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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Sanguines - -Author: Pierre Louÿs - -Release Date: April 10, 2016 [EBook #51725] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANGUINES *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - -SANGUINES - - - - -ŒUVRES DE PIERRE LOUŸS - - ASTARTÉ, poèmes.--1892 épuisé. - LES CHANSONS DE BILITIS.--1894 1 vol. - APHRODITE.--1896 1 vol. - LA FEMME ET LE PANTIN.--1898 1 vol. - LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE.--1901 1 vol. - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - -50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. - -15 exemplaires numérotés sur papier du Japon. - -15 exemplaires numérotés sur papier Whatmann. - - - - -PIERRE LOUŸS - -SANGUINES - -ONZIÈME MILLE - -PARIS - -BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - -11, RUE DE GRENELLE, 11 - -1903 - -Tous droits réservés. - - -A MON FRÈRE - - - - -L'HOMME DE POURPRE - - -I - -Dans les jardins verts de la blanche Ephèse, nous étions deux -jeunes apprentis avec le vieillard Bryaxis. - -Lui, venait de s'asseoir dans un siège de pierre aussi pâle que -son visage. Il ne parlait point. Il grattait la terre du bout de -son bâton usé. - -Nous, par respect pour son grand âge et pour sa grande gloire -plus vénérable encore, nous nous tenions debout en face de sa -personne, adossés à deux cyprès noirs et n'osant ouvrir la bouche -alors qu'il ne disait rien. - -Immobiles, nous le considérions avec une sorte de piété dont il -semblait avoir conscience. Nous lui savions gré de survivre à -tous ceux que nous aurions voulu connaître; nous l'aimions de se -montrer à nous, simples enfants nés trop tard pour entendre les -voix héroïques; et, pressentant les jours prochains où personne -ne le verrait plus, nous cherchions en silence les invisibles -liens qui l'unissaient à son œuvre éclatante. Ce front avait -conçu, ce pouce avait modelé dans l'argile de l'ébauche, une frise -et douze statues pour le tombeau de Mausole, les cinq colosses -dressés devant la ville de Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait -rêver les yeux des femmes, le formidable Apollon de bronze et le -Séleucos Triomphant de la nouvelle capitale... Plus je contemplais -leur auteur, et plus il me paraissait que les dieux avaient dû -façonner de leurs mains ce sculpteur de la lumière, avant de -descendre jusqu'à lui pour qu'il les révélât aux hommes. - - -Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un cri de gaieté: le -petit Ophélion bondit entre nous. - ---Bryaxis! fit-il. Ecoute ce que toute la ville sait déjà. Si je -suis le premier à te l'apprendre, je déposerai une fève devant -l'Artémis... Mais d'abord, salut! J'avais oublié. - -Vite, il nous fit du coin de l'œil un clignement qui pouvait -passer aussi pour un salut, à moins que cela ne voulût dire: -préparez-vous bien. Et aussitôt, il commença: - ---Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès faisait le portrait de la -Reine? - ---On m'en avait parlé. - ---Mais la fin de l'histoire, on te l'a dite aussi? - ---Il y a donc une histoire? - ---S'il y en a une! Tu ne sais rien! Clésidès était venu tout -exprès d'Athènes, il y a huit jours. On l'amène au palais, la -Reine n'était pas prête! elle se permettait d'être en retard. -Enfin elle se montre, salue à peine son peintre, et pose... si -l'on peut appeler cela poser. Il paraît qu'elle remuait tout le -temps, sous prétexte que l'amour lui avait donné des crampes. -Clésidès dessinait tant bien que mal, au vol des gestes, et de -très méchante humeur, comme tu peux l'imaginer. Son esquisse même -n'était pas faite, quand voici la Reine qui se retourne et déclare -qu'elle veut poser de dos! - ---Sans raison? - ---Parce que son dos, disait-elle, est aussi parfait que le reste -et doit figurer dans le tableau. Clésidès a beau protester qu'il -est peintre et non statuaire, qu'on ne tourne pas derrière un -panneau et qu'on ne peut dessiner une femme vue de tous les côtés -sur la même planche, elle répond que c'est sa volonté, que les -lois de l'art ne sont pas les siennes, qu'elle a vu le portrait -de sa sœur en Perséphone, de sa mère en Dêmêtêr, et qu'elle, -Stratonice, à elle toute seule, posera pour les Trois Grâces. - ---Ce n'est pas bête, dit Bryaxis. - -Notre camarade s'offusqua. - ---Pourtant si Clésidès avait répondu non? Il en était libre, je -pense. On ne donne pas d'ordres à un artiste. Cette petite en use -avec nous d'une façon que nous ne supporterons pas. Jamais son -père n'aurait fait cela! Lorsqu'il mit le siège devant Rhodes où -Protogène travaillait son Iasyle... - ---Je sais, dit Bryaxis. Continue. - ---Bref. Clésidès était fort en colère, encore qu'il n'en montrât -rien. Il termine son étude de dos, la Reine se lève, lui demande -de revenir le lendemain, il accepte et la quitte. Bon. - -Ophélion se croisa les bras. - ---Le lendemain, savez-vous qui l'attendait? Une servante sur un -tabouret. - ---Stratonice, dit-elle, est fatiguée, ce matin. Elle ne posera -plus, mon maître, et c'est moi qui la remplacerai tant que son -portrait ne sera pas fini. Ainsi en a-t-elle décidé. - -Nous éclatâmes de rire et Bryaxis lui-même ne s'en défendit point. - -Ophélion poursuivait gaiement: - ---L'esclave n'était pas mal faite. Clésidès poussa les scrupules -jusqu'à lui donner les crampes de rigueur afin qu'elle ressemblât -ainsi de plus près à sa maîtresse. Puis il expliqua d'un ton sec -qu'il n'avait plus besoin d'elle, et rentra chez lui avec ses -dessins. - ---Cette fois, il a eu raison! m'écriai-je. La Reine se moquait, -vraiment. - ---En chemin, comme il passait le long du port marchand, il aperçut -un marinier dont quelqu'un lui avait dit qu'il voyait la Reine -en secret, bien que personne n'en eût la preuve. C'est Glaucon, -vous le connaissez bien. Clésidès le manda chez lui, le paya, le -fit poser et quatre jours plus tard il avait terminé deux petits -tableaux injurieux qui représentaient la Reine entre les bras de -cet homme, d'abord de face et ensuite de dos... - ---Comme elle l'avait désiré, interrompis-je. - ---A peu près. La nuit dernière (à quelle heure? on n'en sait -rien), il a fixé les deux planches peintes au mur du palais de -Seleucos: sans doute il a pu s'enfuir sur une barque après sa -vengeance publiée, car on ne trouve sa trace nulle part. - -Nous nous récriâmes: - ---La Reine va en mourir de rage! - ---La Reine? Elle le sait déjà et si elle est furieuse au fond, -elle le dissimule à merveille. Pendant toute la matinée, une foule -énorme a défilé devant ces affiches à scandale. On a prévenu -Stratonice, qui a voulu voir, elle aussi. Suivie de quatre-vingts -personnes de la cour, elle s'est arrêtée devant chacun des deux -sujets, approchant et reculant pour juger tour à tour du détail -et de l'ensemble... J'étais là, et comme je la suivais des yeux -avec frisson, me demandant qui de nous elle allait mettre à mort -lorsque sa fureur éclaterait: «Je ne sais pas lequel est le -meilleur, dit-elle; mais tous deux sont excellents.» - -Bryaxis, au milieu de notre exultation, leva simplement les -sourcils en donnant à son vieux visage les plis de la surprise et -de l'estime: - ---Elle prouve qu'elle n'est pas moins spirituelle qu'impudente, -fit-il. L'histoire est curieuse en effet. Mais comment en -êtes-vous si fiers, mes enfants? Il me semble que le rôle de -l'artiste ne vaut pas celui du modèle, dans l'anecdote que je -viens d'entendre? - ---Si la Reine avait osé, dit Ophélion, elle aurait fait poursuivre -Clésidès jusqu'au delà des mers, et tuer comme un chien. Mais -alors tout le pays grec l'aurait traitée en femme barbare, elle -qui veut se croire Athénienne par le hasard qui l'a fait naître -dans un Parthénon devenu Porneion. Stratonice tient l'Asie dans sa -main comme une mouche, et elle a reculé devant un homme qui a pour -toute arme une boulette de cire. Désormais l'Artiste est le roi -des rois, le seul être inviolable qui vive sous le soleil. Voilà -pourquoi nous sommes fiers! - -Le vieillard fit une moue assez dédaigneuse: - ---Tu es jeune, répliqua-t-il. De mon temps on disait déjà la même -formule, et peut-être avec plus de raisons. Lorsque Alexandre, -timidement, essayait d'expliquer «pourquoi» tel tableau lui -paraissait bon, mon ami Apelle le faisait taire en disant qu'il -prêtait à rire aux gamins qui broyaient ses couleurs. Et Alexandre -s'excusait... Eh bien! je n'ai jamais trouvé que ces sortes -d'anecdotes valussent le mal qu'on se donne pour en faire le -récit. Quels que soient le respect ou la hauteur du roi envers -les peintres contemporains, les tableaux n'en sont ni meilleurs -ni pires: tout cela est donc indifférent. Au contraire, il peut -être bon et même grand, qu'un artiste ose et puisse se mettre, non -pas au-dessus du roi quelconque dont l'armée passe le long de ses -murs, mais plus haut que les lois humaines, et plus haut que les -lois divines, le jour où ses muses lui commandent de fouler aux -pieds tout ce qui n'est pas elles. - -Bryaxis s'était dressé. - -Nous murmurâmes: - ---Qui a fait cela? - ---Personne, peut-être, dit le vieillard avec un songe dans les -yeux. Personne... si ce n'est Parrhasios... Et encore fit-il -bien?... Je le croyais autrefois. Aujourd'hui, je ne sais plus que -penser. - -Ophélion me jeta un regard étonné. Mais je ne pouvais rien lui -apprendre. - ---Nous ne te comprenons pas, dis-je à Bryaxis. - -Il pensa nous mettre sur la voie. - ---Le Prométhée... fit-il tout bas. - ---Eh bien? - ---Vous ne savez pas?... Vous ne savez pas comment Parrhasios a -peint le Prométhée de l'Acropole? - ---On ne nous l'a pas dit. - ---Vous ne connaissez pas cette horrible scène? la tragédie de mort -et de hurlements d'où ce tableau est sorti dans le sang comme -l'enfant d'une accouchée? - ---Parle... Dis-nous toute la scène; nous n'en savons rien. - -Un instant, Bryaxis suspendit son regard sur nos jeunes têtes -comme s'il hésitait à nous plonger de force un pareil souvenir -dans l'âme... - -Puis il se détermina: - ---Eh bien! oui. Je vous la dirai. - - -II - -Ce que je vous raconte, mes enfants, s'est passé la dernière année -de la cent septième Olympiade, l'année même où Platon mourut: il y -a bien cinquante ans de cela. - -J'étais alors dans Halicarnasse et je venais d'achever ma part -de labeur au tombeau de Mausole le Chevelu: part ingrate s'il -en fut jamais. Scopas qui nous dirigeait avait trouvé bon de -décorer tout seul la façade orientale du monument, c'est-à-dire -qu'à l'heure du matin où se font les sacrifices, les marbres de -notre maître resplendissaient en pleine lumière, et, vraiment, on -ne voyait qu'eux. A son camarade Timothée, il avait attribué la -face latérale sud, un peu moins intéressante et deux fois plus -étendue. Leokharès s'était chargé du fronton occidental; quant -à moi, j'avais pris ce dont personne ne voulait, le côté nord, -travail énorme et perpétuellement dans l'ombre. Pendant cinq ans, -je sculptai ainsi des Victoires et des Amazones qui vivaient au -soleil comme des femmes, mais chaque fois qu'il me fallait en -fixer une pour toujours dans la zone obscure du mausolée, il me -semblait la voir mourir, et je pleurais, mes petits enfants. - -Enfin, ma tâche vint à son terme. Je me préoccupai de rentrer en -Attique. Cette année-là, comme aujourd'hui, la mer Egée était -peu sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. Athènes, -d'ailleurs, était vaincue. Le jour où je voulus partir, je ne -trouvai pas d'armateur qui se souciât d'aller au Pirée. Les -Cariens, en bons négociants, se retournaient vers le vainqueur, -et dès que la prise d'Olynthe eut fait tomber Khalkis dans les -mains du Macédonien, tous les marchands d'Halicarnasse gonflèrent -leurs voiles vers l'Eubée pour y vendre des robes de Cos avec des -courtisanes de Cnide. - -Moi aussi, je partis pour Khalkis. L'Euripe, me disais-je, n'est -pas large, et d'Aulis, par Tanagre et la route d'Akharnées, -j'aurai bientôt gagné Athènes. Ce voyage sur mer fut désagréable; -on me traita fort mal dans mon coin, où pourtant je tenais peu -de place. Mon nom alors n'avait pas le même son qu'aujourd'hui -sans doute, et le Mausolée était trop neuf pour mériter qu'on -l'estimât. Les autres passagers se contentaient de savoir que -j'étais citoyen d'Athènes, et cela suffisait bien pour qu'ils se -moquassent, puisque Athènes était malheureuse. - -Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs -orientales, lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu d'une foule -immense. Je m'y perdis avec plaisir. - -En interrogeant quelqu'un, j'appris qu'il y avait hors des portes -un extraordinaire marché. Philippe, à la chute d'Olynthe, après -avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout -entière: environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu -depuis deux jours. On comptait qu'elle durerait trois mois. - -Aussi la ville regorgeait-elle d'étrangers, d'acheteurs et de -curieux. Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se -plaignait pas de cette cohue; mais il me confia que son voisin, -lequel vendait à l'ordinaire des esclaves cotés fort cher, s'était -ruiné du jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte. -J'entends encore le tavernier me dire avec de grands gestes: - ---Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par les -dieux! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine, on -comptait bien douze sacs d'or frappés à la chouette! Eh bien! va, -va marquer les prix; le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge -par là des autres! Jamais cela ne s'est vu! Il y a trois mille -vierges au marché: on les écoule à vingt-cinq drachmes; ne crois -pas que je parle au hasard: vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit -drachmes lorsqu'elles ont la peau très blanche. Ah! Philippe est -un grand roi! - -Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la -multitude jusqu'au delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie -en pente où les Olynthiens étaient parqués. - -A grand'peine je me frayais un chemin entre les groupes en -mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche -si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège -extravagant et majestueux devant lequel la foule s'écartait. - - -Six esclaves sarmates s'avançaient deux par deux, chacun portant -une charge d'or et des coutelas à la ceinture. Derrière eux, un -négrillon tenait horizontalement comme une patère à libations, -une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet d'or: la -canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné -de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux -épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de -pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec -ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos -indien, et ses yeux s'abaissèrent sur moi. - ---Si tu n'es pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil, -comment te permets-tu de prendre son visage? - ---Et toi, si tu n'es pas le fils de Sémélé, qui t'a donné ces -vastes boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre -tissée par les Grâces de Naxos? - -Il sourit. Sans même dégager son bras du soutien charmant qui -l'élargissait, il me tendit comme un plat d'or par-dessus une -courtisane, sa grande main chargée d'anneaux, et serra la mienne -sur un sein découvert. - ---Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, prends mon ami d'un -bras qui lui soit doux, et continuons notre promenade. Bientôt le -soleil serait trop ardent pour que ton fard n'en souffrît point. - -Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrhasios imprimait à la -marche un balancement vaste et scandé, pompeux comme un hexamètre -où le petit pas des femmes eût battu le dactyle. - -En trois mots, il s'enquit de mes œuvres et de ma vie. A chacune -de mes réponses, il disait vivement: «C'est parfait», afin de -couper court aux explications. Puis il se mit à parler de lui. - ---Comprends bien que je t'ai pris sous ma protection, disait-il, -car pas un citoyen d'Athènes, hors moi seul, n'est en sûreté chez -le Macédonien, et si le moindre différend t'avait conduit devant -la justice, je n'aurais pas donné deux oboles, ce matin, de ton -indépendance. Désormais, te voilà tranquille. - ---Je ne suis pas, répondis-je, d'un naturel tremblant; mais je ne -doute guère qu'ici même et si tu donnais ton nom... - ---C'est fait, déclara-t-il. Je me suis annoncé. Lorsque Philippe -a su que je lui faisais l'honneur de visiter sa nouvelle ville où -il n'installe que des goujats, il a dépêché sur ma route à dix -stades du pont de l'Euripe un officier de son palais. Cet homme -m'apportait des présents royaux, entre autres six colosses du Nord -et les deux belles filles que tu vois: la force pour m'ouvrir la -marche, la grâce pour fleurir ma personne. - ---Des Macédoniennes? demandai-je. - ---Macédoniennes de Rhodes! firent-elles en éclatant de rire. - -Et Parrhasios, d'un geste généreux, conclut: - ---Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, j'en ai laissé d'autres -avec mes bagages; mais tu peux être seul, ami: accepte ces roses -de ma main. Leur jeune peau doit être éclatante sur un tapis de -pourpre sombre. - - -Nous approchions du grand marché. Il s'arrêta, et, me regardant: - ---Au fait, tu ne me demandes pas ce que je viens chercher ici! - ---Je n'osais. - ---Le devines-tu? - ---Non certes. Je ne pense pas que tu veuilles un esclave, puisque -Philippe te donne les siens. Ni une femme, puisque celles-ci... - ---Je suis venu d'Athènes à Khalkis pour trouver un modèle, mon -petit. Te voilà tout surpris. Je m'y attendais bien. - ---Un modèle? Il n'y en a donc plus entre l'Académie et le Pirée? - ---Environ quatre cent quarante mille, pour moi, dit Parrhasios -orgueilleusement; la population de l'Attique. Et cependant je -cherche un modèle au marché des Olynthiens. Voici pourquoi. Tu vas -comprendre. - -Il se redressa: - ---Je fais, dit-il, un Prométhée. - -En prononçant un pareil nom, il resta la bouche ouverte et toute -l'horreur de son sujet passa dans le pli de ses sourcils. - ---Des Prométhées, tu le sais, il y en a sous tous les portiques. -Timagoras en a vendu un. Apollodore en a tenté un autre. Zeuxis a -cru pouvoir... mais pourquoi rappeler tant de piteuse peinture? On -n'a jamais fait de Prométhée. - ---Je le crois, répondis-je. - ---On a représenté des paysans nus attachés sur des rochers de bois -et le visage tordu par je ne sais quelle grimace qui trahit un -mal de dents; mais Prométhée Forgeron du Feu, Prométhée Créateur -de l'Homme et sa lutte avec l'Aigle-Dieu entre le Caucase et la -Foudre, ah! non! Bryaxis! on n'a pas fait cela. Ce Prométhée -grandiose, je le vois comme ta face, et je veux en clouer l'image -à la muraille du Parthénon. - -Disant cela, il quitta l'appui de ses deux femmes, prit sa canne -d'or au petit porteur et traça de grands gestes dans l'air. - ---Depuis deux mois j'y travaillais, j'avais trouvé des rochers -superbes dans les domaines de Kratès au promontoire d'Astypalée. -Toutes mes études étaient finies. Le fond de mon paysage: prêt. -La ligne de la figure: en place. Et tout à coup me voici barré: -je ne peux pas trouver une tête. Oh! s'il s'agissait d'un Hermès, -d'un Apollon ou d'un Pan, tous les citoyens d'Athènes seraient -fiers de poser chez moi; mais prendre pour modèle un homme dont -le génie resplendisse sur le visage et ligoter cet homme par les -pieds, par les poings, sur la charpente d'un praticable, tu le -vois bien, ce n'est pas possible. On ne peut disloquer ainsi que -les membres d'un esclave. Et ces gens ont des têtes de brutes! Ce -sont des Encelades, des Typhons; ce ne sont pas des Prométhées. -Pourquoi? parce que nous manquons d'esclaves qui aient été de -libres Hellènes. Eh bien! Philippe nous en apporte; je suis venu -les prendre où il les vend. - -Je frémis. - ---Un Olynthien? dis-je. Un allié vaincu? Mais où comptes-tu faire -ce tableau? - ---A Athènes! - ---Sur le sol d'Athènes ton esclave sera libre. - ---Il sera selon ma volonté. - ---Mais alors, si tu le traites en captif, n'as-tu pas peur que les -lois...? - ---Les lois? dit Parrhasios avec un sourire. Les lois sont dans -ma main comme les plis de ce manteau, que je jette derrière mon -épaule. - -Et d'un mouvement magnifique, il s'enveloppa de pourpre et de -soleil. - - -III - -Le marché aux Olynthiens s'étendait devant nous. - -A perte de vue, et formant en ligne droite six larges voies -parallèles, des estrades de planches étaient dressées sur des -tréteaux de hauteur médiocre qui montaient environ à mi-cuisse des -passants. - -La population de toute une ville se massait là devant une seconde -foule: l'une, marchandise, et l'autre, acheteuse. Quatre-vingt -mille hommes, femmes, enfants, les mains liées derrière le dos, -les pieds entravés de cordes lâches, attendaient, la plupart -debout, le Maître inconnu qui les emmènerait vers un point -mystérieux de la terre hellène. Un soldat en gardait quarante et -s'improvisait crieur d'hommes. Derrière les tables, des serviteurs -ramassés dans les faubourgs, faisaient circuler l'eau et le pain -nécessaires à la nourriture de cette multitude asservie, et un -grand bruit s'élevait toujours, comme la voix perpétuelle d'une -fête. - -Parrhasios pénétra dans la rue principale où s'exposaient à droite -et à gauche, nus comme un peuple de marbre, les jeunes gens et -les jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts prix. A mon -étonnement, je ne surpris rien de morne dans leurs regards plutôt -curieux. La douleur humaine a son terme que la jeunesse voit venir -bientôt. Depuis la ruine de leurs maisons, ces beaux êtres avaient -usé jusqu'au bout tout ce qu'ils pouvaient donner de jours et de -nuits à l'appréhension ou au désespoir: rien n'en paraissait plus -sur leurs physionomies. Les jeunes gens sans doute avaient repris -confiance dans leur évasion future. Peut-être les jeunes filles -songeaient-elles à l'amour dont on allait combler leur couche et -qu'elles méconnaissaient assez pour le convoiter, quel qu'il fût. -Bref, par inconscience ou par bravade, ils affectaient une bonne -humeur. - -La foule autour d'eux se poussait, empressée à l'examen, plus -indécise devant l'achat. Peu d'hommes se décidaient vite au milieu -d'une telle mise en vente. On touchait beaucoup aux esclaves. -Des mains éprouvaient les muscles d'une jambe, la délicatesse -d'une peau, la fermeté d'un sein tendu, la carrure d'un poing -viril. Et puis ces gens passaient à l'estrade voisine, espérant -trouver mieux encore. Parrhasios fit halte un instant aux pieds -d'une adolescente élancée, dont la longue forme blanche était une -harmonie. - ---Voilà, dit-il, une belle enfant. - -Aussitôt le vendeur se précipita: - ---C'est la plus belle du marché, seigneur. Vois comme elle est -droite! et comme elle est blanche! Seize ans depuis hier... - ---Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même. - ---Tu mens, par Dzeus! Elle n'en a que seize, seigneur, il ne faut -pas la croire. Regarde ses cheveux noirs relevés par le peigne. -Quand elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. Regarde ses -mains, ses longs doigts qui n'ont pas même touché la quenouille. -Elle est fille d'un sénateur... - ---Ne parle pas de mon père, fit-elle très gravement. - ---Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, affirma le vendeur. -Elle est belle comme une Néréide, souple comme une épée, douce -comme une biche au bois,--enfin voici qui vaut tout le reste: -vierge comme à sa naissance. - -Et la brusquant de ses mains cyniques, il nous en découvrit la -preuve. - -Parrhasios battait le sol sec du bout de sa canne sonore. - ---Vierge, dit-il, je n'y tenais pas. Il me suffisait qu'elle fût -belle. Ote-lui ces entraves qui nuisent à sa grâce, et, vite, -qu'elle remette son vêtement. Je l'achète. Quel est son nom? - ---Artémidora, dit-elle. - ---Eh bien, Artémidora, sache que tu es désormais à la suite de -Parrhasios. - -Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïvement: - ---Tu es... tu serais le Parrhasios que... - ---Je le suis, répondit son maître. - -Et la remettant à la garde des gens qui l'accompagnaient, il -reprit sa marche en avant. - -Puis il daigna m'expliquer: - ---Ecartelée sur le Caucase, cette jeune fille offrirait un -charmant spectacle. Cependant je ne l'ai pas prise à dessein -d'achever avec elle le Prométhée dont je t'ai parlé. Elle me -servira de modèle pour certains petits tableaux obscènes, auxquels -je délasse mon esprit pendant mes heures de loisir, et qui sont -loin d'être, tu le sais, la moins noble partie de mon œuvre. - -Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait -encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable -dans cette vaste plaine sans ombre, au milieu d'un peuple houleux. -Artémidora s'était ornée d'abord de sa tunique blanche, puis de -la ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses -cheveux disparaissaient dans le sommet d'un voile bleuâtre qui -enveloppait tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous -voir; et je m'aperçus alors qu'en s'habillant soudain elle avait -revêtu presque une âme nouvelle. Son visage s'était métamorphosé. -Elle nous observait avec inquiétude, comme si elle avait cherché -à savoir lequel de tous ces hommes allait lui faire outrage, et -oubliant déjà dans quelle nudité nous avions connu sa personne, -elle repoussait son voile plissé avec ce joli mouvement du coude -gauche en arrière qui veut dissimuler le globe de la croupe. - -Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand -Parrhasios s'arrêta. - ---Non, me dit-il, ce que je cherche n'est pas ici. La jeunesse du -corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble. -Aussi bien Prométhée n'est-il pas un éphèbe. Coupons court vers -la droite; suivons au hasard: j'ai plus de chances de trouver mon -homme parmi les esclaves de second prix. - -A peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à -droite, il étendit les mains et cria: - ---Le voici! - - -Je m'approchai avec curiosité. - -L'homme qu'il me désignait ainsi touchait à la cinquantaine. -De très haute taille et de proportions excellentes, il avait -le front large, l'arcade sourcilière puissante et musclée, le -nez robuste et géométrique, les narines épanouies, les oreilles -profondes. Ses cheveux étaient gris, sa barbe encore brune, courte -et roulée en boucles rondes aussi expressives que ses traits. Les -fortes attaches de son cou formaient une sorte de piédestal, qui -donnait, par un singulier rapport, une autorité plus grande à -l'intelligence de ses yeux. - -Parrhasios l'interpella: - ---Comment t'appelles-tu? - ---Outis. - ---Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom que -tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense? - ---Depuis un mois je m'appelle Outis. Si j'ai porté un nom ancien, -il ne me plaît pas de te dire lequel. - ---Pourquoi? - ---Ni de te dire pourquoi, fils de chien. - -Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau. -Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants. - ---Ne l'écoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et c'est -pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est -médecin. Pour la science comme pour l'habileté, il n'avait pas son -pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car -il était célèbre jusqu'en Macédoine. On m'a dit que depuis trente -ans il a guéri plus d'Olynthiens que nous n'avons pu en tuer le -jour où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux -dès que tu l'auras mis à la chaîne et qu'il aura senti le bâton; -car il fait encore l'insolent, mais il changera de ton comme les -autres. Alors, si tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort -avant ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate -sera ta chose pour toujours. - ---Nicostrate? répéta Parrhasios vers moi. En effet. Je connais ce -nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin. -Toutes mes drogues sont dans ma cave et l'une me guérit fort bien -des indigestions que l'autre donne. Quand parfois je suis enrhumé, -je ne m'applique pas d'autre emplâtre qu'une belle fille aux seins -brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans -sans l'aide de cet apothicaire. - -Se tournant vers le vendeur, il ordonna: - ---Ote-lui ses vêtements. - -Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux. - -Parrhasios continua de commander. - ---Mets-le de face, et les bras tombants. Bien... De côté... De -dos... A droite maintenant... Encore de face... Marché conclu. - -Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix: - ---Superbe! mon petit. - -Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué d'un frisson -qui était presque de l'envie. - - -Cinquante ans sont passés; l'espace d'une vie humaine. J'ai vu des -milliers de modèles: jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate -d'Olynthe. - -Il était la statue de l'Homme dans toute sa grandeur, à l'âge où -la force devient de la puissance. Parrhasios le nommait Prométhée; -mais n'importe quel nom éternel n'eût pas été moins digne de son -nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de mon -travail, et j'eusse fait assez d'ébauches pour emplir toute ma -carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poseidons, des quinze dieux à -barbe grise qu'on appelle les Dominateurs. Il évoquait l'Olympe à -ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident, -et quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses -pectoraux s'unissaient à ses épaules avec un air de majesté qui -divinisait tous les gestes. - -Ah! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes, comme -si j'allais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et -certes, il ne comprend pas que je renoncerais à l'amour lui-même -en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me -l'envoyer jamais, fût-ce pour une journée? - -Ainsi je remuais en mon cœur des malaises de jalousie; et puis je -me consolais à demi en sachant que, si ce n'était le marbre, au -moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout -ce qui brillait là d'immortel. - -En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre. - -Je ne l'eus jamais pour modèle. - -Le malheureux ne posa qu'une fois, et vous allez savoir comment. - - -IV - -Je revins seul, à cheval, à travers l'Attique. Pendant mes cinq -années d'absence, des créanciers avaient vendu le peu de bien -que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie -d'Athènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle -installation. - -Parrhasios m'avait suivi à quelques jours d'intervalle. Apprenant -dans quel lieu modeste j'avais fait porter mes bagages, il ne -voulut point que j'acceptasse d'autre hospitalité que la sienne et -me fit dire qu'il m'attendait. - -Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son -offre. - -Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et l'Académie, un -palais de marbre et d'airain, près de la maisonnette où vivait -Platon. Ses jardins s'étendaient très bas jusqu'aux rives bleues -du Cyclobore, et de l'autre côté, remontant vers la route, ils -entouraient l'édifice blanc d'arbres inutiles et fastueux. - -Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur, -Parrhasios aimait à donner l'ostentation de la richesse. Sa -fortune était immense: il faisait qu'on n'en doutât point. Et -d'ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés -offertes, il voulait éprouver sans cesse le marbre frais, les -soies fines, la peau plus douce encore des vierges, la pourpre -seyant au visage, l'or inaltérable et solaire. C'est pourquoi sa -maison ressemblait au palais d'Artaxercès. - -Il m'accueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui -servait d'atelier. - -Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front -comme un dieu olympien, il m'ouvrit ses larges bras. Puis je -pénétrai à ses côtés dans l'illustre salle, matrice de chefs -d'œuvre, où je fus ému de me retrouver. - ---Mon Prométhée? répondit-il à ma question. Non. Je ne le sens pas -mûr encore. Ce Nicostrate a besoin d'être médité quelque temps, -et je pressens que ma première conception du sujet va éclater en -morceaux dès que j'y ferai entrer sa personne. Dans quelques jours -nous verrons bien. - -Je lui demandai s'il se reposait, mais c'était mal le connaître. -La peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la -nuit, il avait commencé un tableau le matin. - ---Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le -voir: cette petite chose est une merveille. Je n'ai jamais rien -fait de plus beau. - -C'était encore un trait de son caractère, que d'estimer ses œuvres -à leur valeur suprême et de comprendre l'admiration que tout le -peuple grec vouait à son grand nom. - -Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet -de bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se -rejoindre, se recourbaient en cols de cygnes d'or. Je me penchai -respectueusement et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne -me surprit point dans l'atelier de Parrhasios. Son tableau -représentait un paysage sylvestre et frais à voir, où s'allongeait -sur le côté une nymphe endormie, ses flèches à la main. Un satyre, -penché devant elle, lui soulevait la tunique jusqu'à la ceinture -avec une expression de gourmandise bestiale. Derrière, un deuxième -satyre à genoux assaillait la vierge directement, sans troubler -son jeune sommeil qui devait être bien profond. C'était tout. - -Mais comme je relevais les yeux, j'aperçus à quelques pas, étendue -sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux barbares -Sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de cette -rouge esquisse. - -Et Parrhasios m'expliqua: - ---Oui. J'aime ces tableaux de vie intense, et je ne montre -le Désir de l'Homme qu'à l'instant de son paroxysme et de sa -réalisation. Socrate, qui avait commencé par être un mauvais -sculpteur avant de devenir un bon philosophe, voulait me voir -peindre l'amour avec des regards et des pensées. C'était d'une -absurde critique. La peinture est dessin et couleur: sa langue ne -parle que par gestes, et le geste le plus expressif est celui par -quoi elle triomphe. J'ai peint Akhilleus à l'instant où il tue. Sa -colère immobile, je la laisse au poète. Mais en voilà assez, nous -nous comprenons. - -Il s'assit devant son chevalet et commanda: - ---Reprenez la pose. - -Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous et d'une voix qui -me laissa troublé elle murmura: - ---Devant lui? - -Mais Parrhasios n'entendait point. Parrhasios chantait déjà. Avec -son pinceau fin dont le manche était d'ivoire et creusé en roseau, -il ajouta les derniers traits à l'esquisse afin d'en accentuer -encore l'impeccable et pur dessin. Puis deux de ses jeunes -apprentis lui apportèrent ses instruments. - ---Tu le vois, me dit-il en souriant, j'ai cessé de peindre à la -détrempe. Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau. -Ces jeunes gens de l'Ecole de Sikyone, je les battrai sur leur -terrain! - -On eût dit, en effet, à le voir, qu'il avait toujours employé ce -procédé de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes -à cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par l'usage. -Il y plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en -retirait une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place -et la mêlait aux autres avec une sûreté de main qui m'arrachait -parfois un sourire d'enthousiasme. - -Tout en peignant, il m'apprenait comment on mêlait la cire aux -couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à l'exclusion -de toutes les autres. Son blanc venait de l'île de Mélos, celui -de Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus -solide que le cinabre d'Ephèse, plus coûteux aussi, d'ailleurs. -La sandaraque couleur de flamme et l'arménion d'un bleu si pâle, -convenaient aux vêtements féminins. Il estimait le noir d'ivoire -que le jeune Apelle venait d'inventer, mais il s'en tenait pour sa -part au noir plus docile aux mélanges, fabriqué (lorsqu'on peut -en prendre) avec les os calcinés des morts et ravis aux tombeaux -anciens. - -Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des -heures, sinon quand Parrhasios commandait: «Reposez-vous!» et -qu'Artémidora toujours plus rougissante, cachait son visage dans -ses mains. - -Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis: - ---Faites chauffer la plaque! - -Et se retournant vers moi, il me dit: - ---C'est fini. - -On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la -saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la -promena très lentement devant le tableau horizontal, où la cire -montait à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore. - -Et voilà comment fut achevée, entre l'aube d'un jour et le -crépuscule, la «Nymphe surprise» de Parrhasios, qui est maintenant -à Syracuse. - - -Parrhasios regarda son œuvre avec une négligente complaisance, -et secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent -personnes: - ---Oui. C'est un exercice avant la bataille. - -Distrait, je demandai: - ---Quelle bataille? - -Il parut s'étonner que je n'eusse pas compris. A grands pas, il -traversa la pièce, ouvrit une porte: Nicostrate à la chaîne leva -les yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts -passés dans la barbe, il murmura comme pour lui seul: - ---Ma bataille de dieu contre cet être humain. - - -V - -Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires -personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez -Parrhasios. - -Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens. Le -marché de Khalkis, la vente d'un peuple allié,--ce scandale et cet -affront aux portes mêmes de l'Attique,--était le sujet de tous les -discours, le songe de tous les silences. - -Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas la -guerre, et Démosthéne lui-même ne la demandait plus. Mais Eschine, -en revenant du Péloponèse, avait rencontré sur sa route des -troupeaux d'Olynthiens conduits comme des bêtes, et il lui avait -suffi de raconter ce passage d'esclaves, pour soulever à sa voix -l'indignation du peuple contre les cités coupables. - -Un jour, ce fut pis encore: on apprit que dans la ville même, un -citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne. -L'homme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ. - -Alarmé, je vis Parrhasios menacé d'un sort semblable et laissant -là toute affaire, je descendis jusqu'à son palais, afin de -l'avertir s'il en était temps. - -Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur. -L'esclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me -fallut insister, montrer mon angoisse, affirmer qu'il y allait de -la vie de son maître. Je passai enfin, et suivant en courant la -grande galerie vide, je soulevai la portière. - - -Je n'oublierai jamais le regard lent et grave que me jeta -Parrhasios lorsqu'il me vit entrer. Il peignait debout, -gigantesque devant un panneau de bois noir qui était presque de sa -taille. Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une -apparence extra-humaine. La sérénité de son visage était telle, -que les traits n'y paraissaient plus: les rides mêmes s'étaient -effacées, ainsi qu'il arrive aux cadavres des grands vieillards -couchés dans la paix des morts. - -Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre -les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le -panneau droit, d'une main aussi sûre et aussi tranquille que s'il -avait créé le monde avec des gouttes de couleur. - -C'est alors que, suivant son œil fixé tour à tour sur son œuvre -et sur un point de la vaste salle, j'aperçus, tumultueux et nu, -écartelé des quatre membres à la croupe d'une roche véritable, -Nicostrate qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre -cordes retordues. - -Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant -plus ce que j'étais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout -entier dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me -parlaient plus et j'avais moins de pensée qu'on n'en a en songe. - - * * * * * - -Tout à coup, Parrhasios prononça un mot... Du moins, il me sembla -l'entendre. - -Et ce mot, c'était: - ---Crie! - -Et sa voix était calme comme son geste et son front. - ---Crie! répéta Parrhasios. - -Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua la -salle. Et il dit qu'il ne crierait point! qu'il était maître de -son visage! qu'on n'attacherait pas ses traits, comme ses membres, -avec des câbles à la roche! qu'il empêcherait bien ce tableau -de se faire! puis il vomit l'écume de sa rage avec des éclats -d'injures. - -La face de Parrhasios ne s'altéra pas d'une ligne. Il posa le -cautère qu'il tenait à la main, en prit lentement un autre qui -chauffait à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la -place exacte où le vautour de son tableau fouillait le foie de -Prométhée, il dit à un esclave sarmate: - ---Tiens. A droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement, sans -pénétrer. - -Nicostrate vit cet homme s'avancer jusqu'à lui. Il gardait un -sourire très pâle et la chair grésilla sans qu'il eût dit un mot. - -Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de -ses tempes. Il se mit à hurler d'abord, puis à gémir d'une voix -secouée comme un sanglot de petit enfant. - -Parrhasios, impassible, observait son visage. - - * * * * * - -Combien de temps ceci dura-t-il? Je ne sais plus. Jusqu'au soir, -je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure j'eus la force -de me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête -aux pieds. Au moment où je passais la porte, j'entendis un silence -soudain, puis une voix dans l'éloignement: - ---L'imbécile! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt! - - * * * * * - -Lorsqu'on sut le lendemain dans Athènes, comment Parrhasios avait -accompli le «Prométhée enchaîné» qu'il destinait au Parthénon, il -n'y eut dans toute la ville qu'un seul cri d'horreur. - -Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint -assaillir la maison du peintre, dont les portes étaient fermées. - ---Un Olynthien! Un homme libre! Un vaincu du Macédonien! - ---Le poison pour son meurtrier! - -Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami, -car moi aussi je pensais alors qu'il méritait tous les supplices, -et les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes -oreilles. Mais j'allai, suivant la cohue, poussé par le mouvement -du peuple, et je parvins avec le troupeau sous les murailles -assiégées. - -La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave -sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient -entre les colonnes, immobiles et refermés. - -Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui s'ouvrirent, -apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et -le front toujours ceint de la bandelette sacrée. - -Une tempête de cris monta jusqu'à lui: - ---Assassin! Barbare! Allié de Philippe! criait la foule. Où -est-il, cet Olynthien? Nous lui ferons des funérailles comme à un -général vainqueur. Et le poison pour toi! le poison pour toi! - - -Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir. -Puis, saisissant à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le -«Prométhée» qu'il venait de peindre, il le souleva lentement et -comme religieusement, d'abord au-dessus de la balustrade, puis -au-dessus même de son front, si bien qu'il fut caché par lui, et -l'Œuvre apparut à la place de l'Homme. - - -Une brusque secousse ébranla cette foule qui s'approcha encore. Un -prodige lui apparaissait: le tableau de la douleur humaine et de -l'éternelle défaite par la souffrance et par la mort, palpitait -au-dessus de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet -de la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois. -Elle frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se -répandit jusqu'aux dernières bouches de la multitude, et comme des -huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa -dans le bruit de la Gloire. - - Le Caire, 1901. - - - - -DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT - - -ARCAS - -Jeune fille aux yeux noirs... - -MELITTA - -Ne me touche pas! - -ARCAS - -Non certes; je reste loin, tu le vois, sœur d'Aphrodite, jeune -fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je -m'arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m'en aller, -tu le vois, ni vers ceux qui m'attendent, ni vers ceux que j'ai -quittés. - -MELITTA - -Va! va! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de -chemins vagues! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t'en alors -à travers champs; mais n'entre pas dans ma prairie, toi que je ne -connais pas; ou j'appelle! - -ARCAS - -Qui donc appellerais-tu dans cette solitude? - -MELITTA - -Les dieux! qui m'entendront. - -ARCAS - -Ah! petite fille! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à -présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient -pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage -et ils savent bien que c'est leur chef-d'œuvre. - -MELITTA - -Tais-toi, chevrier. Va-t'en. Ma mère m'a défendu d'écouter aucun -homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire -brouter l'herbe jusqu'au soleil couchant. Je ne dois pas entendre -la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir -et les poussières ailées. - -ARCAS - -Pourquoi? - -MELITTA - -Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n'y a pas encore -treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais -bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu'elle veut -m'ordonner. - -ARCAS - -Tu ne l'as pas comprise, enfant, ta mère si bonne et si sage et si -belle, et si vénérable. Elle t'a parlé des hommes barbares qui -traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche -et l'épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour -toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu'ils -ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup -de jeunes vierges presque aussi belles que tu l'es et ils ne -t'épargneraient pas s'ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi, -quel mal pourrais-je te faire? Je n'ai que ma peau de mouton sur -l'épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si -terrible? - -MELITTA - -Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais -longtemps... Mais les plus douces paroles sont perfides, m'a-t-on -dit, lorsque la bouche d'un jeune homme les murmure à l'une de -nous. - -ARCAS - -Me répondras-tu si je te pose une question? - -MELITTA - -Oui. - -ARCAS - -A quoi songeais-tu, sous l'olivier noir, lorsque j'ai passé? - -MELITTA - -Je ne veux pas te le dire. - -ARCAS - -Je le sais. - -MELITTA - -Dis-le-moi. - -ARCAS - -Si tu me permets d'approcher. Autrement je resterai muet. Je ne -puis te dire cela qu'à l'oreille puisque c'est ton secret et non -le mien. Tu veux bien que je m'approche? que je te prenne la main? - -MELITTA - -A quoi pensais-je? - -ARCAS - -A ta ceinture de noces. - -MELITTA - -Oh! qui t'a répété... Ai-je parlé tout haut? Es-tu dieu, chevrier, -pour lire de si loin dans les yeux des filles? Ne me regarde pas -ainsi! ne cherche pas à lire ce que je pense à l'instant... - -ARCAS - -Tu songeais à ta ceinture de noces et à l'inconnu qui la -dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains -autour de toi. Celles-là aussi seront-elles perfides? - -MELITTA - -Je ne les ai jamais entendues... - -ARCAS - -Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux... - -MELITTA - -Je ne veux plus les voir... - -ARCAS - -Tu les vois dans ton songe. - -MELITTA - -O chevrier!... - -ARCAS - -Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu? Quand mon bras -se referme autour de ta poitrine, pourquoi t'inclines-tu? Pourquoi -ta faible tête cherche-t-elle mon épaule?... - -MELITTA - -O chevrier! - -ARCAS - -Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n'étais -pas déjà presque ton époux? - -MELITTA - -Mais non, tu ne l'es pas; laisse-moi, laisse-moi, j'ai peur, -va-t'en, je ne te connais pas; laisse-moi, tes mains me font mal, -laisse-moi, je ne te veux pas! - -ARCAS - -Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère? - -MELITTA - -Non, ce n'est pas elle, c'est moi qui te parle. Je suis sage; -laisse-moi, chevrier. J'aurais honte de faire comme Naïs, ou -comme Philyra ou Chloë qui n'attendirent point le jour de leurs -noces pour apprendre les secrets d'Aphrodite et enfanter -mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas! tu peux déchirer -ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier! je m'étranglerais -plutôt de mes mains. - -ARCAS - -Pourquoi encore? Et que t'ai-je fait? J'ai touché cette tunique, -je ne l'ai pas déchirée. J'ai baisé ta ceinture, je ne l'ai pas -dénouée. Eh bien, soit! je t'abandonne, je te délivre, je te -laisse... Va-t'en!... Pourquoi ne t'en vas-tu pas? - -MELITTA - -Laisse-moi pleurer. - -ARCAS - -Crois-tu donc que je t'aime assez peu pour te ravir à toi-même? -T'aurais-je ainsi parlé depuis que tu m'entends si je ne te -demandais qu'un instant de plaisir tel que toutes les bergères -m'en pourraient donner? Est-ce que mes yeux ne t'ont pas -appris... Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les -tiens, et tu pleures.. - -MELITTA - -ARCAS - -Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais tant aimé passer à tes -pieds toute une vie d'amour et de tendres paroles. J'aurais mis -mes deux bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, ma bouche -sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m'en faire -des caresses autour de nos baisers... Écoute! si tu l'avais voulu, -je t'aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et -des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et -de scarabées d'or, précieux comme des bijoux. C'est là que tu -m'aurais enfermé toutes les nuits, et que sur le lit blanc de mon -manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l'un -contre l'autre. - -MELITTA - -Oh! laisse-moi pleurer encore... - -ARCAS - -Loin de moi? - -MELITTA - -Dans tes bras... dans tes yeux... - -ARCAS - -Mon amour... Le soir monte, et la lumière s'en va, comme un être -ailé, vers le ciel... La terre est déjà noire. On ne voit plus au -loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme -un fleuve d'étoiles autour de notre champ... Mais c'est trop de -clarté... - -MELITTA - -Oui, c'est trop... conduis-moi. - -ARCAS - -Viens... Le bois où nous nous glissons entre les branches -caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en -ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots -des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n'y voit pas -entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux -craintifs des hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque nous -sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi... - -MELITTA - -Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime et je te suis. Un dieu -est dans mon cœur! Parle-moi! Parle encore! Un dieu est dans ta -voix. - -ARCAS - -Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture -et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse -les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus, -et la terre est fraîche... Mais ton sein est chaud sous ma main. - -MELITTA - -Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n'est pas -beau. L'automne dernier je n'en avais pas plus qu'au jour de ma -naissance. Mes amies se moquaient de moi. C'est au printemps que -je l'ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres... Ne le -caresse pas ainsi... Je ne peux plus marcher. - -ARCAS - -Viens pourtant... Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois -plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus -tes lèvres: je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au vieil arbre -là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe -jusqu'à nous, suis-la... - -MELITTA - -Il est grand comme un palais... - -ARCAS - -Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour nous deux au fond de la -nuit sacrée... - -MELITTA - -J'entends du bruit... Ce sont les palmes... - -ARCAS - -Les palmes bruissantes du cortège nuptial. - -MELITTA - -Ces étoiles... - -ARCAS - -Ce sont les torches. - -MELITTA - -Et ces voix... - -ARCAS - -Ce sont les dieux. - -MELITTA - -O chevrier, je suis entrée ici, vierge comme Artémis qui nous -éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être, -écoute mon serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te suivre -où je t'ai suivie, mais un souffle était en moi, un esprit que -ta voix a fait naître... et tu m'as donné le bonheur, comme un -immortel, en me donnant la main. - -ARCAS - -Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n'ont préparé -notre union devant l'autel de leurs foyers en échangeant ta -richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes -libres. Si quelqu'un nous marie ce soir, lève les yeux: ce sont -les Olympiens protecteurs des bergers. - -MELITTA - -Mon époux, quel est ton nom? - -ARCAS - -ARCAS. Et le tien? - -MELITTA - -MELITTA. - - Biarritz, 1903. - - - - -UNE VOLUPTÉ NOUVELLE - - -I - -Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais plusieurs jours par -semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé, -dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le -petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille -en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n'y -pouvais passer précisément à l'heure où j'apprécie la marche en -plein air. - -Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse -avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche, -j'hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un -sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes -en regardant le tapis du plafond. - -L'important est d'avoir toujours une cigarette à la main; il faut -envelopper les objets d'une nuée céleste et fine qui baigne les -lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un -sortilège parfumé, impose à l'esprit qui s'agite un équilibre -variable d'où il puisse tomber dans le songe. - -Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le désir de ne rien -faire; en d'autres termes, c'était une soirée qui ressemblait à -toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une -feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand -je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette -inattendu. - -Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je -n'attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second -coup de sonnette suivit de très près le premier, j'allai à la -porte et je tirai la serrure. - - -La porte ouverte, je vis une femme. - -Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de -drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs -comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une -chenille ronde et touffue d'où la tête émergeait à peine, toute -brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune, -sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très -rouge. - - ---Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la -tête sur l'épaule. - -Je m'effaçai, avec l'étonnement particulier d'un homme qui voit -entrer chez lui, à l'heure où l'on ne reçoit guère que les amies -les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre -souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase. - ---Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma -chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille, -mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me -rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte? - -Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son -manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques -iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en -fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait -nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent -d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux -rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du -cou qui était mobile et arrondi. - ---Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je -suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon -tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près -des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les -tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la -pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai -dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais -toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le -seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins, -n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui -savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. -Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale -ville... - ---Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde -changé! - ---Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et -le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir -habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus -sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une -stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses -que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait -que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que -j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est -tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami! - -L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de -réplique. Elle sourit et s'expliqua: - ---Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe -qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on -s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant -sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même -des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues -années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses -comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que -la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous -habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous -avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui -vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est -peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es -fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes -doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous -une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de -lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même. - -Elle poursuivit: - ---De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait -les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les -bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts -avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne. -Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés -aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras -pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies. - -Elle poursuivit encore: - ---De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux -métaux précieux: l'or et l'argent. En avez-vous trouvé un -troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets, -des boucles d'oreilles, des diadèmes et des broches. J'ai retrouvé -tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles, -l'émeraude, le diamant, l'opale, la pierre de lune, le rubis, le -saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l'Arabie et -de l'Inde aujourd'hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous -créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m'en -une, je t'en prie! une pierre que je n'aie pas connue, une bague -que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté -en or comme les miens, puisque tu n'as pas de métal plus rare à -m'offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée? - -Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un ton de reproche et de -dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme. - ---Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance -exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n'ont -pas d'autre excuse que d'occuper, par leur choix difficile et leur -composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est -évident aujourd'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux -chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne saurait jamais être -plus belle par l'art du couturier, du brodeur et de l'orfèvre -qu'à l'instant où elle se montre toute nue comme les dieux l'ont -créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l'aient -connu... - ---Mieux que tes compatriotes. - ---Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas fière. Je reconnais -que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où -tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle? -On ne peut pas habiller les femmes. C'est un axiome. Nous ne le -détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer -par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement -qu'il est inutile d'exercer l'imagination humaine à la recherche -de cette découverte, aussi certainement chimérique que la -trisection des angles. Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un -insuccès qui persiste parce qu'il est éternel; et je me contente -d'admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est -immuable) avec l'émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène. - -Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me -dit avec lenteur: - ---Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n'aient pas changé? - - -II - -Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais -si je l'ai vu, dans le trouble où j'étais. - -Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets, -ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que -ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et -si éclatant qu'il m'en est resté dans la mémoire un éblouissement -plein d'ombres. - -Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude à la réalité de -l'aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles, -et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois -d'une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec -les caractères d'une matérialité qui n'est démentie par aucun de -nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement -prévenu contre l'invraisemblance. - -Je me demandais depuis une heure si je n'étais pas mystifié par -une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez -immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une -chambre à coucher où on ne l'invite point, veut sans doute faire -oublier le dessein banal qui l'entraîne, en considération du soin -qu'elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J'avais -répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la -réserve d'un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par -curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d'une comédie -laborieuse et intéressante. - -Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle venait à moi du fond -du passé... - -Je me souviens très bien qu'au moment où j'en eus la certitude, -j'ébauchai, si je n'achevai pas, tous les mouvements qu'un -instinct religieux m'inspirait invinciblement. Je me retins à -ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en -inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une -personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les -mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes. - - -Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la -taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations -fines étaient d'une fragilité qui me ravissait; et même dans ses -cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure -et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune -d'un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord -allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne -saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s'être accomplie ni -sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence -ne naissait d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie et -peut-être d'une clarté. Pour affirmer une différence entre elle -et les femmes de mon époque, j'étais obligé de croire sans autre -preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le -vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu'il se fonde -sur un indice particulier pour établir sa conviction. - -Comme pour se mettre à ma portée, elle s'étendit sur une chaise -longue. - ---Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle -en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins, -qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd'hui tes -maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes -ne s'est pas engloutie. L'Oronte descend toujours du fond des -montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes -est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu -les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n'as-tu créé -des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu -ne peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le nôtre fut celui -des dieux. - - -Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère en esprit de discuter -contre elle), une terreur comme on n'en a guère que dans le -frisson du demi-sommeil, m'étreignait les tempes. Je tremblais -qu'elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un -néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient -l'illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du -doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher. - ---Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la -main. - -Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras -autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts. - -Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle -reprit sa conférence. - ---Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s'unissaient -aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu -Homère? Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plaisirs que ceux -de l'acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser -sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit -sa poitrine à d'autres lèvres qu'à celles de son petit enfant. -Jamais autour des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère ne -souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine. - -Elle ferma les yeux. - ---Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique Orient où je suis -née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don -qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la -volupté. - -» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois, -les lèvres d'un homme et d'une femme, laissant les fruits, se -savourèrent. La grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le corps -des amants, et chaque jour un plaisir nouveau--un plaisir nouveau, -tu m'entends?--descendait de l'Olympe bleu dans les larges lits -gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx, -tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et -les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la -joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une barbarie héréditaire, -conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs -narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant -des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps, -dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient -encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c'est moi qui ai -trouvé ceci... - -Mais je reculai... - -Elle se rit. - ---Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les -dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie -inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une -perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie -pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler -des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les -partager. - - -Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je -devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers -la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation; -aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie. - ---Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons -commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce -qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est -arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités -sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord -la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son -origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des -israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort -de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce -furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut -pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent -en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter -de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et -revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis -qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps -est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô. - -Elle eut un sourire de dérision. - ---Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées -la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien -la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils -reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la -tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour -toujours le secret d'une volupté perdue? - -» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te -l'abandonne... - - -III - -Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront -ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la -description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit, -sur les documents de Callistô, tout un livre qui est _Aphrodite_; -et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être -encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une -nuit excessive. - -Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec -douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d'un -éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus. - ---Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l'Aube, -dit-elle d'une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs -du matin était la récompense des longues veilles épuisantes. -Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et -vous ne savez même plus regarder les Ténèbres. - -Je m'inquiétai. - ---Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, d'une vie bornée aux -heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici? - ---C'est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire -singulier. Causons. Je n'ai pas fini d'injurier ton époque. - -J'étais un peu las, et cependant nerveux. - ---Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons -le monde, meilleur ou pire... Toi seule m'intéresses. - ---Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. Je continuerai jusqu'à -ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second -voyage sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, avec le rêve -d'un temps plus pur où j'avais grandi dans la joie. J'ai besoin -de dire à quelqu'un sur quelles déceptions je termine ma promenade -et que j'en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu'il ne -m'a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait -des espérances et qui est en train de rater sa vie. - ---Je ne sais pas... Il me semble pourtant que nous avons beaucoup -pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons -n'est pas si méprisable. - ---Il l'est! un peu par son impuissance et plus encore par sa -fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes -des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma -race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous -n'existez que dans notre ombre. - -Elle fit un geste. - ---Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle -éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et -sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen -âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui s'écroulent déjà -(c'est heureux!), vous, les hommes des temps modernes, incapables -de créer, vous êtes revenus à nos ruines et depuis quatre cents -ans vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos -temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille -églises et autant de gares de chemins de fer. Même à des besoins -nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec -l'airain de vos canons vous recopiez la colonne trajane, et vous -faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après -nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule, -vous n'avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage -chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul -grand de vos sculpteurs n'est devenu ce qu'il a été que parce -qu'on a trouvé sous terre un torse d'Apollonios, un débris sans -tête, sans bras et sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre -créée, celle-là; œuvre créatrice. Écoliers! - -Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le -tapis. - ---Votre pensée, comme votre art, est parasite de nos cadavres. Ce -n'est pas Descartes, c'est Parménide qui a dit que la pensée était -identique à l'être. Ce n'est pas Kant, c'est encore Parménide qui -a dit que la pensée était identique à son objet. Et dans ces deux -phrases, les écoles modernes se pelotonnent tout entières; elles -n'en sortiront pas. Partout où votre science devient générale, -c'est-à-dire philosophique, elle se repose, encore aujourd'hui, -sur nos assises fondamentales. Les maîtres d'Euclide ont fixé -pour toujours les rapports immuables des lignes. Archimède s'est -servi du calcul intégral bien avant votre Leibnitz, qui nous -doit également sa métaphysique. Au lieu de méditer devant la -chute des pommes, Newton, que vous révérez, aurait pu se borner à -lire une page de notre Aristote, où sa théorie de la gravitation -universelle était exposée depuis deux mille ans. Sur la -constitution de la matière, qui est le problème de Dieu, Démocrite -en savait autant que lord Kelvin; son hypothèse reste seule -admise. Enfin, au moment où vous êtes sur le point de concevoir -une science universelle et centrale, dont la loi suffirait à -expliquer la totalité des phénomènes,--quelle est cette science -et quelle est cette loi? Celles dont Héraclite a donné, voici -deux mille quatre cents ans, l'expression définitive:--le feu se -transforme en mouvement; le mouvement se transforme en feu; et -c'est là le monde. - -J'étais épuisé. - ---O Callistô, suppliai-je, écoute mes paroles ailées; tu es -beaucoup trop savante. J'avais bien entendu dire que les -courtisanes antiques étaient des femmes de rare intellectualité, -mais ce n'est pas cela, sans doute, qui les a faites si belles. -Aujourd'hui si Mme de Pougy, malgré son beau talent littéraire, -voulait entretenir M. Boutroux des sujets qui le préoccupent, elle -ne réussirait pas à l'intéresser autant qu'une Aspasie parlant à -Xénophon. Et pourtant, je la préfère, parce qu'elle discourt plus -volontiers d'une robe que d'une loi thermodynamique, et c'est une -conversation qui sied mieux à son corps flexible. D'ailleurs le -charme d'une femme s'accroît toujours au moment où elle se tait; -mais c'est une vérité spéciale dont l'évidence n'apparaît qu'aux -hommes. - - -Elle attendit en silence que j'eusse terminé; puis avec un -entêtement victorieux, elle recommença: - ---Quoi qu'il en soit, depuis deux mille ans vous n'avez découvert -ni... - ---Nous avons découvert l'Amérique, interrompis-je patiemment. - ---Cela n'est pas vrai! - ---Callistô, ne dis pas d'absurdités. - ---Je répète et je soutiens que l'Amérique a été découverte par -Aristote, et que ceci n'est pas une thèse paradoxale, mais un -fait historique et patent. Aristote savait que la terre était -ronde, et (tu peux le lire dans ses œuvres) il avait conseillé de -chercher le chemin des Indes «par l'occident, au-delà des colonnes -d'Héraklès». C'est le projet qu'a repris Colomb. Mais on a -toujours estimé que la gloire d'une découverte revient au cerveau -qui conçoit et non à l'ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a -découvert Neptune... - ---Eh bien! dis-je au comble de la lassitude, tu conviens donc au -moins de ceci: nous avons découvert Neptune. - ---Et quand cela serait! On a découvert Neptune! Tu es étonnant! -Depuis hier, je te supplie de me révéler un plaisir nouveau, une -conquête vers le bonheur, une victoire sur les larmes. Et on a -découvert Neptune! Je rentre dans la vie après vingt siècles, -anxieuse de tout, jalouse des merveilles que je suppose inventées, -me demandant si je ne vais pas pleurer pendant ma vie d'ombre -éternelle, pour être venue au monde trop tôt: et on a découvert -Neptune! Un plaisir! un plaisir! plaisir de l'esprit, plaisir des -sens, que m'importe! Vais-je donc redescendre aux plaines Élysées -sans emporter avec moi le frisson d'une volupté nouvelle? - - -Elle étendit les mains... Puis, brusquement: - ---D'ailleurs, c'est Pythagore qui a découvert Neptune. - -Je m'affaissai. - ---Parfaitement, expliqua-t-elle inexorable. Pythagore avait trouvé -que le système solaire devait se composer de dix astres. Je ne -sais sur quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre; mais comme -son disciple Philolaos devait discerner plus tard, sans aucun -instrument à lentille, et bien des siècles avant Copernic, le -double mouvement de la terre autour de son axe et autour du feu -central; comme sans doute il ne t'est pas possible de comprendre -comment une pareille découverte a été établie avec le seul secours -du raisonnement, tu n'as pas le droit de préjuger que l'hypothèse -de Pythagore ait été avancée témérairement et se soit confirmée -par hasard. J'ai dit. - - -Je ne luttais plus. - ---Veux-tu une cigarette? demandai-je. - ---Comment? - ---Je dis: Veux-tu une cigarette? Sans doute, cela aussi nous vient -de la Grèce, puisque c'est Aristote qui a... - ---Non. Je ne vais pas jusque-là. J'avoue que nous ignorions cette -inepte habitude, qui consiste à s'emplir la bouche avec de la -fumée de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends pas m'offrir -ceci comme un plaisir? - ---Qui sait? As-tu essayé? - ---Jamais! Comment, tu es de ceux qui se livrent à cet exercice -ridicule? - ---Soixante fois par jour. C'est même la seule occupation régulière -dont j'aie consenti à charger ma vie. - ---Et elle te plaît? - ---Je crois véritablement que je me résignerais à ne pas toucher -la main d'une femme pendant une semaine tout entière, plutôt que -de me voir séparé de mes cigarettes pendant le même laps. - ---Tu exagères. - ---Presque pas. - -Elle était devenue rêveuse. - ---Eh bien! donne-moi une cigarette. - ---Je te l'offrais. - ---Allume-la. Comment fait-on? On aspire? - ---Les jeunes filles soufflent dedans; mais ce n'est pas le -meilleur moyen. Il vaut mieux aspirer, en effet. Prends une -bouffée. Ferme les yeux. Une autre... - -En quelques minutes, Callistô avait mis en cendres son petit -rouleau de feuilles orientales. Elle en jeta le bout à demi -consumé, où le fard de ses lèvres avait laissé du rouge. - -Il y eut un silence. - -Elle évitait même de me regarder. Elle avait pris le paquet carré -dans sa main, qui me parut agitée comme par une légère émotion, -et après qu'elle l'eut examiné sur les quatre faces, je vis -qu'elle ne me le rendait pas. - - -Lente, avec le soin qu'on apporte aux objets les plus précieux, -elle le posa près du cendrier, sur le bord d'un divan clair où -elle étendit son long corps foncé. - - 1898. - - - - -ESCALE EN RADE DE NEMOURS - - -M. Walter H..., dont le nom est aujourd'hui trop célèbre pour -qu'il soit nécessaire de l'écrire en toutes lettres, a été mon ami -pendant vingt-quatre heures, un jour où nous avons failli périr -ensemble. - -Lui et moi, nous étions montés, sans nous connaître, sur un -transatlantique de cabotage, la _Ville-de-Barcelone_, qui faisait -le service des ports entre la blanche Tanger, Gibraltar et Oran. -Tempête sur toute la mer. Les journaux espagnols achetés à Malaga, -racontaient l'engloutissement du plus beau croiseur de la flotte, -la _Reina-Regente_, coulé bas sous une trombe de vent, avec -quatre cent cinquante-cinq officiers et matelots, dans les mêmes -parages. Je revois encore l'aspect de ces journaux funèbres et la -liste immense des morts emplissant la première page noire, depuis -l'amiral commandant jusqu'aux laveurs de sentines. - -Nous partîmes le même jour, au milieu d'une fausse accalmie qui -ne dura pas une demi-heure. Sitôt que le navire eut franchi la -ligne vert sombre de la pleine mer, il bondit, plongea, rebondit -plus haut, se coucha sur le flanc droit et frémit de toutes ses -membrures comme un petit oiseau terrifié sous l'explosion de -l'ouragan. - -Une vague passa par-dessus le vaisseau et s'abattit sur lui de -toute sa masse. Une autre en fit le tour. Une autre et cent -autres. Toute la nuit, nous entendîmes l'effondrement des flots -pesants sur le pont et ses planches plaintives. Quelquefois -nous sautions sur le faîte d'une lame comme un œuf vide dans le -panache d'un jet d'eau, et alors l'hélice émergée tourbillonnait -en l'air avec un bruit strident qui sifflait la sirène au milieu -de l'orage. Par moments, entre deux minutes assourdissantes, nous -traversions de si profonds silences que nous pensions avoir _déjà_ -coulé. Heures incomparables de grandeur et de beauté tragique. - -Le lendemain matin, quand je montai sur le pont, à la fin de la -tempête, un grand Marocain brun, drapé d'un burnous blanc dont les -plis s'enfuyaient au fil de la rafale, s'approcha du capitaine. - ---Quand c'est n's arrivons Melilla? dit-il. - ---A Melilla? fit le commandant. Pas de sitôt, mon ami. Dans une -quinzaine. Au prochain voyage. - ---Qu'est-ce tu dis, dans une quinzaine? Je vais Melilla, jord'hui. - ---Oui. Eh bien! tu iras de Nemours. Nous avons filé devant Melilla -sans relâche. J'aurais coulé mon bâtiment si j'avais abordé cette -nuit, par le temps que nous avons eu. - -L'Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna un _Yekreb beïtak_ -où toute sa colère était grondante; puis il s'éloigna sur le pont -en se tenant aux bastingages et en promenant son regard noir sur -la côte de sa patrie qui fermait l'horizon à l'est. - - * * * * * - -La salle à manger dont je poussai la porte restait vide, ou -à peu près. Deux autres passagers, sur cinquante, avaient pu -quitter leur cabine. C'était d'abord une vaillante voyageuse, la -vieille marquise de S..., mère d'un député français que M. Jaurès -combattait déjà. C'était ensuite M. Walter H... Celui-ci m'adressa -la parole, avec la bonne humeur joyeuse qui succède aux mauvaises -nuits de mer et qui ressemble au sourire de la convalescence. - ---Je viens de passer cinq ans au Maroc, me dit-il, et je vais -en Perse, par Marseille, Constantinople et Batoum. Dites-moi, -aimez-vous les Arabes? - -Sur ce mot, nous fûmes en sympathie. - -Walter H... avait alors vingt-neuf ans. Son visage était bruni par -le soleil d'Afrique et rasé comme à Oxford, mais assez français de -ligne et d'expression. Il avait couru toutes les routes du Maroc -et même un peu du Sahara. Il parlait la langue arabe avec une -telle perfection que je le vis un jour, dans les faubourgs d'Oran, -cerné par un groupe d'indigènes qui le prenaient pour un musulman -costumé en roumi. - ---Ah! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais Arabes que le jour -où vous irez là-bas, entre Fez et Marrakech, sous le Djebel -Aïachin. Partout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Français, -des Anglais, l'Arabe a déjà perdu la noblesse de son caractère -avec son indépendance. Tripolitains négociants, Tunisiens adoucis -et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonctionnaires ou rentiers -pacifiques, les premiers de la race sont courbés sous la servitude -de l'Europe; et autour de ceux-là grouille la foule pauvre et -craintive, qui se soulèverait sans doute à la bonne occasion, -mais qui, jusque-là, tend la main. - ---Tandis qu'au Maroc... - ---Oh! là-bas! Là-bas, il y a une race antique qui, depuis -l'origine du monde, n'a jamais été esclave. Je crois que cela est -unique chez les peuples de la terre. Là-bas survivent encore huit -millions d'hommes libres, fils des grands conquérants qui, d'une -seule chevauchée, galopèrent un jour de la mer des Indes au bassin -de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs positions. Ce sont -les vieux Sarrasins! Allez les voir: ils sont superbes! - -Cependant, le navire s'était arrêté sur ses ancres, dans une rade -aux lignes harmonieuses: le village de Nemours s'allongeait devant -la Méditerranée, Nemours, le seul point de la terre marocaine où -flotte le drapeau français, le seul vallon que le maréchal Bugeaud -sut obtenir du sultan, après la victoire de l'Isly. - -Nous descendîmes dans un canot qui devait nous conduire à terre. -Le Marocain mécontent que j'avais entrevu sur le pont nous suivit -et prit place sur le banc du milieu. - -Je le considérai: il avait laissé tomber le capuchon blanc de -son burnous, et sa fine tête se dressait, portée par un cou -admirable. Les traits de son visage étaient composés de tous ceux -que nous estimons nécessaires à la noblesse d'une expression. Une -majesté consciente flottait dans son sourcil et jetait son ombre à -l'œil noir. Ses lèvres minces et ses narines attestaient sa race -absolument pure. - -Walter H... le fit parler. Il s'appelait El Hadj Omar ben -Abd-el-Nebi, caïd de Sidi-Mallouk. - -Plusieurs fois déjà, au retour de Tanger, il avait gagné sa tribu -par l'escale de Melilla, les sentiers du Riff et les bords de la -rivière; mais, détourné de sa route habituelle, il s'inquiétait du -chemin à suivre par Nemours et Lalla-Marnia, car la grande tribu -d'Oudjda n'était point amie de la sienne. - -Désignant deux pistolets qui sortaient de sa ceinture jaune, je -lui dis: - ---Tu es armé. - -Il eut une moue de mépris et un mouvement d'épaules. - ---Des pétards, murmura-t-il. - -A ce moment, nous abordâmes. - -Et, quand nous fûmes tous trois à terre, en marche dans la vallée -fleurie qui monte au sortir du village, El Hadj Omar défit un pli -de son manteau blanc, prit avec précaution, presque avec respect, -le coutelas qu'il tenait caché le long de sa cuisse et le présenta -horizontalement. - ---Ça, c'est une arme, dit-il. - - -Ce coutelas était long comme les deux tiers du bras. La poignée en -était courte, mais solide et bien en main, sans autre garde qu'une -languette de cuivre qui recouvrait le talon. La lame apparut, d'un -bleu noir, habillée par des dentelles d'or de ses damasquinures -fines, et toute nue au fil du tranchant. - -El Hadj Omar pinça la nervure avec le bout du pouce et de -l'index. Sa main fila jusqu'à la pointe aiguë, et la contourna en -s'échappant, comme si elle eût passé autour du feu. - - ---Avec ça, dit-il encore, mon frère a tué d'un coup un homme et -une femme. D'un coup du poing. C'est un bon couteau. - -Un homme et une femme? Nous voulûmes savoir l'histoire. Le -Marocain hésitait. Enfin, il se laissa prier. - -Nous nous assîmes sur un talus vert, dans un tournant de la vallée -où les fleurs inondaient la terre. Une végétation prodigieuse -descendait des flancs de la montagne; térébinthes et palmiers -nains, phyllireas, micocouliers. Des buissons de myrtes et -de lentisques et de bruyères arborescentes environnaient les -jujubiers couverts de feuilles printanières. Des tamaris et des -buplèvres croissaient au bord d'une eau fuyante où frissonnaient -des lauriers-roses. - -Et tel fut le récit que nous entendîmes dans cette vallée -paradisiaque: - - * * * * * - -El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud ben Abd-el-Nebi, caïd, -avant lui, de Sidi-Mallouk. - -Mahmoud était déjà mari de trois femmes et, depuis longtemps, il -ne songeait plus à de nouvelles épousailles lorsqu'il rencontra -une jeune fille errante, et devint fou d'amour pour elle, tout à -coup. - -Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un mot qui veut dire -«la perle». Elle venait des plaines de la Tunisie et portait -le costume de son village: une simple tunique rouge ouverte -sur le flanc droit et laissant voir le sein dans le bâillement -de l'étoffe. C'était une fille de berger, si toutefois sa mère -disait vrai, car on ne savait rien de clair sur elles deux, sinon -qu'elles avaient l'air de deux bohémiennes mécréantes. Mais rien, -sur terre ni dans les rêves, n'était plus beau que Djouhera. - -Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais plutôt malheureux et -maudit, le jour où il trouva cette fille sur sa route, car elle -se promenait à visage découvert et chacun pouvait voir sa bouche, -et n'était-ce pas assez pour le malheur d'un homme? Il était tout -naturel que Mahmoud l'emmenât d'abord pour la saisir et l'épousât -ensuite pour s'en faire aimer, si Dieu le voulait bien. Mais Dieu -ne le voulut pas. - -Djouhera ne donna rien à Mahmoud, que son petit corps indifférent. -En échange, elle obtint tout, même le divorce des premières femmes -et l'assentiment du cadi. Elle devint maîtresse absolue de son -mari et de la maison. Et, lorsqu'elle n'eut plus rien à vaincre, -elle porta plus loin ses désirs, voulut aussi les autres hommes. - -Quels furent alors ses amants? et qui pourrait les compter? Jamais -la femme d'un caïd ne s'était ainsi débauchée. Elle montait le -soir sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe entr'ouverte, -et si un homme l'apercevait, elle lui souriait, au lieu de -s'enfuir. Les jeunes gens de la tribu connurent l'un après l'autre -qu'elle acceptait toujours celui qui était là. Elle attirait le -premier venu près d'une porte basse au fond de son jardin, sous -les branches tombantes d'un amandier rose, et jamais on ne put la -surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa chair avec une telle -promptitude que ses rendez-vous les plus tendres duraient l'espace -d'une étreinte. - -Or, un soir, au milieu d'un de ces frissons furtifs, Djouhera -devint amoureuse. - -Cela lui prit comme une puberté, tout à coup, à sa grande -surprise. Un certain Abdallah, aussi pauvre qu'elle-même l'avait -été jadis, un garçon qui dormait, l'été, sur la terre, et l'hiver, -dans la mosquée, fut celui qui la transporta depuis la volupté -jusqu'à la passion. Elle s'enfuit à cheval, avec lui. - -Pendant des jours et des jours, Mahmoud chercha leur trace sans -pouvoir la trouver, car la jeune femme était partie en habits -d'homme et galopait comme un chasseur de lions. Si désespéré qu'il -fût, Mahmoud était bien décidé à lui pardonner plutôt que de la -perdre et quelque honte qu'on lui en fît, car son amour avait -dispersé dans le néant tout ce qu'il y avait en lui d'orgueil. - -Mais il ne savait pas qu'il dût voir ce qu'il vit. - -Lorsque au terme de sa poursuite il pénétra enfin dans la chambre -d'auberge où il retrouvait Djouhera, les deux amants étaient -si enivrés l'un de l'autre qu'ils ne l'entendirent pas entrer. -Mahmoud cria deux fois: «Djouhera!... Djouhera!...» puis, sans -savoir ce qu'il faisait, il perça d'un seul geste le jeune homme -sur la femme et la femme avec lui, et le plancher par-dessous. - -L'homme mourut sur le coup. Djouhera poussa un cri faible, mais -long comme un cri d'extase. Elle ouvrit tout à fait ses yeux -d'agonisante, tourna la tête et murmura: - ---O Mahmoud, c'est Dieu qui t'envoie... Je priais Dieu de me faire -mourir au milieu de ma félicité. C'est lui qui vient d'armer -ta main... Oh! Dieu! quelle belle nuit est ma dernière nuit... -Toi, Mahmoud, tu mourras dans la souffrance, dans la vieillesse -et la maladie... Et moi je m'en vais dans un évanouissement de -bonheur... Sois béni, Mahmoud; sois béni, Mahmoud; sois béni... - -Et plusieurs fois, elle répéta jusqu'à sa dernière haleine: - ---Sois béni, Mahmoud; sois béni, béni... - - -El Hadj Omar, ayant achevé son récit, tira une seconde fois du -fourreau le coutelas où je crus voir, vaguement, des reflets -rouges. Puis, nous reprîmes notre promenade le long de la vallée -fleurie. A nos pieds, un marmot arabe agaçait dans le sable sec un -petit scorpion noir, furibond et retroussé. - - Biarritz, 1903. - - - - -LA FAUSSE ESTHER - - -Au milieu du catalogue rouge, je lus ce prodigieux article: - - MANUSCRIT.--Fragment d'un journal intime (1836-1839), - par Mlle Esther van Gobseck, philosophe néerlandaise 50 fr. - - Intéressant. Détails inédits sur Fichte. - -Les principaux types romanesques dont le public conserve le -souvenir, acquièrent souvent une célébrité qui dépasse celle des -personnages historiques de même ordre. Si peu balzacien que puisse -être le lecteur, il me permettra de supposer qu'il n'ignore pas -Esther Gobseck. Lui-même lisant cette annonce eût manifesté une -extrême surprise, personne n'en saurait douter. - -Une heure plus tard, j'étais chez le libraire et le document -m'appartenait. On voulut l'envelopper; je n'y consentis pas, et -dans la voiture qui me ramenait je commençai de l'examiner. - - -Mon acquisition était une sorte de registre couvert d'un papier -à fleurs. A la première page, Mlle Gobseck, ou plutôt son -homonyme, avait aquarellé d'une main timide et sage deux bouquets -de roses liés par un ruban d'azur. Une hirondelle et un papillon, -qui se trouvaient être de la même taille, volaient au-dessus de -la composition, et vers le milieu de la feuille se lisait cette -calligraphie: - -_IIe CAHIER DE MON JOURNAL_ - -_Commencé le 5 mars 1836_ (_Anniversaire!_) - -_Terminé le..._ - -Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte; -sinon pour l'avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était -mort depuis 1814) au moins pour avoir eu l'honneur d'entendre -parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse. - -De même l'annonce avait dûment traité de philosophe cette -Néerlandaise. - -La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais au -cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la -première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir -beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure -jusqu'à la raison pratique n'avait d'égale que la résistance -sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses -et les antithèses qui s'affrontaient dans son esprit ne se -rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l'intelligence -humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d'abord -remarquables par la surprise qu'elles ne lui causaient pas. - -Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l'égard -de la philosophie cette _Liebe ohne Wiederliebe_, cette passion -non partagée, que l'on s'accorde à regarder comme incomparable, en -sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous -temps d'après ses principes, je veux dire d'après les principes -des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs -de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux -bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait -véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un -enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix. - -Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun événement notable dans -son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans -tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait -un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle -fit un voyage en Prusse, voyage d'études et de perfectionnement, -au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée. - - -Ce préambule exposé pour l'instruction du lecteur, je me -bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j'ai -sous les yeux sans insister autrement sur ce qu'elles présentent -d'extraordinaire. - - -I - - 28 mars 1839. - -«Mina est venue me voir ce matin, à cinq heures et demie. -D'habitude, je ne la vois jamais avant le lever du soleil, bien -qu'elle et moi nous travaillions de bonne heure... Je suis allée -lui ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux sur le dos, dans -une tenue où je n'aime pas à me montrer; mais je me coiffais et je -ne l'attendais pas. - -«Je lui ai dit: «Qu'y a-t-il?» - -«Et elle m'a répondu: «Ah! Esther!» - -«Bien inquiète, je l'ai fait asseoir, et je lui ai demandé si elle -n'était pas malade, ou si son grand-père n'était pas plus mal, ou -si peut-être la petite sœur... mais il ne s'agissait pas d'elle; -il s'agissait de moi, hélas! - -«Elle tenait deux volumes à la main et elle me les tendit en -disant: - -«--Lis toi-même.» - -«Je lus: H. de Balzac, _la Femme supérieure_, et je repris: - -«--Qu'y a-t-il là-dedans? - -«--Ce qu'il y a, répondit-elle. Il y a que ces deux volumes -contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question -de toi, sous les traits d'une fille perdue. - -«Elle m'avait dit cela si brusquement... Je me trouvai mal tout de -suite et perdis conscience... - -«Lorsque je fus de nouveau capable de l'entendre, Mina continuait: - -«--Oui, oui, c'est affreux, mais il faut que tu lises, Esther, -il faut que tu lises. C'est une Hollandaise, te dis-je; elle -s'appelle Esther comme toi; Gobseck, comme ton père: c'est ton -nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre. -S'il continue de se vendre, ce roman de l'enfer, tu es déshonorée, -ma fille, comprends-tu; il faut agir tout de suite, aller à Paris, -parler à l'auteur...» - -«Miséricorde! quel malheur sur moi! Mina m'a montré quelques -pages. Ce troisième roman s'appelle _la Torpille_[1]... Esther -Gobseck... Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le nom -de mon père... et dans quelle compagnie, Seigneur! dans quelles -maisons! Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi! Mon Dieu! Mon Dieu! -je n'y survivrai pas! Mon Dieu! faut-il avoir vécu comme je l'ai -fait pendant vingt-sept ans selon la sagesse et parfois au prix -de quelles luttes avec mes penchants naturels! faut-il avoir -tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux -qu'habite mon âme et se cultive mon esprit! faut-il avoir renoncé -même aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée -moralement, salie par un Français que je ne connais même point, -traînée sous mon propre nom dans la boue du ruisseau de Paris... -Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi! - -[Note 1: La première partie de _Splendeurs et Misères_ parut -sous ce titre en octobre 1838, en même temps que la _Femme -supérieure_ et la _Maison Nucingen_.--P. L.] - -«Que faire? que faire à présent? Comment serai-je reçue par ce -romancier si j'ose me présenter à lui? Sais-je seulement si -je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire -ces infamies? Et puis, qui me dit que tout cela n'est pas une -vengeance, une machination ourdie contre moi? J'ai des ennemis -dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à personne. Certains -en veulent à ma famille, d'autres à ma fortune, d'autres à mon -savoir. Et puis... et puis... le mal est fait...» - - -II - - Paris, 12 avril. - -«Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais -je suis venue... Mina le voulait pour mon honneur. Elle m'a dit -qu'il était encore temps d'agir pour éviter un mal plus grave... -Si du moins elle m'accompagnait, si je pouvais faire avec elle -cette visite qui m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette -ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme...» - - -III - - 13 avril. - -«Où demeure M. de Balzac? Comment me renseigner? Je suis entrée ce -matin chez son éditeur et j'ai posé la question. Un employé m'a -dit: «Qui êtes vous?» et comme je n'osais pas me nommer, il m'a -répondu grossièrement: - -«--Ah? alors, une créancière? Eh bien! si on vous demande -l'adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas. - -«Je suis partie... A mon hôtel on ne connaît pas même le nom de ce -monsieur. Il n'est pas si célèbre que Mina me l'avait dit. - -«Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J'ai vu, -ce soir, la _Torpille_ au Palais-Royal et je me suis enfuie en me -cachant. Il me semble toujours que les passants me dévisagent, -qu'ils me reconnaissent dans les rues...» - - -IV - - 15 avril. - -«Enfin je sais. M. de Balzac: aux Jardies, Sèvres, sur la route de -Ville-d'Avray, après l'arcade du chemin de fer. - -«J'irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le -trouver chez lui. - -«Ah! aurai-je assez de courage?» - - -V - - 16 avril, midi. - -«Je ne crois pas que l'on se soit moqué de moi, mais quel homme -singulier que cet écrivain!... - -«A sept heures, j'avais pris au Carrousel l'omnibus de Sèvres et -je m'étais fait arrêter à l'arcade de Ville-d'Avray. - -«J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d'une -colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue. -Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était -si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de -vaillance et décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille. - -«Un domestique m'ouvre: - -«--Monsieur de Balzac? - -«--Monsieur vient de se coucher. - -«--Il est souffrant? - -«--Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures -du matin. Monsieur travaille la nuit. - -«Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit moqué de moi... A Paris, -on ne voit guère d'existences normales... Tous les Français sont -de tels originaux. - -«--Madame peut revenir à six heures du soir, m'a dit le -domestique, si Madame tient à voir Monsieur. - -«Je reviendrai donc, mais cette journée d'attente me fait mal aux -nerfs et m'enlève toute mon énergie. Maintenant j'ai peur, je suis -épuisée d'impatience et d'appréhensions.» - - -VI - - 16 avril, soir. - -«Si cette journée n'est pas un rêve, j'en resterai folle ou j'en -mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j'ai le courage d'en -écrire le récit après l'avoir vécue; mais il n'importe, j'écris -machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui -emporte ma raison. - -«Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois... je ne -sais plus... Ah! pourquoi Mina m'a-t-elle fait lire ces pages que -peut-être j'eusse ignorées! Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur -ma tête! Ah! pauvre moi! pauvre moi! - -«Le domestique m'avait demandé qui annoncer... J'ai donné mon nom; -j'espérais qu'ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était -l'objet de ma démarche. - -«Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre -qui n'avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et -sur le plâtre on avait écrit au charbon: _Ici une fresque par -Delacroix... Ici un bas-relief de Rude... Ici une tapisserie des -Gobelins..._ Je ne sais quoi encore... Il me vint à l'esprit que -j'étais chez un fou... Mais non... Ce n'est pas lui qui est fou. -C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours -raison. - -«On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, je n'ai vu -personne... Et soudain une voix terrible m'a crié du fond de la -pièce: - - -«--Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d'Esther -Gobseck?» - - -«Ah! cette voix! elle résonne encore dans ma pauvre tête en -démence... - -«J'ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et -cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j'en ai vu -porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau -où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus -houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me -regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu'à -moi, bien qu'il tournât le dos à la lumière du jour. - -«--Ah! monsieur», murmurai-je presque défaillante. - -«Les mots mouraient sur mes lèvres. - -«Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois: - - -«--Qui vous autorise? qui vous autorise?» - - -«Alors je ne sais plus comment j'en trouvai la force, mais je -réussis à murmurer: - -«--Monsieur, _je suis_ Esther Gobseck.» - -«Il porta tout son buste en avant, me foudroya d'un regard que je -ne pus soutenir, et partit d'un éclat de rire qui secoua les murs -comme la commotion d'une bombe. - -«--Vous? dit-il. Vous!! Esther Gobseck!» - -«J'inclinai la tête. - -«--Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est -détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous. -Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas -le nom d'une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que -possède la personne humaine.» - - -«D'une main tremblante, j'ouvris ma serviette portefeuille et je -lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé. - -«--Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du -bourgmestre...» - -«Il lut, relut, dit à plusieurs reprises: «Etrange... curieux... -singulier...» Puis il me considéra longuement, et, de pâle que -j'étais je devins extrêmement rouge. - -«--C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à dire. Vous êtes -Esther Gobseck... si extraordinaire que cela puisse sembler.» - - -«Il chiffonna un papier qu'il jeta dans une corbeille, s'assit, -et, se retournant soudain vers moi: - -«--Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont -j'ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à -coucher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme petite danseuse? - -«--Petite danseuse! m'écriai-je révoltée. Mais monsieur, je n'ai -jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste. - -«Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble: - -«--Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée. -De deux choses l'une: ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et -c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien si vous êtes Esther -Gobseck, vous êtes la Torpille. - -«--La Torpille, c'est moi? balbutiai-je égarée. - -«--Mais bien entendu! Et la Torpille n'est pas philosophe -fichtiste!» - - -«Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction -et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d'écrire si -j'en ai encore la force. L'autorité de sa voix était telle que je -ne l'interrompis à aucun moment. - - -«Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu. -Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée -par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de -décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, depuis -plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la -triste vie des petites prostituées impubères. C'est alors que vous -êtes entrée à l'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, -parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais bien besoin de -savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers -cette époque; mais puisque vous ne voulez rien dire, passons. -En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux -Jean-Jacques Rouget sur le point d'épouser sa bonne, et que l'on -voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le -projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d'argent -qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous -obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823, -vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous -le recevez dans votre appartement situé rue de Langlade. Vous -l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment, -par l'entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre -fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi -bien.» - -«Je l'écoutais, au comble de l'horreur. - -«--Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de -plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le -subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien: le 13 -mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez -une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez -instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.» - -«Hélas! je tremblais comme une feuille. - -«--Comment le savez-vous, monsieur? bégayai-je. - -«--Comment je le sais? cria-t-il. Quelle inepte question! c'est -moi qui vous ai faite!» - - * * * * * - - -VII - - 17 avril. - -«Ma raison revient peu à peu. - -«Maintenant j'y vois clair. La situation s'illumine. C'est la -lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas -autre chose. - -«Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que je suis née à -Maestricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j'ai -toujours vécu en honnête fille; mais au fond quelle preuve ai-je -de cela? aucune. - -«Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité -d'expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est -ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour -arriver à la connaissance adéquate de mon passé: mon propre -souvenir ou le témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce -sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer -laquelle des deux primera l'autre. - -«Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour -accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L'homme qui -m'a parlé hier me domine, je n'en puis pas douter. Considérer -son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne -niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée. -J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n'avais -pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m'a -donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs -conformes. - -«Ma personnalité s'est dédoublée si complètement que je ne puis -pas savoir à quelle date exacte s'est faite la métamorphose de -mon moi, car je ne trouve à mon service qu'une mémoire faussée -de fond en comble. Je me sens vivre dans l'état mental du rêve, -acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute -une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage -formel, réduit à néant.» - - -VIII - - 18 avril. - -«Ainsi je suis une de ces femmes... Mon Dieu! je ne m'en doutais -guère, je ne voyais pas la vérité; mais quelle folie de la -nier; quelle folie! Ma sensation intervient pour corroborer le -témoignage. Je ne suis pas physiquement pure; ma chasteté n'est -qu'intellectuelle, j'ai les sens impérieux d'une courtisane; mon -corps est brûlé d'un feu intérieur. Comment le nier, hélas! et -toutes mes faiblesses! et toutes les faiblesses de ma volonté!» - - -IX - - 19 avril. - -«Ce soir je suis sortie pour accomplir mon destin; mais quelle -étrange métamorphose est la mienne! J'ai totalement oublié mes -habitudes premières. La seule pensée d'y revenir m'effarouche et -la timidité m'étrangle au moment d'articuler un mot. - -«Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise sans doute pour une -mendiante, car il m'a jeté cinquante centimes et ne m'a pas -invitée à le suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... Peut-être -aussi n'ai-je pas la voix.» - - * * * * * - - -X - - 5 mai. - -«La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien, -quoique je n'ose pas l'écrire; je sais trop bien pourquoi le 13 -mai prochain, comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie -à la mort en avalant une perle noire... - -«Une perle noire, contenant un topique javanais... Où la trouver, -cette perle noire qui renferme l'éternité? Je vais de boutique en -boutique, chez les pharmaciens, chez les herboristes... On m'offre -des poisons, mais pas celui-là... (Oh! Dieu! l'horrible vie, et -que la mort me sera douce!)... Je veux un topique javanais, un -topique javanais dans une perle noire... M. de Balzac l'ordonne -ainsi.» - - * * * * * - -(Le manuscrit s'arrête là. Suivent 41 pages blanches.) - - - - -LA CONFESSION DE MLLE X - - -L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît certaines questions, -même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal. -Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un ne les lui posât -point. - -On eût pu dire de lui qu'il était mondain, à la condition -que cette épithète n'impliquât rien de désobligeant pour son -caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l'église que -dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque chose, c'est -qu'une messe est une cérémonie plus brève qu'une visite ou un -dîner. L'abbé de Couézy était religieux. - -Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d'abord -l'intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu'il -regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le -tour du personnage à découvrir; puis les paupières se refermaient -avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent: «Va, -maintenant, je sais qui tu es.» - -Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule -pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées. -On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une -pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos; et -cependant son indulgence était assez mesurée pour qu'en se jetant -à ses pieds nul repentir même éphémère n'eût la certitude absolue -d'être pardonné à l'avance. Quand les dames consentent à pécher, -on serait mal venu de leur dire que leur faute n'existe point. - -Eh bien! lorsque l'abbé de Couézy en visite quittait le canapé du -salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se -glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes, -il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des -discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le -prenait volontiers pour informateur, encore qu'il se refusât -avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d'obtenir -ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général -au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre -semblable: - ---Vous, monsieur l'abbé, vous qui connaissez notre époque mieux -que personne, qu'est-ce que vous pensez des mœurs? - -Et lui, en agitant les mains: - ---Que me demandez-vous là! s'écriait-il. Mais je ne puis rien -dire! je ne puis rien dire! Nous ne devons retenir de chaque -confession que l'expérience nécessaire à bien entendre les autres -et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux -à l'égard des cas difficiles. Mais s'il nous est défendu de -révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne -devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer -la quintessence et l'offrir aux curiosités sous prétexte de -philosophie. - -Le jour où je l'entendis prononcer cette phrase, quelqu'un en -releva le dernier mot: - ---Si cette philosophie était salutaire? - ---Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui -s'appuie sur la description de la faute à éviter. L'homme n'est -complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d'une -surabondance de moralistes. Constater l'extension d'un vice avec -le dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord oublier que -l'auditeur retient l'exemple donné, lequel lui servira d'excuse -s'il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de -vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en -deviendraient pires et j'en serais plus affligé que vous. - -Nous convînmes avec modestie que l'abbé de Couézy parlait d'or. -Pourtant la même voix insista: - ---Tout le monde n'a pas votre réserve, monsieur l'abbé. J'ai -rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout -près d'ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu'il -a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg. -Épouvanté. Il ne s'en cache pas. Adultères partout, séduction des -jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père -ou de l'époux... il se passe des choses effroyables au sein des -familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout -scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. D'autres sont admis, -reçus, imposés s'il le faut. On voit se multiplier partout, comme -une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes... -Vous savez lequel, monsieur l'abbé? - ---Oh! il y en a beaucoup, fit doucement l'abbé de Couézy. Je ne -saurais trop celui que vous voulez désigner. - ---L'inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais -entendu parler d'inceste il y a vingt ans? Dans ma jeunesse -on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait -mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé -comme tel puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici -qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On n'entend plus que cela -au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier -amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère -initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d'aventure il -n'y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se -complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme... - -L'abbé garda le silence. - ---Enfin, dites une opinion, répéta l'interlocuteur. Suis-je bien -informé? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous -que j'aie noirci le tableau des mœurs du temps? Au sujet de -l'inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles? -Avouent-elles, voyons, confessent-elles? - - -L'abbé de Couézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin, -à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à -lui-même... Puis il chuchota: - ---Oui, mais elles se vantent. - - -En relevant les paupières l'abbé constata qu'on ne l'avait pas -compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse -grave et qui reçoivent une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé. - ---Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n'aurais rien -de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée; mais il est -naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous -faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences -sur les faits que l'on nous cache, et les exagérations sur les -fautes que l'on nous expose. - ---Exagérations? - ---Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci: le confessionnal -n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens -qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, -viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y -acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les -rassurons, cela est indispensable; sans nos encouragements nous -ne saurions jamais rien; mais, il arrive assez souvent que notre -affabilité dépasse le but; et vous allez savoir comment. - -L'abbé de Couézy baissa la voix: - ---A onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent -d'abord leurs petits péchés: colère, gourmandise ou paresse; puis, -tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à -l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême. -Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. -Alors, comme d'une part il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles -s'en soit corrigée avant son mariage; comme, d'autre part, elles -comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état -d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent -pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal: celles-là -sont perdues pour l'Église... Tout à l'opposé, nous voyons des -jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au -début ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est -piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi? tout cela -se métamorphose. Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une -habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices, -s'il peut donner matière à la narration d'une aventure; si une -amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits -qui n'en finissent point, et plus nous répétons: «Ma chère enfant, -pas de détails!» plus on nous répond: «Mon père, il faut bien que -je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas.» - -Nous nous regardâmes sans mot dire. - ---Eh bien! (et c'est là que je voulais en venir) certaines jeunes -filles, nerveuses à l'excès, s'accusent sans aucune mesure. Elles -nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être inconsciemment elles -regardent comme également réalisés les péchés qu'elles ont sur -le cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles s'attribuent -les vices qu'elles n'osent pas commettre. Elles nous présentent -comme s'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon une scène -qui a véritablement commencé là, mais qui ne s'est terminée que -dans leur cerveau... Voilà ce dont il faut avertir le confesseur -débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les -coutumes du siècle. Parmi les histoires que l'on nous raconte, les -plus vilaines sont «arrangées». Encore une fois, le confessionnal -n'est pas un lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se vante -de tout, même du mal que l'on n'a pas fait. - -L'abbé se renversa dans son fauteuil en homme qui vient de -trancher un différend. - -Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le même contradicteur se -chargea de le lui dire: - ---Je ne doute pas, monsieur l'abbé, que vous ne soyez un -psychologue fort expert, et plus apte qu'aucun de nous à pénétrer -les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au -delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu'il est -rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux -qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous -pour démasquer le mensonge? Sur votre seul jugement. Il n'y a ni -preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain -que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n'ajoutez pas -foi, votre jugement échappe à l'influence d'un optimisme préconçu? -Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par -conséquent apocryphe? Les médecins qui s'occupent de psychopathie -ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être -de leur avis. - -De la tête, l'abbé fit un geste vague qui signifiait: «Ce -n'est pas la question.» Puis, après un silence calculé, il dit -simplement: - ---J'ai des preuves. - -Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il -croisa les jambes: - ---Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant je me retranchais -derrière des secrets inviolables. Mais j'ai reçu naguère une -confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en -conviendrez tout à l'heure. - - -Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire -circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre -conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit: - ---A une époque que je ne précise pas, j'étais prêtre dans une -paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage: il vous suffira -de savoir que mon église s'élevait très loin de Saint-Thomas et -que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j'attendais, un jour, -devant le confessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient se -présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d'une -élégance sobre et qui n'était assurément pas ma paroissienne: -certains chapeaux ne se portent guère qu'entre les Invalides et -le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d'une jeune -fille de vingt-huit ans; il est d'ailleurs inutile que je vous la -décrive. Sur mon invitation elle s'agenouilla, et voici ce que -j'appris d'elle après un préambule où elle m'avertissait que sa -confession serait grave. - -» Depuis douze ans elle se tenait éloignée de la communion. A -dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l'intérieur de -l'Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous -deux sont contraints d'accepter une simple chambre à deux lits: -circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du -voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les registres comme «Monsieur -et Mademoiselle», mais comme «Monsieur et Madame», afin de -conserver partout leur liberté d'appartement. Jusqu'à cet endroit -du récit, rien d'extraordinaire, n'est-ce pas? - -Il y eut des exclamations. - ---Au retour, continua l'abbé de Couézy imperturbable, la situation -se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille -a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de -longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs -erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur -le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m'ait fait -grâce d'aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt... -Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la -jeune fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à l'extrême, -se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs -mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent, -accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de -résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre -dans la chambre de son jeune frère qui a quatorze ans, et, sans -ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit. -Elle m'a conté cette terrible scène dont elle avait encore la -violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et -la résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne peut toutefois -commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze -jours elle le garde à elle, moins hostile mais de plus en plus -tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit -le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine, -s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, messieurs, elle -l'empoisonne... Instruite par un procédé qu'elle trouve dans un -feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces -ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir -et s'éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque -jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le -tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la -laisse retomber. - - * * * * * - -L'œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta -quelque temps allumé d'horreur et, nous regardant toujours en -face, prit un sourire de franche gaieté. - -Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu'au -bout qu'il s'agissait d'une confession suspecte. Le ton du -narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu -de vue l'occasion, l'objet du récit. - ---Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? demanda quelqu'un. - ---Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas -un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui -s'appelle rien... Six mois après avoir reçu cette confession, je -changeais de paroisse; la mère de la jeune fille devenait ma -pénitente et moi le familier de sa maison. Il y a de ces hasards, -n'est-ce pas? J'appris successivement que jamais Mlle X... -n'avait voyagé en Italie; que son père était mort lorsqu'elle -avait deux ans; qu'elle avait toujours été fille unique, et enfin -que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement -l'histoire était fausse, mais il était matériellement impossible -qu'elle fût véritable en l'une quelconque de ses parties, puisque -les deux complices n'avaient pas existé. Ainsi tout le roman que -vous venez d'entendre,--le premier inceste, le second, l'hôtel -de Pise, l'appartement de Paris, le deuil, la scène violente, la -confession de l'enfant, la lutte, le poison,--tout cela, et les -mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète, -avait pris naissance dans le cerveau d'une vierge chrétienne qui -n'allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations. - - -L'abbé de Couézy se leva, et, terminant sa longue visite par un -peu de latin et un peu de malice: - ---_Lasciva pagina_, dit-il, _vita proba_. Avec ces quatre mots si -clairs on ferait le portrait moral d'une petite jeune fille. - - - - -L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE - -DE MADAME ESQUOLLIER - - -I - -Lorsqu'en sortant de l'Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande, -Mme Esquollier se fut assise dans son coupé automobile: - ---Eh bien? dit-elle. Ton impression? - ---D'abord; physiquement, il est délicieux! - ---Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi. -C'est conclu. - -Elles s'enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta: - ---Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu'importe qu'il me -plaise? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des -critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter. - ---Qu'est-ce que cela veut dire? - ---J'ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n'est pas une robe de -jeune fille, c'est une robe d'actrice. - ---Quel petit insolent! - ---Ce n'est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu'on -me mène à l'Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont -été présentés (de loin) un soir où l'on jouait _Zampa_ et les -_Rendez-vous bourgeois_, pièces convenables, à son avis. J'ai eu -le malheur de lui dire que _Zampa_ était une histoire de viols, -et il m'a regardé d'un air suffoqué. Je lui ai dit aussi que les -_Rendez-vous bourgeois_ apprenaient aux jeunes filles comment on -introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle. - ---Mais aussi pourquoi... - ---Je ne sais pas. J'étais énervée jusqu'au bout des ongles. Il -m'aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le -scandaliser pour qu'il m'aime encore avec mes défauts... Mais je -crois que j'ai été trop loin. - ---Qu'est-ce que tu as pu lui dire? - ---Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites -Italiennes dont tu m'avais parlé l'autre jour et je lui ai -confié... - ---Que c'était un ménage? - ---Oui. - ---Ça, par exemple, c'est une gaffe. - ---N'est-ce pas? soupira la jeune fille. - ---Et qu'est-ce qu'il a répondu? - ---Il m'a demandé avec qui. - -Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards -pour les sentiments de sa sœur: - ---Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas -manquer un pareil mari. Tu l'épouseras. Il est précieux. - -Puis, sans transition: - ---Ah ça! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel -chemin suivons-nous donc? - - -Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit: - ---Je ne vois rien... Il fait noir... - ---Comment, il fait noir? dans les Champs-Elysées? - -A son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres -et aperçut vaguement le sol gris d'une route qui n'était pas -bordée de maisons. - ---Je... balbutia-t-elle... je ne sais pas où nous sommes... Ce -n'est plus Paris... Alexandre est fou... Arrêtons-le... - -Vivement elle toucha le bouton de la sonnette. - -Mais à peine les notes claires du timbre avaient-elles tinté dans -le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et -l'automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère, -au maximum de la vitesse. - - -II - -La secousse rejeta en arrière les deux sœurs qui, d'une seule -voix, gémirent: - ---Ah! mon Dieu! - -Madeleine baissa la tête et, par la glace d'avant, regarda vers le -siège: - ---Mon Dieu! dit-elle encore. Ce n'est pas Alexandre... - ---Tu dis? - ---Nous sommes enlevées... Ce n'est pas Alexandre qui conduit. - ---Je vais sauter... - ---Armande, tu es folle!... nous faisons du quarante; tu sauterais -à la mort! - -Si elles n'avaient été ensemble, chacune d'elles eût pourtant -sauté; mais par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons -au bord d'un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne -plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent -en même temps: «_Moi_, je pourrais sauter, mais _elle_ se tuerait.» - -Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se -maintinrent serrées sur le cuir des coussins. - -La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d'un petit -caniveau, un choc brusque plaqua les ressorts, souleva deux roues -qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna -pendant une courte minute; puis la course reprit, unie et rapide, -comme une rivière qui file par delà le brisant. - -Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides -d'épouvante, s'étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu -de la vie et des hommes, songeait: - ---Si ce n'était que _cela_! S'ils ne nous tuaient point! - -Armande ne s'attachait même pas au pis aller de cette espérance. -Elle n'était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui -l'attendait, et la pauvre petite devenait folle d'horreur. Hélas! -elle s'était fait de son premier amour futur une idée si lyrique -et si précise à la fois! elle avait rêvé tant de nuits à ce -qu'elle entendait qu'il fût pour rester digne de sa petite âme -orgueilleuse et sentimentale! tant de nuits elle s'était juré de -ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres! déjà -elle l'entrevoyait dans la brume blanche d'un songe heureux à la -veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette -aventure... - ---Ah! cria-t-elle tout à coup, Madeleine! j'aime mieux sauter... -c'est une meilleure fin... - -Mais au même instant l'automobile s'arrêta presque, tourna, -franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa -devant un perron. - -Madeleine murmura: - ---Il est trop tard, ma petite. - - -Un homme d'une quarantaine d'années, chauve, élégant et obséquieux -venait d'ouvrir la portière, et saluait. - -Armande poussa un cri: - ---Monsieur, tuez-moi! tuez-moi!--et naïvement elle ajouta:--Mais -ne m'approchez point! - ---Mademoiselle, fit l'inconnu, je ne vous approcherai en aucune -façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. Il est inutile de -crier: la maison est seule au milieu des bois. - -Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si -défaillante qu'elle manqua le marchepied. On la soutint. Un léger -clair de lune qui venait d'apparaître argenta les sorties de -bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles -entrèrent, par le perron. - -Toute la maison était éclairée. L'inconnu, précédant ses victimes, -traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce. -Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du -château et qui déroutait les orientations. Enfin il ouvrit une -dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et -les enferma sans les accompagner. - -Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était -debout, qui salua, elle aussi, tout de noir vêtue. - ---Madame... Mademoiselle... - -Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula: - ---Veuillez me permettre de vous déshabiller. - ---De nous... de nous... bégaya Madeleine. - -Elle n'acheva pas. La vieille dame avait déjà décroché la boucle -du manteau, retiré les épingles de la ceinture et fait glisser la -jupe autour du premier jupon. Avec la même dextérité ses doigts -minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes -filèrent le long des faibles bras poudrés. - ---Vous aussi, mademoiselle, reprit la même voix sèche. - -Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers -sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds -à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force, -ni courage elle s'abandonna comme une morte aux mains qui la -dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras -gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef. - - -La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux -devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait -presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec -une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua -les trois saints qui l'avaient toujours protégée, promit à l'un -des cierges, à l'autre des aumônes, au troisième un vase d'autel -acheté chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine, -d'observer le jeûne pendant le carême sans réclamer aucune -dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper -son mari pendant toute la première année, jusqu'au trois cent -soixante-cinquième jour, quelles que fussent les circonstances... - - -Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du -matin. - -Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et -donnait des coups de poings au dossier du meuble. - ---J'en ai assez!! j'en ai assez!! cria-t-elle. C'est horrible, -cette attente! je serai morte de peur quand ils arriveront!... On -ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes!... mais qu'est-ce -que ces monstres veulent donc faire de nous?... Pourquoi ne -viennent-ils pas! pourquoi ne viennent-ils pas!.. - - -Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras l'une de -l'autre. - ---Ma chérie! mon Armande! ma petite Armande! ma petite sœur -aimée!... ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va!... Moi, -cela n'a pas d'importance... mais, toi, je ne veux pas qu'ils te -touchent, et ils ne te toucheront pas... je te couvrirai de mon -corps... - -Un pas sonna dans le couloir sourd. - - ---Seigneur! mon Dieu! Les voici! - - -III - -La clef entra dans la serrure avec un bruit si déchirant -qu'Armande poussa un cri d'angoisse comme si cela se passait déjà -dans sa petite virginité. - -La porte ouverte, cependant, on ne vit dans l'entrebâillement que -la vieille dame portant sur le bras les deux robes. - -Les jeunes femmes s'étaient reculées jusqu'à l'extrémité de la -pièce. - ---Madame... Mademoiselle... dit la voix sèche... veuillez me -permettre de vous rhabiller. - ---Hein? fit Madeleine... mais je... mais alors... - -La septuagénaire ne s'arrêta point à des stupéfactions qui -vraisemblablement ne l'étonnaient pas elle-même. Merveilleusement -experte à fermer les agrafes, comme elle s'était montrée apte à -les défaire, elle remit les deux robes où elle les avait prises, -évasa le décolletage, aéra les dentelles, allongea les plis des -jupes et sortit avec un salut. - -A sa place, l'inconnu rentra. - - -Il était en habit, le front découvert et les mains gantées... -peut-être un peu plus semblable à un maître d'hôtel qu'à un homme -du monde; mais la différence est parfois si faible! disons qu'il -avait l'aspect d'un conférencier mondain. - ---Mesdames, dit-il posément, j'avais d'abord eu dessein de vous -faire reconduire chez vous avec mes excuses laconiques, sans -donner d'autre explication aux mystères de votre enlèvement. Mais -la curiosité féminine est un élément avec lequel nul ne saurait -trop compter. Si je ne vous dis point mon secret, vous chercherez -à l'apprendre, et en vous perdant vous me perdrez moi-même. J'ai -donc intérêt à vous le dire pour que vous vous en teniez là. - - -Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua en souriant: - ---Vous avez cette nuit, sur vous, les deux plus jolies robes de -Paris... - ---Hélas! fit Madeleine les mains sur le front, c'était donc pour -cela! - ---L'une de mes clientes, une jeune étrangère, a vu ces deux robes -lundi à l'Opéra. Elle a voulu les mêmes à n'importe quel prix. -J'aurais pu, cela va sans dire, copier leur forme extérieure et ce -qui fait leur élégance propre, sans le secours d'aucun stratagème, -car le coup d'œil d'un couturier photographie un corsage avec -la sûreté d'un objectif; mais vos robes sont couvertes par -deux dessins de broderie dont la fantaisie est absolument -déconcertante, même pour un ornemaniste. On ne pouvait imiter -cela qu'à la condition de tenir la jupe et le corsage étalés, -_sans plis_, sur une table de coupeur. Il fallait donc, Mesdames, -que je me les procurasse. - -Il prit une chaise par le dossier, la pencha vers lui et reprit: - ---Le plus simple était de les demander à votre femme de chambre, -en la payant convenablement. J'y ai certes pensé; mais, par -malheur pour moi, cette fille est stupide. En cas de découverte, -de plainte et de procès (il faut tout prévoir), elle n'eût -jamais résisté à cinq minutes d'interrogatoire devant un juge -d'instruction. Servi par elle, j'étais pris avec elle, et c'était -une triste fin pour un artiste de mon rang. J'ai mieux aimé jouer -le tout pour le tout et faire enlever les robes avec ce qu'elles -contenaient. Cela, du moins, était digne de moi. - -Les deux sœurs, hébétées devant cette audace, se regardèrent sans -dire un mot. - ---J'ai donc acheté votre chauffeur et je l'ai remplacé par le -mien. L'échange s'est fait dans l'encombrement de la rue Auber -pendant un arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties du -théâtre. Le même dévoué serviteur (c'est du mien que je parle ici) -va vous reconduire à votre hôtel. Deux dames peuvent très bien -revenir du bal à six heures du matin sans étonner personne. Vous -ne serez donc pas compromises. D'autre part, votre intérêt le plus -élémentaire est de garder un silence absolu sur cette histoire; -car je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous la racontiez, vos -amis la répéteraient... avec un certain sourire. - - -Madeleine ne parut pas entendre l'insulte. Elle était toute à -sa joie d'échapper à l'affreux cauchemar et se sentait anéantie -devant l'assurance de cet homme. - -Elle se pencha vers Armande: - ---C'est une grâce de Dieu que mon mari ne soit pas là! Quelle -chance que ce départ pour la chasse! - ---Pour la chasse? dit le couturier. Je crois que mes -renseignements sont meilleurs. Il était indispensable que monsieur -votre époux fût absent pendant la nuit de nos projets. Une -personne fort à la mode s'est éprise de passion pour lui... - ---Vous dites! - - -Il conclut en s'inclinant: - ---C'est ce qui nous coûte le plus cher. - - -IV - -Le lendemain matin, Mme Esquollier garda le silence, en effet, -sur son aventure, car elle dormit jusqu'à deux heures, épuisée -de fatigue et d'émotions. Mais sa meilleure amie, Mme de -Lalette, ayant alors forcé sa porte, Madeleine éprouva le besoin -irrésistible de s'épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla -le dramatique événement. - -Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier mot, elle prit son -amie par les deux mains, lui fit jurer de n'en parler à personne, -expliqua longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la justice -parce que l'instruction de l'affaire la couvrirait de ridicule -assurément, et peut-être de scandale; que si elle ne poursuivait -pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire âme qui -vive de ce qui s'était passé, car le monde comprendrait encore -moins pourquoi elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait -publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa -chère Yvonne... Mme de Lalette promit. - -Malheureusement l'histoire était trop belle. Les femmes ne gardent -bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là -de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même, -Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze -amies, aussi discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup dire). -Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique -enlèvement. - - -Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. Pas un instant elle -ne laissa voir que l'aventure se terminait par un dénouement de -comédie. L'effet du début fut saisissant. Des dames criaient: -«C'est horrible!» Toutes se voyaient emportées dans l'automobile -fantôme par le chauffeur mystérieux. L'impression fut si violente -qu'elle persista jusqu'à la fin: un concert d'indignation -accueillit le dernier discours, celui de l'infâme couturier. - ---Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s'étonner de rien! - ---Un enlèvement à l'Opéra! - ---Paris devient inhabitable! - ---Nous vivons chez les Apaches! - -Une vieille fille ne manqua pas d'observer que l'heureuse -conclusion de la scène était due à un miracle; car si la petite -Armande n'avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout -autrement pour elle. - -Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sortir sans un cavalier, -après le coucher du soleil, et qu'elle aurait toujours un stylet -dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot _Muerte_ gravé -sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle. - -Mme de Lalette, seule, ne disait rien, n'ajoutait pas un -commentaire à son récit terminé. - ---Et vous, Yvonne, qu'en pensez-vous? demanda une petite voix. - -Elle fit une moue indifférente. - ---Moi? oh! je pense... je pense... - ---Eh bien? - ---Je pense que c'est se donner beaucoup de mal pour expliquer un -retour à sept heures du matin. - - -Alors une explosion de joie et de gaîté transporta les douze -amies, et au milieu des cris, des rires, des caquets, des -applaudissements, on entendit la petite voix perçante qui -gazouillait avec délices: - ---Ah! chérie!... Peste que vous êtes! - - - - -UNE ASCENSION AU VENUSBERG - - -Au mois d'août 1891, comme je venais d'entendre à Bayreuth -_Tannhäuser_, _Tristan_ et, pour la neuvième fois, _Parsifal_, je -vécus une quinzaine de jours dans le verdoyant Marienthal, près de -la vieille cité d'Eisenach. - -La chambre que j'occupais s'ouvrait au couchant sur la haute -Wartburg et à l'est sur le mont Hœrsel que les prêtres et les -poètes nommèrent jadis le Venusberg. L'Etoile de Wolfram, -elle-même, apparaissait au ciel léger de ce pays wagnérien. - -J'étais alors si enclin au péché qu'après m'être accoudé une fois -à la fenêtre occidentale, devant les tours de Luther, l'idée ne -me vint plus d'y retourner, même en songe. Le Venusberg m'attirait -à lui. - -Seul, de toutes les montagnes voisines qui, vêtues de sapins noirs -ou de prairies mouillées, dessinaient une robe sur la terre, -le Venusberg était nu, et tout à fait semblable au sein gonflé -d'une femme. Parfois les crépuscules rouges faisaient nager sur -lui les pourpres de la chair. Il palpitait; vraiment il semblait -vivre à certaines heures du soir, et alors on eût dit que la -Thuringe, comme une divinité couchée dans une tunique verte et -noire, laissait monter le sang de ses désirs jusqu'au sommet de sa -poitrine nue. - -Pendant de longues soirées je regardai, chaque jour, cette -transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin. -Je ne m'approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son -existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier -les réalités jusqu'au pur aspect de leur symbole et de rester à -la distance où l'œil n'est pas forcé de voir les choses telles -qu'elles sont. J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion -s'évanouît et ne reparût plus le jour où j'aurais touché du pied -le sol véritable de la montagne. - -Cependant, un matin, je me mis en route... - -Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de -ruisseaux verts; puis un sentier dans les champs. Je n'avais pas -levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus -tard, j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant. - - -Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres, -sans herbes, sans eaux; brûlé par un feu intérieur comme si la -malédiction légendaire continuait d'arrêter à sa base toutes les -verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le -sentier où je m'engageai était fait de cailloux et de lichens -morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre, -parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il -s'élevait jusqu'au sommet où une petite maison grise avait -été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres -violences du vent. - -J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur -le Venusberg! C'était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte, -assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j'avais faim. - -Les deux filles de l'aubergiste absent me servirent sur une -petite table un _Wiener Schnitzl_ qui était peut-être plus saxon -que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais en pleine -réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux -fenêtres, le carrelage fraîchement lavé, une lumineuse chambre à -coucher qu'on apercevait par une porte ouverte, tout acheva de -me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un -instant, hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient -des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la -damnation du pays. - -Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se retira discrètement, -et qu'aussitôt la seconde enfant eut un sourire d'invitation qui -prouvait son bon naturel; mais, dans les auberges allemandes, les -servantes ne voient guère de limites précises aux bontés que l'on -doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela -n'indique pas qu'elles aient pactisé dans l'ombre avec une déesse -maudite. - -Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon -allemand, bien que je le parlasse à peu près comme un nègre du -Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements -topographiques sur ce que j'ignorais du pays. Elle me les donna de -fort bonne grâce. - ---N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte. - ---Quelle grotte? - ---La Venushœhle. - ---Il y a une grotte de Vénus? - ---Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais -c'est la Venushœhle; il ne faut pas que vous redescendiez de la -montagne sans avoir visité la Venushœhle. - -Inquiet, et même presque jaloux, je voulus apprendre si beaucoup -d'étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul -m'avait secoué d'un frisson... - -La jeune fille répondit tristement: - ---Personne! Voyez-vous, la montagne n'est pas assez haute -pour tenter les ascensionnistes, et elle l'est trop pour les -promeneurs. Nous ne voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en -loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la -nuit; mais vous êtes le premier Français que j'aie vu depuis ma -naissance... - ---Où est le chemin de la grotte? - ---Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes. -Peut-être trouverez-vous à l'entrée un homme assis sur une pierre. -Ne faites pas attention à ce qu'il vous dira: c'est un fou. - - * * * * * - -Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du -Hœrselberg! mais alors le pays de Tannhäuser avait tout conservé -de sa terrible légende! - -... La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l'homme y était -aussi. - - -Petite, elliptique en hauteur, couronnée de ronces brunes et -fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la -montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique, -plus frappante encore que l'aspect charnel du Venusberg à -l'horizon... L'intérieur, où je plongeais du regard, était -obscur, étroit et bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses, -se partageaient le sol indistinct. Il devait être difficile d'y -pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel -charme incompréhensible m'attirait dans cette nuit humide... - - ---Où allez-vous? dit l'homme brusquement. - ---Au fond de la grotte... - ---Au fond de la grotte? mais il n'y a pas de fond, Monsieur. C'est -l'Ouverture de la Terre. - ---Bien, fis-je avec patience. Je n'irai pas loin... je sortirai -bientôt. - -Ses longues joues creuses s'empourprèrent. Il frappa sa canne du -poing. - ---Ah! vous sortirez bientôt! Ha! Ha! vous croyez qu'on peut entrer -là et en sortir à volonté! Vous prenez peut-être cette grotte pour -un but d'ascension ou pour une curiosité géologique? Êtes-vous -envoyé par une Agence Cook ou par un Musée d'histoire naturelle? -Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres -pour votre collection?... Vous pensez que vous allez découvrir -ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites -architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux! -Vous allez étudier la spéléologie de la Venushœhle! Ha! Ha! c'est -admirable! Mais vous êtes donc un fou comme les autres! Vous ne -comprenez donc pas! Vous ne _savez_ donc pas... que Vénus est là -toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes -que vous, puisque immortelles! - ---Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites; mais vous me -connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus -puisse me retenir d'entrer ici. - ---L'Enfer! cria-t-il. - ---Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu'elle -décerne. - -Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment: Vous ne me -comprenez pas du tout. Puis il se prit le front dans les mains et -continua de parler. - ---Hœrselberg! Hœllenberg plutôt[2]! ils arriveront jusqu'à toi -sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends -les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans -l'éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier! Ils auront -vécu leur vie solitaire rebelles à la grande loi divine, et ils -ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de -l'Épée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils -ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils -n'entendent point, ils ont des bouches et ils ne... Mon Dieu! ce -sont des fous! des fous! des fous! - -[Note 2: _Hœllenberg_: Montagne d'enfer.] - - -Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla: - ---Comment pouvez-vous rêver que le Venusberg puisse devenir un -motif de damnation, puisque _le Venusberg est l'Enfer lui-même_! - -Je fis un mouvement. - ---Hélas! gémit-il. Hélas! mon Dieu! (et ses mains descendaient de -ses yeux sur sa barbe). Hélas? serai-je le seul vivant à connaître -la Vérité, la Vérité, la Vérité.. Ce sera donc en vain que tous -les Patriarches auront placé Vénus en regard de Dieu comme son -antithèse effrayante, et personne n'aura su qu'elle était Satan? -Ce sera donc en vain que la tradition antique aura dépeint les -Satyres avec ces cornes, cette queue noire, ces jambes de bouc, -ces pieds fourchus: personne n'aura deviné qu'ils étaient les -Démons. Et quant aux flammes éternelles, personne au monde n'aura -compris qu'elles sont les milliards de femmes nues qui dansent -là... - -Il frappa la terre. - ---... là! sous nos pieds! - -Il tremblait jusqu'à la nuque. - - ---Depuis que l'homme pense, depuis que l'homme écrit et enseigne, -il dit, il répète, il crie qu'il n'est pire torture que d'aimer. -Comment n'a-t-il pas pressenti que dans le monde de l'éternelle -torture, cette torture-là seule lui serait infligée! Et quelle -autre imaginerait-il qui fût plus épouvantable! - - -Il prit alors une posture de voyant et sa main s'agita au milieu -de son regard: - ---Oui, dit-il, c'est là... c'est là... Du jour où nous ne serons -plus que des cadavres pourrissants et des âmes affolées d'effroi, -c'est là que nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous -les pécheurs, brûler de l'horrible feu qui est la Convoitise. -A chaque jour et à chaque heure nous désirerons, jusqu'à la -souffrance, des femmes plus belles que les femmes, et à l'instant -de la possession nous les verrons, comme sur terre, s'évanouir -en vaines fumées. Mais ce qui est ici un spasme, une transe, un -cri, un sanglot,--ce qui suffit à préparer la malédiction d'une -vie humaine par l'enfantement du souvenir futur,--sera là-bas -le perpétuel frisson, l'angoisse ininterrompue, le supplice des -années, et des siècles des siècles... Ah! Dieu!... Tel est le -destin qui m'attend. - - -Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Hochant la tête il -reprit, d'une voix affreusement altérée: - ---J'ai mal vécu, Monsieur; voici comment. - -«Je suis né de parents protestants, dans la montagne de la -Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia -sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et -noble. Pourtant dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder -une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai. -C'étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le -front trempé de sueur et les mâchoires tremblantes. Je croyais -rester pur en vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle -sur moi-même! Pour rester pur je me serais tué de ma main avant -d'accomplir le péché. Jamais ceux qui n'ont pas connu ces combats -nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du -corps, jamais ceux-là n'ont connu la douleur!--Et je luttais -ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre -Dieu!--Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers -le monde. Cette femme et moi nous nous étions juré de ne laisser -s'unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous, -supérieures. C'est de la sorte que peu à peu je me suis damné par -ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie; et désormais -_il n'est plus temps_ pour moi de suivre le droit chemin de ma -jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah! malheur aux vierges! car -l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur existence brève les -suppliciera justement dans l'infini des peines futures! - - * * * * * - -Il me saisit le bras: - ---Écoutez!... le soleil descend... Voici l'heure... Tous les soirs -je viens ici et doucement la Déesse chante... Elle m'appelle de -loin... elle m'attire... Je viens comme au jour de ma mort, comme -au jour de ma chute dans la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot. -_Elle va nous parler._ - -Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l'expression -de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu'il -disait vrai,--mais un frisson brusque m'enveloppa et je prêtai -l'oreille. - -C'était une sensation que je ne connaissais point. J'attendais, -non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision, -l'événement prédit par le fou. - -Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit où je me trouvais qu'à -celui d'un passant, qui, ayant vu l'éclair et connaissant la -distance de l'orage, attend le tonnerre céleste à une seconde -déterminée. - -Le temps qui me séparait du prodige diminua d'abord d'un quart, -puis de moitié, puis des trois quarts et à l'instant précis où -j'en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu'à nous -l'écho languissant d'une... Voix... - - Octobre 1896. - - - - -LA PERSIENNE - - -Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète, -cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me -marier. - -Votre question est plus affectueuse que le silence des autres, -où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n'ignore -pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et lorsqu'une jeune -fille riche ne se marie point, c'est toujours la faute de son -orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs: -suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger -ma vie, s'il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les -quatre. - -Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes. -C'est le mari, c'est l'homme, l'amant légal ou non, c'est lui -dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à -peine à s'éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d'une -sauvegarde... Ne devinez pas encore: mon histoire n'est pas celle -d'un amour malheureux; non, non, je n'ai jamais aimé; j'ai été -vieille trop tôt, un soir, à dix-sept ans... - -Écoutez-moi. Ce ne sera pas long. - -Au fait... peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un -événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses -joies futures. Il s'agit d'un fait-divers: vous en lisez de -semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis -même pas l'un des personnages du récit que je vais vous conter. -Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela -tient à ce que j'ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de -ma personne. Vous qui l'entendrez comme une anecdote, vous ne -sentirez rien de ce que j'ai senti. - - * * * * * - -Mlle N... posa le front sur sa main et commença ainsi, le -regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi: - ---Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil -hôtel particulier à l'ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple: ni -cour, ni communs; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue -calme comme une allée de forêt. - -Une nuit, en pleine été, il faisait, dans ma chambre, une chaleur -étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n'osais, -de peur de réveiller ma mère. Après une heure d'insomnie, je -me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand -escalier, jusqu'au salon du rez-de-chaussée. - -Ici... comprenez bien la disposition du salon. L'hôtel avait eu -autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu -à des constructeurs, la Ville en avait exproprié une partie pour -l'alignement. Une fenêtre du salon s'ouvrait donc sur un coin -sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne -pénétraient pas. - -En entrant dans la pièce, je vis qu'on n'avait pas fermé cette -fenêtre-là. Les persiennes seules étaient closes. Épuisée de -chaleur et presque suffocante, je montai sur l'appui, je me retins -du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je -respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne. - -C'est le dernier instant de plaisir sans mélange que j'aie eu dans -mon passé. - - -Je n'étais pas là depuis une minute lorsque, de l'autre côté, un -couple survint. - -L'homme entraînait la jeune fille dans ce coin d'ombre et de -secret. Lui, c'était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent -trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur -permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout -de suite. C'était une fille de quinze ans à qui ma mère avait -fait beaucoup de bien et qui venait d'un patronage où, plus d'une -fois, j'étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une -camisole grise et pas de corset (d'ailleurs elle en avait à peine -besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une -épingle au sommet de sa tête blonde. - -Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec -hâte. - ---Et ici? Veux-tu? - -Elle répondit pâlement: - ---Laissez-moi,... laissez-moi... - -Au ton de sa voix, on sentait qu'elle avait répété cette phrase -deux cents fois depuis le restaurant. - -L'homme reprit. - ---Voyons, ma gosse, tu m'as dit qu'oui; c'est oui. T'as pas deux -idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai?... On est bien -ici, pourquoi qu'tu veux pas? - ---Non... pas là... pas là... - ---Alors, où qu'tu veux? T'as pas le rond, moi non plus; je peux -pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu'aux fortifs, marche, -on en a pour une heure. - -Elle fit signe que non. L'homme devint nerveux. - ---Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non?... Parce que -si c'est non, tu sais, j'en ai d'autres... - -La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre -la persienne où j'étais appuyée que je sentais tous les sursauts -de ce pauvre jeune cœur bouleversé. - ---Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas -pour ça... Je ne sais pas comment dire, mais ce n'est pas ça, -l'amour... Je vous aime... parce que vous êtes doux, parce que -vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute -contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous -embrasser, oh! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le -temps! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous -savez, je ne veux pas... surtout avec vous... il me semble que ça -serait mal. - -L'homme haussa les épaules et se mit à jurer. - ---Ah! sacrée maboule de gonzesse... - -Beaucoup d'autres choses que je ne peux pas dire. - -Puis, tirant de son gilet un couteau... un couteau... mais un -couteau de boucher... quelque chose comme une épée, il planta cela -dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine et dit d'une voix -violente et basse: - ---Maintenant, c'est à nous deux. Si tu ressautes je te pique. - - -La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce... - -La rue était absolument déserte et le silence tellement pur, que -seul, le silence des champs est aussi calme. On n'entendait même -pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il? Peut-être deux -heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et -moi,--spectatrice atterrée. - -Si près de moi que j'aurais pu la toucher en étendant seulement -les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui -donnait presque de la vigueur. - -Elle s'était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés. -Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu'on lui maîtrisait -les bras, elle fermait ses jambes d'enfant, et dès qu'on lui -touchait les jupes, elle luttait avec les mains... Cela dura très -longtemps, plus que vous ne pouvez croire; mais, comme dans la -chanson grecque où, à la fin, Charon terrasse le berger,--à la -fin, elle fut vaincue. - -Alors, elle battit l'air de ses bras, s'accrocha à quelque chose -qui était planté dans la persienne... Elle ne savait pas quoi, la -pauvre enfant; elle ne savait plus que c'était un couteau, et, -avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore -celui qui la blessait horriblement, au corps et à l'âme, pour -jamais. - -Hélas! la chair humaine, ce n'est rien, c'est une boue molle et -fine qui cède au premier coup... Le couteau entra dans la gorge et -brilla de l'autre côté. - -Un jet de sang... - -(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d'où le sang -jaillit comme d'un cœur...) - -Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint -m'arroser la ceinture. - -L'homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une -bouche effrayante d'où ne sortait pas un soupir; mais, lorsqu'il -tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et -sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de -la rue, trois cris... trois cris d'horreur... - -Ah! ces hurlements à la mort! je n'ai jamais rien entendu de plus -épouvantable. - - * * * * * - -Ce qui se passa ensuite... peu vous importe, n'est-ce pas? Ma -mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant, -trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l'hôtel et me -découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge -d'un sang qu'elle crut d'abord le mien... ce n'est pas pour cette -partie du drame que je vous ai fait un tel récit. - -Le reste suffit au fond de mon souvenir. J'avais dix-sept ans. En -une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j'avais tout -appris d'elles, tous les secrets de la vie, de l'amour et de la -mort; et ce que les romans appellent le désir! et ce que c'est -qu'un homme amoureux! et ce que c'est aussi qu'un homme mort. - -Si le monde ignore pourquoi j'ai voulu vivre seule, vous, du -moins, cher ami, désormais vous le saurez. - - - - -L'IN-PLANO - -CONTE DE PAQUES - - -I - -Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa -forte serrure, la petite Cile ne sut pas d'abord si elle devait -rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de -la solitude. - -Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance, -on ne l'avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec -elle-même. Le soir elle s'endormait dans la chambre de sa mère, -qui ne voulait pas la quitter la nuit; le matin, elle travaillait -sous le regard de sa jeune gouvernante; l'après-midi, elle -devenait le centre charmant et l'objet aimé de toute la famille. -Dix personnes autour d'elle ne l'étonnaient point; mais elle ne -connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur. - -Et, cependant, elle était seule, tout à fait seule, pour deux -longues heures encore, elle n'en pouvait pas douter. - -Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de -sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. -La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en -province, où les avait appelés l'enterrement d'un parent. Le chef -et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils -en avaient le droit tous les dimanches, Mlle Cile était donc -restée sous la garde unique et peut-être un peu jeune, de sa -gouvernante madrilène, qui lui apprenait l'espagnol. - -Malheureusement, Señorita (comme l'appelait sa petite élève) -semblait avoir ses raisons d'aller se promener, elle aussi. Elle -était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, et -prête à pleurer. Cile l'aimait bien, et s'enquit de sa peine. -Alors, brusquement, Señorita lui dit qu'elle allait sortir, -qu'elle ne pouvait pas l'emmener, que dans deux heures, sans -faute, elle serait de retour; mais que pour rien au monde il ne -fallait le dire à Madame, et que Cile lui prouverait sa tendre -affection en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle ne -l'aurait été devant sa maîtresse. - -Cile promit, sans savoir ce qu'elle promettait puisque la solitude -et elle ne s'étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande -épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille -immobile, et les deux portes s'étaient refermées avant que Cile -eût rien compris à ce qui venait de lui arriver. - - -Mélancolique, elle s'assit doucement sur la chaise qui se -trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir. - -Tout le monde l'avait abandonnée. - -Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant et le lui répétaient -sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, -oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n'était restée là -pour avoir l'honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait -donc «ailleurs», et comment expliquer cela? Cile n'avait jamais -prévu la détresse d'une situation pareille. - -Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et -de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait -pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa -que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la -nuit, et rien n'est plus mystérieux que certains bouleversements -des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. -Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme -soudain des choses autour d'elle, Cile tremblait comme sous une -éclipse. - -Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier -tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus -facile: «Retour du théâtre», et elle voulut jouer. Mais l'éclat du -premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se -répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de -ne pas continuer. - -Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre: la grande cour -pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise -et de l'écurie composaient comme d'habitude le décor trop connu et -toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du -chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la -chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans -la buée blanchâtre:--Je m'ennuie. - - -Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite -cervelle. - -L'hôtel n'avait que trois étages, et tout le troisième était -occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En -vérité, elle n'imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux -régions supérieures: d'abord cette bibliothèque, et, ensuite, -le firmament. Qui l'empêchait d'explorer, pendant son heure -d'indépendance, la première et la plus tentante des zones qu'elle -ne connaissait point? Qui l'empêchait? Sa conscience? Non. Cile -avait beaucoup de conscience, mais seulement à l'égard des fautes -ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième -étage comme au premier elle était bien résolue à ne rien faire de -condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait -sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite -secrète... - -Un peu tremblante, elle monta. - -Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n'avaient jamais -posé leur semelle flexible, l'effrayait à la fois et l'intéressait -comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes. -Il y en eut vingt-huit jusqu'au sommet. Lorsqu'elle eut atteint la -rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de -fouler la cime du monde. - -Sur le palier, la double porte était restée entr'ouverte. Poussée -par l'enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l'ombre, -telle la porte du Mystère,--et Cile entra, sur la pointe du pied. - - -II - -Cette bibliothèque s'allongeait en forme de cathédrale, très -haute, très profonde et très sombre, avec des vitraux au-dessus -des rayons. Des multitudes de livres bruns (Cile pensa: plus -de dix millions de livres) couvraient les murs à droite et à -gauche, et même au fond, dans le lointain. Cile aimait beaucoup -les livres. Comme on devait s'amuser avec tant d'histoires! Sans -doute, elle pouvait bien se donner la permission d'en lire un peu. -D'abord on ne le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à -personne. Pourquoi le lui défendait-on? - -Seulement, l'embarras était grand de choisir un volume entre dix -millions. Lequel prendre? Le plus beau. Et le plus beau, c'était -le plus grand. Il se trouva que justement devant elle, tout en bas -du plus haut meuble, se dressait le dos noir et or d'un in-plano -gigantesque. - - -Oh! celui-là, par exemple, ce n'était pas un livre, bien sûr. On -ne faisait pas de livres pareils. - -Cile se rappela qu'on lui avait donné, autrefois, comme cadeau de -Noël, un grand jeu enfermé dans une boîte en forme de reliure. - ---Si c'était un jeu! se dit-elle. - -Et elle se pencha pour lire le titre. - -En majuscules dorées, le titre se lisait: - - HAGIOGRAPH - - HISPANOR - -Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice -étaient encore trop élémentaires pour qu'elle sût compléter la -phrase sous sa forme véritable: _Hagiographorum hispanorum opera -selectissima_. - -Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion: - ---Un hagiographe Hispanor... ça doit être un jeu mécanique. - - -Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux -mains l'énorme in-plano presque aussi grand qu'elle, le tira, fit -un effort qui tendit ses reins en arrière... Le volume, arraché -de sa place éternelle, glissa, bascula, oscilla et retomba tout -debout, sur la tranche. - -Cile respira largement, fière de sa force, et plus encore de son -audace; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde -charge. Toujours avec les deux mains, elle fit tourner le premier -plat sur ses gonds comme une porte sourde, et elle recula de -quelques pas. - - -L'obscurité augmentait autour d'elle. Le jour baissait, baissait -rapidement. Un long rayon, descendu d'un vitrail bleuâtre, -frappait le frontispice noir du livre qu'elle venait d'ouvrir. - -Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite, -devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d'une -main, et de l'autre un grand cœur qui dégouttait de sang. - -Cile, effrayée, recula encore. - - -Bientôt, il n'y eut plus rien d'éclairé dans la vaste salle, que -le fantôme triste et pâle de la Sainte; mais plus les alentours -s'obscurcissaient de noir, plus elle-même s'illuminait de blanc. - -Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux. - -Un souffle d'air venait du paysage animer les plis de ses -vêtements. - -Elle penchait la tête. - -Elle parla enfin. - ---Cécile... - -La pauvre petite, presque morte d'effroi, tomba sur les genoux. - ---Madame... dit-elle. - -Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos, -qu'il fallait dire «ma sœur» à toutes les religieuses, elle -murmura poliment: - ---Ma Sainte... - -L'apparition répondit: - ---Ne crains pas. - ---Oh! je n'ai pas peur, dit Cile, toute blanche, mais je suis bien -intimidée... Pardonnez-moi, ma Sainte. - -Tout en parlant, elle considérait le costume flottant de -l'immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans -les sandales, et, par-dessus toute la stature, le vaste manteau -blanc comme une lumière. - ---Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis-je pour toi? -As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt, à me demander? - -Cile s'enhardit: - ---Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je -voudrais savoir! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du -ciel. - ---Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas -une de plus. Je t'écoute. Et je te répondrai, mon enfant. - - -Tout de suite, l'enfant posa la première: - ---Pourquoi me défend-on de venir ici? - -La Sainte lentement répondit: - ---Parce que les poutres, et les planches, et les feuilles, et les -gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches -et les feuilles et les fleurs de l'Arbre de la Science du Bien et -du Mal. - ---La Science du Bien et du Mal, répéta l'enfant. Qu'est-ce que -c'est? - ---C'est la connaissance de la vie. - ---La Vie... répéta-t-elle encore. Oh! qu'est-ce que sera ma vie? - -La Sainte frissonna imperceptiblement. - ---Ce serait ta dernière question, petite Cile, réfléchis bien! -N'aimerais-tu pas mieux m'en poser une autre? - -Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait: - ---Non! non! c'est tout ce que je veux savoir. - ---Si je te réponds, tu regretteras de m'avoir interrogée. - -Cile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d'une voix très douce: - ---Ma Sainte, répondez-moi, vous me l'avez promis. - - -Alors l'apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand -cœur de pourpre, et les gouttes de sang se mirent à tomber, -d'abord une à une, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des -sanglots. - ---Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta -vie, savoir comment... de quel côté... sous quelle forme... -et les circonstances... A quoi bon? Toutes les vies humaines -sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie, -elle sera la Vie... Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis -d'illusion et d'espoirs: ton illusion s'évanouira; tous tes -espoirs seront fauchés; jamais! jamais tu n'obtiendras ni de -conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires, -ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d'une -poursuite insensée; tu le verras partout à portée de la main, et -toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre, -et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te -croiras mourir... Tu mourras cent fois avec tes cent rêves; ton -dernier jour n'est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre. - - -Un flot de sang ruissela du cœur suspendu. - - ---Écoute-moi bien... Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange, -inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui -le prendra pour le bonheur, et plus il t'aura promis d'allégresse, -plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet -d'horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il -mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne -peux pas les imaginer... - - -Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge -en ruisselait toujours. - - ---Écoute-moi encore... Tu seras mère. Ah! cette fois tu croiras -vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton -enfant! Ton enfant! Comme tu le désireras! Quel avenir enchanté tu -rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras! Mais du jour où -Dieu te l'aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur -tes joues. Douleurs horribles pour l'obtenir, efforts et peines -de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s'il est -malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il -te l'a donné. Alors tu connaîtras que le malheur monte comme une -marée à l'assaut de la vie humaine, et sans cesse, d'année en -année, grossit ses vagues de sanglots. - - -Le cœur s'élargissait tel qu'un soleil du soir. On ne voyait -presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui. - - ---Enfin, reprit la Sainte, fais le compte aujourd'hui de tous -ceux que tu aimes et sache que pas un d'eux ne sera près de ton -chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un -monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l'un -après l'autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés -disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère -expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour -toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne, -entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne -filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son -front... - ---Ah!!! - -Cile, au dernier degré de l'épouvante, criait, pleurait, tendait -les mains... - ---Non... non... ma Sainte... non... ne me dites pas... - -Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière; -mais à travers la vision impondérable, elle toucha l'énorme -in-plano toujours debout sur sa tranche... Le volume chancela en -arrière, s'abattit de toute sa hauteur et son bruit formidable -tonna dans la voûte retentissante, pendant qu'au sein du nuage de -poussière bleuâtre s'effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus. - - -Au même instant la porte s'ouvrait... Brusquement quatorze jets de -foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix -de son père crier sur un ton de fureur qu'elle ne lui avait jamais -connu: - ---Cécile! méchante enfant! c'est ici que je te trouve! - -Ah! la pauvre petite n'était guère en état de répondre. Elle -écouta la colère paternelle avec une espèce d'égarement; elle vit -dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et -dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher. - - -III - ---Je veux mourir tout de suite, tout de suite; je veux mourir tout -de suite... répétait-elle. - -Le père inquiet, s'approcha, la releva, la prit sur ses genoux, -l'interrogea. Que s'était-il passé? Qu'est-ce que tout cela -signifiait? Pourquoi était-elle entrée là? et pourquoi ces cris de -désespoir? Mais Cile ne voulait pas répondre. Cile ne voulait plus -que mourir. - - -Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine. -Elle pleurait, la tête perdue sur l'épaule de son père, qui la -berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit -la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée -comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs -dernières paroles. - -Son père l'écoutait parler. Il ne voulait montrer qu'une émotion -souriante; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put -s'empêcher d'avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la -petite lorsqu'elle eut achevé son récit... - -Alors il l'embrassa de plus près. Ses deux larges mains -affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde -inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse: - ---Mon enfant... mon petit... console-toi... Tu as été punie, tu -le vois, parce que tu m'avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux -petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur -la vie certaines choses qu'elles n'ont pas besoin de savoir... - -Il reprit après une hésitation: - ---... et qui ne sont pas vraies. - -Cile leva ses yeux d'enfant grave: - ---Pas vraies?... Comment, pas vraies?... Ce que m'a dit la Sainte -n'est pas vrai? - ---La Sainte a voulu t'effrayer, pour ta pénitence, ma chérie; mais -la vie est tout le contraire du tableau qu'elle t'en a fait. La -vie est belle... La vie est douce... La vie est bonne... Tout est -bonheur. - -Et, de nouveau, il s'efforça de sourire. - - -L'enfant le regarda longtemps... puis elle le serra de toute sa -force, en tremblant de la tête aux pieds. - - - - -TABLE - - - L'HOMME DE POURPRE 1 - - DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT 55 - - UNE VOLUPTÉ NOUVELLE 73 - - ESCALE EN RADE DE NEMOURS 107 - - LA FAUSSE ESTHER 123 - - LA CONFESSION DE Mlle X 161 - - L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE DE MADAME - ESQUOLLIER 181 - - UNE ASCENSION AU VENUSBERG 205 - - LA PERSIENNE 223 - - L'IN-PLANO 235 - - -IMPRIMÉ - -PAR - -PHILIPPE RENOUARD - -19, rue des Saints-Pères - -PARIS - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Sanguines, by Pierre Louÿs - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANGUINES *** - -***** This file should be named 51725-0.txt or 51725-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/7/2/51725/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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