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-The Project Gutenberg EBook of Les révélées, by Michel Corday
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Les révélées
-
-Author: Michel Corday
-
-Release Date: April 9, 2016 [EBook #51703]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉVÉLÉES ***
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-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
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- LES RÉVÉLÉES
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- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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-
- DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- à 3 fr. 50 le volume.
-
- =Vénus ou les deux risques= 1 vol.
- =Les Embrasés= 1 vol.
- =Sésame ou la Maternité consentie= 1 vol.
- =Les Frères Jolidan= 1 vol.
- =Les Demi-Fous= 1 vol.
- =La Mémoire du cœur= 1 vol.
- =Monsieur, Madame et l’Auto= 1 vol.
- =Mariage de demain= 1 vol.
- =Plaisirs d’Auto= 1 vol.
-
-
- CHEZ GARNIER FRÈRES
-
- =Mariés jeunes.=
- =Confession d’un enfant du Siège.=
- =Scènes de la vie conjugale.=
- =Scènes de la vie d’officier.=
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:
-
- _10 exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande._
-
-
- Paris—L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.—1679.
-
-
-
-
- MICHEL CORDAY
-
-
- LES
-
- RÉVÉLÉES
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-
- — ROMAN —
-
- ...C’est le plaisir qu’elle aime;
- L’homme est rude et le prend sans savoir le donner.
-
- ALFRED DE VIGNY.
-
-
- CINQUIÈME MILLE
-
-
- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1909
-
-
-
-
- Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays
-
- Published July 10 1909.
- Privilege of Copyright in the United States reserved under the Act
- approved march 3 1905 by MICHEL CORDAY.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- CHAPITRE I. Page 1
-
- II. 35
-
- III. 71
-
- IV. 85
-
- V. 125
-
- VI. 157
-
- VII. 169
-
- VIII. 205
-
- IX. 231
-
-
-
-
- LES RÉVÉLÉES
-
-
-
-
-I
-
-
-—On peut entrer?... Ah! Elle est encore couchée, la petite loche ...
-Bonjour, mon amour, bonjour ma vieille Lucette ...
-
-Zonzon—un diminutif de Suzon—se penchait à la porte entr’ouverte.
-En longue chemise, la gorge épanouie crevant la dentelle, la face
-brillante parmi ses cheveux qui la coiffaient d’un gros bonnet de
-fourrure châtain, les pieds nus dans des sandales rouges, la jeune
-femme courut au lit de sa sœur.
-
-Elle était royale et claire, la chambre de Lucette. Royale par ses
-dimensions, par ses lignes, par le style de ses meubles et de ses
-panneaux, d’un Louis XVI fleuri, laqué blanc. Claire de toutes ces
-neigeuses sculptures, des miroirs à biseaux, des tentures délicates
-et tendres, des bibelots de Saxe et d’argent, toute une fraîcheur
-scintillante qu’exagérait encore la folle lumière du matin de juin.
-Lucette, qui s’apercevait dans les glaces, semblait perdue, parmi ses
-cheveux noirs répandus sur l’oreiller, dans le vaste lit de milieu
-exhaussé de deux marches, à la façon d’un trône.
-
-Quand les deux sœurs se furent câlinement embrassées.
-
-—J’ouvre une fenêtre, n’est-ce pas? dit Zonzon.
-
-Et, sans plus attendre, elle se dirigea, dans son léger costume, vers
-l’une des deux croisées. Craintive, un peu choquée, Lucette reprocha:
-
-—Oh!... Si on te voyait ...
-
-Zonzon répliqua, en ouvrant tout grand:
-
-—Eh bien, «on» ne s’embêterait pas.
-
-Puis, accoudée à la barre:
-
-—Bon Dieu que c’est beau ...
-
-Prolongeant la terrasse du château, un parterre géant s’ouvrait une
-trouée à travers le parc, déroulait en pente douce sa tapisserie de
-fleurs jusqu’aux peupliers de la vallée. Les lointains, les bois, les
-ombres étaient baignés d’une brume bleue et dorée, à croire qu’il
-pleuvait de l’azur en même temps que de la lumière. Un de ces matins où
-il semble vraiment que le ciel soit descendu sur la terre.
-
-Quittant la fenêtre, Zonzon s’assit au bord du lit, en amazone.
-
-—Tout à l’heure, quand j’ai découvert cette vue, de ma chambre, ça
-m’a fichu un coup. J’ai failli crier toute seule. Voilà ce qu’il y a
-d’épatant dans l’arrivée de nuit: c’est la surprise du matin. Oh, déjà,
-rien que le temps de passer de l’auto dans l’ascenseur, d’entrevoir
-aux lumières le vestibule en cathédrale, vieux chêne et marbre blanc,
-j’avais reconnu la main de papa ... fichtre!
-
-C’était, en effet, leur père, l’architecte René Savourette, qui avait
-restauré le château des Barres pour le compte du propriétaire actuel,
-le gros entrepreneur Duclos, un de ses camarades d’enfance, récemment
-retrouvé. Les travaux touchant à leur fin, Duclos avait invité
-l’architecte et sa famille à passer quelques semaines sous son toit.
-Mais Zonzon, qui exerçait depuis peu la médecine à Paris, n’avait pu
-s’échapper que la veille, et pour un seul jour.
-
-—Figure-toi, reprit-elle, que j’ai failli ne pas venir du tout. A
-neuf heures, hier soir, j’étais encore chez des clients—un petit
-ménage d’officiers—dont le gosse faisait de la diphtérie. Les pauvres
-gens! Ils n’en menaient pas large ... Mais quand le sérum a commencé
-d’agir—j’en avais pris du tout frais à l’Institut Pasteur—quand leur
-mioche s’est mis à respirer, à renaître ... Ah! Si tu les avais vus!
-Sur le pas de la porte, le lieutenant me serrait les mains à me coller
-les doigts. Et il bafouillait: «Merci, monsieur ... Merci, monsieur ...»
-
-Zonzon, le menton à la gorge, les paupières baissées, s’examina avec
-une malicieuse complaisance:
-
-—Hein? Tout de même, fallait-il qu’il soit ému, pour s’y tromper!
-
-—Oh! Zonzon ... soupira Lucette.
-
-Mais déjà la jeune femme poursuivait:
-
-—Enfin, je me décolle les doigts, je me sauve, je touche chez moi,
-j’arrive à la gare, j’avale un sandwich, un bock, je saute dans le
-train, je trouve l’auto à Sens, et me voilà ...
-
-Le torse cambré, les bras étendus en croix, la tête en arrière et la
-face heureuse, elle s’étira:
-
-—Ah! C’est amusant, la vie pleine, la vie bien tassée, où l’on empile
-tant qu’on peut de l’utile et de l’agréable.
-
-Puis, se rapprochant, les mains enlacées à celles de Lucette:
-
-—Mais toi, toi ... C’est à toi de raconter. Depuis quinze jours ...
-Cette nuit, tu dormais si bien. Je n’ai pas voulu te réveiller. Et tes
-petits bouts de lettres, tes petits coups de téléphone ne m’ont pas
-appris grand’chose. Je trouve même qu’elles devenaient de plus en plus
-courtes, tes communications. Pas d’anicroche? Tu ne me caches rien?
-
-Lucette s’était à demi soulevée, un coude dans l’oreiller. Et posant
-une main sur le bras de sa sœur, elle dit, résolue:
-
-—Si, Zonzon. Je t’attendais. Moi aussi, j’ai voulu te laisser dormir.
-Mais j’ai un service à te demander. Tu pars toujours ce soir?
-
-—Faut bien.
-
-—Eh bien, emmène-moi.
-
-D’un élan, Zonzon fut contre Lucette:
-
-—T’emmener? Mais qu’est-ce qu’il y a? Rien de grave, j’espère?
-
-Les paupières closes, la jeune fille agita la tête:
-
-—Non, non, rien de grave.
-
-—Alors, quoi? Tu te rases, dans ce castel?
-
-—Ne me demande rien, supplia Lucette. Emmène-moi, voilà tout.
-
-Et de son bras, à hauteur de ses yeux, elle se barrait la face. Zonzon
-s’était reculée légèrement:
-
-—Je veux bien, moi. Pardi, ce ne serait pas la première fois que tu
-passerais quelques jours chez moi. Mais je ne serais tout de même pas
-fâchée de savoir pourquoi je t’enlève. Je veux bien marcher, mais je
-n’aime pas marcher sans savoir où je vais. Allons, explique. Pourquoi
-veux-tu partir?
-
-Lucette s’entêtait, confuse et farouche:
-
-—Parce que ...
-
-Zonzon haussa ses rondes épaules sous leur étroite épaulette de
-dentelle:
-
-—Ah! Toujours la même! Toujours fermée, toujours bouclée ... Dire
-qu’il m’a fallu chaque fois te cambrioler tes petits secrets! Tiens,
-tu me fais bouillir. Mais tu ne devrais pas en avoir pour moi, des
-secrets. Tu as beau aller sur tes vingt-deux ans, j’en ai toujours
-huit de plus que toi. Tu es toujours un peu ma petite, ma mioche. Tu
-sais bien que si je te presse, ce n’est pas par curiosité. C’est par
-intérêt, par tendresse. Voyons, voyons, Lucette. Personne ne t’écoutera
-mieux. Personne ne jasera moins. Et puis, c’est si bon de se débrider,
-de s’ouvrir. Allons, va ...
-
-Inclinée sur Lucette, elle la dominait, essayait de la pénétrer. Ainsi
-rapprochées, elles apparaissaient à la fois pareilles et différentes.
-Et la lumineuse figure de Zonzon semblait penchée sur une eau profonde,
-qui lui eût renvoyé en reflet sa propre image, assombrie et mystérieuse.
-
-A demi vaincue, Lucette murmura:
-
-—J’ai peur que tu te moques ...
-
-—Allons donc! Tu sais bien que non.
-
-—Eh bien, je veux partir avant de ... m’attacher à quelqu’un ... A
-quelqu’un que je ne peux pas épouser.
-
-—Qui? qui?
-
-—Paul Duclos.
-
-Zonzon la pressait, avide:
-
-—Tu t’es emballée sur le fils Duclos? Et lui, de son côté?
-
-Mais Lucette s’était refermée. Elle roulait lentement sa tête sur
-l’oreiller:
-
-—Qu’est-ce que ça peut faire? Qu’importe?
-
-—Enfin, que s’est-il passé entre vous?
-
-Tout de suite la jeune fille se révolta:
-
-—Mais rien!
-
-—Alors, comme il est fils unique, comme le père Duclos a je ne sais
-combien de millions, comme nous n’avons pas un fifrelin de dot, tu ne
-veux pas courir la chance? Dis, dis, c’est ça.
-
-Lucette avait conscience de cette réserve, de cette pudeur ombrageuse
-qui la retenaient de dévoiler sa vie la plus intime, les mouvements de
-son cœur. Mais sa sœur était sa grande amie, son guide. Cette fois,
-elle se libéra. Et, avec une violence concentrée:
-
-—Oui, c’est cela. Je ne veux pas courir le risque d’un refus. D’abord
-parce que je ne veux pas passer pour une coquette, pour une intrigante.
-Si M. Paul s’avisait de vouloir m’épouser,—et vraiment j’ignore tout
-de ses intentions,—il se heurterait sans doute à son père. Et je les
-aurais, malgré moi, dressés l’un contre l’autre ...
-
-—Mais, remarqua Zonzon, le papa Duclos aime son fils. Il n’a plus que
-lui au monde.
-
-—Raison de plus pour qu’il lui souhaite un mariage éclatant.
-D’ailleurs, il me fait peur, ce M. Duclos. Il est si âpre, si rude
-d’aspect et d’esprit. Il n’envisage rien qu’au point de vue des
-affaires. Il n’a qu’une phrase à la bouche: «Est-ce une bonne affaire?»
-Et marier son «garçon», comme il dit, à la fille de son architecte, tu
-penses si ce serait la bonne affaire!
-
-—Il n’est peut-être pas si terrible qu’il en a l’air.
-
-Mais Lucette n’écoutait plus:
-
-—Et puis, vois-tu, Zonzon, j’ai peur de souffrir. Ce que je veux
-éviter surtout, c’est le risque d’une déconvenue. Je veux fuir pendant
-qu’il en est temps encore, avant de m’attacher, avant d’avoir trop mal
-... Tu vois, ce n’est plus du scrupule, c’est de la prudence.
-
-—Ne te fais donc pas moins chic que tu n’es.
-
-Très émue, la riante Zonzon. Ses larges yeux bruns s’attendrissaient.
-Elle avait un sens trop exact de la vie et de son temps pour ne point
-sentir l’étroite servitude de l’argent et pour ne point admirer
-l’élégance et la grâce des sentiments qui s’en affranchissent.
-
-Elle reprit:
-
-—Papa, maman ne savent pas que tu veux partir?
-
-—Je n’aurais jamais osé leur avouer mes raisons. Et puis, à quoi
-bon? Papa partagerait mes scrupules. Il s’affolerait à l’idée d’être
-soupçonné d’une arrière-pensée d’intérêt. Et quant à maman, elle se
-retrancherait derrière lui, comme toujours.
-
-—Oui, dit Zonzon, je connais la phrase: «En as-tu parlé à ton père?»
-
-—Mieux vaut les laisser tranquilles, en sécurité. Je n’ai pas besoin
-d’eux. Tu es là.
-
-Et elle se pressa contre sa grande, qui lui rendit sa caresse. Zonzon
-couvrait Lucette d’une tendresse vigilante. Non point seulement parce
-qu’elles étaient sœurs. Que de sœurs se supportent sans se chérir! Mais
-parce qu’elle la protégeait, la savait plus fragile, plus complexe,
-plus flexible qu’elle-même. Si les fleurs pensent et sentent, le beau
-rosier épanoui doit aimer de la sorte le liseron qui s’enroule à sa
-tige.
-
-—Alors, conclut Lucette, c’est convenu, n’est-ce pas, tu m’emmènes? Je
-n’annonce pas un départ définitif. Nous devions rester ici encore une
-huitaine. Une fois partie, j’ajournerai mon retour. Nous prendrons un
-prétexte quelconque. Tu as besoin de moi pour ton dispensaire. Ou bien
-un essayage pressant.
-
-Zonzon sourit:
-
-—Je choisis l’essayage. C’est plus sérieux.
-
-—Il ne faut pas rire, Zonzon, dit Lucette. J’ai du chagrin.
-
-L’aînée la pressa:
-
-—Ah ça! voyons, tu l’aimes donc déjà? Et lui?
-
-Mais elle se déroba encore:
-
-—Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même. Je ne
-veux pas savoir. Je veux partir.
-
-Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix passionnée:
-
-—Ah! Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement ...
-Emmène-moi, Zonzon, emmène-moi ...
-
-Que faire, au mieux du bonheur de Lucette? Car cela seul importait.
-Zonzon réfléchit. Par nature et par métier, elle avait le jugement
-prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée! Partir.
-Pourquoi pas? Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il l’oubliait
-sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en détachât au plus
-vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de l’absence achèverait de
-l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le jetterait à la poursuite
-de la fugitive par-dessus tous les obstacles. Et si, en dehors de son
-énorme fortune, il était réellement digne d’épouser Lucette, il lui
-apporterait alors la plus grande chance de bonheur au monde: un mutuel
-amour sans entrave, ni souci.
-
-Et Zonzon prononça délibérément:
-
-—Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. Je t’enlève.
-
- * * * * *
-
-En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction. Lucette
-voudrait que cette dernière journée au château des Barres fût déjà
-achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui souhaite
-éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle voudrait arrêter
-la fuite des heures, isoler, déguster chaque minute, chaque seconde,
-comme on tâche de garder au palais la saveur d’un sorbet qu’on sent
-fondre dans sa bouche. Ce royal domaine qu’elle ne reverra plus, elle
-voudrait l’inscrire, le fixer dans sa mémoire, l’emporter en elle-même.
-Et toute la matinée, en guidant sa sœur à travers les salles et les
-jardins, parmi la folle fête de lumière, elle butine, par tous ses sens
-éveillés et tendus, les souvenirs.
-
-Quinze jours! A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château? Tour à
-tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et qu’elle ne l’ait
-jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis quinze jours à cette
-table, dans cette salle à manger d’une solennité d’église, habillée de
-bois anciens, noirs et luisants, trouée d’une cheminée féodale dont la
-hotte se heurte aux caissons du plafond? Quinze jours qu’à chaque repas
-elle contemple en coin, sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable
-voisin M. Duclos, sa solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face
-de granit, ses yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours
-qu’elle l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée
-sur les chantiers:
-
-—Revenez-y donc, M’ame Savourette.
-
-Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux roulis des
-épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le regard gourmand:
-
-—Oh! M. Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu ...
-
-Et lui, lui ... Il est assis face à son père, devant elle. Oh! Elle
-voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins. N’a-t-il
-pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure—deux ans de fouilles
-au dur soleil—un petit air levantin? On s’imprègne des pays qu’on
-habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire, on dirait un
-personnage des _Mille et une Nuits_, habillé chez le bon tailleur.
-Et quelle singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au
-plafond. Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant
-de parler? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop
-bossué ... Allons donc! Elle ment. Il est parfait. Et maudissant son
-blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et courir lui
-demander pardon.
-
-L’après-midi. Que d’heures légères—si légères qu’elles ne laissaient
-pas de traces dans le souvenir—passées dans le parc, autour de ce
-petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les matériaux et d’après les
-plans rapportés par M. Paul. Chaque jour on en suivait les progrès.
-On tirait de leurs caisses les briques vernissées, les faïences, les
-mosaïques dont devait se revêtir cette reconstitution charmante. Hélas!
-Lucette ne la verrait pas achevée ...
-
-Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour d’une
-allée. Les Turquois. Car le village de Brûlon ne s’enorgueillit pas
-seulement de son royal château des Barres. Il possède aussi son homme
-célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui s’y retire pendant les
-mois d’été. Les gens du pays ne connaissent guère ses pièces, libres
-et violentes. Mais ils voient son portrait dans les feuilles et les
-magazines, sa face de joyeux vivant, crépue et lippue. M. Duclos
-fait grand accueil à son voisin. Mais Lucette n’aime ni son jovial
-sans-gêne, ni sa réputation libertine. Et à chaque visite, elle
-s’étonne de ce regard tendre, admiratif, fidèle, dont le suit sa femme,
-si différente de lui, si grave, si contenue, d’une grâce si souveraine,
-d’une si belle allure ailée. Bah! Encore des gens qu’elle ne reverra
-plus ...
-
-Un domestique apporte des sodas. M. Paul raconte son goût inné
-d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant
-allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans
-le commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers
-d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie: exhumer
-Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas pour
-venger l’enlèvement de sa femme Hélène! Et sous la ville de Pâris et
-de Priam, il avait découvert six autres cités superposées! Ainsi, sept
-civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le chant d’Homère
-nous a gardé le souvenir ...
-
-Turquois appuie d’un gros rire:
-
-—En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il? Une histoire de
-femme!
-
-Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette, l’isole:
-
-—Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de siège, une
-femme enlevée?
-
-Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur le
-mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au cher
-tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais. Quelle
-ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage! Mais elle y
-prend un amer plaisir, une joie de mortification. Furieuse contre le
-destin, elle s’en venge sur elle-même.
-
-L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour du petit
-temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques couchées sur
-des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On dirait de grands
-enfants occupés à un gigantesque jeu de patience. Comme tout ce monde
-est joyeux, insouciant! Ils ne devinent donc pas, ni les uns ni les
-autres, qu’un drame se joue, tout près d’eux, dans un petit cœur? Ah!
-Quelle plaisanterie, cette mystérieuse télépathie qui devrait avertir
-notre entourage de notre chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos
-proches! Lucette est presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle,
-qu’on ne soit pas influencé par sa peine secrète. Et, en même temps,
-pour rien au monde, elle ne l’avouerait.
-
-Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de pressentir
-la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa sœur à
-Paris—décidément elle invoque la nécessité d’un essayage—c’est à
-peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques. Maman, qui, souriante et
-placide, le suit du creux de son fauteuil, demande seulement:
-
-—Tu l’as dit à ton père?
-
-Et M. Savourette ne s’émeut guère. Il l’aime pourtant bien, sa
-fillette. Mais voilà: il détaille les fresques à M^{me} Turquois. Et
-il est resté d’une si fine galanterie, d’un si joli empressement près
-des femmes, qu’il est tout à son inoffensive habitude de briller et de
-plaire. Il tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil
-cambré à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait:
-
-—Ah! ah!... Et tu nous reviens bientôt, surtout?
-
-M. Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa minutieuse
-besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues et fougueuses
-qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui, soutane troussée,
-jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on qu’il a vingt-sept ans?
-
-Pourtant, il a entendu, se redresse, s’exclame, la face changée:
-
-—Comment? Vous partez, Mademoiselle? Mais pour une seule journée,
-n’est-ce pas?
-
-S’il savait! Précipitamment, elle répond:
-
-—Oui, oui ...
-
-Mais que c’est dur, de dissimuler jusqu’au soir, jusqu’au moment où
-l’auto vient ranger le perron dans la clarté des deux gros lampadaires.
-
-Qu’ils sont pénibles, ces adieux qu’elle seule sait être définitifs.
-Et aussi, quelle amère volupté de se sentir enfin dans la nuit, de
-s’abattre sur la tiède et solide poitrine de Zonzon et là, de se
-détendre, de sangloter:
-
-—Oh! ma chérie, j’ai tant de chagrin, si tu savais, tant de chagrin ...
-
- * * * * *
-
-Toute la matinée du lendemain, Paul Duclos erra du parc au château.
-Impatient, fébrile, il était incapable de tenir en place. Certainement,
-elle rentrerait le soir même. Mais que c’est long, tout un jour! Il
-aurait voulu perdre la sensation du temps, de l’attente.
-
-A tous les tournants d’allée, au seuil de toutes les pièces, elle lui
-apparaissait, en visions qui lui heurtaient le cœur. L’hallucination
-était si vive, qu’il en aurait crié, qu’il en aurait tendu les bras en
-avant. C’était sa silhouette à la fois ferme et menue, sous l’écharpe
-claire, sa nette petite figure nacrée parmi les ondes animées de la
-brune chevelure, le regard chaud sous l’arcade profonde, les pétales
-rouges des lèvres. C’était son enjouement contenu, son éclat chatoyant,
-précis, son geste harmonieux et sobre, toute une grâce de petit coffret
-clos et ciselé. Le pur joyau ...
-
-Là, contre cette porte rustique qui s’ouvrait sur l’Yonne, ils avaient
-ensemble déchiffré les dates des crues, gravées dans la pierre du
-montant. A ce rond-point, tandis qu’il la tenait devant l’objectif de
-son instantané, elle lui avait demandé: «Faut-il bouger?» Et il lui
-avait répondu avec une douceur voulue, une intention dans la voix:
-«Oui, il faut venir à moi.» Audace dont il s’effarait, car son ardeur
-timide n’avait jamais osé risquer d’aveu.
-
-Autour du petit temple, que d’heureux moments! Mais aussi, quelles
-minutes cruelles, la veille, quand cette brute de Turquois l’avait
-isolée, chambrée. Oh! il avait su dissimuler. Mais, incapable
-d’écouter, de répondre, il épiait, seconde à seconde, la fin de
-l’odieux tête-à-tête, soulevé d’une frénétique envie de bondir,
-d’incendier le domaine, de faire crouler le ciel, pour que ce butor
-cessât de lui parler ainsi sur la bouche! Et, attendri soudain, il
-regrettait même ce moment-là. Au moins, elle était présente ...
-
-Mais, sans doute, elle allait téléphoner son retour. A quoi
-songeait-il, de s’éloigner de la maison? Il grimpa le parterre au
-pas de course. Dans le grand salon, un livre qu’elle avait commencé
-traînait sur la table. Il emporta la fleur qu’elle y avait laissée en
-guise de signet. A table, il trouva des prétextes pour parler d’elle,
-pour prononcer, pour entendre son nom. L’après-midi se traîna. Il
-essayait de s’absorber dans la lecture des journaux, espérait gagner
-ainsi une demi-heure, tirait sa montre: il avait usé cinq minutes.
-
-Au dîner, pas de nouvelles encore. Il s’enhardit à interroger M^{me}
-Savourette. Elle répondit paisiblement qu’on aurait sans doute une
-lettre le lendemain matin. Et tout à coup, il s’indigna de la placidité
-de cette dame confite en béatitude, de son air de pigeonne heureuse.
-
-Et ce M. Savourette! Un charmeur, un artiste, certes. Mais n’aurait-il
-pas dû se soucier un peu de sa fille, au lieu de tourner l’anecdote et
-de filer le trait, en lançant ses manchettes à l’assaut? Évidemment,
-ils étaient habitués. De bonne heure, ils avaient laissé les deux
-sœurs sortir et voyager seules.
-
-Même, l’aînée s’était affranchie, avait fait sa vie, de son côté. Mais,
-que diable, on n’a pas cette sérénité!
-
-Il ne s’endormit qu’à l’aube et dans l’appréhension du réveil. Et, en
-effet, ce deuxième jour s’annonça terrible. D’un mot à sa mère, la
-jeune fille s’excusait de retarder son retour. Aussitôt, l’appréhension
-le traversa qu’elle ne reviendrait pas. Car nos pressentiments ne sont
-faits que de nos craintes.
-
-Comme la veille, il traîna son impatience et son inquiétude au long
-des allées. Parfois, dans sa détresse croissante, il l’appelait, d’une
-voix suppliante et sanglotante: «Lucette! Lucette!» Il semble toujours
-que ce qu’on appelle va répondre. Et le nom aimé, aux lèvres des amants
-lointains, possède un pouvoir mystérieux, invisible hostie où se
-réalise la présence, verbe qui se fait chair ...
-
-Malgré le ciel admirable, jardin, maison, tout lui paraissait morne et
-désolé. Il songeait aux antiques cités exhumées qu’il avait parcourues,
-deux fois mortes, parce que leurs pierres gardent l’empreinte de la vie
-qu’elles ont contenue. Oui, elle était la parure et la vie du domaine,
-la force inconnue qui anime les choses. Elle partie, tout retombait à
-la mort. Comme elle lui manquait! Comme elle lui manquait!
-
-Et, le troisième jour, M^{me} Savourette annonça tranquillement que
-Lucette, retenue à Paris, demeurerait chez sa sœur, qu’à son grand
-regret elle renonçait à revenir aux Barres. Il crut que le château
-s’effondrait sur sa tête. Elle ne reviendrait pas! Pourquoi? Il n’était
-pas dupe des futiles raisons qu’elle donnait. Quelqu’un, quelque chose
-lui avait-il déplu? Bien qu’ils n’eussent pas échangé de paroles
-tendres, il avait bien cru sentir entre eux de l’entente, de l’accord,
-de la sympathie, au sens profond du mot ... Alors? Ah! Qu’importait!
-Il l’aimait. Il l’aimait. Il en prenait violemment conscience devant
-ce vide, cette dévastation que son départ laissait autour de lui, en
-lui. Elle lui était nécessaire. Il étouffait, dans une sorte d’asphyxie
-morale, quelque chose d’intolérable et d’affreux comme l’agonie du
-matelot au fond du sous-marin sombré. Il voulait de l’air, de la vie.
-Il la voulait.
-
-Elle est émouvante et presque auguste, cette invasion de l’amour chez
-l’homme en pleine possession de lui-même. Quelques aventures sans
-durée ni profondeur, de la passade d’étudiant à la piètre intrigue
-mondaine, ont déçu sa soif d’idéal, ébranlé sa foi dans la passion
-vraie. Il doute. Et soudain, le hasard admirable se réalise. Il se sent
-un être privilégié, le centre d’un miracle. Il ne se reconnaît plus.
-Sa sensibilité s’accroît et le prolonge. Il perçoit des nuances, des
-parfums, des harmonies qu’il ignorait la veille. Le bonheur le féconde.
-Il s’épanouit et se pavoise. L’arbre nu s’habille de fleurs, le voilier
-prend la mer et se couvre de toile. Il devient une de ces grandes
-forces de désir et d’attraction qui mènent à la nature. Il se mêle à
-l’univers et le porte en lui.
-
-Chez Paul Duclos, tout préparait, tout favorisait cette métamorphose.
-Son père, prématurément veuf, absorbé par ses énormes travaux,
-se sachant rude et presque inculte, l’avait confié à l’éducation
-religieuse, seule capable, à son avis, de remplacer l’influence
-maternelle et l’atmosphère du foyer. Et plus tard, ses recherches, ses
-voyages, tout en excitant en lui le goût et la curiosité de la vie,
-l’avaient sauvé de cette oisiveté facile, de cette vaine existence où
-les meilleurs se diminuent, où l’ardeur se détend, la fraîcheur se fane.
-
-Il se jeta donc fougueusement dans l’avenir. Il dissiperait le
-malentendu qui, seul, pouvait expliquer la fuite de la jeune fille.
-Il la rattraperait. Elle serait sa femme, si elle y consentait. De
-son côté, il était libre. Nul obstacle entre eux. Oui, c’est vrai, il
-était plus riche qu’elle. Tant mieux. Le cadre serait digne de l’œuvre.
-Son père pouvait s’effarer de l’inégalité des fortunes? Ah! Ceux qui
-le jugeaient sur ses rudes façons ne le connaissaient guère. Avait-il
-jamais eu d’autre but, d’autre joie, que de gâter son «garçon»?
-Pourquoi avait-il ouvert des tranchées, percé des tunnels, amoncelé des
-remblais, creusé des ports, pourquoi ce formidable ouvrier avait-il
-sculpté la face de la terre, sinon pour faire plaisir à son garçon?
-
-Que de caprices royalement exaucés! Cela se passait toujours de la même
-façon, comique et touchante. Son père le scrutait, le regard aigu, la
-tête inclinée:
-
-—Alors ça ferait ton affaire?
-
-—Oh! oui, papa.
-
-—Eh bien, l’affaire est faite.
-
-Que d’affaires faites, depuis les somptueux jouets mécaniques de la
-petite enfance jusqu’à la 60-chevaux de course où Paul évaporait son
-ardeur! Et ces deux ans de fouilles en Asie-Mineure, ces sommes énormes
-versées aux terrassiers indigènes!
-
-Ah! par exemple, M. Duclos en voulait pour son argent. C’était son
-grand souci. Il fallait que son garçon fût content. Et malheur au
-joujou qui n’aurait pas vraiment fait l’affaire!
-
-Pas de crainte, cette fois, de ce côté-là. Et d’avance Paul s’imaginait
-le rapide colloque, l’œil en coin dans la face penchée: «La petite
-Savourette? Alors, ça ferait ton affaire?—Oh! oui, papa!» Et
-certainement, l’affaire serait faite.
-
-
-
-
-II
-
-
-C’était la fin du jour, d’un joli jour perlé d’avril. Le gros des
-visites passé, Lucette respirait, dans l’accalmie. Ouf! Ç’avait été
-presque un gala, et comme la fête de ses relevailles. Car elle n’avait
-pas reçu depuis la naissance de sa petite Paule.
-
-Deux mois déjà! Deux mois depuis cet inimaginable martyre, ces trente
-heures où, mordant la main que son mari lui abandonnait, elle avait
-supplié qu’on l’achevât, qu’on la tuât.... Deux mois depuis cette
-torture qui avait si profondément marqué sa chair et sa pensée qu’elle
-en rêvait la nuit, croyait la subir encore et s’éveillait dans
-l’angoisse et la sueur du cauchemar. Oh! oui, un cauchemar, où elle ne
-s’était pas seulement révoltée de souffrir, mais aussi de se sentir une
-si pauvre chose, d’être obligée de livrer, d’étaler toute la misère,
-tout le secret intime de son corps devant ses proches, les médecins,
-des indifférents même. Rien que d’y songer, elle en rougissait encore.
-Mais aussi quelle joie de résurrection quand, se mirant dans les glaces
-ou coulant ses mains au long de sa taille, elle retrouvait sa vraie
-ligne, sa vraie silhouette, fondue, dégagée, rajeunie d’un an!
-
-Un amusant désordre animait le grand salon et le jardin d’hiver qui le
-prolongeait et dont les vitrages découvraient les jeunes frondaisons
-du Champ-de-Mars. Sur tous les meubles erraient des tasses, des
-verres, des petits papiers froissés de confiserie. Les fauteuils,
-dérangés, gardaient l’empreinte et le souvenir des visites. Certains se
-groupaient en rond. D’autres se reculaient en tête-à-tête. Et, levant
-leurs bras vides, ils avaient l’air de papoter entre eux.
-
-Il ne restait plus que deux personnes. D’abord maman. M^{me} Savourette
-secondait sa fille à son jour. Mais, sous couleur qu’elle n’avait rien
-pu prendre de l’après-midi, elle se rattrapait. Elle picorait la table
-du goûter, marchait de découverte en découverte, avec des petits cris
-émerveillés. Une trouvaille, ces _bombes_, ces choux fourrés qui vous
-éclatent dans la bouche. Et ces pains aux rollmops, quel montant,
-quelle saveur! Mais elle préférait encore les sandwiches à la crème et
-aux olives pilées. Un pur délice. Et se calant sur elle-même dans un
-roulis des épaules:
-
-—Oh! Lucette, j’en reprendrais bien encore un petit peu ...
-
-Par contre, l’autre visiteuse, M^{me} Chazelles, ne prenait rien.
-C’était une de ces femmes qui paraissent pauvres si bien vêtues
-qu’elles soient, une de ces femmes qui ont quelque chose d’inachevé
-dans le geste, la parole et le visage, qui ne sont pas d’aplomb dans
-la vie. Son mari, le beau Chazelles, était conservateur du musée
-Suffren, dont M. Savourette était lui-même l’architecte. De là, de
-vagues relations entre femmes. Mais on les disait en train de divorcer.
-Pourquoi? Certes, elle ne trompait pas le séduisant Chazelles. Comment
-consentait-elle à s’en séparer? Ce petit mystère intriguait Lucette.
-Mais au moment où M^{me} Chazelles semblait se décider aux confidences
-entre M^{me} Savourette et sa fille, Turquois entra. L’entretien dévia.
-
-Depuis trois ans que Lucette était mariée, les Turquois étaient
-presque devenus des familiers du petit hôtel du Champ-de-Mars. L’été
-précédent, les deux ménages, rapprochés par la solitude de Brûlon,
-avaient beaucoup voisiné aux Barres. «Les mois de campagne comptent
-double», disait l’auteur dramatique dans son gros rire heureux. Et si
-Lucette se sentait surtout attirée par M^{me} Turquois, par sa belle
-sérénité qu’on devinait sensible, elle s’accoutumait au mari. Un gai
-compagnon, au demeurant, plein d’entrain, d’une continuelle bonne
-humeur, et dont la notoriété excusait les boutades et pimentait les
-gamineries.
-
-A la condition, bien entendu, de ne rester qu’un gai compagnon. Or,
-il fallait lui rendre justice. Ce libertin n’avait jamais courtisé
-Lucette. Pas la moindre allusion. Et cela s’expliquait pour qui le
-connaissait. Maintenant qu’on parlait librement devant elle, la
-jeune femme savait la spécialité de Turquois, de s’attaquer presque
-uniquement aux ménages qui se lézardent, de profiter de la première
-évasion d’une épouse irritée ou déçue. Il se vantait presque de son
-flair, cet instinct de requin qui suit le navire où quelqu’un va
-mourir, qui guette le moment où l’on jettera le mort par-dessus le
-bastingage ...
-
-On le félicita du succès de sa dernière pièce, _La Meute_, dont la
-vogue durait depuis le début de l’hiver. Il expliqua:
-
-—Savez pas pourquoi j’ai la veine? Regardez mes titres: _L’Écran, La
-Crise, La Meute_. Je les choisis de cinq lettres. Ça porte bonheur!
-
-Il en riait encore pendant que Lucette, un peu choquée malgré
-l’habitude, lui versait du Zucco. Mais, pendant ce temps, M^{me}
-Savourette entraînait la pauvre petite M^{me} Chazelles dans un des
-coins du jardin d’hiver. Elle aussi, ce divorce l’intriguait. Ce
-Chazelles ne la rendait donc pas heureuse? Un si bel homme! Elle
-renoua:
-
-—Alors, c’est vrai?
-
-M^{me} Chazelles ébaucha, mollement:
-
-—Oui. D’un commun accord ... on s’est arrangé ... Avec des relations,
-c’est toujours facile, de divorcer ...
-
-—Comment? Vous n’aviez pas de griefs sérieux?
-
-—Non ... Pas les mêmes idées, ni les mêmes goûts ... Pas d’enfants.
-Rien ne nous attachait ... Alors, autant essayer de recommencer, chacun
-de son côté ...
-
-M^{me} Savourette se pencha:
-
-—M. Chazelles n’était donc pas un bon mari?
-
-Et il fallait entendre le son caressant, doux et plein, que rendaient
-ces deux mots-là, «bon mari», sur les lèvres de l’excellente femme!
-
-—Un bon mari? répéta M^{me} Chazelles d’une voix neutre.
-
-—Enfin, vous savez bien ce que je veux dire. Tous les hommes ont leurs
-petits défauts. Mais ils savent si bien se les faire pardonner quand
-ils veulent! Voyons, voyons, est-ce qu’il n’y a pas des moments qui
-font tout oublier, les ennuis, les chagrins, les querelles?
-
-M^{me} Chazelles, bouche ouverte, semblait déchiffrer un rébus. Puis,
-elle sourit avec lassitude:
-
-—Ah! Vous voulez parler de ... Vous trouvez que?...
-
-—Mais oui, je trouve, affirma crânement M^{me} Savourette.
-
-Et elle eut ce beau regard, pétillant et mouillé tout ensemble, que les
-femmes heureuses par l’amour jettent sur leur passé.
-
-Une nausée aux lèvres, M^{me} Chazelles avoua avec nonchalance:
-
-—Moi pas. Ça me dégoûte. Je trouve ça embêtant comme la pluie. Chaque
-fois, faut se lever, faut courir ... J’avais toujours envie de lui
-demander, quand ça le prenait: «Pourquoi faire?»
-
-M^{me} Savourette la considérait avec stupeur et compassion. Elle
-jugeait naïvement les autres d’après elle-même. Et cette pauvre petite
-M^{me} Chazelles lui apparaissait une créature disgraciée, une infirme.
-
-Cependant, des éclats de voix partaient du salon, des «bonjour ...»
-aigus et flûtés, des excuses volubiles sur la tardive visite, des «Oh!
-Ah! Oh!» d’admiration sur ce délicieux hôtel qu’on ne connaissait pas
-encore. Et d’une folle allure d’hirondelle entrée dans une chambre,
-une dame blonde, vive, chatoyante, fit le tour de la pièce, lorgna les
-meubles, les tableaux, la serre, but une gorgée de thé, becqueta un
-gâteau, serra des mains et s’en fut ...
-
-C’était M^{me} Evenon. Son mari, l’homme le plus affairé de Paris,
-présidait dix conseils d’administration par jour. Il déjeunait dans
-sa voiture, dînait en s’habillant et dormait au théâtre. Il gagnait
-effroyablement d’argent, mais il ne trouvait pas le temps de le
-dépenser.
-
-Amusée et surprise de cette visite d’oiseau, Lucette s’attardait au
-seuil du salon. Le soir tombait. Le couchant colorait les vitrages.
-Maman et la pauvre petite M^{me} Chazelles ne formaient plus qu’un
-groupe indécis sous les palmiers qui découpaient sur le ciel délicat
-leurs silhouettes fines et noires.
-
-—Vous savez ce que M^{me} Evenon est venue chercher ici? demanda
-Turquois.
-
-—Non.
-
-—Un alibi, parbleu.
-
-—Comment?
-
-—Eh! oui. C’est la femme qui aspire à la grande passion. Type connu.
-Depuis dix ans, elle fait des essais. Elle sort de chez son amant. Elle
-dira qu’elle a passé deux heures ici.
-
-Devant la glace embrumée de pénombre, Lucette relevait ses cheveux:
-
-—Vous croyez? dit-elle.
-
-—Bien sûr. Les visites n’ont pas d’autre utilité. C’est très commode.
-Vous verrez.
-
-Brusquement, Lucette se retourna, les bras encore levés vers sa
-chevelure:
-
-—Comment? Je verrai?...
-
-—Je l’espère bien ... Dites donc, je m’inscris, hein? Je suis le
-_preux_, comme disent les gosses. Et même, en attendant, vous devriez
-bien me laisser prendre un petit acompte, là, dans le cou ...
-
-Elle avait laissé retomber ses bras. Elle murmura:
-
-—Vous êtes fou!
-
-Il lui faisait peur, dans la demi-obscurité. Sa face de faune,
-d’ordinaire joviale, était tirée, enlaidie par le désir. Il
-poursuivait:
-
-—Ben quoi? On ne nous verrait pas, du jardin. Ce serait amusant, au
-contraire, sous le nez des gens.
-
-Trop stupéfaite pour agir, pour penser même, retenue seulement
-d’appeler ou de s’enfuir par un instinct d’orgueil et de crânerie, elle
-répéta:
-
-—Vous êtes fou!
-
-—Mais non, je ne suis pas fou. Je suis emballé, voilà tout. Alors,
-vrai, vous ne voulez pas. Rien à faire, nous deux, pour l’instant?
-
-Pour la troisième fois:
-
-—Vous êtes fou! Taisez-vous donc ...
-
-Mais elle s’était un peu reprise. Elle tourna un commutateur. Le salon
-s’illumina. Turquois ne se troubla pas:
-
-—Bon, bon. Mettons que je n’ai rien dit, là. Il n’y a pas de quoi se
-fâcher. On est amis, tout de même, hein?
-
-Elle ne lui répondit pas. Les joues en feu, elle s’éloigna, retenant
-entre ses dents serrées le mot qui la soulageait: «Brute!»
-
- * * * * *
-
-Le soir même, allongée dans un des lits jumeaux tandis que son
-mari dormait dans l’autre, Lucette, les yeux grands ouverts dans
-l’obscurité, s’interrogeait: «Voyons, voyons, ne suis-je pas aussi
-heureuse qu’on peut l’être, absolument heureuse?»
-
-Il avait fallu l’offre brutale de Turquois pour la contraindre à cet
-examen. Ils sont si rares, ces regards intérieurs! Il semble que nous
-n’ayons jamais le temps de prendre conscience de nous-mêmes, de nous
-rassembler, de dresser le bilan de notre existence. Mais l’alarme
-avait sonné. Ce Turquois, avec son flair de requin, n’avait-il pas la
-réputation de guetter la première chute, de s’attaquer à bon escient,
-aux femmes qui chancellent, qui sont près de défaillir? Pourquoi,
-subitement, l’avait il entreprise? Elle se répéta, plus indignée
-qu’inquiète: «Est-ce que je ne suis pas absolument heureuse?»
-
-Minutieusement, elle explorait le passé, suivait le fil des jours.
-Depuis cet éblouissant coup de surprise, depuis l’heure où M. Duclos,
-au retour des Barres, l’avait demandée en mariage pour son fils, elle
-s’était sentie enveloppée, soulevée par la forte certitude du bonheur.
-Elle aimait. Elle était aimée. Et tout l’hiver des fiançailles, plus
-fleuri qu’un printemps, elle s’était maintenue dans cette ivresse
-comblée, cette plénitude de tout elle-même. Elle avait vécu comme on
-valse, emportée dans du vertige, de la musique, de la lumière, aux
-bras de l’être aimé. Une telle griserie, qu’elle ne parvenait même
-pas maintenant à retrouver de points de repère, des souvenirs précis.
-Rien d’étonnant. Le malheur blesse, le bonheur caresse. Les blessures
-laissent des traces, les caresses n’en laissent pas.
-
-Et depuis son mariage? Hors l’inévitable torture de la maternité,
-n’était-ce pas la même succession de jours sans heurt, de jours bleus,
-de jours planés? Jamais un souci, jamais une contrariété même. Sa
-félicité était toujours restée égale à elle-même, à hauteur de ses
-rêves.
-
-Pourrait-elle même trouver un moment inférieur? Scrupuleusement, elle
-cherchait ... Oh! un bien court moment, en tout cas. Même pas le nuage
-au ciel. Plutôt le petit souffle qui, par le plus beau temps, fait
-soudain frissonner les feuilles. Une impression bien fugitive, un
-souvenir que se reprochait sa tendresse et que fuyait sa pudeur.
-
-C’était le matin, le lendemain de son mariage, au château des Barres,
-où son mari, l’enlevant au lunch, l’avait emmenée en auto ... Ah! le
-joli voyage, lui aussi tout embrumé dans sa mémoire d’une lumineuse
-buée de bonheur. Donc, pendant cette matinée, le garde-chasse avait
-fait demander Paul. Elle était restée seule. On ne devrait jamais
-rester seule, ce matin-là. Elle se levait, assise au bord du lit. On
-était en avril. Juste trois ans. Le temps était voilé. Et, tout à
-coup,—le hurlement d’une sirène sur la route ou les aboiements des
-chiens du garde sous la fenêtre avaient-ils crispé ses nerfs tendus
-et sensibles,—un souffle de mélancolie avait passé sur elle, léger,
-rapide, mais net, quelque chose comme une voix triste qui lui eût
-murmuré: «Ce n’est que cela ...»
-
-Oh! la parole impie, qui la poursuivait d’un remords! «Ce n’est que
-cela ...» Mais il faut dire aussi qu’elle aimait tant, au seuil du
-mariage ... Son amour l’emportait d’un trait si dru, d’un essor si
-large et si puissant, qu’elle aspirait à se dépasser encore, à se
-dépasser toujours, à atteindre elle ne savait quels sommets ...
-
-Et puis, jeune fille, tout se conjurait pour exalter sa foi dans
-l’amour. Les livres, le théâtre, la musique, le chuchotis du monde,
-tout vivait, tout palpitait d’amour. Et, enveloppé dans ce bruissement
-recueilli, dans cet encens magnifique, dans ce cantique éperdu, le
-mystère s’élevait, devenait divin, infini ...
-
-Qu’attendait-elle alors? Elle l’ignorait au juste. On a beau être
-d’une famille artiste où chacun a son libre parler, on a beau sortir
-seule, avoir flirté un brin,—on ne mène pas, de dix-huit à vingt-deux
-ans, la vie de tennis et de plage, de bals et de dîners, sans être
-courtisée,—tout de même, la conspiration du silence continue. On est
-bien plus ignorante qu’on n’en a l’air. On a vu des statues sans voile,
-on a vu des bêtes s’unir, on a surpris des allusions qu’on a traduites
-à sa façon, même il vous est tombé de vilains livres sous les yeux ...
-Et cependant il subsiste des précisions impénétrables.
-
-Ces «terres inconnues» de la carte, ces lacunes, on les a comblées à
-coups d’imagination. Et parfois si drôlement!... Si chaste, si peu
-curieuse qu’on soit, on y rêve, à cette vérité cachée, justement parce
-qu’elle est cachée et parce qu’on la sent capitale. Mais la terre
-inconnue garde son secret. Hélas! lorsqu’on la foule enfin, transportée
-d’attente, d’ardeur, de foi, de frénésie, pourquoi faut-il qu’une
-pensée vous traverse: «Ce n’est que cela ...»
-
-Qu’attendait-elle?... Lorsque leurs lèvres s’étaient rencontrées pour
-la première fois, il lui avait semblé qu’elle buvait à une source de
-bonheur; une langueur délicieuse coulait en elle, l’alourdissait, à
-croire qu’elle allait tomber sous le poids du plaisir, et glisser vers
-une mort heureuse. Alors, ingénument, confusément, elle imaginait
-l’étreinte dernière comme un baiser plus violent, plus profond, un
-baiser où l’on achève de mourir ...
-
-La folle! Non, ce n’était pas cela. Mais n’était-ce donc rien que de se
-sentir une belle proie passionnément désirée, de n’être plus soudain
-qu’une petite chose bouleversée sous un fougueux assaut, de se livrer,
-de s’abandonner toute à celui qu’on adore, de le sentir en soi, d’obéir
-à sa brûlante convoitise jusque dans la souffrance, d’être soudée à
-lui, d’être heureuse, enfin, de la joie qu’on lui donne ... Et ensuite,
-de le tenir contre soi, las et reconnaissant, de le bercer tendrement,
-comme un tout petit? Évidemment, c’était là tout l’amour. Ce ne pouvait
-pas être autre chose. Ce qu’on imagine dépasse fatalement ce qu’on
-réalise. Mais la part restait belle. Et il fallait bien qu’elle fût née
-d’un moment de solitude et de malaise, cette pensée impie: «Ce n’est
-que cela.»
-
-Vilaine impression aussitôt chassée, ensuite oubliée parmi tant
-d’heures charmantes ... D’abord, l’installation dans ce petit hôtel du
-Champ-de-Mars, coquet, battant neuf, et dont l’éclat trop cru, trop
-frais verni, avait vite disparu derrière les tentures et les meubles
-vénérables. L’amusante chasse aux trouvailles, du noble magasin du
-tapissier jusqu’au fond des faubourgs ... Vie affairée d’abeilles qui
-rapportent à la ruche le miel de toutes les fleurs. Jamais leurs goûts
-ne se heurtaient. Il est vrai que Paul était bien capable d’imposer
-silence à ses préférences, en cas de désaccord. Il lui disait: «Ce qui
-te fait plaisir me plaît.»
-
-Il la «servait». Elle ne trouvait pas d’autre mot pour exprimer la
-ferveur dont il l’entourait, une ferveur où il subsistait quelque chose
-de religieux, une ferveur attentive, respectueuse et passionnée tout
-ensemble, et qui, dans l’effusion, montait, brusque, ardente, passait
-sur elle en coup de flamme.
-
-Il la servait comme un néophyte qui, d’un zèle brûlant, s’incline
-devant l’autel. Il se montrait d’une douceur patiente, égale, d’où
-jaillissait parfois sa gaîté jeune et fraîche. Et, sans doute parce
-qu’il n’avait pas eu le temps de se durcir, de s’ossifier dans un
-long célibat, il n’avait aucun de ces travers à arêtes vives où l’on
-s’écorche, où l’on s’irrite, dans le frottement de la vie commune.
-
-Il la servait. Tous ses regards montaient vers elle. Le reste du monde
-lui était indifférent Sauf pourtant ses travaux qui lui restaient
-chers,—un gros ouvrage qu’il préparait depuis deux ans, l’exposé de
-ses découvertes en Troade. Et encore ne lui en parlait-il qu’avec une
-timide discrétion, tant il craignait de l’importuner par des vues trop
-arides.
-
-Il la servait. Il la comblait d’offrandes, surprises ingénieuses, fines
-attentions! Et il trouvait, pour saluer une toilette heureuse, un
-chapeau seyant, une mine particulièrement brillante, bref, pour vous
-répéter ce que vous dit votre glace, de ces mots qui vous éclairent,
-qui vous réchauffent, vous auréolent.
-
-Oui, il était bien le compagnon rêvé. Il lui avait bien fait la
-meilleure existence. Elle se le répétait, d’un élan où s’exaltait sa
-propre tendresse. A suivre ainsi sa vie de femme, elle retrouvait la
-même impression que dans les promenades où elle s’amusait à parcourir
-toute seule son logis de pièce en pièce. Un tiède bien-être, une pure
-et noble harmonie, une profusion de richesses délicates, accumulées,
-répandues avec un zèle pieux, comme autant d’ex-voto de bonheur ...
-
-Mais pourquoi cet homme, ce Turquois, l’avait-il si brutalement
-entreprise?
-
-«Suis-je absolument heureuse?» Cette question, Zonzon devait la
-contraindre à son tour d’y répondre, quelques mois plus tard, à la
-rentrée d’automne.
-
-Dès qu’elle avait une heure libre, entre deux consultations, deux
-visites au dispensaire, elle accourait, pressée, rapide, la poitrine au
-vent, la robe tendue en drapeau sur la hampe fière de la jambe.
-
-Tout de suite, elle animait la maison. Dès son entrée, il y faisait
-plus chaud, plus clair. L’air vibrait, comme il danse sur les champs
-au soleil. Elle criait en riant: «Voilà la marchande de santé!» Et
-de fait, elle en avait à revendre. Son beau regard brun, aiguisé
-par dix ans d’exercice, scrutait la petite Paule, la nourrice, puis
-se reposait, tendre, sur Lucette. Ah! la chère dévouée, la chère
-vigilante ...
-
-Mais ce jour-là—un matin, vers onze heures, Lucette achevant lentement
-sa toilette dans sa chambre—une sorte de fièvre l’agitait. Elle ne
-tenait pas en place, tandis que sa sœur, comme d’habitude, racontait
-ses dernières journées, courses, visites, dîners, détaillait ces
-mille riens dorés dont était tissée la trame légère de son existence.
-Et soudain, se campant debout, les mains derrière le dos, Zonzon
-l’interrompit, pénétrée:
-
-—Alors, bien vrai, ça va, la vie?
-
-Lucette, qui se polissait les ongles devant sa table, releva la tête.
-Pourquoi ce ton grave, presse anxieux, que rien n’appelait, et qui
-ressemblait si peu à Zonzon?
-
-—Comme tu me demandes cela?
-
-Zonzon hésita une seconde. Puis, dans un coup d’épaules résolu:
-
-—Eh bien ... Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se
-donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre,
-absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein
-bonheur.
-
-Zonzon partir, s’absenter ... Quelle stupeur! Mais déjà, s’asseyant
-près de Lucette:
-
-—Oh! dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est
-comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les
-caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être
-le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois
-là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de
-ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens
-bien d’aplomb?
-
-Lucette ne répondit pas directement:
-
-—Enfin, de quoi s’agit-il?
-
-Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis
-l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis
-son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les
-liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où
-usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé
-sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce
-qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée
-à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement
-où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas
-directement sur notre propre existence.
-
-Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de
-Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs: «Comment vit-elle?»
-Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ,
-l’avertissaient qu’elle touchait au mystère.
-
-Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les
-pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire.
-
-—Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas
-seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. Depuis longtemps, déjà. Quatre
-ans. Bah! J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé.
-C’est drôle, la vie. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme
-malade. On l’opérait. Une maladie de reins. Je tenais le chloroforme.
-Il assistait, aussi blanc qu’elle. Elle est morte, huit jours après. On
-s’est revu plus tard. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort,
-très fort ... Voilà.
-
-A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable
-aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées
-convenues qui sommeillent en nous—sur ce qui se fait ou ne se fait
-pas—se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise,
-comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle.
-Elle cria presque:
-
-—Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée?
-
-—Il me l’a offert. Mais il a une fille. Treize ans. Toute à
-l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de
-moi. Aussi, tu comprends. Pour elle, voir une autre femme prendre la
-place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de
-peine, à cette petite. Alors, je n’ai pas voulu.
-
-—Ah! Zonzon, murmura Lucette, remuée.
-
-—Bah! ce n’est pas héroïque. D’autant que plus tard, quand elle sera
-mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens
-guère. Ah! dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit
-ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu
-es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore,
-sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je
-te devine, va! Tu as beau remuer la tête: ça te fait de la peine, au
-fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi!...
-Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu n’aurais pas compris.
-Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu
-dois comprendre. On partirait pour l’Amérique. Lui, il ferait une
-enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins,
-les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour
-étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne
-travaillerait pas tout le temps, bigre! On se retrouverait. Alors, tu
-penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête!
-Les grandes vacances de la vie, quoi!
-
-—Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te
-cacher.
-
-—Pas tant que tu crois. On concentre sur une heure ce qu’on aurait
-répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent
-des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le
-reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est
-en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il
-réchauffe toute ma vie. Ah! Lucette, tu te rappelles, ce matin
-d’été, aux Barres, où tu me disais: «J’aimerais tant, si uniquement
-...» J’étais à lui depuis peu. Et j’aurais voulu pouvoir te crier:
-«C’est comme moi, c’est comme moi!...» Il faut croire que nous nous
-ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément
-taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien
-senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un
-regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui
-dois un bonheur si plein, si complet ... Ah! tu ne trouves pas que
-c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et
-durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par
-toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et
-naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de
-notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et
-répandent en nous le grand frisson ...
-
-Et, lancée, saisissant les mains de Lucette:
-
-—Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec
-toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage
-serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite
-Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es
-bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends? Maintenant, tu peux
-me répondre, tu peux tout me dire ...
-
-Oh! l’enthousiaste, l’exubérante Zonzon. Le visage animé, le geste
-tendre et pressant, elle appuyait:
-
-—Dis?... Il te rend heureuse?
-
-Lucette sourit:
-
-—Bien sûr.
-
-Mais Zonzon se mordait la lèvre, agitait la tête. On l’eût dit tentée
-et retenue tout à la fois de pousser et de préciser sa question.
-
-—Ah! Avec toi, on a toujours peur de t’effaroucher, de faire refermer
-la sensitive. Enfin, tu me comprends ... Dans ses bras ... tu es tout à
-fait heureuse ... tout à fait?
-
-Heureuse, dans ses bras? Certes! Ne se l’était-elle pas avoué? De
-nouveau, elle se l’affirma. Oui, elle était heureuse sous ses baisers,
-heureuse de se sentir si passionnément désirée, heureuse de la secrète
-volupté de se sacrifier, de s’offrir à l’aimé, d’être à la fois pour
-lui l’idole et victime, heureuse de cette rapide et fougueuse ardeur
-qui déferlait sur elle, de l’ivresse qu’elle devait lui verser et dont
-il lui rendait grâce ensuite, avec tant de ferveur ...
-
-Que voulait dire Zonzon? Allait-elle se prétendre plus favorisée, faire
-croire qu’elle connaissait un plus grand bonheur? Allons donc! Il n’en
-existait pas.
-
-Et ce fut avec une entière franchise relevée d’une toute petite pointe
-d’orgueil jaloux qu’elle répondit, l’air entendu:
-
-—Tout à fait heureuse.
-
-Zonzon respira, détendue:
-
-—A la bonne heure!
-
-Lucette jeta, d’une impulsion:
-
-—Tu n’en doutais pas, je pense?
-
-—Non, non. Mais je suis contente d’avoir pu m’assurer ... Parce que,
-vois-tu, c’est l’important, cela. J’ai tellement entendu, déjà, de
-confidences ... Des choses qu’une femme ne dira pas à son médecin,
-si c’est un homme, et qu’elle lui confesse, si c’est une femme comme
-elle. Des déceptions, des dégoûts, des nausées chez les unes. Et des
-transports, des délices, une vie comme vernie, chez les autres ... Oui,
-c’est cela l’important. Évidemment, ce n’est pas tout. Mais cela régit
-tout. C’est la clef de voûte, sans qui le reste s’écroule. D’ailleurs,
-tu n’as qu’à regarder autour de nous, dans chaque ménage. Oh! pas
-besoin de chercher bien loin. Tiens, papa et maman ...
-
-Et sur un recul de Lucette:
-
-—Comment, reprit-elle, tu n’y avais jamais pensé? Réfléchis. Ils
-ont eu leur part d’embêtements, comme tout le monde. Cette affaire
-de l’oncle Gratien, le frère de maman, ces fausses traites qu’il a
-signées, qu’ils ont payées pour éviter le scandale. Cette histoire-là
-a pesé sur toute leur vie. Papa avait beau gagner de l’argent, on a
-toujours vécu à la maison dans une gêne dorée, parmi les coups de
-sonnette insolents des fournisseurs, les chuchotis autour des factures
-renvoyées. Eh bien, pourquoi maman a-t-elle toujours gardé sa placidité
-souriante, son joli scintillement fixe d’étoile? Pourquoi cette grande
-indulgence répandue sur nous, sur son entourage, sur toute la vie?
-Parce qu’elle a eu, elle aussi, comme elle le dit si souvent, un «bon
-mari» Un peu trop galant, papa, un peu trop le coq qui, par habitude,
-lisse ses plumes et tend l’ergot à chaque poule qui passe. Mais un coq!
-Un tendre coq attentif à sa sultane, et qui lui a donné ce qu’il lui
-fallait ... Maman ... Ah! je te crois qu’elle a dû souvent en reprendre
-un petit peu!
-
-Lucette s’effara:
-
-—Oh! Zonzon!...
-
-Mais, déjà, l’aînée se levait, rajustait son chapeau devant la glace.
-
-—Bon sang! Je viens de refermer la sensitive. Mais quoi, grosse bête,
-y a pas de mal. C’est naturel. Allons, je me sauve, j’ai rendez-vous.
-Oui, avec lui. Crois-tu, depuis quatre ans, chacun de notre côté, nous
-arrivons toujours en avance. Ce n’est pas admirable? Au revoir, mon
-loup, au revoir, ma chérie, au revoir, ma bienheureuse. Oh! je suis
-contente ...
-
-Elle s’envola, radieuse.
-
-Ah! si elle avait pu, ce jour-là, deviner qu’elle n’était pas comprise,
-qu’un malentendu vital s’établissait entre elles ... Pourquoi aussi
-la réserve de Lucette retenait-elle Zonzon d’insister, de préciser,
-d’appeler toutes les choses par leur nom, comme elle en avait coutume?
-Pourquoi ne parle-t-on pas de son corps comme de son cœur? Entre deux
-êtres sains, il ne devrait pas y avoir de sujets interdits, de pensées
-indicibles, de ces paroles dont on a honte et qui restent dans la
-gorge. L’intention peut être vicieuse. Mais les mots en eux-mêmes ne
-sont jamais impurs.
-
-
-
-
-III
-
-
-Dans quelques années, lorsque les aéroplanes seront aussi répandus dans
-le ciel que les autos sur les routes, lorsque leur vol ne surprendra
-pas plus que celui d’un oiseau, le souvenir deviendra curieux, presque
-historique, des premiers essais, des premiers essors, sur le champ de
-manœuvre d’Issy.
-
-Un petit groupe de fanatiques suivaient ces séances et, de temps en
-temps, amenaient quelques amis dont ils avaient piqué la curiosité.
-C’est ainsi que Lucien Chazelles entraîna Lucette et son mari.
-
-Rien ne prédestinait ce Lucien Chazelles à s’occuper d’aviation.
-D’abord officier de cavalerie, il avait traversé discrètement la
-politique et la littérature. Pour l’instant, il était conservateur du
-musée Suffren, consacré, comme on sait, à l’histoire du Costume. On
-assurait qu’il convoitait un gros emploi dans les finances publiques.
-Mais c’était un de ces esprits clairvoyants, pivotants, qui se braquent
-dans toutes les directions, une de ces intelligences complètes,
-circulaires, avides de tout, aptes à tout.
-
-Jusqu’à ces derniers temps, Lucette l’avait tout juste aperçu. Elle
-ne voyait que M^{me} Chazelles. Mais la pauvre petite femme s’était
-retirée en province depuis son divorce. Et sans doute toutes relations
-eussent-elles cessé avec le mari, si Paul n’avait marqué l’intention
-de doter le musée Suffren d’une collection de bijoux et d’aquarelles
-rapportés de ses fouilles en Troade.
-
-Lucette avait accepté d’enthousiasme d’accompagner son mari et
-Chazelles à Issy. Elle s’en amusait comme d’une expédition. Et, dans la
-limousine qui les emportait tous trois à travers les rues ouvrières de
-Grenelle, elle s’étonnait même que ce petit grain d’imprévu jeté dans
-sa vie la fît si allègrement résonner.
-
-L’après-midi de mars était doux, presque tiède, d’un gris si
-transparent qu’on le voyait bleu, un de ces jours où les gens,
-respirant l’espoir du renouveau, disent: «Ça sent le printemps.»
-
-Dès l’octroi franchi, l’espace s’élargit soudain. Un grand vide
-lumineux, un désert de sable brun où, çà et là, des pelotons de
-cavaliers manœuvraient encore.
-
-—Voilà Issy, dit Chazelles.
-
-Quoi? Si près? Lucette croyait partir pour un pays perdu, une banlieue
-lointaine, et la fameuse plaine était à la porte même de Paris, moins
-loin de la ville que le champ de courses d’Auteuil. Sur l’indication de
-Chazelles, la voiture piqua tout droit vers les hangars en bordure, où
-se massait une foule noire et s’alignaient des autos en rang pressé.
-
-Tous trois débarquèrent. Sur le champ de manœuvre, les curieux
-entouraient un étrange appareil au repos, énorme et léger, qui ne
-ressemblait à rien de connu. Au centre des grandes surfaces blanches
-et tendues, parmi le réseau ténu du bâtis, le pilote haut perché
-était assis, faisant corps avec la machinerie. Derrière lui, un aide
-s’efforçait de lancer l’hélice à la volée, jetait un bref signal:
-«Hop!» Mais elle ne partait pas.
-
-—Il a des ennuis de moteur, dit Chazelles.
-
-Il guidait ses compagnons, leur nommait—en échangeant des saluts et
-des poignées de main—des notoriétés de l’aviation. Puis il leur fit
-gravir un petit tertre, une dune de sable, d’où l’on dominait la plaine.
-
-Pas gaie, même sous la timide embellie, cette grève noirâtre, bordée,
-sur trois côtés, de remparts, de remblais et d’usines. La foule
-elle-même, disparate, inquiétait. Des sportsmen, des amis du pilote,
-des badauds attirés par les notes de journaux, des fidèles aussi, qui
-venaient chaque jour, matin et soir. Des photographes importants, qui
-promenaient de lourds trépieds, ou circulaient la poitrine blindée de
-leur instantané. Puis des gamins, moineaux des fortifs, pouilleux,
-joyeux, poussiéreux, qui s’ébattaient dans le sable, turbulents et
-criards, pour le plaisir et pour la galerie. Et d’autres fils de
-la zone, plus grands, ceux-là, plus inquiétants, en espadrilles et
-casquette cycliste, le pantalon évasé à la base en pilier de réverbère,
-et qui, pour tromper l’attente, improvisaient un jeu, abattaient à
-coups de pierre de vieilles boîtes de conserves fichées dans le sable.
-
-Lucette en prit un peu peur. Elle l’avoua en riant.
-
-—Bah! Ils ne sont pas méchants, dit Chazelles.
-
-Elle le considéra, d’un bref regard en coin. Grand, brun, solide,
-la face avenante et nette, il respirait surtout la force. Et on ne
-démêlait qu’ensuite la finesse qui aiguisait le ferme regard, creusait
-d’une fossette le menton volontaire, animait les lèvres délicates sous
-la vigoureuse moustache noire. Il fumait sans cesse des cigarettes,
-qu’il tirait d’un étui d’or, d’un geste rapide et coulé.
-
-Cependant, l’attente se prolongeait. Paul interrogea Lucette:
-
-—Tu n’es pas fatiguée? Tu ne veux pas t’asseoir?
-
-Justement, à l’ombre des hangars, une petite baraque de débitant
-avait poussé, qui s’intitulait modestement: _Aerian Bar_. On pourrait
-emprunter des chaises ...
-
-—Mais non, mais non.
-
-Elle s’irrita qu’on la crût lasse devant Chazelles, qui, poitrine au
-vent, la cigarette haute, suivait la lutte patiente du pilote contre
-son moteur. Enfin, des détonations éclatèrent, d’abord intermittentes,
-en pétarade. Puis elles s’enchaînèrent, l’hélice tourna à vive allure
-et ne fut plus bientôt dans l’air qu’un bouclier vibrant, impalpable
-et terrible. Des casquettes, des chapeaux s’envolèrent, emportés par
-son souffle puissant. Des aides accroupis, dont le bourgeron claquait
-dans le vent, retenaient l’appareil à pleins bras. Ils le lâchèrent
-quand le pilote leva la main. Aussitôt l’aéroplane démarra. Ses roues
-s’avancèrent dans le sable mou, d’une vitesse croissante.
-
-On suivait sa marche avec une sorte d’angoisse. On aurait voulu
-l’alléger, l’aider, le soulever à distance, comme le magnétiseur qui
-projette sa force. Et soudain, à cent mètres de là, il quitta le sol,
-plana, les ailes grandes.
-
-De toute la foule, un cri d’admiration et de délivrance monta,
-l’accompagna dans son essor. De nouveau, des vœux, des désirs tendus
-le soutenaient, s’opposaient à sa chute. Dans un virage, près des
-fortifications, il s’inclina. Une aile menaça d’accrocher la terre.
-Et chacun frémit, comme d’un danger personnel. Enfin, à la lisière
-opposée, il prit contact, roula, s’arrêta. On vit l’hélice ralentie
-tourner comme le soleil éteint d’un feu d’artifice. Des fanatiques
-coururent à travers la plaine pour féliciter plus tôt le héros.
-
-Dans les groupes, chacun analysait ses impressions. On les
-reconnaissait pareilles. C’était, chez tous, au moment de l’essor,
-la même allégresse, la même détente, une félicité intérieure, une
-jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur.
-
-Tandis que l’aviateur essayait de réparer son appareil, ramené à
-bras devant les hangars,—car il s’agissait d’une nouvelle panne
-de moteur,—Paul et Chazelles s’efforçaient de démêler les causes
-profondes de leur émotion.
-
-—Peut-être, dit Paul, avons-nous la notion confuse d’assister à un
-spectacle qu’aucun regard n’a jamais contemplé et que des centaines
-de générations ont imaginé. Les hommes ont toujours aspiré à quitter
-la terre. La légende en fait foi. Ce qui nous émeut, c’est d’être les
-premiers à voir réaliser un rêve aussi vieux que l’humanité pensante.
-
-—Possible, consentit Chazelles. Et puis, ce n’est qu’un balbutiement,
-qu’une promesse. Ce grand oiseau de toile fait songer aux espoirs qu’il
-couve sous ses ailes, à l’avenir qu’il nous prépare et qu’on nous
-prédit tous les jours.
-
-De fait, cette année-là, on vivait en pleine anticipation. Dans les
-dîners, l’aviation détrônait le théâtre, ce grand accapareur de la
-table. On ne parlait plus de la dernière pièce, mais de la dernière
-envolée. Des causeurs se taillaient des succès faciles en montrant
-l’aéroplane au-dessus des jardins, les clôtures désormais inutiles,
-la propriété perturbée, la fin de l’odieux gabelou, de l’indiscret
-douanier, de la guerre devenue trop cruelle, bref, toutes les
-frontières renversées au souffle de l’hélice aérienne.
-
-Lucette écoutait distraitement la discussion des deux hommes. Elle
-observait le pilote, grimpé dans l’armature de son appareil, et qui
-s’efforçait, à petites retouches patientes, de ranimer son moteur. Mais
-soudain son attention se réveilla. Chazelles affirmait:
-
-—Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ni les vieux rêves du passé, ni
-les promesses de l’avenir ne suffisent à expliquer le frisson qui nous
-parcourt, qui nous électrise, au moment précis de l’essor. Il y a là un
-besoin de l’esprit qui prend corps, un symbole.
-
-—Un symbole? demanda Paul. Comment l’entendez-vous?
-
-—Eh oui, tous, tant que nous sommes, nous tendons à quitter la
-terre. Le meilleur et le plus pur de nous-même aspire sans cesse à
-s’affranchir de la gangue, à s’élever, d’un coup d’aile. Et il nous
-semble que notre secret désir se réalise, quand cet homme s’arrache
-au sol. Le coup d’aile ... Mais nous le demandons à tout ce qui nous
-exalte, tout ce qui nous transporte et nous enchante, à tout ce qui
-nous rend supérieur à nous-même. Qu’attendons-nous de la musique,
-vulgaires tziganes ou splendide opéra? Que le premier coup d’archet
-nous emporte et nous ravisse au réel. Coup d’aile, la voix du ténor,
-la tirade de l’acteur, l’éloquence du tribun. Coup d’aile, le voyage,
-le beau site, le clair de lune. Coup d’aile, l’amour ...
-
-—L’amour? dit Lucette.
-
-L’opinion l’intriguait, de cet homme dont le divorce restait
-mystérieux, sans raison notable. Chazelles allumait une nouvelle
-cigarette à celle qu’il venait d’achever. Les paupières attentives et
-tendues vers le petit point de feu, il aspirait avec force la fumée,
-de ce même appétit voluptueux dont il semblait aspirer la vie. Il se
-tourna vers Lucette:
-
-—Mais certainement, madame. L’essor de cet aviateur est l’emblème
-exact de l’amour. Songez-y. L’amour? Mais nous puisons dans sa
-force l’élan nécessaire à nous affranchir des soucis, des tracas,
-des petitesses, des cahots de la route, à échapper au sort commun,
-au terre-à-terre. Et dès qu’enfin il nous arrache au sol et nous
-emporte, nous cherchons à nous élever encore sur ses ailes et, par sa
-puissance, à nous dépasser, à planer toujours plus haut, dans un besoin
-fou de plein ciel, d’ivresse culminante, de vertige absolu, qu’un
-risque mortel ne paye pas trop cher!... Ah! oui, c’est le grand coup
-d’aile ...
-
-Mais le crépitement du moteur l’interrompit. Il tendit l’oreille:
-
-—Il donne bien, dit-il.
-
-Et le spectacle l’absorba. C’était déjà le crépuscule. On hâtait les
-rites du départ. L’aviateur leva le bras et l’immense oiseau, dont les
-ailes paraissaient lumineuses dans le jour atténué, s’enfuit au ras du
-sol.
-
-Tout en le suivant dans sa course, Lucette songeait aux paroles de
-Chazelles. Il l’intéressait. Il lui semblait qu’elle venait d’entendre
-de ces mots qu’on attend, qu’on a pensé sans les dire. Et quand
-l’aéroplane s’enleva, brusquement, comme sous un coup de mors, elle
-en éprouva un choc aux entrailles, une secousse plus violente que la
-première fois. A croire qu’elle avait vraiment sous les yeux l’image de
-l’amour, l’essor où l’on quitte la terre ...
-
-Une seconde, elle observa Chazelles. Il épiait le vol. Mais, comme
-s’il l’eût devinée, il tourna la tête. Leur regard et leur pensée se
-lièrent. Et, de son menton volontaire, il lui désigna, en souriant, le
-grand oiseau qui montait, tout blanc, dans la brume du soir.
-
-
-
-
-IV
-
-
-«Ah! Voilà les lettres», pensa Lucette. Du coin de parc qu’elle avait
-adopté,—un rond-point ombreux, présidé par un gros chêne et meublé de
-tables et de sièges rustiques,—elle avait entendu sonner à la grille.
-Dans la vie tout unie qu’on menait aux Barres, le courrier faisait
-événement. Le matin, quand la femme de chambre apportait le déjeuner,
-Lucette guettait, dans la demi-obscurité de la pièce close encore, le
-paquet de lettres et de journaux posé sur le plateau. Et, l’après-midi,
-dès le coup de cloche du facteur, elle calculait le temps mort du
-triage, de «l’épluchage» à l’office, elle écoutait le caillou craquer
-sous le pas nonchalant du domestique.
-
-Parfois, son impatience avait un motif. Elle attendait des nouvelles
-de Zonzon, partie depuis un mois pour l’Amérique. Elles arrivaient
-à intervalles à peu près réguliers, huit et douze pages sur pelure
-bleutée, des expansions d’écolière en vacances, des joies de découverte
-et de liberté qu’attisait un secret bonheur. Un si fol éclat
-d’enthousiasme, qu’on s’attendait presque à voir les lignes danser et
-fuser. On s’étonnait que cette claire écriture, cursive et déliée, pût
-contenir et exprimer tant d’exubérance.
-
-Mais ce n’était pas le jour de Zonzon. Rien que des cartes illustrées
-d’amies en voyage, pas fâchées de faire montre de leurs déplacements
-et d’esquiver en trois mots la corvée d’écrire. Des journaux, dont
-Lucette parcourut les titres sinistres. Assassinats, incendies,
-cambriolages, grèves, menaces de guerre. Rien de nouveau.
-
-Déçue, elle rejeta le paquet sur la table. Qu’attendait-elle? Elle
-n’aurait pas su le dire. Peut-être un peu d’imprévu, de surprise,
-d’alerte.
-
-Une branche morte qui cassa net, tout près d’elle, la fit sursauter.
-Elle se leva. Dans ce silence, cette ombre verte, on avait l’air d’être
-au fond de l’eau. Et elle gagna l’orée du parc, la grande trouée
-lumineuse du parterre.
-
-C’était la pleine chaleur du jour et de l’été. Des abeilles animaient
-l’air sonore. Dans le calme absolu, des pétales tombaient mollement
-des roses épanouies. Et de s’effeuiller elles embaumaient davantage, à
-croire que leur parfum s’échappait de leurs blessures. Les buis des
-bordures craquaient; on entendait, on suivait la montée de la sève vers
-la lumière. Les papillons posés s’éventaient lentement de l’aile. Et
-toutes les fleurs se tournaient et s’ouvraient vers le soleil, comme
-autant de baisers envoyés par la terre.
-
-Mais cet incessant labeur de création, bourdonnant, odorant, Lucette
-en était blessée comme d’un coup de clarté trop vive. Elle ne se
-sentait pas en communion, en harmonie avec cette fête de la vie, cette
-splendeur féconde. Et loin de se fondre dans cette allégresse, elle en
-éprouvait une lassitude inquiète.
-
-Pourquoi ce malaise? L’absence de sa grande amie, de Zonzon? Elle la
-cherchait à ses côtés, forte et vivante. Ah! le cher guide, si sûr, si
-ferme, d’une puissance presque magnétique. Il arrivait à Lucette de lui
-dire: «Enlève-moi ma migraine avec tes mains.» Et Zonzon lui caressait
-le front, apaisait la douleur. Et maintenant, séparées. Au plus vite,
-il leur faudrait quinze jours pour se rejoindre. L’une pourrait mourir
-à l’insu de l’autre. Elle s’attendrit, prête à pleurer.
-
-—Ah ça! je suis folle, murmura-t-elle.
-
-Oui, folle. Nulle n’était plus choyée, plus entourée, plus riche en
-êtres aimés. Certains perdent leurs parents avant d’être eux-mêmes
-installés dans la vie. Et, à chaque petit bonheur, à chaque petit
-succès, ce ne sont que des ombres qu’ils prennent à témoin de leur
-joie ... Elle, au contraire, à son plein épanouissement, possédait les
-siens, et si jeunes de cœur. Un coup de téléphone, elle pouvait les
-entendre. Deux heures de train ou d’auto, elle était dans leurs bras.
-
-Jusqu’à M. Duclos,—père, comme elle l’appelait,—dont l’apparente
-rudesse rendait plus savoureuse la bonté, et qui, à chacun de ses
-passages, la traitait en petite reine, en petite fée du bonheur de son
-«garçon».
-
-Et là, tout près, derrière ces fenêtres recueillies, ouvertes sur la
-terrasse que le jardinier ne devait pas ratisser, afin de respecter
-le silence ... Certes, pressant, minutieux, formidable, ce travail de
-correction d’épreuves qui devait être achevé pour la rentrée, où les
-citations en caractères grecs multipliaient les risques de fautes,
-où la mise en place des dessins dans le texte exigeait d’incessantes
-retouches. Et pourtant, dès qu’elle entrerait dans le sanctuaire,
-les feuillets s’envoleraient, le fauteuil pivoterait, et vers elle
-se tendraient des bras aussi avides, monteraient des regards aussi
-fervents, des paroles aussi tendres qu’au premier jour.
-
-Mais un éclat de rire proche coupa sa rêverie. Vivement, elle gravit
-les marches de la terrasse. A l’ombre du château, dans le jardin
-anglais, la nourrice s’égayait des propos du chauffeur. A la vue de
-Lucette, l’homme s’éloigna. Paule, sa petite Paule ... Elle était
-assise par terre dans une allée et jouait au sable. Lucette la prit
-dans ses bras, promena ses lèvres sur le petit front moite et duveté.
-Puis, l’écartant un peu, elle la contempla.
-
-Comme elle était jolie! Déjà, dans ses traits indécis, des
-ressemblances s’affirmaient. Lucette reconnaissait le dessin arqué
-de ses propres lèvres, la coupe et la teinte des yeux de Paul. Elle
-s’exalta à penser que leur fille était née d’eux, de leurs caresses.
-Elle aurait voulu se baigner, se fondre dans la tiédeur du petit cou
-tendre, la bonne odeur du poupon de luxe, s’abîmer dans un de ces
-amours presque féroces qu’on prête à la lionne pour son petit. Et elle
-l’embrassait, l’embrassait ...
-
-—Madame va lui faire mal.
-
-La nourrice. Elle l’oubliait. Cette femme aussi appelait Paule «ma
-fille». Et elle avait raison. En fait, l’enfant vivait plus avec sa
-nounou qu’avec sa maman. Dans l’hôtel du Champ-de-Mars comme au château
-des Barres, elle avait une sorte d’existence personnelle, à part, son
-appartement, son petit _home_ dans le grand. Elle n’envahissait pas
-le foyer comme elle l’eût fait dans un ménage à l’étroit. Nos enfants
-tiennent dans notre vie la même place que dans notre logis.
-
-Et Lucette s’efforçait d’expliquer, par ces exigences de coutumes,
-pourquoi elle ne se sentait pas plus étroitement attachée encore à sa
-fille, pourquoi la maternité ne lui donnait pas ces émotions violentes,
-insondables, où s’abîmer et se dissoudre, ce sens de l’absolu, de
-l’infini, qu’elle attendait toujours de la vie sentimentale ...
-
-Et, comme elle s’éloignait le long de l’avenue de tilleuls, une
-angoisse la suffoqua soudain. Elle eut ce terrible cri d’effroi que
-tant de prêtres ont entendu à travers la grille du confessionnal:
-«Est-ce que je ne serais pas capable d’aimer? Est-ce que je serais
-insensible? Est-ce que je n’aurais qu’un cœur desséché?...»
-
-Ah! le bondissement indigné qui la souleva! Elle, dure, insensible,
-sèche? Allons donc! Elle en qui frémissaient, malgré toutes les
-tendresses répandues, de telles réserves de passion qu’elle croyait
-étouffer du besoin de les prodiguer. Elle, en qui se déchaînaient des
-forces si aiguës qu’elle eût voulu les darder, les enfoncer comme
-elle s’incrustait les ongles dans les paumes. Elle qui s’irritait de
-l’allégresse des choses parce qu’elle l’enviait. Elle qui souhaitait,
-par elle ne savait quel miracle, quelle vertigineuse défaillance, de se
-mêler à cet air sonore et parfumé, à ce grand vol amoureux où dansaient
-ensemble le pollen des fleurs et l’aile des insectes. Elle!...
-
-Lucette était encore toute secouée de l’alarme quand M^{me} Turquois
-parut dans la perspective de l’avenue. Elles continuaient de voisiner
-dans la solitude de Brûlon. Lucette subissait toujours l’attrait de
-cette beauté candide, cette fraîcheur reposée de déesse qui sort de
-l’onde. L’exquise femme. Elle semblait revêtue, tant il y avait de
-grâce souveraine dans sa démarche, d’un invisible manteau de cour. Et
-l’on devinait si frémissante en ses profondeurs cette belle coulée
-limpide ...
-
-Fait étrange. Le penchant de Lucette s’était accru depuis la brutale
-tentative de Turquois. L’amie dont le mari vous a vainement courtisée
-vous en devient plus chère.
-
-Quant à lui, il se tenait tranquille, depuis un an. A douter qu’il se
-fût jamais démasqué. Le requin plongeait. D’ailleurs, Brûlon ne le
-voyait guère. En ce moment, afin d’écrire une pièce en collaboration,
-il avait suivi son complice—comme il disait—sur la côte bretonne.
-
-Lucette, sachant le singulier attachement de M^{me} Turquois:
-
-—Votre mari rentre-t-il bientôt? demanda-t-elle. Vous en avez de
-bonnes nouvelles?
-
-Elles s’étaient assises sur un banc de pierre, à l’extrémité de
-l’avenue, qui se heurtait au mur du parc. M^{me} Turquois eut un
-imperceptible haussement d’épaules. Et, l’ombrelle taquinant le sable:
-
-—Mon mari? Non. Je ne sais pas. Il est à Saint-Enogat. Une retraite un
-peu mondaine, pour le travail. Enfin ...
-
-Pour la première fois, elle en parlait sur ce ton d’amertume légère.
-Lucette la dévisagea, surprise. Aurait-elle deviné les velléités de
-Turquois ...? Elle paraissait tendue, sous son calme apparent. Alors,
-timidement:
-
-—Sa pièce?...
-
-Sur le pur visage de M^{me} Turquois, une moue passa, la moue de
-l’enfant près de pleurer. Et, la voix en saccades:
-
-—Sa pièce!... Il s’agit bien de sa pièce! Une nouvelle intrigue
-qui commence, oui. Il m’a suffi d’ouvrir les journaux ce matin.
-Déplacements et villégiatures. J’ai compris. J’ai tellement l’habitude!
-On vient le relancer à Saint-Enogat. Il y a longtemps que je la
-craignais, celle-là.
-
-Quoi? C’en était fini de cette sérénité limpide, de ce beau regard
-couchant vers son mari, de cette indulgence pour ses frasques? Lucette
-en oubliait son propre malaise.
-
-Maintenant qu’elle s’était trahie, M^{me} Turquois ne cherchait plus à
-se contenir. Elle s’épanchait. La maille du filet qui rompt, entraînant
-les autres.
-
-—Ah! ma pauvre petite amie, j’ai tant de chagrin. Laissez-moi dire.
-Je n’ai personne, moi. Je suis toute seule. Cela vous étonne, n’est-ce
-pas, que je me démasque et que je me révolte. Mais d’ordinaire,
-voyez-vous, ce n’étaient que des passades, des fruits prêts à tomber
-et maraudés au bord du chemin en allongeant le bras. Il ne se donnait
-pas. Il se prêtait. Je me disais: «Il me reviendra.» Il ne s’éloignait
-même pas. Mais cette fois, j’ai peur. J’ai peur. Si cette femme met la
-griffe sur lui, si elle trouve en lui l’homme qu’elle attend, elle ne
-me le rendra plus ...
-
-—Qui?
-
-—Une amie, naturellement. D’ailleurs, vous la connaissez. Elle vient
-chez vous. Madame Evenon ...
-
-—Ah! oui, dont le mari est si occupé ...
-
-—Il ferait mieux de s’occuper d’elle. Une assoiffée de bonheur, du
-bonheur qu’elle n’a pas chez elle. Et qui le cherche avidement. Ce
-qu’elle a déjà brisé, tordu, rejeté d’amants. Mais celui qui la fixera,
-qui sera son maître ... Oh! celui-là, elle s’accrochera à lui comme
-le naufragé à son sauveteur. Ils se perdront ensemble. Et celui-là,
-je le sens, ce sera lui ... Comprenez donc. D’ordinaire, c’était le
-gai coureur d’aventures, celui qui, dans un couloir d’hôtel, se
-risque à pousser les portes entre-bâillées. On ouvre, tant mieux. On
-résiste, tant pis. Mais cette fois, la porte se refermera sur lui,
-et bien bouclée, je vous jure. Il ne sortira plus ... Alors? que
-faire? Menacer, supplier, bref me jeter entre eux? Ils s’en désireront
-davantage. Ou alors attendre, toujours attendre.
-
-Elle se voûta, sa claire figure soudain vieillie de chagrin.
-
-—Oh! l’attente! ce que j’en ai déjà connu, des attentes ... Des
-sommeils troués, de brusques sursauts qui me rejetaient assise,
-l’oreille tendue. C’est lui? non. Pas encore. Et ces retours, où je
-sentais dans ses vêtements, sur son corps, l’odeur des autres ... Et
-ces lettres, que je retrouvais, oubliées au fond des poches et des
-tiroirs, ou mal déchirées dans sa corbeille ... Ces fleurs séchées
-qui s’émiettaient dans ses goussets. Des fleurs, à lui! Ce que nous
-sommes bêtes! Et lui, me revenait tranquille, gai, épanoui, décidé à ne
-rien voir, à ne rien savoir de mon supplice. Parbleu! il avait raison.
-Jamais je n’ai rien dit. J’ai toujours feint d’ignorer. Ignorer! j’ai
-tout su, au contraire. Toutes ses tentatives, échecs et triomphes.
-Tout, jusqu’à ses velléités, ses désirs. Vous, Lucette, oui, vous, ma
-pauvre petite, j’ai su ...
-
-Lucette se sentit rougir:
-
-—Moi?
-
-—Oui, j’ai vu qu’un moment il s’attaquait à vous. L’an dernier. Et
-quel soulagement quand j’ai compris que vous le repoussiez, qu’il
-abandonnait, que je pourrais vivre sans crainte de ce côté-là, que
-je ne serais pas obligée de vous fêter ouvertement et de vous haïr
-en secret, comme j’ai dû faire avec tant d’autres! Et peut-être y
-a-t-il de la gratitude, dans ma franchise d’aujourd’hui ... Oui, j’ai
-tout su. J’avais l’air d’être dupe, de croire ses grosses feintes,
-ses mensonges enfantins. Et toute ma consolation, tout mon orgueil,
-c’était, chaque fois, de l’absoudre en moi-même ...
-
-Lucette écoutait, stupéfaite. Comment ce brutal avait-il su prendre un
-tel empire sur cette fine et fière créature? Elle demanda doucement:
-
-—Vous l’aimez bien?
-
-Oh! le regard farouche et lointain qui brilla dans cette face défaite:
-
-—Aimer! Dire que nous n’avons qu’un mot, un seul mot, pour exprimer
-tant de choses différentes! Oui, je lui reste attachée parce qu’il
-n’est pas méchant, au fond, parce qu’il est gai, parce qu’il est, entre
-ses fugues, un bon compagnon, parce que je suis fière de porter son
-nom, de partager sa notoriété ...
-
-Et soudain se secouant toute:
-
-—Et puis non, je mens, je mens encore, je mens à moi-même. J’y tiens
-parce que c’est «mon homme» comme disent les femmes du peuple et comme
-disent les filles. Comprenez-vous? J’y tiens comme la pierreuse tient
-à l’amant qui la mâte, qui la frappe et qui la contente. Ah! oui, je
-lui ressemble, à cette malheureuse ... Elle a reçu moins de coups de
-couteau dans la peau que je n’en ai reçu dans le cœur ... Ah! parfois,
-je me fais horreur et pitié. Car je reste clairvoyante. Et voilà le
-vrai drame de ma vie. C’est de me sentir esclave, uniquement attachée
-par ce lien de chair. Que de fois je me suis révoltée contre moi-même!
-J’avais, comme les autres, des aspirations délicates, des petits rêves
-fleuris, tout un parterre secret. Il a tout piétiné, tout foulé de son
-gros sans-gêne. Je me souviens. Je lui préparais des surprises, j’avais
-pour lui de fines attentions. Il ne goûtait rien. Il ne comprenait
-rien. Et je recommençais ... J’avais des idées, des opinions à moi,
-que rebroussaient les siennes. Il m’a repétri une âme à son image, de
-ses mains, de ses mains qui me brûlent ... Ses manières m’irritaient.
-Je les ai adoptées, je les ai prises ... Et quand je l’injurie tout
-bas, je sens que je l’admire encore ... Je sais qu’il serait plus
-digne et plus sage de rompre une bonne fois. Un divorce ne devrait pas
-m’effrayer. On me confierait mon petit garçon, tant l’inconduite du
-père est flagrante. Et je ne peux pas rompre ... Chaque fois que je me
-cabre, je retombe sous lui ... Enfin, c’est mon homme, je vous dis,
-c’est mon homme. Il est à la fois ma torture et mon bonheur. Je les
-accepte ensemble. Je les veux ensemble. Et je suis prête à les disputer
-à qui me les enlèverait, prête à tout ... Ah! je suis folle ...
-
-Elle s’essuya vivement les yeux, se ressaisit. Puis, d’un geste triste,
-montrant contre la clématite de la muraille un papillon, ailes
-battantes, qui buvait une fleur:
-
-—Tenez, voilà ce que je suis. Un pauvre papillon, mais un papillon
-épinglé au mur, fixé à jamais, d’une pointe que rien n’arrachera, et
-dont les ailes palpitent de la même façon dans la douleur que dans le
-plaisir ...
-
-M^{me} Turquois était partie que Lucette rêvait encore devant le
-papillon assoupi. Comment ce farouche amour avait-il pu résister à
-tant d’épreuves? Pauvre femme ... Et le tribut payé à la compassion,
-par un retour naturel, Lucette se penchait sur elle-même. Elle aussi
-était un papillon. Un papillon heureux, un papillon attaché à sa fleur.
-Mais elle ne se sentait point au cœur ni aux entrailles cette pointe
-voluptueuse et cruelle qui fixe jusqu’à la mort ...
-
-Chaque fois que Lucette, après un séjour aux Barres, débarquait à la
-gare de Lyon sur le grand jour de la place animée de cafés et d’autos,
-elle stoppait une seconde, un peu étourdie, au ras du perron. Elle
-avait l’impression de dominer un bain tout fumant de vie et, à chaque
-marche qu’elle descendait, d’entrer dans cette piscine aux ondes
-chaudes et courantes.
-
-Elle s’y plongeait avec une sorte de plaisir physique. De sa voiture,
-elle s’amusait de la comédie de la rue, retrouvait des enseignes,
-admirait les arbres, d’une beauté plus touchante qu’à la campagne, dans
-leur cadre de pierre.
-
-A chacune de ces petites expéditions d’un jour, elle passait chez
-ses parents, qui ne pouvaient, cette année-là, quitter Paris qu’en
-septembre. Paul restait aux Barres, prétextant son travail urgent. Au
-fond, guidé par son exquise discrétion, peut-être obéissait-il au désir
-de la laisser toute aux siens et devinait-il l’aise singulière qu’elle
-éprouvait à rentrer un moment dans son passé de jeune fille.
-
-Immuable, en effet, le vieux logis de famille, dans la tranquille rue
-Guersant, aux Ternes. Dès que Lucette apercevait la frise sculptée au
-fronton de la maison, dès qu’elle respirait l’odeur de l’appartement,
-elle avait cinq ans, elle avait dix ans, elle n’avait plus d’âge.
-
-Et dans le salon où maman brodait, épanouie au creux d’un fauteuil
-bas, elle retrouvait les mêmes tableaux, les mêmes gravures, la même
-tenture aux dessins noirs sur rouge, le jeu d’échecs sur une console à
-l’abri d’un globe de verre et les deux petits amours de bronze qui se
-lutinaient sur la pendule.
-
-D’où vient la douceur de revoir ce qu’on a toujours vu, le tendre
-attrait de ces vieux amis, de ces petits témoins de l’enfance? Sans
-doute de ce qu’ils sont l’empreinte et le moulage de notre vie, des
-souvenirs en relief, de la mémoire sensible, du passé présent. Et aussi
-de ce qu’ils rassurent notre besoin de durer, puisqu’ils sont un peu de
-nous-mêmes et qu’ils n’ont pas changé ...
-
-Jusqu’au petit craquement de l’aiguille dans la toile cirée de la
-broderie, qui rajeunissait Lucette. Excellente maman ... Elle non
-plus, ne vieillissait pas. A peine si quelques fils gris niellaient
-ses cheveux en diadème. Toujours son beau regard luisant, sa face
-bourbonnienne, gourmande et fine. Toujours aussi paisible qu’au temps
-où Lucette, dans la pièce voisine,—le bureau de papa,—criait: «Maman,
-gronde Zonzon, qui me taquine!» Et où M^{me} Savourette, sans bouger de
-son fauteuil, disait tranquillement: «Zonzon, je te gronde.»
-
-Certes, elle les aimait bien, ses filles. Mais elle leur avait toujours
-préféré son mari. Et elle ne le chérissait pas, comme M^{me} Turquois,
-d’un amour heurté, mais d’une tendresse si unie, si brillante ...
-Zonzon disait vrai: rien ne l’avait altérée, rien ne l’avait ternie.
-Pas même ces continuels embarras d’argent dont Lucette, jeune fille,
-avait tant de fois subi le contre-coup. Ah! Tout ce que son chic
-apparent cachait alors de ruses et d’ingéniosité! L’art de rajeunir
-les chapeaux et les robes, pour paraître en changer plus souvent. Ces
-grands dîners où l’on allait en voiture et d’où l’on revenait à pied.
-Le petit supplice des gants blancs qui s’obstinent à fleurer la benzine
-... Maintenant qu’elle était royalement affranchie de ces triviales
-inquiétudes, Lucette en saisissait mieux, en contraste, toute l’action
-corrosive, dissolvante. Comment avaient-ils pu tous deux se débattre
-au milieu de ces soucis irritants, sans jamais cesser de se sourire?
-
-Un peu mélancolique, cette heure où, parvenu à la taille de ses
-parents, on les voit, non plus comme des demi-dieux parfaits qu’on
-regardait en levant la tête, mais comme des égaux, des êtres pareils
-aux autres, l’heure où l’on cherche à les déchiffrer en s’aidant de ses
-purs souvenirs d’enfant et de sa science acquise ...
-
-Mais on parlait, dans la pièce voisine. Lucette demanda:
-
-—Papa est là?
-
-—Oui, avec le beau Chazelles.
-
-Chazelles? Un court saisissement. Mais quoi? C’était tout naturel. Elle
-oubliait: M. Savourette était l’architecte du musée Suffren. Chazelles
-... A peine l’avait-elle revu deux fois, depuis la visite au champ de
-manœuvre d’Issy. Mais, sans doute parce que cette journée rompait
-avec le traintrain de son existence—courses et visites, théâtre et
-dîners—elle en gardait un souvenir vivace, l’impression d’une trouée
-lumineuse comme celle qui s’était ouverte à ses yeux dès la sortie de
-Paris, sur la plaine rase. Elle revivait les longues attentes, elle
-revoyait Chazelles debout sur la petite dune de sable, son avidité
-voluptueuse à tirer sur sa cigarette, le menton haut. Et souvent, rien
-qu’à lire les comptes rendus d’aviation—elle les suivait, depuis ce
-jour-là, dans les feuilles—même rien qu’à voir un oiseau prendre son
-vol, là-bas, aux Barres, elle se rappelait ce qu’il avait dit sur le
-coup d’aile ...
-
-—Je ne veux pas les déranger. J’attendrai.
-
-Mais elle écoutait et parlait distraitement, gênée par le ronronnement
-des voix, oppressée d’un peu d’impatience, jusqu’au moment où la
-porte s’ouvrit devant Chazelles. Avenant, chaleureux, il s’enquit
-des nouvelles des Barres. Cependant, tout en embrassant sa fille,
-M. Savourette se lamentait. Il ne la verrait pas. Il était obligé
-d’accompagner Chazelles. Un rendez-vous pris avec l’entrepreneur. Et
-une grosse affaire: la construction d’une annexe.
-
-—Venez avec nous, Madame, suggéra Chazelles. Vous causerez tous deux
-en route. Je parie que vous ne connaissez pas mon musée?
-
-Elle l’avoua, en riant. Pourtant, sa maison n’en était séparée que
-par la largeur du Champ-de-Mars. Mais, à Paris, il suffit de demeurer
-près d’un monument pour n’y jamais entrer. Une fois, cependant, elle
-en avait franchi le seuil, afin de rendre visite à M^{me} Chazelles.
-Car le conservateur habitait le palais. Elle fut tentée de rappeler
-ce souvenir, mais se mordit les lèvres à temps. Toute une éducation
-nouvelle, l’art de parler devant les divorcés. Chazelles insistait:
-
-—J’avais choisi un lundi pour ce rendez-vous, parce que le musée est
-fermé au public. Vous l’aurez pour vous toute seule.
-
-Lucette se laissa tenter.
-
-Laissant bientôt M. Savourette aux mains de l’entrepreneur, Chazelles
-tint à faire à sa visiteuse les honneurs de son palais. Il n’entendait
-pas la confier à un gardien, ou la laisser errer sans guide.
-
-—D’ailleurs, toute seule, vous auriez peut-être peur.
-
-Elle se cabra:
-
-—Peur!
-
-—Eh oui ... Vous allez voir.
-
-Était-ce le tête-à-tête à peine prévu, si vite arrangé? Le brusque
-passage du jour à la lumière de théâtre qui éclairait le musée? Ces
-vastes salles sonores, solitaires, où les vitrines se reflétaient dans
-le parquet luisant? Surtout ces loggias ouvertes dans les murailles,
-où, sous la clarté crue des rampes cachées, des personnages de cire
-se dressaient dans un décor assorti à leur costume, scènes d’intérieur
-ou de plein air, de toutes les époques et de tous les pays, qui
-donnaient à la visiteuse la sensation de n’être plus dans son temps,
-dans son atmosphère, mais de glisser à travers les âges et les races?
-De fait, Lucette perdait un peu pied. Mais, l’orgueil aidant, elle se
-roidissait, se montrait d’autant plus désinvolte qu’elle était moins
-rassurée.
-
-Ils allaient. De temps en temps, Chazelles s’arrêtait devant une
-vitrine et, frappant la glace d’une des clefs qu’il tenait à la main,
-signalait la richesse ou la rareté d’une collection, la fraîcheur
-d’une robe très ancienne, miraculeusement conservée et qu’on devinait
-fragile, à la merci d’un souffle.
-
-Ou encore, il ouvrait un panneau de verre, saisissait une dentelle,
-un bijou et l’élevait précieusement jusqu’à ses yeux. Et sa voix, son
-regard, son geste trahissaient son appétit, son vaste amour de toutes
-les beautés. Il s’écria:
-
-—Et quand on songe que tous ces trésors n’ont été créés que pour
-plaire! Eh oui. Se vêtir n’est qu’un prétexte. Séduire est le vrai but.
-Les hommes ont obéi à la même loi qui veut pour les fleurs des couleurs
-et des parfums, pour les oiseaux des plumages éclatants. Il s’agit
-d’attirer à soi, de fixer le caprice qui passe. Regardez. Les hommes
-ont voulu paraître plus grands sous les casques et les cimiers, plus
-imposants sous leurs armures et les draperies de leurs manteaux. Les
-femmes ont voulu paraître plus mystérieuses sous la robe, plus affinées
-sous le corselet, plus scintillantes sous la parure. Chaque bijou
-souligne un charme. Le collier éclaire le visage, le bracelet détache
-la main, la ceinture fait valoir la gorge. Partout le même effort de
-s’accroître en prestige, en pouvoir, en attrait ...
-
-Puis il voulut qu’elle essayât des joyaux. Il l’aida, l’effleurant
-parfois de ses doigts. Et appuyant sur elle son ferme regard:
-
-—Vous, tout vous sied. Rien ne vous rehausse.
-
-Toute louange caresse le cœur. Ce Chazelles ... Elle le connaissait
-peu. Sans doute il avait le compliment facile. Pourtant, s’il n’en
-était pas prodigue? Mais elle ne voulut pas s’appesantir et poursuivit
-sa marche pour échapper à sa pensée.
-
-Elle avait hâte de revoir le jour, le vrai jour. Tous ces personnages
-immobiles autour des salles, dans leur décor de lumière, la hantaient,
-la poursuivaient de leur regard de verre. Chazelles avait deviné juste.
-Elle avait presque peur. Les figures de cire, muettes, figées dans les
-attitudes et sous les couleurs de la vie sans pourtant posséder la vie,
-lui inspiraient une sorte d’effroi, comme une mort fardée.
-
-Parfois, dans un cadre plus ample, sur une perspective plus profonde,
-s’ouvraient des scènes capitales, des reproductions de toiles célèbres:
-_L’Entrevue du Camp du Drap d’Or, Le Sacre de Napoléon_. Mais Lucette
-ne s’attardait pas, fuyait sur le parquet luisant.
-
-Et tout à coup elle eut un cri de stupeur ravie. Suave, fraîche,
-printanière, irréelle, une apparition surgissait devant elle. Par la
-grâce des lignes, le choix heureux des lumières et des nuances, le fini
-du détail, elle touchait à l’œuvre d’art.
-
-—_L’Embarquement pour Cythère_, de Watteau, expliqua-t-il.
-
-Immobile, émue:
-
-—Que c’est charmant, dit Lucette.
-
-—N’est-ce pas? reprit Chazelles. Et ce n’est peut-être pas une simple
-fantaisie, mais une prévision ... Oui, les grands admirateurs de
-Watteau lui prêtent des vues profondes. Il aurait pressenti les idées
-des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il précédait de peu dans
-la vie. Et il n’aurait pas laissé une œuvre frivole, mais un acte de
-foi, une évocation d’une société future, affranchie de la souffrance,
-occupée seulement de son bonheur.
-
-—Vous le croyez? demanda Lucette.
-
-—J’y suis porté. Justement parce que ses personnages ne songent qu’à
-l’amour. Aujourd’hui, notre premier, notre plus pressant instinct est
-de nous subvenir. Le second, d’aimer. Mais si l’existence devenait
-facile et douce, l’instinct de lutte céderait le pas à celui de
-l’amour. Le souci d’aimer passerait au premier rang. Et cela est si
-vrai que, dès maintenant, les oisifs, les privilégiés, ceux qui n’ont
-plus à gagner leur vie, ne sont guère préoccupés que de l’amour.
-Dans les décors choisis que vous connaissez, ils réalisent les fêtes
-galantes. Ce sont des précurseurs, d’heureux précurseurs ...
-
-Lucette rêvait, devant la vision délicieuse. L’amour, toujours l’amour
-...
-
-Et il lui fallut, pour la rendre toute à elle-même, le beau jour doré
-de cinq heures et la voix proche de papa qui, mètre en main, discutait
-avec l’entrepreneur. Délibérée, elle remercia Chazelles et se félicita
-même du hasard de la rencontre. Alors, en souriant:
-
-—Ce n’est pas tout à fait le hasard, dit-il. Chez vos parents, j’ai su
-par votre père qu’il vous attendait. Et j’ai différé mon départ jusqu’à
-votre arrivée.
-
-Elle ne répondit pas et baissa la tête. N’était-ce encore qu’une
-galanterie banale? La recherchait-il vraiment? Bah! ils n’étaient l’un
-pour l’autre que des indifférents. Elle aimait, elle était aimée, et le
-reste importait peu ...
-
-Tout de même, cette petite phrase tombée dans sa vie venait d’y jeter
-ce ferment d’inquiétude et d’intérêt, de piquant et de trouble:
-l’alerte.
-
- * * * * *
-
-Les soirs qui suivirent, son retour aux Barres, Lucette, avant de
-s’endormir, revoyait des figures de cire dans l’obscurité. Elles se
-dégageaient peu à peu, sortaient des tentures, s’affirmaient, très
-claires, reconnaissables. Puis, au bout d’une semaine environ, ces
-visions disparurent.
-
-Mais elle les ravivait, le jour, par le souvenir, en fermant les yeux.
-Dans ces moments-là, elle songeait: «Tout de même, j’ai un secret ...»
-La phrase ambiguë de Chazelles au moment du départ. Un secret si menu
-qu’elle n’avait pas scrupule à le garder. Avait-elle raconté à son mari
-l’aventure de Turquois? Non. C’eût été maladresse et fatuité. Que de
-fois une femme, pour peu qu’elle ne soit pas trop laide, sent passer
-sur elle une rapide convoitise! Peut-être même s’abusait-elle.
-
-Mais la pensée d’avoir un petit secret l’amusait, l’animait comme un
-jeu. Elle se rappelait ces enfants qui vont enfouir un joujou dans un
-coin de jardin, pour la joie d’avoir une cachette, d’être seuls à la
-connaître, de déterrer de temps en temps leur humble trésor, de le
-découvrir ...
-
-Cependant un jeu n’emplit pas la vie, pas plus que le petit grain
-sonore n’emplit le vide du grelot. Et Lucette retombait à sa langueur
-inquiète, son attente vague et sans objet. Peut-être tout simplement
-les lourdes chaleurs de l’été, la solitude des champs?
-
-Elle se désespérait de ne prendre goût ni aux besognes, ni aux
-distractions qu’apportaient les jours: les soins de la maison, les
-promenades avec M^{me} Turquois. Il lui semblait que les aiguilles aux
-pendules, le soleil au ciel ralentissaient leur marche. Et, déçue de
-la longueur du temps, elle s’étonnait: «Qu’est-ce que cela peut me
-faire? Je n’attends rien.»
-
-Elle inventait des étapes, pour couper les journées. Elle en arrivait
-à désirer avec impatience l’heure des repas. Et quand elle se mettait
-à table, elle mangeait à peine et sans plaisir, la gorge bloquée. Sa
-crainte d’alarmer son mari, lorsqu’elle sentait sur elle son regard
-attentif, parvenait seule à forcer un instant sa répugnance.
-
-Un soir d’août, après dîner, ils goûtaient tous deux la fraîcheur sur
-la terrasse, après une journée de fournaise. Il faisait un clair de
-lune à pleurer. La façade aux volets clos était toute blanche, comme
-sous un crépi neuf. Le parterre scintillait, mouillé de clarté. Et les
-bois lointains semblaient de brume blonde.
-
-Dans la vallée, passaient les grands rapides de nuit, échappés de
-Paris deux heures plus tôt. Leur crinière de fumée s’embrasait des
-reflets du foyer. Tous les wagons étaient encore illuminés. Et la
-longue fusée glissait dans la nuit transparente. Ils emportaient
-tous ceux qui partaient pour la Côte, pour l’Italie, pour l’Afrique,
-l’Extrême-Orient ... Que d’ambitions, d’impatiences, que de rêves, que
-de déchirements ...
-
-Paul, assis près de Lucette, lui prit la main. Si doux que fût le
-geste, elle sursauta, réveillée. Il lui demanda, presque humblement:
-
-—Où es-tu? A quoi penses-tu?
-
-Et comme elle ne répondait pas tout de suite, il poursuivit sans
-attendre:
-
-—Il me semble que tu changes, depuis quelque temps ... Que tu es
-triste, absorbée.
-
-Effrayée, elle se défendit:
-
-—Moi? Non, non. Qu’est-ce que tu vas imaginer?
-
-—J’ai si peur que tu ne t’ennuies ... Te manque-t-il quelque chose?
-As-tu un désir, un caprice? La vie ici ne te plaît peut-être pas?
-Veux-tu voyager? Veux-tu recevoir des amis? Je suis si heureux de te
-faire plaisir. Parle. Dis un mot, fais un geste, un signe ...
-
-Elle fut inondée de gratitude et de tendresse. Des désirs? Il les
-comblait d’avance. Une vie plus large? Elle régnait sur ce royal
-domaine. Et quant au voyage ... Non. D’une croisière entreprise avant
-sa grossesse—la Norwège, retour par l’Écosse—elle gardait un souvenir
-trépidant de cinématographe, l’impression d’être perdue dans toutes ces
-chambres neutres d’hôtel, d’étouffer parmi ces races de langage et de
-mœurs inconnus, d’être comme transplantée sur une autre planète.
-
-—Je t’assure, dit-elle, je n’ai besoin de rien. Tu m’as tout donné.
-
-Il insista, lui pressant les mains:
-
-—Alors, pourquoi n’es-tu plus la même? Voilà des semaines que je
-tourne et que je retourne cette question dans ma pauvre tête. Mon Dieu!
-Voir cette ombre dans tes yeux, et ne pas savoir ce qui se passe là,
-derrière ton petit front ... Lucette, ma Lucette, je t’en supplie,
-dis-moi ce que tu as. Tout vaut mieux que le silence. Je t’en supplie.
-
-Électrisée de franchise et d’abandon, elle descendit encore en elle.
-Non. Elle ne trouvait rien, rien de précis, rien d’exprimable:
-
-—Je n’ai rien. Je te jure.
-
-D’un élan, il glissa presque à ses pieds:
-
-—C’est vrai? C’est bien vrai?... Ah! Lucette, ma Lucette adorée, tu es
-tout pour moi, vois-tu, ma raison de vivre. Et la seule pensée que tu
-pourrais t’éloigner de moi ... Ça me rend fou ... J’en mourrais ... Je
-t’aime tant, je t’aime tant ...
-
-Elle lui jeta les bras autour du cou. Soulevée du désir violent et
-confus d’être protégée par lui, rivée à lui, d’être dans ses bras
-comme dans une prison heureuse, elle balbutiait:
-
-—Moi aussi, je t’aime, je t’aime. Je suis à toi. Ah! mon aimé, sois
-mon refuge, garde-moi, prends-moi ...
-
-La tête renversée, les yeux emplis de la nuit blonde, elle souhaitait,
-elle ne savait quel miracle qui éternisât l’instant, quel vertige à
-faire crouler sur elle les étoiles ...
-
-Mais lui, toujours agenouillé, releva vers elle son visage illuminé de
-joie et de clarté, frappé d’extase. Puis, lui prenant les mains, il les
-couvrit religieusement de baisers.
-
-
-
-
-V
-
-
-Lucette n’aspirait pas au retour à Paris. Sûrement, elle ne
-parviendrait pas à secouer, par une vaine agitation, sa lassitude
-inquiète. Dès lors, à quoi bon changer? D’avance, les rites de l’hiver
-l’excédaient.
-
-Un jour, devant sa mère—les Savourette passaient aux Barres quelques
-semaines d’automne—elle laissa percer sa répugnance. Les deux femmes
-étaient assises dans l’ombre du rond-point. M^{me} Savourette
-travaillait à son éternelle broderie. Lucette venait d’achever la
-lecture des journaux, tout bruissants déjà des «premières» prochaines.
-Après tant d’autres, elle déplora le vide de l’existence selon le monde.
-
-Mais l’excellente M^{me} Savourette ne fit que rire au refrain. Son
-solide optimisme à vue courte tenait Lucette pour la plus heureuse des
-femmes. Grosse fortune. Bon mari. Bel enfant. Que lui eût-il manqué?
-
-—Je te conseille de te plaindre! s’exclama-t-elle.
-
-—Je ne me plains pas, repartit Lucette. Mais je constate que les
-usages nous ont tracé la vie la plus plate, la plus fastidieuse.
-Comment en sortir? Comment y jeter un grain d’intérêt? M’occuper plus
-de ma fille? Nous devons, à la rentrée, lui donner une nurse. Un peu
-pour faire comme les autres, beaucoup parce que cette Anglaise saura
-mieux l’élever que je ne le ferais moi-même. Mais j’aurai encore moins
-qu’aujourd’hui le droit d’y toucher ... Lire? Tous les romans se
-ressemblent. Quand on ouvre un livre nouveau, on croit l’avoir déjà
-lu ... S’attacher à une œuvre bienfaisante, ou sociale? Il suffit
-d’écouter les femmes qui s’y donnent pour s’apercevoir que ce sont des
-nids d’intrigues, où l’on convoite surtout des palmes ou de pauvres
-petits titres de trésorière ou de vice-présidente. A part quelques
-illuminées, bien entendu. Mais je n’ai pas la foi ... Travailler,
-produire une œuvre d’art? Mais cela ne souffre pas la médiocrité.
-Sinon, on retombe dans l’ouvrage de dames, le papillon de corne ou la
-boîte d’étain repoussé. Il faut du talent. Et je n’en ai pas ... Alors?
-
-M^{me} Savourette écarta ses bras courts:
-
-—Mais n’as-tu pas ton mari?... Tu te plaindrais, toi qui as le tien
-tout le temps, qui peux t’intéresser à ses travaux!... Tu veux rire.
-
-Lucette, évasive, expliqua:
-
-—Rien ne m’a préparée à les suivre ... Je craindrais de le déranger.
-
-Elle disait vrai. Mais, cependant, elle restait frappée par cette
-simple remarque. Une fois de plus, elle s’étonna de la béatitude où
-vivait sa mère. En voilà une qui pourtant n’avait guère son mari!
-Ses travaux d’architecte l’appelaient sans cesse au dehors, sur les
-chantiers, chez ses clients. Et même quand ils étaient ensemble,
-ne gardait-il pas l’habitude de coqueter, de lancer sa manchette
-à l’assaut dans toutes les directions? Cependant elle paraissait
-heureuse. Et M^{me} Turquois? Son cas était encore plus extraordinaire.
-Son «homme» disparaissait des mois entiers, s’affichait avec d’autres
-femmes. Pourtant elle lui restait passionnément attachée.
-
-Comment pouvaient-elles se satisfaire de ces bribes d’affection qu’on
-leur jetait au passage, quand elle-même, qui ne quittait pas son mari,
-qui l’aimait, qui en était aimée, restait obscurément mécontente?
-Était-elle donc une petite créature insatiable, une façon de monstre?
-Et elle s’en effarait.
-
-Mais à quoi bon appréhender l’avenir, puisqu’il ne se réalise jamais
-comme on l’imagine? Il est rarement redoutable pour les raisons qui
-le font redouter. Dès la rentrée, la vie, dans le petit hôtel du
-Champ-de-Mars, prit, sous une influence nouvelle, une allure, une
-direction toutes différentes de celles que prévoyait Lucette.
-
-Après d’innombrables formalités, le Musée Suffren était enfin autorisé
-à entrer en possession des bijoux et des aquarelles dont Paul Duclos
-désirait le doter. Il fallut régler la disposition des vitrines
-et des tableaux, la mise en place des précieux objets, le libellé
-des inscriptions. Grosse affaire. Ce fut, tout octobre, entre le
-conservateur et le donateur, un continuel échange de vues. Et très
-vite, Chazelles devint un des familiers du logis.
-
-Jusqu’alors, Lucette et son mari ne profitaient pas de toutes les
-occasions de sorties que leur offraient leur fortune et leurs
-relations. Au fond, bien qu’il fût toujours prêt à suivre sa femme, à
-servir ses moindres caprices, Paul était surtout attaché à son foyer,
-au sanctuaire que divinisait sa Lucette. Et elle-même se sentait trop
-médiocrement attirée au dehors pour chercher à l’entraîner. Mais
-Chazelles changea tout cela.
-
-Sa situation actuelle et les camaraderies qu’il avait gardées dans la
-politique et la littérature lui ouvraient toutes les portes. Ses poches
-étaient toujours gonflées de cartes d’exposition et de coupons de loge.
-Avec lui, on entrait partout. Très averti, très friand, très expert,
-c’était le guide rêvé, le guide qui aime ce qu’il montre.
-
-Il eut vite fait de stimuler la curiosité de ses nouveaux amis. Il
-avait des «C’est à voir», des «Il faut avoir entendu ça» péremptoires,
-sans réplique. Et on allait voir, on allait entendre. La pièce légère
-et la grave audition, la fine chanson de Montmartre et la grosse séance
-de la Chambre, les petits Salons et les grandes Premières, tout ce qui
-éclate et mousse à la surface de Paris.
-
-Lucette s’amusait. Voilà sans doute ce qui lui manquait: une vie plus
-animée, plus pailletée, à tout prendre plus intéressante. Elle devenait
-infatigable. Et Paul suivait la course, ravi, puisqu’elle y prenait
-plaisir.
-
-Afin de remercier Chazelles de ses complaisances, ils le retenaient
-à dîner, à souper dans les restaurants où la mode avait décidé qu’on
-mangeait le mieux, cette année-là. Et c’était plaisir de voir ce
-gourmet délicat estimer le velouté d’une sauce, la fraîcheur des
-huîtres, le bouquet d’un vin. «Émouvant ...» prononçait-il gravement
-en élevant son verre.
-
-Il plaisait par sa manière avenante, énergique, de pressurer ainsi les
-choses, d’en extraire le suc et le parfum, la sève et la moelle. Il
-prenait sur Lucette une influence qui grandissait chaque jour. Elle ne
-s’en dissimulait pas les progrès, mais un moment vint où elle n’osa
-plus les avouer. Parfois, seule avec son mari, elle arrêtait sur ses
-lèvres la phrase qu’elle avait déjà prononcée mentalement: «Il faudra
-que je demande à Chazelles ...»
-
-Elle ne s’en effarouchait pas. Car il se tenait dans les bornes d’une
-camaraderie tendre. Jamais de ces compliments qui gênent, de ces
-frôlements qui insistent. Rien qui rappelât même la phrase ambiguë
-qu’il avait risquée au sortir du Musée Suffren, l’été précédent.
-
-Cette réserve en arrivait même à l’intriguer. Elle souhaitait de le
-mieux connaître. A en juger sur de rapides aperçus, comme cette visite
-au Musée, ou la journée d’Issy, vingt autres occasions semblables en
-deux mois de sorties ensemble, il devait avoir sur toute la vie, en
-tous sens, des opinions, des idées à lui. Elle aurait voulu pouvoir le
-consulter à loisir.
-
-Et voilà qu’un soir de théâtre, pendant un entr’acte, sur le bord de
-la loge—son mari au fond—Chazelles, cessant un moment de lorgner la
-salle à travers sa jumelle, dit en souriant, à mi-voix:
-
-—Vous ne trouvez pas irritant, à la fin, de ne pouvoir jamais échanger
-que vingt mots qu’on serre entre ses dents? Une amitié comme la nôtre a
-besoin, de temps en temps, de s’exprimer un peu en liberté.
-
-Elle s’affola. Pourtant, il n’avait fait qu’aller au devant de son
-secret désir. L’avait-il donc deviné? Que voulait-il? Un tête-à-tête?
-Où? Elle répondit des mots vagues, balbutiés, dans le brouhaha de la
-fin de l’entr’acte.
-
-Mais longtemps, dans la nuit, elle essaya de saisir l’intention cachée
-sous les mots. Le lendemain, en s’éveillant, ce fut d’abord de cette
-énigme qu’elle reprit conscience. Il l’aimait donc? Quel imprévu tombé
-dans sa vie ... Ah! maintenant, l’alerte battait la charge. Ce n’était
-plus le frêle grelot qui tinte, mais la sonnerie drue, qui ne cessait
-pas, le signal, attirant et troublant, qui annonce quelque chose qu’on
-ne voit pas encore.
-
- * * * * *
-
-Dans le prolongement de la rue Guersant, au delà des fortifications,
-entre le Neuilly habité toute l’année et la cité ouvrière de Levallois,
-s’ouvre un éventail de larges avenues bordées de villas closes
-l’hiver, et blotties au fond de jardins. C’est au long de leurs grilles
-désertes que Lucette, cédant aux instances de Chazelles, se laissa
-entraîner vers cinq heures d’un soir hâtif de décembre.
-
-Le voisinage de la maison de ses parents, où elle s’était arrêtée
-un instant, avait guidé son choix. Même reconnue dans l’ombre, elle
-saurait expliquer sa présence dans ce quartier.
-
-Chazelles la rejoignit après la sortie de Paris. Il la remercia dans
-sa manière chaude et sobre. Puis il marchèrent côte à côte, sans qu’il
-tentât de lui prendre le bras. Et leur causerie était dégagée comme
-leur attitude. Tout juste un peu plus d’aise, d’expansion et d’intimité
-que dans un salon.
-
-Ils étaient presque seuls. A peine, de temps à autre, croisaient-ils un
-passant pressé. A un moment, cependant, ils tombèrent sur une maison de
-santé, dont toutes les fenêtres étaient éclairées et devant laquelle
-stationnait une file d’autos et de voitures. Puis ils retrouvèrent la
-solitude.
-
-Ils s’intéressaient au site, à mesure que leurs yeux s’accoutumaient à
-l’ombre. Ils s’arrêtaient devant les grilles, cherchant à distinguer
-les façades à travers les jardins dénudés. Leurs volets clos leur
-prêtaient un air tragique et romanesque de maisons de crime ou d’amour.
-Chazelles les marquait d’un mot. Il voulut reconnaître une villa
-italienne, dont le faîte était fleuronné d’une terrasse. Un cottage
-anglais, dont les murs blancs étaient barrés de poutres apparentes,
-sous de hauts toits de chaume. Un Trianon deviné dans un parc du plus
-pur dix-huitième siècle. Et Lucette trouvait un attrait de mystère et
-d’inconnu à ce voyage de découverte, dans la nuit.
-
-Ils le reprirent quelques jours plus tard, mais cette fois le
-poussèrent plus loin, jusqu’à la Seine. Là, brillait une énorme
-usine toute en vitrages, un palais de verre illuminé dans la nuit,
-bourdonnant d’un bruit de machines, puissant et grave comme un
-grondement d’orgue. Des échappements de vapeur haletaient au ras des
-toits.
-
-Sur le quai, l’obscurité semblait plus profonde, en contraste
-avec ces verrières flamboyantes. Des ouvriers, qui sortaient des
-ateliers proches, passaient en groupes noirs et silencieux. En face,
-s’allongeait une île basse, où des lumières rares clignotaient aux
-fenêtres des guinguettes, entre les arbres nus. Au loin, sur le pont
-d’Asnières, les trains passaient en tonnerre et reflétaient dans l’eau
-sombre leur sillon en fusée.
-
-Et soudain, Lucette se sentit prise aux épaules, embrassée. D’instinct,
-dans un sursaut de surprise, elle détourna la tête. Des lèvres chaudes
-sous la rudesse de la moustache butinaient sa joue, cherchaient sa
-bouche, la trouvèrent. Alors, dans la félicité sourde d’être vaincue,
-elle s’entr’ouvrit au baiser gourmand, profond, nouveau, qui la
-pénétrait. Elle sombrait, lourde à mourir, à croire que la terre cédait
-sous elle. Et rien ne lui survivait que l’espoir de descendre encore
-plus avant, de s’engouffrer, de s’anéantir dans du bonheur inéprouvé.
-Elle attendait, elle attendait ... Mais Chazelles s’écarta. Un groupe
-d’ouvriers approchait.
-
-Et désormais, chaque fois que d’un mot, d’un signe, il lui demandait
-de la rejoindre là-bas, elle y courait, poussée par ce besoin enragé
-de s’enfoncer dans du mystère, dans de l’inconnu, dans de l’ombre, de
-toucher à elle ne savait quelle apothéose d’allégresse, comme elle
-avait découvert, au bout de sa course, le grand palais de féerie,
-éclatant dans la nuit, lumineux et sonore.
-
-Mais le but reculait devant elle. Au fond des baisers, elle ne trouvait
-pas l’oubli délicieux. Et elle rentrait brûlante, inapaisée.
-
-Elle rentrait ... Et son supplice commençait. Le tête-à-tête n’était
-plus qu’une torture. Encore grisée d’un reste de vertige, dans la
-clarté des lampes et parmi ses objets familiers, elle se demandait
-d’abord si c’était bien elle qui venait d’errer dans ce pays
-d’ombre et de donner ses lèvres à l’autre. Elle s’étonnait, avec
-une sorte d’orgueil malsain, qu’on pût ainsi cacher tout un pan de
-sa vie, dissimuler sa pensée sous son front. Puis Paul approchait.
-S’informait-il, toujours délicatement courtois et discret, de sa
-journée, de ses parents? Il lui fallait inventer, mentir. A peine
-pouvait-elle s’arracher les mots de la gorge. Ou bien, il la félicitait
-de sa belle mine, prenant pour les couleurs de la santé le feu
-qui lui brûlait encore les joues. Alors la honte, la pitié tendre
-l’envahissaient. Elle aurait voulu se jeter à genoux devant lui. Toutes
-ses attentions lui faisaient mal comme des reproches. Toutes ses
-caresses la déchiraient de remords.
-
-Et quand Chazelles était entre eux, sa présence ne faisait que lui
-rendre plus sensibles et plus odieux le mensonge, l’indigne comédie, la
-duperie.
-
-Malgré tout, avant tout, elle aimait son mari. Que cherchait-elle donc
-dans cette aventure? Pourquoi en courait-elle les risques? C’était
-absurde, insensé. Alors, elle décidait de briser net, de s’arrêter à
-temps sur la pente. Mais le lendemain, elle retournait, dans l’ombre,
-au palais de verre. Elle ne pouvait pas résister à la force qui
-l’attirait. Elle ne trouvait pas de point d’appui. Qui donc pourrait la
-retenir? A qui s’accrocher?
-
-Ah! Pourquoi Zonzon n’était-elle pas là? Comme sa sœur lui manquait
-... Si elle l’avait sentie toute proche, peut-être eût-elle trouvé,
-sous la menace du péril, le courage de s’ouvrir, de lui demander aide
-et secours. Hélas! Zonzon ne rentrait pas. Même, si son voyage eût
-duré les six mois convenus, son retour eut été imminent. Mais elle le
-retardait, de quinzaine en quinzaine. Ses lettres exubérantes s’en
-excusaient: «Tu comprends, ma chérie, l’occasion ne se retrouvera plus,
-plus jamais. En tout cas, j’aurai passé le bel âge ... Alors, je la
-fais durer, je l’allonge. Toi, tu ne peux pas savoir. C’est toujours
-vacances, pour vous deux ...» Si Zonzon avait su ... Parfois, Lucette
-était tentée de lui câbler: «Reviens». Mais elle n’osait pas.
-
-Qui prendre pour confidente? Maman ... Quelle folie! Un aveu spontané,
-d’une fille à sa mère, n’était pas possible. Il aurait fallu que M^{me}
-Savourette s’alarmât, fût déjà sur la voie de la vérité. Mais elle
-était si loin de la soupçonner, du fond de sa quiétude ...
-
-Une amie? Elle ne voyait assidûment que M^{me} Turquois. Et celle-là
-était trop absorbée par ses propres soucis. Chaque fois qu’elles
-se rencontraient, la malheureuse se répandait en larmes et en
-gémissements. Son mari, décidément aux mains de M^{me} Evenon; la
-délaissait plus que jamais. Même plus de ces retours où il savait se
-faire pardonner ses escapades. Ouvertement, il appartenait à l’autre.
-Et quand, pour la première fois de sa vie, elle avait risqué une
-plainte, il en avait pris prétexte pour claquer les portes, quitter le
-logis, s’installer à l’hôtel.
-
-Rongée, ravagée, M^{me} Turquois décidait un jour de divorcer, d’en
-finir avec une situation humiliante et fausse. Le lendemain, elle y
-renonçait, se résignait à l’attente, à l’éternelle attente de l’amante
-soumise. Et elle en venait à se féliciter de s’occuper encore de lui,
-d’entretenir et de vérifier les vêtements qu’elle lui faisait parvenir,
-comme si ce lien trivial les eût encore unis. Ah! Certes la malheureuse
-n’était guère en état de prêter un appui, de donner un conseil.
-
-Et les promenades du soir continuaient. Maintenant, ils exploraient,
-étendaient leur domaine. Ils s’enfonçaient dans des ruelles obscures
-et sinueuses, s’arrêtaient soudain devant des avenues éclairées,
-sillonnées de trams, ou devant ces rues vides, toutes blanches de
-globes électriques, qui découpent au cordeau la cité automobile de
-Levallois.
-
-Le sens de l’habitude est si puissant, qu’ils saluaient au passage,
-d’un regard amical, des points de repère devenus familiers: un portail
-dont l’auvent rustique abritait deux gros lampadaires; une petite
-fenêtre toujours éclairée, aux vitres revêtues de photos sur verre;
-un sinistre débit du bord de l’eau, dont le comptoir était fait d’une
-barque renversée.
-
-Et Lucette s’extasiait. Elle prêtait du charme, de la poésie, de
-la beauté aux moindres recoins du décor, dans son furieux besoin
-d’ennoblir et d’exalter l’aventure. Car elle voulait s’absoudre au
-nom de l’amour, du plus grand amour. Elle croyait aimer son mari. Elle
-se trompait. Elle aimait Chazelles. Comment expliquer autrement cette
-force irrésistible qui, l’éloignant de l’un, la poussait vers l’autre?
-Elle aimait Chazelles. De même qu’il avait prononcé, les mots qu’on
-espère, il était celui qu’on attend.
-
-Un jour de janvier qu’ils avaient rendez-vous à la porte Guersant,
-la neige s’abattit en tempête dès le matin, fondit l’après-midi et
-transforma la ville en un cloaque de boue glacée. Lucette pensa que
-Chazelles renoncerait à la promenade. Cependant, comme elle avait passé
-la fin de la journée près de sa mère, elle parcourut à pied la courte
-distance qui la séparait de la poterne.
-
-Tout en suivant le petit sentier que les pas avaient à peu près déblayé
-au milieu du trottoir étroit, elle s’étonnait et se dépitait de n’être
-pas plus affectée par la perspective de ce contre-temps, d’en éprouver
-autant d’espoir que de crainte.
-
-Il en était ainsi chaque fois qu’elle attendait Chazelles, chaque
-fois qu’il arrivait en retard de quelques minutes au rendez-vous.
-Tant mieux, s’il ne venait pas. Ce serait un signe du sort. Elle s’en
-autoriserait pour ne plus venir à son tour. C’en serait fini. Puis,
-apercevant de loin sa robuste carrure, sa cape de feutre et son long
-manteau noir, elle s’avouait que le voyage dans l’ombre lui eût manqué,
-qu’elle en subissait toujours le trouble attrait. Et elle déplorait
-d’être ainsi partagée. Elle aurait voulu se jeter au gouffre d’un élan,
-d’une ardeur.
-
-Personne à la porte Guersant. Elle ne s’était pas trompée. Il ne
-viendrait pas ... Et comme elle s’apprêtait à revenir sur ses pas, un
-taxi, dont les pneus labouraient la neige fondante, vint ranger le
-trottoir devant elle. Chazelles entr’ouvrit la portière. Il retint la
-main de Lucette:
-
-—Vous ne pouvez pas rester dans cette boue. Venez. Venez.
-
-Elle commença:
-
-—Mais ...
-
-Il l’attira sans l’entendre. Et quand il eut refermé sur elle, le
-chauffeur partit sans demander d’adresse.
-
-Elle s’écria:
-
-—Où allons-nous?
-
-Il répondit gaîment:
-
-—Au Musée. Nous y serons toujours mieux qu’ici. Nous recommencerons la
-visite de cet été. Nous ferons un pèlerinage à Watteau ...
-
-En effet, ils traversèrent à nouveau les salles vides et sonores, au
-parquet luisant, sous le regard des figures de cire figées dans la
-lumière crue de leurs loggias. En effet, ils s’arrêtèrent un instant
-devant l’exquise vision de _L’Embarquement pour Cythère_. Seulement,
-Chazelles ouvrit la petite porte qui, par un escalier intérieur,
-donnait accès à ses appartements. Et, de la parole et du geste, il
-l’attira.
-
-Cela, elle l’avait prévu, dès qu’elle avait su où les emmenait la
-voiture. Là même, tandis que la crainte d’être reconnue la rejetait
-au coin le plus obscur et l’éloignait de son compagnon, elle avait
-prévu qu’il chercherait à l’entraîner, et qu’elle céderait, qu’elle
-ne trouverait pas en elle la force de résister; que la voix mauvaise,
-sortie du plus secret de son être, s’élèverait plus impérieuse que
-jamais, étoufferait tous les appels de sa raison.
-
-Tout cela, elle se l’était dit. Et elle se le répétait dans
-l’étourdissement de la course parmi les figures de cire, dans
-l’escalier obscur et tournant, dans l’étreinte plus pressante de
-son guide. Elle entendait à peine les paroles qu’il lui murmurait
-à l’oreille, ses explications rassurantes: ils étaient seuls, son
-domestique absent; il voulait seulement lui faire visiter son logis ...
-
-Ah! que lui importait toutes ces petites ruses, et tous ces biais et
-ces hypocrisies ... Il lui fallait toucher le but, toucher le fond.
-Elle aurait au moins le courage et la franchise de s’obéir. Et, dans
-un retournement de sa nature, un total abandon de sa réserve qui
-trahissaient bien son impatience et sa tension, avec la crâne audace du
-plongeur qui sème en deux temps ses vêtements sur la rive, elle se jeta
-au bonheur.
-
- * * * * *
-
-Mais le plongeur, dès qu’il a touché le fond, remonte, d’un coup de
-talon, vers la lumière, vers le ciel. S’il risque chaque fois sa vie,
-il goûte en retour cette joie de résurrection. Au plus creux de la
-chute, il trouve l’essor.
-
-Et Lucette ne trouva pas l’essor. Elle l’appelait pourtant, de tous ses
-nerfs tendus, de tout elle-même. Les yeux rouverts, elle ne mesurait
-que la hauteur dont elle était tombée. Elle restait au fond de l’abîme,
-perdue.
-
-Cette mélancolie qui l’avait effleurée au lendemain de son mariage,—et
-que la mystérieuse association des souvenirs liait pour elle aux
-aboiements de la meute, aux hurlements de la sirène,—l’enveloppait
-maintenant, lourde, écrasante, aggravée du poids de la faute inutile.
-
-«Ce n’est que cela ...» Elle ne le pensait plus dans l’ignorance et
-le trouble de l’initiation toute fraîche. Mais dans la déception
-consciente de la femme qui a cru se dépasser, d’un élan coupable, et
-qui retombe aux mêmes bornes.
-
-Pourtant elle accepta d’autres rendez-vous. Elle refit le pèlerinage
-à Watteau, reprit le petit escalier obscur et tournant. Elle ne
-renonçait pas à l’espoir d’oublier sa faute dans le plus grand bonheur.
-Elle s’acharnait à sa poursuite passionnée, voulant trouver, dans sa
-frénésie même, la preuve qu’elle aimait.
-
-Elle refusait de se laisser arrêter par ces mesquines entraves qui
-avilissaient pourtant leurs rencontres: ce souci, nouveau pour elle,
-d’éviter la maternité, ces habitudes minutieuses et exigeantes de son
-amant ... Ah! Il était joli, le coup d’aile ... Pouah!
-
-Et cependant, elle le sentait bien: si elle avait aimé, rien ne l’eût
-sali. Au moins, ces promenades presque innocentes, dans l’ombre, lui
-eussent laissé un souvenir charmé. Tandis qu’elle évitait même de
-passer à Neuilly, de revoir au plein jour les étapes du voyage. Et,
-par moments, elle en venait à souhaiter qu’un incendie rasât cette
-banlieue, qu’il n’en restât plus de trace.
-
-Non, elle n’avait pas l’excuse d’aimer. Ni même l’excuse d’être aimée.
-Elle se rendait compte qu’il avait profité de l’occasion offerte,
-qu’il avait étendu vers elle une main d’amateur et de dilettante,
-qu’il l’avait prise, aspirée comme sa cigarette, une pauvre chose qui
-brasillait sans flamme, et dont il ne restait qu’un peu de cendre et de
-fumée.
-
-Ah! Ils étaient loin de la passion, de la vraie passion en rafale,
-devant qui tout se courbe et s’incline ... La passion d’une M^{me}
-Turquois qui, un jour, tombant frémissante chez Lucette, annonçait
-ensemble la grave maladie de son petit garçon—une inquiétante
-scarlatine—et le retour de son mari.
-
-Il était accouru aux premiers symptômes du mal. Et, implorant du
-médecin un miracle, prêt à supplier à mains jointes—lui, le jovial
-sceptique—une intervention divine, il n’était plus, au chevet du
-petit malade, qu’un pauvre être affolé, en suspens, sans direction,
-déboulonné, pour qui les aventures ne comptaient plus, n’existaient
-plus, et qui n’ouvrait même pas les lettres de M^{me} Evenon. Et le
-tragique, dans le récit de cette femme, c’est qu’on la sentait à la
-fois déchirée par la crainte de perdre son enfant et si heureuse de
-retrouver son mari ... Sous son angoisse de mère, perçait sa joie
-d’épouse, d’amante.
-
-Lucette l’envia presque. Au moins, celle-là savait ce qu’elle voulait.
-Tandis qu’en elle, quel affreux désarroi ... Naguère, au temps de ses
-promenades dans Neuilly, elle souffrait de toutes les attentions, de
-toutes les ferveurs de son mari. Elle croyait qu’il n’était pas de
-plus cruel petit supplice. Quelle erreur! Maintenant qu’elle s’était
-donnée toute, la torture devenait cent fois pire. Chaque fois que
-Paul s’approchait pour l’embrasser, la prendre, elle était tentée
-de reculer, de se refuser, parce qu’elle se jugeait indigne de ses
-caresses, parce qu’elle se révoltait à la pensée du partage. Et elle
-était arrêtée dans sa retraite autant par la crainte d’éveiller les
-soupçons de son mari que par un grand besoin de tendresse humiliée.
-Mais quelle malpropreté, quelle profanation! Elle se faisait horreur.
-
-Un soir qu’elle était en voiture avec Chazelles,—car elle
-s’enhardissait à parcourir ainsi la ville, par un maladif désir de
-provoquer le danger, de corser l’aventure,—elle vit Paul ... Il
-cheminait doucement au long du trottoir. Il lisait un journal, à la
-lueur des réverbères et des devantures. Et si confiant, si loin de
-soupçonner qu’elle le frôlait presque aux côtés de son amant ...
-D’abord, elle eut peur, la peur instinctive d’être surprise. Mais
-surtout un attendrissement infini la bouleversa, fait de remords, de
-pitié, d’attachement. Là, plus peut-être encore qu’aux bras de l’autre,
-elle prit conscience de le tromper, de le trahir. Elle fut tentée
-d’ouvrir la portière, de s’élancer, de le rejoindre, de lui demander
-pardon, en pleine rue, à genoux. Et dans ce moment, elle n’éprouvait
-pour son amant que de la haine, cette haine où l’on confond le complice
-et la faute. Mais la voiture était passée ...
-
-La vie, de ce soir-là, lui devint intolérable. Elle ne parvenait pas
-à se détacher complètement de Chazelles, à résister à toutes ses
-sollicitations pourtant attiédies. Elle s’acharnait à faire jaillir
-l’étincelle. Il lui en coûtait trop de reconnaître décidément qu’elle
-n’avait obéi qu’à de la curiosité, à du vice. Ce n’était pas vrai! Elle
-n’était pas vicieuse! D’ailleurs, eût-elle achevé de rompre, le passé
-n’en subsistait pas moins. Et, en même temps, le mensonge lui pesait
-tellement que parfois elle ouvrait la bouche pour tout avouer à son
-mari. Oui, avouer, au risque des pires cataclysmes, avouer pour sortir
-du bourbier, pour en finir ...
-
-Puis, par un télégramme, Zonzon annonça ferme son retour pour le milieu
-de Mars, dans une huitaine. Trop tard, hélas! Trop tard pour la sauver.
-Et, au contraire, Lucette ne voyait plus en sa sœur qu’un juge trop
-clairvoyant qui saurait lui arracher la vérité, sans pouvoir l’absoudre.
-
-Elle se débattait ainsi, dans une angoisse croissante, quand M^{me}
-Turquois lui annonça la convalescence de son petit garçon et son départ
-pour Brûlon, où le changement d’air achèverait de le rétablir. Son mari
-les accompagnerait. Alors, d’une impulsion:
-
-—J’irai aux Barres, dit Lucette. Je vous aiderai. Je vous tiendrai
-compagnie quand M. Turquois devra s’absenter. Quand partez-vous?
-
-—Demain.
-
-—Nous ferons route ensemble.
-
-Elle sautait sur l’occasion, sans songer plus loin. Échapper à
-Chazelles et à son mari, à la faute et au remords, retarder du même
-coup le premier regard de Zonzon. Et là-bas, dans la retraite, dans la
-solitude, prendre une résolution. Mais, avant tout, s’enfuir ...
-
-
-
-
-VI
-
-
-Ce que Lucette allait être surprise et contente ... Une idée de
-Zonzon, de tomber chez sa sœur, sans prévenir, au saut du train. On ne
-l’attendait que le lendemain. En empruntant la ligne de paquebot qui
-touche à Cherbourg, elle avait pu gagner un jour sur son horaire.
-
-Dès la gare, après une nuit de chemin de fer, sans passer chez
-elle, sans se débarrasser même de la suie du wagon, encore roulée
-dans son cache-poussière, elle piquait droit sur le petit hôtel du
-Champ-de-Mars, dans la hâte de revoir Lucette et aussi d’oublier, près
-de sa meilleure amie, la fin du beau voyage, ces huit mois de grand
-jour et de liberté ...
-
-—Madame est là?
-
-Le domestique, bienveillant mais fermé, lui répondit:
-
-—Madame n’est pas à Paris. Mais Monsieur est ici. Si Mademoiselle
-désire que je prévienne Monsieur.
-
-Lucette partie, sans son mari? Qu’est-ce que ça signifiait?
-
-—Je crois bien que je désire!...
-
-Elle suivit le valet de chambre jusqu’au cabinet de travail, où, dans
-la pleine lumière, Paul écrivait derrière des piles amoncelées de gros
-livres fleurant bon l’impression toute fraîche, le fameux ouvrage sur
-la Troade. Il se leva, courut à elle. Mais sous les mots de bienvenue,
-de surprise, et de fête, dans sa poignée de main trop nerveuse,
-perçaient sa gêne et sa préoccupation.
-
-—Qu’est-ce qu’on m’a dit: Lucette n’est pas là? Où est-elle?
-
-Il s’assit derrière son bureau, comme s’il eût voulu retrancher son
-trouble derrière ses livres. Et la voix mal assurée:
-
-—Lucette est partie pour les Barres, depuis cinq jours.
-
-Zonzon s’était laissée tomber dans le fauteuil qu’il lui avait avancé:
-
-—Aux Barres, en mars?
-
-—Oui, le petit garçon de M^{me} Turquois a eu cet hiver une fièvre
-scarlatine très violente. Peut-être Lucette vous l’a-t-elle écrit. Dès
-que l’enfant a été transportable, sa mère l’a emmené à Brûlon, pour
-le changer d’air, hâter la convalescence. Lucette a exprimé le désir
-d’assister son amie, au moins pour quelques jours. Elle a confié Paule
-à sa grand-mère Savourette ...
-
-Vraiment alarmée, Zonzon l’interrompit.
-
-Elle aimait trop Lucette pour s’arrêter à de vains scrupules de
-discrétion. Elle voulait la vérité:
-
-—Voyons, voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire-là? Ça ne
-tient pas debout.
-
-Paul se pencha vers elle. Ses traits ne cachaient plus son inquiétude:
-
-—Écoutez, Suzanne (Il s’obstinait à ne pas l’appeler Zonzon, malgré
-ses reproches). Je ne veux pas feindre avec vous. Au surplus, j’étais
-résolu à me confier à vous. Et seule votre arrivée imprévue m’a pris
-de court. Les choses se sont bien passées comme je viens de vous le
-dire. Lucette ne m’a pas donné d’autres raisons de son départ. Mais je
-sens, je suis sûr qu’il y en a d’autres. Je veux les découvrir. Et je
-comptais vous demander de m’y aider. Ah! La pensée qu’il y a entre
-nous quelque chose de caché, nous qui vivions si confiants, si unis,
-cette pensée-là—surtout maintenant que je l’exprime, que je la précise
-dans des mots—me bouleverse à un point que vous ne pouvez pas imaginer.
-
-—Enfin, demanda Zonzon, elle est partie à la suite d’un incident
-quelconque? Vous lui avez offert de l’accompagner, naturellement?
-
-—Oui. Dès qu’elle m’a fait connaître son intention—tenez, c’était
-un soir, après dîner, dans ce bureau—je lui ai tout de suite proposé
-de la suivre. Elle a aussitôt cherché à m’en détourner. Mon livre,
-disait-elle, allait paraître. Ma présence à Paris était nécessaire.
-Elle partait en garde-malade. C’était son rôle et non le mien ... J’ai
-insisté. Alors, elle m’a avoué que nous étions beaucoup sortis, que
-l’hiver l’avait fatiguée, qu’elle avait besoin de faire une retraite,
-une cure de repos. Bref, elle m’a supplié de la laisser partir seule
-... De mon côté, je résistais. Cela a été notre premier froissement,
-notre premier assaut. Et puis, j’ai fini par céder ... Que voulez-vous?
-Je crois avoir quelque énergie, mais j’ai toujours plié devant elle,
-tant il m’était doux de lui faire plaisir. Cette fois encore, j’ai
-reculé, j’ai rompu. Mais non sans surprise, sans révolte, ni sans
-chagrin ...
-
-Zonzon ne savait que penser.
-
-—Elle n’avait pas un malaise quelconque? Elle n’était pas dans une
-mauvaise disposition? Avec les femmes, est-ce qu’on peut jamais savoir
-jusqu’où le corps réagit sur l’esprit?...
-
-Il répondit, en homme qui a ressassé ses inquiétudes:
-
-—A peu près depuis votre départ, son humeur a changé. Elle est devenue
-inégale, instable. Voyez-vous, il me semble que rien ne m’échappe,
-sinon de sa pensée, au moins de son apparence, tellement je vis pour
-elle, les yeux sur elle. Eh bien, cet été elle m’a paru lasse et
-triste, par périodes. Elle perdait cet entrain contenu, vous savez, où
-se mêlent si joliment sa réserve et son ardeur. Je l’ai interrogée,
-je lui ai offert de choisir des distractions. Elle m’a juré qu’elle
-n’avait rien, qu’elle n’avait besoin de rien. J’ai attribué son
-malaise à la saison. Nous sommes rentrés à Paris. Notre hiver a été en
-effet assez animé, assez épars. L’agitation, le mouvement semblaient
-plaire à Lucette et je me gardais bien de l’enrayer. Elle était
-gaie, d’une gaîté un peu nerveuse, à éclats. Puis, peu à peu, elle
-s’est assombrie de nouveau, plus mystérieuse que jamais. Tour à tour
-elle avait des élans, des retraites, de ces imperceptibles, de ces
-abominables retraites où il semble que la peau se contracte sous la
-main qui l’effleure ... Jusqu’au jour où elle a saisi cette occasion de
-s’enfuir, oui, de s’enfuir ...
-
-Il se leva, fit quelques pas, les regards au tapis. Puis s’arrêtant
-devant Zonzon:
-
-—Je vous en prie, Suzanne, rendez-moi un grand service. Voyez-la.
-Confessez-la. Vous vous aimez, toutes les deux. Vous la connaissez.
-Vous avez une forte influence sur elle. Moi, je n’ose plus
-l’interroger. J’ai peur de la froisser, de la refermer. Ah! Tenez,
-pendant ces cinq jours, la tentation m’a souvent pris de sauter seul
-dans mon auto, de bondir d’un trait jusqu’aux Barres, de lui crier:
-«Qu’est-ce que tu as?» Et puis je renonçais. D’abord, j’ai promis de
-la laisser seule. Ensuite, à quoi bon? Avant même qu’elle ne fronce le
-sourcil, qu’elle ne laisse échapper un signe d’ennui, je tremble que
-mon insistance ne l’excède. Et si au contraire elle me répond d’un mot
-de tendresse, alors je sens mon cœur se fondre et je n’ai plus envie
-que de la remercier, de lui rendre grâces, tout bas. Je ne peux pas
-parler devant elle. Je ne peux pas. Ah! On ne parle jamais assez ...
-
-De nouveau il avait repris sa marche à travers le cabinet de travail.
-Et la noblesse de cette pièce, sa solennité de chapelle, son
-recueillement de sanctuaire, accusaient encore l’agitation, la misère
-de ce malheureux.
-
-—Si vous saviez ce que j’endure. Parfois, il me semble qu’elle s’est
-éloignée de toutes façons, de cœur, de pensée comme de fait. Non,
-non, c’est impossible. Ce serait trop cruel. Et trop injuste. A tout
-instant, je m’interroge: «Qu’est-ce que j’ai fait?» ou: «Qu’est-ce que
-je n’ai pas fait?» Je creuse, je creuse, et il y a maintenant en moi
-comme un trou noir sans fond, à donner le vertige ... Ah! Je comprends
-que ceux qui vont mourir trouvent la vie si passionnément bonne. On
-ne sent combien on aime un être que quand on est menacé de le perdre.
-Tout me manque d’elle. Son visage, sa silhouette, ses gestes, sa voix,
-son parfum et mille petits détails qui faisaient mes délices, une
-inflexion, une expression, un pli de paupière, un coin de lèvre, la
-courbe de ses cheveux ... est-ce que je sais, moi ... Enfin, je ne suis
-plus qu’une loque, un vêtement vide et jeté sur un siège.
-
-Il posa sa main brûlante sur l’épaule de Zonzon:
-
-—Suzanne, il faut que vous me la rendiez, que vous me rendiez la vie.
-Je remets notre sort dans vos mains. J’aime, j’admire votre force,
-votre santé morale. Si parfois, secrètement, votre belle audace m’a
-effarouché, la faute en est à l’éducation que j’ai reçue. Mais j’ai une
-confiance absolue en vous, en votre jugement. De vous, je suis prêt à
-tout entendre, à tout croire.
-
-Elle se leva, lui tendit la main:
-
-—Je ferai ce que je pourrai. Je partirai cet après-midi.
-
-Tout en l’accompagnant jusqu’à la rue, il s’excusait de lui imposer ce
-surcroît de fatigue, après une semaine de paquebot, une nuit de train.
-Elle plaisanta, pour lui donner confiance:
-
-—Au contraire. C’est très commode. Je suis déjà en costume de voyage.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Au fond, Zonzon était très alarmée. Et son inquiétude grandit pendant
-ces deux heures de wagon sous le ciel froid, parmi la campagne encore
-défeuillée, qui montrait la terre. Qui ne connaît, pour l’avoir éprouvé
-au moins une fois dans sa vie, ce supplice irritant de voyager sous
-l’oppression d’une énigme dont on attend la solution au but? Énervé
-de vaine impatience, on accueille et on repousse cent hypothèses, on
-esquisse des plans qu’on efface ensuite. Et l’on sent dans sa tête la
-pensée tourner à l’allure et au rythme des roues sur le rail.
-
-Puis, l’anxiété de Zonzon s’avivait encore d’un scrupule. Ce
-trouble—inconnu, mais évident—jeté dans le ménage de Lucette, ce
-trouble qu’elle souhaitait passionnément de découvrir et de guérir,
-qui sait si elle ne l’eût point évité par sa présence? Elle en aurait
-guetté les symptômes, chaque jour. Elle aurait veillé. Mais elle
-était partie, pour le beau voyage ... Est-elle donc vraie, cette loi
-d’équilibre qui veut que tout bonheur soit balancé par un malheur, de
-même que sur toute la terre, à chaque seconde, une naissance balance
-une mort?
-
-A Sens, elle prit une voiture à la gare, pour franchir les quatre
-kilomètres qui la séparaient de Brûlon. Elle n’avait pas voulu
-annoncer son arrivée, afin de ne pas mettre sa sœur en défense.
-
-Mais elle regretta sa tactique, au cri presque douloureux, devant le
-visage presque terrifié de Lucette, accourue à la grille au coup de
-cloche. Et tandis qu’elles se jetaient sans paroles aux bras l’une de
-l’autre, Zonzon décidait de temporiser. Elle n’obtiendrait rien en
-brusquant l’attaque.
-
-Lucette, la première, dénoua l’étreinte. Et très vite:
-
-—Mais tu ne devais rentrer que demain?... Comment as-tu su que j’étais
-ici?... Tu as vu Paul?
-
-Zonzon l’entraînait vers le château:
-
-—Mais oui, mais oui. Je te raconterai tout ça. Cristi, ce que j’ai eu
-froid, sur cette route ...
-
-La pleine chaleur du calorifère dès le vestibule, la montée claire
-du grand feu de bois dans la bibliothèque, le thé fumant parfumé de
-citron, eurent vite fait d’épanouir la voyageuse:
-
-—Ah! Ça va mieux.
-
-La première alerte et la première surprise passées, Lucette cherchait
-à se rassurer. Comment la présence d’un même être peut-elle inspirer à
-la fois tant de joie et de crainte? Ah! Certes, malgré l’appréhension
-de la rencontre, malgré le tumulte que soulevait en elle la seule vue
-de sa sœur, Lucette était bien heureuse de retrouver sa grande, sa
-vaillante ... Et, en même temps, elle redoutait la clairvoyance de
-Zonzon.
-
-La solitude et la méditation ne l’avaient pas apaisée. En elle, c’était
-le même trouble qu’au premier jour, la même terreur de l’avenir, le
-même besoin de fuir la faute et le remords, de se fuir. Ah! pouvoir
-cacher, enfouir sa honte jusqu’à l’oublier. Et elle se terrait au gîte
-comme une bête malade qui tremble d’être découverte.
-
-Et voilà que Zonzon la relançait. Elle en venait à maudire cet
-ascendant, ce pouvoir presque magnétique que l’aînée exerçait sur
-elle. Lucette sentait en éveil cette tendresse de mère, ce flair
-subtil d’amoureuse, ce regard de médecin. Des terreurs absurdes la
-traversaient. Zonzon allait peut-être la trouver changée, lire la
-vérité dans ses yeux, sur ses lèvres, à quelque empreinte nouvelle
-laissée sur son visage?
-
-Mais non, pourtant. Zonzon bavardait gaiement. Quand deux êtres
-chers reprennent contact après une longue absence, ils ne rentrent
-que lentement en possession l’un de l’autre. Une étrange pudeur les
-retient de se livrer trop vite, de se parler tout de suite cœur à
-cœur. Ils n’échangent d’abord que des propos neutres, en surface.
-Zonzon racontait des incidents du retour. On menait joyeuse vie sur le
-paquebot. La veille de l’arrivée, un peu trop émus de champagne et de
-cocktails des passagers n’avaient-ils pas erré en circuit le long des
-couloirs, à la recherche de leurs cabines, jurant qu’on avait changé
-les numéros des portes, ou retourné bout pour bout le navire?
-
-Une sonnerie de téléphone retentit, drue et longue. Lucette sursauta.
-Qui la demandait? Son mari, sans doute. Il l’appelait tous les jours.
-Un raffinement de supplice pour elle, ces courtes causeries. Elle
-craignait toujours de s’y trahir. Au moins, quand on répond par lettre,
-on réfléchit. Même, dans une conversation face à face, on prend des
-temps; la physionomie de l’interlocuteur avertit de ses intentions.
-Tandis que là, ce sont les voix toutes nues qui se croisent et se
-pressent, comme les épées dans un assaut. Justement, Paul n’avait pas
-téléphoné de la journée. Elle avait décroché l’écouteur de l’appareil
-posé sur la table:
-
-—Allo ... Qui est là?
-
-Les paroles claquèrent, toutes proches:
-
-«—C’est moi ... Lucien Chazelles.
-
-Il lui sembla qu’elle se rétrécissait, tout le sang reflué au cœur en
-un bloc lourd. Et Zonzon qui la regardait, qui attendait. D’instinct,
-Lucette serrait les récepteurs contre ses oreilles, comme pour empêcher
-les mots de se répandre dans la pièce. Et si elle coupait net la
-communication? Mais il était prudent de savoir ce qu’il voulait. Et
-puis, le geste intriguerait Zonzon. La receveuse insisterait, la
-rappellerait. Elle y renonça et, sur un ton qu’elle s’efforçait de
-rendre indifférent:
-
-—Ah! c’est vous ...
-
-Dès qu’il l’eut reconnue à la voix:
-
-«—Oui, votre mari m’a appris hier votre départ. Comment se fait-il que
-vous ne m’ayez pas averti? Que s’est-il passé? Rien de grave?
-
-—Je suis partie brusquement. Une amie à assister ... Un enfant malade
-...
-
-Mais les propos se chevauchaient. Avant qu’elle eût achevé, il reprit:
-
-«—Écoutez. Permettez-moi d’aller vous voir là-bas ...
-
-Elle répondit violemment:
-
-—Non, non. C’est impossible.
-
-Oh! avoir ces deux écouteurs rivés aux oreilles, la tête pleine à
-éclater de ce crépitement et, devant les yeux, ce témoin inoccupé,
-muet, espion malgré lui, qui, tout, naturellement, s’ingénie à
-comprendre l’entretien dont il n’entend que la moitié ... Chazelles
-continuait:
-
-«—Il faut absolument que je vous voie. On m’offre une trésorerie
-générale, à Draguignan. On demande une réponse urgente. Je tiens à
-m’entendre avec vous ...
-
-Elle répéta:
-
-—Non, non. Je ne veux pas.
-
-Il insistait:
-
-«—Mais si, voyons. J’ai tout combiné. Je prends le train demain
-matin. J’arrive à pied pour passer inaperçu. Fixez-moi un rendez-vous.
-
-Par quels mots, comment lui refuser? Ne lui avait-elle pas donné le
-droit de tout exiger d’elle? Il croyait sans doute à quelque caprice.
-Car il ajoutait, d’un ton riant mais décidé:
-
-«—Eh bien, si vous ne voulez pas, j’irai sonner à votre grille, et
-vous faire une visite ...
-
-A tout prix, il fallait l’empêcher de venir. Elle s’affola, perdit pied:
-
-—Je vous dis que c’est impossible. D’ailleurs, je ne suis pas seule.
-Ma sœur est ici ... près de moi.
-
-Puis, certaine de l’avoir arrêté, elle balbutia un bref au revoir et
-raccrocha les récepteurs. Mais elle n’osait pas regarder sa sœur et
-s’attardait à sonner la fin de la communication.
-
-Alors, très simplement:
-
-—Qui est-ce? demanda Zonzon.
-
-Il fallait répondre. Elle n’eut pas le temps d’inventer.
-
-—Lucien Chazelles.
-
-Et, en prononçant ce nom, elle se sentit rougir, rougir, envahie
-d’une onde de sang qui lui brûlait les pommettes, le tour des yeux,
-le front, une poussée d’autant plus violente qu’elle s’efforçait plus
-d’en refréner l’élan. Et, à travers cette brume rouge où elle aurait
-voulu disparaître, s’anéantir, elle entendit encore la voix maintenant
-soupçonneuse:
-
-—Et il voulait venir te voir ici, te croyant seule?
-
-Mais avant d’avoir pu trouver une réponse, elle se sentit happée par
-deux bras impérieux et tendres, pressée, blottie contre une chaude
-poitrine. Et la voix de Zonzon, ferme et douce comme l’étreinte:
-
-—Alors, c’est ton amant?... Allons, ne te cabre pas. Ah! Ce n’est pas
-le moment de se dérober, de jouer à cache-cache. Nous n’avons pas le
-temps aujourd’hui. Finies, ces manières-là. Il y va peut-être de ton
-sort, mon pauvre petit, de celui de ton mari, de ton enfant ... Je peux
-t’aider à voir en toi, à découvrir le mal, à le guérir. Tu n’as pas le
-droit de te taire. Parle, ma chérie, parle tout de suite.
-
-Zonzon l’entraîna vers un fauteuil, s’assit, la prit sur ses genoux, la
-berça:
-
-—Tu penses bien que je ne vais pas te gronder, te faire des sermons.
-Le passé, ce n’est pas intéressant, puisqu’on n’y peut rien. Quand on
-s’est trompé de route, ce qu’il faut savoir, c’est où on est, et où on
-va. Maintenant, raconte, bien sagement ...
-
-Et par une de ces déterminations soudaines qui nous semblent au rebours
-de notre caractère, qui parfois nous surprennent et nous emportent,
-brusquement Lucette se décida. Puisque sa sœur l’avait si vite
-devinée, à quoi bon s’épuiser en ruses et en mensonges? Il faudrait, en
-effet, bientôt prendre un parti, choisir une route. Autant se fier au
-bon guide, lucide et sûr.
-
-Alors, le front niché dans le cou de Zonzon, elle goûta l’amer
-réconfort de la confession. Elle dit la journée d’Issy, la visite au
-musée, l’attente sans but, l’espoir sans objet, l’inquiétude sans
-raison, l’hiver tout pailleté, enfin tous les degrés de la descente,
-jusqu’à la chute, puis la déception secrète, l’odieux des gestes de
-l’amour sans l’amour, l’horreur du mensonge croissant avec le dégoût,
-enfin le besoin et l’occasion de s’enfuir ...
-
-Zonzon l’avait à peine interrompue. Tout juste, de temps en temps,
-le «oui» attentif et réfléchi du docteur qui écoute son malade. Et
-Lucette avait vraiment l’impression d’être aux mains du médecin qui se
-renseigne, qui coordonne les indices, investit le mal, avant d’émettre
-un diagnostic.
-
-Même, lorsqu’elle acheva, lorsqu’elle se hasarda à relever la tête,
-elle crut voir aux yeux de sa sœur une lueur de divination, ce beau
-regard avivé auquel vient d’apparaître la vérité ...
-
-Mais Zonzon demanda simplement:
-
-—Et maintenant, que comptes-tu faire? Tu ne peux pas rester ici
-indéfiniment. Ton prétexte va s’user, cette convalescence du jeune
-Turquois. Il guérira, ce petit. Et surtout ton mari se lassera. Alors?
-
-Lucette s’étreignait les tempes, à deux mains:
-
-—Je ne sais pas ... Je te jure que je ne sais pas. J’ai saisi
-l’occasion, je suis partie, comme le voleur traqué saute dans la
-voiture qui passe, sans savoir où il va, pour échapper, pour fuir ...
-
-Elle se leva, s’accouda à la cheminée. Le crépuscule tombait. Les
-reflets du grand feu de bois dansaient sur le tapis.
-
-—Voyons, voyons, dit Zonzon. Tu n’as le choix qu’entre deux partis.
-Rentrer ou ne pas rentrer chez toi. Et encore. Si tu ne rentres pas,
-si, par exemple, tu retournes rue Guersant chez nos parents, ou chez
-moi—car je ne supposes pas que tu veuilles rejoindre ce Chazelles—ton
-mari te relancera. Il respecte tes caprices. Soit. Mais il y a des
-bornes. Il exigera des explications. C’est son droit. Qu’est-ce que tu
-lui répondras?
-
-—Eh bien, j’avouerai! s’écria Lucette. J’y serai forcée. Tant mieux!
-Il y a longtemps que j’y pense. Même si je rentrais à la maison, je ne
-pourrais pas vivre devant Paul avec ce perpétuel mensonge entre nous.
-Je le sais. J’ai essayé ... Ah! oui, c’est stupide, ces scrupules
-tardifs. Il aurait fallu les avoir avant, n’est-ce pas? Mais on n’est
-pas la même femme, avant et après. On ne sent l’étendue et le poids
-d’une faute que quand on l’a commise ...
-
-Et s’exaltant:
-
-—A quelque endroit que je me retrouve devant Paul, je ne veux plus; je
-ne peux plus me taire. Il sera mon juge. Il décidera. Il me chassera ou
-il me gardera. Mais au moins, j’aurai expié. Je n’aurai plus rien de
-caché pour lui. Oui, oui, je parlerai ...
-
-Mais Zonzon l’interrompit, toute jetée en avant d’un geste de prière et
-de commandement:
-
-—Ne fais pas ça, Lucette, ne fais pas ça!... Mon pauvre petit ... Mais
-songe donc. Il ne te comprendrait pas. Voilà le vrai point de vue.
-Les mobiles qui t’ont poussée, les suggestions auxquelles tu as obéi,
-il ne se les expliquerait pas. Il te jugerait d’après d’autres lois
-que celles qui t’ont menée. Les femmes ont des raisons que les hommes
-n’ont pas ... Et, fatalement, son arrêt serait injuste. Injuste en ses
-termes, injuste en ses conséquences ...
-
-—Cependant, s’il pardonnait? dit Lucette.
-
-—Mais le pardon lui-même porte à faux parce que l’homme ne sait
-pas ce qu’il pardonne à la femme! Et l’on ne pardonne bien que ce
-qu’on comprend bien. Encore une fois, les deux sexes ne parlent pas
-le même langage. Et cette mésentente, qui fausse le pardon, fausse
-aussi ses suites. Elle impose désormais à l’un et à l’autre des
-sentiments injustes, des tortures qu’ils n’ont pas méritées. Pour lui,
-l’orgueil blessé, l’amour flétri, la désillusion, l’amertume, le doute
-invincible. Pour elle, l’humiliation, le joug de l’indulgence. Pour
-tous deux, la piqûre continuelle des allusions que le hasard apporte,
-une vie en sursis, empoisonnée, gâchée ...
-
-—Ah! Zonzon, gémit Lucette.
-
-—Mais pourquoi courir le risque d’une telle existence, quand rien n’y
-contraint? Pourquoi aller au-devant d’un jugement vicié d’avance?
-
-—Ah! Je serais mal venue, dit Lucette, de parler aujourd’hui de
-droiture et de probité. Cependant il me semble ...
-
-Zonzon l’interrompit encore:
-
-—La probité n’est plus maintenant où tu la places. Elle n’est pas
-dans l’aveu. Vois-tu, il y a une loi qui nous régit inconsciemment:
-la loi du moindre effort. Eh bien, il y en a une autre qui doit nous
-régir consciemment: la loi du moindre tort. Au point où tu en es, le
-moindre tort que tu puisses faire à ton mari, c’est de le laisser dans
-l’ignorance. Il faut qu’il garde sa foi ...
-
-—Et moi mon remords ...
-
-—Tu ne penses qu’à toi! s’écria Zonzon. Vous êtes tous les mêmes.
-Ton remords s’apaisera. Je sais, moi, je sais comment et pourquoi tu
-l’oublieras. Tandis que si tu parlais, la foi de ton mari en toi serait
-à jamais ébranlée. Pense donc un peu à lui, que diable! Il t’adore.
-Il t’adore mal, mais il t’adore. Si tu l’avais vu comme je l’ai vu,
-affolé par cette absence où il ne voit cependant qu’un caprice ou un
-malaise. Il vit à peine, avec des sursauts, comme une lampe qui baisse.
-Rallume-la, bon sang! Ne la laisse pas s’éteindre. Ah! Non, Lucette,
-n’avoue pas. Ne fais pas ça. Ce serait la dernière faute, la vraie
-faute.
-
-Il faisait presque nuit. Seules, les lueurs changeantes du foyer les
-éclairaient toutes deux.
-
-—Alors, dit lentement Lucette, tu es d’avis que je rentre et que je me
-taise?
-
-—Eh parbleu! oui. Tout à l’heure, pendant que j’écoutais ton aventure,
-la vérité m’apparaissait lumineuse, transparente. Je lui voyais les
-dessous! Et elle me conduisait au point où je t’amène.
-
-Lucette, sombre, murmura:
-
-—Je ne pourrai jamais ...
-
-—Tu le pourras, dit fermement Zonzon. Mais réfléchis donc. Si tu
-parles, que te reste-t-il, quelle planche de salut, en dehors de la
-solution médiocre du replâtrage, du pardon? Le scandale, le divorce. Je
-n’y crois guère. Car ton mari t’aime trop pour le demander, l’accepter
-même. Mais admettons. Alors tu retombes sur le gros écueil qu’on n’a
-pas encore pu faire sauter. Le cas de l’enfant, le mioche écartelé ...
-Allons donc! Et pense encore aux autres, à nos parents, qui te croient
-heureuse, dans leur quiétude, à ce brave homme de Duclos, pour qui le
-bonheur de son fils est la raison de vivre ...
-
-—Je ne pourrai pas, répéta Lucette. Tu oublies justement que Paul est
-riche ... Si je me taisais, j’aurais l’air de vouloir garder tous les
-avantages de la fortune, au prix d’un mensonge.
-
-—Aux yeux de qui? Ni aux tiens ni aux miens, je pense. Et nous serons
-seules à le savoir. Alors?... Je te dis que tu pourras te taire sans
-t’avilir. Et pour une raison simple et qui dispense de toutes les
-autres, c’est que tu aimes ton mari ...
-
-—Ah! s’écria Lucette, d’une voix désespérée, est-ce qu’on peut
-prétendre aimer celui qu’on a trahi, dupé, volé?
-
-—Oui, Lucette, oui, on peut le prétendre. Parce que nous ne sommes
-pas des êtres simples, tout d’un bloc, tout d’une pièce. Voilà la
-grande erreur. Nous sommes bien plus complexes, bien plus divers que
-nous ne le croyons, qu’on veut nous le faire croire. Chacun de nous
-est comme un livre dont les feuillets ne se répètent pas. Nous-mêmes,
-nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous savons encore
-moins d’où vient le vent qui les fait tourner ... Tu l’aimes, Lucette.
-La preuve en est dans ton besoin de le prendre pour juge, de ne lui
-rien cacher, de recevoir de lui l’absolution ou le châtiment. Si tu
-ne l’aimais pas, tu n’aurais pas songé même à le fuir!... Il habite
-en toi. C’est son image seule qui te hante et t’agite. Il reste le
-maître de ta pensée. Le maître auquel tu as désobéi, soit. Mais sans
-doute parce qu’il n’a pas su se faire obéir. Ah! Lucette, les petites
-ficelles qui font danser la marionnette ne sont pas toujours faciles à
-démêler. Que de choses ne m’apparaissent qu’aujourd’hui!... Trop tard
-pour t’éviter l’embardée, ma pauvre chérie. Mais à temps, j’espère,
-pour te ramener dans la bonne ligne et t’y laisser en sécurité ...
-
-—Quelles choses? Que veux-tu dire, interrogea Lucette.
-
-—Rien, rien ... Mais aie confiance en moi, Laisse-toi guider, tu
-verras.
-
-La femme de chambre frappa, puis annonça M. et M^{me} Turquois. Lucette
-donna de la lumière.
-
-—C’est vrai, expliqua-t-elle. Turquois devait arriver cette
-après-midi. C’est pourquoi j’ai pu quitter sa femme plus tôt,
-aujourd’hui. Sans doute, ils s’arrêtent en passant.
-
-Et dans le brouhaha des propos d’accueil, Zonzon se félicita de
-l’arrivée du couple. Car, peut-être, dans son ardeur à vaincre, se
-fût-elle laissé entraîner, sinon à engager, du moins à démasquer ses
-réserves, sa plus forte raison d’espérer. Et cette raison-là, Lucette
-ne devait pas la connaître.
-
-Non, à aucun prix, elle ne devait connaître cette vérité secrète que
-son récit même avait fait jaillir aux yeux de Zonzon, le malentendu
-formidable soudain apparu, en pleine lumière, éblouissant.
-
-Ah! le jour où Lucette lui avait affirmé, avec de petits airs entendus,
-qu’elle était heureuse, «tout à fait heureuse» aux bras de son mari,
-Zonzon aurait dû se roidir contre cette maudite peur des mots qui la
-paralysait devant sa sœur, et insister, préciser et vider la question
-jusqu’au tréfonds ... Parbleu! Lucette était de bonne foi. Est-ce
-qu’une honnête femme doit être instruite en ces matières-là, et savoir
-jusqu’où doit aller son plaisir? Fi donc! De bonne foi, elle s’était
-trompée. Non, elle n’était pas tout à fait heureuse. Elle n’avait pas
-atteint le sommet aigu de la joie. Toute sa confession le criait.
-
-Presque classique, l’aventure. On croit céder à l’attrait de l’inconnu,
-du fruit défendu, du plus grand amour ... On cherche simplement le
-frisson qu’on n’a pas. Du premier pas jusqu’à la chute, Lucette,
-inquiète, inconsciente, n’avait fait qu’obéir à l’appel de ses sens.
-Comme tant d’autres, dans cette marche à l’amant, elle n’était guidée
-que par l’espoir confus du coup de bonheur qui lui manquait.
-
-Heureusement, elle était tombée sur Chazelles, un avide égoïste,
-préoccupé de lui, de lui seul. Là encore, pas d’erreur possible.
-L’ex-Madame Chazelles avait la confidence trop facile pour qu’on en
-ignorât. Et le naïf dégoût qu’elle avouait à qui voulait l’entendre,
-aussi bien à Zonzon qu’à M^{me} Savourette, suffisait à éclairer un
-esprit averti. Chazelles était de ceux qui se penchent uniquement sur
-leur plaisir, sans souci d’éveiller celui de leur compagne. Il l’avait
-dégustée comme un mets friand, une œuvre d’art. Est-ce qu’on pense au
-plaisir du plat qu’on mange, du tableau qu’on regarde?
-
-Heureusement. Car si Chazelles avait révélé Lucette à elle-même, il
-en eût fait sa chose. S’il avait fait jaillir en elle la source de
-délices, il lui serait devenu précieux comme la vie même. Il l’aurait
-rivée à lui. Tandis que, sans le savoir, elle s’était détachée parce
-qu’elle était déçue.
-
-Donc, le mal était réparable. Ni le mari ni l’amant n’avaient ouvert à
-Lucette la terre promise. Mais elle y pouvait encore pénétrer. Aux bras
-de Paul lui-même, parbleu! de Paul mieux avisé.
-
-Car il avait péché, lui, non par égoïsme, mais par ignorance. Un
-amoureux? Soit. Mais un amoureux qui ne sait pas l’amour. Il avait
-fallu, pour s’y tromper, les petits airs satisfaits de Lucette, ce
-néfaste malentendu ... Instruit de sa maladresse et des moyens de la
-réparer, il prendrait sur Lucette cet empire que toute son adoration
-trop chaste n’avait pas su lui gagner. Et quant à elle, satisfaite à
-son insu, pleinement contentée, elle n’irait plus chercher ailleurs ce
-qu’elle trouverait chez elle ... Ah! dame, la tâche était délicate,
-d’éclairer les trente ans de ce garçon. Mais l’enjeu valait qu’on
-risquât la partie.
-
-Moyen scabreux, certes. Mais moyen unique de remettre et surtout de
-maintenir Lucette dans la bonne ligne. Sans la vigoureuse impulsion du
-coup de bonheur, elle s’exposait à de nouveaux écarts. Si, de retour au
-foyer, son secret appétit n’était pas satisfait, si elle avait encore
-faim, elle serait reprise des mêmes défaillances. Et il se trouverait
-toujours un galant pour la soutenir à ce moment-là. Pas besoin de
-chercher loin. Est-ce qu’au premier signe de vertige, Turquois, par
-exemple, ne serait pas là pour la recevoir dans ses bras?
-
-Il suffisait de le regarder d’un peu près, en ce moment même, dilaté
-dans la chaleur du calorifère et la gaîté du feu, dans la lumière
-rousse des bulles électriques, l’air parfumé de thé et de citron, et
-surtout dans l’intimité de trois femmes ... Oh! un Turquois assagi par
-l’alerte, par ses angoisses au chevet du petit malade,—plus séduisant,
-peut-être, dans sa nouvelle manière attendrie et fondue,—mais dont se
-réveillaient, en détente, le flair et les convoitises d’amant.
-
-Celui-là guettait Lucette. Il l’avait déjà pressentie. Un jour, en
-riant, elle l’avait avoué à sa grande. Il attendait son heure. Eh
-bien, cette heure sonnerait. Oh! pas maintenant. Mais elle sonnerait,
-si Lucette, inapaisée, poussée par l’obscur et puissant instinct,
-continuait de chercher, faute d’avoir trouvé.
-
-Lorsque la femme ne se borne pas à un homme, c’est qu’elle n’a pas reçu
-de lui ce qu’elle en attendait inconsciemment. Peut-être un autre la
-comblera-t-il? Ce n’est pas celui-là? Un autre encore ... Et elle se
-lance alors dans cette poursuite exaspérée du bonheur qu’elle ignore
-et qu’elle veut, dans ces aventures où l’amour n’a plus de part, cette
-dégringolade de chute en chute, de mains en mains, où elle se détraque
-et s’amoindrit. Non, non, à tout prix, il fallait éviter un pareil sort
-à cette petite Lucette, si délicate, si sensible, si bien faite pour le
-bonheur unique. Il fallait que Paul connût le péril et sût y parer.
-
-Mais de ces clartés, de ces projets, Lucette devait tout ignorer.
-Car elle se refuserait sans doute à penser qu’elle n’avait attendu,
-recherché qu’un bonheur matériel. Comme tant d’autres, elle croyait
-rouvrir un idéal trop pur, trop romanesque, pour admettre qu’il prît
-racine dans sa chair. Comme tant d’autres, elle avait de l’amour une
-notion trop mystique pour concevoir qu’une jouissance physique en fût
-le sommet, la clef de voûte. Elle se cabrerait à l’idée que son sort
-dépendait de la satisfaction d’un besoin si grossier. Et aussi, avertie
-de l’existence d’une volupté précise, elle l’épierait et la goûterait
-moins, de l’avoir attendue. Il lui répugnerait de n’y voir que l’effet
-d’un peu d’attention, d’habileté, d’un tour de main. L’envers du décor
-lui dépoétiserait la pièce. Non. Il fallait que l’extase la surprît en
-coup de foudre, l’éblouît, lui apparût comme le signe divin de son
-salut ... la révélation.
-
-Si Zonzon, malgré sa promptitude de jugement et sa foi dans le succès,
-avait hésité devant l’audace de son projet, certaine rencontre matinale
-eût achevé de la décider à l’action.
-
-Sur les instances de sa sœur, elle avait ajourné son départ au
-lendemain, afin de prendre un peu de repos et de ne pas voyager deux
-nuits de suite. Pendant la soirée, répétant ses arguments, renouvelant
-ses assauts, elle avait enfin ébranlé Lucette. Elle la laissait à peu
-près disposée à reprendre la vie commune et à garder le silence, au
-moins à titre d’essai. Zonzon n’en demandait pas davantage.
-
-Levée tôt, elle parcourait le jardin encore dénudé. Et comme le hasard
-l’acheminait vers la grille, elle se heurta à M. Duclos ...
-
-Elle n’ignorait pas que, sans cesse en route, il passait souvent aux
-Barres, entre deux trains ou deux courses d’auto, afin d’y jeter le
-coup d’œil du maître. Cependant, cette apparition imprévue l’inquiéta.
-Était-ce une simple coïncidence qui le faisait tomber là pendant le
-séjour de Lucette? Il l’eut vite édifiée. Dès les bonjours échangés, il
-se campa, les pouces aux hanches, le ventre en bataille, les sourcils
-croisés:
-
-—Ah ça, qu’est-ce qui se passe ici? J’arrive d’Algérie—oui, le chemin
-de fer de l’Oued-Mia, une grosse affaire—et, hier soir, à Marseille,
-je trouve une lettre de mon garçon. Sa femme est seule, aux Barres,
-pour soigner la scarlatine du petit Turquois? Elle laisse sa gamine
-à M^{me} Savourette pour dorloter le gosse des autres? Qu’est-ce que
-c’est que cette affaire-là? Du caprice, de la brouille? Elle est
-enceinte? Quoi? Vous devez savoir ça, vous?
-
-Zonzon s’effrayait. Ce rude bonhomme, qui tombait là en obus, était
-capable de tout démolir. Elle essaya d’affirmer:
-
-—Mais votre fils vous a dit la vérité. Lucette ...
-
-Il coupa:
-
-—Allons, allons, Mam’zelle Zonzon, faut pas m’en conter. J’aime pas
-qu’on me roule, moi. Une petite madame comme Lucette ne s’installe
-pas seule, en mars, à la campagne, pour aider un mioche à changer de
-peau.... Y a quelque chose, je veux le savoir. Je le saurai. J’ai
-débrouillé des affaires plus compliquées que ça.
-
-Évidemment, il saurait. Ce ne serait pas difficile. S’il abordait
-Lucette de ce ton brutal, du haut de sa puissance et de son argent,
-elle se révolterait aussitôt. Encore hésitante sur son attitude, elle
-verrait dans cet interrogatoire une indication du sort. Elle avouerait,
-elle lui jetterait la vérité à la face. Et elle se perdrait, à jamais
-... Comment le maîtriser? Il continuait:
-
-—Je ne veux pas qu’on fasse de la peine à mon garçon, moi. Il a voulu
-épouser cette petite Lucette. Affaire conclue. Le ménage marche. Bonne
-affaire. Mais si ça bat la ferraille, halte-là! Je m’en mêle. Je veux
-qu’il soit heureux. Il s’est marié pour ça ...
-
-Zonzon s’exaspérait. Il voulait du bonheur pour son argent, cet homme.
-Que faire? Elle eut l’intuition d’opposer la violence à la violence:
-
-—Eh! mon cher monsieur, s’écria-t-elle, tout ne s’achète pas avec de
-l’argent. Surtout le bonheur. Ça serait vraiment trop commode et trop
-injuste. Faut quelquefois y mettre du sien et payer de sa personne!...
-
-Interloqué, il se pencha, les yeux aigus:
-
-—Quoi? Quoi? Qu’est-ce que vous dites?
-
-Soutenue par l’espoir de le mâter, elle reprit:
-
-—Êtes-vous bien sûr que votre garçon, comme vous dites, a fait tout
-ce qu’il fallait pour être heureux? Oui, en êtes-vous bien sûr? Il
-a reçu une éducation de luxe, modèle riche. C’est entendu. Mais il
-y a peut-être des lacunes. Il manque peut-être des volumes dans la
-bibliothèque. On ne peut pas tout savoir.
-
-Intrigué, inquiet, il se croisa les bras, secoua la tête:
-
-—Enfin, qu’est-ce que tout ça signifie?
-
-—Rien de grave. Je dis simplement que nul n’est parfait, que nul
-ne peut s’aviser de tout. Dans un ménage, les torts sont souvent
-réciproques.
-
-—Vous voyez bien qu’il y a de la brouille! s’écria M. Duclos.
-
-—Un malentendu, rectifia Zonzon en souriant. Seulement, voyez-vous,
-monsieur Duclos, vous devriez me laisser le dissiper. Je suis venue
-pour ça ...
-
-—Pourtant ...
-
-—Je vous assure, poursuivit fermement Zonzon, laissez-moi arranger
-ça, toute seule. Vous parliez tout à l’heure d’affaires compliquées,
-monsieur Duclos. Si vous saviez comme les femmes sont des affaires
-compliquées! C’est un peu ma spécialité. Prenez-moi comme contremaître,
-dans cette entreprise-là ...
-
-Il sourit, à demi-désarmé:
-
-—Cependant, je voudrais bien savoir. Il s’agit de mon garçon ...
-
-—Il s’agit aussi de ma petite sœur. Soyez tranquille. Je vous le
-répète, c’est très ténu, très subtil, c’est des nerfs coupés en quatre.
-Vous rentrez à Paris?
-
-—Après déjeuner.
-
-—Eh bien, dit-elle, vous m’emmènerez. Mais c’est promis, n’est-ce pas?
-Vous ne rudoierez pas Lucette. Vous semblerez trouver sa présence ici
-toute naturelle. Vous ne l’interrogerez pas.
-
-Il se débattait encore:
-
-—Mais vous m’expliquerez ...
-
-—Plus tard, plus tard. Tenez, je vous donne rendez-vous ici, l’été
-prochain. A ce moment-là, je vous rendrai des comptes. Vous me direz si
-j’ai bien réussi. Alors, c’est promis, vous me confiez l’affaire?
-
-Il hésita. Puis, rondement, dans un coup d’épaule:
-
-—Allons, affaire conclue.
-
-Elle sourit, soulagée:
-
-—Croyez-moi, c’est la bonne affaire.
-
-Seulement, maintenant, il fallait marcher.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Dans son petit appartement du boulevard Raspail, la pièce où Zonzon
-donnait ses consultations était très gaie. Sièges, table-bureau, bahut
-à usage de vitrine et de bibliothèque, tout le meuble était de ce style
-flamand moderne aux lignes simples et pures et dont le chêne clair a
-les tons chauds et dorés des moissons mûres. Les frais bouquets de la
-toile de Jouy fleurissaient la tenture. Dans des cadres sobres, de
-bonnes héliographies reproduisaient des chefs-d’œuvre préférés. Un peu
-partout, des pots de cuivre et de grès flambé. Et même le classique
-fauteuil articulé, toujours sinistre sous ses faux airs d’instrument
-de torture, était remplacé par un divan jonché de petits coussins à
-volants.
-
-C’est là qu’au lendemain de son retour des Barres elle reçut son
-beau-frère. Entre ces murs où, depuis cinq ans, elle avait déjà sondé
-et soulagé tant d’intimes misères, elle se sentait plus confiante, plus
-désignée que partout ailleurs pour lui faire entendre en franchise les
-paroles de guérison.
-
-A peine entré, il demanda âprement:
-
-—Vous avez vu Lucette? Vous l’avez confessée?
-
-—Oui.
-
-De la main, elle lui désigna un fauteuil. Il s’y laissa tomber.
-
-—Ah!... Eh bien, qu’est-ce qu’elle a?
-
-Zonzon s’était assise derrière son bureau. Elle ébaucha:
-
-—Peuh!... Du malaise.
-
-Mais de sa main gantée, impatiente, il frappait la table:
-
-—Voyons, voyons, ne me ménagez pas, je vous en prie. Je suis prêt à
-tout. Elle se détache de moi, n’est-ce pas? Elle ne m’aime plus?...
-
-Zonzon leva les bras:
-
-—Là! le voilà parti ... Mais si, elle vous aime. Elle n’a jamais
-cessé de vous aimer. Elle va rentrer, d’ici quelques jours. Je vous le
-promets.
-
-Un peu rassuré, il reprit;
-
-—Alors, d’où vient ce malaise? Pourquoi cette fuite sous un vain
-prétexte, ce besoin de solitude et de retraite? Encore une fois,
-qu’est-ce qu’elle a?
-
-Zonzon ouvrait et refermait le couvercle de l’encrier de cristal:
-
-—Il ne faut pas chercher ce qu’elle a, il faut chercher ce qu’elle
-n’a pas ... Tenez, il arrive qu’en sortant de chez soi, dès la porte
-claquée, on éprouve l’impression d’avoir oublié quelque chose. Un
-objet indispensable, clef, argent, lettre. On ne sait pas encore quoi.
-On s’interroge, on se tâte. Lucette est à peu près dans cet état-là.
-Elle sent qu’il lui manque quelque chose. Elle ne sait pas ce qui lui
-manque. De là son inquiétude et son trouble.
-
-Il s’écria:
-
-—Que lui manque-t-il? Je lui ai tout offert. Tout ce que ma tendresse,
-mon culte m’ont inspiré d’attentions ...
-
-Elle l’interrompit:
-
-—Je sais de quelle adoration vous entourez ma petite Lucette. Et je
-vous en ai bien de la gratitude, allez. Mais êtes-vous sûr de lui avoir
-donné tout ce que vous pouviez lui donner?...
-
-—Je ne vous comprends pas.
-
-Elle insista:
-
-—D’avoir tout tenté pour la rendre heureuse? Cherchez bien. Vous
-m’avez dit que, tous ces jours-ci, vous aviez fait votre examen de
-conscience. Vous n’avez rien trouvé? Vous n’avez rien à vous reprocher?
-
-—Non, dit-il. Ah! Parfois, j’en venais à souhaiter de me prendre en
-faute. Au moins, ç’aurait été une explication, une chance de réparer,
-une lueur d’espoir. Non. Rien. Mais vous, Suzanne, vous devez savoir
-... Ah! parlez, parlez. Je vous l’ai dit, je suis prêt à vous suivre
-aveuglément.
-
-Elle pensa tout haut:
-
-—Allons, c’est bien décidément de l’ignorance.
-
-Et elle ajouta en souriant:
-
-—Avez-vous lu _Daphnis et Chloé_?
-
-—Non.
-
-—Même pas! J’aurais dû m’en douter.
-
-Ah! c’est bien la peine de posséder à fond son antiquité!... Eh
-bien, Daphnis et Chloé s’aiment. Mais ils ne savent pas s’aimer. Ils
-manquent d’expérience. Et ils ne sont pas heureux. Ils sont tourmentés,
-inquiets. Jusqu’au jour où une certaine Lycénion dissipe l’ignorance
-de Daphnis. Grâce à quoi les deux amants goûtent enfin le bonheur.
-Oh! je ne prétends pas vous renseigner à la manière de Lycénion,
-rassurez-vous. Sérieusement, Paul, c’est en médecin que je veux vous
-parler. En médecin ami, très ami, mais en médecin. Vous aussi, votre
-ignorance peut compromettre votre bonheur. Il faut qu’elle cesse.
-
-Et comme il s’apprêtait à parler:
-
-—Eh! parbleu, poursuivit-elle. Je sais bien ce que vous allez me
-répondre. Vous connaissez votre a b c. C’est entendu. La preuve,
-c’est que vous avez un enfant. Un enfant ... Justement, rappelez-vous
-les trente heures de tortures qu’a passées Lucette à ce moment-là.
-Où elle demandait grâce, et qu’on l’achève, et qu’on la tue ... Où
-vous pleuriez, vous, d’avoir été comme l’artisan de son supplice et
-de ne pas pouvoir l’adoucir. Vous ne vous êtes jamais demandé ni
-sur-le-champ, ni plus tard, ni ces jours-ci quand vous êtes descendu en
-vous-même, vous ne vous êtes jamais demandé si une pareille souffrance
-ne devait pas être compensée par du plaisir? Vous trouvez naturel
-qu’une femme puisse endurer le martyre, risquer sa peau, mettre au
-monde une demi-douzaine d’enfants, sans éprouver de la satisfaction au
-moment où elle les conçoit? J’en connais, de ces malheureuses. Elles
-sont légion. Mais je dis qu’il ne devrait pas y en avoir. Non, non,
-c’est trop injuste, et d’une injustice qui devrait frapper un esprit
-réfléchi comme le vôtre.
-
-Elle s’échauffait, frappait à son tour le bureau du plat de la main.
-
-—Car enfin, vous autres hommes, non seulement vous êtes dispensés de
-ces abominables tortures, mais encore, vous êtes certains, à coup sûr,
-avec qui que ce soit, pour ainsi dire mécaniquement, automatiquement,
-d’atteindre à ce plaisir qu’ignorent tant de femmes. N’est-ce pas une
-pitié qu’il y ait tout juste une élue sur quatre appelées?... Eh!
-oui, voilà le chiffre, autant qu’on puisse faire de la statistique en
-ces matières-là. Et le plus fort,—est-ce par un calcul de l’égoïsme
-mâle, ou par cette maudite horreur de tout ce qui touche au sexe,—le
-plus fort, c’est que, la plupart du temps, celles qui ne goûtent pas
-le plaisir n’en connaissent même pas l’existence! Elles ne savent pas
-qu’il y a une volupté précise, une extase culminante, quelques secondes
-de frénésie, de folie heureuse, auxquelles elles ont droit—comme vous.
-Elles ne savent pas ce qui leur manque ...
-
-—Cependant, put placer Paul, n’y a-t-il pas des femmes insensibles ...
-
-—C’est un bruit que les hommes font courir! s’écria Zonzon. La
-frigidité! Une femme frigide. C’est vite dit. C’est commode. Comme
-si la froideur ne pouvait pas toujours s’échauffer! On dit encore,
-inversement: il y a des femmes qui ont du tempérament, des femmes qui
-ont des sens. Et par là on laisse entendre que toutes les autres sont
-inertes. Mais toutes les femmes ont des sens; seulement il faut savoir
-s’en servir. Je sais bien, sur cette question-là comme sur toutes les
-questions, on se sépare en deux camps. Mais je me range parmi ceux qui
-proclament qu’il n’y a pas de frigidité absolue, de femmes à jamais
-insensibles. Il n’y a que des endormies qu’on peut toujours éveiller.
-Leur sensibilité est latente. Il s’agit de la développer pour en
-révéler les effets. Eh oui, l’histoire de la plaque photographique,
-toujours sensible, elle aussi, dont la faculté d’impression existe,
-et qui, pourtant, a besoin d’être développée pour révéler l’image
-qu’elle tient enclose. Il lui faut le bain favorable, des soins, tout
-un traitement dans l’ombre, pour que les oppositions apparaissent,
-s’affirment en vigueur. La révélation ... Le mot est juste, même au
-sens religieux. Ce je ne sais quoi de miraculeux, d’éblouissant, qui
-vous ouvre le ciel ... Mais il faut révéler, il faut aider la nature.
-C’est très joli, d’être en adoration devant sa femme, comme vous
-l’êtes. Mais vous m’avez promis de tout entendre, n’est-ce pas? Eh
-bien, mon cher, on n’adore pas une femme avec les mains jointes ...
-
-Et pour justifier l’audace nécessaire de ses paroles:
-
-—Voilà, la lacune, voilà la faille où pouvait sombrer votre bonheur.
-Il faut la combler. Il faut seconder la nature. Elle-même le demande.
-Mieux, elle y invite. Elle a ses vigies, qui sont aux aguets du
-plaisir, qui se portent au-devant de lui, qui annoncent et préparent
-son approche. Elle veut que le vainqueur ne se précipite pas trop vite
-dans la place, qu’il s’arrête à ces postes avancés, qu’il les flatte
-au passage. Afin qu’il ne puisse pas ignorer ses vedettes, elle les
-érige habilement aux seuils et aux faîtes, à fleur de lèvres, à fleur
-de gorge, et la plus secrète, mais aussi la plus sensible, n’est pas
-plus difficile à trouver qu’une violette sous la mousse ... A toutes,
-il faut payer le tribut d’hommages qu’elles réclament ... Il ne faut
-pas penser qu’à soi. Il faut penser à l’autre, sans cesse.
-
-«Et plus tard, avant d’atteindre an sommet du plaisir, il faut se
-rappeler encore qu’on est deux à tenter l’ascension. Il faut se défier
-de sa fougue et de son impatience, et cela d’autant plus qu’on se
-sait plus rapide et plus pressé. Il faut s’assurer qu’on est suivi
-par l’autre, le stimuler, l’entraîner au rythme de sa propre marche,
-l’attendre au prix même d’une halte, afin d’arriver ensemble à la
-cime ... Et tout cela, parbleu, c’est de l’altruisme! Mais oui. C’est
-peut-être l’exemple le plus frappant de cet altruisme que prêchent les
-morales et les religions. De cet altruisme qui a l’air de nous coûter
-et qui, en fin de compte, nous rapporte. Ce qu’il y a d’admirable dans
-l’amour, c’est qu’en s’occupant de l’autre, on s’occupe encore de soi.
-Car c’est accroître sa joie que de la partager. Et l’éprouver à deux,
-c’est l’éprouver deux fois ...
-
-«Voilà l’avantage immédiat. Mais l’avantage continu, l’avantage vital,
-c’est que la femme dont toutes les aspirations sont satisfaites, la
-femme contentée, est du même coup fixée. Elle ne chasse plus sur
-l’ancre. Ayant ce qu’il lui faut, elle ne faute pas. Ses sens sont à
-l’abri d’une surprise, puisqu’ils sont avertis. C’est le pivot, c’est
-l’axe du mariage. Par là, l’homme tient dans ses mains le sort de la
-vie à deux. Pour lui, quelle sécurité, quelle sauvegarde! Voilà le vrai
-lien, la vraie soudure entre les deux êtres associés. Et l’opinion ne
-s’y trompe pas. Si elle s’apitoie si peu sur le sort du mari trompé,
-c’est qu’elle le soupçonne confusément d’avoir méconnu, soit par
-égoïsme, soit par ignorance, cette grande vérité.
-
-Et se portant d’elle-même au-devant des obstacles:
-
-—Surtout, ne vous laissez pas arrêter par les objections que l’on
-ne manque pas d’opposer à une pareille doctrine. Dangereux, dit-on,
-de faire de sa femme sa maîtresse. Moins dangereux, en tout cas, que
-d’en faire la maîtresse d’un autre! Dangereux, dit-on, d’exciter les
-curiosités et les convoitises de sa femme. Mais ces convoitises et ces
-curiosités sont en elle. Et elle cherchera obscurément à les satisfaire
-au dehors si elles ne sont pas satisfaites au logis. On vous dira aussi
-qu’il existe de bons ménages où la femme n’éprouve pas de plaisir.
-Parbleu, il en existe aussi où la femme est cul-de-jatte! Mais l’homme
-qui tient ce discours oublie qu’il prive sa compagne d’un bonheur qui
-lui est dû. Enfin, qu’on n’aille pas prétendre non plus qu’initier
-ainsi sa femme, c’est l’asservir. Non. C’est simplement lui faire la
-part égale.
-
-«Ne vous laissez pas influencer par de telles préventions. Au
-contraire, regardez autour de vous. Est-ce que cette clef n’ouvre pas,
-ne livre pas toutes les existences féminines? Voyez ces inachevées
-comme cette petite M^{me} Chazelles que vous avez connue, dont la
-vie gâchée, délayée, s’en va à vau-l’eau, faute d’avoir fait prise
-sous l’étreinte. Et derrière cette pauvre silhouette falote, d’autres
-m’apparaissent, identiques, ses sœurs en infortune, ces nostalgiques
-provinciales dont le mari rentre fourbu de la chasse, du cercle ou
-du banquet, et qui s’étiolent, végètent, soupirent, rêvent à de
-romanesques aventures, tandis qu’il eût suffi qu’un peu de bonheur
-attentif se posât sur elles pour qu’elles s’épanouissent ... Voyez les
-Madame Evenon, délaissées, elles aussi, par un mari fantoche, mais
-qui s’acharnent à la poursuite du grand frisson, qui veulent à tout
-prix parvenir à la cime, et qui roulent, de culbute en culbute, se
-détraquent, se souillent et s’abîment.
-
-«Et les autres, les révélées ... Ah! on ne devrait pas pouvoir s’y
-tromper. On devrait les reconnaître rien qu’à leur allure équilibrée,
-stable et coulante de frégate en course, leur langueur fraîche et saine
-de fleur arrosée.
-
-«Le peuple, dans sa clairvoyance instinctive, reconnaît la femme qui
-«a ce qui lui faut, qui a son contentement». Les mots dégagent l’idée.
-Ah! j’en ai recueilli bien d’autres, au dispensaire, sur les lèvres de
-pauvres filles. Tenez, celui-là, d’un raccourci en éclair: «J’ai relui
-...».
-
-Les révélées ... Comme elles sont en quiétude et bien d’aplomb ... Il
-n’y a qu’à la nuit qu’elles s’agitent, un peu fébriles. La soirée leur
-paraît longue, le bridge interminable. Ah! parmi elles, il n’est pas
-d’oisives. La vie ne leur paraît jamais ni creuse ni vide. Leur journée
-a toujours un but: elles attendent le soir.
-
-«Et le bienfait se répand sur toute leur existence. C’est lui qui
-fait ces maturités aimables dont nous avons, vous et moi, un exemple
-si proche qu’il n’est point utile de le citer. C’est lui qui fait ces
-jolies vieilles indulgentes, dont l’œil reste piquant, la lèvre bonne
-et le cœur tendre. Parce qu’elles ont attendu en frémissant les soirs
-de leur jeunesse, elles attendent en souriant le soir de leur vie.
-
-«Les révélées!... L’empreinte qu’elles ont reçue est si profonde, si
-vive, qu’elles sont heureuses, même si leur compagnon n’est pas digne
-d’elles par ailleurs. Il suffit qu’un Turquois ait ainsi marqué sa
-femme au coin du plaisir, pour se l’attacher tout entière. Elle est
-l’esclave, mais l’esclave qui ne veut pas s’affranchir. De lui, elle
-accepte tout, elle pardonne tout. Pour elle, c’est le demi-dieu. Le
-demi-dieu pétri de travers humains, mais qui donne la vie, qui anime
-la statue ... Et, peut-être, ce pouvoir si facilement conquis n’est-il
-point si injuste qu’il le paraît. Car il ne va pas, chez l’homme, sans
-un certain sens de bonté, de prévenance et d’attention.
-
-«Les révélées ... Ont-elles, au contraire, un compagnon parfait? Oh!
-alors, ce sont les vraies bienheureuses. Elles ont l’existence divine,
-le bonheur en diamant que rien n’entame, que rien ne raye et qui ne
-tombe qu’à la mort. Le bonheur, l’existence qui vous attendent, vous
-deux, vous qui avez tout, la fortune, l’amour, vous à qui ne manque que
-ce joyau pour couronner, pour fermer le diadème....
-
-Et, les avant-bras appliqués à la table, les mains jointes, en
-suppliante:
-
-—Je vous en prie, Paul, croyez-moi. Méditez, creusez tout ce que je
-viens de vous dire. Certes, ma tâche est ingrate. Connaissant votre
-idéal, votre culture, votre tournure d’esprit, je me doute bien que
-je vous rebrousse et que je vous révolte. Je me doute bien qu’il doit
-vous paraître misérable, presque vil, de vouloir donner au bonheur des
-racines de chair, faire dépendre son éclosion de soins et d’expédients
-dont vous ne voyez peut-être que la trivialité, de hausser la volupté
-jusqu’au rang des vertus et de fonder l’honnêteté sur le plaisir ...
-
-«Et pourtant, pourtant ... Ah! vous qui aimez Lucette de tant de façons
-déjà, vous devriez chercher à l’aimer pour ainsi dire anatomiquement,
-à comprendre combien tout son organisme délicat est différent du vôtre
-... Vous devriez concevoir que, chez la femme, le sexe est comme un
-second cœur. Oui, un second cœur où, comme dans l’autre, la vie afflue,
-se ramasse et bat son grand rythme. Un second cœur, peut-être plus
-sensible que le premier, et dont les émotions, les maux, les joies,
-retentissent profondément sur les sentiments, le caractère, sur toute
-la femme. Un second cœur, dont il faut aussi écouter les appels et
-combler les vœux ...
-
-«Mais il n’y a pas besoin de raison de science pour saisir l’importance
-et la grandeur de cette révélation, de l’unisson dans le plaisir. Il
-suffit de se rappeler tout ce qu’il y a d’imparfait, d’incomplet, dans
-le plus rare amour; cette impossibilité, pour deux êtres qui s’adorent,
-de se comprendre, de se connaître à fond; ces cloisons qui se dressent,
-ces mensonges qui s’imposent, ces malentendus qui s’établissent entre
-eux, malgré leurs efforts désespérés de se pénétrer, de plonger l’un
-dans l’autre. C’est par là qu’ils sentent toute leur misère. Et c’est
-par l’extase qu’ils s’en affranchissent. Leur rêve de communion
-absolue, sans entrave et sans masque, ne se réalise que dans la
-sensation éperdue d’être enfin parcourus et liés par le même frisson,
-fondus au même creuset, de n’avoir plus qu’une vie, n’étant plus qu’une
-joie ...
-
- * * * * *
-
-Paul errait seul, dans la nuit et le vent, sous la pluie tenace et
-violente, autour de la gare de Lyon.
-
-Il guettait Lucette. Cependant, Zonzon l’avait bien détourné d’aller la
-chercher à la gare. Il ne fallait pas, disait-elle, donner à ce retour
-une importance de solennité, souligner ainsi la durée de l’absence. Au
-contraire, Lucette devait rentrer simplement, comme d’une fugue aux
-Barres entre deux trains, d’une course. Elle-même, au téléphone, avait
-prié qu’on ne l’attendît point.
-
-Mais il avait passé outre, ou, du moins, tourné le conseil, dans son
-impatience de la revoir un quart d’heure plus tôt qu’à la maison, de
-s’assurer ainsi qu’elle rentrait vraiment. Si, au dernier moment, elle
-se dérobait, si elle reculait devant la crainte d’une explication? Ou
-même, si une cause fortuite l’avait empêchée de partir?
-
-Seulement, il se contenterait de la contempler dans l’ombre, sans se
-montrer. Et il rentrerait derrière elle, lui laissant ainsi le temps de
-reprendre contact avec les choses, de se réaccoutumer au logis. Il lui
-avait envoyé l’auto, sans y monter lui-même.
-
-Arrivé trois grands quarts d’heure trop tôt, il avait d’abord attendu
-à la terrasse d’un café dont les bâches, gonflées d’eau à crever,
-lâchaient des cataractes sous les coups de vent. De là, il épiait
-l’énorme horloge lumineuse incrustée dans le beffroi de la gare. Et son
-impatience était si vive, qu’il se félicitait de voir la gigantesque
-aiguille avancer par saccades. Il lui semblait, à chaque secousse,
-gagner instantanément une minute. Mais comme elle restait longtemps
-immobile!..
-
-Enfin, l’heure approcha. Agité, incapable de demeurer plus à la même
-place, il se leva, commença de guetter la sortie. Et, obligé de se
-cacher de son chauffeur qui devait ignorer sa présence et qui attendait
-sur le terre-plein, il se glissait, avec toutes sortes de ruses et de
-précautions, derrière les balustrades et les files de voitures, sans
-jamais perdre de vue l’arrivée.
-
-Il envia ceux qui pouvaient se montrer, ceux qui, en ce moment,
-déambulaient tranquillement sur les quais ou se groupaient autour de
-la sortie. Mais, en même temps, il goûtait une sorte de volupté à se
-sentir isolé, perdu, dans le déluge et la rafale, à marcher dans les
-minces lames d’eau qui vernissaient les trottoirs, sous les regards des
-agents encapuchonnés qu’inquiétait son allure louche de chasseur en
-embuscade.
-
-L’idée qu’elle allait venir le soutenait, l’exaltait. Et soudain, il
-était poignardé de la crainte de ne pas la voir. Il ne pouvait plus
-contenir son impatience. Elle le dépassait. Elle l’étouffait. Un de ces
-moments à commettre un vol, un meurtre, n’importe quoi, pour tromper
-l’attente.
-
-L’heure arriva. Mais le train avait sans doute du retard, car la sortie
-restait vide. La possibilité d’un accident le traversa. Il vit Lucette
-morte, dans la nuit, en rase campagne. Sûrement, il se tuerait. Mais
-un mouvement se dessina. Les petits groupes massés à l’arrivée s’en
-rapprochèrent. Les files de voitures se resserrèrent. Les gabelous se
-postaient à la porte. Des chauffeurs mirent leur moteur en marche.
-Les premiers voyageurs apparurent, pressés, isolés, sous la lumière
-violente des globes électriques. Puis, le flot grossit.
-
-Caché entre deux voitures, le cœur dans la gorge, le cou et le regard
-tendus, Paul se haussait sur ses pointes. Mais sa vue se troublait.
-Dix fois, il crut reconnaître Lucette. Il se trompait. Elle ne
-viendrait pas. Et tout à coup, sans savoir comment elle était parvenue
-là, il la vit au ras du trottoir, dans son long manteau de voyage. Elle
-s’immobilisait, cherchant sans doute des yeux son auto.
-
-Et lui ne voyait qu’elle, droite et svelte, le visage dans l’ombre du
-chapeau, sous la clarté crue. Toutes ses pensées, toute sa vie s’en
-allaient dans ce regard qu’il projetait sur elle, dont il l’enveloppait
-et la pénétrait. Il eut l’impression étrange de découvrir une Lucette
-nouvelle, la Lucette plus fragile, plus délicate, que les paroles de
-sa sœur lui avaient dévoilée. Oui, il avait compris, il avait foi. Il
-saurait achever de la conquérir.
-
-Mais le chauffeur l’avait aperçue. L’auto vint ranger le trottoir et
-la masquer. Alors, il courut jusqu’à la voiture qu’il avait retenue et
-qui l’attendait dans la rue voisine. Il bondissait, sans souci des
-flaques, de la rafale et de la boue. Maintenant qu’il ne voyait plus
-Lucette, l’émotion, tenue un instant en suspens, rompait ses digues.
-Elle le bouleversait. Jamais il n’en avait connu d’aussi violente. Il
-en admirait la franchise et la force. Il n’y avait en lui que son amour.
-
-Transporté d’espoir, de hâte, fou, la tête perdue, il sanglotait par
-la rue déserte en poursuivant sa course. Et dans son trouble, son
-attendrissement insensés, il jetait—lui qui avait à peine connu sa
-mère—ce cri de tous ceux qui ont faim, qui ont mal, qui ont peur, de
-tous ceux dont la vie est en jeu, ce cri qui monte du berceau et du
-champ de bataille: «Maman, maman!...»
-
-
-
-
-IX
-
-
-A l’arrière de la yole, les bras écartés suivant la courbe du dossier,
-les jambes croisées, la pointe du petit soulier blanc frétillant au
-bord de la robe de piqué, Lucette était étendue.
-
-Paul, assis sur le banc mobile, suivait la rive à coups de rames
-allongés et lents, dans l’ombre des saules. Ils étaient seuls sur
-l’Yonne, en vue des Barres, par une de ces matinées de juin où, dans
-l’air bleu, s’attarde une brume blonde, comme s’il restait au ciel un
-peu de clair de lune.
-
-Lucette caressait du regard les mouvements coulés du rameur, le jeu
-souple des muscles nerveux, le cou plein et rond de l’homme dans sa
-force, que dégageait la chemise molle, nouée d’une simple cordelière.
-
-Elle le contemplait, dans la pleine lumière, accrue du reflet de l’eau.
-Ses yeux s’attardaient à des coins aimés de son visage. Un petit espace
-de peau toute blanche où la barbe ne pousse pas, à la commissure des
-lèvres, sous la moustache. Un autre à l’angle des paupières, si doux,
-si pur, si tendre, que les premières rides s’y exercent à tracer leurs
-sillons. Mais, Dieu merci, elles n’apparaissaient pas encore.
-
-Parfois, au passage de la yole, un oiseau s’envolait des saulaies de
-la rive. Un petit héron, un _butor_, s’enfuyait, les pattes allongées,
-l’allure et le cri maladroits. Ou bien un martin-pêcheur, dont luisait
-un instant la gorge bleue, d’un éclat de saphir. Ou encore, d’une
-détente brusque de ressort, un poisson en chasse, perchette ou brochet,
-sautait hors de l’eau. Alors, des ondes s’élargissaient en cercle,
-fripaient de petites rides la belle robe de soie de la rivière, vert
-et or. Mais, bien vite, le courant la repassait. Et le calme absolu
-retombait.
-
-Sans cette trop grande clarté, cette trouée lumineuse ouverte par le
-fleuve, Lucette se fût coulée aux pieds de son mari, pour lui prendre
-et lui baiser les mains, le sentir plus proche, contre elle, au-dessus
-d’elle, pour laisser monter vers lui sa gratitude et l’en pénétrer.
-
-Oui, de la gratitude. Car, parfois, on eût dit qu’il était conscient,
-qu’il avait tout deviné, qu’il lui avait pardonné non seulement ses
-caprices et sa fugue, mais qu’il l’avait absoute tout entière, tant il
-avait mis de bonté attentive, d’indulgence câline dans son accueil
-au retour des Barres. A croire qu’il voulait lui faire oublier son
-égarement dans un redoublement de tendresse.
-
-De son côté, quel besoin d’expier et d’effacer, quelle soif de
-rémission et de rachat la poursuivaient jusque dans les bras grands
-ouverts, puis refermés sur elle ...
-
-Et n’était-ce pas le signe de la rédemption, la marque d’un amour
-purifié par une flamme nouvelle, ce bonheur inouï qui l’avait
-foudroyée, un soir?
-
-Elle se souvenait ... Ce sursaut de surprise, ce frisson d’éveil, quand
-des éclairs de plaisir l’avaient traversée, d’abord. Puis l’espoir,
-l’attente, la joie qui s’affirme, qui jaillit, décisive, se noue,
-gagne, se répand, roule par tout l’être ses torrents délicieux ... Et
-ces cris qu’elle n’avait pas su retenir, l’attente plaintive, l’ardeur
-haletante, la stupeur éblouie, l’extase triomphante, toutes les cordes
-de la passion effleurées dans l’instant éternel, le râle qui s’achève
-en hosanna ...
-
-Et, depuis, elle vivait dans la certitude heureuse du miracle.
-
-Ils accostaient un petit port creusé dans la berge, devant le mur qui
-bornait le parc. Paul la soutint sous le bras, pendant qu’elle se
-tenait debout dans la yole oscillante et mobile. Et elle s’attardait,
-heureuse de se sentir prisonnière de cette main, dont la caresse ferme
-et chaude se répandait en elle.
-
-En passant par la petite porte où les hauteurs de crue étaient gravées
-dans la pierre, elle dit:
-
-—Tu te rappelles?
-
-Là, ils avaient déchiffré ensemble les dates d’inondation, en
-tête-à-tête pour la première fois, l’année où ils s’étaient connus.
-
-Un peu plus loin, sous le couvert du parc, au détour d’une allée, elle
-dit encore:
-
-—Et c’est là que tu m’as photographiée en me disant: «Il faut venir à
-moi.»
-
-Il répéta doucement:
-
-—Il faut toujours venir à moi.
-
-Et il la pressa contre lui, comme s’il avait, lui aussi, le sentiment
-profond de la posséder mieux, la fierté de la savoir complètement,
-absolument sienne.
-
-Elle se plaisait à évoquer tous leurs communs souvenirs. Elle leur
-trouvait un charme, une douceur indicibles. Et elle souriait même
-de ses petites mélancolies de jeune mariée, avec un peu de mépris,
-l’indulgent dédain d’une femme experte pour un coquebin. Ah!
-maintenant, les sirènes d’auto pouvaient bien hurler sur la route, les
-chiens pouvaient bien aboyer sous la fenêtre. Ce que ça lui était égal!
-
-Pourtant, à descendre ainsi le passé, elle rencontrait la faille, le
-trou noir ... Mais elle n’en éprouvait pas la gêne et la honte qu’elle
-avait appréhendées à son retour à Paris. C’est qu’elle ignorait alors
-combien vite le néfaste s’oublie dans la joie, cette faculté du regard
-ébloui de ne plus rien discerner de l’ombre, ce pouvoir du jour
-d’abolir les cauchemars de la nuit.
-
-Chazelles? Un nom. On le disait à Draguignan. Elle ne le reverrait
-pas. Et l’eût-elle rencontré qu’elle l’eût traité sans effort en
-indifférent. L’aventure lui semblait arrivée à une autre, ou lue dans
-un roman. Elle s’était lavée de la souillure en surface, dans cette
-grande onde de bonheur qui ruisselait sur elle.
-
-Elle regardait l’avenir en pleine face, avec une confiance absolue. A
-l’automne, ils devaient partir pour la Troade. Paul voulait revoir avec
-elle le théâtre de ses travaux. Et elle s’en faisait fête. Sûrement,
-elle ne serait plus dépaysée, perdue, comme dans cette croisière de
-Norwège et d’Écosse, peu après son mariage. Non. Cette fois, elle
-serait partout chez elle. Chaque asile serait un nid, chaque site
-un souvenir. Au lieu d’être repoussée par la terre hostile, elle la
-marquerait à son empreinte ...
-
-Us débouchaient sur le parterre, dans la pleine splendeur des roses.
-Ils en suivaient la lisière ombragée. Pour gravir la pente douce,
-Lucette s’appuya au bras de son mari. Elle était sans cesse pénétrée
-de la plénitude de bien-être qu’on éprouve au sortir du bain. C’était
-comme un reflet persistant sur toute sa vie de cette quiétude absolue,
-de cette satisfaction extrême, complète, que lui donnait maintenant
-l’amour.
-
-L’odeur des roses la ravissait comme une musique. Il lui semblait
-entendre pour la première fois cette année-là le chant des oiseaux. La
-chaleur montante passait sur ses bras, sur ses joues, sur sa gorge,
-comme une caresse. Elle montra à son mari, avec un petit sourire
-indulgent, entendu, deux papillons voltigeant qui se poursuivaient.
-Toute cette coquetterie des couleurs et des parfums, ces ruses
-charmantes des fleurs pour attirer l’insecte qui colportera leur
-semence et servira ainsi leurs amours, tout lui paraissait juste et
-bon. Elle se sentait épanouie comme la fleur, ailée comme l’insecte.
-Elle s’ouvrait à toute la nature, et s’y mêlait. Elle avait envie de
-s’écrier: «Enfin, je vis!»
-
-Et elle allait doucement, appuyée au bras de son mari, au long des
-roses.
-
-Zonzon, accoudée à la balustrade de la terrasse, à côté de M. Duclos,
-les regardait monter. D’un coup de son menton volontaire, comme taillé
-dans du granit, l’entrepreneur les désigna. Et ravi:
-
-—Les voyez-vous, les voyez-vous, ces amoureux ... Et quand on pense
-qu’il y a trois mois, ça craquelait, ça se fissurait ...
-
-Puis, dévisageant Zonzon de ses petits yeux aigus sous les sourcils
-hérissés:
-
-—Enfin, là, qu’est-ce que vous leur avez fait?
-
-Elle éclata de rire:
-
-—Je les ai soignés, tiens!
-
-Il insista:
-
-—Oui, mais enfin, comment? Pourquoi? Qu’est-ce qu’ils avaient au
-juste, hein?
-
-Elle biaisa:
-
-—Je vous l’ai dit: histoire de nerfs.
-
-—Ah! mam’zelle Zonzon, vous ne tenez pas votre parole. Vous m’aviez
-pourtant bien promis de m’expliquer ...
-
-Mais elle se défendit:
-
-—C’était pour vous calmer. Vous vouliez tout casser. Je vous avais
-surtout promis de la raccommoder, la fissure. Et là, j’ai tenu parole.
-C’était l’important. N’en cherchez donc pas plus. Et surtout, ne vous
-avisez pas de les sonder vous-même, sacristi! Ça casserait tout. C’est
-de l’ouvrage bien fait, allez. Et solide. Vous êtes content de votre
-contremaître?
-
-Il dit en riant:
-
-—Oui, oui. Mais c’est égal, j’aurais bien voulu savoir ...
-
-Elle se haussa vers lui et, de bouche à oreille, la main en écran, lui
-souffla:
-
-—Secret professionnel ...
-
-—Alors, décidément, on ne peut pas le connaître. C’est fichant.
-
-Elle eut une petite moue malicieuse vers la moustache blanche:
-
-—Croyez-moi: ça ne vous intéresserait plus.
-
-Bien sûr, elle n’allait pas crier son secret sur les toits. Mais,
-tout de même, elle était bien contente et bien fière de son œuvre, la
-bonne Zonzon. Ah! certes, des esprits tournés vers un idéal austère et
-façonnés par des siècles religieux se froisseraient qu’une créature
-aussi fine, aussi délicate que Lucette fût ainsi asservie à son sexe
-et ramenée au bien par des voies si matérielles. Et cependant ...
-Est-ce que le continuel effort des hommes n’avait pas toujours tendu
-à utiliser toutes les puissances de la nature, à s’en faire autant
-d’armes pour améliorer leur sort? Le plus impérieux de tous les
-instincts ne devait-il pas servir, lui aussi, à la conquête du bonheur?
-
-Oui, elle était fière de son œuvre. Et elle la contemplait encore, un
-peu à l’écart du petit groupe réuni autour du thé de cinq heures,—les
-Turquois, les deux Duclos, Lucette. Ah! ce brave Turquois pourrait bien
-exercer son flair de requin et rôder dans le sillage: rien ne tomberait
-du bastingage.
-
-Et elle admirait Lucette dans sa grâce nouvelle, sa fraîcheur, son
-enjouement. Toujours ainsi la journée lui serait légère. Car elle en
-connaissait la fin délicieuse. Il suffisait, pour s’en convaincre, de
-regarder ce joli profil animé qui, par instants, dans une rêverie
-charmante, se tournait vers le large horizon, vers le ciel perlé où
-déclinait le jour. Elle aussi attendait le soir ...
-
- Paris-Serbonnes, 1908-1909.
-
-
- FIN
-
-
- PARIS.—L. MARETHEUX, IMPRIMEUR, 1, RUE CASSETTE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les révélées, by Michel Corday
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉVÉLÉES ***
-
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