, p. 104, édit. de G. de S.-G.
-
- [562] Conférez la première partie de ces _Mémoires_, chap. VI, p.
- 76-78.
-
- [563] _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et de_ CHARLEVAL, 1769, in-12,
- édit. de Saint-Marc, p. 68 à 72.--_Recueil des plus belles
- pièces des poëtes français_; chez Claude Barbin, 1669, in-18,
- p. 325.--Toutes les poésies de Saint-Pavin ne sont pas
- publiées.--Conférez MONMERQUÉ, _Lettres de Sévigné_, t. IX, p.
- 243.
-
- [564] BUSSY, _Nouvelles lettres_, t. V, p. 136, ou Lettres de
- mesdemoiselles de Montpensier, de Montmorency, du Pré, etc.,
- édit. de Léopold Collin; Paris, in-12, p. 163.
-
- [565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1675, 5 juillet 1685, 26 octobre
- 1689, 3 octobre 1694, 15 octobre 1695), t. III, p. 279; t. VII,
- p. 292; t. IX, p. 185; t. X, p. 16 et 143, édit. de Monmerqué.
-
-A peine madame de Sévigné eut-elle quitté le séjour de Livry qu'elle
-apprit qu'un grand et douloureux changement se préparait dans son
-existence. Le comte de Grignan, son gendre, fut nommé, par lettres
-patentes du 29 novembre 1669, lieutenant général en Provence[566].
-Louis-Joseph, duc de Vendôme et de Penthièvre, qui avait été adjoint à
-son père le 24 avril 1658 et lui avait succédé comme gouverneur de la
-province, n'y résidait jamais[567]. M. de Grignan y était donc envoyé
-pour y commander en chef. Cette haute faveur aurait dû être pour madame
-de Sévigné un sujet de satisfaction, puisqu'elle assurait à sa fille un
-rang et une position dignes d'être enviés; mais elle lui imposait un
-sacrifice trop grand et trop pénible pour n'être pas plus affligée que
-réjouie de cette nomination. Sa fille, qui ne l'avait jamais quittée,
-devait bientôt se séparer d'elle et s'éloigner pour aller résider à
-l'extrémité de la France. Elle ne pouvait prévoir la durée de cette
-absence, et il lui était même interdit de souhaiter de la voir cesser,
-puisque cela ne pouvait avoir lieu que par la disgrâce de M. de Grignan
-et la privation de sa charge. Mais il semble que la Providence voulait
-ménager la sensibilité de cette tendre mère et l'accoutumer par degrés
-au coup qu'elle lui portait. Sa fille se trouvait enceinte, et il ne
-parut pas prudent à son mari de lui faire entreprendre dans cet état un
-long voyage, à la suite de la fausse couche qu'elle avait faite. Il la
-confia donc aux soins de sa mère, et il partit seul pour la Provence
-vers la fin d'avril 1670[568].
-
- [566] PAPON, _Histoire de Provence_, t. IV, p. 819.
-
- [567] Idem, _ibid._, t. IV, p. 816.
-
- [568] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 178, édit. de M.; t. I, p.
- 142, édit. de G. de S.-G. (16 avril 1670).
-
-Alors s'engagea entre madame de Sévigné et le comte de Grignan une
-correspondance dont il ne nous reste qu'une portion; mais, dans les
-fragments interrompus de ce commerce épistolaire, que d'esprit, que de
-raison, que de prévoyance et de tendresse maternelles! Comme madame de
-Sévigné s'insinue avec adresse dans la confiance de son gendre! Sa plus
-grande crainte est de paraître conserver un reste d'autorité et
-d'influence sur cette fille chérie, et qu'on puisse croire que ce n'est
-pas entièrement qu'elle l'a concédée à M. de Grignan. Aussi voyez comme
-elle doute naturellement de ce qu'elle sait le mieux[569]! comme elle
-s'efface et disparaît derrière sa fille! comme elle revient toujours et
-comme sans dessein aux éloges que l'on en fait! avec quelle apparence de
-vérité elle se dépite de ce que madame de Grignan néglige les devoirs du
-monde pour écrire à son mari; de ce qu'elle ne pense qu'à lui et se
-montre jalouse des lettres que sa mère en reçoit! «Mais elle a beau
-faire, dit madame de Sévigné, je la défie d'empêcher notre amitié[570].»
-Que de variété, de gaieté dans cet entretien épistolaire!
-
- [569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1670), t. I, p. 256, édit. de G.
- de S.-G.
-
- [570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 269.
-
-Remarquons que madame de Sévigné a bien soin de faire écrire dans ses
-lettres son cousin de Coulanges, moins suspect qu'elle de partialité,
-afin qu'il fasse l'éloge de madame de Grignan. Elle ne manque pas non
-plus d'informer le comte de Grignan de tout ce qui pouvait l'intéresser;
-et comme elle connaît sa paresse pour écrire, elle ne cesse de lui
-répéter qu'elle ne veut pas de réponse de lui. «Je vous défends de
-m'écrire, dit-elle; mais je vous conjure de m'aimer[571].» Tout ce qui
-reste de loisirs à M. de Grignan, après la grande affaire dont il est
-chargé, il faut qu'il l'emploie à répondre à sa femme. Dans les affaires
-sérieuses, que de sagesse, que de prudence! Ces lettres nous dévoilent
-quel admirable plan de conduite madame de Sévigné trace à son gendre.
-Comme elle a soin de lui rappeler les devoirs dont il doit s'acquitter
-envers les personnes qu'il a laissées à Paris, que ses nouvelles
-dignités et ses nouvelles fonctions pourraient lui faire oublier!
-Combien elle craint qu'il ne se fasse des ennemis, et comme elle cherche
-toutes les occasions de lui procurer de nouveaux protecteurs et de
-nouveaux amis!
-
- [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 270, édit
- G. de S.-G.
-
-Mais, toutefois, ce surcroît d'occupations ne lui fait pas oublier ses
-anciens amis à elle. Pour servir ceux que les rigueurs du roi avaient
-atteints, elle ne néglige pas de se servir du crédit de son gendre.
-
-Fouquet était, par les ordres de Louvois, détenu à Pignerol dans la plus
-dure captivité. Personne ne pouvait communiquer avec lui; on lui avait
-interdit tous les moyens de donner de ses nouvelles: il fut réduit, pour
-écrire, à se servir, au lieu de plume, d'os de chapon; au lieu d'encre,
-de suie mêlée avec du vin; et cette ressource lui fut encore enlevée.
-Mais auparavant une lettre de lui, péniblement tracée par ce moyen,
-avait été transmise à sa femme[572] par un gentilhomme nommé
-Valcroissant, autrefois attaché au service du surintendant et qui avait
-conservé pour lui un vif sentiment de reconnaissance. Pour ce seul fait,
-Valcroissant fut condamné à cinq ans de galères. Ce jugement eût été
-exécuté dans toute sa rigueur si madame de Sévigné n'avait pas écrit à
-son gendre en faveur de ce gentilhomme, «un des plus honnêtes garçons
-qu'on puisse voir, dit-elle, et propre aux galères comme de prendre la
-lune avec les dents.» Madame de Scudéry avait aussi adressé une lettre
-dans le même but à M. de Vivonne, général des galères[573]. Par
-l'intervention et les démarches de ces deux généreuses femmes, l'arrêt
-fut commué; et Valcroissant, trois mois après sa condamnation, put se
-promener en liberté dans la ville de Marseille[574].
-
- [572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 189 et 190,
- édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. G.--DELORT, _De la
- détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p. 32, 161, 162,
- 166, 169 et 170. Les éditeurs de Sévigné ont laissé le nom en
- blanc, parce qu'ils ne l'ont pas connu.
-
- [573] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 122.--_Lettre de
- madame_ DE SCUDÉRY, du 23 août 1670, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t.
- I, p. 190, édit. de M.
-
- [574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 28 novembre 1670), t. I, p.
- 207, édit. de M.; t. I, p. 278, édit. de G. de S.-G. (pour ***,
- il faut lire Valcroissant).
-
-Pendant sa détention, son frère, sur la demande de madame de Sévigné,
-avait obtenu un canonicat de M. de Grignan. Dix-huit ans après, ce même
-Valcroissant, estimé de tous comme un des meilleurs officiers de
-l'armée, remplissait les fonctions d'inspecteur dont Louvois l'avait
-chargé; il eut alors occasion d'être utile au jeune marquis de Grignan,
-petit-fils de madame de Sévigné. Dans son rapport, Valcroissant rendit
-au ministre un compte favorable de la conduite et des heureuses
-dispositions de ce jeune homme, et prépara ainsi son avancement. Ce fut
-là un vrai bonheur pour Valcroissant; car si l'on est satisfait de
-pouvoir conférer un bienfait, on éprouve des émotions plus douces encore
-en acquittant ainsi la dette de la reconnaissance[575].
-
- [575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1688), t. I, p. 175, édit.
- de M.--_Ibid._, t. I, p. 456, édit. de G. de S.-G.
-
-Pour ce qui concerne les commencements du séjour de M. de Grignan en
-Provence, nous devons regretter de n'avoir pas la correspondance qui
-alors s'engagea entre M. Dugué-Bagnols, intendant de Lyon, madame
-Dugué-Bagnols, sa femme, madame de Coulanges, leur fille aînée, d'une
-part; et madame de Sévigné et son cousin de Coulanges, de l'autre.
-Coulanges, séparé de sa femme, se trouvait alors à Paris avec madame de
-Sévigné. M. de Grignan se louait beaucoup de ses rapports avec
-l'intendant de Lyon et des politesses de sa femme. Toute la famille
-Dugué-Bagnols et surtout madame de Coulanges, si intimement liée avec
-madame de Sévigné, s'empressaient d'écrire, soit à elle, soit à son
-cousin, tous les détails qu'ils pouvaient recueillir sur le nouveau
-lieutenant général de Provence et sur les actes de son administration;
-et même mademoiselle Dugué-Bagnols[576] (trop éprise après son mariage
-du jeune baron de Sévigné), en écrivant à son beau-frère de Coulanges,
-s'entretenait aussi de ce qui concernait le comte de Grignan. De son
-côté, madame de Sévigné écrit à M. de Grignan qu'elle ne lui donne
-aucune nouvelle, parce que ce serait aller sur les droits de sa
-fille[577]. Par là elle entend les nouvelles publiques; car il paraît
-bien, d'après ses lettres, qu'elle se réservait toutes les nouvelles
-particulières qui pouvaient intéresser son gendre. C'est elle qui lui
-transmet les compliments de M. de la Rochefoucauld, du fils de celui-ci,
-le prince de Marsillac, de madame de la Fayette, et ceux aussi du comte
-de Brancas, qui est fort content de lui et qui espère qu'il saura mettre
-à profit le service qu'il lui a rendu en lui donnant une si jolie femme.
-Elle n'oublie ni la marquise de la Trousse, sa tante[578], ni le _bon
-abbé_[579], qui aime madame de Grignan de tout cœur. «Et ce n'est pas
-peu, ajoute madame de Sévigné; car si elle n'était pas bien raisonnable,
-il la haïrait de tout son cœur.»
-
- [576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre, 28 novembre et 10
- décembre 1670), t. I, p. 200, 207-209, édit. de M.--_Ibid._, t.
- I, p. 270, 278 et 280, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (17 février
- 1672), t. II, édit. M.--_Ibid._, t. II, p. 391, édit. G. (3, 7 et
- 19 juillet 1677), t. V, p. 113, 114, 118, 139, édit. M.--_Ibid._,
- t. V, p. 269, 270, 294, édit. M.
-
- [577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 197, édit. de
- M.--_Ibid._, t. I, p. 266, édit. de G. de S.-G.
-
- [578] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse, sœur de
- Marie de Coulanges, mère de madame de Sévigné.
-
- [579] Christophe de Coulanges, abbé de Livry.
-
-C'est madame de Sévigné qui donne au comte de Grignan tous les détails
-sur la maladie qui conduisit au tombeau l'aimable duchesse de
-Saint-Simon, leur amie commune. Elle fut atteinte de la petite vérole,
-et succomba le 2 décembre 1670. C'était la première femme de Claude de
-Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires, et la fille cadette de M. de
-Portes, du nom de Budos. Son beau-fils, le duc de Saint-Simon, nous
-apprend qu'elle était belle, d'une amabilité et d'une douceur qui la
-faisaient aimer de tout le monde[580]. Dans sa jeunesse, elle était,
-comme madame de Sévigné, une des célébrités de l'hôtel de Rambouillet;
-et le grand _Dictionnaire des_ _Précieuses_ a tracé d'elle, sous le nom
-de _Sinésis_, un portrait qui ressemble à celui qu'a donné
-Saint-Simon[581]; seulement l'auteur du _Dictionnaire_ ajoute qu'elle
-était plus sérieuse qu'enjouée. Enlevée à la fleur de l'âge, elle fut
-vivement regrettée: madame de Sévigné, qui se montre très-affligée de sa
-perte[582], recommande à ce sujet à son gendre d'écrire une lettre de
-condoléance à la duchesse de Brissac, femme d'un caractère tout
-différent de celui de sa mère et mieux connue par les Lettres de madame
-de Sévigné que par les Mémoires de son frère[583].
-
- [580] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 79 à 80.
-
- [581] SOMAIZE, _le grand Dictionnaire des Précieuses_, t. II, p.
- 129.--Il dit que _Sinésis_ loge à la _petite Athènes_,
- c'est-à-dire au faubourg Saint-Germain.
-
- [582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit.
- de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G.
-
- [583] Gabrielle-Louise de Saint-Simon, duchesse de Brissac, sœur
- du duc de Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_.--Conférez
- SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671, 10 février 1672), t. II, p.
- 164 et 386, édit. de G. de S.-G. (26 mai 1673), t. III, p. 155,
- édit. G. (5 janvier 1674), t. III, p. 293, édit. G. (19 mai
- 1676), t. IV, p. 449, édit. G.
-
-L'hiver de cette année 1670 fut remarquable par la rigueur du froid[584]
-et par la grande mortalité qu'éprouva la population. Ce même fléau de la
-petite vérole, qui avait été funeste à la duchesse de Saint-Simon,
-menaçait de cécité le jeune duc de Noirmoutier; et une imprudence le
-rendit complétement aveugle[585]. Madame de Sévigné le nomme
-familièrement le petit de Noirmoutier, parce qu'il n'avait pas encore
-vingt ans[586]; c'était le fils de Louis de la Trémouille, duc de
-Noirmoutier, si actif pendant la Fronde[587], si assidu auprès de madame
-de Sévigné pendant sa belle jeunesse. Elle sut conserver comme ami celui
-qui avait voulu être son amant. Elle l'avait perdu depuis quatre ans, et
-son fils[588] avait succédé à l'affection qu'elle portait au père: voilà
-pourquoi elle informe si exactement M. de Grignan des progrès du mal qui
-affligeait ce jeune homme. Elle lui parle aussi de M. de Foix
-(Charles-Henri de Foix, abbé de Saint-Rebais), que la petite vérole a de
-même mis à l'extrémité, et d'un jeune fils du landgrave de Hesse
-(Guillaume VII), qui mourut de la fièvre continue, parce que, suivant
-madame de Sévigné, sa mère lui avait recommandé, en partant, de ne point
-se faire saigner à Paris. «Il ne s'est point fait saigner, il est mort.»
-Alors s'agitait avec chaleur, entre les médecins, la grande question,
-qui dure encore, sur l'efficacité ou le danger de la saignée pour la
-cure de certaines maladies[589].
-
- [584] _Mémoire mss. sur la statistique de Paris au_ XVIIe
- _siècle_.--Conférez les notes à la fin du volume.
-
- [585] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. II, p. 422.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 179, édit. G.
-
- [586] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 304, édit.
- de M.; t. I, p. 274, édit. G.--SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t.
- II, p. 122.
-
- [587] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 290, 306, 307.--SAINT-AULAIRE,
- _Histoire de la Fronde_, t. I, p. 298, 1re édition.
-
- [588] Antoine-François de la Trémouille, duc de
- Noirmoutier.--Conférez _Mémoires_ de Coulanges, p. 314 (Lettre de
- madame de Sévigné à Ménage, 1658).--SAINT-SIMON, _Mémoires
- authentiques_.
-
- [589] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit.
- M., et 282, édit. de G. de S.-G.--Guillaume mourut à Paris le 21
- novembre 1670.
-
-Madame de Sévigné se garde bien de s'appesantir sur ces tristes détails;
-les mêmes lettres qui les contiennent renferment aussi les nouvelles qui
-pouvaient distraire M. de Grignan de ce qu'ils avaient d'affligeant.
-Tantôt c'est le mariage de M. de Nevers avec mademoiselle de Thianges;
-puis l'intrigue du comte de Saint-Paul avec la maréchale de la
-Ferté[590]; ensuite le pari de trois mille pistoles entre M. le Grand
-(Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer) et le maréchal de
-Bellefonds, pour une course qu'ils devaient faire au bois de Boulogne le
-lundi suivant (1er décembre), sur des chevaux «vites comme des
-éclairs[591].» Quelquefois elle l'entretient des _motets_ qu'elle avait
-promis[592], ce qui nous fait supposer que le comte de Grignan était
-musicien; supposition dont la vérité se trouve confirmée par la
-recommandation qu'elle lui fait de ne pas négliger sa voix. Les lectures
-enjouées, comme les lectures sérieuses, plaisaient au comte de Grignan;
-et son goût en cela était conforme à celui de madame de Sévigné, qui,
-dans la correspondance de cette année, fait plusieurs heureuses
-allusions aux _Contes_ de la Fontaine, dont un nouveau recueil complet
-venait de paraître avec privilége du roi[593]. En même temps elle
-annonce à son gendre qu'elle lui enverra un traité de Nicole. «C'est
-d'une extrême beauté, dit-elle; le livre est de l'ami intime de Pascal:
-il ne vient rien de là que de très-parfait; lisez-le avec attention.
-Voilà aussi de très-beaux airs, en attendant les motets[594].»--Et peu
-après elle lui exprime le plaisir que lui ont fait les sermons du P.
-Bourdaloue, prêchés devant la cour aux Tuileries; ils lui paraissent
-infiniment au-dessus de tout ce qu'elle a entendu en ce genre[595].
-Qu'on fût janséniste ou jésuite, dévot ou indévot, on était certain de
-plaire à madame de Sévigné avec de l'esprit et du talent.
-
- [590] Voyez ci-dessus, p. 233, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre
- 1670), t. I, p. 211, édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 280-282.
-
- [591] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi, 26 novembre 1670), t. I,
- p. 205, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 275.--Sur le comte
- d'Armagnac, conférez MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60 et
- 416.--LORET, liv. XI, p. 158, 181.--LA FAYETTE, _Mém._, LXIV, p.
- 381.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 131 et 138.--BUSSY, t. V, p.
- 46.
-
- [592] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 188, édit. de
- M.--_Ibid._, p. 256, édit. G. de S.-G.
-
- [593] En 1669. Conférez l'_Hist. de la vie et des ouvrages de la
- Fontaine_, 3e édition.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II,
- p. 415.
-
- [594] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 août 1670), t. I, p. 199, édit. de
- M.; t. I, p. 268, édit. de G. de S.-G.
-
- [595] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 décembre 1670), t. I, p. 208, édit.
- de M.--_Ibid._, t. I, p. 279, édit. de G. de S.-G.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-1670-1671.
-
- Continuation de la correspondance de madame de Sévigné avec le
- comte de Grignan.--Quand elle lui parle d'affaires sérieuses, elle
- les traite à fond et lui donne d'excellents conseils.--Digression
- sur les affaires de Provence lorsque M. de Grignan fut nommé
- lieutenant général.--Droits des états remplacés par une commission
- du parlement.--Le roi enlève au parlement le droit de gouverner
- en l'absence du gouverneur et de son lieutenant.--Le baron
- d'Oppède, président du parlement, est nommé d'office pour
- remplir les fonctions de gouverneur.--Influence de l'évêque de
- Marseille.--Position difficile où se trouve placé le comte de
- Grignan.--Conseils qui lui sont donnés par madame de Sévigné.--M.
- de Grignan demande à l'assemblée des communautés de Provence des
- fonds pour payer ses gardes.--Cette demande est rejetée.--Par le
- moyen de madame de Sévigné, qui agit auprès du baron d'Oppède et
- de l'archevêque d'Aix, M. de Grignan obtient de l'assemblée une
- gratification annuelle.--Madame de Grignan accouche d'une
- fille.--Détails sur la destinée de cet enfant.--Madame de Sévigné
- s'efforce de retarder le départ de madame de Grignan pour la
- Provence.--Elle cite à M. de Grignan madame de Rochefort, qui ne
- peut venir à Paris à cause du mauvais temps.--Détails sur madame
- de Rochefort.--Mariage de mademoiselle d'Heudicourt, cousine des
- Grignan.--Le coadjuteur de l'archevêque d'Arles devait assister à
- ses noces; il y renonce, et madame de Grignan part avec lui pour
- la Provence.--Date de ce départ.
-
-Dans ses lettres à M. de Grignan et dans tout le cours de sa
-correspondance madame de Sévigné ne passe pas toujours, ainsi que nous
-venons de le voir, d'un sujet à un autre légèrement et rapidement. Quand
-il est question d'affaires sérieuses, et surtout d'affaires qui
-intéressent l'honneur, la gloire ou la fortune de son gendre et de sa
-fille, elle s'y arrête, et les envisage sous toutes les faces. Ce n'est
-plus alors la femme aimable, instruite, spirituelle et sensée, qui cause
-sur les événements du jour, sur la religion, la littérature, les
-spectacles, les modes; qui moralise sur les joies et les tristesses du
-monde. C'est l'homme des grandes choses, qui voit tout, qui apprécie
-tout à sa juste valeur, les obstacles et les moyens, les intérêts et les
-intrigues, les passions et les caractères.
-
-A l'époque dont nous traitons, la position de M. le comte de Grignan
-inquiétait madame de Sévigné; et, pour bien comprendre ce que cette
-position avait de difficile, il est nécessaire de faire connaître ce
-qu'était alors le gouvernement de la Provence.
-
-Cette province était ce que l'on appelait un pays d'états, réuni et
-soumis à la couronne, mais sous certaines conditions, ayant ses
-représentants, son parlement et ses franchises. Comme dans les autres
-pays de même origine, ces garanties de la liberté, par l'effet des
-empiétements du pouvoir royal, se réduisaient à de pures formes.
-Cependant il restait encore à la Provence un privilége reconnu et
-respecté par le pouvoir: c'est que, quand le gouverneur et le lieutenant
-général étaient tous les deux absents, le parlement prenait de droit le
-gouvernement de la province; et, pour l'exercice de ce droit, il nommait
-dans son sein une commission à laquelle ses pouvoirs étaient délégués.
-Ce cas se présenta lorsque le duc de Vendôme, gouverneur de Provence,
-fut nommé cardinal en 1667. Le gouverneur et son lieutenant se
-trouvèrent tous les deux absents. Louis XIV se ressouvenait de la
-Fronde, et refusait au parlement de Paris toute action sur la police du
-royaume; il était peu disposé à permettre que cette action fût exercée
-par un parlement de province dans l'étendue de son ressort. Cependant,
-pour ne pas attenter trop ouvertement à des droits consacrés par le
-temps et par un long usage, il nomma, pour commander en l'absence du duc
-de Vendôme, gouverneur, et de Mérinville, lieutenant général, le premier
-président du parlement, Henri Forbin de Meynier, baron d'Oppède. On
-n'osa point faire de réclamation; mais cette mesure indisposa le
-parlement et ceux de la noblesse et du clergé qui avaient droit de
-siéger dans l'assemblée des états et qui étaient regardés comme les
-gardiens naturels des libertés de la province[596]. Comme on soupçonnait
-le baron d'Oppède d'avoir sollicité son brevet de gouverneur par
-_intérim_, qu'on l'accusait de partialité dans son administration et de
-profiter de son autorité pour son intérêt particulier, il éprouva de
-fortes oppositions. Les ministres de Louis XIV comprirent qu'il était
-nécessaire de faire surveiller les mécontents par quelqu'un qui eût plus
-d'influence que le baron d'Oppède. L'évêque de Marseille, Forbin-Janson,
-s'offrit à eux, et il leur fournit ainsi l'occasion de connaître sa
-capacité[597]. Ils s'habituèrent peu à peu à traiter avec lui toutes les
-affaires de la Provence qui avaient quelque importance. Forbin, son
-parent, ami de Bontems, les servait à la cour auprès du roi, et ajoutait
-à son crédit tout le poids d'une si haute volonté.
-
- [596] PAPON, _Hist. de Provence_, t. IV, p. 691, 816 et 819.
-
- [597] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. X, p. 484.
-
-C'est dans ces circonstances que le comte de Grignan fut nommé
-lieutenant général, pour remplir la place du gouverneur absent. Sa
-présence dans la province et son investiture dans la charge dont il
-était revêtu faisaient cesser de droit l'autorité que le baron d'Oppède
-avait exercée à un titre assez peu légal, et tendait à anéantir
-l'influence que l'évêque de Marseille, sans aucun titre, avait usurpée
-dans les affaires. Ces deux hommes, puissants par l'indépendance de
-leurs fonctions et par les dignités dont ils étaient revêtus, par les
-créatures et les partisans qu'ils s'étaient faits dans le pays,
-formaient obstacle à l'autorité pleine et entière du lieutenant général
-gouverneur. L'intervention de l'évêque pour les affaires qui n'étaient
-pas du ressort ecclésiastique était surtout humiliante pour le comte de
-Grignan, puisque, par les pouvoirs dont le lieutenant général était
-revêtu, elle devait être inutile. Mais son inexpérience la rendait
-nécessaire, et, malgré tous ses efforts pour la faire cesser, elle
-continuait toujours. C'est ce qui produisit l'aversion que le comte de
-Grignan avait pour le prélat. Le caractère aigre et altier de
-celui-ci[598] n'était pas propre à la diminuer. Entre ces deux hommes
-les luttes devinrent plus fréquentes et l'inimitié s'accrut de jour en
-jour.
-
- [598] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1673), t. III, p. 225,
- édit. de G. L'évêque de Marseille est nommé _la Grêle_.--(24
- novembre 1675), t. IV, p. 219.--(18 août 1680), t. VII, p.
- 165.--(28 février 1690), t. X, p 273.
-
-Madame de Sévigné, mieux instruite que le comte de Grignan des intrigues
-qui lui étaient contraires, jugea, avec son ordinaire sagacité, ce que
-la position de son gendre exigeait de prudence et de ménagement. Elle
-voulait qu'il dissimulât et qu'il n'en vînt pas à une rupture déclarée
-avec l'évêque et avec le baron d'Oppède. Tous deux étaient alors absents
-de leur province; présents et assidus à la cour, madame de Sévigné les
-voyait, et elle agissait auprès d'eux d'une manière conforme aux
-intérêts du lieutenant général gouverneur. Les conseils qu'elle donnait
-à M. de Grignan étaient accompagnés de réflexions qui font autant
-d'honneur à la noblesse de son âme, à la droiture de son cœur qu'à la
-sagesse et à la solidité de son esprit.
-
-«Je veux vous parler, dit-elle, de M. de Marseille, et vous conjurer,
-par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes
-conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les manières des
-provinces, et je sais le plaisir qu'on y prend à nourrir les divisions;
-en sorte qu'à moins que d'être en garde contre les discours de ces
-messieurs on prend insensiblement leurs sentiments, et très-souvent
-c'est une injustice. Je vous assure que le temps et d'autres raisons ont
-changé l'esprit de M. de Marseille: depuis quelques jours il est fort
-adouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter en ennemi, vous
-trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles jusqu'à ce
-qu'il ait fait quelque chose de contraire. Rien n'est plus capable
-d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de la défiance; il suffit
-souvent d'être soupçonné comme ennemi pour le devenir: la dépense en est
-toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance
-engage à bien faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on
-ne se résout pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre
-cœur, et vous serez peut-être surpris par un procédé que vous
-n'attendez pas. Je ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son
-cœur, avec toutes les démonstrations qu'il nous fait et dont il serait
-honnête d'être la dupe plutôt que d'être capable de le soupçonner
-injustement.
-
-«Suivez mes avis; ils ne sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes
-vous demandent cette conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas
-trompé. Votre famille en est persuadée; nous voyons les choses de plus
-près que vous; tant de personnes qui vous aiment et qui ont un peu de
-bon sens ne peuvent guère s'y méprendre.
-
-«Je vous mandai l'autre jour que M. le premier président de Provence [de
-Forbin, baron d'Oppède] était venu de Saint-Germain exprès, aussitôt que
-ma fille fut accouchée, pour lui faire son compliment; on ne peut
-témoigner plus d'honnêteté ni prendre plus d'intérêt à ce qui vous
-touche. Nous l'avons revu aujourd'hui; il nous a parlé le plus
-franchement et le mieux du monde sur l'affaire que vous ferez proposer à
-l'assemblée des communautés de Provence. Il nous a dit qu'on avait
-envoyé des ordres pour la convoquer, et qu'il vous écrivait pour vous
-faire part de ses conseils, que nous avons trouvés très-bons. Comme on
-ne connaît d'abord les hommes que par les paroles, il faut les croire
-jusqu'à ce que les actions les détruisent; on trouve quelquefois que les
-gens qu'on croit ennemis ne le sont point; on est alors fort honteux de
-s'être trompé; il suffit que l'on soit toujours reçu à se haïr quand on
-y est autorisé[599].»
-
- [599] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670), t. I, p. 205 à 207,
- édit. de M.; t. I, p. 275 à 277, édit. de G. de S.-G.
-
-Pour l'intelligence de ce dernier paragraphe, il est nécessaire
-d'expliquer quelle était l'affaire dont parle ici madame de Sévigné et
-que M. de Grignan devait proposer aux états. Cette explication achèvera
-de mettre en évidence les inconvénients et les difficultés de la charge,
-plus brillante que profitable, dont le comte de Grignan avait été
-pourvu.
-
-Le comte de Grignan avait dans ses manières et sa façon de vivre tout le
-désintéressement, toute la libéralité d'un grand seigneur. Dans sa
-nouvelle position il se trouvait obligé à donner fréquemment des repas
-et des fêtes, et un plus grand train de maison lui était nécessaire.
-Astreint à des dépenses auxquelles sa fortune, quoique considérable, ne
-pouvait suffire, il aurait dû trouver dans les appointements de sa
-charge une compensation au moins suffisante. Ces appointements, ainsi
-que ceux du gouverneur, n'étaient pas payés par l'épargne ou le trésor
-public, mais par la province; et le montant en était réglé par des
-ordonnances royales. Ils étaient fixés par ces ordonnances à la somme de
-18,000 livres, équivalant à 36,000 livres de notre monnaie actuelle.
-Cette somme eût été plus que suffisante si le gouverneur eût résidé dans
-la province, et eût rendu inutile l'intervention du lieutenant général;
-mais lorsque celui-ci se trouvait seul chargé du gouvernement et de tous
-les frais de représentation, elle ne pouvait lui suffire. Ce n'est pas
-tout: les ordonnances avaient fixé une certaine somme pour le payement
-et l'entretien des gardes du gouverneur; mais elles n'avaient pas prévu
-le cas où le lieutenant général serait tenu de faire les fonctions de
-gouverneur et obligé, par conséquent, d'avoir des gardes. Pour suppléer
-à cette omission, le comte de Grignan crut devoir profiter de l'occasion
-d'une assemblée de toutes les communautés de la province, dont les
-représentants avaient été réunis à l'effet d'accorder un don de 600,000
-francs demandés par le gouvernement du roi et quelques autres sommes
-moins considérables, exigées par la nécessité de pourvoir à certaines
-dépenses locales. A toutes ces demandes, justifiées dans le discours que
-M. le comte de Grignan prononça lors de l'ouverture de cette assemblée,
-il joignit la proposition d'allouer ce dont il avait besoin pour suffire
-à la subsistance de ses gardes. Cette proposition était fondée
-non-seulement sur ce que, le lieutenant général remplissant les
-fonctions de gouverneur, on devait lui donner les moyens de soutenir la
-dignité de son rang, mais encore parce que ses gardes lui étaient d'une
-utilité indispensable pour le maintien de la police militaire. Appuyée
-sur d'aussi excellentes considérations, cette proposition aurait dû être
-adoptée sans difficulté; mais comme le baron d'Oppède s'était fait
-nommer commissaire du roi pour la tenue de cette assemblée, il s'y
-opposa, et la fit rejeter. On appuya ce refus sur l'arrêt du conseil du
-26 août 1639, qui fixait à 18,000 francs les appointements du lieutenant
-général, et lui défendait de rien exiger au delà, pour quelque cause que
-ce fût.
-
-Voilà quelle était l'affaire dont madame de Sévigné parle dans sa
-lettre. C'est ce premier échec de M. le comte de Grignan qu'il
-s'agissait de réparer en faisant accorder par l'assemblée, sous un autre
-motif que celui qu'on avait refusé d'admettre, une somme quelconque qui
-pût suppléer à l'insuffisance des fonds qui lui étaient alloués. Madame
-de Sévigné réussit, par ses démarches personnelles et celles de toute la
-famille de Grignan, à se concilier l'appui du baron d'Oppède et de
-l'évêque de Marseille, et parvint à persuader à son gendre qu'il ne
-fallait pas qu'il témoignât aucun ressentiment à ces deux personnages,
-dont le concours lui était nécessaire; et que même il aurait tort de ne
-pas croire à leurs promesses et à leurs protestations et de les
-considérer comme ennemis tant qu'ils ne feraient pas contre lui des
-actes d'hostilité. Les conseils de madame de Sévigné furent suivis, et
-ses démarches eurent un plein succès. L'assemblée, sans revenir sur sa
-première décision, déclara qu'en considération des bons services que le
-lieutenant général rendait continuellement au pays il lui serait accordé
-une somme de 5,000 livres (10,000 livres de notre monnaie actuelle).
-Cette somme fut continuée annuellement, et porta ainsi à 46,000 livres
-(monnaie actuelle) les appointements du comte de Grignan comme
-lieutenant général gouverneur[600].
-
- [600] _Abrégé des délibérations faites en l'assemblée générale
- des communautés du pays de Provence, tenue à Lambesc en décembre
- 1670, Janvier et mars 1671, par autorité de monseigneur comte_ DE
- GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi dudit pays, et par
- mandement de MM. les procureurs généraux dudit pays_. A Aix, chez
- Charles David, imprimeur du roi, du clergé et de la ville; 1671,
- in-4º, p. 43.--CORIOLIS, _Traité sur l'administration du comté de
- Provence_, 1786, in 4º, t. I, p. 11.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10
- avril 1671, madame de Fiesque à madame de Grignan), t. II, p.
- 17.--_Ibid._, t. II, p. 13, édit. de M.
-
-Plus d'un lecteur aura remarqué que la lettre de madame de Sévigné, qui
-nous instruit des affaires de son gendre, nous apprend aussi que sa
-fille était accouchée. On pense bien que cet accouchement n'avait pu
-avoir lieu sans que madame de Sévigné en eût écrit tous les détails au
-comte de Grignan, sans qu'antérieurement elle l'eût entretenu bien
-souvent des circonstances de la grossesse, du désir et de l'espérance de
-voir naître un fils destiné à continuer la noble postérité des Grignan;
-et de fait madame de Sévigné avait d'avance préparé tout le trousseau du
-futur enfant conformément à cette idée[601]. Mais, dès les premiers mots
-de la lettre où elle annonce à M. de Grignan l'heureuse issue de
-l'événement si attendu, on apprend ce qu'il accorde et ce qu'il refuse
-pour le présent, et ce qu'il promet pour l'avenir[602]. «Madame de
-Puisieux[603] dit que, si vous avez envie d'avoir un fils, vous preniez
-la peine de le faire. Je trouve ce discours le plus juste et le meilleur
-du monde.» En terminant le récit de la délivrance facile et même
-précipitée de madame de Grignan, madame de Sévigné la compare
-plaisamment à la jeune fille du conte de la Fontaine intitulé
-_l'Ermite_, laquelle croyait accoucher d'un pape. «Quand nous songeons,
-dit-elle, que nous avons fait des _béguins au saint-père_, et qu'après
-de si belles espérances la _signora met au mondé une fille_, je vous
-assure que cela rabaisse le caquet.»
-
- [601] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin, 15 août, 12 septembre 1670),
- t. I, p. 256, 268, 269, édit. de G. de S.-G.; ou t. I, p. 188,
- 199, 200, édit. de Monmerqué.
-
- [602] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1670), t. I, p. 201, édit.
- de M.; ou t. I, p. 271, édit. de G. de S.-G.
-
- [603] Charlotte d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux.
- Voyez ci-dessus, p. 247.
-
-Cette fille, baptisée sous le nom de _Marie-Blanche_, fut tenue sur les
-fonts de baptême par madame de Sévigné et par le frère de M. de Grignan,
-au nom de son oncle l'archevêque d'Arles, dont il était le
-coadjuteur[604].
-
- [604] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1671), t. I, p. 278, édit.
- de G. de S.-G.; t. I, p. 203, édit. de M.
-
-Nourrie à Paris sous les yeux de son aïeule[605], celle-ci fut la
-première, et longtemps la seule, à laquelle elle donna le nom de
-mère[606]. Par les grâces et les gentillesses de son enfance, elle se
-concilia son affection[607]. Quand Marie-Blanche eut été rendue à celle
-qui lui avait donné le jour, de la province d'où elle ne sortit plus
-elle écrivait à madame de Sévigné. Dans les lettres que celle-ci adresse
-à madame de Grignan[608], elle montre souvent une tendre sollicitude
-pour cette filleule chérie, qu'elle avait surnommée _ses petites
-entrailles_. Marie-Blanche d'Adhémar, quoiqu'elle eût les traits de son
-père[609], n'était pas dépourvue d'agréments. Elle avait une taille
-svelte et bien prise, ses yeux étaient d'un bleu foncé et ses cheveux
-d'un beau noir[610]. A l'âge de quinze ans et demi, elle fut mise par sa
-mère dans le couvent des dames Sainte-Marie d'Aix[611]; elle s'y fit
-religieuse, et y mourut à l'âge de soixante-cinq ans[612]. C'est au
-sujet de son entrée dans cette maison que madame de Sévigné nous
-apprend qu'elle aussi avait cru nécessaire autrefois de mettre pendant
-quelque temps sa fille au couvent. En écrivant à madame de Grignan, elle
-dit: «J'ai le cœur serré de ma petite-fille; elle sera au désespoir de
-vous avoir quittée et d'être, comme vous dites, en prison. J'admire
-comment j'eus le courage de vous y mettre; la pensée de vous voir
-souvent et de vous en retirer me fit résoudre à cette barbarie, qui
-était trouvée alors une bonne conduite et une chose nécessaire à votre
-éducation. Enfin, il faut suivre les règles de la Providence, qui nous
-destine comme il lui plaît.»
-
- [605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1676), t. II, p. 196, édit. de
- M.--_Ib._ (24 février 1673), madame de Coulanges à madame de
- Sévigné, t. III, p. 144, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73,
- édition de Monmerqué.
-
- [606] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 320 et
- 321, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 271, édit. de M.
-
- [607] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 354, édit.
- de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 299, édit. de M.--_Ibid._ (16
- mai 1672, à madame de Grignan), t. III, p. 33, édit. de G. de
- S.-G.; t. II, p. 440, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1672), t. III,
- p. 34, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 445, édit. de M.--_Ibid._
- (3 juillet 1672), t. III, p. 92, édit. de G. de S.-G.; t. III, p.
- 26, édit. de M.--_Ibid._ (11 juillet 1672), t. III, p. 103, édit.
- de G. de S.-G.; t. III, p. 36, édit. de M.--_Ibid._ (24 février
- 1673), t. III, p. 73, édit. de M.--_Ibid._ (19 août 1675), t.
- III, p. 411, édit. de M.--_Ibid._ (29 mars 1680), t. VI, p. 419,
- édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 212, édit de M.
-
- [608] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 avril 1680), t. VI, p. 452, édit. de
- G. de S.-G.; t. VI, p. 236, édit. de M.--_Ibid._ (15 juin 1680),
- t. VII, p. 48, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 323 (24 juillet
- 1680).
-
- [609] XAVIER GIRAULT, Notice biographique, etc., dans Sévigné,
- édit. de G. de S.-G., p. 114.
-
- [610] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 289, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 331, édit. de M.
-
- [611] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 396
- et 422, édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 281, édit. de M.
-
- [612] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1676), t. IV, p. 229, édit. de
- M.
-
-La Providence, nous devons le croire, fut douce et bonne envers
-Marie-Blanche d'Adhémar, puisqu'elle l'a soustraite aux peines et aux
-agitations du monde pour la consacrer à Dieu. Cependant tout ce que nous
-savons sur sa vie nous est donné par quelques lignes des lettres de
-madame de Sévigné et surtout par celles qui furent écrites lorsque la
-jeune vierge avait acquis l'âge de vingt ans, et probablement peu après
-qu'elle eut prononcé ses vœux, hélas! perpétuels: «Je fais réponse à ma
-chère petite Adhémar avec une vraie amitié. La pauvre enfant! qu'elle
-est heureuse, si elle est contente! Cela est sans doute; mais vous
-m'entendez bien[613].»
-
- [613] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er février 1690, lettre de madame de
- Sévigné à madame de Grignan), t. X, p. 228, édit. de G. de S.-G.;
- t. IX, p. 331, édit. de M.
-
-Ces lignes mystérieuses et mélancoliques et quelques autres[614]
-laissent subsister une douloureuse incertitude sur le sort de cette
-aînée des enfants du comte de Grignan.
-
- [614] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1680), t. VII, p. 129, édit.
- de G. de S.-G.; t. VI, p. 190, édit. de M.
-
-Dix jours après son accouchement, madame de Grignan se trouvait
-parfaitement rétablie, et madame de Sévigné commençait ainsi la grande
-lettre qu'elle écrivait au comte de Grignan sur ses affaires de
-Provence: «Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de
-toute raison; elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et
-privé nom[615].»
-
- [615] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670), t. I, p. 275, édit.
- de G. de S.-G; t. I, p. 205, édit. de M.
-
-Il était bien naturel que madame de Sévigné retardât, autant qu'elle le
-pouvait raisonnablement, le départ pour la Provence de _cette femme_,
-bien véritablement aimée d'elle _au delà de toute raison_. Aussi la
-voyons-nous redoubler de soins, de tendresses et de cajoleries pour le
-comte de Grignan; parler sans cesse du désir qu'a sa fille d'aller le
-rejoindre; exagérer les inconvénients, les dangers de ce voyage dans une
-si rigoureuse saison. Il paraît que la nouvelle de la nomination de M.
-de Grignan à la lieutenance générale de Provence, et l'idée de se voir
-séparée de sa fille, avait causé une telle affliction à madame de
-Sévigné que sa santé en avait été altérée; car, en parlant à M. de
-Grignan du prochain départ de sa fille, elle lui dit douloureusement:
-«Je serai bientôt dans l'état où vous me vîtes l'année passée[616].»
-
- [616] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 280, édit.
- de G. de S.-G.
-
-Cependant le 16 janvier arrive; c'est-à-dire que deux mois se sont
-écoulés depuis l'accouchement de madame de Grignan, et elle n'a point
-encore quitté sa mère. «Hélas! dit celle-ci, je l'ai encore cette pauvre
-enfant! et quoi qu'elle ait pu faire, il ne lui a pas été possible de
-partir le 10 de ce mois[617].» Et voyez quel monde d'obstacles madame
-de Sévigné accumule pour retarder ce départ! A l'entendre, elle le
-souhaite, et c'est forcément qu'elle le diffère. «Les pluies ont été et
-sont encore si excessives qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder.
-Toutes les rivières sont débordées, tous les grands chemins sont noyés,
-toutes les ornières cachées; on peut fort bien verser dans tous les
-gués. Enfin, la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez
-elle à la campagne, qui brûle d'envie de revenir à Paris, où son mari la
-souhaite et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut
-pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est
-vrai que cet hiver est épouvantable; il n'a pas gelé un moment, et il a
-plu tous les jours comme des pluies d'orage; il ne passe plus aucun
-bateau sous les ponts; les arches du Pont-Neuf sont quasi comblées:
-enfin c'est une chose étrange.»
-
- [617] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier 1671), t. I, p. 298, édit.
- de G. de S.-G.
-
-Madeleine de Laval-Bois-Dauphin, mariée depuis peu au marquis de
-Rochefort, était liée avec madame de Grignan, et du même âge[618].
-Nommée deux ans après dame du palais, son mari fut ensuite fait maréchal
-de France[619] et mourut à l'âge de quarante ans; sa femme se montra
-longtemps inconsolable de sa perte[620]. Jolie personne, elle inspira à
-la Fare une passion à laquelle elle se montra insensible. Celle qu'eut
-pour elle Louvois fut plus constante et plus sérieuse[621]; mais, à
-l'époque où madame de Sévigné écrivait la lettre que nous venons de
-citer, toutes les affections de madame de Rochefort étaient concentrées
-sur son mari, et l'exemple était donc bien choisi[622]. Madame de
-Sévigné ne veut pas que sa fille, pour aller joindre son mari, paraisse
-arrêtée par la crainte du danger; aussi elle prend tout sur elle, et
-dit:
-
-«Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis
-opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle
-évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage; mais je ne veux
-pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, ne la
-retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur, qui part avec elle et
-qui est engagé de marier sa cousine d'Harcourt. Cette cérémonie se fait
-au Louvre. M. de Lionne est le procureur; le roi lui a parlé... Ce
-serait une chose si étrange que d'aller seule, et c'est une chose si
-heureuse pour elle d'aller avec son beau-frère, que je ferai tous mes
-efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront
-un peu. Je veux vous dire de plus que je ne sens point le plaisir de
-l'avoir présentement: je sais qu'il faut qu'elle parte; ce qu'elle fait
-ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires; on ne s'attache à nulle
-société; on ne prend aucun plaisir; on a toujours le cœur serré; on ne
-cesse de parler de chemins, de pluies, des histoires tragiques de ceux
-qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez,
-l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie; ces derniers
-jours-ci n'ont aucun agrément. Je vous suis très-obligée, mon cher
-comte, de toutes vos amitiés pour moi et de toute la pitié que je vous
-fais. Vous pouvez mieux qu'un autre comprendre ce que je souffre et ce
-que je souffrirai[623].»
-
- [618] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 396, édit.
- de G. de S.-G.
-
- [619] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1673), t. III, p. 288,
- édit. de G. de S.-G.
-
- [620] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin et 11 septembre 1676), t. IV,
- p. 467, et t. V, p. 117, édit. de G. de S.-G.
-
- [621] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153.
-
- [622] Conférez encore, sur le maréchal et la maréchale de
- Rochefort, LORET, _Muse historique_, liv. VIII, p. 135; IX, p.
- 130; XIII, p. 66.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p.
- 136.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 265.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (25 décembre 1679), t. VI, p. 265, édit. de G. de S.-G.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (24 janvier 1680), t. VI, p. 320, édit. de G. de S.-G.
-
- [623] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier 1671), t. I, p. 299 et 300,
- édit. de G. de S.-G.
-
-L'inquiétude de madame de Sévigné au sujet de ce départ était d'autant
-plus grande que si ce mariage de la cousine du coadjuteur tardait plus
-de huit jours, et que le coadjuteur persistât à vouloir y assister, elle
-voyait sa fille résolue à partir sans lui, ce qui lui paraissait à elle
-le comble de la folie, et la mettait au désespoir[624]. Le mariage n'eut
-lieu que trois semaines après la date de cette lettre à M. de Grignan.
-Mais le coadjuteur, d'après les vives instances de madame de Sévigné,
-aima mieux renoncer à assister à cette cérémonie que de ne pas
-accompagner sa belle-sœur; c'est ce qui résulte évidemment de la date
-de la célébration des noces de mademoiselle d'Harcourt[625] avec Pereïra
-de Mello, duc de Cardaval, qui eut lieu le 7 février[626], et de la
-lettre de madame de Sévigné, datée du 6 du même mois. C'est par cette
-lettre que commence cette longue suite de complaintes sur la douleur
-qu'éprouvait madame de Sévigné d'être séparée de sa fille; éloquentes et
-touchantes expressions de ses tourments maternels, qui tiennent une si
-grande place dans sa correspondance. Dès la première phrase de cette
-lettre, nous apprenons que madame de Grignan était partie la veille du
-jour où elle fut écrite.
-
- [624] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 300.
-
- [625] La mère de Marie-Angélique-Henriette de Lorraine était
- Ornano et sœur de la mère de MM. de Grignan.--Voyez ci-dessus,
- chap. VIII, p. 129, la liste des parents qui signèrent le contrat
- de mariage de M. de Grignan.
-
- [626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier, 1er et 6 février 1671), t.
- I, p. 303, 304, 305.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-1671.
-
- D'Hacqueville vient chercher madame de Grignan dans son carrosse,
- pour la séparer d'avec sa mère.--Douleur de celle-ci.--Elle écrit
- à sa fille.--Madame de Grignan arrive à Nogent-sur-Vernisson.--A
- Moulins, elle y trouve madame de Guénégaud.--Triste réflexion de
- madame de Guénégaud en présence du monument funèbre du duc de
- Montmorency.--C'est là que madame de Grignan rencontre la marquise
- de Valencey et ses deux filles.--Madame de Grignan arrive à Lyon,
- court quelques dangers en gravissant la montagne Tarare, manque
- d'être noyée dans le Rhône à Avignon, où elle s'embarque avec son
- mari.--Couplet sur le départ de madame de Grignan et sur son
- absence de la cour.--Madame de Grignan fait son entrée dans
- Arles.--Elle y trouve le marquis de Vardes et le président de
- Bandol.--Madame de Sévigné entretient une correspondance avec
- diverses personnes pour avoir des nouvelles de sa fille.--De
- Julianis et le marquis de Saint-Andiol lui en apportent.--Elle eut
- trois relations du voyage de sa fille.--Elle reçoit des nouvelles
- de son arrivée à Aix.--Elle souhaite d'être à Aix, pour partager
- avec elle l'ennui des visites et du cérémonial.--Elle ne peut
- s'accoutumer à son absence.--Elle forme le projet de l'aller
- trouver en Provence.--Madame de Grignan est enceinte.--Inquiétudes
- de sa mère sur son projet d'aller à Marseille.--Honneurs rendus à
- madame de Grignan par de Vivonne; détails sur celui-ci.--Pour mot
- d'ordre il donne le nom de madame de Sévigné.--Celle-ci se montre
- charmée de cette galanterie et de la relation que sa fille lui
- adresse de son voyage d'Aix à Marseille.--Elle se rend dans cette
- ville la conciliatrice de tous les différends.--Madame de Sévigné
- se dispose à partir pour la Bretagne, et promet à sa fille d'aller
- la rejoindre en Provence.
-
-Fille adorée, heureuse mère, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la
-beauté, madame de Grignan allait retrouver un époux sur lequel la
-puissance de ses charmes et l'énergie de son caractère devaient lui
-assurer un suprême ascendant; elle partait avec l'assurance d'être
-accueillie en reine sous ce beau ciel de Provence, où la renommée de ses
-attraits, de sa vertu, de ses talents, de la culture de son esprit,
-l'avait précédée.
-
-Le complaisant d'Hacqueville, au moment du départ, était venu lui-même
-la prendre dans son carrosse, autant par attention pour elle que pour
-soutenir le courage de madame de Sévigné contre la douleur d'une telle
-séparation. Plus d'un mois après ce cruel moment, cette mère
-inconsolable ne pouvait supporter la vue de la chambre où elle avait dit
-à sa fille un dernier adieu, où elle lui avait donné le dernier
-baiser[627].
-
- [627] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I. p. 355, édit. de G.
- de S.-G.; t. I, p. 272, édit. de M.
-
-«Je vous assure, ma chère enfant, lui écrit-elle alors, que je songe à
-vous continuellement, et que je sens tous les jours ce que vous me dîtes
-une fois, qu'il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées: si l'on ne
-glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il
-n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre
-chambre me tue; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour
-rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter
-dans le carrosse d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur
-à moi-même quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par
-la fenêtre; car je suis folle quelquefois. Ce cabinet, où je vous
-embrassai sans savoir ce que je faisais; ces Capucins[628], où j'allai
-entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme
-si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie[629], madame de
-la Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le
-lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore
-tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes
-sentiments: ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai
-jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut
-glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées
-et aux mouvements de son cœur; j'aime mieux m'occuper de la vie que
-vous faites maintenant, cela me fait une diversion sans m'éloigner
-pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qu'on appelle
-poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours
-de vos lettres; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore.
-J'en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j'aurai de
-vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me
-permettre cette lettre d'avanie, mon cœur en avait besoin; je n'en
-ferai pas une coutume[630].»
-
- [628] Le couvent des Capucins de la rue d'Orléans au Marais.
- Cette église est aujourd'hui la paroisse de Saint-François
- d'Assise.
-
- [629] Le couvent des filles de Sainte-Marie. Voyez PIGANIOL DE LA
- FORCE, _Description de Paris_, t. VIII, p. 318; et SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305 et 306, édit. de G. de
- S.-G.
-
- [630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 355.
-
-Cette lettre rappelle celle qu'elle avait écrite dès le lendemain même
-du départ de madame de Grignan:
-
-«Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre[631];
-je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma fille, je ne la
-trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en
-allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me
-semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet quelle rude
-séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la
-chambre de madame de Housset, on me fit du feu. Agnès me regardait sans
-me parler; c'était notre marché. J'y passai jusqu'à cinq heures sans
-cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à
-M. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton; j'allai ensuite chez
-madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y
-prit; elle était seule et malade, et triste de la mort d'une sœur
-religieuse. Elle était comme je la pouvais désirer. M. de la
-Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que
-j'avais d'être touchée... Les réveils de la nuit ont été noirs, et le
-matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit.
-L'après-dînée se passa chez madame de la Troche, à l'Arsenal. Le soir,
-je reçus votre lettre, qui me remit dans mes premiers transports.»
-
- [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305-307,
- édit. de G. de S.-G.
-
-Ainsi que nous l'avons déjà dit, madame de Grignan, en quittant Paris,
-laissa sa fille à madame de Sévigné, et partit avec ses chevaux,
-s'avançant à petites journées sur la route de Lyon[632]. Elle avait pour
-conducteur ou pour cocher un certain Busche, homme dévoué, mais
-grotesque, qui, lorsqu'il l'eut rendue saine et sauve à sa destination,
-revint à Paris, et fut questionné, choyé et sur le point d'être embrassé
-par madame de Sévigné[633]. Un paysan de Sully fut chargé de lui
-apporter une lettre de sa fille tandis qu'elle était en route. «Je veux
-le voir, lui écrit-elle; je lui donnerai de quoi boire. Je le trouve
-bien heureux de vous avoir vue. Hélas! comme un moment me paraîtrait
-doux, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai perdus!» Lorsque madame
-de Grignan fut arrivée à Nogent-sur-Vernisson, elle écrivit à sa
-mère[634], et chercha à la distraire en lui racontant les singulières
-saillies d'éloquence de Busche. Nous n'avons aucune des lettres que
-madame de Grignan a écrites pendant ce voyage, et nous n'en pouvons
-juger que par la vive impression qu'elles faisaient sur madame de
-Sévigné, toujours dans les larmes, toujours inconsolable et croyant
-toujours voir ce fatal carrosse, «qui, dit-elle, avance sans cesse et
-n'approchera jamais de moi[635].»
-
- [632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 237, 238,
- 239, édit. de M., ou t. I, p. 313 à 314, édit. de G. de S.-G.
-
- [633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359-361.--(9
- février 1671), t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 239,
- édit. de M.
-
- [634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 février 1671), t. I, p. 315 et
- 320.
-
- [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date des 9 et 18 février 1671, t. I,
- p. 311 et 333 de l'édit. de G. de S.-G.
-
-Arrivée à Moulins, madame de Grignan y trouva madame Duplessis de
-Guénégaud, non telle que dans son enfance elle l'avait vue à Fresnes au
-milieu de sa prospérité: cette femme si aimable, si spirituelle avait
-été dépouillée de la plus grande partie de sa fortune par les mesures
-rigoureuses de Colbert contre tous les amis de Fouquet, contre tous ceux
-qui s'étaient enrichis sous son administration[636]. Déchue du rang
-qu'elle occupait à la cour et dans le monde, elle s'était retirée à
-Moulins, où se trouvait aussi madame Fouquet et toute sa famille,
-plongée dans la douleur d'être privée de son chef. Madame de Guénégaud
-retournait en cette ville après un court séjour à Paris. En partant,
-elle s'était chargée d'une lettre que madame de Sévigné l'avait[637]
-priée de remettre à sa fille lorsqu'elle l'aurait rejointe. Le premier
-soin de madame de Grignan, en arrivant à Moulins, avait été de se rendre
-au couvent de la Visitation, fondé par sa bisaïeule la baronne de
-Chantal, où, depuis trente ans qu'elle avait cessé de vivre, on
-conservait son cœur avec vénération[638]. Madame de Grignan, après
-avoir payé le tribut des prières dues à une si chère et si pieuse
-mémoire, tourna ses regards vers le tombeau orné de pilastres, de
-statues, couronné de figures d'anges que la veuve de Henri de
-Montmorency, décapité à Toulouse le 30 octobre 1632[639], avait fait
-ériger dans cette église. Le maréchal-duc y est représenté couché sur le
-dos et appuyé sur le coude. La duchesse, sa femme, est assise à ses
-pieds, voilée et en mante. Deux jeunes enfants, beaux, frais, gracieux,
-priaient avec leur mère près de ce magnifique mausolée; c'étaient les
-deux petites-filles de François de Montmorency, comte de Boutteville, ce
-parent et cet ami du baron de Sévigné, l'aïeul de madame de Grignan, de
-ce comte de Boutteville que Richelieu aussi avait fait décapiter le 21
-juin 1637; et leur mère, Marie-Louise de Montmorency, marquise de
-Valencey[640]. L'aspect de ce lieu, si rempli des souvenirs de sa
-famille et des deux illustres victimes immolées à l'ambition et à la
-cruauté d'un ministre; cette réunion autour d'une même tombe de
-l'enfance et de l'âge mûr, du malheur et de la prospérité émurent madame
-de Grignan, déjà triste de se trouver séparée d'une mère qu'elle n'avait
-jamais quittée: elle se prit à pleurer, et soupira profondément. Dans le
-même moment madame de Guénégaud, arrivant de Paris, l'accosta, la
-regarda avec attendrissement, et lui dit: «Soupirez, madame, soupirez;
-j'ai accoutumé Moulins aux soupirs qu'on apporte de Paris[641].»
-
- [636] GOURVILLE, _Mémoires_ (année 1671), collection des
- _Mémoires sur l'histoire de France_, par Petitot et Monmerqué, t.
- LII, p. 449.
-
- [637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février 1671), t. I, p. 311 et
- 329.--_Ibid._ (17 mai 1676), t. IV, p. 440, édit. de G. de S.-G.
-
- [638] Tome I, p. 3 de la première partie de ces Mémoires.
-
- [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 332, et la
- note 1 de M. Gault de Saint-Germain.
-
- [640] Première partie de cet ouvrage, p. 5.--Conférez SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (28 juillet 1682), t. VII, p. 98, édit. de M.
-
- [641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. IV, p. 441, édit. de
- G. de S.-G.; t. IV, p. 298, édit. de M.
-
-Madame de Grignan vit encore à Moulins, dans le couvent de la
-Visitation, une très-belle femme, madame de Valence, qui s'était faite
-religieuse[642]; cette madame de Valence passa depuis dans plusieurs
-couvents, puis se fixa dans l'abbaye de Clérets, où elle rétablit la
-règle, ce qui lui acquit la réputation d'une sainte[643].
-
- [642] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE
- SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,
- 1726, in-12, t. I, p. 20.
-
- [643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (de madame de Sévigné au comte de
- Guitaud, 1693), t. X, p. 445 et 446, édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Grignan continua sa route sans s'arrêter jusqu'à Lyon; et le
-récit qu'elle fit de ce trajet à madame de Sévigné donna lieu à celle-ci
-de gronder dans une de ses lettres le coadjuteur pour avoir fait
-franchir de nuit à sa fille la montagne de Tarare, qu'on ne passe
-jamais, dit-elle, qu'entre deux soleils[644]. Mais M. de Grignan reçut
-une réprimande bien plus méritée et bien plus sérieuse pour avoir,
-selon madame de Sévigné, par son imprudence, fait courir à sa femme, à
-lui-même et à tous les siens un véritable danger. Cependant il ne la
-méritait pas, cette réprimande, et le coupable en cette occasion était
-encore le coadjuteur[645].
-
- [644] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 et 27 février 1671), t. I, p. 342,
- 350, édit. de G. de S.-G.
-
- [645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G.
- de S.-G.
-
-M. de Grignan était venu au-devant de sa femme jusqu'à Avignon[646].
-L'empressement que mit madame de Grignan à rejoindre son mari ne lui
-permit pas de séjourner à Lyon. Poussé par son frère et par sa femme, M.
-de Grignan consentit, malgré ses craintes, à s'embarquer avec eux sur le
-Rhône par un temps d'orage; le bateau qui les portait, jeté violemment
-sur une des arches du pont d'Avignon, fut sur le point de se briser, et
-tous ceux qu'il contenait furent exposés à être engloutis dans le
-fleuve. La lettre de madame de Grignan, qui contenait le récit de cette
-aventure, mit pendant plusieurs jours madame de Sévigné dans un état
-permanent d'effroi. Elle écrivit à sa fille: «Quel miracle que vous
-n'ayez pas été brisés et noyés en même temps! Je ne soutiens pas cette
-pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont
-je ne suis pas la maîtresse.» Et deux jours après, dans une autre
-lettre, voulant plaisanter sur le coadjuteur, qui n'écrit pas et qui
-sans doute a été noyé sous le pont d'Avignon: «Ah! mon Dieu! dit-elle,
-cet endroit est encore bien noir dans ma tête[647].» Elle croyait que sa
-fille n'avait pu être sauvée que par un miracle de Dieu. «Je crois du
-moins, lui dit-elle, que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir
-sauvée. Pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire
-tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à
-Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion que de m'avoir fait
-naître[648].» Bossuet, auquel madame de Grignan avait inspiré de
-l'attachement, fut fortement ému lorsque le jeune de Sévigné lui apprit
-cet événement. Sévigné termine ainsi une courte lettre à sa sœur:
-«Adieu; soyez la bien échappée des périls du Rhône et la bien reçue dans
-votre royaume d'Arles. A propos, j'ai fait transir M. de Condom sur le
-récit de votre aventure; il vous aime toujours de tout son cœur[649].»
-
- [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de
- M.
-
- [647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 mars 1671), t. I, p. 358 et 361,
- édit. de G. de S.-G.; p. 274 à 277, édit. de M.
-
- [648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t, I, p. 358.
-
- [649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361.
-
-Le départ de madame de Grignan, le danger qu'elle avait couru, son
-absence, qui devait longtemps se prolonger, occupèrent pendant quelques
-jours la cour et la ville; et on fit sur cela des vaudevilles et des
-chansons[650], comme alors on avait coutume d'en faire sur les plus
-graves affaires et sur les plus légers événements: ces chansons, après
-avoir couru en manuscrit, passaient dans les recueils imprimés. Une de
-celles qui ont reçu cet honneur commence ainsi:
-
- Provinciaux, vous êtes heureux
- D'avoir ce chef-d'œuvre des cieux,
- Grignan, que tout le monde admire.
- Provinciaux, voulez vous nous plaire,
- Rendez cet objet si doux:
- Nous en avons affaire.
- Gardez monsieur son époux
- Et rendez-la-nous[651].
-
- [650] _Recueil de chansons choisies, par_ M. DE ***; 1698, in-12,
- t. I, p. 166-168. _Pour madame la comtesse de Grignan, qui pensa
- se noyer sur le Rhône en allant à Arles._
-
- [651] _Recueil de chansons choisies_; 1698, in-12, t. I, p. 175.
- Conférez encore t. II, p. 19, 20 et 22. Les chansons de ce
- recueil sont à tort attribuées à de Coulanges; il en contient un
- grand nombre de lui, mais il y en a beaucoup d'autres dont il
- n'est pas l'auteur.
-
-Madame de Grignan fit son entrée dans Arles; et la réception pompeuse
-qui lui fut faite ne lui causa point autant de satisfaction que d'y
-rencontrer Corbinelli et de s'entretenir avec lui de sa mère[652].
-
- [652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361, édit. de G.
- de S.-G.; t. I, p. 177, édit. de M.
-
-M. de Grignan quitta sa femme à Arles[653], où elle séjourna.
-Indépendamment de Corbinelli, elle était encore entourée dans cette
-ville de deux autres amis de madame de Sévigné, le brillant marquis de
-Vardes, toujours exilé, et le président de Bandol, homme d'esprit et de
-goût, aimant la poésie et les belles-lettres et en correspondance avec
-Coulanges le chansonnier. C'est accompagnée par le président de Bandol
-et le marquis de Vardes que madame de Grignan fit son entrée dans la
-ville d'Aix, qui, comme la capitale de la Provence, devait être le lieu
-de sa résidence habituelle et était le terme de son voyage[654].
-
- [653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de
- G. de S.-G.
-
- [654] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 38 et 39.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t.
- I, p. 379 et 380, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 292, édit. de M.
-
-Madame de Grignan avait, par ses lettres, instruit sa mère de tout ce
-qui lui avait paru intéressant depuis son arrivée en Provence; mais
-madame de Sévigné, avide des moindres détails, ne trouvait pas sa fille
-assez explicite, et s'était mise en rapport avec tous ceux qui pouvaient
-lui en donner des nouvelles. C'est ainsi qu'elle se procura une relation
-admirable, selon elle, du voyage de madame de Grignan depuis Arles
-jusqu'à Aix, adressée à M. de Coulanges par M. de Ripert, homme
-d'affaires de M. de Grignan[655] et frère du doyen du chapitre de
-Grignan. Corbinelli lui fit une seconde relation du même voyage, et le
-président de Bandol une troisième[656]. Toutes furent lues et relues par
-elle avec un égal empressement. Elle recherchait aussi tous ceux qui
-venaient de la Provence et lui parlaient de sa fille, et même tous les
-Provençaux, qui, eux aussi, pouvaient au moins l'entretenir du pays
-qu'habitait madame de Grignan. Madame de Sévigné lia une correspondance
-avec Vardes sur ce sujet et avec le coadjuteur d'Arles; elle rendit plus
-actives ses relations avec son cousin de Coulanges, alors à Paris. Le
-coadjuteur d'Arles lui écrivait en italien des lettres qui la
-divertissaient. «Je ferai, dit-elle, réponse au prélat dans la même
-langue, avec l'aide de mes amis[657].» Ces amis, c'était sans doute
-Ménage, qui écrivait parfaitement en italien. Dans cette même lettre
-(mutilée dans toutes les éditions modernes) elle dit encore: «La liaison
-de M. de Coulanges et de moi est extrême par le côté de la Provence; il
-me semble qu'il m'est bien plus proche qu'il n'était; nous en parlons
-sans cesse. Quand les lettres de Provence arrivent, c'est une joie parmi
-tous ceux qui m'aiment, comme c'est une tristesse quand je suis
-longtemps sans en avoir. Lire vos lettres et vous écrire sont la
-première affaire de ma vie; tout fait place à ce commerce; aimer comme
-je vous aime fait trouver frivoles toutes les autres amitiés[658].»
-
- [655] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 38 et 39 (18 mars 1671); et t. I, p. 220. Le nom
- de Ripert ne se trouve pas dans les éditions modernes, et les
- lettres citées ici y ont subi beaucoup de
- retranchements.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (le jour des noces, à onze
- heures, 1671), t. II, p. 325, édit. de G. de S.-G.; ou t. II, p.
- 275 de l'édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet 1675), t. III, p. 469,
- édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (4 septembre 1676), t. V, p. 113.
- Sur Ripert, voyez l'_Histoire de madame de Sévigné_, par M.
- Aubenas, p. 180 et 588.
-
- [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 309, édit. de M.
-
- [657] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la Haye, 18 mars 1671, t. I,
- p. 639.
-
- [658] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 38.
-
-Le premier Provençal qui vint donner à madame de Sévigné des nouvelles
-de sa fille fut le beau-frère de M. de Grignan, le marquis de
-Saint-Andiol[659], qui, en se rendant à Paris, avait rencontré madame de
-Grignan. «Saint-Andiol m'est venu voir... il m'a dit qu'il vous avait
-vue en chemin; il m'a fait transir en me parlant des chemins que vous
-aviez à passer.»
-
- [659] Conférez ci-dessus, chapitre VIII, p. 137, et _Lettres de
- madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 39.
- (Ce passage ne se trouve que dans cette première édition.)
-
-Mais ce fut un autre Provençal, nommé de Julianis, qui mit fin aux
-anxiétés de madame de Sévigné en lui apprenant que sa fille était enfin
-arrivée heureusement au terme de son voyage.
-
-Le 11 mars, un mercredi, madame de Sévigné écrit à sa fille: «Vous étiez
-à Arles; mais je ne sais rien de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un
-gentilhomme de ce pays-là, qui était présent à votre arrivée et qui vous
-a vue jouer à petite prime avec Vardes, Bandol et autres; je voudrais
-pouvoir vous dire comme je l'ai reçu et ce qu'il m'a paru de vous avoir
-vue jeudi dernier... Il m'a trouvée avec le P. Mascaron, à qui je
-donnais un très-beau dîner. Comme il prêche à ma paroisse et qu'il vint
-me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite
-dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon
-d'entendre parler de Provence[660].»
-
- [660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de
- G. de S.-G.--_Ibid._ (18 février 1671), t. I, p. 330.--_Ibid._ (6
- et 10 novembre 1675), t. IV, p. 194-196.--_Ibid._ (29 décembre
- 1675), t. I, p. 280.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p.
- 285--_Ibid._ (12 août 1695, lettre de madame de Coulanges), t.
- XI, p. 204, note 1.
-
-Il résulte de ce passage de la lettre de madame de Sévigné que de
-Julianis, le gentilhomme dont elle parle, ne mit que cinq jours à se
-rendre d'Aix à Paris, et que madame de Grignan employa un mois entier
-pour se rendre de Paris à Aix; ce qui ne doit pas surprendre. Madame de
-Grignan, ainsi que nous l'avons dit, avait voyagé avec ses chevaux à
-petites journées, et, de plus, on a vu qu'elle s'était arrêtée partout
-où elle avait trouvé des parents et des amis qui l'invitaient à
-séjourner.
-
-Enfin, madame de Sévigné ne fut parfaitement tranquille que lorsqu'elle
-reçut une lettre de madame de Grignan datée d'Aix. Mais elle regrettait
-de n'y pas trouver assez de détails, et elle en fit des reproches à sa
-fille. «Je ne comprends pas que vous ne me disiez pas un mot de votre
-entrée à Aix ni de quelle manière on vous y avait reçue. Tous deviez me
-dire de quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me
-le représentez très-plaisamment, avec votre embarras et vos civilités
-déplacées. Bandol vous est d'un grand secours; et moi, ma petite, que
-je vous serais bonne! Ce n'est pas que je fisse mieux que vous, car je
-n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au
-contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus; mais je vous
-aiderais à faire des révérences[661].»
-
- [661] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_ (18 mars 1671), t. I,
- p. 34. Ce texte a éprouvé, de la part du chevalier Perrin, des
- altérations et des suppressions. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t.
- I, p. 379, édit. de G. de S.-G.
-
-La voilà donc réduite, cette tendre mère, à regretter de ne pouvoir
-partager les ennuis et les tribulations de celle qu'elle aime; la voilà
-séparée d'elle pour un temps qui lui paraît infini, puisque la durée
-n'en peut être déterminée. Que fera-t-elle, la pauvre délaissée? Avec sa
-fille, son cœur, son âme, son esprit ont été transportés en Provence;
-c'est là qu'elle vit, qu'elle s'alarme, qu'elle se réjouit, qu'elle se
-console, qu'elle s'afflige. Enfin elle ne peut plus résister aux
-anxiétés qu'elle éprouve d'en être privée, d'en être si éloignée. Elle
-forme le projet de l'aller joindre, de jouir encore du bonheur de la
-voir, de l'admirer, de la caresser, de lui donner ses soins; car elle
-sait qu'elle est enceinte; sa grossesse est connue de l'évêque de
-Marseille et n'est un mystère pour personne[662]. Cependant madame de
-Grignan, nonobstant l'état où elle se trouve, veut aller visiter
-Marseille; nouveau sujet d'alarme pour madame de Sévigné. D'Aix à
-Marseille la distance n'est pas grande, et la route est belle.--Peu
-importe: lorsque madame de Sévigné sait que ce voyage s'exécute, mille
-craintes la tourmentent. «Pourquoi avez-vous été à Marseille? M. de
-Marseille mande ici qu'il y a de la petite vérole; de plus, on vous aura
-tiré du canon qui vous aura émue: cela est très-dangereux. On dit que de
-Biez accoucha l'autre jour, d'un coup de pistolet qu'on tira dans la
-rue. Vous aurez été dans des galères, vous aurez passé sur de petits
-ponts; le pied peut vous avoir glissé, vous serez tombée. Voilà les
-horreurs de la séparation; on est à la merci de toutes ces pensées; on
-peut croire, sans folie, que ce qui est possible peut arriver. Toutes
-les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes
-sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements; enfin
-c'est une douleur sans fin[663].»
-
- [662] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- t. I, p. 97, édit. de la Haye, 1726, 6 mai 1671.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, t. II, p. 61, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 51,
- édit. de M.
-
- [663] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye,
- 1726, t. I, p. 97 (6 mai 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p.
- 58, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 48, édit. de M.
-
-Mais aussitôt que madame de Sévigné apprend que ce voyage s'est terminé
-heureusement, elle paraît charmée qu'il ait été entrepris. Vivonne, que
-sa bravoure et sa qualité de frère de madame de Montespan portèrent aux
-postes les plus enviés et au grade de maréchal de France, était alors à
-Marseille général des galères. Gros réjoui, homme d'esprit, adonné aux
-femmes et aux plaisirs de la table jusqu'à la débauche[664], lié avec
-madame de Sévigné, il fit rendre à madame de Grignan des honneurs dignes
-d'une reine. Le canon retentit avec fracas à son arrivée; le mot d'ordre
-donné aux troupes fut le nom même de sa mère. La relation que madame de
-Grignan fit à madame de Sévigné de ce voyage la charma, et elle ne
-déguise pas le plaisir que lui fit la galanterie dont elle fut
-personnellement l'objet de la part de Vivonne, ce _gros crevé_, comme
-elle l'appelle ailleurs. «Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi
-très-souvent et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est pas de
-contrebande avec vous.» Madame de Sévigné se montre surtout enchantée,
-et avec raison, que madame de Grignan ait profité de son rang de femme
-du lieutenant général gouverneur pour opérer des réconciliations et
-faire cesser des dissensions. «Il m'est venu de deux endroits que vous
-aviez un esprit si bon, si juste, si droit et si solide qu'on vous a
-faite seule arbitre des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les
-différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le
-nom. Vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres qu'on
-laisse le soin de parler de votre personne, pour louer votre esprit;
-voilà ce qu'on dit de vous ici[665].»
-
- [664] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1688, 24 juin 1671, 12
- juin 1672, 11 et 15 décembre 1673, 31 juillet et 6 novembre
- 1675); t. VIII, p. 357; t. II, p. 120; t. III, p. 64, 477; t. IV,
- p. 190; t. VIII, p. 357.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, Lettres, p.
- 320 et 330, 365, 366, 371.
-
- [665] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 65, édit. de
- G.--_Ibid._, t. II, p. 55, édit. de M.
-
-Madame de Grignan ne s'arrêta pas à ce service rendu au prince de
-Monaco; elle alla dans le chef-lieu de sa principauté rendre visite à sa
-femme, fille du comte de Gramont. C'était là une marque de déférence à
-laquelle celle-ci n'avait pas droit de s'attendre après le discrédit où
-l'avait fait tomber le scandale de ses amours avec Lauzun, avec le
-chevalier de Lorraine, puis ses complaisances envers le roi. Aussi la
-princesse se hâta-t-elle d'aller rendre en Provence à madame de Grignan
-la visite qu'elle en avait reçue. Ces deux femmes, qui n'avaient rien
-entre elles de commun que la beauté, furent cependant charmées de se
-retrouver ensemble. Elles pouvaient parler de la cour, où toutes deux
-avaient brillé et dont elles se regardaient comme exilées, quoique
-toutes deux, dans les pays où elles résidaient, occupassent le premier
-rang. Mais ce voyage que fit madame de Grignan à Monaco fut pour madame
-de Sévigné un nouveau sujet d'alarmes: les grosses vagues de la mer et
-ces chemins plus étroits que les litières, où la vie dépend de la
-fermeté des pieds des mulets, la faisaient transir de frayeur[666].
-
- [666] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 30 mai, 6 juin 1672), t. III, p.
- 38, 42, 47 et 48, édit. de G.; t. II, p. 448-451, 461 et 463,
- édit. de M.--_Idem_ (23 décembre 1671), t. II, p. 319, édit.
- de G.; t. II, p. 270, édit. de M.--SAINT-SIMON, t. X, p.
- 96.--DELORT, t. I, p. 207.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t.
- V, p. 257, édit. de G.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de Bussy),
- t. V, p. 505.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de madame de
- Sévigné), t. V, p. 509.--_Ibid._, 27 juin 1678, t. VI, p. 6 et
- 7.--_Ibid._, 27 décembre 1688, t. IX, p. 54, édit. de G. de S.-G.
-
-Madame de Sévigné avait dans sa maison de Paris fait déménager tous les
-meubles de madame de Grignan, pour les placer dans une chambre réservée.
-«J'ai été présente à tout, lui écrit-elle; pourvu que vous ayez intérêt
-à quelque chose, elle est digne de mes soins; je n'ai pas tant d'amitié
-pour moi, Dieu m'en garde[667]!» Elle se plaint à sa fille que l'envie
-continuelle qu'elle a de recevoir ses lettres et d'apprendre des
-nouvelles de sa santé est une chose dévorante qu'elle ne peut supporter.
-Aussi tient-elle toujours au projet qu'elle a formé d'aller en Provence;
-et cependant, avant d'entreprendre ce voyage, il faut qu'elle en fasse
-un autre; qu'elle s'éloigne de sa fille, dont elle est déjà séparée par
-une distance de deux cents lieues; et, dans le moment même où elle lui
-écrit: «J'irai vous voir très-assurément; ce voyage est nécessaire à ma
-vie,» elle se disposait à partir pour la Bretagne[668].
-
- [667] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 67, édit de G. de S.-G.; t.
- II, p. 56, édit. de M.
-
- [668] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 25 et 28 mai 1671), t. II, p. 64,
- 70 et 76, édit. de G. de S.-G.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-1671-1672.
-
- Motifs qui obligent madame de Sévigné à se rendre en Bretagne.--Époque
- de la tenue des états de cette province.--Indication où ils se
- sont réunis.--Convoqués à Vitré en 1671.--Madame de Sévigné est
- très-aimée en Bretagne.--Cet attachement n'est pas réciproque.--Le
- duc de Chaulnes est nommé pour présider les états de Bretagne.--La
- duchesse de Chaulnes est l'amie de madame de Sévigné.--Les états
- de Bretagne et la maladie de sa tante, la marquise de la Trousse,
- forcent madame de Sévigné de différer son voyage en Provence, et
- prolongent sa correspondance avec sa fille.--Cette correspondance
- doit être examinée dans son ensemble.--Son caractère général.--C'est
- à elle que madame de Sévigné doit d'avoir été le peintre le plus
- fidèle du grand monde de son temps.--Le recueil des lettres de
- madame de Sévigné, publié en 1726, la plaçait au premier rang des
- épistolographes.--Ce recueil a été bien apprécié par l'éditeur de
- Hollande.--Toutes les éditions qui ont suivi cette première sont
- tronquées et fautives pour les lettres qui s'y trouvent, parce que
- les éditeurs modernes ne l'ont pas collationnée.--Sincérité de
- madame de Sévigné justifiée.--Objections réfutées.--Pourquoi
- madame de Sévigné et madame de Grignan ne concordaient pas
- toujours lorsqu'elles vivaient ensemble.--L'amour de madame de
- Sévigné pour sa fille était une passion.--Comment cette passion
- s'exprime aussitôt après leur séparation.--Madame de Sévigné verse
- des larmes toutes les fois qu'elle reçoit des lettres de sa
- fille.--Madame de Grignan était froide.--Madame de Sévigné ne se
- croyait jamais assez aimée, et devenait importune.--Extraits de
- diverses lettres de madame de Sévigné où elle exprime sa passion
- pour sa fille.--Jamais plus touchante que lorsqu'elle comprime ses
- sentiments et affecte la gaieté.--Se compare à une figure de
- Benoît.--Ses fins de lettres.--Madame de Grignan ne pouvait
- supporter la compagnie ennuyeuse.--Soufflet donné par elle à
- mademoiselle du Plessis.--Madame de Sévigné fait l'éloge des
- lettres de madame de Grignan.--Comment madame de Sévigné termine
- ses lettres à sa fille.--Madame de Sévigné se rend à Livry
- pendant la semaine sainte du jubilé.--Impression que ces
- lieux font sur elle.--Elle entend prêcher la Passion par
- Mascaron.--Elle va dîner à Pomponne.--Son entretien avec Arnauld
- d'Andilly.--Le cardinal de Retz vient à Paris.--Accueil qui lui est
- fait.--Molière, Corneille et Boileau doivent lui lire de
- leurs ouvrages.--Retz demande des nouvelles de madame de
- Grignan.--Les louanges qu'il en fait excitent la sensibilité de sa
- mère.--Impressions produites sur elle par son retour aux Rochers
- et par sa visite au couvent des sœurs Sainte-Marie.--Madame de
- Grignan avait des opinions différentes de celles de sa
- mère.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour écrire et lui
- avait appris l'italien.--Madame de Sévigné ne veut pas que sa
- fille déprécie les lettres qu'elle lui écrit ni qu'elle se compare
- à la princesse d'Harcourt.--Madame de Grignan gardait les lettres
- de sa mère, et les montrait.--Madame de Sévigné écrivait vite, et
- ne se corrigeait pas.--Elle écrivait à toutes les heures du
- jour.--Un commis de la poste lui remettait les lettres de sa fille
- avant tout le monde.--Inquiétudes de madame de Sévigné lorsque
- les lettres de madame de Grignan ne lui arrivaient pas à
- temps.--Madame de Sévigné entretenait des correspondances avec
- plusieurs personnes.--Nature de la correspondance qu'elle avait
- avec sa fille.
-
-Par sa naissance, par ses richesses, par le nom qu'elle tenait de son
-mari, la marquise de Sévigné était une des plus notables personnes de la
-Bretagne. Elle était particulièrement liée avec ce que ce pays
-renfermait de plus élevé en dignités et en puissance. Madame de Sévigné
-comptait la duchesse de Chaulnes, la femme du gouverneur, au nombre de
-ses plus intimes amies. L'assemblée des états, pour le consentement des
-impôts et le règlement des dépenses, se réunissait tantôt à Nantes,
-tantôt à Dinan, tantôt à Vitré. Cette dernière ville était située à sept
-quarts de lieue des Rochers, où madame de Sévigné se retirait durant la
-belle saison. Si, contre sa coutume, elle se fût abstenue de s'y rendre
-pendant la tenue des états, elle aurait eu l'air, pour éviter une
-dépense nécessaire, de fuir ses amis, et de faire, par un motif
-sordide, une sorte d'affront à toute la province. Elle y était
-très-aimée, quoique à cet égard elle fût ingrate et que cet attachement
-ne fût pas réciproque; ce qu'avec raison elle dissimulait soigneusement.
-
-Depuis seize ans les états de Bretagne ne s'étaient point tenus à Vitré.
-Leur dernière réunion en cette ville avait eu lieu en 1655; on les avait
-rassemblés en 1661 à Nantes, et à Dinan en 1669. On les convoqua de
-nouveau à Vitré en 1671[669], c'est-à-dire l'année même où madame de
-Grignan s'en allait assister à ceux de la Provence. La commission
-adressée par le roi: «A mon bien amé cousin le duc de Chaulnes, pair de
-France, lieutenant général en nos armées dans nos pays et duché de
-Bretagne,» est datée[670] de Saint-Germain en Laye le 6 mai 1671; et ce
-jour-là même madame de Sévigné écrivait à sa fille, alors en route, pour
-lui recommander d'être bien exacte à lui répondre, puisque bientôt elle
-serait en Bretagne, et que là, pour calmer les inquiétudes causées par
-un si grand éloignement, elle aurait encore plus besoin de ses
-lettres[671].
-
- [669] LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, _Madame de Sévigné et
- sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers_, p. 58 et 59.
-
- [670] _Registres des états de Bretagne_, mss. bibl. du Roi;
- Bl.-Mant.; no 75, p. 324 et 329.
-
- [671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II, p. 61 et 62, édit.
- de G.; t. II, p. 51, édit. de M.
-
-Mais madame de Sévigné, ayant appris que l'ouverture des états n'aurait
-lieu qu'au mois d'août, différa son départ, ne pouvant songer à aller en
-Provence qu'après la séparation de l'assemblée des états de Bretagne.
-Puis, lorsqu'elle fut de retour à Paris, elle se vit forcée d'y
-séjourner pour donner des soins à sa tante, la marquise de la Trousse,
-attaquée d'une maladie mortelle[672]. Ainsi fut plusieurs fois retardé
-ce voyage, si ardemment désiré; ainsi se prolongea cette correspondance,
-qui était la seule consolation de cette mère affligée, le seul moyen
-qu'elle eût de calmer l'impatience douloureuse qu'elle éprouvait d'être
-obligée de reculer le moment de son départ.
-
- [672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24, 27 juin et 1er juillet 1672), t.
- III, p. 76, 81 et 84, édit. de G.; t. III, p. 12 et 19, édit. de
- M.
-
-Puisque ce commerce épistolaire est le sujet, la substance même de ces
-Mémoires, il faut une bonne fois le considérer en lui-même et
-indépendamment des récits et des faits curieux qu'il renferme et qui le
-recommandent à notre attention. Il faut rechercher ce qu'il nous apprend
-sur madame de Sévigné; tâcher de pénétrer, par les aveux qui lui
-échappent ou les opinions qu'elle manifeste, dans les secrets de ses
-penchants les plus constants, de ses répulsions les plus invincibles, de
-ses pensées les plus secrètes, de ses sentiments les plus intimes; et
-parvenir ainsi à connaître ses vertus et ses faiblesses, les traits
-distinctifs de son caractère et ses habitudes dominantes. Alors il sera
-plus facile de comprendre ce que ses lettres nous révèlent sur les
-événements du siècle où elle a vécu et de faire une juste appréciation
-de ses jugements sur les personnes et sur les choses.
-
-Si vivre n'est pas seulement exister et user ses jours dans les
-occupations obligées de fortune, de famille et de soins matériels; si la
-vie consiste principalement dans l'exercice des plus nobles facultés de
-l'âme; si pour en jouir dans toute sa plénitude il faut ressentir
-vivement les émotions du cœur, subir malgré soi les impressions de
-l'imagination, se complaire dans tout ce qui alimente le sentiment et
-la pensée, avoir été fréquemment en proie aux vicissitudes des grandes
-joies et des grandes douleurs, on peut affirmer que madame de Sévigné
-n'a jamais plus vécu que durant les dix-huit mois qui se sont écoulés
-pendant sa première séparation d'avec sa fille, c'est-à-dire depuis le
-mois de février 1671 jusqu'au mois de juillet 1672.
-
-C'est dans cet intervalle de temps que madame de Sévigné se trouve
-partagée entre l'orgueilleux plaisir d'avoir placé au premier rang, dans
-une des plus belles provinces de France, celle qu'elle avait faite son
-idole, et la douleur et les inquiétudes que lui causent son absence, sa
-grossesse, ses voyages et ses indispositions. C'est alors aussi que la
-satisfaction que le baron de Sévigné donne à sa mère par des preuves
-répétées de son filial amour et par la confiance qu'il lui témoigne se
-trouve contre-balancée par le chagrin des folles amours de ce jeune
-homme; et lorsque la guerre a arraché ce fils à une conduite aussi
-nuisible à son bonheur qu'à sa santé et à sa fortune, madame de Sévigné
-a la crainte de se le voir enlever par le sort des combats, et elle
-tressaille à l'arrivée de chaque courrier qui vient lui en apporter des
-nouvelles.
-
-A aucune époque madame de Sévigné ne fréquenta davantage le monde et la
-cour, parce qu'elle avait besoin de la cour et du monde, où se tramaient
-toutes les intrigues et se décidaient toutes les affaires, pour être
-utile à son gendre et à fille, pour distraire celle-ci par le récit de
-ce qui se passait dans une sphère qu'elle avait quittée à regret, pour
-l'intéresser à la lecture de ses lettres et empêcher qu'un commerce qui
-faisait toute sa consolation ne languît par la paresse qu'elle lui
-connaissait pour écrire. C'est pendant ce période de temps que se place
-la rentrée au ministère du marquis de Pomponne, cet intime ami de
-madame de Sévigné, et la déclaration de guerre à la Hollande; Paris et
-Versailles sont rendus déserts par le départ du roi pour l'armée; c'est
-aussi dans cet intervalle qu'ont lieu cette campagne sur le Rhin si
-glorieuse et si meurtrière, la tenue des états de Bretagne et ceux de
-Provence. Jamais madame de Sévigné n'a plus souvent éprouvé le besoin de
-se mêler aux cercles tumultueux de la capitale et de les quitter pour la
-silencieuse solitude de Livry. Jamais elle n'a eu autant d'entraînement
-pour la société et les distractions mondaines, ni éprouvé d'aussi fortes
-inspirations vers Dieu; jamais elle ne fréquenta plus les spectacles et
-les églises, ni elle ne lut un plus grand nombre d'ouvrages pieux et de
-livres profanes; jamais elle n'a joui d'une santé plus ferme et plus
-robuste; jamais enfin elle n'a plus agi, plus senti, plus pensé et
-surtout plus écrit.
-
-Si on excepte des lettres à diverses personnes, qui sont à des dates
-très-éloignées les unes des autres, de toutes les correspondances que
-madame de Sévigné avait entretenues durant cet espace de temps, il ne
-nous reste que celles qu'elle a eues avec Bussy et avec sa fille. Ce qui
-domine dans les lettres à cette dernière, c'est sa tendresse passionnée,
-qui ne se manifeste à aucune autre époque avec autant d'abandon, de
-chaleur et d'éloquence. C'est alors aussi qu'elle mit le plus
-d'empressement et d'exactitude dans ce commerce épistolaire, qu'il lui
-importait tant de faire agréer à madame de Grignan et à tous ceux qui
-l'entouraient. Aussi ce qui frappe le plus dans les premières lettres de
-madame de Sévigné, c'est l'idée fixe qui la domine et qui ne lui permet
-pas de se distraire un instant de sa fille et des lieux habités par
-elle. Les tracasseries d'Aix et de Marseille lui causent plus d'émotion
-que Paris, Versailles ou Saint-Germain, Nantes ou Vitré; le château de
-Grignan et son parc l'intéressent plus que les Rochers. Toutes les
-_pétoffes_ de la société provençale, elle veut les connaître[673], car
-elle sait que de toutes ces misères dépendent le bonheur et la
-tranquillité de celle qu'elle chérit. Pour lui plaire, elle transporte
-en Provence la Bretagne et ses états, la cour et ses intrigues, le roi
-et ses maîtresses, l'Église et le théâtre, la littérature et les grands
-événements de la guerre, les fêtes, les repas, les toilettes, les
-conversations, le sermon; elle parlera de ceux qui meurent et de ceux
-qui se marient, de ceux qui se ruinent et de ceux qui s'enrichissent.
-Les lazzis et les réflexions, les portraits et les saillies, les
-ridicules et les vices, tout lui sera bon, tout se pressera sous sa
-plume, tout prendra, par la magie de son imagination, des formes et des
-couleurs. Jusque dans la retraite de sa solitude champêtre, elle fera en
-sorte que sa fille habite plus encore avec elle. Elle saura la mettre
-dans la confidence de ses projets, de ses occupations, de ses
-distractions, de ses tristesses, de ses craintes et de ses espérances;
-mêler les conseils d'une profonde sagesse aux flatteries que sa
-tendresse lui inspire. C'est lorsqu'elle était seule avec elle-même que
-son cousin de Coulanges, avec plus de justesse qu'au milieu d'une
-nombreuse et brillante assemblée, pouvait dire d'elle: «Voyez cette
-femme, elle est toujours en présence de sa fille[674].»
-
- [673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre, 1er novembre, 6 décembre
- 1671), t. II, p. 274, 278, 279, 394, édit. de G. de S.-G.
-
- [674] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit.
- de G.; t. II, p. 285, édit. de M.--_Ibid._ (27 et 29 avril 1671),
- t. II, p. 47, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 39, édit. de
- M.--_Ibid._ (18 mars 1671), t. I, p. 35, 37 et 40.
-
-Nous l'avons déjà remarqué, c'est à cette séparation de madame de
-Sévigné d'avec sa fille, c'est à son amour de mère qu'elle doit, sans
-qu'elle ait pu le soupçonner, d'avoir été le peintre le plus fidèle du
-grand monde de son temps; d'avoir procuré, par le recueil de ses
-lettres, les mémoires les plus piquants, les plus sincères et les plus
-instructifs sur l'époque où elle a vécu; car ils furent écrits non pas à
-froid, non pas avec l'intention de se poser vis-à-vis de la postérité en
-historien et en juge des contemporains, mais sans aucun dessein
-prémédité, mais sans aucune vue d'avenir, dans l'abandon d'un commerce
-intime, sous l'impression vive et actuelle des événements, avec la verve
-et la chaleur des émotions qu'ils produisaient, en compagnie et souvent
-sous les yeux des personnages qu'ils nous font connaître.
-
-Les lettres écrites par madame de Sévigné à Bussy et publiées avec les
-Mémoires de ce dernier avaient déjà été distinguées comme de parfaits
-modèles du style épistolaire; nous avons vu que Bayle, qui n'en connut
-point d'autres, leur donnait la préférence sur celles de Bussy
-même[675]. Alors aussi le jésuite Hervey, dans le poëme latin qu'il
-publia sur l'art d'écrire des lettres, accorde en ce genre la
-prééminence aux femmes, et à madame de Sévigné sur toutes les
-femmes[676]. Mais ce ne fut cependant que dix ans plus tard, et
-lorsqu'on eut publié les deux petits volumes des lettres de madame de
-Sévigné à madame de Grignan, que l'on connut toute l'étendue et la
-flexibilité de son talent, parce que c'est dans ces lettres seules que
-le désir de plaire et d'intéresser lui fit déployer toutes les
-ressources de son style, toutes les richesses de sa féconde imagination,
-et qu'elle put s'abandonner sans contrainte à toutes les saillies de son
-esprit, à toute l'impétuosité de ses idées et de ses sentiments. Elle
-fut parfaitement jugée par l'un des deux éditeurs qui, en 1726,
-publièrent presque simultanément chacun une édition du même recueil de
-ses lettres. L'éditeur de la Haye est celui des deux qui paraît l'avoir
-connue, et avoir publié sur les autographes son recueil de lettres sans
-aucun retranchement ni altération. Homme d'esprit, il a bien apprécié,
-quoique étranger[677], l'ouvrage dont il faisait part au public; et il
-nous semble que ceux qui ont parlé depuis des lettres de madame de
-Sévigné n'ont fait qu'amplifier et que commenter les paroles que nous
-allons citer. Elles sont précieuses à recueillir, parce qu'elles sont
-d'un contemporain.
-
- [675] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_.
-
- [676] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 108 et 109.
-
- [677] Une note de notre exemplaire de cette édition de la Haye,
- 1726, dit que cet éditeur se nommait J.-J. Gendebien.--L'autre
- édition, de 1726, a été imprimée à Rouen, selon M. Monmerqué; et
- Thiriot, l'ami de Voltaire, en fut, dit-on, l'éditeur. Voy.
- _Sévigné_, t. I, p. 15, édit. de M.
-
-«On trouve dans le recueil des lettres de madame de Sévigné une naïveté
-qui charme. C'est une imagination brillante et fertile, qui produit sans
-efforts. Elle n'écrit que comme parle une personne du grand monde et de
-beaucoup d'esprit; de sorte que, lorsque vous voyez ces lettres, vous
-croyez qu'elle parle. Vous ne la lisez point, vous l'entendez.
-
-«Cette affection extrême, cette tendresse extraordinaire pour sa fille,
-madame de Grignan, qui est répandue dans toutes ses lettres, ne
-surprendra que ceux qui n'ont jamais connu madame de Sévigné. Elle
-portait sa tendresse jusqu'à l'excès; elle adorait sa fille, elle
-l'aimait d'une amitié parfaite, dont la vivacité et la délicatesse, si
-on en juge par ses expressions, surpassaient tous les sentiments de
-l'amour. Elle était sur ce pied-là dans le monde; chacun la connaissait
-mère tendre et idolâtre; et ce caractère allait jusqu'à une singularité
-qui néanmoins ne lui donnait aucun ridicule: elle était la première à
-trouver de la faiblesse dans ses sentiments, elle se raillait
-quelquefois elle-même sur cet article; et tout cela ne servait qu'à la
-faire aimer, parce qu'elle donnait lieu par là à des railleries
-innocentes et même obligeantes, auxquelles elle répondait toujours avec
-esprit et avec un air aimable.
-
-«Plusieurs particularités de la cour de son temps se trouvent ici, et
-n'auront aucune obscurité pour les personnes du grand monde; on y voit
-des portraits avantageux de gens qui vivent encore et qui étaient alors
-dans la fleur de l'âge. Madame de Sévigné mande tout à sa fille, le bien
-et le mal. Elle médit quelquefois, mais elle ne médit point en
-médisante. Ce sont des choses plaisantes et ridicules dont elle fait
-part à madame de Grignan, pour égayer ses lettres. Elles contiennent
-outre cela des maximes et des réflexions admirables... Le style, naturel
-et délicat, surpasse tout ce qu'on a jamais vu depuis qu'on écrit et
-qu'on lit des lettres. Ce n'est point un style exact ni un langage
-mesuré et étudié; c'est un tour inimitable et un air négligé de noblesse
-et d'esprit[678].»
-
- [678] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, chez P.
- Gosse, J. Neaulme et comp., 1726, in-12, t. I, p. 2, 3 et 4 de
- l'_Avertissement_ de l'éditeur. Cet avertissement a été réimprimé
- dans l'édition de Sévigné de G. de S.-G., t. I, p. 25.
-
-Malheureusement aucun des éditeurs des lettres de madame Sévigné n'a
-pensé à collationner cette édition de Hollande avec celles qui ont été
-publiées postérieurement; il en est résulté, pour cette partie de sa
-correspondance, que toutes les éditions qui ont paru sont défectueuses,
-incomplètes et tronquées; que des pages entières sont supprimées, et
-qu'un grand nombre de passages sont altérés, parce que le premier
-éditeur français, que tous les autres ont copié, a cru devoir en agir
-ainsi par égard pour les membres de la famille de Grignan, qui vivaient
-encore[679].
-
- [679] Conférez avec les éditions SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la
- Haye, 1726 (2 juillet, 20 et 27 septembre 1671), p. 135-180, 189,
- etc.
-
-Lorsque le nombre de lettres de madame de Sévigné à sa fille se fut
-considérablement accru dans les éditions successives, on leur fit un
-reproche que n'avaient pu encourir celles de sa correspondance avec
-Bussy: c'est la continuelle manifestation de cet amour maternel, qui
-parut tenir de l'affectation et dont la violence et la durée semblaient
-invraisemblables. On disait que cette expression réitérée, quoique
-toujours heureusement variée, d'un même sentiment pouvait être agréable
-à celle qui l'inspirait, mais devenait insupportable à la majorité des
-lecteurs[680].--Je le crois. Aussi madame de Sévigné n'a-t-elle pas
-songé à écrire pour eux; et si la réputation qu'elle s'était acquise de
-son vivant, dans ses sociétés et à la cour, a pu lui faire soupçonner
-que quelques-unes de ses lettres seraient par la suite produites au
-grand jour dans des recueils épistolaires, ce n'est certainement aucune
-de celles qu'elle écrivait à sa fille et qu'elle écrivait uniquement
-pour sa fille. J'ai précédemment expliqué pourquoi les effusions de sa
-tendresse ne pouvaient rencontrer de parfaite sympathie[681] dans la
-majorité des lecteurs. Mais est-ce pour cela un motif de douter un seul
-instant de leur sincérité? de méconnaître la passion dont elle a subi
-l'influence[682]? Elle-même fait à sa fille l'aveu de ce qu'elle a
-d'insensé; souvent sa piété s'en alarme[683].--Qu'y pouvait-elle? Les
-écarts de l'esprit, les défauts de caractère, les inclinations
-condamnables se peuvent combattre avec les secours d'une philosophie
-courageuse ou les armes plus puissantes encore de la religion; mais
-contre ces émotions qui nous subjuguent avec une force irrésistible,
-contre ces maladies de l'âme que peut la volonté? que peut la
-raison?--Chercherons-nous à réprimer ce que nos sentiments ont
-d'excessif? Mais ils n'existent que parce qu'ils sont excessifs, que
-parce qu'ils se sont emparés du cœur; qu'eux seuls l'échauffent, le
-remuent, le font vivre et palpiter. Tant qu'ils le possèdent, rien de ce
-qui peut les expulser ne peut y trouver accès. Force est de se soumettre
-à leur domination; entreprendre de leur résister, c'est les irriter
-encore, c'est accroître leur violence, c'est renoncer à tout espoir de
-bonheur, c'est annihiler l'existence. On peut se sacrifier à eux; mais
-on ne peut les sacrifier à soi: on peut mourir de douleur ou d'ennui.
-Voilà tout.--Que sera-ce donc s'il ne se mêle dans la passion dont nous
-sommes fascinés rien de personnel, rien de sensuel; si tout en est pur
-et désintéressé; si, loin d'avoir été inspirée par une rencontre
-fortuite ou les événements du monde, elle a pris possession de nous par
-une des lois les plus sacrées de la nature; si elle s'est accrue par des
-habitudes obligées de chaque jour et de chaque moment; si enfin, loin de
-contrarier nos devoirs, elle nous donne plus de courage pour les
-accomplir?--Comment nous résoudre alors à nous soustraire au charme qui
-nous entraîne? Comment nous condamner à une continuelle privation? Ne
-sentons-nous pas que, si ce talisman venait à disparaître, il ne
-laisserait plus autour de nous qu'un vide affreux et une absence de
-toute sympathie, de toute joie, de tout contentement, de toute
-consolation, une existence solitaire et douloureuse, dont le fardeau
-nous deviendrait insupportable?
-
- [680] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 352; t. IV,
- p. 271.
-
- [681] Voyez le chapitre XII de la 2e partie, p. 307 à 312.
-
- [682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 29 avril 1671), t. II, p. 47,
- édit. de G.; t. II, p. 39, édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1672),
- t. II, p. 337, ou t. II, p. 285, édit. de M.
-
- [683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 311, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 235, édit. de M.--_Ibid._ (6 mai 1671), t.
- II, p. 59, édit. de G; t. II, p. 49, édit. de M.
-
-Mais vous vous êtes demandé si madame de Grignan méritait en effet tous
-les éloges que sa mère lui adresse; s'il était vrai qu'elle fût telle
-qu'elle la dépeint, d'une beauté parfaite, d'une grâce incomparable,
-douée de tant de talents, si fort au-dessus de son sexe pour le savoir
-et la réflexion, et comme vous avez trouvé des témoignages contraires à
-un si brillant portrait, vous concluez que les louanges qui lui sont
-prodiguées dans les lettres de madame de Sévigné sont exagérées et peu
-sincères: mais c'est cette exagération même qui prouve leur sincérité.
-Ce délire d'admiration ne peut provenir que d'un cœur passionné et
-d'une imagination qui s'exalte[684].--Vous dites encore que cette femme
-qui se lamentait continuellement d'être séparée de sa fille ne semble
-plus être la même quand elle est avec elle sous le même toit; que leur
-union est fréquemment troublée par des explications, des froideurs et
-des raccommodements, des protestations et des dissimulations. La
-correspondance de madame de Sévigné le démontre malgré les précautions
-prises par les premiers éditeurs pour dissimuler cette triste
-vérité[685]. Il y a donc moins de réalité que d'imagination dans les
-expressions si vives et si réitérées de l'amour de madame de Sévigné
-pour sa fille.--Que vous connaissez mal les infirmités et les misères
-des cœurs maternels! Si la tendresse de madame de Sévigné avait pu être
-réglée par sa raison, elle eût, dans les plus grandes effusions de
-cœur, conservé cette mesure, ce discernement qui ne l'abandonne jamais
-dans toute autre occasion; vive, affectueuse, expansive, facile à
-émouvoir, elle eût reconnu, sans en être alarmée, que sa fille,
-indolente, froide et concentrée, devait avoir une manière de sentir et
-de s'exprimer différente de la sienne; elle eût assigné à sa véritable
-cause le contraste qui existait entre elles deux; elle eût compris qu'on
-peut rectifier ses opinions, réformer sa conduite, mais non pas changer
-sa nature; que la volonté exerce sa toute-puissance sur nos idées, sur
-nos actions, mais non pas sur nos sentiments; qu'à cet égard elle perd
-son libre arbitre; qu'elle ne peut rien sur cette faculté sympathique
-qui est en nous comme un sixième sens, qu'on désigne par le mot de
-sensibilité, parce qu'en effet ce sens comprend tous les autres; qu'il
-s'associe à eux tous et semble être comme le lieu commun qui les unit
-et qui leur donne la vie. La sensibilité préexiste en nous, et la
-volonté ne peut ni en augmenter ni en affaiblir l'intensité. Si madame
-de Sévigné avait reconnu la différence que la nature avait établie entre
-elle et sa fille à cet égard, satisfaite de posséder sa confiance plus
-que personne au monde, elle n'eût point fatigué l'objet de sa
-tendresse par ses ombrageuses susceptibilités et ses empressements
-tyranniques[686]. Rien n'eût troublé l'union qui exista toujours entre
-ces deux femmes si remarquables par leurs vertus, les agréments de leur
-personne et les qualités de leur esprit; rien n'eût altéré le plaisir
-qu'elles avaient de se trouver ensemble, et à entretenir un commerce de
-lettres lorsqu'elles étaient séparées. Mais je l'ai dit, l'amour
-maternel dans madame de Sévigné était une passion extravagante qui a
-duré toute sa vie et qui toute sa vie fut accompagnée des mêmes
-inquiétudes et des mêmes agitations que fait éprouver tout sentiment
-profond. Cette passion était, comme dit très-bien Saint-Simon[687], le
-seul défaut de cette charmante femme. Pardonnez-le-lui donc ce défaut;
-plaignez-la d'avoir été trop éprise de sa fille, d'avoir été si jalouse
-de son affection et sans cesse tourmentée par le désir de lui plaire et
-par la crainte de n'en être pas assez aimée. Plaignez-la, mais ne la
-blâmez pas de n'avoir pas eu une imagination plus calme, un cœur moins
-facile à émouvoir, puisque cela n'était pas en sa puissance[688].
-Autant vaudrait lui reprocher, comme un tort, d'être née avec des
-cheveux blonds, parce que vous préférez les bruns.
-
- [684] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 31 mars, 27 avril, 31 mai, 2
- septembre, 18 et 25 octobre, 29 novembre, 18 et 20 décembre 1671,
- 6 et 20 janvier 1672), t. II, p. 87, 213, 264, 270, 297, 315,
- 323-327, 335, 353, édit. de G. de S.-G.
-
- [685] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671). Lettre inédite, publiée
- par M. Monmerqué, p. 13.
-
- [686] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1678), t. VI, p. 74.--_Ibid._
- (6 mai 1671), t. II, p 56, édit. de G. de S.-G.
-
- [687] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 352; t. IV,
- p. 271.
-
- [688] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février, 11 mars, 15
- avril, 6 et 23 mai, 12 juillet 1671), t. I, p. 365; t. II, p. 18,
- 56, 80, 134, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 280, édit. de
- M.--_Ibid._ (30 octobre 1673).--_Ibid._ (14, 30 juin et 3 juillet
- 1677), t. III, p. 201.--_Ibid._, t. V, p. 238, 259, 266, édit. de
- G. de S.-G.--_Ibid._ (18 septembre, 29 décembre 1679, 3 et 5
- janvier 1680), t. VI, p. 74, 121, 271, 281, 285, édit. de G. de
- S.-G.--SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan le 21 juin
- 1671, rétablie_ (par M. Monmerqué) _pour la première fois d'après
- le manuscrit autographe_; Paris, 1826, in-8º, p. 13.
-
-Écoutez comme, dès le début de sa correspondance et des premières
-lettres qu'elle échange avec madame de Grignan après leur séparation,
-elle exprime ce qu'elle sent. Madame de Grignan avait écrit qu'elle
-était jalouse de sa petite Marie-Blanche; madame de Sévigné lui répond:
-
-«Il est vrai que j'aime votre fille, mais vous êtes une friponne de me
-parler de jalousie; il n'y a ni en vous ni en moi de quoi pouvoir la
-composer. C'est une imperfection dont vous n'êtes point capable, et je
-ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan. Hélas! quand on
-trouve en son cœur toutes les préférences et que rien n'est en
-comparaison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à la jalousie
-même? Ne parlons pas de cette passion, je la déteste: quoiqu'elle vienne
-d'un fonds admirable, les effets en sont trop cruels et trop haïssables.
-Hélas! ma bonne, je suis persuadée que vous n'êtes que trop vive pour ma
-santé; elle est à présent au-dessus de toutes les craintes ordinaires.
-Je vivrai pour vous aimer, et j'abandonne ma vie à cette unique
-occupation, à toute la joie, à toute la douleur, à tous les agréments, à
-toutes les mortelles inquiétudes, enfin à tous les sentiments que cette
-passion pourra me donner[689].»
-
- [689] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 95 et 96.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t.
- II, p. 59, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 46, édit. de M.
-
-Avant, elle lui avait dit qu'elle ne pouvait recevoir ses lettres sans
-pleurer: «Je ne le puis, ma fille, mais ne souhaitez point que je le
-puisse; aimez mes tendresses, aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en
-accommode fort bien; je les aime bien mieux que des sentiments de
-Sénèque et d'Épictète. Je suis douce, tendre, ma chère enfant, jusqu'à
-la folie; vous m'êtes toute chose, je ne connais que vous. Hélas! c'est
-ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre; je me
-dévore de cette envie et du déplaisir de ne vous avoir pas assez
-écoutée, pas assez regardée; il me semble pourtant que je n'en perdais
-guère les moments: mais enfin je n'en suis pas moins contente; je suis
-folle, il n'y a rien de plus vrai; mais vous êtes obligée d'aimer ma
-folie. Je ne comprends pas comment on peut tant penser à une personne:
-n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je ne penserai plus[690].»
-
- [690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671, la troisième de cette
- date), t. I, p. 384, 385, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 297-298,
- édit. de M.
-
-Dans une autre lettre, écrite peu de temps après celle-ci, l'on trouve
-la preuve que les orages qui assombrissaient par intervalle ce touchant
-et pur amour et qui se renouvelèrent à différentes époques[691] avaient
-déjà commencé à paraître avant cette première séparation.
-
- [691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1678 et 1679), lettre 670 de l'édit. de
- M., t. V, p. 427.
-
-«Je vous prie, ma bonne, ne donnez point désormais à l'absence
-l'honneur d'avoir mis entre nous une parfaite intelligence, et de mon
-côté la persuasion de votre tendresse pour moi; quand elle aurait part à
-cette dernière chose, regrettons un temps où je vous voyais tous les
-jours, vous, ma bonne, qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux; où
-je vous entendais, vous dont l'esprit touche mon goût plus que tout ce
-qui m'a jamais plu. N'allons point faire une séparation de votre aimable
-vue et de votre amitié, il y aurait trop de cruauté à séparer ces deux
-choses; et quoique M. de Grignan dise que les absents ont toujours tort
-auprès de vous, c'est une folie; je veux plutôt croire que le temps est
-venu que ces deux choses marcheront ensemble; que j'aurai le plaisir de
-vous voir sans mélange d'aucun nuage, et que je réparerai toutes mes
-injustices passées, puisque vous voulez bien les nommer ainsi. Après
-tout, que de bons moments que je ne puis assez regretter et que je
-regrette aussi avec des larmes et des tendresses qui ne peuvent jamais
-finir! Ce discours même n'est pas bon pour mes yeux, qui sont d'une
-faiblesse étrange. Je me sens dans une disposition qui m'oblige à finir
-en cet endroit; il faut pourtant que je vous dise encore que je regarde
-le temps où je vous verrai comme le seul que je désire et qui peut être
-agréable dans ma vie[692].»
-
- [692] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 94 (6 mai 1671). Ce passage a été mutilé et
- altéré, ainsi que beaucoup d'autres, dans toutes les éditions
- subséquentes.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II,
- p. 56, édit. de G. de S.-G., ou t. II, p. 49, édit. de M.
-
-Dans une lettre écrite un mois après, et lorsque madame de Sévigné était
-aux Rochers, fort occupée de ce qui devait se passer aux états de
-Bretagne qui allaient se réunir, elle s'exprime de manière à ne nous
-laisser aucun doute que ses plus vives peines provenaient de la froideur
-de madame de Grignan, qui lui faisait craindre que la tendresse qu'elle
-avait pour elle ne fût pas réciproque, et par cette raison ne lui fût à
-charge.
-
-«Nous avons ici beaucoup d'affaires; ce qui est certain, ma bonne, et
-dont je crois que vous ne doutez pas, c'est que nous sommes bien loin
-d'oublier cette pauvre exilée. Hélas! qu'elle nous est chère et
-précieuse! Nous en parlons très-souvent; mais, quoique j'en parle
-beaucoup, j'y pense encore mille fois davantage, et jour et nuit, et en
-me promenant (car on a toujours quelques heures), et à toute heure, et à
-tout propos, et en parlant d'autre chose, et enfin comme on devrait
-penser à Dieu, si l'on était véritablement touché de son amour; il y a
-des excès qu'il faut corriger, et pour être polie, et pour être
-politique; il me souvient comme il faut vivre pour n'être pas pesante:
-je me sers encore de mes vieilles leçons[693].»
-
- [693] _Lettre écrite par madame_ DE SÉVIGNÉ _le 21 juin 1671,
- rétablie pour la première fois d'après le manuscrit autographe_;
- Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 13. Lettre mutilée dans toutes les
- éditions, rétablie par M. Monmerqué.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (21 juin 1671), t. II, p. 105, édit. de G. de S.-G. Dans
- l'édition de la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 120, le passage est
- comme dans le manuscrit autographe, sauf une faute d'impression
- grave.
-
-Trois semaines après, elle revient encore dans une autre lettre sur les
-mêmes souvenirs: «Hélas! ma fille, c'est bien moi qui dis cette chanson
-que vous me rappelez: _Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère?_
-Je le regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil
-au prix de mon sang; ce n'est pas que j'aie sur le cœur de n'avoir pas
-senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et vous proteste que je
-ne vous ai jamais regardée avec indifférence ni avec la langueur que
-donne quelquefois l'habitude; mes yeux ni mon cœur ne se sont jamais
-accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans joie et
-sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru,
-c'est alors que je la sentais plus vivement: ce n'est donc point cela
-que je puis me reprocher; mais je regrette de ne vous avoir pas assez
-vue et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m'ont
-ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose si je remplissais mes lettres
-de ce qui me remplit le cœur. Ah! comme vous dites, il faut glisser sur
-bien des pensées[694].» Malheureusement, au lieu d'y glisser, elle pèse
-quelquefois dessus de tout son poids, et éclate en reproches amers;
-c'est ainsi que, longtemps après l'époque où nous sommes arrivés,
-mécontente du départ précipité de madame de Grignan, elle trace le plan
-d'un traité sur l'amitié, et dit: «Je ferai voir dans ce livre qu'il y a
-cent manières de témoigner son amitié sans le dire, ou de dire par ses
-actions qu'on n'a point d'amitié lorsque la bouche traîtreusement assure
-le contraire. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est
-écrit[695].»
-
- [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 135.
-
- [695] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1679), t. VI, p. 191, édit.
- de G. de S.-G; t. VI, p. 11, édit. M.
-
-Le passage suivant fait encore allusion au genre de peines que madame de
-Sévigné éprouvait souvent de la part de sa fille alors même qu'elle
-jouissait du bonheur de la posséder, et il contient un reproche indirect
-et bien tendre, souvent répété dans le cours de cette correspondance.
-
-«Il y a demain un bal chez MADAME; j'ai vu chez MADEMOISELLE l'agitation
-des pierreries; cela m'a fait souvenir des tribulations passées, et plût
-à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? toute ma
-vie est pleine de repentir. Monsieur Nicole, ayez pitié de moi, et me
-faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère
-fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir
-qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et
-m'augmentez mes ennuis par les aimables et douces assurances de la
-vôtre[696].»
-
- [696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 janvier 1672), t. II, p. 353, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 298 et 299, édit. de M.
-
-Cette autre fin de lettre, qu'avaient retranchée les premiers éditeurs,
-nous révèle encore plus clairement ce qui troublait les jouissances que
-goûtait madame de Sévigné dans son affection pour sa fille. «Adieu, ma
-très-chère et très-aimable; je prendrai grand plaisir à lire le chapitre
-de la tendresse que vous avez pour moi; je vous promets de demeurer
-fixée dans l'opinion que j'en ai; mais, pour plus grande sûreté, soyez
-fixée aussi à m'en donner des marques, comme vous faites. Vous savez
-avec quelle passion je vous aime et quelle inclination j'ai eue toute ma
-vie pour vous; tout ce qui peut m'avoir rendue haïssable venait de ce
-fond; il est en vous de me rendre la vie heureuse ou malheureuse[697].»
-
- [697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 octobre 1671), t. II, p. 271, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 229, édit. de M.
-
-On voit encore, dans une autre lettre, que madame de Sévigné trouvait
-dans l'exactitude que sa fille mettait à lui écrire des preuves plus
-fortes de son attachement que dans les protestations de tendresse que
-celle-ci se croyait obligée de lui adresser pour calmer les inquiétudes
-de son cœur maternel. «Vous me voulez aimer pour vous et pour votre
-enfant: hé! ma chère fille, n'entreprenez pas tant de choses! Quand vous
-pourriez atteindre à m'aimer autant que je vous aime, ce qui n'est pas
-une chose possible, ni même selon l'ordre de Dieu, il faudrait toujours
-que ma petite fût par-dessus le marché; c'est le trop plein de la
-tendresse que j'ai pour vous[698].»
-
- [698] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 176, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 146, édit. de M.
-
-Madame de Sévigné revient encore sur ces tristes souvenirs dans une
-lettre où elle répond à des observations, fort justes peut-être, sur sa
-trop grande susceptibilité, mais dont elle ne se montre pas
-très-satisfaite.--«Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien et
-qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché dans les grandes et
-petites choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette
-_morale_ dans les mains comme du vinaigre au nez, de peur de
-s'évanouir.--Je vous avoue, ma fille, que mon cœur me fait bien
-souffrir. J'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur. Je
-suis très-contente de votre amitié. Ne croyez pas, au moins, que je sois
-trop délicate et trop difficile; ma tendresse me pourrait rendre telle,
-mais je ne l'ai jamais écoutée, et quand elle n'est point raisonnable je
-la gourmande; mais croyez-moi de bonne foi, et, dans le temps que je
-vous aime le plus et que je crois que vous m'aimez, croyez que les
-choses qui m'ont touchée auraient touché qui que ce soit au monde. Je
-vous dis tout cela pour vous ôter de l'esprit qu'il y ait aucune peine à
-vivre avec moi ni qu'il faille des observations fatigantes. Non, ma
-bonne, il faut faire comme vous faites et comme vous avez su si bien
-faire quand vous avez voulu; cette capacité qui est en vous rendrait le
-contraire plus douloureux[699].»
-
- [699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 235,
- édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 197, édit. de M.--_Lettres de
- madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726 (20
- septembre), t. I, p. 183.
-
-Madame de Grignan avait fait des réflexions morales au sujet des vaines
-inquiétudes que l'on a pour un avenir qui bien souvent ne se réalise
-pas, ou qui, s'il se réalise, nous paraît alors tout autre qu'à l'époque
-où sa prévision fut la cause de notre tourment. Nous craignons des maux
-qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos
-inclinations[700]. Et à ce sujet, pour mieux faire goûter sa morale,
-madame de Grignan avait exalté les bonnes qualités de sa mère et
-déprécié les siennes. Madame de Sévigné, qui ne pouvait être dupe d'un
-tel stratagème oratoire, lui répond avec une grande gravité: «Vous
-n'êtes point sincère quand vous me louez tant aux dépens de vous-même,
-et vous méprisant comme vous faites. Il me siérait mal de faire votre
-panégyrique à vous-même, et vous ne voulez jamais que je dise du mal de
-moi..... Vous avez un fonds de raison et de courage que j'honore; pour
-moi, je n'en ai point tant, surtout quand mon cœur prend le soin de
-m'affliger. Mes paroles sont assez bonnes; je les range comme ceux qui
-disent bien; mais la tendresse de mes sentiments me tue. Par exemple, je
-n'ai point été trompée dans les douleurs d'être séparée de vous; je les
-ai imaginées comme je les sens; j'ai compris que rien ne me remplirait
-votre place, que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur;
-que je m'ennuierais de votre absence, que je serais en peine de votre
-santé; que jour et nuit je serais occupée de vous. Je sens tout cela
-comme je l'avais prévu. Il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai
-pas la force d'appuyer; toute ma pensée glisse là-dessus, comme vous
-disiez, et je n'ai pas trouvé que le proverbe fût vrai pour moi,
-_d'avoir la robe selon le froid_. Je n'ai point de robe pour ce
-froid-là[701].»
-
- [700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 146, édit. de M.
-
- [701] _Lettres de madame_ RABUTIN CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ
- (7 août 1671), t. I, p. 155 et 156.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août
- 1671), t. II, p. 174, édit. de G.; t. II, p. 145, 146, édit. de
- M. Le texte de l'édition de la Haye est différent de celui des
- éditions modernes, et a pour date le 7 août.
-
-Cependant madame de Sévigné avait beaucoup de ressort dans le caractère,
-de la gaieté et de la vivacité; elle s'intéressait à tout, aimait le
-monde, et se plaisait dans la solitude; jouissait des personnes
-aimables, spirituelles ou instruites qu'elle rencontrait, et savait
-supporter celles dont la société était ennuyeuse, l'esprit borné ou
-futile, et assortir sa conversation à la leur. Madame de Grignan, au
-contraire, était sujette aux vapeurs; elle s'ennuyait facilement; il lui
-fallait de la compagnie, et une compagnie qui lui convînt[702]. Ce
-défaut venait en partie de son éducation et de l'habitude qu'elle avait
-contractée de la société de sa mère, de la trop grande indulgence et des
-extrêmes complaisances de celle-ci pour elle dans sa jeunesse. Le
-soufflet donné par elle à mademoiselle du Plessis le prouve[703]; et
-c'est ce qui ressort aussi évidemment de plusieurs passages des lettres
-de madame de Sévigné et notamment de celui-ci: «Vous aimer, penser à
-vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper de
-vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et
-vos peines, les vouloir souffrir pour vous s'il était possible, écumer
-votre cœur comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais
-remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est que d'aimer
-quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis: c'est une chose qu'on
-dit souvent en l'air; on abuse de cette expression, moi je la répète;
-et, sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, et cela est
-vrai[704].»
-
- [702] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 242,
- édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 203 et 204, édit. de M.
-
- [703] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671), t. II, p. 157.
-
- [704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 407, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet
- 1671), t. II, p. 159, édit. de G. de S.-G.
-
-Rien ne touchait plus madame de Sévigné que les marques de tendresse que
-lui donnait sa fille. Elle en était avide, et il semble qu'elle craint
-toujours que ce cœur, dans lequel elle voudrait habiter, ne se
-refroidisse et ne devienne indifférent pour elle. Aux premières lettres
-qu'elle reçoit de madame de Grignan, elle répond:
-
-«Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague. Je
-fonds en larmes en les lisant; il semble que vous m'écriviez des
-injures, ou que vous soyez malade, ou qu'il vous soit arrivé quelque
-accident; et c'est tout le contraire. Vous m'aimez, ma chère enfant, et
-vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs
-en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse,
-et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut
-être le plus agréable dans l'état où je suis, vous vous avisez donc de
-penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos
-sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me
-viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n'est
-comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites
-sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse. . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adieu, ma chère enfant, l'unique
-passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie; aimez-moi
-toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la
-consolation[705].»
-
- [705] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 8 et 12 (janvier 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9
- février 1671), t. I, p. 235 et 240, édit. de M.--_Ibid._, t. I,
- p. 310 et 316, édit. de G. de S.-G. La date est différente pour
- cette lettre dans l'édition de la Haye et dans les éditions plus
- modernes. Elle aura été mise par les éditeurs, et probablement
- même par les éditeurs modernes. Pour le texte nous avons préféré
- l'édition de la Haye, précisément parce que les éditeurs modernes
- se sont donné la peine de le corriger.
-
-Deux jours après, madame de Sévigné reçoit encore de nouvelles lettres
-de sa fille; et, quoique brèves, elles dissipent tous les doutes qui
-s'étaient élevés dans son esprit en trouvant sa fille si peu expansive à
-son égard lorsqu'elles étaient toutes deux ensemble.
-
-«Vos lettres, lui dit-elle, sont premièrement très-bien écrites, et de
-plus si tendres et si naturelles qu'il est impossible de ne les pas
-croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont le caractère de
-vérité qui se maintient toujours et qui se fait voir avec autorité...
-Vos paroles ne servent tout au plus qu'à vous expliquer; et, dans cette
-noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister.
-Voilà, ma bonne, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet elles
-me font et quelles sortes de larmes je répands en me trouvant persuadée
-de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans
-exception! Vous pouvez juger par là de ce que m'ont fait toutes les
-choses qui m'ont donné autrefois un sentiment contraire. Si mes paroles
-ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire
-davantage. Je suis assurée que mes vérités ont fait sur vous leur effet
-ordinaire. Mais je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau
-qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus
-aimable quand on a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert
-pour être dans votre perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi,
-il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui
-me rendait aimable. Je n'ose plus voir le monde; et quoi qu'on ait fait
-pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours comme un loup garou, ne
-pouvant faire autrement. _Peu de gens sont dignes de comprendre ce que
-je sens._ J'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité
-les autres[706].»
-
- [706] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726,
- t. I, p. 13 et 14 (mercredi 14 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (mercredi 11 février), t. I, p. 317, édit. de G. de S.-G.; t. I,
- p. 241, édit. de M. Il y a une erreur dans le chiffre contenant
- la date du mois dans l'ancienne ou les nouvelles éditions. Dans
- celles-ci, le texte original a été à tort corrigé par les
- éditeurs modernes. Les mots mis en italique sont ainsi dans
- l'édition de la Haye, parce qu'ils étaient probablement soulignés
- dans l'original.
-
-Sept jours après avoir écrit cette lettre, madame de Sévigné s'exprime
-sur le même sujet d'une manière plus significative encore dans sa
-réponse à une nouvelle lettre de sa fille.
-
-«Je vous conjure, ma chère bonne, de conserver vos yeux.--Pour les
-miens, vous savez qu'ils doivent mourir à votre service. Vous comprenez
-bien, ma belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut que je
-pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose à l'état où
-je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle
-que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que
-vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante, pourquoi
-me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je
-ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne meure de
-déplaisir de croire et de voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à
-témoin de l'état où il m'a vue autrefois. Mais quittons ces tristes
-souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure
-et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame
-de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue; pour moi, je
-vous conjure, ma bonne, d'en conserver le fond; mais plus de larmes, je
-vous en conjure: elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis
-présentement assez raisonnable, je me soutiens au besoin, et quelquefois
-je suis quatre ou cinq heures tout comme un autre; mais peu de chose me
-remet à mon premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée
-un peu trop arrêtée; vos lettres surtout, les miennes même en les
-écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà des écueils à ma
-constance, et ces écueils se rencontrent souvent. . . . . . . . . . . .
-Ah! ma bonne, je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre et vous
-embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste. Eh bien! voilà
-de ces pensées à quoi je ne résiste pas; je sens qu'il m'ennuie de ne
-vous plus avoir; cette séparation me fait une douleur au cœur et à
-l'âme, que je sens comme un mal du corps[707].»
-
- [707] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;
- la Haye, 1726, t. I, p. 18 et 21 (mercredi 18 février
- 1671).--_Ibid._, t. I, p. 329, édit. de G. de S.-G.; t. I, p.
- 251, édit. de M. C'est toujours le texte de l'édition primitive
- que nous transcrivons.
-
-Elle ne termine presque jamais sa lettre sans prier sa fille de l'aimer,
-sans renouveler le témoignage de sa tendresse par une expression vive et
-forte.--«Ma fille, aimez-moi donc toujours;--c'est ma vie, c'est mon âme
-que votre amitié;--je vous le disais l'autre jour, elle fait toute ma
-joie et toutes mes douleurs.» Dans une autre lettre: «Je souhaite, ma
-petite, que vous m'aimiez toujours; c'est ma vie, c'est l'air que je
-respire[708].» Dans une autre encore elle termine ainsi: «Je vous
-remercie de vos soins, de votre amitié, de vos lettres; ma vie tient à
-toutes ces choses-là[709].» Dans une autre enfin: «Vous êtes mon cœur
-et ma vie. _Seposto ho il cor nelle sue mani, a lei stara di farsi amar
-quanto le piace_[710].»
-
- [708] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril, 31 mai 1672), t. II, p. 28 et
- 87, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 23 et 73, édit de M.
-
- [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p. 264, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 23, édit. de M.
-
- [710] «J'ai remis mon cœur dans vos mains, et il ne tiendra qu'à
- vous de vous faire aimer autant qu'il vous plaira.» Voyez
- _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, t. I, p.
- 197. Ce passage italien a été omis dans les éditions modernes.
- Voyez Gault, t. II, p. 254; Monmerqué, t. II, p. 214.
-
-Madame de Sévigné comprenait tout ce qu'il y avait d'insensé dans
-l'excès de cette tendresse; aussi cherchait-elle à la combattre par la
-raison, par la religion, par tous les genres de distractions qui
-s'alliaient avec sa position, ses inclinations et ses devoirs; et c'est
-lorsqu'elle veut badiner de sa peine, c'est lorsque la violence de ses
-sentiments se trahit malgré ses efforts pour les comprimer qu'elle nous
-touche le plus; alors sa délirante gaieté nous serre le cœur et rend
-plus déchirant encore le cri de douleur qui la termine. Madame de
-Grignan était au château de Grignan. Elle écrit à madame de Sévigné,
-alors aux Rochers, qu'elle se fait peindre; que le comte de Grignan
-s'amuse à jouer au mail, qu'il y est très-adroit, et qu'enfin il
-embrasse sa belle-mère. Rien ne paraît plus ordinaire et plus simple que
-ces détails, rien de moins propre en apparence à émouvoir la
-sensibilité. Mais voyez l'émotion qu'ils excitent dans le sein de cette
-pauvre mère, et jugez-en par ce peu de paroles qu'elle jette sur le
-papier: «Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le
-respect, mon pauvre Grignan. Viens donc un peu jouer dans mon mail, je
-t'en conjure; il y fait si beau; j'ai tant d'envie de vous voir jouer;
-vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups! Vous êtes bien
-cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma
-petite, venez, nous causerons... Ah! mon Dieu! j'ai bien envie de
-pleurer[711].»
-
- [711] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1671), t. II, p. 94, édit. de G.
- de S.-G.; t. II, p. 78, édit. de M. Conférez encore (25 octobre
- 1671), t. II, p. 270, édit. de G. de S.-G.
-
-Au milieu des plaisirs du monde, de la musique et des danses, madame de
-Sévigné se trouvait tout à coup assaillie par le souvenir de sa fille et
-plongée dans une invincible mélancolie. Les airs d'Ytier, que sa fille
-aimait, faisaient sur elle une impression douloureuse. Au sortir d'un
-bal où elle avait assisté à Vitré, elle écrit à madame de Grignan, du
-cabinet de la duchesse de Chaulnes: «Mais sera-t-il possible, ma fille,
-que M. de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un
-moment? Quoi! je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite
-qui m'allait droit au cœur? Je meurs d'envie de pleurer au bal, et
-quelquefois j'en passe mon envie sans que personne s'en aperçoive;
-certains airs, certaines danses font cet effet très-ordinairement[712].»
-
- [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. de
- G. de S.-G.
-
-De cette éloquence du sentiment, qui s'élève quelquefois jusqu'au
-sublime, madame de Sévigné tombe dans le plaisant et le grotesque, et
-elle exprime alors non moins énergiquement ce qu'elle éprouve, comme
-dans cette fin d'une de ses lettres: «Adieu, ma très-aimable bonne, je
-ne pense qu'à vous; si, par un miracle que je n'espère ni ne veux, vous
-étiez hors de ma pensée, il me semble que je serais vide de tout, comme
-une figure de Benoît.» Ce Benoît était un artiste qui excellait à faire
-des portraits en cire; il montrait pour de l'argent, réunies dans un
-grand salon, les effigies des principaux seigneurs de la cour, revêtus
-de leurs plus brillants costumes[713]. Dans une autre lettre, où elle
-plaisante sur son défaut de mémoire, elle dit: «Nous sentons plus que
-jamais que la mémoire est dans le cœur; car quand elle ne nous vient
-pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que des lièvres[714].»
-
- [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 9 et 10, édit.
- de G. de S.-G.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_
- DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 62; t. II, p. 8, édit. de M.
-
- [714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1671), t. II, p. 220; t.
- II, p. 184, édit. de M.
-
-Cependant un jubilé était ouvert; la semaine sainte approchait, et
-madame de Sévigné, pour échapper aux pensées qu'elle se reproche et qui
-la tourmentent, se rend à Livry, afin d'y passer quelques jours dans
-une retraite pieuse, bien résolue, tant qu'elle y serait, de ne point
-écrire à sa fille. Vaine résolution!--Elle se trouve forcée de retourner
-à Paris, où elle termine les tristes et humiliants aveux commencés à
-Livry.
-
-«Ma chère bonne, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec
-l'abbé (de Coulanges, son tuteur), Hélène (sa femme de chambre), Hébert
-(son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me
-retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi au soir. Je prétends être en
-solitude; je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y
-faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup, pour toutes
-sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma
-chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je
-ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je
-n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant
-contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de
-cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse
-où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où ne vous ai-je
-point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles
-le cœur? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni
-dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous ai
-vue... Je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et je repense à
-vous. Ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai
-beau chercher cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, elle
-est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure
-sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien faible;
-pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et
-si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable: je
-vous prie de ne pas parler de mes faiblesses; mais vous devez aimer et
-respecter mes larmes, qui viennent d'un cœur tout à vous[715].»
-
- [715] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;
- la Haye, 1726, t. I, p. 47 et 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars
- 1671), t. I, p. 394, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 305, édit. de
- M.
-
-Puis encore, le surlendemain, elle reprend la plume pour faire une
-nouvelle infraction à la résolution qu'elle avait prise; et le jeudi
-saint elle écrit: «Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré
-pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour
-faire mes pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais
-résolu, et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une chose étrange
-qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles
-étaient encore; sur cela, on songe au présent; et quand on a le cœur
-comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre
-maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour
-vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence
-n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous
-rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue
-ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des
-ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans
-ces jardins dont vous seriez charmée; tout cela m'a plu. Je n'avais
-jamais été à Livry la semaine sainte. Hélas! que je vous y ai souhaitée!
-Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente
-de celle-ci. Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. Je veux demain
-aller à la Passion du P. Bourdaloue et du P. Mascaron. J'ai toujours
-honoré les belles Passions. Adieu, ma chère petite; voilà ce que vous
-aurez de Livry; j'achèverai cette lettre à Paris. Si j'avais eu la force
-de ne vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce
-que j'ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde;
-mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à
-vous en parler. Ah! ma bonne, que cela est faible et misérable[716]!»
-
- [716] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;
- la Haye, 1726, t. I, p. 49 et 50.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mars
- 1671), t. I, p. 396, édit. de G. de S.-G.
-
-Elle retourne à Paris, et revient ensuite à Livry; mais en s'y rendant
-elle avait été dîner à Pomponne avec son vieil ami, le père du marquis
-de Pomponne, et Arnauld d'Andilly, dont les sages admonitions firent sur
-elle une forte impression, sans qu'elle en devînt plus raisonnable.
-Voici ce qu'elle écrit à sa fille de cet homme vénérable, âgé alors de
-quatre-vingt-trois ans: «Je le trouvai dans une augmentation de sainteté
-qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda
-très-sérieusement; et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me
-dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une
-jolie païenne; que je faisais de vous une idole de mon cœur; que cette
-sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me
-parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi: il me dit tout cela
-si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures
-de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai, et
-vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai: le rossignol,
-le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forêts; je m'y
-suis promenée le soir toute seule, j'y ai trouvé toutes mes tristes
-pensées; mais je ne veux plus vous en parler[717].»
-
- [717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1671), t. II, p. 46, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 39, édit. de M.--Conférez, sur Arnauld
- d'Andilly et de Pomponne, la deuxième partie de ces _Mémoires_,
- p. 265 et 269, et ci-dessus, chap. III, p. 72.
-
-Elle était bien loin de pouvoir garder cette résolution, qui ne fut
-jamais prise par elle sérieusement, puisque, encore près d'un an après
-la date de cette lettre, elle avoue qu'elle se trouve dans des
-dispositions toutes différentes, et que tout renouvelait ses douleurs.
-Le cardinal de Retz avait quitté sa retraite pour faire à Paris une
-courte apparition; il y avait été reçu par M. de la Rochefoucauld,
-madame de la Fayette et madame de Sévigné avec un empressement et une
-cordialité proportionnés à l'affection sincère qu'il avait dans tous les
-temps inspirée à ses anciens amis[718]. Madame de Sévigné parle ainsi de
-lui à sa fille: «Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal; Corneille lui
-a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui fait souvenir
-des anciennes. Molière lui lira samedi _Trissotin_[719], qui est une
-fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et son _Art
-poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime
-de tout son cœur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos
-louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas!
-quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est
-capable de nous consoler; pour moi, je serais très-fâchée d'être
-consolée; je ne me pique ni de fermeté ni de philosophie; mon cœur me
-mène et me conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir
-mandé) que la vraie mesure du cœur c'est la capacité d'aimer; je me
-trouve d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de
-vanité si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma
-place[720].»
-
- [718] Sur le cardinal de Retz, conférez ci-dessus, chap. VI, p.
- 109-115.
-
- [719] Conférez sur ce passage les notes et éclaircissements à la
- fin du présent volume.
-
- [720] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- t. I, p. 247.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 415,
- édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 353, édit. de M.
-
-Les Rochers, où madame de Sévigné avait tant de fois goûté le plaisir de
-se trouver seule avec sa fille, font sur elle la même impression que
-Livry lorsqu'elle y rentre pour la première fois après le départ de
-madame de Grignan, et elle écrit: «Enfin, ma fille, me voici dans ces
-pauvres _Rochers_: peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit
-cabinet, ces livres, cette chambre sans mourir de tristesse? Il y a des
-souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres qu'on a
-peine à les supporter. Ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne
-comprenez-vous pas bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme
-le mien?--J'ai quelquefois des rêveries, dans ces bois, d'une telle
-noirceur que j'en reviens plus changée que dans un accès de
-fièvre[721].»
-
- [721] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 84 et 85; t.
- II, p. 70 et 71.
-
-Un an après que sa fille l'eut quittée, le jour anniversaire où elle la
-maria, dans ce même couvent des sœurs de Sainte-Marie du Faubourg, où
-elle la fit élever, madame de Sévigné se trouva saisie d'une si forte
-douleur qu'elle ne put s'empêcher de prendre la plume pour exprimer tout
-ce qu'elle ressentait. «Me voici dans un lieu, ma bonne, qui est le lieu
-du monde où j'ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et
-le plus amèrement. La pensée m'en fait encore tressaillir. Ma bonne, je
-n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions. J'ai pensé
-mourir dans ce jardin, où je vous ai vue mille fois; je ne veux point
-vous dire en quel état je suis: vous avez une vertu sévère qui n'entre
-point dans la faiblesse humaine. Il y a des heures, des moments où je ne
-suis pas la maîtresse; je suis faible, et je ne me pique point de ne
-l'être pas[722].»
-
- [722] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 231.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II,
- p. 365; édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 309, édit. de M. (29
- janvier 1672).
-
-Madame de Sévigné fut vivement touchée de l'exactitude que madame de
-Grignan mettait à lui écrire. «Dès que j'ai reçu une de vos lettres, lui
-dit-elle, j'en voudrais tout à l'heure une autre; je ne respire que d'en
-recevoir.» Elle lui témoigne sans cesse le plaisir qu'elle ressent
-lorsque ses lettres lui parviennent; ses inquiétudes, ses impatiences
-quand elles n'arrivent pas aussitôt qu'elle les espère; la consolation
-et le soulagement que leur lecture lui procure. Elle cherche à
-l'encourager dans cette voie par des éloges souvent répétés[723]. Mais
-toutefois, au milieu de toutes ces louanges, on aperçoit quelquefois ce
-qui manquait aux lettres de madame de Grignan pour être entièrement du
-goût de sa mère. Puisqu'elle l'invite à ne jamais quitter le naturel,
-qui, selon elle, «surpasse un style parfait,» c'est que sa fille tombait
-souvent dans l'affectation. Les observations de madame de Sévigné
-produisaient leur effet: non que madame de Grignan adoptât les idées de
-sa mère sur les points importants de philosophie, de religion, de
-littérature; madame de Grignan avait au contraire sur toutes ces
-matières des opinions très-arrêtées, qui en bien des points différaient
-de celles de sa mère; mais elle devait à celle-ci une partie de son
-instruction. Pour l'italien, elle n'avait pas eu d'autre maître[724]; et
-le témoignage de tout le monde, comme son propre jugement, lui faisait
-sentir combien, dans le commerce épistolaire, sa mère lui était
-supérieure par l'esprit, les saillies et le prestige de l'imagination.
-Dès son enfance, et dans le court séjour qu'elle avait fait au couvent
-de Sainte-Marie de Nantes, elle avait eu soin de garder les lettres
-qu'elle recevait de madame de Sévigné[725]. Depuis elle ne cessa jamais
-de les conserver religieusement; et soit que ce soin fût dû à la piété
-filiale ou à l'excellence de son goût, on ne lui en est pas moins
-redevable du plus admirable recueil dont notre littérature puisse se
-glorifier. Mais peut-être est-ce à sa vanité qu'on doit attribuer la
-destruction de ses propres lettres, qui eussent jeté tant de jour sur
-celles de sa mère et que celle-ci, sans nul doute, avait conservées
-comme un précieux trésor. Il est certain que madame de Grignan ne
-paraissait pas contente des lettres qu'elle écrivait. Madame de Sévigné
-la gronde souvent sur son excès de modestie[726]. «Vous me déplaisez,
-lui dit-elle, mon enfant, en parlant comme vous faites de vos aimables
-lettres. Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit, de
-votre style, de vous comparer à la princesse d'Harcourt? Où prenez-vous
-cette fausse et offensante humilité?»
-
- [723] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 20 mars, 8, 10, 15 et 17
- avril, 13 mai et 9 juillet 1671), t. II, p. 331, 333, 388, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 5, 13, 51, 29, 54, 124, édit. de M.
-
- [724] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G.
- de S.-G.; t. I, p. 276, édit. de M. «Ne m'aimez-vous pas de vous
- avoir appris l'italien?»
-
- [725] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars et 5 novembre 1671), t. I, p.
- 375, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 289, édit. de M. «Si vous
- êtes encore de l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que
- vous gardiez mes lettres.»
-
- [726] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 285, édit. de M.
-
-Par là nous apprenons que la princesse d'Harcourt, la fille de Brancas
-le distrait[727], avait peu d'esprit; mais c'était une belle femme, et
-sous ce rapport la comparaison n'avait rien d'humiliant pour madame de
-Grignan. La princesse d'Harcourt se trouvait enceinte en même temps que
-cette dernière, ce qui était une conformité de plus[728].
-
- [727] Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, était cousin germain
- maternel de M. de Grignan; et lui ainsi que sa femme et le comte
- de Brancas ont comparu au contrat de mariage de M. de Grignan.
- Voyez chapitre VIII, p. 129.
-
- [728] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 432, de la collection de
- Petitot et Monmerqué.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mai 1671), t. II,
- p. 53, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 44, édit. de M.--(23 mai
- 1667), t. I, p. 116 et note, édit. de M.; t. I, p. 163, édit. de
- G.
-
-Madame de Sévigné savait que sa fille montrait ses lettres[729] ou les
-lisait aux personnes de sa connaissance en supprimant les louanges
-qu'elle lui donnait et ce qui lui était personnel; ce dont sa mère lui
-savait très-mauvais gré, car elle en agissait tout autrement. «Mais vous
-êtes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres! Où est
-donc ce principe de cachoterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il
-avec quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan?
-Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la
-Gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je
-vous mande, friponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens,
-celles que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé
-mourir, et que je pleure tous les jours, _pour qui? pour une ingrate_.
-Je veux qu'on voie que vous m'aimez, et que, si vous avez mon cœur tout
-entier, j'ai une place dans le vôtre.»
-
- [729] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 268, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 283, édit. de M.
-
-Cette certitude qu'avait madame de Sévigné que les lettres qu'elle
-écrivait à sa fille étaient souvent lues par M. de Grignan, auquel elles
-plaisaient beaucoup[730], et aussi par d'autres personnes, ne la gênait
-nullement. Jamais elle ne se corrigeait, et elle n'avait, comme elle le
-dit, qu'un trait de plume[731].
-
- [730] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 437, édit. de
- G. de S.-G.
-
- [731] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 408, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M.
-
-Aussi savait-elle très-bien qu'il lui échappait beaucoup d'incorrections.
-«Est-il possible, dit-elle à madame de Grignan, que mes lettres
-vous soient agréables au point où vous me le dites? Je ne les
-sens point telles en sortant de mes mains; je crois qu'elles le
-deviennent quand elles ont passé par les vôtres. Enfin, ma chère enfant,
-c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, de la manière dont vous
-en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement.
-M. de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos _madames_ y
-prend goût; nous trouvons que c'est un bon signe pour elle, car mon
-style est si négligé qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
-pouvoir s'en accommoder[732].»
-
- [732] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 270, édit.
- de M.; t. II, p. 320, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (15 janvier
- 1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 293, édit.
- de M.
-
-Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille en matière de style.
-«Je suis ravie, lui dit-elle, que vous ayez approuvé mes lettres; vos
-approbations et vos louanges sincères me font un plaisir qui surpasse
-tout ce qui me vient d'ailleurs[733].»
-
- [733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671), t. II, p. 35, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 29, édit. de M.--_Lettres de madame_
- RABUTIN-CHANTAL, etc., édition de la Haye, 1726, t. I, p. 77 et
- 78.--_Ibid._ (23 mars 1671), t. I, p. 391 et 392.
-
-Madame de Sévigné écrivait à sa fille à toutes les heures du jour,
-souvent le matin, après dîner, après souper, quelquefois fort tard dans
-la nuit[734], non-seulement chez elle, mais chez ses parents et chez ses
-amis, chez toutes les personnes où elle était assez libre pour pouvoir
-le faire; chez sa tante de la Trousse, chez son cousin de Coulanges,
-chez madame de la Fayette. Autrement, quand elle dînait en ville, si le
-départ de la poste l'exigeait, elle rentrait chez elle pour expédier son
-courrier. Le plus souvent aussi elle commençait ses lettres à sa fille
-bien avant le jour du départ; c'est ce qu'elle appelait écrire de
-provision[735], ou, comme elle le dit plaisamment, faire comme Arlequin,
-qui répond avant d'avoir reçu la lettre. Elle continuait quelquefois la
-même lettre pendant trois jours de suite, ce qui explique l'extrême
-longueur de quelques-unes; et comme souvent, en achevant, elle avait
-oublié ce qu'elle avait dit en commençant, elle revenait sur les mêmes
-nouvelles. «Quand je m'aperçois, dit-elle, de ces répétitions, je fais
-une grimace épouvantable; mais il n'en est autre chose, car il est tard;
-je ne sais point raccommoder, et je fais mon paquet. Je vous mande cela
-une fois pour toutes, afin que vous excusiez cette radoterie[736].»
-Elle écrivait avec rapidité, et ses lettres étaient, selon elle, tracées
-avec la plume des vents[737]. Elle aimait à faire ce qu'elle appelait
-des réponses à la chaude, c'est-à-dire sous l'impression de la lettre
-qu'elle venait de lire[738]. Quand elle écrivait en compagnie, soit chez
-elle, soit chez les autres, elle s'interrompait souvent pour laisser
-écrire dans ses lettres quelques-unes des personnes présentes[739]. Elle
-recevait des lettres de sa fille exactement tous les trois jours, et
-rarement pouvait-elle s'empêcher de verser quelques larmes en les
-lisant[740]. Afin qu'elles lui fussent remises plus promptement, elle
-avait gagné un commis de Louvois, qui remettait à son domestique les
-lettres qui lui étaient adressées aussitôt leur arrivée et avant
-qu'elles fussent distribuées aux facteurs. Ce commis, qui se nommait
-Dubois, elle l'appelait _son petit ami_. Lorsque Louvois emmena
-Dubois avec lui à l'armée, elle eut grand soin de se procurer à
-l'administration des postes un autre _petit ami_ qui lui rendît le même
-service[741]. Elle témoigne plaisamment son admiration pour la poste,
-et, comme il lui arrive souvent, sa raillerie se transforme en
-réflexions justes et philosophiques. «Je suis en fantaisie, écrit-elle à
-madame de Grignan, d'admirer l'honnêteté de messieurs les postillons,
-qui sont incessamment sur les chemins pour porter et rapporter vos
-lettres; enfin, il n'y a jour de la semaine où ils n'en portent
-quelqu'une à vous ou à moi. Il y en a toujours à toutes les heures par
-la campagne. Les honnêtes gens! qu'ils sont obligeants! et que c'est une
-belle invention que la poste, et un bel effet de la Providence que la
-cupidité[742]!»
-
- [734] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1671), t. II, p. 325, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 275, édit. de M.
-
- [735] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc., édit. de la
- Haye, 1726, t. I, p. 213 (23 déc. 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15
- avril 1671), t. II, p. 18; t. II, p. 316, édit. de G. de S.-G; t.
- II, p. 15, édit. de M.
-
- [736] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1672 et 27 mai 1680), t. II, p.
- 422, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 359, édit. de M.--_Ibid._
- (30 mars 1672), t. II, p. 437, édit. de G. de S.-G.; t. II, p.
- 269, édit. de M.
-
- [737] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 442; t. II, p.
- 373.--_Ibid._ (23 mars 1671), t. I, p. 391 et 392, édit. de G. de
- S.-G.
-
- [738] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1672), t. II, p. 422, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 359, édit. de M.
-
- [739] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 18 mars 1671, 2e lettre), t. I, p.
- 362 et 383, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 279 et 296, édit.
- de M.--_Ibid._ (4 avril 1671), t. II, p. 3 et 5, édit. de
- M.--_Ibid._ (24 avril 1671), t. II, p. 36, édit. de G. de S.-G.;
- t. II, p. 33, édit. de M. Un grand nombre d'autres exemples
- pourraient être cités.
-
- [740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 381-385, édit.
- de G. de S.-G.; t. I, p. 296, édit. de M.
-
- [741] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 avril 1672), t. II, p. 468, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 394, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1672),
- t. III, p. 33, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 444, édit. de M.
-
- [742] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 114, édit. de M.
-
-Lorsque les lettres de madame de Grignan n'arrivaient pas aux jours et
-aux heures fixés, elle était aussitôt désespérée et en proie à de
-mortelles inquiétudes. Le 17 juin, elle écrit des Rochers à
-d'Hacqueville: «Enfin voilà le second ordinaire que je ne reçois point
-de nouvelles de ma fille; je tremble depuis la tête jusqu'aux pieds, je
-n'ai pas l'usage de raison; je ne dors point, et si je dors, je me
-réveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir... Mais,
-mon cher monsieur, d'où cela vient-il? Ma fille ne m'écrit-elle plus?
-est-elle malade? Ah! mon Dieu! que je suis malheureuse de n'avoir
-personne avec qui pleurer[743]!»
-
- [743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1671), t. II, p. 101, édit. de G.
- de S.-G.--_Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ; Paris,
- Klostermann, 1814, in-8º, p. 197 (mercredi 17 juin).
-
-Enfin les lettres de madame de Grignan, qui avaient été envoyées à
-Rennes à son fils, arrivent à madame de Sévigné trois jours après la
-lettre qu'elle a écrite à d'Hacqueville. «Bon Dieu! dit-elle à sa fille,
-que n'ai-je point souffert pendant deux ordinaires que je n'ai point eu
-de vos lettres? Elles sont nécessaires à ma vie; ce n'est point une
-façon de parler, c'est une grande vérité[744].»
-
- [744] _Lettre écrite par madame_ DE SÉVIGNÉ (le 21 juin 1671),
- _rétablie d'après le manuscrit original_; 1826, in-8º, p.
- 3.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 103, édit. de G. de S.-G.; t.
- II, p. 85, édit. de M.; t. I, p. 118, édit. de la Haye, 1626.
-
-Une autre cause d'inquiétude pour madame de Sévigné, dans sa
-correspondance avec madame de Grignan, était lorsque les lettres qu'elle
-adressait à celle-ci ne lui parvenaient pas; alors elle soupçonnait
-qu'elles avaient été ouvertes et interceptées par les agents du
-gouvernement. Ceci explique les déguisements de noms et les mots
-couverts dont madame de Sévigné se sert pour communiquer à sa fille des
-nouvelles du roi et de la cour. «Je veux revenir à mes lettres qu'on ne
-vous envoie point; j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre?
-croyez-vous qu'on les garde? Hélas! je conjure ceux qui prennent cette
-peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture et le
-chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs, ayez soin de les recacheter,
-afin qu'elles arrivent tôt ou tard[745].»
-
- [745] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 385, édit. de
- G.; t. I, p. 297, édit. de M.
-
-Les correspondances que madame de Sévigné entretenait avec madame de
-Grignan, avec Bussy et avec quelques amis intimes n'étaient pas les
-seules. Par les plaintes qu'elle forme, on voit qu'on aimait à recevoir
-de ses lettres et qu'on saisissait le moindre prétexte pour lui écrire
-et en obtenir une réponse. Elle écrit des Rochers à madame de Grignan:
-«Je suis accablée des lettres de Paris; surtout la répétition du
-mariage de MONSIEUR me fait sécher sur pied; je suis en butte à tout le
-monde, et tel qui ne m'a point écrit se réveille pour mon malheur, afin
-de me l'apprendre[746].»
-
- [746] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1671), t. II, p. 265, 266,
- édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 244, édit. de M.
-
-La correspondance de madame de Sévigné avec sa fille ne ressemblait, ne
-pouvait ressembler à aucune autre. C'était la continuation de ces
-épanchements de cœur, de ces causeries délicieuses, de ces confidences
-intimes qui avaient eu lieu entre la mère et la fille lorsqu'elles
-étaient réunies, surtout depuis que le mariage de M. de Grignan les
-avait entraînées plus fréquemment toutes deux à la cour et dans la haute
-société. Dès lors elles avaient été obligées de prendre leur part des
-agitations, des anxiétés que le choc des intérêts, des rivalités, des
-ambitions excite sans cesse dans le tourbillon du monde; et elles
-éprouvèrent plus que jamais le besoin de se communiquer mutuellement
-leurs idées, leurs sentiments, leurs réflexions; de se raconter l'une à
-l'autre ce qu'elles voyaient, ce qu'elles apprenaient, ce qu'elles
-entendaient, ce qu'elles observaient dans les cercles qui s'occupaient
-d'elles et dont elles étaient occupées.
-
-Depuis que madame de Grignan, par son séjour en Provence, se trouvait
-écartée de la cour et de la société de la capitale, elle était plus que
-jamais tourmentée du désir de connaître ce qui s'y passait, et ce que
-faisait, ce que disait, ce que pensait sa mère. Celle-ci était charmée
-d'avoir des occasions, qui se renouvelaient sans cesse, de se rendre
-nécessaire; son plaisir, sa consolation étaient dans son commerce de
-lettres avec sa fille. «Vous ne me parlez point assez de vous, lui
-dit-elle; j'en suis nécessiteuse, comme vous l'êtes de folies; je vous
-souhaite toutes celles que j'entends; pour celles que je dis, elles ne
-valent plus rien depuis que vous ne m'aidez plus: vous m'en inspirez, et
-quelquefois aussi je vous en inspire. C'est une longue tristesse, et qui
-se renouvelle souvent, d'être loin d'une personne comme vous[747].»
-
- [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 36, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 30, édit. de M.
-
-Elle savait gré à sa fille de se plaire à la lecture de ses lettres. «Il
-y a plaisir, lui dit-elle, à vous envoyer des folies; vous y répondez
-délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant les gens que quand on
-croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive qu'ils n'y
-prennent pas garde ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous n'avez pas
-cette cruauté; vous êtes aimable en tout et partout; hélas! combien vous
-êtes aimée aussi! combien de cœurs où vous êtes la première! Il y a peu
-de gens qui puissent se vanter d'une telle chose[748].»
-
- [748] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 302, édit de M.
-
-Madame de Grignan, qui cependant n'aimait ni à écrire ni à lire de
-longues lettres[749], trouvait toujours trop courtes les lettres de sa
-mère[750]; et c'est au désir que celle-ci avait de l'intéresser, de la
-distraire, de l'amuser que nous devons cette variété de récits, de
-portraits, de bons mots, de saillies, d'anecdotes, de récits joyeux ou
-touchants, ce tableau mouvant du monde de cette époque, qu'on trouve
-dans les lettres adressées par madame de Sévigné à madame de Grignan.
-«Ne vous trompez-vous point, lui écrit-elle, dans l'opinion que vous
-avez de mes lettres? L'autre jour, un pendard d'homme, voyant ma lettre
-infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela. J'en tremblai,
-sans dessein toutefois de me corriger, et, me tenant à ce que vous m'en
-dites, je ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui
-vous puisse divertir. Pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que
-le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin
-après[751].» On a dit que c'était par le désir qu'avait madame de
-Sévigné de plaire à sa fille qu'elle s'était laissé entraîner à des
-traits de médisance, à des sarcasmes virulents, à des jugements injustes
-envers les personnes qui déplaisaient à celle qu'elle aimait tant;
-tandis qu'elle se montre pleine d'équité, d'indulgence et de bonté pour
-toutes celles qu'elle fréquentait, quand elles n'étaient pas frappées
-par cette cause de réprobation. De là on a généralement conclu que
-madame de Grignan, déjà convaincue d'être froide et dédaigneuse, était
-en outre envieuse et malveillante. Raisonner ainsi, c'est peut-être
-commettre une grande injustice envers la fille, par le désir qu'on a
-d'écarter de la mère des reproches mérités et de trouver réunies en elle
-toutes les perfections. Les lettres que madame de Grignan avait écrites
-auraient pu nous éclairer sur ce point; et précisément le soin que l'on
-a eu de les faire disparaître et les conseils et les exhortations
-auxquels quelques-unes donnent lieu dans les réponses[752] qui lui sont
-faites par sa mère font présumer qu'on a deviné le motif qui les a fait
-anéantir.
-
- [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 298, édit de M.
-
- [750] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1672), t. II, p. 345,
- 347, 352, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 292, 294, 298, édit. de
- M.
-
- [751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 janvier 1672), t. II, p. 352, édit.
- de G. de S.-G.; t. II, p. 298, édit. de M.
-
- [752] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 22 septembre 1679), t. VI, p.
- 121, 132, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22 août 1675), t. IV, p.
- 47, édit. de G. de S.-G.--(24 mai 1694, lettre de Coulanges à
- madame de Sévigné), t. XI, p. 34, édit. de G. de S.-G.
-
-Quoi qu'il en soit, ce qui permettait à madame de Sévigné de donner
-toute liberté à sa plume quand elle écrivait à sa fille, c'est qu'elle
-connaissait sa prudence et sa discrétion. Elle savait que madame de
-Grignan ne communiquait les lettres qu'elle recevait d'elle qu'avec une
-grande réserve. Jamais surtout madame de Sévigné n'eut un seul instant
-la pensée que ses lettres à sa fille pussent être imprimées. Celles qui
-avaient fait le plus de bruit dans la société et dont on avait tiré des
-copies étaient écrites à d'autres personnes sur des sujets futiles et
-sans importance[753]. On n'imprimait pas alors de correspondance ou de
-_mémoires_ qui pussent éclairer l'histoire ou révéler les secrets des
-familles. Les recueils de lettres recherchés du public et donnés après
-la mort de ceux qui les avaient écrites roulaient toujours sur
-d'élégantes bagatelles, ou n'étaient que des jeux d'esprit. De toutes
-les lettres de Voiture, tant renommé pour le genre épistolaire, son
-neveu Pinchesne n'a songé à publier que les lettres galantes ou
-complimenteuses. Des nombreuses et importantes dépêches que Voiture a dû
-écrire dans ses missions diplomatiques, pendant ses fréquents séjours en
-pays étranger, il ne nous en reste pas une seule, ou du moins aucune n'a
-encore vu le jour.
-
- [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. III, p. 78, édit. de
- M.; t. III, p. 150, édit. de G. de S.-G.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-1671-1672.
-
- Le meilleur résultat des lettres de madame de Sévigné est de nous
- la bien faire connaître.--La plupart des lettres qu'elle avait
- écrites semblent perdues.--De la correspondance qu'elle avait
- entretenue avec M. de Pomponne.--Détails sur ce ministre.--De la
- correspondance de madame de Sévigné avec d'Hacqueville.--Comment
- elle trace le caractère de celui-ci lorsqu'il devient amoureux de
- la fille du maréchal de Gramont.--De la correspondance de madame
- de Sévigné avec Corbinelli.--Avec madame de la Fayette et M. de la
- Rochefoucauld.--Détails sur l'une et sur l'autre.--De la
- correspondance de madame de Sévigné avec M. et madame de
- Coulanges.--Détails sur l'un et sur l'autre.--De la correspondance
- de madame de Sévigné avec son fils.--Caractère de celui-ci.--Ses
- travers de jeunesse.--Sa tendresse pour sa mère.--Nouveaux détails
- sur la correspondance de madame de Sévigné avec sa fille.
-
-Poursuivons le sujet commencé dans le précédent chapitre; et avant de
-conduire madame de Sévigné aux états de Bretagne et de lui faire
-entreprendre son grand voyage en Provence, avant de rechercher ce que
-les lettres qui nous restent d'elle nous apprennent sur l'histoire et
-les mœurs de son temps, voyons ce qu'elles nous font connaître sur
-elle-même; étudions-la (elle en vaut la peine), étudions-la dans ses
-confidences les plus intimes, dans ses plus grandes indiscrétions, dans
-ses aveux les plus imprudents, et nous trouverons que, malgré ses
-faiblesses, peu de femmes peuvent lui être comparées pour l'élévation de
-l'âme, les qualités du cœur, les lumières de l'esprit et le talent
-d'écrire. Qu'on ne s'y méprenne pas; elle eut de bonne heure le
-sentiment de son talent épistolaire; et quoique jamais elle ne fût prise
-de la vanité de croire qu'elle pût, comme son amie madame de la Fayette,
-faire un livre et occuper les imprimeurs, elle savait que les moyens de
-plaire que lui donnait dans la société sa belle et vive imagination se
-retrouvaient en elle plus forts et plus séduisants encore au bout de sa
-plume et dans le silence du cabinet. Née pour le grand monde avant
-d'être absorbée par sa passion maternelle, avant que son amour-propre,
-son ambition, son orgueil fussent concentrés dans sa fille, elle était
-coquette, partout et toujours. Elle voulait se montrer aimable à tous
-ceux qui lui plaisaient et à qui elle plaisait. Seule, et en leur
-absence, elle se rendait présente à eux par ses lettres et le charme de
-son esprit; aussi devons-nous beaucoup regretter ce qu'elle écrivit dans
-son bel âge, lorsqu'elle-même en butte aux séducteurs elle s'intéressait
-aux intrigues galantes dont elle était entourée. Quelques courtes
-lettres écrites à Ménage, à Bussy, deux billets à Lenet[754], un billet
-en italien à la marquise d'Uxelles[755], voilà tout ce qui nous reste
-d'elle de ces premiers temps; mais cela suffit pour nous montrer que dès
-lors même elle croyait pouvoir se rendre digne de la louange que Ménage
-lui avait donnée dans les vers qu'il composa sur son portrait:
-
- .. Questa; questa è la man leggiadra e bella Ch' ogni cor prende, e,
- come vuol, l'aggira[756].
-
- [754] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, publiées par M.
- Vallet de Viriville dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844.
- (Dans la première de ces lettres, datée de minuit, ces mots: «Si
- je n'étais prête d'aller aux Quinze-Vingts,» veulent dire, Si je
- n'étais prête à fermer les yeux et à me coucher.)
-
- [755] _Billet italien de madame_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise
- d'Uxelles, suivi d'une lettre de madame de Grignan à la même_,
- publié par M. Monmerqué; Paris, 1844, p. 10-13.
-
- [756] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 8e édit., p. 325. Sopra il
- ritratto della marchesa di Sevigni, sonetto II.
-
-Malheureusement le plus grand nombre des lettres qu'elle avait écrites à
-toutes les époques semblent perdues pour toujours.
-
-De toutes les correspondances que madame de Sévigné avait engagées avec
-diverses personnes, les plus regrettables sont celles avec son fils,
-avec M. et madame de Coulanges, avec madame de la Fayette et le duc de
-la Rochefoucauld, avec le cardinal de Retz, avec Corbinelli, avec
-d'Hacqueville et avec M. de Pomponne.
-
-Ce fut une grande joie pour madame de Sévigné[757] lorsque de Pomponne,
-qui était ambassadeur en Suède, fut rappelé de son ambassade et fait
-secrétaire d'État des affaires étrangères en remplacement de M. de
-Lionne, décédé. L'opinion de son mérite et son intégrité avaient pu
-seules déterminer le roi à faire ce choix; car de Pomponne, ainsi que
-nous l'avons fait connaître, avait été, comme ami de Fouquet, pendant
-quelque temps en disgrâce[758]; et de plus il appartenait à une famille
-dont tous les membres s'étaient en quelque sorte illustrés par leur
-dévouement au jansénisme. Aussi tous ceux qui tenaient à ce parti
-célébrèrent-ils son avénement au pouvoir comme un triomphe; l'un d'eux
-fit à ce sujet les vers suivants:
-
- Élevé dans la vertu
- Et malheureux avec elle,
- Je disais: A quoi sers-tu,
- Pauvre et stérile vertu?
- Ta droiture et tout ton zèle,
- Tout compté, tout rabattu,
- Ne valent pas un fétu.
- Mais voyant que l'on couronne
- Aujourd'hui le grand Pomponne,
- Aussitôt je me suis tu.
- A quelque chose elle est bonne[759].
-
- [757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 189,
- édit. de M.; t. II, p. 225, édit. de G. de S.-G.
-
- [758] Conférez ci-dessus, chap. I, p. 14, et la deuxième partie
- de ces _Mémoires_, p. 265 et 269.
-
- [759] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 368, édit. de G. de S.-G.; t.
- II, p. 312, édit. de M., en note.
-
-De Pomponne, devenu ministre, mit plus d'empressement que jamais à
-resserrer les nœuds d'amitié qui l'unissaient à madame de Sévigné;
-voici comment elle en écrit à sa fille: «J'eus hier une heure de
-conversation avec M. de Pomponne; il faudrait plus de papier qu'il n'y
-en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous
-revoir; il sait écouter aussi bien que répondre, il me donne toujours de
-l'esprit; le sien est tellement aisé qu'on prend sans y penser une
-confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense: je
-connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir
-m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je
-sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec
-lui vous serait très-utile. Nous sommes demeurés d'accord de nous
-écrire; il aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme
-celui de l'éloquence même[760].»
-
- [760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 février 1673), t. II, p. 368; t. II,
- p. 312, édit. de M.
-
-Madame de Sévigné ne se trompa pas. Par M. de Pomponne elle obtint sur
-les affaires de la Provence une influence heureuse pour son gendre, et
-dont celui-ci fut reconnaissant. Il est certain que, si l'on retrouvait
-les lettres qu'elle écrivit à ce ministre pendant ces deux années, nous
-verrions qu'elles sont au nombre des plus correctes et des mieux faites
-de toutes celles qu'elle a écrites[761].
-
- [761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 novembre 1672), t. III, p. 129,
- 144, 145, édit. de M.; t. III, p. 209, 228 à 230, édit. de G. de
- S.-G.
-
-La correspondance de madame de Sévigné avec le cardinal de Retz, pendant
-qu'il était dans sa retraite de Commercy, devait être très-active, et
-nous aurait appris beaucoup de particularités intéressantes sur
-elle-même. Cette correspondance était très-intime: Retz avait contribué
-au mariage de madame de Sévigné; il fut le parrain de Pauline de
-Grignan, et dans tous les temps il donna à toute la famille des preuves
-d'affection et d'amitié.
-
-Mais une des correspondances perdues de madame de Sévigné qui semblait
-nous promettre le plus de particularités sur elle-même et sur les
-personnages de son temps est celle qu'elle entretenait avec
-d'Hacqueville, ce confident des affaires les plus secrètes de ses amis,
-cet ami _inépuisable_, si actif à obliger qu'il semblait se multiplier,
-si bien qu'on ne parlait de ses actes qu'en mettant son nom au pluriel,
-et en disant _les d'Hacquevilles_. Mais son écriture était
-indéchiffrable, et madame de Sévigné n'avait aucun plaisir à recevoir de
-ses lettres; elle ne devait donc lui écrire que par nécessité, et fort
-brièvement: les lettres qu'elle lui adressait étaient peu remarquables;
-mais elle s'intéressait beaucoup à lui, et il lui a fourni dans sa
-correspondance avec sa fille une des pages les plus piquantes qu'elle
-ait écrites. Madame de Sévigné avait mandé à madame de Grignan que ce
-d'Hacqueville, dont ses amis redoutaient l'austère sagesse, était devenu
-amoureux de la fille du maréchal de Gramont, privée d'un œil et sans
-attraits, mais très-jeune[762]. D'Hacqueville s'en défendait, et madame
-de Grignan ne pouvait croire à cette ridicule faiblesse de la part de
-cet ancien et prudent ami. Elle trouvait que son caractère bien connu et
-son âge le défendaient suffisamment contre de tels soupçons. Sa mère lui
-répond: «Vous me demandez les symptômes de cet amour: c'est premièrement
-une négative vive et prévenante; c'est un air d'indifférence qui prouve
-le contraire; c'est le témoignage de gens qui voient de près, soutenu de
-la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la
-machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires pour
-vaquer à un seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens
-amoureux: Vraiment il faut être bien fou, bien insensé! Quoi, une jeune
-femme! Voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort!
-j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond
-intérieurement: Eh! oui, tout cela est vrai, mais vous ne laissez pas
-d'être amoureux: vous dites vos réflexions, elles sont justes, elles
-sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être
-amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que
-toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et
-vous êtes amoureux[763].»
-
- [762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 234, édit.
- de M.
-
- [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 350, édit. de
- M.; t. II, p. 392 et 413, édit. de G. de S.-G.
-
-On croit lire la Bruyère, quand la Bruyère est excellent.
-
-S'il est incontestable qu'une confiance entière et une estime
-réciproque, que l'accord des opinions et des sentiments, une complète
-sympathie du cœur donnent à l'esprit plus d'activité, à l'imagination
-plus d'élan, on doit bien vivement regretter que les lettres de madame
-de Sévigné à Corbinelli ne nous soient pas parvenues; car entre elle et
-lui tout ce qui fait le charme d'un commerce épistolaire se trouvait
-réuni, et la différence des sexes n'y nuisait pas. Nous avons un certain
-nombre de lettres de Corbinelli dans la correspondance de madame de
-Sévigné et un plus grand nombre encore dans celle de Bussy; pas une
-seule ne dément l'éloge que fait de cet ami madame de Sévigné,
-lorsqu'elle le défend avec tant de chaleur contre une plaisanterie de sa
-fille, qui, dit-elle, pourrait surprendre les simples. Toutes ces
-lettres, au contraire, confirment cet éloge, et nous montrent en
-Corbinelli un philosophe, mais un philosophe chrétien, maltraité par la
-fortune, refusant de se mettre à sa poursuite, et préférant employer ses
-jours à cultiver les lettres, à servir ses amis, à leur rester fidèle
-dans l'adversité. «En lui, dit madame de Sévigné, je défends celui qui
-ne cesse de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge
-jamais son prochain, qui l'excuse toujours; qui est insensible aux
-plaisirs et aux délices de la vie et entièrement soumis à la volonté de
-Dieu; enfin, je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse et de ma
-grand'mère[764](sainte Chantal).» Savant et versé dans la lecture des
-meilleurs auteurs de l'antiquité, de ceux de l'Italie et de la France,
-dont son heureuse mémoire lui rappelait au besoin les plus beaux
-passages, Corbinelli plaisait par sa conversation et par sa
-correspondance, l'une et l'autre souvent agréables, toujours utiles et
-instructives. Il appréciait surtout dans madame de Sévigné cette vive
-imagination dont lui-même était dépourvu, et il comparait ses lettres à
-celles de Cicéron; mais il aurait voulu qu'elle aimât sa fille avec plus
-de modération. «Nous lisons ici, dit madame de Sévigné à madame de
-Grignan, des maximes que Corbinelli m'explique; il voudrait bien
-m'apprendre à gouverner mon cœur: j'aurais beaucoup gagné à mon voyage
-si j'en rapportais cette science[765].» Elle devait savoir que cette
-science-là Dieu peut nous l'enseigner, mais non les hommes.
-
- [764] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p.
- 197.--_Ibid._ (24 mars 1684), t. VIII, p. 147, édit. de G. de
- S.-G.; t. IX, p. 305, 309, 344, édit. de M.
-
- [765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 29 mai 1675), t. III, p. 276,
- édit. de M.; t. III, p. 394-396, édit. de G. de S.-G.
-
-La perte de plusieurs lettres écrites à madame de Sévigné par madame de
-la Fayette et par M. de la Rochefoucauld (il n'est pas plus permis de
-séparer ces deux personnes quant à leur correspondance que quant à leurs
-relations avec le monde) est moins à regretter que ne donnerait lieu de
-le penser la célébrité littéraire de l'une et de l'autre. Lorsqu'elle
-était à Paris, madame de Sévigné ne se plaisait nulle part autant que
-chez son ancienne amie madame de la Fayette. Quand elle a des peines de
-cœur ou qu'elle désire se distraire, elle s'en va au _Faubourg_,
-c'est-à-dire chez madame de la Fayette[766]. Là elle y trouve M. de la
-Rochefoucauld, qui, malgré ses souffrances, aimable et spirituel,
-toujours courtisan, même hors de la cour, lui parlait souvent de la
-_reine de Provence_[767], de la _troisième côte de M. de Grignan_, et en
-faisait l'éloge; il ne pensait pas tout ce qu'il en disait; et lui et
-madame de la Fayette étaient moins bien vus des enfants de madame de
-Sévigné que de leur mère. C'est chez madame de la Fayette que madame de
-Sévigné retrouve sans cesse le cardinal de Retz et tous ses amis de la
-Fronde avec les beaux esprits de ce temps, Segrais, Huet, la Fontaine et
-Molière. C'est là qu'elle apprenait toutes les nouvelles relatives aux
-affaires publiques, aux intrigues de cour, aux bruits de ville, aux
-nouvelles promotions, et tout ce qui lui donnait les moyens de remplir
-les lettres qu'elle écrivait à sa fille. Madame de Sévigné, dans sa
-correspondance avec madame de Grignan, ne nous donne pas plus de détails
-sur cette dernière et sur elle-même que sur les deux illustres habitants
-du _Faubourg_. Par cette correspondance nous vivons en quelque sorte
-avec eux, et nous sommes initiés aux secrets les plus intimes de leur
-existence intérieure, de leurs habitudes les plus privées; nous
-connaissons leurs jugements, leurs répulsions, les objets de leurs
-préférences[768], et le jargon de convention de leur société, hors de
-celle-ci inintelligible. Mais à cette époque la liaison de madame de
-Sévigné avec madame de la Fayette, malgré leur continuelle
-fréquentation, n'était plus la même qu'elle avait dû être dans leur
-jeunesse[769]. L'habitude depuis longtemps contractée d'être souvent
-ensemble, les amis qui leur étaient communs et enfin les sympathies de
-l'esprit avaient au moins autant et plus de part à leur longue et
-étroite liaison que les sentiments du cœur et l'accord des caractères.
-Madame de la Fayette était devenue par ses romans une célébrité
-littéraire. Par l'influence du fils de M. de la Rochefoucauld, le
-prince de Marsillac, autant que par son mérite et par le souvenir de
-MADAME, dont elle avait été la favorite, madame de la Fayette avait été
-l'objet des attentions et des bienfaits du roi; et comme elle avait peu
-de fortune et deux fils à pourvoir, elle ménageait son crédit[770], et
-se montra peu empressée à en user pour ses amis, ce qui était un grand
-tort aux yeux de madame de Grignan. Ceci explique pourquoi celle-ci,
-ainsi que son frère, cherchaient à la desservir dans l'esprit de leur
-mère.
-
- [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 306, édit. de
- G. de S.-G.; t. I, p. 232, édit. de M.
-
- [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 141, édit.
- de G. de S.-G.; t. III, p. 70, édit. de M.
-
- [768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 314, édit. de
- M.; t. I, p. 405, édit. de G. de S.-G.
-
- [769] Voyez la deuxième partie de ces _Mémoires_, chap. XX, p.
- 303.
-
- [770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 novembre 1684), t. VII, p. 197,
- édit. de M.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 255, 257,
- édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 30, édit. de M.
-
-Cependant l'amitié de ces deux femmes, cimentée par le temps et fondée
-sur une estime réciproque, était sincère. Lorsque madame de Sévigné
-était bien payée de ses fermiers, que rien n'altérait son bien-être, que
-tout semblait concourir à sa satisfaction, sa philosophie ne pouvait
-tenir contre le chagrin que lui occasionnait le redoublement de dépenses
-que madame de Grignan se croyait obligée de faire dans son gouvernement
-de Provence et contre le redoublement de fièvre de madame de la Fayette.
-«Il n'importe guère, dit-elle, d'avoir du repos pour soi-même quand on
-entre véritablement dans les intérêts des personnes qui vous sont chères
-et qu'on sent tout leur chagrin peut-être plus qu'elles-mêmes. C'est le
-moyen de n'avoir guère de plaisir dans la vie, et il faut être bien
-enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la
-santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui
-n'en ont point[771].»
-
- [771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 30, édit. de
- G. de S.-G., t. II, p. 440, édit. de M.
-
-De son côté, madame de la Fayette avait pour madame de Sévigné un
-attachement plus fort que pour toute autre femme. Il lui manquait
-quelque chose lorsqu'elle était absente; et quand cette amie partait
-pour les Rochers, il ne fallait pas, par ménagement pour sa sensibilité,
-que madame de Sévigné lui fît ses adieux, ni qu'elle eût l'air de venir
-la voir pour prendre congé. M. de la Rochefoucauld goûtait beaucoup
-l'esprit et les lettres de madame de Sévigné; il disait aussi d'elle
-qu'elle contentait son idée sur l'amitié, avec toutes ses circonstances
-et dépendances; mais il était en proie aux souffrances de la
-goutte[772], et madame de la Fayette était accablée par les maux de
-nerfs ou dévorée par les fièvres, et tous deux détestaient d'écrire.
-Madame de la Fayette le déclare sans ménagement à son amie, qui se
-montrait exigeante à cet égard: «Le goût d'écrire vous dure encore pour
-tout le monde, il m'est passé pour tout le monde; et si j'avais un amant
-qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui[773].»
-
- [772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 303, édit. de
- M.; t. I, p. 391, édit. de G. de S.-G.
-
- [773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 85, édit. de
- M.; t. III, p. 158, édit. de G. de S.-G.
-
-En rapprochant toutes ces circonstances, nous devons présumer que les
-lettres que madame de la Fayette et madame de Sévigné s'écrivirent
-depuis l'époque du mariage de madame de Grignan, et qui se sont égarées,
-étaient en petit nombre; et que celles qu'elles ont pu s'écrire dans
-leur jeunesse, si on les retrouvait, seraient beaucoup plus
-intéressantes pour nous que ces dernières.
-
-Il n'en est pas de même de la correspondance avec madame de Coulanges
-et avec son mari, le petit Coulanges; c'est surtout avec ce dernier,
-avec ce compagnon de son enfance, que madame de Sévigné, toujours à
-l'aise, retrouvait toute sa verve. Les lettres les plus remarquables
-qu'elle ait écrites et les plus souvent citées lui sont adressées[774],
-et nous doivent faire vivement regretter celles qui sont perdues. Elle
-lui écrivait régulièrement tous les quinze jours, sans compter les jours
-d'exception[775]. De son côté, elle gardait soigneusement les lettres du
-spirituel chansonnier; selon elle, «il avait un style si particulier
-pour faire valoir les choses les plus ordinaires que personne ne saurait
-lui disputer cet agrément[776].» Ainsi la plus complète et la mieux
-suivie de toutes les correspondances de madame de Sévigné, si nous les
-possédions toutes, après celles qu'elle eut avec sa fille et avec Bussy,
-serait le commerce de lettres qu'elle ne cessa d'entretenir, tant
-qu'elle vécut, avec son cousin de Coulanges. On sait que cet aimable
-épicurien poussa jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans sa joyeuse
-vie[777]; qu'il jeta de bonne heure de côté la robe du magistrat, pour
-ne pas «se noyer trop souvent dans la mare à Grapin,» et que, né, comme
-il le dit lui-même, pour le superflu et jamais pour le nécessaire,
-dissipateur et dissipé, toujours chantant, toujours bien portant, il eut
-beaucoup d'amis et pas un seul ennemi[778]. Jeune encore, il se trouva
-un jour marié avec la jolie fille de l'intendant de Lyon, mademoiselle
-Dugué-Bagnols. Elle avait dix ans moins que lui. Tous deux s'unirent et
-se désunirent sans vivre moins bien ensemble, sans renoncer à se
-rejoindre et à se trouver aimables; créatures frivoles et légères,
-semblables à deux papillons dans un beau jour de printemps, qui se
-touchent un instant, voltigent, s'écartent et se rapprochent, sans
-s'inquiéter de ce que chacun d'eux est devenu dans les intervalles[779].
-Madame de Coulanges fut une des femmes les plus séduisantes de la cour
-de Louis XIV[780]. Elle n'y fut pas seulement admise comme cousine
-germaine du ministre Louvois, mais elle fut invitée à toutes les
-réunions, à toutes les fêtes; elle avait ses entrées dans les cabinets
-particuliers, et était reçue aux heures réservées[781]. Son esprit,
-comme le dit très-bien madame de Sévigné, lui tenait lieu de dignité, et
-lui valut ces distinctions si enviées: par sa grâce, sa vivacité et ses
-attraits elle s'était rendue nécessaire. Ses bons mots, que l'on citait,
-sa conversation brillante et épigrammatique, ses succès auprès des
-princesses, de la reine, du Dauphin et du roi lui-même n'attirèrent
-point sur elle la haine ni l'envie, parce qu'on la savait désintéressée,
-sans ambition et sans intrigue, cherchant uniquement à s'amuser et à
-plaire, et n'en retirant aucun avantage ni pour elle ni pour les siens;
-par ses manières aimables et prévenantes elle contentait tout le monde,
-hormis ses amants; ceux-ci, elle les désolait par sa coquetterie et son
-humeur volage. Les surnoms de _Feuille_[782], de _Mouche_[783], de
-_Sylphide_[784], de _Déesse_[785], par lesquels madame de Sévigné la
-désigne, peignent ses manières vives et gracieuses, ses aimables
-caprices, ses piquantes reparties et tout ce que sa personne avait
-d'enchanteur. Madame de Coulanges, pour faire l'éloge du jeune baron de
-Sévigné, par lequel elle s'était fait accompagner à la cour, dit
-naïvement à sa mère: «Il est aimé de tout le monde, presque autant que
-moi[786].»
-
- [774] Celle sur le mariage de MADEMOISELLE (15 décembre 1670), t.
- I, p. 212, édit. de M.; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; celle
- sur le renvoi de Picard (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit.
- de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G.
-
- [775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit.
- de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G.
-
- [776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 mars 1685), t. VII, p. 251, édit. de
- M.; t. VIII, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (29 janvier
- 1685), t. VII, p. 229, édit. de M.--_Ibid._ (30 août 1671, 17
- avril 1676), t. II, p. 172; t. IV, p. 261, édit. de M.; t. VIII,
- p. 3, édit. de G.
-
- [777] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1695), t. XI, p. 174, édit. de
- G. de S.-G.--_Ibid._ (7 juillet 1703, 1er août 1705), t. XI, p.
- 121, édit. de G. de S.-G.; t. XII, p. 349, édit. de G. de S.-G.;
- t. X, p. 91 à 97, édit. de M.--_Ibid._ (7 juillet 1703), t. X, p.
- 287 à 295, édit. de M.
-
- [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1685), t. VII, p. 229, édit.
- de M.; t. VIII, p. 3, édit. de G. de S.-G.
-
- [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 avril 1672), t. II, p. 385, édit. de
- M.; t. II, p. 456, édit. de G. de S.-G.
-
- [780] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier, 5 et 6 avril 1680), t. VI,
- p. 224 et 228, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (1er septembre
- 1680), t. VI, p. 241, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (23 juillet
- 1677), t. V, p. 148, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (5 janvier
- 1680), t. VI, p. 189, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 95, édit.
- de M.
-
- [781] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier et 5 avril 1680), t. VI, p.
- 95 et 224, édit. de M.--_Ibid._ (3 et 5 janvier 1680), t. VI, p.
- 282, 284, 289, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (12 avril 1680), t.
- VI, p. 233, édit. de M.; t. VI, p. 282, 284, 289, 448, édit. de
- G. de S.-G.
-
- [782] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 220, édit.
- de M.
-
- [783] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juillet 1677), t. V, p. 148, édit.
- de M.; t. V, p. 303, édit. de G. de S.-G.
-
- [784] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 septembre 1676), t. IV, p. 448, édit.
- de M.; t. V, p. 102, édit. de G. de S.-G.
-
- [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 422,
- édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.
-
- [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit.
- de G. de S.-G.
-
-Ses lettres spirituelles lui avaient donné pour ce genre d'écrire une
-réputation supérieure à celle de madame de Sévigné et à celle de toutes
-les femmes de son temps. Nous ne pouvons juger si c'est à juste titre;
-ce qui nous reste de la correspondance de madame de Coulanges a été
-écrit dans un âge avancé, lorsque, revenue à la religion, elle avait,
-dans sa maison de Brevannes, pris goût au séjour de la campagne et à la
-retraite, et qu'elle cherchait à ramener son mari aux sentiments pieux
-dont elle était elle-même pénétrée[787]. Son amabilité ne fut pas moins
-grande, mais elle fut accompagnée de plus de bonté; et à cette époque
-elle se serait reproché l'emploi qu'elle faisait de son esprit dans sa
-jeunesse[788]. Dans le peu de lettres que nous avons d'elle au temps où
-elle brillait dans le monde, on entrevoit qu'il pouvait y avoir plus que
-dans les lettres de madame de Sévigné de ces traits malins, de ces fines
-allusions, de ces jeux de mots mordants, de ces contrastes inattendus
-auxquels s'applique plus particulièrement le nom d'esprit[789]; mais il
-y avait certainement moins d'imagination, de force et d'éloquence
-naturelle. Madame de Coulanges avait aussi beaucoup moins d'instruction
-que madame de Sévigné. De Coulanges, parlant de sa femme, nous apprend
-que son écriture et son orthographe ne répondaient pas à l'élégance de
-son style[790]. Aussi aimait-elle mieux dicter que de prendre la plume,
-et elle ne manquait jamais d'hommes empressés à lui servir de
-secrétaires. Madame de Sévigné a dit que c'était là une condition
-qu'elle enviait, tant elle avait une haute idée du talent épistolaire de
-madame de Coulanges. Le comte de Sanzei, neveu de son mari, lui ayant
-manqué pour cet office, elle prit son mari même; c'est sur quoi madame
-de Sévigné la plaisante malignement, plutôt en souvenir du passé que
-pour des motifs présents. «Je serais consolée, dit-elle, du petit
-secrétaire que vous avez perdu, si celui que vous avez pris en sa place
-était capable de s'attacher à votre service; mais, de la façon dont j'en
-ai ouï parler, il vous manquera à tout moment. Il est libertin. Après
-cela, mon amie, vous en userez comme vous voudrez. Je vous conseille de
-le prendre à l'essai; quand vous le trouverez sous votre patte,
-servez-vous-en; _tant tenu, tant payé_[791].» Madame de Coulanges avait
-l'habitude d'écrire ses lettres sur de petites feuilles volantes,
-coupées des quatre côtés, ce qui impatientait madame de Sévigné. «Ces
-feuilles me font enrager, dit-elle; je m'y brouille à tout moment; je ne
-sais plus où j'en suis; ce sont les feuilles de la Sibylle, elles
-s'envolent, et l'on ne peut leur pardonner de retarder et d'interrompre
-ce que dit mon amie[792].» Toutefois madame de Sévigné aimait
-singulièrement à recevoir ces feuilles de la Sibylle, toujours si bien
-remplies de nouvelles de la cour, d'un grand intérêt. Ces deux femmes,
-qui différaient tant par leurs principes et surtout par leur conduite et
-leur genre de vie, avaient entre elles de fortes analogies de talents,
-d'esprit, de caractère, et il leur était impossible d'être attachées
-l'une à l'autre par des liens de famille sans l'être aussi par ceux de
-l'amitié. Madame de Sévigné se plut toujours dans la société de la femme
-de son cousin, et celle-ci était charmée de la cousine de son mari[793].
-Madame de Thianges, qui avait entendu parler de deux lettres écrites par
-madame de Sévigné à madame de Coulanges, voulut les lire, et les envoya
-demander par un laquais. Madame de Coulanges rapporte cette circonstance
-à madame de Sévigné, puis elle ajoute: «Vos lettres font tout le bruit
-qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont
-délicieuses, et vous êtes comme vos lettres[794].»
-
- [787] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1689), t. IX, p. 247, édit
- de M.--_Ibid._ (23 juillet 1691), t. IX, p. 461, édit de M.; t.
- X, p. 129, 396, édit. de G.
-
- [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 15 novembre 1688), t. VIII, p.
- 151, 154 et 156, édit. de M.; t. VIII, p. 431, 435 et 436, édit.
- de G. de S.-G.
-
- [789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142-145,
- édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73, édit. de M.
-
- [790] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1703, à madame de Coulanges),
- t. XI, p. 398, édit. de G. de S.-G.
-
- [791] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1695), t. XI, p. 139, édit.
- de G. de S.-G.--_Ibid._ (9 septembre 1695), t. X, p. 127, édit.
- de M.--_Ibid._ (4 mars 1695), t. XI, p. 142 et 146, édit. de G.
- de S.-G.
-
- [792] _Ibid._ (26 février 1695), t. XI, p. 140.
-
- [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 427,
- édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22
- juillet 1672), t. III, p. 42, édit. de M.--_Ibid._ (27 juillet
- 1672), t. III, p. 100, édit. de G. de S.-G.
-
- [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. II, p. 150, édit. de
- G. de S.-G.
-
-Une autre correspondance dont nous devons vivement regretter la perte
-est celle de madame de Sévigné avec son fils; cette correspondance
-devait être surtout d'un grand intérêt à l'époque dont nous traitons,
-lorsque le baron de Sévigné était à l'armée, et que sa mère, déjà
-affligée par l'absence de madame de Grignan, était saisie d'effroi à
-l'arrivée de chaque courrier, tremblant sans cesse pour les jours d'un
-fils qui, à la tête des gendarmes, dont il était le guidon, s'exposait
-journellement au feu de l'ennemi. Sévigné aimait tendrement sa mère; il
-quittait tous les plaisirs de la capitale et de la cour pour se retirer
-avec elle dans la solitude des Rochers; il lui tenait compagnie à la
-promenade, auprès du foyer; il était son lecteur, son secrétaire, son
-complaisant, son factotum; et au besoin il la soignait, et même la
-pansait lorsqu'elle était malade[795]. Il avait en elle la confiance la
-plus entière: elle écoutait avec indulgence ses plus intimes confidences
-et le récit de toutes ses _diableries_ et _ravauderies_[796], afin de
-pouvoir, par ses sages conseils, exercer sur la conduite de ce jeune
-homme une salutaire influence; et quoiqu'elle n'y pût toujours réussir,
-elle ne se rebutait jamais. Sévigné[796], ainsi qu'elle naturellement
-porté à la gaieté, la divertissait; il est peu de chagrins dont il ne
-parvînt à la distraire. Par sa fréquentation avec la Champmeslé, il
-avait acquis un merveilleux talent pour la déclamation; il aimait à en
-faire jouir sa mère et à s'entretenir avec elle des auteurs qu'ils
-lisaient ensemble. Il avait fait d'excellentes études; son goût en
-littérature s'était développé et perfectionné dans la société de Boileau
-et de Racine. Enfin malgré la différence de sexe et la guerrière
-éducation qu'il avait reçue, Sévigné avait, comme sa mère, cette vive
-sensibilité qui, facilement excitée par l'imagination, incline
-promptement à l'attendrissement et à la faiblesse. Il eut besoin d'aller
-aux Rochers à une époque où madame de Sévigné en était absente; ce lieu
-lui parut désert et triste. Quand il se trouva seul dans l'appartement
-qu'elle occupait et qu'on lui eut remis les clefs de ses cabinets, une
-pensée funeste le saisit: il songea qu'il arriverait un jour fatal où il
-serait encore à cette même place sans sa mère, sans aucun espoir de la
-revoir jamais, et il pleura[797]. Madame de Sévigné était heureuse de la
-tendresse qu'avaient pour elle ses deux enfants, et elle dit à sa fille,
-en parlant de son fils: «Votre frère m'aime, et ne songe qu'à me plaire;
-je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de ses
-affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux; vous
-êtes, en vérité, trop jolis chacun en votre espèce[798].» Quand elle
-voulait s'entretenir de littérature et de poésie, madame de Sévigné
-préférait Sévigné à sa sœur, parce que madame de Grignan lisait presque
-exclusivement les livres sérieux et ceux qui traitaient de la nouvelle
-philosophie; elle dédaignait les autres. Dans le grand nombre d'ouvrages
-divers que madame de Sévigné avait lus aux Rochers avec son fils, les
-romans n'étaient point exclus, et elle avoue franchement qu'elle prenait
-goût à ceux de la Calprenède; mais elle trouvait le style de cet auteur
-détestable[799]. «Ce style, dit-elle, est maudit en mille endroits; de
-grandes périodes, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre
-jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante.[800]»
-Sa vive et flexible imagination se prêtait facilement à cette variété
-de tons et de tournures, qui donne tant de charme à la lecture de ses
-lettres. «Je suis tellement libertine quand j'écris, dit-elle, que le
-premier tour que je prends règne tout le long de ma lettre[801].» Cette
-imitation du style de la Calprenède, de la part d'une telle plume, eût
-été curieuse à lire. Nous ne l'avons point, et nous ne pouvons espérer
-de la retrouver, ni aucune des lettres que madame de Sévigné avait
-écrites à son fils avant qu'il fût marié. Si lui-même, par scrupule de
-conscience, n'a pas anéanti toutes celles qu'il avait reçues de sa mère
-dans sa jeunesse, sa femme n'aura pas manqué de le faire. Par le même
-motif, madame de Simiane (Pauline de Grignan) a fait disparaître toutes
-les lettres qui avaient trait à son éducation, quand elle a permis
-l'impression de la correspondance de son aïeule.
-
- [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 5 février 1685), t. VII, p. 235 et
- 238, édit. de M.; t. VIII, p. 5 et 11, édit. de G. de
- S.-G.--_Ibid._ (27 janv. 1676), t. IV, p. 192, édit. de M.; t.
- IV, p. 123, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (2 février 1676), t.
- IV, p. 197, édit. de M.; t. IV, p. 329, édit. de G. de S.-G.
- _Ibid._ (9 mars, 8, 22 et 27 avril 1672), t. II, p. 454, 471,
- 482, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 355, 397 et 407, édit.
- M.--_Ibid._ (20 juin 1672), t. III, p. 74, édit. de G. de S.-G.;
- t. III, p. 10, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet 1672), t. III, p.
- 96, édit. de G.; t. III, p. 30, édit. de M.
-
- [796] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671, 1er avril 1671, 19 mai
- 1673, 26 juillet 1677), t. I, p. 374, 404, 405; t. III, p. 152;
- t. V, p. 304 à 306; t. VI, p. 191, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._,
- t. I, p. 288, 313, 314; t. III, p. 81; t. V, p. 149 et
- 150.--_Ibid._ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187, édit. de G. de
- S.-G.; t. VI, p. 7, édit. de M.
-
- [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187,
- édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 7, édit de M.
-
- [798] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 454, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 384, édit. de M.--_Ibid._ (27 juin 1672),
- t. III, p. 81 et 82, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 17 et 18,
- édit. de M.
-
- [799] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 137 et 138,
- édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 115, édit de M.
-
- [800] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 265.
-
- [801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 416, édit.
- de M.; t. VI, p. 100, édit. de G. de S.-G.
-
-La correspondance de madame de Sévigné avec son fils, si nous la
-possédions, charmerait probablement les lecteurs par l'expression
-élégante et variée d'une tendresse maternelle vive et forte, mais non
-folle et passionnée, comme celle que madame de Grignan avait inspirée.
-On y trouverait aussi, de la part du baron de Sévigné, les protestations
-souvent répétées d'un amour filial qui satisfaisaient mieux madame de
-Sévigné que les témoignages de tendresse qu'elle recevait de sa fille,
-soit parce qu'en effet son fils mettait dans l'expression de ses
-sentiments plus de chaleur et d'abandon, soit parce que ce cœur
-maternel, trop fortement embrasé et avide dans sa fille d'une affection
-égale à la sienne, ne pouvait jamais de ce côté être complétement
-satisfait. Les lettres du baron de Sévigné eussent surtout été
-curieuses sous le rapport historique par des nouvelles de l'armée et par
-des observations sur les généraux et les guerriers de cette époque; et
-celles de sa mère, comme les siennes, devaient, en traits de gaieté, en
-anecdotes amusantes, en jugements sur les ouvrages nouveaux et sur les
-littérateurs du temps, différer beaucoup de la correspondance entre
-madame de Sévigné et sa fille.
-
-Cette correspondance est la plus fréquente, la plus longue, la mieux
-suivie de toutes celles dont madame de Sévigné fut occupée. Nous sommes
-loin de l'avoir entière: un grand nombre de lettres ont été, ainsi que
-nous l'avons dit, supprimées; plusieurs, probablement, ont été égarées;
-enfin toutes les lettres de madame de Grignan, qui jetteraient tant de
-jour sur celles de sa mère, nous manquent. Cependant, telle qu'elle est,
-telle qu'elle s'est successivement accrue par les soins de plusieurs
-éditeurs zélés, cette correspondance suffit pour nous faire connaître
-celle dont elle émane bien plus sûrement que ne pourraient le faire des
-mémoires élaborés avec soin pour être transmis à la postérité. Tout ce
-que madame de Sévigné écrivait à sa fille s'échappait de son âme, de son
-cœur, rapidement, sans retour, sans détours, sans réflexion. Nous avons
-déjà recueilli, dans ce qui est ainsi sorti de sa plume, plusieurs des
-traits qui la caractérisent; tâchons de saisir encore ceux qui peuvent
-servir à compléter cette peinture; achevons la partie la plus importante
-et la plus essentielle de la tâche que nous nous sommes imposée dans cet
-ouvrage.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-1671-1672.
-
- Contraste entre madame de Sévigné et sa fille.--Elles ne se
- ressemblaient que par le plaisir qu'elles éprouvaient à
- correspondre ensemble.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné
- à madame de Grignan sont les plus intéressantes et les mieux
- écrites.--Madame de Grignan n'aimait pas à écrire, si ce n'est
- à sa mère.--Madame de Grignan néglige de répondre à le
- Tellier.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour le style
- épistolaire.--Madame de Grignan écrivait bien.--Elle fait une
- relation de son voyage à la grotte de Sainte-Baume, et une autre
- de son voyage à Monaco.--Madame de Sévigné montre à quelques
- personnes les passages remarquables des lettres qu'elle reçoit de
- madame de Grignan, et cite plusieurs de ses bons mots.--Madame de
- Sévigné lisait beaucoup.--Elle envoyait à sa fille les
- livres nouveaux les plus remarquables.--Madame de Sévigné
- différait de goût avec sa fille.--Des livres que chacune
- d'elles affectionnait.--Opinion de madame de Sévigné sur
- Racine;--sur Bourdaloue.--Variété des lectures de madame de
- Sévigné.--Différences qui existaient entre elle et madame de
- Grignan sous le rapport de la religion.--Les convictions
- religieuses de madame de Sévigné étaient sincères, et elle
- pratiquait sa religion.--Madame de Grignan, adonnée à la
- philosophie de Descartes, était plus chancelante dans sa
- foi.--Sentiments de madame de Sévigné sur la religion.--Elle
- désira toujours être dévote.--Elle n'avait point de faiblesses
- superstitieuses.--Elle était fort instruite sur les points les
- plus difficultueux de doctrine religieuse.--Elle avait adopté les
- opinions des jansénistes.--Passage de ses _Lettres_ où elles les
- défend.--Ses erreurs et son esprit ne nuisent en rien à ses bonnes
- résolutions.--Composition de sa bibliothèque à son château des
- Rochers.--Elle prend des leçons de Corbinelli sur la philosophie
- de Descartes.--Réfute Malebranche.--Appuie ses opinions sur
- l'autorité de saint Paul et de saint Augustin.--Contraste qui
- existait entre madame de Sévigné et madame de Grignan sous le
- rapport des sentiments maternels et la conduite de la vie.--Madame
- de Sévigné facile à émouvoir.--Madame de Grignan froide et
- impassible.--Madame de Sévigné eut une grande préférence pour sa
- fille.--Madame de Grignan voulait, pour l'avancement de son fils,
- mettre ses deux filles au couvent.--Madame de Sévigné cherchait à
- plaire à tous.--Madame de Grignan dédaignait le monde et l'opinion
- publique.--Madame de Sévigné économe et sage dans la gestion de sa
- fortune.--Elle exhorte sa fille à se rendre maîtresse des affaires
- de son mari, pour réduire son luxe et ses dépenses.--Les conseils
- de madame de Sévigné sont mal suivis.--Madame de Grignan fait de
- fréquentes pertes au jeu.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce
- sujet.--Elle fait des cadeaux et des remontrances à sa fille.--Le
- roi, mécontent des états de Provence, veut les dissoudre.--Madame
- de Sévigné conseille à M. de Grignan de ne pas exécuter les ordres
- rigoureux qu'il a reçus et d'écrire au roi.--Ce conseil est
- suivi.--Le roi approuve les observations des états, mais il envoie
- des lettres de cachet pour exiler les consuls.--Madame de Sévigné
- conseille de ne pas faire usage de ces lettres.
-
-Ce qui étonne le plus dans les lettres de madame de Sévigné à madame de
-Grignan, c'est qu'elles nous révèlent le contraste complet qui existait
-entre la mère et la fille[802] sans que leur parfaite union, leur
-confiance réciproque en fût altérée. Nul accord entre leurs caractères,
-leurs goûts, leurs opinions. Elles différaient en toutes choses hors en
-une seule, c'est à savoir dans le plaisir qu'elles éprouvaient de se
-communiquer leurs pensées, leurs sentiments, leurs projets; et comme
-l'imagination n'est jamais plus vive et plus puissante que lorsqu'elle
-reçoit les impulsions du cœur, il en résultait que les lettres de
-madame de Sévigné les mieux écrites, les plus riches par le style, par
-les faits, les réflexions et les images sont précisément celles qu'elle
-écrivait à sa fille, sans efforts, sans étude et avec un entraînement
-irrésistible. Elle-même le sentait, car elle lui dit[803]: «Je vous
-donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
-de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire;
-et puis le reste va comme il peut. Je me divertis autant à causer avec
-vous que je laboure avec les autres.»
-
- [802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 95, édit.
- de G. de S.-G.; t. III, p. 29, édit. de M.
-
- [803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225,
- édit. de G.; t. IV, p. 106, édit. de M.
-
-De son côté, madame de Grignan, si exacte à répondre à sa mère, se
-montrait d'une paresse extrême lorsqu'il lui fallait écrire à toute
-autre personne; et madame de Sévigné était sans cesse obligée de lui
-rappeler les lettres de devoir, de politesse et d'affection pour
-lesquelles elle était en retard[804]. Ainsi Charles-Maurice le Tellier,
-frère du ministre Louvois, coadjuteur et depuis archevêque de Reims,
-qu'elle avait, avant son mariage, invité à correspondre avec elle[805],
-lui avait écrit deux fois sans recevoir de réponse. Il s'en plaignit à
-madame de Sévigné, qui fut obligée d'exhorter sa fille à payer plus
-exactement ses dettes en ce genre.
-
- [804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de
- G.; t. I, p. 298, édit. de M.--_Ibid._ (16 août 1671), t. I, p.
- 162, édit. de la Haye. Cette édition à M. et à madame de Lavardin
- ajoute d'Hacqueville, t. II, p. 186, édit. de G.; t. II, p. 154,
- édit. de M.--_Ibid._ (18 septembre 1671), t. II, p. 225, édit.
- G.; t. II, p. 189, édit. M.
-
- [805] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 79.
-
-L'orgueil maternel, dans madame de Sévigné, se mêlait à l'admiration
-qu'elle avait pour le talent épistolaire de sa fille; elle reconnaissait
-que, sous ce rapport, madame de Grignan était son élève; aussi
-continuait-elle à lui inculquer encore ses leçons, et elle trouvait en
-elle, sur ce point, la même docilité que par le passé. Elle dit, en la
-complimentant sur une lettre qu'elle avait reçue d'elle[806]: «J'ai reçu
-deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie; ce que je sens en
-les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à
-l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir
-des autres, et non pas pour le mien; mais la Providence, qui a mis tant
-d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les
-charmes de votre commerce.»
-
- [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 111, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 93, édit. de M.
-
-Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille, qui n'était pas
-toujours d'accord avec le sien. En lui envoyant une lettre qu'elle avait
-écrite à l'évêque de Marseille: «Lisez-la, dit-elle, et vous verrez
-mieux que moi si elle est à propos ou non... Vous savez que je n'ai
-qu'un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées; mais c'est
-mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus
-ajusté; si j'étais à portée d'en recevoir votre avis, vous savez combien
-je l'estime et combien de fois il m'a réformée[807].» Elle était de plus
-en plus charmée des lettres qu'elle recevait de madame de Grignan. «Mon
-Dieu, ma fille, dit-elle encore, que vos lettres sont aimables! Il y a
-des endroits dignes de l'impression[808]...»--«Vous me louez
-continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler des vôtres, de
-peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges; mais encore
-ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous avez
-des pensées et des tirades incomparables; il ne manque rien à votre
-style[809].»
-
- [807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 243, édit
- de G.; t. II, p. 205, édit. de M.
-
- [808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 5, édit. de G.
-
- [809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 355, édit.
- de G.; t. II, p. 301, édit. de M.
-
-Madame de Grignan faisait profession de détester les narrations et
-d'être ennemie des détails, ce qui tendait à mettre de la sécheresse
-dans ses lettres et une trop grande brièveté. Madame de Sévigné l'en
-reprend, et parvint à la réformer sur ce point, du moins en ce qui la
-concernait. «Défaites-vous, lui dit-elle, de cette haine que vous avez
-pour les détails; je vous l'ai déjà dit et vous le pouvez sentir, ils
-sont aussi chers de ceux que nous aimons qu'ils nous sont ennuyeux des
-autres, et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que
-nous avons pour ceux qui nous importunent; si cette observation est
-vraie, jugez de ce que me font vos relations[810].» Aussi madame de
-Grignan triompha de son indolence et de sa paresse, et surmonta cette
-humeur noire qui la rendait indifférente à tout et qui était si opposée
-à la franche sympathie, à la vivacité et à la gaieté du caractère de
-madame de Sévigné[811]. Pour plaire à sa mère, madame de Grignan composa
-des _relations_: celle du voyage qu'elle fit à la grotte de
-Sainte-Baume, avec toute la pompe et le train dispendieux de la femme
-d'un gouverneur de province, charma madame de Sévigné. Elle crut lire un
-joli roman, dont sa fille était l'héroïne[812]. Elle fut aussi
-très-satisfaite du récit détaillé de son voyage à Monaco, et elle le fit
-lire à d'Hacqueville, au duc de la Rochefoucauld et au comte de
-Guitaud[813]. Mais c'est dans les lettres d'affaires que madame de
-Grignan avait une véritable supériorité. Madame de Sévigné, qui, dans
-l'intérêt de son gendre, entretenait de Pomponne de ce qui concernait la
-Provence, aimait mieux distraire des lettres qu'elle avait reçues de sa
-fille les portions relatives à cet objet et les envoyer à ce ministre
-que de les transcrire ou d'essayer d'exposer autrement ce qui était si
-bien et si nettement exprimé[814]. Aussi, pour les affaires, madame de
-Grignan écrivait particulièrement à l'abbé de Coulanges, qui lui rendait
-compte de tout, et débarrassait ainsi madame de Sévigné de détails qui
-l'auraient ennuyée[815]. Madame de Grignan écrivait aussi à Bossuet[816]
-des lettres que sa mère se chargeait de remettre. Quant aux lettres de
-madame de Grignan qui se recommandaient par les agréments du style et
-des pensées ingénieuses, madame de Sévigné en était non-seulement
-contente, mais glorieuse; et elle avait grand soin d'en montrer les
-passages les plus remarquables aux personnes qui lui paraissaient les
-plus propres à les goûter. «Ainsi, ne me parlez plus de mes lettres, ma
-fille, dit madame de Sévigné; je viens d'en recevoir une de vous qui
-enlève; tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute
-pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui chemine et qui
-plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le
-dirais plus souvent, sans que je crains d'être fade; mais je suis
-toujours ravie de vos lettres, sans vous le dire; madame de Coulanges
-l'est aussi de quelques endroits que je lui fais voir et qu'il est
-impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras
-répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût non pareil[817].»
-
- [810] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 112, édit. de
- G.; t. II, p. 93, édit. de M.
-
- [811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I, p. 355, édit. de
- G.; t. I, p. 272, édit. de M.--(4 mars 1672), t. II, p. 409,
- édit. de G.; t. II, p. 347, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet
- 1672), t. III, p. 95, édit. G.; t. III, p. 29, édit. M.--_Ibid._
- (27 septembre 1671), t. II, p. 242, édit. G.; t. II, p. 204,
- édit. M.--_Ibid._ (16 juillet 1672), t. II, p. 105, édit. G.; t.
- III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1, édit.
- de G.; t. II, p. 416 et 417, édit. de M.
-
- [812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit.
- G.; t. II, p. 390, édit. M.--_Ibid._ (16 mai 1672), t. III, p.
- 26, édit. G.; t. II, p. 438, édit. M.--_Ibid._ (20 mai 1672), t.
- III, p. 30, édit. G.; t. II, p. 441, édit. M.
-
- [813] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1672), t. III, p. 37 et 39,
- édit. G.; t. II, p. 447 et 448, édit. M.
-
- [814] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 488, édit. G
- de S.-G.; t. II, p. 412, édit. M.
-
- [815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. G.;
- t. I, p. 292, édit. M.
-
- [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 403, édit. de
- G. de S.-G.
-
- [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 411, édit. de
- G.; t. II, p. 349, édit. de M.
-
-Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné écrit encore à madame
-de Grignan[818]:
-
-«Madame de Villars, M. Chapelain et quelque autre encore sont ravis de
-votre lettre sur l'ingratitude. Il ne faut pas que vous croyiez que je
-sois ridicule; je sais à qui je montre ces petits morceaux de vos
-grandes lettres, je connais mes gens; je ne le fais point mal à propos,
-je sais le temps et le lieu; mais enfin c'est une chose charmante que la
-manière dont vous dites quelquefois de certaines choses: fiez-vous à
-moi, je m'y connais.»
-
- [818] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1672), t. II, p. 432, édit. de
- G.; t. II, p. 366, édit. de M.
-
-Et avant, dans le même mois[819], elle lui avait écrit: «Vos réflexions
-sur l'espérance sont divines; si Bourdelot[820] les avait faites, tout
-l'univers les saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire des
-merveilles; le _malheur du bonheur_ est tellement bien dit qu'on ne peut
-trop aimer une plume qui exprime ces choses-là.»
-
- [819] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p. 402, édit. de
- G.; t. II, p. 341 et 342, édit. de M.
-
- [820] Bourdelot avait fait une pièce contre l'_espérance_, et la
- princesse Palatine y fit une réponse: cette petite joute de bel
- esprit fit quelque bruit dans le temps.--Voyez BUSSY, _Lettres_,
- t. III, p. 333.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p.
- 402, édit. de G.
-
-Madame de Sévigné et madame de Grignan lisaient beaucoup; mais à cet
-égard leur goût était différent[821]. Madame de Grignan lisait les
-livres de la nouvelle philosophie (la philosophie de Descartes), que
-madame de Sévigné goûtait peu[822]. Quoiqu'elle écoutât avec intérêt les
-discussions qui avaient lieu en sa présence entre ses amis sur ce grave
-sujet et qu'elle en parlât souvent avec eux, elle aimait mieux confier à
-sa foi religieuse la solution des hautes questions de la métaphysique
-que de se fatiguer à les comprendre; elle ne pouvait se résoudre à
-admettre une théorie qui prétendait lui démontrer que sa chienne
-_Marphise_ n'avait point d'âme et était une pure machine[823]; et elle
-disait malignement des cartésiens que s'ils ont envie d'aller en paradis
-c'est par curiosité[824]. Elle mettait un grand empressement à envoyer à
-sa fille les plus intéressantes nouveautés littéraires, qui, presque
-toutes, avaient alors pour éditeur le libraire Barbin. Lorsque celui-ci
-ne les lui faisait pas remettre assez tôt pour que madame de Grignan les
-reçût par elle avant qu'elles fussent parvenues en Provence, elle
-accusait plaisamment _ce chien de Barbin_, qui, disait-elle, la
-haïssait, parce qu'elle ne faisait pas de _Princesses de Clèves_ et de
-_Montpensier_, comme son amie madame de la Fayette[825]. On comprend
-très-bien pourquoi madame de Sévigné mettait au premier rang de tous les
-soins qu'elle se donnait pour plaire à sa fille celui de lui envoyer les
-ouvrages nouveaux; elle y était personnellement intéressée. Ces ouvrages
-étaient ceux qu'elle-même lisait, et qui fournissaient de nouveaux
-aliments à cette correspondance, son bonheur et ses délices[826]. C'est
-pourquoi madame de Sévigné ne manquait jamais de mettre madame de
-Grignan au courant des lectures qu'elle faisait ou qu'elle se proposait
-de faire[827]. Elle trouvait tant de douceur à être, en ceci comme en
-toutes choses, en rapport avec elle, que, lui ayant recommandé la
-lecture d'un des ouvrages de Tacite, que madame de Grignan n'acheva pas,
-elle lui en témoigna ses regrets, et l'engagea à lui écrire la page où
-elle en était restée, afin qu'elle pût terminer pour elle cette
-lecture[828]. Madame de Sévigné savait peu le latin. S'il en avait été
-autrement, Corbinelli, écrivant quelques lignes à Bussy dans une des
-lettres de madame de Sévigné, n'aurait pas dit que c'était en sa
-considération qu'il traduisait un passage d'Horace[829]. Elle-même
-n'aurait pas annoncé qu'elle se proposait de lire Térence et de se faire
-traduire par son fils la satire contre les folles amours que renferme la
-première scène de l'_Eunuque_[830]. Ce n'était pas une chose très-rare
-alors cependant, même parmi les femmes, que de pouvoir lire les auteurs
-latins dans leur langue originale. L'abbesse de Fontevrault, sœur de
-madame de Montespan, madame de Rohan de Montbazon, abbesse de Malnou,
-avaient cet avantage; il en était de même de madame de la Sablière, de
-mademoiselle de Scudéry et de plusieurs autres, sans nommer madame
-Dacier, qui, pour la haute érudition, est restée une exception[831].
-Mais c'est dans la traduction de Perrot d'Ablancourt que madame de
-Sévigné admirait l'éloquence et l'harmonie des phrases de Tacite; c'est
-aussi par le même traducteur qu'elle avait appris à goûter l'esprit de
-Lucien. C'est dans la traduction italienne d'Annibal Caro qu'elle lisait
-Virgile[832]. Cependant, comme elle mande à madame de Grignan qu'elle a
-fait mettre en lettres d'or sur le grand autel de sa chapelle cette
-inscription: SOLI DEO HONOR ET GLORIA, on peut croire qu'elle ainsi que
-sa fille entendaient[833] assez le latin pour lire en cette langue les
-Actes des Apôtres et les livres d'église. Dans les jugements qu'elles
-portaient sur les auteurs, elles différaient beaucoup entre elles.
-Madame de Sévigné avait plus que madame de Grignan le sentiment vif et
-prompt des beautés littéraires; son goût était moins sévère, moins
-dédaigneux, mais peut-être moins pur. Madame de Sévigné se passionnait
-facilement pour les auteurs qu'elle lisait, et proportionnait ses
-louanges aux émotions et aux inspirations qu'elle en recevait. Madame de
-Grignan, au contraire, aimait à critiquer, à se rendre raison de tout,
-et se défendait d'admirer. Madame de Sévigné avait plus que sa fille le
-goût de la solitude et de la campagne; les sombres et mélancoliques
-horreurs de la forêt avaient pour elle de l'attrait[834]. Elle lisait
-plutôt pour le plaisir de lire que par l'ambition de devenir savante;
-c'était tout le contraire dans madame de Grignan.
-
- [821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 138, édit.
- de G.; t. II, p. 13, édit. de M.
-
- [822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 209, édit. G.;
- t. II, p. 175, édit. M.--_Ibid._ (20 et 30 septembre 1671), t.
- II, p. 212, 213 et 233, édit. G.; t. II, p. 177 et 195, édit. M.
-
- [823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 30 septembre 1671), t. II, p. 234
- et 245, édit. de G.; t. II, p. 197 et 209, édit. de M.
-
- [824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 septembre 1671), t. II, p. 248,
- édit. G.; t. II, p. 209, édit. M.
-
- [825] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. de
- G.; t. II, p. 362, édit. de M.
-
- [826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de
- G.; t. II, p. 94 et 100, édit. de M.
-
- [827] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit.
- de G.; t. II, p. 113, édit. de M.
-
- [828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 12 août 1676), t. IV, p. 420,
- édit. de M.; et t. V, p. 71, édit. de G.
-
- [829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juillet 1677), t. V, p. 316-318,
- édit. de G.
-
- [830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 223,
- édit. de G.; t. VI, p. 470, édit. de M.
-
- [831] Sur les femmes savantes de cette époque, consultez MÉNAGE,
- _Lezione sopra 'l sonetto di Francesco Petrarca_, p. 58-64, à la
- suite du traité intitulé _Historia mulierum philosopharum_.
-
- [832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1672), t. III, p. 105, édit.
- G.
-
- [833] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 août 1688), t. VII, p. 145, édit. G.
-
- [834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1671), t. II, p. 260, édit.
- G.--_Ibid._ (22 avril, 13, 17, 20 et 17 mai 1672), t. II, p.
- 471-483; t. III, p. 13, 14 et 40, édit. de G. de S.-G. (Elle fit
- graver ces mots sur un arbre de l'allée la plus obscure de son
- parc des Rochers: _E di mezzo l'orrore esce il diletto_.)
-
-Les prédilections de madame de Sévigné en littérature se trahissent
-lorsqu'elle quitte la capitale pour aller passer quelques jours dans sa
-retraite de Livry. Quels sont les auteurs qu'elle emporte alors de
-préférence? Corneille et la Fontaine. On lui a reproché d'avoir manqué
-de discernement, et, dans son admiration exclusive pour Corneille, de
-n'avoir pas rendu justice à Racine. Tout le monde sait cependant
-aujourd'hui qu'elle n'a jamais dit ni cité ces mots ridicules que lui
-prêtent Voltaire, la Harpe et tant d'autres: «Racine passera comme le
-café[835];» mais elle a dit «qu'il n'irait point plus loin
-qu'Andromaque[836].» Ce qui prouve seulement que cette pièce, qu'elle
-loue avec effusion et qui lui faisait verser des larmes même lorsqu'elle
-la voyait jouer par une troupe de campagne[837], était, selon elle, le
-_nec plus ultra_ du talent de Racine.--Avec sa tendresse maternelle,
-pouvait-elle penser autrement? Si elle avait vécu du temps de Voltaire,
-nul doute qu'elle n'eût préféré aussi _Mérope_ à toutes les pièces de
-cet auteur. Tout le monde juge ainsi: ce qui touche le plus le cœur est
-aussi ce qui émeut le plus fortement l'imagination. A la vérité, madame
-de Sévigné cherche à atténuer le succès de _Bajazet_, et elle en donne
-la plus forte part au talent de la Champmeslé. Cependant elle envoie
-cette pièce à sa fille aussitôt qu'elle a paru; il est vrai qu'elle
-préfère Corneille à Racine, et qu'elle trouve plus de génie dramatique à
-l'auteur du _Cid_, de _Polyeucte_, des _Horaces_, de _Cinna_. A-t-elle
-si grand tort? On n'a pas remarqué que lorsqu'elle parle ainsi Corneille
-avait produit tous ses chefs-d'œuvre, et qu'il n'en était pas ainsi de
-Racine, dont la réputation n'était encore qu'à son aurore, quoique cette
-aurore eût un grand éclat. On oublie que madame de Sévigné avait alors
-de bien légitimes motifs pour ne pas aimer Racine, et que les déplaisirs
-qu'il lui causait devaient très-naturellement disposer son esprit à
-juger peu favorablement des productions de ce poëte. On se représente
-toujours Racine dans un âge avancé, couronné par l'auréole de sa gloire
-poétique, vénéré par sa fervente piété, uniquement occupé de son salut
-et de l'éducation de ses enfants, refusant d'aller dîner chez un grand
-de la cour, afin d'avoir le plaisir de manger un beau poisson en
-famille, et pourtant écrivant encore _Esther_ et _Athalie_ pour les
-vierges d'un couvent. Le jeune auteur d'_Andromaque_ et de _Bajazet_
-était un personnage tout différent. Ingrat et malin, dans deux lettres
-très-spirituelles et pleines de mordants sarcasmes, il avait versé le
-ridicule sur les pieux solitaires de Port-Royal, qui l'avaient élevé,
-parce qu'ils avaient osé soutenir que le théâtre est un divertissement
-peu favorable aux bonnes mœurs et à la religion. Quand il faisait
-imprimer ses tragédies, il y mettait des préfaces qui étaient la
-critique acérée des ouvrages de ses rivaux, particulièrement de
-Corneille; et il composait contre eux de sanglantes épigrammes. Alors
-amoureux de la Champmeslé, Racine soupait souvent chez elle avec
-Boileau, son ami; et le baron de Sévigné, qui courtisait cette actrice
-et auquel la société des deux poëtes plaisait beaucoup, payait les
-soupers. Madame de Sévigné ne trouvait pas bon que son fils jouât le
-rôle ridicule d'Amphitryon et contribuât aux plaisirs des amants de sa
-maîtresse. On doit donc peu s'étonner que dans son dépit, en écrivant à
-sa fille, elle parle avec le même dédain de la courtisane et des deux
-poëtes. Plus tard, et lorsque son fils a rompu avec la Champmeslé, elle
-s'exprime sur eux avec l'admiration due à leur caractère et à leur
-talent; et quand, longtemps après, elle assistait à Saint-Cyr aux
-représentations d'_Athalie_ et d'_Esther_, elle ne disait plus que
-Racine composait des tragédies pour la Champmeslé, et non pour la
-postérité, et qu'il ne serait plus le même quand il ne serait plus
-jeune et amoureux; mais elle remarque, au contraire, le caractère de son
-talent, sa sensibilité, et dit «qu'il aime Dieu comme il aimait ses
-maîtresses[838].» La même chose lui arriva lorsqu'elle entendit débuter
-le P. Bourdaloue dans l'église de son collége. Selon elle, il a bien
-prêché; mais son éloquence, appropriée à son église, n'en franchira pas
-l'enceinte. Et cependant elle assista ensuite assidûment à ses
-sermons[839], et ne peut trouver de termes assez énergiques pour peindre
-sa vive admiration, pour exprimer le bien qu'elle ressentait des pieuses
-convictions produites par la parole du grand orateur. Elle loue aussi
-avec le même discernement, mais non avec le même enthousiasme, Mascaron
-et Fléchier. Elle variait beaucoup ses lectures[840]. Les sermons ne
-l'empêchaient pas d'aller au spectacle, d'assister aux pièces de
-Molière, de se plaire à l'Opéra et de trouver céleste la musique de
-Lulli, de lire des romans (l'_Astrée_, _Cléopâtre_, _Pharamond_,
-etc.)[841], les Contes de la Fontaine, Rabelais, l'Arioste, le Tasse,
-Pétrarque, Tassoni, Marini, Montaigne, Charron; elle mêlait ensemble
-Corneille, Despréaux, Sarrasin, Voiture, les livres de controverses
-religieuses, l'Alcoran et Don Quichotte. Quelquefois elle entreprenait
-de longues lectures historiques, et elle bravait la fatigue que lui
-faisaient éprouver les interminables périodes du P. Maimbourg, pour
-s'instruire sur l'histoire des croisades et sur celle de l'arianisme et
-des iconoclastes. Puis elle lit l'_Histoire de la découverte de
-l'Amérique par Christophe Colomb_, «qui la divertit au dernier point;»
-la _Vie du cardinal Commendon_, «qui lui tient très-bonne compagnie;» et
-une _Histoire des Grands Vizirs_, de Chassepol, qui eut dans le temps
-beaucoup de succès. Malgré son inclination pour Tacite, et quoiqu'elle
-lût et relût Josèphe, Plutarque et Lucien, elle préférait l'_Histoire de
-France_ à l'histoire romaine, où elle n'avait, disait-elle
-spirituellement, ni parents ni amis. On est étonné de lui voir lire en
-quatre jours l'in-folio de l'académicien Paul Hay du Chastelet,
-contenant la _Vie de Bertrand du Guesclin_; mais tout ce qui concernait
-l'_histoire de Bretagne_ avait pour elle un intérêt de famille[842].
-
- [835] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 mai 1676), t. IV, p. 463,
- édit. G.; t. IV, p. 291, édit. M.--SAINT-SURIN, _Notice sur
- madame de Sévigné_, t. I, p. 100 de l'édition des _Lettres de_
- SÉVIGNÉ, par Monmerqué, 1820, in-8º.--HÉNAULT, _Abrégé
- chronologique_ (1669), t. III, p. 371.--LEMONTEY, _Hist. de la
- régence_, t. I, p. 442.
-
- [836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. G.;
- t. II, p. 362, édit. M.
-
- [837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.;
- t. II, p. 152, édit. M.
-
- [838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672, 28 janvier et 7 février
- 1689), t. II, p. 360, et t. VIII, p. 310 et 325, édit. de M.; t.
- II, p. 426 et 427, et t. IX, p. 126 et 127, édit. de G.
-
- [839] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 11, 13, 20 et 26 mars, 13
- avril, 25 décembre 1671), t. I, p. 330, 367, 370, 372, 374, 376,
- 388, 394, 396, 397, 404, 406; t. II, p. 324, édit. de G.
-
- [840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mars, 29 avril, 8 mai, 2, 22
- et 28 juin, 5 juillet, 19 août, 16 et 30 septembre, 1er, 4 et 11
- novembre 1671), t. I, p. 370, 374; t. II, p. 49, 61, 67, 87, 105,
- 125, 136, 141, 195, 229, 238 et 239, 352 et 377, édit. de G. de
- S.-G.
-
- [841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de
- G.; t. II, p. 94, édit. de M.--_Ibid._ (11 septembre 1675), t.
- III, p. 465, édit. M.
-
- [842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 186, édit.
- de G. t. IV, p. 69, édit. de M.--_Ibid._ (14 juillet 1680), t.
- VII, p. 104, édit. de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.--_Ibid._ (25
- septembre 1680, 14 décembre 1689), t. VII, p. 221-228; t. X, p.
- 137, édit. de G.--_Ibid._ (1er août 1672), t. II, p. 377, édit.
- de M.; t. II, p. 447, édit. de G.--_Ibid._ (15 mai, 4 juin, 11 et
- 12 août 1676), t. IV, p. 297, 326 et 420, édit. de M.; t. IV, p.
- 439-472; t. V, p. 71, édit. de G.--_Ibid._ (9 janvier 1676), t.
- IV, p. 312, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X, p. 196.
- Voyez _Lettre écrite par madame de Sévigné le_ 21 _juin 1671,
- rétablie d'après le mss. original_, 1826, in-8º, p. 15.--_Ibid._
- (7 juin 1671), t. II, p. 88, édit. de G. Conférez encore sur les
- lectures de madame de Sévigné (20 janvier et 24 février 1672), t.
- II, p. 352 et 397, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X,
- p. 196, édit. de G.--_Ibid._ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190,
- édit. de G.
-
-Elle aimait avant tout les livres de morale, et surtout de morale
-religieuse. Les _Essais_ de Nicole étaient ceux qu'elle préférait. Les
-meilleurs et les plus beaux éloges qu'on ait faits de cet écrivain ont
-été tracés par Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_ et par madame de
-Sévigné dans les lettres écrites à sa fille[843]. Nicole est l'auteur
-favori de madame de Sévigné; elle le lisait et le relisait; elle y
-trouvait des ressources contre tous les maux, toutes les misères de la
-vie, même, disait-elle, contre la pluie et le mauvais temps; elle veut
-s'en pénétrer, se l'assimiler; elle souhaiterait pouvoir en faire un
-bouillon et l'avaler[844]. Il était, suivant elle, de la même _étoffe_
-que Pascal, et elle ajoute: «Cette étoffe-là est si belle qu'elle me
-plaît toujours; jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par
-ces messieurs-là[845].» Elle lisait aussi les Traités de Bossuet, et
-surtout son _Histoire des Variations_[846]. En bonne janséniste, elle
-avait lu saint Augustin et les Lettres de Saint-Cyran; mais elle se
-tenait éloignée du rigorisme de la secte.
-
- [843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 30 septembre, 1er et 4 novembre
- 1671), t. II, p. 226-277, 279 et 286, édit. de G.; t. II, p. 208
- et 238, édit. de M.; t. I, p. 180, édit. de la Haye.
-
- [844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 4 novembre 1671), t. II, p. 276
- à 280, édit. de G.; t. II, p. 238, édit. de M.
-
- [845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 195, édit de
- G.; t II, p. 162, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1671), t. II, p.
- 81, édit. de G.
-
- [846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 novembre 1689), t. X, p. 106. édit.
- de G.; t. IX, p. 226, édit. de M.
-
-Sa foi était forte et sincère, et en cela surtout elle différait de sa
-fille. Comme toutes les femmes de son temps, madame de Grignan
-pratiquait sa religion; mais sa raison, enorgueillie par les lueurs
-vacillantes d'une philosophie qu'elle croyait comprendre, faisait subir
-aux croyances qui lui avaient été inculquées dès son enfance des doutes
-peu conformes à la soumission due aux décisions de l'Église. Telle
-n'était point madame de Sévigné, qui ne partageait pas le superbe dédain
-de Port-Royal pour l'efficacité de l'intervention du saint sacerdoce.
-Elle avait soin de faire dire des messes pour détourner les malheurs
-qu'elle redoutait, et elle ne manquait pas d'en agir ainsi lorsque sa
-fille voyageait ou lorsque celle-ci était enceinte[847], et encore après
-qu'elle était accouchée[848]. Quoique nous n'ayons pas les lettres que
-madame de Grignan avait écrites à sa mère, ce qui nous reste de leur
-correspondance témoigne suffisamment de la lutte qui avait lieu entre
-elles deux, en raison de leur dissidence d'opinion sur ces graves
-matières. Jamais madame de Sévigné ne laisse échapper l'occasion de
-manifester à madame de Grignan combien sa religion lui est chère, et de
-s'efforcer de lui persuader qu'elle satisfait mieux le cœur et la
-raison que toutes les vaines subtilités des philosophes. Elle la mit
-dans la confidence de tous ses scrupules religieux et des tourments de
-sa conscience. Elle plaint sa fille de n'avoir pas en Provence de P.
-Bourdaloue ni de P. Mascaron: «Comment, dit-elle, peut-on aimer Dieu
-quand on n'entend jamais bien parler de lui[849]?» Et madame de Grignan
-est instruite toutes les fois que des devoirs religieux appellent sa
-mère à l'église de Saint-Paul de la rue Saint-Antoine ou des Minimes de
-la place Royale. «Ma fille, lui écrit-elle, je m'en vais prier Dieu, et
-me disposer à faire demain mes pâques: il faut au moins sauver cette
-action de l'imperfection des autres. Je voudrais bien que mon cœur fût
-pour Dieu comme il est pour vous[850].» Bien souvent madame de Sévigné
-se lamente de n'avoir pas le courage de rompre les liens du monde et de
-conformer sa vie aux préceptes de sa croyance; et sa fille, qui n'avait
-pas intérêt à ce qu'il en fût ainsi, combat toujours ce penchant à la
-dévotion, qui était commun alors aux personnes les plus mondaines.
-Ainsi, dès cette année 1671, madame de Sévigné écrivait, au sujet de la
-mort du chevalier de Buous[851]:
-
-«C'est un beau sujet de réflexions que l'état où vous le dépeignez. Il
-est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera
-tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps que nous
-prodiguons et que nous voulons qui coule présentement nous manquera, et
-nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous
-perdons avec tant d'insensibilité... La morale chrétienne est excellente
-à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop creuse et
-trop inutile autrement.»
-
- [847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit.
- de G.; t. II, p. 238, édit. de M. «Je fais dire tous les jours
- des messes pour vous: voilà mon emploi.»
-
- [848] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1671), t. II, p. 298, édit.
- de G.: «Comme vous êtes philosophe, vous savez la raison de tous
- ces effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire
- autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce que j'en
- faisais dire pour la lui demander.»
-
- [849] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 315, édit. de
- M.; t. I, p. 406, édit. de G.
-
- [850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (vendredi saint, 15 avril 1671), t. II,
- p. 462, édit. de G.; et t. II, p. 390, édit. de M.
-
- [851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 sept. 1671), t. II, p. 232, édit. de
- G. (de Buous dans cette édit.); t. II, p. 194 et 195, édit. de
- M.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise de Sévigné_,
- t. I, p. 180, édit. de la Haye, 1726.--Il y a au commencement de
- cette lettre seize lignes de plus dans cette édition, qui ont été
- supprimées dans toutes les autres.
-
-Trois mois avant cette lettre, elle avait déjà écrit à madame de
-Grignan: «Une de mes grandes envies, ma fille, ce serait d'être dévote;
-j'en tourmente la Mousse tous les jours. Je ne suis ni à Dieu ni à
-diable; cet état m'ennuie, quoique, entre nous, je le trouve le plus
-naturel du monde. On n'est point au diable parce qu'on craint Dieu, et
-qu'au fond on a un principe de religion; on n'est point à Dieu aussi,
-parce que sa loi paraît dure, et qu'on n'aime point à se détruire
-soi-même; cela compose les tièdes, dont le grand nombre ne m'étonne
-point du tout: j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait; il
-faut donc sortir de cet état, et voilà la difficulté[852].»
-
- [852] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 98, édit. de
- G. de S.-G.; t. II, p. 83, édit. de M.--_Lettres de madame_
- RABUTIN-CHANTAL; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 117.
-
-Vingt ans après, madame de Sévigné en était encore au même point; mais
-du moins sa foi n'avait point varié, et elle se trouvait encore plus
-fermement établie par les études qu'elle avait faites dans l'intervalle.
-«Vous me demandez, écrit-elle à madame de Grignan, si je suis toujours
-une petite dévote qui ne vaut guère: oui, justement voilà ce que je suis
-toujours, et pas davantage, et à mon grand regret. Tout ce que j'ai de
-bon, c'est que je sais bien ma religion et de quoi il est question; je
-ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui
-n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et que, Dieu
-m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore: les
-grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront;
-ainsi je vis dans la confiance, mêlée cependant de beaucoup de
-crainte[853].»
-
- [853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197, édit.
- de G.; t. IX, p. 305, édit. de M.
-
-Quoiqu'elle trouvât que dans cette voie ses progrès fussent lents,
-pourtant elle reconnaissait qu'elle faisait des progrès. «Si je pouvais
-seulement, dit-elle, vivre deux cents ans, il me semble que je serais
-une personne admirable.»
-
-Madame de Sévigné avait foi aux promesses de la religion et espérait en
-elles; mais elle répugnait à croire aux terreurs qu'on voulait lui
-inculquer en son nom. «Vous aurez peine, dit-elle à madame de Grignan, à
-nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que,
-d'un ordre du roi et de la sainte Écriture, la soumission n'arrive au
-secours[854].» Léger sarcasme aussi juste que mérité contre le
-despotisme de Louis XIV, qui mal à propos faisait intervenir son
-autorité dans les querelles théologiques, et les évoquait à son conseil,
-non sans dommage pour l'État et pour la religion. Madame de Sévigné
-n'aimait pas que l'on portât trop loin l'esprit de pénitence, et la
-rigueur des règles nouvellement imposées aux religieux du couvent de la
-Trappe par le Bouthillier de Rancé[855] lui paraissait extravagante. «Je
-crains, dit-elle, que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne
-devienne les Petites-Maisons[856].»
-
- [854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 233,
- édit. de G.; t. II, p. 194, édit. de M.
-
- [855] DE MARSOLLIER, _Vie de dom Armand-Jean le Bouthillier de
- Rancé_, 1703, in-12, 1re partie, liv. III, ch. XII, XIII et XIV,
- t. I, p. 413 à 460.
-
- [856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 21, édit. de
- G.--_Ibid._, t. II, p. 17, édit. de M.
-
-Madame de Sévigné n'avait aucune de ces faiblesses superstitieuses dont
-quelques esprits très-fermes ne sont pas toujours exempts. Elle se
-dépite de ce que le bel abbé de Grignan, qui devait l'accompagner en
-Provence, la supplie de différer son départ de quelques jours, parce
-qu'il ne peut consentir à se mettre en route un vendredi. «On ne peut,
-dit-elle malignement, tirer les prêtres de Paris; il n'y a que les dames
-qui en veuillent partir[857].» Elle était plus incrédule que sa fille
-sur certains faits surnaturels, que madame de Grignan semblait disposée
-à croire. «Je trouve plaisants, lui écrit-elle, les miracles de votre
-solitaire; mais sa vanité pourrait bien le conduire du milieu de son
-désert dans le milieu de l'enfer... Dieu est tout-puissant, qui est-ce
-qui en doute? Mais nous ne méritons guère qu'il nous montre sa
-puissance[858].»
-
- [857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 66 et 67, édit.
- de G; t. II, p. 55, édit. de M.
-
- [858] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p 263 et 264,
- édit. G.; t. II, p. 23, édit. M.
-
-Ses croyances étaient raisonnées; elle lisait beaucoup de livres de
-controverse, même ceux que composaient des protestants[859], et aussi,
-pour complaire à sa fille, ceux qui étaient écrits d'après les principes
-de la nouvelle philosophie; mais elle en était peu satisfaite. «J'ai
-pris, dit-elle à madame de Grignan, les _Conversations chrétiennes_;
-elles sont d'un bon cartésien, qui sait par cœur votre _Recherche de la
-vérité_ (du P. Malebranche)... Je vous manderai si ce livre est à la
-portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai
-humblement, en renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée,
-quand je ne le suis pas. Enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce
-qu'il veut, j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le
-lui donner, voilà tout le mystère[860].»
-
- [859] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 224,
- édit. G.; t. VI, p. 470.--_Ibid._ (13 août 1688), t. VIII, p.
- 337, édit. de G.; t. VIII, p. 63, édit. de M.--_Ibid._ (24
- janvier 1689), t. IX, p. 117, édit. de G.
-
- [860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin 1680), t. VII, p. 42, édit. de
- G.; t. VI, p. 319, édit. de M.
-
-Mais elle comprend fort bien ces questions qu'elle feint d'être trop
-ardues pour son intelligence, et elle exhorte sa fille, pour les
-résoudre, à lire le traité de la _Prédestination des Saints_, par saint
-Augustin, et surtout celui du _Don de la persévérance_. «Lisez,
-dit-elle, ce livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs.
-Je ne suis pas la seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de
-croire qu'on ne discute aujourd'hui sur cette matière avec tant de
-chaleur que faute de s'entendre[861].»
-
- [861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1680), t. VII, p. 63, 70, édit.
- de G.; t. VI, p. 342, édit. de M.
-
-Cette lecture de saint Augustin et les commentaires de ses amis de
-Port-Royal l'avaient confirmée dans l'opinion des jansénistes sur la
-grâce. Madame de Grignan, pour combattre cette opinion, profita de
-l'exemple de madame de la Sablière, connue par son savoir et par son
-attachement à la philosophie cartésienne, qui cependant, touchée des
-vérités de la religion, s'était convertie. «Oui, dit madame de Sévigné,
-elle est dans ce bienheureux état, elle est dévote et vraiment dévote,
-elle fait un bon usage de son libre arbitre; mais n'est-ce pas Dieu qui
-le lui fait faire? N'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? N'est-ce pas
-Dieu qui l'a délivrée de l'empire du démon? N'est-ce pas Dieu qui a
-tourné son cœur? N'est-ce pas Dieu qui la fait marcher et qui la
-soutient? N'est-ce pas Dieu qui lui donne la vue et le désir d'être à
-lui? C'est cela qui est couronné; c'est Dieu qui couronne ses dons. Si
-c'est cela que vous appelez le libre arbitre, ah! je le veux
-bien[862].»
-
- [862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 62 et 65,
- édit. de G.; t VI, p. 366 et 367, édit. de M.
-
-Dans la même lettre, elle professe l'opinion de Jansénius avec toutes
-ses conséquences. «Je n'ai rien à vous répondre, dit-elle à madame de
-Grignan, sur ce que dit saint Augustin, sinon que je l'écoute et que je
-l'entends quand il me dit et me répète cinq cents fois dans un même
-livre que tout dépend, comme le dit l'Apôtre, non de celui qui veut ni
-de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde à qui il lui
-plaît; que ce n'est point en considération d'aucun mérite que Dieu donne
-sa grâce aux hommes, mais selon son bon plaisir... Il appelle notre
-libre arbitre une délivrance et une facilité d'aimer Dieu, parce que
-nous ne sommes pas sous l'empire du démon, et que nous sommes élus de
-toute éternité, selon les décrets du Père éternel, avant tous les
-siècles.»
-
-Cependant cette doctrine sur la grâce, qui conduit droit au fatalisme,
-ne pouvait être admise par un esprit aussi juste que celui de madame de
-Sévigné sans y faire naître beaucoup de doutes; et nous voyons dans la
-même lettre qu'ils surgissent surtout à la lecture du chapitre dont le
-sommaire est: _Comment Dieu jugerait-il les hommes si les hommes
-n'avaient point de libre arbitre?_ «En vérité, dit-elle, je n'entends
-point cet endroit, et je suis toute disposée à croire que c'est un
-mystère; mais comme ce libre arbitre ne peut pas mettre notre salut en
-notre pouvoir et qu'il faut toujours dépendre de Dieu, je n'ai pas
-besoin d'être éclaircie sur ce passage, et je me tiendrai, si je puis,
-dans l'humilité et dans la dépendance[863].»
-
- [863] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 63 et 64,
- édit. de G.; t. VI, p. 337-338, édit. de M.
-
-Ainsi l'on voit que les erreurs de son esprit ne la faisaient dévier en
-rien de la rectitude de ses résolutions. Elle trouvait dans saint
-Augustin des pensées si nobles et si grandes «que tout le mal qui peut
-arriver de sa doctrine aux esprits mal faits était moindre que le bien
-que les autres en retirent[864].»
-
- [864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 nov. 1676), t. V, p. 192, édit. de
- G.; t. V, p. 50, éd. de M.--Conférez encore (16 août 1680), t.
- VII, p. 145, éd. de G.
-
-Elle revient cependant si souvent sur ce sujet, et quelquefois avec une
-telle éloquence et avec tant de chaleur, qu'il est manifeste qu'elle a
-le désir de ramener sa fille à son opinion[865]. Elle désigne par le
-titre de _frères_ ses amis les écrivains de Port-Royal. «Quand je veux
-nourrir, dit-elle, mon esprit et mon âme, j'entre dans mon cabinet,
-j'écoute _nos frères_ et leur belle morale, qui nous fait si bien
-connaître notre pauvre cœur[866].» Toute sa vie elle aima à lire; mais
-dans son âge avancé ce goût de sa jeunesse se dirigea exclusivement sur
-les lectures graves et sérieuses. Sa fille lui reproche d'avoir relu
-jusqu'à trois fois les mêmes romans. «Ce sont de vieux péchés, dit-elle,
-qui doivent être pardonnés en considération du profit qui me revient de
-pouvoir relire aussi plusieurs fois les plus beaux livres du monde, les
-Abbadie, Pascal, Nicole, Arnauld, les plus belles histoires[867].»
-
- [865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1689), t. VII, p. 104, édit.
- de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.
-
- [866] SÉVIGNÉ, _ibid._, t. VII, p. 102 et 103.
-
- [867] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 février 1690), t. X, p. 248, édit. de
- G.; t. IX, p. 349, édit. de M.
-
-C'est vers l'âge de cinquante ans que se fit cette révolution dans ses
-goûts pour les lectures; et elle a donné en peu de mots à sa fille la
-composition de sa petite bibliothèque des Rochers et de quelle manière
-elle l'avait elle-même classée en une seule matinée[868]. «J'ai apporté
-ici quantité de livres, je les ai rangés ce matin; on ne met pas la main
-sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; toute
-une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point de
-vue pour honorer notre religion! L'autre est toute d'histoires
-admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies, et de nouvelles, et
-de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites
-armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi
-j'en sors; il serait digne de vous, ma fille.»
-
- [868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1680), t. VII, p. 19, édit. de
- G.; t. VI, p. 300, édit. de M.
-
-Il n'est fait dans ce passage aucune mention des livres sur la
-philosophie de Descartes, lecture favorite de madame de Grignan. Il
-semble que madame de Sévigné les considérait comme un exercice pour son
-intelligence, comme les romans pour son imagination; mais qu'étant
-inutiles pour son salut et pour éclairer sa raison ils ne devaient point
-trouver place dans sa bibliothèque choisie. Pour cette partie de son
-instruction, elle s'en reposait sur Corbinelli. «Il est souvent avec
-moi, dit-elle, ainsi que la Mousse, et tous deux parlent de votre _père_
-Descartes; ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils
-disent; j'en serai ravie, afin de n'être pas comme une sotte bête quand
-ils vous tiendront ici[869].»
-
- [869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1676), t. V, p. 19, édit. de
- G.; t. IV, p. 372, édit. de M.
-
-Évidemment madame de Sévigné, en cette occasion, n'est pas franche dans
-sa modestie, et sa correspondance nous prouve qu'elle était plus
-instruite sur ces hautes questions de métaphysique qu'elle ne veut le
-faire paraître. Sa feinte ignorance est un avantage qu'elle se donne
-pour combattre plus efficacement les raisonnements de sa fille; et un
-petit nombre de passages remarquables de ses lettres, ajoutés à ceux que
-nous avons déjà rapportés, suffiront, je l'espère, pour montrer quelles
-étaient les convictions religieuses de cette femme, en apparence si
-fortement livrée aux élans et aux agitations de sa vive sensibilité, et
-cependant si studieuse, si calme, si profondément réfléchie. Mais il y a
-des naturels puissants et si heureusement formés qu'ils peuvent allier
-les qualités les plus contraires.
-
-Contre l'opinion de Malebranche, que tout ce qui se fait dans la nature
-est par la nature de l'ordre, opinion sur laquelle avait écrit madame de
-Grignan, madame de Sévigné répond: «La Providence veut donc l'ordre: si
-l'ordre n'est autre chose que la volonté de Dieu, quasi tout se fait
-contre sa volonté; toutes les persécutions que je vois contre saint
-Athanase et les orthodoxes, la prospérité des tyrans, tout cela est
-contre l'ordre, et par conséquent contre la volonté de Dieu. Mais, n'en
-déplaise à votre père Malebranche, ne serait-il pas aussi bien de s'en
-tenir à saint Augustin, que Dieu permet toutes ces choses, parce qu'il
-en tire sa gloire par des voies qui nous sont inconnues? Saint Augustin
-ne connaît ni de règle ni d'ordre que la volonté de Dieu; et si nous ne
-suivons pas cette doctrine, nous aurons le déplaisir de voir que, rien
-dans le monde n'étant quasi dans l'ordre, tout s'y passera contre la
-volonté de celui qui l'a fait: cela me paraît bien cruel[870].» Et
-ensuite:
-
-«Je voudrais bien me plaindre au P. Malebranche des souris qui mangent
-tout ici; cela est-il dans l'ordre? Quoi! de bon sucre, du fruit, des
-compotes!... Et l'année passée était-il dans l'ordre que de vilaines
-chenilles dévorassent toutes les feuilles de notre forêt (de Livry) et
-de nos jardins, et tous les fruits de la terre? Et le père Païen, qui
-s'en revient paisiblement et à qui on casse la tête, cela est-il dans la
-règle? Oui, mon père, tout cela est bon, Dieu sait en tirer sa gloire;
-nous ne voyons pas comment, mais cela est vrai; et si vous ne mettez sa
-volonté pour toute règle et pour tout ordre, vous tomberez dans de
-grands inconvénients[871]... Si vous lisez l'arianisme, vous serez
-étonné de cette histoire; elle vous empêchera de rêver. Vraiment, vous y
-verrez bien des choses contre l'ordre: vous y verrez triompher
-l'arianisme et mettre en pièces les serviteurs de Dieu; vous y verrez
-l'_impulsion_ de Dieu, qui veut que tout le monde l'aime, très-rudement
-repoussée; vous y verrez le vice couronné, les défenseurs de
-Jésus-Christ outragés: voilà un beau désordre; et moi, petite femme, je
-regarde tout cela comme la volonté de Dieu, qui en tire sa gloire, et
-j'adore cette conduite, quelque extraordinaire qu'elle me paraisse; mais
-je me garde bien de croire que si Dieu eût voulu cela eût été autrement,
-cela n'eût pas été[872].»
-
- [870] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ
- (31 juillet 1680), édit. de la Haye, 1726, ou t. VI, p. 400,
- édit. de M.; t. VII, p. 141, édit. de G. de S.-G.
-
- [871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 avril 1680), t. VII, p. 145 et 146,
- édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 405, édit. de M.--_Ibid._, sur
- l'aventure du P. Païen (7 juillet 1680), t. VI, p. 364, édit. M.;
- t. VII, p. 94, édit. G.
-
- [872] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, t. VII, p. 140, édit. de G.;
- t. VI, p. 407, édit. de M.
-
-«Il y a un endroit de la _Recherche de la vérité_, contre lequel
-Corbinelli a écrit; on y dit «que Dieu nous donne une _impulsion_ à
-l'aimer, que nous arrêtons et détournons à volonté.» Cela me paraît bien
-rude qu'un être très-parfait et par conséquent tout-puissant soit ainsi
-arrêté au milieu de sa course[873]...» Ce sujet occupe si fortement la
-pensée de madame de Sévigné qu'elle y revient encore dans la lettre
-suivante: «Je suis toujours choquée, dit-elle, de cette _impulsion_ que
-nous arrêtons tout court; mais si le P. Malebranche a besoin de cette
-liberté de choix qu'il nous donne, comme à Adam, pour justifier la
-justice de Dieu envers les adultes, que fera-t-il pour les petits
-enfants? il faudra en revenir à l'_altitudo_. J'aimerais autant m'en
-servir pour tout, comme saint Thomas, qui ne marchande pas[874].»
-
- [873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VI, p. 359, édit.
- de M.; t. VII, p. 89, édit. de G.
-
- [874] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VII, p. 5 et 6, édit.
- de G.
-
-Enfin, c'est lorsque avaient lieu les persécutions contre les plus
-fervents soutiens du jansénisme, lorsque Nicole était exilé dans les
-Ardennes, qu'Arnauld était obligé de se cacher, que madame de Sévigné
-éprouve plus que jamais le besoin de faire prévaloir ses opinions dans
-l'esprit de sa fille. «Je ne vous obligerais plus, lui dit-elle, de
-répondre sur cette divine Providence que j'adore et que je crois qui
-fait et ordonne tout; je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette
-opinion de mystère inconcevable avec les disciples de votre père
-Descartes; ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût
-fait le monde sans régler tout ce qui s'y fait; les gens qui font de si
-belles restrictions et contradictions dans leurs livres en parlent bien
-mieux et plus dignement quand ils ne sont pas contraints ni étranglés
-par la politique[875].»
-
- [875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 363, édit.
- de M.; t. VII, p. 93, édit. de G.
-
-Les principes des jansénistes étaient mal vus à la cour; et madame de
-Sévigné recommandait à sa fille de ne pas montrer au comte de Grignan
-les passages de ses lettres qui avaient trait à ces matières; elle avait
-fini par éviter de lui en écrire; mais comme sa fille était revenue à la
-charge, et lui avait cité saint Augustin et saint Paul, le souvenir des
-écrits de ces deux grands confesseurs de la foi la ranime, et, avec
-l'impétuosité ordinaire de sa plume, elle répond: «Vous lisez donc saint
-Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la
-souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu
-dispose de ses créatures: comme le potier, il en choisit, il en rejette;
-ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la
-justice, car il n'y a point d'autre justice que sa volonté; c'est la
-justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux hommes?
-que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il
-les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et
-il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils.
-JÉSUS-CHRIST le dit lui-même; «Je connais mes brebis, je les mènerai
-paître moi-même: je n'en perdrai aucune, je les connais, elles me
-connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous
-qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends
-tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu
-parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est repenti,
-qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à
-cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me
-représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur
-et auteur de l'univers et comme un être enfin très-parfait, selon la
-réflexion de votre _père_ (Descartes). Voilà mes petites pensées
-respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui
-n'ôtent point l'espérance d'être, du nombre choisi, après tant de
-grâces, qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je
-hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous?
-Ma plume va comme une étourdie[876].»
-
- [876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1680), t. VII, p. 102 à 104,
- édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 371, édit. de M.
-
-Le contraste que l'on remarque entre madame de Sévigné et madame de
-Grignan, relativement à leurs goûts en littérature et à leurs opinions
-religieuses, est encore plus prononcé et plus étrange si on les
-considère toutes deux dans leurs sentiments maternels et dans leur
-conduite et leurs relations avec le monde.
-
-Les larmes mouillaient souvent les yeux de madame de Sévigné pour peu
-qu'elle fût fortement émue; madame de Grignan, calme et froide,
-trahissait rarement par des signes extérieurs les impressions faites sur
-son cœur; sa mère en fait la remarque: «Vous pleurâtes, lui dit-elle,
-ma très-chère fille, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la
-même chose pour moi, c'est mon tempérament[877].»
-
- [877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 19, 20 et 22,
- édit. G.; t. II, p. 16, édit. M.--_Ibid._ (18 décembre 1671), t.
- II, p. 316, édit. G.; t. II, p. 267, édit. de M.--_Ibid._ (20 mai
- 1672), t. III, p. 30, édit. de G., t. II, p. 440, édit. de
- M.--_Ibid._ (21 octobre 1671), t. II, p. 297, édit. de G.; t. II,
- p. 225, édit. de M. (Voyez ci-dessus, p. 320, ch. XVI.)
-
-Madame de Sévigné, on le sait, poussait jusqu'à l'excès son amour pour
-sa fille; elle lui accordait sur son fils, sur l'unique héritier du nom
-de Sévigné, une injuste préférence, et elle se laissait dominer par
-cette inclination au point de négliger quelquefois ses devoirs envers
-Dieu et d'oublier sa charité envers le prochain. La tendresse maternelle
-de madame de Grignan pour ses deux filles ne fut jamais assez forte pour
-l'empêcher de vouloir sacrifier le bonheur de leur vie entière à la
-grandeur de sa maison, à la fortune et à l'élévation de celui qui
-pouvait seul continuer la noble race des Adhémar. Madame de Grignan
-exécuta ce projet à l'égard de Blanche, l'aînée de ses filles, qu'elle
-contraignit à se faire religieuse; et si la jolie figure, les grâces et
-l'esprit de Pauline, la plus jeune, n'avaient pas convaincu sa mère
-qu'elle la marierait facilement et sans une forte dot, madame de Sévigné
-aurait été impuissante à lui persuader[878] de ne pas commettre cette
-seconde immolation[879].
-
- [878] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. V, p. 453, édit.
- M.; t. VI, p. 150, édit. G.
-
- [879] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1688), t. VIII, p. 150,
- édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1687), t. VII, p. 406.--_Ibid._
- (8 décembre 1679), t. VI, p. 61.
-
-Mais c'est dans ses relations avec le monde, dans la conduite de la vie,
-dans la gestion des affaires que madame de Sévigné montre une grande
-supériorité sur sa fille. Quel jugement exquis! quel prompt et juste
-discernement! quels admirables conseils! quels beaux et utiles préceptes
-de sagesse et de savoir-vivre, heureusement exprimés! Les lettres de
-madame de Sévigné nous font admirer une mère tendre, mais non aveugle;
-elle cherche à empêcher que madame de Grignan ne se fasse tort par son
-caractère hautain, ou ne devienne victime de sa vanité et de son
-orgueil.
-
-Madame de Grignan, retranchée sur les hauteurs de ses pensées
-philosophiques, faisait profession de mépriser les jugements du public.
-Capricieuse et indolente, elle était sujette à des accès de mélancolie
-et de misanthropie; elle fuyait alors la société, et se complaisait dans
-ce qu'elle appelait sa _tigrerie_[880]; élevée à la cour et dans le
-grand monde, les manières et les habitudes cérémonieuses des provinces
-lui déplaisaient[881], et elle ne prenait guère alors la peine de
-dissimuler son ennui. Madame de Sévigné, qui prévoyait combien ces
-défauts et ces travers étaient nuisibles à sa fille dans la position
-élevée où elle était placée, cherche à lui démontrer la nécessité de
-s'en corriger ou du moins de les dissimuler. Dans une lettre écrite en
-réponse à une de celles où madame de Grignan lui disait qu'elle était
-heureuse de se trouver retirée dans la solitude de son château, madame
-de Sévigné lui dit: «Je trouve votre esprit dans une philosophie et dans
-une tranquillité qui me paraît bien plus au-dessus des brouillards et
-des grossières vapeurs que le château de Grignan. C'est tout de bon que
-les nuages sont sous vos pieds; vous êtes élevée dans la moyenne région,
-et vous ne m'empêcherez pas de croire que ces beaux noms que vous dites,
-que vous donnez à des qualités naturelles, sont un effet de votre raison
-et de la force de votre esprit. Dieu vous le conserve si droit! il ne
-vous sera pas inutile; mais il faut un peu agir, afin que votre
-philosophie ne se tourne pas en paresse, et que vous puissiez être en
-état de revoir un pays où les nues seront au-dessous de vous. Il me
-semble que je vous vois dans l'indolence que vous donne l'impossibilité;
-ne vous y abandonnez qu'autant qu'il est nécessaire pour votre repos, et
-non pas assez pour vous ôter l'action et le courage[882].»
-
- [880] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1671), t. II, p. 220, édit.
- G.; t. II, p. 184, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1,
- édit. G.; t. II, p. 416, édit. M.
-
- [881] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 206, édit. G.;
- t. II, p. 172, édit. M.
-
- [882] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.;
- t. II, p. 175, édit. M.
-
-Ce que madame de Sévigné combat le plus souvent dans madame de Grignan,
-c'est le mépris que celle-ci affichait pour l'opinion publique; et ce
-désaccord était entre elles déjà ancien, car madame de Sévigné, écrivant
-à M. de Grignan au sujet des louanges que le monde donnait à sa fille,
-dit: «Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour. C'est que
-le public n'est ni fou ni injuste[883].»
-
- [883] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 265, édit. de
- G.; t. I, p. 196, édit de M.
-
-A peine madame de Grignan est-elle arrivée en Provence que sa mère
-l'encourage à ne pas se lasser de répondre aux politesses ennuyeuses
-dont elle est l'objet. «Il est vrai, dit madame de Sévigné, que c'est un
-métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne
-vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs
-et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un
-peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est
-que médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule[884].»
-
- [884] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 379, édit. de
- G.; t I, p. 293, édit. de M.
-
-Madame de Sévigné rappelle souvent à sa fille que, quand par sa haute
-position on se doit au public, il ne suffit pas d'_être_, mais qu'il
-faut aussi _paraître_.
-
-Comme la Rochefoucauld avait mis les _maximes_ à la mode, madame de
-Sévigné commence une de ses lettres par cette réflexion, qu'elle
-intitule, en badinant, MAXIME: _La grande amitié n'est jamais
-tranquille_[885]. Et en effet, ce qui était pour elle l'objet de
-continuelles inquiétudes, ce qui excitait le plus sa sollicitude et lui
-paraissait toucher le plus au bonheur de sa fille dans l'avenir, c'était
-la conservation et, s'il se pouvait, l'augmentation de sa fortune; car,
-étant beaucoup plus jeune que M. de Grignan, il était probable qu'elle
-lui survivrait. Aussi madame de Sévigné termine une de ses lettres par
-cet aveu bien sincère: «Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont
-les trois points de mon esprit, d'où je tire une conclusion que je vous
-laisse à méditer[886].»
-
- [885] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1671), t. II, p. 228,
- édit. de G.
-
- [886] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. de
- G.; t. I, p. 292, édit. de M.
-
-Madame de Sévigné ne pouvait ignorer le caractère du comte de Grignan,
-facile jusqu'à la faiblesse, fastueux jusqu'à la prodigalité[887]. Une
-partie de la dot de sa femme avait servi à réparer le désordre de ses
-affaires. Madame de Sévigné craignit qu'avec le luxe coûteux de
-représentation qu'exigeait le rang de lieutenant général gouverneur M.
-de Grignan ne dérangeât de nouveau sa fortune; et elle ne voyait de
-salut pour lui et pour madame de Grignan que dans l'intervention de
-celle-ci, qu'elle avait habituée, par ses leçons et ses exemples, à
-l'ordre et à l'économie. Dès que madame de Grignan eut rejoint son mari
-en Provence, madame de Sévigné s'empressa d'exhorter sa fille à profiter
-de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour le faire consentir à lui
-abandonner sans réserve la direction de ses affaires et la gestion de
-ses biens, et à régler ses dépenses de manière à ce qu'elles
-n'excédassent pas ses revenus. De son côté, elle se montrait généreuse,
-et adoucissait par des cadeaux la sévérité de ses remontrances[888].
-
- [887] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1680, 16 février 1690), t. VII,
- p. 171; t. X, p. 274, édit. de G. de S.-G.; et ci-dessus, ch.
- VIII, p. 139 et 143, et _Catalogue des archives de la maison de
- Grignan_, par M. VALLET DE VIRIVILLE, p. 31 à 36, nos 191, 199,
- 202, 203, 206 et 207.
-
- [888] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393, édit. G.;
- t. I, p. 304, édit. M.--_Ibid._ (10 avril 1671), t. II, p. 13,
- édit. G.; t. II, p. 10, édit. M.--_Ibid._ (22 avril 1672), t. II,
- p. 469, édit. G.; t. II, p. 396, édit. M.--_Ibid._ (9 mars 1672),
- t. II, p. 419, édit. G.; t. II, p. 355, édit. M.
-
-Dans une lettre qui a été étrangement altérée dans toutes les éditions,
-hors la première, madame de Sévigné dit à madame de Grignan: «Vous me
-donnez une belle espérance de votre affaire; suivez-la constamment, et
-n'épargnez aucune civilité pour la faire réussir. Si vous la faites,
-soyez assurée que cela vaudra mieux qu'une terre de dix mille livres.»
-Ceci s'applique à la demande faite à l'assemblée des états de Provence,
-par le comte de Grignan, d'une augmentation d'appointements pour
-subvenir au payement de ses gardes et à la splendeur de ses hautes
-fonctions[889]. Madame de Sévigné continue ensuite ainsi: «Pour vos
-autres affaires, je n'ose y penser, et j'y pense pourtant toujours;
-rendez-vous la maîtresse de toutes choses, c'est ce qui vous peut
-sauver; et mettez au rang de vos desseins celui de ne vous point abîmer
-par une extrême dépense, et de vous mettre en état, autant que vous le
-pourrez, de ne pas renoncer à ce pays-ci. J'espère beaucoup de votre
-habileté et de votre sagesse; vous avez de l'application, c'est la
-meilleure qualité que l'on puisse avoir pour ce que vous avez à
-faire[890].» Et plus loin elle lui répète encore: «L'abbé est fort
-content du soin que vous voulez prendre de vos affaires; ne perdez pas
-cette envie, ma bonne, soyez seule maîtresse: c'est le salut de la
-maison de Grignan[891].»
-
- [889] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 307, et conférez l'_Abrégé
- des délibérations faites en assemblée générale des communautés du
- pays de Provence, tenue à Lambesc dans les mois de décembre 1670,
- janvier, février et mars 1671, par autorité et permission de
- monseigneur le comte_ DE GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi
- et autres pays, et par mandement de messieurs les procureurs
- généraux dudit pays_; à Aix, par Charles David, imprimeur du roi
- et du clergé de la ville, 1671, in-4º, p. 43-45 (séance du 21
- mars 1671).
-
- [890] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
- in-12, t. I, p. 34 et 35 (13 mars 1671).
-
- [891] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;
- la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 40.--Tout ce que nous citons ici a
- été retranché dans les autres éditions.--Conférez, avec cette
- édition de la Haye, dans celle de Monmerqué, deux lettres à
- madame de Grignan, en date du 18 mars 1671, t. I, p. 292 et 296;
- ou dans l'édit. de G. de S.-G., t. I, p. 379 à 383.
-
-Mais malheureusement les conseils de madame de Sévigné ne furent pas
-strictement suivis. Madame de Grignan, soit que sa vanité le trouvât
-nécessaire à sa position, soit qu'elle ne pût résister aux volontés de
-son mari, eut un état de maison beaucoup trop somptueux pour que les
-émoluments du lieutenant général pussent y suffire. Le jeu vint encore
-accroître son déficit; et quoique ce jeu fût assez modéré pour le temps,
-cependant, comme madame de Grignan et son mari perdaient très-souvent,
-les dépenses, par cet article seul, se trouvaient considérablement
-augmentées. Madame de Sévigné, justement alarmée de cet état de choses,
-n'épargne pas à sa fille les avertissements. «Prenez garde, lui
-dit-elle, que votre paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu;
-ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gâtent
-bien les chemins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez,
-aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce
-monde. Pour la tranquillité de mon âme, je fais bien d'autres souhaits
-pour ce qui vous regarde; enfin tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou
-par vous[892].» Elle revient encore à la charge peu de temps après:
-«Quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan!... Vous
-jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; croyez-moi, ne
-vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s'est perdu sans vous
-divertir; au contraire, vous avez payé cinq ou six mille francs pour
-vous ennuyer et être houspillée de la fortune[893].» Enfin, elle déclare
-que ces pertes continuelles que font madame de Grignan et son mari au
-jeu ne sont pas naturelles, et qu'elle croit qu'ils ont affaire à des
-fripons[894]. Ce genre d'improbité n'a jamais été rare parmi les plus
-hauts personnages adonnés au jeu, et il était loin de l'être à cette
-époque.
-
- [892] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393 et 394,
- édit. G.; t. I, p. 305, édit. M.--Madame de Sévigné revient
- encore sur ce sujet (18 mai 1671), t. II, p. 79, édit. de G.; t.
- II, p. 66, édit. de M.
-
- [893] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 419, édit. de
- G.; t. II, p. 356, édit. de M.
-
- [894] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 441, édit. de
- G.; t. II, p. 372, édit. de M.
-
-Madame de Grignan semblait cependant s'être décidée à suivre les
-conseils de sa mère, qui, en lui témoignant combien elle est satisfaite
-de la résolution qu'elle a prise, lui en inculque encore plus fortement
-la nécessité. En l'entretenant du voyage de Provence, qu'elle a le
-projet de faire avec l'abbé de Coulanges, et après lui avoir dit qu'elle
-sera charmée de voir toutes les antiquités de ce pays et les
-magnificences du château de Grignan, elle ajoute: «L'abbé aura bien des
-affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il
-n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un
-peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me
-font pitié; c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse sentir
-également et que le temps augmente, au lieu de la diminuer[895].»
-
- [895] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 117 et 118,
- édit. de G.; t. II, p. 98, édit. de M.
-
-Nous avons vu que madame de Sévigné portait, dans l'intérêt de madame de
-Grignan, ses regards sur le gouvernement de la Provence[896], et qu'elle
-se tenait au courant de tout ce qui se faisait à cet égard. Les conseils
-qu'elle donne sur ces graves matières à son gendre et à sa fille ne sont
-pas moins sages et moins salutaires que ceux qu'elle leur adressait pour
-leurs affaires domestiques.
-
- [896] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 302-309.
-
-Louis XIV avait mal accueilli les délais et les refus des états de
-Provence, qui ne voulaient point accorder la totalité des subsides
-demandés en son nom par le lieutenant général gouverneur, et la
-résolution qu'on avait prise de lui envoyer une députation. Il avait
-transmis au comte de Grignan l'ordre de dissoudre l'assemblée, et en
-même temps de faire part aux membres qui la composaient de
-l'indignation du roi, en leur annonçant qu'à l'avenir le mode de lever
-les impôts serait changé et que la province serait assujettie, pour
-punir sa désobéissance, à loger un plus grand nombre de troupes[897].
-Madame de Sévigné avait fait en vain, de concert avec l'évêque d'Uzès,
-des démarches auprès de le Tellier, pour que des ordres moins rigoureux
-fussent expédiés; et, n'ayant pu y réussir, elle avait écrit à sa fille
-le 1er janvier 1672, à dix heures du soir, pour la prévenir que ces
-ordres sévères allaient être envoyés. Elle conseille d'en suspendre
-l'exécution et de faire écrire au roi, par le lieutenant général
-gouverneur, «une lettre d'un homme qui est sur les lieux et qui voit
-que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de
-sa bonté pour cette fois.» Ce conseil fut suivi, et eut un plein succès;
-car nous lisons dans les procès-verbaux de l'assemblée des états que M.
-de Grignan se rendit, le 9 janvier au matin[898], dans la salle des
-_états_, pour leur faire part de ce qui s'était passé, leur défendre
-d'envoyer une députation au roi, leur recommander d'attendre la réponse
-à la supplique qu'il avait adressée à Sa Majesté et de suspendre toute
-délibération jusqu'au retour du courrier qu'il avait envoyé. Ce courrier
-ne revint à Aix que le 22 janvier, et le même jour[899] l'assemblée fut
-convoquée. Il lui fut donné lecture de la lettre du roi, qui acceptait
-l'offre des états; tout fut terminé à la satisfaction du lieutenant
-général gouverneur, qui cependant avait reçu des lettres de cachet pour
-exiler les consuls, en raison de ce que le roi n'avait pas été obéi
-ponctuellement. Madame de Sévigné fut aussi informée de cet envoi par
-l'évêque d'Uzès; et elle écrit à sa fille de manière à nous prouver
-combien elle désapprouvait ces mesures despotiques. Elle engage son
-gendre à ne point faire usage des lettres, et trace avec un admirable
-bon sens le principe qui doit diriger toute son administration. «Ce
-qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour
-le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager les
-cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi
-dans ce pays-là[900].» Le roi demandait cinq cents mille francs à
-l'assemblée des communautés. L'assemblée offrit quatre cent cinquante
-mille francs, et l'offre fut acceptée. La misère de la Provence était
-grande alors[901].
-
- [897] _Abrégé des délibérations faites en assemblée générale des
- communautés de Provence_, etc.; à Aix, par Charles David, 1671,
- in-4º, «séance du neuvième du même mois de janvier, du matin,» p.
- 41.
-
- [898] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 41, 42, 43.
-
- [899] _Ibid._, «séance du vingt-deuxième du même mois, de
- relevée,» p. 52.
-
- [900] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1672), t. II, p. 329 et
- 330, édit. de G.; t. II, p. 579, édit. de M.
-
- [901] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, insérée dans
- l'_Histoire de Colbert_, par M. P. Clément, 1846, in-8º, p. 352
- et 353.
-
-
-
-
-NOTES
-
-ET
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-
-
-NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- Page 4, lignes 7 et 8: En écriture du temps.
-
-Dans le recueil manuscrit, en 6 vol. in-folio, que nous avons souvent
-cité dans nos deux premières parties, on trouve plusieurs des couplets
-du cantique attribués à Bussy, mais détachés et mêlés avec d'autres, et
-non sous la forme d'un seul noël. Il y a celui sur _Deodatus_, celui sur
-mademoiselle de Vandis, avec laquelle Bussy n'a pas cessé d'entretenir
-des relations amicales, ainsi qu'avec MADEMOISELLE, qui figure dans le
-même couplet et qui cependant écrivit à Bussy de sa propre main après la
-publication de l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_, où ce
-cantique, attribué à Bussy, était inséré, le 12 septembre 1666. (Voyez
-_Nouvelles Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, chez la veuve Delaulne,
-1727, in-12, t. V, p. 2.)--Mais je n'en finirais pas si j'entrais dans
-le détail des preuves qui établissent, d'après le seul texte de ce
-cantique, que Bussy n'a pu en être l'auteur.
-
- Page 4, ligne 12: L'éditeur de l'_Histoire amoureuse de France_.
-
-L'_Histoire amoureuse des Gaules_ n'était pas encore imprimée en mai
-1664, mais elle l'était en mars ou avril 1665 (voyez les _Mémoires de_
-BUSSY; Amsterdam, 1721, t. II, p. 212 et 213); d'où je présume que les
-deux éditions anonymes portant sur le titre _Liége_ avaient paru au
-commencement de l'année 1665. Il est difficile de dire quelle est la
-première des deux; peut-être est-ce la moins bien imprimée, qui n'a pas
-la croix de Saint-André.--La troisième édition est nécessairement celle
-avec la date de 1666 et le nom _Liége_, que je cite seulement d'après
-Barbier; quant aux éditions de cet ouvrage, dont l'intitulé est
-l'_Histoire amoureuse de France_, celles que je connais portent les
-dates de 1666, 1671, 1677, 1708, 1709 et 1710. Il y (a) aussi dans les
-bibliothèques plusieurs copies manuscrites de cet ouvrage; et, en
-comparant la copie qui est à la Bibliothèque de l'Institut, j'ai vu
-qu'elle différait en plusieurs endroits des éditions imprimées. Je
-possède les trois éditions primitives de cet ouvrage de Bussy, portant
-pour titre _Histoire amoureuse des Gaules_, avec la rubrique de _Liége_
-sur le frontispice, les deux premières sans date: la première la plus
-belle, et avec les types d'Elzevier, avec une croix de Saint-André; la
-seconde sans croix ni aucune figure sur le titre; la troisième avec la
-date 1666 et une sphère sur le titre, qui porte _Nouvelle édition_.
-Toutes les trois ont la même clef, mais aucune ne contient le fameux
-cantique qui est dans l'édition de 1666, avec nom d'auteur et un autre
-titre; celle-ci a été la tige de toutes les éditions qui portent pour
-titre _Histoire amoureuse de France_.
-
- Page 8, lignes 16 et 17: Quatre hommes à cheval, également armés.
-
-J'ai cité Ménage en note, parce qu'il se vengea à sa manière du ridicule
-rôle que Bussy lui fit jouer dans son _Histoire amoureuse des Gaules_,
-et que l'épigramme qu'il composa contre lui prouve que l'on connaissait
-la colère de Condé et de Turenne contre Bussy, et que les insultes que
-l'on suppose avoir été faites par ce dernier au roi et à la reine mère
-n'entraient pour rien dans les causes de sa détention. Voici l'épigramme
-de Ménage contre Bussy, qu'on ne trouve que dans la 8e édition de ses
-_Poésies_; Amstelodami, 1687, p. 147, no CXXXVIII.
-
- IN BUSSIADEN.
-
- Francorum proceres, media (quis credat?) in aula
- Bussiades scripto læserat horribili.
- Pœna levis: Lodoix, nebulonem carcere claudens,
- Detrahit indigno munus equestre duci.
- Sic nebulo gladiis quos formidabat Iberis,
- Quos meruit Francis fustibus eripitur.
-
-Ménage cite aussi un couplet de Bussy contre Turenne qui peut nous
-donner une idée de ceux qui furent chantés à Roissy:
-
- Son altesse de Turenne,
- Soi-disant prince très-haut,
- Ressent l'amoureuse peine
- Pour l'infante Guénégaud;
- Et cette grosse Clymène
- Partage avec lui sa peine.
-
- _Ménagiana_, t. IV, p. 216.
-
-Dans le paragraphe précédent (p. 215) Ménage dit: «C'est un bel et bon
-esprit que M. Bussy de Rabutin; je ne puis m'empêcher de lui rendre
-cette justice, quoiqu'il ait tâché de me donner un vilain tour dans son
-_Histoire des Gaules_.» Certes Ménage ne se fût point exprimé ainsi s'il
-avait cru Bussy capable d'écrire contre le roi les couplets publiés sous
-son nom.
-
- Page 9, ligne 22: Les blessures qu'elle lui fait sont incurables.
-
-C'est certainement faute d'avoir lu, comme nous avons été obligé de le
-faire, tous les écrits de Bussy imprimés et un grand nombre de ceux qui
-sont restés manuscrits que des auteurs d'ailleurs studieux ont pu, sans
-faire attention à ses dénégations, croire Bussy l'auteur de tous les
-couplets du cantique. Si l'on venait m'apporter une histoire sans style,
-sans esprit, sans goût, sans jugement, sans critique, imprimée à
-Bruxelles et portant le nom de l'auteur de l'_Histoire de France sous le
-ministère du cardinal Mazarin_, je prononcerais aussitôt que c'est une
-piraterie de nos voisins, et que cette histoire n'est pas de l'élégant
-et spirituel écrivain auquel on l'attribue. Comment donc, lors même
-qu'il n'y aurait pas bien d'autres raisons, ne pas croire Bussy
-lorsqu'il n'a pas, lui si indiscret, écrit une seule ligne qui puisse le
-démentir; quand il déclare devant un juge, devant un lieutenant
-criminel, après avoir levé la main et prêté serment, qu'il n'est point
-auteur des couplets qu'on lui attribue; lorsqu'il offre sa tête à
-l'échafaud si on peut administrer la moindre preuve contraire à cette
-assertion? (_Mémoires_, 1721, t. III, p. 304.) Sa vanité, son
-libertinage, son orgueil si déplaisant doivent-ils empêcher, à son
-égard, la critique d'être juste? Je m'étonne surtout que, pour la seule
-raison que Bussy, dans une de ses lettres à sa cousine, parlait de ce
-cantique impie autrefois chanté dans le repas de Roissy, on n'ait pas
-compris que ce noël, ou alléluia, ne pouvait être composé de tous les
-immondes couplets qui sont insérés dans l'_Histoire amoureuse de
-France_, très-connue et très-souvent réimprimée, lorsque Bussy écrivit
-cette lettre. Il est probable que le cantique chanté à Roissy était
-encore plus impie que libertin. Il y en a un de ce genre dans le recueil
-de vaudevilles mss., où la sainte Vierge est chansonnée avec les
-beautés galantes de l'époque, mais avec esprit et sans aucun terme
-obscène. Je reconnaîtrais plus volontiers dans cette pièce le cantique
-chanté à Roissy que dans celui qu'on a inséré dans l'_Histoire amoureuse
-de France_: ce qui appuie cette opinion, c'est la manière dont Bussy
-parle du premier dans le passage de la lettre dont j'ai fait mention, et
-que je vais citer:
-
-«J'ai mille choses à vous dire et à vous montrer; je vous dirai que je
-viens de faire une version du cantique de Pâques, _O filii et filiæ_;
-car je ne suis pas toujours profane. Vivonne, le comte de Guiche,
-Manicamp et moi fîmes autrefois des _alléluia_ à Roissy, qui ne furent
-pas aussi approuvés que le seraient ceux-ci et qui nous firent chasser
-tous quatre. Je dois cette réparation, pour mes amis et pour moi, à Dieu
-et au monde.» SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1692), t. X, p. 436, édit.
-G.; t. IX, p. 498, édit M.
-
-CHAPITRE II.
-
- Page 41, note 3: _Ballet royal des Muses_.
-
-Dans la troisième entrée du _Ballet des Muses_, avant de commencer la
-pièce de _Mélicerte_, composée par Molière pour ce ballet, un des
-personnages du ballet récita ces vers, que Benserade avait composés pour
-le grand comique:
-
- Le célèbre MOLIÈRE est dans un grand éclat;
- Son mérite est connu de Paris jusqu'à Rome.
- Il est avantageux partout d'être honnête homme;
- Mais il est dangereux, avec lui, d'être un fat.
-
- BENSERADE, _OEuvres_, t. II, p. 359.
-
-Ces vers seraient plats et insignifiants si on donnait aux mots _honnête
-homme_ le sens qu'on leur donne aujourd'hui. Mais alors cette expression
-était le plus souvent employée dans le sens d'homme élégant, d'homme
-aimable et aimant le plaisir, à manières distinguées et qui cherchait à
-plaire aux femmes et à les séduire. L'exagération de ce caractère
-produisait la fatuité; le fat était à l'honnête homme ce que les
-précieuses ridicules étaient aux véritables précieuses. La comédie
-s'attaquait aux défauts, mais elle épargnait les vices.
-
- Page 43, ligne 12: Il créa, en 1665, la compagnie des Indes.
-
-Colbert fut nommé président; le prévôt des marchands, le président de
-Thou et Berner, un des premiers commis de Colbert, directeurs. Les
-commerçants, véritables directeurs de cette compagnie, furent Pocquelin
-(était-il de la famille de Molière?), Langlois de Faye, de Varennes,
-Cadeau, Hérin, Bachelier, Jaback et Chanlate.--Forbonnais ne dit rien de
-cette création, qui est rappelée cependant par le président Hénault.
-
- Page 44, ligne 23, note 1: BUSSY, _Lettres_.
-
-Nous apprenons par la lettre du P. Rapin à Bussy, en date du 24 juillet
-1671 (t. III, p. 378), que le livre du P. Rapin qui fut envoyé par
-madame de Scudéry à Bussy, avec sa lettre du 5 juillet 1671, était les
-_Réflexions sur l'éloquence_. M. Daunou, dans son article RAPIN
-(_Biographie universelle_, t. XXXVII, p. 94), dit que ces Réflexions sur
-l'éloquence sont de 1672 (in-12). Peut-être le livre n'était-il pas
-encore rendu public.--Rapin dit dans cette même lettre à Bussy: «Je dois
-faire imprimer un recueil de trois comparaisons des six premiers savants
-de l'antiquité, de Platon et d'Aristote, de Démosthène et de Cicéron,
-d'Homère et de Virgile, pour faire, dans un même volume, une
-philosophie, une rhétorique et une poétique historique; et, dans l'idée
-du livre qui me paraît le plus faible des trois, un rayon de votre
-esprit que vous laisserez écouler sur ce livre le recommandera et le
-corrigera (p. 379).» Ce projet a-t-il reçu son exécution? Je le crois;
-et je présume que c'est le recueil qui parut en 1684, en 2 vol. in-4º;
-et Amsterdam, 2 vol. in-12.
-
-CHAPITRE III.
-
- Page 53, ligne 16: Ils ont eu tort de supprimer de ces lettres les
- passages qui concernaient les envois de pièces de vers.
-
-Ainsi la lettre de Bussy à sa cousine, du 1er mai 1672, se termine par
-ces mots, qui ne se trouvent dans aucune édition des lettres de Sévigné:
-
-«Je me suis amusé à traduire les épîtres d'Ovide; je vous envoie celle
-de Pâris à Hélène. Qu'en dites-vous?»
-
-Madame de Sévigné n'en dit rien dans sa réponse (lettre du 16 mai 1672,
-t. III, p. 18-23, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, p. 94 à 98. A
-la page 94 il faut lire, de madame S..., au lieu de madame B..., qui est
-une faute d'impression); elle dit seulement: «Je vous laisse à votre
-ami;» elle ne veut pas flatter ni courroucer ce poëte vaniteux, et elle
-charge Corbinelli, qui écrit dans sa lettre, de mentir pour elle. La
-louange que Corbinelli donne à Bussy paraîtrait aujourd'hui une
-dérision, et cependant je crois qu'elle était sincère.--Les deux pièces
-de vers de Bussy, quoique annoncées comme des traductions d'Ovide, ne
-sont ni des traductions ni même des imitations; ce sont des paraphrases
-de deux héroïdes d'Ovide, où les pensées de cet ancien sont travesties
-en ce style facile, cavalier et presque burlesque si fort à la mode
-alors, et qui semblait caractériser ce qu'on appelait la _poésie
-galante_. Considérées sous ce point de vue, ces deux pièces de vers de
-Bussy, qui sont fort longues, ne paraissent pas aussi mauvaises qu'elles
-le sont en effet. On n'y trouve aucune trace de l'antiquité: images,
-tournures, comparaisons, tout est à la française; et sans doute l'auteur
-se félicitait de cela comme d'un grand mérite.
-
-Pâris, dans sa lettre à Hélène, lui dit, dans Ovide:
-
- Interea, credo, versis ad prospera fatis,
- Regius agnoscor per rata signa puer.
- Læta domus, nato post tempora longa recepto;
- Addit et ad festos hunc quoque Troja diem.
- Utque ego te cupio, sic me cupiere puellæ.
-
-Voici comme Bussy traduit ces vers:
-
- Cependant le Destin, peut-être
- Las de me faire tant de mal,
- Me fait à la fin reconnaître
- Enfant royal.
- Pour dire la métamorphose
- De tristesse en plaisir que cause mon retour
- A la ville comme à la cour,
- Il faudrait plus d'un jour,
- A ne faire autre chose.
- J'avais tout le monde charmé;
- Et comme à présent je vous aime,
- En ce temps-là j'étais aimé
- Des princesses, des nymphes même.
-
-Voilà ce que Corbinelli appelle embellir Ovide!
-
- Page 55, ligne 3: Madame de Montmorency, etc.
-
-L'auteur de la notice sur madame de Montmorency insérée dans l'édition
-des _Lettres_ citée en note, p. XXVI, présume que cette dame était la
-mère du maréchal de Luxembourg. Cela n'est pas. La mère du maréchal de
-Luxembourg était Élisabeth, fille de Jean de Vienne, président de la
-chambre des comptes. Elle avait épousé Bouteville, cet ami du baron de
-Chantal, père de madame de Sévigné, qui, ainsi que nous l'avons dit (t.
-I, p. 5), eut la tête tranchée pour cause de duel. Sa veuve, après
-soixante-neuf ans de viduité, mourut en 1696, à l'âge de
-quatre-vingt-neuf ans. (Voyez SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 143 à
-149.) Je crois qu'Isabelle de Palaiseau, qui correspondait avec Bussy et
-qui est un peu compromise par cette correspondance et par l'inscription
-de son portrait, était la femme de Montmorency-Laval.
-
- Page 58, ligne 17: Madame de Scudéry..... on la confond avec la
- sœur de Scudéry.
-
-Il est dit, dans le _Carpenteriana_, p. 383, que le continuateur de
-Moréri, en anglais, depuis 1688 jusqu'en 1705, a commis cette faute. M.
-Roederer avait aussi fait cette confusion dans son _Essai sur la société
-polie_. Nous l'en avertîmes lorsqu'il nous lut, avant l'impression, cet
-écrit spirituel, mais peu exact. Il a effacé ce qu'il avait dit des
-prétendues lettres «de mademoiselle de Scudéry, la sœur de Scudéry, à
-Bussy-Rabutin.» Cependant il a encore laissé des traces de cette
-méprise, comme lorsqu'il dit, p. 169, chap. XIV, que le bon duc de
-Saint-Aignan se montrait très-assidu aux cercles de mademoiselle de
-Scudéry.--Charpentier dit: «Scudéry s'est marié avec une demoiselle de
-basse Normandie, nommée mademoiselle Martinvas, qui n'écrit pas moins
-bien que mademoiselle Scudéry.»
-
-CHAPITRE V.
-
- Page 89, lignes 13 et 17: «Elle eut lieu dans le château et les
- jardins de Versailles, qui, quoique non encore achevés,
- surpassaient déjà en magnificence toutes les demeures royales.»
-
-J'ai, dans les notes de la deuxième partie (p. 506), fait observer de
-quelle manière les auteurs les plus sérieux et les plus renommés, qui
-subissaient l'influence des idées et des mouvements révolutionnaires de
-1789, écrivaient l'histoire.
-
-Mirabeau évaluait à douze cents millions les dépenses de Louis XIV pour
-Versailles; Volney, à quatre milliards, (Leçons d'histoire prononcées en
-l'an III, 1799, in-8º, p. 141.)
-
-Les vérifications des états originaux de toutes les dépenses de
-constructions, d'embellissement, d'entretien, depuis 1661 jusqu'en 1689,
-pendant près de vingt ans qu'elles ont duré, ont constaté que la
-totalité de ces dépenses a été, au cours du temps, de 116,257,330{lt}
-2s 7d, correspondant à 280,643,326 fr. 32 c. (Voyez ECKARD, _Dépenses
-effectives de Louis XIV en bâtiments_; 1838, in-8º, p. 44.--Id., _États
-au vrai de toutes les sommes employées par Louis XIV_, p. 38.) Il faut
-ajouter à la somme ci-dessus 3,260,341{lt} 19s, pour les dépenses de
-la chapelle, depuis 1690 jusqu'en 1719. (Conférez encore ECKARD,
-_Recherches historiques et biographiques sur Versailles_, p. 142 à
-152.)--_Id._, A. JULES TASCHEREAU, _au sujet des dépenses de Louis XIV_,
-1836, in-8º.--GUILLAUMOT, _Observations sur le tort que font à
-l'architecture les déclamations hasardées et exagérées contre la dépense
-qu'occasionne la construction des monuments publics_; Paris, an IX
-(1801). Guillaumot n'estimait cette dépense, d'après les états, qu'à 83
-millions, cours d'alors; 165 millions, cours actuel.--Volney exagérait
-de même la dépense des monuments construits de son temps; ainsi il
-avançait que le Panthéon avait coûté 30 millions, et il avait coûté au
-plus 12 millions.--(Voyez PEIGNOT, _Dépenses de Louis XIV_; 1827, in-8º,
-p. 167 et 173.)
-
-Au reste, il paraît que, pour pouvoir apprécier au juste la dépense
-réelle de Versailles dans toute la durée du règne de Louis XIV en
-valeurs du jour, il faudrait consulter les archives de la Liste civile,
-où l'on peut puiser les matériaux nécessaires pour obtenir le chiffre
-total de toutes ces dépenses, et le combiner avec le prix moyen des
-journées de travail, celui des denrées, les salaires des artistes, etc.
-M. Eckard se plaint, dans un de ses écrits, qu'on lui ait refusé la
-faculté de compulser, dans les archives de l'administration de la Liste
-civile, les pièces relatives aux dépenses de Versailles sous Louis XIV.
-Je suis informé que des calculs ont été faits dans cette administration
-pour évaluer le montant de ces dépenses. Mon opinion est que, quels que
-soient les efforts que l'on fasse pour accroître le chiffre de ces
-dépenses, si l'on opère avec sincérité, il n'excédera pas, et
-probablement n'atteindra pas, 400 millions de notre monnaie actuelle,
-dans toute la durée du règne de Louis XIV.
-
-CHAPITRE VI
-
- Page 108, ligne 1 et 2: Je la mettrais volontiers dans mon
- Dictionnaire.
-
-Bayle ajoute à cet endroit de sa lettre: «Elle sera sans doute dans le
-Moréri de Paris, et madame Deshoulières aussi;» et Prosper Marchand,
-éditeur des œuvres de Bayle, a mis en note (p. 653, note 16): «Elles ne
-sont ni l'une ni l'autre dans le Moréri de Hollande ni dans la dernière
-édition du _Dictionnaire_ de Bayle, 1702.»
-
-Les premiers renseignements sur madame de Sévigné furent donnés par M.
-de Bussy (qui n'est pas le comte de Bussy de Rabutin), dans la préface
-du recueil des _Lettres_ de madame de Sévigné à sa fille, publié en
-1726, sans nom de lieu, 2 vol. in-12; et dans l'édition de la Haye, chez
-P. Gosse et Jean Néaulme, 2 vol. in-12, donnée en 1726, simultanément
-avec l'autre, et dont l'éditeur, d'après une note de mon exemplaire,
-était un nommé Gendebien. Le chevalier Perrin donna enfin une notice
-plus détaillée dans l'édition de 1734, notice qui fut considérablement
-augmentée dans l'édition de 1754. C'est avec ces matériaux que
-Chauffepié, dans son _Nouveau Dictionnaire historique et critique, pour
-servir de supplément ou de continuation_, in-folio, 1756, à celui de
-Bayle, réalisa le vœu que Bayle avait formé, et composa un article
-SÉVIGNÉ, qu'il inséra dans son _Dictionnaire_, t. IV, p. 245-258. Cet
-article est à la manière de Bayle, c'est-à-dire que le texte est
-accompagné de très-longues notes qui l'éclaircissent, le développent ou
-le complètent; de sorte que ce texte n'est autre chose que des sommaires
-de chapitres qui se composent des notes qui leur correspondent. Cette
-manière est fatigante pour les lecteurs, surtout pour les lecteurs
-paresseux; mais il faut convenir qu'elle est très-favorable à
-l'instruction; et, s'il faut dire toute notre pensée, malgré les
-notices, les volumes même que l'on a composés sur madame de Sévigné
-depuis Chauffepié, son article SÉVIGNÉ, si peu vanté, si peu lu
-peut-être, était encore ce qu'on avait écrit de plus propre à la faire
-bien connaître; et cela parce que cet honnête compilateur a compris que,
-pour faire un bon article sur madame de Sévigné selon le plan de Bayle,
-il fallait joindre de longs et judicieux extraits de ses lettres aux
-faits que l'on pourrait puiser ailleurs que dans sa correspondance.
-
-CHAPITRE VIII.
-
- Page 126, lignes 26 et 28: Lorsque madame de Sévigné recevait
- quittance de deux cent mille livres tournois, etc.
-
-Le propos de mauvais ton et de mauvais goût qu'on prête à madame de
-Sévigné au sujet de cette somme payée à compte sur la dot de sa fille
-est un conte absurde, qui n'est appuyé sur aucun témoignage valable et
-qui, inséré longtemps après sa mort dans un mauvais recueil d'_ana_, a
-été répété par tous ceux qui, en écrivant sur la vie de personnages
-célèbres, se croient obligés de n'omettre aucune des sottises qui ont
-été débitées sur leur compte. M. de Saint-Surin, qui a rapporté cette
-anecdote dans sa notice (t. I, p. 86 de l'édit. des _Lettres de_
-SÉVIGNÉ, par Monmerqué), ne cite pas d'autre autorité que l'_Histoire
-littéraire des dames françaises_.
-
- Page 133, ligne 1: Du duc de Retz, grand-oncle.
-
-La procuration dressée à Machecoul, transcrite dans l'acte, par le
-_duché de Rais et duc de Rais_. Dans l'acte dressé à Paris, il est
-toujours écrit _Retz_.
-
- Page 135, ligne 4: Marie d'Hautefort, veuve de François
- de Schomberg.
-
-Dans sa note sur la lettre de madame de Sévigné, du 5 janvier 1674, un
-commentateur a dit (édit. de G. de S.-G., t. III, p. 294) que madame de
-Schomberg était la mère du maréchal, alors vivant: il y a deux erreurs
-dans ce peu de mots. Madame de Schomberg, dont parle madame de Sévigné,
-était la femme et non la mère du maréchal; et le maréchal avait alors
-cessé de vivre depuis plusieurs années.
-
- Page 135, ligne 16: Olivier Lefèvre d'Ormesson, seigneur d'Amboille.
-
-Ce nom d'Amboille ou Amboile a occasionné de fortes méprises de la part
-de nos rédacteurs de dictionnaires géographiques de la France, et sur
-nos cartes. Amboille est un hameau près de Paris, entre Chenevière et
-Noiseau, par delà le parc ou bois de Saint-Maur. Amboille, vers le
-milieu du XVIIIe siècle, en 1745, ne contenait que trente-huit feux, et
-formait cependant une paroisse distincte de celle de Noiseau, qui, sur
-le coteau opposé, n'en est séparée que par un ruisseau. Il est souvent
-fait mention d'Amboile sous le nom d'_Amboella_, dans les titres du
-XIIe siècle; mais l'héritier d'Olivier Lefèvre d'Ormesson ayant réuni à
-la terre d'Amboile celle de Noiseau et de la Queue, on laissa le nom
-d'Amboile au lieu où se trouvait le château d'Ormesson, et l'on attribua
-le nom d'Ormesson à Noiseau. (Voyez la carte des environs de Paris, de
-dom Coutance, no 11.) C'était une erreur: la carte de France dressée
-récemment par l'administration de la guerre (no 48, Paris) a fait
-disparaître le nom d'Amboile et inscrit en place Ormesson, et n'a rien
-ajouté au nom de Noiseau. Amboile se trouve encore sur la carte de
-Cassini (no 1, Paris), ainsi que Noiseau, tous deux sans le nom
-d'Ormesson; mais, dans le _Dictionnaire universel de la France_, de
-Prudhomme, il n'en est pas même fait mention. Sous le nom d'_Ormesson_,
-le compilateur a confondu l'Ormesson de la paroisse d'Amboile avec le
-lieu du même nom qui se trouve près de Nemours.--Valois a aussi omis
-Amboile, _Amboella_, dans sa notice du diocèse de Paris. Hurtaut, dans
-son _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, t. I, p. 244, dit
-que c'est un village situé près de Villeneuve-Saint-George, et il en est
-éloigné de près de douze kilomètres. Ainsi le nom de ce lieu, important
-pour l'intelligence des écrits du XIIe et du XIIIe siècle, deviendrait,
-si on n'y mettait ordre, un _desiderata_ en géographie. Cependant la
-famille d'Ormesson est encore, au moment où j'écris, propriétaire de la
-seigneurie d'Amboile, et y réside. Il y a une église à Amboile ou
-Ormesson, mais elle est moderne. Le château est curieux; il fut, dit-on,
-construit par Henri IV pour une demoiselle de Centeny ou Santeny, dont
-il était amoureux; son portrait y est encore comme en 1758, au temps de
-l'abbé le Boef, qui rapporte cette tradition, souvent reproduite depuis,
-sans qu'on ait encore découvert rien qui la justifie. (Conférez LE BOEF,
-_Histoire du diocèse de Paris_, t. XIV, p. 38 à 385.)
-
- Page 136, ligne 4: Épouse du marquis de la Fayette; et en note,
- ligne 26: Delort, _Voyage aux environs de Paris_, t. I, p. 217
- à 224.
-
-La huitième des _Lettres_ de madame de la Fayette, publiée par Delort,
-indiquée par cette citation, était depuis longtemps publiée lorsque M.
-Sainte-Beuve l'a redonnée, d'après le manuscrit, comme inédite, dans la
-_Revue des Deux Mondes_ (t. VII, p. 325, 4e série, 5e livraison, 1er
-septembre 1836).
-
- Page 136, ligne 15: Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan,
- coadjuteur de son oncle l'archevêque d'Arles.
-
-Je présume que c'est à celui-ci qu'est dédié un petit ouvrage de
-Pontier, prêtre et docteur en théologie, intitulé _le Fare de la
-vérité_; à Paris chez Michel Vavyon, 1660, in-12.--La dédicace commence
-ainsi: _A monsieur de Grignan, abbé de Notre-Dame d'Aiguebelle_; et à
-côté sont gravées, sur une feuille à part, les armes de la maison de
-Grignan, presque en tout semblables à celles que M. Monmerqué a fait
-graver dans son édition de Sévigné.
-
-Pontès dit, dans cette dédicace:
-
- «Monsieur,
-
- «Vous tirez la naissance d'une maison dont l'ancienne grandeur est
- connue de toute la terre... Elle reluit encore aujourd'hui d'une
- manière extraordinaire en la personne de ses deux princes de
- l'Église, d'Arles et d'Uzez.»
-
-Jean-Baptiste de Grignan, en 1660, étudiait probablement en théologie et
-recevait peut-être des leçons de Pontès.
-
-Dans toutes les éditions des _Lettres_ de madame de Sévigné (même celle
-de 1754, t. III, p. 35) on a imprimé, dans la lettre du 31 mai 1675:
-«L'abbé de Grignan reprendra le nom qu'il avait quitté depuis
-vingt-quatre heures, pour se cacher sous celui d'_abbé d'Aiguebère_.» Il
-faut lire l'_abbé d'Aiguebelle_. L'édition de 1754 est la première où
-cette lettre ait été donnée et où se trouve la faute: les éditeurs
-suivants s'y sont conformés.
-
- Page 140, lignes 6 et 7: Avait perdu sa première femme,
- Angélique-Clarice d'Angennes, en janvier 1665.
-
-Voilà pourquoi, dans une édition du troisième acte de la traduction du
-_Berger fidèle_ de Guarini (_Gabriel Quinet_, 1665, in-12), l'auteur,
-dans la dédicace au comte de Grignan, le félicite de s'être allié «à une
-maison qui a toujours été l'asile des Muses, de l'honneur et de la
-vertu,» ce qui désigne les d'Angennes de Rambouillet, et non les
-Sévigné, comme l'a cru le savant auteur du catalogue de la bibliothèque
-dramatique de M. de Soleinne, p. 60. Voyez la seconde partie de ces
-_Mémoires_, p. 381, note du chapitre IV de la première partie.
-
- Page 140, lignes 10 et 11: La seconde femme qu'il avait épousée
- était d'une noblesse encore plus ancienne, quoique moins illustre
- que les d'Angennes.
-
-La famille du Puy du Fou prétendait descendre de Renaud, seigneur du Puy
-du Fou, qui épousa Adèle de Thouars, fille d'Émery, vicomte de Thouars,
-en 1197, sous Philippe-Auguste.--Voyez le _tableau_ cité.
-
- Page 140, ligne 26: A cette époque, le gouvernement militaire
- du Languedoc.
-
-Le gouvernement civil et financier de cette province était, comme celui
-de toutes les autres provinces, confié à un ou deux intendants. De 1665
-à 1669, il y en eut deux, M. de Besons et M. de Tubœuf; de 1669 à 1673,
-M. de Besons fut le seul intendant; de 1674 à 1687, ce fut M.
-d'Aguesseau; de 1687 à 1719, M. de Basville. Conférez l'_Essai
-historique sur les états généraux de la province de Languedoc_, par le
-baron Trouvé; 1818, in-4º, chap. XIX, XX et XXI, p. 161, 191, 200, 211.
-
- Page 141, ligne 17: Que vous connaissez il y a longtemps.
-
-Sur ces mots, M. Monmerqué, t. I, p. 154, de son édition des _Lettres_
-de Sévigné, a mis cette note: «Mademoiselle de Sévigné avait vingt et un
-ans, le comte de Grignan trente-neuf.» Je crois qu'il y a erreur dans ce
-dernier chiffre soit de la part de l'imprimeur, soit de celle de
-l'auteur.--Saint-Simon, dans ses _Mémoires_ (chap. V, t. XII, p. 59),
-dit, sous l'année 1715: «Le comte de Grignan, seul lieutenant général en
-Provence et chevalier de l'Ordre, gendre de madame de Sévigné, qui en
-parle tant dans ses _Lettres_, mourut à quatre-vingt-trois ans, dans une
-hôtellerie, allant de Lambesc à Marseille.» Donc le comte de Grignan
-était né en 1632, et au commencement de l'année 1669 il ne pouvait avoir
-que trente-sept ans accomplis ou trente-six ans et quelques mois; ce qui
-fait soupçonner que, dans la note de M. Monmerqué, le 9 est un 6
-retourné. Madame de Grignan avait, lors de son mariage, vingt-trois ans
-et non vingt-deux ans; il n'y avait donc que douze ans de différence
-entre elle et son mari.
-
-CHAPITRE IX.
-
- Page 149, ligne 18: A Bouchet, le savant généalogiste.
-
-Jean Bouchet, dont parle madame de Sévigné, a été un des plus savants
-généalogistes. Il fut chevalier de l'Ordre du roi, maître d'hôtel
-ordinaire, et mourut, en 1684, à l'âge de quatre-vingt cinq ans. On a de
-lui six à sept ouvrages in-folio, sur l'histoire et les généalogies,
-pleins de recherches et de pièces justificatives curieuses.
-
- Page 159, ligne 18: Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un
- _jobelin_.
-
-Cette épithète de _jobelin_, appliquée à un jeune homme novice auprès
-des femmes, était alors souvent employée à cause du fameux sonnet de
-Job; elle prouve que, dès l'époque où écrivait madame de Sévigné, cette
-patience auprès des femmes, ce respect qu'on leur portait, qui avait
-fait le succès du sonnet de Job, était tourné en ridicule, et que les
-_uraniens_ avaient triomphé des _jobelins_. Ce qui dut y contribuer,
-c'est la paraphrase un peu longue, mais spirituelle, du poëte Sarrazin,
-contre le sonnet de Benserade. On sait que ce célèbre sonnet se
-terminait ainsi:
-
- Il eut des peines incroyables;
- Il s'en plaignit, il en parla:
- J'en connais de plus misérables.
-
-La paraphrase de Sarrazin finit ainsi:
-
- Mais, à propos, hier, au Parnasse,
- De sonnets Phébus se mêla;
- Et l'on dit que, de bonne grâce
- Il s'en plaignit, il en parla:
- J'aime les vers _uraniens_,
- Dit-il; mais je me donne au diable
- Si, pour les vers des _jobelins_,
- J'en connais de plus misérables.
-
-(Conférez SALLENGRE, _Mémoires de littérature_, 1715, in-12, t. I, p.
-127 à 134.)
-
-Le mot _jobelin_ n'a jamais été admis dans le _Dictionnaire_ de
-l'Académie française; du moins il ne se trouve ni dans la première ni
-dans la dernière édition; il ne se trouve pas non plus dans le
-dictionnaire de Trévoux. Cependant Richelet l'avait inséré dans le sien,
-publié en 1680, et l'avait ainsi défini: «JOBELIN, s. m., manière de
-c***. C'est un _jobelin_.» Boiste, de nos jours, l'a aussi inséré dans
-son lexique, avec la signification que lui donne madame de Sévigné, un
-_niais_, un _sot_; il le donne comme synonyme d'homme patient comme Job,
-et il cite Rabelais. Alors l'emploi de ce mot serait, dans notre langue,
-plus ancien que le sonnet de Job; et cela est certain, car je trouve
-_jobelin_ dans le _Dictionnaire anglais_ de Randle Cotgrave (1632) avec
-la signification que lui donne madame de Sévigné: JOBELIN _a sot_,
-_gull_, _doult_, _asse_, _cokes_. Ainsi l'Académie a eu tort de ne pas
-admettre ce mot, qui n'a jamais cessé d'être en usage dans le langage
-familier.
-
-CHAPITRE X.
-
- Page 166, lignes 1 et 2: De la Rivière, son second mari, dont
- elle ne porta jamais le nom.
-
-Elle prit celui de comtesse d'Aletz, et c'est de ce nom qu'elle a signé
-la fastueuse épitaphe qu'elle composa pour son père et qu'elle fit
-graver sur sa tombe dans l'église de Notre-Dame d'Autun. Cette épitaphe
-fait tous les frais de la notice que d'Olivet a insérée, sur Bussy, dans
-l'_Histoire de l'Académie française_, t. II, p. 251, édition in-4º.
-
-Louise-Françoise de Bussy, marquise de Coligny, veuve de Gilbert de
-Langheac, avait trente-huit ans lorsqu'elle épousa de la Rivière; elle
-s'était mariée à M. de Coligny, à Chaseu, le 5 novembre 1675; le marquis
-de Coligny mourut en 1676, à Condé, dans l'armée de M. de Schomberg.
-Madame de Coligny en eut un enfant et tout son bien. (Voyez _Lettres
-choisies de M._ DE LA RIVIÈRE, t. I, p. 25 et 26, et sur la Rivière,
-avant le mariage, BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 233 et 234; et t. V, p.
-165.)
-
-CHAPITRE XII.
-
- Page 199, ligne 27, note 1: DARU, _Histoire de Venise_.
-
-M. Daru ne paraît point avoir connu les Mémoires du duc de Navailles;
-s'il les avait consultés, il n'aurait pas fait de cette partie de la
-guerre de Candie, à laquelle les Français prirent part, un récit si peu
-exact; il ne se serait pas contenté des seules assertions des auteurs
-vénitiens. Sans doute on ne saurait excuser l'historien qui, même dans
-un but patriotique, permet à sa plume d'altérer la vérité: c'est pour
-lui un devoir de n'épargner aucun soin pour la connaître, et d'avoir le
-courage de la dire même lorsqu'elle lui répugne; mais ce devoir est
-encore plus impérieux quand l'honneur national se trouve, comme dans
-cette circonstance, inculpé par des témoins suspects et intéressés à
-rejeter sur nos compatriotes leurs fautes et leurs malheurs.
-
- Page 203, lignes 15 et 17: Il semble qu'on ne peut guère douter
- du fait, puisqu'il est attesté par une lettre de Boileau.
-
-Je ne parle pas du témoignage de Louis Racine, parce que dans les
-_Mémoires sur la vie de Jean Racine_ (Lausanne, 1747, p. 80) il s'appuie
-sur la lettre de Boileau, ce qui prouve qu'il ne savait pas la chose par
-son père ni même par tradition de famille; et Louis Racine n'a publié
-ses _Mémoires_ que soixante-dix-sept ans après la première
-représentation de _Britannicus_.
-
- Page 206, note 3, ligne dernière: GEOFFROY, _OEuvres de Racine_,
- t. III, p. 11.
-
-Les doutes de l'éditeur ne sont pas fondés; Henriette mourut avant
-l'impression de la pièce de Racine.
-
- Page 207, lignes 19 et 21: L'abbé de Villars, le spirituel auteur
- des _Lettres du comte de Gabalis sur les sylphes, les gnomes
- et les salamandres_.
-
-Pope a mis à profit ces lettres dans son poëme badin et médiocre, selon
-nous, de la _Boucle de cheveux enlevée_ (The _rape of the lock_).
-
- Page 209, ligne 23: _Pour envoyer l'effroi de l'un à l'autre pôle_.
-
-Dans l'édition de 1692, donnée par Thomas Corneille, il y a:
-
- Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle.
-
-Si l'autre variante est autorisée par quelque édition antérieure, il
-faut la préférer; sinon, il faut rétablir celle de l'édition de Thomas
-Corneille, qui est la bonne.
-
- Page 213, ligne 1: Un gentilhomme nommé Mathonnet.
-
-Voici le passage de la lettre de Louvois: «Il est à propos que vous
-continuiez à garder soigneusement le sieur Mathonnet pour le faire
-parler, Sa Majesté sachant très-bien que, pendant qu'il a été à Paris,
-il allait souvent à Chaillot voir mademoiselle d'Argencourt; et il faut
-qu'il soit de cette cabale-là.»
-
- Page 218, ligne 6: La Feuillade,..... laid de visage, ayant un
- teint bilieux et bourgeonné.
-
-La mère du duc de la Feuillade fut cette demoiselle de Roannès à
-laquelle Pascal inspira de tels sentiments de dévotion qu'elle ainsi que
-son frère le duc de Roannès ne voulaient pas se marier, et firent vœu
-de chasteté; ce qui mit dans une telle fureur le père de ces deux
-personnes que le concierge de l'hôtel de Roannès monta à l'appartement
-de Pascal, logé dans cet hôtel, pour le tuer. M. de la Feuillade, cadet
-de l'archevêque d'Embrun, épousa mademoiselle de Roannès, à laquelle son
-frère qui voulut rester célibataire, transmit tous ses biens et son
-titre. Elle eut de ce mariage trois enfants avant de mettre au monde le
-duc de la Feuillade, qui fut maréchal. Le premier de ces enfants mourut
-en naissant, le second fut un fils contrefait et le troisième une fille
-naine, qui mourut à dix-neuf ans. Conférez un morceau curieux sur la
-biographie de mademoiselle de Roannès, par M. Victor Cousin,
-_Bibliothèque de l'École des chartes_, t. V, p. 1 à 7.
-
- Page 221, ligne 12: S'abandonnant sans scrupule à des plaisirs
- réprouvés.
-
-Nous avons déjà signalé les dangers de ces travestissements d'hommes en
-femmes, que la trop indulgente Anne d'Autriche permettait dans les
-ballets durant l'enfance et l'adolescence même du roi. L'exemple de
-l'abbé de Choisy, dans sa jeunesse, en fut une preuve bien étrange. Il a
-lui-même pris plaisir à écrire toutes les aventures amoureuses que ces
-travestissements lui ont procurées, et elles passent en libertinage
-licencieux les fictions du détestable roman de Louvet, auquel il a servi
-de modèle (Voyez l'_Histoire de la comtesse Desbarres_; Anvers, 1735,
-in-12, in-18, p. 138.--_Vie de l'abbé de Choisy_, 1742. in-8º, p.
-22-26.--MONMERQUÉ, _Notice sur l'abbé_ _de Choisy et sur ses Mémoires_,
-t. LXIII de la collection des _Mém. sur l'hist. de Fr._, p. 123 à 146.)
-
- Page 224, ligne 19: Mais lui n'eut aucun doute.
-
-Sismondi est, de tous les historiens, celui qui a le mieux raconté cette
-mort; il hésite dans son opinion, et ne semble pas bien persuadé que le
-duc d'Orléans ne fut pas coupable; puis il incline ensuite pour le
-_cholera-morbus_. Les caractères de l'agonie de la princesse et de ses
-derniers moments, si bien décrits dans la relation de Feuillet, n'ont
-point le caractère de cette maladie; et le procès-verbal d'autopsie,
-quoique concluant qu'il n'y a pas eu d'empoisonnement, constate, suivant
-nous, le poison par la description de l'état des viscères. Ce
-procès-verbal a été publié par Bourdelot, et se trouve dans les _Pièces
-intéressantes_, de Poncet de la Grave, que j'ai citées. Les médecins
-anglais envoyèrent en Angleterre une relation toute contraire à celle
-des médecins français. Henriette elle-même, aussitôt qu'elle eut avalé
-le verre d'eau de chicorée et éprouvé des douleurs, déclara qu'elle
-était empoisonnée. Enfin, le rapport fait à Louis XIV par Vallot, son
-médecin, daté de Versailles le 1er juillet 1670, dont M. Gault de
-Saint-Germain a publié la conclusion, implique que l'opinion de ce
-médecin était pour l'empoisonnement. La lettre de Bossuet aura été
-fabriquée dans le temps, comme les avis des médecins, pour donner le
-change à l'opinion. Philibert de la Mare, qui demeurait en province, a
-pu croire à son authenticité, mais à la cour personne n'aurait pu s'y
-tromper; c'est probablement ce qui aura été cause qu'on n'a pas osé lui
-donner une grande publicité.
-
-CHAPITRE XIII.
-
- Page 227, ligne 31, note 3: SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671).
-
-Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. Monmerqué. Dans
-le recueil des _Lettres de_ BUSSY, comme dans celui des _Lettres de
-madame de_ SÉVIGNÉ _au comte de Bussy_, 1775, p. 21, no 12, on en avait
-donné les premières lignes, où il n'est pas dit un mot de la princesse
-de Condé. Ce récit, fait par MADEMOISELLE (_Mémoires_, t. XIII, p. 297),
-s'accorde plus complétement avec celui de Guy-Patin qu'avec celui de
-madame de Sévigné; MADEMOISELLE dit: «Un joueur qui avait été son valet
-de pied, à qui elle avait accoutumé de faire quelques largesses, entra
-dans sa chambre pour lui demander de l'argent; sa demande fut
-accompagnée de manières qui firent croire qu'il avait envie d'en prendre
-ou de s'en faire donner. L'abbé Lainé, sur l'avis qu'on avait donné que
-le valet de pied s'était sauvé dans le Luxembourg, me vint demander la
-permission de le laisser prendre; il ne s'y trouva point, et il fut pris
-hors la ville.»
-
- Page 229, lignes 5 et 6: Des gens que le prince avait chargés de
- garder.
-
-MADEMOISELLE accuse le duc d'Enghien, qu'elle n'aimait pas, d'avoir
-conseillé à Condé ce traitement envers sa mère: «Il était bien aise,
-disait-on, d'avoir trouvé un prétexte de la mettre dans un lieu où elle
-ferait moins de dépense que dans le monde.» D'après ce que mande madame
-de Montmorency à Bussy, ceci paraît être calomnieux. Le duc d'Enghien
-était un caractère dur, il est vrai; mais les autres mémoires du temps
-ne permettent pas de croire qu'il fût à ce point méchant, ingrat, fils
-dénaturé. Lord Mahon, dans sa _Vie du grand Condé_, a pris fait et cause
-avec chaleur pour la princesse, et il transcrit à ce sujet l'extrait
-d'une correspondance secrète tirée de la secrétairerie d'État de la cour
-de Londres, qui prouve seulement que le correspondant avait été mal
-informé, ou plutôt qu'il donnait le récit de cette affaire comme on
-désirait que la cour de Londres en fût instruite et conformément au
-bruit que l'on fit courir dans Paris. Cependant l'extrait de cette
-correspondance est curieux, et nous apprend que la princesse fit tous
-ses efforts pour sauver Duval, dont Condé voulait la mort. Il est facile
-d'atténuer les torts de la princesse par ceux que son époux eut envers
-elle, mais il n'est pas possible d'en douter. Le silence des
-contemporains après son malheur, et leur insensible indifférence, en dit
-encore plus que leurs témoignages accusateurs. Conférez lord MAHON'S,
-_Life of great Condé_, 1845, in-12, part. II, p. 269 à 275.--Voici le
-passage de Coligny, p. 26, sur la conduite de la princesse en 1650: «Le
-marquis de Cessac, dont j'ai dit un mot, s'attacha à madame la
-princesse, ou plutôt la princesse à lui; car il faut que ces dames-là
-fassent plus de la moitié du chemin si elles veulent avoir des galants,
-qu'autrement le respect ferait taire. Comme elle n'était pas pourvue
-d'un grand esprit, ce défaut et la passion lui firent faire tant de
-minauderies indiscrètes que tout le monde connut aisément ses affaires.»
-
-Ce témoignage est celui du plus virulent ennemi de Condé et de son plus
-grand détracteur.
-
- Page 234, ligne 9, et page 235, ligne 7: La maréchale de la Ferté.
-
-Quand il est fait mention, dans les mémoires et les libelles du temps,
-de madame de la Ferté ou de la duchesse de la Ferté, il faut se garder
-de confondre la belle-mère et la belle-fille, toutes deux pouvant être
-désignées de la même manière. La maréchale était Madeleine d'Angennes de
-la Loupe; la belle-fille était Marie-Isabelle-Gabrielle-Angélique de la
-Mothe-Houdancourt, duchesse de la Ferté, fille de la maréchale de la
-Mothe-Houdancourt, ancienne gouvernante des enfants de France et sœur
-cadette des duchesses d'Aumont et de Ventadour. La maréchale de la Ferté
-était la sœur de Catherine-Henriette d'Angennes, comtesse d'Olonne,
-dont les mœurs furent encore plus déréglées que celles de la duchesse.
-
-CHAPITRE XIV.
-
- Page 246, ligne 9: La faiblesse de la santé de la princesse de
- Condé.
-
-Guy-Patin dit que dans cette prévision la reine mère écrivit à Gaston
-pour mettre obstacle à ce mariage.
-
- Page 282, ligne 3: Il finit par subir une rigoureuse détention.
-
-La chronologie des faits relatifs à la biographie de Lauzun n'est pas
-facile à déterminer. Saint-Simon place en 1669 l'affaire relative à
-l'espionnage de madame de Montespan par le moyen d'une femme de chambre
-séduite par Lauzun, et celle de la place de grand maître de l'artillerie
-sollicitée par lui, et le beau trait du roi jetant sa canne par la
-fenêtre dans la crainte de se laisser aller à en frapper un gentilhomme.
-Mais alors tout cela paraît antérieur au mariage, ce qui n'est pas
-probable. Saint-Simon a écrit plus de quarante ans après ces faits, et
-s'est évidemment trompé sur les dates. Je pense, avec M. Petitot (t. XL,
-p. 356), que ce fut la conduite insolente de Lauzun avec madame de
-Montespan qui détermina le roi à le faire arrêter.
-
- Page 283, lignes 1 et 2: Il obtint par ses services de nouveaux
- grades et de nouveaux honneurs.
-
-Des lettres de duc furent données à Lauzun en 1692. Lauzun mourut en
-1723 et survécut huit ans à Louis XIV.
-
-CHAPITRE XV.
-
- Page 296, ligne 22: Mademoiselle Dugué-Bagnols.
-
-Le chevalier Perrin nous apprend, dans son édition des _Lettres de
-madame de Sévigné_, que mademoiselle Dugué-Bagnols fut mariée depuis à
-M. Dugué-Bagnols, son cousin.
-
- Page 297, ligne 19: C'était la première femme de Claude de
- Saint-Simon; elle succomba le 2 décembre 1670.
-
-Diane-Henriette de Budos, duchesse de Saint-Simon, mourut, selon
-l'assertion de M. Monmerqué (_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 208), à
-quarante ans; et comme Saint-Simon dit que son père l'épousa en 1644, il
-en résulterait qu'elle n'aurait eu que quatorze ans lorsqu'elle s'est
-mariée. Comme l'âge nubile était alors fixé par les lois à douze ans,
-cela n'est pas impossible, mais cela est peu probable.
-
-C'est en 1743 que Saint-Simon a écrit le volume de ses _Mémoires_ qui
-concerne les années 1722 et 1723. J'avais dit cela dans une note qui est
-à la page 453 de mon deuxième volume, 1re édition; mais je suis obligé
-de le répéter, parce qu'il y a deux fautes d'impression dans les
-chiffres de cette note. J'ajouterai ici que Saint-Simon, pour ce qui
-concerne les dates et les généalogies, s'est beaucoup servi des Mémoires
-manuscrits de Dangeau, c'est-à-dire de ses portefeuilles.
-
- Page 298, ligne 12: Et, par la grande mortalité qu'éprouva
- la population.
-
-D'après un recueil statistique de Paris, déposé à la Bibliothèque du
-Roi, le nombre des naissances dans cette capitale fut de 16,810, celui
-des décès de 21,460; le nombre des décès surpassa donc les naissances de
-4,651.
-
-CHAPITRE XVI.
-
- Page 303, ligne 29: Le gouverneur et son lieutenant se trouvèrent
- tous les deux absents.
-
-Dans une semblable circonstance, en 1673, Brulart, premier président du
-parlement de Bourgogne, écrivit à Louvois qu'en l'absence du gouverneur
-et de son lieutenant général le gouvernement de la province lui
-appartenait de droit. Voyez la lettre de BRULART à Louvois, dans
-l'ouvrage intitulé _Une province sous Louis XIV_, par M. Thomas, 1844,
-in-8º, p. 431.
-
- Page 312, lignes 3 et 4: Elle écrivait à madame de Sévigné.
-
-Il est probable que madame de Sévigné avait conçu cette aversion pour
-les filles de Sainte-Marie d'Aix par les lettres de sa filleule; elle la
-manifeste en toute occasion, et elle appelle ces religieuses des
-baragouines. Elle montre, au contraire, une prédilection particulière
-pour les filles de cet ordre, fondé par son aïeule, qui étaient dans
-d'autres couvents. Il est évident aussi, d'après le passage suivant de
-la lettre de madame de Sévigné, du 24 juillet 1680, que, pour avantager
-les autres enfants de madame de Grignan, on voulait que Marie-Blanche
-fît des vœux; sa vocation paraît au moins douteuse. «Votre petite d'Aix
-me fait pitié, d'être destinée à demeurer dans ce couvent _perdu_ pour
-vous; en attendant une vocation, vous n'oseriez la remuer, de peur
-qu'elle ne se dissipe. Cette enfant est d'un esprit chagrin et jaloux,
-tout propre à se dévorer. Pour moi, je tâterais si la Providence ne
-voudrait pas bien qu'elle fût à Aubenas; elle serait moins _égarée_.» La
-sœur de M. de Grignan était abbesse du couvent d'Aubenas, et madame de
-Sévigné espérait que sa petite-fille pourrait un jour lui succéder. Nous
-reviendrons, dans la suite de ces _Mémoires_, sur ce passage de la
-lettre de madame de Sévigné et sur les mots _perdu_ et _égarée_, que
-Grouvelle, M. Monmerqué et Gault de Saint-Germain ont expliqués
-diversement.
-
-CHAPITRE XVII.
-
- Page 325, ligne 12: Une très-belle femme, madame de Valence,
- qui s'était faite religieuse.
-
-J'ai cité ici l'édition de la Haye, t. I, p. 20, parce que c'est la
-seule qui dans cet endroit nous semble donner le vrai texte de madame de
-Sévigné. Ce texte est ainsi:
-
-«Vous me dites des merveilles du tombeau de Montmorency et de la beauté
-de madame de Valence.»
-
-Les premiers éditeurs des _Lettres de madame de Sévigné_, ne trouvant
-aucune mention de cette madame de Valence dans toute la correspondance
-de madame de Sévigné, ont substitué aux mots qui la concernent «et de
-la beauté de mesdemoiselles de Valançai» (lettre du 18 février 1671, t.
-I, p. 332, édit. G.), parce qu'en effet madame de Sévigné, en passant
-aussi à Moulins cinq ans après madame de Grignan, lui avait écrit de
-cette ville que les petites-filles de madame de Valançai, que madame de
-Grignan y avait vues, sont _belles et aimables_ (lettre du 17 mai 1676,
-t. IV, p. 440, édit. G.). Mais elles étaient, lorsque madame de Grignan
-les vit, trop jeunes et trop petites pour qu'il fût question de leur
-beauté; et la lettre de madame de Sévigné au comte de Guitaud, publiée
-pour la première fois dans l'édition de M. Gault de Saint-Germain
-(lettre 1693, t. X, p. 445, édit. G.), qui nous apprend que madame de
-Valence a été au couvent de la Visitation, explique celle qu'elle avait
-écrite précédemment, et ne laisse aucun doute sur l'exactitude de
-l'édition de la Haye. La preuve que les éditeurs ont altéré le texte de
-cette lettre en voulant la corriger se tire encore du passage qui suit
-immédiatement, où madame de Sévigné dit à sa fille (t. I, p. 20):
-«Personne n'écrit mieux que vous; ne quittez jamais le naturel, votre
-tour s'y est formé, et cela _surpasse_ un style parfait.» Tous les
-éditeurs subséquents ont substitué (t. I, p. 332): «Vous écrivez
-entièrement bien, personne n'écrit mieux; ne quittez jamais le naturel,
-votre tour s'y est formé, et cela _compose_ un style parfait.»
-Indépendamment du pléonasme dans les deux premiers membres de phrase,
-qui n'était pas dans madame de Sévigné, en mettant le mot _compose_ à la
-place du mot _surpasse_ on a fait disparaître une expression énergique
-et piquante pour y substituer une expression impropre et plate; et de
-plus, en croyant rendre la pensée plus logique, on l'a dénaturée, et on
-lui a ôté tout ce qu'elle a d'original et de profond. L'intention de
-madame de Sévigné est de faire distinguer ici l'écrivain du grammairien,
-le talent d'écrire d'avec l'art d'écrire. Le naturel dans le style,
-c'est la grâce:
-
- Et la grâce, plus belle encor que la beauté,
-
-dit la Fontaine quand il veut donner une idée des séduisants attraits de
-Vénus. C'est la même pensée que celle de madame de Sévigné, exprimée
-d'une manière analogue. Je dois dire que le savant et exact éditeur des
-_Lettres de madame de Sévigné_ n'a pu ni rectifier ce texte ni éviter
-cette méprise, puisqu'il n'avait pu se procurer l'édition de la Haye,
-1726, lorsqu'il fit la sienne; et que la publication de la lettre de
-madame de Sévigné au comte de Guitaud, qui fait mention de madame de
-Valence, est bien postérieure à celle de son édition. Voyez _Lettres_ DE
-SÉVIGNÉ, édit. de Monmerqué, in-8º, t. I, p. 48.
-
- Page 329, lignes 4-7: Une relation admirable, selon elle, adressée
- à M. de Coulanges par M. de Ripert, homme d'affaires de M. de
- Grignan.
-
-Voici le texte de l'édition de la Haye:
-
-«M. de Coulanges vient de m'apporter une relation admirable de tout
-votre voyage, que lui fait très-agréablement M. Ripert; voilà justement
-ce que nous souhaitons (p. 38).» ... «M. le marquis de Saint-Andiol
-m'est venu voir; je lui ai montré la relation de Ripert, dont il a été
-ravi pour l'honneur de la Provence... J'attends celle de Corbinelli (p.
-39).»
-
-On peut voir aux endroits cités de l'_Histoire de Sévigné_, par M.
-Aubenas, et surtout dans la note, p. 588, qui termine l'ouvrage de cet
-auteur, quelles sont les prétentions de la famille de Ripert. Du temps
-de madame de Sévigné, il y avait au moins quatre frères de ce nom; car,
-dans la lettre du 6 septembre 1676, t. V, p. 113, de l'édition de G. de
-S.-G., madame de Sévigné dit: «Mon fils me mande que les frères Ripert
-ont fait des prodiges de valeur à la défense de Maestricht; j'en fais
-mes compliments au doyen et à Ripert.» Ce doyen était le Ripert du
-chapitre de Grignan, et le dernier mentionné celui qui était attaché à
-M. de Grignan comme homme d'affaires.
-
-Des deux lettres du 18 mars 1671 des éditions modernes, il n'y en a
-qu'une dans l'édition de la Haye; et dans les éditions modernes il y a
-beaucoup de suppressions, qui portent principalement sur les noms
-propres. Ainsi ces mots, «Bandol vous est d'un grand secours,» p. 34,
-ont été supprimés. Suppression ensuite d'un long paragraphe important,
-qui remplit la page 35; puis, page 36, le nom de _Sessac_, donné
-intégralement, remplacé par S***. Tout le paragraphe 37 de madame de
-Janson supprimé; page 39, le passage sur d'Harouys supprimé.
-
-CHAPITRE XVIII.
-
- Page 359, lignes 29 et 30, note 1: 20 septembre, _Lettres de
- madame_ RABUTIN-CHANTAL; la Haye, 1726, 20 septembre 1671.
-
-Toute la première page de cette lettre ne se trouve que dans l'édition
-de la Haye, et a été supprimée dans toutes les autres.
-
- Page 371, lignes 16 et 17: Molière lui lira samedi _Trissotin_.
-
-On a écrit (voyez TASCHEREAU, _Histoire de Molière_, 3e édit., 1844,
-grand in-12, p. 256) que, lors des premières représentations des _Femmes
-savantes_, le personnage de _Trissotin_ portait le nom de _Tricotin_,
-pour que la satire contre l'abbé Cotin, dont ce rôle était l'objet, en
-pût ressortir sans aucun détour. Mais la lettre de madame de Sévigné
-semble être contraire à cette assertion peu vraisemblable, puisqu'elle
-désigne ce rôle, et par ce rôle toute la pièce, par le nom de
-_Trissotin_, qui est le seul qu'on trouve dans la pièce imprimée. _Les
-Femmes savantes_ furent jouées le 11 mars 1672 (TASCHEREAU, _Histoire de
-Molière_, 3e édition, p. 169). La lettre de madame de Sévigné est datée
-du mercredi 9 mars, c'est-à-dire de deux jours antérieure à la
-représentation, qui eut lieu le vendredi: ainsi dès lors le rôle portait
-le nom de _Trissotin_. La lecture de cette pièce par Molière, annoncée
-dans la lettre de madame de Sévigné pour le samedi 12 mars, n'eut
-probablement pas lieu, puisque le jour fixé au samedi était le lendemain
-même de la représentation. Cette pièce fut achevée d'imprimer le 10
-décembre 1672, comme nous l'apprend le catalogue de la _Bibliothèque
-dramatique de M. de Soleinne_, no 1296, p. 298. La mention de cette
-édition manque dans la bibliographie de Molière, de M. Taschereau.
-
- Page 378, ligne 7: Pour laisser écrire dans ses lettres.
-
-Surtout par Corbinelli. Des lettres de Corbinelli à Bussy, qui se
-trouvent dans la correspondance de ce dernier, il n'y en a qu'un petit
-nombre qui portent le nom de Corbinelli; il y en a beaucoup qui n'ont
-que l'initiale du nom C***; enfin il y en a sans initiale. Un lecteur
-familiarisé à la lecture des auteurs de ce siècle les reconnaît
-facilement. Toutes sont très-mal rangées, ainsi que toute cette
-intéressante correspondance, qui mériterait bien de trouver un éditeur
-savant et intelligent.
-
-CHAPITRE XIX.
-
- Page 387, ligne 12: Ce fut une grande joie pour madame de Sévigné
- lorsque de Pomponne...
-
-Nous apprenons par le Portefeuille de Dangeau, manuscrit de la
-Bibliothèque du Roi, A, 253, que de Pomponne fut nommé secrétaire
-d'État, en remplacement de M. de Lyonne, le 10 septembre, et qu'il
-prêta serment le 12 septembre; la lettre de madame de Sévigné, qui donne
-cette nouvelle à sa fille, est datée du 13 septembre. Il ne faut pas
-confondre les Portefeuilles de Dangeau que nous citons ici et que nous
-citerons peut-être encore avec le Journal de Dangeau; c'est tout autre
-chose.
-
- Page 396, ligne 4: Les lettres les plus remarquables qu'elle
- ait écrites.
-
-Deux de ces lettres étaient ainsi désignées, la lettre sur _le cheval_
-et celle sur _la prairie_. Cette dernière est, comme on l'a très-bien
-remarqué, celle qui est relative au renvoi de _Picard_ (du 22 juillet
-1671) et où madame de Sévigné explique si agréablement à son cousin de
-Coulanges, tout à fait étranger, comme un vrai citadin, aux travaux
-ruraux, en quoi consiste l'opération du fanage.
-
- Page 396, ligne 9: Elle gardait soigneusement les lettres du
- spirituel chansonnier.
-
-«Ce petit Coulanges vaut trop d'argent; je garde toutes ses lettres.»
-(SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 29 janvier 1685, t. VII, p. 229, édit. de M.)
-
- Page 397, lignes 7 et 8: Elle avait dix ans moins que lui.
-
-Philippe-Manuel de Coulanges était né à Paris vers 1631, Marie-Angélique
-Dugué en 1641. Elle se maria le 16 décembre 1659, et n'avait alors que
-dix-sept ans et quelques mois.
-
- Page 399, lignes 16 et 17: Auxquels s'applique plus particulièrement
- le nom d'esprit.
-
-Comme, par exemple, lorsqu'elle dit du duc de Villeroi, qui était
-amoureux d'une femme nullement éprise de lui: «Il est plus charmé qu'il
-n'est _charmant_.» Ce dernier mot, ainsi placé, est à la fois verbe et
-adjectif et applicable au duc dans sa double et maligne signification.
-(Voyez la lettre du 24 février 1673.)
-
- Page 399, lignes 21 et 22: Son écriture et son orthographe ne
- répondaient pas à l'élégance de son style.
-
-Coulanges a inséré ces mots dans une lettre de sa femme à madame de
-Grignan:
-
-«Je viens de prendre la liberté de lire tout ce que madame de Coulanges
-vous écrit; c'est grand dommage que ce ne soit une meilleure écriture et
-une meilleure orthographe; son style assurément le mériterait bien,
-convenez-en, madame; mais il ne faut pas espérer qu'elle s'en corrige.
-Tout ce qui est à souhaiter, c'est que vous puissiez lire ce qu'elle
-vous mande.» (Lettre de madame de Coulanges à madame de Grignan, 7
-juillet 1703, t. XI, p. 398.)
-
- Page 401, lignes 3 et 4: Madame de Sévigné se plut toujours dans
- la société de la femme de son cousin.
-
-Madame de Sévigné ne voulait pas que son cousin quittât la rue du
-Parc-Royal pour aller demeurer au Temple, parce que cela éloignait
-d'elle madame de Coulanges. «Au lieu de trouver, comme je faisais, cette
-jolie madame de Coulanges sous ma main, prendre du café avec elle, y
-courir après la messe, y revenir le soir comme chez soi; enfin, mon
-pauvre cousin, ne m'en parlez pas: je suis trop heureuse d'avoir
-quelques mois pour m'accoutumer à ce bizarre dérangement.» (Lettre du
-1er décembre 1690, t. IX, p. 427.)
-
-CHAPITRE XX.
-
- Page 415, lignes 23 et 24: SOLI DEO HONOR ET GLORIA.
-
-Cette inscription, qui est tirée du texte de l'épître de saint Paul aux
-Romains, a donné lieu au continuateur de Bayle (Chauffepié, Supplément
-au Dictionnaire de Bayle) de prêter à madame de Sévigné, dans l'intérêt
-du protestantisme, des sentiments contraires à l'invocation des saints,
-que ses lettres démentent en un grand nombre d'endroits.
-
- Page 416, ligne 26: Racine passera comme le café.
-
-L'usage du café n'ayant été introduit en France que vers l'an 1669, il
-en résulte que les premiers chefs-d'œuvre de Racine lui sont
-antérieurs; _Andromaque_ date de 1669, les _Plaideurs_ de 1668,
-_Britannicus_ de 1669, _Bajazet_ de 1672. Le premier traité, je crois,
-publié sur le café, en français, est celui qui est intitulé _De l'usage
-du caphé, du thé, et chocolate_ (sic); Lyon, chez Girin, 1671, in-8º. Il
-est traduit du latin, et il est dit, page 30, «que la plupart de ceux
-qui usent du café y sont réduits par nécessité, et le prennent plutôt
-comme un médicament que comme un régal.» Il en était de même du thé et
-du chocolat. Mais dix ans plus tard il se faisait de toutes ces
-substances, et surtout du café, une très-grande consommation à Londres
-et à Paris, «non-seulement, dit de Blégny, chez les marchands de
-liqueurs, mais encore dans les maisons particulières et dans les
-communautés.» _Du bon usage du thé, du café et du chocolat, pour la
-préservation et la guérison des maladies_, par M. de Blégny; Paris,
-1687, in-12, p. 96 et 166. De Blégny, d'après Bernier, dit que dans
-l'Inde et la Perse on use très-peu de café, et seulement dans les ports
-de mer; mais que par toute la Turquie on en fait un fort grand usage.
-«Peu s'en faut, ajoute de Blégny, que les Anglais et les Hollandais ne
-suivent l'exemple des Turcs, et peu s'en faut aussi que nous ne soyons
-aussi avancés que ceux-là sur cette habitude; mais en revanche les
-Espagnols, les Italiens et les Flamands ne s'y portent pas volontiers.»
-(P. 166.) Bien loin de dénigrer le café, et surtout le café au lait,
-madame de Sévigné fut une des premières à en prendre, et elle en
-recommandait l'usage à sa fille. (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 19 février 1690,
-t. X, p. 263, édit. de G.)
-
-
-
-
-SUPPLÉMENT AUX NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS DE LA PREMIÈRE PARTIE.
-
-En développant dans la première et la seconde partie de cet ouvrage la
-politique de Mazarin, j'ai souvent eu occasion de citer des lettres
-autographes de Mazarin, de Colbert et de Louis XIV[902], qui
-appartiennent à la Bibliothèque royale. Des fragments de ces lettres
-avaient déjà été imprimés, mais très-incorrectement, par Soulavie, dans
-les _OEuvres de Saint-Simon_. Elles ont été très-bien publiées dans les
-_Documents historiques sur l'histoire de France_, par M.
-Champollion-Figeac, qui me les avait indiquées. Mais j'ai cité à la page
-215 de la première partie une _lettre autographe d'Anne d'Autriche au
-cardinal Mazarin_, que je ne trouve point dans le recueil de M.
-Champollion-Figeac. Cette lettre n'a point été publiée ailleurs, et il
-est intéressant de la faire connaître, parce qu'elle vient à l'appui de
-ce que j'ai dit du refroidissement d'Anne d'Autriche pour le cardinal
-Mazarin, lorsque celui-ci, afin de conserver le pouvoir, se fit un appui
-du jeune roi, dont il avait capté toute la confiance, contre la reine sa
-mère, ou plutôt contre les intrigues des personnes qui l'entouraient.
-
-LETTRE D'ANNE D'AUTRICHE AU CARDINAL MAZARIN.
-
- «A Saintes, ce 30 juin 1660.
-
-«Vostre letre ma donnee une grande joye je ne say si je seray asses
-heureuse pour que vous le croies et que si eusse creu qune de mes letres
-vous eust autant pleut j'en aurays escrit de bon cœur et il est vray
-que den voir tant et des transports avec lon les recent et je les voyes
-lire me fesoit fort souvenir d'un autre tant[903] don je me souviens
-presque a tout momants quoy que vous en puissiez croire et douter je
-vous asseure que tous ceux de ma vie seront enploies à vous tesmoigner
-que jamais il ni a euee damitie plus veritable que la mienne et si vous
-ne le croies pas jespere de la justice que jay que vous vous
-repâtires[904] quelque jour den avoir jamais douté et si je vous pouves
-aussi bien faire voir mon cœur que ce que je vous dis sur ce papier je
-suis asseurée que vous series contant, ou vous series le plus ingrat
-homme du monde et je ne croie pas que cela soiet. La Reyne[905] qui
-escrit eicy sur ma table me dit de vous dire que ce que vous me mandes
-du confidant[906] ne lui déplait pas et que je vous asseure de son
-affession, mon fils[907] vous remercie aussi et 22[908] me prie de vous
-dire que jusques au dernier soupir (symboles) quoique vous en croies
-(symboles)
-
-«Et au dos est escrit: _A Monsieur le Cardinal_.»
-
- * * * * *
-
- [902] Voyez IIe partie, p. 155, 161, 229.
-
- [903] Temps.
-
- [904] Repentirez.
-
- [905] La jeune reine, la femme de Louis XIV.
-
- [906] Le confident, c'est le roi. Voyez les _Lettres inédites de_
- MAZARIN; publiées par M. Ravenel.
-
- [907] Philippe de France, le frère de Louis XIV. La lettre était
- fermée par une petite faveur rouge, scellée des deux côtés du cachet
- d'Anne d'Autriche, et dont les bouts subsistent encore, ainsi que les
- cachets. Cette lettre, ployée, n'a que la grandeur d'un billet.
-
- [908] Le numéro 22 est, dit-on, la reine elle-même; et aux
- conjecture que ces (symboles) remplacent les mots par lesquels elle
- était convenue d'exprimer sa tendresse pour Mazarin. Voyez la clef
- dans les _Lettres inédites de_ MAZARIN, publiées par M. Ravenel, 1836,
- in-8º, p. 491.
-
- * * * * *
-
-Cette lettre a été écrite lorsque Louis XIV, après son mariage, revint
-avec toute la cour, de Saint-Jean-de-Luz à Paris. D'après les nombreuses
-relations de ce voyage, le 23 juin on était à Bordeaux, le 27 à Blaye.
-«Le 29, dit Colletet dans sa relation (pag. 5), les reines partirent
-pour Saintes,» où elles arrivèrent le 30; c'est de là et de ce jour
-qu'est datée la lettre. Le roi s'était écarté, et avait été au Brouage
-avec le cardinal, qui rejoignit les reines le lendemain à
-Saint-Jean-d'Angely.
-
-
-
-
-TABLE SOMMAIRE
-
-DES CHAPITRES DE CE VOLUME.
-
- CHAPITRE PREMIER.--1664-1666.
-
- Pages.
-
- Occupation de Bussy dans son exil.--Louis XIV et sa cour.--Madame
- de Sévigné et madame Duplessis-Guénégaud.--De Pomponne,
- ambassadeur en Suède.--Société réunie à Fresnes.--Correspondance
- de M. de Pomponne et de madame de Sévigné. 1
-
-
- CHAPITRE II.--1666-1667.
-
- Mademoiselle de Sévigné est produite dans le monde.--Partis qui se
- présentent pour elle.--Madame de Sévigné aux Rochers.--Guerre
- d'Espagne.--De Louis XIV et de son gouvernement.--De ses victoires
- et de ses maîtresses. 31
-
-
- CHAPITRE III.--1667.
-
- De Bussy et des personnes avec lesquelles il était en
- correspondance. 48
-
-
- CHAPITRE IV.--1666-1667.
-
- Madame de Sévigné passe l'automne au château de Fresnes.--Arnauld
- d'Andilly.--Le comte de la Rochefoucauld.--Madame de la
- Fayette.--Madame de Motteville.--Le comte de Cessac.--Madame de
- Caderousse.--Lettre de mademoiselle de Sévigné à l'abbé le
- Tellier. 70
-
-
- CHAPITRE V.--1668-1669.
-
- Conquête de la Franche-Comté.--Paix d'Aix-la-Chapelle.--Fête
- donnée à Versailles.--Place qu'y occupaient madame de Sévigné et
- sa fille.--Bruits qui couraient de l'inclination de Louis XIV pour
- mademoiselle de Sévigné.--Intrigues du roi.--La duchesse de
- Sully.--La Vallière, madame Scarron et madame de Montespan. 82
-
-
- CHAPITRE VI.--1668-1669.
-
- Versailles.--Goût de madame de Sévigné pour les divertissements du
- théâtre.--Influence du grand mouvement littéraire de l'époque sur
- le talent de madame de Sévigné.--Sa correspondance avec le
- cardinal de Retz.--Occupations de celui-ci. 98
-
-
- CHAPITRE VII.--1668-1669.
-
- Siége de Candie.--Sévigné s'embarque pour aller au secours de
- cette ville.--Tristes résultats de cette expédition.--Sévigné
- revient avec la Feuillade, et rejoint sa mère. 116
-
-
- CHAPITRE VIII.--1668-1669.
-
- Mariage de mademoiselle de Sévigné avec le comte de
- Grignan.--Détails et réflexions sur ce mariage. 125
-
-
- CHAPITRE IX.--1669.
-
- Altercations de madame de Sévigné avec Bussy.--Politique de Louis
- XIV.--Madame de Sévigné veut que Bussy écrive au comte de
- Grignan.--Bussy résiste, et ensuite consent. 146
-
-
- CHAPITRE X.--1669-1671.
-
- Bussy.--Sa famille.--Société qui fréquentait son château.--Son
- animosité envers madame de Monglat.--Son commerce de lettres avec
- madame de Scudéry.--Bussy écrit ses Mémoires. 163
-
-
- CHAPITRE XI.--1670-1671.
-
- Correspondance de Bussy avec madame de Sévigné.--Claude Frémyot
- institue madame de Sévigné son légataire universel.--Bussy saisit
- cette occasion de renouer avec elle son commerce de
- lettres.--Nouvelles altercations entre eux. 181
-
-
- CHAPITRE XII.--1670-1671.
-
- Louis XIV envoie de nouveaux secours à Candie.--Beaufort y
- périt.--Traité secret avec Charles II.--Prospérité de la
- France.--Molière, Racine et Corneille continuent à travailler pour
- le théâtre.--Madame de Montespan devient maîtresse en titre.--Ses
- enfants sont confiés à madame Scarron.--Retraite de la Vallière à
- Chaillot.--Détails sur les favoris de Louis XIV.--Henriette
- d'Angleterre périt par le poison.--Madame de Sévigné parle de
- tous ces événements. 196
-
-
- CHAPITRE XIII.--1670-1671.
-
- Duel entre Duval, valet de pied de la princesse de Condé, et
- Bussy-Rabutin, son page.--Celui-ci s'enfuit en Allemagne.--Madame
- de Sévigné entre en correspondance avec lui et avec sa femme, la
- duchesse de Holstein.--Madame de Sévigné est bien instruite des
- intrigues de cour.--Du comte de Saint-Paul et du comte de
- Fiesque.--Pouvoir de madame de Montespan.--La Vallière se retire
- encore à Chaillot.--Colbert la ramène à la cour. 226
-
-
- CHAPITRE XIV.--1671.
-
- Mademoiselle et Lauzun.--Lettre de madame de Sévigné sur leur
- mariage. 242
-
-
- CHAPITRE XV.--1669-1671.
-
- Madame de Sévigné à Livry.--Mort de Saint-Pavin.--Le comte de
- Grignan est nommé lieutenant général gouverneur de la
- Provence.--Correspondance de madame de Sévigné avec toute la
- famille de Coulanges à Lyon.--Nouvelles diverses.--M. de Grignan
- musicien.--Éloges donnés par madame de Sévigné aux ouvrages de
- Nicole et de la Fontaine et aux prédications de Bourdaloue. 285
-
-
- CHAPITRE XVI.--1670-1671.
-
- Affaires de la Provence.--Conseils donnés par madame de Sévigné
- au comte de Grignan.--Madame de Grignan se dispose pour aller en
- Provence rejoindre son mari. 302
-
-
- CHAPITRE XVII.--1671.
-
- Départ de madame de Grignan.--Son voyage de Paris à Aix.--Elle
- rencontre à Moulins madame de Guénégaud.--Madame de Grignan
- arrive à Aix.--Honneurs qui lui sont rendus par M. de Vivonne. 319
-
-
- CHAPITRE XVIII.--1671-1672.
-
- Etats de Bretagne.--Motifs qui forcent madame de Sévigné d'aller
- en Bretagne.--Examen de sa correspondance avec sa fille. 337
-
-
- CHAPITRE XIX.--1671-1672.
-
- Détails sur la correspondance de madame de Sévigné avec diverses
- personnes:--avec d'Hacqueville,--Corbinelli,--madame de la
- Fayette,--M. et madame de Coulanges,--avec Sévigné, son fils. 385
-
-
- CHAPITRE XX.--1671-1672.
-
- Parallèle entre madame de Sévigné et madame de
- Grignan.--Caractères, habitudes, inclinations de l'une et de
- l'autre.--Leur goût et leurs opinions en littérature,--en
- philosophie,--en religion.--Bons conseils donnés par madame de
- Sévigné à sa fille. 406
-
-
- NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 449
-
-
- SUPPLÉMENT AUX ÉCLAIRCISSEMENTS DE LA PREMIÈRE PARTIE. 477
-
-
- Lettre inédite d'Anne d'Autriche au cardinal Mazarin. _ibid._
-
-
-FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.
-
-
-
-
-LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE, RUE JACOB, 56.
-
-
-CHEFS-D'OEUVRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.
-
-Format in-18 anglais, la plupart avec portraits.
-
-PRIX DE CHAQUE VOLUME: TROIS FRANCS.
-
-_Les volumes d'un prix différent sont indiqués._
-
-
- Anciens monuments de la langue française
- Vol.
- ÉGINHARD, Vie de Charlemagne, 4 fr. 1
-
- FROISSART, Chroniques, 4 fr. 1
-
- GRÉGOIRE DE TOURS, trad. par H. Bordier, 8 fr. 2
-
- JOINVILLE, Vie de saint Louis. Vie de Joinville,
- par M. Ambr. Didot. Prix: 5 fr. 1
-
- LORRIS (DE), Roman de la Rose, 8 fr. 2
-
- PASQUIER, Recherches sur la France, 8 fr. 2
-
- RABELAIS, OEuvres complètes, 8 fr. 2
-
- RONSARD, Choix de poésies, 8 fr. 2
-
-
- NISARD, Hist. de la littérature française, 16 fr. 4
-
-
- BEAUMARCHAIS, Théâtre 1
-
- BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Paul et Virginie 1
- -- Études de la nature 1
-
- BOILEAU 1
-
- BOSSUET, Sermons 1
- -- Oraisons 1
- -- Discours sur l'Histoire universelle 1
-
- BUFFON, Epoques de la nature 1
- -- Les Animaux 1
-
- CHATEAUBRIAND, Atala 1
- -- Génie du christianisme 2
- -- Martyrs 1
- -- Natchez 1
- -- Itinéraire de Paris à Jérusalem 2
- -- Mélanges politiques et littéraires 1
- -- Études historiques 1
- -- Analyse de l'histoire de France 1
-
- CHEFS-D'OEUVRE TRAGIQUES 2
-
- CHEFS-D'OEUVRE COMIQUES 8
-
- CHEFS-D'OEUVRE HISTORIQUES 2
-
- CLASSIQUES DE LA TABLE 2
-
- CORNEILLE, Théâtre 2
-
- COURIER (Paul-Louis) 1
-
- CUVIER, Révolutions du globe 1
-
- D'AGUESSEAU (le chancelier) 1
-
- DEFOE, Robinson Crusoé 1
-
- DELILLE (Choix) 1
-
- DESJARDINS, Vie de Jeanne d'Arc 1
-
- DIDEROT 2
-
- DUREAU DE LA MALLE, L'Algérie 1
-
- FÉNELON, Télémaque 1
- -- Éducation des filles 1
- -- Existence de Dieu 1
-
- FLORIAN, Fables 1
- -- Don Quichotte 1
-
- GENOUDE (DE), Vie de Jésus-Christ 1
-
- GONCOURT (DE), Marie Antoinette 1
-
- HAMILTON, Mémoires de Grammont 1
-
- LA BRUYÈRE, Caractères 1
-
- LA FONTAINE, Fables 1
-
- LA ROCHEFOUCAULD 1
-
- LE SAGE, Gil Blas 1
-
- MALHERBE, J.-B ROUSSEAU, LEBRUN 1
-
- MARMONTEL, Littérature 3
-
- MASSILLON, Petit Carême 1
-
- MAURY, Éloquence 1
-
- MIGNET, Révolution française, 7 fr 2
-
- MOLIÈRE, Théâtre 2
-
- MONTESQUIEU, Grandeur des Romains 1
-
- MONTESQUIEU, Esprit des lois 1
-
- NAPOLÉON, par M. Kermoysan 4
-
- PASCAL, Provinciales 1
- -- Pensées 1
-
- RACINE, Théâtre 1
-
- RACINE (LOUIS), Poëme de la Religion 1
-
- REGNARD, Theâtre 1
-
- ROLAND, Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande 1
-
- ROLLIN, Traité des études 3
- -- Histoire ancienne 10
- -- Histoire romaine 10
-
- ROUSSEAU, Nouvelle Héloïse 1
- -- Émile 1
- -- Confessions 1
- -- Petits chefs-d'œuvre 1
-
- RULHIÈRE (DE), Révolutions de Pologne 3
-
- SAINT-ÉVREMOND, 4 fr. 1
-
- SCRIBE, Théâtre 5
-
- SÉVIGNÉ, Lettres complètes 6
- -- Choix 1
-
- SOUZA (DE), Lettres portugaises 1
-
- SILVIO PELLICO, Mes Prisons 1
-
- STAËL (DE), Corinne 1
- -- De l'Allemagne 1
- -- Delphine 1
-
- VIENNET, Mélanges de poésies 1
- -- Le Cimetière du Père-Lachaise 1
-
- VIES DES SAINTS 2
-
- VOLTAIRE, Commentaires sur Corneille 1
- -- Henriade 1
- -- Théâtre 1
- -- Louis XIV 1
- -- Louis XV 1
- -- Charles XII 1
- -- Contes 1
- -- Romans 1
-
- WALCKENAER, Mémoires sur madame de Sévigné, 24 fr. 6
- -- Vie d'Horace, 8 fr. 2
- -- Vie de la Fontaine, 8 fr. 2
- -- Géographie des Gaules, 8 fr. 2
- -- Lettres sur les contes des fées, 4 fr. 1
-
-
- LITTÉRATURE ANCIENNE
- (TRADUCTION FRANÇAISE).
-
- ARISTOPHANE, trad. par Artaud, 7 fr. 2
-
- EURIPIDE, trad. par le même, 7 fr. 2
-
- HÉRODOTE, traduction par Miot 2
-
- HOMÈRE, Iliade, trad. par Dugas-Montbel 1
- -- Odyssée, trad. par le même 1
-
-
- LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
-
- ARIOSTE, L'Orlando furioso 2
-
- BOCCACE, Il Decamerone 2
-
- CAMOËNS, Os Lusiadas 1
-
- DANTE, La Divina Commedia 1
- -- Traduction par Artaud 1
-
- GOLDONI, Commedie scelte 1
-
- TASSE, La Gerusalemme liberata 1
- -- Traduction française 1
-
-
-TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écris
-de Marie de Rabutin-Chantal, vol. 3/6, by Charles Athanase Walckenaer
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES TOUCHANT LA VIE ***
-
-***** This file should be named 51802-0.txt or 51802-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/8/0/51802/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.