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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les révélées - -Author: Michel Corday - -Release Date: April 9, 2016 [EBook #51703] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉVÉLÉES *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - LES RÉVÉLÉES - - - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - à 3 fr. 50 le volume. - - =Vénus ou les deux risques= 1 vol. - =Les Embrasés= 1 vol. - =Sésame ou la Maternité consentie= 1 vol. - =Les Frères Jolidan= 1 vol. - =Les Demi-Fous= 1 vol. - =La Mémoire du cœur= 1 vol. - =Monsieur, Madame et l’Auto= 1 vol. - =Mariage de demain= 1 vol. - =Plaisirs d’Auto= 1 vol. - - - CHEZ GARNIER FRÈRES - - =Mariés jeunes.= - =Confession d’un enfant du Siège.= - =Scènes de la vie conjugale.= - =Scènes de la vie d’officier.= - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE: - - _10 exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande._ - - - Paris—L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.—1679. - - - - - MICHEL CORDAY - - - LES - - RÉVÉLÉES - - - — ROMAN — - - ...C’est le plaisir qu’elle aime; - L’homme est rude et le prend sans savoir le donner. - - ALFRED DE VIGNY. - - - CINQUIÈME MILLE - - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1909 - - - - - Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays - - Published July 10 1909. - Privilege of Copyright in the United States reserved under the Act - approved march 3 1905 by MICHEL CORDAY. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - CHAPITRE I. Page 1 - - II. 35 - - III. 71 - - IV. 85 - - V. 125 - - VI. 157 - - VII. 169 - - VIII. 205 - - IX. 231 - - - - - LES RÉVÉLÉES - - - - -I - - -—On peut entrer?... Ah! Elle est encore couchée, la petite loche ... -Bonjour, mon amour, bonjour ma vieille Lucette ... - -Zonzon—un diminutif de Suzon—se penchait à la porte entr’ouverte. -En longue chemise, la gorge épanouie crevant la dentelle, la face -brillante parmi ses cheveux qui la coiffaient d’un gros bonnet de -fourrure châtain, les pieds nus dans des sandales rouges, la jeune -femme courut au lit de sa sœur. - -Elle était royale et claire, la chambre de Lucette. Royale par ses -dimensions, par ses lignes, par le style de ses meubles et de ses -panneaux, d’un Louis XVI fleuri, laqué blanc. Claire de toutes ces -neigeuses sculptures, des miroirs à biseaux, des tentures délicates -et tendres, des bibelots de Saxe et d’argent, toute une fraîcheur -scintillante qu’exagérait encore la folle lumière du matin de juin. -Lucette, qui s’apercevait dans les glaces, semblait perdue, parmi ses -cheveux noirs répandus sur l’oreiller, dans le vaste lit de milieu -exhaussé de deux marches, à la façon d’un trône. - -Quand les deux sœurs se furent câlinement embrassées. - -—J’ouvre une fenêtre, n’est-ce pas? dit Zonzon. - -Et, sans plus attendre, elle se dirigea, dans son léger costume, vers -l’une des deux croisées. Craintive, un peu choquée, Lucette reprocha: - -—Oh!... Si on te voyait ... - -Zonzon répliqua, en ouvrant tout grand: - -—Eh bien, «on» ne s’embêterait pas. - -Puis, accoudée à la barre: - -—Bon Dieu que c’est beau ... - -Prolongeant la terrasse du château, un parterre géant s’ouvrait une -trouée à travers le parc, déroulait en pente douce sa tapisserie de -fleurs jusqu’aux peupliers de la vallée. Les lointains, les bois, les -ombres étaient baignés d’une brume bleue et dorée, à croire qu’il -pleuvait de l’azur en même temps que de la lumière. Un de ces matins où -il semble vraiment que le ciel soit descendu sur la terre. - -Quittant la fenêtre, Zonzon s’assit au bord du lit, en amazone. - -—Tout à l’heure, quand j’ai découvert cette vue, de ma chambre, ça -m’a fichu un coup. J’ai failli crier toute seule. Voilà ce qu’il y a -d’épatant dans l’arrivée de nuit: c’est la surprise du matin. Oh, déjà, -rien que le temps de passer de l’auto dans l’ascenseur, d’entrevoir -aux lumières le vestibule en cathédrale, vieux chêne et marbre blanc, -j’avais reconnu la main de papa ... fichtre! - -C’était, en effet, leur père, l’architecte René Savourette, qui avait -restauré le château des Barres pour le compte du propriétaire actuel, -le gros entrepreneur Duclos, un de ses camarades d’enfance, récemment -retrouvé. Les travaux touchant à leur fin, Duclos avait invité -l’architecte et sa famille à passer quelques semaines sous son toit. -Mais Zonzon, qui exerçait depuis peu la médecine à Paris, n’avait pu -s’échapper que la veille, et pour un seul jour. - -—Figure-toi, reprit-elle, que j’ai failli ne pas venir du tout. A -neuf heures, hier soir, j’étais encore chez des clients—un petit -ménage d’officiers—dont le gosse faisait de la diphtérie. Les pauvres -gens! Ils n’en menaient pas large ... Mais quand le sérum a commencé -d’agir—j’en avais pris du tout frais à l’Institut Pasteur—quand leur -mioche s’est mis à respirer, à renaître ... Ah! Si tu les avais vus! -Sur le pas de la porte, le lieutenant me serrait les mains à me coller -les doigts. Et il bafouillait: «Merci, monsieur ... Merci, monsieur ...» - -Zonzon, le menton à la gorge, les paupières baissées, s’examina avec -une malicieuse complaisance: - -—Hein? Tout de même, fallait-il qu’il soit ému, pour s’y tromper! - -—Oh! Zonzon ... soupira Lucette. - -Mais déjà la jeune femme poursuivait: - -—Enfin, je me décolle les doigts, je me sauve, je touche chez moi, -j’arrive à la gare, j’avale un sandwich, un bock, je saute dans le -train, je trouve l’auto à Sens, et me voilà ... - -Le torse cambré, les bras étendus en croix, la tête en arrière et la -face heureuse, elle s’étira: - -—Ah! C’est amusant, la vie pleine, la vie bien tassée, où l’on empile -tant qu’on peut de l’utile et de l’agréable. - -Puis, se rapprochant, les mains enlacées à celles de Lucette: - -—Mais toi, toi ... C’est à toi de raconter. Depuis quinze jours ... -Cette nuit, tu dormais si bien. Je n’ai pas voulu te réveiller. Et tes -petits bouts de lettres, tes petits coups de téléphone ne m’ont pas -appris grand’chose. Je trouve même qu’elles devenaient de plus en plus -courtes, tes communications. Pas d’anicroche? Tu ne me caches rien? - -Lucette s’était à demi soulevée, un coude dans l’oreiller. Et posant -une main sur le bras de sa sœur, elle dit, résolue: - -—Si, Zonzon. Je t’attendais. Moi aussi, j’ai voulu te laisser dormir. -Mais j’ai un service à te demander. Tu pars toujours ce soir? - -—Faut bien. - -—Eh bien, emmène-moi. - -D’un élan, Zonzon fut contre Lucette: - -—T’emmener? Mais qu’est-ce qu’il y a? Rien de grave, j’espère? - -Les paupières closes, la jeune fille agita la tête: - -—Non, non, rien de grave. - -—Alors, quoi? Tu te rases, dans ce castel? - -—Ne me demande rien, supplia Lucette. Emmène-moi, voilà tout. - -Et de son bras, à hauteur de ses yeux, elle se barrait la face. Zonzon -s’était reculée légèrement: - -—Je veux bien, moi. Pardi, ce ne serait pas la première fois que tu -passerais quelques jours chez moi. Mais je ne serais tout de même pas -fâchée de savoir pourquoi je t’enlève. Je veux bien marcher, mais je -n’aime pas marcher sans savoir où je vais. Allons, explique. Pourquoi -veux-tu partir? - -Lucette s’entêtait, confuse et farouche: - -—Parce que ... - -Zonzon haussa ses rondes épaules sous leur étroite épaulette de -dentelle: - -—Ah! Toujours la même! Toujours fermée, toujours bouclée ... Dire -qu’il m’a fallu chaque fois te cambrioler tes petits secrets! Tiens, -tu me fais bouillir. Mais tu ne devrais pas en avoir pour moi, des -secrets. Tu as beau aller sur tes vingt-deux ans, j’en ai toujours -huit de plus que toi. Tu es toujours un peu ma petite, ma mioche. Tu -sais bien que si je te presse, ce n’est pas par curiosité. C’est par -intérêt, par tendresse. Voyons, voyons, Lucette. Personne ne t’écoutera -mieux. Personne ne jasera moins. Et puis, c’est si bon de se débrider, -de s’ouvrir. Allons, va ... - -Inclinée sur Lucette, elle la dominait, essayait de la pénétrer. Ainsi -rapprochées, elles apparaissaient à la fois pareilles et différentes. -Et la lumineuse figure de Zonzon semblait penchée sur une eau profonde, -qui lui eût renvoyé en reflet sa propre image, assombrie et mystérieuse. - -A demi vaincue, Lucette murmura: - -—J’ai peur que tu te moques ... - -—Allons donc! Tu sais bien que non. - -—Eh bien, je veux partir avant de ... m’attacher à quelqu’un ... A -quelqu’un que je ne peux pas épouser. - -—Qui? qui? - -—Paul Duclos. - -Zonzon la pressait, avide: - -—Tu t’es emballée sur le fils Duclos? Et lui, de son côté? - -Mais Lucette s’était refermée. Elle roulait lentement sa tête sur -l’oreiller: - -—Qu’est-ce que ça peut faire? Qu’importe? - -—Enfin, que s’est-il passé entre vous? - -Tout de suite la jeune fille se révolta: - -—Mais rien! - -—Alors, comme il est fils unique, comme le père Duclos a je ne sais -combien de millions, comme nous n’avons pas un fifrelin de dot, tu ne -veux pas courir la chance? Dis, dis, c’est ça. - -Lucette avait conscience de cette réserve, de cette pudeur ombrageuse -qui la retenaient de dévoiler sa vie la plus intime, les mouvements de -son cœur. Mais sa sœur était sa grande amie, son guide. Cette fois, -elle se libéra. Et, avec une violence concentrée: - -—Oui, c’est cela. Je ne veux pas courir le risque d’un refus. D’abord -parce que je ne veux pas passer pour une coquette, pour une intrigante. -Si M. Paul s’avisait de vouloir m’épouser,—et vraiment j’ignore tout -de ses intentions,—il se heurterait sans doute à son père. Et je les -aurais, malgré moi, dressés l’un contre l’autre ... - -—Mais, remarqua Zonzon, le papa Duclos aime son fils. Il n’a plus que -lui au monde. - -—Raison de plus pour qu’il lui souhaite un mariage éclatant. -D’ailleurs, il me fait peur, ce M. Duclos. Il est si âpre, si rude -d’aspect et d’esprit. Il n’envisage rien qu’au point de vue des -affaires. Il n’a qu’une phrase à la bouche: «Est-ce une bonne affaire?» -Et marier son «garçon», comme il dit, à la fille de son architecte, tu -penses si ce serait la bonne affaire! - -—Il n’est peut-être pas si terrible qu’il en a l’air. - -Mais Lucette n’écoutait plus: - -—Et puis, vois-tu, Zonzon, j’ai peur de souffrir. Ce que je veux -éviter surtout, c’est le risque d’une déconvenue. Je veux fuir pendant -qu’il en est temps encore, avant de m’attacher, avant d’avoir trop mal -... Tu vois, ce n’est plus du scrupule, c’est de la prudence. - -—Ne te fais donc pas moins chic que tu n’es. - -Très émue, la riante Zonzon. Ses larges yeux bruns s’attendrissaient. -Elle avait un sens trop exact de la vie et de son temps pour ne point -sentir l’étroite servitude de l’argent et pour ne point admirer -l’élégance et la grâce des sentiments qui s’en affranchissent. - -Elle reprit: - -—Papa, maman ne savent pas que tu veux partir? - -—Je n’aurais jamais osé leur avouer mes raisons. Et puis, à quoi -bon? Papa partagerait mes scrupules. Il s’affolerait à l’idée d’être -soupçonné d’une arrière-pensée d’intérêt. Et quant à maman, elle se -retrancherait derrière lui, comme toujours. - -—Oui, dit Zonzon, je connais la phrase: «En as-tu parlé à ton père?» - -—Mieux vaut les laisser tranquilles, en sécurité. Je n’ai pas besoin -d’eux. Tu es là. - -Et elle se pressa contre sa grande, qui lui rendit sa caresse. Zonzon -couvrait Lucette d’une tendresse vigilante. Non point seulement parce -qu’elles étaient sœurs. Que de sœurs se supportent sans se chérir! Mais -parce qu’elle la protégeait, la savait plus fragile, plus complexe, -plus flexible qu’elle-même. Si les fleurs pensent et sentent, le beau -rosier épanoui doit aimer de la sorte le liseron qui s’enroule à sa -tige. - -—Alors, conclut Lucette, c’est convenu, n’est-ce pas, tu m’emmènes? Je -n’annonce pas un départ définitif. Nous devions rester ici encore une -huitaine. Une fois partie, j’ajournerai mon retour. Nous prendrons un -prétexte quelconque. Tu as besoin de moi pour ton dispensaire. Ou bien -un essayage pressant. - -Zonzon sourit: - -—Je choisis l’essayage. C’est plus sérieux. - -—Il ne faut pas rire, Zonzon, dit Lucette. J’ai du chagrin. - -L’aînée la pressa: - -—Ah ça! voyons, tu l’aimes donc déjà? Et lui? - -Mais elle se déroba encore: - -—Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même. Je ne -veux pas savoir. Je veux partir. - -Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix passionnée: - -—Ah! Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement ... -Emmène-moi, Zonzon, emmène-moi ... - -Que faire, au mieux du bonheur de Lucette? Car cela seul importait. -Zonzon réfléchit. Par nature et par métier, elle avait le jugement -prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée! Partir. -Pourquoi pas? Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il l’oubliait -sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en détachât au plus -vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de l’absence achèverait de -l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le jetterait à la poursuite -de la fugitive par-dessus tous les obstacles. Et si, en dehors de son -énorme fortune, il était réellement digne d’épouser Lucette, il lui -apporterait alors la plus grande chance de bonheur au monde: un mutuel -amour sans entrave, ni souci. - -Et Zonzon prononça délibérément: - -—Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. Je t’enlève. - - * * * * * - -En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction. Lucette -voudrait que cette dernière journée au château des Barres fût déjà -achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui souhaite -éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle voudrait arrêter -la fuite des heures, isoler, déguster chaque minute, chaque seconde, -comme on tâche de garder au palais la saveur d’un sorbet qu’on sent -fondre dans sa bouche. Ce royal domaine qu’elle ne reverra plus, elle -voudrait l’inscrire, le fixer dans sa mémoire, l’emporter en elle-même. -Et toute la matinée, en guidant sa sœur à travers les salles et les -jardins, parmi la folle fête de lumière, elle butine, par tous ses sens -éveillés et tendus, les souvenirs. - -Quinze jours! A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château? Tour à -tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et qu’elle ne l’ait -jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis quinze jours à cette -table, dans cette salle à manger d’une solennité d’église, habillée de -bois anciens, noirs et luisants, trouée d’une cheminée féodale dont la -hotte se heurte aux caissons du plafond? Quinze jours qu’à chaque repas -elle contemple en coin, sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable -voisin M. Duclos, sa solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face -de granit, ses yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours -qu’elle l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée -sur les chantiers: - -—Revenez-y donc, M’ame Savourette. - -Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux roulis des -épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le regard gourmand: - -—Oh! M. Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu ... - -Et lui, lui ... Il est assis face à son père, devant elle. Oh! Elle -voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins. N’a-t-il -pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure—deux ans de fouilles -au dur soleil—un petit air levantin? On s’imprègne des pays qu’on -habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire, on dirait un -personnage des _Mille et une Nuits_, habillé chez le bon tailleur. -Et quelle singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au -plafond. Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant -de parler? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop -bossué ... Allons donc! Elle ment. Il est parfait. Et maudissant son -blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et courir lui -demander pardon. - -L’après-midi. Que d’heures légères—si légères qu’elles ne laissaient -pas de traces dans le souvenir—passées dans le parc, autour de ce -petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les matériaux et d’après les -plans rapportés par M. Paul. Chaque jour on en suivait les progrès. -On tirait de leurs caisses les briques vernissées, les faïences, les -mosaïques dont devait se revêtir cette reconstitution charmante. Hélas! -Lucette ne la verrait pas achevée ... - -Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour d’une -allée. Les Turquois. Car le village de Brûlon ne s’enorgueillit pas -seulement de son royal château des Barres. Il possède aussi son homme -célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui s’y retire pendant les -mois d’été. Les gens du pays ne connaissent guère ses pièces, libres -et violentes. Mais ils voient son portrait dans les feuilles et les -magazines, sa face de joyeux vivant, crépue et lippue. M. Duclos -fait grand accueil à son voisin. Mais Lucette n’aime ni son jovial -sans-gêne, ni sa réputation libertine. Et à chaque visite, elle -s’étonne de ce regard tendre, admiratif, fidèle, dont le suit sa femme, -si différente de lui, si grave, si contenue, d’une grâce si souveraine, -d’une si belle allure ailée. Bah! Encore des gens qu’elle ne reverra -plus ... - -Un domestique apporte des sodas. M. Paul raconte son goût inné -d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant -allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans -le commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers -d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie: exhumer -Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas pour -venger l’enlèvement de sa femme Hélène! Et sous la ville de Pâris et -de Priam, il avait découvert six autres cités superposées! Ainsi, sept -civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le chant d’Homère -nous a gardé le souvenir ... - -Turquois appuie d’un gros rire: - -—En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il? Une histoire de -femme! - -Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette, l’isole: - -—Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de siège, une -femme enlevée? - -Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur le -mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au cher -tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais. Quelle -ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage! Mais elle y -prend un amer plaisir, une joie de mortification. Furieuse contre le -destin, elle s’en venge sur elle-même. - -L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour du petit -temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques couchées sur -des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On dirait de grands -enfants occupés à un gigantesque jeu de patience. Comme tout ce monde -est joyeux, insouciant! Ils ne devinent donc pas, ni les uns ni les -autres, qu’un drame se joue, tout près d’eux, dans un petit cœur? Ah! -Quelle plaisanterie, cette mystérieuse télépathie qui devrait avertir -notre entourage de notre chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos -proches! Lucette est presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle, -qu’on ne soit pas influencé par sa peine secrète. Et, en même temps, -pour rien au monde, elle ne l’avouerait. - -Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de pressentir -la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa sœur à -Paris—décidément elle invoque la nécessité d’un essayage—c’est à -peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques. Maman, qui, souriante et -placide, le suit du creux de son fauteuil, demande seulement: - -—Tu l’as dit à ton père? - -Et M. Savourette ne s’émeut guère. Il l’aime pourtant bien, sa -fillette. Mais voilà: il détaille les fresques à M^{me} Turquois. Et -il est resté d’une si fine galanterie, d’un si joli empressement près -des femmes, qu’il est tout à son inoffensive habitude de briller et de -plaire. Il tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil -cambré à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait: - -—Ah! ah!... Et tu nous reviens bientôt, surtout? - -M. Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa minutieuse -besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues et fougueuses -qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui, soutane troussée, -jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on qu’il a vingt-sept ans? - -Pourtant, il a entendu, se redresse, s’exclame, la face changée: - -—Comment? Vous partez, Mademoiselle? Mais pour une seule journée, -n’est-ce pas? - -S’il savait! Précipitamment, elle répond: - -—Oui, oui ... - -Mais que c’est dur, de dissimuler jusqu’au soir, jusqu’au moment où -l’auto vient ranger le perron dans la clarté des deux gros lampadaires. - -Qu’ils sont pénibles, ces adieux qu’elle seule sait être définitifs. -Et aussi, quelle amère volupté de se sentir enfin dans la nuit, de -s’abattre sur la tiède et solide poitrine de Zonzon et là, de se -détendre, de sangloter: - -—Oh! ma chérie, j’ai tant de chagrin, si tu savais, tant de chagrin ... - - * * * * * - -Toute la matinée du lendemain, Paul Duclos erra du parc au château. -Impatient, fébrile, il était incapable de tenir en place. Certainement, -elle rentrerait le soir même. Mais que c’est long, tout un jour! Il -aurait voulu perdre la sensation du temps, de l’attente. - -A tous les tournants d’allée, au seuil de toutes les pièces, elle lui -apparaissait, en visions qui lui heurtaient le cœur. L’hallucination -était si vive, qu’il en aurait crié, qu’il en aurait tendu les bras en -avant. C’était sa silhouette à la fois ferme et menue, sous l’écharpe -claire, sa nette petite figure nacrée parmi les ondes animées de la -brune chevelure, le regard chaud sous l’arcade profonde, les pétales -rouges des lèvres. C’était son enjouement contenu, son éclat chatoyant, -précis, son geste harmonieux et sobre, toute une grâce de petit coffret -clos et ciselé. Le pur joyau ... - -Là, contre cette porte rustique qui s’ouvrait sur l’Yonne, ils avaient -ensemble déchiffré les dates des crues, gravées dans la pierre du -montant. A ce rond-point, tandis qu’il la tenait devant l’objectif de -son instantané, elle lui avait demandé: «Faut-il bouger?» Et il lui -avait répondu avec une douceur voulue, une intention dans la voix: -«Oui, il faut venir à moi.» Audace dont il s’effarait, car son ardeur -timide n’avait jamais osé risquer d’aveu. - -Autour du petit temple, que d’heureux moments! Mais aussi, quelles -minutes cruelles, la veille, quand cette brute de Turquois l’avait -isolée, chambrée. Oh! il avait su dissimuler. Mais, incapable -d’écouter, de répondre, il épiait, seconde à seconde, la fin de -l’odieux tête-à-tête, soulevé d’une frénétique envie de bondir, -d’incendier le domaine, de faire crouler le ciel, pour que ce butor -cessât de lui parler ainsi sur la bouche! Et, attendri soudain, il -regrettait même ce moment-là. Au moins, elle était présente ... - -Mais, sans doute, elle allait téléphoner son retour. A quoi -songeait-il, de s’éloigner de la maison? Il grimpa le parterre au -pas de course. Dans le grand salon, un livre qu’elle avait commencé -traînait sur la table. Il emporta la fleur qu’elle y avait laissée en -guise de signet. A table, il trouva des prétextes pour parler d’elle, -pour prononcer, pour entendre son nom. L’après-midi se traîna. Il -essayait de s’absorber dans la lecture des journaux, espérait gagner -ainsi une demi-heure, tirait sa montre: il avait usé cinq minutes. - -Au dîner, pas de nouvelles encore. Il s’enhardit à interroger M^{me} -Savourette. Elle répondit paisiblement qu’on aurait sans doute une -lettre le lendemain matin. Et tout à coup, il s’indigna de la placidité -de cette dame confite en béatitude, de son air de pigeonne heureuse. - -Et ce M. Savourette! Un charmeur, un artiste, certes. Mais n’aurait-il -pas dû se soucier un peu de sa fille, au lieu de tourner l’anecdote et -de filer le trait, en lançant ses manchettes à l’assaut? Évidemment, -ils étaient habitués. De bonne heure, ils avaient laissé les deux -sœurs sortir et voyager seules. - -Même, l’aînée s’était affranchie, avait fait sa vie, de son côté. Mais, -que diable, on n’a pas cette sérénité! - -Il ne s’endormit qu’à l’aube et dans l’appréhension du réveil. Et, en -effet, ce deuxième jour s’annonça terrible. D’un mot à sa mère, la -jeune fille s’excusait de retarder son retour. Aussitôt, l’appréhension -le traversa qu’elle ne reviendrait pas. Car nos pressentiments ne sont -faits que de nos craintes. - -Comme la veille, il traîna son impatience et son inquiétude au long -des allées. Parfois, dans sa détresse croissante, il l’appelait, d’une -voix suppliante et sanglotante: «Lucette! Lucette!» Il semble toujours -que ce qu’on appelle va répondre. Et le nom aimé, aux lèvres des amants -lointains, possède un pouvoir mystérieux, invisible hostie où se -réalise la présence, verbe qui se fait chair ... - -Malgré le ciel admirable, jardin, maison, tout lui paraissait morne et -désolé. Il songeait aux antiques cités exhumées qu’il avait parcourues, -deux fois mortes, parce que leurs pierres gardent l’empreinte de la vie -qu’elles ont contenue. Oui, elle était la parure et la vie du domaine, -la force inconnue qui anime les choses. Elle partie, tout retombait à -la mort. Comme elle lui manquait! Comme elle lui manquait! - -Et, le troisième jour, M^{me} Savourette annonça tranquillement que -Lucette, retenue à Paris, demeurerait chez sa sœur, qu’à son grand -regret elle renonçait à revenir aux Barres. Il crut que le château -s’effondrait sur sa tête. Elle ne reviendrait pas! Pourquoi? Il n’était -pas dupe des futiles raisons qu’elle donnait. Quelqu’un, quelque chose -lui avait-il déplu? Bien qu’ils n’eussent pas échangé de paroles -tendres, il avait bien cru sentir entre eux de l’entente, de l’accord, -de la sympathie, au sens profond du mot ... Alors? Ah! Qu’importait! -Il l’aimait. Il l’aimait. Il en prenait violemment conscience devant -ce vide, cette dévastation que son départ laissait autour de lui, en -lui. Elle lui était nécessaire. Il étouffait, dans une sorte d’asphyxie -morale, quelque chose d’intolérable et d’affreux comme l’agonie du -matelot au fond du sous-marin sombré. Il voulait de l’air, de la vie. -Il la voulait. - -Elle est émouvante et presque auguste, cette invasion de l’amour chez -l’homme en pleine possession de lui-même. Quelques aventures sans -durée ni profondeur, de la passade d’étudiant à la piètre intrigue -mondaine, ont déçu sa soif d’idéal, ébranlé sa foi dans la passion -vraie. Il doute. Et soudain, le hasard admirable se réalise. Il se sent -un être privilégié, le centre d’un miracle. Il ne se reconnaît plus. -Sa sensibilité s’accroît et le prolonge. Il perçoit des nuances, des -parfums, des harmonies qu’il ignorait la veille. Le bonheur le féconde. -Il s’épanouit et se pavoise. L’arbre nu s’habille de fleurs, le voilier -prend la mer et se couvre de toile. Il devient une de ces grandes -forces de désir et d’attraction qui mènent à la nature. Il se mêle à -l’univers et le porte en lui. - -Chez Paul Duclos, tout préparait, tout favorisait cette métamorphose. -Son père, prématurément veuf, absorbé par ses énormes travaux, -se sachant rude et presque inculte, l’avait confié à l’éducation -religieuse, seule capable, à son avis, de remplacer l’influence -maternelle et l’atmosphère du foyer. Et plus tard, ses recherches, ses -voyages, tout en excitant en lui le goût et la curiosité de la vie, -l’avaient sauvé de cette oisiveté facile, de cette vaine existence où -les meilleurs se diminuent, où l’ardeur se détend, la fraîcheur se fane. - -Il se jeta donc fougueusement dans l’avenir. Il dissiperait le -malentendu qui, seul, pouvait expliquer la fuite de la jeune fille. -Il la rattraperait. Elle serait sa femme, si elle y consentait. De -son côté, il était libre. Nul obstacle entre eux. Oui, c’est vrai, il -était plus riche qu’elle. Tant mieux. Le cadre serait digne de l’œuvre. -Son père pouvait s’effarer de l’inégalité des fortunes? Ah! Ceux qui -le jugeaient sur ses rudes façons ne le connaissaient guère. Avait-il -jamais eu d’autre but, d’autre joie, que de gâter son «garçon»? -Pourquoi avait-il ouvert des tranchées, percé des tunnels, amoncelé des -remblais, creusé des ports, pourquoi ce formidable ouvrier avait-il -sculpté la face de la terre, sinon pour faire plaisir à son garçon? - -Que de caprices royalement exaucés! Cela se passait toujours de la même -façon, comique et touchante. Son père le scrutait, le regard aigu, la -tête inclinée: - -—Alors ça ferait ton affaire? - -—Oh! oui, papa. - -—Eh bien, l’affaire est faite. - -Que d’affaires faites, depuis les somptueux jouets mécaniques de la -petite enfance jusqu’à la 60-chevaux de course où Paul évaporait son -ardeur! Et ces deux ans de fouilles en Asie-Mineure, ces sommes énormes -versées aux terrassiers indigènes! - -Ah! par exemple, M. Duclos en voulait pour son argent. C’était son -grand souci. Il fallait que son garçon fût content. Et malheur au -joujou qui n’aurait pas vraiment fait l’affaire! - -Pas de crainte, cette fois, de ce côté-là. Et d’avance Paul s’imaginait -le rapide colloque, l’œil en coin dans la face penchée: «La petite -Savourette? Alors, ça ferait ton affaire?—Oh! oui, papa!» Et -certainement, l’affaire serait faite. - - - - -II - - -C’était la fin du jour, d’un joli jour perlé d’avril. Le gros des -visites passé, Lucette respirait, dans l’accalmie. Ouf! Ç’avait été -presque un gala, et comme la fête de ses relevailles. Car elle n’avait -pas reçu depuis la naissance de sa petite Paule. - -Deux mois déjà! Deux mois depuis cet inimaginable martyre, ces trente -heures où, mordant la main que son mari lui abandonnait, elle avait -supplié qu’on l’achevât, qu’on la tuât.... Deux mois depuis cette -torture qui avait si profondément marqué sa chair et sa pensée qu’elle -en rêvait la nuit, croyait la subir encore et s’éveillait dans -l’angoisse et la sueur du cauchemar. Oh! oui, un cauchemar, où elle ne -s’était pas seulement révoltée de souffrir, mais aussi de se sentir une -si pauvre chose, d’être obligée de livrer, d’étaler toute la misère, -tout le secret intime de son corps devant ses proches, les médecins, -des indifférents même. Rien que d’y songer, elle en rougissait encore. -Mais aussi quelle joie de résurrection quand, se mirant dans les glaces -ou coulant ses mains au long de sa taille, elle retrouvait sa vraie -ligne, sa vraie silhouette, fondue, dégagée, rajeunie d’un an! - -Un amusant désordre animait le grand salon et le jardin d’hiver qui le -prolongeait et dont les vitrages découvraient les jeunes frondaisons -du Champ-de-Mars. Sur tous les meubles erraient des tasses, des -verres, des petits papiers froissés de confiserie. Les fauteuils, -dérangés, gardaient l’empreinte et le souvenir des visites. Certains se -groupaient en rond. D’autres se reculaient en tête-à-tête. Et, levant -leurs bras vides, ils avaient l’air de papoter entre eux. - -Il ne restait plus que deux personnes. D’abord maman. M^{me} Savourette -secondait sa fille à son jour. Mais, sous couleur qu’elle n’avait rien -pu prendre de l’après-midi, elle se rattrapait. Elle picorait la table -du goûter, marchait de découverte en découverte, avec des petits cris -émerveillés. Une trouvaille, ces _bombes_, ces choux fourrés qui vous -éclatent dans la bouche. Et ces pains aux rollmops, quel montant, -quelle saveur! Mais elle préférait encore les sandwiches à la crème et -aux olives pilées. Un pur délice. Et se calant sur elle-même dans un -roulis des épaules: - -—Oh! Lucette, j’en reprendrais bien encore un petit peu ... - -Par contre, l’autre visiteuse, M^{me} Chazelles, ne prenait rien. -C’était une de ces femmes qui paraissent pauvres si bien vêtues -qu’elles soient, une de ces femmes qui ont quelque chose d’inachevé -dans le geste, la parole et le visage, qui ne sont pas d’aplomb dans -la vie. Son mari, le beau Chazelles, était conservateur du musée -Suffren, dont M. Savourette était lui-même l’architecte. De là, de -vagues relations entre femmes. Mais on les disait en train de divorcer. -Pourquoi? Certes, elle ne trompait pas le séduisant Chazelles. Comment -consentait-elle à s’en séparer? Ce petit mystère intriguait Lucette. -Mais au moment où M^{me} Chazelles semblait se décider aux confidences -entre M^{me} Savourette et sa fille, Turquois entra. L’entretien dévia. - -Depuis trois ans que Lucette était mariée, les Turquois étaient -presque devenus des familiers du petit hôtel du Champ-de-Mars. L’été -précédent, les deux ménages, rapprochés par la solitude de Brûlon, -avaient beaucoup voisiné aux Barres. «Les mois de campagne comptent -double», disait l’auteur dramatique dans son gros rire heureux. Et si -Lucette se sentait surtout attirée par M^{me} Turquois, par sa belle -sérénité qu’on devinait sensible, elle s’accoutumait au mari. Un gai -compagnon, au demeurant, plein d’entrain, d’une continuelle bonne -humeur, et dont la notoriété excusait les boutades et pimentait les -gamineries. - -A la condition, bien entendu, de ne rester qu’un gai compagnon. Or, -il fallait lui rendre justice. Ce libertin n’avait jamais courtisé -Lucette. Pas la moindre allusion. Et cela s’expliquait pour qui le -connaissait. Maintenant qu’on parlait librement devant elle, la -jeune femme savait la spécialité de Turquois, de s’attaquer presque -uniquement aux ménages qui se lézardent, de profiter de la première -évasion d’une épouse irritée ou déçue. Il se vantait presque de son -flair, cet instinct de requin qui suit le navire où quelqu’un va -mourir, qui guette le moment où l’on jettera le mort par-dessus le -bastingage ... - -On le félicita du succès de sa dernière pièce, _La Meute_, dont la -vogue durait depuis le début de l’hiver. Il expliqua: - -—Savez pas pourquoi j’ai la veine? Regardez mes titres: _L’Écran, La -Crise, La Meute_. Je les choisis de cinq lettres. Ça porte bonheur! - -Il en riait encore pendant que Lucette, un peu choquée malgré -l’habitude, lui versait du Zucco. Mais, pendant ce temps, M^{me} -Savourette entraînait la pauvre petite M^{me} Chazelles dans un des -coins du jardin d’hiver. Elle aussi, ce divorce l’intriguait. Ce -Chazelles ne la rendait donc pas heureuse? Un si bel homme! Elle -renoua: - -—Alors, c’est vrai? - -M^{me} Chazelles ébaucha, mollement: - -—Oui. D’un commun accord ... on s’est arrangé ... Avec des relations, -c’est toujours facile, de divorcer ... - -—Comment? Vous n’aviez pas de griefs sérieux? - -—Non ... Pas les mêmes idées, ni les mêmes goûts ... Pas d’enfants. -Rien ne nous attachait ... Alors, autant essayer de recommencer, chacun -de son côté ... - -M^{me} Savourette se pencha: - -—M. Chazelles n’était donc pas un bon mari? - -Et il fallait entendre le son caressant, doux et plein, que rendaient -ces deux mots-là, «bon mari», sur les lèvres de l’excellente femme! - -—Un bon mari? répéta M^{me} Chazelles d’une voix neutre. - -—Enfin, vous savez bien ce que je veux dire. Tous les hommes ont leurs -petits défauts. Mais ils savent si bien se les faire pardonner quand -ils veulent! Voyons, voyons, est-ce qu’il n’y a pas des moments qui -font tout oublier, les ennuis, les chagrins, les querelles? - -M^{me} Chazelles, bouche ouverte, semblait déchiffrer un rébus. Puis, -elle sourit avec lassitude: - -—Ah! Vous voulez parler de ... Vous trouvez que?... - -—Mais oui, je trouve, affirma crânement M^{me} Savourette. - -Et elle eut ce beau regard, pétillant et mouillé tout ensemble, que les -femmes heureuses par l’amour jettent sur leur passé. - -Une nausée aux lèvres, M^{me} Chazelles avoua avec nonchalance: - -—Moi pas. Ça me dégoûte. Je trouve ça embêtant comme la pluie. Chaque -fois, faut se lever, faut courir ... J’avais toujours envie de lui -demander, quand ça le prenait: «Pourquoi faire?» - -M^{me} Savourette la considérait avec stupeur et compassion. Elle -jugeait naïvement les autres d’après elle-même. Et cette pauvre petite -M^{me} Chazelles lui apparaissait une créature disgraciée, une infirme. - -Cependant, des éclats de voix partaient du salon, des «bonjour ...» -aigus et flûtés, des excuses volubiles sur la tardive visite, des «Oh! -Ah! Oh!» d’admiration sur ce délicieux hôtel qu’on ne connaissait pas -encore. Et d’une folle allure d’hirondelle entrée dans une chambre, -une dame blonde, vive, chatoyante, fit le tour de la pièce, lorgna les -meubles, les tableaux, la serre, but une gorgée de thé, becqueta un -gâteau, serra des mains et s’en fut ... - -C’était M^{me} Evenon. Son mari, l’homme le plus affairé de Paris, -présidait dix conseils d’administration par jour. Il déjeunait dans -sa voiture, dînait en s’habillant et dormait au théâtre. Il gagnait -effroyablement d’argent, mais il ne trouvait pas le temps de le -dépenser. - -Amusée et surprise de cette visite d’oiseau, Lucette s’attardait au -seuil du salon. Le soir tombait. Le couchant colorait les vitrages. -Maman et la pauvre petite M^{me} Chazelles ne formaient plus qu’un -groupe indécis sous les palmiers qui découpaient sur le ciel délicat -leurs silhouettes fines et noires. - -—Vous savez ce que M^{me} Evenon est venue chercher ici? demanda -Turquois. - -—Non. - -—Un alibi, parbleu. - -—Comment? - -—Eh! oui. C’est la femme qui aspire à la grande passion. Type connu. -Depuis dix ans, elle fait des essais. Elle sort de chez son amant. Elle -dira qu’elle a passé deux heures ici. - -Devant la glace embrumée de pénombre, Lucette relevait ses cheveux: - -—Vous croyez? dit-elle. - -—Bien sûr. Les visites n’ont pas d’autre utilité. C’est très commode. -Vous verrez. - -Brusquement, Lucette se retourna, les bras encore levés vers sa -chevelure: - -—Comment? Je verrai?... - -—Je l’espère bien ... Dites donc, je m’inscris, hein? Je suis le -_preux_, comme disent les gosses. Et même, en attendant, vous devriez -bien me laisser prendre un petit acompte, là, dans le cou ... - -Elle avait laissé retomber ses bras. Elle murmura: - -—Vous êtes fou! - -Il lui faisait peur, dans la demi-obscurité. Sa face de faune, -d’ordinaire joviale, était tirée, enlaidie par le désir. Il -poursuivait: - -—Ben quoi? On ne nous verrait pas, du jardin. Ce serait amusant, au -contraire, sous le nez des gens. - -Trop stupéfaite pour agir, pour penser même, retenue seulement -d’appeler ou de s’enfuir par un instinct d’orgueil et de crânerie, elle -répéta: - -—Vous êtes fou! - -—Mais non, je ne suis pas fou. Je suis emballé, voilà tout. Alors, -vrai, vous ne voulez pas. Rien à faire, nous deux, pour l’instant? - -Pour la troisième fois: - -—Vous êtes fou! Taisez-vous donc ... - -Mais elle s’était un peu reprise. Elle tourna un commutateur. Le salon -s’illumina. Turquois ne se troubla pas: - -—Bon, bon. Mettons que je n’ai rien dit, là. Il n’y a pas de quoi se -fâcher. On est amis, tout de même, hein? - -Elle ne lui répondit pas. Les joues en feu, elle s’éloigna, retenant -entre ses dents serrées le mot qui la soulageait: «Brute!» - - * * * * * - -Le soir même, allongée dans un des lits jumeaux tandis que son -mari dormait dans l’autre, Lucette, les yeux grands ouverts dans -l’obscurité, s’interrogeait: «Voyons, voyons, ne suis-je pas aussi -heureuse qu’on peut l’être, absolument heureuse?» - -Il avait fallu l’offre brutale de Turquois pour la contraindre à cet -examen. Ils sont si rares, ces regards intérieurs! Il semble que nous -n’ayons jamais le temps de prendre conscience de nous-mêmes, de nous -rassembler, de dresser le bilan de notre existence. Mais l’alarme -avait sonné. Ce Turquois, avec son flair de requin, n’avait-il pas la -réputation de guetter la première chute, de s’attaquer à bon escient, -aux femmes qui chancellent, qui sont près de défaillir? Pourquoi, -subitement, l’avait il entreprise? Elle se répéta, plus indignée -qu’inquiète: «Est-ce que je ne suis pas absolument heureuse?» - -Minutieusement, elle explorait le passé, suivait le fil des jours. -Depuis cet éblouissant coup de surprise, depuis l’heure où M. Duclos, -au retour des Barres, l’avait demandée en mariage pour son fils, elle -s’était sentie enveloppée, soulevée par la forte certitude du bonheur. -Elle aimait. Elle était aimée. Et tout l’hiver des fiançailles, plus -fleuri qu’un printemps, elle s’était maintenue dans cette ivresse -comblée, cette plénitude de tout elle-même. Elle avait vécu comme on -valse, emportée dans du vertige, de la musique, de la lumière, aux -bras de l’être aimé. Une telle griserie, qu’elle ne parvenait même -pas maintenant à retrouver de points de repère, des souvenirs précis. -Rien d’étonnant. Le malheur blesse, le bonheur caresse. Les blessures -laissent des traces, les caresses n’en laissent pas. - -Et depuis son mariage? Hors l’inévitable torture de la maternité, -n’était-ce pas la même succession de jours sans heurt, de jours bleus, -de jours planés? Jamais un souci, jamais une contrariété même. Sa -félicité était toujours restée égale à elle-même, à hauteur de ses -rêves. - -Pourrait-elle même trouver un moment inférieur? Scrupuleusement, elle -cherchait ... Oh! un bien court moment, en tout cas. Même pas le nuage -au ciel. Plutôt le petit souffle qui, par le plus beau temps, fait -soudain frissonner les feuilles. Une impression bien fugitive, un -souvenir que se reprochait sa tendresse et que fuyait sa pudeur. - -C’était le matin, le lendemain de son mariage, au château des Barres, -où son mari, l’enlevant au lunch, l’avait emmenée en auto ... Ah! le -joli voyage, lui aussi tout embrumé dans sa mémoire d’une lumineuse -buée de bonheur. Donc, pendant cette matinée, le garde-chasse avait -fait demander Paul. Elle était restée seule. On ne devrait jamais -rester seule, ce matin-là. Elle se levait, assise au bord du lit. On -était en avril. Juste trois ans. Le temps était voilé. Et, tout à -coup,—le hurlement d’une sirène sur la route ou les aboiements des -chiens du garde sous la fenêtre avaient-ils crispé ses nerfs tendus -et sensibles,—un souffle de mélancolie avait passé sur elle, léger, -rapide, mais net, quelque chose comme une voix triste qui lui eût -murmuré: «Ce n’est que cela ...» - -Oh! la parole impie, qui la poursuivait d’un remords! «Ce n’est que -cela ...» Mais il faut dire aussi qu’elle aimait tant, au seuil du -mariage ... Son amour l’emportait d’un trait si dru, d’un essor si -large et si puissant, qu’elle aspirait à se dépasser encore, à se -dépasser toujours, à atteindre elle ne savait quels sommets ... - -Et puis, jeune fille, tout se conjurait pour exalter sa foi dans -l’amour. Les livres, le théâtre, la musique, le chuchotis du monde, -tout vivait, tout palpitait d’amour. Et, enveloppé dans ce bruissement -recueilli, dans cet encens magnifique, dans ce cantique éperdu, le -mystère s’élevait, devenait divin, infini ... - -Qu’attendait-elle alors? Elle l’ignorait au juste. On a beau être -d’une famille artiste où chacun a son libre parler, on a beau sortir -seule, avoir flirté un brin,—on ne mène pas, de dix-huit à vingt-deux -ans, la vie de tennis et de plage, de bals et de dîners, sans être -courtisée,—tout de même, la conspiration du silence continue. On est -bien plus ignorante qu’on n’en a l’air. On a vu des statues sans voile, -on a vu des bêtes s’unir, on a surpris des allusions qu’on a traduites -à sa façon, même il vous est tombé de vilains livres sous les yeux ... -Et cependant il subsiste des précisions impénétrables. - -Ces «terres inconnues» de la carte, ces lacunes, on les a comblées à -coups d’imagination. Et parfois si drôlement!... Si chaste, si peu -curieuse qu’on soit, on y rêve, à cette vérité cachée, justement parce -qu’elle est cachée et parce qu’on la sent capitale. Mais la terre -inconnue garde son secret. Hélas! lorsqu’on la foule enfin, transportée -d’attente, d’ardeur, de foi, de frénésie, pourquoi faut-il qu’une -pensée vous traverse: «Ce n’est que cela ...» - -Qu’attendait-elle?... Lorsque leurs lèvres s’étaient rencontrées pour -la première fois, il lui avait semblé qu’elle buvait à une source de -bonheur; une langueur délicieuse coulait en elle, l’alourdissait, à -croire qu’elle allait tomber sous le poids du plaisir, et glisser vers -une mort heureuse. Alors, ingénument, confusément, elle imaginait -l’étreinte dernière comme un baiser plus violent, plus profond, un -baiser où l’on achève de mourir ... - -La folle! Non, ce n’était pas cela. Mais n’était-ce donc rien que de se -sentir une belle proie passionnément désirée, de n’être plus soudain -qu’une petite chose bouleversée sous un fougueux assaut, de se livrer, -de s’abandonner toute à celui qu’on adore, de le sentir en soi, d’obéir -à sa brûlante convoitise jusque dans la souffrance, d’être soudée à -lui, d’être heureuse, enfin, de la joie qu’on lui donne ... Et ensuite, -de le tenir contre soi, las et reconnaissant, de le bercer tendrement, -comme un tout petit? Évidemment, c’était là tout l’amour. Ce ne pouvait -pas être autre chose. Ce qu’on imagine dépasse fatalement ce qu’on -réalise. Mais la part restait belle. Et il fallait bien qu’elle fût née -d’un moment de solitude et de malaise, cette pensée impie: «Ce n’est -que cela.» - -Vilaine impression aussitôt chassée, ensuite oubliée parmi tant -d’heures charmantes ... D’abord, l’installation dans ce petit hôtel du -Champ-de-Mars, coquet, battant neuf, et dont l’éclat trop cru, trop -frais verni, avait vite disparu derrière les tentures et les meubles -vénérables. L’amusante chasse aux trouvailles, du noble magasin du -tapissier jusqu’au fond des faubourgs ... Vie affairée d’abeilles qui -rapportent à la ruche le miel de toutes les fleurs. Jamais leurs goûts -ne se heurtaient. Il est vrai que Paul était bien capable d’imposer -silence à ses préférences, en cas de désaccord. Il lui disait: «Ce qui -te fait plaisir me plaît.» - -Il la «servait». Elle ne trouvait pas d’autre mot pour exprimer la -ferveur dont il l’entourait, une ferveur où il subsistait quelque chose -de religieux, une ferveur attentive, respectueuse et passionnée tout -ensemble, et qui, dans l’effusion, montait, brusque, ardente, passait -sur elle en coup de flamme. - -Il la servait comme un néophyte qui, d’un zèle brûlant, s’incline -devant l’autel. Il se montrait d’une douceur patiente, égale, d’où -jaillissait parfois sa gaîté jeune et fraîche. Et, sans doute parce -qu’il n’avait pas eu le temps de se durcir, de s’ossifier dans un -long célibat, il n’avait aucun de ces travers à arêtes vives où l’on -s’écorche, où l’on s’irrite, dans le frottement de la vie commune. - -Il la servait. Tous ses regards montaient vers elle. Le reste du monde -lui était indifférent Sauf pourtant ses travaux qui lui restaient -chers,—un gros ouvrage qu’il préparait depuis deux ans, l’exposé de -ses découvertes en Troade. Et encore ne lui en parlait-il qu’avec une -timide discrétion, tant il craignait de l’importuner par des vues trop -arides. - -Il la servait. Il la comblait d’offrandes, surprises ingénieuses, fines -attentions! Et il trouvait, pour saluer une toilette heureuse, un -chapeau seyant, une mine particulièrement brillante, bref, pour vous -répéter ce que vous dit votre glace, de ces mots qui vous éclairent, -qui vous réchauffent, vous auréolent. - -Oui, il était bien le compagnon rêvé. Il lui avait bien fait la -meilleure existence. Elle se le répétait, d’un élan où s’exaltait sa -propre tendresse. A suivre ainsi sa vie de femme, elle retrouvait la -même impression que dans les promenades où elle s’amusait à parcourir -toute seule son logis de pièce en pièce. Un tiède bien-être, une pure -et noble harmonie, une profusion de richesses délicates, accumulées, -répandues avec un zèle pieux, comme autant d’ex-voto de bonheur ... - -Mais pourquoi cet homme, ce Turquois, l’avait-il si brutalement -entreprise? - -«Suis-je absolument heureuse?» Cette question, Zonzon devait la -contraindre à son tour d’y répondre, quelques mois plus tard, à la -rentrée d’automne. - -Dès qu’elle avait une heure libre, entre deux consultations, deux -visites au dispensaire, elle accourait, pressée, rapide, la poitrine au -vent, la robe tendue en drapeau sur la hampe fière de la jambe. - -Tout de suite, elle animait la maison. Dès son entrée, il y faisait -plus chaud, plus clair. L’air vibrait, comme il danse sur les champs -au soleil. Elle criait en riant: «Voilà la marchande de santé!» Et -de fait, elle en avait à revendre. Son beau regard brun, aiguisé -par dix ans d’exercice, scrutait la petite Paule, la nourrice, puis -se reposait, tendre, sur Lucette. Ah! la chère dévouée, la chère -vigilante ... - -Mais ce jour-là—un matin, vers onze heures, Lucette achevant lentement -sa toilette dans sa chambre—une sorte de fièvre l’agitait. Elle ne -tenait pas en place, tandis que sa sœur, comme d’habitude, racontait -ses dernières journées, courses, visites, dîners, détaillait ces -mille riens dorés dont était tissée la trame légère de son existence. -Et soudain, se campant debout, les mains derrière le dos, Zonzon -l’interrompit, pénétrée: - -—Alors, bien vrai, ça va, la vie? - -Lucette, qui se polissait les ongles devant sa table, releva la tête. -Pourquoi ce ton grave, presse anxieux, que rien n’appelait, et qui -ressemblait si peu à Zonzon? - -—Comme tu me demandes cela? - -Zonzon hésita une seconde. Puis, dans un coup d’épaules résolu: - -—Eh bien ... Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se -donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre, -absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein -bonheur. - -Zonzon partir, s’absenter ... Quelle stupeur! Mais déjà, s’asseyant -près de Lucette: - -—Oh! dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est -comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les -caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être -le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois -là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de -ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens -bien d’aplomb? - -Lucette ne répondit pas directement: - -—Enfin, de quoi s’agit-il? - -Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis -l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis -son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les -liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où -usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé -sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce -qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée -à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement -où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas -directement sur notre propre existence. - -Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de -Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs: «Comment vit-elle?» -Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ, -l’avertissaient qu’elle touchait au mystère. - -Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les -pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire. - -—Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas -seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. Depuis longtemps, déjà. Quatre -ans. Bah! J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé. -C’est drôle, la vie. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme -malade. On l’opérait. Une maladie de reins. Je tenais le chloroforme. -Il assistait, aussi blanc qu’elle. Elle est morte, huit jours après. On -s’est revu plus tard. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort, -très fort ... Voilà. - -A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable -aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées -convenues qui sommeillent en nous—sur ce qui se fait ou ne se fait -pas—se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise, -comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle. -Elle cria presque: - -—Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée? - -—Il me l’a offert. Mais il a une fille. Treize ans. Toute à -l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de -moi. Aussi, tu comprends. Pour elle, voir une autre femme prendre la -place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de -peine, à cette petite. Alors, je n’ai pas voulu. - -—Ah! Zonzon, murmura Lucette, remuée. - -—Bah! ce n’est pas héroïque. D’autant que plus tard, quand elle sera -mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens -guère. Ah! dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit -ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu -es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore, -sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je -te devine, va! Tu as beau remuer la tête: ça te fait de la peine, au -fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi!... -Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu n’aurais pas compris. -Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu -dois comprendre. On partirait pour l’Amérique. Lui, il ferait une -enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins, -les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour -étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne -travaillerait pas tout le temps, bigre! On se retrouverait. Alors, tu -penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête! -Les grandes vacances de la vie, quoi! - -—Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te -cacher. - -—Pas tant que tu crois. On concentre sur une heure ce qu’on aurait -répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent -des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le -reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est -en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il -réchauffe toute ma vie. Ah! Lucette, tu te rappelles, ce matin -d’été, aux Barres, où tu me disais: «J’aimerais tant, si uniquement -...» J’étais à lui depuis peu. Et j’aurais voulu pouvoir te crier: -«C’est comme moi, c’est comme moi!...» Il faut croire que nous nous -ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément -taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien -senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un -regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui -dois un bonheur si plein, si complet ... Ah! tu ne trouves pas que -c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et -durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par -toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et -naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de -notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et -répandent en nous le grand frisson ... - -Et, lancée, saisissant les mains de Lucette: - -—Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec -toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage -serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite -Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es -bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends? Maintenant, tu peux -me répondre, tu peux tout me dire ... - -Oh! l’enthousiaste, l’exubérante Zonzon. Le visage animé, le geste -tendre et pressant, elle appuyait: - -—Dis?... Il te rend heureuse? - -Lucette sourit: - -—Bien sûr. - -Mais Zonzon se mordait la lèvre, agitait la tête. On l’eût dit tentée -et retenue tout à la fois de pousser et de préciser sa question. - -—Ah! Avec toi, on a toujours peur de t’effaroucher, de faire refermer -la sensitive. Enfin, tu me comprends ... Dans ses bras ... tu es tout à -fait heureuse ... tout à fait? - -Heureuse, dans ses bras? Certes! Ne se l’était-elle pas avoué? De -nouveau, elle se l’affirma. Oui, elle était heureuse sous ses baisers, -heureuse de se sentir si passionnément désirée, heureuse de la secrète -volupté de se sacrifier, de s’offrir à l’aimé, d’être à la fois pour -lui l’idole et victime, heureuse de cette rapide et fougueuse ardeur -qui déferlait sur elle, de l’ivresse qu’elle devait lui verser et dont -il lui rendait grâce ensuite, avec tant de ferveur ... - -Que voulait dire Zonzon? Allait-elle se prétendre plus favorisée, faire -croire qu’elle connaissait un plus grand bonheur? Allons donc! Il n’en -existait pas. - -Et ce fut avec une entière franchise relevée d’une toute petite pointe -d’orgueil jaloux qu’elle répondit, l’air entendu: - -—Tout à fait heureuse. - -Zonzon respira, détendue: - -—A la bonne heure! - -Lucette jeta, d’une impulsion: - -—Tu n’en doutais pas, je pense? - -—Non, non. Mais je suis contente d’avoir pu m’assurer ... Parce que, -vois-tu, c’est l’important, cela. J’ai tellement entendu, déjà, de -confidences ... Des choses qu’une femme ne dira pas à son médecin, -si c’est un homme, et qu’elle lui confesse, si c’est une femme comme -elle. Des déceptions, des dégoûts, des nausées chez les unes. Et des -transports, des délices, une vie comme vernie, chez les autres ... Oui, -c’est cela l’important. Évidemment, ce n’est pas tout. Mais cela régit -tout. C’est la clef de voûte, sans qui le reste s’écroule. D’ailleurs, -tu n’as qu’à regarder autour de nous, dans chaque ménage. Oh! pas -besoin de chercher bien loin. Tiens, papa et maman ... - -Et sur un recul de Lucette: - -—Comment, reprit-elle, tu n’y avais jamais pensé? Réfléchis. Ils -ont eu leur part d’embêtements, comme tout le monde. Cette affaire -de l’oncle Gratien, le frère de maman, ces fausses traites qu’il a -signées, qu’ils ont payées pour éviter le scandale. Cette histoire-là -a pesé sur toute leur vie. Papa avait beau gagner de l’argent, on a -toujours vécu à la maison dans une gêne dorée, parmi les coups de -sonnette insolents des fournisseurs, les chuchotis autour des factures -renvoyées. Eh bien, pourquoi maman a-t-elle toujours gardé sa placidité -souriante, son joli scintillement fixe d’étoile? Pourquoi cette grande -indulgence répandue sur nous, sur son entourage, sur toute la vie? -Parce qu’elle a eu, elle aussi, comme elle le dit si souvent, un «bon -mari» Un peu trop galant, papa, un peu trop le coq qui, par habitude, -lisse ses plumes et tend l’ergot à chaque poule qui passe. Mais un coq! -Un tendre coq attentif à sa sultane, et qui lui a donné ce qu’il lui -fallait ... Maman ... Ah! je te crois qu’elle a dû souvent en reprendre -un petit peu! - -Lucette s’effara: - -—Oh! Zonzon!... - -Mais, déjà, l’aînée se levait, rajustait son chapeau devant la glace. - -—Bon sang! Je viens de refermer la sensitive. Mais quoi, grosse bête, -y a pas de mal. C’est naturel. Allons, je me sauve, j’ai rendez-vous. -Oui, avec lui. Crois-tu, depuis quatre ans, chacun de notre côté, nous -arrivons toujours en avance. Ce n’est pas admirable? Au revoir, mon -loup, au revoir, ma chérie, au revoir, ma bienheureuse. Oh! je suis -contente ... - -Elle s’envola, radieuse. - -Ah! si elle avait pu, ce jour-là, deviner qu’elle n’était pas comprise, -qu’un malentendu vital s’établissait entre elles ... Pourquoi aussi -la réserve de Lucette retenait-elle Zonzon d’insister, de préciser, -d’appeler toutes les choses par leur nom, comme elle en avait coutume? -Pourquoi ne parle-t-on pas de son corps comme de son cœur? Entre deux -êtres sains, il ne devrait pas y avoir de sujets interdits, de pensées -indicibles, de ces paroles dont on a honte et qui restent dans la -gorge. L’intention peut être vicieuse. Mais les mots en eux-mêmes ne -sont jamais impurs. - - - - -III - - -Dans quelques années, lorsque les aéroplanes seront aussi répandus dans -le ciel que les autos sur les routes, lorsque leur vol ne surprendra -pas plus que celui d’un oiseau, le souvenir deviendra curieux, presque -historique, des premiers essais, des premiers essors, sur le champ de -manœuvre d’Issy. - -Un petit groupe de fanatiques suivaient ces séances et, de temps en -temps, amenaient quelques amis dont ils avaient piqué la curiosité. -C’est ainsi que Lucien Chazelles entraîna Lucette et son mari. - -Rien ne prédestinait ce Lucien Chazelles à s’occuper d’aviation. -D’abord officier de cavalerie, il avait traversé discrètement la -politique et la littérature. Pour l’instant, il était conservateur du -musée Suffren, consacré, comme on sait, à l’histoire du Costume. On -assurait qu’il convoitait un gros emploi dans les finances publiques. -Mais c’était un de ces esprits clairvoyants, pivotants, qui se braquent -dans toutes les directions, une de ces intelligences complètes, -circulaires, avides de tout, aptes à tout. - -Jusqu’à ces derniers temps, Lucette l’avait tout juste aperçu. Elle -ne voyait que M^{me} Chazelles. Mais la pauvre petite femme s’était -retirée en province depuis son divorce. Et sans doute toutes relations -eussent-elles cessé avec le mari, si Paul n’avait marqué l’intention -de doter le musée Suffren d’une collection de bijoux et d’aquarelles -rapportés de ses fouilles en Troade. - -Lucette avait accepté d’enthousiasme d’accompagner son mari et -Chazelles à Issy. Elle s’en amusait comme d’une expédition. Et, dans la -limousine qui les emportait tous trois à travers les rues ouvrières de -Grenelle, elle s’étonnait même que ce petit grain d’imprévu jeté dans -sa vie la fît si allègrement résonner. - -L’après-midi de mars était doux, presque tiède, d’un gris si -transparent qu’on le voyait bleu, un de ces jours où les gens, -respirant l’espoir du renouveau, disent: «Ça sent le printemps.» - -Dès l’octroi franchi, l’espace s’élargit soudain. Un grand vide -lumineux, un désert de sable brun où, çà et là, des pelotons de -cavaliers manœuvraient encore. - -—Voilà Issy, dit Chazelles. - -Quoi? Si près? Lucette croyait partir pour un pays perdu, une banlieue -lointaine, et la fameuse plaine était à la porte même de Paris, moins -loin de la ville que le champ de courses d’Auteuil. Sur l’indication de -Chazelles, la voiture piqua tout droit vers les hangars en bordure, où -se massait une foule noire et s’alignaient des autos en rang pressé. - -Tous trois débarquèrent. Sur le champ de manœuvre, les curieux -entouraient un étrange appareil au repos, énorme et léger, qui ne -ressemblait à rien de connu. Au centre des grandes surfaces blanches -et tendues, parmi le réseau ténu du bâtis, le pilote haut perché -était assis, faisant corps avec la machinerie. Derrière lui, un aide -s’efforçait de lancer l’hélice à la volée, jetait un bref signal: -«Hop!» Mais elle ne partait pas. - -—Il a des ennuis de moteur, dit Chazelles. - -Il guidait ses compagnons, leur nommait—en échangeant des saluts et -des poignées de main—des notoriétés de l’aviation. Puis il leur fit -gravir un petit tertre, une dune de sable, d’où l’on dominait la plaine. - -Pas gaie, même sous la timide embellie, cette grève noirâtre, bordée, -sur trois côtés, de remparts, de remblais et d’usines. La foule -elle-même, disparate, inquiétait. Des sportsmen, des amis du pilote, -des badauds attirés par les notes de journaux, des fidèles aussi, qui -venaient chaque jour, matin et soir. Des photographes importants, qui -promenaient de lourds trépieds, ou circulaient la poitrine blindée de -leur instantané. Puis des gamins, moineaux des fortifs, pouilleux, -joyeux, poussiéreux, qui s’ébattaient dans le sable, turbulents et -criards, pour le plaisir et pour la galerie. Et d’autres fils de -la zone, plus grands, ceux-là, plus inquiétants, en espadrilles et -casquette cycliste, le pantalon évasé à la base en pilier de réverbère, -et qui, pour tromper l’attente, improvisaient un jeu, abattaient à -coups de pierre de vieilles boîtes de conserves fichées dans le sable. - -Lucette en prit un peu peur. Elle l’avoua en riant. - -—Bah! Ils ne sont pas méchants, dit Chazelles. - -Elle le considéra, d’un bref regard en coin. Grand, brun, solide, -la face avenante et nette, il respirait surtout la force. Et on ne -démêlait qu’ensuite la finesse qui aiguisait le ferme regard, creusait -d’une fossette le menton volontaire, animait les lèvres délicates sous -la vigoureuse moustache noire. Il fumait sans cesse des cigarettes, -qu’il tirait d’un étui d’or, d’un geste rapide et coulé. - -Cependant, l’attente se prolongeait. Paul interrogea Lucette: - -—Tu n’es pas fatiguée? Tu ne veux pas t’asseoir? - -Justement, à l’ombre des hangars, une petite baraque de débitant -avait poussé, qui s’intitulait modestement: _Aerian Bar_. On pourrait -emprunter des chaises ... - -—Mais non, mais non. - -Elle s’irrita qu’on la crût lasse devant Chazelles, qui, poitrine au -vent, la cigarette haute, suivait la lutte patiente du pilote contre -son moteur. Enfin, des détonations éclatèrent, d’abord intermittentes, -en pétarade. Puis elles s’enchaînèrent, l’hélice tourna à vive allure -et ne fut plus bientôt dans l’air qu’un bouclier vibrant, impalpable -et terrible. Des casquettes, des chapeaux s’envolèrent, emportés par -son souffle puissant. Des aides accroupis, dont le bourgeron claquait -dans le vent, retenaient l’appareil à pleins bras. Ils le lâchèrent -quand le pilote leva la main. Aussitôt l’aéroplane démarra. Ses roues -s’avancèrent dans le sable mou, d’une vitesse croissante. - -On suivait sa marche avec une sorte d’angoisse. On aurait voulu -l’alléger, l’aider, le soulever à distance, comme le magnétiseur qui -projette sa force. Et soudain, à cent mètres de là, il quitta le sol, -plana, les ailes grandes. - -De toute la foule, un cri d’admiration et de délivrance monta, -l’accompagna dans son essor. De nouveau, des vœux, des désirs tendus -le soutenaient, s’opposaient à sa chute. Dans un virage, près des -fortifications, il s’inclina. Une aile menaça d’accrocher la terre. -Et chacun frémit, comme d’un danger personnel. Enfin, à la lisière -opposée, il prit contact, roula, s’arrêta. On vit l’hélice ralentie -tourner comme le soleil éteint d’un feu d’artifice. Des fanatiques -coururent à travers la plaine pour féliciter plus tôt le héros. - -Dans les groupes, chacun analysait ses impressions. On les -reconnaissait pareilles. C’était, chez tous, au moment de l’essor, -la même allégresse, la même détente, une félicité intérieure, une -jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur. - -Tandis que l’aviateur essayait de réparer son appareil, ramené à -bras devant les hangars,—car il s’agissait d’une nouvelle panne -de moteur,—Paul et Chazelles s’efforçaient de démêler les causes -profondes de leur émotion. - -—Peut-être, dit Paul, avons-nous la notion confuse d’assister à un -spectacle qu’aucun regard n’a jamais contemplé et que des centaines -de générations ont imaginé. Les hommes ont toujours aspiré à quitter -la terre. La légende en fait foi. Ce qui nous émeut, c’est d’être les -premiers à voir réaliser un rêve aussi vieux que l’humanité pensante. - -—Possible, consentit Chazelles. Et puis, ce n’est qu’un balbutiement, -qu’une promesse. Ce grand oiseau de toile fait songer aux espoirs qu’il -couve sous ses ailes, à l’avenir qu’il nous prépare et qu’on nous -prédit tous les jours. - -De fait, cette année-là, on vivait en pleine anticipation. Dans les -dîners, l’aviation détrônait le théâtre, ce grand accapareur de la -table. On ne parlait plus de la dernière pièce, mais de la dernière -envolée. Des causeurs se taillaient des succès faciles en montrant -l’aéroplane au-dessus des jardins, les clôtures désormais inutiles, -la propriété perturbée, la fin de l’odieux gabelou, de l’indiscret -douanier, de la guerre devenue trop cruelle, bref, toutes les -frontières renversées au souffle de l’hélice aérienne. - -Lucette écoutait distraitement la discussion des deux hommes. Elle -observait le pilote, grimpé dans l’armature de son appareil, et qui -s’efforçait, à petites retouches patientes, de ranimer son moteur. Mais -soudain son attention se réveilla. Chazelles affirmait: - -—Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ni les vieux rêves du passé, ni -les promesses de l’avenir ne suffisent à expliquer le frisson qui nous -parcourt, qui nous électrise, au moment précis de l’essor. Il y a là un -besoin de l’esprit qui prend corps, un symbole. - -—Un symbole? demanda Paul. Comment l’entendez-vous? - -—Eh oui, tous, tant que nous sommes, nous tendons à quitter la -terre. Le meilleur et le plus pur de nous-même aspire sans cesse à -s’affranchir de la gangue, à s’élever, d’un coup d’aile. Et il nous -semble que notre secret désir se réalise, quand cet homme s’arrache -au sol. Le coup d’aile ... Mais nous le demandons à tout ce qui nous -exalte, tout ce qui nous transporte et nous enchante, à tout ce qui -nous rend supérieur à nous-même. Qu’attendons-nous de la musique, -vulgaires tziganes ou splendide opéra? Que le premier coup d’archet -nous emporte et nous ravisse au réel. Coup d’aile, la voix du ténor, -la tirade de l’acteur, l’éloquence du tribun. Coup d’aile, le voyage, -le beau site, le clair de lune. Coup d’aile, l’amour ... - -—L’amour? dit Lucette. - -L’opinion l’intriguait, de cet homme dont le divorce restait -mystérieux, sans raison notable. Chazelles allumait une nouvelle -cigarette à celle qu’il venait d’achever. Les paupières attentives et -tendues vers le petit point de feu, il aspirait avec force la fumée, -de ce même appétit voluptueux dont il semblait aspirer la vie. Il se -tourna vers Lucette: - -—Mais certainement, madame. L’essor de cet aviateur est l’emblème -exact de l’amour. Songez-y. L’amour? Mais nous puisons dans sa -force l’élan nécessaire à nous affranchir des soucis, des tracas, -des petitesses, des cahots de la route, à échapper au sort commun, -au terre-à-terre. Et dès qu’enfin il nous arrache au sol et nous -emporte, nous cherchons à nous élever encore sur ses ailes et, par sa -puissance, à nous dépasser, à planer toujours plus haut, dans un besoin -fou de plein ciel, d’ivresse culminante, de vertige absolu, qu’un -risque mortel ne paye pas trop cher!... Ah! oui, c’est le grand coup -d’aile ... - -Mais le crépitement du moteur l’interrompit. Il tendit l’oreille: - -—Il donne bien, dit-il. - -Et le spectacle l’absorba. C’était déjà le crépuscule. On hâtait les -rites du départ. L’aviateur leva le bras et l’immense oiseau, dont les -ailes paraissaient lumineuses dans le jour atténué, s’enfuit au ras du -sol. - -Tout en le suivant dans sa course, Lucette songeait aux paroles de -Chazelles. Il l’intéressait. Il lui semblait qu’elle venait d’entendre -de ces mots qu’on attend, qu’on a pensé sans les dire. Et quand -l’aéroplane s’enleva, brusquement, comme sous un coup de mors, elle -en éprouva un choc aux entrailles, une secousse plus violente que la -première fois. A croire qu’elle avait vraiment sous les yeux l’image de -l’amour, l’essor où l’on quitte la terre ... - -Une seconde, elle observa Chazelles. Il épiait le vol. Mais, comme -s’il l’eût devinée, il tourna la tête. Leur regard et leur pensée se -lièrent. Et, de son menton volontaire, il lui désigna, en souriant, le -grand oiseau qui montait, tout blanc, dans la brume du soir. - - - - -IV - - -«Ah! Voilà les lettres», pensa Lucette. Du coin de parc qu’elle avait -adopté,—un rond-point ombreux, présidé par un gros chêne et meublé de -tables et de sièges rustiques,—elle avait entendu sonner à la grille. -Dans la vie tout unie qu’on menait aux Barres, le courrier faisait -événement. Le matin, quand la femme de chambre apportait le déjeuner, -Lucette guettait, dans la demi-obscurité de la pièce close encore, le -paquet de lettres et de journaux posé sur le plateau. Et, l’après-midi, -dès le coup de cloche du facteur, elle calculait le temps mort du -triage, de «l’épluchage» à l’office, elle écoutait le caillou craquer -sous le pas nonchalant du domestique. - -Parfois, son impatience avait un motif. Elle attendait des nouvelles -de Zonzon, partie depuis un mois pour l’Amérique. Elles arrivaient -à intervalles à peu près réguliers, huit et douze pages sur pelure -bleutée, des expansions d’écolière en vacances, des joies de découverte -et de liberté qu’attisait un secret bonheur. Un si fol éclat -d’enthousiasme, qu’on s’attendait presque à voir les lignes danser et -fuser. On s’étonnait que cette claire écriture, cursive et déliée, pût -contenir et exprimer tant d’exubérance. - -Mais ce n’était pas le jour de Zonzon. Rien que des cartes illustrées -d’amies en voyage, pas fâchées de faire montre de leurs déplacements -et d’esquiver en trois mots la corvée d’écrire. Des journaux, dont -Lucette parcourut les titres sinistres. Assassinats, incendies, -cambriolages, grèves, menaces de guerre. Rien de nouveau. - -Déçue, elle rejeta le paquet sur la table. Qu’attendait-elle? Elle -n’aurait pas su le dire. Peut-être un peu d’imprévu, de surprise, -d’alerte. - -Une branche morte qui cassa net, tout près d’elle, la fit sursauter. -Elle se leva. Dans ce silence, cette ombre verte, on avait l’air d’être -au fond de l’eau. Et elle gagna l’orée du parc, la grande trouée -lumineuse du parterre. - -C’était la pleine chaleur du jour et de l’été. Des abeilles animaient -l’air sonore. Dans le calme absolu, des pétales tombaient mollement -des roses épanouies. Et de s’effeuiller elles embaumaient davantage, à -croire que leur parfum s’échappait de leurs blessures. Les buis des -bordures craquaient; on entendait, on suivait la montée de la sève vers -la lumière. Les papillons posés s’éventaient lentement de l’aile. Et -toutes les fleurs se tournaient et s’ouvraient vers le soleil, comme -autant de baisers envoyés par la terre. - -Mais cet incessant labeur de création, bourdonnant, odorant, Lucette -en était blessée comme d’un coup de clarté trop vive. Elle ne se -sentait pas en communion, en harmonie avec cette fête de la vie, cette -splendeur féconde. Et loin de se fondre dans cette allégresse, elle en -éprouvait une lassitude inquiète. - -Pourquoi ce malaise? L’absence de sa grande amie, de Zonzon? Elle la -cherchait à ses côtés, forte et vivante. Ah! le cher guide, si sûr, si -ferme, d’une puissance presque magnétique. Il arrivait à Lucette de lui -dire: «Enlève-moi ma migraine avec tes mains.» Et Zonzon lui caressait -le front, apaisait la douleur. Et maintenant, séparées. Au plus vite, -il leur faudrait quinze jours pour se rejoindre. L’une pourrait mourir -à l’insu de l’autre. Elle s’attendrit, prête à pleurer. - -—Ah ça! je suis folle, murmura-t-elle. - -Oui, folle. Nulle n’était plus choyée, plus entourée, plus riche en -êtres aimés. Certains perdent leurs parents avant d’être eux-mêmes -installés dans la vie. Et, à chaque petit bonheur, à chaque petit -succès, ce ne sont que des ombres qu’ils prennent à témoin de leur -joie ... Elle, au contraire, à son plein épanouissement, possédait les -siens, et si jeunes de cœur. Un coup de téléphone, elle pouvait les -entendre. Deux heures de train ou d’auto, elle était dans leurs bras. - -Jusqu’à M. Duclos,—père, comme elle l’appelait,—dont l’apparente -rudesse rendait plus savoureuse la bonté, et qui, à chacun de ses -passages, la traitait en petite reine, en petite fée du bonheur de son -«garçon». - -Et là, tout près, derrière ces fenêtres recueillies, ouvertes sur la -terrasse que le jardinier ne devait pas ratisser, afin de respecter -le silence ... Certes, pressant, minutieux, formidable, ce travail de -correction d’épreuves qui devait être achevé pour la rentrée, où les -citations en caractères grecs multipliaient les risques de fautes, -où la mise en place des dessins dans le texte exigeait d’incessantes -retouches. Et pourtant, dès qu’elle entrerait dans le sanctuaire, -les feuillets s’envoleraient, le fauteuil pivoterait, et vers elle -se tendraient des bras aussi avides, monteraient des regards aussi -fervents, des paroles aussi tendres qu’au premier jour. - -Mais un éclat de rire proche coupa sa rêverie. Vivement, elle gravit -les marches de la terrasse. A l’ombre du château, dans le jardin -anglais, la nourrice s’égayait des propos du chauffeur. A la vue de -Lucette, l’homme s’éloigna. Paule, sa petite Paule ... Elle était -assise par terre dans une allée et jouait au sable. Lucette la prit -dans ses bras, promena ses lèvres sur le petit front moite et duveté. -Puis, l’écartant un peu, elle la contempla. - -Comme elle était jolie! Déjà, dans ses traits indécis, des -ressemblances s’affirmaient. Lucette reconnaissait le dessin arqué -de ses propres lèvres, la coupe et la teinte des yeux de Paul. Elle -s’exalta à penser que leur fille était née d’eux, de leurs caresses. -Elle aurait voulu se baigner, se fondre dans la tiédeur du petit cou -tendre, la bonne odeur du poupon de luxe, s’abîmer dans un de ces -amours presque féroces qu’on prête à la lionne pour son petit. Et elle -l’embrassait, l’embrassait ... - -—Madame va lui faire mal. - -La nourrice. Elle l’oubliait. Cette femme aussi appelait Paule «ma -fille». Et elle avait raison. En fait, l’enfant vivait plus avec sa -nounou qu’avec sa maman. Dans l’hôtel du Champ-de-Mars comme au château -des Barres, elle avait une sorte d’existence personnelle, à part, son -appartement, son petit _home_ dans le grand. Elle n’envahissait pas -le foyer comme elle l’eût fait dans un ménage à l’étroit. Nos enfants -tiennent dans notre vie la même place que dans notre logis. - -Et Lucette s’efforçait d’expliquer, par ces exigences de coutumes, -pourquoi elle ne se sentait pas plus étroitement attachée encore à sa -fille, pourquoi la maternité ne lui donnait pas ces émotions violentes, -insondables, où s’abîmer et se dissoudre, ce sens de l’absolu, de -l’infini, qu’elle attendait toujours de la vie sentimentale ... - -Et, comme elle s’éloignait le long de l’avenue de tilleuls, une -angoisse la suffoqua soudain. Elle eut ce terrible cri d’effroi que -tant de prêtres ont entendu à travers la grille du confessionnal: -«Est-ce que je ne serais pas capable d’aimer? Est-ce que je serais -insensible? Est-ce que je n’aurais qu’un cœur desséché?...» - -Ah! le bondissement indigné qui la souleva! Elle, dure, insensible, -sèche? Allons donc! Elle en qui frémissaient, malgré toutes les -tendresses répandues, de telles réserves de passion qu’elle croyait -étouffer du besoin de les prodiguer. Elle, en qui se déchaînaient des -forces si aiguës qu’elle eût voulu les darder, les enfoncer comme -elle s’incrustait les ongles dans les paumes. Elle qui s’irritait de -l’allégresse des choses parce qu’elle l’enviait. Elle qui souhaitait, -par elle ne savait quel miracle, quelle vertigineuse défaillance, de se -mêler à cet air sonore et parfumé, à ce grand vol amoureux où dansaient -ensemble le pollen des fleurs et l’aile des insectes. Elle!... - -Lucette était encore toute secouée de l’alarme quand M^{me} Turquois -parut dans la perspective de l’avenue. Elles continuaient de voisiner -dans la solitude de Brûlon. Lucette subissait toujours l’attrait de -cette beauté candide, cette fraîcheur reposée de déesse qui sort de -l’onde. L’exquise femme. Elle semblait revêtue, tant il y avait de -grâce souveraine dans sa démarche, d’un invisible manteau de cour. Et -l’on devinait si frémissante en ses profondeurs cette belle coulée -limpide ... - -Fait étrange. Le penchant de Lucette s’était accru depuis la brutale -tentative de Turquois. L’amie dont le mari vous a vainement courtisée -vous en devient plus chère. - -Quant à lui, il se tenait tranquille, depuis un an. A douter qu’il se -fût jamais démasqué. Le requin plongeait. D’ailleurs, Brûlon ne le -voyait guère. En ce moment, afin d’écrire une pièce en collaboration, -il avait suivi son complice—comme il disait—sur la côte bretonne. - -Lucette, sachant le singulier attachement de M^{me} Turquois: - -—Votre mari rentre-t-il bientôt? demanda-t-elle. Vous en avez de -bonnes nouvelles? - -Elles s’étaient assises sur un banc de pierre, à l’extrémité de -l’avenue, qui se heurtait au mur du parc. M^{me} Turquois eut un -imperceptible haussement d’épaules. Et, l’ombrelle taquinant le sable: - -—Mon mari? Non. Je ne sais pas. Il est à Saint-Enogat. Une retraite un -peu mondaine, pour le travail. Enfin ... - -Pour la première fois, elle en parlait sur ce ton d’amertume légère. -Lucette la dévisagea, surprise. Aurait-elle deviné les velléités de -Turquois ...? Elle paraissait tendue, sous son calme apparent. Alors, -timidement: - -—Sa pièce?... - -Sur le pur visage de M^{me} Turquois, une moue passa, la moue de -l’enfant près de pleurer. Et, la voix en saccades: - -—Sa pièce!... Il s’agit bien de sa pièce! Une nouvelle intrigue -qui commence, oui. Il m’a suffi d’ouvrir les journaux ce matin. -Déplacements et villégiatures. J’ai compris. J’ai tellement l’habitude! -On vient le relancer à Saint-Enogat. Il y a longtemps que je la -craignais, celle-là. - -Quoi? C’en était fini de cette sérénité limpide, de ce beau regard -couchant vers son mari, de cette indulgence pour ses frasques? Lucette -en oubliait son propre malaise. - -Maintenant qu’elle s’était trahie, M^{me} Turquois ne cherchait plus à -se contenir. Elle s’épanchait. La maille du filet qui rompt, entraînant -les autres. - -—Ah! ma pauvre petite amie, j’ai tant de chagrin. Laissez-moi dire. -Je n’ai personne, moi. Je suis toute seule. Cela vous étonne, n’est-ce -pas, que je me démasque et que je me révolte. Mais d’ordinaire, -voyez-vous, ce n’étaient que des passades, des fruits prêts à tomber -et maraudés au bord du chemin en allongeant le bras. Il ne se donnait -pas. Il se prêtait. Je me disais: «Il me reviendra.» Il ne s’éloignait -même pas. Mais cette fois, j’ai peur. J’ai peur. Si cette femme met la -griffe sur lui, si elle trouve en lui l’homme qu’elle attend, elle ne -me le rendra plus ... - -—Qui? - -—Une amie, naturellement. D’ailleurs, vous la connaissez. Elle vient -chez vous. Madame Evenon ... - -—Ah! oui, dont le mari est si occupé ... - -—Il ferait mieux de s’occuper d’elle. Une assoiffée de bonheur, du -bonheur qu’elle n’a pas chez elle. Et qui le cherche avidement. Ce -qu’elle a déjà brisé, tordu, rejeté d’amants. Mais celui qui la fixera, -qui sera son maître ... Oh! celui-là, elle s’accrochera à lui comme -le naufragé à son sauveteur. Ils se perdront ensemble. Et celui-là, -je le sens, ce sera lui ... Comprenez donc. D’ordinaire, c’était le -gai coureur d’aventures, celui qui, dans un couloir d’hôtel, se -risque à pousser les portes entre-bâillées. On ouvre, tant mieux. On -résiste, tant pis. Mais cette fois, la porte se refermera sur lui, -et bien bouclée, je vous jure. Il ne sortira plus ... Alors? que -faire? Menacer, supplier, bref me jeter entre eux? Ils s’en désireront -davantage. Ou alors attendre, toujours attendre. - -Elle se voûta, sa claire figure soudain vieillie de chagrin. - -—Oh! l’attente! ce que j’en ai déjà connu, des attentes ... Des -sommeils troués, de brusques sursauts qui me rejetaient assise, -l’oreille tendue. C’est lui? non. Pas encore. Et ces retours, où je -sentais dans ses vêtements, sur son corps, l’odeur des autres ... Et -ces lettres, que je retrouvais, oubliées au fond des poches et des -tiroirs, ou mal déchirées dans sa corbeille ... Ces fleurs séchées -qui s’émiettaient dans ses goussets. Des fleurs, à lui! Ce que nous -sommes bêtes! Et lui, me revenait tranquille, gai, épanoui, décidé à ne -rien voir, à ne rien savoir de mon supplice. Parbleu! il avait raison. -Jamais je n’ai rien dit. J’ai toujours feint d’ignorer. Ignorer! j’ai -tout su, au contraire. Toutes ses tentatives, échecs et triomphes. -Tout, jusqu’à ses velléités, ses désirs. Vous, Lucette, oui, vous, ma -pauvre petite, j’ai su ... - -Lucette se sentit rougir: - -—Moi? - -—Oui, j’ai vu qu’un moment il s’attaquait à vous. L’an dernier. Et -quel soulagement quand j’ai compris que vous le repoussiez, qu’il -abandonnait, que je pourrais vivre sans crainte de ce côté-là, que -je ne serais pas obligée de vous fêter ouvertement et de vous haïr -en secret, comme j’ai dû faire avec tant d’autres! Et peut-être y -a-t-il de la gratitude, dans ma franchise d’aujourd’hui ... Oui, j’ai -tout su. J’avais l’air d’être dupe, de croire ses grosses feintes, -ses mensonges enfantins. Et toute ma consolation, tout mon orgueil, -c’était, chaque fois, de l’absoudre en moi-même ... - -Lucette écoutait, stupéfaite. Comment ce brutal avait-il su prendre un -tel empire sur cette fine et fière créature? Elle demanda doucement: - -—Vous l’aimez bien? - -Oh! le regard farouche et lointain qui brilla dans cette face défaite: - -—Aimer! Dire que nous n’avons qu’un mot, un seul mot, pour exprimer -tant de choses différentes! Oui, je lui reste attachée parce qu’il -n’est pas méchant, au fond, parce qu’il est gai, parce qu’il est, entre -ses fugues, un bon compagnon, parce que je suis fière de porter son -nom, de partager sa notoriété ... - -Et soudain se secouant toute: - -—Et puis non, je mens, je mens encore, je mens à moi-même. J’y tiens -parce que c’est «mon homme» comme disent les femmes du peuple et comme -disent les filles. Comprenez-vous? J’y tiens comme la pierreuse tient -à l’amant qui la mâte, qui la frappe et qui la contente. Ah! oui, je -lui ressemble, à cette malheureuse ... Elle a reçu moins de coups de -couteau dans la peau que je n’en ai reçu dans le cœur ... Ah! parfois, -je me fais horreur et pitié. Car je reste clairvoyante. Et voilà le -vrai drame de ma vie. C’est de me sentir esclave, uniquement attachée -par ce lien de chair. Que de fois je me suis révoltée contre moi-même! -J’avais, comme les autres, des aspirations délicates, des petits rêves -fleuris, tout un parterre secret. Il a tout piétiné, tout foulé de son -gros sans-gêne. Je me souviens. Je lui préparais des surprises, j’avais -pour lui de fines attentions. Il ne goûtait rien. Il ne comprenait -rien. Et je recommençais ... J’avais des idées, des opinions à moi, -que rebroussaient les siennes. Il m’a repétri une âme à son image, de -ses mains, de ses mains qui me brûlent ... Ses manières m’irritaient. -Je les ai adoptées, je les ai prises ... Et quand je l’injurie tout -bas, je sens que je l’admire encore ... Je sais qu’il serait plus -digne et plus sage de rompre une bonne fois. Un divorce ne devrait pas -m’effrayer. On me confierait mon petit garçon, tant l’inconduite du -père est flagrante. Et je ne peux pas rompre ... Chaque fois que je me -cabre, je retombe sous lui ... Enfin, c’est mon homme, je vous dis, -c’est mon homme. Il est à la fois ma torture et mon bonheur. Je les -accepte ensemble. Je les veux ensemble. Et je suis prête à les disputer -à qui me les enlèverait, prête à tout ... Ah! je suis folle ... - -Elle s’essuya vivement les yeux, se ressaisit. Puis, d’un geste triste, -montrant contre la clématite de la muraille un papillon, ailes -battantes, qui buvait une fleur: - -—Tenez, voilà ce que je suis. Un pauvre papillon, mais un papillon -épinglé au mur, fixé à jamais, d’une pointe que rien n’arrachera, et -dont les ailes palpitent de la même façon dans la douleur que dans le -plaisir ... - -M^{me} Turquois était partie que Lucette rêvait encore devant le -papillon assoupi. Comment ce farouche amour avait-il pu résister à -tant d’épreuves? Pauvre femme ... Et le tribut payé à la compassion, -par un retour naturel, Lucette se penchait sur elle-même. Elle aussi -était un papillon. Un papillon heureux, un papillon attaché à sa fleur. -Mais elle ne se sentait point au cœur ni aux entrailles cette pointe -voluptueuse et cruelle qui fixe jusqu’à la mort ... - -Chaque fois que Lucette, après un séjour aux Barres, débarquait à la -gare de Lyon sur le grand jour de la place animée de cafés et d’autos, -elle stoppait une seconde, un peu étourdie, au ras du perron. Elle -avait l’impression de dominer un bain tout fumant de vie et, à chaque -marche qu’elle descendait, d’entrer dans cette piscine aux ondes -chaudes et courantes. - -Elle s’y plongeait avec une sorte de plaisir physique. De sa voiture, -elle s’amusait de la comédie de la rue, retrouvait des enseignes, -admirait les arbres, d’une beauté plus touchante qu’à la campagne, dans -leur cadre de pierre. - -A chacune de ces petites expéditions d’un jour, elle passait chez -ses parents, qui ne pouvaient, cette année-là, quitter Paris qu’en -septembre. Paul restait aux Barres, prétextant son travail urgent. Au -fond, guidé par son exquise discrétion, peut-être obéissait-il au désir -de la laisser toute aux siens et devinait-il l’aise singulière qu’elle -éprouvait à rentrer un moment dans son passé de jeune fille. - -Immuable, en effet, le vieux logis de famille, dans la tranquille rue -Guersant, aux Ternes. Dès que Lucette apercevait la frise sculptée au -fronton de la maison, dès qu’elle respirait l’odeur de l’appartement, -elle avait cinq ans, elle avait dix ans, elle n’avait plus d’âge. - -Et dans le salon où maman brodait, épanouie au creux d’un fauteuil -bas, elle retrouvait les mêmes tableaux, les mêmes gravures, la même -tenture aux dessins noirs sur rouge, le jeu d’échecs sur une console à -l’abri d’un globe de verre et les deux petits amours de bronze qui se -lutinaient sur la pendule. - -D’où vient la douceur de revoir ce qu’on a toujours vu, le tendre -attrait de ces vieux amis, de ces petits témoins de l’enfance? Sans -doute de ce qu’ils sont l’empreinte et le moulage de notre vie, des -souvenirs en relief, de la mémoire sensible, du passé présent. Et aussi -de ce qu’ils rassurent notre besoin de durer, puisqu’ils sont un peu de -nous-mêmes et qu’ils n’ont pas changé ... - -Jusqu’au petit craquement de l’aiguille dans la toile cirée de la -broderie, qui rajeunissait Lucette. Excellente maman ... Elle non -plus, ne vieillissait pas. A peine si quelques fils gris niellaient -ses cheveux en diadème. Toujours son beau regard luisant, sa face -bourbonnienne, gourmande et fine. Toujours aussi paisible qu’au temps -où Lucette, dans la pièce voisine,—le bureau de papa,—criait: «Maman, -gronde Zonzon, qui me taquine!» Et où M^{me} Savourette, sans bouger de -son fauteuil, disait tranquillement: «Zonzon, je te gronde.» - -Certes, elle les aimait bien, ses filles. Mais elle leur avait toujours -préféré son mari. Et elle ne le chérissait pas, comme M^{me} Turquois, -d’un amour heurté, mais d’une tendresse si unie, si brillante ... -Zonzon disait vrai: rien ne l’avait altérée, rien ne l’avait ternie. -Pas même ces continuels embarras d’argent dont Lucette, jeune fille, -avait tant de fois subi le contre-coup. Ah! Tout ce que son chic -apparent cachait alors de ruses et d’ingéniosité! L’art de rajeunir -les chapeaux et les robes, pour paraître en changer plus souvent. Ces -grands dîners où l’on allait en voiture et d’où l’on revenait à pied. -Le petit supplice des gants blancs qui s’obstinent à fleurer la benzine -... Maintenant qu’elle était royalement affranchie de ces triviales -inquiétudes, Lucette en saisissait mieux, en contraste, toute l’action -corrosive, dissolvante. Comment avaient-ils pu tous deux se débattre -au milieu de ces soucis irritants, sans jamais cesser de se sourire? - -Un peu mélancolique, cette heure où, parvenu à la taille de ses -parents, on les voit, non plus comme des demi-dieux parfaits qu’on -regardait en levant la tête, mais comme des égaux, des êtres pareils -aux autres, l’heure où l’on cherche à les déchiffrer en s’aidant de ses -purs souvenirs d’enfant et de sa science acquise ... - -Mais on parlait, dans la pièce voisine. Lucette demanda: - -—Papa est là? - -—Oui, avec le beau Chazelles. - -Chazelles? Un court saisissement. Mais quoi? C’était tout naturel. Elle -oubliait: M. Savourette était l’architecte du musée Suffren. Chazelles -... A peine l’avait-elle revu deux fois, depuis la visite au champ de -manœuvre d’Issy. Mais, sans doute parce que cette journée rompait -avec le traintrain de son existence—courses et visites, théâtre et -dîners—elle en gardait un souvenir vivace, l’impression d’une trouée -lumineuse comme celle qui s’était ouverte à ses yeux dès la sortie de -Paris, sur la plaine rase. Elle revivait les longues attentes, elle -revoyait Chazelles debout sur la petite dune de sable, son avidité -voluptueuse à tirer sur sa cigarette, le menton haut. Et souvent, rien -qu’à lire les comptes rendus d’aviation—elle les suivait, depuis ce -jour-là, dans les feuilles—même rien qu’à voir un oiseau prendre son -vol, là-bas, aux Barres, elle se rappelait ce qu’il avait dit sur le -coup d’aile ... - -—Je ne veux pas les déranger. J’attendrai. - -Mais elle écoutait et parlait distraitement, gênée par le ronronnement -des voix, oppressée d’un peu d’impatience, jusqu’au moment où la -porte s’ouvrit devant Chazelles. Avenant, chaleureux, il s’enquit -des nouvelles des Barres. Cependant, tout en embrassant sa fille, -M. Savourette se lamentait. Il ne la verrait pas. Il était obligé -d’accompagner Chazelles. Un rendez-vous pris avec l’entrepreneur. Et -une grosse affaire: la construction d’une annexe. - -—Venez avec nous, Madame, suggéra Chazelles. Vous causerez tous deux -en route. Je parie que vous ne connaissez pas mon musée? - -Elle l’avoua, en riant. Pourtant, sa maison n’en était séparée que -par la largeur du Champ-de-Mars. Mais, à Paris, il suffit de demeurer -près d’un monument pour n’y jamais entrer. Une fois, cependant, elle -en avait franchi le seuil, afin de rendre visite à M^{me} Chazelles. -Car le conservateur habitait le palais. Elle fut tentée de rappeler -ce souvenir, mais se mordit les lèvres à temps. Toute une éducation -nouvelle, l’art de parler devant les divorcés. Chazelles insistait: - -—J’avais choisi un lundi pour ce rendez-vous, parce que le musée est -fermé au public. Vous l’aurez pour vous toute seule. - -Lucette se laissa tenter. - -Laissant bientôt M. Savourette aux mains de l’entrepreneur, Chazelles -tint à faire à sa visiteuse les honneurs de son palais. Il n’entendait -pas la confier à un gardien, ou la laisser errer sans guide. - -—D’ailleurs, toute seule, vous auriez peut-être peur. - -Elle se cabra: - -—Peur! - -—Eh oui ... Vous allez voir. - -Était-ce le tête-à-tête à peine prévu, si vite arrangé? Le brusque -passage du jour à la lumière de théâtre qui éclairait le musée? Ces -vastes salles sonores, solitaires, où les vitrines se reflétaient dans -le parquet luisant? Surtout ces loggias ouvertes dans les murailles, -où, sous la clarté crue des rampes cachées, des personnages de cire -se dressaient dans un décor assorti à leur costume, scènes d’intérieur -ou de plein air, de toutes les époques et de tous les pays, qui -donnaient à la visiteuse la sensation de n’être plus dans son temps, -dans son atmosphère, mais de glisser à travers les âges et les races? -De fait, Lucette perdait un peu pied. Mais, l’orgueil aidant, elle se -roidissait, se montrait d’autant plus désinvolte qu’elle était moins -rassurée. - -Ils allaient. De temps en temps, Chazelles s’arrêtait devant une -vitrine et, frappant la glace d’une des clefs qu’il tenait à la main, -signalait la richesse ou la rareté d’une collection, la fraîcheur -d’une robe très ancienne, miraculeusement conservée et qu’on devinait -fragile, à la merci d’un souffle. - -Ou encore, il ouvrait un panneau de verre, saisissait une dentelle, -un bijou et l’élevait précieusement jusqu’à ses yeux. Et sa voix, son -regard, son geste trahissaient son appétit, son vaste amour de toutes -les beautés. Il s’écria: - -—Et quand on songe que tous ces trésors n’ont été créés que pour -plaire! Eh oui. Se vêtir n’est qu’un prétexte. Séduire est le vrai but. -Les hommes ont obéi à la même loi qui veut pour les fleurs des couleurs -et des parfums, pour les oiseaux des plumages éclatants. Il s’agit -d’attirer à soi, de fixer le caprice qui passe. Regardez. Les hommes -ont voulu paraître plus grands sous les casques et les cimiers, plus -imposants sous leurs armures et les draperies de leurs manteaux. Les -femmes ont voulu paraître plus mystérieuses sous la robe, plus affinées -sous le corselet, plus scintillantes sous la parure. Chaque bijou -souligne un charme. Le collier éclaire le visage, le bracelet détache -la main, la ceinture fait valoir la gorge. Partout le même effort de -s’accroître en prestige, en pouvoir, en attrait ... - -Puis il voulut qu’elle essayât des joyaux. Il l’aida, l’effleurant -parfois de ses doigts. Et appuyant sur elle son ferme regard: - -—Vous, tout vous sied. Rien ne vous rehausse. - -Toute louange caresse le cœur. Ce Chazelles ... Elle le connaissait -peu. Sans doute il avait le compliment facile. Pourtant, s’il n’en -était pas prodigue? Mais elle ne voulut pas s’appesantir et poursuivit -sa marche pour échapper à sa pensée. - -Elle avait hâte de revoir le jour, le vrai jour. Tous ces personnages -immobiles autour des salles, dans leur décor de lumière, la hantaient, -la poursuivaient de leur regard de verre. Chazelles avait deviné juste. -Elle avait presque peur. Les figures de cire, muettes, figées dans les -attitudes et sous les couleurs de la vie sans pourtant posséder la vie, -lui inspiraient une sorte d’effroi, comme une mort fardée. - -Parfois, dans un cadre plus ample, sur une perspective plus profonde, -s’ouvraient des scènes capitales, des reproductions de toiles célèbres: -_L’Entrevue du Camp du Drap d’Or, Le Sacre de Napoléon_. Mais Lucette -ne s’attardait pas, fuyait sur le parquet luisant. - -Et tout à coup elle eut un cri de stupeur ravie. Suave, fraîche, -printanière, irréelle, une apparition surgissait devant elle. Par la -grâce des lignes, le choix heureux des lumières et des nuances, le fini -du détail, elle touchait à l’œuvre d’art. - -—_L’Embarquement pour Cythère_, de Watteau, expliqua-t-il. - -Immobile, émue: - -—Que c’est charmant, dit Lucette. - -—N’est-ce pas? reprit Chazelles. Et ce n’est peut-être pas une simple -fantaisie, mais une prévision ... Oui, les grands admirateurs de -Watteau lui prêtent des vues profondes. Il aurait pressenti les idées -des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il précédait de peu dans -la vie. Et il n’aurait pas laissé une œuvre frivole, mais un acte de -foi, une évocation d’une société future, affranchie de la souffrance, -occupée seulement de son bonheur. - -—Vous le croyez? demanda Lucette. - -—J’y suis porté. Justement parce que ses personnages ne songent qu’à -l’amour. Aujourd’hui, notre premier, notre plus pressant instinct est -de nous subvenir. Le second, d’aimer. Mais si l’existence devenait -facile et douce, l’instinct de lutte céderait le pas à celui de -l’amour. Le souci d’aimer passerait au premier rang. Et cela est si -vrai que, dès maintenant, les oisifs, les privilégiés, ceux qui n’ont -plus à gagner leur vie, ne sont guère préoccupés que de l’amour. -Dans les décors choisis que vous connaissez, ils réalisent les fêtes -galantes. Ce sont des précurseurs, d’heureux précurseurs ... - -Lucette rêvait, devant la vision délicieuse. L’amour, toujours l’amour -... - -Et il lui fallut, pour la rendre toute à elle-même, le beau jour doré -de cinq heures et la voix proche de papa qui, mètre en main, discutait -avec l’entrepreneur. Délibérée, elle remercia Chazelles et se félicita -même du hasard de la rencontre. Alors, en souriant: - -—Ce n’est pas tout à fait le hasard, dit-il. Chez vos parents, j’ai su -par votre père qu’il vous attendait. Et j’ai différé mon départ jusqu’à -votre arrivée. - -Elle ne répondit pas et baissa la tête. N’était-ce encore qu’une -galanterie banale? La recherchait-il vraiment? Bah! ils n’étaient l’un -pour l’autre que des indifférents. Elle aimait, elle était aimée, et le -reste importait peu ... - -Tout de même, cette petite phrase tombée dans sa vie venait d’y jeter -ce ferment d’inquiétude et d’intérêt, de piquant et de trouble: -l’alerte. - - * * * * * - -Les soirs qui suivirent, son retour aux Barres, Lucette, avant de -s’endormir, revoyait des figures de cire dans l’obscurité. Elles se -dégageaient peu à peu, sortaient des tentures, s’affirmaient, très -claires, reconnaissables. Puis, au bout d’une semaine environ, ces -visions disparurent. - -Mais elle les ravivait, le jour, par le souvenir, en fermant les yeux. -Dans ces moments-là, elle songeait: «Tout de même, j’ai un secret ...» -La phrase ambiguë de Chazelles au moment du départ. Un secret si menu -qu’elle n’avait pas scrupule à le garder. Avait-elle raconté à son mari -l’aventure de Turquois? Non. C’eût été maladresse et fatuité. Que de -fois une femme, pour peu qu’elle ne soit pas trop laide, sent passer -sur elle une rapide convoitise! Peut-être même s’abusait-elle. - -Mais la pensée d’avoir un petit secret l’amusait, l’animait comme un -jeu. Elle se rappelait ces enfants qui vont enfouir un joujou dans un -coin de jardin, pour la joie d’avoir une cachette, d’être seuls à la -connaître, de déterrer de temps en temps leur humble trésor, de le -découvrir ... - -Cependant un jeu n’emplit pas la vie, pas plus que le petit grain -sonore n’emplit le vide du grelot. Et Lucette retombait à sa langueur -inquiète, son attente vague et sans objet. Peut-être tout simplement -les lourdes chaleurs de l’été, la solitude des champs? - -Elle se désespérait de ne prendre goût ni aux besognes, ni aux -distractions qu’apportaient les jours: les soins de la maison, les -promenades avec M^{me} Turquois. Il lui semblait que les aiguilles aux -pendules, le soleil au ciel ralentissaient leur marche. Et, déçue de -la longueur du temps, elle s’étonnait: «Qu’est-ce que cela peut me -faire? Je n’attends rien.» - -Elle inventait des étapes, pour couper les journées. Elle en arrivait -à désirer avec impatience l’heure des repas. Et quand elle se mettait -à table, elle mangeait à peine et sans plaisir, la gorge bloquée. Sa -crainte d’alarmer son mari, lorsqu’elle sentait sur elle son regard -attentif, parvenait seule à forcer un instant sa répugnance. - -Un soir d’août, après dîner, ils goûtaient tous deux la fraîcheur sur -la terrasse, après une journée de fournaise. Il faisait un clair de -lune à pleurer. La façade aux volets clos était toute blanche, comme -sous un crépi neuf. Le parterre scintillait, mouillé de clarté. Et les -bois lointains semblaient de brume blonde. - -Dans la vallée, passaient les grands rapides de nuit, échappés de -Paris deux heures plus tôt. Leur crinière de fumée s’embrasait des -reflets du foyer. Tous les wagons étaient encore illuminés. Et la -longue fusée glissait dans la nuit transparente. Ils emportaient -tous ceux qui partaient pour la Côte, pour l’Italie, pour l’Afrique, -l’Extrême-Orient ... Que d’ambitions, d’impatiences, que de rêves, que -de déchirements ... - -Paul, assis près de Lucette, lui prit la main. Si doux que fût le -geste, elle sursauta, réveillée. Il lui demanda, presque humblement: - -—Où es-tu? A quoi penses-tu? - -Et comme elle ne répondait pas tout de suite, il poursuivit sans -attendre: - -—Il me semble que tu changes, depuis quelque temps ... Que tu es -triste, absorbée. - -Effrayée, elle se défendit: - -—Moi? Non, non. Qu’est-ce que tu vas imaginer? - -—J’ai si peur que tu ne t’ennuies ... Te manque-t-il quelque chose? -As-tu un désir, un caprice? La vie ici ne te plaît peut-être pas? -Veux-tu voyager? Veux-tu recevoir des amis? Je suis si heureux de te -faire plaisir. Parle. Dis un mot, fais un geste, un signe ... - -Elle fut inondée de gratitude et de tendresse. Des désirs? Il les -comblait d’avance. Une vie plus large? Elle régnait sur ce royal -domaine. Et quant au voyage ... Non. D’une croisière entreprise avant -sa grossesse—la Norwège, retour par l’Écosse—elle gardait un souvenir -trépidant de cinématographe, l’impression d’être perdue dans toutes ces -chambres neutres d’hôtel, d’étouffer parmi ces races de langage et de -mœurs inconnus, d’être comme transplantée sur une autre planète. - -—Je t’assure, dit-elle, je n’ai besoin de rien. Tu m’as tout donné. - -Il insista, lui pressant les mains: - -—Alors, pourquoi n’es-tu plus la même? Voilà des semaines que je -tourne et que je retourne cette question dans ma pauvre tête. Mon Dieu! -Voir cette ombre dans tes yeux, et ne pas savoir ce qui se passe là, -derrière ton petit front ... Lucette, ma Lucette, je t’en supplie, -dis-moi ce que tu as. Tout vaut mieux que le silence. Je t’en supplie. - -Électrisée de franchise et d’abandon, elle descendit encore en elle. -Non. Elle ne trouvait rien, rien de précis, rien d’exprimable: - -—Je n’ai rien. Je te jure. - -D’un élan, il glissa presque à ses pieds: - -—C’est vrai? C’est bien vrai?... Ah! Lucette, ma Lucette adorée, tu es -tout pour moi, vois-tu, ma raison de vivre. Et la seule pensée que tu -pourrais t’éloigner de moi ... Ça me rend fou ... J’en mourrais ... Je -t’aime tant, je t’aime tant ... - -Elle lui jeta les bras autour du cou. Soulevée du désir violent et -confus d’être protégée par lui, rivée à lui, d’être dans ses bras -comme dans une prison heureuse, elle balbutiait: - -—Moi aussi, je t’aime, je t’aime. Je suis à toi. Ah! mon aimé, sois -mon refuge, garde-moi, prends-moi ... - -La tête renversée, les yeux emplis de la nuit blonde, elle souhaitait, -elle ne savait quel miracle qui éternisât l’instant, quel vertige à -faire crouler sur elle les étoiles ... - -Mais lui, toujours agenouillé, releva vers elle son visage illuminé de -joie et de clarté, frappé d’extase. Puis, lui prenant les mains, il les -couvrit religieusement de baisers. - - - - -V - - -Lucette n’aspirait pas au retour à Paris. Sûrement, elle ne -parviendrait pas à secouer, par une vaine agitation, sa lassitude -inquiète. Dès lors, à quoi bon changer? D’avance, les rites de l’hiver -l’excédaient. - -Un jour, devant sa mère—les Savourette passaient aux Barres quelques -semaines d’automne—elle laissa percer sa répugnance. Les deux femmes -étaient assises dans l’ombre du rond-point. M^{me} Savourette -travaillait à son éternelle broderie. Lucette venait d’achever la -lecture des journaux, tout bruissants déjà des «premières» prochaines. -Après tant d’autres, elle déplora le vide de l’existence selon le monde. - -Mais l’excellente M^{me} Savourette ne fit que rire au refrain. Son -solide optimisme à vue courte tenait Lucette pour la plus heureuse des -femmes. Grosse fortune. Bon mari. Bel enfant. Que lui eût-il manqué? - -—Je te conseille de te plaindre! s’exclama-t-elle. - -—Je ne me plains pas, repartit Lucette. Mais je constate que les -usages nous ont tracé la vie la plus plate, la plus fastidieuse. -Comment en sortir? Comment y jeter un grain d’intérêt? M’occuper plus -de ma fille? Nous devons, à la rentrée, lui donner une nurse. Un peu -pour faire comme les autres, beaucoup parce que cette Anglaise saura -mieux l’élever que je ne le ferais moi-même. Mais j’aurai encore moins -qu’aujourd’hui le droit d’y toucher ... Lire? Tous les romans se -ressemblent. Quand on ouvre un livre nouveau, on croit l’avoir déjà -lu ... S’attacher à une œuvre bienfaisante, ou sociale? Il suffit -d’écouter les femmes qui s’y donnent pour s’apercevoir que ce sont des -nids d’intrigues, où l’on convoite surtout des palmes ou de pauvres -petits titres de trésorière ou de vice-présidente. A part quelques -illuminées, bien entendu. Mais je n’ai pas la foi ... Travailler, -produire une œuvre d’art? Mais cela ne souffre pas la médiocrité. -Sinon, on retombe dans l’ouvrage de dames, le papillon de corne ou la -boîte d’étain repoussé. Il faut du talent. Et je n’en ai pas ... Alors? - -M^{me} Savourette écarta ses bras courts: - -—Mais n’as-tu pas ton mari?... Tu te plaindrais, toi qui as le tien -tout le temps, qui peux t’intéresser à ses travaux!... Tu veux rire. - -Lucette, évasive, expliqua: - -—Rien ne m’a préparée à les suivre ... Je craindrais de le déranger. - -Elle disait vrai. Mais, cependant, elle restait frappée par cette -simple remarque. Une fois de plus, elle s’étonna de la béatitude où -vivait sa mère. En voilà une qui pourtant n’avait guère son mari! -Ses travaux d’architecte l’appelaient sans cesse au dehors, sur les -chantiers, chez ses clients. Et même quand ils étaient ensemble, -ne gardait-il pas l’habitude de coqueter, de lancer sa manchette -à l’assaut dans toutes les directions? Cependant elle paraissait -heureuse. Et M^{me} Turquois? Son cas était encore plus extraordinaire. -Son «homme» disparaissait des mois entiers, s’affichait avec d’autres -femmes. Pourtant elle lui restait passionnément attachée. - -Comment pouvaient-elles se satisfaire de ces bribes d’affection qu’on -leur jetait au passage, quand elle-même, qui ne quittait pas son mari, -qui l’aimait, qui en était aimée, restait obscurément mécontente? -Était-elle donc une petite créature insatiable, une façon de monstre? -Et elle s’en effarait. - -Mais à quoi bon appréhender l’avenir, puisqu’il ne se réalise jamais -comme on l’imagine? Il est rarement redoutable pour les raisons qui -le font redouter. Dès la rentrée, la vie, dans le petit hôtel du -Champ-de-Mars, prit, sous une influence nouvelle, une allure, une -direction toutes différentes de celles que prévoyait Lucette. - -Après d’innombrables formalités, le Musée Suffren était enfin autorisé -à entrer en possession des bijoux et des aquarelles dont Paul Duclos -désirait le doter. Il fallut régler la disposition des vitrines -et des tableaux, la mise en place des précieux objets, le libellé -des inscriptions. Grosse affaire. Ce fut, tout octobre, entre le -conservateur et le donateur, un continuel échange de vues. Et très -vite, Chazelles devint un des familiers du logis. - -Jusqu’alors, Lucette et son mari ne profitaient pas de toutes les -occasions de sorties que leur offraient leur fortune et leurs -relations. Au fond, bien qu’il fût toujours prêt à suivre sa femme, à -servir ses moindres caprices, Paul était surtout attaché à son foyer, -au sanctuaire que divinisait sa Lucette. Et elle-même se sentait trop -médiocrement attirée au dehors pour chercher à l’entraîner. Mais -Chazelles changea tout cela. - -Sa situation actuelle et les camaraderies qu’il avait gardées dans la -politique et la littérature lui ouvraient toutes les portes. Ses poches -étaient toujours gonflées de cartes d’exposition et de coupons de loge. -Avec lui, on entrait partout. Très averti, très friand, très expert, -c’était le guide rêvé, le guide qui aime ce qu’il montre. - -Il eut vite fait de stimuler la curiosité de ses nouveaux amis. Il -avait des «C’est à voir», des «Il faut avoir entendu ça» péremptoires, -sans réplique. Et on allait voir, on allait entendre. La pièce légère -et la grave audition, la fine chanson de Montmartre et la grosse séance -de la Chambre, les petits Salons et les grandes Premières, tout ce qui -éclate et mousse à la surface de Paris. - -Lucette s’amusait. Voilà sans doute ce qui lui manquait: une vie plus -animée, plus pailletée, à tout prendre plus intéressante. Elle devenait -infatigable. Et Paul suivait la course, ravi, puisqu’elle y prenait -plaisir. - -Afin de remercier Chazelles de ses complaisances, ils le retenaient -à dîner, à souper dans les restaurants où la mode avait décidé qu’on -mangeait le mieux, cette année-là. Et c’était plaisir de voir ce -gourmet délicat estimer le velouté d’une sauce, la fraîcheur des -huîtres, le bouquet d’un vin. «Émouvant ...» prononçait-il gravement -en élevant son verre. - -Il plaisait par sa manière avenante, énergique, de pressurer ainsi les -choses, d’en extraire le suc et le parfum, la sève et la moelle. Il -prenait sur Lucette une influence qui grandissait chaque jour. Elle ne -s’en dissimulait pas les progrès, mais un moment vint où elle n’osa -plus les avouer. Parfois, seule avec son mari, elle arrêtait sur ses -lèvres la phrase qu’elle avait déjà prononcée mentalement: «Il faudra -que je demande à Chazelles ...» - -Elle ne s’en effarouchait pas. Car il se tenait dans les bornes d’une -camaraderie tendre. Jamais de ces compliments qui gênent, de ces -frôlements qui insistent. Rien qui rappelât même la phrase ambiguë -qu’il avait risquée au sortir du Musée Suffren, l’été précédent. - -Cette réserve en arrivait même à l’intriguer. Elle souhaitait de le -mieux connaître. A en juger sur de rapides aperçus, comme cette visite -au Musée, ou la journée d’Issy, vingt autres occasions semblables en -deux mois de sorties ensemble, il devait avoir sur toute la vie, en -tous sens, des opinions, des idées à lui. Elle aurait voulu pouvoir le -consulter à loisir. - -Et voilà qu’un soir de théâtre, pendant un entr’acte, sur le bord de -la loge—son mari au fond—Chazelles, cessant un moment de lorgner la -salle à travers sa jumelle, dit en souriant, à mi-voix: - -—Vous ne trouvez pas irritant, à la fin, de ne pouvoir jamais échanger -que vingt mots qu’on serre entre ses dents? Une amitié comme la nôtre a -besoin, de temps en temps, de s’exprimer un peu en liberté. - -Elle s’affola. Pourtant, il n’avait fait qu’aller au devant de son -secret désir. L’avait-il donc deviné? Que voulait-il? Un tête-à-tête? -Où? Elle répondit des mots vagues, balbutiés, dans le brouhaha de la -fin de l’entr’acte. - -Mais longtemps, dans la nuit, elle essaya de saisir l’intention cachée -sous les mots. Le lendemain, en s’éveillant, ce fut d’abord de cette -énigme qu’elle reprit conscience. Il l’aimait donc? Quel imprévu tombé -dans sa vie ... Ah! maintenant, l’alerte battait la charge. Ce n’était -plus le frêle grelot qui tinte, mais la sonnerie drue, qui ne cessait -pas, le signal, attirant et troublant, qui annonce quelque chose qu’on -ne voit pas encore. - - * * * * * - -Dans le prolongement de la rue Guersant, au delà des fortifications, -entre le Neuilly habité toute l’année et la cité ouvrière de Levallois, -s’ouvre un éventail de larges avenues bordées de villas closes -l’hiver, et blotties au fond de jardins. C’est au long de leurs grilles -désertes que Lucette, cédant aux instances de Chazelles, se laissa -entraîner vers cinq heures d’un soir hâtif de décembre. - -Le voisinage de la maison de ses parents, où elle s’était arrêtée -un instant, avait guidé son choix. Même reconnue dans l’ombre, elle -saurait expliquer sa présence dans ce quartier. - -Chazelles la rejoignit après la sortie de Paris. Il la remercia dans -sa manière chaude et sobre. Puis il marchèrent côte à côte, sans qu’il -tentât de lui prendre le bras. Et leur causerie était dégagée comme -leur attitude. Tout juste un peu plus d’aise, d’expansion et d’intimité -que dans un salon. - -Ils étaient presque seuls. A peine, de temps à autre, croisaient-ils un -passant pressé. A un moment, cependant, ils tombèrent sur une maison de -santé, dont toutes les fenêtres étaient éclairées et devant laquelle -stationnait une file d’autos et de voitures. Puis ils retrouvèrent la -solitude. - -Ils s’intéressaient au site, à mesure que leurs yeux s’accoutumaient à -l’ombre. Ils s’arrêtaient devant les grilles, cherchant à distinguer -les façades à travers les jardins dénudés. Leurs volets clos leur -prêtaient un air tragique et romanesque de maisons de crime ou d’amour. -Chazelles les marquait d’un mot. Il voulut reconnaître une villa -italienne, dont le faîte était fleuronné d’une terrasse. Un cottage -anglais, dont les murs blancs étaient barrés de poutres apparentes, -sous de hauts toits de chaume. Un Trianon deviné dans un parc du plus -pur dix-huitième siècle. Et Lucette trouvait un attrait de mystère et -d’inconnu à ce voyage de découverte, dans la nuit. - -Ils le reprirent quelques jours plus tard, mais cette fois le -poussèrent plus loin, jusqu’à la Seine. Là, brillait une énorme -usine toute en vitrages, un palais de verre illuminé dans la nuit, -bourdonnant d’un bruit de machines, puissant et grave comme un -grondement d’orgue. Des échappements de vapeur haletaient au ras des -toits. - -Sur le quai, l’obscurité semblait plus profonde, en contraste -avec ces verrières flamboyantes. Des ouvriers, qui sortaient des -ateliers proches, passaient en groupes noirs et silencieux. En face, -s’allongeait une île basse, où des lumières rares clignotaient aux -fenêtres des guinguettes, entre les arbres nus. Au loin, sur le pont -d’Asnières, les trains passaient en tonnerre et reflétaient dans l’eau -sombre leur sillon en fusée. - -Et soudain, Lucette se sentit prise aux épaules, embrassée. D’instinct, -dans un sursaut de surprise, elle détourna la tête. Des lèvres chaudes -sous la rudesse de la moustache butinaient sa joue, cherchaient sa -bouche, la trouvèrent. Alors, dans la félicité sourde d’être vaincue, -elle s’entr’ouvrit au baiser gourmand, profond, nouveau, qui la -pénétrait. Elle sombrait, lourde à mourir, à croire que la terre cédait -sous elle. Et rien ne lui survivait que l’espoir de descendre encore -plus avant, de s’engouffrer, de s’anéantir dans du bonheur inéprouvé. -Elle attendait, elle attendait ... Mais Chazelles s’écarta. Un groupe -d’ouvriers approchait. - -Et désormais, chaque fois que d’un mot, d’un signe, il lui demandait -de la rejoindre là-bas, elle y courait, poussée par ce besoin enragé -de s’enfoncer dans du mystère, dans de l’inconnu, dans de l’ombre, de -toucher à elle ne savait quelle apothéose d’allégresse, comme elle -avait découvert, au bout de sa course, le grand palais de féerie, -éclatant dans la nuit, lumineux et sonore. - -Mais le but reculait devant elle. Au fond des baisers, elle ne trouvait -pas l’oubli délicieux. Et elle rentrait brûlante, inapaisée. - -Elle rentrait ... Et son supplice commençait. Le tête-à-tête n’était -plus qu’une torture. Encore grisée d’un reste de vertige, dans la -clarté des lampes et parmi ses objets familiers, elle se demandait -d’abord si c’était bien elle qui venait d’errer dans ce pays -d’ombre et de donner ses lèvres à l’autre. Elle s’étonnait, avec -une sorte d’orgueil malsain, qu’on pût ainsi cacher tout un pan de -sa vie, dissimuler sa pensée sous son front. Puis Paul approchait. -S’informait-il, toujours délicatement courtois et discret, de sa -journée, de ses parents? Il lui fallait inventer, mentir. A peine -pouvait-elle s’arracher les mots de la gorge. Ou bien, il la félicitait -de sa belle mine, prenant pour les couleurs de la santé le feu -qui lui brûlait encore les joues. Alors la honte, la pitié tendre -l’envahissaient. Elle aurait voulu se jeter à genoux devant lui. Toutes -ses attentions lui faisaient mal comme des reproches. Toutes ses -caresses la déchiraient de remords. - -Et quand Chazelles était entre eux, sa présence ne faisait que lui -rendre plus sensibles et plus odieux le mensonge, l’indigne comédie, la -duperie. - -Malgré tout, avant tout, elle aimait son mari. Que cherchait-elle donc -dans cette aventure? Pourquoi en courait-elle les risques? C’était -absurde, insensé. Alors, elle décidait de briser net, de s’arrêter à -temps sur la pente. Mais le lendemain, elle retournait, dans l’ombre, -au palais de verre. Elle ne pouvait pas résister à la force qui -l’attirait. Elle ne trouvait pas de point d’appui. Qui donc pourrait la -retenir? A qui s’accrocher? - -Ah! Pourquoi Zonzon n’était-elle pas là? Comme sa sœur lui manquait -... Si elle l’avait sentie toute proche, peut-être eût-elle trouvé, -sous la menace du péril, le courage de s’ouvrir, de lui demander aide -et secours. Hélas! Zonzon ne rentrait pas. Même, si son voyage eût -duré les six mois convenus, son retour eut été imminent. Mais elle le -retardait, de quinzaine en quinzaine. Ses lettres exubérantes s’en -excusaient: «Tu comprends, ma chérie, l’occasion ne se retrouvera plus, -plus jamais. En tout cas, j’aurai passé le bel âge ... Alors, je la -fais durer, je l’allonge. Toi, tu ne peux pas savoir. C’est toujours -vacances, pour vous deux ...» Si Zonzon avait su ... Parfois, Lucette -était tentée de lui câbler: «Reviens». Mais elle n’osait pas. - -Qui prendre pour confidente? Maman ... Quelle folie! Un aveu spontané, -d’une fille à sa mère, n’était pas possible. Il aurait fallu que M^{me} -Savourette s’alarmât, fût déjà sur la voie de la vérité. Mais elle -était si loin de la soupçonner, du fond de sa quiétude ... - -Une amie? Elle ne voyait assidûment que M^{me} Turquois. Et celle-là -était trop absorbée par ses propres soucis. Chaque fois qu’elles -se rencontraient, la malheureuse se répandait en larmes et en -gémissements. Son mari, décidément aux mains de M^{me} Evenon; la -délaissait plus que jamais. Même plus de ces retours où il savait se -faire pardonner ses escapades. Ouvertement, il appartenait à l’autre. -Et quand, pour la première fois de sa vie, elle avait risqué une -plainte, il en avait pris prétexte pour claquer les portes, quitter le -logis, s’installer à l’hôtel. - -Rongée, ravagée, M^{me} Turquois décidait un jour de divorcer, d’en -finir avec une situation humiliante et fausse. Le lendemain, elle y -renonçait, se résignait à l’attente, à l’éternelle attente de l’amante -soumise. Et elle en venait à se féliciter de s’occuper encore de lui, -d’entretenir et de vérifier les vêtements qu’elle lui faisait parvenir, -comme si ce lien trivial les eût encore unis. Ah! Certes la malheureuse -n’était guère en état de prêter un appui, de donner un conseil. - -Et les promenades du soir continuaient. Maintenant, ils exploraient, -étendaient leur domaine. Ils s’enfonçaient dans des ruelles obscures -et sinueuses, s’arrêtaient soudain devant des avenues éclairées, -sillonnées de trams, ou devant ces rues vides, toutes blanches de -globes électriques, qui découpent au cordeau la cité automobile de -Levallois. - -Le sens de l’habitude est si puissant, qu’ils saluaient au passage, -d’un regard amical, des points de repère devenus familiers: un portail -dont l’auvent rustique abritait deux gros lampadaires; une petite -fenêtre toujours éclairée, aux vitres revêtues de photos sur verre; -un sinistre débit du bord de l’eau, dont le comptoir était fait d’une -barque renversée. - -Et Lucette s’extasiait. Elle prêtait du charme, de la poésie, de -la beauté aux moindres recoins du décor, dans son furieux besoin -d’ennoblir et d’exalter l’aventure. Car elle voulait s’absoudre au -nom de l’amour, du plus grand amour. Elle croyait aimer son mari. Elle -se trompait. Elle aimait Chazelles. Comment expliquer autrement cette -force irrésistible qui, l’éloignant de l’un, la poussait vers l’autre? -Elle aimait Chazelles. De même qu’il avait prononcé, les mots qu’on -espère, il était celui qu’on attend. - -Un jour de janvier qu’ils avaient rendez-vous à la porte Guersant, -la neige s’abattit en tempête dès le matin, fondit l’après-midi et -transforma la ville en un cloaque de boue glacée. Lucette pensa que -Chazelles renoncerait à la promenade. Cependant, comme elle avait passé -la fin de la journée près de sa mère, elle parcourut à pied la courte -distance qui la séparait de la poterne. - -Tout en suivant le petit sentier que les pas avaient à peu près déblayé -au milieu du trottoir étroit, elle s’étonnait et se dépitait de n’être -pas plus affectée par la perspective de ce contre-temps, d’en éprouver -autant d’espoir que de crainte. - -Il en était ainsi chaque fois qu’elle attendait Chazelles, chaque -fois qu’il arrivait en retard de quelques minutes au rendez-vous. -Tant mieux, s’il ne venait pas. Ce serait un signe du sort. Elle s’en -autoriserait pour ne plus venir à son tour. C’en serait fini. Puis, -apercevant de loin sa robuste carrure, sa cape de feutre et son long -manteau noir, elle s’avouait que le voyage dans l’ombre lui eût manqué, -qu’elle en subissait toujours le trouble attrait. Et elle déplorait -d’être ainsi partagée. Elle aurait voulu se jeter au gouffre d’un élan, -d’une ardeur. - -Personne à la porte Guersant. Elle ne s’était pas trompée. Il ne -viendrait pas ... Et comme elle s’apprêtait à revenir sur ses pas, un -taxi, dont les pneus labouraient la neige fondante, vint ranger le -trottoir devant elle. Chazelles entr’ouvrit la portière. Il retint la -main de Lucette: - -—Vous ne pouvez pas rester dans cette boue. Venez. Venez. - -Elle commença: - -—Mais ... - -Il l’attira sans l’entendre. Et quand il eut refermé sur elle, le -chauffeur partit sans demander d’adresse. - -Elle s’écria: - -—Où allons-nous? - -Il répondit gaîment: - -—Au Musée. Nous y serons toujours mieux qu’ici. Nous recommencerons la -visite de cet été. Nous ferons un pèlerinage à Watteau ... - -En effet, ils traversèrent à nouveau les salles vides et sonores, au -parquet luisant, sous le regard des figures de cire figées dans la -lumière crue de leurs loggias. En effet, ils s’arrêtèrent un instant -devant l’exquise vision de _L’Embarquement pour Cythère_. Seulement, -Chazelles ouvrit la petite porte qui, par un escalier intérieur, -donnait accès à ses appartements. Et, de la parole et du geste, il -l’attira. - -Cela, elle l’avait prévu, dès qu’elle avait su où les emmenait la -voiture. Là même, tandis que la crainte d’être reconnue la rejetait -au coin le plus obscur et l’éloignait de son compagnon, elle avait -prévu qu’il chercherait à l’entraîner, et qu’elle céderait, qu’elle -ne trouverait pas en elle la force de résister; que la voix mauvaise, -sortie du plus secret de son être, s’élèverait plus impérieuse que -jamais, étoufferait tous les appels de sa raison. - -Tout cela, elle se l’était dit. Et elle se le répétait dans -l’étourdissement de la course parmi les figures de cire, dans -l’escalier obscur et tournant, dans l’étreinte plus pressante de -son guide. Elle entendait à peine les paroles qu’il lui murmurait -à l’oreille, ses explications rassurantes: ils étaient seuls, son -domestique absent; il voulait seulement lui faire visiter son logis ... - -Ah! que lui importait toutes ces petites ruses, et tous ces biais et -ces hypocrisies ... Il lui fallait toucher le but, toucher le fond. -Elle aurait au moins le courage et la franchise de s’obéir. Et, dans -un retournement de sa nature, un total abandon de sa réserve qui -trahissaient bien son impatience et sa tension, avec la crâne audace du -plongeur qui sème en deux temps ses vêtements sur la rive, elle se jeta -au bonheur. - - * * * * * - -Mais le plongeur, dès qu’il a touché le fond, remonte, d’un coup de -talon, vers la lumière, vers le ciel. S’il risque chaque fois sa vie, -il goûte en retour cette joie de résurrection. Au plus creux de la -chute, il trouve l’essor. - -Et Lucette ne trouva pas l’essor. Elle l’appelait pourtant, de tous ses -nerfs tendus, de tout elle-même. Les yeux rouverts, elle ne mesurait -que la hauteur dont elle était tombée. Elle restait au fond de l’abîme, -perdue. - -Cette mélancolie qui l’avait effleurée au lendemain de son mariage,—et -que la mystérieuse association des souvenirs liait pour elle aux -aboiements de la meute, aux hurlements de la sirène,—l’enveloppait -maintenant, lourde, écrasante, aggravée du poids de la faute inutile. - -«Ce n’est que cela ...» Elle ne le pensait plus dans l’ignorance et -le trouble de l’initiation toute fraîche. Mais dans la déception -consciente de la femme qui a cru se dépasser, d’un élan coupable, et -qui retombe aux mêmes bornes. - -Pourtant elle accepta d’autres rendez-vous. Elle refit le pèlerinage -à Watteau, reprit le petit escalier obscur et tournant. Elle ne -renonçait pas à l’espoir d’oublier sa faute dans le plus grand bonheur. -Elle s’acharnait à sa poursuite passionnée, voulant trouver, dans sa -frénésie même, la preuve qu’elle aimait. - -Elle refusait de se laisser arrêter par ces mesquines entraves qui -avilissaient pourtant leurs rencontres: ce souci, nouveau pour elle, -d’éviter la maternité, ces habitudes minutieuses et exigeantes de son -amant ... Ah! Il était joli, le coup d’aile ... Pouah! - -Et cependant, elle le sentait bien: si elle avait aimé, rien ne l’eût -sali. Au moins, ces promenades presque innocentes, dans l’ombre, lui -eussent laissé un souvenir charmé. Tandis qu’elle évitait même de -passer à Neuilly, de revoir au plein jour les étapes du voyage. Et, -par moments, elle en venait à souhaiter qu’un incendie rasât cette -banlieue, qu’il n’en restât plus de trace. - -Non, elle n’avait pas l’excuse d’aimer. Ni même l’excuse d’être aimée. -Elle se rendait compte qu’il avait profité de l’occasion offerte, -qu’il avait étendu vers elle une main d’amateur et de dilettante, -qu’il l’avait prise, aspirée comme sa cigarette, une pauvre chose qui -brasillait sans flamme, et dont il ne restait qu’un peu de cendre et de -fumée. - -Ah! Ils étaient loin de la passion, de la vraie passion en rafale, -devant qui tout se courbe et s’incline ... La passion d’une M^{me} -Turquois qui, un jour, tombant frémissante chez Lucette, annonçait -ensemble la grave maladie de son petit garçon—une inquiétante -scarlatine—et le retour de son mari. - -Il était accouru aux premiers symptômes du mal. Et, implorant du -médecin un miracle, prêt à supplier à mains jointes—lui, le jovial -sceptique—une intervention divine, il n’était plus, au chevet du -petit malade, qu’un pauvre être affolé, en suspens, sans direction, -déboulonné, pour qui les aventures ne comptaient plus, n’existaient -plus, et qui n’ouvrait même pas les lettres de M^{me} Evenon. Et le -tragique, dans le récit de cette femme, c’est qu’on la sentait à la -fois déchirée par la crainte de perdre son enfant et si heureuse de -retrouver son mari ... Sous son angoisse de mère, perçait sa joie -d’épouse, d’amante. - -Lucette l’envia presque. Au moins, celle-là savait ce qu’elle voulait. -Tandis qu’en elle, quel affreux désarroi ... Naguère, au temps de ses -promenades dans Neuilly, elle souffrait de toutes les attentions, de -toutes les ferveurs de son mari. Elle croyait qu’il n’était pas de -plus cruel petit supplice. Quelle erreur! Maintenant qu’elle s’était -donnée toute, la torture devenait cent fois pire. Chaque fois que -Paul s’approchait pour l’embrasser, la prendre, elle était tentée -de reculer, de se refuser, parce qu’elle se jugeait indigne de ses -caresses, parce qu’elle se révoltait à la pensée du partage. Et elle -était arrêtée dans sa retraite autant par la crainte d’éveiller les -soupçons de son mari que par un grand besoin de tendresse humiliée. -Mais quelle malpropreté, quelle profanation! Elle se faisait horreur. - -Un soir qu’elle était en voiture avec Chazelles,—car elle -s’enhardissait à parcourir ainsi la ville, par un maladif désir de -provoquer le danger, de corser l’aventure,—elle vit Paul ... Il -cheminait doucement au long du trottoir. Il lisait un journal, à la -lueur des réverbères et des devantures. Et si confiant, si loin de -soupçonner qu’elle le frôlait presque aux côtés de son amant ... -D’abord, elle eut peur, la peur instinctive d’être surprise. Mais -surtout un attendrissement infini la bouleversa, fait de remords, de -pitié, d’attachement. Là, plus peut-être encore qu’aux bras de l’autre, -elle prit conscience de le tromper, de le trahir. Elle fut tentée -d’ouvrir la portière, de s’élancer, de le rejoindre, de lui demander -pardon, en pleine rue, à genoux. Et dans ce moment, elle n’éprouvait -pour son amant que de la haine, cette haine où l’on confond le complice -et la faute. Mais la voiture était passée ... - -La vie, de ce soir-là, lui devint intolérable. Elle ne parvenait pas -à se détacher complètement de Chazelles, à résister à toutes ses -sollicitations pourtant attiédies. Elle s’acharnait à faire jaillir -l’étincelle. Il lui en coûtait trop de reconnaître décidément qu’elle -n’avait obéi qu’à de la curiosité, à du vice. Ce n’était pas vrai! Elle -n’était pas vicieuse! D’ailleurs, eût-elle achevé de rompre, le passé -n’en subsistait pas moins. Et, en même temps, le mensonge lui pesait -tellement que parfois elle ouvrait la bouche pour tout avouer à son -mari. Oui, avouer, au risque des pires cataclysmes, avouer pour sortir -du bourbier, pour en finir ... - -Puis, par un télégramme, Zonzon annonça ferme son retour pour le milieu -de Mars, dans une huitaine. Trop tard, hélas! Trop tard pour la sauver. -Et, au contraire, Lucette ne voyait plus en sa sœur qu’un juge trop -clairvoyant qui saurait lui arracher la vérité, sans pouvoir l’absoudre. - -Elle se débattait ainsi, dans une angoisse croissante, quand M^{me} -Turquois lui annonça la convalescence de son petit garçon et son départ -pour Brûlon, où le changement d’air achèverait de le rétablir. Son mari -les accompagnerait. Alors, d’une impulsion: - -—J’irai aux Barres, dit Lucette. Je vous aiderai. Je vous tiendrai -compagnie quand M. Turquois devra s’absenter. Quand partez-vous? - -—Demain. - -—Nous ferons route ensemble. - -Elle sautait sur l’occasion, sans songer plus loin. Échapper à -Chazelles et à son mari, à la faute et au remords, retarder du même -coup le premier regard de Zonzon. Et là-bas, dans la retraite, dans la -solitude, prendre une résolution. Mais, avant tout, s’enfuir ... - - - - -VI - - -Ce que Lucette allait être surprise et contente ... Une idée de -Zonzon, de tomber chez sa sœur, sans prévenir, au saut du train. On ne -l’attendait que le lendemain. En empruntant la ligne de paquebot qui -touche à Cherbourg, elle avait pu gagner un jour sur son horaire. - -Dès la gare, après une nuit de chemin de fer, sans passer chez -elle, sans se débarrasser même de la suie du wagon, encore roulée -dans son cache-poussière, elle piquait droit sur le petit hôtel du -Champ-de-Mars, dans la hâte de revoir Lucette et aussi d’oublier, près -de sa meilleure amie, la fin du beau voyage, ces huit mois de grand -jour et de liberté ... - -—Madame est là? - -Le domestique, bienveillant mais fermé, lui répondit: - -—Madame n’est pas à Paris. Mais Monsieur est ici. Si Mademoiselle -désire que je prévienne Monsieur. - -Lucette partie, sans son mari? Qu’est-ce que ça signifiait? - -—Je crois bien que je désire!... - -Elle suivit le valet de chambre jusqu’au cabinet de travail, où, dans -la pleine lumière, Paul écrivait derrière des piles amoncelées de gros -livres fleurant bon l’impression toute fraîche, le fameux ouvrage sur -la Troade. Il se leva, courut à elle. Mais sous les mots de bienvenue, -de surprise, et de fête, dans sa poignée de main trop nerveuse, -perçaient sa gêne et sa préoccupation. - -—Qu’est-ce qu’on m’a dit: Lucette n’est pas là? Où est-elle? - -Il s’assit derrière son bureau, comme s’il eût voulu retrancher son -trouble derrière ses livres. Et la voix mal assurée: - -—Lucette est partie pour les Barres, depuis cinq jours. - -Zonzon s’était laissée tomber dans le fauteuil qu’il lui avait avancé: - -—Aux Barres, en mars? - -—Oui, le petit garçon de M^{me} Turquois a eu cet hiver une fièvre -scarlatine très violente. Peut-être Lucette vous l’a-t-elle écrit. Dès -que l’enfant a été transportable, sa mère l’a emmené à Brûlon, pour -le changer d’air, hâter la convalescence. Lucette a exprimé le désir -d’assister son amie, au moins pour quelques jours. Elle a confié Paule -à sa grand-mère Savourette ... - -Vraiment alarmée, Zonzon l’interrompit. - -Elle aimait trop Lucette pour s’arrêter à de vains scrupules de -discrétion. Elle voulait la vérité: - -—Voyons, voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire-là? Ça ne -tient pas debout. - -Paul se pencha vers elle. Ses traits ne cachaient plus son inquiétude: - -—Écoutez, Suzanne (Il s’obstinait à ne pas l’appeler Zonzon, malgré -ses reproches). Je ne veux pas feindre avec vous. Au surplus, j’étais -résolu à me confier à vous. Et seule votre arrivée imprévue m’a pris -de court. Les choses se sont bien passées comme je viens de vous le -dire. Lucette ne m’a pas donné d’autres raisons de son départ. Mais je -sens, je suis sûr qu’il y en a d’autres. Je veux les découvrir. Et je -comptais vous demander de m’y aider. Ah! La pensée qu’il y a entre -nous quelque chose de caché, nous qui vivions si confiants, si unis, -cette pensée-là—surtout maintenant que je l’exprime, que je la précise -dans des mots—me bouleverse à un point que vous ne pouvez pas imaginer. - -—Enfin, demanda Zonzon, elle est partie à la suite d’un incident -quelconque? Vous lui avez offert de l’accompagner, naturellement? - -—Oui. Dès qu’elle m’a fait connaître son intention—tenez, c’était -un soir, après dîner, dans ce bureau—je lui ai tout de suite proposé -de la suivre. Elle a aussitôt cherché à m’en détourner. Mon livre, -disait-elle, allait paraître. Ma présence à Paris était nécessaire. -Elle partait en garde-malade. C’était son rôle et non le mien ... J’ai -insisté. Alors, elle m’a avoué que nous étions beaucoup sortis, que -l’hiver l’avait fatiguée, qu’elle avait besoin de faire une retraite, -une cure de repos. Bref, elle m’a supplié de la laisser partir seule -... De mon côté, je résistais. Cela a été notre premier froissement, -notre premier assaut. Et puis, j’ai fini par céder ... Que voulez-vous? -Je crois avoir quelque énergie, mais j’ai toujours plié devant elle, -tant il m’était doux de lui faire plaisir. Cette fois encore, j’ai -reculé, j’ai rompu. Mais non sans surprise, sans révolte, ni sans -chagrin ... - -Zonzon ne savait que penser. - -—Elle n’avait pas un malaise quelconque? Elle n’était pas dans une -mauvaise disposition? Avec les femmes, est-ce qu’on peut jamais savoir -jusqu’où le corps réagit sur l’esprit?... - -Il répondit, en homme qui a ressassé ses inquiétudes: - -—A peu près depuis votre départ, son humeur a changé. Elle est devenue -inégale, instable. Voyez-vous, il me semble que rien ne m’échappe, -sinon de sa pensée, au moins de son apparence, tellement je vis pour -elle, les yeux sur elle. Eh bien, cet été elle m’a paru lasse et -triste, par périodes. Elle perdait cet entrain contenu, vous savez, où -se mêlent si joliment sa réserve et son ardeur. Je l’ai interrogée, -je lui ai offert de choisir des distractions. Elle m’a juré qu’elle -n’avait rien, qu’elle n’avait besoin de rien. J’ai attribué son -malaise à la saison. Nous sommes rentrés à Paris. Notre hiver a été en -effet assez animé, assez épars. L’agitation, le mouvement semblaient -plaire à Lucette et je me gardais bien de l’enrayer. Elle était -gaie, d’une gaîté un peu nerveuse, à éclats. Puis, peu à peu, elle -s’est assombrie de nouveau, plus mystérieuse que jamais. Tour à tour -elle avait des élans, des retraites, de ces imperceptibles, de ces -abominables retraites où il semble que la peau se contracte sous la -main qui l’effleure ... Jusqu’au jour où elle a saisi cette occasion de -s’enfuir, oui, de s’enfuir ... - -Il se leva, fit quelques pas, les regards au tapis. Puis s’arrêtant -devant Zonzon: - -—Je vous en prie, Suzanne, rendez-moi un grand service. Voyez-la. -Confessez-la. Vous vous aimez, toutes les deux. Vous la connaissez. -Vous avez une forte influence sur elle. Moi, je n’ose plus -l’interroger. J’ai peur de la froisser, de la refermer. Ah! Tenez, -pendant ces cinq jours, la tentation m’a souvent pris de sauter seul -dans mon auto, de bondir d’un trait jusqu’aux Barres, de lui crier: -«Qu’est-ce que tu as?» Et puis je renonçais. D’abord, j’ai promis de -la laisser seule. Ensuite, à quoi bon? Avant même qu’elle ne fronce le -sourcil, qu’elle ne laisse échapper un signe d’ennui, je tremble que -mon insistance ne l’excède. Et si au contraire elle me répond d’un mot -de tendresse, alors je sens mon cœur se fondre et je n’ai plus envie -que de la remercier, de lui rendre grâces, tout bas. Je ne peux pas -parler devant elle. Je ne peux pas. Ah! On ne parle jamais assez ... - -De nouveau il avait repris sa marche à travers le cabinet de travail. -Et la noblesse de cette pièce, sa solennité de chapelle, son -recueillement de sanctuaire, accusaient encore l’agitation, la misère -de ce malheureux. - -—Si vous saviez ce que j’endure. Parfois, il me semble qu’elle s’est -éloignée de toutes façons, de cœur, de pensée comme de fait. Non, -non, c’est impossible. Ce serait trop cruel. Et trop injuste. A tout -instant, je m’interroge: «Qu’est-ce que j’ai fait?» ou: «Qu’est-ce que -je n’ai pas fait?» Je creuse, je creuse, et il y a maintenant en moi -comme un trou noir sans fond, à donner le vertige ... Ah! Je comprends -que ceux qui vont mourir trouvent la vie si passionnément bonne. On -ne sent combien on aime un être que quand on est menacé de le perdre. -Tout me manque d’elle. Son visage, sa silhouette, ses gestes, sa voix, -son parfum et mille petits détails qui faisaient mes délices, une -inflexion, une expression, un pli de paupière, un coin de lèvre, la -courbe de ses cheveux ... est-ce que je sais, moi ... Enfin, je ne suis -plus qu’une loque, un vêtement vide et jeté sur un siège. - -Il posa sa main brûlante sur l’épaule de Zonzon: - -—Suzanne, il faut que vous me la rendiez, que vous me rendiez la vie. -Je remets notre sort dans vos mains. J’aime, j’admire votre force, -votre santé morale. Si parfois, secrètement, votre belle audace m’a -effarouché, la faute en est à l’éducation que j’ai reçue. Mais j’ai une -confiance absolue en vous, en votre jugement. De vous, je suis prêt à -tout entendre, à tout croire. - -Elle se leva, lui tendit la main: - -—Je ferai ce que je pourrai. Je partirai cet après-midi. - -Tout en l’accompagnant jusqu’à la rue, il s’excusait de lui imposer ce -surcroît de fatigue, après une semaine de paquebot, une nuit de train. -Elle plaisanta, pour lui donner confiance: - -—Au contraire. C’est très commode. Je suis déjà en costume de voyage. - - - - -VII - - -Au fond, Zonzon était très alarmée. Et son inquiétude grandit pendant -ces deux heures de wagon sous le ciel froid, parmi la campagne encore -défeuillée, qui montrait la terre. Qui ne connaît, pour l’avoir éprouvé -au moins une fois dans sa vie, ce supplice irritant de voyager sous -l’oppression d’une énigme dont on attend la solution au but? Énervé -de vaine impatience, on accueille et on repousse cent hypothèses, on -esquisse des plans qu’on efface ensuite. Et l’on sent dans sa tête la -pensée tourner à l’allure et au rythme des roues sur le rail. - -Puis, l’anxiété de Zonzon s’avivait encore d’un scrupule. Ce -trouble—inconnu, mais évident—jeté dans le ménage de Lucette, ce -trouble qu’elle souhaitait passionnément de découvrir et de guérir, -qui sait si elle ne l’eût point évité par sa présence? Elle en aurait -guetté les symptômes, chaque jour. Elle aurait veillé. Mais elle -était partie, pour le beau voyage ... Est-elle donc vraie, cette loi -d’équilibre qui veut que tout bonheur soit balancé par un malheur, de -même que sur toute la terre, à chaque seconde, une naissance balance -une mort? - -A Sens, elle prit une voiture à la gare, pour franchir les quatre -kilomètres qui la séparaient de Brûlon. Elle n’avait pas voulu -annoncer son arrivée, afin de ne pas mettre sa sœur en défense. - -Mais elle regretta sa tactique, au cri presque douloureux, devant le -visage presque terrifié de Lucette, accourue à la grille au coup de -cloche. Et tandis qu’elles se jetaient sans paroles aux bras l’une de -l’autre, Zonzon décidait de temporiser. Elle n’obtiendrait rien en -brusquant l’attaque. - -Lucette, la première, dénoua l’étreinte. Et très vite: - -—Mais tu ne devais rentrer que demain?... Comment as-tu su que j’étais -ici?... Tu as vu Paul? - -Zonzon l’entraînait vers le château: - -—Mais oui, mais oui. Je te raconterai tout ça. Cristi, ce que j’ai eu -froid, sur cette route ... - -La pleine chaleur du calorifère dès le vestibule, la montée claire -du grand feu de bois dans la bibliothèque, le thé fumant parfumé de -citron, eurent vite fait d’épanouir la voyageuse: - -—Ah! Ça va mieux. - -La première alerte et la première surprise passées, Lucette cherchait -à se rassurer. Comment la présence d’un même être peut-elle inspirer à -la fois tant de joie et de crainte? Ah! Certes, malgré l’appréhension -de la rencontre, malgré le tumulte que soulevait en elle la seule vue -de sa sœur, Lucette était bien heureuse de retrouver sa grande, sa -vaillante ... Et, en même temps, elle redoutait la clairvoyance de -Zonzon. - -La solitude et la méditation ne l’avaient pas apaisée. En elle, c’était -le même trouble qu’au premier jour, la même terreur de l’avenir, le -même besoin de fuir la faute et le remords, de se fuir. Ah! pouvoir -cacher, enfouir sa honte jusqu’à l’oublier. Et elle se terrait au gîte -comme une bête malade qui tremble d’être découverte. - -Et voilà que Zonzon la relançait. Elle en venait à maudire cet -ascendant, ce pouvoir presque magnétique que l’aînée exerçait sur -elle. Lucette sentait en éveil cette tendresse de mère, ce flair -subtil d’amoureuse, ce regard de médecin. Des terreurs absurdes la -traversaient. Zonzon allait peut-être la trouver changée, lire la -vérité dans ses yeux, sur ses lèvres, à quelque empreinte nouvelle -laissée sur son visage? - -Mais non, pourtant. Zonzon bavardait gaiement. Quand deux êtres -chers reprennent contact après une longue absence, ils ne rentrent -que lentement en possession l’un de l’autre. Une étrange pudeur les -retient de se livrer trop vite, de se parler tout de suite cœur à -cœur. Ils n’échangent d’abord que des propos neutres, en surface. -Zonzon racontait des incidents du retour. On menait joyeuse vie sur le -paquebot. La veille de l’arrivée, un peu trop émus de champagne et de -cocktails des passagers n’avaient-ils pas erré en circuit le long des -couloirs, à la recherche de leurs cabines, jurant qu’on avait changé -les numéros des portes, ou retourné bout pour bout le navire? - -Une sonnerie de téléphone retentit, drue et longue. Lucette sursauta. -Qui la demandait? Son mari, sans doute. Il l’appelait tous les jours. -Un raffinement de supplice pour elle, ces courtes causeries. Elle -craignait toujours de s’y trahir. Au moins, quand on répond par lettre, -on réfléchit. Même, dans une conversation face à face, on prend des -temps; la physionomie de l’interlocuteur avertit de ses intentions. -Tandis que là, ce sont les voix toutes nues qui se croisent et se -pressent, comme les épées dans un assaut. Justement, Paul n’avait pas -téléphoné de la journée. Elle avait décroché l’écouteur de l’appareil -posé sur la table: - -—Allo ... Qui est là? - -Les paroles claquèrent, toutes proches: - -«—C’est moi ... Lucien Chazelles. - -Il lui sembla qu’elle se rétrécissait, tout le sang reflué au cœur en -un bloc lourd. Et Zonzon qui la regardait, qui attendait. D’instinct, -Lucette serrait les récepteurs contre ses oreilles, comme pour empêcher -les mots de se répandre dans la pièce. Et si elle coupait net la -communication? Mais il était prudent de savoir ce qu’il voulait. Et -puis, le geste intriguerait Zonzon. La receveuse insisterait, la -rappellerait. Elle y renonça et, sur un ton qu’elle s’efforçait de -rendre indifférent: - -—Ah! c’est vous ... - -Dès qu’il l’eut reconnue à la voix: - -«—Oui, votre mari m’a appris hier votre départ. Comment se fait-il que -vous ne m’ayez pas averti? Que s’est-il passé? Rien de grave? - -—Je suis partie brusquement. Une amie à assister ... Un enfant malade -... - -Mais les propos se chevauchaient. Avant qu’elle eût achevé, il reprit: - -«—Écoutez. Permettez-moi d’aller vous voir là-bas ... - -Elle répondit violemment: - -—Non, non. C’est impossible. - -Oh! avoir ces deux écouteurs rivés aux oreilles, la tête pleine à -éclater de ce crépitement et, devant les yeux, ce témoin inoccupé, -muet, espion malgré lui, qui, tout, naturellement, s’ingénie à -comprendre l’entretien dont il n’entend que la moitié ... Chazelles -continuait: - -«—Il faut absolument que je vous voie. On m’offre une trésorerie -générale, à Draguignan. On demande une réponse urgente. Je tiens à -m’entendre avec vous ... - -Elle répéta: - -—Non, non. Je ne veux pas. - -Il insistait: - -«—Mais si, voyons. J’ai tout combiné. Je prends le train demain -matin. J’arrive à pied pour passer inaperçu. Fixez-moi un rendez-vous. - -Par quels mots, comment lui refuser? Ne lui avait-elle pas donné le -droit de tout exiger d’elle? Il croyait sans doute à quelque caprice. -Car il ajoutait, d’un ton riant mais décidé: - -«—Eh bien, si vous ne voulez pas, j’irai sonner à votre grille, et -vous faire une visite ... - -A tout prix, il fallait l’empêcher de venir. Elle s’affola, perdit pied: - -—Je vous dis que c’est impossible. D’ailleurs, je ne suis pas seule. -Ma sœur est ici ... près de moi. - -Puis, certaine de l’avoir arrêté, elle balbutia un bref au revoir et -raccrocha les récepteurs. Mais elle n’osait pas regarder sa sœur et -s’attardait à sonner la fin de la communication. - -Alors, très simplement: - -—Qui est-ce? demanda Zonzon. - -Il fallait répondre. Elle n’eut pas le temps d’inventer. - -—Lucien Chazelles. - -Et, en prononçant ce nom, elle se sentit rougir, rougir, envahie -d’une onde de sang qui lui brûlait les pommettes, le tour des yeux, -le front, une poussée d’autant plus violente qu’elle s’efforçait plus -d’en refréner l’élan. Et, à travers cette brume rouge où elle aurait -voulu disparaître, s’anéantir, elle entendit encore la voix maintenant -soupçonneuse: - -—Et il voulait venir te voir ici, te croyant seule? - -Mais avant d’avoir pu trouver une réponse, elle se sentit happée par -deux bras impérieux et tendres, pressée, blottie contre une chaude -poitrine. Et la voix de Zonzon, ferme et douce comme l’étreinte: - -—Alors, c’est ton amant?... Allons, ne te cabre pas. Ah! Ce n’est pas -le moment de se dérober, de jouer à cache-cache. Nous n’avons pas le -temps aujourd’hui. Finies, ces manières-là. Il y va peut-être de ton -sort, mon pauvre petit, de celui de ton mari, de ton enfant ... Je peux -t’aider à voir en toi, à découvrir le mal, à le guérir. Tu n’as pas le -droit de te taire. Parle, ma chérie, parle tout de suite. - -Zonzon l’entraîna vers un fauteuil, s’assit, la prit sur ses genoux, la -berça: - -—Tu penses bien que je ne vais pas te gronder, te faire des sermons. -Le passé, ce n’est pas intéressant, puisqu’on n’y peut rien. Quand on -s’est trompé de route, ce qu’il faut savoir, c’est où on est, et où on -va. Maintenant, raconte, bien sagement ... - -Et par une de ces déterminations soudaines qui nous semblent au rebours -de notre caractère, qui parfois nous surprennent et nous emportent, -brusquement Lucette se décida. Puisque sa sœur l’avait si vite -devinée, à quoi bon s’épuiser en ruses et en mensonges? Il faudrait, en -effet, bientôt prendre un parti, choisir une route. Autant se fier au -bon guide, lucide et sûr. - -Alors, le front niché dans le cou de Zonzon, elle goûta l’amer -réconfort de la confession. Elle dit la journée d’Issy, la visite au -musée, l’attente sans but, l’espoir sans objet, l’inquiétude sans -raison, l’hiver tout pailleté, enfin tous les degrés de la descente, -jusqu’à la chute, puis la déception secrète, l’odieux des gestes de -l’amour sans l’amour, l’horreur du mensonge croissant avec le dégoût, -enfin le besoin et l’occasion de s’enfuir ... - -Zonzon l’avait à peine interrompue. Tout juste, de temps en temps, -le «oui» attentif et réfléchi du docteur qui écoute son malade. Et -Lucette avait vraiment l’impression d’être aux mains du médecin qui se -renseigne, qui coordonne les indices, investit le mal, avant d’émettre -un diagnostic. - -Même, lorsqu’elle acheva, lorsqu’elle se hasarda à relever la tête, -elle crut voir aux yeux de sa sœur une lueur de divination, ce beau -regard avivé auquel vient d’apparaître la vérité ... - -Mais Zonzon demanda simplement: - -—Et maintenant, que comptes-tu faire? Tu ne peux pas rester ici -indéfiniment. Ton prétexte va s’user, cette convalescence du jeune -Turquois. Il guérira, ce petit. Et surtout ton mari se lassera. Alors? - -Lucette s’étreignait les tempes, à deux mains: - -—Je ne sais pas ... Je te jure que je ne sais pas. J’ai saisi -l’occasion, je suis partie, comme le voleur traqué saute dans la -voiture qui passe, sans savoir où il va, pour échapper, pour fuir ... - -Elle se leva, s’accouda à la cheminée. Le crépuscule tombait. Les -reflets du grand feu de bois dansaient sur le tapis. - -—Voyons, voyons, dit Zonzon. Tu n’as le choix qu’entre deux partis. -Rentrer ou ne pas rentrer chez toi. Et encore. Si tu ne rentres pas, -si, par exemple, tu retournes rue Guersant chez nos parents, ou chez -moi—car je ne supposes pas que tu veuilles rejoindre ce Chazelles—ton -mari te relancera. Il respecte tes caprices. Soit. Mais il y a des -bornes. Il exigera des explications. C’est son droit. Qu’est-ce que tu -lui répondras? - -—Eh bien, j’avouerai! s’écria Lucette. J’y serai forcée. Tant mieux! -Il y a longtemps que j’y pense. Même si je rentrais à la maison, je ne -pourrais pas vivre devant Paul avec ce perpétuel mensonge entre nous. -Je le sais. J’ai essayé ... Ah! oui, c’est stupide, ces scrupules -tardifs. Il aurait fallu les avoir avant, n’est-ce pas? Mais on n’est -pas la même femme, avant et après. On ne sent l’étendue et le poids -d’une faute que quand on l’a commise ... - -Et s’exaltant: - -—A quelque endroit que je me retrouve devant Paul, je ne veux plus; je -ne peux plus me taire. Il sera mon juge. Il décidera. Il me chassera ou -il me gardera. Mais au moins, j’aurai expié. Je n’aurai plus rien de -caché pour lui. Oui, oui, je parlerai ... - -Mais Zonzon l’interrompit, toute jetée en avant d’un geste de prière et -de commandement: - -—Ne fais pas ça, Lucette, ne fais pas ça!... Mon pauvre petit ... Mais -songe donc. Il ne te comprendrait pas. Voilà le vrai point de vue. -Les mobiles qui t’ont poussée, les suggestions auxquelles tu as obéi, -il ne se les expliquerait pas. Il te jugerait d’après d’autres lois -que celles qui t’ont menée. Les femmes ont des raisons que les hommes -n’ont pas ... Et, fatalement, son arrêt serait injuste. Injuste en ses -termes, injuste en ses conséquences ... - -—Cependant, s’il pardonnait? dit Lucette. - -—Mais le pardon lui-même porte à faux parce que l’homme ne sait -pas ce qu’il pardonne à la femme! Et l’on ne pardonne bien que ce -qu’on comprend bien. Encore une fois, les deux sexes ne parlent pas -le même langage. Et cette mésentente, qui fausse le pardon, fausse -aussi ses suites. Elle impose désormais à l’un et à l’autre des -sentiments injustes, des tortures qu’ils n’ont pas méritées. Pour lui, -l’orgueil blessé, l’amour flétri, la désillusion, l’amertume, le doute -invincible. Pour elle, l’humiliation, le joug de l’indulgence. Pour -tous deux, la piqûre continuelle des allusions que le hasard apporte, -une vie en sursis, empoisonnée, gâchée ... - -—Ah! Zonzon, gémit Lucette. - -—Mais pourquoi courir le risque d’une telle existence, quand rien n’y -contraint? Pourquoi aller au-devant d’un jugement vicié d’avance? - -—Ah! Je serais mal venue, dit Lucette, de parler aujourd’hui de -droiture et de probité. Cependant il me semble ... - -Zonzon l’interrompit encore: - -—La probité n’est plus maintenant où tu la places. Elle n’est pas -dans l’aveu. Vois-tu, il y a une loi qui nous régit inconsciemment: -la loi du moindre effort. Eh bien, il y en a une autre qui doit nous -régir consciemment: la loi du moindre tort. Au point où tu en es, le -moindre tort que tu puisses faire à ton mari, c’est de le laisser dans -l’ignorance. Il faut qu’il garde sa foi ... - -—Et moi mon remords ... - -—Tu ne penses qu’à toi! s’écria Zonzon. Vous êtes tous les mêmes. -Ton remords s’apaisera. Je sais, moi, je sais comment et pourquoi tu -l’oublieras. Tandis que si tu parlais, la foi de ton mari en toi serait -à jamais ébranlée. Pense donc un peu à lui, que diable! Il t’adore. -Il t’adore mal, mais il t’adore. Si tu l’avais vu comme je l’ai vu, -affolé par cette absence où il ne voit cependant qu’un caprice ou un -malaise. Il vit à peine, avec des sursauts, comme une lampe qui baisse. -Rallume-la, bon sang! Ne la laisse pas s’éteindre. Ah! Non, Lucette, -n’avoue pas. Ne fais pas ça. Ce serait la dernière faute, la vraie -faute. - -Il faisait presque nuit. Seules, les lueurs changeantes du foyer les -éclairaient toutes deux. - -—Alors, dit lentement Lucette, tu es d’avis que je rentre et que je me -taise? - -—Eh parbleu! oui. Tout à l’heure, pendant que j’écoutais ton aventure, -la vérité m’apparaissait lumineuse, transparente. Je lui voyais les -dessous! Et elle me conduisait au point où je t’amène. - -Lucette, sombre, murmura: - -—Je ne pourrai jamais ... - -—Tu le pourras, dit fermement Zonzon. Mais réfléchis donc. Si tu -parles, que te reste-t-il, quelle planche de salut, en dehors de la -solution médiocre du replâtrage, du pardon? Le scandale, le divorce. Je -n’y crois guère. Car ton mari t’aime trop pour le demander, l’accepter -même. Mais admettons. Alors tu retombes sur le gros écueil qu’on n’a -pas encore pu faire sauter. Le cas de l’enfant, le mioche écartelé ... -Allons donc! Et pense encore aux autres, à nos parents, qui te croient -heureuse, dans leur quiétude, à ce brave homme de Duclos, pour qui le -bonheur de son fils est la raison de vivre ... - -—Je ne pourrai pas, répéta Lucette. Tu oublies justement que Paul est -riche ... Si je me taisais, j’aurais l’air de vouloir garder tous les -avantages de la fortune, au prix d’un mensonge. - -—Aux yeux de qui? Ni aux tiens ni aux miens, je pense. Et nous serons -seules à le savoir. Alors?... Je te dis que tu pourras te taire sans -t’avilir. Et pour une raison simple et qui dispense de toutes les -autres, c’est que tu aimes ton mari ... - -—Ah! s’écria Lucette, d’une voix désespérée, est-ce qu’on peut -prétendre aimer celui qu’on a trahi, dupé, volé? - -—Oui, Lucette, oui, on peut le prétendre. Parce que nous ne sommes -pas des êtres simples, tout d’un bloc, tout d’une pièce. Voilà la -grande erreur. Nous sommes bien plus complexes, bien plus divers que -nous ne le croyons, qu’on veut nous le faire croire. Chacun de nous -est comme un livre dont les feuillets ne se répètent pas. Nous-mêmes, -nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous savons encore -moins d’où vient le vent qui les fait tourner ... Tu l’aimes, Lucette. -La preuve en est dans ton besoin de le prendre pour juge, de ne lui -rien cacher, de recevoir de lui l’absolution ou le châtiment. Si tu -ne l’aimais pas, tu n’aurais pas songé même à le fuir!... Il habite -en toi. C’est son image seule qui te hante et t’agite. Il reste le -maître de ta pensée. Le maître auquel tu as désobéi, soit. Mais sans -doute parce qu’il n’a pas su se faire obéir. Ah! Lucette, les petites -ficelles qui font danser la marionnette ne sont pas toujours faciles à -démêler. Que de choses ne m’apparaissent qu’aujourd’hui!... Trop tard -pour t’éviter l’embardée, ma pauvre chérie. Mais à temps, j’espère, -pour te ramener dans la bonne ligne et t’y laisser en sécurité ... - -—Quelles choses? Que veux-tu dire, interrogea Lucette. - -—Rien, rien ... Mais aie confiance en moi, Laisse-toi guider, tu -verras. - -La femme de chambre frappa, puis annonça M. et M^{me} Turquois. Lucette -donna de la lumière. - -—C’est vrai, expliqua-t-elle. Turquois devait arriver cette -après-midi. C’est pourquoi j’ai pu quitter sa femme plus tôt, -aujourd’hui. Sans doute, ils s’arrêtent en passant. - -Et dans le brouhaha des propos d’accueil, Zonzon se félicita de -l’arrivée du couple. Car, peut-être, dans son ardeur à vaincre, se -fût-elle laissé entraîner, sinon à engager, du moins à démasquer ses -réserves, sa plus forte raison d’espérer. Et cette raison-là, Lucette -ne devait pas la connaître. - -Non, à aucun prix, elle ne devait connaître cette vérité secrète que -son récit même avait fait jaillir aux yeux de Zonzon, le malentendu -formidable soudain apparu, en pleine lumière, éblouissant. - -Ah! le jour où Lucette lui avait affirmé, avec de petits airs entendus, -qu’elle était heureuse, «tout à fait heureuse» aux bras de son mari, -Zonzon aurait dû se roidir contre cette maudite peur des mots qui la -paralysait devant sa sœur, et insister, préciser et vider la question -jusqu’au tréfonds ... Parbleu! Lucette était de bonne foi. Est-ce -qu’une honnête femme doit être instruite en ces matières-là, et savoir -jusqu’où doit aller son plaisir? Fi donc! De bonne foi, elle s’était -trompée. Non, elle n’était pas tout à fait heureuse. Elle n’avait pas -atteint le sommet aigu de la joie. Toute sa confession le criait. - -Presque classique, l’aventure. On croit céder à l’attrait de l’inconnu, -du fruit défendu, du plus grand amour ... On cherche simplement le -frisson qu’on n’a pas. Du premier pas jusqu’à la chute, Lucette, -inquiète, inconsciente, n’avait fait qu’obéir à l’appel de ses sens. -Comme tant d’autres, dans cette marche à l’amant, elle n’était guidée -que par l’espoir confus du coup de bonheur qui lui manquait. - -Heureusement, elle était tombée sur Chazelles, un avide égoïste, -préoccupé de lui, de lui seul. Là encore, pas d’erreur possible. -L’ex-Madame Chazelles avait la confidence trop facile pour qu’on en -ignorât. Et le naïf dégoût qu’elle avouait à qui voulait l’entendre, -aussi bien à Zonzon qu’à M^{me} Savourette, suffisait à éclairer un -esprit averti. Chazelles était de ceux qui se penchent uniquement sur -leur plaisir, sans souci d’éveiller celui de leur compagne. Il l’avait -dégustée comme un mets friand, une œuvre d’art. Est-ce qu’on pense au -plaisir du plat qu’on mange, du tableau qu’on regarde? - -Heureusement. Car si Chazelles avait révélé Lucette à elle-même, il -en eût fait sa chose. S’il avait fait jaillir en elle la source de -délices, il lui serait devenu précieux comme la vie même. Il l’aurait -rivée à lui. Tandis que, sans le savoir, elle s’était détachée parce -qu’elle était déçue. - -Donc, le mal était réparable. Ni le mari ni l’amant n’avaient ouvert à -Lucette la terre promise. Mais elle y pouvait encore pénétrer. Aux bras -de Paul lui-même, parbleu! de Paul mieux avisé. - -Car il avait péché, lui, non par égoïsme, mais par ignorance. Un -amoureux? Soit. Mais un amoureux qui ne sait pas l’amour. Il avait -fallu, pour s’y tromper, les petits airs satisfaits de Lucette, ce -néfaste malentendu ... Instruit de sa maladresse et des moyens de la -réparer, il prendrait sur Lucette cet empire que toute son adoration -trop chaste n’avait pas su lui gagner. Et quant à elle, satisfaite à -son insu, pleinement contentée, elle n’irait plus chercher ailleurs ce -qu’elle trouverait chez elle ... Ah! dame, la tâche était délicate, -d’éclairer les trente ans de ce garçon. Mais l’enjeu valait qu’on -risquât la partie. - -Moyen scabreux, certes. Mais moyen unique de remettre et surtout de -maintenir Lucette dans la bonne ligne. Sans la vigoureuse impulsion du -coup de bonheur, elle s’exposait à de nouveaux écarts. Si, de retour au -foyer, son secret appétit n’était pas satisfait, si elle avait encore -faim, elle serait reprise des mêmes défaillances. Et il se trouverait -toujours un galant pour la soutenir à ce moment-là. Pas besoin de -chercher loin. Est-ce qu’au premier signe de vertige, Turquois, par -exemple, ne serait pas là pour la recevoir dans ses bras? - -Il suffisait de le regarder d’un peu près, en ce moment même, dilaté -dans la chaleur du calorifère et la gaîté du feu, dans la lumière -rousse des bulles électriques, l’air parfumé de thé et de citron, et -surtout dans l’intimité de trois femmes ... Oh! un Turquois assagi par -l’alerte, par ses angoisses au chevet du petit malade,—plus séduisant, -peut-être, dans sa nouvelle manière attendrie et fondue,—mais dont se -réveillaient, en détente, le flair et les convoitises d’amant. - -Celui-là guettait Lucette. Il l’avait déjà pressentie. Un jour, en -riant, elle l’avait avoué à sa grande. Il attendait son heure. Eh -bien, cette heure sonnerait. Oh! pas maintenant. Mais elle sonnerait, -si Lucette, inapaisée, poussée par l’obscur et puissant instinct, -continuait de chercher, faute d’avoir trouvé. - -Lorsque la femme ne se borne pas à un homme, c’est qu’elle n’a pas reçu -de lui ce qu’elle en attendait inconsciemment. Peut-être un autre la -comblera-t-il? Ce n’est pas celui-là? Un autre encore ... Et elle se -lance alors dans cette poursuite exaspérée du bonheur qu’elle ignore -et qu’elle veut, dans ces aventures où l’amour n’a plus de part, cette -dégringolade de chute en chute, de mains en mains, où elle se détraque -et s’amoindrit. Non, non, à tout prix, il fallait éviter un pareil sort -à cette petite Lucette, si délicate, si sensible, si bien faite pour le -bonheur unique. Il fallait que Paul connût le péril et sût y parer. - -Mais de ces clartés, de ces projets, Lucette devait tout ignorer. -Car elle se refuserait sans doute à penser qu’elle n’avait attendu, -recherché qu’un bonheur matériel. Comme tant d’autres, elle croyait -rouvrir un idéal trop pur, trop romanesque, pour admettre qu’il prît -racine dans sa chair. Comme tant d’autres, elle avait de l’amour une -notion trop mystique pour concevoir qu’une jouissance physique en fût -le sommet, la clef de voûte. Elle se cabrerait à l’idée que son sort -dépendait de la satisfaction d’un besoin si grossier. Et aussi, avertie -de l’existence d’une volupté précise, elle l’épierait et la goûterait -moins, de l’avoir attendue. Il lui répugnerait de n’y voir que l’effet -d’un peu d’attention, d’habileté, d’un tour de main. L’envers du décor -lui dépoétiserait la pièce. Non. Il fallait que l’extase la surprît en -coup de foudre, l’éblouît, lui apparût comme le signe divin de son -salut ... la révélation. - -Si Zonzon, malgré sa promptitude de jugement et sa foi dans le succès, -avait hésité devant l’audace de son projet, certaine rencontre matinale -eût achevé de la décider à l’action. - -Sur les instances de sa sœur, elle avait ajourné son départ au -lendemain, afin de prendre un peu de repos et de ne pas voyager deux -nuits de suite. Pendant la soirée, répétant ses arguments, renouvelant -ses assauts, elle avait enfin ébranlé Lucette. Elle la laissait à peu -près disposée à reprendre la vie commune et à garder le silence, au -moins à titre d’essai. Zonzon n’en demandait pas davantage. - -Levée tôt, elle parcourait le jardin encore dénudé. Et comme le hasard -l’acheminait vers la grille, elle se heurta à M. Duclos ... - -Elle n’ignorait pas que, sans cesse en route, il passait souvent aux -Barres, entre deux trains ou deux courses d’auto, afin d’y jeter le -coup d’œil du maître. Cependant, cette apparition imprévue l’inquiéta. -Était-ce une simple coïncidence qui le faisait tomber là pendant le -séjour de Lucette? Il l’eut vite édifiée. Dès les bonjours échangés, il -se campa, les pouces aux hanches, le ventre en bataille, les sourcils -croisés: - -—Ah ça, qu’est-ce qui se passe ici? J’arrive d’Algérie—oui, le chemin -de fer de l’Oued-Mia, une grosse affaire—et, hier soir, à Marseille, -je trouve une lettre de mon garçon. Sa femme est seule, aux Barres, -pour soigner la scarlatine du petit Turquois? Elle laisse sa gamine -à M^{me} Savourette pour dorloter le gosse des autres? Qu’est-ce que -c’est que cette affaire-là? Du caprice, de la brouille? Elle est -enceinte? Quoi? Vous devez savoir ça, vous? - -Zonzon s’effrayait. Ce rude bonhomme, qui tombait là en obus, était -capable de tout démolir. Elle essaya d’affirmer: - -—Mais votre fils vous a dit la vérité. Lucette ... - -Il coupa: - -—Allons, allons, Mam’zelle Zonzon, faut pas m’en conter. J’aime pas -qu’on me roule, moi. Une petite madame comme Lucette ne s’installe -pas seule, en mars, à la campagne, pour aider un mioche à changer de -peau.... Y a quelque chose, je veux le savoir. Je le saurai. J’ai -débrouillé des affaires plus compliquées que ça. - -Évidemment, il saurait. Ce ne serait pas difficile. S’il abordait -Lucette de ce ton brutal, du haut de sa puissance et de son argent, -elle se révolterait aussitôt. Encore hésitante sur son attitude, elle -verrait dans cet interrogatoire une indication du sort. Elle avouerait, -elle lui jetterait la vérité à la face. Et elle se perdrait, à jamais -... Comment le maîtriser? Il continuait: - -—Je ne veux pas qu’on fasse de la peine à mon garçon, moi. Il a voulu -épouser cette petite Lucette. Affaire conclue. Le ménage marche. Bonne -affaire. Mais si ça bat la ferraille, halte-là! Je m’en mêle. Je veux -qu’il soit heureux. Il s’est marié pour ça ... - -Zonzon s’exaspérait. Il voulait du bonheur pour son argent, cet homme. -Que faire? Elle eut l’intuition d’opposer la violence à la violence: - -—Eh! mon cher monsieur, s’écria-t-elle, tout ne s’achète pas avec de -l’argent. Surtout le bonheur. Ça serait vraiment trop commode et trop -injuste. Faut quelquefois y mettre du sien et payer de sa personne!... - -Interloqué, il se pencha, les yeux aigus: - -—Quoi? Quoi? Qu’est-ce que vous dites? - -Soutenue par l’espoir de le mâter, elle reprit: - -—Êtes-vous bien sûr que votre garçon, comme vous dites, a fait tout -ce qu’il fallait pour être heureux? Oui, en êtes-vous bien sûr? Il -a reçu une éducation de luxe, modèle riche. C’est entendu. Mais il -y a peut-être des lacunes. Il manque peut-être des volumes dans la -bibliothèque. On ne peut pas tout savoir. - -Intrigué, inquiet, il se croisa les bras, secoua la tête: - -—Enfin, qu’est-ce que tout ça signifie? - -—Rien de grave. Je dis simplement que nul n’est parfait, que nul -ne peut s’aviser de tout. Dans un ménage, les torts sont souvent -réciproques. - -—Vous voyez bien qu’il y a de la brouille! s’écria M. Duclos. - -—Un malentendu, rectifia Zonzon en souriant. Seulement, voyez-vous, -monsieur Duclos, vous devriez me laisser le dissiper. Je suis venue -pour ça ... - -—Pourtant ... - -—Je vous assure, poursuivit fermement Zonzon, laissez-moi arranger -ça, toute seule. Vous parliez tout à l’heure d’affaires compliquées, -monsieur Duclos. Si vous saviez comme les femmes sont des affaires -compliquées! C’est un peu ma spécialité. Prenez-moi comme contremaître, -dans cette entreprise-là ... - -Il sourit, à demi-désarmé: - -—Cependant, je voudrais bien savoir. Il s’agit de mon garçon ... - -—Il s’agit aussi de ma petite sœur. Soyez tranquille. Je vous le -répète, c’est très ténu, très subtil, c’est des nerfs coupés en quatre. -Vous rentrez à Paris? - -—Après déjeuner. - -—Eh bien, dit-elle, vous m’emmènerez. Mais c’est promis, n’est-ce pas? -Vous ne rudoierez pas Lucette. Vous semblerez trouver sa présence ici -toute naturelle. Vous ne l’interrogerez pas. - -Il se débattait encore: - -—Mais vous m’expliquerez ... - -—Plus tard, plus tard. Tenez, je vous donne rendez-vous ici, l’été -prochain. A ce moment-là, je vous rendrai des comptes. Vous me direz si -j’ai bien réussi. Alors, c’est promis, vous me confiez l’affaire? - -Il hésita. Puis, rondement, dans un coup d’épaule: - -—Allons, affaire conclue. - -Elle sourit, soulagée: - -—Croyez-moi, c’est la bonne affaire. - -Seulement, maintenant, il fallait marcher. - - - - -VIII - - -Dans son petit appartement du boulevard Raspail, la pièce où Zonzon -donnait ses consultations était très gaie. Sièges, table-bureau, bahut -à usage de vitrine et de bibliothèque, tout le meuble était de ce style -flamand moderne aux lignes simples et pures et dont le chêne clair a -les tons chauds et dorés des moissons mûres. Les frais bouquets de la -toile de Jouy fleurissaient la tenture. Dans des cadres sobres, de -bonnes héliographies reproduisaient des chefs-d’œuvre préférés. Un peu -partout, des pots de cuivre et de grès flambé. Et même le classique -fauteuil articulé, toujours sinistre sous ses faux airs d’instrument -de torture, était remplacé par un divan jonché de petits coussins à -volants. - -C’est là qu’au lendemain de son retour des Barres elle reçut son -beau-frère. Entre ces murs où, depuis cinq ans, elle avait déjà sondé -et soulagé tant d’intimes misères, elle se sentait plus confiante, plus -désignée que partout ailleurs pour lui faire entendre en franchise les -paroles de guérison. - -A peine entré, il demanda âprement: - -—Vous avez vu Lucette? Vous l’avez confessée? - -—Oui. - -De la main, elle lui désigna un fauteuil. Il s’y laissa tomber. - -—Ah!... Eh bien, qu’est-ce qu’elle a? - -Zonzon s’était assise derrière son bureau. Elle ébaucha: - -—Peuh!... Du malaise. - -Mais de sa main gantée, impatiente, il frappait la table: - -—Voyons, voyons, ne me ménagez pas, je vous en prie. Je suis prêt à -tout. Elle se détache de moi, n’est-ce pas? Elle ne m’aime plus?... - -Zonzon leva les bras: - -—Là! le voilà parti ... Mais si, elle vous aime. Elle n’a jamais -cessé de vous aimer. Elle va rentrer, d’ici quelques jours. Je vous le -promets. - -Un peu rassuré, il reprit; - -—Alors, d’où vient ce malaise? Pourquoi cette fuite sous un vain -prétexte, ce besoin de solitude et de retraite? Encore une fois, -qu’est-ce qu’elle a? - -Zonzon ouvrait et refermait le couvercle de l’encrier de cristal: - -—Il ne faut pas chercher ce qu’elle a, il faut chercher ce qu’elle -n’a pas ... Tenez, il arrive qu’en sortant de chez soi, dès la porte -claquée, on éprouve l’impression d’avoir oublié quelque chose. Un -objet indispensable, clef, argent, lettre. On ne sait pas encore quoi. -On s’interroge, on se tâte. Lucette est à peu près dans cet état-là. -Elle sent qu’il lui manque quelque chose. Elle ne sait pas ce qui lui -manque. De là son inquiétude et son trouble. - -Il s’écria: - -—Que lui manque-t-il? Je lui ai tout offert. Tout ce que ma tendresse, -mon culte m’ont inspiré d’attentions ... - -Elle l’interrompit: - -—Je sais de quelle adoration vous entourez ma petite Lucette. Et je -vous en ai bien de la gratitude, allez. Mais êtes-vous sûr de lui avoir -donné tout ce que vous pouviez lui donner?... - -—Je ne vous comprends pas. - -Elle insista: - -—D’avoir tout tenté pour la rendre heureuse? Cherchez bien. Vous -m’avez dit que, tous ces jours-ci, vous aviez fait votre examen de -conscience. Vous n’avez rien trouvé? Vous n’avez rien à vous reprocher? - -—Non, dit-il. Ah! Parfois, j’en venais à souhaiter de me prendre en -faute. Au moins, ç’aurait été une explication, une chance de réparer, -une lueur d’espoir. Non. Rien. Mais vous, Suzanne, vous devez savoir -... Ah! parlez, parlez. Je vous l’ai dit, je suis prêt à vous suivre -aveuglément. - -Elle pensa tout haut: - -—Allons, c’est bien décidément de l’ignorance. - -Et elle ajouta en souriant: - -—Avez-vous lu _Daphnis et Chloé_? - -—Non. - -—Même pas! J’aurais dû m’en douter. - -Ah! c’est bien la peine de posséder à fond son antiquité!... Eh -bien, Daphnis et Chloé s’aiment. Mais ils ne savent pas s’aimer. Ils -manquent d’expérience. Et ils ne sont pas heureux. Ils sont tourmentés, -inquiets. Jusqu’au jour où une certaine Lycénion dissipe l’ignorance -de Daphnis. Grâce à quoi les deux amants goûtent enfin le bonheur. -Oh! je ne prétends pas vous renseigner à la manière de Lycénion, -rassurez-vous. Sérieusement, Paul, c’est en médecin que je veux vous -parler. En médecin ami, très ami, mais en médecin. Vous aussi, votre -ignorance peut compromettre votre bonheur. Il faut qu’elle cesse. - -Et comme il s’apprêtait à parler: - -—Eh! parbleu, poursuivit-elle. Je sais bien ce que vous allez me -répondre. Vous connaissez votre a b c. C’est entendu. La preuve, -c’est que vous avez un enfant. Un enfant ... Justement, rappelez-vous -les trente heures de tortures qu’a passées Lucette à ce moment-là. -Où elle demandait grâce, et qu’on l’achève, et qu’on la tue ... Où -vous pleuriez, vous, d’avoir été comme l’artisan de son supplice et -de ne pas pouvoir l’adoucir. Vous ne vous êtes jamais demandé ni -sur-le-champ, ni plus tard, ni ces jours-ci quand vous êtes descendu en -vous-même, vous ne vous êtes jamais demandé si une pareille souffrance -ne devait pas être compensée par du plaisir? Vous trouvez naturel -qu’une femme puisse endurer le martyre, risquer sa peau, mettre au -monde une demi-douzaine d’enfants, sans éprouver de la satisfaction au -moment où elle les conçoit? J’en connais, de ces malheureuses. Elles -sont légion. Mais je dis qu’il ne devrait pas y en avoir. Non, non, -c’est trop injuste, et d’une injustice qui devrait frapper un esprit -réfléchi comme le vôtre. - -Elle s’échauffait, frappait à son tour le bureau du plat de la main. - -—Car enfin, vous autres hommes, non seulement vous êtes dispensés de -ces abominables tortures, mais encore, vous êtes certains, à coup sûr, -avec qui que ce soit, pour ainsi dire mécaniquement, automatiquement, -d’atteindre à ce plaisir qu’ignorent tant de femmes. N’est-ce pas une -pitié qu’il y ait tout juste une élue sur quatre appelées?... Eh! -oui, voilà le chiffre, autant qu’on puisse faire de la statistique en -ces matières-là. Et le plus fort,—est-ce par un calcul de l’égoïsme -mâle, ou par cette maudite horreur de tout ce qui touche au sexe,—le -plus fort, c’est que, la plupart du temps, celles qui ne goûtent pas -le plaisir n’en connaissent même pas l’existence! Elles ne savent pas -qu’il y a une volupté précise, une extase culminante, quelques secondes -de frénésie, de folie heureuse, auxquelles elles ont droit—comme vous. -Elles ne savent pas ce qui leur manque ... - -—Cependant, put placer Paul, n’y a-t-il pas des femmes insensibles ... - -—C’est un bruit que les hommes font courir! s’écria Zonzon. La -frigidité! Une femme frigide. C’est vite dit. C’est commode. Comme -si la froideur ne pouvait pas toujours s’échauffer! On dit encore, -inversement: il y a des femmes qui ont du tempérament, des femmes qui -ont des sens. Et par là on laisse entendre que toutes les autres sont -inertes. Mais toutes les femmes ont des sens; seulement il faut savoir -s’en servir. Je sais bien, sur cette question-là comme sur toutes les -questions, on se sépare en deux camps. Mais je me range parmi ceux qui -proclament qu’il n’y a pas de frigidité absolue, de femmes à jamais -insensibles. Il n’y a que des endormies qu’on peut toujours éveiller. -Leur sensibilité est latente. Il s’agit de la développer pour en -révéler les effets. Eh oui, l’histoire de la plaque photographique, -toujours sensible, elle aussi, dont la faculté d’impression existe, -et qui, pourtant, a besoin d’être développée pour révéler l’image -qu’elle tient enclose. Il lui faut le bain favorable, des soins, tout -un traitement dans l’ombre, pour que les oppositions apparaissent, -s’affirment en vigueur. La révélation ... Le mot est juste, même au -sens religieux. Ce je ne sais quoi de miraculeux, d’éblouissant, qui -vous ouvre le ciel ... Mais il faut révéler, il faut aider la nature. -C’est très joli, d’être en adoration devant sa femme, comme vous -l’êtes. Mais vous m’avez promis de tout entendre, n’est-ce pas? Eh -bien, mon cher, on n’adore pas une femme avec les mains jointes ... - -Et pour justifier l’audace nécessaire de ses paroles: - -—Voilà, la lacune, voilà la faille où pouvait sombrer votre bonheur. -Il faut la combler. Il faut seconder la nature. Elle-même le demande. -Mieux, elle y invite. Elle a ses vigies, qui sont aux aguets du -plaisir, qui se portent au-devant de lui, qui annoncent et préparent -son approche. Elle veut que le vainqueur ne se précipite pas trop vite -dans la place, qu’il s’arrête à ces postes avancés, qu’il les flatte -au passage. Afin qu’il ne puisse pas ignorer ses vedettes, elle les -érige habilement aux seuils et aux faîtes, à fleur de lèvres, à fleur -de gorge, et la plus secrète, mais aussi la plus sensible, n’est pas -plus difficile à trouver qu’une violette sous la mousse ... A toutes, -il faut payer le tribut d’hommages qu’elles réclament ... Il ne faut -pas penser qu’à soi. Il faut penser à l’autre, sans cesse. - -«Et plus tard, avant d’atteindre an sommet du plaisir, il faut se -rappeler encore qu’on est deux à tenter l’ascension. Il faut se défier -de sa fougue et de son impatience, et cela d’autant plus qu’on se -sait plus rapide et plus pressé. Il faut s’assurer qu’on est suivi -par l’autre, le stimuler, l’entraîner au rythme de sa propre marche, -l’attendre au prix même d’une halte, afin d’arriver ensemble à la -cime ... Et tout cela, parbleu, c’est de l’altruisme! Mais oui. C’est -peut-être l’exemple le plus frappant de cet altruisme que prêchent les -morales et les religions. De cet altruisme qui a l’air de nous coûter -et qui, en fin de compte, nous rapporte. Ce qu’il y a d’admirable dans -l’amour, c’est qu’en s’occupant de l’autre, on s’occupe encore de soi. -Car c’est accroître sa joie que de la partager. Et l’éprouver à deux, -c’est l’éprouver deux fois ... - -«Voilà l’avantage immédiat. Mais l’avantage continu, l’avantage vital, -c’est que la femme dont toutes les aspirations sont satisfaites, la -femme contentée, est du même coup fixée. Elle ne chasse plus sur -l’ancre. Ayant ce qu’il lui faut, elle ne faute pas. Ses sens sont à -l’abri d’une surprise, puisqu’ils sont avertis. C’est le pivot, c’est -l’axe du mariage. Par là, l’homme tient dans ses mains le sort de la -vie à deux. Pour lui, quelle sécurité, quelle sauvegarde! Voilà le vrai -lien, la vraie soudure entre les deux êtres associés. Et l’opinion ne -s’y trompe pas. Si elle s’apitoie si peu sur le sort du mari trompé, -c’est qu’elle le soupçonne confusément d’avoir méconnu, soit par -égoïsme, soit par ignorance, cette grande vérité. - -Et se portant d’elle-même au-devant des obstacles: - -—Surtout, ne vous laissez pas arrêter par les objections que l’on -ne manque pas d’opposer à une pareille doctrine. Dangereux, dit-on, -de faire de sa femme sa maîtresse. Moins dangereux, en tout cas, que -d’en faire la maîtresse d’un autre! Dangereux, dit-on, d’exciter les -curiosités et les convoitises de sa femme. Mais ces convoitises et ces -curiosités sont en elle. Et elle cherchera obscurément à les satisfaire -au dehors si elles ne sont pas satisfaites au logis. On vous dira aussi -qu’il existe de bons ménages où la femme n’éprouve pas de plaisir. -Parbleu, il en existe aussi où la femme est cul-de-jatte! Mais l’homme -qui tient ce discours oublie qu’il prive sa compagne d’un bonheur qui -lui est dû. Enfin, qu’on n’aille pas prétendre non plus qu’initier -ainsi sa femme, c’est l’asservir. Non. C’est simplement lui faire la -part égale. - -«Ne vous laissez pas influencer par de telles préventions. Au -contraire, regardez autour de vous. Est-ce que cette clef n’ouvre pas, -ne livre pas toutes les existences féminines? Voyez ces inachevées -comme cette petite M^{me} Chazelles que vous avez connue, dont la -vie gâchée, délayée, s’en va à vau-l’eau, faute d’avoir fait prise -sous l’étreinte. Et derrière cette pauvre silhouette falote, d’autres -m’apparaissent, identiques, ses sœurs en infortune, ces nostalgiques -provinciales dont le mari rentre fourbu de la chasse, du cercle ou -du banquet, et qui s’étiolent, végètent, soupirent, rêvent à de -romanesques aventures, tandis qu’il eût suffi qu’un peu de bonheur -attentif se posât sur elles pour qu’elles s’épanouissent ... Voyez les -Madame Evenon, délaissées, elles aussi, par un mari fantoche, mais -qui s’acharnent à la poursuite du grand frisson, qui veulent à tout -prix parvenir à la cime, et qui roulent, de culbute en culbute, se -détraquent, se souillent et s’abîment. - -«Et les autres, les révélées ... Ah! on ne devrait pas pouvoir s’y -tromper. On devrait les reconnaître rien qu’à leur allure équilibrée, -stable et coulante de frégate en course, leur langueur fraîche et saine -de fleur arrosée. - -«Le peuple, dans sa clairvoyance instinctive, reconnaît la femme qui -«a ce qui lui faut, qui a son contentement». Les mots dégagent l’idée. -Ah! j’en ai recueilli bien d’autres, au dispensaire, sur les lèvres de -pauvres filles. Tenez, celui-là, d’un raccourci en éclair: «J’ai relui -...». - -Les révélées ... Comme elles sont en quiétude et bien d’aplomb ... Il -n’y a qu’à la nuit qu’elles s’agitent, un peu fébriles. La soirée leur -paraît longue, le bridge interminable. Ah! parmi elles, il n’est pas -d’oisives. La vie ne leur paraît jamais ni creuse ni vide. Leur journée -a toujours un but: elles attendent le soir. - -«Et le bienfait se répand sur toute leur existence. C’est lui qui -fait ces maturités aimables dont nous avons, vous et moi, un exemple -si proche qu’il n’est point utile de le citer. C’est lui qui fait ces -jolies vieilles indulgentes, dont l’œil reste piquant, la lèvre bonne -et le cœur tendre. Parce qu’elles ont attendu en frémissant les soirs -de leur jeunesse, elles attendent en souriant le soir de leur vie. - -«Les révélées!... L’empreinte qu’elles ont reçue est si profonde, si -vive, qu’elles sont heureuses, même si leur compagnon n’est pas digne -d’elles par ailleurs. Il suffit qu’un Turquois ait ainsi marqué sa -femme au coin du plaisir, pour se l’attacher tout entière. Elle est -l’esclave, mais l’esclave qui ne veut pas s’affranchir. De lui, elle -accepte tout, elle pardonne tout. Pour elle, c’est le demi-dieu. Le -demi-dieu pétri de travers humains, mais qui donne la vie, qui anime -la statue ... Et, peut-être, ce pouvoir si facilement conquis n’est-il -point si injuste qu’il le paraît. Car il ne va pas, chez l’homme, sans -un certain sens de bonté, de prévenance et d’attention. - -«Les révélées ... Ont-elles, au contraire, un compagnon parfait? Oh! -alors, ce sont les vraies bienheureuses. Elles ont l’existence divine, -le bonheur en diamant que rien n’entame, que rien ne raye et qui ne -tombe qu’à la mort. Le bonheur, l’existence qui vous attendent, vous -deux, vous qui avez tout, la fortune, l’amour, vous à qui ne manque que -ce joyau pour couronner, pour fermer le diadème.... - -Et, les avant-bras appliqués à la table, les mains jointes, en -suppliante: - -—Je vous en prie, Paul, croyez-moi. Méditez, creusez tout ce que je -viens de vous dire. Certes, ma tâche est ingrate. Connaissant votre -idéal, votre culture, votre tournure d’esprit, je me doute bien que -je vous rebrousse et que je vous révolte. Je me doute bien qu’il doit -vous paraître misérable, presque vil, de vouloir donner au bonheur des -racines de chair, faire dépendre son éclosion de soins et d’expédients -dont vous ne voyez peut-être que la trivialité, de hausser la volupté -jusqu’au rang des vertus et de fonder l’honnêteté sur le plaisir ... - -«Et pourtant, pourtant ... Ah! vous qui aimez Lucette de tant de façons -déjà, vous devriez chercher à l’aimer pour ainsi dire anatomiquement, -à comprendre combien tout son organisme délicat est différent du vôtre -... Vous devriez concevoir que, chez la femme, le sexe est comme un -second cœur. Oui, un second cœur où, comme dans l’autre, la vie afflue, -se ramasse et bat son grand rythme. Un second cœur, peut-être plus -sensible que le premier, et dont les émotions, les maux, les joies, -retentissent profondément sur les sentiments, le caractère, sur toute -la femme. Un second cœur, dont il faut aussi écouter les appels et -combler les vœux ... - -«Mais il n’y a pas besoin de raison de science pour saisir l’importance -et la grandeur de cette révélation, de l’unisson dans le plaisir. Il -suffit de se rappeler tout ce qu’il y a d’imparfait, d’incomplet, dans -le plus rare amour; cette impossibilité, pour deux êtres qui s’adorent, -de se comprendre, de se connaître à fond; ces cloisons qui se dressent, -ces mensonges qui s’imposent, ces malentendus qui s’établissent entre -eux, malgré leurs efforts désespérés de se pénétrer, de plonger l’un -dans l’autre. C’est par là qu’ils sentent toute leur misère. Et c’est -par l’extase qu’ils s’en affranchissent. Leur rêve de communion -absolue, sans entrave et sans masque, ne se réalise que dans la -sensation éperdue d’être enfin parcourus et liés par le même frisson, -fondus au même creuset, de n’avoir plus qu’une vie, n’étant plus qu’une -joie ... - - * * * * * - -Paul errait seul, dans la nuit et le vent, sous la pluie tenace et -violente, autour de la gare de Lyon. - -Il guettait Lucette. Cependant, Zonzon l’avait bien détourné d’aller la -chercher à la gare. Il ne fallait pas, disait-elle, donner à ce retour -une importance de solennité, souligner ainsi la durée de l’absence. Au -contraire, Lucette devait rentrer simplement, comme d’une fugue aux -Barres entre deux trains, d’une course. Elle-même, au téléphone, avait -prié qu’on ne l’attendît point. - -Mais il avait passé outre, ou, du moins, tourné le conseil, dans son -impatience de la revoir un quart d’heure plus tôt qu’à la maison, de -s’assurer ainsi qu’elle rentrait vraiment. Si, au dernier moment, elle -se dérobait, si elle reculait devant la crainte d’une explication? Ou -même, si une cause fortuite l’avait empêchée de partir? - -Seulement, il se contenterait de la contempler dans l’ombre, sans se -montrer. Et il rentrerait derrière elle, lui laissant ainsi le temps de -reprendre contact avec les choses, de se réaccoutumer au logis. Il lui -avait envoyé l’auto, sans y monter lui-même. - -Arrivé trois grands quarts d’heure trop tôt, il avait d’abord attendu -à la terrasse d’un café dont les bâches, gonflées d’eau à crever, -lâchaient des cataractes sous les coups de vent. De là, il épiait -l’énorme horloge lumineuse incrustée dans le beffroi de la gare. Et son -impatience était si vive, qu’il se félicitait de voir la gigantesque -aiguille avancer par saccades. Il lui semblait, à chaque secousse, -gagner instantanément une minute. Mais comme elle restait longtemps -immobile!.. - -Enfin, l’heure approcha. Agité, incapable de demeurer plus à la même -place, il se leva, commença de guetter la sortie. Et, obligé de se -cacher de son chauffeur qui devait ignorer sa présence et qui attendait -sur le terre-plein, il se glissait, avec toutes sortes de ruses et de -précautions, derrière les balustrades et les files de voitures, sans -jamais perdre de vue l’arrivée. - -Il envia ceux qui pouvaient se montrer, ceux qui, en ce moment, -déambulaient tranquillement sur les quais ou se groupaient autour de -la sortie. Mais, en même temps, il goûtait une sorte de volupté à se -sentir isolé, perdu, dans le déluge et la rafale, à marcher dans les -minces lames d’eau qui vernissaient les trottoirs, sous les regards des -agents encapuchonnés qu’inquiétait son allure louche de chasseur en -embuscade. - -L’idée qu’elle allait venir le soutenait, l’exaltait. Et soudain, il -était poignardé de la crainte de ne pas la voir. Il ne pouvait plus -contenir son impatience. Elle le dépassait. Elle l’étouffait. Un de ces -moments à commettre un vol, un meurtre, n’importe quoi, pour tromper -l’attente. - -L’heure arriva. Mais le train avait sans doute du retard, car la sortie -restait vide. La possibilité d’un accident le traversa. Il vit Lucette -morte, dans la nuit, en rase campagne. Sûrement, il se tuerait. Mais -un mouvement se dessina. Les petits groupes massés à l’arrivée s’en -rapprochèrent. Les files de voitures se resserrèrent. Les gabelous se -postaient à la porte. Des chauffeurs mirent leur moteur en marche. -Les premiers voyageurs apparurent, pressés, isolés, sous la lumière -violente des globes électriques. Puis, le flot grossit. - -Caché entre deux voitures, le cœur dans la gorge, le cou et le regard -tendus, Paul se haussait sur ses pointes. Mais sa vue se troublait. -Dix fois, il crut reconnaître Lucette. Il se trompait. Elle ne -viendrait pas. Et tout à coup, sans savoir comment elle était parvenue -là, il la vit au ras du trottoir, dans son long manteau de voyage. Elle -s’immobilisait, cherchant sans doute des yeux son auto. - -Et lui ne voyait qu’elle, droite et svelte, le visage dans l’ombre du -chapeau, sous la clarté crue. Toutes ses pensées, toute sa vie s’en -allaient dans ce regard qu’il projetait sur elle, dont il l’enveloppait -et la pénétrait. Il eut l’impression étrange de découvrir une Lucette -nouvelle, la Lucette plus fragile, plus délicate, que les paroles de -sa sœur lui avaient dévoilée. Oui, il avait compris, il avait foi. Il -saurait achever de la conquérir. - -Mais le chauffeur l’avait aperçue. L’auto vint ranger le trottoir et -la masquer. Alors, il courut jusqu’à la voiture qu’il avait retenue et -qui l’attendait dans la rue voisine. Il bondissait, sans souci des -flaques, de la rafale et de la boue. Maintenant qu’il ne voyait plus -Lucette, l’émotion, tenue un instant en suspens, rompait ses digues. -Elle le bouleversait. Jamais il n’en avait connu d’aussi violente. Il -en admirait la franchise et la force. Il n’y avait en lui que son amour. - -Transporté d’espoir, de hâte, fou, la tête perdue, il sanglotait par -la rue déserte en poursuivant sa course. Et dans son trouble, son -attendrissement insensés, il jetait—lui qui avait à peine connu sa -mère—ce cri de tous ceux qui ont faim, qui ont mal, qui ont peur, de -tous ceux dont la vie est en jeu, ce cri qui monte du berceau et du -champ de bataille: «Maman, maman!...» - - - - -IX - - -A l’arrière de la yole, les bras écartés suivant la courbe du dossier, -les jambes croisées, la pointe du petit soulier blanc frétillant au -bord de la robe de piqué, Lucette était étendue. - -Paul, assis sur le banc mobile, suivait la rive à coups de rames -allongés et lents, dans l’ombre des saules. Ils étaient seuls sur -l’Yonne, en vue des Barres, par une de ces matinées de juin où, dans -l’air bleu, s’attarde une brume blonde, comme s’il restait au ciel un -peu de clair de lune. - -Lucette caressait du regard les mouvements coulés du rameur, le jeu -souple des muscles nerveux, le cou plein et rond de l’homme dans sa -force, que dégageait la chemise molle, nouée d’une simple cordelière. - -Elle le contemplait, dans la pleine lumière, accrue du reflet de l’eau. -Ses yeux s’attardaient à des coins aimés de son visage. Un petit espace -de peau toute blanche où la barbe ne pousse pas, à la commissure des -lèvres, sous la moustache. Un autre à l’angle des paupières, si doux, -si pur, si tendre, que les premières rides s’y exercent à tracer leurs -sillons. Mais, Dieu merci, elles n’apparaissaient pas encore. - -Parfois, au passage de la yole, un oiseau s’envolait des saulaies de -la rive. Un petit héron, un _butor_, s’enfuyait, les pattes allongées, -l’allure et le cri maladroits. Ou bien un martin-pêcheur, dont luisait -un instant la gorge bleue, d’un éclat de saphir. Ou encore, d’une -détente brusque de ressort, un poisson en chasse, perchette ou brochet, -sautait hors de l’eau. Alors, des ondes s’élargissaient en cercle, -fripaient de petites rides la belle robe de soie de la rivière, vert -et or. Mais, bien vite, le courant la repassait. Et le calme absolu -retombait. - -Sans cette trop grande clarté, cette trouée lumineuse ouverte par le -fleuve, Lucette se fût coulée aux pieds de son mari, pour lui prendre -et lui baiser les mains, le sentir plus proche, contre elle, au-dessus -d’elle, pour laisser monter vers lui sa gratitude et l’en pénétrer. - -Oui, de la gratitude. Car, parfois, on eût dit qu’il était conscient, -qu’il avait tout deviné, qu’il lui avait pardonné non seulement ses -caprices et sa fugue, mais qu’il l’avait absoute tout entière, tant il -avait mis de bonté attentive, d’indulgence câline dans son accueil -au retour des Barres. A croire qu’il voulait lui faire oublier son -égarement dans un redoublement de tendresse. - -De son côté, quel besoin d’expier et d’effacer, quelle soif de -rémission et de rachat la poursuivaient jusque dans les bras grands -ouverts, puis refermés sur elle ... - -Et n’était-ce pas le signe de la rédemption, la marque d’un amour -purifié par une flamme nouvelle, ce bonheur inouï qui l’avait -foudroyée, un soir? - -Elle se souvenait ... Ce sursaut de surprise, ce frisson d’éveil, quand -des éclairs de plaisir l’avaient traversée, d’abord. Puis l’espoir, -l’attente, la joie qui s’affirme, qui jaillit, décisive, se noue, -gagne, se répand, roule par tout l’être ses torrents délicieux ... Et -ces cris qu’elle n’avait pas su retenir, l’attente plaintive, l’ardeur -haletante, la stupeur éblouie, l’extase triomphante, toutes les cordes -de la passion effleurées dans l’instant éternel, le râle qui s’achève -en hosanna ... - -Et, depuis, elle vivait dans la certitude heureuse du miracle. - -Ils accostaient un petit port creusé dans la berge, devant le mur qui -bornait le parc. Paul la soutint sous le bras, pendant qu’elle se -tenait debout dans la yole oscillante et mobile. Et elle s’attardait, -heureuse de se sentir prisonnière de cette main, dont la caresse ferme -et chaude se répandait en elle. - -En passant par la petite porte où les hauteurs de crue étaient gravées -dans la pierre, elle dit: - -—Tu te rappelles? - -Là, ils avaient déchiffré ensemble les dates d’inondation, en -tête-à-tête pour la première fois, l’année où ils s’étaient connus. - -Un peu plus loin, sous le couvert du parc, au détour d’une allée, elle -dit encore: - -—Et c’est là que tu m’as photographiée en me disant: «Il faut venir à -moi.» - -Il répéta doucement: - -—Il faut toujours venir à moi. - -Et il la pressa contre lui, comme s’il avait, lui aussi, le sentiment -profond de la posséder mieux, la fierté de la savoir complètement, -absolument sienne. - -Elle se plaisait à évoquer tous leurs communs souvenirs. Elle leur -trouvait un charme, une douceur indicibles. Et elle souriait même -de ses petites mélancolies de jeune mariée, avec un peu de mépris, -l’indulgent dédain d’une femme experte pour un coquebin. Ah! -maintenant, les sirènes d’auto pouvaient bien hurler sur la route, les -chiens pouvaient bien aboyer sous la fenêtre. Ce que ça lui était égal! - -Pourtant, à descendre ainsi le passé, elle rencontrait la faille, le -trou noir ... Mais elle n’en éprouvait pas la gêne et la honte qu’elle -avait appréhendées à son retour à Paris. C’est qu’elle ignorait alors -combien vite le néfaste s’oublie dans la joie, cette faculté du regard -ébloui de ne plus rien discerner de l’ombre, ce pouvoir du jour -d’abolir les cauchemars de la nuit. - -Chazelles? Un nom. On le disait à Draguignan. Elle ne le reverrait -pas. Et l’eût-elle rencontré qu’elle l’eût traité sans effort en -indifférent. L’aventure lui semblait arrivée à une autre, ou lue dans -un roman. Elle s’était lavée de la souillure en surface, dans cette -grande onde de bonheur qui ruisselait sur elle. - -Elle regardait l’avenir en pleine face, avec une confiance absolue. A -l’automne, ils devaient partir pour la Troade. Paul voulait revoir avec -elle le théâtre de ses travaux. Et elle s’en faisait fête. Sûrement, -elle ne serait plus dépaysée, perdue, comme dans cette croisière de -Norwège et d’Écosse, peu après son mariage. Non. Cette fois, elle -serait partout chez elle. Chaque asile serait un nid, chaque site -un souvenir. Au lieu d’être repoussée par la terre hostile, elle la -marquerait à son empreinte ... - -Us débouchaient sur le parterre, dans la pleine splendeur des roses. -Ils en suivaient la lisière ombragée. Pour gravir la pente douce, -Lucette s’appuya au bras de son mari. Elle était sans cesse pénétrée -de la plénitude de bien-être qu’on éprouve au sortir du bain. C’était -comme un reflet persistant sur toute sa vie de cette quiétude absolue, -de cette satisfaction extrême, complète, que lui donnait maintenant -l’amour. - -L’odeur des roses la ravissait comme une musique. Il lui semblait -entendre pour la première fois cette année-là le chant des oiseaux. La -chaleur montante passait sur ses bras, sur ses joues, sur sa gorge, -comme une caresse. Elle montra à son mari, avec un petit sourire -indulgent, entendu, deux papillons voltigeant qui se poursuivaient. -Toute cette coquetterie des couleurs et des parfums, ces ruses -charmantes des fleurs pour attirer l’insecte qui colportera leur -semence et servira ainsi leurs amours, tout lui paraissait juste et -bon. Elle se sentait épanouie comme la fleur, ailée comme l’insecte. -Elle s’ouvrait à toute la nature, et s’y mêlait. Elle avait envie de -s’écrier: «Enfin, je vis!» - -Et elle allait doucement, appuyée au bras de son mari, au long des -roses. - -Zonzon, accoudée à la balustrade de la terrasse, à côté de M. Duclos, -les regardait monter. D’un coup de son menton volontaire, comme taillé -dans du granit, l’entrepreneur les désigna. Et ravi: - -—Les voyez-vous, les voyez-vous, ces amoureux ... Et quand on pense -qu’il y a trois mois, ça craquelait, ça se fissurait ... - -Puis, dévisageant Zonzon de ses petits yeux aigus sous les sourcils -hérissés: - -—Enfin, là, qu’est-ce que vous leur avez fait? - -Elle éclata de rire: - -—Je les ai soignés, tiens! - -Il insista: - -—Oui, mais enfin, comment? Pourquoi? Qu’est-ce qu’ils avaient au -juste, hein? - -Elle biaisa: - -—Je vous l’ai dit: histoire de nerfs. - -—Ah! mam’zelle Zonzon, vous ne tenez pas votre parole. Vous m’aviez -pourtant bien promis de m’expliquer ... - -Mais elle se défendit: - -—C’était pour vous calmer. Vous vouliez tout casser. Je vous avais -surtout promis de la raccommoder, la fissure. Et là, j’ai tenu parole. -C’était l’important. N’en cherchez donc pas plus. Et surtout, ne vous -avisez pas de les sonder vous-même, sacristi! Ça casserait tout. C’est -de l’ouvrage bien fait, allez. Et solide. Vous êtes content de votre -contremaître? - -Il dit en riant: - -—Oui, oui. Mais c’est égal, j’aurais bien voulu savoir ... - -Elle se haussa vers lui et, de bouche à oreille, la main en écran, lui -souffla: - -—Secret professionnel ... - -—Alors, décidément, on ne peut pas le connaître. C’est fichant. - -Elle eut une petite moue malicieuse vers la moustache blanche: - -—Croyez-moi: ça ne vous intéresserait plus. - -Bien sûr, elle n’allait pas crier son secret sur les toits. Mais, -tout de même, elle était bien contente et bien fière de son œuvre, la -bonne Zonzon. Ah! certes, des esprits tournés vers un idéal austère et -façonnés par des siècles religieux se froisseraient qu’une créature -aussi fine, aussi délicate que Lucette fût ainsi asservie à son sexe -et ramenée au bien par des voies si matérielles. Et cependant ... -Est-ce que le continuel effort des hommes n’avait pas toujours tendu -à utiliser toutes les puissances de la nature, à s’en faire autant -d’armes pour améliorer leur sort? Le plus impérieux de tous les -instincts ne devait-il pas servir, lui aussi, à la conquête du bonheur? - -Oui, elle était fière de son œuvre. Et elle la contemplait encore, un -peu à l’écart du petit groupe réuni autour du thé de cinq heures,—les -Turquois, les deux Duclos, Lucette. Ah! ce brave Turquois pourrait bien -exercer son flair de requin et rôder dans le sillage: rien ne tomberait -du bastingage. - -Et elle admirait Lucette dans sa grâce nouvelle, sa fraîcheur, son -enjouement. Toujours ainsi la journée lui serait légère. Car elle en -connaissait la fin délicieuse. Il suffisait, pour s’en convaincre, de -regarder ce joli profil animé qui, par instants, dans une rêverie -charmante, se tournait vers le large horizon, vers le ciel perlé où -déclinait le jour. Elle aussi attendait le soir ... - - Paris-Serbonnes, 1908-1909. - - - FIN - - - PARIS.—L. MARETHEUX, IMPRIMEUR, 1, RUE CASSETTE. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les révélées, by Michel Corday - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉVÉLÉES *** - -***** This file should be named 51703-0.txt or 51703-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/7/0/51703/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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