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-The Project Gutenberg EBook of La Marquise de Boufflers et son fils, le
-chevalier de Boufflers, by Gaston Maugras
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
-
-Author: Gaston Maugras
-
-Release Date: March 30, 2016 [EBook #51606]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE BOUFFLERS ***
-
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
-
-
-
-
- LA
-
- MARQUISE DE BOUFFLERS
-
- ET SON FILS
-
- LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs
- amis et leur temps_. 8e édition. Un volume in-8º avec des gravures
- hors texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50
-
- =La Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul.= _La
- vie à Chanteloup, le retour à Paris, la mort_. 5e édition.
- Un volume in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50
-
- =Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV.= 10e édition.
- Un vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50
- (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
-
- =Le Duc de Lauzun et la cour de Marie-Antoinette.= 7e édition.
- Un vol. in-8º 7 fr. 50
- (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
-
- =Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16
- avec deux portraits 3 fr. 50
-
- =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc
- de Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50
-
- =La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle.= 11e édition.
- Un volume in-8º avec une héliogravure 7 fr. 50
-
- =Les Dernières années de la Cour de Lunéville.= Un volume
- in-8º avec une héliogravure 7 fr. 50
-
- =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.
-
- =L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec
- Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol.
-
- =La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec
- Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
-
- =Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration
- avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
-
- =La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En
- collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--9352.
-
-
-[Illustration]
-
- Héliogr. Chauvet Imp. Eudes
-
- MARIE-FRANÇOISE-CATHERINE DE BEAUVAU
-
- MARQUISE DE BOUFFLERS 1711-1786
-
- _Miniature appartenant à Madame la Comtesse de Beaulaincourt_
-
- Plon-Nourrit & Cie Edit.
-
-
-
-
- LA MARQUISE
-
- DE BOUFFLERS
-
- ET SON FILS
-
- LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
-
- PAR
-
- GASTON MAUGRAS
-
- _Avec un portrait en héliogravure_
-
- Neuvième édition
-
- [Logo]
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE PLON
-
- PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
-
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- 1907
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
- Tous droits de reproduction et de traduction
- réservés pour tous pays.
-
- Published 10 April 1907.
-
- Privilege of copyright in the United States
- reserved under the Act approved March 3d 1903
- by Plon-Nourrit et Cie.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-
-Nous présentons aujourd'hui au public le troisième et dernier volume de
-l'ouvrage que nous avions entrepris de consacrer à Mme de Boufflers, à
-sa famille et à ses amis.
-
-Au cours de notre récit nous avons été amené à faire une assez large
-place au roi Stanislas et à son entourage. A cette occasion on nous a
-reproché de ne pas avoir suffisamment rendu justice aux recherches, à la
-science, et aux importants travaux d'un certain nombre d'érudits
-lorrains.
-
-En énumérant les ouvrages que nous avions consultés et en spécifiant que
-nous leur avions fait «de nombreux emprunts», nous pensions avoir
-indiqué de quelle ressource ils avaient été pour nous. Cependant, comme
-rien ne saurait être plus éloigné de nos intentions que de paraître
-diminuer les mérites de nos confrères, nous tenons à rendre de nouveau
-un loyal et légitime hommage à leurs travaux, si savants et si
-complets, et aux précieux documents et renseignements qu'ils nous ont
-fournis.
-
-C'est ainsi que dans notre _Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_,
-nous avons très largement utilisé le travail de M. Pierre Boyé: _La Cour
-de Lunéville en 1748 et 1749_, ou _Voltaire chez le roi Stanislas_.
-(Nancy, Crépin-Leblond, 1891, in-8º de 84 pages.)
-
-Notre deuxième volume avait d'abord paru sous la rubrique: _Dernières
-années du roi Stanislas_. M. Pierre Boyé nous ayant fait observer qu'il
-était l'auteur d'une brochure intitulée _les Derniers moments du roi
-Stanislas_ (Nancy, Lidot, 1898, in-8º de 48 pages), une modification de
-titre nous a paru s'imposer, d'autant plus que le roi Stanislas n'était
-nullement le héros de notre livre, et nous adoptâmes le titre:
-_Dernières années de la cour de Lunéville_. M. Pierre Boyé avait
-d'ailleurs déjà consacré au roi Stanislas et à son règne une série de
-douze ouvrages dont plusieurs ont été pour nous une très précieuse
-source de renseignements. C'est ainsi que _Stanislas Leczinski et le
-troisième traité de Vienne_ (Paris, Berger-Levrault, 1898, in-8º de 583
-pages), nous a fourni les détails que nous donnons sur les projets de
-remariage du Roi, le rôle de la princesse Christine, les tentatives de
-Stanislas pour remonter sur le trône de Pologne.
-
-Les lettres de Stanislas à sa fille, que nous avons transcrites, sont
-toutes tirées de l'édition de M. Boyé: _Lettres inédites de Stanislas à
-Marie Leczinska_ (Paris, Berger-Levrault, 1901, in-8º de 178 pages).
-L'étude qui précède cette édition, les commentaires qui l'accompagnent,
-et _les Derniers moments du roi Stanislas_, du même auteur, nous ont
-également beaucoup servi pour retracer la vie et la mort du roi de
-Pologne. Enfin, antérieurement à nous, M. Boyé avait exposé les
-difficultés politiques en Lorraine dans une brochure spéciale: _la
-Querelle des vingtièmes en Lorraine, l'exil et le retour de M. de
-Chateaufort_ (Nancy, 1906, in-8º de 31 pages), mais nous n'avons pas eu
-connaissance de cette brochure, parue quelques mois avant notre volume.
-
-Après M. Meaume et avant nous, M. Druou a connu et utilisé la
-correspondance entre Tressan et Devaux dont la bibliothèque de Nancy
-possède des copies faites en 1888 par les soins de M. Meaume, sur les
-originaux de la collection Morrisson. M. Druou en a publié de nombreux
-fragments dans ses études sur le chevalier de Boufflers et le comte de
-Tressan. (_Mémoires de l'Académie de Stanislas_, années 1885 et 1889.)
-
-Enfin, on nous a fait observer que les quelques lettres de la
-bibliothèque de Nancy, que nous avions citées comme inédites, avaient
-déjà été utilisées par les historiens lorrains. La lettre de Montesquieu
-à Solignac par exemple, citée en appendice, a fait le sujet d'une notice
-de M. Meaume (_Mémoires de l'Académie de Stanislas_, année 1888).
-
-Le journal de Durival avait été à plusieurs reprises dépouillé par M.
-Pierre Boyé pour ses publications sur le dix-huitième siècle en Lorraine
-et par M. Christian Pfister pour ses travaux sur l'histoire de Nancy.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Avant de commencer le récit des dernières années de la marquise de
-Boufflers, nous avons le très agréable devoir d'expliquer à nos lecteurs
-comment les documents dont nous avons fait usage sont parvenus entre nos
-mains.
-
-Toutes les lettres du chevalier de Boufflers à sa mère et à sa sœur,
-Mme de Boisgelin, nous ont été gracieusement offertes par M. le comte de
-Croze-Lemercier, qui bien souvent déjà nous a fait de précieuses
-communications et qui, cette fois encore, a mis à notre disposition,
-avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop le remercier, les riches
-documents qui sont entre ses mains.
-
-Toute la correspondance de Mme Durival et du chevalier de Boufflers,
-toutes les lettres de Mme de Lenoncourt, de Cerutti, tous les papiers de
-Panpan nous ont été confiés par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et le
-capitaine Noël, héritiers directs de Mme Durival[1].
-
- [1] En 1797, Mme Durival avait marié à Sommerviller deux jeunes
- gens qu'elle considérait comme ses enfants d'adoption, M. Noël,
- officier de cavalerie à l'armée de Sambre-et-Meuse, et Mlle
- Charlotte de Nismes d'Aubigny. Ils eurent plusieurs enfants.
-
-Nous leur adressons nos plus chaleureux remerciements.
-
-Nous remercions tout particulièrement M. le capitaine Noël qui a bien
-voulu nous guider et nous aider dans nos recherches; en lui exprimant
-ici notre bien vive reconnaissance, nous ne faisons que rendre justice
-aux grands services qu'il nous a rendus.
-
-Toute la correspondance de Panpan avec Mme de Boufflers fait partie de
-notre collection d'autographes.
-
-M. le prince de Beauvau, M. le marquis de Marmier, M. le capitaine de
-Conigliano, M. Le Brethon, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale,
-nous ont à plusieurs reprises fourni de très précieux renseignements et
-nous les prions d'agréer l'expression de notre très sincère gratitude.
-
-
-
-
-LA MARQUISE DE BOUFFLERS
-
-ET SON FILS
-
-LE CHEVALIER DE BOUFFLERS[2]
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-1766-1767
-
- La Lorraine après la mort de Stanislas.--Départ des principaux
- personnages de la Cour.--Le maréchal de Bercheny, le comte de
- Tressan, l'abbé Porquet, la marquise de Lenoncourt, etc., quittent
- Lunéville.
-
-
-Souvent, et c'est un des plus tristes côtés de la nature humaine, nous
-ne comprenons la place que certains êtres tenaient dans notre vie que
-lorsque nous les avons perdus. C'est seulement quand ils ne sont plus
-que nous songeons à rendre justice à leurs mérites. C'est alors
-seulement que nous comprenons combien ils nous étaient chers et à quel
-point ils contribuaient à notre bonheur.
-
- [2] Voir: _La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_.
- Plon-Nourrit et Cie, Paris, 1904.--_Les dernières années de la
- Cour de Lunéville._ Plon-Nourrit et Cie, Paris, 1906.
-
-Il en est souvent de même pour les peuples.
-
-Ce n'est qu'après la mort de Stanislas que la Lorraine comprit ce qu'il
-avait fait pour la défendre, ce qu'elle devait à sa paternelle et sage
-administration, en un mot tout ce qu'elle perdait en lui.
-
-La disparition du vieux Roi de la scène du monde fut pour les habitants
-des deux duchés un véritable désastre. On avait appelé l'_acte de
-Cession_ de 1737 la première mort du pays. L'année 1766 fut la seconde,
-irrémédiable cette fois.
-
-Du jour au lendemain la Lorraine perdit son autonomie. Nancy et
-Lunéville, du rang de petites et brillantes capitales, tombèrent au
-niveau de villes de province de deuxième ordre. L'animation, la gaieté,
-le luxe qu'apportait la présence de la Cour, les nombreux étrangers que
-son éclat et sa réputation attiraient sans cesse, tout disparut en un
-instant. Le commerce devint languissant; les habitants désolés virent
-non seulement tarir les sources de leur fortune, mais aussi disparaître
-tout ce qui faisait la gloire et le renom de leur petit pays. La vie
-s'éteignit peu à peu et bientôt régna partout une morne tristesse. On
-voyait croître l'herbe dans les cours de tous ces palais aujourd'hui
-abandonnés, naguère encore retentissants du bruit des fêtes et de la
-joie des courtisans.
-
-La France, il faut l'avouer, ne fit rien pour adoucir la transition,
-s'attacher ces nouvelles provinces et leur faire oublier par des
-bienfaits la perte de leur indépendance. Louis XV, au contraire, avec
-une dureté et une sécheresse de cœur qu'on ne saurait juger trop
-sévèrement, s'efforça d'effacer brutalement toutes les traces du passé.
-Sa conduite fut du reste d'une si rare inconvenance qu'elle souleva une
-réprobation universelle. Il n'eut même pas la pudeur de conserver
-quelques années tous ces monuments, que son beau-père avait élevés avec
-tant de passion et d'amour, toutes ces œuvres charmantes qui avaient
-fait la joie de sa vie et qui rappelaient un règne bienfaisant et
-glorieux.
-
-Il décida, il est vrai, qu'on conserverait le château de Lunéville, mais
-on le transforma en caserne et on logea des troupes dans ces
-appartements illustrés par la présence de Voltaire, de Mme du Châtelet,
-de Mme de Boufflers et de tant d'autres.
-
-Le château de Commercy fut moins favorisé encore. C'est en vain que
-Stanislas, en le léguant à sa fille, avait bien spécifié qu'il l'avait
-créé pour elle, à son intention spéciale, qu'il désirait le lui voir
-habiter; Louis XV ne tint aucun compte de dernières volontés si
-respectables et il décida que le château serait abandonné[3].
-
- [3] C'est pitié de visiter aujourd'hui ces appartements royaux,
- autrefois si magnifiques, et qui servent maintenant de chambrées
- aux troupes de la garnison.
-
-La fontaine royale, le château d'eau, le pont d'eau, toutes les
-merveilles créées à grands frais par Stanislas subirent le même sort et
-elles ne tardèrent pas à s'effondrer misérablement.
-
-Il en fut de même de toutes ces résidences champêtres, de toutes ces
-délicieuses retraites élevées par le Roi, soit pour son usage
-personnel, soit pour celui de ses courtisans: la Malgrange[4], Jolivet,
-Einville, Chanteheu, les chartreuses du parc de Lunéville, etc.[5], tout
-fut démoli et les matériaux mis en vente. On ne respecta même pas les
-chefs-d'œuvre dont le Roi avait orné toutes ces demeures; sculptures,
-peintures à l'huile et à fresque, bas-reliefs, boiseries, tout fut
-détruit sans pitié.
-
- [4] La Malgrange ne fut démolie qu'en partie.
-
- [5] Elles étaient occupés par les amis les plus intimes du Roi:
- la marquise de Boufflers, le prince de Beauvau, le maréchal de
- Bercheny, le marquis de Choiseul, le marquis de Ménessaire, le
- chevalier de Boufflers, le comte de Cucé, M. Alliot.
-
-Quant aux bosquets, jardins, parcs, orangeries, cascades, pièces d'eau,
-serres, ménageries, qui entouraient ces différentes résidences, on les
-abandonna complètement.
-
-Les habitants de Lunéville gémissaient sur cette destruction générale,
-mais personne ne la ressentait plus douloureusement que Panpan. L'ancien
-lecteur du Roi avait le cœur déchiré de voir disparaître peu à peu tout
-ce qu'il avait chanté, tout ce qui avait été sa vie, tout ce qui
-rappelait son bienfaiteur. Il exhalait ses plaintes dans ces termes
-touchants:
-
- Quand je peignais ainsi ces brillantes merveilles,
- Et que tu me prêtais d'indulgentes oreilles,
- Grand Roi, qui t'aurait dit que tes vastes châteaux
- Dureraient encore moins que mes faibles tableaux.
- Quel œil eût pu percer dans cet avenir sombre?
- Je lis encore ces vers. Tes palais ne sont plus.
- Dans ta tombe enfouis, ils sont tous disparus.
- Si leur magnificence a passé comme une ombre,
- A jamais dans nos cœurs survivront tes vertus![6]
-
- [6] Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
-
-Stanislas, qui ne pouvait guère soupçonner l'usage que le légataire
-ferait de cette libéralité, avait naïvement légué à son gendre le
-mobilier de tous ses châteaux et maisons de plaisance.
-
-Par un arrêté du 17 mars 1766, tout entier de sa propre main, Louis XV
-donna l'ordre de mettre en vente immédiatement tous les objets,
-quelsqu'ils fussent, qui garnissaient les habitations royales[7]. Les
-vieux amis de Stanislas eurent la douleur et l'indignation de voir
-vendre à l'encan, sur la place publique, et disperser au feu des
-enchères ces meubles magnifiques, ces véritables œuvres d'art qui
-avaient appartenu à leur maître vénéré.
-
- [7] Arch. Nat. K. 1. 189.
-
-Les appartements du château de Lunéville furent à moitié dévastés; les
-riches boiseries du cabinet du Roi disparurent; on les retrouva plus
-tard dans le grenier d'un village voisin où elles servaient de
-cloison[8].
-
- [8] JOLY, _le Château de Lunéville_.
-
-La pauvre Marie Leczinska n'eut même pas le droit d'arracher aux
-enchères ces meubles familiers dont son père aimait à s'entourer et qui
-lui étaient doublement précieux par les souvenirs qui s'y rattachaient.
-Elle eut seulement la permission de sauver du désastre les portraits qui
-se trouvaient dans les appartements du feu Roi[9].
-
- [9] Elle fut autorisée à faire venir à Versailles les portraits
- de ses parents, de ses grands-parents, du dauphin, de Mme
- Adélaïde et de Mme Victoire, de la princesse de Talmont, du duc
- et de la duchesse Ossolinski, du roi de Prusse et de Charles XII.
- (Arrêté du 27 mars 1766. Arch. Nat. K. 1. 189.)
-
-Ce ne furent pas seulement les œuvres éphémères de Stanislas qui
-disparurent avec lui, la société charmante qu'il avait su très
-habilement grouper et qui faisait tout l'agrément de sa Cour ne lui
-survécut pas un seul jour. Tout naturellement, en effet, et par la force
-même des choses, cette société dont il était le lien nécessaire,
-indispensable, se dispersa presque immédiatement.
-
-Sur l'ordre de Louis XV, tous les courtisans qui habitaient le château,
-et ils étaient légion, durent abandonner leurs appartements. Ce fut le
-signal de la débâcle. Quelle raison de rester à Lunéville, quand il n'y
-avait plus de Cour, qu'on n'avait plus ni logement, ni charges, ni
-bénéfices d'aucune sorte.
-
-Chacun agit donc suivant sa fantaisie ou les nécessités de sa situation;
-les uns, ceux qui avaient des fonctions à la cour de France ou l'espoir
-d'en obtenir, prirent la route de Versailles, les autres retournèrent
-dans leurs châteaux faire des économies et méditer sur l'instabilité des
-choses de ce monde.
-
-Dans le petit cercle intime du Roi et de la favorite, le seul dont nous
-ayons à nous occuper, le plus empressé à quitter la Lorraine après la
-mort du Roi, fut le maréchal de Bercheny; son ami disparu, rien ne
-retenait plus le vieux guerrier à Lunéville. Il partit aussitôt avec
-toute sa famille pour la terre de Luzancy, qu'il aimait passionnément,
-et qu'il n'avait quittée qu'à regret pour les splendeurs de la cour de
-Lorraine. Il entraîna avec lui un des plus fidèles serviteurs de
-Stanislas, le comte de Tressan.
-
-La mort de son bienfaiteur avait été de toutes façons pour Tressan une
-véritable catastrophe. Non seulement son cœur était douloureusement
-affecté par la perte d'un ami très sûr et très aimé, mais il perdait
-encore avec lui tous les bénéfices de sa situation, logement, entretien,
-équipages, émoluments. Pour comble de disgrâce, Stanislas ne l'avait
-honoré dans son testament d'aucune faveur particulière[10].
-
- [10] Reconnaissant des bienfaits dont il avait été comblé,
- Tressan voulut élever à la mémoire de son ami un monument digne
- de lui et il composa un «portrait historique de Stanislas.»
- Voltaire, auquel il en avait envoyé un exemplaire, lui répondait:
- «Votre souvenir m'a bien touché, monsieur, et votre ouvrage a
- fait sur moi l'impression la plus tendre. Voilà comme je voudrais
- qu'on fît les oraisons funèbres; il faut que ce soit le cœur qui
- parle, il faut avoir vécu intimement avec le mort qu'on
- regrette... Votre ouvrage est vrai, il est attendrissant, il est
- bien écrit... je vous remercie tendrement de me l'avoir envoyé.»
-
-Sans ressource et dans une situation financière qui s'aggravait chaque
-jour, qu'allaient devenir Tressan et les siens?
-
-Non seulement il fallait vivre, mais il fallait encore payer les dettes
-qui avaient été accumulées depuis des années. Harcelé par ses créanciers
-et ne sachant comment subvenir à l'existence de sa famille, le grand
-maréchal ne vit d'autre ressource que de quitter la Lorraine et d'aller
-chercher à la campagne un asile modeste où il pût achever l'éducation de
-ses enfants.
-
-Autrefois une pareille détermination lui aurait déchiré le cœur et il
-n'aurait pu s'y résigner; quitter Mme de Boufflers eût été au-dessus de
-ses forces. Mais les temps étaient bien changés. Les rigueurs
-persistantes de la marquise avaient fini, l'âge aussi aidant, par
-triompher de la passion du vieux comte, et il envisageait maintenant
-avec calme une séparation que les circonstances lui imposaient
-impérieusement.
-
-Mis au courant des projets de retraite du grand maréchal, M. de Bercheny
-pensa que le voisinage d'un homme agréable et lettré serait une
-précieuse ressource dans sa solitude et il chercha à l'attirer près de
-lui. Il y avait non loin de Luzancy, sur les bords de la Marne, un petit
-village, Nogent-l'Artaud, où il était facile de se loger à peu de frais.
-M. de Bercheny l'indiqua à Tressan. Ce dernier trouva le conseil
-judicieux, et bientôt il achetait à Nogent, pour 10,000 livres, une
-maison convenable avec de beaux jardins. Elle avait appartenu autrefois
-à M. Poisson, avant la singulière fortune de Mme de Pompadour.
-
-Quelque pénible que lui fût le sacrifice, le comte, avant de s'éloigner,
-se décida à faire dans sa maison les réformes nécessaires. Il vendit sa
-bibliothèque et sa belle collection d'histoire naturelle à la margrave
-de Bade, il se défit de ses chevaux, de ses équipages, d'une partie de
-son mobilier; enfin il se réduisit à un seul valet de chambre[11].
-
- [11] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
- Versailles, Lebon, 1897.
-
-Voltaire, qu'il avait mis au courant de ses projets, les approuvait
-fort:
-
-«Vous comptez donc aller vivre en philosophe à la campagne, lui
-écrivait-il? Je souhaite que ce goût vous dure comme à moi. Ce n'est que
-dans la retraite qu'on peut méditer à son aise.»
-
-Mais si le philosophe félicitait Tressan de sa détermination, il
-s'attendrissait sur le sort de Panpan, qui allait être privé de son
-meilleur ami, et il ajoutait gracieusement:
-
-«Je n'oublierai jamais mon cher Panpan, c'est une âme digne de la vôtre.
-Que fera-t-il quand vous ne serez plus en Lorraine? Toute la Cour de
-votre bon roi va s'éparpiller et la Lorraine ne sera plus qu'une
-province. On commençait à penser; ces belles semences ne produiront plus
-rien; c'est vers la Marne qu'il faudra voyager... Notre lac de Genève
-fait bien des compliments à la Marne.
-
-«Adieu, monsieur, conservez-moi des bontés qui sont la consolation de ma
-vieillesse.»
-
-Tressan dit donc adieu à Mme de Boufflers, à Panpan, à tous ses amis, et
-il quitta sans esprit de retour cette Lorraine où il vivait depuis seize
-ans, où il avait éprouvé bien des joies, mais aussi les plus cruels
-tourments de l'amour malheureux.
-
-Il vécut paisiblement pendant quelques années dans sa modeste demeure de
-Nogent-l'Artaud, voisinant avec le maréchal de Bercheny, faisant
-l'éducation de ses quatre enfants qu'il aimait tendrement, et trouvant
-des consolations à son isolement dans les travaux littéraires et dans
-la culture de son petit jardin. C'est là qu'il commença à composer ces
-romans de chevalerie qui bientôt le passionnèrent et l'occupèrent
-jusqu'à son dernier jour[12].
-
- [12] Le marquis de Paulmy venait de créer la bibliothèque des
- Romans; il invita Tressan à y collaborer; ce dernier accepta avec
- joie et il fit paraître successivement des romans de chevalerie
- tirées de nos vieilles chroniques: _le petit Jehan de Saintré_,
- _Gérard de Nevers_, _Artus de Bretagne_, _Huon de Bordeaux_,
- _Tristan le Léonais_, _Dom Ursino le Navarin_, les _Amadis_,
- etc., etc.
-
-MM. de Bercheny et Tressan ne furent pas seuls à quitter la Lorraine.
-L'aumônier du Roi, cet ineffable abbé Porquet, qui avec tant de succès
-avait consacré ses soins à l'éducation du chevalier de Boufflers, imita
-bientôt leur exemple. Que lui restait-il à faire à Lunéville, maintenant
-que son royal pénitent n'avait plus besoin, et pour cause, de ses
-services? Vivre paisible et ignoré dans un petit cercle de vieux amis,
-végéter misérablement dans une cité morte, n'était pas du tout le fait
-du correct et séduisant Porquet. N'aimait-il pas toujours passionnément
-les spectacles, les fêtes, les plaisirs? N'était-il pas vraiment trop
-jeune encore pour renoncer aux joies de ce monde? Et où pouvait-il être
-mieux que dans la capitale pour satisfaire ses goûts mondains.
-
-L'abbé dit donc un éternel adieu à la Lorraine et il partit pour Paris.
-Il n'y avait pas de situation, mais il comptait sur sa réputation, et
-puis il était bien convaincu que ses amis, et en particulier son ancien
-élève, l'aideraient à en trouver une.
-
-En attendant, il se lança dans la société littéraire et galante de
-l'époque, fréquenta les philosophes et les comédiennes, en particulier
-Mlle Quinault, à laquelle Panpan l'avait recommandé, publia des vers
-dans l'_Almanach des Muses_, etc., etc.; bref il fit tout au monde, hors
-ce qui concernait son état.
-
-Panpan avait eu le cœur serré en voyant s'éloigner cet ami si cher et
-cependant il rimait encore en l'honneur de l'ingrat qui l'abandonnait.
-Il lui adressait bientôt cette plaintive élégie où il rappelait les
-joies du passé qui lui rendaient plus cruelles encore les tristesses du
-présent:
-
- O toi, dont la probité pure,
- Le cœur dans le bien affermi,
- Plus que l'heureux talent dont t'orna la nature
- Pour jamais m'ont fait ton ami,
- Gentil docteur que le Permesse
- Plus que la Sorbonne illustra,
- Toi, qui dis moins souvent la messe
- Que tu ne vas à l'Opéra,
- Te voilà donc fixé sur les bords de la Seine!
- Jadis, aux plaisirs de Paris,
- Je t'ai vu préférer nos plaisirs de Lorraine.
- Dans ces lieux autrefois de Boufflers si chéris,
- Aujourd'hui mon petit domaine,
- Je t'ai vu rassembler les muses et les ris;
- Dans mon balustre étoit la tribune aux harangues;
- Là pour ton chevalier tu fis ces vers charmants
- Ces vers auxquels toutes nos langues
- Donnoient plus d'applaudissements
- Qu'ils n'exigeaient de révérences[13].
- Autres temps, autres jouissances...
- Mais quels moments vaudront ces fortunés moments?[14]
-
- [13] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 318.
-
- [14] Mss. de la bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
-
-La marquise de Lenoncourt, une des plus spirituelles femmes de la Cour,
-une des grandes amies de Panpan et de Mme de Boufflers, n'avait pas
-d'abord suivi l'exemple général. En dépit des ordres de Louis XV, elle
-avait continué à résider dans l'appartement qu'elle occupait au château,
-mais bientôt la solitude qui régnait dans cette vaste demeure, la
-tristesse qui pesait sur les bosquets du parc, assombrirent le moral de
-la marquise et elle fut prise de la nostalgie du bruit et du mouvement;
-puis elle était affligée d'un mari détestable «dont elle rougissait et
-dont elle avait peur». Stanislas la protégeait contre les entreprises de
-ce «gros monsieur», ainsi qu'elle appelait son époux. Mais le Roi
-n'étant plus là pour la défendre, elle ne se crut pas en sûreté à
-Lunéville et elle prit prétexte de son isolement pour quitter la
-Lorraine et chercher un refuge sur les bords de la Seine.
-
-Panpan, désolé de voir le vide se faire chaque jour plus grand autour de
-lui, écrivait à sa chère marquise:
-
-_A Mme la marquise de Lenoncourt._
-
- Quand nous l'avons perdu ce Platon couronné,
- Au bonheur des Lorrains ce sage destiné,
- J'ai cru que dans ces lieux, de sa Cour éplorée,
- Il resteroit du moins quelque illustre débris.
- Tout a fui son tombeau, tout a fui vers Paris!
- Seule dans son palais, vous m'étiez demeurée;
- Je comptois, comme à lui, vous y faire ma cour,
- Objet de tout mon culte, illustre Lenoncourt;
- Vous m'auriez tenu lieu de sa tête sacrée.
- De sa présence auguste autrefois honorée,
- Ma chartreuse lui dut ses embellissements,
- Et d'arbres, et de fleurs, par ses ordres parée,
- Fut le théâtre heureux de nos amusements.
- Vous y suiviez Boufflers, quand, des jeux entourée,
- Boufflers y rassembloit l'esprit, et tous les goûts.
- Ils s'y seroient encor rassemblés près de vous!
- Mais de ces tristes lieux, pour jamais exilées,
- Les grâces avec elle, avec vous envolées,
- Ont privé mes jardins de leurs plus chers appas;
- Hélas! je n'y vois plus l'empreinte de vos pas
- Sur le sable de mes allées![15].
-
- [15] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
-
-Ainsi Panpan voyait avec terreur s'éloigner peu à peu tous ses amis,
-tous ceux qu'il avait aimés, qui avaient été les compagnons de sa vie,
-qui lui rappelaient les joies des années heureuses. Bientôt il allait se
-trouver seul, n'ayant plus d'autre distraction que de cultiver les
-fleurs de son jardin, les fruits de son verger. Pour comble d'infortune
-il restait dans une situation fort modeste, ayant à peine de quoi vivre.
-C'était le moment ou jamais de faire appel à cette philosophie dont il
-avait lui-même si souvent vanté les bienfaisants effets.
-
-Dans sa détresse profonde, le pauvre Panpan avait-il au moins l'espoir
-de conserver celle qu'il aimait par-dessus toutes choses, sa
-bienfaitrice, la marquise de Boufflers? Si elle lui restait, c'était
-encore le bonheur.
-
-Hélas! la marquise, elle aussi, songeait à s'éloigner. Douloureusement
-affectée par la mort de ce vieillard pour lequel elle éprouvait une
-ancienne et sérieuse affection, chassée de ce château où elle régnait
-depuis tant d'années, elle se trouvait dans la situation la plus
-pénible. En perdant le Roi, elle avait tout perdu, honneurs, privilèges,
-situation, et comme elle s'était toujours montrée pour elle-même d'un
-grand désintéressement, elle restait sans la moindre fortune. Tout son
-patrimoine avait été follement dissipé au jeu, et elle n'avait plus pour
-vivre qu'une maigre pension de 18,000 livres sur le trésor royal.
-
-Le séjour de Lunéville lui était devenu odieux. Elle aussi voulait fuir
-ces lieux désolés, et elle parlait d'aller s'établir momentanément dans
-la capitale, près de son frère de Beauvau et de sa sœur de Mirepoix
-qu'elle aimait beaucoup, et qui y occupaient à la Cour comme dans la
-société une grande situation.
-
-A la nouvelle d'un départ prochain, Panpan jetait les hauts cris. Une
-fois entraînée dans la vie de Paris, ne serait-elle pas subjuguée par
-les succès qu'elle y obtiendrait? N'allait-elle pas oublier son vieil
-ami? Reviendrait-elle jamais en Lorraine? Ainsi parlait Panpan avec sa
-connaissance de la nature humaine, et son cœur se serrait à la pensée
-qu'il ne reverrait peut-être plus celle qui avait été l'idole de sa vie.
-
-Pendant l'automne de 1766, alors que Mme de Boufflers était encore
-hésitante, son frère de Beauvau lui écrivit qu'il allait venir avec la
-princesse passer quelques jours en Lorraine pour régler plusieurs
-affaires urgentes, et que de là il se rendrait dans son gouvernement du
-Languedoc où il aurait à séjourner plusieurs mois; il pressait
-instamment sa sœur de faire le voyage avec eux.
-
-Mme de Boufflers ne cherchait qu'une occasion d'échapper à ses tristes
-souvenirs. Elle estima qu'un voyage dans d'aussi agréables conditions
-serait pour elle une précieuse distraction. Puis un changement de
-milieu, d'horizons, d'habitudes n'était-il pas le meilleur moyen pour
-elle de se ressaisir. Elle verrait ensuite à réorganiser sa vie et à
-prendre des résolutions définitives.
-
-Elle écrivit donc à son frère qu'elle acceptait sa proposition avec
-reconnaissance et qu'elle se tenait prête à partir au premier signal.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-1766-1767
-
- Départ de Mme de Boufflers pour le Languedoc.--Son séjour à
- Toulouse.--Correspondance avec Voltaire.--Mme de Boufflers à
- Paris.--Elle va prendre les eaux de Plombières.--Projets de voyage
- en Suisse.
-
-
-Nous avons dit, dans les premiers volumes de cet ouvrage, ce qu'était le
-prince de Beauvau, ses rares qualités, sa droiture, sa loyauté, ses
-aptitudes militaires; nous n'y reviendrons pas. Personne plus que lui ne
-jouissait de l'estime et de la considération générales.
-
-Nous avons raconté comment il avait perdu sa femme presque subitement en
-1763 et comment, après un deuil de pure convenance, il avait épousé Mme
-de Clermont qu'il aimait depuis fort longtemps[16]. Cette seconde union,
-qui réalisait ses vœux les plus chers, tourna à miracle. Jamais on ne
-vit ménage plus tendrement uni, plus parfaitement heureux. Il fut à la
-fois, par sa rareté même, la gloire et l'étonnement du dix-huitième
-siècle.
-
-La nouvelle princesse de Beauvau, fort bien de sa personne, était en
-outre une femme de haute distinction. Elle avait un charme infini, un
-naturel simple, un ton excellent, une «sensibilité vraie, bonne,
-continuelle».
-
- [16] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p.
- 353.
-
-«Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable, ni
-plus accompli que le sien, écrit Marmontel. C'est bien elle qu'on peut
-appeler justement et sans ironie «la femme qui a toujours raison». Mais
-la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est
-accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce
-qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous.»
-
-Mme du Deffant était moins élogieuse, mais peut-être plus exacte, quand
-elle écrivait:
-
-«Je doute que l'amour-propre de Mme de Beauvau lui cause jamais le plus
-petit chagrin. Cet amour-propre est cuirassé. Elle ne respire que gloire
-et hommage, elle vit de nectar et d'ambroisie, ne respire que l'encens.
-Elle dédaigne trop ceux qui ne l'adorent pas pour pouvoir jamais être
-offensée de leur indifférence. Elle est parfaitement heureuse, elle doit
-son bonheur à son caractère, et comme il est très bon, il lui attire
-l'estime de ceux qui la connaissent[17].»
-
- [17] A Mme de Choiseul, 7 septembre 1772. _Correspondance
- complète_ de Mme du Deffand par le marquis de Sainte-Aulaire.
- Paris, Calmann-Lévy, 1877.--Toutes les lettres de Mme du Deffand
- à Mme de Choiseul et de Mme de Choiseul à Mme du Deffand citées
- dans ce volume sont extraites de cette correspondance.
-
-La princesse avait une manière d'aimer son mari, simple et touchante.
-Elle ne songeait qu'à le faire valoir et à s'effacer elle-même. A
-l'entendre, c'était toujours à M. de Beauvau qu'on devait rapporter
-tout le bien qu'on louait en elle.
-
-Malgré toutes ses qualités, peut-être même en raison de ses qualités,
-Mme de Beauvau passait pour dominatrice et on lui reprochait «une
-personnalité intolérable»; il est certain qu'elle avait pris sur son
-entourage, et en particulier sur son mari, un empire presque absolu.
-Aussi Mme du Deffant, rarement bienveillante, l'avait-elle surnommée
-ironiquement _la dominante des dominations_. Elle désignait encore
-volontiers ces heureux époux sous le nom de _la dominante_ et _le
-soumis_.
-
-Quand les Beauvau eurent réglé leurs affaires d'intérêt en Lorraine, Mme
-de Boufflers dit adieu au pauvre Panpan désolé et elle partit avec eux
-pour Lyon. Ils y restèrent quelques jours, puis, de là, ils gagnèrent à
-petites journées Arles, où ils visitèrent l'amphithéâtre, les thermes,
-le palais de Constantin, Saint-Trophime, Saint-Honnorat, etc. Mme de
-Boufflers, très éprise du passé, ne se lassait pas d'admirer toutes ces
-merveilles des temps anciens. A Nîmes, elle s'extasia devant la maison
-carrée, les arènes, le temple de Diane, le pont du Gard, etc. Enfin ils
-arrivèrent à Toulouse, capitale du Languedoc.
-
-M. de Beauvau était très aimé dans son gouvernement, il y faisait preuve
-d'une indépendance d'esprit et d'une largeur d'idées fort rares à son
-époque. Quand il avait été nommé en 1764, son premier soin avait été de
-secourir de malheureuses familles protestantes qu'on persécutait à cause
-de leur foi et qui gémissaient dans les prisons depuis des années. Sa
-généreuse conduite faillit même lui attirer une disgrâce complète, mais
-rien ne put la lui faire modifier. Il répondait très noblement à des
-menaces réitérées: «Le Roi est le maître de m'ôter le commandement qu'il
-m'a confié, mais non de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma
-conscience et mon honneur.»
-
-A peine Mme de Boufflers était-elle installée dans la capitale du
-Languedoc et jouissait-elle avec délices d'une vie toute nouvelle pour
-elle, qu'elle reçut de Voltaire une lettre pressante.
-
-Le vieux philosophe la suppliait d'obtenir du gouverneur qu'il fit
-nommer premier capitoul M. de Sudre, l'avocat qui avait défendu Calas,
-celui qui «seul avait protégé l'innocence lorsque tout le monde
-l'abandonnait et la calomniait».
-
-«Vous allez en Languedoc, lui disait Voltaire, votre premier plaisir
-sera d'y faire du bien. Je vous propose une action digne de vous et dont
-tous les honnêtes gens de France vous auront obligation... J'attends
-tout d'un cœur comme le vôtre»; et il l'assurait que «si son âge et les
-maladies le lui avaient permis,» il serait sûrement venu lui faire sa
-cour quand elle était passée par Lyon.
-
-Pais il lui racontait plaisamment toutes les infortunes qui
-l'accablaient dans sa très belle et très détestable vallée, où il ne lui
-manquait que «l'agrément de la peste».
-
-Le 21 janvier il lui écrivait encore:
-
-
- «Ferney, 21 janvier 1767.
-
-«Madame, non seulement je voudrais faire ma cour à Mme la princesse de
-Beauvau, mais assurément je voudrais venir à sa suite me mettre à vos
-pieds dans les beaux climats où vous êtes; et croyez que ce n'est pas
-pour le climat, c'est pour vous, s'il vous plaît, madame.
-
-«M. le chevalier de Boufflers, qui a ragaillardi mes vieux jours, sait
-que je ne voulais pas les finir sans avoir eu la consolation de passer
-avec vous quelques moments. Il est fort difficile actuellement que j'aie
-cet honneur: trente pieds de neige sur nos montagnes, dix dans nos
-plaines, des rhumatismes, des soldats et de la misère forment la belle
-situation où je me trouve. Nous faisons la guerre à Genève, il vaudrait
-mieux la faire aux loups qui viennent manger les petits garçons. Nous
-avons bloqué Genève, de façon que cette ville est dans la plus grande
-abondance et nous dans la plus effroyable disette.
-
-«Pour moi, quoique je n'aie plus de dents, je me rendrai à discrétion à
-quiconque voudra me fournir des poulardes.
-
-«J'ai fait bâtir un assez joli château et je compte y mettre le feu
-incessamment pour me chauffer.
-
-«J'ajoute à tous les avantages dont je jouis que je suis borgne et
-presque aveugle, grâce à nos montagnes de neige et de glace.
-
-«Promenez-vous, madame, sous des berceaux d'oliviers et d'orangers, et
-je pardonnerai tout à la nature.»
-
-«_P.S._--Je ne sais sur quel horizon est actuellement M. le chevalier de
-Boufflers, mais quelque part où il soit, il n'y aura jamais rien de plus
-singulier ni de plus aimable que lui[18].»
-
- [18] _Œuvres complètes de Voltaire._ Paris, Garnier
- frères.--Toutes les lettres de Voltaire citées dans ce volume
- sont tirées de l'édition Garnier frères.
-
-Malheureusement, si la recommandation de Voltaire auprès de la marquise
-de Boufflers et de M. de Beauvau était puissante, celle du prince auprès
-de M. de Saint-Florentin avait moins de crédit, et le protégé du
-philosophe ne fut pas nommé.
-
-Voltaire n'en remercie pas moins très aimablement sa correspondante de
-sa bonne volonté et de l'appui qu'elle lui a prêté. Il termine par ces
-mots pleins de grâce:
-
-«Je ne sais, madame, si vous allez à la Cour ou à la ville, mais en
-quelque lieu que vous soyez, vous ferez les délices de tous ceux qui
-seront assez heureux pour vivre avec vous. Cette consolation m'a
-toujours été enlevée. Votre souvenir peut seul consoler le plus
-respectueux et le plus attaché de vos serviteurs.
-
- «V.»
-
-Peu de jours après, nouvelle lettre du patriarche au sujet d'un libraire
-de Nancy, Leclerc, soupçonné de répandre des livres interdits. Pour
-couper court à sa propagande, on l'avait prudemment jeté à la Bastille.
-Voltaire indigné accuse, bien entendu, la Compagnie de Jésus de ce
-nouveau méfait. Il écrit «pénétré de douleurs»: «Faut-il donc que les
-Jésuites aient encore le pouvoir de nuire et qu'il reste du venin mortel
-dans les tronçons de cette vipère écrasée.» Il supplie la marquise
-d'agir en faveur d'un infortuné. «Rien ne rafraîchit le sang, comme de
-secourir les malheureux», lui dit-il pour l'encourager.
-
-Après un assez long séjour en Languedoc, Mme de Boufflers et ses
-compagnons reprirent la route de la capitale. Ils ramenaient avec eux,
-en l'entourant de soins empressés, une petite chienne barbette destinée
-à l'amusement de Mme du Deffant. Cet animal fit en effet le bonheur de
-la vieille aveugle: «Elle n'est pas trop jolie, disait-elle, mais elle
-m'aime, cela me suffit.»
-
-La marquise resta peu de temps à Paris, car elle avait des affaires
-urgentes à régler en Lorraine, mais la séparation allait être de courte
-durée; les Beauvau comptaient faire une saison à Plombières au mois de
-juillet et il était convenu que Mme de Boufflers les rejoindrait dans la
-célèbre ville d'eaux dès qu'ils y seraient installés.
-
-La marquise passe donc quelques semaines à Nancy et à Lunéville en
-compagnie du cher Panpan, puis, vers le milieu de juillet, elle se rend
-à Plombières où elle a le plaisir de retrouver ses parents et sa fille,
-Mme de Boisgelin.
-
-En 1767 la société réunie à Plombières est des plus brillantes et une
-foule élégante se presse sous les ombrages du parc. Rarement l'on a vu
-pareille affluence, et c'est à croire que la cour de Versailles s'est
-transportée sur les bords de l'Agron. Les hôtels, les maisons
-particulières regorgent de baigneurs. Comme de nos jours, l'on publie
-religieusement chaque semaine la liste des étrangers, avec l'indication
-des demeures qu'ils occupent.
-
-M. de la Galaizière et l'abbé de Lentillac sont à l'hôtel des Dames, la
-marquise de la Tour du Pin et la duchesse de Luynes à l'Ange, le
-chevalier de la Ferronnays à la Fleur de Lys, la duchesse de Nivernais
-et son confesseur à Saint-Blaize, l'abbé comte de Saintignon à la
-Croix-rouge, etc.
-
-Les principaux baigneurs sont le marquis et la marquise de
-Clermont-Gallerande, le comte et la comtesse de Belzunce, le prince et
-la princesse de Montmorency, la duchesse de Cossé, la marquise d'Avaray,
-la vicomtesse de Laval, les comtesses de Taxis, de Montalembert, de
-Sabran, de Bercheny, de Rastignac, le prince de Bauffremont, les marquis
-de Saint-Aubin, d'Autichamp, les chevaliers de la Bourdonnais, de
-Beauteville, le baron d'Holbach, etc., etc.
-
-Les malades mènent une vie des plus gaies. Entre les exercices
-obligatoires du traitement, ils se retrouvent sans cesse et ils
-imaginent mille occupations pour se distraire. Les uns, les moins
-valides, ceux auxquels les médecins prescrivent le repos, se réunissent
-pour jouer à cavagnole, à la comète, faire de la musique; les autres
-organisent des déjeuners champêtres aux environs, à Remiremont, au Val
-d'Ajol, etc. Le pays est superbe, on le parcourt à pied, à cheval, en
-voiture. Chaque jour il y a thé ou café chez l'une ou l'autre grande
-dame; chaque soir, bal et souper. Enfin la vie est charmante, on n'a pas
-un instant d'ennui, et dans cette fréquentation continuelle l'amour
-trouve aisément son compte.
-
-Une des grandes distractions de cette société est d'aller visiter un
-célèbre thaumaturge du Val d'Ajol. Il s'appelle Dumont et on l'a
-surnommé _le médecin de la montagne_. Quant à lui, il prend modestement
-le titre de chirurgien renoueur de S. A. R. Mgr le comte de
-Provence[19]. Il a obtenu quelques guérisons qu'on regarde comme
-miraculeuses et qui lui ont valu une réputation considérable. Aussi
-presque tous les baigneurs, à la grande indignation des Esculapes de la
-localité, vont-ils le consulter[20].
-
- [19] Il avait en effet donné des soins au Prince.
-
- [20] Ces Dumont étaient rebouteurs de père en fils depuis deux
- siècles, et ils se transmettaient leurs secrets. On les appelait
- les Valdajoux, du nom de la vallée qu'ils habitaient.
-
-La colère des médecins était si violente que l'infortuné rebouteur
-craignait toujours d'être assassiné par ses confrères patentés et il
-n'osait sortir de chez lui sans être accompagné d'un homme de la
-maréchaussée[21].
-
- [21] En 1769, la duchesse de Luynes se démit le bras et ses
- chirurgiens le lui remirent si mal, qu'elle resta estropiée; on
- voulait même lui couper le membre malade, lorsqu'on songea à
- faire venir le célèbre Dumont. Ce dernier fit souffrir à la
- duchesse un véritable martyre pendant plusieurs heures, mais elle
- retrouva l'usage complet de son bras. Quelques jours après,
- Dumont, sortant de son hôtel le soir, fut attaqué par deux hommes
- et il reçut un coup d'épée; on accusa les chirurgiens ordinaires
- de la duchesse de cette basse vengeance.
-
-Nous ne savons si la santé des malades se trouvait bien de cette
-existence agitée, mais ce qui est certain, c'est que leur moral s'en
-accommodait fort.
-
-L'usage, nous l'avons dit, était de saigner les baigneurs dès leur
-arrivée, pour les mieux préparer à l'action des eaux. Mme de Boufflers,
-son frère, la princesse, Mme de Boisgelin, se soumirent docilement à
-cette fâcheuse obligation, puis ils commencèrent leur traitement, mais
-sans s'astreindre à un régime trop sévère. Ils fréquentaient la société,
-où ils avaient retrouvé un grand nombre de leurs amis, et ils faisaient
-de nombreuses excursions dans les environs, si bien que le temps se
-passait rapidement et agréablement.
-
-Depuis un an bientôt qu'elle voyage et vit avec son frère et sa
-belle-sœur, Mme de Boufflers a ressenti les bienfaisants effets d'une
-société aimable et d'une distraction sans cesse renouvelée; elle a
-retrouvé son équilibre physique et moral, et les tristes événements de
-l'année 1766 ne sont déjà plus pour elle que de lointains souvenirs.
-
-Mais elle a pris goût à cette existence errante, et maintenant elle
-redoute le moment où il lui faudra enfin se résigner à une solitude
-qu'elle n'a jamais connue. Dans l'espoir d'éloigner encore le terme
-fatal, elle imagine de faire, aussitôt sa cure terminée, un nouveau
-déplacement et des plus séduisants.
-
-Depuis longtemps elle caressait l'idée d'aller rendre visite à l'ermite
-du mont Jura, à ce prestigieux Voltaire dont elle avait gardé si
-délicieux souvenir, et qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit ans,
-depuis les années éblouissantes de 1748 et de 1749. Le séjour que son
-fils avait fait près du philosophe en 1764, les récits émerveillés du
-jeune homme avaient redoublé le désir de Mme de Boufflers d'aller revoir
-son vieil ami. La récente correspondance qu'elle venait d'entretenir
-avec lui lui inspira l'idée, une fois sa cure achevée, de faire un
-voyage en Suisse et de le terminer par un séjour chez le philosophe.
-
-Comme en voyage il est plus agréable d'être en nombreuse société, elle
-décide d'entraîner avec elle son frère et sa belle-sœur qui ne
-demandent pas mieux; sa fille, Mme de Boisgelin; sa grande amie, Mme
-Durival; et enfin le cher et indispensable Panpan, qui, lui aussi, veut
-revoir son ami Voltaire. Ainsi la fête sera complète, la marquise ne
-laissera pas de regrets derrière elle et l'on ne s'ennuiera pas en aussi
-aimable compagnie.
-
-En attendant, Mme de Boufflers consulte des cartes, prépare des
-itinéraires, et, comme si elle allait à la découverte de pays inconnus,
-elle interroge anxieusement ceux de ses amis qui connaissent la Suisse,
-sur l'état des chemins, les difficultés de la route, les ressources du
-pays, les auberges, etc., etc.
-
-C'est à Panpan qui est resté à Lunéville que la marquise fait part de
-ses projets, projets qui ont pour lui un intérêt tout particulier,
-puisqu'il est arrêté, décidé qu'il sera du voyage. En même temps elle
-lui raconte les menus incidents de la vie de Plombières:
-
-
- «Plombières, 30 juillet 1767.
-
- «Mon cher Veau,
-
-«Je suis bien étonnée de ne vous avoir pas encore écrit, car je n'ai pas
-encore cessé de penser à vous, malgré la foule qui m'environne. Il y a
-prodigieusement de monde ici, et comme je passe à peu près la journée
-chez Mme de Beauvau, je vois tout.
-
-«Il n'y a que Mme de Gimel et moi dans notre maison; aussi y suis-je
-fort bien. Le pauvre prince qui était mal, et sans se plaindre, part
-demain matin, ce qui m'afflige fort.
-
-«M. de Beauvau pense toujours au voyage de Genève. Quoi qu'il en soit je
-partirai vers le 8 ou le 10 août, et je vous attendrai autant qu'il vous
-plaira.
-
-«La duchesse de Cossé arrive de Ferney. Elle a parcouru toute la Suisse.
-Vous croyez bien que je lui ai un peu parlé des chemins; elle dit, comme
-les autres, qu'ils sont plus beaux que partout ailleurs et que Voltaire
-est plus aimable et surtout plus poli que jamais.
-
-«Nous voyons beaucoup ici le baron d'Holbach et M. de Tolosan. Le
-premier est un bien bon homme, et a, dit-on, beaucoup de connaissances;
-mais le second est parfaitement bon et parfaitement aimable.
-
-«L'abbé de Mitri et sa sœur sont arrivées avant-hier, ce qui m'a fait
-faire une partie de trictrac à tourner, avec M. de Vaugrave. C'est la
-seule depuis que je suis ici et je n'y ai point du tout pensé, mais
-toujours à vous, mon bon Veau.»
-
-Quelques jours après nouvelle lettre[22].
-
- [22] Toutes les lettres de Mme de Boufflers à Panpan, citées dans
- ce volume, et dont l'origine n'est pas indiquée, font partie de
- notre collection particulière. Elles proviennent de la collection
- de M. Meaume. Nous avons tout lieu de croire ces lettres
- inédites, mais nous n'affirmons rien.
-
-
- «Plombières, 3 août 1767.
-
-«Mais, mon cher Veau, la tête te tourne donc?
-
-«Mme la duchesse de Cossé a passé ici il y a quatre jours en revenant de
-Ferney. Tout le monde lui a fait des questions sur son voyage. On
-s'étonnait qu'une personne aussi délicate et qui a peur de tout, ait pu
-faire un voyage aussi considérable, car elle a été partout, hors dans
-les mauvais chemins, sur lesquels je l'ai questionnée à mon tour, en lui
-disant que j'étais sur le point de faire ce voyage, mais que j'étais
-retenue par la peur des précipices; qu'on m'avait bien dit qu'il n'y
-avait rien à craindre, parce que les chemins étaient fort larges, mais
-que j'en craignais même la vue. Elle m'a dit à cela qu'elle était tout
-de même et qu'elle avait une autre raison d'éviter jusqu'à l'apparence
-des dangers, ayant avec elle sa fille unique dont la délicatesse
-l'obligeait aux plus grands ménagements. Comme tu es mon fils unique, je
-ne saurais mieux faire que de te traiter comme Mlle de Cossé.
-
-«Il faut vous dire encore que la duchesse m'a dit qu'il ne fallait pas
-aller voir le médecin de la montagne quoique tout le monde y fut;
-qu'elle n'avait pas osé l'entreprendre, quoique ce fût un des objets de
-son voyage.
-
-«J'écris au prince pour qu'il m'envoie des chevaux avec lesquels j'irai
-le 15 à Fléville, où j'attendrai qu'il vous plaise de venir avec Mme
-Durival, pour que nous allions tous ensemble chez Voltaire.
-
-«Sur quoi je prie Dieu de vous tenir en paix.»
-
-_P. S._ (de la main de Mme de Boisgelin).
-
-«Bonjour, mon charmant Veau. Je t'aime de toute mon âme de cochon.
-
-«J'ai bien peur aussi des chemins de la Suisse, mais malgré cela il faut
-bien marcher. Pourtant il me semble que nous ne sommes pas encore prêtes
-à partir.
-
-«Adieu, mon Veau, écris-moi, mais je te prie d'écrire un peu
-lisiblement.
-
-«Mes compliments à Marianne[23]».
-
- [23] Femme de chambre de Panpan. C'était plutôt une dame de
- compagnie.
-
-Mme de Boisgelin avait vu juste, et c'est elle qui finit par avoir
-raison. En dépit de tous les projets et de préparatifs déjà très
-avancés, Mme de Boufflers dut, au dernier moment, renoncer à son voyage
-pour des raisons de santé assez sérieuses. Ce ne fut pas sans de très
-vifs regrets.
-
-Après la saison de Plombières, la marquise revint passer quelque temps à
-Lunéville, puis elle dit adieu à ses amis de Lorraine et elle partit
-pour Paris où elle avait décidé de séjourner tout l'hiver. Peu après son
-arrivée, c'est-à-dire en décembre 1767, elle écrivait à Panpan une
-longue lettre où elle lui confiait la grande douleur qui venait de la
-frapper. Bien que nous n'ayons pu reconstituer les événements auxquels
-elle fait allusion en termes si pathétiques, nous citons sa lettre en
-entier. Elle s'y montre, en effet, sous un jour tout nouveau pour nous,
-et elle manifeste une tendresse de cœur et une sensibilité à laquelle
-elle ne nous a pas habitués:
-
-
- «Paris, 6 décembre 1767.
-
-«Ah! mon Veau, que les plaisirs sont légers et courts, et que les
-chagrins sont longs et lourds! Mimie, ma chère Mimie, l'enfant de mon
-cœur, l'objet de mes affections, je l'ai mariée, à qui? à un bourreau
-de trois femmes au moins, avant elle, et vraisemblablement de quatre.
-Pendant deux mois de publicité, c'était le meilleur et le plus honnête
-homme du monde. Quatre jours après son mariage, c'était véritablement un
-monstre.
-
-«La malheureuse m'a tout caché jusqu'au jour de son départ pour
-Fontainebleau où elle devait rester quatre jours, aller de là à Bordeaux
-pour s'embarquer. Elle m'a caché les traitements qu'elle éprouvait, à
-moi, à sa mère, et à tout le monde, et tout ce qu'on venait lui dire de
-lui. Enfin, elle me disait qu'elle était heureuse et rien ne paraissait
-à l'extérieur.
-
-«Enfin, le jour de ce départ, elle m'a mandé tout, afin que l'on prît
-des précautions, là-bas, pour le contenir assez, pour qu'elle n'en
-éprouvât pas les dernières violences, et qu'elle voulait qu'on la crût
-heureuse, et m'assurer que sa mère ignorait tout. Jugez de ce que je
-devins; effectivement, une heure après, je vis la mère et lui appris
-tout.
-
-«Je partis pour Praslin pour faire retarder le départ de cet homme de
-Fontainebleau. Enfin, après avoir été sur la roue depuis le 14 d'octobre
-jusqu'aujourd'hui, après bien des tourments, des dépositions et
-informations de M. de Sartines, prières et larmes de ma part, joint
-raison et crédit de M. et Mme de Beauvau, MM. les ducs de Choiseul et de
-Praslin ont fait consentir ce monstre par écrit à donner le choix d'un
-couvent à sa femme, et mille écus de pension, et lui rendre ses hardes;
-il reprend les diamants. Elle est chez Mme de Beauvau depuis avant-hier,
-qui revient aujourd'hui, et la conduit droit à Saint-Antoine, où je vais
-l'attendre[24].
-
- [24] L'abbesse de Saint-Antoine, Gabrielle-Charlotte, née le 28
- octobre 1724, était une sœur cadette de la marquise de
- Boufflers.
-
-«Qui n'en eût pas fait autrement à ma place, me condamne. Sa dernière
-femme était une demoiselle dont le père et la mère étaient de son
-quartier; la mère en était revenue depuis vingt ans. Sa fille était
-charmante et bien élevée avec 50,000 écus. Elle a été traitée comme
-celle-ci et en est morte au bout de quatre mois. Personne n'a rien dit à
-la mère qu'après, et sa fille lui a tout caché presque jusqu'à la
-mort...
-
-«Imaginez-vous, mon Veau, mon désespoir de la savoir menacée à tout
-moment d'être tuée ou empoisonnée. Je respire seulement aujourd'hui, et
-elle m'aime encore, moi qui l'aurais menée à la mort. Je suis dans un
-transport de penser que je vais la voir, que je ne peux exprimer. Je ne
-me mêlerai jamais de rien. Mon fils se mariera s'il peut, mais sans moi.
-
-«Adieu, mon Veau, je ne cesse pourtant encore de vous aimer.»
-
-Qu'était-ce que cette pauvre, cette infortunée Mimie? Nous n'avons
-jamais pu le découvrir. Dans les centaines de lettres qui nous ont passé
-par les mains, nous n'avons jamais trouvé d'autre allusion à Mimie et à
-ses malheurs que les quelques pages que nous venons de citer.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-1768-1770
-
- Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Ses relations: la maréchale
- de Mirepoix, la maréchale de Luxembourg, la comtesse de
- Boufflers-Rouvrel, la vicomtesse de Cambis, la comtesse de
- Boisgelin, Saint-Lambert, le prince de Bauffremont, Mme du
- Deffant, etc.--Évolution de la société.
-
-
-Bien que depuis sa jeunesse Mme de Boufflers n'eût jamais fait à Paris
-de séjours prolongés, elle y était venue si souvent, soit avec le roi
-Stanislas, soit seule pour ses affaires ou les devoirs de sa charge,
-qu'elle y était presque aussi connue qu'en Lorraine, et qu'elle se
-trouvait aussi à l'aise à Versailles qu'à la cour de Lunéville. N'y
-retrouvait-elle pas, du reste, la majeure partie de sa famille, son
-frère, le prince de Beauvau; ses sœurs, la maréchale de Mirepoix, Mmes
-de Bassompierre, de Montrevel; ses nièces de Cambis, de Caraman; ses
-neveux le prince de Chimay, le prince d'Hénin, qu'on appelait aussi le
-nain des princes, à cause de sa taille; ses cousines, la maréchale de
-Luxembourg et la comtesse de Boufflers-Rouvrel, etc., etc.
-
-Nous avons déjà eu l'occasion de citer ces différents personnages, mais
-ils vont maintenant intervenir si fréquemment dans notre récit, ils vont
-se trouver si intimement liés à la vie de Mme de Boufflers, que, pour
-l'édification du lecteur, il est nécessaire de tracer des principaux
-d'entre eux un léger crayon.
-
-Nous connaissons déjà M. et Mme de Beauvau.
-
-La sœur de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, avait été
-charmante dans sa jeunesse et elle était alors aussi renommée par les
-grâces de son esprit que par le charme de sa physionomie. C'était la
-personne la plus naturellement aimable et la plus distinguée; elle était
-douce, modeste, facile, serviable, «éloignée de toute intrigue et du
-commerce le plus sûr».
-
-En dépit des ans, son esprit était resté toujours jeune: «elle avait une
-grâce infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur
-égale». «Elle avait cet esprit enchanteur, dit le prince de Ligne, qui
-fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé
-qu'à vous toute sa vie. Où retrouvera-t-on jamais une société pareille?»
-
-«Il faut vivre avec elle pour savoir tout ce qu'elle vaut, écrit Mme du
-Deffant, il n'y a que les occasions qui font connaître combien elle a
-d'esprit, de jugement et de goût.»
-
-Certes, Mme de Mirepoix était la femme du monde agréable par excellence,
-mais, comme le disait Walpole, il ne fallait pas qu'il y eût un jeu de
-cartes dans la chambre. Le jeu était alors non seulement un usage, mais
-une obligation absolue dans la société, et sa place dans l'ordonnance de
-la vie était marquée comme celle des repas. Mme de Mirepoix en avait la
-passion, mais une passion absolument désordonnée; «elle aurait fait
-dévorer le royaume par les banquiers du passe-dix et du vingt-et-un.»
-Cette passion, malheureuse en général, la réduisait souvent aux
-expédients, et elle trouvait alors fort naturel de faire payer ses
-dettes par le Roi, procédé commode assurément, mais qui devait
-l'entraîner par la suite à des compromis de conscience bien
-regrettables.
-
-Par un phénomène assez singulier, l'esprit de la maréchale rajeunissait
-avec les années. C'est ce qu'observait malicieusement Mme du Deffant
-quand elle écrivait en 1767: «Sa figure suit la marche ordinaire et elle
-atteindra soixante ans au mois d'avril prochain, mais son esprit
-rétrograde et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans.»
-
-Nous ne parlerons ni de Mme de Montrevel, ni de Mme de Bassompierre, qui
-n'ont joué dans la vie de leur sœur qu'un rôle très effacé[25].
-
- [25] Tressan, toujours méchant, s'écriait un jour en voyant Mme
- de Bassompierre qui était fort belle et fort désagréable: «Fi!
- qu'elle est belle!»
-
-En 1767, la maréchale de Luxembourg, cousine de notre héroïne, ne
-ressemblait guère à cette duchesse de Boufflers que nous avons vue en
-1743 faire si bon accueil à sa jeune parente[26]. Au physique comme au
-moral, la transformation avait été si complète qu'on ne pouvait
-s'imaginer avoir affaire à la même personne.
-
- [26] Le duc de Boufflers étant mort en 1747, sa veuve épousa, en
- 1750, Charles-Frédéric de Montmorency, maréchal et duc de
- Luxembourg; il mourut lui-même en 1764 et la maréchale se trouva
- veuve pour la seconde fois.--Voir _La Cour de Lunéville au
- dix-huitième siècle_, p. 127 et suiv.
-
-Après avoir mené pendant sa jeunesse une vie des plus légères, la
-maréchale, quand elle se vit obligée de renoncer à la galanterie,
-résolut de changer de conduite et de viser à la considération.
-
-De l'esprit naturel, un goût sûr, une longue expérience de la Cour et du
-monde lui donnèrent la situation qu'elle ambitionnait, et elle s'établit
-bientôt arbitre souveraine des bienséances et du bon ton.
-
-Ce pouvoir incontesté justifiait ce joli mot du prince de Ligne: à une
-dame qui lui demandait: «De qui dépendent les réputations?» il
-répondait: «Presque toujours des gens qui n'en ont pas.»
-
-Elle-même avait complètement oublié ses erreurs passées et le monde
-avait imité son exemple. «Tel est ce pays-ci, dit Besenval durement,
-pourvu qu'on soit opulent et qu'on porte un beau nom, tout s'oublie,
-mais même on peut jouir d'une vieillesse considérée après la jeunesse la
-plus méprisable.»
-
-Walpole faisait une plaisante allusion aux diverses transformations de
-la maréchale, quand il écrivait: «Elle a été fort belle, fort galante et
-fort méchante; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi, et elle croit
-à présent que c'est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l'a
-adoucie jusqu'à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien
-élevée.»
-
-Son extérieur n'avait rien d'imposant. On était d'abord un peu surpris
-en voyant une petite bonne femme en robe de taffetas brun, avec le
-bonnet et les manchettes de gaze unie, à grand ourlet, sans bijoux, mais
-elle avait un visage si noble et si régulier, une attitude si digne et
-une si parfaite amabilité qu'on l'écoutait avec un plaisir inexprimable.
-
-La maréchale aimait beaucoup sa cousine de Boufflers, et elle reportait
-même sur Mme de Boisgelin et sur le chevalier une partie de l'affection
-qu'elle éprouvait pour la mère. Elle les traitait l'un et l'autre avec
-autant de tendresse que s'ils avaient été ses propres enfants.
-
-La marquise allait encore retrouver à Paris une cousine qui portait le
-même nom qu'elle et dont la destinée avait avec la sienne une singulière
-analogie. La comtesse de Boufflers-Rouvrel, qui avait été dame d'honneur
-de la duchesse d'Orléans, entretenait avec le prince de Conti une
-liaison avérée, publique et qui lui avait valu le surnom de l'_Idole du
-Temple_. On l'appela aussi plus tard la _Minerve savante_, quand la
-passion de l'esprit succéda chez elle aux passions d'un âge plus tendre.
-
-C'était une des femmes les plus aimables de la société, bien qu'on lui
-reprochât souvent de manquer de sincérité; sa conversation était
-amusante, remplie d'agréments et de vivacité. Walpole, qui l'a bien
-connue, a laissé d'elle ce croquis: «Il y a en elle deux femmes, celle
-d'en haut et celle d'en bas. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle
-d'en bas est galante. Celle d'en haut est fort sensée, elle possède une
-éloquence mesurée qui est juste et qui plaît; mais tout cela est gâté
-par une véritable rage d'applaudissements.»
-
-Des goûts communs, une complète absence de scrupules, la même tournure
-d'esprit avaient créé entre l'_Idole du Temple_ et la marquise de
-Boufflers une intimité très grande. Les deux cousines se plaisaient
-extrêmement et se quittaient le moins possible.
-
-Les nièces de Mme de Boufflers, Mmes de Cambis et de Caraman, habitaient
-également Paris, et leur tante les voyait sans cesse. Mais elle
-affectionnait particulièrement Mme de Cambis dont l'esprit lui plaisait
-davantage. Une taille élégante, de la grâce, beaucoup d'art et de
-coquetterie en faisaient une femme agréable, mais elle avait souvent de
-l'humeur et de l'inégalité. Elle passait pour fort galante et méritait
-sa réputation, sans que sa situation dans le monde en fût le moindrement
-diminué: «Cette Cambis me plaît, écrivait Mme du Deffant, elle a un
-caractère à la vérité froid et sec, mais elle a du tact, du
-discernement, de la vérité, de la fierté. J'ai un certain désir de lui
-plaire qui m'anime. Ce ne sera jamais une amie, mais je la trouve
-piquante.»
-
-Mme de Boisgelin avait suivi sa mère dans la capitale. Le mariage de la
-jeune femme, nous l'avons déjà fait entrevoir, n'avait pas mieux tourné
-que la grande majorité des unions de l'époque et elle vivait peu avec
-son mari; par suite elle s'était beaucoup rapprochée de sa mère, qu'elle
-accompagnait presque toujours dans ses déplacements. Lauzun a porté sur
-Mme de Boisgelin ce jugement plutôt sévère: «C'était un monstre de
-laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été
-jolie.» La vérité est qu'elle n'avait pas une figure régulière, mais
-elle était grande, fort bien faite, et elle avait beaucoup d'esprit.
-Quant aux mœurs, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle ne voulait
-pas se singulariser, et qu'elle vivait comme la plupart des femmes de
-son monde et de son temps.
-
-La liste des plus intimes amis de Mme de Boufflers ne serait pas
-complète si nous ne citions quelques-uns de ceux avec qui elle vivait en
-Lorraine et qui l'avaient suivie ou précédée dans la capitale, la
-marquise de Lenoncourt, l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc.
-Des deux premiers nous n'avons rien à dire; à peine arrivée à Paris, la
-marquise reprit avec eux, nous le verrons bientôt, ses habitudes
-d'intimité presque journalière. Quant au chevalier, qui, par la mort de
-son frère, allait prendre le titre de prince de Bauffremont, nous allons
-le voir devenir peu à peu un des plus fervents adorateurs de Mme de
-Boufflers et, à ce titre, nous en devons parler avec quelques détails.
-
-C'était un homme d'une véritable distinction, mais calme, froid et un
-peu indifférent.
-
-«Je le trouve un bon homme, écrit Mme du Deffant, doux, facile,
-complaisant; en fait d'esprit il a à peu près le nécessaire, sans sel,
-sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux; quand il ouvre
-la bouche, on croit qu'il bâille et qu'il va faire bâiller; on est
-agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni bête;
-et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable[27].»
-
- [27] A Walpole, 1768.
-
-Un an plus tard, quand elle le connaît mieux, elle est beaucoup plus
-enthousiaste:
-
-«Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature: c'est son
-enfant favori, son prédestiné!»
-
-«Ce que vous dites du chevalier est charmant et de toute vérité, répond
-Mme de Choiseul; oui, il est bien l'enfant gâté de la nature, mais comme
-il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat, il jouit de tous ses
-dons en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si
-aimable[28].»
-
- [28] 28 mai 1769.
-
-Et les deux dames, dans leur enthousiasme, baptisent Bauffremont «le
-prince Incomparable», nom qui lui restera et qu'elles lui appliqueront à
-l'avenir dans leur correspondance.
-
-Mme de Boufflers avait encore retrouvé dans la capitale un vieil ami de
-Lorraine que des liens fort tendres avaient un instant enchaîné à son
-char, le poète Saint-Lambert. Entre eux l'amour avait duré ce que durent
-les roses, mais ils avaient trop d'esprit pour se croire obligés de se
-détester par la suite, et une solide amitié avait succédé aux sentiments
-anciens. Ils se revirent avec un plaisir infini.
-
-Depuis qu'il s'était éloigné de Lunéville après sa tragique aventure
-avec Mme du Chatelet, Saint-Lambert avait eu une étrange fortune.
-
-Après avoir fait la guerre de Sept ans sous les ordres du maréchal de
-Contades et conquis plus de rhumatismes que de lauriers, il avait quitté
-le service avec le grade de colonel et s'était entièrement consacré à la
-littérature.
-
-Dans le désir d'étendre sa réputation et de figurer sur un théâtre plus
-digne de ses mérites, l'ancien coryphée de la cour de Lorraine s'était
-établi définitivement à Paris. Grâce à son intime amitié avec le prince
-de Beauvau, amitié qui dura plus de cinquante ans sans le moindre nuage,
-il fut accueilli dans les salons aristocratiques et il devint en peu de
-temps fort à la mode; son aventure avec Mme du Chatelet n'était pas
-étrangère à l'engouement qu'il inspirait. Il crut devoir à la société
-qui l'accueillait si aimablement de prendre un titre qui lui manquait.
-Né Lambert devenu de Saint-Lambert de par la volonté paternelle, il
-n'hésita pas, de par sa propre volonté, à s'attribuer le titre de
-marquis. Il n'y avait aucun droit, on le lui donna par complaisance et
-il finit par y croire lui-même très sincèrement. Cela ne l'empêchait
-nullement de se proclamer philosophe et de faire parade d'opinions très
-avancées, voire même nettement anticléricales et républicaines.
-
-Les années n'avaient pas sensiblement modifié son caractère; il était
-resté tel que nous l'avons connu, froid et prétentieux. «C'était le
-meilleur des amis, dit Mme Suard, mais il avait pour tout ce qui lui
-était indifférent une froideur que l'on pouvait souvent confondre avec
-le dédain.» On l'estimait, mais on ne l'aimait pas.
-
-Il ne manquait pas cependant d'un certain mérite et sans que sa
-conversation fût piquante, «dans un entretien philosophique et
-littéraire, personne ne causait avec une raison plus saine ni avec un
-goût plus exquis[29]».
-
- [29] Marmontel.
-
-Tous les amis du prince de Beauvau étaient naturellement devenus ceux du
-poète; il fréquentait le meilleur monde, la maréchale de Luxembourg, la
-marquise du Deffant, la duchesse de Choiseul, la duchesse de Grammont,
-etc., etc.
-
-Saint-Lambert n'était pas seulement intime avec la noblesse. Admis dans
-le salon du baron d'Holbach, il se lia très vite avec tous les
-encyclopédistes: Duclos, d'Alembert, Grimm, J.-J. Rousseau, Diderot,
-etc., etc., devinrent ses amis de chaque jour. On le rencontrait
-également dans les salons de Mlle Quinault, de Mme Geoffrin, de Mme
-Helvétius, etc., et il y retrouvait tous les hommes de lettres marquants
-de l'époque.
-
-Ce fut dans une de ces réunions intimes chez Mlle Quinault que Mme
-d'Épinay le vit pour la première fois. Elle lui trouva «infiniment
-d'esprit et autant de goût que de délicatesse et de force dans les
-idées». Peu de jours après elle avait la fâcheuse inspiration de
-présenter son nouvel ami à Mme d'Houdetot, sa belle-sœur.
-
-Mme d'Houdetot avait alors environ vingt-sept ans. Elle avait été mariée
-à dix-huit ans avec le comte d'Houdetot, homme de peu de valeur, et qui
-n'éprouva jamais pour elle qu'une simple amitié; il eut d'ailleurs le
-bon goût de ne pas lui demander plus qu'il ne lui donnait.
-
-Mme d'Houdetot n'était pas jolie, mais elle avait la grâce de l'esprit;
-elle abondait en saillies charmantes et spontanées; et puis elle
-possédait «une si jolie âme, si franche, si honnête, si sensible, si
-personnelle!»
-
-Diderot, que la vivacité de son esprit amusait, écrivait un jour à Mlle
-Volant:
-
-«Hier, j'étais à souper à côté de Mme d'Houdetot qui disait: «Je me
-mariai pour aller dans le monde et voir le bal, l'Opéra et la comédie;
-et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus pour
-mes frais!» Ces frais firent rire, comme vous pensez bien.»
-
-Et comme la jeune femme s'animait de la gaieté de son voisin qui buvait
-ferme, elle lui disait en riant: «C'est mon voisin qui boit le vin et
-c'est moi qui m'enivre.»
-
-Saint-Lambert fut bientôt sous le charme de cette imagination si vive,
-de cette âme si douce, et il s'éprit pour Mme d'Houdetot d'une passion
-qui dura jusqu'à sa mort.
-
-La marquise de Boufflers n'était pas seulement liée avec sa famille; par
-sa naissance, par ses relations, elle se trouvait tout naturellement
-amenée à vivre dans un continuel commerce avec la société la plus
-agréable. On la rencontrait fréquemment chez Mme du Deffant, cette
-vieille aveugle «débauchée d'esprit», qui, au début de sa vie, avait si
-largement partagé les erreurs du siècle. Elle avait été la maîtresse du
-Régent, d'un certain Fargis dont on disait «qu'il avait tant volé qu'il
-en avait perdu une aile», du président Hénault et de beaucoup d'autres
-vraisemblablement. Puis quand elle avait perdu la vue, elle s'était
-rangée et avait cherché un refuge au couvent de Saint-Joseph, où elle
-recevait l'élite de la société spirituelle et lettrée.
-
-Tout le petit groupe dont nous venons d'énumérer les principaux
-personnages forme une société intime qui ne se quitte guère. Chaque jour
-on se retrouve au concert, à l'Opéra, à la comédie, au jeu, à souper;
-c'est une fréquentation continuelle et charmante.
-
-On rencontre Mme de Boufflers tantôt à l'hôtel de Beauvau, où le prince
-accueille en grand seigneur les gens de lettres et les philosophes;
-tantôt au Temple, où le prince de Conti donne des soupers de cent
-cinquante couverts, des concerts, des divertissements où figurent les
-premiers artistes de la capitale; tantôt chez le duc de Choiseul, chez
-la maréchale de Luxembourg, chez le duc de Nivernais, ce grand seigneur
-homme de lettres que Mme du Deffant appelait si plaisamment «le mâle de
-l'Idole du Temple[30]», etc., etc.
-
- [30] Le duc habitait, rue de Tournon, un magnifique hôtel qui
- avait été autrefois la demeure de Concini; c'était le rendez-vous
- de la meilleure société.
-
-Mme de Boufflers, de par son nom et ses fonctions, appartient aussi à la
-Cour et on la voit sans cesse à Versailles, à Fontainebleau, à
-Compiègne, à Marly, chez tous les princes, à Chantilly, à
-Villers-Cotterets, etc.
-
-Pendant l'été, l'existence de la marquise n'est pas moins agréable que
-durant l'hiver; elle est invitée dans tous les châteaux des environs;
-elle villégiature à droite, à gauche, partout et sans cesse elle
-retrouve sa famille et ses amies.
-
-Le prince de Conti la reçoit dans son splendide domaine de l'Isle-Adam;
-il y vit entouré d'une société aussi galante que distinguée. On fait de
-la musique, on joue la comédie, on chasse. La maréchale de Luxembourg,
-Mme de Cambis, qui sont les plus intimes amies de l'_Idole du Temple_, y
-font d'interminables séjours; elles y entraînent Mme de Boufflers qui
-devient une des assidues de la maison.
-
-La marquise n'est pas moins recherchée à Saint-Maur, chez le duc de
-Nivernais; à Roissy, chez les Caraman; à Auteuil, chez Mme Helvétius; à
-Saint-Ouen, chez Mme Necker; à Ruel, chez Mme d'Aiguillon; au Raincy,
-chez le duc d'Orléans; etc.
-
-Mais c'est surtout à Montmorency, chez Mme de Luxembourg, que Mme de
-Boufflers aime à faire de longs séjours; là, elle se sent chez elle, là
-elle est heureuse, car elle y retrouve sa chère maréchale et tous les
-amis dont la société lui est la plus précieuse.
-
-De tous les environs de Paris la vallée de Montmorency était assurément
-l'endroit le plus fréquenté et le plus apprécié de la société parisienne
-pendant tout le dix-huitième siècle. Ses collines verdoyantes, si riches
-en fleurs et en fruits de toutes sortes, ses bois séculaires, ses eaux
-superbes, lui avaient valu une réputation méritée. La proximité de la
-capitale, qui permettait à la fois de goûter les plaisirs de la campagne
-sans rien perdre de ceux de Paris, contribuait encore à augmenter la
-vogue de ce riant séjour.
-
-A Montmorency, à Soisy, à Groslay, à Margency, à Sannois, à Andilly, à
-Eaubonne, à Saint-Brice, partout s'élevaient d'élégantes maisons de
-campagne, entourées de parcs superbes, la plupart avec une vue
-ravissante sur la vallée.
-
-Le château de Montmorency appartenait au maréchal de Luxembourg, le
-château de Saint-Leu au duc d'Orléans[31], le château de la Chasse au
-prince de Condé. Les châteaux de Groslay, de Saint-Gratien, de
-Saint-Prix, de la Briche[32], d'Épinay, de Franconville, etc., etc.,
-étaient tous habités par des familles de l'aristocratie ou de la haute
-finance.
-
- [31] Il appartint plus tard à la reine Hortense.
-
- [32] Il avait appartenu à Gabrielle d'Estrées et devint plus tard
- la propriété de M. de Sommariva.
-
-Dès l'approche des beaux jours, les heureux propriétaires de ces belles
-demeures venaient y chercher le calme et le repos, et goûter au sein
-d'une société choisie les joies de la nature.
-
-La vallée de Montmorency ne séduisait pas seulement les grands
-seigneurs; les gens de lettres paraissaient avoir fait de ce séjour leur
-asile préféré. A partir de 1750, Mme d'Épinay attire dans son château de
-La Chevrette tous les encyclopédistes[33], et son salon champêtre
-devient le rendez-vous d'une société de beaux esprits, d'hommes aimables
-et de femmes spirituelles. Les principaux habitués sont d'Holbach,
-Diderot, Marmontel, d'Alembert, J.-J. Rousseau, Galiani, Grimm,
-Saint-Lambert, etc.
-
- [33] Mme d'Épinay quitta La Chevrette en 1760.--La situation
- embarrassée de son mari l'obligea à la louer.
-
-La belle-sœur de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, a loué, elle aussi, une
-habitation dans la vallée; elle s'est installée dans un joli petit
-village nommé Eaubonne, et elle y passe presque tout l'été.
-
-Saint-Lambert, qui ne voulait pas quitter la femme qu'il aimait, ou du
-moins aussi peu que possible, acheta à son tour une propriété à
-Franconville, à quelques minutes de Sannois.
-
-Nous verrons bientôt que, par un singulier hasard, Mme de Boufflers
-allait bientôt retrouver dans la charmante vallée tous ses meilleurs
-amis de Lorraine.
-
-Son séjour dans la capitale ou dans les châteaux des environs offrait
-d'autant plus d'intérêt à Mme de Boufflers qu'elle était arrivée, comme
-nous dirions aujourd'hui, au moment psychologique. L'évolution dans les
-idées et dans les mœurs, qui se préparait depuis une vingtaine
-d'années, commençait à se manifester au dehors. Avec sa rare
-intelligence, avec son esprit ouvert et perspicace, la marquise de
-Boufflers ne pouvait manquer de s'en apercevoir, et de se passionner
-elle aussi pour ce mouvement des idées.
-
-La société française se transformait de fond en comble et l'on voyait
-déjà poindre l'aurore des temps nouveaux. L'influence de la Cour allait
-s'amoindrissant et la tutelle qu'elle exerçait sur les esprits et les
-idées diminuait de jour en jour.
-
-«On recherchait avec empressement, dit Ségur, toutes les productions
-nouvelles des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement de la
-France; elles donnaient un aliment perpétuel à ces conversations où
-presque tous les jugements semblaient dictés par le bon goût. On y
-discutait avec douceur, on n'y disputait presque jamais, et comme un
-tact fin y rendait savant dans l'art de plaire, on y évitait l'ennui en
-ne s'appesantissant sur rien.
-
-«Les idées philosophiques émises d'abord timidement gagnaient de jour en
-jour du terrain. L'habitude de la discussion qu'elles avaient fait
-naître s'appliquaient non seulement aux productions de l'esprit, mais
-aux actes du pouvoir, aux délibérations du Parlement, aux croyances
-religieuses, etc.»
-
-A partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, on voit se former
-ces salons où toutes les classes se confondent, où les philosophes, les
-hommes de lettres, les financiers marchent de pair avec les courtisans,
-où l'on s'entretient de toutes choses, où l'on émet audacieusement les
-idées les plus subversives, où on les discute avec passion, où l'on fait
-table rase de toute l'organisation sociale, où l'on détruit tout ce qui
-existe, religion, morale, gouvernement, sans se soucier des
-conséquences.
-
-Il semble qu'un véritable vent de folie ait poussé toute cette société à
-sa perte et à se détruire elle-même de ses propres mains.
-
-Que les philosophes qui poursuivaient un idéal, qui voulaient une
-rénovation sociale, aient marché de l'avant envers et contre tous, cela
-se comprend et s'explique. Mais la noblesse, les gens de Cour, ceux qui
-profitaient et abusaient le plus largement de l'ordre de choses établi,
-par quelle aberration d'esprit, par quelle inconcevable aveuglement se
-montraient-ils aussi ardents à détruire que les philosophes?
-
-Les femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas de se mêler à ce mouvement
-des esprits; elles s'occupaient avec enthousiasme de philosophie et
-d'économie politique, et l'on entendait les plus jolies bouches
-prononcer des dissertations passionnées sur la sortie des blés et les
-droits prohibitifs. Sur les cheminées des salons comme sur les toilettes
-des boudoirs on ne trouvait que des ouvrages philosophiques ou les
-ennuyeuses élucubrations du marquis de Mirabeau, de l'abbé Baudeau et
-autres pédants économistes.
-
-Mme de Boufflers partageait l'étrange aveuglement des gens de son monde;
-elle n'était pas moins ardente que ses amies à discuter les idées du
-jour, et à en adopter le plus grand nombre.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-1768-1770
-
- Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Sa correspondance avec
- Panpan.
-
-
-Quand Mme de Boufflers revint à Paris en 1767, elle descendit d'abord
-chez son frère, mais ce n'était là qu'une solution provisoire; elle
-voulait avoir sa liberté, et puis elle avait eu avec sa belle-sœur
-quelques difficultés qui excluaient toute idée de vie commune. Leurs
-caractères, en effet, après avoir beaucoup sympathisé, n'avaient pas
-tardé à se heurter, et dans l'intérêt de tous mieux valait vivre chacun
-chez soi.
-
-Mme de Boufflers s'installa d'abord rue du Rempart, au Marais, mais
-c'était fort loin, la maison était laide, incommode, il fallut trouver
-ailleurs. Après bien des recherches, la marquise finit par découvrir
-dans le faubourg Saint-Honoré, à côté de l'hôtel de Duras, la maison de
-Mme de Lorge qui venait de mourir; elle la loua pour 4,500 livres.
-L'habitation était charmante, agréable et commode; «elle avait à elle
-seule plus de vue, de soleil et de bon air que tout Paris ensemble.» Il
-y avait un beau jardin, de grands arbres, mais comme la perfection n'est
-pas de ce monde, l'escalier était un vrai casse-cou, «un véritable
-escalier de blanchisseuse». Il fallut bien cependant s'en contenter.
-
-La marquise, à cette époque, a cinquante-sept ans bien sonnés, mais elle
-n'a rien perdu de ses qualités intellectuelles. Son fils, qui la dépeint
-à cet âge, s'extasie «sur le charme, la justesse, la finesse, la gaieté,
-la soudaineté, disons le mot, l'originalité de cet esprit qui ne
-ressemblait pas plus aux esprits ordinaires que la lumière à la
-couleur... Jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche... Ses
-paroles étaient inattendues, promptes, vives, pénétrantes, comme autant
-d'étincelles électriques... Sa gaieté était pour son âme un printemps
-perpétuel, qui l'a garantie toute sa vie de trop d'ardeur comme de trop
-de froid et qui n'a cessé de produire des fleurs nouvelles jusqu'à son
-dernier jour[34].»
-
- [34] BOUFFLERS, _Œuvres posthumes_.
-
-Mme de Boufflers retrouve d'abord avec une joie profonde ses chers
-amis de Lunéville, Mme de Lenoncourt et l'abbé Porquet, qui tous
-deux lui font fête à l'envi. Mais elle est bien vite débordée; ses
-parents, ses amis, tout le monde se l'arrache, tout le monde veut
-jouir de cet esprit charmant, si aimable et si gai.
-
-Bientôt elle est à ce point recherchée, qu'elle ne sait auquel entendre;
-elle n'a plus une minute à elle, et elle devient insaisissable.
-
-Mme de Lenoncourt fait tous ses efforts pour la voir le plus souvent
-possible, mais «elle échappe comme un oiseau, et c'est un véritable
-chagrin de la regretter toujours et de la voir si peu».
-
-Elle n'est jamais chez elle; on prend avec elle un rendez-vous, elle y
-manque: «C'est une poignée de puces, écrit son amie désolée, il n'y a
-pas moyen de prendre des arrangements stables avec elle, elle est
-toujours où elle ne comptait pas être un quart d'heure auparavant.»
-
-Ce ne sont pas seulement les joies de la famille ou de l'amitié qui
-absorbent si complètement Mme de Boufflers. Elle a toujours adoré le
-monde et elle en a peu joui pendant les dernières années si moroses du
-vieux Stanislas; aussi à peine arrivée dans la capitale cherche-t-elle à
-rattraper le temps et elle se jette à corps perdu dans une vie mondaine
-qui ne convient, il faut l'avouer, ni à son âge, ni à sa situation de
-fortune; on ne voit qu'elle à la Cour, chez tous les princes, à toutes
-les fêtes; elle ne manque pas un spectacle; il n'y a pas de jeune femme
-plus affolée de plaisirs.
-
-«Elle s'amuse comme si elle avait quinze ans, écrit Mme de Lenoncourt
-qui en a trente-huit, c'est moi la grand'mère!»
-
-Quelques jours après, elle s'écrie encore dans un moment de dépit:
-
-«J'ai soupé trois jours de suite avec votre marquise. Peut-être vais-je
-être trois mois sans la voir. Il n'y a pas à Paris assez de jeu, assez
-de princes, assez de spectacles pour elle, jugez du temps qui lui reste.
-Et puis elle me soutient qu'elle m'aime! Cela me fait enrager. Je
-voudrais trouver une bonne raison de m'en détacher[35].»
-
- [35] Toutes les lettres de Mme de Lenoncourt à Panpan, citées
- dans ce volume nous ont été gracieusement communiquées par Mlles
- de Ravinel, Mme Léon Noël et le capitaine Noël.
-
-S'en détacher! c'est plus facile à dire qu'à faire!
-
-Tous ses amis sont furieux après elle; ils finissent par lui en vouloir
-véritablement et il n'y a pas de reproches qu'ils ne lui adressent, mais
-elle est si aimable, elle a tant d'agréments, il émane d'elle un charme
-si singulier qu'on ne peut lui tenir rigueur. Dès qu'on la revoit, on
-l'aime plus que jamais. On passe sa vie à la détester et à l'adorer.
-
-Ce ne sont pas seulement les fêtes, les spectacles, les réceptions
-princières que Mme de Boufflers aime avec rage, elle a une passion
-terrible, irrésistible, le jeu, et rien ne l'en peut détourner. C'est un
-mal de famille, car ses enfants eux-mêmes, sa sœur de Mirepoix en sont
-également les victimes. Déjà à Lunéville, du temps de Stanislas, la
-marquise a commis mille folies et s'est placée souvent dans les plus
-terribles embarras. Mais à Paris c'est bien pire encore. D'abord les
-occasions sont plus fréquentes et puis l'on joue bien plus gros jeu. Il
-n'y a pas de réunion à la Cour ou chez les princes qui ne soit
-l'occasion d'un jeu effréné.
-
-Depuis la Régence, cette passion avait pris des proportions inouïes.
-
-«La cause de presque tous les malheurs ici, c'est la fureur du jeu,
-écrit en 1720 la duchesse d'Orléans. On m'a souvent dit: «Vous n'êtes
-bonne à rien, vous n'aimez pas le jeu.»
-
-«Les rues de Paris étaient éclairées la nuit de pots à feu placés devant
-les hôtels des plus grands seigneurs, convertis en maisons de jeu.
-Entrait qui voulait.»
-
-On ne jouait pas seulement dans les tripots, dans les hôtels
-particuliers, on jouait chez tous les princes, à la Cour, et un jeu
-effrayant. Cette passion amenait avec elle tous les désordres qui en
-sont la conséquence. Plus d'un grand seigneur, plus d'une noble dame
-n'hésitait pas à aider la fortune quand elle ne leur souriait pas
-suffisamment. On se rappelle l'aventure de Mme du Chatelet à Versailles
-en 1747; elle joue au jeu de la Reine et en peu de temps elle a perdu
-non seulement ce qu'elle a sur elle, mais encore plus de 80,000 livres
-sur parole. Voltaire l'entraîne de force en lui criant qu'elle joue avec
-des fripons![36]
-
- [36] Voir _la Cour de Lunéville_, p. 264.
-
-Pendant tout le dix-huitième siècle cette passion a régné sans conteste
-et amené dans la société une démoralisation profonde.
-
-Mme de Boufflers allait donc trouver à Paris plus que partout ailleurs
-la satisfaction de son déplorable penchant. Aussi partout où l'on joue,
-est-on sûr de la rencontrer. Et elle ne se contente pas d'un jeu
-modeste, en rapport avec ses ressources. Point du tout; elle joue gros
-jeu et perd ou gagne facilement 1,000 louis dans sa soirée. «Du reste
-dans le monde on ne parle que par 1,000 louis; 4 ou 500 louis sont des
-bagatelles qu'on ne daigne même pas citer.» Rien ne peut détourner la
-marquise de sa terrible passion, ni les pertes fréquentes, ni les sages
-conseils de ses amis.
-
-A Marly, à Chantilly, à Compiègne, à Villers-Cotterets, à l'Isle-Adam,
-au Palais-Royal, partout elle joue un jeu d'enfer. Souvent on la voit
-rester à la table de jeu toute une nuit et toute une journée, sans
-désemparer!
-
-Comme elle ne possède pour toute fortune qu'une rente de 18,000 livres
-sur le trésor royal, elle est bien vite au bout de ses ressources. Alors
-elle emprunte à droite, à gauche, mais comme elle ne peut rendre, toutes
-les bourses se ferment bientôt devant elle.
-
-Ses enfants, tout en la blâmant, imitent son exemple; à Marly, dans une
-seule soirée Mme de Boisgelin gagne 2,500 louis; au Palais-Royal, le
-chevalier perd 200 louis dont il n'a pas le premier sol[37].
-
- [37] Le chevalier lui-même écrivait en 1778 à Mme de Sabran, à
- propos d'une soirée à Marly: «Le jeu est devenu si fou qu'il
- n'est plus tentant.»
-
-C'est une folie, une démence! Il n'est pas jusqu'à l'abbé Porquet qui ne
-soit atteint de la maladie régnante. On le voit perdre en quelques
-heures 250 louis au trente-et-quarante! «L'auriez vous cru capable de
-cette folie? écrit Mme de Lenoncourt indignée. Il faut que l'air de la
-maison soit bien contagieux. Le pauvre petit fou me fait pitié!»
-
-Ce jeu effréné de la part de gens qui sont plus que besoigneux,
-entraîne les conséquences ordinaires, des scènes regrettables, des
-suspicions humiliantes. Un soir, à l'hôtel de Luxembourg, on joue au
-vingt-et-un. Mme de Boisgelin est assise à côté de son frère, le
-chevalier. Le banquier donne à la comtesse un certain valet de cœur,
-mais par une étrange fatalité, ce valet se retrouve parmi les cartes du
-chevalier et lui fait avoir 21. Par un hasard non moins fâcheux, Mme de
-Boisgelin a mis beaucoup d'argent sur les cartes de son frère et fort
-peu sur les siennes. Celui qui tient les cartes se récrie, proteste,
-tout le monde baisse les yeux, mais les inculpés nient avec indignation
-et il n'en est rien de plus[38]. Il est juste de dire qu'au dix-huitième
-siècle on considérait avec une rare indulgence les joueurs qui
-corrigeaient la fortune.
-
- [38] Mme du Deffant à Walpole, 7 mars 1770.
-
-Le chevalier de Boufflers, dans le portrait qu'il a tracé de sa mère,
-n'a pas caché le penchant qu'elle éprouvait pour les jeux de hasard et
-combien ce goût lui a été funeste.
-
-«On lui a reproché avec trop de raison, d'aimer le jeu. Elle y a souvent
-été malheureuse; mais on peut dire aussi que ses amis ne l'étaient pas
-moins, puisque dans les heures qu'elle y perdait, Mme de Boufflers était
-perdue pour eux. Au reste, dans les moments les plus critiques, au
-milieu des plus grands orages, des naufrages mêmes, dont le gros jeu
-menace tous ceux qui ne craignent pas assez de s'y embarquer... on ne
-l'a jamais vu déroger à cette noble égalité d'humeur, à cette franche
-liberté d'esprit qui faisait le fonds de son caractère et la base de son
-bonheur; jamais abattue, jamais enivrée, elle portait en elle-même le
-contrepoids de toutes les inégalités de la fortune[39].»
-
- [39] _Œuvres posthumes._
-
-Ce portrait, écrit pour les besoins de la cause, est beaucoup trop
-flatteur. La vérité est que l'existence déraisonnable et surmenante que
-menait Mme de Boufflers était aussi désastreuse pour sa bourse que pour
-son humeur et pour sa santé; elle était horriblement changée et
-paraissait vieillie de vingt ans depuis la mort du roi de Pologne. Quand
-elle perdait, elle avait beau chercher à se dominer, elle ne pouvait
-s'empêcher d'être d'une humeur massacrante. Ses meilleurs amis
-déploraient une conduite si folle et peu à peu s'éloignaient d'elle.
-
-Mme de Lenoncourt, profondément attristée, faisait à Panpan cette
-navrante description:
-
-
- «Paris, 18 novembre.
-
-«Mon Veau, je n'ai que des condoléances à vous faire. Notre pauvre amie
-détruit sa fortune et sa santé à plaisir. Je sais par ses enfants, qui
-en gémissent, qu'elle a joué à Fontainebleau nuit et jour, qu'elle a
-perdu prodigieusement, et je sais par Mme de Grammont qu'elle s'est
-querellée avec sa belle-sœur, qu'il y a entre elles tant d'aigreur que
-cela ne peut que mal finir. Mme de Grammont en est excédée. J'ai dit
-tout ce que j'ai pu pour excuser sa conduite en faveur des motifs, mais
-vous savez bien que l'humeur ne se supporte pas, et que c'est, de tous
-les défauts de la société, celui qui se pardonne le moins.
-
-«Tout cela m'afflige jusqu'au fond de l'âme. Je vois cette malheureuse
-femme tout près de la caducité et de la pauvreté, sans existence, sans
-société, sans ressources. Le jeu est son unique plaisir et son unique
-occupation. Quelle malheureuse passion!»
-
-Mme de Lenoncourt serait bien désireuse de rencontrer plus fréquemment
-cette amie, qu'au fond elle aime si tendrement, mais c'est là chose
-impossible: «Elle a deux maudites rosses qui la mènent partout où l'on
-joue, écrit-elle avec rage, mais bien peu chez moi.»
-
-La marquise est d'autant plus désolée de ne pas voir plus souvent Mme de
-Boufflers, qu'elle-même a éprouvé bien des déceptions en s'installant à
-Paris et qu'elle avait compté sur son amie pour lui rendre la vie plus
-agréable.
-
-D'abord, au point de vue matériel, elle s'est trouvée dans des
-conditions déplorables. Elle a naturellement peu d'argent à mettre à son
-loyer et elle a dû se loger dans un chenil, «une maison culbutée de la
-cave au grenier, de l'huile puante partout!» Ces odeurs horribles
-jointes au bruit de la rue la tuent. Aussi Paris lui paraît-il laid et
-désagréable, et elle a peine à «s'y rhabituer». Combien elle regrette
-son cher Lunéville où elle était si bien logée, où elle jouissait de
-tant de repos!
-
-Certes, ses amis ont été charmants pour elle, elle les a retrouvés tels
-qu'elle les avait quittés; ils la comblent de marques d'affection, mais
-la vie de province avait bien plus de charme.
-
-Elle écrit tristement à son cher Veau:
-
-«Je fais des visites qui me fatiguent, je ne trouve que les gens que je
-ne désire pas; je fais des soupers tristes, ennuyeux et dont tout le
-monde se plaint. Je vois mes amis souvent pour Paris, peu pour moi qui
-les voyais tous les jours à Lunéville, enfin, mon cher Panpan, il faut
-que je sois très vieillie, car je sens que cette vie ne me convient
-plus.»
-
-L'été est pire encore que l'hiver, s'il est possible: «On n'y a pour
-toute société que quelques ennuyeux qui ne savent que devenir, les rues
-sont empuantées, enfin Paris est un séjour odieux.»
-
-A force de chercher, Mme de Lenoncourt finit par trouver dans un
-quartier éloigné un appartement grand, gai et commode. Malgré la
-distance qui l'éloigne encore davantage de ses amis, elle est ravie, car
-elle n'y entend d'autre bruit que le chant du coq.
-
-Cependant Mme de Boufflers, loin de se calmer, continuait à mener la
-même vie agitée et troublante dont nous avons fait une rapide
-description. La visite du jeune roi de Danemark, en octobre 1768, fut un
-prétexte pour elle à de nouvelles folies. Ce roi de «marionnettes[40]»,
-à peine débarqué à Paris, fut accablé de fêtes de tous genres, bals,
-comédies, opéras-comiques, jeu, on ne lui laissait pas un instant de
-repos: «Nous ferons crever le petit Danois, écrit Mme du Deffant, il est
-impossible qu'il résiste à la vie qu'il mène.»
-
- [40] Walpole l'appelait «l'empereur des fées» tant il était
- petit.
-
-Mme de Boufflers était de toutes ces fêtes. La plus remarquable fut
-celle donnée à Chantilly par le prince de Condé, elle dura trois jours
-pleins, le lundi, le mardi, le mercredi.
-
-«Le lundi, il y eut un opéra, un grand souper, un jeu et un bal; le
-mardi, une chasse, une comédie française, un souper, un jeu et un bal;
-le mercredi, un opéra, un feu d'artifice, un souper, un bal masqué pour
-lequel il y avait 2,000 billets distribués dans Paris et un jeu à tout
-casser.»
-
-Mme de Boufflers n'eut garde de laisser échapper cette occasion de faire
-une folie; elle joua et perdit plus de mille louis.
-
-Enfin le petit Danois reprit la route de ses États et la société
-élégante de Paris retrouva un peu de calme.
-
-Cependant la vie que menait Mme de Boufflers ne lui réussissait pas
-précisément. En décembre 1768, elle tomba malade et fut pendant quelques
-jours dans un état fort alarmant; elle avait une fièvre considérable,
-crachait le sang et avait un point de côté; son médecin, très inquiet,
-ne cachait pas à la famille ses préoccupations. Mme de Lenoncourt ne
-quittait pas son amie et la soignait avec autant d'intelligence que de
-dévouement. Enfin, le mieux se déclara et l'on put regarder la marquise
-comme sauvée.
-
-Pendant sa maladie elle avait eu souvent auprès d'elle sa sœur de
-Bassompierre, mais la vieille dame n'avait plus que le souffle et ne
-songeait qu'à jouer au trictrac, qui était devenu son unique passion.
-Mme de Lenoncourt mandait gaiement à Panpan:
-
-«La marquise a chez elle Mme de Bassompierre dont l'ombre joue au
-trictrac du matin au soir. La dernière fois que j'ai vu cette
-apparition, je disais: cette pauvre femme va rendre le dernier soupir en
-jetant les dés; elle tombera dans le trictrac et ce sera son tombeau. Je
-suis sûre que voilà comment elle finira.»
-
-Mme de Boufflers se rétablit donc, mais elle restait «maigre, brûlée,
-desséchée», elle toussait, avait de fréquents accès de fièvre; elle
-aurait eu besoin d'un grand régime; au lieu de s'y résigner, elle reprit
-sans perdre de temps son existence ordinaire. Avant tout elle prétendait
-ne pas se priver des soupers et des parties de jeu qui faisaient tout
-son bonheur.
-
-Ses amis s'efforçaient en vain de lui faire entendre raison:
-
-«Prêchez-lui le lait et les ménagements, écrivait Mme de Lenoncourt à
-Panpan; sa poitrine s'attaquera si elle n'y prend garde. Elle est comme
-une bouteille d'éther; un jour le verre cassera et tout s'évaporera.»
-
-A peine Mme de Boufflers était-elle remise qu'elle éprouva de nouveaux
-ennuis. Depuis quelque temps déjà elle se plaignait de sa vue; bientôt
-le mal empira et un de ses yeux fut sérieusement compromis. Elle ne
-pouvait plus ni lire ni écrire, et cette privation l'affligeait
-beaucoup. Les remèdes ordonnés n'amenant aucune amélioration, elle fit
-appeler frère Côme, le célèbre chirurgien: il conseilla du baume de
-Tuthie, de l'eau de fenouille et par-dessus tout d'éviter les lumières.
-La marquise consentit volontiers à prendre les remèdes, mais quant à
-renoncer à sortir le soir, on ne put l'y décider: elle préférait,
-disait-elle, perdre son œil que de se priver de tout l'agrément de sa
-vie.
-
-Ainsi fit-elle, et elle continua à veiller, à jouer, à se brûler les
-yeux aux lumières, enfin «à faire cent sottises». Elle garda son œil
-malade fort longtemps.
-
-En voyant cet entêtement si déraisonnable, Mme de Lenoncourt se
-souvenait de l'étrange façon dont la marquise, quelques années
-auparavant, avait soigné un crachement de sang.
-
-«Je me rappelle toujours un crachement de sang qu'elle eut à la
-Malgrange, un hiver bien froid et qu'elle nous soutenait que le seul
-remède était de mettre les pieds dans la neige. Elle y mettrait
-peut-être son œil, s'il y en avait. Mais il y a du jeu, des veilles,
-des bougies, et c'est pire que la neige. Je la prêcherai, mais ce sera
-pour le repos de ma conscience.»
-
-Dans sa colère, Mme de Lenoncourt n'appelle plus son amie que «la mère
-Boufflers».
-
-Panpan se désolait des nouvelles qu'il apprenait de sa chère marquise et
-il ne pouvait se défendre pour l'avenir de tristes pressentiments. Il
-les confiait à Mme de Lenoncourt qui lui répondait:
-
-«Vous avez bien raison, elle ne sera point heureuse. Elle me paraît
-comme un malade qui cherche une situation commode dans son lit et qui ne
-la trouve jamais. Je loue Dieu de tout mon cœur de m'avoir donné une
-âme calme et paisible, c'est le dédommagement de tout ce qui me manque.»
-
-En 1768, il fut question d'un mariage pour le marquis de Boufflers, et
-sa mère ainsi que son frère le chevalier s'agitèrent beaucoup à cette
-occasion. C'était une union très brillante au point de vue de la
-fortune, puisqu'il s'agissait de Mlle Helvétius, mais dès qu'on parla de
-ce projet à la jeune fille, elle ne voulut rien entendre, disant que M.
-de Boufflers était «pédant». En vain on voulut la raisonner, elle
-résista «comme un petit diable» et il fallut céder.
-
-Les Boufflers, assez vexés, se retournèrent alors d'un autre côté et ils
-songèrent à une demoiselle de province, Mlle de Morfontaine, qui était
-également une riche héritière. Cette fois la jeune fille ne fit aucune
-opposition et le mariage fut décidé. Conformément aux usages du temps,
-les fiancés ne s'étaient jamais vus. C'est ce qui fait écrire à Mme de
-Lenoncourt ces lignes si pleines de sens et de vérité:
-
-«Savez-vous que M. de Boufflers se marie dans les premiers jours de
-novembre. On m'a dit que sa femme était fort laide et boiteuse; cela
-serait fâcheux. Mais concevez-vous qu'il ne l'ait pas encore vue? Il ne
-s'en est seulement pas informé. Véritablement, on aime trop l'argent
-dans ce siècle. On ne considère que cela.»
-
-Le mariage n'eut pas lieu à la date indiquée, il fut remis au mois de
-janvier, parce que Mlle de Morfontaine n'avait pas encore fait sa
-première communion! «Apparemment qu'entre sacrements c'est l'Eucharistie
-qui a le pas, écrit Mme de Lenoncourt; leur rang est réglé comme celui
-des ducs, et mieux, car cela n'a pas fait de dispute. Le mari supporte
-ce retard très patiemment; il n'a point encore vu sa prétendue femme,
-mais sur la parole de l'évêque de Metz, il la soutient jolie.»
-
-Si Mme de Boufflers abandonne momentanément la Lorraine, on ne peut lui
-reprocher d'oublier son vieil ami. D'elle on ne peut pas dire: «Loin des
-yeux, loin du cœur.» Puisque les hasards de la vie la forcent à
-demeurer éloignée du cher Panpan, de son «cher Veau», comme elle
-l'appelle en plaisantant, elle se dédommage en lui narrant les nouvelles
-du jour et tous les menus incidents de sa vie.
-
-Nous citerons un grand nombre des lettres écrites par la marquise, parce
-qu'elles ont le rare mérite de la montrer telle qu'elle est, au naturel,
-sans fard et sans art.
-
-On trouve de tout dans cette correspondance, des nouvelles politiques,
-des tracasseries littéraires, des recettes de cuisine, des tendresses,
-des reproches, enfin dans leur diversité, c'est la vérité même. Elles
-sont écrites à la diable, sous l'inspiration du moment, sans aucune
-recherche et sans aucun souci de la postérité; mais Mme de Boufflers s'y
-peint tout entière et nous la retrouvons telle qu'elle s'est toujours
-montrée à nous, nous retrouvons, à chaque ligne, sa légèreté, sa
-finesse, son esprit, et nous pouvons dire aussi son cœur. Toutes ces
-réflexions, tristes ou gaies, ironiques ou sentimentales, qu'elle jette
-au hasard de la plume, feront mieux connaître notre héroïne que tous les
-discours du monde.
-
-On verra dans les lettres que nous reproduisons, non seulement l'extrême
-degré d'intimité qui existait entre la marquise et Panpan, mais aussi
-l'affection durable et profonde qui les unissait l'un à l'autre.
-
-Mme de Boisgelin n'est pas moins liée avec l'ancien lecteur du Roi;
-c'est souvent elle qui tient la plume pour sa mère, et le ton qu'elle
-emploie dénote la plus étrange camaraderie.
-
-En septembre 1768, la Reine vient de mourir[41], le marquis de Boufflers
-va épouser Mlle de Morfontaine, M. d'Invaut est nommé contrôleur
-général, etc. Toutes ces nouvelles, Mme de Boufflers les annonce à son
-ami; elle lui parle aussi de ses yeux dont elle souffre, de sa bourse
-qui est vide, de la difficulté de la remplir et de la peine qu'elle
-éprouve à emprunter.
-
- [41] La reine Marie Leczinska mourut le 24 juin 1768.
-
-
- «Paris, 27 septembre 1768.
-
-«Mon charmant cœur de Veau, soyez bien sûr que ma plus grande privation
-est de ne pouvoir pas vous écrire, car mon œil ne se guérit pas. J'ai
-pourtant fait d'abord ce que M. Grandjean m'a ordonné. Ensuite, voyant
-que j'étais plus mal, j'ai consulté le frère Côme, qui m'a dit de me
-servir du baume de Tuthie, ce qui ne me fait rien du tout.»
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Vous saurez, vieux gueux de Veau, que M. de Laverdy[42] est renvoyé et
-que M. d'Invaut, intendant de Picardie, a sa place, que c'est une joie
-générale et que moi, en particulier, j'en suis ravie, parce que le
-nouveau contrôleur général est fort de mes amis.
-
- [42] Contrôleur général de 1763 à 1768.
-
-«Vous saurez aussi que le marquis de Boufflers épouse Mlle de
-Morfontaine le mois prochain et que si vous ne venez pas, le mariage ne
-sera pas consommé de sitôt.
-
-«Comment pouvez-vous ignorer qu'Eaubonne est la demeure de M. de
-Saint-Lambert? Il n'est pas permis à quelqu'un qui se croit homme de
-lettres, de ne pas savoir cela.
-
-«Chilly[43] a été assez agréable; on a joué _Dupuis et Desronais_ fort
-bien. M. de Lucé s'y est distingué. Malgré cela tout le monde a regretté
-ce bon petit vieillard qui tousse, crache, se mouche et fait le
-goguenard.
-
- [43] Chilly Mazarin, dont les propriétaires donnaient des fêtes
- superbes.
-
-«Voilà la réponse qu'on m'a dit de faire à tous les articles de votre
-lettre.
-
-«Il y a bien longtemps que je vous en dois une plus longue à une lettre
-charmante, mais je sais d'où cela vient. Depuis quelque temps je suis un
-peu bête, et j'attends le retour de mon esprit pour vous remercier du
-plaisir que m'a fait cette lettre. En attendant je dois vous assurer,
-mon cher Veau, que je daigne sourire à la proposition que vous nous
-faites d'aller habiter votre Tempé[44] l'année prochaine, et que je
-vivrai tout à fait quand j'aurai le plaisir d'y être et de vous y voir.»
-
- [44] Panpan possédait dans les environs de Lunéville une petite
- maison de campagne où il se rendait l'été; il l'avait baptisé
- Tempé en souvenir de la célèbre vallée de la Grèce.
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-«N'êtes-vous pas bien aise de l'aventure du Tressan? Je croyais vous
-l'apprendre la première, mais Mme de Lenoncourt, que j'ai vue hier, m'a
-dit qu'elle vous l'avait mandée.
-
-«On a beaucoup d'espérance pour la maison du Roi. On est sûr que Mme
-Adélaïde a donné des ordres pour la continuation du pain et de la viande
-et qu'elle veut employer 9,000 francs par an, qu'elle a de reste, pour
-faire des pensions.
-
-«On dit que la mort de la Reine n'a fait aucun changement à la Cour.
-
-«Je travaille à vous faire avoir le _Mercure_, mais j'aurai bien de la
-peine, parce que bien des gens sont après[45].
-
- [45] Mme de Boufflers s'efforçait d'obtenir pour Panpan une
- pension sur le _Mercure_.
-
-«Je n'ai pas vu l'abbé Porquet trois minutes depuis mon arrivée, à cause
-de son procès criminel, mais je crains que bientôt, on ne vienne le
-chercher ici pour le pendre.
-
-«Savez-vous, mon Veau, que dans ma profonde misère, je n'ai pu trouver
-que M. Latran qui ait voulu me prêter 50 louis.
-
-«J'ai été à un nouveau spectacle qui se nomme le Wauxhall. C'est une
-chose charmante.
-
-«Adieu, le gros cochon est plus gras et plus aimable que jamais.»
-
-Cet étrange surnom, qui paraîtra probablement assez déplacé à nos
-lectrices, désigne tout simplement Mme de Boisgelin. Pour apprécier
-cette appellation en toute connaissance de cause, il faut se rendre
-compte que bien des mots, d'un usage constant au dix-huitième siècle,
-ont depuis complètement changé de valeur. Alors qu'aujourd'hui ils ne
-sont plus employés que dans le langage le plus vulgaire, autrefois on
-s'en servait couramment dans la meilleure société, et ils ne choquaient
-personne. Le mot en question et beaucoup d'autres que nous pourrions
-citer sont dans le même cas.
-
-Mme de Boufflers, du moins elle le prétend, voudrait bien retourner en
-Lorraine, mais elle en est sans cesse empêchée par un obstacle ou par un
-autre; tantôt par la présence de son frère de Beauvau, tantôt par celle
-de son fils. Elle se console de l'éloignement en continuant à écrire
-fidèlement à Panpan et en le comblant de petits souvenirs qui lui
-prouvent son affection. Au moment du nouvel an, c'est lui qu'elle charge
-de ses modestes libéralités pour les quelques gens de service dont elle
-ne veut pas être oubliée; si elle ne donne pas davantage, «c'est
-qu'elle n'a rien ou à peu près».
-
-Elle lui écrit le 9 janvier 1769:
-
-
- «Paris, ce 9 janvier.
-
-«Trouvez-vous joli que je reçoive tout à l'heure votre lettre du 1er?
-Voilà pourtant ce que font les précautions.
-
-«Mais voilà M. de Lanière qui part et dans un vis-à-vis tout seul; cela
-fait venir l'eau à la bouche. Mais il y a toujours quelque chose qui
-s'oppose au bonheur. C'est l'arrivée du prince de Beauvau, d'un côté, et
-la présence du chevalier de Boufflers, de l'autre.
-
-«Voilà toutes nos petites bêtises. Mon cher cœur verra bien que ce
-n'est que pour entretenir commerce.
-
-«J'ai pensé que le trou-madame vous amuserait quelquefois. J'en voulais
-un joli, mais il n'y en a point de fait, et puis les occasions manquent.
-
-«Voilà quatre pauvre louis, dont vous en remettrez un à Fustenai, pour
-M. Otenin. Il faut qu'elle paie son pain et ce qu'il y aura de plus
-pressé pour lui. C'est Thérèse qui l'a gagné au vingt-et-un, et qui a
-imaginé de le donner à son père en le faisant passer par Fustenai pour
-qu'il n'en fasse pas un mauvais usage. Il y en a deux pour les étrennes
-de Fustenai, à qui vous souhaiterez la bonne année de ma part. Vous
-voudrez bien ensuite partager l'autre entre Marianne et Parisot. Cela
-est infime, mais c'est que je n'en avais pas un de plus quand M. de
-Lanière est parti.
-
-«On dit des merveilles de l'abbé Terray, et même qu'il paiera[46].
-
- [46] Tout le monde croyait alors au succès des plans financiers
- de l'abbé Terray.
-
-«Le trictrac va fort bien, mais je joue peu. Depuis Mme du Deffant je
-vois jouer au trente et quarante sans aucune tentation. Enfin, je ne
-joue qu'au vingt-et-un et très modérément, et aux six livres au
-trictrac.
-
-«Ce Latran, qui est bien plus au fait des banqueroutes que moi, vous les
-mande sans doute. Je sais seulement celle du trésorier de M. le prince
-de Conti; cela l'empêchera de donner à souper les lundi, et, par
-conséquent plus de Pharaon, ce qui ne me fait rien du tout.
-
-«Il est bien sûr, mon Veau, que je ne passe pas un jour sans penser à
-vous et sans avoir le projet de vous le dire.
-
-«Il faut que Fustenai fasse faire quatre paires de manchettes de
-mousseline brodée pour des laquais, qui soient très honnêtes, parce que
-ceux de Paris les portent plus hautes que ceux de Lorraine.
-
-«Adieu, amour, nous vous aimons tous et nous vous souhaitons tous toutes
-les années comme la fin de l'autre.»
-
-Il est vraiment bien singulier que Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt
-aient éprouvé pour Panpan un si vif attachement et on a peine à se
-l'expliquer. Toutes deux l'aiment profondément et le lui prouvent de
-mille manières. Plus tard nous verrons Mme Durival s'éprendre également
-pour le Veau d'une véritable passion. Toutes ces dames raffolent de lui
-et ne peuvent s'en passer. C'est une joie sans pareille quand, à force
-de sollicitations, il consent à venir passer quelques jours chez l'une
-ou l'autre de ses amies. Quel attrait, quel charme pouvait donc avoir ce
-vieux Panpan pour enchaîner ainsi les cœurs?
-
-Ce n'était pas sa beauté plastique, car la nature l'avait peu favorisé
-sous ce rapport. Ce n'était pas davantage la chaleur de son tempérament,
-car il était coutumier, nous le savons, de ces défaillances
-intempestives qui rendaient sa conversation si décevante dans les
-meilleurs moments. Était-ce son esprit? Il devait en avoir, mais en même
-temps, il était tatillon, maniaque, et avec l'âge, il devint égoïste,
-exigeant, insupportable. Quoi qu'il en soit et bien qu'il eût, à notre
-sens, peu de qualités pour leur plaire, Panpan était adoré des dames, et
-c'est un fait que nous devons constater.
-
-Mme de Boufflers, Mme de Lenoncourt, Panpan, ont la douce habitude de
-s'offrir des étrennes, mais naturellement les cadeaux sont modestes et
-en rapport avec leurs situations de fortune; des jeux, des plumes, du
-papier, des macarons, des dattes, des confitures de mirabelles, de
-coetches, des objets d'ameublement, etc. Le 1er janvier 1769, Mme de
-Lenoncourt, pour être sûre de mieux lui complaire, demande à Panpan ce
-qu'il désire:
-
-«Ne manque-t-il rien à votre ménage? lui écrit-elle plaisamment.
-N'avez-vous pas besoin de quelques pots cassés et de quelques vieux
-paravents déchirés? Vous savez bien que Mme de Boufflers et moi, nous
-sommes toujours prêtes à vous faire de ces sortes de présents.»
-
-Ce n'est pas seulement à l'époque des étrennes que nos amis échangent de
-petits cadeaux. Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, le Veau fait
-preuve vis-à-vis de ses amies d'aimables attentions. Elles ne sont pas
-toujours couronnées de succès. En juin 1769, il adresse à Mme de
-Lenoncourt une caisse d'objets divers, mais, hélas! dans quel état
-arrive-t-elle?
-
-«J'ai ouvert votre caisse avec empressement, écrit la marquise;
-savez-vous ce que j'ai trouvé, mon Veau? Tous les pots cassés, les
-écailles, les confitures, la paille, le papier, tout cela pêle-mêle. Je
-n'ai jamais vu un tel gâchis! Rien n'est sauvé. Cela s'appelle une vraie
-déconfiture.»
-
-Comme consolation, il a fallu payer 8 francs de port, ce qui est
-monstrueux!
-
-Cependant Panpan souhaiterait posséder le portrait de son amie pour le
-placer dans sa galerie au milieu de tous ceux qui lui sont chers. Il a
-même déjà composé un quatrain qui sera gravé au-dessous de la chère
-image. Mme de Lenoncourt ne demande pas mieux que de satisfaire un désir
-si légitime, mais à qui s'adresser? comment doit-elle s'habiller? Le
-comte de Cucé s'est fait peindre dernièrement, il a été très satisfait;
-elle va lui demander le nom de l'artiste, et si cela ne coûte pas «des
-trésors», elle le fera venir; tant pis si elle se ruine; après tout,
-elle «ne veut pas donner à son Veau une enseigne à bière!»
-
-Pour mettre le comble à tous ses ennuis, la pauvre Mme de Lenoncourt
-«jouit» en effet d'une détestable santé. Elle se plaint sans cesse:
-tantôt elle a «un clou au derrière» qui la fait cruellement souffrir;
-tantôt, ce qui est plus grave et plus pénible, elle a des maux de tête
-horriblement douloureux, tantôt des rhumatismes, des vapeurs, etc., etc.
-Elle a voulu consulter Tronchin, qui fait courir tout Paris, mais on ne
-peut l'aborder. «Personne ne peut en obtenir une visite.»
-
-L'éloignement de son ami Panpan pèse beaucoup à Mme de Lenoncourt:
-
-«S'il n'y avait pas un qu'en dira-t-on au monde, j'irais m'établir chez
-vous», lui écrit-elle, et elle ajoute tristement: «Il y a huit ans que
-je désire d'être une bonne bourgeoise, d'aller acheter mes herbes au
-marché, de courir les rues à pied sans que personne y puisse trouver à
-redire. Il est ennuyeux d'avoir les assujettissements de son état et de
-n'en avoir pas l'aisance.»
-
-Elle voudrait au moins habiter la même ville que lui: «Il me semble
-qu'un jour je vous serai bonne à quelque chose, lui dit-elle
-gracieusement. Je ne crois pas que je sois assez heureuse pour vous
-rendre des services, mais de petites attentions qui font tant de plaisir
-dans la vieillesse et qui ne pourront être aperçues que par moi, parce
-que certainement je suis celle qui t'aime le mieux. Il y a à parier que
-je mourrai avant toi, si je continue à me corrompre le sang, mais tu
-radoteras avant moi, et je te promets que tu ne seras ni battu ni
-contrarié.»
-
-Cette idée d'un pseudo-mariage hantait Mme de Lenoncourt, et elle y
-revient sans cesse dans ses lettres. Mais Panpan veut rester fidèle à
-l'infidèle Mme de Boufflers, et il entend ne rien faire qui puisse lui
-déplaire. Or, une union morganatique avec Mme de Lenoncourt blesserait
-la marquise. Il se dérobe donc sans dissimuler les motifs; sa
-correspondante lui répond gaiement:
-
-«Oui, mon Veau, je vous conviens mieux que Mme de Boufflers; elle est
-plus aimable que moi, mais je le suis assez pour vous. C'est une
-joueuse, elle vous ruinera; vos enfants n'auront pas de chausses. Vous
-n'êtes plus en âge de faire un mariage d'inclination; c'est un mariage
-de raison qu'il vous faut et je suis encore un coup votre vrai ballot.
-Pourquoi n'irais-je pas vous chercher à Lunéville? Quand nos feux seront
-légitimes, quel en serait l'inconvénient. Mais enfin, vous ne voulez pas
-de moi, il n'en faut plus parler. J'en suis aussi humiliée qu'affligée.»
-
-En juin 1769 Panpan cède aux instances de ses amies, et il se décide à
-venir faire un voyage à Paris.
-
-C'est dans un dîner chez Mme de Boufflers avec Helvétius et
-Saint-Lambert que Mme de Lenoncourt apprend cette bonne nouvelle: tout
-le monde s'en réjouit.
-
-Quand le Veau arrive, ses amis lui font fête à l'envi; Mme de Boufflers,
-Mme de Lenoncourt, l'abbé Porquet deviennent ses gardes du corps et ne
-le quittent guère. Il est entraîné dans un tourbillon de plaisirs, de
-spectacles, de soupers, il ne sait auquel entendre, il n'a plus le temps
-de respirer; enfin on le surmène de telle façon qu'il finit par demander
-grâce! et supplier qu'on le laisse retourner dans sa chère Lorraine, où,
-là au moins, il mène la vie calme et paisible qui convient à son âge et
-à ses goûts.
-
-Au mois de juillet il se retrouve à Lunéville, mais on dirait que tous
-les malheurs ont fondu sur lui pendant son absence. Il comptait louer
-son jardin, le locataire s'est éclipsé; ses roses sont fanées, ses
-fraisiers n'ont pas réussi. Peut-on imaginer plus cruels désastres? Mme
-de Lenoncourt, à laquelle il conte ses infortunes en termes pathétiques,
-le raille fort spirituellement:
-
-«Toutes vos situations sont terribles, mon cher ami; vous quittez la vie
-cruelle et pénible de Paris, vous retrouvez à Lunéville les plus
-cuisantes peines, ni roses, ni fraises! cela est bien triste. Ajoutez à
-cela l'incertitude si on louera son jardin. Ces raisons sont, je crois,
-assez bonnes pour faire de vos lettres des espèces d'élégies. Il n'y
-manque que la rime, mon cher ami; avec la facilité que vous avez à faire
-des vers, je vous conseille de ne plus écrire en prose, car vous feriez
-des choses charmantes, dans le triste il est vrai.
-
-«Dieu vous préservera de la goutte; elle ferait cependant une grande
-diversion à vos chagrins.»
-
-Mme de Boufflers ne se bornait pas à envoyer à Panpan de fréquentes
-nouvelles; sa sollicitude pour son vieil ami était incessante. Elle le
-savait dans une situation de fortune fort étroite, elle savait qu'il
-s'inquiétait de l'avenir et qu'il redoutait par-dessus tout la misère
-menaçante. Sur son conseil, elle l'engagea à adresser au Roi un placet
-pour obtenir une pension. Panpan obéit avec empressement et dans son
-zèle il adressa aussi des suppliques à la Reine, à Mesdames, au duc de
-Choiseul. Grâce à l'intimité du chevalier avec le duc et aux instances
-de la marquise, Panpan finit par obtenir à sa grande joie une pension de
-500 livres. Choiseul fit plus encore, il envoya au protégé de Mme de
-Boufflers une tabatière avec son portrait.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-1767-1771
-
- Le chevalier de Boufflers à Paris.--Ses succès.--Ses poésies
- légères.--Son adoration pour sa mère.--Ses relations avec le duc
- et la duchesse de Choiseul.
-
-
-Qu'était devenu le chevalier de Boufflers depuis la mort du roi
-Stanislas? Était-il resté à Nancy ou à Lunéville, avec ses amis
-d'autrefois, avec les fidèles compagnons de son enfance et de sa
-jeunesse? En aucune façon. Sans hésiter, il avait suivi l'exemple de sa
-mère, et il s'était empressé de quitter la Lorraine pour venir chercher
-à Paris un théâtre plus digne de lui et plus conforme à ses goûts. Il y
-avait retrouvé son frère, le marquis, et nombre de parents et d'amis.
-
-Il s'y était bien vite créé une place à part dans la société. Sa
-réputation d'esprit était grande, elle n'avait fait qu'augmenter depuis
-son départ du séminaire; les lettres charmantes qu'il écrivait de Suisse
-à sa mère, et qui couraient de mains en mains, avaient mis le comble à
-sa réputation; mais le succès de sa prose n'était rien en comparaison de
-celui qu'obtenaient ses chansons; malgré leur légèreté, ou plutôt à
-cause même de leur légèreté, on se les arrachait, on les colportait à
-l'envi. Joignez à des dons si précieux, beaucoup d'esprit naturel, «de
-l'esprit en argent comptant», comme disait Duclos, une inaltérable
-gaieté, une verve endiablée, et l'on comprendra que Boufflers soit
-devenu rapidement «l'enfant gâté» de toutes les sociétés et un des
-hommes à succès de la capitale; bientôt, malgré son indiscutable
-laideur, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus.
-
-On le voit sans cesse chez les Beauvau, chez les Choiseul, chez les
-Nivernais, chez le prince de Conti, chez Mme de Mirepoix, chez Mme de
-Grammont, chez la maréchale de Luxembourg, chez Mme du Deffant, etc.
-Partout il est reçu à bras ouverts, flatté, cajolé, adulé.
-
-En revanche, il est beaucoup moins apprécié à la Cour, et c'est à
-Versailles qu'on le rencontre le moins. C'est que la différence est
-profonde entre la Cour de Louis XV et celle du roi Stanislas.
-
-A Lunéville, Cour familiale et bon enfant, Boufflers jouissait de tous
-les privilèges; il en usait et en abusait. Son indépendance d'allures et
-de langage, ses vers facétieux, ses escapades ne choquaient personne. Le
-Roi était si bon, si facile à vivre, si indulgent pour la jeunesse! Et
-puis tout n'était-il pas permis au fils de Mme de Boufflers?
-
-Mais à Versailles, il n'en était plus de même. Le chevalier avait un
-naturel trop original et trop indépendant pour pouvoir facilement se
-plier au joug et perdre son franc-parler; comme il avait de l'esprit, il
-comprit qu'en allant à la Cour, il s'exposerait à d'inévitables déboires
-et, sauf les circonstances indispensables, il s'abstint sagement de s'y
-montrer.
-
-Il se contenta de faire les délices de ses amis et des sociétés
-particulières qu'il fréquentait assidûment.
-
-Les contemporains lui rendaient pleine justice et appréciaient presque
-unanimement ses rares qualités: «C'est l'homme de France après l'abbé
-Barthélemy, écrit Cheverny, à qui j'ai trouvé le plus d'éloquence dans
-la conversation; sans peine, sans effort, le mot propre vient sur ses
-lèvres; les tournures les plus délicates sortent de son esprit:
-paresseux, même pour s'instruire, il n'a pas l'esprit des autres; il
-devine quand il parcourt un livre, et il a le mérite que tout est à lui
-et sort de son front.»
-
-Personne n'a mieux jugé le chevalier que le prince de Ligne et il a
-laissé de lui ce délicieux portrait:
-
-«M. de Boufflers a été successivement abbé, militaire, écrivain,
-administrateur, député, philosophe et de tous ces états il ne se
-trouvait déplacé que dans le premier. M. de Boufflers a beaucoup pensé,
-mais par malheur c'était toujours en courant. On voudrait pouvoir
-ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins avec
-son temps et son argent... Une sagacité sans bornes, une profonde
-finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser les
-idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinctives de son
-esprit à qui rien n'est étranger... La base de son caractère est une
-bonté sans mesure, il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant...
-Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien; la
-tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme arlequin
-ou les mains derrière le dos comme s'il se chauffait; des yeux petits
-et agréables, qui ont l'air de sourire; quelque chose de bon dans la
-physionomie, du simple, du gai, du naïf dans sa grâce; une pesanteur
-apparente dans la tournure et du mal tenu dans toute sa personne... On
-dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus; il ne se met pas
-volontiers en avant... La bonhomie s'est emparée de ses manières et ne
-laisse percer la malice que dans ses regards et dans son sourire... Il
-est impossible d'être meilleur ni plus spirituel... M. de Boufflers a
-plu sans qu'on sache comment, mais c'est par la grâce, le goût, et un
-certain abandon qui fait qu'il ne ressemble qu'à lui.»
-
-Jean-Jacques Rousseau, dans ses _Confessions_, est moins élogieux; il
-raille même assez finement le pauvre chevalier:
-
-«Il a beaucoup de demi-talents en tous genres, écrit-il, et c'est tout
-ce qu'il faut dans le grand monde où il veut briller. Il fait très bien
-de petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu
-du cistre, et barbouillant un peu de peinture au pastel.»
-
-En citant les lettres du chevalier pendant son voyage en Suisse[47],
-nous avons donné une idée de son style descriptif; nous voudrions
-maintenant montrer le fils de notre héroïne sous un jour tout différent.
-Voici deux lettres que, dans toute la fougue de la première jeunesse, il
-écrivait à une dame qui avait des bontés pour lui. Ce sont deux jolis
-spécimens de sa verve épistolaire et de son inépuisable gaîté.
-
- [47] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 369.
-
-
- «Lundi.
-
-«Je vous demande bien pardon de mon papier, madame, je sens bien toute
-la disproportion qui est en votre délicatesse et sa grossièreté, mais je
-n'en ai pas d'autre; je sens bien que des guirlandes de fleurs, des
-petits cœurs couleur de feu, des petits rubans couleur de rose, ne
-messièyeraient pas à une lettre qui vous est adressée, mais je n'ai
-qu'une simplicité rustique à vous présenter et vous aimez trop Julie et
-les bonnes gens pour en être offensée. Je sens bien que tous les canons
-que l'on a tirés ce matin ont réveillé votre humeur martiale, que vous
-ne rêvez de la journée que combats, victoires et _Te Deum_, et qu'on ne
-pourra jouir de vous qu'à 6 heures du soir; encore n'en jouira-t-on que
-très imparfaitement, mais cette considération ne m'empêchera pas de vous
-voir avec le plus grand plaisir et de vous quitter avec grande peine en
-vous disant:
-
- Voulez-vous savoir, ma Belle
- Qui mon cœur regrettera.
- Ce sera, ce sera celle
- Celle, oui, celle que voilà.
-
-«Vous voyez bien que cette celle-là est une selle à tout courrier.»
-
-
- «Dimanche.
-
-«Savez-vous bien, que par le plus grand hasard du monde je vous aime
-tout autant que je vous le dis, et peut-être plus; car quand je pense à
-Paris, c'est toujours vous qui venez la première à mon imagination et
-quand je l'oublie, vous n'êtes pas encore oubliée.
-
-«Vous m'avez écrit une lettre charmante où vous m'avez beaucoup parlé de
-moi, à qui je m'intéresse beaucoup, et point du tout de vous, à qui je
-m'intéresse bien davantage; une autre fois je vous prie de ne pas tomber
-dans ce défaut-là.
-
-«J'ai trouvé ici des gens tout aussi enchantés que vous des idylles de
-Gessner; entre autres, M. de Saint-Lambert et ma mère, ce qui vous
-prouve qu'il ne tient qu'à vous de vous mettre au rang des gens de
-beaucoup d'esprit. Si jamais vous en avez la tentation, je vous promets
-ma voix.
-
-«Je me suis trouvé dans ce pays-ci infiniment moins d'affaires que je
-n'en attendais; la fumée de mes sottises de l'Isle-Adam n'a point monté
-jusqu'ici, et je vis aussi tranquille qu'un voleur en pays étranger. Je
-tâcherai de faire ici des sottises qui ne gagnent point Paris et de ne
-jamais étendre les bornes de mon étourderie au delà de celles du pays
-que j'habiterai. C'est là votre plan de conduite que j'adopte de tout
-mon cœur: Attendez, voici une idylle:
-
- Tu m'as aimé, Myrza.
-
-«Tu m'as aimé, Myrza, et alors tout l'univers était plein de mon
-bonheur; quand le parfum des roses s'élevait dans les airs, quand le
-zéphir léger agitait la feuille nouvelle, quand le concert des oiseaux
-célébrait le retour du soleil naissant, tu venais dans ces prairies
-retrouver ton berger. Nous admirions ensemble le beau spectacle de la
-nature rajeunie, et je disais dans mes tendres transports:
-
-«C'est toi, ô Mirza, qui répands sur l'Univers le charme que j'éprouve,
-et, te contemplant, c'est toi que j'aime dans l'éclat des fleurs, dans
-la fraîcheur des bois, dans le murmure des fontaines; c'est toujours
-Mirza que j'entends, Mirza que je touche;
-
-«Et toi, tu levais les yeux au ciel, tu les promenais ensuite sur la
-terre, tu fixais tes regards sur le cristal tranquille du ruisseau qui
-serpentait à nos pieds et tu disais:
-
-«Les dieux ont découvert à mes yeux toutes les beautés de la nature; ils
-ont enivré mes sens et ils m'ont donné Amintas sans qui je n'aurais
-jamais senti.»
-
-«Où sont-ils, ô Mirza! ces tourments heureux que passaient nos deux
-cœurs serrés l'un contre l'autre! où sont-ils ces baisers délicieux
-pour les lèvres qui les donnaient, et pour les lèvres qui les rendaient;
-où sont-ils ces transports voluptueux d'un amour innocent, qui
-marquaient tous nos instants par de nouvelles jouissances; ils ne sont
-plus faits pour moi car tu m'as abandonné, et tu ne les sentiras plus,
-car tu es infidèle.
-
- * * * * *
-
-«Voilà, en vérité, une fort jolie petite idylle pour avoir été faite au
-cabaret, par un petit Gessner, las comme un petit chien; vous en aurez
-bientôt une plus belle, mais j'attendrai que la nature soit un peu
-embellie, car, par le temps qu'il fait, il faut avoir le diable au
-corps pour la chanter; il faut que les poètes champêtres se taisent
-pendant quelques mois de l'année, comme il faut que les amants soient
-sages pendant quelques jours du mois.
-
-«Faites bien des idylles de ma part à cette belle ambassadrice de France
-à Vienne et à cette charmante ambassadrice de Vienne en France. Si vous
-rencontrez M. de Caraman, faites-lui aussi une idylle pour moi.
-Entendez-vous, belle Zilia?»
-
-Boufflers n'était pas moins facétieux quand il écrivait à sa mère. Voici
-une lettre qu'il lui adressait quand il guerroyait avec l'armée de
-Contades. Il ne s'y montra pas à la vérité fils très respectueux, mais
-Mme de Boufflers était pleine d'indulgence pour son fils préféré, et
-elle fermait volontiers les yeux sur ses incartades de langage.
-
-
- «Jeudi.
-
-«Je vous renvoie la lettre de Mme de Grammont; je ne sais pas si je dois
-faire mon remerciement avant l'arrivée du brevet que j'attends de jour
-en jour et qui viendra fort à propos pour mes chevaux, à qui il
-procurera quatre rations de fourrage par jour. C'est à vous à
-m'instruire là-dessus. Je ne vous remercie pas de vos soins parce que
-j'imagine que vous avez eu autant de plaisir à m'obtenir ce que je
-demandais que j'en aurai à le recevoir. D'ailleurs, depuis que vous avez
-eu la bonté de me faire présent de moi-même, il me semble qu'il ne me
-reste plus de reconnaissance à vous marquer de tous les autres petits
-services que vous aurez pu me rendre. C'est un grand présent que celui
-que vous m'avez fait en 1738; je ne sais pas où j'ai pu mériter tant de
-bonté de votre part, ni quel est le mortel généreux qui dans ce temps-là
-a plaidé ma cause et vous a enfin déterminée à vous donner pour moi des
-soins dont j'étais indigne.--Vous savez vous-même si c'est par mes
-importunités que j'ai obtenu cette faveur-là. Avant le moment heureux où
-vous voulûtes bien me... et me regarder comme votre enfant, je n'avais
-point eu d'accès auprès de vous; content de la petite place que le sort
-m'avait assignée, j'étais resté inconnu de tout l'univers, quand tout à
-coup il se présenta une occasion de faire ma fortune. J'engageai
-quelqu'un qui avait l'honneur d'être connu de vous à vous parler en ma
-faveur, il y mit tant de zèle qu'il vous persuada, et c'est à lui que
-j'ai l'obligation de tout ce que vous avez fait pour moi.
-
-«Je vous envoie des chansons qui ont échappé à ma muse tremblante au
-milieu des horreurs de la guerre. En voici une sur l'air de _Joconde_ à
-M. de Laverre qui, par parenthèse, n'est pas aussi agréable qu'il est
-joli; il s'agissait de certaine qualité dont on le disait dépourvu.
-
- En te refusant des besoins,
- Nature fut sévère;
- Elle ne t'a pas, en tout point,
- Fait semblable à ton Père.
- Et si malgré son peu de soins,
- Tu dis qu'elle est ta mère,
- La bonne dame, tout au moins,
- A craint d'être grand'mère.
-
-«Voici des vers sur le secrétaire de Caraman qui est extrêmement pâle et
-dont j'avais fait un portrait très ressemblant au crayon.
-
- Si l'image était peinte, elle serait plus belle
- Et plus du goût des spectateurs;
- Mais et le peintre, et le modèle
- Manquaient tous les deux de couleur.
-
-«Nous avions volé le chapeau de M. de Buzenval pour le retaper
-ridiculement; nous le lui envoyâmes avec une cocarde de papier sur
-laquelle tout le monde avait fait des vers. On s'était prescrit de faire
-entrer dans ces vers: _de ce chapeau, à ce chapeau, sur ce chapeau, sous
-ce chapeau_. Les miens sans contredit, étaient de beaucoup les
-meilleurs:
-
- Amour, si tu vois la figure
- De ce chapeau;
- Tu vas conformer ta coiffure
- A ce chapeau;
- Mais en vain mon talent s'éprouve
- Sur ce chapeau,
- Je n'ai pas tout l'esprit qu'on trouve
- Sous ce chapeau.
-
-«Adieu, s'il me restait de la place, j'en ferais pour vous[48].»
-
- [48] Ces trois lettres nous ont été communiquées par le comte de
- Croze-Lemercier.
-
-Les poésies légères de Boufflers, que Chamfort comparait plaisamment à
-des «meringues», lui avaient valu de Saint-Lambert le surnom de
-«Voisenon-le-Grand». Elles n'avaient pas une véritable valeur, mais
-elles étaient spirituelles, pour la plupart, et agréablement tournées.
-Il les prodiguait du reste sans compter, les semait à tort et à travers,
-riant lui-même de leurs imperfections, sans nul souci de sa réputation
-et de la postérité.
-
-«Comment discuter le genre du chevalier de Boufflers, qui est de n'en
-pas avoir, disait encore le prince de Ligne; il n'a jamais fait de vers
-pour en faire, mais il a saisi le trait, le sel, le mot, le piquant et
-le côté plaisant dans les vers de société, dont il est le dieu. Il a une
-négligence charmante, de la gaîté dans chaque vers, des bêtises pleines
-d'esprit, et le meilleur ton même dans le mauvais ton qui ne se fait pas
-sentir; enfin, il a une manière à lui tout seul de dire, et de ne dire
-que ce qu'il veut.»
-
-Tout pour Boufflers, même les sujets les plus sacrés, est prétexte à
-chansons. Un soir à l'Isle-Adam, pendant la messe de minuit, n'a-t-il
-pas la fâcheuse inspiration de composer des couplets sur l'événement du
-jour, et l'idée plus fâcheuse encore de les chanter ensuite à la table
-du prince de Conti:
-
- NOEL
-
- SUR L'AIR: _Laissez paître vos bêtes_.
-
- Je m'étais mis en tête
- De chanter Jésus-Christ ce soir;
- Dans le fond c'est sa fête,
- J'aurais fait mon devoir.
- C'est un enfant,
- Joli, charmant.
- Et de qui messieurs ses parents
- Ont toujours été très contents.
- Mais quelque effort qu'on fasse,
- Pour bien chanter Notre Seigneur,
- Notre esprit à la place
- Met toujours Monseigneur.
- C'est un bon cœur,
- Une grandeur,
- Une chaleur, une douceur,
- De la famille, c'est l'honneur.
- Du très saint sacrifice
- Il sait si bien charmer l'ennui
- Que jamais à l'office
- Nous ne viendrons qu'ici[49].
-
- [49] GRIMM, _Correspondance littéraire_, 1762.
-
-L'existence très folâtre que le chevalier mène en ce bas monde lui
-inspire souvent des inquiétudes pour sa vie future.
-
- SUR L'AIR DE: _Gabrielle_ de Vergez.
-
- Après dîner souvent j'arrange
- Des marrons au coin de mon feu:
- Mon esprit, lorsque je les mange,
- Ne cesse de songer à Dieu.
- Je dis: sa bonté que j'admire,
- Sur les diaboliques charbons
- Me laissera plus longtemps cuire
- Que je n'ai laissé mes marrons[50].
-
- [50] _Id._, _ibid._, 1777.
-
-Boufflers, communément, aime à s'égayer aux dépens de ses interlocuteurs
-et il ne leur ménage pas l'épigramme. Un jour, à Villers-Cotterets, il
-annonce son départ à la société réunie dans le salon, et il raconte
-qu'il part la nuit même. La vieille comtesse de Montauban se met à
-s'apitoyer longuement sur ce qu'il s'en va la nuit à cheval et
-accompagné d'un seul domestique. Le chevalier, agacé, riposte, au grand
-scandale de la dame, par ce couplet impromptu:
-
- SUR L'AIR: _Ne v'là-t-il pas que je l'aime_!
-
- Communément, je dors fort mal;
- De trois nuits, ma comtesse,
- J'en passe une sur mon cheval,
- Deux avec ma maîtresse.
-
-Madame de Boufflers, l'_Idole au Temple_, souhaitait depuis longtemps
-une édition rare des _Fables de la Fontaine_. Le chevalier la découvre
-enfin chez un bouquiniste et il l'envoie à la comtesse avec cette
-dédicace:
-
- Voilà le bonhomme qui fit
- Cent prodiges qui nous enchantent,
- Des fables qui jamais ne mentent
- Et des bêtes pleines d'esprit.
- Sa morale a besoin, pour être bien reçue,
- Du masque de la fable et du charme des vers;
- La vérité plaît moins quand elle est toute nue,
- Et c'est la seule Vierge, en ce vaste univers,
- Qu'on aime mieux à voir un peu vêtue.
- Si Minerve même ici-bas
- Venait enseigner la Sagesse,
- Il faudrait bien que la Déesse,
- A son profond savoir, joignit quelques appas.
- Le genre humain est sourd quand on ne lui plaît pas.
- Pour nous éclairer tous, sans offenser personne,
- La savante Minerve a pris vos traits charmants;
- En vous voyant je le soupçonne;
- J'en suis sûr quand je vous entends.
-
-Les relations intimes que, depuis son départ de Ferney, le chevalier
-avait conservées avec Voltaire et les louanges que ce dernier lui
-distribuait libéralement, contribuaient encore à sa réputation. Ayant un
-jour écrit au philosophe qu'il le regardait comme son père spirituel,
-l'ermite du Jura lui répond plaisamment:
-
- Plût au ciel qu'en effet j'eusse été votre Père!
- Cet honneur n'appartient qu'aux habitants des Cieux.
- Non pas à tous encore! il est des demi-dieux
- Assez sots et très ennuyeux,
- Indignes d'aimer et de plaire.
- Le Dieu des beaux esprits, le Dieu qui nous éclaire,
- Ce Dieu des beaux vers et du jour,
- Est celui qui fit l'amour
- A madame votre mère.
- Vous tenez de tous deux: ce mélange est fort beau.
- Vous avez (comme ont dit les Saintes Écritures)
- Une personne et deux natures:
- De l'Apollon et du Beauvau.
-
-Le chevalier est un fils excellent; il éprouve pour sa mère autant
-d'admiration que de tendresse et il saisit toutes les occasions de lui
-témoigner un affectueux attachement qui ne se démentira jamais. C'est à
-elle qu'il adresse ses plus jolis vers:
-
- AIR: _Des folies d'Espagne_.
-
- Dieux, qui voyez comme elle nous est chère,
- Dieux, qui voyez des transports si touchants,
- Prenez tous soins de la plus tendre mère
- Pour le bonheur des plus tendres enfants.
- Elle eut de vous un don bien digne d'elle,
- Celui de plaire autant qu'elle vivra;
- Accordez-lui, pour la rendre immortelle,
- Celui de vivre autant qu'elle plaira.
-
-Cependant, par un sentiment très humain, il existe presque une rivalité
-littéraire entre la mère et le fils, et leurs amis ne sont pas sans s'en
-apercevoir. Panpan, évoquant les souvenirs du passé, rappelait dans des
-pièces fugitives les heures bénies où la divine marquise tenait sous le
-charme de sa lyre la Cour de Lunéville. Mais il prisait si haut le
-talent de son amie, qu'il soupçonnait son fils de lui emprunter les
-meilleurs de ses vers.
-
- LE CABINET DES BAINS
- (pour mes amies absentes)
-
- O bain, lorsque Boufflers dans ton sein argenté,
- Après des nuits au sommeil trop rebelles,
- Venait chercher le frais et la santé,
- Son esprit comme sa beauté
- Y puisaient des grâces nouvelles.
- J'ai vu ses doigts, tout trempés de ton eau,
- D'Anacréon monter la lyre,
- En tirer des sons qu'on admire
- Pour chanter Thésée et son veau;
- J'ai vu Saint-Lambert en sourire,
- Et Tressan de dépit briser son chalumeau.
- J'ai vu son fils, ce fils favori de Voltaire,
- Comme des belles et des Rois,
- Envier lui-même à sa mère
- Et lui dérober quelquefois
- Les beaux vers qu'elle daignait faire[51].
-
- [51] Mss. de la Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
-
-Malgré la tendre affection qui les unit, Mme de Boufflers et son fils ne
-craignent pas de s'adresser quelquefois de petits vers moqueurs.
-
-Un jour la marquise, faisant allusion aux habitudes de son fils quand il
-courait la poste, compose ce couplet:
-
- SUR L'AIR: _Du haut en bas_.
-
- C'est lui, c'est lui!
- Car j'entends le bruit d'un carrosse.
- C'est lui, c'est lui!
- Il doit arriver aujourd'hui.
- De son laquais j'entends la rosse,
- J'entends le postillon qu'on rosse.
- C'est lui, c'est lui!
-
-Son attachement pour sa mère n'empêchait nullement le chevalier de lui
-tenir quelquefois des propos tellement vifs qu'ils nous paraissent fort
-choquants. Mme de Boufflers, assagie par l'âge, et poussée par une de
-ses amies, avait loyalement essayé de tourner à la dévotion, mais le
-succès n'avait pas répondu à ses désirs. Un jour, causant avec son fils
-de ces velléités religieuses assez inattendues chez elle, elle lui
-disait avec découragement:
-
-«J'ai beau faire, je ne puis devenir dévote; je ne conçois pas même
-comment on peut aimer Dieu, un être que l'on ne connaît pas; non, je
-n'aimerai jamais Dieu.»
-
-«Ne répondez de rien, ma mère, riposta le chevalier; si Dieu se faisait
-homme une seconde fois, vous l'aimeriez sûrement.»
-
-Boufflers a tant de succès dans tous les genres que Bonnard lui adresse
-un jour cette épître:
-
- Tes voyages et tes bons mots,
- Tes jolis vers et tes chevaux,
- Sont cités par toute la France;
- On sait par cœur ces riens charmants
- Que tu produis avec aisance.
- Tes pastels frais et ressemblants
- Peuvent se passer d'indulgence.
- Les beaux esprits de notre temps,
- Quoique s'aimant avec outrance,
- Troqueraient volontiers, je pense,
- Et leurs drames et leurs romans,
- Pour ton heureuse négligence
- Et la moitié de tes talents.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Garde ton goût pour les voyages;
- Tous les pays en sont jaloux,
- Et le plus aimable des fous
- Sera partout chéri des sages.
- Sois plus amoureux que jamais,
- Peins en courant toutes les belles,
- Et sois payé de tes portraits
- Entre les bras de tes modèles.
-
-Il y avait cependant quelques notes discordantes dans le concert de
-louanges qui s'élevait sous les pas du chevalier, l'approbation n'était
-pas unanime; certains lui reprochaient d'être sceptique, égoïste, de
-manquer de maintien et de gravité; à quelques-uns même il était
-nettement antipathique. Mme du Deffant, en particulier, ne l'aimait pas;
-bien qu'il vînt chez elle fréquemment et qu'elle lui fît toujours grand
-accueil, elle ne pouvait se défendre d'une certaine réserve. Elle le
-jugeait du reste avec une grande perspicacité.
-
-Elle écrivait à Walpole:
-
-«Eh! bien, moi je vous soutiens que sans le sentiment, l'esprit n'est
-rien qu'une vapeur, qu'une fumée! J'en eus la preuve hier. Je soupais
-chez les Oiseaux[52], nous feuilletâmes leurs manuscrits; on lut une
-douzaine de lettres du chevalier; il y en avait de toutes sortes, elles
-me parurent insupportables. Beaucoup de traits, je l'avoue, parfois
-naturels, mais le plus souvent recherchés, enfin fort semblables à ceux
-de Voiture, si ce n'est que le chevalier a plus d'esprit... Tenez, mon
-ami, vous avez beau déclamer contre le sentiment, il y en a plus dans
-vos invectives que dans tous les semblants du chevalier.»
-
- [52] Surnom que Mme du Deffant avait donné à Mmes de Boufflers,
- de Boisgelin et de Cambis.
-
-Boufflers, depuis son arrivée dans la capitale, s'est beaucoup lié avec
-les Choiseul et il est rapidement devenu de leur intimité. Non seulement
-il les voit sans cesse à Paris, mais à chaque instant il va leur rendre
-visite dans leur magnifique résidence de Chanteloup, et, grâce à son
-esprit et à sa gaîté, il est toujours le bienvenu. Bien souvent il rime
-en leur honneur, et le ministre est toujours l'objet de ses plus
-délicates flatteries.
-
-Un jour où il ne peut se rendre à un rendez-vous du duc, il lui envoie
-cette jolie lettre:
-
- Un obstacle imprévu me force
- De renoncer à mes projets.
- Je reviens en pensant que le héros Français
- Est aussi bon à voir que le héros de Corse.
- A toute gloire il a des droits;
- Tout s'anime sous ses auspices.
- Gai comme le plaisir, sage comme les lois,
- Il a l'air de faire à la fois
- Nos affaires et nos délices,
- Il veut le bien de ses amis,
- Il fait le bien de son pays,
- Sa politique est sans mystère;
- Du soleil l'aigle ne craint rien.
- Il a deux passions, dont l'une est de bien faire,
- Et l'autre de faire du bien.
- En quittant son travail, il est sujet à dire
- Plus de bons mots qu'il n'en entend.
- Il sait gouverner, il sait rire,
- Deux choses qu'un ministre ignore assez souvent[53].
-
- [53] Communiquée par M. le comte de Croze-Lemercier.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-1769-1770
-
- Mariage du duc de Chartres.--Présentation de Mme du Barry.--Mme de
- Mirepoix consent à voir la favorite.--Elle se brouille avec son
- frère.--Mme du Deffant et la marquise de Boufflers.--«Les oiseaux
- de Steinkerque».--Saint-Lambert.--Le poème des _Saisons_.--Clément
- au Fort l'Évêque.
-
-
-En avril 1769 eut lieu le mariage du duc de Chartres. Mme de Boufflers,
-naturellement, y assista avec toute la Cour; mais si elle consentit à
-«faire de la dépense» pour se costumer «en grand gala», il n'en fut pas
-de même de son frère, le chevalier de Beauvau. Ce dernier, peu satisfait
-du Roi, refusa énergiquement de se faire habiller richement pour
-assister à la noce princière. Lorsqu'on lui demanda s'il irait à
-Versailles, il répondit par cet impromptu:
-
- Le Roi ne vient jamais chez moi;
- D'où vient que j'irais chez le Roi?
- Ce n'est donc que par représailles
- Que je ne vais point à Versailles.
-
-La magnificence des habits pour la cérémonie nuptiale fut portée à un
-excès inconnu jusqu'alors et qui inspirait à Grimm ces réflexions, très
-justes:
-
-«J'avais cru il y a une quinzaine d'années, lorsqu'on inventa pour les
-habits d'hommes des étoffes à trois couleurs, que cette mode paraîtrait
-trop frivole et ne pourrait durer longtemps. Je me suis bien trompé. On
-a trouvé depuis le secret de mettre sur le dos d'un homme une palette
-entière, garnie de toutes les teintes et nuances possibles. Aujourd'hui
-on met la même variété dans les broderies d'or et d'argent qu'on mêle de
-paillons de diverses couleurs: ces habits donnent à nos jeunes gens de
-la Cour un avantage décidé sur les plus belles poupées de
-Nuremberg...... Si j'étais roi de France, je réformerais, non par un
-édit, mais sur ma personne, toutes ces modes d'origine gothique, qui
-font d'un Français habillé le plus mesquin, le plus insipide, le plus
-ridicule personnage qui se soit jamais tenu sur ses deux pieds[54].»
-
- [54] GRIMM, _Correspondance littéraire_, 1769.
-
-Il se produisit à la Cour, pendant l'année 1769, un événement de la plus
-haute gravité, et qui allait porter le trouble dans une famille
-jusque-là très tendrement unie.
-
-Depuis la mort de Mme de Pompadour, le Roi, sans renoncer aux «passades»
-et aux fantaisies du Parc-aux-Cerfs, avait vécu seul et il n'y avait pas
-eu de «maîtresse déclarée». En 1768, il rencontra Mme du Barry et il
-s'éprit pour cette jeune et ravissante créature d'une passion sénile que
-rien, pas même la possession, ne put apaiser. Quand il voulut introduire
-à la Cour cette femme connue par la bassesse de son extraction et la
-dépravation de ses mœurs, le scandale fut inouï. Mais le prince,
-aveuglé par son amour, n'en persista pas moins dans ses projets.
-
-Lorsque Mme du Barry, en dépit de toutes les résistances, eut été
-présentée le 22 avril 1769, les duchesses de Choiseul et de Grammont
-firent dire au Roi qu'elles craignaient que leur présence ne lui fût
-moins agréable dans sa société particulière et qu'elles le priaient de
-les excuser à l'avenir aux soupers des petits cabinets. La duchesse de
-Beauvau prit le même parti que ses amies et elle refusa avec indignation
-toute compromission avec la favorite. Malgré la docilité de la noblesse
-à l'égard du monarque, presque toutes les femmes de la Cour imitèrent
-cet exemple. Il n'en fut malheureusement pas de même pour Mme de
-Mirepoix.
-
-«La fée Urgèle», comme la surnommaient quelques mauvaises langues, était
-toujours avide de plaisirs, besoigneuse et endettée plus que jamais.
-Elle aurait bien voulu imiter la conduite de son frère et de sa
-belle-sœur, mais comment faire?
-
-«Comment résister au Roi, si bon, si serviable, qui tous les ans paie
-pour elle 30 ou 40,000 francs de dettes et puis le cavagnole est si
-amusant, et on n'y joue bien que chez le Roi! C'est ainsi qu'elle en
-arrive de cavagnole en cavagnole à abaisser son caractère de la façon la
-plus humiliante, et à devenir l'amie intime de la favorite.»
-
-L'indignation fut générale. Un tel exemple donné par une si grande dame,
-par la propre sœur du prince de Beauvau, motiva les plus amères
-critiques. On disait que la maréchale faisait partie de la charge de
-favorite et que les maîtresses se la repassaient comme un meuble vivant.
-Tous les partisans des Choiseul, et ils étaient légion, s'indignèrent de
-la conduite de Mme de Mirepoix et elle fut honnie de ses anciens amis;
-son frère, quelque chagrin qu'il en éprouvât, rompit toutes relations
-avec elle.
-
-Mme de Boufflers n'avait pas les mêmes raisons pour se montrer si
-rigoureuse; elle conserva donc avec sa sœur la même intimité que par le
-passé, mais l'union de la famille fut rompue et les relations devinrent
-souvent plus délicates.
-
-L'existence de Mme de Mirepoix près de sa nouvelle amie ne fut pas
-heureuse. Les quelques dames qui, dans des vues plus ou moins
-intéressées, avaient consenti à former la société de Mme du Barry,
-étaient toutes ensemble comme chien et chat; c'était à qui se
-surpasserait en dédain et en mépris l'une pour l'autre, et à qui s'en
-rendrait le plus digne. Mme de Mirepoix se laissait aller à des
-jalousies, à des bouderies et à des «rapatriages», qui étaient une honte
-de plus. Ces misérables querelles faisaient le désespoir de Mme du
-Deffant:
-
-«Rien n'est plus digne de compassion, écrivait-elle, une grande dame,
-d'une très bonne conduite, beaucoup d'esprit, beaucoup d'agrément,
-toutes ces choses réunies, ce qui en résulte, c'est d'être l'esclave
-d'une infâme... mais il n'y a plus de remède, elle a perdu la cadence,
-elle ne peut plus retrouver la mesure.»
-
-Elle écrivait encore:
-
-«C'est bien dommage que le cœur et le caractère de cette femme ne
-répondent pas à son esprit et à ses grâces. Elle est sans contredit la
-plus aimable de toutes les femmes qu'on rencontre, je lui trouve
-beaucoup plus d'esprit qu'aux Oiseaux et ces Oiseaux valent pour le
-moral encore moins qu'elle.»
-
-Pendant que les cercles de la Cour étaient bouleversés par tous ces
-événements, Mme de Boufflers continuait à mener une vie des plus
-mondaines et à fréquenter tous les salons de la capitale. Tous,
-cependant, ne l'accueillaient pas avec le même plaisir et ne
-paraissaient pas goûter au même degré le charme de son esprit et
-l'agrément de sa société.
-
-Mme du Deffant, dont la demeure hospitalière s'ouvrait si volontiers
-devant la maréchale de Luxembourg et ses amies, ne paraît pas avoir
-éprouvé une sympathie très vive pour la marquise de Boufflers, pas plus
-du reste que pour Mme de Boisgelin et Mme de Cambis. Elle a baptisé ces
-trois dames «les Oiseaux de Steinkerque», probablement en souvenir de la
-célèbre bataille gagnée par le maréchal de Luxembourg[55]. Chaque fois
-qu'elle parle de l'inséparable trio, c'est sous ce vocable qu'elle le
-désigne, mais toujours avec un certain ton dédaigneux, et elle pousse
-même l'insolence jusqu'à désigner Mme de Boufflers sous le nom
-irrévérencieux de «la mère Oiseau». Elle ne laisse jamais échapper
-l'occasion de lancer quelque trait mordant sur «ces volatiles», sur
-«leur ramage», leur «plumage», etc. Leur conversation, qu'elle trouve
-frivole et sans intérêt, ne l'enchante pas plus que leur caractère: «Les
-opéras, les comédies, les ouvrages tant anciens que modernes, les robes,
-les rubans, les pompons, voilà les sujets de leurs conversations,»
-écrit-elle avec mépris.
-
- [55] La bataille de Steinkerque (3 août 1692), gagnée par le
- maréchal de Luxembourg sur Guillaume d'Orange.
-
-Cependant, malgré le peu de sympathie qui existe entre la vieille
-aveugle et les Oiseaux, en apparence, conformément aux usages du monde,
-on est au mieux, on se fait mille politesses, mille coquetteries, on se
-reçoit, on soupe les uns chez les autres, on échange de petits vers
-louangeurs.
-
-Un jour, les Oiseaux composent une chanson sur le célèbre tonneau de la
-vieille marquise:
-
- Ce n'est pas quand on voyage
- Que l'on trouve le plaisir;
- Ce n'est que près du rivage
- Qu'il remplit notre désir.
- On a beau voguer sur l'onde,
- Parcourir dans un vaisseau
- Les quatre coins de ce monde,
- Rien ne vaut votre tonneau.
-
-Quelques jours après Mme du Deffant riposte par ce couplet de sa
-composition:
-
- SUR L'AIR: _Du haut en bas_.
-
- Dans son tonneau
- On voit une vieille sybille,
- Dans son tonneau,
- Qui n'a sur les os que la peau,
- Qui jamais ne jeûna Vigile,
- Qui rarement lit l'Évangile,
- Dans son tonneau.
-
-Le lendemain arrive à Saint-Joseph par la petite poste ce couplet
-nouveau:
-
- Dans ce tonneau
- Venez puiser la vraie sagesse,
- Dans ce tonneau;
- Il aurait enchanté Boileau,
- Car vous trouverez la justesse,
- Le goût et la délicatesse
- Dans ce tonneau.
-
-Mme du Deffant donne plusieurs soupers par semaine, un entre autres le
-samedi; elle a de fondation ce jour-là Mmes d'Aiguillon, de Mirepoix, de
-Crussol, la marquise de Boufflers, MM. de Bauffremont et Pont de Veyle.
-
-Souvent aussi elle invite Mme de Boisgelin et Mme de Cambis.
-
-Ces Oiseaux, si dédaignés, sont du reste pleins de talents et ils
-deviennent à l'occasion une précieuse ressource. Souvent, pour distraire
-Mme du Deffant, ils récitent des vers, des comédies; un soir ils
-déclament devant elles plusieurs scènes du _Misanthrope_; une autre fois
-ils jouent _les Femmes savantes_, et avec la plus rare perfection. Mme
-du Deffant en est à ce point dans l'admiration qu'elle déclare n'avoir
-jamais rien entendu qui lui fit autant de plaisir.
-
-Mme de Cambis possède encore une voix délicieuse et souvent elle veut
-bien la faire entendre après souper pour charmer les hôtes de la vieille
-marquise.
-
-Malheureusement, les Oiseaux ne se bornent pas toujours à des
-distractions aussi innocentes. Leur passion pour le jeu est poussée à ce
-point qu'ils sollicitent Mme du Deffant de laisser installer chez elle
-des tables de vingt-et-un et de trente-et-quarante. L'austère salon de
-Saint-Joseph transformé en tripot! _horresco referens_! Désormais les
-familiers de la maison, les étrangers de passage admis dans le cénacle,
-pourront prendre part à des parties ruineuses.
-
-Le 10 décembre 1769, «le petit Fox», celui-là même qui devait plus tard
-jouer dans son pays un si grand rôle, gagne 300 louis; la veille il en
-avait perdu 260 contre Mme de Boisgelin.
-
-Mme du Deffant est fort irritée de ce jeu effréné; bien qu'elle n'ose
-s'y opposer, elle le blâme sévèrement.
-
-Elle écrit à Walpole le 26 décembre:
-
-«Je pense comme vous sur les Oiseaux, je ne leur trouve nul attrait.
-C'est une société dangereuse. Leur fureur pour le jeu est contagieuse...
-on joua chez moi dimanche jusqu'à cinq heures du matin; le Fox perdit
-450 louis. Ce jeune homme ne sera pas quitte de son séjour ici pour 3 à
-4,000 louis.»
-
-Heureusement les Oiseaux ne tiennent pas en place, ils disparaissent
-souvent et leur absence, loin de chagriner Mme du Deffant, lui cause une
-satisfaction qu'elle ne dissimule pas à son amie Mme de Choiseul;
-celle-ci, fort indulgente, lui répond:
-
-
- «Fontainebleau, 16 octobre 69.
-
-«Les Oiseaux, dites-vous, sont envolés. Comment, tout de suite, comme
-cela, sans raison?--Cela ressemble bien en effet à des oiseaux. J'avoue
-que je n'en suis pas trop fâchée. Vous savez que je ne partage pas le
-goût de Mme de la Vallière pour les Oiseaux; tant de grâces, de
-légèreté, ne conviennent point à une grand'mère. Si ces Oiseaux vous
-amusaient cependant, je désire qu'ils vous reviennent, on ne peut
-disconvenir qu'ils n'aient un très joli ramage.»
-
-Depuis qu'il habitait la capitale, Saint-Lambert, nous l'avons vu, était
-devenu fort à la mode; l'amitié du prince de Beauvau, une bonne fortune
-éclatante, des poésies fugitives fort appréciées, tout avait contribué à
-augmenter sa réputation et à lui faire obtenir dans la société une place
-des plus enviables.
-
-Il travaillait depuis de longues années à un poème des _Saisons_, sur
-lequel il comptait pour asseoir définitivement sa réputation. Il l'avait
-commencé à Lunéville du temps de Mme du Chatelet, et depuis il avait
-fait maintes lectures dans les salons de morceaux détachés, qui tous
-avaient obtenu le plus grand succès.
-
-En 1769, le poème étant enfin terminé, l'auteur le livra à l'impression.
-
-Quand l'ouvrage parut, ce fut un cri d'enthousiasme dans le camp des
-philosophes; l'esprit de secte dominait tout, et Saint-Lambert étant des
-leurs, peu importait le mérite du poème, il fallait qu'il obtînt un
-éclatant succès.
-
-Voltaire, toujours prodigue de compliments excessifs, pour les
-littérateurs de second ordre, écrivait à l'auteur, non sans sourire
-assurément: «Soyez persuadé que vos _Saisons_ sont le seul ouvrage de
-notre siècle qui passera à la postérité.»
-
-Soutenu par le prince de Beauvau et par tous ses amis, l'ouvrage ne fut
-pas moins bien accueilli dans la société que par les encyclopédistes.
-
-En dehors de leurs relations d'amitié, les Beauvau avaient les
-meilleures raisons du monde pour défendre l'auteur. Saint-Lambert
-n'avait-il pas eu l'habileté de terminer le troisième chant de son poème
-par cet hommage à l'amitié:
-
- Oui, je verrai, Beauvau, ta gloire et ton bonheur,
- J'entendrai célébrer ta vertu bienfaisante,
- Ton âme toujours pure et toujours indulgente,
- Ta valeur, ta raison, ta noble fermeté,
- Ton cœur, ami de l'ordre, et juste avec bonté.
- Je verrai la compagne à tes destins unie,
- Embellir ton bonheur, seconder ton génie,
- Et pour elle, et pour toi croître de jour en jour
- Du public éclairé le respect et l'amour.
- Vos succès, vos plaisirs, votre union charmante,
- Le spectacle si doux de la vertu contente,
- Me tiendront lieu de tout, et sans les regretter
- Je perdrai les plaisirs que l'hiver va m'ôter.
-
-Mme du Deffant avec son esprit si net, appréciait peu la phraséologie
-vague et incertaine de Saint-Lambert. Quand les _Saisons_ parurent, elle
-se les fit lire et bien qu'influencée par son entourage, son impression
-fut peu favorable:
-
-«Il y a un peu trop de pourpre, d'or, d'azur, de pampres, de feuillages,
-écrit-elle. Je n'ai pas beaucoup de goût pour les descriptions, j'aime
-qu'on me peigne les passions, mais les êtres inanimés, je ne les aime
-qu'en dessus de porte.»
-
-Elle envoya l'ouvrage à son cher Walpole, sans lui cacher la piètre
-estime en laquelle elle tenait le poème et l'auteur:
-
-«Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux, dit-elle; il croit
-regorger d'idées et c'est la stérilité même; sans les oiseaux, les
-ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de choses à
-dire.»
-
-«Ah! que vous en parlez avec justesse, lui répond Walpole, le plat
-ouvrage! Point de suite, point d'imagination! une philosophie froide et
-déplacée... des apostrophes tantôt au bon Dieu, tantôt à Bacchus...,
-c'est l'Arcadie encyclopédique...»
-
-Ravie d'un jugement qui, au fond, était le sien, la marquise répond à
-son ami:
-
-«Votre analyse de Saint-Lambert a débrouillé tout ce que j'en pensais;
-c'est un froid ouvrage et l'auteur un plus froid personnage.» Elle
-ajoute méchamment: «Les Beauvau se sont faits ses Mécènes. Oh! qu'il y a
-des gens de village et des trompettes de bois! Peut-être y a-t-il encore
-quelques gens d'esprit, mais pour des gens de goût, pour de bons juges,
-il n'y en a point...»
-
-Le succès de Saint-Lambert ne fut pas sans mélange et l'enthousiasme des
-gens de lettres ne fut pas universel. Les enfants perdus de la
-littérature se permirent quelques critiques, Fréron et Palissot, entre
-autres, ne ménagèrent pas l'auteur des _Saisons_. Les épigrammes
-pleuvaient de tous côtés, une entre autres fit fureur:
-
- Saint-Lambert s'enroue à nous dire:
- «Mon poème doit être bon
- Car j'ai mis trente ans à l'écrire.
- Trente ans! vous dis-je.» Et pourquoi non?
- Il en faut autant pour le lire.
-
-Ces critiques faisaient le désespoir du poète. Que devint-il quand il
-apprit qu'un jeune homme, M. Clément, préparait contre lui un véritable
-pamphlet. Non content de couvrir de ridicule les _Saisons_, Clément se
-permettait quelques plaisanteries sur la Doris du poème, or il n'était
-que trop facile de reconnaître dans la Doris Mme d'Houdetot[56].
-
- [56] Clément (1742-1812), après avoir été professeur à Dijon,
- était venu à Paris pour faire le métier de «chamailleur.» Pour
- attirer l'attention sur lui il s'était attaqué à cinq ou six
- poètes à la fois, Saint-Lambert, Dorat, l'abbé Delille, Watelet,
- Lemierre, etc.
-
-Les _Observations critiques_ allaient paraître. Saint-Lambert remua ciel
-et terre pour en obtenir la suppression[57].
-
- [57] _Observations critiques sur les poèmes des Saisons, de la
- déclamation et de la peinture._ Genève et Paris, Legay, in-8º,
- 1770.
-
-Mme de Boufflers écrivait à ce propos à son ami Panpan:
-
-
- «Paris, ce 25 octobre.
-
-«Je viens de lire une critique imprimée des _Saisons_ qui met
-Saint-Lambert au désespoir. J'aurais bien voulu pouvoir vous l'envoyer,
-mais il a engagé Mme de Beauvau a en empêcher le débit, ce qui ne me
-paraît pas d'une justice exacte, car, quoiqu'elle soit sanglante et
-charmante, il n'y a pas de personnalité.
-
-«On dit qu'elle est d'un M. Clément, qui a infiniment d'esprit. Pour
-moi, je l'aurais crue de Palissot. Cependant je vis hier une lettre de
-ce Clément à Saint-Lambert, dans laquelle il se plaint du procédé
-violent du poète, et il ne manque pas de dire qu'il est plus aisé et
-plus commode de supprimer que de répondre.
-
-«Il se plaint aussi de ce que Saint-Lambert a écrit à M. de Sartines que
-lui, Clément, avait été professeur de je ne sais quoi à Dijon et qu'il
-en avait été chassé; il lui demande une entrevue chez M. de Sartines, où
-il s'engage à lui prouver le contraire. Tout cela dans des termes
-violents.
-
-«Je crois que Saint-Lambert, quoiqu'il affecte du mépris, est au
-désespoir. C'est la maréchale de Luxembourg qui a eu un exemplaire de
-cet ouvrage, et de la lettre, qui me les a fait voir, sans vouloir me
-les prêter, ni à personne, à cause de Mme de Beauvau.»
-
-Le poète, de plus en plus irrité et abusant de son crédit, obtint, par
-l'influence du prince de Beauvau, que son audacieux critique serait
-envoyé au Fort-l'Évêque. C'était se montrer bien sensible; dans tous les
-cas, le procédé ne manquait pas d'être assez piquant pour un philosophe.
-
-Clément occupa ses loisirs au Fort-l'Évêque à composer cette épigramme:
-
- Pour avoir dit que tes vers sans génie
- M'assoupissaient par leur monotonie,
- Froid Saint-Lambert, je me vois séquestré.
- Si tu voulais me punir à ton gré,
- Point ne fallait me laisser ton poème;
- Lui seul me rend mes ennuis moins amers;
- Car, de nos maux, le remède suprême
- C'est le sommeil... je le dois à tes vers[58].
-
- [58] GRIMM, _Correspondance littéraire_, 1771.
-
-Clément ne resta que trois jours au Fort-l'Évêque, mais il fut ensuite
-autorisé à publier ses _Observations_. Son pamphlet aurait probablement
-passé inaperçu, si la conduite de Saint-Lambert n'avait fait scandale et
-attiré l'attention.
-
-Les encyclopédistes formaient une petite église fermée et intolérante à
-laquelle ils n'admettaient pas que personne pût toucher. Non contents de
-porter aux nues l'ouvrage de leur confrère, ils avaient tous pris parti
-avec violence contre son obscur blasphémateur. Ils firent plus encore.
-Ils décidèrent que l'Académie devait, par un éclatant témoignage,
-consacrer le succès des _Saisons_. L'abbé Trublet venait fort à propos
-de laisser un fauteuil vacant, Saint-Lambert fut invité à se présenter.
-Il fut élu sans difficulté et, le 23 juin 1770, le poète était admis au
-nombre des Immortels par M. du Coëtlosquet, évêque de Limoges.
-
-Saint-Lambert, dans son discours, crut devoir louer outrageusement ceux
-qui l'avaient nommé et Grimm raille agréablement cette reconnaissance
-exagérée:
-
-«On a, dit-il, donné à M. de Saint-Lambert, lorsqu'il est entré à
-l'Académie, un encensoir, à condition qu'il en dirigerait les coups, non
-seulement en arrière sur les fondateurs, mais encore en avant sur les
-principaux nez académiques. Le nouvel élu a fait son devoir d'encenseur
-à merveille, et il n'y a point d'habitué de paroisse qui sache mieux
-lancer le sien vers le porteur du Saint-Sacrement.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-1770
-
- La marquise de Lenoncourt quitte Paris.--Mme de Boufflers songe à
- suivre son exemple.
-
-
-La vie de Mme de Lenoncourt dans la capitale devenait de jour en jour
-moins agréable, elle souffrait de sa pauvreté, de son isolement, l'ennui
-la gagnait et aussi la misanthropie.
-
-«J'ai trouvé dans la vie tant de gens qui ne voulaient pas m'aimer,
-écrit-elle tristement, et qui ne voulaient pas que je les aimasse, tant
-de sots, tant de gueux, qu'ils m'ont enfin dégoûté d'eux.»
-
-Cependant à la fin de 1769, elle eut tout à coup l'espoir d'une
-meilleure fortune. Des parents bienveillants s'étaient occupés d'elle et
-ils l'assuraient qu'ils allaient lui faire obtenir 8,000 livres de
-rente. Comme elle en possédait déjà 8,000, son revenu se trouverait
-doublé, et elle serait ainsi complètement à l'abri du besoin. Dans son
-ravissement, elle écrit à son ami Panpan ces lignes touchantes:
-
-«Quand cela sera bien constaté, je vous en ferai part, et j'espère
-qu'alors rien ne troublera notre paix intérieure, car vous m'avez promis
-que quand je serai riche, tout ce qui m'appartiendrait serait à vous.
-Si vous ne me tenez pas cette parole, mon Veau, nous nous brouillerons
-irrémissiblement.»
-
-Pendant que les négociations continuent, Mme de Lenoncourt fait agir
-toutes les influences dont elle dispose: «Je me démène comme une
-possédée pour avoir mes picaillons,» écrit-elle. C'est pendant
-Fontainebleau que la chose doit se décider, et naturellement la pauvre
-femme est dans une anxiété terrible qui trouble complètement sa vie. On
-la tourmente avec toutes ces espérances, qui peut-être ne se réaliseront
-pas; ne vaudrait-il pas mieux lui dire: «N'y pensez plus». Plus le
-moment décisif approche, plus son angoisse augmente et sa philosophie
-ordinaire est impuissante à lui faire envisager l'avenir avec calme.
-
-Hélas! la mauvaise chance poursuit sans pitié la marquise. Au moment où
-elle va toucher le but, où elle se croit déjà au comble du bonheur, elle
-reçoit une désastreuse nouvelle: rien de ce qu'on lui a fait espérer ne
-peut se réaliser.
-
-Le premier coup fut rude, mais la pauvre femme avait l'habitude du
-malheur et elle se remit assez vite. Elle écrivait philosophiquement
-quelques jours après:
-
-
- «A Paris, le 16 janvier 1770.
-
-«Adieu châteaux, grandeurs, richesse, mon pot au lait est culbuté, mon
-Veau; je reçus avant-hier une lettre charmante quoique bien affligeante;
-mes parents sont plus fâchés que moi, et moi je leur suis plus obligée
-que s'ils avaient pu faire ce qu'ils m'ont promis. Je suis bien
-convaincue qu'il n'y a point de puissance soit céleste, soit terrestre,
-qui puisse vaincre le malheur qui me poursuit. Il y a vingt ans que je
-me noie, et que lorsque j'aperçois une planche pour me sauver, il arrive
-un coup de massue pour me replonger au fond de l'eau. Je ne veux plus
-lutter; cette année qui vient, vient de m'amener ma quarantième année,
-je médite une retraite paisible et conforme à ma santé et à ma fortune.
-
-«Adieu, mon Veau, je voudrais bien vous avoir là au coin de mon feu,
-pour que vous me disiez si je suis courageuse ou insensible. Je ne suis
-point émue du tremblement de terre qui a renversé mes châteaux; je
-voudrais bien croire que c'est parce que je suis un grand homme, car je
-suis bien ennuyée de n'être qu'une petite femme.»
-
-Cette déception cruelle décida Mme de Lenoncourt à prendre un parti
-auquel elle songeait depuis quelque temps. Elle résolut de quitter
-Paris. Bien entendu, une fois sa résolution annoncée, elle fut entourée
-d'amis qui cherchaient à lui persuader que le souverain malheur était de
-vivre en province et qui mettaient toute leur éloquence à lui démontrer
-tout ce que sa résolution avait d'affreux: «Si j'étais faible et
-crédule, écrivait-elle, on me tournerait la tête.»
-
-Son premier soin est de raconter à Panpan ses nouveaux projets; il y est
-plus intéressé que qui que ce soit, puisqu'elle va venir habiter la
-Lorraine.
-
-Panpan, ravi de revoir une amie très chère, lui conseille de prendre
-une maison à Lunéville, ce qui établira entre eux les plus douces
-relations de voisinage. Si Lunéville ne lui convient pas, que ne
-s'installe-t-elle à Nancy? Pourquoi ne cherche-t-elle pas à amener Mme
-de Boufflers avec elle; elle lui rendra le plus grand des services en
-l'arrachant à Paris et elles vivront ensemble le plus agréablement du
-monde.
-
-Le Veau en parle à son aise! Enlever Mme de Boufflers à la vie de Paris,
-mais c'est tenter l'impossible! Et puis Mme de Lenoncourt y
-réussirait-elle qu'il ne lui plairait pas de vivre avec son amie:
-
-«J'ai autant de stabilité qu'elle en a peu, dit-elle. Je l'aime de tout
-mon cœur, mais je crois que nous nous brouillerions si nous étions dans
-la dépendance l'une de l'autre.»
-
-Du reste, la marquise ne veut entendre parler ni de Lunéville ni de
-Nancy où elle pourrait être exposée aux mauvais procédés de son mari.
-Elle ira habiter au mois d'octobre Remiremont, où on lui prête une des
-plus jolies maisons de la ville; elle aura là une retraite honnête,
-décente, et surtout inaccessible à M. de Lenoncourt.
-
-
- «10 février 1770.
-
-«N'allez pas vous récrier, comme Mme de Boufflers, sur la tristesse du
-séjour que j'ai choisi; je ne veux pas que l'on m'en dise du mal; j'y
-trouverai de la tranquillité et de l'aisance, voilà ce que je cherche,
-et ce qu'il me faut.
-
-«... Il me paraît impossible que dans quarante filles, je n'en rencontre
-pas quelques-unes de bonne conversation. Je ne suis pas difficile, je le
-serai encore moins quand j'aurai perdu l'amertume et l'aigreur que ce
-pays-ci commençait à me donner. J'aime à écrire, j'aime à lire, j'aime à
-travailler, je me ferai des occupations et je crois que je me défendrai
-de l'ennui. Enfin, mon Veau, je suis tout accoutumée à cette idée-là,
-qui, je l'avoue, m'a d'abord effrayée. Il me semblait que le feu était à
-la maison, que je me jetais par la fenêtre, et je ne savais où j'allais
-tomber. Cependant je n'ai pas balancé, parce que je crois qu'il ne faut
-pas résister à la raison, à moins qu'une heureuse étoile ne nous ait
-habitué à tout donner au hasard.
-
-«N'êtes-vous pas persuadé qu'on peut être heureuse partout à bon marché
-excepté ici où tout s'achète bien cher. Plaisir, amis, considération,
-tout se paie et mille fois au delà de sa valeur...»
-
-Si Panpan avait un grain de bon sens il viendrait habiter avec elle à
-Remiremont:
-
-«Je vous donnerai, lui dit-elle, tout le haut de ma maison; je serai
-votre ménagère; vous seriez caressé par quarante chanoinesses qui se
-trouveraient trop heureuses d'être vos commères[59], et nous serions
-tous deux riches comme M. de la Borde et M. de Montmartel.
-
- [59] Panpan désignait sous le nom de «compères» et «commères» ses
- amis et amies de Lunéville qui formaient sa petite société
- journalière.
-
-«La _princesse Boursoufflée_[60] ne me fait pas peur. Je ne lui dois que
-parce qu'elle est une plus grande dame que moi. Cela ne peut pas être
-bien gênant. Elle fait bonne chère, elle a des chevaux; cela peut même
-être une ressource...»
-
- [60] La princesse Christine de Saxe, abbesse de Remiremont; voir
- _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 360.
-
-Les projets de la marquise sont déjà complètement arrêtés. Elle fera ses
-paquets pendant le carême, puis elle quittera Paris à Pâques. Elle se
-rendra d'abord à la Neuveville, de là elle ira à Haroué voir la vieille
-princesse de Craon, et son été se passera ainsi fort paisiblement.
-
-Le séjour à Haroué n'attire pas irrésistiblement Mme de Lenoncourt.
-D'abord tout le monde dit que la princesse est fort baissée, qu'elle a
-souvent des absences, enfin qu'elle est plus difficile à vivre que
-jamais. Puis plusieurs de ses filles parlent de venir s'installer chez
-elle: Mme de Mirepoix pour cacher la honte qu'inspire à tous sa
-conduite; Mme de Bassompierre pour y faire des économies parce qu'elle a
-perdu au jeu plus de 4,000 louis. La visite probable de ces deux dames
-n'enthousiasme pas particulièrement la marquise, mais il faut bien s'y
-résigner. Si au moins Mme de Boufflers annonçait son arrivée; elle en a
-parlé, mais elle est si incertaine dans ses projets, si changeante.
-Qu'adviendra-t-il au dernier moment?
-
-Enfin Pâques approchant, la marquise, toujours gracieuse et bonne amie,
-écrit à son Veau pour lui demander ce qu'elle peut lui rapporter de
-Paris, quel souvenir de la capitale lui sera le plus agréable. Panpan,
-modeste dans ses prétentions, exprime le désir certes le plus étrange
-qui se puisse imaginer: il demande à son amie de lui rapporter des
-poissons rouges! Ainsi fut fait, à la plus grande satisfaction du Veau.
-
-Conformément au programme qu'elle s'est tracé, Mme de Lenoncourt se rend
-d'abord à la Neuveville, mais elle n'y fait qu'un court séjour, elle
-doit se rendre à Craon, où elle est attendue. En juin, elle écrit à
-Panpan:
-
-
- «Le 11.
-
-«Je m'en vais à Craon, mon Veau, il faut bien à la fin _sauter le
-bâton_. J'y serai quinze jours tête à tête avec la princesse. Si Dieu
-voulait que Mme de Boufflers arrive! Mais jamais il ne veut qu'elle soit
-raisonnable, ni que je sois heureuse. Du moins il ne l'a pas encore
-voulu et sa volonté est, dit-on, immuable.
-
-«A mon retour, il faudra bien qu'il permette que je vous voie ou bien je
-me passerai de la permission, car c'est assurément ma plus forte
-volonté.»
-
-_P.-S._--Mettez toujours sur mon adresse: Mme de
-Lenoncourt-Haussonville, parce que ma belle-mère reçoit et décachète mes
-lettres.»
-
-Ainsi qu'elle le prévoyait, Mme de Lenoncourt ne se plaît que fort
-médiocrement à Craon où les distractions ne sont pas nombreuses. Elle
-prend patience en se disant que tout a une fin, même les pires ennuis,
-et puis, il est sérieusement question d'un voyage de Mme de Boufflers
-en Lorraine, d'une visite que l'on ferait au Veau à Lunéville, et cette
-perspective est si délicieuse qu'elle aide Mme de Lenoncourt à prendre
-son mal en patience.
-
-
- «A Craon, le 19.
-
-«Cette marquise vous a donc aussi mandé, mon Veau, qu'elle partait. Je
-me flatte qu'elle mettra ce projet à exécution, excepté, toutefois,
-qu'elle ne se soit pas abîmée à cette belle fête de M. de Fuentès,
-ambassadeur d'Espagne, où l'on me mande que l'on jouait encore le
-lendemain à quatre heures après midi. Dieu veuille qu'il lui reste de
-quoi payer la poste. Si elle est tout à fait ruinée, nous ne la verrons
-pas; si elle a gagné nous la verrons encore moins. Au reste, je me
-lamente et je m'inquiète à plaisir, car je ne sais pas même si elle
-était à cette fête. Mais, comme vous dites, elle est sujette à péter
-dans la main.
-
-«Moi, mon Veau, je reste ici jusqu'au 27, et je vous jure que c'est tout
-ce que je puis faire, car cela est mortel. La levrette arrive à la
-Neuveville le 29 et n'y reste que vingt-quatre heures. Après son passage
-je serai libre et très pressée de vous aller voir. Si la mère Boufflers
-est de ce voyage nous nous arrangerons très bien dans votre petite
-maison. Vous lui donnerez la belle chambre parce qu'elle est la plus
-vieille et que je suis pour elle une manière de nièce, et moi je me
-trouverai mille fois mieux quelque part où vous me mettiez, fût-ce dans
-le lit de votre cuisinière, que je ne pourrais être dans le plus bel
-appartement, s'il était hors de chez vous.
-
-«Rien n'arrive ici; je n'y reçois point de lettres et je ne sais pas de
-nouvelles plus fraîches que celles du sacre du Roi, que la princesse me
-raconte toutes les après-dîners avant de s'endormir. Je trouve que la
-santé se soutient, mais que la tête baisse; elle est lourde, elle n'a
-plus de mémoire; en vérité, mon Veau, il ne faut pas vieillir; il ne
-faut pas non plus mourir jeune. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, car
-pour moi je ne le sais pas et me voilà pourtant dans ma quarantième
-année.
-
-«Adieu, ma vache, je suis moult bête ici, je m'y sens une espèce
-d'engourdissement fort nuisible à l'esprit. Le chevalier est pourtant
-venu me faire une visite, mais si courte, si courte que c'est comme si
-j'avais vu son ombre.»
-
-Comme il fallait s'y attendre, tous ces beaux projets de réunion
-s'écroulent, Mme de Boufflers, sous des prétextes plus ou moins futiles,
-renonce à son voyage, et Mme de Lenoncourt, assez découragée, va
-s'installer à Remiremont. A peine a-t-elle fini ses derniers
-arrangements qu'elle écrit à Panpan pour le supplier de la venir voir:
-
-«Si vous pouviez venir passer quelques jours avec moi, vous me feriez un
-plaisir extrême. Ce sont vos maudites commères qui vous retiennent. Vous
-seriez bien ici, et je vous assure que vous ne vous y ennuieriez pas.
-Nous y jouerions au (je ne sais pas écrire ce nom-là), vous auriez des
-légumes, je sentirais bon la religieuse, nous causerions, nous nous
-promènerions. Venez, mon Veau.»
-
-Mais Panpan, en bon et franc égoïste qu'il est, reste insensible aux
-plus pressantes sollicitations. Son indifférence est d'autant plus
-fâcheuse que Mme de Lenoncourt éprouve de grandes déceptions; sa
-nouvelle installation est moins agréable, qu'elle ne l'imaginait, les
-chanoinesses moins aimables qu'elle ne l'espérait; bref, au bout de peu
-de temps, la marquise sent venir l'ennui, aussi est-elle trop heureuse
-d'accepter les invitations qu'elle reçoit de ses amis. Elle retourne
-passer quelque temps à Craon, puis elle va s'établir à la Neuveville où
-elle compte passer l'hiver. Mais là non plus, elle ne trouve pas le
-bonheur.
-
-C'est encore à Panpan qu'elle confie ses doléances:
-
-
- «La Neuveville.
-
-«Me voilà, mon Veau, je suis comme un porte-balle, courant de château en
-château.
-
-«Je suis ici très doucement, très commodément, mais il faut convenir que
-ce n'est point amusant.
-
-«Nous sommes à la cloche, comme dans un couvent; mes voisins les
-Chartreux ne sont pas plus solitaires que moi. Je supporte cette
-solitude assez gaîment. On dit que l'hiver sera bien long; moi je dis
-que je me chaufferai, que je lirai, et qu'enfin il se passera comme un
-autre.»
-
-Mme de Lenoncourt ne tarde pas à se fatiguer de cette vie errante.
-Remiremont, la Neuveville, Haroué étaient des ressources momentanées,
-mais qui ne pouvaient être durables. «Il faut être chez soi, écrit-elle,
-commander son dîner, son souper, voir qui l'on veut; le contraire, à la
-longue, est très insupportable.» Et elle se décide enfin à chercher une
-demeure à Nancy, au risque de ce qui pourra arriver.
-
-Justement, à cette époque, Mme Alliot venait de se résoudre à quitter la
-Lorraine; elle fut trop heureuse de louer à Mme de Lenoncourt la maison
-qu'elle occupait place de l'Alliance.
-
-Panpan ayant demandé s'il y serait bien accueilli, la marquise lui offre
-une hospitalité vraiment écossaise. «Oui, sans doute, mon cher Veau,
-vous y aurez un appartement, et s'il n'y avait qu'un lit, je le
-partagerais avec vous.»
-
-A peine est-elle installée qu'elle réclame son ami à grands cris:
-«Venez, mon Veau, venez admirer ma charmante maison; jamais je n'ai été
-meublée et logée comme je le suis; je serai ravie de vous montrer tout
-cela. J'en suis si occupée et si contente que je ne pense pas au
-voisinage.»
-
-Si Mme de Boufflers n'avait pas mis à exécution son projet de voyage à
-Lunéville, il n'en est pas moins certain qu'elle y avait songé. Elle
-commençait à parler sérieusement de retourner vivre en Lorraine. Il est
-vrai que la plupart du temps c'étaient propos en l'air et bien vite
-oubliés.
-
-Sa vie devenait de jour en jour plus difficile; le jeu avait vite eu
-raison de sa petite fortune et bien qu'elle s'efforçât de vivre avec la
-plus stricte économie, elle n'arrivait plus «à joindre les deux bouts».
-Il faut dire à sa louange qu'elle s'accommodait des privations avec la
-plus surprenante facilité et qu'elle montrait dans sa misère relative
-une philosophie tout à fait méritoire.
-
-Depuis longtemps son frère de Beauvau, ses meilleurs amis, Mme de
-Lenoncourt et Panpan, la suppliaient de renoncer à l'existence de Paris
-qui causait sa perte et de retourner vivre en Lorraine. Hélas! la pauvre
-marquise promettait toujours et au dernier moment elle trouvait quelque
-prétexte pour ne pas quitter la capitale.
-
-Le départ de Mme de Lenoncourt lui fit cependant une certaine
-impression; elle comprit qu'elle serait un jour ou l'autre réduite
-elle-même à une semblable nécessité et elle commença à parler plus
-sérieusement de son retour en Lorraine. Mais où fixerait-elle ses
-pénates? Habiterait-elle Nancy, où depuis longtemps déjà elle possédait
-une demeure? Résiderait-elle à la Malgrange, qu'elle devait à la
-libéralité de Stanislas? Son goût l'entraînait plutôt vers Lunéville,
-mais depuis qu'elle avait dû quitter les appartements du château, elle
-n'y avait plus d'abri; elle songea un instant à louer un assez grand
-appartement qu'elle connaissait et qui, à ses yeux, avait le très grand
-avantage d'être situé tout proche de la demeure de Panpan.
-
-Mais sa famille, au courant de son intention, souleva mille objections.
-
-Elle eut alors l'idée de proposer à Panpan de lui louer une partie de la
-maison qu'il occupait; de cette façon ils vivraient ensemble, sous le
-même toit, dans une charmante intimité.
-
-Elle lui écrit en mars 1770.
-
-
- «Paris, 5 mars.
-
-«Il s'en faut bien, mon cher cœur, que je vous croie un tort, mais j'ai
-été fâchée de la publicité de mon projet, à cause des importunités que
-cela m'attire. Il faut renoncer à cet appartement dont l'idée
-m'enchantait. Tout le monde dit que ce serait loger dans des casernes.
-Ainsi, il faut se retourner et songer à votre maison. Acheter à vie,
-est-ce payer tous les ans le loyer comme mon frère fait de la maison
-qu'on lui bâtit actuellement[61]? Autrement je ne pourrais pas payer,
-n'ayant pas d'argent. Voyez comment vous pouvez arranger cela. Il ne
-faut pas songer à l'hôtel de Craon que mon frère compte vendre à la
-première occasion[62].
-
- [61] Le prince de Beauvau faisait bâtir l'hôtel qui est
- actuellement le ministère de l'intérieur.
-
- [62] L'hôtel de Craon, à Nancy, où est installé actuellement la
- Cour d'appel, avait été vendu par le prince, en 1751; il s'agit
- évidemment ici de l'hôtel de Craon, à Lunéville; il était situé
- le long du parc du château.
-
-«Adieu et bonjour, mon cher ami, je vous embrasse mille fois.
-
- (D'une main étrangère.)
-
-«Le remède qu'on applique à l'œil de Mme la marquise lui fait quelque
-bien et on lui fait espérer qu'avec le temps, il guérira tout à fait.
-L'oculiste est de Lyon; il est à Paris pour affaires. Il est connu par
-des cures extraordinaires.»
-
-
-Cette proposition, qui aurait dû combler de joie le vieux Panpan, ne
-parut pas le séduire le moins du monde.
-
-Il reçut avec beaucoup de froideur les offres de son amie et il souleva
-plusieurs objections: la principale était que sa modeste demeure ne
-pouvait convenir à une grande dame, qu'elle n'y trouverait pas
-l'élégance et le faste auquel elle était habituée, enfin il s'étendait
-sur des considérations de décence, de convenance, qui, sous sa plume,
-étaient au moins assez singulières.
-
-Mme de Boufflers réfute ses objections avec autant d'esprit que de
-cœur:
-
-
- «Paris, ce 9 avril 1770.
-
-«J'ai répondu à la lettre du 1er février et à celle du 5. D'abord il est
-question de votre maison que je voulais louer ou acheter. Croyez-vous,
-mon Veau, qu'en prenant le parti de renoncer à ceci pour jamais, et en
-ne songeant qu'à finir doucement ma vie loin d'ici, je me croie obligée
-à mettre beaucoup de faste ou de décence, comme vous l'appelez, dans une
-retraite, où, _comme je le désire_, je serai bientôt oubliée, et où ne
-devant jamais voir les gens qui mettent toute leur vertu et tout leur
-esprit à trouver de l'importance à ces choses-là, je doive seulement
-songer à ce qu'ils en penseront. Je n'ai en vérité pensé qu'à me
-procurer la consolation de vivre avec vous, et dans le seul pays que
-j'aime, parce que c'est le seul où j'ai été heureuse.
-
-«Croyez, mon Veau, que les choses qui vous paraissent indécentes, parce
-que vous en jugez d'après les idées de certaines personnes, perdront
-toute leur importance, dès que nous serons bien sûrs de ne jamais les
-revoir.
-
-«Je conclus donc à louer la partie de votre maison que vous n'habitez
-pas, ou quelque chose qui en soit tout près.
-
-«Voilà mes conditions, voyez si vous me voulez à ce prix-là.»
-
-Où Panpan a-t-il pris que Mme de Boufflers voulait mener grand train et
-faire du faste? Elle le voudrait qu'elle ne le pourrait pas, puisqu'elle
-est à peu près ruinée par les impôts nouveaux; du reste, elle n'y songe
-pas un instant:
-
-«Quant à ma manière de vivre, elle sera fort bourgeoise, de quelque
-manière que les choses tournent, c'est-à-dire soit qu'on paie ou non. Je
-compte dans les deux cas ne pas dépenser au delà de ce que j'ai sur M.
-de Beauvau, le chevalier et le marquis de Boufflers, et la Malgrange. Du
-reste, si l'on paie, nous tâcherons d'en faire du bien à tous ces
-pauvres gens qui m'ont, presque tous, marqué de l'attachement. Je perds
-à peu près 5,200 livres aux troisièmes[63], mais si l'on est payé,
-comme on le croit, j'y gagnerai.»
-
- [63] On parlait de frapper les revenus d'un troisième vingtième.
-
-La marquise termine sa lettre en citant un trait charmant du duc de
-Choiseul, à propos de La Harpe et de sa fameuse pièce _Mélanie_ ou _la
-Religieuse malgré elle_.
-
-La Harpe s'était plu à retracer les vertus de son bienfaiteur, M.
-Legier, curé de Saint-André-des-Arts; il dépeignait l'intérieur d'un
-couvent, les vertus d'un pasteur vénérable, les souffrances d'une jeune
-novice. La pièce ne pouvant être jouée, parce qu'on ne l'aurait pas
-permis, La Harpe en faisait des lectures dans les salons de Paris; ses
-tirades, qui correspondaient si bien aux idées de l'époque, soulevaient
-l'enthousiasme général et faisaient «couler bien des larmes». La pièce
-fut même représentée trois fois sur le théâtre de M. d'Argental: La
-Harpe y jouait le rôle du curé, aux applaudissements de tous[64].
-
- [64] M. I. Chénier a écrit dans l'Épître à Voltaire:
-
- La Harpe, aux sombres bords, t'aura conté, peut-être,
- Des préjugés bannis le burlesque retour,
- Et comment il advint que lui-même, un beau jour,
- De convertir le monde eut la sainte manie.
- Tu lui pardonneras, il a fait _Mélanie_.
-
-«Vous serez bien aise d'apprendre ceci de M. de Choiseul. Nous avons, ou
-plutôt Saint-Lambert a parlé à Mme de Beauvau d'une pièce de La Harpe
-que nous avons entendue et qu'il ne connaissait pas. Mme de Beauvau l'a
-fait venir et a été contente de la pièce qui s'appelle _Mélanie_ ou _la
-Religieuse malgré elle_. La pièce a été lue chez Mme de Grammont où
-était M. de Choiseul. On a demandé à l'auteur s'il ne la ferait pas
-imprimer en Hollande. Il a dit qu'il croyait qu'il faudrait finir par
-là, parce qu'on lui disait qu'il se ferait des affaires en la faisant
-imprimer ici; qu'il en était d'autant plus fâché qu'il avait trouvé deux
-libraires qui lui en offraient mille écus. Le lendemain M. de Choiseul
-lui a mandé qu'il voulait être son troisième libraire et il lui a envoyé
-mille écus[65].»
-
- [65] _Mélanie_, drame en trois actes. Il fut imprimé secrètement
- à Paris sous la rubrique: Amsterdam, 1770.
-
-Au mois de septembre 1770, Mme de Boufflers a complètement oublié ses
-projets de départ, elle est toujours à Paris.
-
-L'abbé Terray a remplacé M. d'Invaut au contrôle général depuis le mois
-de décembre 1769, mais ses procédés financiers ont soulevé de grandes
-clameurs, et il y a une fermentation générale. Le crédit est absolument
-perdu et pour le relever l'abbé ne voit d'autre moyen que de faire une
-banqueroute totale. On est accablé de remontrances, de représentations,
-de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc. Mme de Boufflers
-envisage avec calme tout ce bouleversement; si ses pensions sont payées,
-elle se tient pour satisfaite.
-
-La marquise narre à son Veau les incidents de la capitale:
-
-
- «Paris, 28 septembre 1770.
-
-«Bonjour, mon Veau. Voilà la première fois de la vie que vous ayez été
-un peu content de moi! aussi vous verrez comme la louange me donne de
-l'émulation.
-
-«Hier matin, M. le Dauphin se trouva mal, il eut de la fièvre, mal aux
-reins et à la tête. On vient de dire qu'il était mieux en ce moment.[66]
-
- [66] L'on sait, sans qu'il soit nécessaire d'insister, les
- difficultés qu'éprouvait le Dauphin à donner à son épouse des
- marques de sa tendresse. Il dut à plusieurs reprises, et très à
- contre-cœur du reste, subir de légères opérations. Mme de
- Lenoncourt faisait plaisamment allusion à cette situation quand
- elle écrivait à Panpan: «Le Dauphin me fait pitié; ils lui ont
- fait encore une opération. On le tourmente comme pour lui faire
- prendre une médecine. Je suis persuadé qu'avec ces manières-là on
- en aurait dégoûté le chevalier de Beauvau lui-même!»
-
-«Savez-vous que le contrôleur général a envoyé chercher l'abbé Morellet
-et lui a défendu de faire paraître son Dictionnaire. L'abbé lui a dit
-que comme il l'avait fait par ordre de M. d'Invaut, qui lui avait dit
-qu'il se chargeait des frais, il espérait au moins que M. l'abbé Terray
-voudrait bien s'en charger aussi. Le contrôleur général lui a répondu:
-«Que ceux qui vous ont fait travailler vous payent; ce n'est pas mon
-affaire.» Il y a pour 2,000 livres de frais[67].
-
- [67] Cet ouvrage avait paru en 1770, sous le titre: _Prospectus
- d'un nouveau dictionnaire de commerce_. Paris, 1770, in-8º.
-
-«Savez-vous que le chancelier a fait venir M. Thomas pour le menacer de
-la Bastille, au cas que son discours courût, et qu'en même temps il le
-lui a gardé huit jours, si bien qu'il est possible qu'on en ait pris
-copie chez lui[68].
-
- [68] Thomas (1732-1785), de l'Académie française. L'archevêque de
- Toulouse, Charles de Loménie de Brienne, élu à l'académie en
- 1770, prononça le 6 septembre son discours de réception. Thomas
- répondit en qualité de directeur. Cette réponse donna lieu à des
- interprétations auxquelles Thomas n'avait pas songé. Le duc
- d'Aiguillon se plaignit au Roi par l'intermédiaire de Mme du
- Barry et l'avocat général Séguier adressa une plainte à
- Maupeou.--Les discours de l'archevêque et de Thomas ne furent
- imprimés qu'en 1808.
-
-«L'archevêque de Toulouse a dit que, puisque le discours de M. Thomas
-n'était pas imprimé, le sien ne le serait pas non plus. On dit aussi que
-l'Académie a dit à M. Séguier que, sans le respect de son nom, on
-l'aurait rayé de l'Académie, à cause de son réquisitoire.
-
-«M. de Choiseul est à Chanteloup jusqu'à Fontainebleau, avec beaucoup de
-monde. Il y aura beaucoup de fêtes et de plaisirs. On ne parle de rien.
-Je vis hier une maison énorme qu'il fait bâtir à l'arsenal pour lui;
-elle n'a que vingt-six croisées de face.
-
-«Je passai hier la journée à Port-à-l'Anglais, dans une maison que la
-maréchale de Mirepoix a louée à vie, qui est charmante. En vérité, cela
-dégoûte de tout. C'est sur les bords de la rivière Marne-Seine; la vue
-et les jardins sont charmants.
-
-«Adieu donc, Cœur, je m'adonne aux nouvelles.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-1770-1771
-
- Départ du chevalier de Boufflers pour la Hongrie.--Son séjour au
- camp des Confédérés.--Ses déceptions.--Son retour à Vienne.
-
-
-Nous avons vu que le chevalier de Boufflers consacrait la meilleure
-partie de son temps à rimer en l'honneur des dames et à courir les
-grandes routes. Mais il ne se bornait pas à ces deux occupations, en
-somme inoffensives; pour son malheur il était, comme sa mère, possédé de
-la passion du jeu, et la fortune ne lui était guère favorable. Un soir,
-au Palais-Royal, il perdit plus de mille louis dont il n'avait pas le
-premier sol. Il ne put payer naturellement, ce qui causa «de grandes
-criailleries». Paris était sa perdition, tout le monde le lui disait et
-il le sentait très bien lui-même, si bien qu'il recherchait toutes les
-occasions de fuir la capitale.
-
-En 1770, ayant appris que le Roi projetait d'envoyer un ambassadeur
-extraordinaire auprès de l'infante de Parme, à l'occasion de ses
-couches, il s'imagina que nul n'était plus apte que lui à remplir cette
-mission de confiance et il écrivit à Choiseul pour lui demander la
-préférence. Il rappelait plaisamment les missions dont Stanislas l'avait
-autrefois chargé et qu'il avait, assurait-il, remplies à son entière
-satisfaction.
-
-
- «Monsieur le duc,
-
-«On dit que l'infante de Parme va bientôt accoucher, et vous êtes trop
-poli pour ne pas lui faire un petit compliment. Je m'empresse de
-m'offrir, parce que j'ai pensé que vous dépêcheriez peut-être un
-courrier extraordinaire, et, assurément, vous ne pouvez pas en trouver
-un plus extraordinaire que moi. Je ne suis pas neuf en politique; j'ai
-fait mes premières armes avec la princesse Christine; de là, j'ai été à
-Francfort boire à la santé du Roi des Romains, et, quelque temps après,
-je suis venu à la mort de M. le Dauphin, faire compliment sur sa
-guérison. Je me sens tout l'acquit et tous les talents nécessaires pour
-haranguer dans cette occasion-ci le père, la mère, et même l'enfant sans
-qu'il y trouve un mot à redire; mais ce qui me plaira le plus, ce sera
-de parcourir ensuite toute l'Italie avec les profits de mon ambassade,
-et de voyager sur le velours.
-
-«Je crois que mon projet sera fort goûté de mes créanciers; je souhaite
-qu'il le soit autant de vous, et, en attendant votre réponse, je suis
-avec respect, monsieur le duc...»[69].
-
- [69] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.
-
-Bien qu'il fût on ne peut mieux disposé pour son jeune ami, le duc
-n'acquiesça pas cependant à sa demande. Ce que voyant, Boufflers imagina
-une autre combinaison. Les Polonais venaient de se soulever contre la
-Russie. Il résolut d'aller rejoindre les Confédérés de Bar et de leur
-prêter l'appui de son épée; ce projet flattait son goût pour la
-locomotion et en même temps lui faisait espérer force combats où il
-trouverait sûrement l'occasion de se distinguer, voire même de se
-couvrir de gloire. C'était un moyen de montrer ce dont il était capable
-et de donner à son besoin d'activité un but honorable.
-
-La détermination était grave et pouvait avoir pour son avenir une
-importance considérable. Aussi, avant de prendre un parti irrévocable,
-Boufflers, ainsi qu'il convenait à un neveu respectueux, se rendit-il
-chez son oncle de Beauvau pour lui soumettre ses projets; M. de Beauvau,
-estimant probablement que tout valait mieux pour le jeune homme que
-l'oisiveté de la capitale, l'encouragea beaucoup, et il lui promit tout
-son appui.
-
-Avant de s'éloigner, le chevalier crut de son devoir d'aller dire adieu
-à Mme de Choiseul à Chanteloup. Après un assez long séjour chez la
-duchesse, il lui écrivait cette jolie lettre:
-
-
- «8 auguste 1770.
-
- «Madame la duchesse,
-
-«Vous avez eu bien tort de vous laisser enlever de Chanteloup, car vous
-ne serez nulle part aussi aimable. Je serais bien tenté d'en dire autant
-de votre ravisseur; mais il serait mal à moi d'oublier le bonheur de
-tous, pour celui d'un seul, et votre ravisseur est le seul qu'il ne
-faut pas aimer pour lui-même.
-
-«Moi qui ne connaissais de plaisir que dans le changement de lieux, je
-commence à changer de goûts. J'aurais bien béni une attaque de goutte ou
-une lettre de cachet qui m'aurait obligé de rester à Chanteloup, et je
-sens à cette heure qu'il ne faut courir que jusqu'à ce qu'on vous
-trouve.
-
-«En vous quittant j'ai été pour trois jours aux Ormes où M. de Voyer
-abat du nouveau pour élever du vieux et prétend soutenir son château,
-qui est déjà presque tout tombé, par une douzaine de tours qui ne sont
-point encore élevées.
-
-«De là, j'ai été passer trois autres jours à Turny. J'ai vu des gens
-très gais, ce qui m'a fait penser que la peine du Dante en enfer, dont
-les prédicateurs font tant de cancans, n'est pas aussi affreuse, et en
-vérité il tient à bien peu que je vous dise que c'est ce que je vous
-souhaite.
-
-«Madame la duchesse, n'oubliez pas le sabre que vous m'aviez promis. Je
-veux être armé de votre main victorieuse et je serai charmé d'être votre
-chevalier, parce qu'il ne faut pas vous défendre contre beaucoup de
-monde et que c'est un état fort tranquille.
-
-«Souvenez-vous surtout, madame la duchesse, de mon respect, de mon
-attachement, de mon admiration pour vous. Ce seront toujours là mes
-premiers sentiments jusqu'à ce que je trouve en Hongrie, ou en
-Valachie, ou en Esclavonie quelqu'un qui vaille mieux que vous[70].»
-
- [70] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.
-
-Avant de partir pour son expédition aventureuse, le chevalier vint
-passer quelques jours en Lorraine où il visita tous ses amis.
-
-«Le chevalier est arrivé avant-hier de Chanteloup aussi fou que sa mère,
-écrit Mme de Lenoncourt, il part pour Vienne, l'Allemagne, la Bohême et
-n'a pas le premier sol... Il va servir dans l'armée des Confédérés en
-Pologne, il y sera ou haché ou pendu. Pourquoi faire le chevalier
-errant? Cela me fâche tout à fait.»
-
-Après un séjour à Nancy et à Lunéville, après avoir dit adieu à Panpan
-et à Mme de Lenoncourt, à laquelle il promet d'envoyer de ses nouvelles,
-le chevalier se met en route.
-
-Fidèle à sa promesse, à peine arrivé à Munich, il prend la plume pour
-narrer ses impressions à la marquise:
-
-
- «Ce mercredi 26, à Munich.
-
-«Bonjour, chère et charmante mère[71], je vous ai déjà portée dans mon
-cœur pendant 150 lieues et je suis résolu, quelque fatigant que soit
-cet exercice-là, à vous y porter jusqu'au bout du monde. Mon voyage
-jusqu'ici a été charmant, je me suis fort amusé à Strasbourg et de là
-j'ai été m'amuser encore mieux à mon cher Carlsruhe. On invita tous les
-soirs les princes et tous les hommes à aller faire une petite visite
-pour leur instruction et pour leur plaisir. De là j'ai été passer deux
-jours assez tristes à Ulm; d'Ulm encore de l'ennui pendant deux jours à
-Augsbourg, mais ici je me dédommage de tout; c'est ici un lieu de
-délices, tout y est beau, tout y est gai; il y a de belles chasses, de
-bonne musique, des gens très polis et des femmes en abondance, belles
-comme des anges et douces comme des moutons. Sur ma parole, c'est ici le
-paradis de Mahomet; c'est dommage que je ne sois pas meilleur turc que
-chrétien.
-
- [71] Il l'appelle sa mère par plaisanterie, de même qu'elle
- l'appelait son fils.
-
-«Adieu, ma bonne petite chère mère. Je vous écrirai encore malgré ma
-paresse, pour bien vous prouver qu'il n'y a pas une sorte de paresse
-chez moi dont vous ne puissiez triompher, et que vous réussissez où
-toutes les dames de Munich auraient échoué.
-
-«La conquête de ma petite personne est à présent attachée à une espèce
-de nœud gordien qu'il faut défaire, mais seulement je prie les dames de
-ne pas s'y prendre tout à fait comme Alexandre.
-
-«Adieu, mille compliments et mille respects chez vous.
-
-«Je ne voulais pas absolument tourner cette page, mais je me souviens
-que le résident de France, très honnête et très aimable homme, m'a
-beaucoup parlé de vous, il faut que vous ne soyiez pas indifférente par
-vous-même, car tout ce qui vous connaît vous aime ou vous hait. Pour
-moi, je suis le seul qui ait trouvé l'équilibre. Non, ma chère maman,
-vous savez que je l'ai perdu pour jamais et vous savez aussi de quel
-côté. Adieu, vieux sage de la Grèce.
-
- le Chevalier DE BOUFFLERS.»[72]
-
- [72] Communiquée par le capitaine Noël.
-
-Après un voyage rempli de péripéties, Boufflers arrive à Vienne, mais il
-n'y reste que quelques jours, juste le temps de se mettre en rapports
-avec M. Durand, agent secret de Louis XV. Enfin, après force dangers et
-fatigues de tous genres, le voilà sur les confins de la Pologne! Il a
-aussitôt une entrevue avec les chefs des Confédérés et il peut les
-entretenir de ses projets.
-
-C'est à son oncle de Beauvau qu'il confie ses premières impressions:
-
-
- «Carchau, ce 10 janvier 1771.
-
-«Me voici à mon périhélie, mon prince, s'il est aussi permis de comparer
-un hussard à une planète qu'un capucin. Je ne compte pas pousser dans ce
-moment-ci ma pointe plus loin, parce qu'on parle de peste à six lieues
-d'ici et que d'un moment à l'autre je pourrais me trouver arrêté par un
-cordon de santé derrière lequel je mourrais d'ennui.
-
-«Je viens de passer deux ou trois jours à Kapères, sur la frontière de
-Pologne, avec la généralité de la République, qui s'est retirée à
-l'ombre des ailes de l'aigle autrichienne, et qui forme une
-confédération générale dans laquelle toutes les autres viennent se
-perdre. Depuis quelque temps je m'étais mis au fait des affaires tant
-civiles que militaires de la Pologne et j'en ai raisonné avec ces
-messieurs, d'une manière générale qui leur a plu. Ils ont fini par me
-proposer le commandement des troupes qui vont être levées avec les
-subsides de la France. Je leur ai répondu que je ne pourrais pas
-disposer de moi sans la permission et même l'ordre de M. de Choiseul, et
-sur-le-champ ils ont écrit en France pour lui en faire la demande. Si
-par hasard il vous en parle, je vous supplie, mon prince, de vouloir
-bien favoriser mes projets et mon désir extrême d'apprendre et de faire
-la guerre. C'est une occasion unique pour moi d'acquérir et de
-développer des talents; si j'ai des succès je deviendrai utile à la
-France, sans qu'il lui en ait rien coûté; si je suis battu, tout le mal
-sera pour la Pologne. Je sais d'avance toutes les traverses et tous les
-obstacles que j'essuierai, mais je ne désespère de rien.»
-
-Après avoir développé longuement à son oncle tout son plan de campagne
-et les ingénieuses combinaisons qu'il a imaginées pour battre les
-Russes, Boufflers termine ainsi:
-
-«Je vous demande bien pardon, mon cher oncle, de la longueur et de la
-cochonnerie de ma lettre, mais je suis au fond de la Hongrie que je
-parcours à cheval, je n'ai que du papier, des plumes et de l'encre de
-cabaret, et quel cabaret! D'ailleurs, je me porte comme le Pont-Neuf,
-quoique j'en sois à 500 lieues et je retourne à Vienne où j'attendrai
-votre réponse[73].»
-
- [73] Toutes les lettres de Boufflers au prince de Beauvau
- contenus dans ce chapitre nous ont été communiquées par Mme ***
- qui nous a demandé de ne pas la nommer.
-
-En attendant l'autorisation de la cour de France, Boufflers revient à
-Vienne en effet pour organiser les derniers préparatifs de son
-expédition. A peine y est-il arrivé qu'il apprend une nouvelle
-stupéfiante: la chute du duc de Choiseul. Saisi de douleur du malheur de
-ses amis, il leur écrit sa profonde sympathie et leur adresse en même
-temps les louanges les plus délicates, celles qui pouvaient le mieux
-leur toucher le cœur.
-
-
- «Vienne, 29 janvier 1771.
-
-«C'est à mon retour de Hongrie, madame la duchesse, que j'apprends la
-nouvelle la plus étonnante, que j'aurai jamais entendue de ma vie. Je
-n'ai pu me défendre d'un saisissement que je me suis reproché après,
-mais j'ai fini par penser que ce serait peut-être là l'époque de votre
-bonheur. Vous allez y gagner tout ce que l'État perd: le plus aimable
-des hommes est rendu à vous et à lui. Il a suffi à tout, il se suffira à
-lui-même; il a surpassé tant de grands hommes quand il était en place,
-il les surpassera dans sa retraite. Son destin est d'effacer toutes les
-gloires.
-
-«Si vous daignez me nommer à lui, madame la duchesse, peignez-lui avec
-toute votre éloquence, mon respect, mon attachement, mon admiration et
-l'espèce d'attendrissement involontaire avec lequel je pense toujours à
-lui.
-
-«J'espère être compris dans le nombre de ceux à qui il sera permis de
-vous rendre hommage. Le plus heureux moment de ma vie sera celui où je
-le reverrai, où je lui dirai tout ce que je sens pour lui, où je le
-remercierai de tout le bien qu'il m'a fait et où je pourrai jouir plus à
-mon aise que jamais du bonheur qu'il répand autour de lui.
-
-«Pardonnez-moi ma liberté, madame la duchesse, et croyez que rien ne
-peut égaler au fond de mon cœur le respect et l'attachement que je vous
-ai voués.»
-
-Ce ne fut que deux mois plus tard que Boufflers reçut l'autorisation si
-ardemment sollicitée, mais depuis le mois de janvier la situation
-politique s'était bien modifiée et le pauvre chevalier écrit tristement
-à son oncle, le 6 mars 1771.
-
-
- «6 mars.
-
-«Je viens de recevoir, mon prince, l'agrément du Roi pour aller servir
-en Pologne à la tête d'une partie des troupes de la Confédération. Je
-pars dans trois jours au plus tard.
-
-«Je vous avouerai qu'il y a une fâcheuse différence pour moi entre le
-temps où j'ai fait la demande et celui où j'ai obtenu le consentement...
-Je sens tout le danger de ma situation, mais comme je vois quelque honte
-à reculer, je me sacrifie sans délibérer... Quelque chose qui arrive,
-j'acquerrai au moins de l'expérience.»
-
-Il termine sa lettre par des félicitations au sujet de l'heureuse
-délivrance de sa cousine Mme de Poix, qu'il aimait beaucoup:
-
-«Recevez, mon prince, tous mes compliments sur le glorieux grade de
-grand-père que vous venez d'acquérir. J'aime bien tendrement Mme de
-Poix, mais elle me vieillit trop, je ne m'accoutume pas à voir enfanter
-ce que j'ai vu naître et je ne lui pardonnerai qu'à condition que ses
-enfants lui ressembleront[74].»
-
- [74] Mlle de Beauvau avait épousé en 1767 le prince de Poix, fils
- du comte de Noailles. La jeune fille n'avait alors que quatorze
- ans et on lui en aurait donné douze.
-
-Boufflers part de Vienne le 10 mars, mais quand il arrive à la frontière
-de Pologne, il s'aperçoit avec douleur que rien n'est prêt, qu'on n'a
-réuni aucun des hommes qu'on s'est engagé à lui fournir, qu'aucune des
-promesses qu'on lui a faites n'a été tenue et que le «gâchis» est à son
-comble. «Les maréchaux polonais se moquent de la Confédération,
-écrit-il, ils prennent l'argent de tout le monde et les ordres de
-personne.»
-
-Naturellement l'argent manque complètement; aussi la guerre «qu'ils
-feront ne sera pas la guerre des esclaves, mais celle des gueux. Il leur
-faut apprendre à se passer de tout et prendre Épictète pour président de
-leur conseil de guerre».
-
-Boufflers attend quelque temps sur la frontière dans l'espoir que les
-choses s'arrangeront dans un sens favorable, mais il ne trouve de la
-part des Confédérés que froideur, chicane et mauvaise volonté:
-
-«Cela m'a appris, dit-il, que les Polonais étaient des fripons, ce que
-je savais déjà très bien, et que j'étais un sot, ce que je ne savais pas
-encore assez.»
-
-Le pauvre chevalier trouve tout simple d'avoir été «trompé et
-architrompé» par les Polonais et leurs adjudants, mais il est furieux
-contre M. Durand qui connaissait le fond des choses et qui aurait pu lui
-épargner un voyage de 400 lieues, «coûteux, pénible, ennuyeux et
-ridicule.»
-
-Il s'ennuie à périr, il est plein d'inquiétude et de chagrin:
-
-«La peine n'est rien, écrit-il, mais l'ennui des contradictions, le
-sentiment perpétuel de sa propre faiblesse, l'ingratitude des gens qu'on
-sert, la mauvaise volonté de ceux dont on dépend, sont des tortures pour
-l'âme.
-
-«Je reviendrai en France me consoler avec toutes les filles de la rue
-Saint-Honoré, car ce sont les seules avec qui les négociations et les
-entreprises soient sûres du succès; il est vrai qu'on s'en repent
-quelquefois, mais j'aime mieux le repentir que les contradictions, parce
-que le mal vaut mieux après qu'avant.»
-
-Dumouriez, qu'il a retrouvé au camp des Confédérés, n'a pas été plus
-heureux que lui ni mieux traité: «C'est un homme de beaucoup d'esprit,
-dit-il, et une très forte tête, quoique très chaude.»
-
-Voltaire, mis au courant de l'escapade du chevalier, ne l'approuvait
-guère, mais dans sa correspondance avec Catherine il en parlait sur un
-ton badin qui dissimulait mal les inquiétudes très vives qu'il éprouvait
-pour son jeune ami:
-
-«Si je questionnais le chevalier de Boufflers, je lui demanderais
-comment il avait été assez follet pour aller chez ces malheureux
-confédérés qui manquent de tout, et surtout de raison, plutôt que
-d'aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison; je supplie
-Sa Majesté de le prendre prisonnier de guerre; il vous amusera beaucoup;
-rien n'est si singulier que lui, et quelquefois si aimable. Il vous fera
-des chansons, il vous dessinera, il vous peindra, etc.[75].»
-
- [75] 6 juillet 1771.
-
-Mais Catherine n'entendait pas raillerie sur la politique et elle écrit
-d'un ton bien peu rassurant pour le chevalier, si les hasards de la
-guerre le font tomber entre ses mains:
-
-«J'ai un remède, pour les petits-maîtres sans aveu qui abandonneraient
-Paris pour servir de précepteurs à des brigands. Ce remède vient en
-Sibérie, ils le prendront sur les lieux.»
-
-Désolé de la vie inactive qu'il mène, furieux d'avoir été joué,
-Boufflers, qui ne voit pas d'issue favorable et prochaine, se décide à
-retourner à Vienne.
-
-En route il s'arrête à Presbourg et c'est de là qu'il écrit à Mme de
-Choiseul en lui expédiant un souvenir du pays:
-
-
- «Presbourg, 21 avril 1771.
-
-«J'ai l'honneur de vous envoyer, madame la duchesse, une caisse de vins
-de Tokay bien proportionnée à votre ivrognerie. Il y en a de quatre
-espèces différentes, parce que je ne sais pas si vous aimez à boire tous
-les jours le même vin. Je voudrais bien arriver à Chanteloup en même
-temps que mon magnifique présent, mais il faut que je reste encore
-quelque temps dans ce pays-ci... (Il lui raconte ses déconvenues.)
-
-«Je suis à présent en chemin pour Vienne, où je vais attendre plus
-commodément qu'en Hongrie l'issue de mon entreprise. Vous voyez par là,
-madame la duchesse, que si je ne me bats pas comme un César, au moins
-j'attends comme un Fabius. Mais ce que j'attends le plus impatiemment,
-c'est le moment de vous aller faire ma cour et de prendre ma part du
-bonheur dont vous jouissez et dont vous faites jouir chez vous. Je me
-fais une fête d'y voir Curius à sa charrue. Il doit être bien content de
-n'avoir plus que celle-là à mener. Celle qu'il quitte est bien mal
-attelée. Ce ne sont pourtant pas les bêtes qui manquent.
-
-«Je voudrais bien vous mander des nouvelles, mais je n'en sais pas.
-C'est ici comme chez vous, tout le monde ment à qui mieux mieux. Les uns
-ne savent ce qu'ils disent, et les autres ne savent ce qu'ils feront. Le
-grand défaut de l'univers, c'est de n'avoir pas le sens commun; mais
-dans le fond, il n'est pas aussi nécessaire qu'on le croit. On parle ici
-de guerre le matin et de paix le soir. Je voudrais que cela prît ce
-train-là, parce qu'on ferait de l'exercice le jour et qu'on se
-reposerait la nuit.
-
-«On m'avait assuré dans la haute Hongrie qu'il y avait 400 pièces de
-gros canons à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé dans l'arsenal
-qu'une centaine de vieux mousquets. On dit depuis plus de deux mois
-qu'il est parti grand nombre de troupes d'Italie et de Flandre pour se
-rassembler à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé que 5 à 600
-invalides. J'avais entendu qu'on avait exigé des différents comitats de
-Hongrie plusieurs milliers de bœufs et qu'on les avait envoyés à Bude.
-J'ai passé à Bude et à peine ai-je trouvé du bœuf pour mon dîner. Vous
-jugerez par là, madame la duchesse, que la vérité, bannie de la terre,
-ne s'est point retirée à Bude.
-
-«Ce qui est très vrai, c'est l'estime et l'amitié avec lesquelles
-l'Impératrice parle de M. de Choiseul et de vous; elle m'en a parlé à
-plusieurs reprises et a fini par me dire qu'elle supposait du mérite à
-tout ce qui vous était attaché. Vous jugez bien tous les deux quel
-amour-propre cela m'a donné...
-
-«Recevez tous mes respects, madame la duchesse, et partagez-les avec
-celui avec qui vous partagez tout.
-
-«Je m'aperçois que ma lettre est fort longue et qu'elle n'est pas très
-propre; mais j'aurais beau la laver, elle ne le serait pas davantage.»
-
-Une fois réinstallé à Vienne, Boufflers juge convenable de mettre son
-oncle au courant de ses mésaventures et de ses déceptions; il lui écrit
-donc le 14 mai:
-
-
- «Le 14 mai 1771.
-
-«Je suis déjà depuis longtemps à Vienne, mon prince, et vous imaginez
-bien combien je suis fâché d'y être. J'ai manqué une affaire dont
-j'attendais mon instruction, ma réputation et mon avancement. Je ne puis
-m'en prendre qu'au peu de probité des Confédérés et au peu de bonne
-volonté de notre agent auprès d'eux, et je me replonge dans l'obscurité
-dont j'essayais de sortir.»
-
-Dumouriez s'est très mal conduit avec lui, mais il a été sévèrement puni
-des tours qu'il lui a joués, et il est déjà revenu de Pologne «après une
-défaite complète, avec l'oreille bien basse et bien heureuse de n'être
-pas coupée.»
-
-Malgré ses ennuis et des tracas sans nom, malgré des fatigues et une
-chaleur extrême, le chevalier se porte bien:
-
-«Le printemps ici est de toute beauté et de toute chaleur; nous avons
-passé subitement des frimas à la canicule, aussi y a-t-il bien des gens
-malades dans la traversée. Pour moi, j'ai le corps aussi cosmopolite que
-l'esprit et tout me convient comme à père Cyprien... il y a une
-sécheresse terrible à laquelle des milliers de processions ne font
-rien.»
-
-Il termine gaiement sa lettre: «Je me prosterne aux pieds de ma très
-chère tante et de ma très bonne cousine; elle est bénie entre toutes les
-femmes et le fruit de son ventre est bénit... Voilà ce qui s'appelle
-parler comme un ange.
-
-«Baccio le mani del mio carissimo nono.»
-
-Le chevalier se plaît du reste beaucoup à Vienne où tout le monde le
-traite singulièrement bien. L'empereur lui-même, qui avait commencé très
-froidement avec lui, lui parle maintenant «avec la plus grande bonté».
-
-Cependant, M. Durand, qui a des remords d'avoir si mal agi avec le
-chevalier, lui offre de remplacer Dumouriez auprès des Confédérés;
-Boufflers, écœuré des déboires qu'il vient récemment d'éprouver, refuse
-d'abord, puis à la réflexion il se ravise, mais il est trop tard, la
-place n'est plus libre. Il écrit, découragé, à son oncle, en lui
-racontant cette nouvelle déception:
-
-
- «13 août 1771.
-
-«Vous voyez, mon prince, que je suis fait pour être toujours dupe,
-tantôt des autres, tantôt de moi-même. Je ne vaux rien pour les
-affaires, surtout pour les miennes. Ce n'est, à ce que j'espère, ni le
-courage de corps, ni le courage d'esprit qui me manque absolument, mais
-le courage de conscience, et celui-là je ne l'acquerrai jamais.»
-
-Il ajoute tristement cette prédiction qui devait se réaliser beaucoup
-plus exactement qu'il ne le supposait lui-même:
-
-«J'ai beau faire, la fortune ne me rira jamais; je suis né pour
-l'inaction et peut-être est-ce pour moi un bonheur de n'avoir jamais
-rien à faire, parce que j'aurai toujours la ressource de penser que
-j'aurais peut-être bien fait.....»
-
-«J'avais lu dans une gazette que mon frère était exilé, mais la nouvelle
-ne s'est pas confirmée et une lettre que je viens de recevoir de la
-duchesse de Choiseul ne me donne aucun lieu de le croire.
-
-«Jamais la roue de la fortune n'a tourné aussi vite chez nous qu'à cette
-heure, je souhaite que tous les roués s'en trouvent bien, mais il me
-semble qu'on paie un peu cher la petite fantaisie de jouer un rôle dans
-le monde.
-
-«Je salue profondément la princesse jolie mère et la princesse jolie
-fille.»
-
-Avec la permission de l'empereur, Boufflers, qui commence à trouver le
-temps long à Vienne, part pour visiter le camp de Hongrie. De là, il ira
-en Transylvanie, puis il reviendra par la Silésie et la Bohême, où il
-est invité dans tous les châteaux.
-
-Son séjour en Hongrie ne paraît pas lui avoir donné une haute idée des
-habitants. Il écrit en effet à son oncle:
-
-
- «Le 11 septembre 1771.
-
-«Quelque gentillesse qu'on attribue à MM. les Hongrois, croyez que ce
-sont les plus tristes drilles de l'Europe, paresseux, lâches,
-intéressés, vains et sots. Joignez à cela qu'ils sont grossiers, sales
-et fripons,--et puis aimez-les.
-
-«Ma ressource ici, c'est un cardinal qui a son château à quatre milles
-et chez qui je vais souvent. Il a été autrefois dans la plus brillante
-faveur, il en a gardé l'archevêché de Vienne, l'évêché de Veitzen et
-environ 200,000 florins faisant 500,000 livres de revenu, mais ce
-pauvre homme s'ennuie parce que les richesses ne consolent pas les
-ambitieux disgraciés.
-
-«J'ai souvent réfléchi comme beaucoup d'autres à tout ce que l'homme
-désire et au peu qu'il lui faut, et j'ai pensé que tout calculé, tout
-rabattu, il n'y a pas un gueux qui, sans le savoir, n'aspire à la
-monarchie universelle. Cette idée-là ne me sortira de la tête que quand
-je verrai un homme content. Je dis content, non point parce que ses
-désirs seront modérés par la philosophie, car j'espère être un jour avec
-vous de ce nombre-là, mais parce que ses désirs auront été rassasiés par
-la fortune.
-
-«J'ai ensuite réfléchi à cette monarchie universelle, et j'ai cru
-trouver qu'on ne la désirait pas tant pour maîtriser tout l'univers que
-pour le faire contribuer à nos besoins physiques. Le superflu ne nous
-plaît que parce qu'il est un supplément au nécessaire et nous avons tant
-de besoin de ce nécessaire que notre esprit est toujours vaguement
-occupé des moyens de n'en pas manquer. Les richesses, l'autorité, la
-considération, sont en effet des moyens pour cela, et nous avons beau
-les avoir en notre possession, un degré de plus paraît encore un moyen
-de plus, et il devient, à cause de cela, l'objet d'un nouveau désir.
-C'est pour cela que jamais les désirs ne finiront et jamais le bonheur
-n'arrivera dans la demeure des hommes.
-
-«Je me suis embarqué dans un océan de morale, mais je crois que je ferai
-bien de carguer les voiles, parce que j'entends sonner la cloche du
-dîner et que ce qu'il y a de mieux à faire avec ces gens-ci, c'est de
-boire et de manger.
-
-«Je salue profondément mon prince et ma princesse, je compte toujours
-sur leurs bontés et j'espère d'ici à quelque temps les aller cultiver,
-ainsi que mon petit jardin.
-
-«Voudrez-vous bien vous charger de dire à ma mère que je suis toujours
-au monde depuis qu'elle m'y a mis et que je n'en sortirai pas, s'il
-plaît à Dieu, sans avoir eu auparavant l'honneur de lui faire ma cour.»
-
-Enfin, après une année perdue, Boufflers se décide à regagner la France,
-très triste, très déçu, ayant perdu toute confiance en lui-même, et tout
-espoir pour l'avenir.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-1771
-
- Exil du duc de Choiseul.--Réception du prince de Beauvau à
- l'Académie.--Disgrâce du prince.--Mme de Boufflers et le prince de
- Bauffremont.--Voyage de M. de Bauffremont à Chanteloup.--Mme de
- Boufflers à Montmorency.--M. de Bauffremont achète une propriété
- dans la vallée.--Tressan vient également s'y installer.
-
-
-Pendant que le chevalier de Boufflers courait vainement après la gloire
-sur les confins de la Pologne, de graves événements se passaient à
-Paris.
-
-L'année 1770, en effet, se termina par un coup de théâtre inattendu. Le
-24 décembre, Choiseul, dont la fortune paraissait inébranlable, recevait
-du Roi un ordre d'exil. C'était une véritable catastrophe pour les
-partisans du puissant ministre[76].
-
- [76] Voir _la Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul_, par
- Gaston MAUGRAS. Plon-Nourrit et Cie.
-
-Nulle part la chute de Choiseul ne fut ressentie plus vivement qu'en
-Lorraine. L'affolement était général. A la nouvelle de ce qui se passait
-à Paris, Mme de Lenoncourt écrivait à Panpan:
-
-
- «La Neuveville, le 1er de l'an.
-
-«Je suis consternée, mon cher Veau, je perds toutes mes espérances et
-même ma sûreté, car je n'étais en Lorraine que par la certitude que
-j'avais d'être protégée contre M. de Lenoncourt. Me voilà isolée, sans
-défense, et cependant obligée par mon peu de fortune à demeurer à côté
-d'un homme que je redoute.
-
-«Je vois tous mes parents et amis dans la désolation, toute la province
-même, car le duc l'a protégée et soutenue. Et vous, mon pauvre Veau, que
-j'aime si tendrement et si particulièrement, menacé de perdre la plus
-grande partie de votre petite fortune, car qui sait qui doit remplacer,
-et ce qui peut suivre un événement aussi malheureux.
-
-«Je suis si accablée par toutes mes réflexions et par tous mes
-sentiments qu'il me semble qu'un tremblement de terre vient de faire
-ébranler tout ce qui m'environnait.
-
-«J'ai vingt lettres, et je n'ai aucun détail ou, du moins, je ne sais
-rien de positif. Figurez-vous que par une des dernières on me mande
-qu'il a été question de le faire arrêter par les mousquetaires. Il a
-reçu sa disgrâce avec sa sérénité ordinaire...»
-
-La chute de Choiseul allait être le signal d'un changement politique
-complet. En janvier 1771, le Roi exila le Parlement:
-
-«C'est la tour de Babel, c'est le chaos, c'est la fin du monde, écrit
-Mme du Deffant, personne ne s'entend, tout le monde se hait, se craint,
-cherche à se détruire... On dit que tout le monde va être exilé, tous
-les princes du sang pour avoir demandé le rappel du Parlement, quatorze
-ducs pour s'être joints aux princes, plusieurs grands seigneurs, dont
-le prince de Beauvau...[77].»
-
- [77] Mme du Deffant à Walpole.
-
-Malgré la disgrâce dont il était lui-même menacé, M. de Beauvau n'hésita
-pas à donner une preuve de fidélité et d'attachement à son ami
-malheureux, et il partit pour Chanteloup, quoi qu'il pût lui en coûter.
-Il y reçut naturellement toutes les marques d'affection et de
-reconnaissance que méritait sa conduite noble et généreuse.
-
-Le mois suivant, le prince, qui avait été élu à l'Académie en 1770,
-prononçait son discours de réception. Dans cette occasion encore, il
-montra la noblesse de ses sentiments et la fidélité de son cœur. Sans
-que le Roi en pût prendre de l'ombrage, il sut faire un éloge si pompeux
-de Choiseul et de son ministère, que les châtelains de Chanteloup en
-furent attendris jusqu'aux larmes.
-
-L'abbé de Voisenon, qui recevait le prince, ne se montra pas à la
-hauteur du récipiendaire, son discours fut des plus médiocres, «une
-véritable ripopée», écrit Mme du Deffant[78].
-
- [78] Grimm écrit à cette époque dans la _Correspondance
- littéraire_:
-
- «7 janvier 1771.
-
- «Un jeune éléphant de cinq ans qu'on montre ici depuis quelques
- jours, pour de l'argent, a donné lieu au quatrain suivant:
-
- Cet éléphant, sorti d'Asie,
- Vient-il amuser nos badauds?
- Non: il vient avec ses rivaux
- Concourir à l'Académie.
-
- «Ma foi, la plupart de ceux qui se présentent en ce moment-ci
- seraient fort heureux d'avoir autant d'intelligence que cet animal
- en a dans sa trompe.»--Duclos disait ces jours passés: «Messieurs,
- parlons de l'éléphant; c'est la seule bête un peu considérable
- dont on puisse parler en ce temps-ci sans danger.»
-
-
-Dès qu'il a connaissance du discours de M. de Beauvau, Voltaire
-enthousiasmé lui écrit pour le féliciter:
-
-
- «Ferney, 5 avril 1771.
-
-«Je me mets aux pieds de mon très respectable confrère, qui veut bien
-m'appeler de ce nom, comme un chêne est le confrère d'un roseau. Le
-roseau, en levant sa petite tête, dit très humblement au chêne: Ceux de
-Dodone n'ont jamais mieux parlé. Il est vrai, illustre chêne, que vous
-n'avez point prédit l'avenir, mais vous avez raconté le passé avec une
-noblesse, une décence, une finesse, un art admirable.
-
-«En parlant de ce que le Roi a fait de grand et d'utile, vous avez
-trouvé le secret de faire l'éloge d'un ministre, votre ami... Vous avez
-sacrifié à l'amitié et à la vérité...
-
-«C'est ainsi que le pauvre roseau cassé en use avec le beau chêne
-verdoyant auquel il présente son profond respect.»
-
-La fidélité de M. de Beauvau à ses amis lui coûta cher. Le Roi,
-mécontent, lui enleva le gouvernement du Languedoc et le prince resta
-dans la situation financière la plus précaire, avec 450,000 livres de
-dettes criardes et 700,000 livres de dettes portant intérêt.
-
-Le coup était cruel, mais M. de Beauvau le supporta vaillamment:
-
-«Son maintien est admirable, écrit Mme du Deffant; il n'y a pas sous le
-ciel un homme plus courageux, plus noble et plus simple.»
-
-Sa femme qui, en réalité, était la cause de tous ses malheurs, n'était
-pas moins vaillante:
-
-«Mme de Beauvau a un courage indomptable; la gloire est sa passion. Rien
-ne lui fait peur. L'exil, la perte du commandement sont des
-bagatelles...»
-
-Cependant le premier moment d'enthousiasme passé, le prince comprit
-qu'il restait dans une situation terrible et il ne parvenait pas
-toujours à dissimuler le chagrin qu'il en éprouvait. Mme du Deffant
-écrivait:
-
-
- «Octobre, 1771.
-
-«Il est profondément triste: je le tiens aussi malheureux que notre
-premier père. Il est peut-être encore plus triste, mais ce qui est
-ineffable, il n'a aucun repentir; il mangera, je vous jure, toutes les
-pommes que son Ève voudra; j'ai des instants où j'en suis affligée, mais
-soudain je me console par l'extrême contentement qu'ils ont de leur
-gloire prétendue. Ils sont dépouillés, ils sont presque nus, ils n'ont
-nulle ressource, mais ils sont des héros. Leurs créanciers ne partagent
-pas leur gloire. Tout le monde est fou.»
-
-Comment Mme de Mirepoix, si bien en Cour, n'avait-elle pas cherché à
-détourner de son frère la colère royale? C'est que depuis sa triste
-intimité avec Mme Dubarry, M. de Beauvau avait cessé toutes relations
-avec sa sœur. Il y avait encore une autre raison. Mmes de Mirepoix et
-de Beauvau se détestaient cordialement; il existait entre elles une
-haine violente, acharnée, qui se donnait carrière à tout propos.
-Cependant la vieille maréchale aimait toujours son frère, et elle fit ce
-qu'elle put pour le servir, mais le Roi était offensé et elle ne put lui
-arracher qu'une maigre gratification annuelle de 25,000 livres.
-
-L'exil de Choiseul et les changements politiques qui en avaient été la
-conséquence n'empêchaient nullement la vie mondaine de suivre son cours.
-Mme de Boufflers en particulier fréquentait plus que jamais Mmes de
-Luxembourg, du Deffant, de Caraman, de Cambis; et son intimité avec
-toutes «les idoles», et toute «la clique» du Temple n'avait fait
-qu'augmenter.
-
-Il y avait un homme qui, depuis quelques années, suivait Mme de
-Boufflers comme son ombre, c'était le prince de Bauffremont. Depuis
-qu'il s'était plus intimement lié avec elle, il en était arrivé à
-négliger toutes ses autres relations.
-
-Le prince était un des grands amis de Mme de Choiseul et de Mme du
-Deffant; ces dames avaient même voulu en 1769 le marier. Bien qu'il ne
-fût plus de la première, ni même de la seconde jeunesse, puisqu'il avait
-cinquante-neuf ans, comme il possédait un beau nom et une grande
-fortune, bien des mères de famille «le postulaient pour leur fille».
-Mais le prince avait déjà le cœur pris, et les tentatives de Mmes de
-Choiseul et du Deffant échouèrent tout naturellement.
-
-Cependant les relations du prince et de Mme de Boufflers étaient
-devenues si fréquentes qu'elles frappaient les moins clairvoyants, et le
-bruit commençait à se répandre dans la société que cette affection si
-persistante finirait par un bel et bon mariage.
-
-Mme de Lenoncourt souhaitait fort pour son amie la réalisation de ce
-projet, et elle écrivait avec sa verve habituelle:
-
-«Je ne m'attends pas à voir faire un mariage de conscience à Mme de
-Boufflers et au prince de Bauffremont. Je n'ai pas songé au salut de
-leurs âmes en souhaitant qu'ils se mariassent, mais songez donc, Veau,
-qu'il a 400,000 livres de rente, qu'elle dépend du Roi, et que si on
-cesse de la payer, elle sera à l'aumône. Pourquoi, puisqu'ils s'aiment
-plus que jamais, ne rendraient-ils pas tout commun? On rirait de leur
-mariage, mais on rit de leur amour. L'un ne serait pas plus
-extraordinaire que l'autre.»
-
-Le duc de Choiseul était également convaincu que Mme de Boufflers et
-Bauffremont s'uniraient un jour ou l'autre par des liens légitimes, et
-comme Mme du Deffant soutenait énergiquement le contraire, il avait fait
-avec elle un pari. La vieille marquise écrivait à ce propos:
-
-
- «15 juillet 1771.
-
-«L'Incomparable me fait pitié. Il est aussi aveugle que moi à sa
-manière... Mais que le grand-papa ne se flatte point de gagner son
-pari; il le perdra, c'est certain. L'Incomparable est en effet
-incomparable dans sa faiblesse; mais il l'a pour ainsi dire en détail et
-non pas en gros. Ce sont des péchés véniels qu'elle lui fait faire, mais
-dont cent mille ne valent pas un péché mortel; et ce péché mortel, il ne
-le fera jamais. Le grand papa me paiera son pari, il peut s'y attendre.»
-
-Mme de Boufflers, du reste, apprécie fort le culte que lui rend le beau
-prince, elle le traîne sans scrupule à son char et plus elle le voit
-épris, plus elle se montre exigeante. Elle ne lui accorde bientôt plus
-un seul instant de liberté; elle l'emmène avec elle faire de longs
-séjours au Val, à Montmorency, à l'Isle-Adam. Partout où on l'invite, il
-faut, si on ne veut lui déplaire, inviter également le prince
-Incomparable.
-
-Dans l'état de gêne où elle se trouve, l'amitié de M. de Bauffremont est
-des plus précieuses à la marquise. Elle est besoigneuse plus que jamais
-et si elle a, en grande partie, renoncé au jeu, elle n'en est pas moins
-restée gaspilleuse; elle sait dépenser, mais non compter, l'argent fond
-entre ses mains et bien souvent sa bourse est vide. Alors, dans les
-moments de trop grande détresse, elle fait appel à l'amitié du prince
-qui consent à ces emprunts de la meilleure grâce du monde. Ce n'est pas
-tout encore. Bauffremont est l'amabilité même et il lui offre toutes les
-facilités possibles; elle use sans vergogne de ses chevaux, de sa table,
-enfin de toutes les commodités que donne une grande fortune et dont elle
-est privée.
-
-Tous les amis des Choiseul se rendant successivement à Chanteloup pour
-rendre hommage au ministre disgracié, Bauffremont s'adresse à M. de La
-Vrillière pour obtenir la permission. Mais, ainsi qu'il était à prévoir,
-il éprouve un refus. Il s'en afflige médiocrement, il a tant de peine à
-quitter Mme de Boufflers! Cette servitude volontaire, dans laquelle il
-trouvait le bonheur, inspirait cette boutade à Mme du Défiant:
-
-«L'Incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et
-d'Amérique..... C'est une poule mouillée, il est doux, il est poli; par
-delà cela, rien du tout.»
-
-Mme de Choiseul cependant s'impatiente de ne pas voir arriver son prince
-Incomparable qu'elle aime malgré tout et qu'elle regrette. Et comme elle
-le suppose retenu par les charmes de sa Dulcinée, elle écrit
-aimablement:
-
-«Je veux faire ma cour à Mme de Boufflers pour qu'elle me cède un peu
-notre prince, car il est juste que j'en aie aussi ma part.»
-
-M. de Bauffremont finit par faire comme beaucoup de courtisans, il se
-décide à se rendre à Chanteloup sans permission. Mais il n'est pas
-cependant au terme de ses hésitations. Au lieu de partir sans délai, il
-écrit d'abord pour annoncer sa venue, puis pour demander s'il ne
-dérangera pas, etc. Mme de Choiseul, impatientée, mande à Mme du
-Deffant:
-
-
- «9 juillet.
-
-«J'ai cru le voir arriver sur-le-champ et j'avais déjà fait préparer son
-appartement. J'en ai reçu une lettre ce soir, par laquelle il me demande
-s'il peut venir, parce qu'il entend dire que nous avons beaucoup de
-monde et qu'il craint de nous gêner. Le grand-papa dit qu'il tire de
-long; c'est sa Dulcinée qui en est cause. Ah! sans doute, il l'épousera!
-Vous avez grande raison de craindre pour votre pari. Je serais fâchée de
-vous le voir perdre parce que ce serait de sa part un excès de faiblesse
-impardonnable; mais il faudra bien que je prenne mon parti sur ce
-malheur, comme je l'ai pris depuis longtemps sur le fond qu'on peut
-faire de lui.»
-
-Enfin M. de Bauffremont s'arrache aux charmes de Mme de Boufflers et il
-arrive à Chanteloup.
-
-«Ne trouvez-vous pas que sa présence est délicieuse, écrit finement Mme
-du Deffant, quoique son absence, ne soit pas insupportable.»
-
-«J'ai été aussi étonnée que charmée de le voir, cet Incomparable»,
-répond Mme de Choiseul, et elle trace de lui ce crayon plein d'esprit:
-
-«Il est arrivé le lendemain, propre, reposé, comme s'il sortait de son
-lit; il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y
-était établi en arrivant, et, malgré son grand amour, je crois qu'il ne
-faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir ou seulement le laisser oublier
-d'en partir. Il ne s'amuse ni ne s'ennuie, il n'est point content, il
-est heureux, excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce
-qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour.
-
-«Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller,
-et qu'il faut en revenir, parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour
-dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue, parce qu'il
-faut savoir qui il aura à souper et le dire à son cuisinier, peut-être
-voir les comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser
-le dire; mais comme il a pris cette maison sans goût, il la gardera de
-même par l'embarras de s'en défaire, et il ira quand on l'y mènera. Il
-prétend que c'est pour moi qu'il l'a prise et il ne l'a cependant que
-depuis mon exil. J'en ris et il trouve très bon qu'on ne fasse pas plus
-de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-même: tout le monde lui
-convient et il convient à tout le monde, il sera philosophe ou
-caillette, ignorant ou lettré, spirituel ou stupide, tout cela se trouve
-dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer, et se produit
-également sans effort. Tel est votre Incomparable, ma chère petite
-fille, et véritablement incomparable en ayant cependant l'air de
-ressembler à tout le monde.
-
-«Le calme de son âme repose la mienne, c'est de l'eau qui dort et qui ne
-croupit pas, mais je voudrais qu'elle s'éveillât quelquefois, ne fût-ce
-que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers Mme de
-Boufflers; si vous voulez, parce qu'il la trouve là, mais une autre la
-remplacerait, ce serait la même chose...»
-
-Mme du Deffant, enthousiasmée de ce portrait si vivant et si vrai,
-répond à son amie:
-
-«Le portrait de l'Incomparable est un chef-d'œuvre; vous y avez omis un
-seul trait, c'est l'indifférence qu'il a pour la vérité, sans pour cela
-être menteur...
-
-«Je suis bien éloignée de ressembler à l'Incomparable qui porte son
-bonheur partout et qui voit les objets avec des lunettes qui les lui
-rendent tous semblables.»
-
-Après un séjour trop court au gré de ses hôtes, le prince parle de
-repartir; c'est en vain qu'on cherche à le retenir; rappelé par Mme de
-Boufflers, il ne veut rien entendre. Choiseul, qui prend toujours le
-côté plaisant des choses, écrit à Mme du Deffant:
-
-«Je suis très fâché du départ du prince, ma chère petite fille;
-qu'est-il nécessaire qu'il aille soigner si promptement sa future femme;
-si elle a mal au talon, la chanson dit qu'elle n'a qu'à se le gratter
-par le trou de la pochette. Mais le prince part et nos instances ne le
-peuvent retarder.»
-
-On peut se demander pourquoi Mme de Boufflers n'accompagnait pas M. de
-Bauffremont à Chanteloup. N'eût-ce pas été le moyen le plus simple de
-tout concilier? C'est que la marquise, par une discrétion peut-être
-excessive, ne se jugeait pas suffisamment liée avec les châtelains pour
-aller s'installer chez eux, même pour quelques jours. Et cependant ses
-enfants, le marquis et le chevalier, vivaient depuis plusieurs années
-dans l'intimité des Choiseul; depuis la disgrâce du duc, le marquis ne
-cessait de lui donner les preuves du plus tendre attachement.
-
-Touchés d'une si fidèle amitié, les châtelains l'accueillaient à bras
-ouverts, et lui témoignaient une très vive affection. Mme de Choiseul,
-en particulier, parle de lui en termes charmants. Faisant allusion à
-leur commune affection pour le prince de Bauffremont, elle écrit de Mme
-de Boufflers:
-
-«Mon sort est d'aimer tout ce qu'elle aime. Cela fait honneur à mon goût
-et si je voulais être impertinente, je dirais aussi à ses œuvres, car
-vous connaissez mon faible pour le chevalier de Boufflers, mais vous ne
-connaissez pas mon fort pour le marquis; c'est mon sentiment solide. Je
-ne crois pas qu'il y ait une plus honnête et plus sensible créature dans
-le monde. Il a donné et il donne chaque jour à M. de Choiseul des
-marques d'amitié les plus touchantes.»
-
-Le chevalier ne montrait pas moins de zèle que son frère pour ses amis.
-A peine revenu en France, après sa malencontreuse équipée de Pologne, il
-s'était empressé d'annoncer sa visite à Chanteloup:
-
-Le 13 février 1772, il écrivait de Nancy à Mme de Choiseul:
-
-«Je n'ai pas eu d'autre désir en arrivant en France, Madame la duchesse,
-que d'aller tout de suite à Chanteloup...
-
-«Je compte partir dans huit ou dix jours pour Paris, après avoir réglé
-(comme je règle) quelques petites affaires que j'ai trouvées à mon
-arrivée et qui ont exigé quelques petits voyages dans mes possessions
-ecclésiastiques. De Paris, je me mettrai bien vite en marche pour ce
-pays nouvellement découvert, où on dit que tout le monde est aimable et
-même que tout le monde est heureux. Ce sont deux choses dont je ne serai
-pas fâché de prendre ma part...»
-
-Le mois suivant, en effet, on voit Boufflers arriver à Chanteloup «sur
-un mauvais petit cheval, à travers champ, comme un chevalier errant».
-
-Il charme tout le monde par sa gaieté, son entrain; à partir de ce
-moment on ne voit plus que lui au château, il y revient sans cesse.
-
-Cette fidélité dans le malheur, surprenante chez un homme qui passe pour
-égoïste et léger, touche au plus haut point Mme de Choiseul. Elle écrit,
-charmée, à son amie Mme du Deffant:
-
-
- «26 mai 1773.
-
-«Je suis bien aise que vous aimiez M. de Boufflers, ma chère petite
-fille, parce que je l'aime et je suis bien aise que vous l'aimiez à
-cause qu'il m'aime. Quand on le connaît, il est impossible de n'avoir
-pas bonne opinion de lui, et sa conduite seule avec M. de Choiseul
-serait bien faite pour établir une réputation et pour détruire la
-mauvaise qu'on avait de lui. Jamais prévention ne fut à tous égards plus
-mal fondée, et cette prévention lui a cependant, jusqu'à présent, nui en
-tout, et lui nuira peut-être encore jusqu'à la fin de sa vie. Cela me
-ferait craindre que les hommes aiment à penser le mal et n'aiment pas à
-faire le bien.»
-
-Mme de Boufflers va passer une partie du printemps à Montmorency, chez
-son amie la maréchale de Luxembourg. Mais cette villégiature est de
-nature à désoler M. de Bauffremont, puisqu'elle le sépare de sa
-«Dulcinée». Qu'imagine le prince Incomparable? Oh! une combinaison bien
-simple! Il parcourt le pays, se renseigne, apprend qu'une petite
-propriété est en vente à Eaubonne; il la visite d'un coup d'œil et
-l'achète séance tenante. Et voilà le prince au nombre des habitants de
-la vallée, et le voisin de la maréchale. Il peut ainsi chaque jour voir
-sa chère marquise.
-
-Ce n'est pas seulement M. de Bauffremont que Mme de Boufflers retrouve à
-Montmorency. Elle va y revoir encore un ancien familier de la cour de
-Stanislas, son fougueux adorateur le comte de Tressan. Ainsi voilà Mme
-de Boufflers, Saint-Lambert, M. de Bauffremont, Tressan encore une fois
-réunis. Il semble qu'un charme étrange attire irrésistiblement dans
-l'adorable vallée les débris épars de la cour de Lunéville.
-
-Par suite de quelles circonstances Tressan a-t-il quitté sa champêtre
-demeure de Nogent-l'Artaud et est-il venu, lui aussi, chercher un asile
-à Montmorency?
-
-Nogent était certainement un séjour fort agréable; le Comte pouvait s'y
-adonner en paix aux soins du jardinage, mais en dépit de son voisinage
-avec le maréchal de Bercheny, il n'avait pas tardé à être gagné par
-l'ennui. Il abandonna donc Nogent et loua une modeste maison dans la
-capitale, rue Neuve d'Orléans. Il y recevait la meilleure société,
-particulièrement des hommes de lettres; après le souper on faisait la
-lecture d'ouvrages inédits.
-
-Mais la vie si fatigante de Paris n'était pas ce qui convenait à
-Tressan, que de fréquents accès de goutte contraignaient souvent au
-repos. Il ne tarda pas à partager l'opinion de Voltaire qui lui écrivait
-en raillant: «Vous trouverez dans Paris des soupers et des
-plaisanteries, des amis intimes d'un quart d'heure, des espérances
-trompeuses et du temps perdu...»
-
-Tressan fut pris de la nostalgie de la campagne; il regrettait ses
-jardins, ses fleurs, ses fruits, qu'il cultivait avec passion. Il
-chercha donc dans les environs de Paris un asile où il put tout à la
-fois jouir des plaisirs de la campagne sans cependant abandonner les
-cercles littéraires dans lesquels il trouvait tant d'agrément. Quel
-endroit pouvait mieux convenir à ses dessins que la vallée de
-Montmorency, où il était sûr de retrouver beaucoup d'amis. Bientôt il
-découvrait dans le joli village de Franconville une agréable demeure
-avec un grand jardin. Il l'acheta et s'y installa avec sa femme et sa
-fille, l'aimable Marichka.
-
-Il avait réuni autour de lui tous les souvenirs de sa vie heureuse de
-Lorraine; on voyait sur les murs de son salon les portraits de Stanislas
-et de Louis XV; sur une table de marbre se trouvaient placé le buste de
-Voltaire et une statuette de l'Amour en porcelaine de Sèvres. Au-dessus
-de son propre portrait il avait placé celui de sa fille et il avait
-écrit ces vers:
-
- Au Dieu dont j'ai reçu la loi,
- Je rapporte ces vains hommages,
- Et je place au-dessus de moi
- Le plus charmant de mes ouvrages.
-
-Sa femme, d'origine anglaise et de caractère froid et compassé, n'aimait
-pas le monde et elle vivait fort à l'écart, mais Tressan se consolait de
-son peu de sociabilité en entretenant d'agréables relations de voisinage
-avec tous les hôtes de la vallée, surtout avec Saint-Lambert et Mme
-d'Houdetot.
-
-Saint-Lambert, il le connaissait de longue date; il l'avait souvent
-rencontré à la cour de Stanislas et il était resté intimement lié avec
-lui. Tout naturellement il se trouva en rapports avec Mme d'Houdetot, et
-la châtelaine de Sannois se prit bientôt d'une grande amitié pour cet
-aimable vieillard qui, en dépit de ses soixante-douze ans, avait gardé
-tout le feu de la jeunesse.
-
-De Franconville à Sannois, il n'y avait qu'un pas, et Tressan et Mme
-d'Houdetot se faisaient de fréquentes visites.
-
-Ravi de l'asile champêtre qu'il a trouvé et où il goûte un bonheur sans
-mélange, Tressan chante les agréments de sa nouvelle demeure:
-
- Vallon délicieux, ô mon cher Franconville!
- Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur,
- Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur;
- Que rien ne trouble plus la paix de cet asile
- Où je trouve enfin le bonheur!
- Tranquille en cette solitude,
- Je passe de paisibles nuits;
- Je reprends le matin une facile étude,
- Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.
- Je vois le soir de vrais amis,
- Et m'endors sans inquiétude.
-
-Les agréments de la nature et du voisinage ne sont pas seuls à charmer
-le vieux comte. L'ancien amoureux de Mme de Boufflers est toujours resté
-sensible à la jeunesse et à la beauté, et l'âge n'a pas complètement
-glacé ses sens. Il est comme ces vieux charretiers dont parle Maurice de
-Saxe et qui aiment toujours à entendre claquer le fouet. «Les fleurs
-nouvellement écloses ont encore pour moi des appas! s'écrie Tressan.
-Éloignez ces cyprès, apportez-moi des roses», et il joint l'exemple au
-précepte. Il y a à Franconville une jeune paysanne de quatorze ans,
-nommée Fanchon, qui aide Tressan dans ses travaux de jardinage. Venue la
-première fois par hasard, elle lui devient bientôt indispensable; il la
-réclame sans cesse, il ne peut plus se passer d'elle. Ses grâces
-naissantes bouleversent le vieillard et bientôt il compose des vers en
-l'honneur de Fanchon. C'est Fanchon qui a remplacé Mme de Boufflers!
-
- Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence,
- Le lys des prés, la rose du printemps,
- C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance,
- Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.
- Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,
- N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,
- Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,
- Ses jeunes mains dont la moindre caresse,
- Sans le vouloir, font pétiller mes sens,
- Ne m'ont point fait oublier mes serments;
- J'ai respecté sa modeste jeunesse,
- Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]
-
- [79] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
-
-Chaque fois que Mme de Boufflers villégiature à Montmorency, elle ne
-manque jamais d'aller rendre visite à ses anciens amis; et elle évoque
-avec eux tous les souvenirs d'un passé bien lointain déjà, mais qui leur
-a laissé à tous d'impérissables souvenirs.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-1771
-
- Retour de Mme de Boufflers en Lorraine.--Joie de tous ses
- amis.--La demeure de Panpan à Lunéville.--Mme Durival à
- Sommerviller.--La duchesse de Brancas et le château de
- Fléville.--L'abbé Quénard.--Cerutti.--Son intimité avec Panpan et
- Mme Durival.
-
-
-Nous avons vu qu'en 1770 le départ de Mme de Lenoncourt pour la Lorraine
-avait inspiré à Mme de Boufflers de salutaires réflexions, et qu'elle
-avait même à ce moment cherché à trouver un logement à Lunéville près de
-son ami Panpan. Au commencement de 1771, la marquise, à bout de
-ressources, reprit ses anciens projets; il n'était que temps en effet de
-renoncer à la vie dangereuse et entraînante de Paris si elle ne voulait
-être réduite à la dernière misère. Elle décida donc qu'elle irait passer
-un an en Lorraine pour tâcher de refaire sa bourse et sa santé.
-
-A cette nouvelle, Mme de Lenoncourt s'étonne, et comme elle connaît
-l'esprit changeant de son amie, elle écrit au Veau: «Ce parti serait si
-raisonnable que je ne puis y croire, votre marquise me désole, c'est
-bien elle qu'il faudrait envoyer au diable; je crois qu'elle irait plus
-volontiers qu'ici.»
-
-Mme de Lenoncourt n'avait que trop raison de douter. Les résolutions de
-la marquise paraissaient irrévocables, lorsqu'on apprit tout à coup que
-ses projets encore une fois étaient complètement modifiés. Elle n'était
-pas la vraie coupable. A ce que raconte l'abbé Porquet, ses amies les
-plus intimes, émues d'une séparation qui les affligeait, tinrent un
-grand conseil chez Mme du Deffant, et là il fut décidé qu'elles
-viendraient en aide à Mme de Boufflers et qu'elles s'opposeraient par
-tous les moyens à un départ qui les désolait. La marquise, qui ne
-demandait qu'à se laisser convaincre, s'empressa de défaire tous ses
-paquets.
-
-En apprenant ce brusque changement, Mme de Lenoncourt mande à son Veau:
-
-«Par ma foi, votre marquise est bien folle. Elle ne viendra jamais à
-moins que les spectacles de Paris ne brûlent, que les princes ne meurent
-et que tous les jeux ne soient défendus. A tout moment j'ai envie de ne
-plus l'aimer...
-
-«Je vous prédis que nous ne la reverrons que quand elle sera si bien
-ruinée qu'elle ne saura plus où donner de la tête; alors elle nous
-arrivera par le coche.
-
-«Adieu, Panpichon.»
-
-Peu de temps après ce départ manqué, tout était encore une fois remis en
-question. Soit que la marquise n'ait pas trouvé chez ses amies l'appui
-pécuniaire qu'elle espérait, soit pour toute autre cause, elle reprend
-ses projets de retraite et elle annonce à Panpan son arrivée prochaine.
-
-Mais cette fois Mme de Lenoncourt n'a plus confiance: «Elle ne viendra
-pas, mon Veau, je vous en préviens. Lorsqu'elle vous en flatte et moi
-aussi, c'est une politesse qu'elle vous fait et qui ne tire point à
-conséquence.»
-
-La marquise se trompait. Au mois de juin Mme de Boufflers fait ses
-paquets à la hâte pour ne pas se donner le temps de la réflexion, et
-elle part pour Nancy avec Mme de Boisgelin.
-
-Aussitôt arrivée, elle s'installe avec sa fille dans la petite maison
-qu'elle y possède et toutes deux y mènent une existence fort paisible.
-
-Le chevalier de Boufflers, faisant allusion à la vie si simple et si
-modeste de sa mère dans cette Lorraine où elle avait presque régné,
-écrivait:
-
-«Nous l'avons vue s'éloigner silencieusement de ce palais désolé et se
-retirer à Nancy[80] dans une maison modeste qui convenait à la
-simplicité de ses goûts, ainsi qu'à l'étonnante médiocrité de son
-revenu; alors aussi, et nous aimons à le rappeler, à l'honneur de nos
-compatriotes, tous les services que dans ses années les plus heureuses
-elle avait rendus à tant de familles lorraines, et avec tant de
-bienveillance, se présentèrent à tous les esprits à la fois: le peu de
-luxe qui l'environnait contrastait d'une manière sublime avec le rôle
-qu'elle venait de jouer; il donnait un nouveau prix à tout le bien
-qu'elle avait fait; et tous les hommages que jusqu'alors on aurait pu
-soupçonner d'intérêt, furent légitimés par l'hommage unanime de la
-reconnaissance.
-
- [80] BOUFFLERS, _Œuvres posthumes_.--Le chevalier a l'air de
- croire que sa mère s'est retirée à Nancy aussitôt après la mort
- de Stanislas. Il s'est écoulé six ans au moins avant que M. de
- Boufflers ne vienne s'établir à Nancy.
-
-«Elle ne connut à proprement parler de sentiment profond que celui de
-l'amitié, sage et douce passion que dans tout le cours de sa vie, aucune
-autre n'avait surmontée, et qui devint à la fois la consolation et
-l'ornement de sa vieillesse. Mme de Boufflers n'eut que des amis fidèles
-et elle leur en donna l'exemple[81].»
-
- [81] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
-
-A la nouvelle de l'arrivée de sa chère marquise, la joie du vieux Panpan
-est sans bornes. Il reprend sa lyre et confie à ses bosquets tout le
-bonheur que lui fait éprouver le retour de l'«amie prodigue[82]».
-
- [82] Nous n'avons pu savoir exactement où habitait Mme de
- Boufflers. Du temps de Stanislas, elle possédait une maison rue
- de la Salpêtrière, mais l'avait-elle encore en 1771? Pendant la
- Révolution, le chevalier était propriétaire d'une maison, rue de
- la Montagne, 240. Elle fut vendue le 29 nivôse an III, à Claude
- Beaupré, comme bien d'émigré. Était-ce la maison de sa mère?
- C'est assez probable.
-
-
- A MES BOSQUETS
-
- En vain vous vous parez de ces feuillages verts,
- O mes Bosquets! il vous manque Boufflers:
- Que ces lieux embellis pour elle,
- Que ces lieux par elle embellis,
- Prennent à son retour une beauté nouvelle;
- Elle doit les revoir, elle me l'a promis.
- O mes lilas! mes jacynthes! mes lis!
- O roses que j'ai cultivées!
- Dans leurs boutons, que vos fleurs captivées
- Attendent pour éclore un rayon de ses yeux;
- Pour un moment si précieux
- Que vos odeurs soyent réservées.
- C'est mon soleil: Suivez les mêmes lois,
- Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois.
-
-A peine arrivée, Mme de Boufflers revoit tous les chers amis
-d'autrefois; tous lui font fête à l'envi; ils s'efforcent de la
-distraire et de lui faire oublier les plaisirs de la capitale.
-
-Elle a bientôt formé autour d'elle un petit cénacle charmant dont elle
-est l'âme et qu'elle anime de sa gaieté et de son esprit; d'abord, Mme
-de Lenoncourt, ravie de retrouver enfin l'amie que depuis si longtemps
-elle appelle de tous ses vœux; Mme Durival, la duchesse de Brancas,
-châtelaine de Fléville, Mme de Neuvron, le prince de Bauffremont, MM.
-Dumast, Marcel, de Chalabre, de Nédonchel, etc., etc.
-
-Toute cette société vit dans une intimité extrême; ils sont sans cesse
-en visite les uns chez les autres, ils se voient presque chaque jour. La
-plupart ont déjà passé la soixantaine, mais l'âge n'a pu altérer leur
-gaieté ni diminuer leur goût pour les plaisirs de la société; les
-réunions, les soupers, les concerts, les fêtes intimes se succèdent sans
-interruption et, en dépit des ans, leur vie s'écoule le plus
-agréablement du monde.
-
-On ne fera jamais assez ressortir la vigueur morale de toute cette
-société du dix-huitième siècle et la philosophie souriante avec laquelle
-tous acceptent les traverses de la vie. Ils ont été jeunes, ils ont
-aimé, ils ont été riches, heureux; tout cela n'est plus qu'un souvenir,
-mais qu'importe! A quoi bon gémir, se consumer en regrets stériles,
-protester contre l'inévitable, empoisonner sottement les quelques jours
-qui leur restent à vivre. Aucun d'eux n'y songe.
-
-Leur grand art est de prendre la vie comme elle vient et de ne pas lui
-demander plus qu'elle ne peut donner. Nous allons les voir vieillir le
-sourire sur les lèvres, toujours aussi aimables, aussi charmants. Rien
-ne peut venir à bout de leur philosophie, ni l'âge, ni la pauvreté, ni
-les revers, rien ne peut leur faire perdre ce goût de la sociabilité et
-ce tour d'esprit si original et si gai qu'ils conservent jusque dans la
-pire détresse.
-
-La principale installation de Mme de Boufflers est à Nancy, l'hiver;
-l'été elle réside à la Malgrange qu'elle doit à la libéralité de
-Stanislas. Mais la marquise est encore trop alerte pour mener une vie
-sédentaire et on la rencontre presque aussi souvent chez ses amis que
-chez elle. Tantôt elle est à Lunéville, chez Panpan; tantôt à Fléville,
-chez la duchesse de Brancas; tantôt chez Mme Durival, à Sommerviller;
-tantôt à Scey-sur-Saône, chez le prince de Bauffremont, etc., etc.
-
-Mais les trois résidences qu'elle aime par-dessus tout et où son cœur
-l'attire particulièrement sont Lunéville, Fléville et Sommerviller.
-
-A Lunéville, demeure Panpan, au no 23 de la rue d'Allemagne[83]. La
-maison est d'apparence modeste, mais charmante dans sa simplicité. Le
-vieux philosophe a installé dans la plus belle pièce du logis une
-nombreuse bibliothèque: c'est là qu'il vit, entouré des livres familiers
-et des portraits de tous ceux qu'il a aimés, de tous ses amis les plus
-chers. Aux murs de la vaste salle, en effet, sont suspendues les images
-du duc Léopold, du roi de Pologne, du duc de Choiseul, de Voltaire, du
-duc du Châtelet, du prince de Bauffremont, de Mlle Quinault, de M. de
-Lucé, de Mme de Graffigny, de Mme de Neuvron, etc.; sous chacun de ces
-portraits est gravé un quatrain de la composition du maître de céans.
-
- [83] C'est actuellement le no 3 de la rue de Lorraine. L'hôtel
- est à deux étages, flanqué de deux petits pavillons plus bas. Il
- donne, au nord, sur les bosquets, au midi, sur un jardin qui
- l'isole de la rue de Lorraine.
-
-Malgré le poids des ans, l'ancien lecteur du Roi n'a pas renoncé
-complètement aux joies de ce monde, et, s'il faut en croire les quelques
-vers qu'il a gravés lui-même sur la bergère de son cabinet, il éprouve
-quelquefois des retours de jeunesse qui ont tout lieu de le surprendre:
-
- Vieillard dès mon été, presque dès mon printemps,
- Je n'ai point connu la jeunesse;
- Mais quelquefois ici malgré mes cheveux blancs,
- A la voix du plaisir j'ai vu fuir la vieillesse.
-
-De sa résidence de Nancy, la marquise s'échappe souvent pour venir
-passer quelques jours avec son vieil ami; le bonheur de Panpan est sans
-bornes quand il possède dans son humble demeure celle qui a été la
-grande joie de sa vie. Il écrit avec enthousiasme à ses amies de
-Lunéville:
-
- «Arrivez donc, troupe brillante,
- Venez voir mes jardins, au souffle du zéphir,
- Sous les pas de Boufflers, chaque jour s'embellir;
- Venez me voir jouir du bonheur qui m'enchante,
- Venez voir à ses pieds votre ami rajeunir!
-
-Quand la marquise et Panpan sont réunis, les heures s'enfuient
-délicieuses; ils revivent ensemble, avec ravissement, les années
-écoulées, et tous les chers souvenirs de cette intimité si douce qui les
-unit depuis près de trente ans.
-
-Mme de Boufflers se montre du reste l'amie la meilleure qui se puisse
-rencontrer; toutes les marques de l'affection la plus tendre, de
-l'attachement le plus sûr, elle les donne sans cesse à Panpan; ce
-dernier est resté dans un état voisin de la gêne; sans hésiter et bien
-qu'elle-même vive souvent au jour le jour, elle lui ouvre sa bourse avec
-une simplicité touchante; tant qu'elle a un écu, il y en a la moitié
-pour Panpan.
-
-L'ancien lecteur du Roi a auprès de lui une brave créature nommée
-Marianne, moitié servante, moitié dame de compagnie, qui le soigne avec
-le plus complet dévouement; c'est une femme intelligente, une femme de
-tête, et qui dirige à merveille ce grand enfant que Panpan est toujours
-resté. La marquise et Mme de Boisgelin se sont attachées à Marianne dont
-elles apprécient les rares qualités, et celle-ci, reconnaissante,
-s'éprend pour les deux amies de son maître d'une véritable passion. Elle
-les aime, elle les vénère; et quand elles arrivent à Lunéville, elle les
-accueille avec autant de joie que le vieux Panpan lui-même.
-
-Mme de Boufflers ne va pas seulement à Lunéville chez son Veau, on la
-rencontre presque aussi souvent à Sommerviller, chez Mme Durival, «la
-Céleste», comme elle l'appelle.
-
-Le mariage de Mme Durival, célébré en 1760, n'avait pas été, nous
-l'avons vu, des plus heureux; le caractère franc, énergique,
-entreprenant de la jeune femme n'était pas fait pour s'accommoder des
-chaînes du mariage; elle les secoua très vite et au bout de peu de temps
-elle vivait dans une complète indépendance.
-
-Mme Durival est restée une des figures les plus originales de toute la
-société dont nous nous occupons. A une âme ardente et romanesque, elle
-joignait un esprit vif et brillant; sa conversation spirituelle
-éblouissait tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier de Boufflers ne
-l'appelait jamais que «la charmante et sublime fée de Sommerviller».
-
-Très intelligente, très instruite, aimant avec passion la littérature et
-la poésie, «bonne physicienne», Mme Durival était en relations
-constantes avec les philosophes, qui appréciaient la vigueur de son
-esprit; elle écrivit même à plusieurs reprises des articles pour
-l'Encyclopédie.
-
-Bonne, simple, généreuse, elle aimait à faire le bien, aussi était-elle
-adorée. On la voyait souvent parcourir les villages des environs un
-grand chapeau de paille sur la tête, et sous le bras «une cassette
-d'apothicaire». Non seulement elle portait des secours aux pauvres, mais
-elle soignait les malades et les guérissait souvent.
-
-Elle adorait la musique, et elle donnait chez elle d'agréables concerts.
-Souvent aussi le dimanche, après vêpres, elle prenait sa guitare et elle
-entraînait dans la prairie toute la jeunesse du village. Là, assise sur
-un tronc d'arbre, on la voyait diriger gaiement des rondes effrénées au
-son de son instrument[84].
-
- [84] Nous empruntons une partie de ces détails à l'intéressant
- article de M. V. JACQUES: Cerutti et le salon de la duchesse de
- Brancas. _Annales de l'Est_, 1888.
-
-Intimement liée avec Mme de Boufflers, Panpan, Cerutti, Mme de Brancas,
-elle entretenait encore les plus affectueuses relations avec quelques
-familles du pays, les Regnault d'Ubexi, les de Jobard, les Lebègue, les
-de Juvincourt, etc. Mlle de Juvincourt demeurait même chez elle; plus
-tard elle fut remplacée par Mlle Devisme d'Aubigny.
-
-A Sommerviller, dans la charmante résidence qu'elle occupe, Mme Durival
-reçoit volontiers ses amis. Nous les verrons venir souvent lui demander
-à dîner et faire chez elle de courts séjours. Ils aiment à se promener
-avec elle dans les vergers et dans les bois qui entourent sa demeure et
-à discourir _de omni re scibili et quibusdam aliis_.
-
-Panpan apprécie plus que personne l'esprit et l'agrément de la jeune
-femme, il l'invite sans cesse à Lunéville et elle vient souvent avec
-Mlle de Juvincourt s'installer pendant quelques jours chez le vieux
-philosophe.
-
-Un jour où il la presse de le venir voir, il la plaisante agréablement
-sur ses métamorphoses; car Mme Durival, grâce à la liberté d'allures que
-nous lui connaissons, porte tantôt le costume de son sexe, tantôt
-l'habit masculin:
-
- Venez, jeunes Beautés, parer mon hermitage,
- Vous surtout qu'on ne sait souvent comment nommer:
- Vous qu'on ne sauroit trop aimer,
- Soit comme Hébé, soit comme un joli page;
- Vous qui faites souvent briller sous un chapeau
- Les grâces du beau sexe, et celles du bel âge,
- Et savez en orner par un charme nouveau
- L'âme, l'esprit, et les vertus du sage.
-
-Il y a une demeure que Mme de Boufflers affectionne tout
-particulièrement et où elle se rend sans cesse pendant les mois d'été,
-c'est le château de Fléville, à peu de distance de Nancy.
-
-Fléville était la propriété de la maison de Beauvau depuis le milieu du
-seizième siècle. C'était une superbe résidence du style de la
-Renaissance, avec de fortes tourelles et de larges fossés remplis
-d'eau[85]. Au dix-huitième siècle, elle appartenait au prince de
-Beauvau-Fléville, frère aîné de ce prince de Craon, dont nous avons
-longuement parlé au début de cet ouvrage. Elle passa ensuite à son fils,
-tué en 1743, et ensuite à sa fille, la marquise des Armoises, qui
-l'habita jusqu'à sa mort en 1766. A ce moment le domaine passa entre les
-mains du prince de Beauvau qui, après y avoir séjourné de temps à autre
-pendant quelques années, le loua à Mme de Brancas.
-
- [85] Le château de Fléville fut bâti vers 1533 par Nicolas de
- Lutzelbourg, gouverneur de Nancy.
-
- Le comte DE LUDRE, dans son _Histoire de la chevalerie de
- Lorraine_, écrit: «C'est le spécimen le plus réussi du style de la
- Renaissance appliqué aux maisons des gentilshommes dans notre
- pays. Nicolas respecta le donjon historique, mais tout le reste de
- la noble forteresse fut abattu pour faire place à un château, qui
- n'a d'égal comme élégance et pureté de style qu'Azay-le-Rideau, en
- Touraine.»
-
- Le château forme un quadrilatère entouré de fossés. Au fond, le
- corps de logis principal; de chaque côté, deux ailes, dont l'une
- est encore flanquée du donjon féodal. Autrefois un quatrième
- bâtiment, plus bas que les trois autres et percé d'un portail
- monumental, réunissait les deux ailes et fermait la cour du côté
- de l'entrée. Ce dernier bâtiment a disparu et a fait place à une
- balustrade ornée de superbes vases rocaille en pierre. Cette
- transformation qui, si elle a altéré le plan primitif, a donné de
- l'air et de la gaieté au château, a du être faite du temps de Mme
- des Armoises.
-
- Nous devons tous ces détails ainsi que ceux sur les demeures de
- Panpan et de Mme de Boufflers à M. de Conigliano, qui a bien voulu
- se mettre à notre disposition avec une extrême bonne grâce et nous
- faire profiter de sa rare érudition.
-
-La duchesse de Brancas était une femme aimable, d'une grande douceur de
-caractère et d'une amitié très sûre; son calme, sa sérénité, sa
-philosophie rendaient son commerce fort agréable.
-
-«Quand on ne connaît pas Mme de Brancas, on n'a pas l'idée de la bonté,
-écrit Mme de Lenoncourt; je n'ai rien vu de comparable à ses sentiments
-pour ce qu'elle aime et à la bienfaisance continuelle qui l'anime. Sa
-conversation a un peu de pesanteur, mais tout ce qu'elle conte est
-intéressant et bien dit. Elle est gaie quand on veut, attentive, douce,
-et toujours occupée de mettre à l'aise.»
-
-Elle adorait le monde et quand elle quittait Paris pour jouir des
-plaisirs de la campagne, elle s'efforçait de s'entourer, en Lorraine,
-des personnes les plus agréables.
-
-Aussi Mmes de Boufflers, de Lenoncourt, Durival, de Boisgelin, le prince
-de Bauffremont, Panpan, etc. sont-ils devenus en peu de temps les hôtes
-assidus de Mme de Brancas; tant et si bien que Fléville forme bientôt un
-centre où se retrouvent sans cesse les débris de cette Cour de Stanislas
-dont nous avons raconté les jours heureux. Les réunions y étaient
-délicieuses, d'une gaîté sans pareille, pleines de cordialité, de charme
-et d'intimité; elles laissaient à tous ceux qui y assistaient des
-souvenirs charmants. L'on y jouissait de la plus grande liberté; le
-temps se passait en conversations, en promenades, en jeux, en plaisirs
-de toutes sortes. L'on n'éprouvait jamais une heure d'ennui dans ce
-séjour enchanteur.
-
-Les deux hôtes les plus fidèles du château, ceux qui ne quittent jamais
-la duchesse, sont deux jésuites, l'un en exercice, l'abbé Guénard, le
-second, défroqué, Cerutti.
-
-L'abbé Guénard est «gras comme un petit moine, gai, sémillant et courant
-ou plutôt volant comme un oiseau». Sa conversation est agréable, il a de
-l'esprit et il l'emploie le plus souvent à taquiner son ancien
-confrère, d'où des querelles épiques qui font la joie des assistants.
-
-Cerutti, qui va jouer un rôle important dans notre récit, est ce jésuite
-que Stanislas avait attiré en Lorraine en 1760, puis recommandé à son
-petit-fils le dauphin[86].
-
- [86] Voir: _Les dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 338.
-
-Après le fatal événement qui l'avait si inopinément privé de son
-protecteur, Cerutti avait été recueilli par Marie Leczinska, mais le
-séjour de la Cour ne lui avait pas été favorable. N'avait-il pas eu la
-malencontreuse idée de s'éprendre d'une grande passion pour une dame de
-la Cour, au point d'en perdre le boire et le manger, et un peu la tête
-aussi. C'est tout ce que lui rapporta son fol amour.
-
-C'est sous l'influence de cette passion qui absorbait toutes ses
-facultés qu'il brûla ce qu'il avait adoré. Il présenta, en avril 1767,
-une requête au Parlement pour être admis à abjurer les principes de la
-Société de Jésus, qu'il avait défendus avec tant d'énergie et de
-conviction quelques années auparavant.
-
-Cet amour, qui n'était pas payé de retour, eut sur la santé de Cerutti
-la plus fâcheuse influence. Heureusement il trouva près de lui des
-amitiés dévouées; la duchesse de Brancas en particulier, qui l'avait vu
-souvent à Fléville chez la marquise des Armoises, chercha à le sauver du
-désespoir; elle le prit comme secrétaire et veilla sur lui avec une
-tendresse vraiment maternelle.
-
-Cerutti avait la physionomie avenante; il séduisait par son accueil et
-le charme de son esprit.
-
-«Le petit Cerutti est pâle et délicat comme l'amour malheureux, écrit
-Mme de Lenoncourt; sa conversation est douce et point triste, quoiqu'il
-soit mélancolique. Toutes ses manières sont simples; son esprit l'est
-aussi.....
-
-«Il a mille fois plus d'esprit qu'il ne m'en faut, mais je ne lui ai
-trouvé que celui qu'il me fallait. Son cœur est jeune et son esprit
-enfant. Il voit trop en laid des sentiments qu'il avait vus trop en
-beau. Cette passion mal éteinte, jointe à une grande chaleur
-d'imagination, égare quelquefois ses raisonnements.»
-
-Cerutti eut bientôt renoué des relations avec tous ses amis d'autrefois,
-avec tous ceux qu'il avait connus à la Cour de Stanislas et en
-particulier avec Mme Durival, Mme de Boufflers, Panpan, etc.; nous
-allons le voir entretenir avec eux les relations les plus affectueuses.
-
-Panpan était même à ce point enthousiasmé de son nouvel ami qu'il
-vantait à tout venant ses œuvres et ses mérites. Aussi Cerutti,
-reconnaissant, pouvait-il écrire:
-
- C'est au paradis de Fléville
- Près de Brancas et de Boufflers
- Que l'Amphion de Lunéville
- Chante sur sa lyre facile
- Mon nom, mon livre et mes revers...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Charmant Panpan, homme divin,
- J'adopte en tout ton Évangile,
- Ton cœur m'émeut, ton goût me plaît.
- Quand j'embellirai mon asile,
- C'est entre Pylade et Virgile
- Que je veux placer ton portrait[87].
-
- [87] Mss. de la Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
-
-La nature franche et énergique de Mme Durival a vite conquis l'ancien
-jésuite; il existe bientôt entre eux une ardente sympathie.
-
-«Lorsque je suis avec vous, lui écrit-il, je crois n'avoir que vingt
-ans. Le mouvement de vos idées se communique aux miennes et la vivacité
-de votre âme me rend vivant comme elle.»
-
-Mme Durival, qui connaît la nature inflammable de son ami, entend dès le
-début se mettre à l'abri d'obsessions qui lui seraient odieuses, car
-elle repousse énergiquement tout ce qui de près ou de loin peut
-ressembler à l'amour. Elle le signifie très nettement à Cerutti qui
-s'incline devant une irrévocable décision: «J'accepte de bon cœur la
-franche amitié, lui répond-il, c'est un bien très rare et fait pour vous
-et pour moi qui sentons également le prix de la vérité et le vide de
-tout le reste.»
-
-Cerutti est si heureux de ses nouveaux amis, qu'il écrit à Mme Durival:
-«Je donnerais tout Paris pour vous et le monde entier pour Panpan.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-1771-1772
-
- Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.
-
-
-Pendant les premiers temps de son séjour en Lorraine, soit changement de
-climat, soit changement d'habitudes, Mme de Boufflers est assez
-éprouvée; elle a des crampes d'estomac qui la font cruellement souffrir
-et pour lesquelles la médecine est à peu près impuissante. Heureusement
-pour la marquise, elle a auprès d'elle sa fille Mme de Boisgelin, et ses
-deux servantes Thérèse et Manon; toutes l'entourent des plus tendres
-soins. Comme la marquise craint que Panpan ne s'inquiète inutilement,
-elle lui écrit presque chaque jour pour le tenir au courant des
-différentes phases de la maladie.
-
-
- «Nancy, jeudi 15 juillet.
-
-«Je ne saurais, mon bon ami, répondre à votre lettre parce qu'elle est
-dans la chambre où Thérèse dort. Mais en revanche, je vous dirai une
-vérité que j'espère que vous ne croirez pas, parce qu'elle est contre
-nature, c'est qu'il y a eu un jour de ma vie où j'aurais été au
-désespoir de vous voir, et ce jour était hier.
-
-«D'abord vous devez croire que je me porte bien, puisque je vous dis
-assez que j'étais bien malade hier, c'est-à-dire que j'ai eu la grande
-crampe depuis quatre heures du matin jusqu'à deux heures après midi.
-Elle a été moins longue et moins forte que celle que j'ai eue il y a
-trois ans, parce qu'il y avait quelques moments d'intervalle. Je crois
-que M. Quessens l'a fort abrégée par toutes sortes de petits remèdes.
-
-«Je ne saurais vous donner une idée du zèle et des soins de Thérèse et
-de la pauvre Manon. La foire et le mal de cœur accompagnaient la
-crampe, comme à l'ordinaire. Aujourd'hui, il n'y paraît pas. Le prince
-de Beauvau convient du mieux.»
-
-Trois jours après la marquise reprend la plume:
-
-
- «Nancy, 18 juillet.
-
-«Je voulais vous écrire hier, dès le matin, pensant que vous seriez
-peut-être encore un peu inquiet des suites de cette crampe qui n'en a
-aucune. Il me semble même que je me suis mieux portée depuis.
-
-«Notre amie est à Sommerviller depuis jeudi, ce qui m'ennuie un peu.
-J'imagine qu'elle vous y verra. Les Philips qui devaient arriver hier ne
-le sont pas, et l'on dit que le mari est fort malade. Je vais tâcher
-d'en savoir des nouvelles[88].
-
- [88] Famille anglaise avec laquelle Mme de Boufflers s'était liée.
-
-«Je ne sais si le prince ira à Plombières. Il le dit, mais comme il est
-sûrement mieux, je crois qu'il restera.
-
-«Je ne vois plus que la consultation du Majault[89] qui vous retienne,
-car j'espère bien que la bonne Marianne ne vous quittera pas.
-
- [89] Médecin de Panpan.
-
-«Pour l'argent, comme nous ruinons le Chalabre, M. Dumast et moi, je
-suis bien en état de faire d'autres avances, et la médecine qu'il ne
-faudrait prendre nulle part peut se prendre partout.»
-
-Quelques jours plus tard Mme de Boufflers est à Fléville; elle doit se
-retrouver avec Panpan dans les premiers jours de septembre et elle prend
-d'avance toutes ses dispositions pour que ce rendez-vous tant désiré ne
-manque pas.
-
-
- «Fléville, ce 25 juillet.
-
-«Pourriez-vous, cher Veau, vous prêter à un de ces arrangements-ci?
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Il ne faut pas, comme vous le dites, faire deux voyages, parce que cela
-coûte de l'argent, mais puisque vous avez l'extrême bonté de venir pour
-tout à fait, les premiers jours de septembre, il faudrait que vous
-vinssiez avec armes et bagages, c'est-à-dire avec la bonne Marianne,
-dîner à Sommerviller, où nous nous trouverions, et d'où nous vous
-ramènerions ici et Marianne viendrait ici avec votre voiture. Vous voyez
-que vous auriez tout le temps de donner votre dîner.
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-«Cette Thérèse n'écoute pas.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Ma seconde proposition était pour avancer de quelques jours mon
-bonheur. Je voulais en jouir le samedi 31, ce qui aurait fort convenu à
-Mme Durival.
-
-«Je me charge de porter à dîner, car elle n'a personne pour en faire.
-
-«M. de Nédonchel, qui vient d'envoyer chez moi, vous portera ma lettre,
-s'il part aujourd'hui.
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-car Thérèse a si bien fait qu'elle ne partira pas ce matin.
-
-«Finis donc avec ce Majault, que nous soyons sans inquiétudes.
-
-«Je me porte à merveille. Ce qui te donnera de l'humeur tournera
-peut-être à bien.»
-
-_P.-S._--M. de Nédonchel n'est pas venu.
-
-Enfin, le mois de septembre arrive et la réunion si ardemment souhaitée
-va avoir lieu; mais Mme de Brancas est assez pointilleuse sur les
-bienséances; avec elle il faut user de grands ménagements. Mme de
-Boufflers aurait voulu que Panpan vienne la chercher et l'on serait
-parti de compagnie pour se rendre à Fléville. Mais le Veau craint de
-choquer la duchesse. Mme de Boufflers n'en est pas moins radieuse de
-revoir son ami et elle lui écrit gaîment:
-
-
- «Nancy, samedi matin.
-
-«Mais vous êtes donc une grosse bête de venir me proposer le 2 septembre
-comme une nouveauté, tandis que c'est ma première proposition et que je
-n'ai parlé du 31 août qu'en second. Dites-moi aussi comment vous
-entendez qu'en partant de Lunéville avec la bonne Marianne, et tout le
-bataclan, vous ne descendriez pas à Sommerviller tout seul, et votre
-équipage continuerait par la route, sans s'arrêter. Cependant, comme
-ceci n'est fondé que sur le désir de vous voir deux heures plus tôt, si
-vous continuez à y trouver de la difficulté, je me rends.
-
-«Vous irez fort bien d'ici à Fléville sans moi, et j'irai fort bien vous
-y rejoindre quand vous trouverez que notre comédie aura assez duré.
-
-«Je pense que c'est demain la fête du château et qu'il serait décent d'y
-faire une visite. Cependant j'ai des Dumast et des Chalabre qui s'y
-opposent, sans compter que tant qu'elle aura Mme Zulm à demeure et Mmes
-de Lenoncourt et d'Haussonville presque tous les jours, elle ne se
-souciera pas plus de nous que de _Piétre Mazarin_. Je suis même d'avis
-qu'après le départ de Mme Zulm, il faudra lui faire tâter de la solitude
-pendant quelques jours pour donner plus de prix à votre jouissance.»
-
-Panpan persistant dans ses idées, la marquise lui répond:
-
-
- «Nancy, lundi.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Mme de Boufflers cède à la délicatesse de son Veau et, pour que son
-voyage à Fléville ne perde rien de son mérite, elle le dispense du
-dîner de Sommerviller et lui conseille d'aller, le jour qui lui
-conviendra le mieux, directement de Lunéville à Fléville. Bien entendu
-que ce sera toujours le plus tôt possible, et qu'il me sera permis
-d'aller vous y voir au bout de quelques jours sous prétexte d'une visite
-à la duchesse. Ensuite vous déciderez de la durée de mon exil.
-
-«Ne pourrions-nous pas aussi nous donner rendez-vous à Sommerviller sans
-offenser la duchesse qui ne saurait pas seulement si j'y étais.
-
-«Vous me manderez la réponse de M. Cerutti qui sera plus sienne que
-celle de la duchesse.»
-
-Donc Panpan se rend directement à Fléville et quelques jours après Mme
-de Boufflers vient l'y rejoindre.
-
-La réunion fut ce qu'elle devait être, charmante pour tous ces vieux
-amis ravis de se retrouver. Mais les meilleures choses ont une fin, il
-fallut encore une fois se quitter.
-
-Mme de Boufflers, qui ne veut pas abuser de la province, va passer les
-mois d'automne auprès de ses amis de Paris, mais elle se montre
-raisonnable et ne s'attarde pas dans ce séjour dangereux.
-
-A peine est-elle de retour à Nancy que survient un événement qui
-bouleverse toute cette petite société. Mme de Neuvron succombe presque
-subitement. Mme Durival, qui perd en elle une de ses plus chères amies,
-est dans un véritable désespoir, mais elle a du moins la consolation de
-recevoir de tout son entourage les marques du plus tendre attachement.
-Ils sont tous amis si bons, si dévoués, si pleins de compassion pour le
-malheur d'autrui.
-
-Dès qu'elle apprend le coup qui vient de frapper Mme Durival, Mme de
-Boufflers lui écrit:
-
-
- «Jeudi.
-
-«J'ai été déjà bien pénétrée de votre douleur, mais il n'appartient qu'à
-vous, ma meilleure amie, de sentir ce que j'ai dû éprouver en apprenant
-que vous aviez pensé à moi, que vous aviez voulu me le dire, ce
-mouvement si tendre, si touchant, m'a d'abord arraché des larmes et je
-sens que j'en conserverai toute ma vie l'impression; elle me rendra
-l'amitié de ma céleste amie encore plus précieuse, elle rendra la mienne
-encore plus tendre[90].»
-
- [90] Communiquée par le capitaine Noël.
-
-La marquise écrit également à Panpan, qui, lui aussi, a besoin de
-consolations, car Mme de Neuvron était pour lui une amie très sûre et
-très fidèle:
-
-
- «Fléville.
-
-«Mon Dieu, que je suis fâchée de la manière dont vous avez appris cette
-mauvaise nouvelle. Quoiqu'il n'y en ait pas de bonnes, il me semble que
-celle-là est la pire.
-
-«J'ai été hier chez les Durival avec la duchesse. Mme Durival avait eu
-un peu de fièvre la nuit, mais elle était fort bien. Elle a même fait
-tout ce qu'elle a pu pour être gaie et Mlle de Juvincourt était très
-bien aussi. Je pense que la crainte qu'elles ont de s'affliger l'une
-l'autre les sert toutes deux, et qu'on se distrait en voulant distraire
-les autres. Enfin, il faut en revenir à se dire que, quand on a des
-amis, il faut ou les pleurer ou en être pleuré.»
-
-«J'ai dit et lu à cette touchante Durival tout ce que vous me dites pour
-elle. Il me semble qu'on ne saurait trop montrer aux personnes qui
-perdent un ami qu'il leur en reste encore; c'est la vraie consolation.
-Quelque affligée qu'elle soit, je crains encore plus votre affliction
-que la sienne, parce que vous êtes plus faible qu'elle. Cependant sa
-perte est plus grande que la vôtre, car elle jouissait bien plus
-souvent. Je me disais hier en la voyant, qu'on ne sait ce qu'on admire
-le plus, de son courage ou de sa sensibilité; mais je vous assure que
-tout cela est bien touchant. Elle ira vous voir bientôt, peut-être
-irons-nous ensemble.»
-
-Mme de Lenoncourt n'a pas pris moins de part à la perte qui les frappe
-tous, et elle exprime son chagrin à Panpan en termes charmants:
-
-
- «Lundi.
-
-«Je suis bien persuadée, mon Veau, que le plus grand malheur de la vie,
-le plus sensible et le plus irréparable, est la mort de nos amis et
-l'isolement dans lequel ils nous laissent. Et vous joignez à cela un
-retour sur nous-même qui ajoute à votre chagrin. Et moi, en pareil cas,
-c'est la vue de ma fin qui me console. Dans mes moments de bonheur, je
-ne crains pas la mort; dans mes moments de peine, je la désire. Je suis
-bien aise qu'à cet égard nous ne pensions pas de même, parce que cela me
-prouve que vous êtes plus heureux que moi.»
-
-Au mois de décembre, nous retrouvons Mme de Boufflers à Fléville; elle
-n'est pas encore consolée d'une séparation qui lui pèse d'autant plus
-lourdement qu'elle a été plus heureuse. Elle écrit tristement à Panpan:
-
-
- «Fléville, mardi, 10 décembre 1771.
-
-«Bonjour, cher Veau, mes jours s'écoulent sans vous voir. La maudite
-bienséance me coûte cher.
-
-«Le prince est parti avant-hier après avoir bien dîné et se portant
-bien, du moins en apparence.
-
-«Je profite tant que je puis du séjour de Chalabre pour lui gagner de
-l'argent. C'est une sorte de plaisir que je mets à la place de celui que
-je regrette, mais qui ne le remplace pas, car mon Veau ne peut être ni
-remplacé, ni évalué, ni compensé.
-
-«Je gagne toujours un peu.
-
-«Ce n'est pas que je n'aie toujours pensé tristement à vous, mon cher
-Veau, depuis que je vous ai perdu, mais comme j'ai moins pensé à la
-poste, j'ai perdu de vue celle de dimanche.
-
-«Je n'envisage pas cette porte fermée, ces persiennes qui ne s'ouvriront
-plus pour moi jusqu'au mois de septembre, sans un serrement de cœur
-bien triste. N'est-ce pas le plus long séjour que nous ayons fait
-ensemble, et n'est-ce pas parce que j'ai été plus longtemps heureuse que
-je sens plus tristement la séparation...»
-
-En décembre, Mme de Boufflers est toujours à Nancy; mais elle regrette
-Panpan et elle a la faiblesse de le lui dire. Elle s'efforce de le
-persuader de venir la rejoindre, et pour l'allécher elle lui promet la
-société de Mme de Brancas, de Mme Durival, de tous les amis qui lui sont
-le plus agréables. Mais Panpan a des accès de misanthropie, et toute
-idée de déplacement lui est insupportable. C'est donc d'assez méchante
-humeur qu'il reçoit les aimables propositions de son amie. Elle lui
-répond avec douceur:
-
-
- «Nancy, 1er janvier 1772.
-
-«Vous ne me laissez pas même douter un instant, mon cher Veau, que mes
-sollicitations pour venir nous voir ne vous sont point agréables; et il
-me semble que vous tâchiez de nous ôter jusqu'au désir de vivre avec
-vous. Je suis quelquefois tentée de répondre comme cet Athénien: «Je me
-réjouis en pensant que Lunéville vous fournit des amis que vous aimez et
-qui vous aiment plus que Mme de Brancas, Mme Durival et moi.»
-
-«C'est un M. Belpré qui a eu l'audace de dire qu'il croyait avoir
-entendu dire dans votre charmante société que vous viendriez après les
-Rois. Comment voulez-vous que je vous sauve les cruelles persécutions de
-Fléville, moi qui depuis plus d'un mois n'y ai pas mis le pied. Vous ne
-vous contentez pas de nous affliger au présent, vous menacez encore de
-plus grands malheurs à l'avenir. Je crois que j'aimerais mieux être
-traitée comme Mme de Lenoncourt, qui dit que vous lui avez fait une
-scène, parce qu'elle ne vous avait pas pressé de revenir. Au moins cela
-marque-t-il qu'on ne prend pas les sollicitations de l'amitié pour des
-importunités.
-
-«Ne soyez pas inquiet de moi, mon bon Veau, j'ai pris la robe d'hiver le
-matin, et je ne sors pas.
-
-«Je ne gagne point, mais j'ai de l'argent à votre service, parce que
-j'en ai touché, et que cela ne vous engage pas.»
-
-Ces offres d'argent sont incessantes dans les lettres de Mme de
-Boufflers; elles étaient d'autant plus méritoires qu'elle était
-elle-même moins fortunée. Comme tous les gens de cette époque, elle
-avait le mépris de l'argent; dès qu'elle en avait, elle le dépensait
-sans compter et en faisait des libéralités aux amis dans le besoin.
-
-Ce n'est pas seulement la marquise que néglige l'ingrat Panpan, il
-paraît oublier également Mme Durival, et son tort est d'autant plus
-grand qu'elle vient d'éprouver un grand chagrin. Mme de Boufflers lui
-reproche sa négligence en termes d'une rare délicatesse:
-
-
- «Nancy, 15 janvier.
-
-«Bonjour, cher Veau. J'ai reçu avant-hier l'almanach et M. Benoit.
-J'attends une occasion pour vous renvoyer le dernier qui m'a fort
-amusée.
-
-«Il n'est plus question de maladie ici et la gelée a sûrement purifié
-l'air.
-
-«Permettez-moi, mon cher Veau, de vous faire observer que vous négligez
-trop notre Durival. Quoiqu'elle soit bien sûre de vous et qu'elle ne se
-plaigne pas, je suis sûre que l'apparence seule de votre oubli lui fait
-de la peine, au moins si j'en juge d'après mon cœur. Ne me mettez pas à
-cette épreuve, mon bon Veau, j'ai besoin non seulement que vous
-m'aimiez, mais que vous me le disiez, parce que vous le dites fort bien,
-etc., etc.»
-
-Certes la marquise est une correspondante fidèle, cependant Panpan, qui
-est fort exigeant, se plaint d'être abandonné. Elle lui répond doucement
-et se défend de l'oublier:
-
-
- «10 février.
-
-«Je vous assure, mon tendre Veau, que je n'ai pas encore passé trois
-jours sans vous écrire, bien à la hâte, à la vérité, ne disant rien de
-ce que je voulais dire, en commençant et étranglant le peu de mots
-inutiles que je dis. Telles sont ce que vous appelez poliment mes
-lettres.
-
-«La dernière a dû vous être remise mercredi par un M. Louis, fils de Mme
-Philips, auquel on a donné douze sols et qui a dit que vous l'auriez à
-six heures du soir. Je vous parlais du désir que Mme Durival a de vous
-voir, parce qu'elle m'avait priée de vous le dire comme de moi, pour ne
-pas vous gêner. Elle a déjà envoyé deux fois savoir votre réponse.
-
-«Elle est bien touchante par sa douleur et par son courage. J'aimerais
-Mlle de Juvincourt de sa conduite avec elle, quand elle n'aurait pas
-d'autre mérite.»
-
-En 1772, Mme de Boufflers passe l'hiver à Nancy avec sa fille. Elle voit
-beaucoup de monde, reçoit ses amis et donne à souper fréquemment; mais
-si elle réside officiellement dans la capitale de la Lorraine, elle va
-fréquemment à Fléville voir la duchesse de Brancas, Mme Durival, Mme de
-Lenoncourt, etc. Panpan fait très souvent partie de ces aimables
-réunions. Quand il part pour retourner à Lunéville, c'est une désolation
-générale.
-
-Le 6 mars, Mme de Boufflers lui écrit:
-
-
- «Nancy, 6 mars.
-
-«Vous auriez dû rester, mon cher Veau, ne fût-ce que pour être témoin
-des cris que la duchesse a faits sur votre départ. Pour moi qui ne
-criais pas, j'étais, sans mon Veau, comme ce perruquier de Paris qui
-disait à M. de Craon: _Monsieur, avec cette perruque, vous avez l'air de
-ces gens qui sont tout seuls au monde_. Voilà ce qui m'arrive toujours
-quand vous me quittez.
-
-«J'ai persisté à ne pas augmenter la table de dix couverts, et cela
-était d'autant plus à propos que nous n'étions que neuf, le baron de
-Lu... et l'abbé, ainsi que Mme de Lenoncourt ayant manqué. Le dîner
-était excellent, on a beaucoup mangé et gaiement. La duchesse a dit
-qu'elle voulait faire une satire contre vous.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Maman est on ne peut plus touchée de l'état de Mme Marcel, et elle
-voudrait bien que la part qu'elle y prend pût lui donner quelques
-moments de consolation. Maman voudrait bien qu'elle se mît au lait pour
-toute nourriture.
-
-«Dis-lui aussi un mot de ma part, mon cher Veau.
-
-«Maman a trouvé hier Mme de Lenoncourt fort inquiète de son état et du
-genre de sa maladie.
-
-«Adieu, Panpan, je vous embrasse.»
-
-On voit que Panpan, assez peu sociable d'ordinaire, s'est laissé prendre
-aux flatteuses avances de la duchesse de Brancas, et qu'il vient assez
-fréquemment faire des séjours à Fléville; il est même si intimement lié
-avec la châtelaine qu'il la reçoit de temps à autre dans sa petite
-maison de Lunéville.
-
-Un jour il lui adresse une invitation pressante, mais la duchesse lui
-répond qu'elle ne viendra pas, s'il ne lui donne un écu pour ses
-pauvres.
-
-Le galant lecteur riposte aussitôt en envoyant l'écu demandé accompagné
-de ce madrigal:
-
- Rien qu'un écu pour vous avoir!
- Ce n'est pas trop, madame la duchesse!
- Je me hâte de me pourvoir:
- Je crains qu'il ne s'y trouve presse.
- Je ne veux pas vraiment manquer un tel hasard;
- Car, si de Lenoncourt on me tient la promesse,
- Par-dessus ce marché d'une nouvelle espèce,
- Avec le Cerutti, j'aurai l'ami Guénard.
- Pour jouir d'une telle aubaine
- Je ne dois point marquer de jour certain
- De tous les jours de la semaine
- Le meilleur est le plus prochain.
-
-Fidèle à sa promesse, la duchesse vient dîner chez Panpan qui, usant de
-ses droits de maître de maison, lui offre la main pour la mener dans la
-salle du festin. En même temps il la régale de ce quatrain:
-
- Pour la conduire à table, en vain chacun s'empresse;
- Cet honneur m'appartient en cet heureux instant,
- Elle est à moi madame la duchesse
- Je l'ai payée, un bel écu comptant.
-
-Dans son manuscrit, le galant mais irrévérencieux Panpan ajoute ce vers,
-dont il ne pense certes pas un mot:
-
- Pour la conduire ailleurs j'en paierais plus de cent[91].
-
- [91] Mss. de la Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
-
-Bien qu'ils habitent à peu de distance l'un de l'autre et qu'ils se
-voient fréquemment, Mme de Boufflers et Panpan continuent à entretenir
-une correspondance très active; pas un incident de sa vie, si petit
-soit-il, pas une pensée que la marquise n'éprouve le besoin de confier à
-son Veau. Elle lui écrit en avril 1772:
-
-
- «Nancy.
-
-«Je suis touchée de l'état de Marianne pour vous et pour elle. Vous ne
-me dites pas combien il y a qu'elle est dans cet état.
-
-«Je suis assez en argent pour vous en prêter quand vous voudrez.
-
-«Vous ne me dites pas ce qui a empêché de jouer la pièce de
-Palissot[92].
-
- [92] _L'homme dangereux._ Cette pièce, d'abord anonyme, fut
- acceptée et reçue par les comédiens comme une satire contre
- Palissot. Quand on sut qu'elle était de lui, le parti
- philosophique fit émeute le jour même de la première et empêcha
- la représentation. On dut rendre l'argent au public.
-
-«M. de Cerutti a perdu nos bouts rimés et je ne sais pas un mot des
-miens.
-
-«Mme Durival vint l'autre jour en femme et le lendemain elle vint en
-homme; sur quoi je lui envoyai ce couplet
-
- SUR L'AIR: _Du haut en bas_.
-
- Pour Durival,
- Je ne ferai plus de poème
- Pour Durival,
- Car hier elle eut un rival.
- D'ailleurs par un malheur extrême,
- Quand je veux chanter ce que j'aime,
- Je chante mal.
-
-«M. Cerutti dit qu'il a changé un des vers qui disait en parlant de vous
-
-
- Et du bien que l'on fait, il jouit le premier.
-
-et qu'il a mis:
-
- De tout le mal qu'on dit, il jouit le premier.
-
-«Je vivrai et mourrai en Lorraine, mon cher Veau. J'aime mieux mes amis
-que mes robes, et quand je n'aurai point d'habit pour voir les premiers,
-ils me souffriront en veste.»
-
-Mme de Boisgelin ajoute en marge de la lettre:
-
-«Bonjour, le Veau, tu ne me dis jamais un mot; mais, quoique je ne
-t'aime plus, je prends part à ton chagrin.»
-
-Quand Panpan a regagné son ermitage de Lunéville, on ne peut plus l'en
-arracher; quand il parle de revenir, c'est d'une façon si vague, si peu
-précise que Mme de Boufflers s'en chagrine et le lui reproche
-tendrement:
-
-
- «Nancy, avril.
-
-«En vous relisant, mon bon Veau, je trouve que je me suis réjouie et que
-je vous ai remercié à trop bon marché, même pour rien du tout. Je savais
-déjà que vous viendriez un jour, et comme en faisant semblant de me dire
-quelque chose, vous ne me dites pas _quand_, c'est tout _comme si vous
-ne disiez rien_. Seulement vous me donnez le droit de vous demander ce
-_quand_, qui est le mot important.
-
-«On dit que nous n'aurons Henri que pour la semaine de la Passion; cela
-ne me plaît guère,
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-mais si cela me procure le plaisir de voir mon Veau une heure plus tôt,
-je le préfererai à Clairval.
-
-(Mme de Boisgelin écrit de son chef:)
-
-«Bonjour, Veau; je t'avertis que tu m'ennuies encore plus de loin que de
-près. La Biche dit qu'elle te grondera si tu ne viens pas bientôt.
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-«Tu crois donc qu'on fait du cochon secrétaire ce qu'on veut? c'est là
-chose impossible[93].»
-
- [93] La suscription de cette lettre est ainsi conçue:
-
-
- à Monsieur
-
- _Madame_ de Vaux
- lecteur
- _lectrice_ du feu roi
- à Lunéville.
-
- (Le timbre de la poste de Nancy.)
-
-Puis survient une discussion très grave, la première peut-être entre Mme
-de Boufflers et son vieil ami; elle se termine par un raccommodement,
-mais la marquise en garde un sentiment de tristesse et elle ne le peut
-cacher.
-
-
- «Nancy, lundi 24 mai.
-
-«Ce mot éteint toute ma colère, mais mon chagrin ne diminuera jamais, et
-toutes vos raisons me paraissent si mauvaises qu'il faut bien de la
-patience pour les écouter; au moins permettez-moi de croire que celles
-qui me regardent sont de la dernière fausseté. Les autres ont été cent
-fois réfutées.
-
-«Les Ang. disent qu'elles iront vendredi 28 dîner chez vous. Elles
-seront en tout six, hommes et femmes. Je ne sais si Mme Durival voudra
-en être. Je vais le lui proposer. Je porterai du saumon et un plat de
-gibier.
-
-«Croyez donc que j'ai dit à M. de Beauvau tout ce qui convenait. Je
-voudrais bien me dire aussi d'être comme vous voudriez que je fusse;
-mais j'ai un poids sur le cœur qui s'y oppose.
-
-«Adieu, mon Veau; je dirais comme M. de Chimay si j'étais dévote: _Je
-vais demander à Dieu qu'il me fasse la grâce de ne plus t'aimer_.»
-
-En juillet 1772, Mme de Boufflers eut la douleur de perdre sa mère, la
-princesse douairière de Craon.
-
-Déjà depuis quelque temps la santé de la princesse, qui jusqu'alors
-s'était maintenue excellente, donnait quelques inquiétudes. Son
-petit-fils le chevalier de Boufflers vint la voir au mois de juin, il la
-trouva assez souffrante et il écrivit à son oncle de Beauvau, qui était
-à ce moment à Chanteloup, pour le prévenir de l'état de sa mère. Bien
-que le chevalier ne renonce pas au style plaisant qui lui est familier,
-on sent qu'il n'est pas sans éprouver d'assez vives inquiétudes:
-
-
- «Juin.
-
-«J'ai été il y a deux jours à Craon, j'ai trouvé ma grand-mère
-absolument comme je l'avais laissée pour le visage et pour la tête, mais
-elle souffrait horriblement d'une colique d'estomac; elle m'a fait
-appeler en particulier pour m'ordonner de vous faire part de son état,
-de vous dire que, quoi qu'elle crût son tempérament assez fort,
-cependant un accès de colique pouvait l'emporter d'un moment à l'autre,
-qu'elle voudrait avoir la consolation de vous voir encore avant votre
-quartier, qu'elle vous priait de venir faire dans Craon tous les
-arrangements que vous jugeriez convenable, que c'était vos affaires plus
-que les siennes, etc. Je lui ai récité le plus beau chapitre de mon
-traité des consolations et cela s'est terminé par une petite
-contestation au sujet de beaucoup de treillage que j'avais fait faire à
-Craon pour mes jardins de la Malgrange; je voulais le payer, elle n'a
-pas voulu le souffrir, et je me suis soumis comme un héros chrétien et
-comme un enfant respectueux.
-
-«Agréez tous mes hommages, mon cher oncle, et daignez les présenter à
-mesdames vos épouse, fille et sœur; ayez aussi la bonté de ne pas
-m'oublier auprès de tout Chanteloup.»
-
-La princesse de Craon n'avait que trop raison de désirer revoir son
-fils; ses jours étaient comptés. Le prince, sensible aux instances dont
-son neveu s'était fait l'interprète, se préparait à quitter Chanteloup
-pour aller voir sa mère, lorsqu'il apprit qu'elle était dangereusement
-malade. Il partit sur-le-champ, mais la maladie fit des progrès si
-rapides qu'il eut la douleur de ne pouvoir assister aux derniers moments
-de la princesse.
-
-Elle s'éteignit le 12 juillet 1772, âgée de quatre-vingt-six ans, après
-avoir scrupuleusement rempli tous les devoirs de la religion; elle
-n'avait auprès d'elle que son fils le chevalier de Beauvau et sa fille
-Mme de Bassompierre.
-
-Son extrait mortuaire édifiera le lecteur, mieux que nous ne pourrions
-le faire, sur sa fin et les sentiments dans lesquels elle mourut, au
-dire de ses contemporains[94].
-
-
- [94] _Extrait du registre des actes de l'état civil de Haroué._
-
- «L'an mil sept cent soixante et douze, le douze du mois de juillet
- vers les dix heures et demie du matin, est décédé de maladie, en
- cette paroisse, très haute et très puissante princesse
- Anne-Marguerite, née comtesse de Ligniville et princesse de Craon,
- grande d'Espagne de la 1re classe, marquise de Craon, baronne
- d'Autrey, dame de Morlay, etc., etc., douairière de feu très haut
- et très puissant seigneur Marc de Beauvau, prince de Craon et du
- Saint-Empire Romain, marquis, seigneur de Craon et autres lieux,
- chevalier de la Toison d'or, grand écuyer de Lorraine, grand
- d'Espagne de la première classe, âgée d'environ quatre-vingt-six
- ans, après avoir été confessée, reçu le saint viatique et
- l'extrême-onction avec les sentiments les plus religieux, et une
- dévotion des plus exemplaires; elle a donné toute sa vie les
- marques les plus éclatantes de sa piété; ses charités immenses lui
- ont mérité le titre glorieux de Mère des Pauvres; elle leur a fait
- tout le bien qui dépendait d'elle; ses bienfaits pour l'Eglise ne
- l'ont pas rendue moins recommandable: enfin elle emporte tous nos
- regrets et elle est inhumée dans son caveau le treize des mois et
- an susdits en présence de messire le chevalier de Beauvau, et de
- madame la marquise de Bassompierre, ses enfants; maître Petit,
- chapelain; qui ont signé avec moi curé du lieu.
-
- «_Signé_: Chevalier DE BEAUVAU;
- BEAUVAU DE BASSOMPIERRE;
- J. GRANDEURY, maître d'école;
- J.-C. BOURLIER, prêtre, curé
- de Craon.»
-
-La princesse fut ensevelie auprès de son mari, qui depuis dix-huit ans
-déjà reposait dans la modeste petite église d'Haroué[95].
-
- [95] Voici l'épitaphe gravée sur le tombeau de la princesse dans
- l'église d'Haroué:
-
- D. O. M.
-
- EN CETTE ÉGLISE FUT INHUMÉE LE 13 JUILLET 1772
- TRÈS HAUTE ET TRÈS PUISSANTE PRINCESSE
- ANNE MARGUERITE
- NÉE COMTESSE DE LIGNIVILLE
- BARONNE D'AUTREY, DAME DE MORLAY,
- FEMME DE FEU TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR
- MARC DE BEAUVAU
- PRINCE DE CRAON ET DU SAINT EMPIRE ROMAIN
-
- ELLE EST DÉCÉDÉE A L'AGE DE 86 ANS
- APRÈS AVOIR REÇU LA SAINTE COMMUNION
- AVEC UNE PIÉTÉ DONT ELLE AVAIT DONNÉ
- TOUTE SA VIE L'EXEMPLE.
- SA CHARITÉ LUI MÉRITA LE TITRE DE MÈRE DES PAUVRES;
- ELLE DONNA LE JOUR A 13 FILLES ET A 7 FILS;
- LES UNS SE CONSACRÈRENT A DIEU,
- LES AUTRES VERSÈRENT LEUR SANG
- SUR LES CHAMPS DE BATAILLE POUR LA DÉFENSE DE
- LEUR PATRIE
-
-On raconte qu'à son lit de mort, la vieille princesse fit venir un jeune
-paysan du village nommé Voinot[96], auquel elle avait toujours témoigné
-beaucoup d'intérêt et qui, aux yeux de tous, passait pour un fils
-naturel du chevalier de Beauvau. Après lui avoir donné les meilleurs
-conseils, elle termina son allocution par ces mots: «Voinot, tu seras
-curé d'Haroué.» C'est ce qui arriva en effet; le jeune paysan embrassa
-la profession ecclésiastique et il passa sa vie curé d'Haroué, où il ne
-mourut qu'en 1854.
-
- [96] 1766-1854.
-
-Un mois après la mort de Mme de Craon, son fils le chevalier, celui que
-nous venons de voir assister aux derniers moments de sa mère et qui
-avait si fâcheusement mis à mal Mlle Alliot et tant d'autres
-vraisemblablement, se décidait à faire une fin; il épousait discrètement
-à Paris une veuve appelée Mme Bonnet; à partir de ce jour il prit le
-titre de prince de Craon.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-1773-1774
-
- Voyage de Mme de Boufflers à Paris.--Les assiduités du prince de
- Bauffremont.--Correspondance avec Panpan.--Mort de la princesse de
- Talmont.--Dîner du jour de l'an chez Mme du Deffant.--Surprise à
- Mme de Luxembourg.--Mort de Louis XV.--Réconciliation de M. de
- Beauvau et de Mme de Mirepoix.--Mort du marquis de
- Boufflers.--Maladie grave du chevalier.
-
-
-Mme de Boufflers s'accommode de la vie de Nancy, puisqu'il le faut bien,
-mais la province lui paraît bien terne, bien monotone, et souvent sa
-pensée se reporte avec douleur vers la capitale et le souvenir des
-plaisirs que l'on y goûte lui torture le cœur. Alors, quand ses regrets
-sont trop vifs, elle essaie de les apaiser en leur donnant satisfaction
-et elle va passer quelques semaines chez sa sœur de Mirepoix.
-
-Souvent elle est accompagnée dans ces déplacements par son nouvel et
-cher ami, M. de Bauffremont. Le prince, qui, maintenant, partage son
-temps entre Paris et ses terres de Lorraine, est plus que jamais sous le
-charme de la vieille marquise; plus que jamais il la trouve aimable,
-spirituelle, délicieuse en dépit de l'âge. Il vient même de vendre son
-régiment[97] pour pouvoir se consacrer plus complètement à sa Dulcinée.
-
- [97] Il l'avait vendu 160,000 francs au prince de Lambesc.
-
-Quand elle est à Paris, M. de Bauffremont est si parfaitement heureux,
-qu'il néglige tous ses meilleurs amis, même ceux qui, comme les
-Choiseul, sont dans le malheur, et sont par conséquent plus susceptibles
-que d'autres.
-
-Cet attachement excessif soulève l'indignation de Mme de Choiseul.
-
-Elle écrit à Mme du Deffant, le 19 avril 1772:
-
-«Que dites-vous de votre Incomparable, que j'attendais il y a eu hier
-huit jours, puis mercredi dernier, qui avait juré ses grands dieux qu'il
-passerait sa semaine sainte avec nous, et qui prétend être retenu par
-des affaires, et que je ne verrai plus que quand il plaira à Dieu ou aux
-beaux yeux de sa belle? Ah! votre Incomparable est incomparablement
-faible et insupportable pour ceux qui, comme moi, ont du faible pour
-lui; mais il faut le prendre comme il est, avec ses défauts, et l'aimer
-en dépit d'eux.»
-
-Peu de temps après l'aimable duchesse, d'ordinaire si douce, si
-bienveillante, si maîtresse d'elle-même, perd toute mesure dans ses
-reproches; il est vrai qu'il s'agit d'un ennemi déclaré de son mari:
-
-«Nous n'avons pas vu l'Incomparable; la petite crapule de ce dernier l'a
-porté, chemin faisant, chez cette petite crasse de la Vrillière.» (oct.
-72.)
-
-«Petite crapule!» le mot est vif et la pauvre Mme de Boufflers ne
-méritait pas semblable anathème.
-
-Mme du Deffant n'est guère moins amère dans ses récriminations,
-cependant elle raille plus finement:
-
-«Je ne vois presque plus votre Incomparable. Il est devenu un vrai
-automate, mais son Vaucanson ne lui donne pas autant de différents
-ressorts qu'en a le flûteur.»
-
-Ces aménités épistolaires n'empêchent pas Mme du Deffant d'aller
-fréquemment souper chez le prince bien qu'il y fasse «un froid horrible»
-et que «la société n'y soit pas attirante»; mais tout ne vaut-il pas
-mieux que la solitude?
-
-Ces voyages à Paris, qui aident Mme de Boufflers à prendre la province
-en patience, se renouvellent assez fréquemment et toujours dans les
-mêmes conditions. Au printemps de 1773, la marquise est encore dans la
-capitale avec sa fille; elle écrit naturellement à son cher Panpan pour
-le mettre au courant des nouvelles du jour; mais elle est très occupée,
-c'est Mme de Boisgelin qui de temps en temps prend la plume et même
-parle pour son compte:
-
- _Mme de Boufflers à M. de Vaux, brailleur du feu roi
- de Pologne, à Lunéville._
-
-(L'adresse est de la main de Mme de Boisgelin).
-
-
- Lundi.
-
-«Hé Ventretin, je ne vous demande pas de vos nouvelles, parce que je
-crains de diminuer l'espérance que je veux conserver de vous voir
-arriver d'un moment à l'autre. Vous trouvez peut-être que cela est trop
-délicat pour être entendu, je vais donc vous le faire entendre. Le
-président Montesquieu, qui avait beaucoup vécu avec Mme de Caylus,
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.) lui avait entendu dire que les femmes
-de la société de Mme de Maintenon, qui restaient chez elle le soir avec
-le roi jusqu'à minuit, s'y ennuyaient tellement qu'elles retournaient
-leurs montres, crainte de voir le temps qu'elles avaient encore à
-s'ennuyer.
-
-«Maman est désolée de votre état, elle en est bien plus fâchée que vous,
-parce qu'elle en souffre plus que vous.
-
-«Mme de Bellegarde a la bêtise de t'aimer à la folie.
-
-«Adieu, vieux fou.
-
-«M. le prince de Beauvau est à la campagne où il raccommode fort bien
-son estomac. Il fera ce que vous désirez pour M. de Nouville. Mme la
-marquise n'a pas un moment pour vous écrire.»
-
-
- «Samedi.
-
-«J'ai fait vos compliments à M. de Lucé et je lui ai payé votre tabac;
-il m'a dit qu'il vous en enverrait encore à ce prix-là, de sorte que mes
-joues sont fort au service de votre nez.
-
-«M. le duc de Chartres a demandé au roi la permission d'aller à
-Chanteloup.
-
-«Le chevalier de Boufflers est arrivé ici avant-hier soir.
-
-«M. le duc d'Aiguillon a donné une fête à Mme la comtesse du Barry, qui
-était très jolie. Je vous envoie un couplet de l'abbé de Voisenon au
-maréchal de Richelieu, qui a été chanté à cette fête; il y en avait pour
-tout le monde, mais je n'ai eu que celui-là, parce que c'est, dit-on, le
-meilleur.
-
- SUR L'AIR: _Lison dormait dans un bocage_.
-
- En amour toujours infidèle,
- Toujours fidèle à l'amitié,
- Vous abandonnez une belle,
- Sans jamais en être oublié.
- Prenant peu de garde à l'espèce,
- Des beautés l'essaim vous charma,
- Même à présent par-ci par-là
- Vous leur faites la politesse,
- Et vous serez encore vingt ans
- Plus poli que nos jeunes gens.
-
-«Adieu jusqu'à demain, mon bon et bien-aimé Panpan.
-
-
- «Jeudi matin.
-
-«On m'a donné hier une épigramme sur M. de Beaumarchais qui m'a paru
-trop bien faite pour ne pas vous l'envoyer. Il faut que vous sachiez
-qu'il a été horloger et qu'alors il s'appelait Caron.
-
- Sur tes montres je lis Caron,
- Beaumarchais sur ton _Eugénie_[98].
- Caron et Beaumarchais! Pourquoi ce double nom?
- Rougis-tu de ton drame ou de l'horlogerie.
-
- [98] _Eugénie_ parut en 1767.
-
-«Adieu le bon et le très aimable ami de moi, je vous embrasse et vous
-aime mille fois plus que je ne peux vous le dire[99].»
-
- [99] Ces trois lettres nous ont été communiquées par M. le
- capitaine Noël.
-
-Au mois d'août, Mme de Boufflers est de retour en Lorraine; elle est
-installée à Nancy et se prépare à aller à Fléville où on la demande à
-grands cris; elle exhorte Panpan à y venir également.
-
-
- «Nancy, 21 août 1773.
-
-«Vous savez bien, sans que je vous le dise, que je n'ai pas répondu à
-votre lettre du 4, d'abord parce que j'avais commencé mon griffonnage
-avant de l'avoir reçue, et qu'il ne me restait plus de place.
-
-«Pour Fléville, il y aura du monde jusqu'au commencement de septembre,
-après quoi nous verrons; pourquoi ne viendriez-vous pas ici d'abord
-attendre le moment où nous pourrons être bien reçus, parce qu'il n'y
-aura plus personne.
-
-«Le prince dit qu'il t'aime malgré tes défauts, tes vices et tes
-médecines; mais qu'il ne faut pas acheter de chevaux à cette réforme
-parce qu'elle n'est que des ruinés. Voyez s'il y aurait quelqu'un qui
-s'y connût et qui voulût se charger d'en acheter deux. Les miens font
-encore tout ce qu'on leur demande. Je crains que le Saint-Martin ne
-soit plus malade qu'eux; il me disait hier qu'il serait bien étonné s'il
-passait l'hiver.
-
-«Si je le passe avec mon Veau, je lui promets qu'il n'aura pas la
-goutte, ni moi la crampe, et que je l'aimerai comme aujourd'hui.»
-
-Panpan répond qu'il est tout prêt à aller à Fléville, mais il préfère
-s'y rendre directement et ne pas faire d'abord de séjour à Nancy. La
-duchesse pourrait se froisser de n'être pas seule l'objet de son voyage.
-Puis il raconte qu'il a eu une consultation du célèbre Majault, qui l'a
-trouvé en beaucoup meilleur état que lui-même ne se l'imaginait.
-
-Mme de Boufflers lui répond:
-
-
- «Nancy, ce 28 août.
-
-«J'ai, je t'assure, une belle joie de cette visite de Majault, non que
-j'eusse besoin d'être rassurée, car je l'étais par tout le monde, et
-surtout par le sens commun.
-
-«Dis moi un peu ce qui empêcherait Marianne de faire des confitures, et
-même des coetches ici? Elle a cent fois plus de raison que toi, et je
-conclus qu'il faut l'amener.
-
-«Avez-vous reçu l'eau de Bourbonne hier par le carrosse?
-
-«Voilà une maudite plume qui est pourtant la septième, mais rien ne va
-bien sans mon Veau.
-
-«Convenez que je fais un beau sacrifice à la duchesse, ou plutôt à vous.
-Cependant je trouve qu'il ne faudrait pas lui passer ses petites
-délicatesses qui tiennent du despotisme. Le baron de Cutendre était plus
-raisonnable. Ne faudrait-il pas aussi nous priver de notre amie[100]?
-J'irai toujours la voir lundi et je regretterai mon Veau».
-
- [100] Mme Durival.
-
-Au mois de novembre Mme de Boufflers est encore une fois à Paris; c'est
-de là qu'elle écrit au Veau pour lui donner des nouvelles:
-
-
- «Paris, 19 novembre.
-
-«Tenez, mon cher Veau, pendant que j'y pense, je vais vous dire
-l'épitaphe de Piron. Il se donna dernièrement un coup à la tête qui en
-fut l'occasion:
-
- J'achève ici-bas ma route;
- C'était un vrai casse-cou:
- J'y vis clair, je n'y vis goutte.
- J'y fus sage, j'y fus fou,
- A la fin j'arrive au trou
- Que n'échappe fou ni sage,
- Pour aller je ne sais où.
- Adieu, Piron, bon voyage.
-
-«Quand vous me direz que vous avez reçu l'_Épître à Horace_, je tâcherai
-de vous envoyer la réponse d'Horace par La Harpe, qui nous la lut
-hier[101].
-
- [101] L'_Epître à Horace_ est de Voltaire. La réponse de La Harpe
- est intitulée: _Horace à Voltaire_.
-
-«Depuis que M. de Beauvau est à l'Académie, je vois souvent les gens de
-lettres, surtout La Harpe et Saurin, qui sont bien aimables dans des
-genres très différents.
-
-«On dit hier qu'on avait enlevé la nourrice de M. le Dauphin et qu'elle
-avait été menée dans un couvent à Argenteuil, comme Héloïse; mais c'est
-pour avoir parlé à Mme la Dauphine du gouvernement.
-
-«Vous savez que la duchesse d'Orléans est à Chanteloup.
-
-«Lekain était chargé par Voltaire de nous lire _Les lois de Minos_
-telles qu'il les a faites, car on a exigé des changements pour les
-jouer. Je dis qu'il a permis qu'on nous les lût, parce qu'il a nommé à
-Mme du Deffant les personnes qui devaient l'entendre. Mais j'en ai peu
-profité, parce que Lekain vint tard et que j'étais priée à souper. Je
-fus obligée de sortir après les deux premiers actes qui ne me firent
-aucun plaisir. M. de Beauvau et Mme de Boisgelin, qui restèrent, disent
-que les trois derniers actes sont meilleurs, sans être bons.
-
-«Adieu, mon cœur, je n'ose plus vous écrire qu'à moins d'une nouvelle.
-J'en demande partout et personne n'en sait.»
-
-Chaque fois qu'elle faisait un séjour dans la capitale, Mme de Boufflers
-ne manquait jamais de rendre visite à sa vieille amie, la princesse de
-Talmont, qu'elle avait vue si longtemps à la cour de Lunéville.
-
-Nous avons brièvement narré dans le premier volume de cet ouvrage les
-aventures de la princesse et sa passion pour le Prétendant. Après la
-mort de Stanislas, elle avait quitté la Lorraine et était venue habiter
-Paris[102].
-
- [102] Voir _la Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_, p. 63
- et suiv.
-
-Elle avait été fort galante dans sa jeunesse «pour se satisfaire
-elle-même», la vieillesse arrivant, elle était tombée dans la plus
-extrême dévotion, sans cependant renoncer aux souvenirs du passé: ainsi
-elle portait un bracelet avec l'image de Jésus-Christ; mais du côté
-opposé, se trouvait le portrait du Prétendant. Quelqu'un lui ayant
-demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de
-Rochefort, qui était présente, riposta: «Celui qui résulte de ce passage
-de l'évangile: Mon royaume n'est pas de ce monde.»
-
-Elle logeait au Luxembourg où elle occupait les grands appartements.
-Quand on pénétrait chez elle, on la trouvait dans une vaste salle tendue
-de damas rouge, ornée des portraits des rois de France et éclairée
-seulement par deux bougies; elle se tenait assise dans un coin reculé de
-la salle, sur une petite couchette, entourée de saints polonais.
-L'obscurité était si grande que les visiteurs avaient peine à se
-conduire jusqu'à elle, et qu'ils trébuchaient successivement contre un
-chien, un chat, un tabouret, un crachoir, etc.
-
-A peine arrivée à Paris, Mme de Boufflers vint rendre visite à la
-princesse; elle ne devait plus la revoir; elle succomba en effet au mois
-de décembre 1773.
-
-Elle avait, la veille de sa mort, ses médecins, son confesseur, et son
-intendant auprès de son lit.
-
-Elle dit à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en
-suivant vos principes et vos règles»; à son confesseur: «Vous avez fait
-votre devoir en me causant une grande terreur»; à son intendant: «Vous
-vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je
-fasse mon testament. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle;
-mais convenez aussi que je ne joue pas mal le mien.» Après cela elle se
-confessa, communia et ajouta un codicille à son testament.
-
-Elle mourut le lendemain. On prétend qu'elle avait fait faire une robe
-bleue et argent pour être enterrée, et qu'elle s'était fait coiffer avec
-une très belle cornette de point. Mais l'archevêque n'approuva pas ce
-luxe, et il fit vendre habit et cornette pour en faire des aumônes[103].
-
- [103] _Correspondance de Mme du Deffant avec Walpole_, par M. DE
- LESCURE.
-
-Le 1er janvier 1774, la maréchale de Luxembourg, suivant un usage
-immémorial, dînait chez Mme du Deffant. Au nombre des convives se
-trouvaient la marquise de Boufflers; son fils, le chevalier; Pont de
-Veyle, etc.
-
-La maréchale avait pour habitude, chaque fois qu'elle arrivait chez sa
-vieille amie, de demander une chaise de paille pour poser son sac à
-ouvrage; puis elle appuyait ses pieds sur les barreaux. Après avoir
-offert à Mme du Deffant pour ses étrennes une tasse et six petites
-terrines d'argent «les plus jolies du monde», la maréchale, comme à
-l'ordinaire, réclame sa chaise. Aussitôt un laquais lui apporte une
-chaise de paille «garnie en housse de taffetas cramoisi, couverte
-devant, derrière, du haut en bas d'un très magnifique réseau d'or
-arrangé, ajusté, du meilleur goût du monde, et par-dessus une housse de
-papier blanc.»
-
-C'étaient les étrennes de Mme du Deffant.
-
-Au dossier étaient attachés ces vers de Pont de Veyle:
-
-
- AIR _de Joconde_.
-
- Je m'offre à vous sans ornement;
- Je ne suis pas bien mise;
- Mais de ce mince ajustement
- Ne soyez pas surprise;
- Souvent sous de simples dehors,
- La beauté se déguise;
- Vous verrez peut-être un beau corps
- En ôtant ma chemise.
-
-Sur le carreau de la chaise étaient déposés ces couplets du chevalier:
-
-
- AIR: _Réveillez-vous, belle endormie_.
-
- Si je vous sers, je suis heureuse;
- J'existe pour votre repos;
- Je ne serai point dangereuse,
- Quand même vous m'auriez à dos.
- J'ai des secrets, mais je suis franche;
- Ils seront aisés à trouver;
- J'ai mis une chemise blanche
- Pour engager à la lever.
-
-
- AIR: _De Raoult de Créquy_.
-
- De moi je suis assez contente
- J'ai l'air de la simplicité;
- Quoique simple je suis brillante,
- Et j'y joins la solidité;
- Mais sur un point qu'on me décide;
- Est-ce vous ou moi que je peins?
- Car simple, brillante et solide,
- Ce sont vos traits plus que les miens[104].
-
- [104] _Correspondance de Mme du Deffant_, Calmann Lévy, 1877.
-
-Mme de Luxembourg, très agréablement surprise, s'extasie sur la richesse
-du cadeau, sur l'à-propos de Pont de Veyle et du chevalier, et la soirée
-se passe le plus agréablement du monde.
-
-L'année 1774 allait être fertile en graves événements.
-
-Au mois de mai, le Roi tombe malade et son état est bientôt de la plus
-extrême gravité. Mme de Boufflers, qui est encore une fois revenu à
-Paris, mande à Panpan les nouvelles qui troublent tous les esprits.
-
-
- «Paris, lundi 5 mai à midi.
-
-«La journée d'hier a été moitié mauvaise et moitié bonne. Avant-hier au
-soir, le Roi avait fait venir Mme du Barry et lui avait dit: «Vous voyez
-mon état, c'est la petite vérole; vous connaissez mes devoirs, ils vous
-avertissent du vôtre. Je ne veux pas renouveler l'histoire de Metz.
-Partez, ne soyez en peine de rien, et comptez toujours sur moi.» Elle
-est sortie dans l'état que vous pouvez croire, et hier, à quatre heures
-de l'après-midi, elle est partie dans le carrosse de Mme d'Aiguillon,
-avec elle la vicomtesse du Barry et Mlle du Balou. Elle est à Ruel. L'on
-ne croit pas qu'elle revienne jamais à Versailles. Le Roi, vers les six
-heures, a dit très haut à la Borde, c'est le valet de chambre: «Allez
-chercher Mme du Barry.» Il a dit: «Sire, elle est partie.» Le Roi n'a
-plus rien dit. Comme il avait toute sa tête, on croit qu'il a voulu
-faire savoir à tout le monde qu'elle était partie avant qu'il fût
-question du sacrement. Il faut vous dire que le cardinal en avait parlé
-bas le matin et qu'on avait entendu le Roi dire deux ou trois fois:
-«Oui», et il a dit pour la première fois avant-hier, qu'il avait la
-petite vérole, et il a chargé hier Madame Victoire d'écrire à Mme Louise
-«son malheur, car, a-t-il dit, j'ai la petite vérole.»
-
-«Les bulletins n'arrivent qu'à midi, ainsi vous ne pouvez les avoir que
-l'ordinaire d'après.
-
-«On jugeait hier que la nuit ne serait pas mauvaise et lui-même a dit
-qu'il espérait dormir. Tout le monde est attendri de son courage et de
-sa patience; il ne lui échappe pas une plainte. Il est bien traité et
-bien servi.
-
-«Adieu, cher Veau, j'ai reçu les macarons.
-
-«Tu penses bien que le départ d'hier fait un peu d'effet[105].»
-
- [105] Cette lettre est adressée chez Mme de Lenoncourt à Nancy,
- où Panpan faisait un séjour.
-
-En dépit de tous les soins, le Roi mourut le 10 mai 1774. Aussitôt la
-fatale nouvelle connue, le prince de Beauvau n'hésita pas à se rendre
-chez sa sœur, Mme de Mirepoix, avec laquelle il avait cessé toutes
-relations depuis cinq ans: «Le mur qui nous séparait n'étant plus, lui
-dit-il, nous serons, suivant mes désirs, unis pour jamais.» La pauvre
-maréchale, en larmes, se jeta dans les bras de son frère et tout fut
-oublié.
-
-Mme de Boufflers, ravie de voir cesser une brouille de famille qui la
-désolait, s'empresse d'informer Panpan de cet heureux événement; en même
-temps, elle le met au courant des nouvelles:
-
-
- «Au Port-à-l'Anglais (près Paris), 20 mai.
-
-«Vous êtes bien malheureux, mon cher Veau, que je sois ici depuis hier,
-car je sais moins de nouvelles, mais Mme la maréchale y est établie, et
-il faut, dans ce moment-ci, lui marquer de l'intérêt.
-
-«Je ne sais plus si je vous ai mandé comment, un instant après la mort
-du Roi, M. de Beauvau, après avoir mené une partie des gardes du corps
-dans la salle du jeune Roi, était monté chez la maréchale, qui était
-dans le désespoir, et lui avait dit que si son amitié pouvait lui servir
-de consolation, il venait la lui offrir. Vous jugez que cela fut accepté
-avec transport.
-
-«Le raccommodement avec Mme de Beauvau était plus difficile; aussi ne
-s'est-il fait qu'avant-hier. La maréchale me proposa d'aller avec elle,
-et cela se passa très bien de part et d'autre.
-
-«Nous ne savons encore rien du conseil qui se tient aujourd'hui.
-J'attendrai jusqu'au soir pour savoir quelque chose de plus par les gens
-qui viendront souper.
-
-«Il faut vous dire que la maréchale est traitée à merveille, même par
-les gens qui ne la voyaient plus à cause de la vie qu'elle menait. Le
-retour de M. de Beauvau la sert bien et est généralement approuvé.
-
-«On espérait le retour prochain de M. de Choiseul, mais cela n'est pas
-encore décidé. Le Roi a répondu au prince de Conti, qui lui demandait la
-liberté de le voir, qu'il croyait devoir à la mémoire du feu Roi de ne
-pas changer aussi précipitamment ses dispositions.
-
-«Vous savez par tout le monde le malheur de toute la famille du
-Barry[106]. Les deux femmes, qui sont filles de condition et très
-honnêtes, font pitié à tout le monde. Celle qui est Fumel[107] et qui
-était à la comtesse d'Artois, lui a écrit pour demander si, en reprenant
-son nom de fille, elle ne pourrait pas espérer de rester à son service.
-Cela lui a été refusé. L'autre est Tournon[108], qui a dix-sept ans,
-belle et sage comme un ange. Elle est au couvent avec sa tante qui ne
-l'aime pas. Elle est, pardessus la honte, pauvre comme Job.
-
- [106] Mme du Barry s'était retirée au couvent du Pont-aux-Dames.
-
- [107] Mlle de Fumel, mariée le 3 août 1773 à Nicolas-Élie du
- Barry, troisième fils de du Barry le Roué.
-
- [108] Mlle de Tournon, mariée le 18 juillet 1773 à J.-B. du
- Barry, fils du Roué.
-
-«Madame Adélaïde a reçu les sacrements ce matin. Madame Sophie les
-recevra demain avec Madame Victoire qui se croit sûre d'avoir la petite
-vérole, parce que depuis deux jours elle a la fièvre, mal à la tête et
-aux reins, au cœur. Tout cela est resté à Choisy.
-
-«Le Roi, ses frères et ses belles-sœurs et sœurs sont à la Muette
-jusqu'au 25 que le Roi va à Versailles pour le scellé et d'autres
-affaires. Il a parlé hier avec les ministres depuis 4 heures jusqu'à 9.
-
-«Je crains de vous avoir adressé ma dernière lettre à Lunéville par
-habitude. Mais aussi pourquoi ne m'avoir pas averti que vous alliez à
-Nancy. J'ai bien de la peine à digérer cette négligence.»
-
-Le 23 mai nouvelle lettre avec d'intéressants détails sur la Cour.
-
-
- «Paris, ce 23 mai 1774.
-
-«Je ne suis plus fâchée, mon cher Veau, si ce n'est contre l'abbé, et de
-ce que vous l'êtes de ce que je le suis. Entendez-vous bien tout cela?
-
-«J'ai été hier à la Muette. Vous croyez peut-être que j'ai vu le Roi.
-Point du tout; je n'ai vu que son capitaine des gardes qui en est fort
-content, ainsi que de la Reine qui est plus charmante que vous ne pouvez
-l'imaginer.
-
-«Le Roi a dit qu'il remettait le joyeux avènement. Les uns disent que
-c'est une affaire de 15 millions, les autres de 54. Il paiera les dettes
-de l'État et une troisième chose que j'ai oublié, mais que vous savez
-parce que cela fera trois édits. Il a dit en même temps qu'il était
-obligé de laisser subsister les impôts à cause des dettes; qu'il en
-était bien fâché, et qu'il espérait que ce ne serait pas pour longtemps.
-
-«On dit que dans un travail de plus de deux heures avec le contrôleur
-général il avait souvent répété: «Le point essentiel est le soulagement
-du peuple.»
-
-«Voici une petite réponse de M. de Maurepas qui ne vous déplaira pas. Le
-Roi lui ayant demandé ce qu'il fallait faire pour maintenir la religion
-et les mœurs, M. de Maurepas lui dit: «L'exemple peut tout et la
-rigueur gâte tout.» Cela me rappelle que dans le temps de la paix, Mme
-de Pompadour, qui la traitait avec M. Stanley, disait cent bêtises, et
-M. Stanley dit un sortant: «Celle-ci ne sera pas fameuse par ses
-apophtegmes.» Il n'en faudrait pas beaucoup pour rendre M. de Maurepas
-fameux.
-
-«On a fait sortir de la Muette trois pages qu'on croit qui vont avoir la
-petite vérole. Ils n'entraient pourtant pas chez le feu Roi, mais elle
-est dans l'air.
-
-«Mme de Boisgelin avait décidé de rester à Choisy avec Madame Victoire,
-qui ne l'avait pas encore. Trois jours après elle a paru. Elles vont
-toutes assez bien, mais la plus avancée entre aujourd'hui dans le
-cinquième jour.
-
-«On a donné à M. de Maurepas le logement de Mlle du Barry et à M.
-Thiery, valet de chambre du Roi, celui de Mme du Barry.
-
-«Tu aimes tant les nouvelles que je n'ai jamais de place pour t'aimer,
-moi qui ne fais autre chose toute ma vie, _fâchée ou non fâchée_.»
-
-Ce n'est pas seulement Mme de Boufflers qui tient le «Veau» au courant
-de ce qui se passe à Paris; Mme de Lenoncourt, de son côté, reçoit bien
-des nouvelles, et elle s'empresse de les communiquer à son ami.
-
-
- «Nancy, mardi.
-
-«... Les nouvelles sont que M. de Maurepas a dit au Roi: «Jusque dans le
-bien que vous faites, Sire, ne vous pressez pas.»--Dans une autre
-occasion: «Ayez de la justice, de l'amour pour la vérité, de
-l'application pour vous instruire, de l'économie, un accès facile et
-vous ressemblerez à Henri IV, auquel on vous compare déjà.»
-
-«L'on ne parle pas de la Reine avec moins de louanges. Jamais règne ne
-s'est annoncé sous de plus heureux auspices:
-
-«La Reine étant dauphine eut une querelle assez vive, je ne sais à quel
-propos, avec le major des gardes. Celui-ci voulut donner sa démission le
-lendemain de la mort du Roi. La Reine lui fit dire de n'en rien faire,
-et l'ayant rencontré, elle lui dit: «Nous avons eu l'un et l'autre des
-vivacités; les vôtres sont oubliées, je vous prie d'oublier les miennes.
-
-«Il y a quelques jours, les chevaux de Mme de Beauvau blessèrent
-quelqu'un en entrant dans une cour de la Muette. La Reine envoya savoir
-ce qui était arrivé et sur le rapport qu'on lui fit, elle mit la tête à
-la fenêtre et dit au cocher: «Monsieur, quand j'entre dans une cour où
-il y a du monde, je vais au pas.»
-
-«Ils se font adorer de plus en plus. C'est le Roi qui, de son propre
-mouvement, a donné la survivance de M. de Beauvau à M. de Poix. Le
-prince lui en avait parlé quand il était encore dauphin, et il s'est cru
-obligé de faire étant roi ce qu'il avait approuvé étant dauphin.
-
-«L'ancienneté n'est pas fort recommandable dans cette jeune Cour.
-L'intendant me disait qu'on n'osait s'y montrer quand on avait une
-perruque. C'est le règne de la jeunesse. Ils croient qu'on radote quand
-on a passé trente ans.
-
-«Voilà, cher Veau, le fond du sac...»
-
-Quelques mois après Mme de Boufflers allait éprouver un grand chagrin.
-
-Au mois d'août, son fils le marquis se trouvait en séjour à Chanteloup
-lorsqu'il tomba très gravement malade d'une fièvre maligne. En quelques
-heures son état fut jugé des plus graves et Mme de Choiseul,
-horriblement inquiète, envoya sans perte de temps un exprès à Mme de
-Boufflers pour la prévenir de ce douloureux événement.
-
-Mme de Boufflers partit aussitôt pour Chanteloup; Mmes de Beauvau et de
-Boisgelin, et le prince de Bauffremont l'accompagnaient. La marquise eut
-encore la consolation de revoir son fils et de pouvoir lui dire un
-dernier adieu. Le malade succomba le 5 août, en dépit de tous les soins.
-
-La douleur des Choiseul en perdant un ami si dévoué fut profonde et
-durable. Quant à Mme de Boufflers, elle partit pour Port-à-l'Anglais
-rejoindre sa sœur de Mirepoix et chercher auprès d'elle des
-consolations à la perte cruelle qu'elle venait d'éprouver.
-
-Pendant que le malheureux marquis succombait inopinément à Chanteloup,
-son frère, le chevalier, tombait gravement malade à Vassy, en Lorraine;
-il fut pris lui aussi d'une fièvre violente et l'on eut pendant quelques
-jours les plus vives inquiétudes. Heureusement pour lui il était aimé
-d'une comtesse de Salles, qui abandonna tout pour courir à son secours;
-elle le soigna avec le plus complet dévouement. On put au bout de peu de
-temps le transporter au Vouthon, mais à peine y était-il arrivé qu'il
-retomba très gravement malade avec des accès de fièvre très longs et
-très rapprochés. Heureusement, Sanguil[109] était dans le voisinage, il
-accourut et il lui donna des poudres anglaises qui le sauvèrent, mais il
-fallut naturellement lui cacher le plus longtemps possible la mort de
-son frère.
-
- [109] Célèbre médecin de l'époque.
-
-Panpan avait pris part comme il le devait à la douleur de ses amis, et
-il leur avait écrit les lettres les plus tendres et les plus
-affectueuses.
-
-Mme de Boisgelin était accourue au Vouthon dès qu'elle avait appris
-l'état du chevalier. C'est de là, qu'elle répond à Panpan:
-
-
- «Ce 19 septembre 1774.
-
-«Je ne doutais pas, mon cher Panpan, de vos regrets particuliers et de
-la part que vous prenez à notre douleur. C'est mourir au milieu de la
-vie et de tout ce qui semble la défendre. Il était sage et fort, mais
-rien n'y fait. Il avait peut-être des défauts qui l'empêchèrent de
-plaire, mais des qualités qui le faisaient aimer. Le fond de son cœur
-était excellent. Jamais il n'y a eu de meilleur ami, ni même de meilleur
-frère, et je sens à cette heure, mieux que jamais, qu'en cela je
-l'égalais.
-
-«Je me porte bien, je cours à ma mère. Je pars demain en voiture et
-j'arriverai dans trois jours.
-
-«Adieu, cher Panpan, vous savez combien je vous aime, et je sais combien
-nous devons tous vous aimer.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-1775-1777
-
- Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt à Nancy.--Leur désir d'avoir
- Panpan auprès d'elles.--Résistance de Panpan.--Mauvaise santé de
- Mme de Lenoncourt.
-
-
-Mme de Lenoncourt avait été ravie de voir Mme de Boufflers venir
-s'installer définitivement à Nancy. Les petites tracasseries qui
-s'étaient élevées entre ces deux dames pendant leur séjour à Paris
-s'étaient bien vite effacées; Mme de Lenoncourt aimait son amie de plus
-en plus: «Je n'ai envie d'être aimable pour personne comme pour elle,
-écrivait-elle.»
-
-Toutes deux avaient arrangé leur existence de façon à se voir le plus
-souvent possible. Elles soupaient presque tous les soirs ensemble, soit
-chez elles, soit chez des amis communs. Mais autant les soupers en tête
-à tête, ou en petit comité, étaient charmants, autant ceux qu'il fallait
-faire dans la société de Nancy étaient ennuyeux pour la plupart.
-
-Mme de Lenoncourt a su cependant grouper autour d'elle quelques amies
-très intimes avec lesquelles elle est en grande sympathie d'idées et de
-sentiments. En 1774, elle s'est enrhumée un peu avant Pâques et elle
-écrit à Panpan comment elle a su tirer parti pour son plus grand
-agrément de ce rhume providentiel:
-
-«Je ne me suis point ennuyée pendant la semaine sainte, mon Veau. Mon
-rhume m'a dispensée des dévotions. Je me suis renfermée avec trois ou
-quatre personnes aussi pieuses que moi qui ne m'ont pas quittée et nous
-avons joué et mangé comme le mardi-gras![110]»
-
- [110] Toutes les lettres de Mme de Lenoncourt contenues dans ce
- chapitre nous ont été communiquées par Mlles de Ravinel.
-
-A part quelques amis de son choix et qu'elle voit sans cesse, Mme de
-Lenoncourt n'a que des relations superficielles et qui ne lui sont
-d'aucune ressource. Cette société de Nancy est odieuse, tout le monde se
-hait, se déchire, c'est une guerre perpétuelle; on n'a qu'une idée,
-c'est de fuir cette ville insupportable.
-
-Comme tout changerait d'aspect si Panpan venait y habiter!
-
-Toutes ces dames raffolent plus que jamais du vieux lecteur, c'est à qui
-l'attirera, à qui le possédera, et quand, à force d'instances, il
-consent à venir passer quelques jours chez l'une ou l'autre de ses
-amies, il est choyé, entouré, remercié comme s'il avait accordé la plus
-précieuse faveur.
-
-Mme de Lenoncourt aime Panpan profondément et son rêve serait de
-l'arracher à Lunéville pour le faire venir à Nancy. Ainsi ils pourraient
-vivre ensemble et elle serait parfaitement heureuse. Il n'y a presque
-pas de lettre où la pauvre femme ne fasse allusion à ce rêve qui lui
-devient plus cher tous les jours: «Si vous m'aimiez comme je vous aime,
-écrit-elle, nous ne nous quitterions jamais.»
-
-Un autre jour elle lui dit encore:
-
-«Je vous aime tendrement et je vous aimerais encore mieux, si je vivais
-avec vous... Venez, ma vache, nous ferons de bonnes causeries le soir au
-coin du feu, nous rirons, nous nous amuserons...»
-
-Mais le Veau ne se montre guère plus sensible aux invites de Mme de
-Lenoncourt qu'aux reproches de Mme de Boufflers.
-
-Il aime son chez lui, ses petites habitudes, le coin de son feu l'hiver,
-ses fleurs l'été, ses «commères» et ses «compères», comme il nomme ses
-amis de Lunéville, ceux qui se réunissent chez lui presque chaque jour
-pour «potiner» sur les uns et sur les autres. Ce «commérage», qui ferait
-horreur à Mme de Lenoncourt, rend le Veau parfaitement heureux et il ne
-s'en cache pas. C'est en vain qu'on le prie, qu'on le supplie, il
-résiste aux plus pressantes instances.
-
-Exaspérée de son entêtement, Mme de Lenoncourt lui écrit en colère:
-
-«Je voudrais que la peste tuât tous vos compères et vos commères... Je
-voudrais que Lunéville vous fût odieux, je voudrais que rien ne vous y
-amuse, je voudrais que vous y eussiez autant d'ennemis que de compères,
-vous viendriez demeurer avec moi et alors nous serions heureux tous les
-deux. Mais mon Veau n'est qu'une bête qui tombe dans l'apathie et qui
-n'a pas l'esprit de s'en tirer.»
-
-Quand il reçoit de Nancy des supplications trop pressantes, le Veau
-prend tous les prétextes possibles pour les éluder: il est trop vieux,
-il se sent fatigué, il a la goutte, il fait trop froid, il fait trop
-chaud, il n'a plus d'esprit; sa garde-robe est en piteux état; pourquoi
-ses amies ne viennent-elles pas le voir?
-
-Mme de Lenoncourt riposte gaiement:
-
-«Il faut donc qu'il gèle pour que je puisse me flatter de vous voir;
-vous êtes fol avec votre habit d'automne. Qu'est-ce qui en a? Est-ce que
-votre houppelande rouge ne vous va pas à merveille? Croyez-vous que vous
-viendrez ici faire le petit-maître?»
-
-Un autre jour, elle répond encore à ses vains prétextes:
-
-
- «Nancy, mardi.
-
-«Vous avez beau me dire des fleurettes, vous avez beau en dire à Mme de
-Boufflers, votre peu de goût pour Nancy ne peut venir que de votre peu
-d'empressement pour nous; il ne tiendrait qu'à vous de n'y voir qu'elle
-et moi et d'y jouer du matin au soir, mais vous vous faites des devoirs
-et des fatigues ridicules et ennuyeuses; vous vous imaginez qu'il faut
-avoir un bel habit et de l'esprit; pourquoi apportez-vous des
-prétentions ici? Soyez-y aussi à votre aise et aussi bête qu'ailleurs.
-Dînez chez Mme de Boufflers avec cinq ou six personnes et soupez chez
-moi avec cinq ou six autres. Vous pouvez par ce moyen satisfaire vos
-goûts et votre amitié. Moi je hais votre Lunéville et votre garnison de
-gendarmerie; mais vous êtes un drôle personnel et vous voulez que tout
-cède à vos habitudes et à vos fantaisies. Je vous déclare que je
-garderai Mme de Boufflers tant que je pourrai et que je plaiderai contre
-Lunéville de toute ma force.»
-
-Non seulement Panpan ne veut pas se déranger, quitter ses habitudes et
-ses manies, mais par un sentiment très humain, c'est lui qui se plaint
-de ses amies et leur reproche leur indifférence. Cette fois Mme de
-Lenoncourt s'indigne et elle répond presque en colère:
-
-
- «Nancy, samedi.
-
-«Pardi, monsieur de Vau, je suis une grande dupe;... je me prive par une
-extrême délicatesse du seul plaisir, de la seule dissipation, du seul
-ami que j'ai en Lorraine et c'est pour vous faire douter de mon amitié
-et du plaisir que j'ai à vous voir. N'êtes-vous pas honteux de cette
-vilaine méfiance, ne l'êtes-vous pas surtout de vouloir être désiré,
-pour vous donner le barbare plaisir de refuser?
-
-«Je veux, pour me venger, que vous compariez la manière dont nous nous
-aimons; je ne vous ai dit que la plus légère partie de mes maux dans la
-crainte de vous inquiéter. Depuis cinq semaines je garde la chambre ou
-mon lit, je suis accablé de souffrance et de mélancolie; mille fois j'ai
-été au moment de vous appeler à mon secours et j'ai toujours résisté par
-la crainte de vous contrarier, de vous incommoder et de vous mal loger.
-
-«Sachez-moi bon gré de ne pas vous tirailler sans cesse pour vous faire
-venir. C'est pure discrétion. Je sens que vous y êtes trop mal. Si ma
-vieille bonne voulait mourir je vous arrangerais son logement de manière
-que vous y seriez comme chez vous et alors, mon Veau, ou nous nous
-brouillerions ou vous ne me laisseriez pas dans l'abandon où je suis,
-car c'est une chose criante que cinq lieues vous séparent comme mille.
-Il semble que mon mauvais génie ait éparpillé toutes les personnes que
-j'aime et puis m'ait fixée dans le lieu où je n'aime rien.»
-
-Peu de temps après Mme de Lenoncourt est obligée de changer de domicile,
-et elle a l'heureuse fortune de trouver une maison beaucoup plus
-confortable. Cette fois Panpan ne pourra résister! Il faut à tout prix
-qu'il vienne pour donner son avis sur l'installation. Et puis Lekain est
-à Nancy en représentation. Quelle meilleure occasion pour le Veau de
-venir faire visite à son amie. La marquise insiste avec une grâce
-charmante.
-
-
- «2 avril.
-
-«Le Kain joue aujourd'hui _Mahomet_ et vous n'y êtes pas! Je n'y suis
-pas non plus, j'ai eu peur de la foule. Je me réserve pour _Gaston et
-Bayard_ que je ne connais pas. Il ne donne pour les cent louis que
-quatre représentations, mais les pièces sont toutes bien choisies, venez
-donc les voir.
-
-«Mon baromètre est presque au beau fixe, le temps est doux et je serais
-si aise de vous voir!... Mlle Laumont vous cédera sa chambre où vous ne
-serez pas trop mal; moi je vous donnerai du saumon à toutes les sauces,
-du bon vin, etc. Venez encore une fois, ma bonne vache, si vous voulez
-me faire le plus grand plaisir du monde. J'ai si envie de vous voir, si
-envie de vous montrer ma maison que je n'aimerai que quand vous m'aurez
-dit de l'aimer. Je n'ai point encore fait connaissance avec elle, elle
-m'est tout à fait étrangère. Je ne sais où me mettre, je n'y ai point
-encore trouvé une bonne place; je crois bien qu'elle est commode, mais
-je ne le sens pas: c'est que la vraie commodité, c'est l'habitude.
-L'escalier est très beau, l'antichambre est belle, la salle à manger est
-charmante, le salon me paraît vilain. La chambre à coucher est trop
-petite. Les cabinets et garde-robe sont charmants. Tout cela est bien
-blanc, bien propre et paraît bien neuf.»
-
-Mme de Lenoncourt, dans son ardent désir de voir Panpan se rapprocher
-d'elle, cherche à lui trouver à Nancy une situation qui l'attire et le
-séduise par des avantages pécuniaires. Grâce à ses relations, elle lui
-fait offrir la place de secrétaire de l'Académie. C'est une occupation
-qui conviendrait parfaitement à l'ancien lecteur du Roi et qui
-rapporterait de 12 à 1,500 livres.
-
-Mais l'ingrat ne veut pas entendre parler de quitter Lunéville. A son
-âge, ce serait folie; il est vieux, fatigué, il a la goutte, il n'est
-plus bon à rien qu'à végéter dans son coin jusqu'à son heure dernière,
-qui ne peut tarder.
-
-Mme de Lenoncourt découragée lui répond tristement:
-
-«Vous vous vieillissez par paresse; je n'insiste pas, parce que je veux
-principalement votre bonheur... Je suis bien persuadée que, si vous me
-laissiez faire et que si vous n'étiez pas une vraie vache, il y aurait
-moyen de vous faire ici un établissement plus honnête et plus agréable
-que celui que vous avez à Lunéville... mais il faut vous laisser
-radoter.»
-
-On s'explique d'autant mieux les désirs et l'insistance de Mme de
-Lenoncourt, que la pauvre femme est devenue forcément très casanière et
-que le voisinage de son cher Veau serait pour elle une très précieuse
-ressource.
-
-Elle souffre en effet de si cruels rhumatismes que, dans ses moments de
-crises, elle en arrive à appeler la mort de tous ses vœux. Quand elle
-va mieux, peut-elle au moins jouir de la vie? Pas beaucoup. Elle est
-souvent affligée de ces terribles et insaisissables maux que nos
-ancêtres appelaient _des vapeurs_ et que nous avons baptisés
-neurasthénie[111].
-
- [111] Le chevalier de Boufflers écrivait à une dame qui se
- plaignait de vapeurs:
-
- Enfin ils ne sont pas venus
- Ces maux dont vous craigniez les rigueurs inhumaines;
- Mais qu'ils vous ont coûté de peines,
- Ces maux que vous n'avez pas eus.
-
-Ses lettres sont quelquefois d'une tristesse navrante; quelquefois, au
-contraire, elle reprend le dessus car elle est énergique et parle
-gaiement de ses maux. Un jour, après une crise violente, elle écrit à
-Panpan:
-
-«C'est de mon enterrement que je vais vous parler, mon Veau, car j'ai
-été morte huit jours; oui, mon Veau, morte; vous m'auriez pleurée. Un
-accès de fièvre de vingt-quatre heures m'a rendu la vie et me voilà
-comme si de rien n'était. On dit que ceci n'est que des vapeurs. A la
-bonne heure, mais je vous jure que j'aimerais autant une fièvre maligne.
-J'avais une palpitation, une agitation et un tremblement intérieur
-continuel et extérieurement j'étais de plomb, et toujours au moment de
-m'évanouir. Si cela revient, je vous enverrai chercher, car je veux
-mourir dans les bras de mon Veau.»
-
-Du reste ses rhumatismes, ses vapeurs, etc., ne mettent pas Mme de
-Lenoncourt à l'abri d'autres misères. Un jour où le Veau se plaint de
-son long silence, elle lui répond qu'elle n'a pas écrit parce qu'elle a
-eu «d'autres chiens à étriller».
-
-«Une rage de dents, une rage d'oreilles, une rage de tête m'ont
-tellement obsédée, que j'ai été jusqu'à ce moment hors d'état de tenir
-une plume. A force d'opérations et de vésicatoires on m'a soulagée. Je
-suis déchiquetée comme un morceau de taffetas.
-
-«Adieu, vache de veau.»
-
-Toutes ces misères usent peu à peu la santé de Mme de Lenoncourt et son
-physique s'en ressent terriblement: «je me dépenaille tous les jours un
-peu davantage écrit-elle, mais je suis moins pusillanime que vous. Cela
-durera tant que cela pourra et je m'en moque.»
-
-On l'envoie aux eaux de Contrexéville, mais elle est loin d'en
-ressentir les effets salutaires qu'on lui a fait espérer:
-
-«Je suis toute détraquée de ces vilaines eaux de Contrexéville. En
-quinze jours de temps j'ai maigri de moitié. J'étais jaune, faible,
-dégoûtée, agitée, je dormais mal, je ne digérais pas mieux; depuis que
-je les ai quittées, je me rétablis, mais Dieu sait si je rengraisserai.
-Cela est bien difficile quand on est vieille.»
-
-Panpan lui conseille de prendre d'elle plus de soins, de consulter les
-Esculapes les plus renommés, de suivre religieusement leurs
-prescriptions. Mais son amie se refuse absolument à écouter ses avis,
-elle laissera agir la nature:
-
-«Savez-vous pourquoi? C'est que j'ai une vieille montre qui a été bonne
-qui tout d'un coup s'est détraquée et puis qui s'est raccommodée toute
-seule. Cet exemple m'a frappé. Je suis une vieille montre et je me
-raccommoderai peut-être aussi.»
-
-Panpan, qui nous paraît avoir été un parfait égoïste, a beaucoup plus de
-soucis de ses maux, de ses peines morales ou physiques que de celles de
-ses amies. Il ne cesse de se lamenter sur ses infortunes, sur ses
-misères, à chaque instant il se pleure lui-même. Dans les derniers mois
-de 1774 il souffre quelque temps des yeux; aussitôt il se croit aveugle
-et il écrit à ses amis des lettres lamentables. Mme de Lenoncourt qui
-est en séjour à Fléville, lui répond avec esprit:
-
-
- «Fléville, le 15.
-
-«Je conçois l'inquiétude que vos yeux vous ont donnée, mon Veau, mais
-puisqu'ils sont mieux et même presque guéris, pourquoi craindre des maux
-imaginaires? Qui est-ce qui n'est pas exposé à tous les accidents
-possibles? Quel est l'âge qui en préserve? On est malade, on meurt, on
-est infirme à toutes les époques de la vie; c'est même dans la jeunesse
-que les humeurs âcres ont le plus d'activité. La vieillesse, qui
-affaiblit tout, affaiblit aussi la cause de nos infirmités. Gardons-nous
-d'en prévoir, mon cher Veau, et profitons des moments qui nous restent;
-pour moi, je souffre impatiemment, mais quand je me porte bien un quart
-d'heure, je me crois invulnérable pour le reste de ma vie et je dois à
-cette sécurité le peu de bons moments dont je jouis encore.
-
-«Il y a huit jours que je suis ici; je suis venu pour me sauver du
-carnaval de Nancy. Je reprendrai avec joie le chemin de ma maison; les
-encouragements que vous donnez à mon petit talent l'ont égaré; je viens
-de faire une chanson sur les habitants de ce château, mais je me la suis
-reprochée en la relisant, vous ne l'aurez pas; elle viole l'hospitalité.
-Peut-être vous la chanterai-je un jour à l'oreille.»
-
-Mais Panpan ne veut rien savoir; son imagination aidant, il continue ses
-doléances et chacune de ses lettres est un nouveau chapitre des
-lamentations; tant et si bien que la marquise agacée lui adresse ce
-court mais joli sermon:
-
-«Tâchez donc de vous corriger de grossir les objets et de vous faire des
-peines imaginaires. Hé! mon Dieu! le hasard ne nous en procure que trop
-de réelles. Ne les devançons pas et n'employons au contraire notre
-imagination qu'à nous distraire et nous consoler quand elles nous
-accablent.»
-
-Pendant l'hiver de 1775, Mme de Boufflers est allée passer quelques
-semaines chez le Veau. Pendant son absence, Mme de Lenoncourt, qui
-s'ennuie à Nancy, s'est installée à Fléville, près de Mme de Brancas.
-C'est de là qu'elle écrit à Panpan:
-
-
- «Fléville, mercredi.
-
-«Mme de Brancas est telle que je l'ai laissée l'année dernière, bonne,
-douce, égale et aimable. Mais M. Cerutti est d'un changement qui me fait
-croire que sa santé est fort mauvaise, ou son goût pour Fléville très
-diminué. Je ne le trouve pas aimable comme l'année dernière. Sa gaieté,
-dont je faisais au moins autant de cas que de son esprit, n'y est
-plus... Le petit abbé est gras comme un petit moine, gai, sémillant et
-courant ou plutôt volant comme un oiseau, ce qui fait qu'on n'en jouit
-pas assez.
-
-«Il faut donc que la conversation se soutienne dix heures de suite entre
-Mme de Brancas et moi, qui suis dolente et peu parlante. Tout cela ne va
-pas bien sans vous, mon Veau, vous êtes l'âme de la compagnie. C'est moi
-surtout que vous égayez et que vous animez.
-
-«La duchesse s'occupe de rendre la maison chaude et commode. Votre
-chambre surtout l'intéresse plus particulièrement.
-
-«Le terrible Cerutti a le plus mauvais visage du monde; je le crois
-inquiet, car il est exact à son régime et à son lait de chèvre.»
-
-Le séjour de Mme de Boufflers à Lunéville ne se passe pas sans encombre.
-Une terrible épidémie d'influenza éclate dans la ville et les hôtes de
-Panpan, Panpan lui-même, n'échappent pas à la maladie régnante.
-
-Comme Mme de Boufflers n'aime pas écrire et qu'elle est très fatiguée,
-c'est Panpan qui se charge de donner des nouvelles à Mme de Lenoncourt:
-
-
- «Lunéville, le 4 décembre.
-
-«Nous sommes si enrhumés, madame la marquise, que je pourrais ne pas
-vous écrire; c'est pourtant parce que nous sommes fort enrhumés que je
-vous écris. Il faut bien vous donner de nos nouvelles.
-
-«Je ne sais si je suis le plus malade, mais c'est moi qui gémis le plus.
-J'ai pris des rhumes à reculons: j'ai commencé par celui de poitrine,
-celui de cerveau s'y est joint; la fièvre s'en est mêlée avec une toux
-exécrable.
-
-«Mais j'oublie que ce n'est pas de moi que vous voulez savoir quelque
-chose. Mme de Boufflers est prise de tous côtés; elle ne laisse pas de
-se promener dès qu'il y a un rayon de soleil. Elle fait pitié à tout le
-monde, hors à elle-même. Elle me dit tout à l'heure qu'elle se portait
-bien mieux depuis qu'elle était enrhumée. Il n'en est pas ainsi de moi.
-Je me trouve malade comme un chien.
-
-«Mais vous, mesdames et messieurs de Fléville, êtes-vous échappés à
-cette épidémie qui est générale ici. C'est à qui toussera le plus haut
-et le plus souvent. Elle règne dans la maison que j'occupe depuis le
-haut jusqu'en bas. Je souhaite qu'elle n'aille pas jusqu'à vous.
-J'espère que la fièvre qu'a eue madame la duchesse la mettra à l'abri.
-Me mettrez-vous à ses pieds? dites-lui, je vous prie, que j'ai envoyé
-pour elle à Mlle Nicolas 314 aunes de lisière à 4 sols.
-
-«Mme de Boufflers trouve fort convenable la maison de Mme Thibaut; il
-n'y a qu'à moi qu'elle ne convient pas. Je déteste votre Nancy. Voilà
-mon bonheur en vraie déroute. Je le regrette d'autant plus que je ne
-puis vous dire combien la marquise est adorable ici. Je ne lui ai pas
-encore vu un instant d'humeur, quoique indisposée et mal à son aise de
-toutes façons dans mes nids à rat; elle est en vérité incomparable.
-
-«Elle trouve vos couplets charmants pour moi. Ils me paraissent si bien
-faits que je crains que ces belles rimes n'aient été un peu reteintes
-par le teinturier de madame la duchesse.
-
-«Adieu, madame la marquise, voilà bien de l'écriture pour un pauvre
-malade qui vous aime autant que s'il était sain. Adieu, adieu, je suis à
-vos pieds comme toujours, en les baisant de tout mon cœur.
-
-«Marianne est charmée que vous soyez contente de vos serviettes. Elle
-sera toujours à vos ordres. Elle vous prie de ne pas vous presser pour
-l'argent, vous paierez quand vous voudrez.»
-
-Quelques jours après Mme de Lenoncourt est de retour à Nancy, mais elle
-s'inquiète de la santé de ses amis, le froid augmente, et elle redoute
-pour eux les rigueurs de la saison. Elle écrit à Panpan pour lui
-recommander les précautions:
-
-
- «Lundi.
-
-«Quel diable de froid! il me semble que je n'en ai jamais senti de
-pareil; mettez la marquise dans du coton et vous dans vos trente-six
-bonnets. Je m'ennuie comme un chien, personne ne peut communiquer par ce
-maudit temps-là, parce qu'on ne peut aller ni à pied, ni à cheval; je
-voudrais bien que nous fussions enfermés tous trois dans une bonne
-chambre bien chaude...»
-
-Panpan, absorbé par Mme de Boufflers, ne répond pas aux aimables
-objurgations de son amie. Il ne se décide à écrire que pour envoyer en
-quelques lignes ses souhaits de bonne année; en même temps il raconte
-qu'il a un accès de goutte et il ne dissimule pas l'effroi que lui cause
-cette vilaine maladie. Mme de Lenoncourt, assez piquée de son silence,
-lui répond cependant avec indulgence et bonté:
-
-
- «Nancy, le jour de l'an.
-
-«Il est vrai, le Veau, que vous m'avez assez maltraitée, mais comme je
-mets toutes vos rigueurs sur le compte de vos égards pour Mme de
-Boufflers, vous pouvez vivre en paix avec votre conscience sur
-l'assurance que je vous donne de ne me choquer ni contre elle ni contre
-vous. Vous me dites que vous m'aimez, cela me suffit, et pour vous en
-marquer ma reconnaissance, je vous garderai le secret et je vous aimerai
-aussi. Ne doutez pas que je ne vous souhaite plus de santé, plus de
-tranquillité, plus de plaisir et de bonheur qu'à moi, et que je ne
-reçoive vos vœux en prose avec plus de plaisir que les vers de qui que
-ce soit au monde. Je sais que vous en avez fait de charmants, mais je
-n'en ai pas vu la queue d'un.
-
-«Je ne suis pas aussi ennemie de la goutte que vous. Quand elle commence
-jeune, c'est une horrible maladie pour la vieillesse et dont on périt
-infailliblement, mais quand elle vient tard, c'est une petite infirmité
-qui n'est jamais ni fort douloureuse, ni dangereuse et qui garantit de
-toutes les autres. Si vous étiez bien persuadé de cela, vous ne vous
-inquiéteriez pas comme vous faites, à moins que ce ne soit pour vous
-donner un air de jeunesse.»
-
-Après un très long séjour à Lunéville, Mme de Boufflers revient à Nancy,
-et sa première visite est pour Mme de Lenoncourt. Ne faut-il pas revoir
-cette amie si chère sans perdre de temps et lui donner des nouvelles de
-Panpan.
-
-A peine s'est-elle éloignée que Mme de Lenoncourt mande au Veau:
-
-
- «Nancy, le 3 mai.
-
-«Mme de Boufflers m'a trouvée entourée de toute ma famille, mon cher
-Panpan; ma maison en était si pleine que je ne conçois pas comment tout
-cela y a tenu. Vous croyez bien que j'étais fort affairée pour leur en
-faire les honneurs; les petits enfants surtout m'occupaient sans cesse;
-ils sont si bruyants, si remuants, si pétulants que je n'osais les
-perdre de vue. Votre lettre est arrivée au milieu de ces embarras et la
-marquise a voulu se charger d'y répondre. Maintenant que je suis
-tranquille, je ne me crois point quitte envers vous, car je les connais,
-les réponses en deux mots qui ne répondent point; j'en ai gémi pendant
-son séjour à Lunéville; moi je suis moins laconique, j'ai beaucoup de
-choses à dire à mes amis, et si la paresse ne m'interrompait pas,
-j'écrirais des volumes et puis je n'aurais pas tout dit.
-
-«La marquise dit qu'elle vous a laissé plus aimable que jamais, que vous
-êtes gai et que vous vous portez bien. Pourquoi vous déprisez-vous
-toujours? Je la crois de préférence à vous et je m'attends à vous voir
-beau, charmant et traînant tous les cœurs après vous.
-
-«Adieu, ma vache, nous allons dîner à Fléville, Dieu sait comme j'y
-serai reçue. J'ai étrangement négligé la duchesse et vous savez qu'elle
-est fière. Je m'en tirerai comme je pourrai. Adieu encore une fois, mon
-vieux Veau, je t'embrasse de tout mon cœur.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-1775-1776
-
- Correspondance du chevalier de Boufflers avec Mme de Boisgelin.
-
-
-A partir de l'année 1775 le chevalier de Boufflers entretient avec sa
-sœur, Mme de Boisgelin, une correspondance des plus suivies. Nous
-possédons un assez grand nombre de lettres du chevalier, malheureusement
-nous n'avons pas pu retrouver les réponses de Mme de Boisgelin. Nous le
-regrettons d'autant plus que, s'il faut en croire son correspondant,
-c'étaient des chefs-d'œuvre d'esprit et de finesse.
-
-Si les lettres du chevalier ne se rapportent pas directement à notre
-récit, elles s'y rattachent cependant par bien des points, et puis elles
-sont si légères, si spirituelles, d'un tour si vif et si particulier,
-elles donnent si bien l'idée du personnage, qu'il serait dommage de ne
-pas les faire connaître[112]. On a dit: «Le style c'est l'homme.» Rien
-n'est plus vrai en ce qui concerne Boufflers. Quand on lit ses lettres,
-on le connaît. Le mot plaisant se trouve sous sa plume,
-irrésistiblement.
-
- [112] Nous devons la communication de cette précieuse
- correspondance à M. le comte de Croze-Lemercier, auquel nous
- renouvelons nos plus vifs remerciements.
-
-Son style est le fidèle reflet de son inaltérable gaîté et de
-toute l'originalité de son esprit.
-
-Le mariage de Mme de Boisgelin n'avait pas mieux tourné que la grande
-majorité des unions de l'époque; soit par incompatibilité d'humeur, soit
-pour toute autre cause, le ménage s'était vite désuni; d'assez graves
-soucis d'argent étaient venus contribuer encore à troubler la paix
-intérieure, et les époux vivaient dans des termes au moins indifférents.
-Pendant que M. de Boisgelin résidait la plus grande partie de l'année à
-Rennes ou dans sa terre de la Bretesche, la comtesse demeurait, soit en
-Lorraine auprès de sa mère, soit à Paris chez sa tante Mirepoix, qui lui
-était tendrement attachée et lui offrait une fastueuse hospitalité dans
-son magnifique hôtel de la rue d'Artois. Elle y voyait la meilleure
-société de Paris et tout ce que l'ancienne et la nouvelle Cour
-comptaient de plus illustre et de plus brillant.
-
-Boufflers aimait beaucoup sa sœur, et elle a été certainement un des
-grands attachements de sa vie. Il lui écrivait sans cesse et souvent lui
-adressait des vers assez gaillards; mais on sait que le chevalier
-n'était pas très réservé, et que, même avec sa mère et sa sœur, il
-avait souvent un langage des plus risqués.
-
-En 1774, il lui envoyait en riant cette pièce:
-
- Vivons en famille,
- C'est le plaisir le plus doux
- De tous.
- Nous serons, ma fille,
- Heureux sans sortir de chez nous.
- Les honnêtes gens
- Des premiers temps
- Avaient de plus douces mœurs,
- Et sans chercher ailleurs,
- Ils offraient à leurs sœurs
- Leurs cœurs.
- Sur ce point-là nos aïeux
- N'étaient pas scrupuleux.
- Nous pourrions faire,
- Ma chère,
- Aussi bien qu'eux
- Nos neveux[113].
-
- [113] GRIMM, _Correspondance littéraire_, août 1774.
-
-Jamais le chevalier ne traversait Paris sans venir voir Mme de
-Boisgelin; il lui arrivait même souvent de descendre chez sa tante de
-Mirepoix, où des appartements lui étaient également réservés.
-Naturellement, quand il était loin de la capitale, c'est sa sœur qu'il
-chargeait de ses commissions, et nous le verrons sans cesse, dans leur
-correspondance, recourir aux bons offices de l'aimable femme.
-
-Les lettres que nous citons dans ce chapitre n'ont pas de lien entre
-elles, elles sont écrites au gré des circonstances, sous le coup des
-événements, importants ou futiles, mais l'auteur s'y montre au naturel,
-sans apprêt aucun, et c'est ce qui en fait le charme.
-
-La première est de 1775, un peu avant le sacre de Louis XVI. Boufflers
-est à Montmirail avec son régiment et il s'y ennuie fort.
-
-
- «Lundi.
-
-«J'irai sûrement à Roissy, ma chère enfant; et je me réjouis de t'y voir
-comme si tu étais la plus grande femme de ton siècle. Je demande au
-comte Esterhazy une petite commission pour le maréchal de Biron qui me
-fasse rester un jour ou deux à Paris, car je ne suis point du tout gâté
-par les délices de Montmirail.
-
-«Dis à Mme la maréchale[114] que je connais ici un petit chien charmant,
-peut-être encore plus délicat que la sienne, qui a eu la patte cassée il
-y a deux mois, et qui est complètement remis, et dis-lui que moi qui
-n'ai pas les grâces de son petit chien, je me casserai la patte la
-première fois que je la verrai, afin de rester auprès d'elle.
-
- [114] La maréchale de Mirepoix.
-
-«J'ai ici plus à faire que je ne comptais, car il faut que je fasse huit
-ou dix lieues par jour, ce qui m'amuse assez, mais il faut que j'écrive
-par jour huit ou dix lettres, ce qui m'ennuie fort.
-
-«Adieu, ma Boisgelin, on dit que nous allons au sacre. Je sacrerai plus
-que personne si je ne t'y vois pas[115].»
-
- [115] Toutes les lettres adressées à Paris portent l'adresse
- suivante: à Mme de Boisgelin, dame de Mesdames, hôtel de
- Mirepoix, rue d'Artois, à Paris.
-
-Mme de Boisgelin, à la suite d'une légère querelle avec son frère, étant
-restée quelque temps sans lui écrire, le chevalier, qui a bon caractère
-et déteste les bouderies, reprend la plume le premier; il est vrai
-qu'il a besoin d'un habit de noce, et qu'il charge sa sœur de le lui
-procurer.
-
-
- «Mercredi.
-
-«Tu dis sûrement du mal de moi, mais tu n'en penses pas, et moi j'en
-penserais de toi que je n'en dirais pas. Je renferme mes griefs dans mon
-cœur vraiment royal.
-
-«Je partirai d'ici sans avoir reçu une lettre de toi, mais point sans
-t'avoir écrit, quoique je dusse peut-être t'attendre. Pourquoi te
-traiterais-je comme une femme, tandis que tu n'es qu'une sœur; il n'y a
-entre nous que la différence d'âge, et de ce côté-là je paie assez cher
-le respect que tu devrais me porter.
-
-«Je reviendrai à Paris le 29, attends-moi avec terreur, et en attendant
-ingénie-toi pour me trouver un bel habit, afin qu'à la noce de Pauline
-je ne brille point à mes dépens. J'ai trop bien lu mon Évangile pour me
-présenter au festin sans la robe nuptiale; j'ai tout ce qu'il faut pour
-une noce, excepté un habit. Parle à ce sujet-là à ton mari Boisgelin ou
-Flammarens: le premier en avait autrefois qui m'allaient fort bien, mais
-comme depuis quelques années, son petit machinal n'a point autant gagné
-que le mien, il faudra peut-être recourir ailleurs. N'y a-t-il pas de
-marchands qui pour un ou deux louis se chargent de métamorphoser un
-gueux en grand seigneur? Informe-toi de cela au loup qui sait tout,
-excepté son rudiment. Enfin arrange-toi comme tu voudras, je veux être
-beau à bon marché.
-
-«Adieu, je t'aimerais s'il n'y avait point de lâcheté à te pardonner ton
-silence.
-
-«Mille hommages à ta mère de Mirepoix et à celle de Rochefort.»
-
-Mme de Boisgelin n'est pas toujours d'humeur accommodante, et chez elle
-le ressentiment dure longtemps. Elle répond au chevalier mais sur un ton
-si agressif qu'un instant il est sur le point de s'en irriter.
-Heureusement il a trop d'esprit pour se fâcher, il se borne à écrire
-pacifiquement:
-
-
- «Samedi.
-
-«En vérité, mon enfant, j'ai commencé par être fâché contre toi et j'ai
-fini par te plaindre, car il n'y a que la fièvre qui a pu te dicter la
-lettre que tu m'as écrite. A force de la relire, j'ai trouvé qu'il
-fallait que tu m'aimasses bien pour me dire autant d'injures et je me
-suis laissé aller à t'aimer comme auparavant...
-
-«Adieu, méchant garnement, écris-moi d'ici à quelques jours, parce que
-tu as à réparer.»
-
-La paix se conclut naturellement, et une correspondance plus paisible
-reprend entre le frère et la sœur. Le chevalier est ravi des lettres
-qu'il reçoit, ravi également du portrait que Mme de Boisgelin lui
-envoie.
-
-
- «Fontainebleau.
-
-«J'avais bien raison d'être aussi impatient d'avoir de tes lettres,
-chère enfant; je défie Mme de Sévigné et Biblis d'en écrire de plus
-charmantes, et je défie toute autre chose que toi de me faire plus de
-plaisir. Je les lis, je les relis, et ce qu'il y a de plus charmant, je
-les crois. Tout m'en plaît jusqu'à une petite obscurité que tu
-m'éclairciras à mon arrivée, mais qui, en attendant, me fera faire de
-bien bons rêves.
-
-«Et tu dis qu'en te voyant on m'a encore désiré; je n'en crois rien, et
-j'en juge par moi, qui m'oublie toujours auprès de toi. En vérité on
-aurait grand tort: je ne suis que ta partie animale, et tu es ma partie
-spirituelle. Je sens bien souvent mon infériorité et j'en jouis
-toujours.
-
-«Je suis fâché que ton portrait soit si joli, ma chère enfant; qu'il te
-ressemble en laid s'il veut, pourvu qu'il te ressemble parfaitement;
-mais je veux le grand et le petit; l'un sera dans ma chambre et l'autre
-dans ma poche. Tous deux seront regardés à chaque instant et tous deux
-me diront que tu m'aimes.
-
-«Je m'ennuie à mourir, mon cœur. On croit que l'ennui est une maladie
-lente, je commence à trouver que c'est presque une douleur vive. Tes
-lettres sont un calmant et ta présence sera le remède.
-
-«Mon Dieu, mon cher amour, il me semble que si j'avais eu un tête-à-tête
-de trois heures avec toi, il en serait résulté plus de 50 louis par
-mois. Je trouve que c'est bien peu, à moins qu'on n'habille tes gens,
-qu'on ne nourrisse tes chevaux, et qu'on ne paie tes voyages. Au reste,
-je ne dois pas me plaindre d'un arrangement qui te fera peut-être
-recourir à moi.
-
-«Adieu, mon cher amour, je serai au plus tard pour le grand souper de la
-sainte Catherine, à côté de tout ce que j'aime.
-
-«Mille adulations à Mme de Mirepoix et mille exagérations à Mme de
-Cambis.»
-
-Ce tête-à-tête de trois heures qui, à la plaisante indignation de
-Boufflers, n'avait valu que 50 louis par mois à Mme de Boisgelin, était
-un tête-à-tête avec son mari! Comme les époux vivaient de plus en plus
-séparés, la comtesse exigeait une pension qui lui permît de faire figure
-dans le monde, mais les ressources pécuniaires de M. de Boisgelin
-étaient précaires, et par nécessité il devait se montrer fort
-parcimonieux.
-
-Le chevalier, se trouvant de passage à Paris, profite de son séjour pour
-aller rendre visite aux parents et aux amis qui résident dans les
-environs de la capitale. Il va au Val, chez son oncle de Beauvau, à
-Sainte-Assise chez Mme de Montesson, à Montmorency chez la maréchale de
-Luxembourg, à Saint-Ouen chez M. de Nivernais; c'est de là qu'il écrit à
-sa sœur:
-
-
- «Saint-Ouen, dimanche.
-
-«J'espérais te voir demain, chère enfant, et puis je l'espérais pour
-après-demain; je n'espère plus que pour mercredi, car il est de toute
-nécessité que je passe par Sainte-Assise, d'où Mme la maréchale de
-Luxembourg revient jeudi, et sans cela je ne la verrai pas de longtemps.
-
-«On me dit tant et tant que tu es aimable, et que tu m'aimes, que je
-finis par croire l'un et l'autre, et par t'aimer de deux manières, l'une
-par goût et l'autre par reconnaissance. Je me réjouis de t'embrasser
-comme si je revenais d'un voyage d'outre-mer. Il me semble que j'ai à te
-dire tout ce que je ne t'ai pas écrit, et je sens d'avance tout le
-plaisir que j'aurai à réparer mes torts. Le maître de la maison, son
-aumônier, l'abbé de Bonneval, et en général tout ce qui l'entoure,
-parlent de toi avec enthousiasme et veulent que je te parle d'eux. Il
-m'est impossible de me trouver étranger dans une maison aussi pleine de
-toi; aussi y suis-je comme chez moi pour la liberté et un peu mieux pour
-la commodité.
-
-«Adieu, ton chat te fait bien des compliments; il est, comme moi, bien
-traité à cause de toi.»
-
-Un jour, Mme de Boisgelin pendant son service à Versailles, est prise
-d'une rage de dents folle et, par suite, d'une fluxion qui la défigure
-absolument. Le chevalier lui écrit gaiement:
-
-
- «Jeudi, 24 octobre.
-
-«Je voudrais voir cette grosse joue-là, mon cher cœur, et je suis tenté
-de demander à M. de Monaco un cabriolet pour aller en poste à
-Versailles, mais je pense qu'il y a tout à parier que je n'y
-retrouverais ni toi ni ta joue. Ce qui me console de ta laideur, c'est
-qu'elle ne te fait pas souffrir.
-
-«Tu dis que tu es bête comme un cochon; il est vrai que c'est dans une
-lettre charmante; ainsi vois comme on peut se fier à toi.
-
-«Le prince italien a toujours un peu de goutte, mais cela ne l'empêche
-pas d'être très gai et très aimable. J'ai un vrai regret à le quitter
-demain, mais encore faut-il voir ma princesse italienne, tout
-enfluxionnée qu'elle est. Adieu, ma fille, je te baise comme un enragé.»
-
-Les prévisions de Boufflers ne se réalisèrent pas; sa sœur, loin d'être
-guérie, eut un abcès qu'il fallut ouvrir, enfin elle éprouva de grandes
-souffrances. Dès qu'il apprend ses maux, il s'empresse de lui envoyer de
-fraternelles consolations. En même temps il lui raconte la visite qu'il
-vient de faire à une de ses tantes, Mme de Torcy:
-
-
- «Verneuil, ce 4 ou 5.
-
-«Je ne suis pas encore remis de tout ce que tu as souffert, chère
-enfant, et je crains bien que ton courage ne soit encore exercé, parce
-qu'il est presque impossible que tu n'aies pas des douleurs aiguës et
-une grosse fluxion. Mais je veux me distraire de ces inquiétudes-là pour
-ne voir que le beau côté de la chose et admirer tes belles dents et ta
-grande âme.
-
-«Souviens-toi des excuses que je t'ai prié de faire à tous les gens chez
-qui j'aurais pu ou dû souper d'ici à mon retour. Il m'était impossible
-de refuser cette marque d'attention-là à Mme de Torcy; elle était malade
-et désirait me voir! Pour éviter l'air intéressé d'un héritier, je ne
-suis arrivé que quand elle a été hors de danger et elle me paraît
-infiniment sensible à mes procédés. Au milieu de toute ma noblesse, je
-n'ai pas pu m'empêcher d'examiner curieusement la maison, les jardins et
-les meubles; tout cela a l'air un peu bourgeois, mais cela s'accorde
-assez avec mes inclinations et ma fortune, et je sens que si jamais je
-possédais tout ce qui est ici, j'en jouirais à merveille.
-
-«Quoique ma tante vous connaisse peu, elle vous aime beaucoup et me
-charge de vous embrasser de sa part, mais il m'est bien difficile de
-vous embrasser pour une autre, parce que charité bien ordonnée commence
-par soi-même, et que celle-là, si je m'en croyais, serait toujours à
-recommencer.
-
-«Adieu, moitié de moi-même, dis de ma part tout ce que tu sais dire de
-plus tendre à Madame la maréchale et ajoute que ce sont des brutalités
-en comparaison de ce que je pense.
-
-«Baisez les yeux de ma mère s'ils vont bien, et s'ils vont mal
-baisez-les encore plus.»
-
-Les indispositions de Mme de Boisgelin n'étaient pas toujours d'aussi
-peu d'importance. Une fois elle fut prise d'une crise cardiaque assez
-grave, et son état causa assez d'inquiétudes pour que Boufflers crût
-devoir rassurer sa mère:
-
-
- «Ce 11.
-
-«Votre grande fille se rétablit de jour en jour, mais je crains que la
-cause du mal ne reste après la guérison, car elle a toujours des
-palpitations de cœur à chaque mouvement qu'elle fait. Il me semble que
-vous aviez autrefois quelque remède ou secret pour cela, que vous feriez
-bien de lui envoyer.
-
-«Pour moi, je suis honteux de ma graisse; cela a trop l'air de vouloir
-se distinguer de sa mère et de sa sœur; j'espère, malgré cela, vous
-voir le mois prochain et je souhaite que cela vous fasse le même plaisir
-qu'à moi, mais cela ne serait pas dans l'ordre; il faut vous rendre et
-me faire justice.
-
-«Vos petites chansons sont aussi jolies que leurs sœurs, elles ont
-l'air un peu grêle sur le papier; elles ressemblent à leur auteur qui a
-toujours eu tant d'esprit et si peu de corps; on en peut dire autant de
-M. de Nivernais, dont on ne vous aura point laissé ignorer les réponses.
-
-«Adieu, chère mère, je me réjouis de ce que je vous verrai dans un mois
-et je m'afflige de ce que dans deux mois je ne vous verrai plus.»
-
-Quelquefois le chevalier n'a pas le temps de tenir la plume et il a
-recours à une main étrangère, mais sa prose n'en est pas moins originale
-et vive.
-
-«Bonjour, ma fille, je te chéris de toute mon âme.
-
-(De la main d'un secrétaire.)
-
-«Je n'ai que le temps, pendant que je mets mes bottes, de prier ma chère
-sœur de chercher l'adresse de M. Perrein, avocat aux Conseils, et d'y
-envoyer sur-le-champ pour le prier de lever à l'instant l'arrêt qui
-m'accorde la haute justice sur la Malgrange, et de me le faire parvenir
-sans aucun délai, parce que la chose est de la plus grande importance.
-
-(De la main du chevalier.)
-
- «Je t'écris par mon secrétaire,
- Je t'embrasse par procureur.
- Ce que par moi je fais, ma chère,
- C'est de t'aimer de tout mon cœur.»
-
-A l'automne de 1776, le chevalier se rendit en Lorraine pour voir sa
-mère et en même temps s'occuper de ses intérêts. A peine arrivé, il
-écrit à Mme de Boisgelin:
-
-
- «Lunéville, ce jeudi.
-
-«Enfin, après beaucoup de traverses essuyées sur les grands chemins, me
-voici dans la maison maternelle, où j'ai été reçu comme un bon fils par
-une bonne mère. Elle se porte bien, mais elle est inquiète de sa fille
-et de sa sœur; moi, je n'ai pas d'inquiétude, mais je suis bien
-empressé d'avoir des nouvelles; nous les voudrions exactes et
-détaillées; ce sont deux conditions embarrassantes pour vous qui êtes
-bornée aux parties sublimes; il n'est question à Nancy et à Lunéville
-que d'une lettre aussi grande, aussi légère et aussi charmante que vous.
-J'ai dit que vous étiez à ce sujet-là de l'avis de vos lecteurs et que
-je vous en avais entendu parler avec beaucoup d'éloges; au reste que
-vous vous êtes fait en province une réputation qui étonnerait tout
-Paris. Moi, je ne suis étonné que de ce qu'elle n'est pas plus grande
-et plus générale.
-
-«Adieu, vous savez si je vous aime. Mettez-moi aux pieds de Mme la
-maréchale et dites-lui que le moyen le plus sûr qu'elle ait de me faire
-sa cour est de se bien porter.»
-
-Mais le chevalier n'est pas homme à rester longtemps en place; et puis
-ne doit-il pas profiter de son séjour pour surveiller ses intérêts,
-visiter ses abbayes, voir sa famille et ses amis. Il se met donc à
-courir le pays dans une jolie petite vinaigrette où il se trouve fort à
-son aise, même pour y passer la nuit. Partout il est accueilli à
-merveille, car partout il apporte la gaieté, la joie et le contentement.
-En route, il trouve encore le temps de tracer à sa sœur quelques lignes
-de souvenir et d'affection:
-
-
- «Ce jeudi 3.
-
-«Je me porte bien, ma bonne grande fille, et les deux nuits que j'ai
-passées sur les chemins dans la jolie petite vinaigrette que tu as
-honorée de ta présence ne m'ont pas fait plus de mal que si c'eût été
-dans mon lit.
-
-«J'ai été reçu ici comme un petit Dieu. Veuille le grand Dieu que cela
-se soutienne. J'ai vu mon frère Philips avant tout; sa femme est
-accouchée hier au soir, je la verrai demain[116].
-
- [116] Mme Philips était cette dame anglaise avec laquelle Mme de
- Boufflers s'était beaucoup liée depuis son arrivée en Lorraine.
- Elle accoucha en effet d'un garçon à Jarville. L'enfant fut
- baptisé à Heillecourt avec les cérémonies de l'Église romaine; le
- parrain fut le prince de Bauffremont et la marraine Mme de
- Boufflers, représentée par Mlle de Juvincourt. (Journal de
- Durival.)
-
-«Adieu, embrasse bien tendrement notre pauvre tante et ne manque pas,
-non seulement de m'écrire, mais même de m'avoir écrit de ses nouvelles.
-
-«Adieu, je te baise un peu fort.»
-
-Enfin, après bien des pérégrinations, bien des déplacements, Boufflers
-va s'installer dans son domaine de la Malgrange, et c'est de là qu'il
-écrit encore à Mme de Boisgelin:
-
-
- «Ce 6 octobre.
-
-«... Je suis triste, j'ai appris hier au soir en arrivant que le pauvre
-la Jeunesse s'était cassé la jambe d'une chute de cheval; elle est
-remise, mais il en a pour six semaines, encore ne sera-t-il sûr que dans
-ce temps-là s'il sera estropié ou non. J'ai été le voir ce matin; il est
-à Parville, chez sa femme, dans une petite maison fort propre; sa
-chambre était bien balayée, et bien arrangée, son lit bien fait, ses
-draps bien blancs; cela m'a un peu raccommodé avec la pauvreté, que je
-croyais toujours dégoûtante. Il me semble que rien n'empêche d'être
-heureux dans une maison de paysan, il suffit d'y avoir ce qu'on aime.
-
-«Je ne me porte plus si bien depuis ton départ; si tu avais emporté ma
-santé, je ne me plaindrais pas. J'ai des maux de tête, des vapeurs et
-surtout j'ai besoin de revenir à Paris, car je m'ennuie comme un mort.
-
-«Mille hommages à madame la maréchale. Si j'aimais Dieu autant que je
-l'aime, je serais une petite sainte Thérèse.
-
-«Dis bien des choses au souverain de la Corniche. Tu sais que c'est le
-chemin d'Antibes à Gênes.»
-
-De la Malgrange, le chevalier se rendait sans cesse à Nancy; il
-fréquentait la société, et entre temps, pour exercer ses talents, il
-s'amusait à peindre au pastel les plus jolies personnes de ses amies. Un
-jour il reproduit les traits de la comtesse d'Haussonville, et c'est la
-vieille marquise de Boufflers elle-même qui se charge de mettre une
-légende au portrait. Elle compose ce quatrain:
-
- Le madrigal et la satire
- Trouveraient à la peindre un embarras égal;
- Il n'est pas plus aisé d'en dire
- Assez de bien, qu'un peu de mal.
-
-Ce n'était pas uniquement pour son plaisir que le chevalier prolongeait
-ainsi son séjour en Lorraine, mais aussi et surtout par raison
-d'économie. Ses ressources étaient fort limitées, ses dépenses
-considérables, et il se trouvait le plus souvent réduit aux expédients.
-Quand ses créanciers devenaient par trop menaçants, il prenait le grand
-parti, il allait faire une retraite à la Malgrange; il la prolongeait
-plus ou moins suivant ses nécessités pécuniaires. Lui-même plaisantait
-sur sa misère; il écrivait à sa sœur en lui remboursant quelques louis
-qu'elle lui avait avancés:
-
-
- «A Choisy.
-
-«Fouillez dans la poche du vicomte, mon cher enfant, vous y trouverez
-vingt-huit louis dont vingt-cinq vous appartiennent, et prenez même les
-trois autres pour me les garder.
-
-«Soyez sûre que si vous êtes jamais aussi riche qu'aimable, je vous
-emprunterai beaucoup et je ne vous rendrai rien.
-
-«Ma mère vous mande de ne point oublier le contrôleur général. Elle va
-faire vos commissions et vous fait dire que Mlle Moutier est mieux et
-qu'elle fera votre domino.»
-
-Boufflers ne faisait du reste nul mystère des motifs qui le retenaient
-si longtemps hors de la capitale:
-
-
- «Ce 31 octobre.
-
-«Il serait bien mal à ma grande sœur d'avoir oublié qu'elle commençait
-à m'aimer un peu à mon départ de Paris. Moi qui y retourne dans peu, je
-vais recommencer à l'aimer beaucoup.
-
-«Je comptais revenir beaucoup plus tôt et, si je m'en étais cru, je ne
-serais pas même parti, mais l'année a été orageuse pour mes finances et
-je suis venu y mettre tout l'ordre qui peut entrer dans des coffres
-vides.
-
-«Je crains bien, mon cher amour, que votre fortune ne vous ait
-abandonnée et qu'il ne vous en reste que l'habitude du gros jeu. Je
-voudrais, ou que vous restassiez aussi heureuse que vous, ou que vous
-devinssiez aussi sage que moi. Mais nous raisonnerons mieux de cela
-quand je vous verrai, et surtout nous nous embrasserons mieux que je ne
-vous embrasse d'ici.
-
-«Adieu, ma grande serpente. Si vous me répondez, mandez-moi pourquoi ma
-mère ne me répond pas et baisez-lui les pieds de ma part.»
-
-Avant de revenir à Paris, Boufflers se rendit encore chez le vieil ami
-de sa mère, le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône, où il fit un
-assez long séjour. Il annonce à sa sœur son prochain retour et la joie
-très grande qu'il éprouvera à la revoir:
-
-
- «De Nancy.
-
-«Mes lettres sont-elles enfin arrivées, ma chère enfant, et surtout n'y
-en a-t-il point trop, car je suis si porté à l'excès avec toi que j'ai
-peur même de te trop écrire.
-
-«Pour mettre une fin à mes lettres, je prendrai bientôt le parti de
-t'aller trouver. J'avais cru d'abord que j'attendrais jusqu'à ta fête,
-mais il me semble qu'elle se recule tous les jours et j'espère que la
-vraie fête sera celle où nous nous reverrons. Si par hasard cette
-lettre-ci t'arrive à temps, réponds-moi à Scey-sur-Saône où je vais,
-pour me mander ta marche du mois prochain, parce que, indépendamment de
-l'intérêt que j'ai à ne pas perdre un des moments que je puis te
-donner, c'est pour moi un plaisir de penser à toute heure où tu es, et
-ce que tu fais; mon imagination a besoin de s'arrêter à quelque chose et
-de savoir où te prendre.
-
-«Adieu, ma chère enfant, tu ne seras jamais et tu n'as jamais été aussi
-bien aimée que par moi. Je me réjouis de te le dire dans quelque temps
-mille fois mieux que je ne puis te l'écrire.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-1775-1778
-
- Difficulté de retrouver l'acte de naissance du chevalier de
- Boufflers.--Épidémie d'influenza à Paris.--Le remède de
- Tressan.--Mme de Mirepoix se casse la jambe.--Mme de Boufflers
- loue la Malgrange à son fils.--Le chevalier sous-loue un pavillon
- à M. de Bauffremont.--Le prince de Beauvau à Plombières.--Son
- séjour à Ferney.--Voltaire à Paris.--Sa mort.
-
-
-Pendant l'année 1775 notre correspondance est vide d'événements
-marquants.
-
-Nous n'y relevons qu'un incident assez plaisant qui concerne le
-chevalier de Boufflers. Son frère, le marquis, avait obtenu autrefois le
-diplôme de noble génois, en raison des services éminents rendus à la
-République par le duc de Boufflers. Après la mort du marquis, le
-chevalier sollicita l'honneur d'être également inscrit au livre d'or de
-la noblesse génoise. La République ne se refusa pas à lui accorder cette
-faveur, elle lui demanda simplement de produire son extrait baptistaire.
-Cette formalité, si simple en apparence, souleva la plus étrange
-difficulté; tous les extraits obtenus portaient des prénoms différents,
-mais pas un seul ceux de Stanislas-Catherine, qui étaient les véritables
-noms du chevalier.
-
-L'abbé Porquet, chargé de débrouiller cette affaire compliquée, ne crut
-pouvoir mieux faire que de s'adresser à Panpan pour obtenir enfin un
-extrait conforme à la réalité. Il lui écrivait:
-
-
- «Paris, 24 février 1775.
-
-«Vous savez que le chevalier croyait s'appeler _Stanislas-Catherine_.
-Dans l'extrait que vous avez reçu, il s'appelle _saint Jean_; et il
-croit (à ce qu'il m'a mandé) se souvenir distinctement que dans un
-extrait précédent, il s'appelait _saint Louis_.
-
-«Tous les saints du Paradis ont voulu, apparemment, être les siens. Il
-devient cependant indispensable de remédier à cette erreur par une
-sentence ou un arrêt qui valide tous les actes passés par lui jusqu'à
-présent. Or, je pense qu'avant toutes choses, et pour procéder avec une
-parfaite sûreté, il convient qu'une personne intelligente, et qui sache
-lire au moins, consulte et voie de ses propres yeux le registre des
-actes de baptême de Lunéville. Nous n'osons vous prier de vous donner
-vous-même cette peine; mais vous pourrez charger de cette commission
-quelqu'un qui vaudra mieux que vous de toute façon, notre docteur
-Grapin, par exemple. Mme de Boufflers ne peut pas me dire l'année de la
-naissance de son fils. Le curé, qui est tout frais émoulu sur la
-connaissance de l'Extrait, saura tout de suite où le chercher, où le
-trouver. Répondez-moi tout de suite de votre côté.
-
-«Adieu, mon cher ami, nous ne nous écrivons guères, et vous en
-connaissez les raisons de ma part, mais qu'est-ce qui pourrait vous
-faire plus douter de mon amitié que je ne doute de la vôtre?»
-
-On voit que, par une perte de mémoire au moins étrange, Mme de Boufflers
-ne savait même plus l'année de la naissance de son fils!
-
-Les démarches de l'abbé Porquet ne furent pas inutiles, le chevalier put
-enfin produire un extrait baptistaire régulier et il eut la satisfaction
-d'obtenir ce qu'il demandait, c'est-à-dire d'être inscrit sur les
-registres de la noblesse génoise.
-
-L'hiver de 1776 fut déplorable au point de vue de la santé publique; une
-violente épidémie de grippe éclata à Paris dès le mois de novembre et
-elle dura plusieurs mois, causant de terribles ravages.
-
-La maladie commençait par un rhume et un grand mal de tête, puis
-survenait la fièvre et en peu de jours le patient était à la mort. On se
-perdait en conjectures sur les causes de cette bizarre épidémie, on
-accusait le brouillard, le mauvais air, le vent d'est, etc.; les
-médecins avaient baptisé la maladie _Influenza_, mais à cela s'était
-bornée leur science, et ils essayaient de tous les remèdes sans le
-moindre succès. Du reste, ils étaient surmenés et ne savaient auquel
-entendre; il n'y avait pas une maison de la capitale qui n'eût une ou
-plusieurs personnes frappées; la mortalité était effrayante.
-
-Mme de Boufflers, qui, suivant son habitude, passait quelques mois
-d'hiver chez sa sœur de Mirepoix, n'échappa pas à la maladie régnante;
-mais fort heureusement, elle ne fut que légèrement atteinte.
-
-Tressan, qui se piquait de posséder des connaissances médicales,
-prétendait avoir trouvé un remède souverain contre cette terrible
-influenza, et il s'empressa de le recommander à la marquise:
-
-«Faites de l'exercice, lui disait-il, sciez votre bois, s'il le faut;
-oubliez, s'il est possible, que vous avez de l'esprit; exercez-vous
-comme un montagnard du mont Jura; faites circuler votre sang; broyez les
-fluides, rendez-les subtils en les délayant par une boisson douce;
-défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe; excitez la
-transpiration, et vous vous trouverez en peu de temps beaucoup mieux.
-Songez que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d'où vous devez
-vous tirer; votre mélancolie augmente la stagnation des liquides;
-celle-ci augmente votre mélancolie. Il faut dissiper les engorgements,
-relever le diamètre des couloirs affaissés par la langueur, et tout se
-ranimera comme on ranime une horloge en excitant l'oscillation de son
-pendule[117].»
-
- [117] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE
- TRESSAN.
-
-Nous ignorons si la marquise dut sa guérison au singulier remède de
-Tressan, toujours est-il qu'elle se rétablit assez rapidement. Mme de
-Boisgelin, M. et Mme de Beauvau furent beaucoup plus sérieusement
-atteints, et leur convalescence fut longue.
-
-L'année, du reste, ne fut pas heureuse pour la famille de Mme de
-Boufflers. A peine la marquise était-elle remise de cette fâcheuse
-attaque d'influenza, que sa sœur, Mme de Mirepoix, glissa dans son
-appartement et se cassa la jambe. C'était un accident très grave pour
-une personne de soixante-douze ans et l'on fut un moment fort inquiet,
-mais la vieille maréchale en avait vu bien d'autres et ne se troublait
-pas pour si peu. Après quelques jours de lit, elle se fit transporter
-sur une chaise longue et se mit à recevoir ses amis comme si de rien
-n'était. Elle était si gaie, si causante, elle avait la figure si
-reposée, qu'on disait qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches
-que d'une vieille de soixante-douze ans. Au bout de deux mois, elle
-avait bon pied bon œil comme auparavant, et elle était plus allante que
-jamais. Sa famille, charmée de son rétablissement inattendu, lui offrit
-une fête pour célébrer cet heureux événement, et le chevalier de
-Boufflers, que sa tante comblait de bienfaits, composa en son honneur
-ces jolis couplets:
-
- SUR L'AIR _de Gabrielle de Vergy_.
-
- Venez à nous, venez vous-même
- Combler tous nos vœux aujourd'hui;
- Montrez que tout ce qui vous aime
- Conserve son plus cher appui:
- Nos ennuis, nos peines cruelles,
- Prompts à fuir quand vous paraîtrez,
- S'envoleront à tire d'ailes
- Au premier pas que vous ferez.
-
- Avez-vous bien senti l'atteinte
- Du coup qui nous a tous frappés;
- A votre calme, à notre crainte,
- Tous les yeux se seraient trompés;
- Notre douleur, votre constance,
- Nos larmes et votre amitié
- Nous donnaient l'air de la souffrance,
- A vous celui de la pitié.
-
- La bonté du Ciel vous réserve
- Pour le bonheur de vos neveux.
- La nature avec soin conserve
- Ce qu'elle fit jamais de mieux;
- Le temps, pressé de tout détruire,
- Vous traite avec ménagement;
- Le hasard seul pourrait vous nuire,
- On sait qu'il ne voit ni n'entend.
-
-La vieille maréchale était si bien guérie que l'année suivante elle
-figurait dans un bal costumé à la Cour déguisée en Huronne, et qu'elle
-dansa un menuet avec le maréchal de Richelieu, habillé en Céphale. Ils
-déployèrent tant de grâce et de légèretés qu'ils soulevèrent des
-applaudissements unanimes: «Que les jeunes gens fassent mieux que nous
-s'ils le peuvent,» s'écria le duc en baisant la main de la maréchale et
-en la reconduisant.
-
-Dès qu'elle fut complètement rassurée sur le sort de sa sœur, Mme de
-Boufflers partit pour la Lorraine, où tous ses amis la réclamaient à
-grands cris et où de graves questions d'intérêt exigeaient
-impérieusement sa présence.
-
-A peine de retour, en effet, la marquise dut prendre des mesures au
-sujet de la Malgrange, dont l'administration, assez délicate et
-difficile, la fatiguait et l'ennuyait. D'un autre côté, le chevalier de
-Boufflers s'était beaucoup attaché à cette terre, il ne voulut pas la
-voir passer en des mains étrangères, et il proposa à sa mère de la lui
-louer moyennant une redevance annuelle de 1,500 livres de Lorraine.
-C'était plus qu'elle n'avait jamais produit. Mme de Boufflers qui, de
-cette façon, se trouvait débarrassée de tout souci, accepta avec joie la
-proposition.
-
-Boufflers aurait fait une fort mauvaise opération s'il n'avait eu
-l'occasion de louer un pavillon et un jardin qui faisaient partie de la
-propriété, au grand ami de sa mère, le prince de Bauffremont.
-
-Ce dernier cherchait depuis longtemps à posséder un petit pied-à-terre
-près de Nancy pour se rapprocher de Mme de Boufflers pendant les longs
-mois d'été. Il proposa donc au chevalier de lui louer le pavillon de la
-Malgrange et le traité fut conclu moyennant une somme de 100 écus.
-C'était le plus clair des revenus de la propriété.
-
-A partir de ce moment le prince vient faire de fréquents séjours en
-Lorraine, si fréquents même qu'il se trouve bientôt trop à l'étroit, et
-qu'il commence la construction d'un nouveau pavillon, destiné à lui
-donner plus de place. Comme il voit grand, il fait élever, à la
-stupéfaction générale, un salon et une salle à manger pour quatre-vingts
-personnes, avec des cuisines et des offices en proportion. C'était à
-croire qu'il voulait recevoir toute la province, ce à quoi il ne
-songeait guère.
-
-Aussitôt en Lorraine, Mme de Boufflers a repris sa vie nomade, tantôt à
-Nancy, tantôt à Lunéville, tantôt à Sommerviller, tantôt à Fléville,
-s'attachant de plus en plus à Mme de Brancas, à sa chère Durival, à
-Panpan quand il consent à se laisser voir; car, à mesure que les années
-arrivent, le vieux philosophe se montre de moins en moins sociable, il
-résiste aux plus séduisantes invitations, aux plus pressantes prières.
-
-Peu de lettres qui ne contiennent des reproches sur son absence et sur
-la difficulté qu'on éprouve à le voir; tout le monde se plaint de lui,
-mais on l'aime quand même et Mme de Boufflers plus que tout autre: elle
-le lui dit en termes charmants, en lui racontant les nouvelles et les
-menus incidents de sa vie.
-
-
- «Nancy, juin 1775.
-
-«Je n'ai jamais songé à être modeste et vous m'avez certainement bien
-entendu. Il y a longtemps que je vous aime; mais ces trois dernières
-années, par-dessus une amitié de trente ans, l'ont bien fortifiée, je
-t'assure. J'ai beau dire à la duchesse[118], elle est si piquée qu'elle
-ne répond pas; elle ne t'aime pas encore assez pour te pardonner
-l'absence; mais moi, je t'aime trop et j'aime assez le prince[119] pour
-avoir une volonté très décidée. Je ne crains que le chevalier, qui aura
-de la peine à renoncer à sa seule propriété. Mais jeudi, en allant
-souper chez la comtesse de Stainville avec M. de Stainville, je compte
-le mener chez Cagnon[120].
-
- [118] Mme de Brancas.
-
- [119] Le prince de Bauffremont.
-
- [120] Concierge de la Malgrange.
-
-«Vous ai-je dit que ma belle G. venait avec Mme de Grammont? Mme la
-duchesse de Bourbon va à Plombières; il y aura une multitude de belles
-dames de Paris. Mme de Grammont sera ici le 12. M. de Beauvau me mande
-qu'il se porte fort bien.
-
-«Mme de Praslin me mande que les femmes de ministre sont parvenues à
-manger avec le Roi et la Reine à Marly. Elles y mangeaient sous le feu
-Roi; mais celui-ci ne voulait pas, et même Mme de Maurepas n'y a mangé
-que de ce voyage-ci. Les ministres ne mangent pas non plus.
-
-«Il faut qu'il y ait des officiers généraux nommés,
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-car M. de Choiseul la Baume revient commander en second. Maman dit
-qu'elle attend encore que Mme de Clermont lui dise des nouvelles pour
-vous en mander. Elle est bien fâchée de vous écrire sur de si vilain
-papier. Adieu, le Veau, je t'embrasse bien tendrement. Le mari te fait
-mille compliments et ses respects.
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-«Envoyez bien vite chez le pauvre Viller pour lui dire combien je suis
-aise de sa croix. C'est par avarice pour vous que je me suis servie de
-cette feuille[121].
-
- [121] Cette lettre est écrite sur un papier très commun.
-
-«Adieu, mon cher et bien-aimé Veau. Dites comment se porte Marianne.»
-
-En 1777, M. de Beauvau réside quelque temps dans ses terres de Lorraine,
-puis il se rend avec la princesse à Plombières pour y prendre les eaux.
-Bientôt, Mme de Boufflers, sa sœur de Bassompierre, M. de Bauffremont
-viennent les retrouver, et cette aimable visite les aide à passer plus
-facilement le temps de la saison.
-
-Comme d'habitude, de nombreux baigneurs se pressent dans l'agréable
-ville d'eaux.
-
-Pendant son séjour, Mme de Boufflers assiste à la procession
-commémorative de l'inondation de 1770, de celle que l'on a surnommée _le
-déluge_, et qui a emporté la moitié de la ville. Cette cérémonie se
-célèbre en grande pompe. Après les vêpres, le clergé suivi de tous les
-habitants parcourt la ville processionnellement, puis a lieu à l'église
-une bénédiction solennelle[122].
-
- [122] 26 juillet.
-
-Mme de Boufflers assiste aussi à l'inauguration du «nouveau bain». La
-ville de Plombières, désireuse de justifier la vogue dont elle jouit et
-de procurer à ses visiteurs tout le «confort moderne», vient de faire
-construire un nouvel établissement qui passe pour un prodige de luxe. On
-peut en juger par cette description de Durival:
-
-«Le nouveau bain, ou bain tempéré, a quatre croisées au levant et au
-couchant, cinq des deux autres faces, un billard, un café et de petits
-logements au-dessus. Il est voûté et soutenu par onze pilastres.
-L'évaporation est à la place du 12e. Il y a douze cabinets où on baigne
-dans des cuves, avec des robinets à chaque, pour se donner soi-même de
-l'eau à différents degrés. Un bassin carré au milieu et un bain commun;
-il a environ 2 pieds 8 p. d'eau et 4 degrés. Tout autour, des cabinets
-pour l'étuve et la douche. Dans un, on peut être douché de bas en haut,
-par un jet d'eau![123]»
-
- [123] _Journal de Durival_, Mss. de la bibl. de Nancy.
-
-Pendant leur séjour à Plombières et les longues promenades sous les
-ombrages des environs, M. et Mme de Beauvau ont longuement parlé de
-Voltaire avec la marquise. L'idée leur vient, avant de rentrer à Paris,
-de reprendre le projet si fâcheusement avorté quelques années auparavant
-et d'aller faire une visite au vieux philosophe; ils s'efforcent
-d'entraîner Mme de Boufflers avec eux. Mais la marquise qui, plus jeune,
-n'a pas osé affronter les précipices de la Suisse, ne se sent nullement
-disposée à un si lointain voyage; cependant elle accepte d'abord, donne
-même rendez-vous aux voyageurs à l'_Hôtel des Trois Rois_ à Bâle, puis
-au dernier moment, le courage lui manque ou une autre idée lui traverse
-la tête, et elle part pour Scey-sur-Saône, sans même prévenir son frère
-du changement de ses projets.
-
-Après avoir vainement attendu leur sœur pendant deux jours, et l'avoir
-cherchée sur la route «de cabaret en cabaret», M. et Mme de Beauvau se
-rendent à Genève. A peine arrivé le prince envoie un message à Voltaire
-pour lui annoncer sa visite. Le patriarche ravi lui répond:
-
-
- «1777.
-
-«C'est donc le héros d'Homère qui descend chez les ombres. Il ne passe
-pas debout comme l'_Empereur_[124]. Je ne suis pas sur les bords du lac,
-mais du Styx. Sans cela je volerais à vos pieds; mais l'état où je suis
-ne me permet que d'attendre vos ordres, et de remercier ma destinée.»
-
- [124] L'empereur d'Autriche venait de passer à Genève et il
- n'avait pas jugé à propos de se rendre à Ferney.
-
-Si l'on veut avoir un portrait saisissant de Voltaire à cette époque, on
-n'a qu'à lire ce joli crayon du prince de Ligne. Après un séjour chez le
-philosophe, il écrivait:
-
-«Voltaire était toujours en souliers gris, bas gris de fer, roulés,
-grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue
-perruque, et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait
-quelquefois un bel habit mordoré, uni, veste et culotte de même, mais la
-veste à grandes basques, et galonnée en or, à la Bourgogne, galons
-festonnés et à lames, avec de grandes manchettes en dentelles jusqu'au
-bout des doigts, car _avec cela_, disait-il, _on a l'air noble_...
-
-«Il fallait le voir animé par sa belle et brillante imagination,
-distribuant, jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant à
-tout le monde, porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant
-dans son sens, y faisant abonder les autres;... faisant parler et penser
-ceux qui en étaient capables, donnant des secours à tous les
-malheureux, bâtissant pour de pauvres familles, et bon homme dans la
-sienne; bon homme dans son village, bon homme et grand homme tout à la
-fois...»
-
-M. et Mme de Beauvau furent reçus à Ferney avec les démonstrations de la
-joie la plus extrême.
-
-Voltaire, ravi de posséder cet illustre couple, se mit en frais de grâce
-et d'esprit. Il fut étourdissant, incomparable. Que de souvenirs furent
-évoqués! Et la Cour de Lunéville, et la Cour de Louis XV! On ne se borna
-pas au passé; le prince raconta avec esprit des anecdotes du nouveau
-règne, Voltaire jeta des vues profondes sur l'avenir; les heures
-s'enfuirent. De part et d'autre on fit assaut de séduction et l'on se
-plut extrêmement.
-
-M. et Mme de Beauvau partirent dans le ravissement de cet homme
-extraordinaire et sous le charme de son accueil; ils voulurent même lui
-faire promettre de leur rendre leur visite à Paris et le plus tôt
-possible, mais il objecta qu'il redoutait quelques tracasseries du côté
-de la Cour; M. de Beauvau se porta garant qu'il n'éprouverait aucun
-ennui.
-
-A peine rentré dans la capitale, le prince recevait de son hôte cette
-lettre enthousiaste où des regrets sincères se mêlaient agréablement aux
-plus douces flatteries.
-
-«Auprès de ce prince les autres étaient peuples. C'est ce qu'on disait
-autrefois de je ne sais plus qui, et c'est ce que je dis des deux
-voyageurs qui ont daigné passer de la fontaine de Plombières au lac de
-Genève.
-
-«Le vieux pénitent retiré dans sa montagne noire a presque repris un
-moment de vie à cette belle apparition. Il en a plus appris dans un
-quart d'heure auprès des deux illustres voyageurs qu'il n'en avait mal
-deviné en plusieurs années de temps. Il est comme Épiménide qui, en se
-réveillant dans sa caverne, trouve le monde tout changé, mais quand les
-deux êtres supérieurs qui avaient illuminé le pauvre homme furent
-partis, il retomba à l'instant dans sa misère et dans ses regrets. Il
-sent bien qu'il n'en sera que plus malheureux le reste de sa vie, pour
-avoir été si heureux un moment.
-
-«Le solitaire, le mourant, le détrompé, le pénitent, ne parlera pas aux
-deux voyageurs de leurs amis et de leur situation; il ne leur dira pas
-un mot de cette singulière enfant et de cette brillante imagination de
-Mme du Deffant; il ne leur dira rien des _Saisons_, qu'il relit, malgré
-M. Clément; il ne peut parler aux deux voyageurs que d'eux-mêmes, et
-leur présente du fond de son antre ou de son tombeau son respect, ses
-regrets, son enchantement et sa reconnaissance.»
-
-L'année suivante, en 1778, Voltaire tint la promesse qu'il avait faite à
-M. de Beauvau; il vint à Paris pour assister à la première
-représentation d'_Irène_. A la barrière, quand les commis lui
-demandèrent s'il n'avait rien contre les ordres du Roi: «Ma foi,
-messieurs, leur répondit le patriarche gaiement, je crois qu'il n'y a
-ici de contrebande que moi.»
-
-Il descendit rue de Beaune, chez M. de Villette.
-
-Le lendemain de son arrivée, il reçut en robe de chambre la moitié de
-Paris. L'Académie lui envoya une députation de trois membres, le prince
-de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel, pour le féliciter sur son
-retour. La députation était accompagnée de tous les académiciens qui
-avaient assisté à la séance.
-
-Une foule immense accourut pour rendre hommage à l'illustre voyageur;
-l'hôtel de M. de Villette ne désemplissait pas: «Il vit hier plus de
-trois cents personnes, écrit Mme du Deffant. Je me garderai bien de me
-jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve depuis le bourbier
-jusqu'au sommet; il ne résistera pas à cette fatigue; il se pourrait
-bien qu'il mourût avant que je l'aie vu.»
-
-Le lendemain, cependant, M. de Beauvau se présentait au couvent de
-Saint-Joseph et il emmenait Mme du Deffant rendre visite au patriarche;
-il y avait trente ans qu'ils ne s'étaient vus. La réunion fut des plus
-touchantes. «Il m'a marqué la plus grande amitié, écrit la marquise, et
-la joie la plus vive de me revoir. Elle a été réciproque.»
-
-Mise en goût par cet accueil charmant, Mme du Deffant retourne encore
-deux jours après rue de Beaune:
-
-«Je lui fis hier ma seconde visite, encore avec M. de Beauvau... Nous
-fûmes reçus par la nièce Denis qui est la meilleure femme du monde, mais
-certainement la plus gaupe... Après avoir attendu un bon quart d'heure,
-Voltaire arriva disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la
-bouche, etc., etc.»
-
-A part une courte visite de Voltaire deux mois après, les relations des
-deux amis en restèrent là.
-
-Cependant la présence du philosophe avait causé un indescriptible émoi
-dans certains cercles de la Cour et Voltaire fut prévenu qu'il serait
-peut-être obligé de fuir la capitale. Il rappela alors à M. de Beauvau
-la promesse qu'il lui avait faite à Ferney, et le prince, par
-l'influence de la comtesse Jules de Polignac, obtint qu'on laisserait le
-patriarche jouir en paix de son triomphe.
-
-A la fameuse représentation d'_Irène_ au Théâtre-Français, c'est encore
-M. de Beauvau qui, aux acclamations d'une foule en délire, déposa sur la
-tête du poète une couronne de lauriers.
-
-En apprenant l'arrivée du philosophe à Paris, Boufflers, qui se
-morfondait avec son régiment sur les côtes de Bretagne, écrivait à Mme
-de Sabran:
-
-
- «Brest.
-
-«J'espère que vous avez vu Voltaire. Je crains que son séjour ne soit
-trop long; Paris est trop jeune pour lui. La première curiosité une fois
-passée, on le laissera là. D'ailleurs, il doit avoir de la peine à
-sanctifier la maison qu'il habite. On dit que ses pièces ne seront pas
-reçues ou qu'elles tomberont; de manière ou d'autre, je prévois avec
-peine que son triomphe sera suivi de chagrins.»
-
-Peu de temps après il écrivait encore:
-
-
- «Landerneau, 11 mars.
-
-«Je crains bien pour ce pauvre Voltaire. Vous ne me mandez pas qu'il
-s'est confessé; je le sais par M. de Beauvau. Je souhaite que son âme
-aille en Paradis, mais je voudrais que son esprit restât sur terre; ce
-sont deux choses bien difficiles. S'il se porte bien, tâchez de le voir
-encore; il finira par vous aimer à la folie. Si ma vanité n'y était pas
-trop intéressée, je serais tenté de croire qu'on vous aime en proportion
-de l'esprit qu'on a...»
-
-Boufflers, apprenant par Mme de Sabran que l'enthousiasme du public pour
-le philosophe, loin de se calmer, ne faisait que croître et qu'il en
-devenait la victime, répondait spirituellement:
-
-
- «1er juin.
-
-«Dites de ma part à Voltaire de vivre de sa gloire; il en a une
-provision pour plusieurs siècles. Qu'il laisse là le travail et le café;
-jamais les veilles des autres ne vaudront son repos. En vérité, si vous
-en avez l'occasion, parlez-lui de moi; dites-lui que votre frère le
-chérit comme un fils, que je lui écrirais si je ne trouvais pas cela de
-trop bon air; qu'il me semble d'ailleurs que ce serait faire comme les
-gueux qui font de petits présents aux riches pour en avoir de gros, ou
-comme les filles qui donnent des cordons de cheveux pour avoir des
-colliers de diamants. Dans mon silence, je l'aime mieux que les gens
-qui l'ennuient le plus[125].»
-
- [125] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers_, par MM. DE MAGNIEU et PRAT. Plon, 1875.
-
-Quand Boufflers écrivait cette lettre, Voltaire depuis deux jours déjà
-n'était plus de ce monde:
-
-Surmené par les émotions, la fatigue, les visites, le philosophe n'avait
-pas tardé à tomber malade; en peu de jours, son état fut des plus
-inquiétants. Après quelques alternatives de mieux et de pire, il
-succomba le 30 mai 1778.
-
-Mme du Deffant, froissée de l'oubli relatif de son ancien ami, se borne
-à mentionner cet événement à la fin d'une lettre à Walpole, en
-post-scriptum, comme le plus vulgaire fait divers: «Vraiment j'oubliais
-un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure ni
-le jour.» Et c'est tout. Et voilà l'épilogue de trente ans d'amitié.
-
-L'on connaît les scènes qui précédèrent et suivirent la mort du
-philosophe et le refus de l'Église de lui accorder la sépulture.
-
-Le chevalier de Boufflers aimait tendrement Voltaire, il éprouvait pour
-lui, il le dit lui-même, une affection presque filiale, sa perte lui fut
-profondément douloureuse.
-
-Son indignation n'eut pas de bornes quand il apprit qu'on avait refusé
-la sépulture aux cendres de ce grand homme. Il écrivait tristement:
-
-«Ce n'est pas la peine de recourir à la philosophie pour juger les
-persécuteurs de son cadavre, écrit-il, la théologie seule les condamne.
-Il avait été baptisé dans notre religion, il en avait fait plusieurs
-actes, il l'avait un peu ridiculisée, mais jamais désavouée
-publiquement, et on lui refuse la sépulture que les lois n'interdisent
-qu'aux criminels; quelle règle a-t-on pour le juger damné? Un instant
-trop court pour s'exprimer suffit pour se repentir, et un instant de
-repentir efface un siècle de crimes; au milieu du dérangement des
-organes et de l'abattement de tous les sens, Dieu peut lire le mouvement
-de contrition dans le cœur du mourant, il peut voir ce que les hommes
-ne peuvent pas entendre; on ne doit donc jamais présumer de la damnation
-de personne. Ce n'est pas la religion qui a fermé les portes des églises
-aux restes de ce grand homme. Je ne veux pas en dire davantage, car je
-finirais, moi chétif, par me faire aussi refuser la sépulture.»
-
-Mme de Boufflers fut indignée de la conduite du clergé; en souvenir
-d'une ancienne intimité, elle composa sur la mort du patriarche une ode
-qui eut le plus grand succès:
-
- Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit.
- Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,
- Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;
- Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
-
- Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce,
- Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,
- Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas daigné le voir,
- Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
-
- Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice,
- Eh! pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel!
- A ce divin génie, on peut sans injustice,
- Refuser un tombeau,... mais non pas un autel[126].
-
- [126] Elle écrivit encore ce quatrain moqueur:
-
- Pourquoi donc avez-vous enterré cet impie?
- Disait à dom Benoît l'archevêque en fureur.
- --C'est, répondit-il, Monseigneur,
- Parce qu'il n'était plus en vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-1778
-
- Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran.
-
-
-Depuis qu'il était revenu de Pologne après avoir si piteusement échoué
-dans ses rêves de conquête et de gloire, le chevalier de Boufflers,
-découragé, avait repris sa vie errante, sans profit et sans but. Quand
-il était à Paris, il fréquentait la société de sa mère, jouait sans rime
-ni raison, composait des vers galants, faisait la cour aux femmes, enfin
-«courait les filles», comme l'on disait alors. Cette vie, funeste à la
-fois pour son cœur, sa santé et sa bourse, ne durait pas toujours, fort
-heureusement. Une grande partie de l'année, le chevalier vivait en
-province, tantôt en Lorraine, à la Malgrange ou à Nancy, tantôt chez des
-amis qu'il visitait à tour de rôle, et où son esprit charmant le faisait
-toujours accueillir avec joie. Quelquefois, mais rarement, il se
-rappelait qu'il était colonel du régiment de Chartres (infanterie) et il
-allait passer quelques semaines à son régiment.
-
-En 1777, le chevalier avait alors trente-neuf ans, une rencontre
-fortuite vient bouleverser sa vie. Lui qui n'a jamais connu que les
-liaisons éphémères, qui n'en a jamais compris d'autres, en un mot qui
-n'a jamais aimé, s'éprend d'une passion profonde qui durera jusqu'à sa
-dernière heure. Cette affection, comme toutes les affections humaines,
-hélas! ne sera exempte ni de déceptions, ni d'orages, mais les débuts en
-furent si exquis que trente ans après Boufflers se les rappelait encore
-avec délices.
-
-Quand le chevalier était à Paris, il fréquentait assidûment chez la
-maréchale de Luxembourg. En 1777, un soir, il rencontra par hasard chez
-la noble dame une jeune veuve très intelligente, très spirituelle, Mme
-de Sabran; elle venait d'avoir vingt-sept ans. Née en 1749,
-Françoise-Éléonore de Jean de Manville avait perdu sa mère de bonne
-heure et elle avait été élevée par son aïeule, Mme de Montigny. On lui
-fit épouser un officier de marine, M. de Sabran, qui avait cinquante ans
-de plus qu'elle, et dont elle eut deux enfants[127]. En 1775, M. de
-Sabran eut l'à-propos de mourir.
-
- [127] Le fils, Elzéar de Sabran, était né en 1774; la fille,
- Delphine, épousa le vicomte de Custine.
-
-Bien qu'elle ne possédât plus les attraits de la prime jeunesse et
-qu'elle ne fût pas précisément jolie, Mme de Sabran avait une
-physionomie si originale, tant de mobilité dans le regard, une grâce si
-piquante qu'elle séduisait au plus haut point. Et puis son esprit était
-comme son regard, pétillant, plein de verve, jamais en repos. Elle
-aimait les arts, et elle cultivait avec succès la musique, la peinture,
-la poésie.
-
-Dès leur première rencontre, Boufflers attaqua galamment et déploya
-toutes ses séductions. Mme de Sabran lui répondit avec tant d'esprit et
-d'agrément, elle montra une raison si droite et des connaissances si
-variées, que le chevalier ébloui s'éprit pour la jeune veuve d'un amour
-passionné.
-
-Bien entendu, dès le lendemain, Boufflers, comme c'était son devoir, se
-rendit chez elle pour lui présenter ses hommages; l'impression fut plus
-vive encore que la veille, et cette première visite fut suivie de
-beaucoup d'autres.
-
-Le chevalier n'avait point pour habitude de s'attarder aux préliminaires
-et de prolonger outre mesure la période du sentiment; il aimait, il
-n'avait pas lieu de se croire détesté, il demanda bien vite qu'«on
-couronnât sa flamme». Mais il eut la surprise de trouver chez Mme de
-Sabran un empressement moins grand. Certes elle ne cachait pas le
-penchant qu'elle éprouvait pour son adorateur, mais elle se trouvait des
-devoirs vis-à-vis d'elle-même, vis-à-vis de ses enfants et elle opposa
-une résistance absolue.
-
-Comme on ne pouvait sans crime rompre une idylle si touchante,
-Boufflers, qui était l'ingéniosité même et qui savait en plus que tout
-chemin mène à... Rome, proposa un moyen terme. Puisque le mot _amour_
-choquait et effrayait Mme de Sabran, rien n'était plus simple que de le
-remplacer par _amitié fraternelle_; on serait frère et sœur: quoi de
-plus pur, de plus touchant, et de quoi pouvait s'effrayer dans ces
-conditions l'âme la plus timorée. «Soit, répondit Mme de Sabran
-convaincue, ne m'aimez jamais que d'une amitié fraternelle et j'aurai
-toujours pour vous l'amitié d'une sœur.»
-
-Le pacte ainsi conclu, signé, et la paix faite, les relations se
-poursuivirent dans la plus confiante intimité. Pas un jour ne s'écoulait
-sans que le chevalier ne rendît visite à son amie dans sa maison du
-faubourg Saint-Honoré, et là, assis tous deux sous les grands arbres ou
-dans les bosquets du jardin, ils devisaient à perte de vue.
-
-Souvent Boufflers rime en l'honneur de la bien-aimée, mais, toujours
-original, il ne se croit pas obligé de lui décerner des louanges
-hyperboliques. Un jour il lui adresse cette chanson où il plaisante
-cette chevelure ébouriffée qui est un des traits caractéristiques de sa
-physionomie:
-
- AIR: _Nous sommes précepteurs d'amour_.
-
- Aux attraits les plus séduisants,
- A la beauté la plus soignée,
- Je préférerai constamment
- Qui donc?... Sabran la mal peignée.
-
- Sur sa raison, les envieux
- N'ont jamais pu trouver à mordre,
- Et ce n'est que dans ses cheveux
- Qu'on aperçoit quelque désordre.
-
- De l'amour, c'est un trait nouveau;
- Sabran, il venge son injure.
- N'ayant pu troubler ton cerveau,
- Il s'en prend à ta chevelure.
-
-Fort heureusement pour le frère et la sœur, cette touchante idylle fut
-brusquement interrompue, ce qui permit au pacte de durer au moins
-quelques mois. La France venait de promettre des secours aux insurgés
-américains et la guerre menaçait d'éclater entre le cabinet de
-Versailles et celui de Windsor.
-
-Il était question d'un débarquement sur les côtes d'Angleterre, et dans
-ce but l'on décida de réunir en Bretagne toute une armée. Le régiment de
-Chartres, que commandait en second Boufflers, fut désigné pour se rendre
-à Brest et le chevalier reçut l'ordre de l'y rejoindre.
-
-Donc Boufflers dut quitter sa sœur chérie; ce ne fut pas sans larmes,
-sans désespoir, le frère et la sœur s'aimaient si bien! mais il fallait
-obéir. L'on se promit naturellement de se garder une foi éternelle et de
-s'écrire souvent pour tromper les rigueurs de l'absence.
-
-Mme de Sabran est une des plus charmantes figures du dix-huitième
-siècle, c'est une créature délicieuse toute de passion, de charme, de
-tendresse, et si sensible, si femme, si aimante! Ses lettres sont
-exquises. A chaque ligne tombe de sa plume sans effort, à l'improviste,
-les pensées délicates, originales et d'un tour si heureux!
-
-Il semble même qu'elle ait le don d'inspirer son correspondant, car
-jamais le chevalier n'a l'esprit plus fin que quand il lui écrit[128].
-
- [128] La correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers a été publiée en entier par M. H. de Magnieu et M.
- Prat. (Plon, Nourrit et Cie, 1875.) C'est à ce très intéressant
- volume que nous empruntons tous les extraits cités dans ce
- chapitre.
-
-Ses lettres respirent la passion la plus vive. On sent qu'il aime Mme de
-Sabran à la folie, qu'elle est tout pour lui. Son cœur déborde d'amour,
-et il le lui laisse voir en termes exquis: chaque mot est une caresse,
-chaque phrase un acte de foi et d'amour.
-
-Ces lettres sont si jolies, d'un sentiment si profond et si vrai, que
-nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques extraits; ils ne
-peuvent que contribuer à mieux faire connaître le caractère du
-chevalier:
-
-«...Mon Dieu, chère sœur, quand vous reverrai-je? Je suis comme un
-avare éloigné de son trésor: à la vérité il n'en jouissait pas, mais il
-le contemplait toute la journée... J'ai laissé chez vous mes
-connaissances et mes goûts. Tout ce qui me plaît est resté avec tout ce
-que j'aime...»
-
- * * * * *
-
-«Écrivez-moi un peu, chère et charmante sœur; je ne vivrai que de votre
-souvenir. Les prédicateurs et même les métaphysiciens ne vous ont-ils
-pas dit que si Dieu oubliait un moment le monde, il tomberait dans le
-néant? Vous êtes ce Dieu-là, et moi, je suis ce monde; ne m'oubliez
-pas...»
-
- * * * * *
-
-«...Adieu, ma sœur; jamais ce que je sens au dedans, en traçant ce nom
-de sœur, ne pourra être rendu. Adieu; souvenez-vous du besoin que j'ai
-de votre amitié. Elle me charme sans me suffire; elle a pour moi le
-prix que la sécheresse et la soif donnent à une goutte d'eau.»
-
- * * * * *
-
-«...Avant de vous connaître, j'avais souvent senti de l'ennui, mais
-jamais de regret. Pourquoi vous ai-je vue si tard? Pourquoi faut-il vous
-voir si peu? Pourquoi l'absence est-elle si longue et la vie si
-courte?...»
-
- * * * * *
-
-«Laissez-moi vous dire, si je puis, tout le plaisir que m'a fait votre
-dernière lettre... Vous êtes comme cette pauvre Médée qui veut le bien
-et qui fait le mal; vous charmez, vous rajeunissez tout ce qui vous
-entoure, il ne vous manque qu'un Jason. Pour moi, je suis tantôt le
-bonhomme à qui vous rendez ses premiers ans, tantôt le vieux bélier dont
-vous faites un agneau, tantôt ce pauvre frère que vous mettez en pièces,
-mais je ne suis jamais celui que je voudrais être.»
-
- * * * * *
-
-«...Mon secrétaire arrive en ce moment avec une troisième lettre de vous
-qui me transporte de reconnaissance. Ne vous lassez pas, ne vous
-dégoûtez pas de moi, mon amie; jurez-moi que jamais vous ne vous dédirez
-de ce que vous me dites de charmant. Ce mot _nécessaire_, dont vous vous
-servez pour votre vieil ami, ne sortira jamais de sa pensée. Tous les
-rois de la terre se réuniraient pour me combler d'honneurs et de biens,
-qu'ils ne me feraient jamais goûter une joie comparable à celle que ce
-mot-là m'a causée. Je crois même qu'un triomphe m'en ferait moins, car
-la gloire ne nous vaut pas.
-
-«Adieu, ma sœur; j'ai besoin de vous comme on a besoin d'air en été et
-de soleil en hiver. Adieu encore; je vous baise en bon père, en bon
-frère et en ami suspect.»
-
- * * * * *
-
-Si Boufflers a consenti à s'éloigner quand l'exil lui était si cruel, ce
-n'est pas qu'il soit poussé par l'ambition ou par un ardent désir de
-gloire; en vérité ce ne sont là que des prétextes, mais qui lui
-permettront de se montrer digne du bien suprême, de celui qu'il souhaite
-par-dessus tout, et que Mme de Sabran connaît mieux que personne.
-
-Malheureusement, jusqu'à présent, il n'a guère eu l'occasion de montrer
-sa valeur. Toute son activité se borne à quelques déplacements; on
-l'envoie de Brest à Saint-Malo, de Saint-Malo à Landerneau, mais sans
-but, sans utilité, et il s'ennuie très fort.
-
-«Je suis arrivé en grande hâte pour ne rien faire. Il n'est pas plus
-question de se battre en Bretagne qu'au couvent de la Visitation, et il
-paraît que nous en serons quittes, non pas pour la peur, mais pour
-l'ennui.»
-
-Et il lance cette jolie boutade:
-
-«Mourir n'est rien, se battre est assez joli, mais s'ennuyer est
-affreux.»
-
-Mme de Sabran s'étant permis quelques plaisanteries sur ces guerriers
-qui passent leur temps dans les loisirs de la vie de garnison et se
-croisent les bras, son «frère» lui écrit:
-
-
- «Landerneau, 2 mars.
-
-«Vous vous égayez un peu sur notre guerre de Bretagne; on voit bien que
-vous n'y êtes pas. Savez-vous qu'il n'y manque que des ennemis? car
-d'ailleurs, nous avons un général, un maréchal des logis, un état-major,
-un équipage d'artillerie et de vivres, et nous nous appelons l'_armée de
-Bretagne_. Je vous prie dorénavant d'en parler avec le respect qui
-convient à une armée, ou bien je proposerai pour vous punir de mettre
-quelqu'un de mon régiment à discrétion chez vous...»
-
-Si l'armée de Bretagne ne joue en réalité aucun rôle utile, les généraux
-cependant ne la laissent pas dans l'inaction; les ordres, les
-contre-ordres sont incessants, les régiments sont morcelés, réunis,
-divisés de nouveau, ils vont, reviennent, sans plan, sans but; bref la
-confusion est extrême et le désordre à son comble.
-
-Boufflers n'a d'autre consolation dans sa détresse que de penser à sa
-«sœur», et de se rappeler les heures si douces passées près d'elle dans
-cette délicieuse demeure du faubourg Saint-Honoré qui a vu naître et
-grandir leur mutuelle tendresse:
-
-«Les tristes colonels de Bretagne se flattent de revenir au mois de
-juin, lui écrit-il, mais je n'en crois rien. Il y avait bien plus de
-raisons de ne pas partir de Paris que pour y retourner. Mon imagination
-est toute tendue de noir... Quelquefois pour me distraire, je me
-transporte à la maison fraternelle. Je vois d'ici des livres, des
-tableaux, des plumes, des couleurs, des arbres verts, un pavillon, de
-grandes promenades; j'aperçois entre les arbres une espèce de petite
-nymphe qui se promène un livre à la main, et je cours à sa rencontre.
-Quel bonheur que ce soit ma sœur! Quel dommage que ce ne soit que ma
-sœur!»
-
-Cet éloignement de la femme qu'il aime, cette vie oisive et sans but des
-camps, cette activité factice qui ne mène à rien, finissent par avoir
-raison de la santé du chevalier; le physique et le moral sont à
-l'unisson, c'est-à-dire que tous deux vont fort mal.
-
-Il avoue à son amie son triste état et elle lui répond pour le
-réconforter:
-
-
- «8 mai 1778.
-
-«Ne me parlez point de votre tristesse ni de vos souffrances, mon frère,
-tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes; même votre fluxion
-et votre mal de dents. Si vous n'étiez jamais malade, vous ne sentiriez
-point le prix de votre santé; et si vous ne quittiez jamais vos amis,
-vous n'éprouveriez pas le plaisir qu'on a de les revoir après une longue
-absence. Telle est la condition humaine.
-
-«Il n'est pas de plaisir sans peine, et souvent la somme des peines
-passe celle des plaisirs; mais, n'importe, il faut nous croire heureux,
-malgré le sort, malgré nous-mêmes, et prendre notre parti sur ce bonheur
-parfait qui ne peut exister. Vous me direz que j'en parle bien à mon
-aise, moi qui n'ai rien à désirer; il est vrai que je suis heureuse,
-mais je suis bien persuadée que notre bonheur est en nous-même et
-qu'avec de la raison et de la philosophie, on n'est point malheureux
-dans ce monde, ou très difficilement...»
-
-Quelquefois la correspondance des deux amis roule sur des sujets plus
-intimes. Un jour Mme de Sabran avoue à son «frère» qu'elle a été
-s'agenouiller au tribunal de la pénitence et elle lui raconte cet
-événement en termes exquis:
-
-
- «25 avril 1778.
-
-«J'ai véritablement besoin aujourd'hui de causer avec vous, mon frère,
-pour m'égayer et me distraire d'une certaine visite que je viens de
-faire, et quelle visite! une visite que l'on ne fait que dans un certain
-temps, aux genoux d'un certain homme, pour avouer de certaines choses
-que je ne vous dirai pas. J'en suis encore toute lasse et toute
-honteuse. Je n'aime pas du tout cette cérémonie-là. On nous la dit très
-salutaire et je m'y soumets en femme de bien.»
-
-Le chevalier lui répond avec non moins d'esprit et de finesse:
-
-
- «Mardi.
-
-«Comment, charmante petite Magdeleine, vous sortiez du confessionnal et
-vous y aviez dit beaucoup de choses que vous ne me diriez pas, à moi qui
-vous dirais tant de choses que mon confesseur ne saura jamais! Mon
-Dieu! que je suis piqué de n'avoir été pour rien dans vos propos! et que
-disait cet homme qui vous voyait à ses genoux? Que n'étais-je votre
-confesseur! Que n'ai-je été votre péché! Que ne suis-je votre pénitence!
-
-«Adieu, ma sœur, je suis enrhumé du cerveau et de la poitrine; je
-tousse comme un loup et je pleure comme un veau. Si vous en aviez eu
-autant, cela vous aurait fait bien de l'honneur au tribunal de la
-pénitence.»
-
-L'activité de sa correspondance avec Mme de Sabran n'empêchait nullement
-le chevalier de donner de ses nouvelles aux autres personnes de sa
-famille et particulièrement à Mme de Boisgelin. C'est elle également
-qu'il prenait pour confidente de l'ennui mortel qu'il éprouvait dans
-cette Bretagne où, pas plus dans le présent que dans l'avenir, il ne
-voyait rien à espérer. Il lui écrit en 1778[129]:
-
-
- «3 mars.
-
-«J'envie bien le vicomte de la Tour du Pin qui tourne le derrière à la
-Bretagne et le devant à Paris, mais il paraît par sa permission d'aller
-se marier, qui n'est que pour dix-sept jours, que nous pensons à
-l'Angleterre. On arme les gros vaisseaux sans oublier les autres et les
-nouvelles d'aujourd'hui sont toutes martiales.
-
-«Malgré tout cela je n'en crois rien, nous ferons bien des semblants
-avant de faire rien de ressemblant à une véritable guerre.
-
-«Mille choses de ma part à tout ce qui a la bonté de m'aimer, et ne
-cessez pas de vous informer si jamais les colonels de Bretagne auront la
-permission de revenir.
-
-«Adieu, mon pauvre enfant, votre dernière lettre était le plus joli rêve
-enfanté par le plus doux sommeil, mais soyez plus éveillée une autre
-fois pour me mander des nouvelles.»
-
- [129] Toutes les lettres de Boufflers à sa sœur citées dans ce
- chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de
- Croze-Lemercier.
-
-L'événement cependant ne tarde pas à donner tort aux pressentiments du
-chevalier. Il apprend tout à coup que le duc de Chartres a quitté Paris
-incognito et qu'il vient visiter son régiment. Il mande à sa sœur
-l'arrivée du prince:
-
-
- «Landerneau, 15 juin 1778.
-
-«Je suis dans les ennuis et dans les affaires jusqu'au cou, il faut que
-je loge et que je nourrisse M. le duc de Chartres qui arrive tout à
-l'heure, et je n'ai ni maison ni cuisine; tout ira à la volonté de celui
-qui lit dans les cœurs et dans les casseroles, car j'ai fait de mon
-mieux et s'il ne m'aide pas, je n'aurai fait que de l'eau claire.
-
-«Tout le monde est effaré de notre arrivée ici; il n'y est pas plus
-question de guerre que de vendanges, et jamais il n'y aura eu d'armée
-aussi tranquille que la nôtre.
-
-«Je vous donnerai des nouvelles au premier moment libre que j'aurai, en
-attendant comptez pour moi sur beaucoup d'ennuis et fort peu de dangers.
-
-«Adieu, ma haute sœur, je vous aime de la tête aux pieds, cela
-s'appelle un grand amour.»
-
-L'arrivée du duc de Chartres à Landerneau était cependant le prélude de
-graves événements. Une flotte de trente-deux vaisseaux et de huit
-frégates était réunie à Brest sous les ordres du comte d'Orvilliers et
-elle se prépara à prendre la mer. Le duc reçut le commandement d'une
-division. Boufflers sollicita vainement du prince l'autorisation de
-l'accompagner, il n'éprouva qu'un refus formel.
-
-«Je suis bien fol d'aimer la gloire, écrit-il tristement, elle ne veut
-pas de moi. Le plaisir va bientôt être du même avis. Il faudra me mettre
-à la raison pour toute nourriture.»
-
-Quand la flotte fut sortie du port, elle ne tarda pas à se rencontrer
-avec l'amiral Keppel, qui était venu au-devant d'elle. La bataille fut
-vive et sanglante, mais aucun vaisseau ne fut pris, et chacun se retira
-sans qu'il y eût un résultat définitif.
-
-La flotte française rentra à Brest pour réparer ses avaries, et le duc
-de Chartres partit pour Versailles porter la nouvelle de ce que nous
-regardions comme une victoire.
-
-Le duc fut reçu à Paris aux acclamations du public, mais cet
-enthousiasme fut de courte durée. On reprocha au prince de n'avoir pas
-compris un signal qui devait lui faire couper la ligne ennemie, et aux
-éloges succédèrent les épigrammes. Toute la campagne se borna à cet
-épisode assez insignifiant.
-
-Quant à l'armée de Bretagne, elle continua son existence triste et
-monotone.
-
-Enfin, au mois de septembre, Boufflers apprend avec une joie indicible
-que son long exil va se terminer et que son régiment est désigné pour
-tenir garnison à Douai. Ce n'est pas encore ce qu'il souhaiterait, mais
-il se rapproche de Paris, de Mme de Sabran, et sa joie est extrême.
-
-Il obtient même un congé pour aller voir sa mère en Lorraine, et comme
-il doit forcément traverser la capitale, on le charge de dépêches pour
-la Cour.
-
-Il écrit à sa sœur pour lui annoncer son arrivée et l'informer en même
-temps qu'il s'est arrêté à Rennes, chez son mari, où il a été fort
-apprécié.
-
-
- «Samedi.
-
-«Je suis tout près, ma fille, et j'arrive de loin avec une faim et une
-soif mortelles de te voir et de t'embrasser; si tu es à Versailles,
-fais-le-moi dire par Oblin, qui me précède pour s'en informer; ne me
-fais rien dire si tu n'y es pas.
-
-«J'ai très bien réussi à Rennes, même dans la maison où tu réussis le
-moins; j'avais pris tant de crédit que si tu étais venue, je crois que
-je t'aurais fait faire un petit Boisgelin, qui aurait fait pièce à bien
-des petits Boisgelin. Dis à ta voisine, la dame d'honneur, que sauf
-l'honneur, je l'aime de tout mon cœur; je me souviens que la première
-vue doit m'en coûter un louis et je trouve que c'est bon marché.
-
-«Si tu avais eu de l'esprit, tu aurais pris et même mis un de mes habits
-pour m'attendre à Versailles, car il est possible que les dépêches
-d'Oblin à Lafleur ne soient pas arrivées, et que je me trouve à la Cour
-en habit de postillon, pour marquer mon empressement.
-
-«Adieu, ma fille, je t'aime de bout en bout, et il y a loin, même sans
-la coiffure. Mon papier et mon encre ainsi que ma plume ne valent pas
-grand'chose, mais je me sers de ce que j'ai, encore bien heureux, car
-cela ne m'arrive pas souvent.»
-
-Le séjour du chevalier à Paris fut ce qu'il devait être; il revit Mme de
-Sabran, et leur mutuel attachement, surexcité encore par l'absence, ne
-fit que croître. L'heure approchait de la chute inévitable.
-
-Après quelques jours de bonheur, Boufflers repart pour la Lorraine. Il
-passe une journée chez le comte de Bercheny, à Luzancy, un vieil ami de
-sa famille, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Sabran:
-
-«Je me suis arrêté hier à Luzancy, chez le comte de Bercheny, et pour la
-première fois je me suis surpris un mouvement de jalousie. Je l'ai vu
-occupé de sa femme et de sa terre, heureux du bonheur que j'ai toujours
-désiré et que je n'aurai jamais. Il fait des choses charmantes; il passe
-sa vie à en jouir, à s'en applaudir, à en projeter de nouvelles. Sa
-femme a l'air de prendre part à tout et d'aimer la campagne autant que
-lui. Je me demandais: quel bien cet homme-là a-t-il fait pour être aussi
-bien traité par le sort, et quel crime ai-je commis pour l'être aussi
-mal? Voilà le poison qui s'est glissé dans mes veines et qui agit
-encore.»
-
-Enfin il arrive à la Malgrange, il revoit sa mère qui l'y attend et il
-est si heureux de la retrouver, qu'ils ne se quittent pas: «Elle est
-dans ma chambre quand je ne suis pas dans la sienne», écrit-il. Sa
-présence même fait naître dans son esprit mille rêves d'avenir qu'il ne
-peut se défendre de confier à la femme qu'il adore.
-
-
- «De Lorraine.
-
-«Je ne suis pas si découragé que le jour où je vous ai écrit de ma
-route, ma chère sœur. Mon voyage s'est mieux passé que je ne m'y
-attendais, et j'ai revu ma mère avec autant de plaisir que si je ne vous
-avais pas quittée. La Lorraine est si charmante que j'ai eu regret en la
-revoyant que votre neveu eût obtenu l'évêché de Laon. Vous seriez venue
-dans mon pays, vous auriez connu ma mère, vous l'auriez aimée comme
-votre mère, et elle vous aurait aimée comme sa fille. Tout cela fait
-naître en moi des idées bien riantes, qui font place ordinairement à des
-réflexions bien tristes... Si vous n'êtes pas toujours la meilleure des
-sœurs, je serai le plus malheureux des hommes.
-
-«J'ai revu ma pauvre Malgrange: je n'en ai plus que la moitié, j'ai cédé
-la plus jolie à M. de Bauffremont, mais ce qui m'en reste me plaît
-encore. Ma maison est simple et pauvre, mais propre et gaie. Il y a dans
-ma cour un marronnier d'Inde planté par la sœur de Henri IV, sous
-lequel on mettrait cent cinquante hommes à couvert. J'ai un petit jardin
-qui est terminé par un bois d'environ cent pas de tour, où l'on peut
-faire une demi-lieue sans revenir sur ses pas; j'ai une figuerie, une
-serre, une quantité de cerisiers couverts de fleurs. Je vais avoir trois
-ou quatre moutons sous mes fenêtres, qui seront enfermés dans un
-treillage de fil d'archal si clair, qu'ils ne s'en douteront pas, et
-feront comme les hommes qui se croient libres, parce qu'ils ne voient
-pas leurs chaînes, et qui pensent faire leur volonté en suivant le cours
-des choses.
-
-«Si je suis au monde quand vous ne serez plus jeune, je vous proposerai
-d'acheter à nous deux une maison de campagne, pour que vous connaissiez
-une fois tous les plaisirs qui vous auront manqué jusqu'alors. Vous ne
-savez pas qu'on peut avoir des sentiments maternels pour des arbres,
-pour des plantes, pour des fleurs; vous ne savez pas qu'un jardin est un
-royaume, où le prince n'est jamais haï et où il jouit de tout le bien
-qu'il fait.
-
-«Votre jardin de Paris ne vous donne pas l'idée de tout ce bonheur-là.
-Ce n'est qu'un chemin planté qui mène à votre pavillon; vous ne
-connaissez aucun de vos arbres et vous leur faites couper la tête, bras
-et jambes sans y penser. Vous changerez bien d'avis quand vous saurez,
-comme moi, que les arbres ont du sentiment et qu'ils s'aperçoivent du
-bien et du mal.
-
-«Aussi je me promets bien de travailler ce soir comme un cheval, pourvu
-que je ne dorme pas comme une marmotte[130].»
-
- [130] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
-
-Mme de Sabran avait un neveu, Mgr de Sabran, évêque de Laon, qui fut
-toujours excellent pour elle et pour ses enfants. C'était un véritable
-prélat de l'ancien régime, moins occupé de la messe et de son bréviaire
-que de ses plaisirs[131]. Il possédait près de Laon, à Anisy, un château
-où Mme de Sabran et ses enfants faisaient chaque année de longs séjours.
-
- [131] La Révolution le chassa de France et il mourut en 1811, en
- Pologne, chez la princesse Lubomirska.
-
-Mme de Sabran, en femme aimante, ne cherchait que les occasions de se
-rapprocher de son ami; elle le savait en Lorraine, elle vint donc
-aussitôt s'installer à Anisy et elle eut l'adresse d'obtenir de son
-neveu une invitation pour le chevalier.
-
-L'isolement de la campagne, la fréquentation journalière et incessante,
-finirent par amener ce que n'avaient pu obtenir les plus ardentes
-prières. Bien que le palais épiscopal ne parût pas particulièrement
-désigné pour le dénouement de l'idylle, au bout de peu de jours l'amitié
-fraternelle avait cédé la place à l'amour, et le frère et la sœur
-s'adoraient le moins platoniquement du monde. Ce fut pour tous les deux
-un rêve sans nom, une période d'amour délicieuse; les heures
-s'envolaient sans qu'ils y songeâssent; un jour vint cependant où il
-fallut penser au retour; la famille, le régiment, les affaires, les
-mille nécessités de l'existence vinrent troubler les tendres amants dans
-leur rêve étoilé et les rappeler à la réalité.
-
-Mme de Boisgelin était au courant de la passion si violente du
-chevalier, mais ne l'avait pas trop bien prise.
-
-Mue par un sentiment de jalousie qu'elle ne pouvait surmonter, elle la
-blâmait même absolument. Elle aimait beaucoup son frère et elle
-éprouvait pour lui des sentiments très exclusifs. Quand elle vit que sa
-nouvelle inclination n'était pas une de ces fantaisies éphémères dont il
-était coutumier, mais bien un attachement des plus sérieux, elle prit en
-haine Mme de Sabran, et tout en ménageant les apparences, fit tout ce
-qui dépendait d'elle pour rompre cette liaison qui lui portait
-ombrage[132].
-
- [132] Mme de Sabran n'ignorait pas l'hostilité de Mme de
- Boisgelin. Elle écrivait un jour au chevalier: «Je redoute ta
- sœur et le désir qu'elle a toujours de t'éloigner de moi.»
-
-C'est en raison de ces sentiments qu'elle se garde d'écrire à son frère
-pendant son séjour à Anisy. Le chevalier, qui ne devine pas, s'étonne de
-ce long silence et il s'en plaint, en même temps qu'il lui annonce son
-retour prochain:
-
-
- «Anisy, par Pinon, samedi 9.
-
-«J'espère, ma bonne enfant, qu'on se tromperait beaucoup sur notre
-amitié si on en jugeait par notre correspondance et que, pendant que
-d'autres ne sentent pas un mot de ce qu'ils disent, nous ne disons pas
-un mot de ce que nous sentons. Je pourrais dire en ma faveur que les
-torts sont au moins partagés, mais je les aimerais mieux tous de mon
-côté, parce que je suis bien plus sûr de l'excès de ma paresse que de
-l'excès de la tienne.
-
-«Quoi qu'il en soit, pardonnons-nous et aimons-nous, puisque nous ne
-pouvons faire autrement. J'espère te voir dans peu de jours et j'en sens
-d'avance le plaisir; mande-moi ici si tu seras à Paris du 16 au 17, et
-fais-moi préparer un excellent souper pour dimanche au plus tard, car
-peut-être viendrai-je le manger samedi.
-
-«Je voudrais, en attendant, que tu m'écrivisses une lettre de mille ou
-douze cents pages qui m'instruisît de tout ce qui s'est passé et de tout
-ce qui se passe à Paris, car j'y serai aussi étranger à mon arrivée
-qu'un colonel chinois. Voilà près d'un mois que je suis toujours en
-course et que je ne reçois de nouvelles de personne; c'est à toi à
-suppléer à tout et même à réparer toutes mes négligences, mais ce serait
-une tâche au-dessus de tes forces.
-
-«Il ne s'en est fallu de rien qu'en partant d'ici je ne tournasse du
-côté de la Lorraine, dont je ne sais rien depuis six semaines, mais
-j'ai peur que ma mère ne soit encore à Scey-sur-Saône ou ailleurs, et je
-remets mon voyage à l'hiver prochain, d'autant plus que les affaires de
-mon régiment d'une part, et de l'autre la promotion qu'on dit prête à
-paraître, exigent ma présence à Paris.
-
-«Parle de moi à tes amis, parle de moi à tes parents, parle de moi à ton
-chat, je ne veux être oublié de personne.
-
-«Adieu, grande Boisgelin; souviens-toi de m'aimer comme si je le
-méritais, et recommande à Mmes les maréchales d'en faire autant.»
-
-Donc, forcé par les circonstances, le chevalier quitte Anisy, la mort
-dans l'âme; il se rend à Paris, puis à son régiment. Les deux amants
-n'ont plus d'autre consolation que la correspondance, et ils y ont
-recours presque chaque jour. Le ton naturellement est changé, il est
-plus intime qu'autrefois; ils s'aiment, ils s'adorent, et ils trouvent
-pour témoigner leur passion réciproque les expressions les plus
-heureuses, les plus charmantes. Les lettres de Mme de Sabran sont
-exquises de simplicité et de tendresse profonde.
-
-«Non, mon enfant, je n'ai que faire de ton illusion; notre amour n'en a
-pas besoin; il est né sans elle et il subsistera sans elle; car ce n'est
-sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu
-m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes
-manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes
-et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer
-avec toi, qui m'ont fait t'aimer à la folie: c'est un certain je ne sais
-quoi qui met nos âmes à l'unisson, une certaine sympathie qui me fait
-penser et sentir comme toi. Car, sous cette enveloppe sauvage, tu caches
-l'esprit d'un ange et le cœur d'une femme. Tu réunis tous les
-contrastes, et il n'y a point d'être au ciel et sur la terre qui soit
-plus aimable et plus aimé que toi.»
-
-Quelques jours plus tard, elle écrit encore:
-
-«Je vois avec plaisir que tout ce qui m'appartient de près ou de loin
-t'aime, non pas autant que moi, car je t'aime pour mille. J'ai pour toi
-tous les sentiments; je t'aime comme ta mère, comme ta sœur, comme ta
-fille, comme ton amie, comme ta femme, et mieux encore, comme ta
-maîtresse. Je t'aime tant, que je ne pense qu'à cela, et que sur tout le
-reste, je suis d'une insouciance qui ressemble comme deux gouttes d'eau
-à la mort. Tu es l'âme qui anime mon corps; je ne peux être affectée que
-par toi; tu dispenses à ton gré le bien et le mal qui m'arrivent, et je
-ne peux plus connaître le bonheur à moins que tu ne t'en charges. Songe
-bien à cela, mon enfant; tu as trop de raison à présent et trop
-d'expérience pour ne pas sentir, comme moi, qu'il n'en existe pas dans
-ce monde, sans une amie, dont l'esprit, le cœur et l'âme soient en
-commun avec nous. Eh! dis-moi, qui est-ce qui partage mieux que moi tous
-tes sentiments, tous tes goûts et toutes tes opinions? D'après cela,
-aime-moi donc, ne fût-ce que pour ton bonheur; je te promets de le faire
-et d'y employer le reste de ma vie[133].»
-
- [133] _Correspondance de Mme de Sabran avec le chevalier de
- Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-1778-1779
-
- Maladie grave de Mme de Boufflers.--Correspondance avec
- Panpan.--Supplique de Panpan pour obtenir une pension.
-
-
-Pendant le séjour de Voltaire dans la capitale, Mme de Boufflers avait
-fait à deux reprises différentes, et à quelques jours seulement
-d'intervalle, le voyage de Nancy à Paris; en apparence elle avait
-supporté assez aisément cette grande fatigue, mais à peine était-elle de
-retour à Nancy, qu'elle fut prise d'une crise d'estomac violente, si
-violente même que son entourage fut pendant quelques jours extrêmement
-inquiet. Fort heureusement le chevalier se trouvait par hasard à la
-Malgrange, il accourut auprès de sa mère qu'il adorait, et il l'entoura
-des soins les plus intelligents et les plus tendres.
-
-Mme de Boisgelin était retenu à Versailles par les soins de sa charge,
-et on lui cacha combien l'état de sa mère était grave.
-
-Dès qu'il y eut un peu de mieux, le chevalier voulut la mettre lui-même
-au courant de la situation. Il lui écrivait:
-
-
- «Ce samedi 19.
-
-«Tant que je n'avais que mes inquiétudes à te communiquer, chère enfant,
-je ne t'ai rien mandé; je n'aurais fait que t'affliger, te troubler,
-peut-être te faire venir ici inutilement.
-
-«Dès que les grandes alarmes ont cessé, je t'ai écrit un petit mot au
-bas de la lettre de M. Marcel, et ce petit mot a dû te prouver qu'on ne
-t'avait pas tout dit jusque-là.
-
-«Il paraît que M. Dubreuil s'est trompé, qu'il n'y a absolument rien à
-la matrice, que tout tenait et tient encore à un engorgement à
-l'intestin qu'on appelle cœcum, et que cet embarras se prolongeait
-au-dessous de l'estomac et pouvait d'un moment à l'autre gêner les
-fonctions vitales. On croit l'obstruction ancienne, mais elle était
-irritée et augmentée par les suites nécessaires d'une constipation
-absolue, de plus de vingt-cinq jours, pendant lesquels notre pauvre mère
-a fait deux fois le chemin d'ici à Paris, sans compter les fatigues du
-séjour, pires que celles du voyage.
-
-«Je croyais tout rétabli il y a trois jours, mais les accidents ont
-recommencé avant-hier, à la vérité moins forts. Hier elle a pris de la
-magnésie bien malgré elle, mais elle s'en trouve mieux sans trop en
-convenir. Sa force diminue et son courage se lasse; elle déteste la
-médecine, le médecin, le régime, elle ne trouve de goût qu'aux choses
-qu'on lui défend de manger; il faut avec elle beaucoup de patience et un
-peu de ruse; il est vrai que par sensibilité pour les soins que je lui
-rends, elle devient un peu plus traitable, mais ceci n'est pas encore au
-point où il le faudrait, et je vois aisément tout ce qu'il lui en coûte.
-
-«Si cela se soutient encore huit ou dix jours, je pourrai retourner à
-Paris, où je sais trop combien j'ai à faire, mais je sens encore plus
-combien j'ai à faire ici.
-
-«...Adieu, chère enfant, mets des points, des virgules, et de
-l'orthographe dans ma lettre, car je n'en ai pas le temps, je n'ai que
-celui de t'embrasser encore.»
-
-Quelques jours après le chevalier écrit de nouveau:
-
-«Ma mère n'est ni mieux ni plus mal; elle a presque régulièrement un bon
-et un mauvais jour. Cependant, malgré les inquiétudes qu'elle donne à
-tout le monde, je commence à me flatter d'une vraie guérison, car il
-paraît démontré que le siège du mal est à l'estomac, et que tout tient à
-des vaisseaux engorgés et engourdis qui n'absorbent point assez les sucs
-que l'on nomme _gastriques_, et le médecin se propose de lui donner le
-quinquina, malgré le préjugé où l'on est que ce remède est la cause des
-obstructions.
-
-«Ma mère a toujours un peu d'humeur, beaucoup d'ennui et des idées
-noires qu'elle s'efforce de cacher; la journée d'hier a été fâcheuse,
-elle a eu des crachements dès le matin, elle a senti des angoisses et
-des maux de cœur; elle en a été accablée après pendant deux heures;
-ensuite elle s'est remise au jeu et à la conversation.
-
-«Adieu, chère Catherine, c'est aujourd'hui ta fête; je te la souhaite,
-comme je te la donnerais si j'étais Dieu, le Roi, ou seulement mon
-beau-frère.
-
-«Embrasse tout le faubourg Saint-Germain de ma part.»
-
-Dès qu'elle se sentait un peu mieux, Mme de Boufflers reprenait le
-dessus avec une rapidité étonnante. Un moment on la croyait au plus mal,
-une heure après on la trouvait installée au trictrac, causant le plus
-aimablement du monde.
-
-Cependant l'amélioration persistait et tout faisait espérer la fin de
-ces pénibles accidents.
-
-Le chevalier écrit à Mme de Boisgelin:
-
-
- «Ce lundi 29.
-
-«Tout va bien, ma fille, et je commence à espérer une guérison prochaine
-et parfaite. Les accidents sont moindres de jour en jour; les mauvais
-jours sont déroutés. Hier devait en être un et c'est le meilleur que
-nous ayons eu depuis le retour et même depuis longtemps avant le voyage.
-Nous devions prendre aujourd'hui un grain d'ipécacuanha, mais nous avons
-jugé à propos de retarder jusqu'au moment où le besoin serait plus
-indiqué, car, quand la nature suffit à la guérison, il ne faut point y
-joindre la pharmacie...»
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-«J'ai été désolée, ma bonne fille, en lisant votre lettre du 25; je me
-suis presque reproché de me porter si bien. Chargez-vous de donner de
-mes nouvelles à votre oncle et à votre tante, parce que j'écris
-alternativement à l'un de vous trois.»
-
-Enfin l'on est complètement maître de la maladie:
-
-«Rassure-toi pleinement, ma chère fille, mande le chevalier à sa sœur,
-la journée s'est encore très bien passée; il ne reste presque plus de
-crachements, aucune angoisse, aucune douleur, très peu de goût de levain
-dans la gorge et à peine un faible ressentiment de l'embarras dans les
-intestins. Je compte que demain ou après la maladie sera non seulement
-guérie mais même oubliée, car un jour peut plus dans la convalescence de
-ma mère qu'un mois ne ferait dans celle de tout autre. Encore une fois,
-plus d'inquiétudes ni de scrupules, on n'a plus besoin de toi, quoiqu'on
-t'aime à la folie.»
-
-Dès qu'il a appris la maladie si grave de Mme de Boufflers, Panpan,
-moins égoïste que d'habitude, est accouru pour tenir compagnie à son
-amie. Aussi est-ce à lui que s'adressent les intimes de la maison pour
-avoir des nouvelles; presque chaque jour il envoie un bulletin à la
-«céleste» Durival.
-
-Mme de Brancas n'est guère moins anxieuse, elle charge Cerutti de
-demander en hâte des nouvelles. Mais Mme de Boufflers est déjà hors
-d'affaires et dans son ravissement, c'est en vers que Panpan répond à la
-demande de Cerutti:
-
- Eh! mon dieu! mon charmant ami,
- Que de choses il faut vous dire!
- Pour vous satisfaire à demi,
- Tout un jour il faudrait écrire.
- Le moyen de vous dire, non?
- De notre adorable duchesse
- Vous empruntez l'ordre et le nom
- Pour tyranniser ma paresse.
- De mon autre Divinité
- Elle veut savoir des nouvelles.
- Une fièvre des plus cruelles
- Avait attaqué sa santé.
- De cet accident éphémère,
- Grâce au ciel, il n'est rien resté;
- Elle a recouvré sa gaîté,
- Et repris tous ses droits de plaire.
- Je la quitte, elle va jouir
- D'un renouvellement de vie.
- Un nouveau genre de plaisir,
- C'est une santé mieux sentie.
- De retour au coin de mon feu,
- Dépensant sottement la mienne,
- Platement épris d'un plat jeu,
- J'attends que la goutte revienne,
- Je l'attends, et je la crains peu
- Jusqu'à présent; mais courte et bénigne,
- Patiemment j'en sens l'effet,
- Elle sait que je suis peu digne
- Du triste honneur qu'elle me fait[134].
-
- [134] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
-
-A peine remise de la grave indisposition qui a tant alarmé ses enfants
-et ses amis, Mme de Boufflers reprend avec Panpan sa correspondance à
-bâtons rompus. Il est question de tout dans ces lettres, mais surtout du
-petit cercle intime dans lequel ils vivent, de Mme de Brancas, de Mme de
-Lenoncourt, de Mme Durival, de Thérèse, de Marianne, de Manon, etc.,
-etc.; leurs moindres occupations prennent à leurs yeux une importance
-considérable et deviennent le sujet de longues discussions.
-
-
- «Nancy, 15 juin 1778.
-
-«Mon cher Veau, dès que tu parles de venir, tout est oublié et je me
-réjouis. Mais je voudrais bien savoir qui vous donne les airs de vous
-tourmenter comme si cela appartenait à tout le monde.
-
-«Voilà la lettre de Mme L. M. de la Fare me mande qu'il compte venir
-lundi 19, dîner à Fléville. Si je lui envoyais le carrosse, en
-profiteriez-vous? Sur cela ne vous gênez pas, parce que je ne veux pas,
-pour quelques jours de différence, que vous m'arriviez de mauvaise
-humeur. Je veux mon Veau avec tous ses charmes, parce qu'il faut que je
-l'aime par-dessus tout.
-
-«Savez-vous ce que fait votre Durival depuis ce matin? Elle collationne
-les mémoires de M. de Bellegarde avec M. Boutillier.
-
-«Je suis en commerce de lettres avec M. Delisle, et il m'a envoyé des
-lettres pour vous[135].»
-
- [135] Delille avait composé pour la marquise les vers suivants:
-
- Jadis j'ai chanté le jardin
- Du bon Adam; je préfère le vôtre.
- Tout fut perdu dans le premier Éden,
- Tout semble réparé dans l'autre.
-
-
- «Nancy, 24 juin.
-
-«Voilà M. d'Autichamp[136] qui implore ma protection pour obtenir la
-grâce de louer votre maison jusqu'au 1er novembre. Je lui ai presque
-promis que vous y consentiriez.
-
- [136] M. le vicomte d'Autichamp de Beaumont avait épousé Mlle de
- la Galaizière.
-
-«Ma Durival dit que vous êtes trop heureux de gagner 15 louis comme en
-dormant, tandis qu'elle ne fait que perdre son argent en veillant. Il
-faut vous dire qu'elle a pris un tel goût pour le jeu en général, et en
-particulier pour le reversi, qu'elle joue depuis dîner jusqu'à souper,
-et depuis souper jusqu'à minuit, de manière qu'on ne jouit d'elle que le
-matin.
-
-«Adieu, mon aimable Veau.»
-
-
- «Nancy, 12 juillet 1778.
-
-«J'ai reçu hier votre lettre du 10. Je n'ai pas vu Mme Durival depuis,
-mais je sais déjà sa réponse: _elle ne voudrait pas vous déranger_.
-
-«Elle a été hier matin voir la duchesse avec l'évêque de Saint-Dié[137],
-sans rester à dîner. Je la trouve fort changée et je crois que son
-bâtiment y contribue. Je pense que vous ne la verrez qu'à Sommerviller,
-car elle y serait déjà sans l'évêque, et elle part après-demain. Vous
-voyez que je vous ai pressé sans intérêt. Mais pourquoi m'aviez-vous dit
-qu'elle n'avait pas répondu à vos lettres?
-
- [137] Barthélemy-Louis-Martin de Chaumont de la Galaizière,
- premier évêque de Saint-Dié.
-
-«Il me semble aujourd'hui que je devais aimer mieux la folie de Marianne
-que toute votre raison qui n'est guère raisonnable. Pourquoi ne pas
-vivre à Nancy quand tout est cher à Lunéville?
-
-«Comment n'êtes-vous pas inquiet de Chalabre qui ne me gagne rien du
-tout, quoique le Dumast soit toujours grande bredouille.
-
-«Le prince a pris pendant trois jours des pilules, et ne croit pas
-qu'une médecine achève aucune guérison. Il est un peu moins souffrant.»
-
-En 1778 la marquise fait part à son ami Panpan d'un événement qui pour
-elle a une importance considérable, le mariage de sa chère Thérèse, de
-cette femme de chambre qui ne la quitte jamais et à laquelle elle est
-tendrement attachée. Thérèse épouse un certain M. Petitdemange, d'une
-bonne famille du pays. La cérémonie est célébrée le 2 mars, à
-Saint-Nicolas de Nancy et le soir, touchant exemple de l'affection que
-les maîtres portaient à leurs serviteurs, la marquise offre chez elle un
-grand dîner en l'honneur des mariés. Pour ne pas se séparer de Thérèse,
-Mme de Boufflers prend M. Petitdemange à son service, elle en fait son
-intendant, son homme de confiance et... son professeur d'orthographe!
-
-Panpan n'est pas toujours impitoyable et quelquefois il cède aux
-instances de son amie. Ainsi il vient passer auprès d'elle les mois
-d'octobre et de novembre: ce fut un temps délicieux pour la marquise,
-trop court, hélas! En décembre le lecteur regagne Lunéville. Mme de
-Boufflers est désolée. Autant elle éprouve de joie quand le Veau annonce
-son arrivée, autant elle ressent de chagrin quand il s'éloigne. Elle a
-la franchise de le lui dire:
-
-
- «Nancy, 20 décembre 1778.
-
-«J'étais sûrement bien fâchée de vous voir partir pour des siècles, mon
-bon Veau, et je le suis encore, mais puisque votre absence est un
-chagrin inévitable pour moi, il sera plus raisonnable désormais de le
-souffrir sans m'en plaindre.
-
-«J'ai laissé avant-hier Mme de Beauvau entre MM. Cerutti et
-Saint-Martin, et je suis venue ici avec la pauvre veuve, qui ne
-retournera à Fléville que vers la fin de la semaine.
-
-«J'y vais tout à l'heure avec Mme Philips qui me mène. Son mari est
-presque bien. Je reviendrai ici lundi; je tâcherai de finir votre
-logement.
-
-«Toutes mes caisses, il y en a six, sont arrivées à bon port.
-
-«Mon Dumast est arrivé une heure après moi, avec tant d'empressement et
-d'amitié pour moi que j'ai bien regretté de lui avoir enlevé la
-lanterne.
-
-«J'ai fait connaissance avec l'intendante, qui me paraît aimable et bien
-gaie, quoique bien malade, car elle tousse continuellement; j'y soupe
-lundi[138].
-
-«Adieu, charmant Veau.»
-
- [138] Mme de la Porte, dont le mari vint à Nancy comme intendant,
- en juin 1778.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Ma pauvre Thérèse a la colique tous les matins, cela m'afflige
-beaucoup.
-
-(Mme de Boisgelin termine en son nom personnel.)
-
-«Maman a trouvé la confiture excellente, beau Veau, et moi je trouve que
-Mlle Marianne ne devrait payer que de sa personne le plaisir que j'ai eu
-de la voir.
-
-«Malgré les invitations de Mme de Brancas, Mme Durival n'a pas voulu
-aller à Fléville.»
-
-Pendant l'hiver de 1779, Mme de Boufflers est encore à Nancy. Elle a
-fait des économies et elle peut, à sa grande satisfaction, rembourser à
-Mme Durival une dette qu'elle a contractée vis-à-vis d'elle, de compte à
-demi avec Panpan. Elle raconte à son ami la joie qu'elle éprouve à
-pouvoir enfin se libérer et elle lui promet bien qu'elle ne recommencera
-jamais pareille aventure:
-
-
- «2 janvier 1779.
-
-«Tenez, mon bon cœur de Veau, je vais répondre à tout jusqu'à ce que
-Mme de Lenoncourt vienne ici pour que je la mène chez notre Durival, qui
-a fait hier une apparition ici, et à qui je n'ai pas dit un mot des 20
-louis, mais je vais les lui porter. Vous ne sauriez croire la joie que
-j'ai de n'avoir plus de dettes. Je me promets bien et à mon meilleur ami
-que cela n'arrivera plus. Ne croyez pas que j'irai présenter à ma
-Durival notre argent tout sec; je compte bien l'accompagner de tous nos
-sentiments de tendresse, d'estime, promesse, serment, parole d'honneur,
-etc., enfin de tout ce que vous diriez vous-même pour lui plaire. Voilà
-donc une affaire finie.
-
-«Mme d'Hénin[139] est aussi à la Reine, et puisqu'elle veut bien s'en
-mêler, ainsi que Mme de Poix, je crois qu'il faut les laisser faire.
-
- [139] Fille de la princesse de Chimay.
-
-«Je ne sais ce que c'est que l'histoire du bulletin. Ce que je sais
-bien, c'est que M. de Beauvau ne pue pas, qu'il n'est guères dans la
-chambre du Roi, et que s'il avait pué dans cette chambre, le Roi en
-serait plutôt sorti lui-même que d'en faire sortir tout le monde. Au
-reste le prince a peut-être fait chez le Roi comme Mme du Deffant chez
-Mme de la Vallière.
-
-«Ne m'envoyez plus de dattes, parce qu'il en arrive de Marseille...
-
-«Les sixains et quatrains sont charmants. Je vais relire tout cela à Mme
-Durival, car je lis mieux qu'elle.
-
-«Envoyez-moi toujours les vers à la duchesse, ils seront assez bons pour
-moi.
-
-«Notre Thérèse prend enfin une bouteille d'eau de Bussang le matin, mais
-je ne sais si, par le froid, cela est bon. Aujourd'hui elle a la foire.
-
-«Je voulais vous dire de lire l'article Sévigné qui m'a charmée et celui
-de Sénèque. Je vais chercher l'anecdote.
-
-«Quand j'ai vu mon bonheur remis à quinze jours j'ai couru à la date, et
-j'ai vu que j'avais trois jours, sur la quinzaine.»
-
-
- «Nancy, 11 janvier 1779.
-
-«Je doute, mon cher Veau, qu'on obtienne jamais rien de M. de la
-Porte[140], qui ne soit dans toutes les règles de la justice. Comme je
-me doutais bien du chagrin que le déplacement de ce Colé vous ferait,
-j'ai encore dit hier à l'intendant tout ce que j'ai pensé qui pourrait
-le toucher; il répond à tout que si cet homme était un bon sujet, il le
-déplacerait encore comme inutile. Cela me fait voir que vous avez raison
-d'aimer les fripons, car la rectitude a ses inconvénients. Mme de la
-Porte m'a promis d'engager son mari à faire tout ce qu'il pourra, mais
-comme elle serait bien fâchée de l'engager à manquer à ses principes, je
-n'ose espérer rien.
-
- [140] M. de la Porte, intendant de Perpignan; nommé à
- l'intendance de Nancy, en juin 1778.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Maman dit qu'elle ne comprend pas comment vous pouvez l'engager à
-écrire par le froid qu'il fait, qu'elle a les mains gelées. Elle dit
-aussi qu'elle compte s'amuser plus souvent dans sa chambre qu'ailleurs,
-parce qu'elle a un gros rhume et que je ne veux pas qu'elle sorte. Elle
-n'ira de longtemps à Fléville à cause de l'absence du tapis, qui ne
-ferait qu'augmenter son rhume et son mal aux yeux. Mme Durival est
-déterminée à y aller dans le mois de février.
-
-«Son argent est arrivé; ainsi vous pouvez en disposer et être sûr que
-vous lui ferez grand plaisir.
-
-«Ne m'oubliez pas et ne me laissez pas oublier par Marianne, parce que
-je l'aime de tout mon cœur.»
-
-
- «16 mars 1779.
-
-«Je vous vois toujours environné de tristesse et cela m'attriste aussi.
-Mais que faire, attendre que l'éponge du temps emporte tout cela...
-
-«Nous avons dîné dimanche chez le petit abbé, toujours plus aimable. Le
-salon ne sera pas beau, et le reste n'avance pas.
-
-«Vous a-t-on mandé: Que M. Necker a mis sa démission avec ses motifs sur
-la table du Roi, et que le Roi et M. de Maurepas n'ont pas voulu la
-recevoir; que la mort du cardinal de Rohan n'a point affligé le cardinal
-neveu[141]; que Mlle d'Éon est exilée à Tonnerre[142].
-
-«Le neveu de l'abbé Porquet est enfin placé comme chirurgien-major du
-régiment de M. de Pouilly.
-
-«Adieu, mon bon ami.»
-
- [141] Louis de Rohan, célèbre par l'affaire du collier.
-
- [142] Le chevalier d'Éon (1728-1810). A cette époque d'Éon ne
- passait plus pour une femme. Il sortait du château de Dijon où il
- avait subi un emprisonnement de deux mois.
-
-«On dit que le Roi a donné une pension considérable à Linguet, qui est
-actuellement à Paris[143], et qui était à Paris le jour de la réception
-de Ducis[144].
-
- [143] Dans sa jeunesse, Linguet avait été secrétaire du prince de
- Beauvau. C'est à propos de Linguet que Panpan avait composé cette
- épigramme:
-
- Linguet, tapi dans un coin du parterre,
- De Du Belloy siffloit le cruel Pierre.
- Or, vous savez qu'aux drames les plus sots
- Il n'est permis de siffler à son aise;
- Une sentinelle, ennemie des bons mots,
- Met un Baillon à la gaieté françoise.
- Linguet, pourtant, siffloit de tout son cœur,
- Et ses voisins lui répondoient en chœur.
- Un des soldats, qui composoit la garde,
- Voulut saisir l'indiscret orateur:
- Quoi m'arrêter! dit Linguet, prenez garde,
- Vous vous trompez, je ne suis pas l'auteur.
-
- (Mss. de Devau.)
-
- [144] Le discours de réception de Ducis à l'Académie, comme
- successeur de Voltaire, a été prononcé le 4 mars 1779.
-
-Au mois de juin, la marquise, qui vient d'être assez souffrante, se
-décide à aller passer quelques jours à Fléville, mais elle est à peine
-convalescente. Va-t-on appeler un médecin? Point du tout. La duchesse,
-bien inspirée, s'empresse de convoquer Panpan, persuadée que la présence
-du Veau sera pour son amie le meilleur remède.
-
-
- «Mardi.
-
-«M. de Vaux aura su sans doute que Mme de Boufflers a été incommodée
-plusieurs jours. Elle est mieux et pour achever de se rétablir elle
-vient passer quelques jours à Fléville. Comme je ne doute pas que M. de
-Vaux ne soit empressé de contribuer au rétablissement de ses amis, je
-lui envoie ce soir mon carrosse. Il aura le temps de faire ses paquets
-et ses adieux cette nuit. Il n'oubliera pas sa tête à perruque parce
-qu'il n'y en a point ici. Il y a douze feuilles nouvelles qui
-l'attendent, sans compter les journaux et demain pour son dîner il aura
-une carpe superbe avec du vin de Bourgogne, de Barsac, de Catilion, de
-Viviselpe, de Lunel, de Cerise, etc., etc., etc.[145].»
-
- [145] L'adresse est ainsi libellée: M. de Vaux, ancien lecteur du
- roi de Pologne et digne de l'être du monde entier, à Lunéville.
-
-Mais Panpan se fait prier; il trouve qu'on ne manifeste pas un assez
-grand désir de le posséder.
-
-Mme de Boufflers le morigène gentiment:
-
-
- «Nancy, 4 juin.
-
-«Et moi je vous dis que je n'ai pas été une seule fois à Fléville que la
-duchesse ne m'ait marqué beaucoup d'envie de vous voir, quelquefois, à
-la vérité, avec un peu d'humeur, comme soupçonnant que vous y viendriez
-le plus tard et le moins possible. J'ai toujours coulé du miel sur les
-paroles, et je puis vous assurer qu'elle a l'air de vous aimer beaucoup.
-Est-ce que, sans cela, le Cerutti vous aimerait tant? C'est peut-être,
-au contraire, l'amour de celui-ci qui est la cause et la preuve de
-l'amour de celle-là.»
-
-Bien qu'il ne soit pas toujours aisé d'obtenir la visite du Veau à
-Fléville, Mme de Brancas a pour lui mille amabilités. Un jour, elle fait
-confectionner à son intention de délicieux macarons, et elle charge Mme
-de Lenoncourt de les lui faire parvenir. Mais hélas, elle avait compté
-sans les amies de la marquise. Quelques jours après, celle-ci, toute
-honteuse, doit avouer au Veau la «flibusterie exécrable» dont il est la
-victime; elle lui demande le secret, car la duchesse serait indignée et
-ne pardonnerait pas aisément.
-
-«Je devais vous envoyer par le carrosse une boîte de biscuits et de
-macarons que la bonne dame vous avait fait faire avec le plus grand
-soin. Cette boîte attendait sur mon bureau. On m'a demandé ce que
-c'était: imprudemment je l'ai dit: «Ah! voyons! goûtons...»--«Ah! non!
-c'est à mon Veau.»--«Cinq ou six gueules fraîches se sont jetées dessus,
-on me l'a arrachée. Quand j'ai vu le pillage, j'en ai pris ma part.
-Bref il n'en est pas resté un seul!»
-
-Cependant Panpan éprouve bien des préoccupations; M. Necker accomplit
-dans les finances de grandes réformes et le pauvre Veau se demande avec
-anxiété ce qui restera de son maigre revenu. Aussi quand Mme de
-Boufflers s'aventure à vanter les mérites du ministre, le Veau répond-il
-fort aigrement:
-
- Que m'importe tout son mérite,
- S'il ne me laisse pas de pain?
- Parce que Colbert ressuscite,
- Me faut-il donc mourir de faim?
-
-Pour obvier au coup qui le menace, Panpan sollicite une nouvelle pension
-du Roi; en même temps, il cherche à obtenir quelques faveurs pour un
-neveu malheureux. C'est naturellement Mme de Boufflers qui est chargée
-de plaider la cause de son ami et elle doit mettre en jeu toutes les
-influences dont elle dispose pour obtenir une issue favorable.
-
-La marquise se conforme docilement aux désirs du Veau; sa famille, ses
-relations, tout le monde est mis en réquisition: le prince de Beauvau,
-Mme de Grammont, le comte d'Estaing, Mmes de Poix et d'Hénin, qui sont à
-la Reine, etc., etc.
-
-
- «Nancy, 27 juin 1779.
-
-«Mais, mon petit Veau, je te défie de dire que je ne vous ai pas encore
-écrit par le dernier ordinaire, c'est-à-dire mercredi 24. Notre aimable
-Marcel ne m'a dit ni fait dire qu'il s'en allait, car je vous aurais
-envoyé par lui un éloge de M. Haller, manuscrit, et la lettre de M.
-d'Éon à M. de Maurepas. Voyez comme je mets bien les accents sur les à
-depuis que notre Petitdemange m'apprend l'orthographe.
-
-«Je pense, comme je vous l'ai dit d'abord, que la duchesse de Grammont
-ne vous répondra pas; mais que ce que vous lui demandez est inutile. On
-demande vos titres, ce n'est pas pour les trouver bons ou mauvais, je
-vous en réponds, et il n'y a que vous qui ayez pris l'alarme, à ce que
-j'entends dire.
-
-«L'énigme est charmante. Est-ce portrait? Si je l'avais eue hier entre
-ma Durival et l'évêque de Saint-Dié, j'aurais deviné tout de suite.
-
-«Mais si le printemps vous attriste, avec quoi vous réjouira-t-on?
-Heureusement que vous n'en êtes pas moins gai.
-
-«Ma pauvre Manon vient encore de cracher le sang, mais peu, et sans
-avoir mal à la poitrine. J'espère que Thérèse ne prendra pas ce temps-là
-(car cela n'est pas fini) pour lui donner les cent coups de pied dans le
-ventre qu'elle lui a annoncés souvent. Je crois l'avoir adoucie en
-engageant la battue à payer l'amende, c'est-à-dire qu'elle lui a proposé
-de monter son bonnet, ce que l'autre a refusé, mais honnêtement. Voilà
-la seule manière de venir à bout de la férocité.
-
-«Je voudrais quelquefois que tu fusses un tigre frotté de manne, comme
-ton amitié, pour que je puisse me passer de toi.»
-
-«Je ne verrai pas la princesse, par un autre arrangement fait hier avec
-le comte d'Estaing; Mmes Dessolles et de Lenoncourt en usent de même.
-Mais je vais tâcher d'engager le comte à remettre une petite note à la
-princesse pour la Reine. Ne faut-il pas encore que je compose cette
-note? et puis qui l'écrira? Le pauvre Saunier est bien malade. Enfin
-nous chercherons. Je pense que ce sera M. de L. si le malheur le conduit
-ici aujourd'hui. C'est qu'il a une belle écriture et que mon Dumast
-écrit comme un chat, car il aurait la préférence. Heureusement que j'ai
-le placet pour le garde des sceaux qui me mettra au fait du nom et de la
-chose. Je vous réponds que la Reine aura la note, en dépit même du
-comte, s'il ne voulait pas la donner.
-
-«Je ne connais de sacré que le bonheur de mon Veau, c'est la loi la plus
-sainte, le devoir le plus chéri, etc., etc.
-
-«Après cela je pense que vous ne refuserez pas de trouver jolis les vers
-à Mme de Poix en lui envoyant les synonymes: finir, cesser,
-discontinuer.
-
-«Les voici:
-
- Vous continuerez de charmer
- Et l'on ne cessera jamais de vous aimer.
- Je ne finis pas de le dire,
- Mais je n'aime point à l'écrire.
-
-«Toutes tes paroles sont enveloppées de faussetés, tes promesses
-frelatées, tes sentiments falsifiés, tes actions mixtionnées, et
-cependant je t'aime.
-
-«Pourquoi ne pas dire simplement: j'irai vous voir dans un tel temps.
-Qu'est-ce que ces lys, cette muraille? tout cela sent la mauvaise foi.
-
-«Je vais le 26 à Fléville; les Villes y sont.»
-
-Panpan ne se contente pas de faire solliciter par Mme de Boufflers et
-ses amis, il suppose qu'une démarche directe pourra avoir quelque
-heureuse influence, et lui-même écrit au prince de Beauvau. Mais une
-supplique passe souvent inaperçue, peut-être la remarquera-t-on
-davantage, s'il emploie la langue des dieux:
-
-_Panpan au prince de Beauvau._
-
- C'est encore un de ses placets
- Que le vieux Veau vous recommande.
- Si le succès d'une demande
- Fait tenter un autre succès,
- C'est à vous qu'il faut vous en prendre,
- Quand par ses importunités,
- Prince, abusant de vos bontés,
- Il ose de vous tout attendre.
-
- Un jeune et malheureux neveu
- Ne me revient du bout du monde
- Que pour y retourner dans peu,
- Malgré l'inclémence de l'onde,
- Qui ne lui paraît plus qu'un jeu.
- On lui fit revoir sa patrie
- Pour y renouveler sa vie,
- Qui s'épuisait sous l'Équateur.
- Depuis sa santé rétablie
- Ces Anglais lui tiennent au cœur,
- Et plus encor sainte Lucie.
- Il n'aspire plus qu'à l'honneur
- D'y chercher la mort qui l'a fui.
- Mais pour aller même à la mort
- Quelquefois trop cher il en coûte;
- Il n'a pas dans son triste sort
- Pour faire les frais de la route.
- Dans cette dure extrémité
- Il me revient à la mémoire
- Ce placet, avec son mémoire,
- Qui fut l'an dernier présenté;
- Mais je ne dois pas vous le taire,
- De Madame il fut rebuté;
- Cependant encor j'en espère;
- S'il ne put plaire un certain jour,
- Un certain jour il pourra plaire;
- Tout le succès dépend du tour
- Qu'on fait prendre dans une affaire.
- La pièce qui tombe le soir
- Le lendemain remonte aux nues,
- Nos raisons seront bienvenues
- Lorsque vous les ferez valoir.
- Madame a craint la concurrence,
- Mais j'appartins à son aïeul,
- Mon neveu plus qu'un autre a seul
- Quelques droits à sa bienfaisance.
- Est-il des concurrents nombreux,
- Rien n'autorise leur attente
- Car ils ne sont point mes neveux;
- Ils n'ont point de muse pour tante
- Qui vienne intercéder pour eux.
- Elle a cru qu'il voulait d'avance
- Jouir de ce qu'elle a promis;
- Du quart au tout la différence
- Fondait l'espoir qu'il s'est permis.
- Prenez Barême, ouvrez ses livres,
- Faites voir que de cinq cents francs
- Le quart n'est que cent vingt-cinq livres,
- Que ces cinq louis tous les ans,
- Jusqu'à ce qu'il faudra les rendre,
- Lui pourraient faire en paix attendre
- La fin de tant de survivants.
- C'est là qu'il borne sa demande,
- Et cette princesse moins grande
- Par son rang que par ses bienfaits,
- Sans que pas un autre y prétende
- Peut l'en combler à peu de frais.
- Il faut pourtant qu'on l'en avise,
- Quoique souvent, sans qu'on lui dise,
- A son cœur il n'échappe rien.
- Mon prince, c'est là votre affaire,
- Vous aimez qu'on fasse le bien,
- Vous qui savez si bien le faire.
-
-Mme de Boufflers et Panpan n'ont pas sollicité en vain. L'heureux
-lecteur du Roi obtient ce qu'il désirait, et pour lui et pour son neveu.
-Dans sa reconnaissance il envoie au prince de Beauvau un vase en
-porcelaine de Vincennes, et il le prie de l'offrir en son nom à la chère
-marquise.
-
-Au vase étaient joints ces vers:
-
-_A Madame la marquise de Boufflers._
-
- Dès longtemps mon cœur vous destine
- Ce chef-d'œuvre de l'art, ce vase précieux
- Où notre France efface et la Grèce et la Chine.
- Je cherchais le moment de l'offrir à vos yeux.
- De l'or et de l'azur brille l'éclat suprême
- Sur cet émail de lait à Vincennes empâté,
- Mais c'est la main du héros qui vous aime
- Qui fera toute sa beauté.
- Ce héros, qu'autrefois couronna la victoire
- Sur les rives de l'Éridan,
- Semble aujourd'hui ne connaître de gloire
- Que celle de vous plaire et de gâter Panpan.
- Je vois vos bontés dans les siennes
- Et je n'en suis que plus charmé.
- Mon cœur de ses bienfaits ne peut être alarmé,
- Les bienfaits ne sont pas des chaînes.
- Quand il protège, on croit en être aimé.
- De tous ses dons, cette coupe brillante
- Devient pour moi le plus cher en ce jour,
- Quand l'amitié vous la présente
- Comme un hommage embelli par l'amour[146].
-
- [146] Bibl. de Nancy. Mss. de Devau.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-1779-1781
-
- Maladie du prince de Beauvau.--Il demande à Mme de Boufflers
- de venir le voir.--Panpan accompagne la marquise à Paris.--Agréable
- séjour dans la capitale.--Guérison de M. de Beauvau.--Réconciliation
- de Panpan et de Saint-Lambert.
-
-
-En 1779 et 1781, les relations continuent à être incessantes entre
-Nancy, Lunéville, Fléville, Sommerviller. A la petite mais charmante
-société que nous connaissons se sont joints quelques nouveaux venus, M.
-de la Porte, intendant de Nancy, sa femme, Mme d'Hautefort, M. de
-Maulevrier, etc., etc.
-
-L'intimité est extrême, on se voit presque journellement; les dîners,
-les soupers, les parties de comète, de trictrac, autant d'occasions de
-se réunir et de passer ensemble de douces heures. La distance n'est pas
-un obstacle; n'a-t-on pas des chevaux? Quant à l'ennui du déplacement, à
-la fatigue inévitable par le mauvais temps et les routes détestables,
-personne n'y songe. Tous sont vieux, surmenés, plus ou moins cacochymes,
-mais qu'importe quand il s'agit de se distraire et de se retrouver avec
-des amis chers!
-
-Panpan est le seul qui continue à se montrer récalcitrant; certes, il
-accueille avec grand plaisir les amis qui le viennent voir, mais dès
-qu'il est question de quitter sa modeste retraite, il ne veut rien
-entendre, il reste insensible à toutes les séductions; Mme de Boufflers
-elle-même n'arrive pas à l'arracher à sa vie monotone et réglée.
-
-La marquise, au contraire, a conservé vivaces et profonds tous les
-souvenirs du passé; elle est restée attachée à son vieil ami par toutes
-les fibres de son cœur. On sent dans sa correspondance combien elle
-l'aime, combien il est indispensable à sa vie; elle n'est jamais plus
-heureuse que quand il est auprès d'elle, et elle le lui avoue naïvement.
-Elle lui écrit sans cesse et lui confie ses joies, ses peines, tous les
-événements de sa vie.
-
-
- «2 juin 1780.
-
-«Il faut encore vous dire que cette journée que j'ai passée avec ma
-Durival aurait été une des plus agréables de ma vie, si, comme nous le
-répétions sans cesse, le Veau, que nous aimons tous, y avait été.
-J'allais vous dire tout cela, quand j'ai reçu votre lettre.
-
-«Je ne veux plus parler de Fléville que pour approuver le parti que vous
-prenez.
-
-«Vous auriez bien mal fait de ne pas me faire le récit des folies
-touchantes de cette bonne Marianne. N'allez pas la dégoûter de m'aimer,
-moi ou mon portrait. Il faut qu'il ne me ressemble guère pour qu'on soit
-tenté de le baiser.
-
-«Mais en vous prenant par les paroles de votre lettre, et point par les
-plaintes que vous nous faites quelquefois, vous êtes l'homme le plus
-heureux qui existe; tous vos jours sont comme ceux de Lucile, pleins de
-douceur, s'il est vrai qu'être aimé en soit une.»
-
-Quelques jours après nouvelle lettre:
-
-
- «Nancy, 9 juin 1780, à midi.
-
-«Est-ce que je ne vous aurais pas écrit aussi, mon Veau bien-aimé, si le
-chevalier ne me proposait pas depuis mercredi d'aller dîner chez vous.
-Je ne vous dirai qu'en vous voyant les différents obstacles qui nous ont
-retenus. Je pense que s'il ne partait pas le 12, rien ne nous
-retiendrait. Mais si d'abord nous avons craint le mauvais temps, à
-présent nous craignons qu'il ne nous manque.
-
-«Je ne saurais prendre aucune part à la joie que vous avez ou que vous
-aurez, d'être dans votre cloaque; moi qui n'aspire, ne désire, ne
-respire que vous voir habiter un lieu propre et sain où je puisse jouir
-du bonheur ineffable de vous voir dans les moments où il vous conviendra
-de vous communiquer à moi.
-
-«Je n'ai aperçu Mme Durival que par la fenêtre, depuis son retour. Elle
-était pourtant convenue de dîner mardi chez nous avec sa compagne. J'ai
-envoyé hier savoir de ses nouvelles. Elle m'a fait dire qu'elle
-viendrait et je ne l'ai pas vue.
-
-«Pour moi qui ai bien senti à quoi je m'engageais en retournant tous les
-jours à Fléville, pour vous voir, j'ai été en chemin il y a deux jours
-pour y dîner, mais le cabriolet s'est si mal conduit qu'il a fallu
-revenir de Jarville au hasard de ne point dîner. Les Philips étant à
-Nancy, j'y vais dans le moment avec le chevalier et le cabriolet
-raccommodé.
-
-«Je vais faire ma démission de la chapelle entre les mains de M. de
-Beauvau, en insinuant le plus délicatement possible le désir que
-j'aurais de la voir donner à mon Porquet.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin).
-
-«Mon cher Panpan, le chien devient un peu incommode, parce qu'il est
-sevré. M. de Chateaubodot n'est pas venu. Maman vous fait dire qu'elle
-va faire votre commission.»
-
-Le Veau se montre bien souvent grognon et susceptible; l'âge, les
-infirmités ont peu à peu aigri son caractère, mais Mme de Boufflers n'en
-a cure, le Veau a tous les droits, même celui d'être désagréable; elle
-répond à ses rebuffades, en redoublant d'amabilités, de grâces, de bonne
-humeur:
-
-
- «Nancy, samedi 24 juin 1780.
-
-«Mais, mon cher Veau, vous me grondez comme si j'avais tort. Dans quel
-moment vous aurais-je écrit? Je n'ai vu Mme d'Hautefort que mercredi à
-une heure, que nous sommes parties pour Fléville, où il a seulement été
-question de vous, mais point du tout de dîner chez vous. Tout au
-contraire, elle a dit qu'elle vous avait donné à déjeuner, et qu'elle
-vous en prierait encore. Sur cela, j'ai fait vos honneurs; j'ai dit que
-vous seriez enchanté qu'elle vous demandât à dîner. Elle a toujours dit
-qu'elle voulait vous voir chez M. Vincent, et point dîner. Que
-pouvais-je faire? Et par où vous écrire, et que vous écrire sur ce
-dîner? Je ne sais pas sur quoi M. de Maulevrier a pu vous dire que Mme
-d'Hautefort dînerait chez vous, car je lui ai toujours entendu dire le
-contraire. En tout cas, de quoi vous plaignez-vous, puisque vous avez
-été averti?
-
-«A présent, il est question d'avertir M. de Maulevrier, que M. et Mme de
-la Porte, Mme Durival et moi, nous irons mardi 27 juin 1780, sur les
-midi, dîner chez lui avec notre bien-aimé Veau, que Mme de la Porte
-jouera au trictrac avec lui, et que je ferai la chouette à M. de
-Saisseval et à M. de Nédonchel, et que les trictracs soient propres.
-
-«Je suis à la quatrième plume, les doigts tout barbouillés et d'une
-humeur horrible de votre injustice; mais pour M. Martel, je le remercie,
-et je le demanderais si nous dînions chez vous.
-
-«A présent que j'ai une plume passable, il me semble que je t'aime bien,
-mon cher Veau, et que j'ai déjà du plaisir en pensant à mardi.
-
-«Moi, j'espère quelque chose de l'activité du duc.»
-
-Au mois de septembre 1780, M. de Beauvau étant tombé assez sérieusement
-malade, il fit dire à sa sœur tout le plaisir qu'il éprouverait à la
-voir auprès de lui. Bien que l'état du prince ne fut nullement
-inquiétant et que la demande fût plutôt un caprice de malade, Mme de
-Boufflers n'hésita pas à partir sans délai; M. de Bauffremont s'offrit
-à l'accompagner, ce qu'elle accepta avec joie. La marquise fit ses
-préparatifs avec une telle précipitation qu'elle n'eut pas le temps
-d'aller dire adieu à Mme Durival. C'est Mme Petitdemange qui se charge
-d'aviser la «céleste», mais au dernier moment la marquise prend la plume
-et c'est elle-même qui achève la lettre:
-
-(De la main de Mme Petitdemange.)
-
-«Mme de Boufflers, qui part dimanche pour Paris, aurait désiré bien
-vivement de voir sa «céleste» avant, mais elle n'a pas de voiture, parce
-qu'on arrange la sienne pour le voyage.
-
-«M. de Bauffremont est obligé de partir sans avoir vu Mme Durival et il
-charge le gros secrétaire de le lui dire.
-
-«M. le prince de Beauvau n'est pas plus malade, mais il a tant pressé
-Mme de Boufflers de venir au Val qu'il ne lui a pas été possible de le
-refuser. Dans un mois elle revient.
-
-«Si Mme Durival a des commissions, Thérèse demande d'en être chargée,
-car cette fois-ci son corps ne quittera pas son âme.
-
-(De la main de Mme de Boufflers.)
-
-«Il ne m'est guère possible d'écrire, mais il m'est absolument
-impossible de partir sans avoir un petit moment de conversation avec la
-plus chaude de mes amies.
-
-«D'abord, il faut que je lui dise mon regret de partir sans avoir au
-moins la satisfaction de l'embrasser. Je m'étais flattée de passer
-cette journée-ci avec vous; M. Devau vous dira ce qui m'en empêche. Il
-vous dira quel plaisir je me faisais de passer l'hiver entre vous deux,
-car je me flattais que vous me rendriez une partie du temps que j'ai
-passé et perdu sans vous cet automne. Les instants qu'on passe avec
-vous, ma céleste amie, allongent cruellement ceux où l'on ne vous voit
-pas. Voilà ma profession de foi et le fond de mon âme.
-
-«Mme Petitdemange ne vous dit pas que nous avions écrit à M. Marcel pour
-l'engager à venir passer l'hiver ici sans en prévenir le Veau et dans
-l'espérance que la compagnie de cet ami qu'il aime beaucoup nous le
-retiendrait plus longtemps. Nous en avons reçu hier une lettre par
-laquelle il nous mande qu'il est en chemin: il a fallu le dire à Panpan
-qui en a été charmé et qui va l'emmener à Lunéville jusqu'à mon retour.
-
-«J'aurais eu bien du plaisir à voir la bonne compagnie qui a le bonheur
-de vivre avec vous. C'est un de ceux que j'envie le plus. M. de
-Bauffremont dit qu'il en est presque aussi fâché que moi. La biche qui
-vient avec nous vous embrasse[147].»
-
- [147] Communiquée par le capitaine Noël.
-
-Au dernier moment, Panpan, dont le cœur était bon, si la surface était
-quelquefois un peu rugueuse, ne put se décider à abandonner Mme de
-Boufflers dans des circonstances aussi pénibles. M. de Bauffremont
-donnait à la marquise, en l'accompagnant, une grande preuve
-d'attachement; comment lui Panpan, son plus vieil ami, pouvait-il
-demeurer calme et indifférent dans sa paisible retraite de Lunéville?
-Vraiment ce n'était pas possible; il le comprit si bien qu'il boucla à
-la hâte sa valise et partit lui aussi dans le carrosse qui emportait Mme
-de Boufflers, M. de Bauffremont et la fidèle Manon.
-
-Après un voyage rapide et sans incidents, le trio arrive dans la
-capitale. Mme de Boufflers, sans même reprendre haleine, repart pour
-Saint-Germain. Panpan reste à Paris, et comme il n'a d'autre gîte que
-l'auberge, il accepte l'hospitalité que le prince de Bauffremont lui
-offre dans sa petite maison de la barrière de Vaugirard.
-
-Avant de s'éloigner de Lunéville, Panpan avait écrit à Mme de Lenoncourt
-pour la prévenir de son départ et des motifs qui le rendaient
-indispensable; en même temps il agitait les idées les plus sombres et
-prévoyait pour lui-même les pires catastrophes.
-
-A peine dans la capitale, il recevait de la marquise cette spirituelle
-réponse:
-
-
- «Nancy, le 29 juillet 1780.
-
-«Non, Panpan, je n'ai pas été étonnée de votre départ, je connais votre
-attachement pour Mme de Boufflers, je sais que vous êtes capable de
-toutes sortes de bons procédés et j'ai imaginé que vous vous étiez senti
-un peu d'attrait pour Paris, qu'il faut revoir de temps en temps. Mais
-ce qui m'étonne, ce sont vos terreurs; à quel propos? Vous vous amusez,
-vous vous portez bien, vous êtes accueilli; où trouverez-vous de
-meilleurs augures? Pourquoi ne pas juger de l'avenir par le présent, ou
-plutôt pourquoi songer à l'avenir? Il n'y a rien de si extravagant que
-vos prévoyances. Depuis que petit Jean nous a dit:
-
- Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera,
-
-vous n'osez plus vous divertir; jouissez tant que vous pourrez, Panpan,
-et ne pensez pas à ce qui doit suivre. Je suis parfaitement tranquille
-sur ce qui vous regarde, et je ne crains pour vous que trop de plaisir
-qu'il faudra quitter. C'est pour le pauvre prince que je tremble et par
-conséquent pour Mme de Boufflers. Qu'est-ce que c'est que le mieux quand
-le dépérissement va son train. Il faut qu'il y ait un grand vice
-intérieur pour qu'un homme beau, grand et fort ait quatre-vingt-dix ans
-avant d'en avoir soixante. Je pensais pour lui tout ce qu'il y a de pis
-et je n'ose m'arrêter à cette idée ni penser que cet événement peut
-empoisonner le reste des jours de la marquise. Elle m'a écrit un petit
-mot bien honnête dont je lui sais beaucoup de gré.
-
-«Je l'ai toujours dit, mon cher Panpan, les amis de Paris valent leur
-pesant d'or; on les retrouve comme on les a laissés, empressés,
-caressants, obligeants; il faut convenir, si amis il y a, que ceux de
-province sont tout le contraire.
-
-«J'espère que dans votre première lettre vous me parlerez de l'abbé
-Porquet.
-
-«Mais, mon cher Veau, je crois que voilà une trop longue lettre pour un
-beau monsieur bien fêté et bien amusé[148].»
-
- [148] Communiquée par Mme Léon Noël et Mlles de Ravinel.
-
-Mme de Boufflers eut l'agréable surprise de trouver son frère beaucoup
-mieux qu'elle n'osait l'espérer, presque en convalescence.
-
-Le lendemain même elle écrit à Panpan pour lui faire part de l'accueil
-qu'elle a reçu et surtout de l'invitation pressante dont elle est
-chargée pour lui et qui la comble de joie:
-
-
- «Mardi, 18 juillet 1780.
-
-«J'espère que vous trouverez M. de Beauvau un peu mieux que vous ne vous
-y attendiez.
-
-«J'ai été reçue avec ce que Mme de Lenoncourt appelle de la bonne et
-franche amitié. Ceci serait pour moi le séjour du bonheur sans la cause
-qui fait que j'y suis. Ce que vous ignorez et qui met le comble à ma
-reconnaissance, c'est que dès que j'ai nommé mon cher Veau, M. et Mme de
-Beauvau se sont écriés:
-
-«Comment, M. de Vaux est ici et nous n'en savons rien! Pour cela, madame
-de Boufflers, vous êtes étonnante.»
-
-«Et puis Mme de Beauvau: «Mais comme elle dit cela, il semble ce ne soit
-rien.» Et puis: «Il faut l'engager à venir tout de suite. Mais
-voudra-t-il bien venir? Ne s'ennuiera-t-il pas? En tout cas, madame,
-votre affaire sera de l'amuser.»
-
-«Voilà, mon bon Veau, comme j'ai été accueillie là, et point _aceillie_
-comme je disais autrefois.»
-
-Mme de Boufflers, on le voit par cette dernière remarque, tire quelque
-vanité de son orthographe; depuis deux ans, en effet, elle étudie avec
-M. Petitdemange cette science toute nouvelle pour elle, et elle est
-ravie des progrès accomplis en si peu de temps.
-
-La marquise a trouvé installé au Val son ancien adorateur Saint-Lambert;
-elle en prévient Panpan, car les deux amis d'autrefois, pour une cause
-que nous ignorons, sont devenus ennemis jurés, mais le poète cependant
-ne demande qu'à se réconcilier:
-
-«M. de Saint-Lambert m'a parlé du désir ardent de vous retrouver; que je
-n'avais qu'à lui prescrire la conduite qu'il devait tenir pour vous
-contenter; qu'il ferait tout pour regagner votre amitié. J'ai répondu à
-tout cela que je croyais que le mieux serait d'être ensemble très
-honnêtement, mais sans aucune explication; que je comptais en user de
-même avec Mme de... qui peut-être aurait oublié aussi qu'elle m'avait
-offensée; ce que j'ai dit, parce qu'il a tout à fait perdu le souvenir
-de ses torts.
-
-«Adieu, aimable Veau; vous ne sauriez vous dispenser de venir, tout
-intérêt à part.
-
-«Je ne vous parle pas de la maison, parce que vous la verrez, et qu'il
-ne faut pas empiéter sur la surprise avec vous.»
-
-Mais Panpan n'est pas homme à céder à une première demande, et puis il
-se trouve si bien dans la capitale! il en apprécie si bien les plaisirs!
-il est si joyeux de retrouver tous ses anciens amis! et le premier de
-tous, le cher abbé Porquet, qui ne le quitte plus. Chaque soir il
-assiste avec lui à quelque spectacle, tantôt à la Comédie-Italienne,
-tantôt à l'Opéra, tantôt à la Comédie-Française, dont il raffole; sous
-la conduite du bon abbé, on ne voit plus que lui dans les coulisses! il
-est intime avec les comédiens; il visite les gens de lettres; il rend
-ses devoirs aux nobles dames de sa connaissance; on le voit sans cesse
-chez Mme de Mirepoix, chez Mme de Grammont, chez Mme de Choiseul, chez
-Mme de Brancas; partout il est accueilli comme un ami très cher. Il
-devient presque l'homme à la mode. Quelle différence avec la vie morne
-et solitaire de Lunéville! Panpan en oublie ses maux, son vieil ennemi
-la goutte, il a rajeuni de dix ans. Quand on lui parle de quitter Paris
-pour quelques jours, même pour quelques heures, il ne veut rien
-entendre; il se contente d'écrire à Mme de Boufflers qu'il se trouve
-fort bien à Paris et qu'il est parfaitement heureux avec M. de
-Bauffremont. La marquise lui répond:
-
-
- «Saint-Germain, jeudi 20 juillet 1780.
-
-«Je ne donne pas ordinairement dans les flagorneries des veaux, mais je
-suis bien aise d'apprendre par elles que le mien est heureux. C'est une
-juste récompense de sa piété envers moi.
-
-«S'il m'arrive, comme à tout le monde, de dire quelquefois un peu plus
-que je ne sens, il m'arrive encore plus souvent de dire moins, et c'est
-ce que j'ai fait pour vous en ne vous disant pas combien j'étais touchée
-de la proposition du voyage.
-
-«En voici une autre de la part de M. et de Mme de Beauvau. C'est de
-venir ici dimanche au soir avec Mme de Grammont, d'y rester si vous
-voulez et tant que vous voudrez, ou bien de vous en aller après souper
-dans son carrosse qui s'en retournera.
-
-«J'irai samedi dîner chez M. de Praslin. Je courrai toute la journée et
-je dînerai dimanche chez Mme de la Reynière. Nous verrons s'il y aura
-quelque moyen de nous voir.
-
-«M. de Beauvau est toujours un peu mieux.
-
-«Voilà le cinquième jour passé!»
-
-Il y aurait mauvaise grâce cependant à méconnaître plus longtemps une si
-persistante amabilité. Panpan se décide donc à accepter un dîner au Val
-et à partir pour Saint-Germain; il y est reçu à bras ouverts, il est
-accablé de politesses, de compliments auxquels il répond de son mieux:
-Mme de Boufflers, qui jouit du succès de son Veau, s'ingénie de toutes
-façons à le faire valoir et elle y réussit parfaitement: Panpan est fort
-apprécié de tous.
-
-La rencontre avec Saint-Lambert, qui inspirait des inquiétudes, se passe
-à merveille; le prince de Beauvau et la marquise y assistent et leur
-présence met entre les deux ennemis le liant nécessaire; en quelques
-minutes tous les souvenirs d'une fâcheuse querelle sont à peu près
-effacés.
-
-La journée se passe délicieusement, si bien que les Beauvau
-souhaiteraient garder pendant quelques jours l'aimable lecteur, et Mme
-de Boufflers se fait l'interprète de leurs désirs; mais Panpan, quelques
-instances qu'on lui fasse, n'entend pas se laisser détourner des
-plaisirs de la capitale, et le soir même il rentre à Paris.
-
-Au bout de peu de jours la grave indisposition qui avait tant alarmé la
-famille de M. de Beauvau était en pleine voie de guérison et le prince
-pouvait reprendre son existence ordinaire.
-
-A partir de ce moment Mme de Boufflers mène une vie délicieuse; elle est
-rassurée sur l'état de son frère et elle peut sans arrière-pensée se
-consacrer aux plaisirs de la société. Elle n'a même pas besoin de
-quitter le Val, elle y voit défiler tout Paris, tous ses amis, tous les
-gens qu'elle aime. Mme de Beauvau tient table ouverte et l'on rencontre
-dans son salon l'élite de la noblesse et des gens de lettres.
-
-Si elle est très absorbée par la vie mondaine, Mme de Boufflers,
-cependant, n'oublie pas ses amies de Lorraine, et surtout la chère, la
-«céleste» Durival. Elle lui écrit le 30 juillet:
-
-
- «Au Val, 30 juillet.
-
-«Je voudrais bien qu'on m'explique comment et pourquoi, aimant ma
-céleste amie de préférence, comptant sur son amitié comme je me flatte
-qu'elle compte sur la mienne, désirant d'en recevoir et d'en donner de
-nouvelles assurances, aimant particulièrement tout ce qui vient d'elle,
-ne fût-ce que son écriture, il arrive pourtant qu'elle est la seule, je
-ne dis pas de mes amies, mais des personnes avec lesquelles je vis, à
-qui je n'aie pas encore écrit. Cela me confirme dans l'opinion qu'on
-aime surtout la bonté pour en abuser, ou au moins pour se mettre à son
-aise.
-
-«J'ai trouvé ici M. de Saint-Lambert. Après avoir bien parlé de vous,
-avec un plaisir sensible de ma part, nous avons parlé du Veau, et
-l'entrevue s'est passée simplement et poliment, sans aucune mention du
-passé. Vous et moi avions tout dit. Le Veau a été comme de raison le
-plus à son aise. Les choses sont comme nous les désirions pour la suite,
-sans intimité et sans embarras. Vous seriez touchée et enchantée de la
-réception qu'on a faite au Veau. Des personnes même, qui ne le
-connaissent que de réputation, se sont empressées de lui procurer des
-amusements. Les loges lui sont ouvertes à tous les spectacles, on le
-mène partout, mais il vous a sûrement écrit. Où êtes-vous? Je le saurais
-par lui, si je le voyais, mais depuis que nous sommes arrivés, je l'ai
-vu deux fois à Paris, le temps du dîner, et il est venu une seule fois
-dîner ici.
-
-«Voilà M. de Bauffremont qui veut que je vous dise qu'il ne vous
-enveloppe pas dans l'opinion presque générale que soixante-sept ans
-d'expérience lui ont donnée des hommes. Je n'ai encore vu que M.
-Gaillard des gens de lettres, et c'est un de ceux que j'aime le mieux.
-Je ne sors presque pas d'ici, il y passe tant de monde et je m'y amuse
-si bien que je ne pense seulement pas à Paris. M. de Beauvau est
-beaucoup mieux[149].»
-
- [149] Communiquée par le capitaine Noël.
-
-Panpan a la tête si bien tournée par les flatteries et les grâces dont
-on l'accable à Paris, qu'il en oublie Mme de Boufflers. On ne le voit
-presque jamais au Val. C'est l'aimable femme qui vient lui reprocher
-doucement son absence et le rappeler à son devoir, non sans une pointe
-d'ironie. Elle lui écrit:
-
-
- «Saint-Germain, lundi 21 août.
-
-«Je sais que vous faites vos volontés avec une complaisance infinie, et
-comme les propositions de M. de Beauvau vous conviennent assez, je ne
-doute pas que vous ne les acceptiez et que nous ne vous voyons bientôt.
-
-«Convenez, mon bon Veau, que vous vous passez aisément des gens que vous
-aimez et que la Comédie-Française vous tient lieu de tout. Il faut
-pourtant venir remplacer M. de Saint-Lambert qui s'en va jeudi pour
-longtemps.
-
-«Adieu jusqu'à jeudi[150].»
-
- [150] Tous ces billets sont adressés à Panpan chez M. de
- Bauffremont, barrière de Vaugirard, à Paris.
-
-Les petits billets tendres partent journellement de Saint-Germain; la
-marquise organise sans cesse des parties dont le Veau est toujours le
-héros.
-
-
- «Août 1780.
-
-«Mandez-moi ce que fait cette aimable maréchale. Je voudrais la voir et
-je voudrais aller à la Comédie-Française. Mandez-moi quelque chose.
-Comment te portes-tu? Si cette maréchale n'était pas ici, je te
-proposerais de dîner ensemble[151].»
-
- [151] Au verso de ce billet sont écrits ces vers:
-
- _A Madame du Deffant qui appelle son fauteuil un tonneau._
-
- C'est en vain que l'on voyage
- Pour rencontrer le plaisir;
- Et la mer et le rivage,
- Tout a trompé mon désir.
- J'ai vogué sur l'onde,
- J'ai vu lancer un vaisseau;
- Mais il n'y a rien dans le monde
- D'égal à votre tonneau.
-
-
- «Août.
-
-«Encore une proposition, mon Veau, quoique vous n'ayez pas répondu à la
-première. Mme de Grammont vous prie à dîner demain lundi avec MM. du
-Châtelet et de Liancourt. Elle vous donnera une loge à la
-Comédie-Française et une à l'Italienne. J'aurai l'honneur de vous y
-suivre.»
-
-Grisé par les plaisirs de la capitale, Panpan ne songeait guère à ses
-amis de Lorraine. Il recevait d'eux cependant de fréquentes nouvelles et
-Mme de Lenoncourt en particulier, qui s'était réfugiée à Fléville pour
-tromper les longueurs de l'absence, lui racontait volontiers la vie du
-château.
-
-
- «Fléville, le 21.
-
-«Votre Durival, qui fait nos délices, vous aime et vous embrasse plus
-fort que moi, mais pas plus tendrement. Elle court le matin, malgré la
-chaleur, et ce n'est que quand elle est excédée que nous en jouissons.
-L'après-dîner elle lit et cause tant que nous voulons; le soir elle joue
-et veille plus qu'elle ne veut, mais si gaiement qu'il faut l'aimer tous
-les jours davantage. Mme de Brancas, M. Cerutti, l'abbé Quénard parlent
-tous ensemble pour m'engager à vous parler d'eux séparément; ils vous
-regrettent et vous désirent, et se réjouissent cependant de vos plaisirs
-présents et à venir. Je suis bien aussi généreuse qu'eux, mais je
-voudrais que rien ne prolonge votre voyage. Nancy n'a ni vie ni
-mouvement quand Mme de Boufflers n'y est pas, et je me sens dans un
-abandon que je ne peux pas supporter plus d'un mois.»
-
-Cependant on se désolait à Fléville de l'éloignement prolongée de
-Panpan; on trouvait qu'il abusait vraiment du droit d'accompagner Mme de
-Boufflers. Un beau jour les hôtes du château n'y tiennent plus et chacun
-écrit à l'ingrat ce qu'il pense de son absence.
-
-C'est Mme de Lenoncourt qui débute; elle se défend tout d'abord d'une
-plaisanterie innocente dont Panpan a montré quelque mauvaise humeur:
-
-
- «Fléville, le 23.
-
-«Je jure, je proteste sur mon honneur que je ne me suis jamais moquée
-des lettres de mon Veau, que j'ai partagé tous ses triomphes, et que
-c'est sans aucun prétexte qu'on lui a fait une plaisanterie que j'ai
-désapprouvée et qui m'afflige maintenant, puisqu'il a pu douter pendant
-si longtemps du sensible plaisir que me font les marques de son
-souvenir...
-
-«J'espère que Mme de Boufflers ne vous retiendra pas. Que feriez-vous
-l'hiver à Paris, presque aussi séparé d'elle que si vous étiez ici.
-Revenez, ma vache; c'est autant pour vous que pour moi que je vous en
-prie.
-
-«Mme de Brancas et M. Cerutti vont achever ma lettre. Adieu, mon Veau!
-
-«Notre Céleste est à Sommerviller; il y a six semaines que je ne l'ai
-vue; je lui manderai de vos nouvelles.
-
-(De la main de Mme de Brancas.)
-
-«Je vous suis trop attachée, Panpan, pour ne vous pas conseiller de ne
-pas passer l'hiver à Paris et de revenir ici le mois prochain. Je ne
-sais si je resterai ici cet hiver ou si j'irai à Paris. J'ai de bonnes
-raisons pour et contre, et votre décision influera beaucoup sur la
-mienne. Il est important et convenable que vous arriviez ici le mois
-prochain. Je ferai tuer le veau gras, qui ne sera pas vous, pour vous
-recevoir. J'irai vous chercher à Nancy au moment où vous y arriverez. Je
-vous amènerai ici d'où nous négocierons avec les compères de Lunéville,
-avec qui je me suis laissé dire que vous aviez beaucoup perdu. Votre
-Céleste vous fera sa cour le matin quand vous serez dans votre lit;
-votre Lenoncourt sera à vos ordres toute la journée et votre Cerutti
-mettra tout son esprit hors du coffre pour vous amuser. Quant à moi, je
-serai votre très humble servante et je perdrai mon argent contre vous au
-trictrac tant que vous voudrez; je laisse le papier à votre Cerutti.
-
-(De la main de Cerutti.)
-
-«Que dire après deux si grands écrivains qui, pourtant, ne savent pas
-l'orthographe. Je n'ai qu'à répéter d'après tout Fléville que vous êtes
-regretté, mon Panpan, que vous êtes désiré, que vous manquez à tous vos
-amis le jour et à toutes vos amies la nuit. O merveilleuses Tuileries,
-que de jalouses vous faites! Que de biens perdus! Tâchez, mon Panpan, de
-ne pas vous épuiser en pure perte. Conservez-vous pour les grandes
-duchesses, pour les belles marquises et pour les jolis garçons de toute
-la Lorraine. On m'a chargé de vous écrire des bêtises; j'obéis de mon
-mieux; mon amitié voudrait vous dire mille tendresses. Venez et vous
-entendrez et vous verrez combien on vous aime.
-
-(De la main de Mme de Brancas.)
-
-«Sans lire les griffonnages de M. Cerutti, je reprends la plume pour
-vous prier de dire à Mme de Boufflers combien je la regrette ici. Cent
-mille choses pour moi à Mlle Quinault.[152]»
-
- [152] Les lettres de Mme de Lenoncourt citées dans ce chapitre
- nous ont été communiquées par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et
- le capitaine Noël.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-1779-1780
-
- L'abbé Porquet.--Visite de Mme de Boufflers à
- Franconville.--Tressan, Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Tressan
- est nommé à l'Académie.--Mmes de Boufflers et de Mirepoix chez le
- duc de Nivernais.--Maladie de Manon.--Départ de Mme de Boufflers
- et de Panpan pour la Lorraine.
-
-
-Nous avons dit que Mme de Boufflers et Panpan avaient retrouvé dans la
-capitale l'abbé Porquet; Panpan surtout avait été dans le ravissement de
-revoir, après une si longue séparation, l'ami de sa jeunesse, et tous
-deux passaient ensemble des heures délicieuses.
-
-L'abbé, par ses relations et ses talents, s'était créé à Paris une
-situation fort agréable, et s'il fréquentait avec plaisir la mauvaise
-société, on le rencontrait aussi quelquefois dans le meilleur monde. On
-le voyait souvent chez Mme du Deffant à laquelle, de temps à autre, il
-adressait des vers galants:
-
- Adoptons sans regret la sagesse moderne;
- Dépouillant son orgueil et son sale manteau,
- Diogène, aujourd'hui, ne prendrait sa lanterne
- Que pour chercher votre tonneau.
-
-Il n'était pas moins intime chez M. de Beauvau, avec lequel il discutait
-volontiers. Comme le prince se piquait d'un purisme exagéré, Porquet,
-plus indulgent, lui écrivait:
-
-_Au prince de Beauvau, argument sans réplique._
-
- De bonne foi longtemps on ne dispute guère,
- Et de même, tous deux, nous pensons en effet.
- Non, Prince, dans le style une faute légère
- Ne peut passer pour un forfait;
- Et le premier mérite est d'instruire ou de plaire.
- Mais sans vouloir qu'on soit parfait,
- Faire aussi bien que l'on peut faire
- Est, à mon gré, toujours bien fait.
-
-L'abbé affectionnait tout particulièrement le commerce des dames, et
-s'il était souvent en butte aux plaisanteries de ses belles amies, il ne
-manquait pas avec elles d'esprit de repartie.
-
-Trois dames ayant eu l'imprudence de lui proposer des bouts-rimés, il
-leur répond gaillardement:
-
- Mesdames, j'aime encor; je suis donc encore _jeune_.
- Sans cesse après vos cœurs, mon cœur court au _galop_.
- Depuis le temps que ce cœur _jeûne_,
- Trois cœurs pour lui ne sont pas _trop_.
-
-Une autre fois, une dame l'ayant accusé, sous le voile de l'anonyme, de
-se livrer au péché de gourmandise, Porquet riposte:
-
- Je suis un peu gourmand, vous me le reprochez.
- Par un vice plus gai, j'obtiendrais votre estime.
- Est vicieux qui peut, ô mon cher anonyme!
- Mais je n'ai plus, hélas! le choix de mes péchés.
-
-Le bon abbé, dans les sociétés fort libres qu'il fréquentait, se
-prêtait volontiers à toutes les plaisanteries. Un soir, chez une
-charmante actrice, on veut jouer un proverbe; mais il manque une
-perruque, l'abbé s'empresse d'offrir la sienne, et il lui adresse ces
-adieux qui font la joie de l'assistance:
-
- Respectable perruque, ornement de mon chef,
- Puisses-tu, dans mes mains, revenir saine et sauve!
- N'est-ce donc pas assez d'être Porquet le Bref!
- Sans être encor Porquet le Chauve.
-
-Porquet, on s'en doute aisément, n'était pas possédé d'une foi ardente;
-il était même nettement matérialiste, et il résumait en ces quelques
-vers toute sa conception de la vie:
-
- M'amuser n'importe comment,
- Voilà toute ma philosophie.
- Je crois ne perdre aucun moment,
- Hors le moment où je m'ennuie:
- Et je tiens ma tâche finie,
- Pourvu qu'ainsi tout doucement
- Je me défasse de la vie.
-
-Mme de Boufflers et Panpan ne se contentaient pas de fréquenter le plus
-souvent possible le cher abbé, ils profitèrent encore de leur séjour
-dans la capitale pour aller visiter leurs anciens amis Saint-Lambert et
-Tressan; tous deux continuaient à résider dans la vallée de Montmorency;
-mais alors que le premier n'y séjournait que pendant la belle saison, le
-second y demeurait toute l'année. Ils y vivaient relativement heureux,
-malgré leurs infirmités, voisinaient beaucoup, causant du passé et de
-cette délicieuse cour de Lunéville qui leur avait laissé à tous deux de
-si précieux souvenirs. C'est bien d'eux que l'on pouvait dire:
-
- Et ces deux vieux débris se consolaient entre eux.
-
-Mme d'Houdetot contribuait beaucoup à augmenter la douceur de cette
-intimité[153].
-
- [153] Tressan s'était toujours beaucoup occupé de ses enfants et
- il avait cherché à les établir le mieux possible. Son fils aîné,
- le marquis, servait en qualité de colonel. Le cadet jouissait
- d'un bénéfice ecclésiastique. Son père avait fait de lui ce
- portrait:
-
- Monsieur l'abbé de Tressan
- Est un grand compère,
- Qui paraît vif et galant
- Comme était son père.
- Il fait tout avec esprit,
- Il parle comme il écrit,
- C'est un grand vicaire
- Fait exprès pour plaire.
-
- Après avoir été grand vicaire de Rouen, il émigra en 1791. Quant
- au dernier fils, le chevalier, qu'on avait surnommé Freluche, il
- rimait des madrigaux et faisait la cour aux dames; il obtint un
- brevet de capitaine d'infanterie et fut nommé exempt aux gardes du
- corps de la Reine. Il échappa au massacre du 10 août et alla se
- fixer en Italie. Mlle de Tressan, Michon en famille, avait épousé
- en 1773 le marquis de Maupeou, colonel du régiment de
- Bigorre-infanterie. (_Souvenirs du comte de Tressan._)
-
-«Vous avez entendu dire quel était pour nous l'agrément de vivre avec M.
-de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot, écrit Marmontel, et quel était le
-charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes
-les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables, nous
-attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans
-l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois. Jamais deux esprits et
-deux âmes n'ont fourni un plus parfait accord de sentiments et de
-pensées. Mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à
-bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive,
-politesse d'un goût exquis, qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui
-n'est bien connue que des âmes sensibles.»
-
-Il y avait un échange incessant de petits billets entre Sannois et
-Franconville. On se décochait mutuellement force compliments et
-gracieusetés.
-
-«Je commence à croire que l'esprit ne vieillit plus, écrit un jour la
-charmante marquise à son voisin; vous êtes et vous serez une des preuves
-de cette vérité, si jamais elle peut s'établir.»
-
-L'été, pour ces aimables vieillards, était la saison délicieuse, la
-saison des visites quotidiennes, mais comme cet heureux temps passait
-vite! Dès la fin de novembre, Saint-Lambert, qui souffrait de cruels
-rhumatismes, et qui redoutait la rigueur du climat, quittait Sannois
-pour regagner Paris, et le pauvre Tressan restait bien seul. La
-correspondance remplaçait alors les douces causeries de chaque jour.
-L'affectueuse cordialité de leurs lettres montre bien l'intimité très
-grande des relations.
-
-En janvier 1779, Saint-Lambert écrit à son ami:
-
-«Que faites-vous cet hiver? Rendez-vous agréable quelque vieux roman qui
-ne l'était guère? Faites-vous quelques jolis vers pour Fanchon?
-Grondez-vous un peu? Buvez-vous du bon vin? Avez-vous quelque petit
-mouvement de goutte? Aimez-vous vos amis? Car il faut de tout cela dans
-la vieillesse...»
-
-Comme Tressan dans sa réponse se plaint d'avoir la goutte, Saint-Lambert
-l'en félicite comme d'un bienfait de la Providence qui lui assure la
-longévité et il ajoute aimablement: «D'ailleurs, la goutte vous laisse
-tant de liberté d'esprit, tant de facilité, tant de grâces, qu'en vérité
-je doute qu'elle soit un mal...»
-
-Lors de la visite que Mme de Boufflers fit à ses amis, Tressan lui
-confia qu'il s'était enfin décidé à se présenter à l'Académie française
-et il sollicita son appui auprès du prince de Beauvau.
-
-Depuis près de trente ans, la grande ambition de Tressan était de
-figurer au nombre des Immortels, mais tant que Louis XV avait vécu, il
-n'avait jamais osé se présenter; il savait que le Roi ne lui avait pas
-pardonné certains couplets satiriques, et il craignait, s'il était
-nommé, de se heurter à une exclusion formelle, qui eût été des plus
-blessantes.
-
-Sous Louis XVI, il en était tout différemment et rien ne l'empêchait
-plus de briguer les suffrages académiques. Après la mort de l'abbé de
-Condillac, le comte se mit sur les rangs; il avait pour concurrents
-Bailly, Lemierre et Chamfort. Mais il possédait sur eux un grand
-avantage, son âge, qui devait l'empêcher d'occuper longtemps le fauteuil
-qu'il sollicitait.
-
-Tressan naturellement fit les visites d'usage. Il y en eut une qui lui
-fut particulièrement pénible, celle qu'il dut faire au duc de Nivernais;
-il était en fort mauvais termes avec lui depuis un certain couplet
-assez mordant qu'il lui avait autrefois décoché. Le duc le reçut très
-froidement, il se borna à lui dire: «Je vous félicite, monsieur le
-comte, de votre bonne santé, de vos nouvelles espérances et surtout _de
-vos œuvres d'autrefois_.»
-
-Cet accueil désespéra le candidat et il crut son élection d'autant plus
-compromise que M. de Nivernais, qui siégeait à l'Académie depuis près de
-cinquante ans, y jouissait de la plus grande influence[154].
-
- [154] Il avait succédé à Massillon en 1743; il était alors âgé de
- vingt-sept ans.
-
-Fort heureusement il se rappela l'amitié qui unissait le duc et Mme de
-Boufflers, et il supplia la marquise de plaider sa cause. Elle y
-consentit bien volontiers, et Tressan eut la joie d'être nommé.
-
-Quand il alla remercier M. de Nivernais, ce dernier lui dit
-spirituellement en le reconduisant: «Vous voyez, monsieur le comte,
-qu'en vieillissant on perd la mémoire[155].»
-
- [155] L'Académie nomma M. Lemierre à la place de l'abbé Batteux
- et le comte de Tressan à la place de l'abbé de Condillac.
-
- Chamfort qui s'était présenté, furieux de n'être pas nommé, se
- vengea par cette épigramme:
-
- Honneur à la double cédule
- Du Sénat dont l'auguste voix
- Couronne, par un digne choix,
- Et le vice et le ridicule!
-
- «Et pourquoi M. de Chamfort s'en plaindrait-il, dit un des
- nouveaux académiciens, il aura deux voix de plus.» (GRIMM,
- _Correspondance littéraire_.)
-
-Mme de Boufflers avait toujours entretenu avec M. de Nivernais les
-relations les plus amicales et l'âge n'avait fait que resserrer des
-liens fondés sur une estime réciproque.
-
-Le duc avait tout ce qu'il fallait pour plaire à la marquise, beaucoup
-d'aménité, un ton excellent, une grande finesse d'esprit, des manières
-nobles et douces, sans aucune afféterie, enfin une extrême galanterie
-avec les femmes de tout âge.
-
-Il n'était pas dépourvu de prétentions littéraires et volontiers il
-taquinait la muse dans ses moments perdus; on a de lui des pièces
-fugitives d'un tour fort élégant et qui ne manquent pas d'esprit.
-
-Mme de Mirepoix n'était pas moins liée que sa sœur avec le spirituel
-vieillard et toutes deux profitèrent de leur réunion pour céder à ses
-instances et aller faire un assez long séjour dans la magnifique
-résidence qu'il avait fait élever à Saint-Ouen et où il se plaisait
-infiniment.
-
-Il y avait devant le château une immense terrasse dominant la Seine et
-tout autour s'étendaient à perte de vue des pelouses verdoyantes
-qu'égayaient la présence de petits moutons de Lorraine, plus ou moins
-enrubannés. C'était un don de Mme de Boufflers qui, en 1771, les avait
-envoyés au duc avec ce quatrain:
-
- Petits moutons, votre fortune est faite,
- Pour vous ce pré vaut le sacré vallon.
- N'enviez pas l'heureux troupeau d'Admète,
- Car vous paissez sous les yeux d'Apollon[156].
-
- [156] En les voyant, le duc de la Vallière s'écriait: «Et dire
- que de tous ces gueux-là, il n'y en a peut-être pas un qui soit
- tendre.»
-
-Le vieux duc, ravi de posséder sous son toit ce couple qui évoque tous
-les souvenirs des cours de France et de Lorraine, l'accueille avec de
-grandes démonstrations de joie. Dans la journée on se consacre à la
-promenade; le châtelain et ses hôtes visitent en carrosse les bords de
-la Seine, les forêts des environs, les plus jolis sites du pays; le soir
-on joue au trictrac, l'on se livre aux douceurs de la conversation ou
-l'on cultive les muses; les heures s'envolent.
-
-Un soir Mme de Mirepoix offre à son ami une mèche de cheveux blancs avec
-ces vers délicieux:
-
- Les voilà ces cheveux depuis longtemps blanchis:
- D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage.
- Je ne m'afflige point sur les pertes de l'âge;
- Il m'a laissé de vrais amis.
- On m'aime presque autant, j'ose aimer davantage.
- L'amitié, fruit du goût, de l'estime, et du Temps,
- Mûrit encor dans l'hiver de nos ans,
- On ne s'y méprend plus, on cède à son empire:
- Et l'on joint, sous les cheveux blancs,
- Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.
-
-Le lendemain le duc compose cette jolie réponse:
-
- Quoi! vous parlez de cheveux blancs!
- Laissons, laissons courir le Temps.
- Que vous importe son ravage?
- Les Amours sont toujours enfants,
- Et les Grâces sont de tout âge.
- Pour moi, Thémire, je le sens,
- Je suis toujours dans mon printemps
- Quand je vous offre mon hommage.
- Si je n'avais que dix-huit ans,
- Je pourrais aimer plus longtemps,
- Mais non pas aimer davantage.
-
-Mais il n'est pas juste que la maréchale soit seule l'objet des
-attentions du châtelain; Mme de Boufflers a droit également à des
-galanteries particulières. Un soir le vieillard, après souper, lit à ses
-amies cette chanson qui a tout le succès que l'on peut supposer.
-
- SUR L'AIR: _de la pantoufle_.
-
- Il est un trésor,
- Dans le fond de la Lorraine,
- Il est un trésor,
- Quoiqu'il ne soit pas de l'or.
- Il n'est pas de l'or,
- Ce trésor de la Lorraine;
- Il n'est pas de l'or,
- Mais il vaut bien mieux encor.
-
- Il est d'un beau blanc,
- Des pieds jusques à la tête;
- Il est d'un beau blanc,
- Quoiqu'il ne soit pas d'argent.
- S'il était d'argent,
- Il tournerait moins la tête;
- S'il était d'argent,
- Il ne serait point si blanc.
-
- Il a de l'esprit,
- Il n'aime pas la louange;
- Il a de l'esprit,
- Quand il parle et qu'il écrit.
- Il a de l'esprit,
- Il fait des vers comme un ange;
- Il a de l'esprit
- Quand il parle et qu'il écrit.
-
- Il fait peur aux sots,
- Quand il veut ouvrir la bouche,
- Il fait peur aux sots
- Qui n'aiment pas ses bons mots.
- Laissons là les sots
- Que son esprit effarouche:
- Laissons là les sots,
- Jouissons de ses bons mots.
-
- Il a deux enfants
- Qui sont dignes de leur mère,
- Il a deux enfants
- Distingués par leurs talents;
- Mais les deux enfants
- Ne vaudront jamais leur mère,
- Mais les deux enfants
- N'ont point d'aussi beaux talents.
-
- Il n'a qu'un défaut,
- C'est d'aimer trop sa Lorraine;
- Il n'a qu'un défaut,
- D'y rester plus qu'il ne faut.
- Disons-lui qu'il faut
- Renoncer à sa Lorraine,
- Disons-lui qu'il faut
- Corriger son seul défaut.
-
- Enfin, grâce à Dieu,
- Je le tiens dans ma retraite;
- Enfin, grâce à Dieu,
- Il est au coin de mon feu.
- Je demande à Dieu
- Qu'il se plaise en ma retraite;
- Je demande à Dieu
- Qu'il reste au coin de mon feu.
-
-Le duc ne se borne pas à réciter à ses amies des chansons composées à
-leur seule intention; les soirées sont longues, et quelquefois il
-choisit dans ses œuvres inédites celles qui peuvent le mieux intéresser
-ses hôtes; les plus légères ne sont pas les moins appréciées.
-
- CHANSON
-
- _Je ne veux pas me presser_
-
- L'amour est-il une folie?
- Maman me le dit tout le jour;
- Mais quand on est jeune et jolie,
- Comment se passe-t-on d'amour?
- Je jurerais bien qu'à mon âge,
- Maman n'a pas su s'en passer;
- Chaque saison a son partage,
- Un jour aussi je serai sage;
- Mais je ne veux pas me presser.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- J'ai vu la tendre tourterelle
- Aux jours de son premier printemps,
- A l'amant qui tourne autour d'elle
- Se refuser assez longtemps:
- L'oiseau n'en est que plus fidèle,
- Plus ardent à la caresser;
- J'imiterai la tourterelle;
- Je veux bien m'engager comme elle,
- Mais je ne veux pas me presser.
-
-
- FABLE
-
- Un paysan grondait sa femme:
- «Notre fille est grosse d'enfant,
- Lui disait-il, à toi le blâme.
- Ne sais-tu pas comme on s'y prend
- Pour tenir close une fillette?
- --Vraiment, répliqua la pauvrette,
- J'avais tout fait bien calfeutrer,
- Et je croyais être bien sûre;
- Mais au diable soit la serrure
- Où toute clef peut se fourrer.»
-
-Les deux vieilles dames se pâment d'aise à la lecture de ces pièces plus
-ou moins grivoises, et elles ne cessent de s'extasier sur l'esprit de
-leur amphytrion.
-
-Un soir, le duc lit encore à ses hôtes charmées cette chanson composée
-autrefois dans un souper joyeux:
-
- Que l'on goûte ici de plaisirs!
- Où pourrions-nous mieux être,
- Tout y satisfait nos désirs,
- Et tout les fait renaître.
-
- N'est-ce pas ici le jardin,
- Où notre premier père
- Trouvait, sans cesse sous sa main,
- De quoi se satisfaire?
-
- Ne sommes-nous pas encor mieux
- Qu'Adam dans son bocage?
- Il n'y voyait que deux beaux yeux,
- J'en vois bien davantage.
-
- Dans ce jardin délicieux,
- On voit aussi des pommes
- Faites pour charmer tous les dieux
- Et damner tous les hommes.
-
- Amis, en voyant tant d'appas,
- Quels plaisirs sont les nôtres?
- Sans le péché d'Adam, hélas!
- Nous en verrions bien d'autres.
-
- Il n'eut qu'une femme avec lui,
- Encor c'était la sienne;
- Je vois ici celle d'autrui
- Et n'y vois pas la mienne.
-
- Il buvait de l'eau tristement
- Auprès de sa compagne.
- Nous autres nous chantons gaiement
- En sablant le champagne.
-
- Si l'on eût fait dans un repas
- Cette chère au bonhomme,
- Le gourmand ne nous aurait pas
- Damnés pour une pomme[157].
-
- [157] _Œuvres du duc de Nivernais._
-
-La fin du séjour à Paris de Mme de Boufflers fut attristée par une assez
-grave indisposition de Manon, de cette femme de chambre qu'elle avait
-près d'elle depuis fort longtemps et à laquelle elle était si vivement
-attachée. La veille même du jour où la marquise allait repartir pour la
-Lorraine, en compagnie du fidèle Panpan, la pauvre Manon fut prise
-subitement de crachements de sang, et ce fâcheux incident retarda
-forcément le départ.
-
-Mme de Boufflers en fut d'autant plus contrariée que Panpan trépignait
-d'impatience et depuis quelque temps demandait à cor et à cris à
-regagner Lunéville; ce n'était pas pur caprice de sa part, ni que la vie
-de Paris lui parût moins agréable, mais ses ressources financières
-avaient été vite épuisées, et il ne savait plus à quel saint se vouer
-pour subvenir aux indispensables dépenses.
-
-La marquise, au courant de sa détresse, lui offre généreusement sa
-bourse, et elle l'invite à y puiser sans scrupule. Tout n'est-il pas
-commun entre eux? Elle lui exprime ses sentiments d'affection en termes
-vraiment touchants:
-
-
- «Saint-Germain, samedi 4 novembre 1780.
-
-«Vous allez me maudire, mon cher Veau, mais je suis plus affligée que
-vous ne le savez, parce que j'en souffre davantage. Ma pauvre Manon
-crache le sang depuis hier; elle me dit que jamais elle n'a été aussi
-mal. Elle s'afflige d'autant plus que, devant partir demain, pour ne
-plus revenir, tout est emballé et qu'elle sait que je manque non
-seulement d'elle, mais encore de toutes mes affaires. Je ne sais, comme
-vous croyez bien, quand cela finira, mais je n'en ai que plus d'envie de
-partir, et cette envie redouble, quand je pense à votre situation et
-surtout à votre impatience, car si vous êtes aussi raisonnable que vous
-l'êtes effectivement, nous, c'est-à-dire moi, pouvons remédier à toutes
-les choses qui vous manquent, avec de l'argent.
-
-«Il me reste près de 200 livres, toutes mes dépenses payées. J'espère
-donc que vous ne refuserez pas d'en user comme s'il vous appartenait,
-puisque vous et moi c'est la même chose, au sexe près, qui ne vaut pas
-la peine d'en parler.
-
-«J'irai donc à Paris dès que je le pourrai, et j'aimerai toujours mon
-cœur de Veau.
-
-_P.-S._--Empruntez de mes chemises à Mme Mongot.»
-
-Deux jours après il n'y a aucune amélioration et la marquise désolée
-explique à son ami l'impossibilité où elle est de s'éloigner.
-
-
- «Saint-Germain, lundi 6 novembre 1780.
-
-«Ma pauvre Manon vient encore d'être saignée, c'est la quatrième fois,
-et M. du Breuil s'étonne que la dureté du pouls n'en soit guère
-diminuée. Elle a dormi cette nuit; les crachats sont fort diminués, et
-j'espère que la maladie tire à sa fin. Mais vous pouvez juger de l'état
-où la malade restera, et du temps auquel nous pouvons partir.
-
-«Je vous assure, mon cher ami, que je me reproche ce contretemps comme
-si j'en étais la cause. Cependant presque tous les paquets étant faits,
-et ne voulant pas y toucher, il se trouve que je manque un peu de tout;
-mais comme vous avez l'avantage de savoir mieux jouir que moi, j'ai
-aussi celui de savoir mieux me passer que vous.
-
-«Ainsi, ce que j'éprouve ne peut me rassurer sur vos privations, et je
-vous conjure, au nom de la sainte amitié, d'acheter sur mon compte tout
-ce qui vous manque et de faire en sorte que la fin de votre voyage n'en
-gâte pas le commencement. Maintenez-vous, tant que vous pourrez, dans
-l'état d'enchantement où nous vous avons vu.
-
-«Une réflexion qu'il faut faire, c'est que les choses dont vous pourrez
-avoir besoin présentement ne seront pas perdues pour la suite. Enfin, si
-vous n'acceptez pas mes offres, j'en souffrirai plus que vous, parce
-que, non seulement le refus n'est pas une marque d'amitié, mais qu'il
-est impossible que vous souffriez par ma faute sans m'en aimer moins.»
-
-Enfin, au bout de quelques jours, l'état de Manon s'étant sensiblement
-amélioré, Mme de Boufflers put donner suite à ses projets de départ et
-regagner la Lorraine avec Panpan.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-1779-1780
-
- Séjours du chevalier de Boufflers à Douai et à Boulogne.
-
-
-Pendant l'hiver de 1779, Boufflers abandonne son régiment, ainsi qu'il
-est d'usage pour tous les officiers, et il vient passer à Paris quelques
-mois délicieux auprès de Mme de Sabran qu'il aime plus que jamais. Les
-deux amants reprennent donc sans plus tarder leur douce vie de tendresse
-et d'amour, ils ne se quittent pour ainsi dire pas. C'est à peine si
-l'on aperçoit le chevalier chez ses parents et chez ses amis; c'est à
-peine s'il prend le temps de faire un voyage en Lorraine pour voir sa
-mère et surveiller ses intérêts.
-
-Mme de Sabran tient d'autant plus à ne pas perdre de vue son fervent
-adorateur qu'elle connaît sa passion malheureuse pour le jeu, et qu'elle
-redoute de le voir retomber dans le péché, bien qu'elle lui ait fait
-jurer de ne jamais jouer:
-
-
- «8 mai 1778.
-
-«Ne jouez jamais, mon frère, vous me feriez un véritable chagrin; c'est
-une passion horrible que celle du jeu, elle endurcit le cœur, elle
-salit l'âme; elle n'est pas faite pour vous. Songez d'ailleurs que vous
-m'avez donné votre parole d'honneur, et que je ne vous pardonnerais pas
-d'y manquer.»
-
-Mais Boufflers est faible, et quand son amie le quitte un jour, il ne
-sait pas résister à l'entraînement. Un soir, chez Mme de Montesson, il
-joue malgré ses promesses. Son premier soin est d'avouer sa faute, et il
-le fait en termes bien amusants:
-
-«Votre absence est déjà longue et funeste, chère et jolie sœur, et j'ai
-eu le temps de faire de petites sottises chez Mme de Montesson, dont
-votre présence ou le plaisir de souper chez vous m'aurait défendu. Au
-reste, ce qu'il y a de plus perdu à cette partie-là, c'est l'honneur,
-parce que j'avais donné ma parole de ne pas jouer. Mais l'honneur n'est
-qu'un mot, et l'argent est une bien jolie chose dans le siècle où nous
-vivons.»
-
-L'hiver s'écoule comme un rêve, puis le printemps arrive et avec lui
-l'heure cruelle de la séparation. Mais il faut bien se résigner à
-l'inévitable!
-
-Pendant que Boufflers retourne tristement à son régiment, Mme de Sabran,
-qui a perdu l'habitude de la solitude, et qui est restée sous le charme
-de leur long tête-à-tête, tombe dans une mélancolie si profonde, qu'elle
-inquiète son entourage. Elle n'en dit rien à son «frère» pour ne pas le
-troubler, mais il l'apprend par un ami commun, et il lui écrit alors une
-lettre de reproche, qui est un modèle de sensibilité et de tendresse. Il
-s'efforce de la rassurer et de lui persuader qu'elle n'a que des maux
-imaginaires:
-
-«Vous n'êtes point malade... vous souffrez parce que tout ce qui vit
-souffre du plus au moins...
-
-«... Pourquoi ne m'avez-vous point encore écrit? Quand vous êtes en
-proie à vos idées noires, je dois être votre seul confident. Je suis
-jaloux de vous voir écrire autre chose que des compliments et des
-nouvelles à d'autres que moi. Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi
-des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à
-aucune des règles de l'art d'écrire, ne craignez ni de vous répéter, ni
-de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt
-philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre
-raison, votre caractère, votre humeur vous domineront. Vous n'avez pas
-besoin de me plaire, il faut m'aimer et me le prouver encore plus que me
-le dire; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent
-continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l'eau qui
-s'épure et qui s'éclaircit quand on la transvase souvent...[158]»
-
- [158] _Correspondance de Mme de Sabran avec le chevalier de
- Boufflers._--Plon-Nourrit, 1875.
-
-Sur le conseil du chevalier, Mme de Sabran quitte Paris et elle se rend
-chez son amie la comtesse Diane de Polignac; tout le monde l'entoure
-d'affection et de tendresse, mais elle n'en reste pas moins triste à
-mourir.
-
-Le chevalier, désolé des nouvelles qu'il reçoit, cherche par sa
-tendresse à remonter le moral de son amie:
-
-
- «Roissy, ce mardi.
-
-«Je comptais sur le changement d'air, de lieu, de société, de train de
-vie; je comptais sur la distraction que vous aurait donnée une amie de
-votre âge. J'osais même croire que je vous serais bon à quelque chose,
-qu'à force de partager vos maux, si vous en souffrez, je les
-diminuerais, que je vous tirerais par mes soins, par mon occupation
-perpétuelle, de la langueur où vous êtes plongée depuis mon départ,
-enfin, que mes vœux, mes désirs, ma tendresse vous soutiendraient. Je
-crois qu'on doit se sentir plus forte contre tous les maux de la vie
-quand on se sent aimée, et quand on voit auprès de soi quelqu'un qui
-voudrait très sincèrement souffrir et mourir à notre place.»
-
-Enfin peu à peu sous l'influence du temps et de l'affection, Mme de
-Sabran se rétablit complètement.
-
-Boufflers, pendant ce temps, s'est réinstallé à Douai et a repris sa vie
-de garnison. Comme les maux passés nous paraissent toujours moindres que
-les maux présents, il en arrive à regretter la Bretagne, et les camps de
-Brest et de Landerneau. La vie est chaque jour plus dépourvue
-d'agrément.
-
-L'instabilité, le changement incessant paraissaient être la règle de
-conduite des autorités militaires de l'époque; aussi le séjour du
-chevalier à Douai ne se prolongea-t-il pas fort longtemps. En juin 1779,
-il annonce à Mme de Boisgelin qu'il va partir pour la Flandre.
-
-Pendant qu'il gagne Saint-Omer avec son régiment, il apprend avec regret
-que sa sœur a eu des ennuis, des soucis d'argent; elle ne lui en a rien
-dit et il la gronde doucement de ce manque de confiance.
-
-
- «Ce 11 juillet.
-
-«La première chose à faire, ma grande enfant, quand tu as du chagrin,
-c'est de me le dire, et la seconde, c'est de me dire de quoi, ce sont là
-presque les seules occasions où les frères soient bons à quelque chose;
-ils sont comme les médecins et les curés, qui attendent qu'on soit
-malade pour être recherchés. Mais je vois que le nuage est dissipé et
-qu'au lieu de t'offrir mes services, j'ai besoin des tiens.»
-
-Ce que le chevalier demande par-dessus tout, c'est qu'on lui envoie des
-nouvelles; ils vivent dans une ignorance incroyable, rien ne parvient
-jusqu'à eux, il faut que Mme de Boisgelin le tienne au courant de tout
-ce qu'elle peut apprendre.
-
-«Tu te défends d'être ma gazetière sous différents prétextes dont aucuns
-ne sont recevables. Nous avons besoin de nouvelles comme de pain, et tu
-ne me refuserais pas du pain sous prétexte que tu n'es point boulangère.
-Tu vois beaucoup de gens, et entre autres, un, bien instruit de tout, et
-même de tout ce qui se passe. Il faut questionner sans cesse, ramasser
-tout ce que tu trouves, et croire que tu es pour moi ce que la colombe
-était pour mon grand-papa Noé, qui s'en servait pour sonder le terrain
-et savoir ce qui se passait au dehors.
-
-«Regarde-toi aussi comme mon ministre dans les Cours étrangères, le
-Luxembourg, l'Italie, la Bavière; voilà un vaste champ pour tes
-négociations, ne me laisse oublier de personne, sans quoi je croirais
-que tu m'oublies toi-même, et j'aurais le chagrin de ne pas te le
-rendre.
-
-«Réponds-moi à Saint-Omer[159].»
-
- [159] Toutes les lettres de Boufflers à Mme de Boisgelin citées
- dans ce chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de
- Croze-Lemercier.
-
-Mme de Sabran, à laquelle Boufflers reprochait sans cesse d'être trop
-réservée, de ne pas l'aimer avec assez de violence, cite à son ami
-l'exemple de la comtesse Auguste de Polignac, qui, elle, est calme et
-prudente, et elle lui conseille de prendre modèle sur elle. Le chevalier
-lui riposte spirituellement:
-
-
- «Raismes, ce 16 juillet 1779.
-
-«Si toutes les femmes vieillissaient comme celle-là, ce ne serait pour
-personne la peine d'être jeune. Voilà comme je voudrais que vous pussiez
-vieillir, après ma mort, après avoir vécu comme elle pendant ma vie, car
-pour conserver du sentiment sous vos cheveux blancs, il faudrait en
-avoir montré sous vos cheveux blonds.
-
-«On dit, mais je ne le crois pas absolument, que le cœur va toujours en
-se refroidissant. Si cela est, prenez garde au vôtre. Songez, vous qui
-faites profession de tiédeur, que vous deviendrez un glaçon. Vous
-plairez peut-être encore comme un vieux livre bien écrit, mais vous ne
-serez plus aimée parce que vous n'aurez jamais aimé. Vous pourriez me
-dire à cela qu'on vous aime à cette heure bien follement, tandis que
-vous n'aimez que bien raisonnablement. Mais d'abord, cela ne durera
-qu'autant que moi; et puis en cela vous êtes traitée comme le maréchal
-de Saxe pour le cordon bleu; on le lui a offert quoiqu'il fût hérétique,
-en lui donnant cent ans pour se convertir.»
-
-Enfin le chevalier arrive à Boulogne, et il s'y installe en attendant
-une nouvelle destination.
-
-A-t-il quelque idée nette et précise de l'avenir qui leur est destiné?
-En aucune façon. Personne ne s'en doute:
-
-«Nous marchons tous avec un bandeau sur les yeux, écrit-il
-philosophiquement, bien heureux si ceux qui nous mènent n'en ont point
-autant.»
-
-Tantôt on assure qu'ils vont partir pour Gibraltar et que c'est là
-qu'ils porteront à l'Angleterre le coup mortel, tantôt on prétend que
-c'est à Douvres qu'ils sont appelés à débarquer, et que c'est pour les y
-transporter qu'on a réuni à Boulogne des «cabriolets de mer» en si grand
-nombre. Du reste comment des projets ainsi criés sur les toits
-pourraient-ils avoir quelque chance de réussir?
-
-«Ma seule consolation, ce n'est pas la foi comme chez les vrais
-chrétiens, mais l'incrédulité, car je n'imagine pas qu'aucun projet
-aussi divulgué puisse être exécuté; c'est du vin de champagne qui a
-pris l'air et qui ne peut plus faire sauter le bouchon.»
-
-L'isolement de sa nouvelle résidence inspire au chevalier des réflexions
-pour lui très inattendues et fort salutaires; il semble qu'il soit un
-homme nouveau devant lequel s'ouvrent des horizons qu'il ne soupçonnait
-pas. Il découvre la nature qu'il ignorait, il découvre l'amour, car ce
-qu'il prenait jusqu'alors pour l'amour, n'en était que la caricature.
-C'est à Mme de Sabran qu'il fait l'aveu de sa découverte.
-
-
- «Boulogne, ce 3 août.
-
-«Je serais bien aise d'avoir pu vous rendre une partie de l'effet que ce
-charmant chemin de Lille à Saint-Omer a fait sur mon imagination. Cela
-m'a fait connaître qu'il y a d'autres plaisirs que ceux que j'ai
-uniquement recherchés jusqu'à l'âge de trente ans. Cette observation,
-qui paraît tardive à quarante ans, beaucoup d'hommes sont morts de
-vieillesse sans l'avoir pu faire. Car il faut que je vous l'avoue, ma
-jolie sœur, nous sommes tous de grands libertins. Je ne connais que
-deux remèdes à cette maladie-là, c'est la retraite et l'amour. Mais,
-pour que la retraite corrige, il faut qu'elle soit volontaire, agréable
-par mille occupations toujours faciles et toujours renaissantes, que
-mille soins, mille calculs, mille espérances viennent prendre la place
-de ce qui régnait dans notre imagination, et que notre cœur s'épure
-pour ainsi dire avec l'air que nous respirons.
-
-«L'amour heureux ou malheureux, pourvu qu'il soit véritable, est encore
-un bon antidote contre le libertinage, en rassemblant toutes nos
-affections, en les tournant vers les perfections réelles ou supposées de
-l'objet qu'on aime, en nous persuadant que le plaisir et le bonheur ne
-sont pas partout où nous les cherchions auparavant, et il produit au
-fond du cœur une grande révolution. Ne le haïssez pas, cet amour, ma
-bonne fille, et jugez par celui des hommes qui aime le mieux, que plus
-on aime, et meilleur on devient.[160]»
-
- [160] _Correspondance de Mme de Sabran avec le chevalier de
- Boufflers._--Plon-Nourrit, 1875.
-
-Entre temps, Boufflers poursuit sa correspondance avec Mme de Boisgelin,
-mais au lieu des grâces ordinaires, il lui reproche tantôt son silence,
-tantôt la banalité de ses lettres. Que ne lui donne-t-elle des
-nouvelles, que ne lui raconte-t-elle les événements de la Cour et de la
-capitale, ce qui se passe, ce qui se dit, ce qu'on augure de l'avenir?
-Il lui écrit plaisamment:
-
-«Que voulez-vous que je vous mande de ce pays-ci où l'on ne fait que de
-la bière, tandis que vous ne mandez rien du pays où l'on fait les
-événements. Si vous valiez quelque chose, vous vous transformeriez en
-Renommée pour tout savoir et pour me tout apprendre. Mais vous n'auriez
-pas même l'esprit de prier un secrétaire de M. de Beauvau, ou d'un de
-ses confrères, de m'envoyer, deux fois par semaine, tout ce qui se fait,
-se dit ou se médite d'intéressant.
-
-«Adieu, mon cœur, je t'aimerai bien si tu m'écris et si tu parles
-honorablement de moi à Mme la maréchale.
-
-«Si tu vois Mme d'Hautefort, embrasse-la de ma part bien serré.»
-
-L'inutilité de ses fonctions militaires et l'oisiveté de sa vie ne sont
-pas le seul souci du chevalier; il a de cruels embarras d'argent, il les
-confie naturellement à sa sœur, et il lui demande même au besoin
-d'intervenir pour l'aider à sortir d'une situation tous les jours plus
-inextricable.
-
-Boufflers, depuis qu'il a quitté le séminaire, a mené joyeusement la
-vie, dépensant sans compter, faisant des dettes, ainsi qu'il convient à
-un jeune seigneur de l'époque. Cette existence insouciante a duré sans
-encombre pendant quelques années, puis les difficultés sont arrivées,
-les créanciers se sont montrés moins accommodants; il a fallu emprunter
-pour apaiser les plus exigeants; bref, le pauvre chevalier en est arrivé
-à une situation des plus précaires.
-
-La bonté de son cœur y a également contribué. N'a-t-il pas avancé
-60,000 francs à son frère, le marquis? Il n'en a jamais reçu d'intérêt
-et, à sa mort, il n'a pas même retrouvé un sol du capital.
-
-Il charge Mme de Boisgelin d'intercéder auprès de M. de Maurepas pour
-qu'il l'autorise à emprunter 40,000 livres sur ses bénéfices; de cette
-façon il pourra payer ses dettes et s'équiper convenablement.
-
-Comme le ton lugubre de sa lettre ne lui est pas ordinaire, il craint
-d'inquiéter sa sœur, et il termine gaiement:
-
-
- «Boulogne, 30 juillet.
-
-«... Il ne faut pas t'attrister de me voir sérieux, ma chère enfant.
-Selon toute apparence, si je l'avais toujours été un peu davantage,
-j'aurais moins de sujets d'être triste à présent, mais quelque sujet que
-j'en puisse avoir, je ne le serai jamais au point d'inquiéter personne.
-
-«Adieu, ma longue enfant, je t'embrasse bien délicatement au point de te
-casser. Si tu es à Versailles, cours bien vite baiser les pieds, les
-mains, etc., de ta blanche voisine. Ce n'est pas la comtesse de
-Grammont.»
-
-A force de chercher à tirer le chevalier du mauvais pas dans lequel il
-est engagé, Mme de Boisgelin et Mme de Mirepoix finissent par imaginer
-une combinaison qui, si elle réussit, sauvera la situation. Il s'agit
-tout simplement de trouver quelqu'un qui consente à échanger les abbayes
-de Boufflers contre des terres; de cette façon les dettes du chevalier
-seront garanties sur quelque chose de tangible, tandis qu'actuellement
-elles ne le sont sur rien.
-
-Boufflers trouve l'idée merveilleuse, il l'approuve des deux mains.
-
-
- «14 août 1779.
-
-«Vous êtes une aimable enfant, ma grande fille, et avez cela de commun
-avec notre mère commune, la maréchale de Mirepoix. Je jouis de tous les
-soins que l'on veut bien prendre de mes affaires; elles ont bien besoin
-que quelqu'un s'en mêle, car je m'en suis si peu mêlé en ma vie que je
-ne sais à présent par où m'y prendre. Mais la lettre de ma tante me
-paraît un moyen victorieux;
-
- Il me semble déjà
- Que je vois tout cela.
-
-«Ajoutez à mes mérites et à mes dépenses que l'avant dernière année j'ai
-passé sept mois à mon régiment, la dernière année j'en ai passé huit et
-peut être celle-ci en passerai-je quinze, comme ce hussard qui était
-trente six heures par jour à cheval.
-
-«Enfin, mon grand cœur, il me semble que mes intérêts n'ont jamais été
-en aussi bonnes mains, et si notre plan réussit, je vous ferai chanter
-un _Te Deum_ par mes créanciers, sans quoi il faudrait pour eux un
-_Libera_...
-
-«Adieu, mille choses à tous les grands de la Cour, ducs et princes,
-comtes et marquis, et donnez de ma part une tête de lapin à votre chat.»
-
-Mme de Boisgelin ne cherche pas seulement à améliorer la situation
-pécuniaire de son frère, elle s'occupe aussi et très activement de son
-avancement. Boufflers a quarante et un ans et il n'est encore que
-lieutenant-colonel! c'est, avec son nom, un pitoyable avancement.
-Comment sa mère, sa famille si influente, ses amis, n'ont-ils pas pu lui
-obtenir un meilleur sort!
-
-C'est que Boufflers est fort mal en Cour; d'abord on ne l'y voit
-jamais, pour des raisons que nous savons déjà, mais son originalité, sa
-liberté d'écrire et de penser ne passent pas inaperçues.
-
-Déjà en 1776, M. de Saint-Germain a mis le chevalier sur la liste des
-colonels, mais quand on l'a soumis au Roi, il a dit simplement: «Je
-n'aime ni les épigrammes ni les vers,» et il a rayé de ses propres mains
-le malheureux officier.
-
-En 1779, Mme de Boisgelin et les membres influents de la famille crurent
-le moment opportun de frapper un grand coup; il fut décidé que l'on
-ferait agir toutes les influences dont on disposait.
-
-Boufflers, très touché de ce zèle, remercie tendrement sa sœur, mais il
-ne se fait pas de grandes illusions sur le résultat, il écrit
-philosophiquement:
-
-
- «Au camp.
-
-«Je te remercie mille fois, chère enfant, de toute ton avidité pour moi;
-j'ai bien peur pour toi qu'elle ne soit point assouvie. J'ai, à la
-vérité, bien des brigadiers au-dessous de moi, mais j'ai bien des
-maréchaux de camp au-dessus, et ces messieurs ne répugnent point à ce
-qui convient à leurs inférieurs. C'est une espèce de modestie bien
-connue à la Cour et à l'armée. Tu prévois aisément que je n'aurai
-peut-être pas le dessus avec les brigadiers et que j'aurai peut-être le
-dessous avec les maréchaux de camp. Consolons-nous d'avance et
-remercions la nature de nous avoir donné de quoi pardonner à la fortune.
-
-«Mme de Luxembourg va faire la demande avec un feu auprès duquel le mien
-ne serait que de la glace. Mme de Ségur et la comtesse Diane vont être
-prévenues. Voilà mes batteries bien dressées, mais j'en serai pour ma
-poudre.
-
-«Adieu, ma fille, je t'embrasse et je t'aime de tout mon cœur.»
-
-Malheureusement si, à Paris et à Versailles, tous les amis et les
-parents étaient en mouvement pour Boufflers, lui-même, avec son
-insouciance habituelle, ne faisait aucune des démarches nécessaires. Ce
-peu de confiance dans le succès lui valait de sa sœur une lettre assez
-vive à laquelle il répond:
-
-
- «Valenciennes, ce 22.
-
-«N'ai-je pas eu la bêtise d'être un peu fâché contre toi en lisant ta
-dernière lettre; j'y ai pensé depuis et j'en ai été honteux. J'aurais dû
-ne prendre garde qu'à ce que tu fais et point à ce que tu dis. Il faut
-convenir que personne n'a jamais su mêler aussi bien les injures aux
-services. Tu es un composé de Juvénal et de Titus. Tu écris comme l'un
-et tu règnes comme l'autre; non pas que je veuille dire que tu fasses
-tous les jours un heureux, mais au moins tu veux mon bonheur, et tu y
-travailles, et tu y réussiras si jamais nous passons notre vie ensemble,
-car tu as beau dire et beau m'accuser, je n'ai jamais eu de sœur plus
-chère que toi.
-
-«Je vois par tout ce que tu m'as mandé que les choses vont mieux que je
-n'osais l'espérer. Toutes les fois que tu parleras, sois sûre du
-succès, parce que de plaire à triompher, il n'y a qu'un pas. Il est
-clair que tu n'as pas eu besoin d'être poussée dans les démarches que tu
-as faites, mais il est clair aussi que tu as été conduite et que tu l'as
-été de main de maître; embrasse-le, ce maître[161] que j'aime tant à
-regarder comme le mien dans tous les genres, et dis-lui que, malgré mon
-horreur pour la Simonie, je lui offre une abbaye en échange de la maison
-de l'Ermite dans le sacré vallon de Saint-Ouen.
-
-«Adieu, aime-moi comme tu me grondes, au lieu de me gronder comme tu
-m'aimes.»
-
- [161] Le duc de Nivernais.
-
-Mme de Boisgelin croyait toucher au but de ses efforts, toute la famille
-estimait le succès certain, assuré, seul Boufflers doutait encore. En
-effet, la nomination espérée se faisait attendre; et Mme de Boisgelin en
-éprouvait un énervement qu'elle ne pouvait dissimuler.
-
-Son frère montrait plus de calme et de possession de soi-même; il ne
-cessait de remercier ses amis de leur bonne volonté à son égard, mais
-quant à lui, il s'armait de philosophie en prévision d'un échec; c'est
-lui-même qui remontait le moral de Mme de Boisgelin.
-
- «Morbeck, par Aire, du camp.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-«M. de Nivernais a bien raison de dire que j'ai bien tort de ne pas lui
-écrire; il serait bien plus fondé à m'en faire le reproche s'il savait
-combien je l'aime. Je crois que c'est encore plus qu'il n'est aimable,
-car je sens que s'il n'était point aimable du tout, il faudrait encore
-l'aimer. Remercie-le du bien qu'il a osé dire de moi à quelqu'un dont je
-n'en pense point du tout.
-
-«On me mande de partout, que mon affaire est prête, qu'elle va passer,
-et je vois qu'elle ne presse pas, et qu'on parle du premier ou du second
-conseil, ce qui annonce, vu le train des choses, que ce sera à peine
-pour le troisième, et ces lenteurs-là, pour une chose aussi aisée et
-aussi préparée, annoncent au moins un défaut total de bonne volonté...
-
-«Prends courage, mon enfant. Soumets-toi aux circonstances, fais en
-sorte, à force de modération, de n'être point contrariée par les
-contrariétés. J'ai une fois ouvert par hasard un tome de Shakespeare où
-j'ai vu un roi dépouillé, emprisonné et condamné, qui dit à sa fille:
-«Ne me plains point, rien de ce qui doit m'arriver ne me déplaît, car
-j'ai fait divorce avec ma volonté et j'ai épousé la fatalité.» Il faut
-convenir que c'est là un mariage de raison plus que de fantaisie.»
-
-Bien entendu, le séjour du chevalier à Boulogne ne se prolonge guère; il
-y est à peine depuis trois semaines, qu'il reçoit de nouveaux ordres: il
-doit se rendre à Eu avec son régiment. Le déplacement qui le rapproche
-du Havre n'aurait pour lui rien que d'agréable, s'il n'était désastreux
-pour ses finances, déjà si mal en point.
-
-Le chevalier fait la route par étapes avec son régiment, non sans
-gémir, car la chaleur est affreuse et l'on ne peut goûter un instant de
-repos. Aux étapes, le régiment est dispersé à quatre lieues à la ronde;
-à trois heures du matin, il faut le réunir, car l'on part à quatre, et
-malgré cela l'on est rôti, les troupes sont harassées de fatigue; depuis
-le colonel jusqu'à la dernière recrue, tout le monde est sur les dents;
-après huit jours de ce régime, presque tout le régiment est malade.
-
-En cours de route, et malgré la fatigue et les ennuis qui l'accablent,
-Boufflers trouve encore le temps d'écrire à Mme de Boisgelin pour la
-charger de quelques commissions; comme il n'a pas d'argent, c'est elle
-qui fera les avances, et sans espoir de les revoir jamais, il le lui
-avoue bien simplement:
-
-
- «Montreuil, 21 août 1779.
-
-«Je compte sur un petit mot de ma grande fille en arrivant à la ville
-d'Eu. J'ai besoin d'avoir des nouvelles des affaires de l'Europe et des
-miennes. Je voudrais que ceux qui se mêlent des unes se mêlassent aussi
-des autres. Je serais sûr, après m'être embarqué un peu légèrement,
-d'arriver à bon port.
-
-«Je marche avec mon régiment, ce qui me fatigue cent fois plus que de
-courir sans lui. Je suis abattu comme si j'avais fait cinquante lieues
-en poste, et j'ai la poitrine démontée d'un rhume horrible qui dure
-depuis un quart d'heure, et qui durera peut-être encore autant. Ce qui
-me console, c'est que M. de Beauvau ne m'entend pas tousser.
-
-«Si vous avez de l'argent, envoyez-moi deux bridons rouges tressés en
-or; cela se trouve sur le quai de la Ferraille, à _La Levrette_, et se
-vend 18 livres. En suivant le quai, on arrive au pont Saint-Michel, on
-trouve un marchand de couleurs nommé Vernezèbre, et on lui demande un
-assortiment de pastels fermes pour peindre le paysage et la figure en
-petit. Ces deux commissions-là vous coûteront 60 livres longtemps avant
-de me coûter un sol, mais si l'argent vous manque, empruntez-en à Mme la
-maréchale ou à Lucile.
-
-«Adieu, je sens que je n'ai pas le style vraiment naturel, car si
-j'écrivais comme je parle, ma lettre serait très enrouée.»
-
-Enfin le régiment arrive à Eu. Boufflers se rappelle tout à coup les
-commissions qu'il a données à sa sœur et, à la réflexion, il juge utile
-de lui fournir de l'argent pour les payer.
-
-
- «Août 1779.
-
-«Mes cartes sont arrivées à bon port et à temps, mon aimable chat
-maigre. J'attends de jour à autre de nouvelles marques de ta bonté, mais
-je ne sais pas où tu trouveras les fonds que mes commissions exigent. Je
-prends le parti de t'envoyer un billet sur mon homme d'affaires, dont tu
-prendras le montant chez Mme de Mirepoix ou M. de Beauvau, qui se feront
-payer quand ils le jugeront à propos.
-
-«Je suis ici depuis hier, ignorant si j'y serai encore demain. Je vais
-demain au soir à Abbeville voir le régiment d'Esterhazy, que je n'ai
-point revu depuis que je l'ai quitté; je m'en fais un plaisir, mais en
-même temps j'ai bien peur d'être obligé de faire leur partie à table et
-de répondre à toutes les santés, car la mienne n'y tiendra pas.
-
-«M. de Thianges est ici; il m'a enlevé comme de raison le seul bon
-logement de la ville; il est d'ailleurs de la plus grande honnêteté et
-fait très bonne chère. J'en profite d'autant plus qu'il est cause que je
-n'ai pas de cuisine.
-
-«On n'a de nouvelles de rien, sinon que le mois d'août se passe et qu'il
-sera suivi du mois de septembre. On appelle celui-là le balai de la mer,
-parce qu'il y laisse le moins de vaisseaux qu'il peut.
-
-«Parle de moi à Mme la maréchale de Luxembourg et à Mme de Lauzun, et
-mande-moi si effectivement la maréchale est fâchée.
-
-«Adieu, mon enfant, j'ai la tête d'une pesanteur horrible et j'ai peur
-que mon style ne s'en ressente.»
-
-En même temps le chevalier prévient Mme de Sabran de sa nouvelle
-résidence, et il lui conte spirituellement l'état d'incertitude dans
-lequel il continue de vivre, à son grand désespoir:
-
-
- «A Eu, ce 2 septembre 1779.
-
-«Je suis ici dans une pauvre petite ville bien éloignée de tous les
-points intéressants, à trente lieues du Havre, à trente lieues de
-Dunkerque, sous les ordres d'un général plein d'honneur, de bonté et de
-zèle, mais que les autres généraux semblent avoir relégué à dessein. Il
-paraît que nous sommes destinés à remplacer les gens qui
-s'embarqueraient, et à passer par le second envoi, c'est-à-dire à
-trouver la besogne faite ou manquée. Vous imaginez sûrement le plaisir
-que me fait ma position. Je suis entre la philosophie et l'ambition,
-comme serait un pauvre diable entre son honnête femme, dont il ne se
-soucierait guère, et une coquine de maîtresse qui écouterait tout le
-monde excepté lui, mais qui pourtant lui paraîtrait toujours jolie et ne
-lui ôterait pas toute espérance. L'une m'attend et me promet le bonheur
-quand je serai revenu à elle; je me tourne de son côté, mais aussitôt
-l'autre me fait un petit signe et renverse tous mes projets.[162]»
-
- [162] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
-
-En 1780, Boufflers est toujours errant sur la côte; cette fois, il est
-en garnison à Dunkerque, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Boisgelin:
-
-
- «Dunkerque, ce 18 juillet 1780.
-
-«La voix intérieure parle toujours et ta lettre la fait parler plus haut
-que jamais, mon enfant, car jamais je n'en ai lu d'aussi charmante, pas
-même de l'écriture de Mme de Sévigné. Je me porte mieux qu'avant d'être
-malade; l'air de ce pays me convient d'autant plus que je le respire
-moins que personne; je délaie celui de la ville dans celui de toute la
-province; c'est comme de mauvais vin où je mettrais beaucoup d'eau.
-
-«Baise de ma part l'œil de ma tante, et s'il ne se porte pas absolument
-bien, contente-toi de le bassiner, parce que j'aurais peur que mes
-baisers ne fussent trop chauds, si j'en _juge d'après le monde_.
-
-«Adieu, enfant chérie, je t'aimerai de quelque couleur que tu sois, je
-t'aimerai en perte ou en gain, mais je n'aimerai et ne bénirai la cause
-de tout que quand tu auras lieu d'en être parfaitement contente. Adieu,
-baise maman des Cars de ma part et dis-lui que je l'aime comme un
-enragé[163].»
-
- [163] Toutes les lettres du chevalier de Boufflers citées dans ce
- chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de
- Croze-Lemercier.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-1780
-
- Goût persistant de Panpan pour la poésie.--Ses vers à Mme de
- Boufflers, Mme de Boisgelin, Mme de Bassompierre.--Joute poétique
- avec Mme Durival.
-
-
-Panpan n'avait pas renoncé à cultiver les Muses; il semble au contraire
-que, la vieillesse arrivant à grands pas, il trouvait plus de plaisir
-encore dans ces jeux poétiques qui de tous temps avaient charmé ses
-loisirs. Ce n'est pas qu'avec l'âge ses vers deviennent meilleurs, hélas
-non! mais il éprouve tant de plaisir à les écrire qu'il lui faut
-pardonner. Et puis il est si modeste, et il se fait si peu d'illusion
-sur leur médiocre valeur. Personne ne se juge plus sévèrement que
-lui-même, et il plaisante sur son peu de mérite avec une franchise qui
-désarme la critique.
-
-Agé de plus de soixante-dix ans, il faisait de sa vie, de ses déceptions
-et de ses malheurs, cette peinture moqueuse:
-
- J'ai peu connu l'adolescence,
- A peine j'ai joui de la virilité;
- Jeune encor, je touchais à la caducité,
- Et, vieillard, je touche à l'enfance.
- Toujours contraire au sort qui me fut destiné,
- D'un souverain que de ma vie
- Je n'ai vu, ne verrai, ni n'en aurai l'envie,
- Je fus conseiller presque né.
- Interprète allemand, je n'en sus point la langue;
- Avocat: je n'ai fait plaidoyer ni harangue;
- Devenu financier, je me suis ruiné.
- Je fus, de notre Roi, lecteur à bouche close;
- Loin d'avoir pris les mœurs de ma métamorphose,
- Franc bourgeois, à la cour j'y fus homme de bien.
- Au rang de nos savants, je fus admis sans cause,
- Et quoiqu'en bonne forme académicien,
- N'ayant pas fait la moindre chose,
- Plus que Piron je ne fus rien.
- Un autre trait, qui comblerait la dose
- De tant de singuliers travers,
- Je ne faisais que de la prose
- Quand je voulais faire des vers.
- Encore un mot, et l'histoire est finie.
- Prêt à mourir, quand je naquis,
- Pour vivre à peine un an, j'avais assez de vie...
- Et voilà que j'en ai plus de soixante et dix[164].
-
- [164] Cette pièce et les trois suivantes sont tirées des Mss. de
- Devau. Bibl. de Nancy.
-
-Le Veau n'a pas perdu les bonnes habitudes d'antan et c'est toujours
-pour la vieille et chère marquise qu'il cherche ses meilleures rimes.
-Jamais il n'oublie les heureux anniversaires, et chaque année il compose
-pour son amie quelque madrigal flatteur.
-
-En 1780 il lui envoie «un écritoire» accompagné de ce bouquet:
-
- Lorsqu'en un temps plus fortuné
- Pour fêter ce beau jour, que novembre ramène,
- Je vous offris un vase à la Chine tourné,
- Dont les arts de l'Europe ont fait une fontaine;
- Pour fixer sur vos pas la grâce et la Beauté,
- Je souhaitais, du ciel implorant la puissance,
- Qu'elle devînt pour vous la source de Jouvence;
- Et je vois que des dieux je fus presque écouté.
- Mon présent aujourd'hui vous promet davantage;
- Si vous daignez en faire usage,
- Pour vous de l'immortalité
- Il sera la source et le gage.
-
-Mme de Boisgelin n'est pas moins que sa mère le tendre objet des
-attentions du Veau. Un jour, pour lui complaire, il lui propose de jouer
-la comédie chez lui, sur cette terrasse d'où l'on peut contempler ce
-château, qui leur rappelle à tous deux de si doux souvenirs.
-
- De votre charmante maman,
- Aimable Boisgelin, suivez ici les traces:
- Au lieu de diviser les grâces,
- Venez les rassembler chez votre vieux Panpan.
- Vous ne lui verrez pas, sous le double turban
- Dont il coiffe son long visage,
- L'air et le ton d'un courtisan;
- Sous son grotesque d'oliman
- Vous lui verrez du moins quelques goûts de votre âge;
- De la scène en ces lieux les jeux sont en oubli,
- Pour vos amusements nous les ferons renaître;
- A nos regards charmés vous y ferez paraître
- Ces talens qu'on admire aux fêtes de Chilly;
- Ma terrasse vous offre un théâtre champêtre,
- D'où vous verrez au loin ce fortuné palais
- Où j'ai vu, sous les yeux de notre auguste maître,
- S'épanouir la fleur de vos jeunes attraits.
- Là vous avez reçu de votre illustre mère,
- Avec l'esprit et le sang des Beauvaux,
- Cet art, cet heureux art de régner et de plaire,
- Qui lui promet partout des hommages nouveaux.
-
-En dépit des ans Panpan est resté toujours galant, et la vue de la
-jeunesse paraît l'inspirer au plus haut point. Il se montre même
-d'autant plus audacieux dans ses propos que son âge lui permet de
-décliner les requêtes indiscrètes.
-
-A Mme Héré et à sa petite-fille, Mlle de Saint-Etienne, il adresse pour
-leur fête ce bouquet:
-
- SUR L'AIR: _M. le Prévôt des marchands_.
-
- 1
-
- Gogo jadis eut tous mes vœux,
- Minon charme aujourd'hui mes yeux.
- Ah! plaignez ma triste fortune,
- Elles m'ont manqué toutes deux;
- Car j'étais trop jeune pour l'une,
- Et pour l'autre je suis trop vieux.
-
- 2
-
- Toutes deux ont mal pris leur temps;
- Dans mon hiver, dans mon printemps,
- Toutes deux en vain m'ont su plaire.
- Ah! j'aurais autrement traité
- La petite-fille et la mère
- Dans les beaux jours de mon été.
-
- 3
-
- De toutes deux, dit-on, c'est la fête demain.
- Il faut à toutes deux un bouquet de ma main.
- La Rose est un tribut qui plaît à tous les âges.
- Toutes deux ayant les mêmes droits sur mon cœur,
- Je dois à toutes deux offrir la même fleur:
- Le même sentiment doit les mêmes hommages.
-
-Panpan ne se montre pas moins aimable pour la jeune amie de Mme Durival,
-Mlle de Juvincourt. Un jour, il lui envoie ce quatrain:
-
- Malgré mes cheveux blancs, malgré votre jeunesse,
- J'ai pour vous la même tendresse
- Que si j'avois passé sans cesse à vos genoux
- Mes cinquante passés dans ce monde avant vous.
-
-Depuis quelques années Panpan s'est lié de plus en plus avec Mme
-Durival, et il entretient avec elle un commerce épistolaire assez
-fréquent.
-
-Mais les deux amis s'écrivent rarement en prose: l'un et l'autre
-trouvent plus agréable de cultiver à la fois l'amitié et les muses, et
-c'est presque toujours en vers qu'ils échangent leurs impressions. C'est
-pour eux un jeu et un plaisir.
-
-Complètement sous le charme de l'aimable femme, Panpan ne lui ménage pas
-les compliments:
-
- Pour ma charmante Durival,
- Je voudrais faire un madrigal;
- Je voudrais qu'il fût digne d'elle;
- Mais je ne fais rien de parfait,
- Je ne vois rien de si beau qu'elle,
- La beauté n'est que ce qui plaît.
-
-Un jour, Mme Durival demande à son ami une certaine eau qu'il ne possède
-pas, et elle le plaisante sur le peu d'empressement qu'il met à la lui
-procurer.
-
-Le lendemain, elle reçoit ce petit mot:
-
- De vos injustices d'hier
- Vous aurez grande repentance;
- Vos reproches me coûtent cher,
- Ils m'ont fait envoyer un courrier à Valence.
- L'argent n'est pas une dépense
- Qui fasse voyager en l'air.
- J'ai fait de plus grands frais pour vous être agréable,
- Il m'a fallu donner au diable.
- Cela ne doit pas étonner;
- Cependant, pour jouir du bonheur de vous plaire,
- Ce n'est pas de cette manière
- Que j'aurais voulu m'y donner.
-
-A ces galants propos, Mme Durival riposte de son mieux:
-
- Mon généreux et tendre Veau,
- En me donnant un peu de votre eau de la côte,
- Vous vous arrachez une côte!
- Pour vous remercier de ce présent nouveau,
- Je cherche en vain dans mon cerveau.
- Ainsi que votre bourse, il craint toute dépense.
- Plus j'y réfléchis, plus j'y pense,
- Moins je trouve des vers qui soient dignes de vous!
- Si, dans votre embarras, vous vous donnez au diable,
- Dans le mien, je me donne à vous.
- Lequel des deux est le plus misérable?[165]
-
- [165] Cette pièce et toutes celles qui suivent nous ont été
- communiquées par le capitaine Noël.
-
-Mais Panpan se pique de purisme; s'il admire les vers de Mme Durival, il
-lui reproche de défigurer les plus jolies choses par les fautes les plus
-grossières.
-
-Sensible à ces reproches, Mme Durival répond spirituellement:
-
- Mes impromptus sont des bâtards
- Pour qui vous avez peu d'égards.
- Vous dédaignez de la nature
- Les fruits sans goûts et sans culture;
- Hélas, vous avez bien raison,
- Et je sens la comparaison.
- Qui n'a point d'enfant légitime,
- Ne peut prétendre qu'on estime
- Les petits enfants clandestins
- Qu'il fait par hasard les matins.
-
-Mme Durival a de la fortune, et comme elle sait combien les moyens
-pécuniaires de Panpan sont restreints, elle se montre très généreuse
-vis-à-vis de son ami; il ne peut témoigner un désir qu'elle ne
-s'empresse de le satisfaire. Le Veau, qui a de l'amour-propre, s'indigne
-d'une générosité si persistante, et il veut prendre une éclatante
-revanche en envoyant chaque jour, pendant une semaine, un cadeau à sa
-bienfaitrice. Ce sera, en outre, l'occasion d'une joute poétique. Il lui
-écrit:
-
- Depuis lundi jusqu'à dimanche
- Je prétends prendre ma revanche
- De vos abominables tours.
- Songez que vous avez sans cesse,
- Au moins depuis sept ou huit jours,
- Mis mon amour-propre en détresse.
- Prétendez-vous donner toujours?
- Vraiment ce n'est pas là mon compte.
- Il faut que chacun ait sa honte.
- La vôtre enfin aura son cours.
- Je veux la filer à mon aise,
- Mais la filer à peu de frais;
- Tous les matins, ne vous déplaise,
- Je vous lâche un présent tout frais.
- C'est aujourd'hui que je commence,
- Et cela durera longtemps.
- Je prétends mettre sur les dents
- Toute votre reconnaissance.
- Des instruments de ma vengeance,
- Voici d'abord le contenant.
- Mais vous n'aurez que pièce à pièce
- Le contenu de chaque espèce.
- Devinez le tout maintenant.
- C'est l'énigme que je vous offre.
- Vous n'aurez qu'en la devinant
- Tout ce qui doit remplir le coffre.
-
-A ces vers était jointe une cassette vide avec son couvercle.
-
-Mme Durival, amusée et charmée, riposte aussitôt; mais elle renvoie en
-même temps le couvercle de la boîte:
-
- Vous avez l'art inimitable
- De savoir filer le plaisir.
- Sans me le rendre insupportable,
- Vous faites croître mon désir.
- Je brûle d'avoir vos présents!
- Mais si j'obtiens à chaque pièce
- Tous les jours des vers si charmants,
- Ah! faites durer ma détresse,
- Soyez avare de vos dons.
- Dans un seul jour donner la boîte,
- C'est là trop de profusion,
- Et je rends à mon poète
- Le couvercle, qu'il reprendra,
- Et que demain il me rendra.
-
-Le lendemain, Panpan envoie son premier cadeau: c'est un de ces menus
-objets dont on se sert pour faire le café.
-
- Des présents que pour vous dans le coffre j'entasse,
- Le premier est le plus petit.
- L'un de l'autre suivra la trace,
- Brin à brin l'oiseau fait son nid.
- C'est ainsi que toujours, mettant grâce sur grâce,
- Dans tous les cœurs bientôt vous trouvez une place.
-
-Chaque jour, avec ponctualité, arrive un nouvel objet destiné à la
-préparation du café; toujours il est accompagné d'un compliment auquel
-la dame répond de son mieux.
-
-Le jeudi, arrive une pièce plus importante, mais que le Veau se garde de
-désigner clairement:
-
- Ceci n'est point une théière.
- Devinez ce que c'est. Je ne le dirai pas.
- Pour me venger, je veux le taire.
- Vous me mettez aussi dans l'embarras;
- Car je ne sais ce qui doit plus nous plaire,
- De votre esprit ou bien de vos appas.
-
-Mme Durival feint l'ignorance, et elle répond à son bienfaisant
-persécuteur:
-
- Ah! riez de mon embarras,
- J'en ris moi-même la première,
- Si ce n'est pas une théière,
- Ce sera ce qu'il vous plaira...
- De moi-même j'avais hier
- Juré de ne plus vous écrire,
- C'était donc un serment en l'air!
- Mais pourquoi m'exciter à rire?
- Le rire, cet appas léger,
- Dont on ne voit pas le danger,
- Fait bien souvent que l'on affronte
- Ce qu'on n'osait penser sans honte.
- D'autres que moi, tout en riant,
- Ont franchi un pas plus glissant,
- La raison, quoi qu'on puisse dire,
- N'a pas d'armes contre le rire;
- Mes vers le prouvent assurément.
- Monsieur Devau heureusement
- N'abuse pas des confidences.
- Est-ce sagesse? Est-ce impuissance?
- On en parle diversement.
- Je ne sais lequel ment;
- Et ce beau secret m'inquiète,
- Comme celui de ma cassette.
-
-Dans son dernier envoi Panpan rappelle l'usage de son cadeau, puis il
-offre à Mme Durival d'aller lui montrer comment les divers objets se
-doivent ranger dans la boîte, et comment il faut s'y prendre pour
-préparer le café:
-
- Quand madame Alliot me ceignit de sa main
- Pour ma première épée une longue rapière,
- Elle me dit d'un ton de Sénateur Romain:
- «A ma toilette il faut venir demain,
- Je vous apprendrai la manière
- De vous asseoir, de vous lever soudain,
- Malgré ce nouveau poids qui vous pend au derrière.»
- Si dans l'art d'arranger mes dons de tous les jours
- Vous vous croyez aussi novice
- Qu'elle me le croyait dans ce noble exercice,
- Je vous offre comme elle un utile secours,
- Tout mon génie est à votre service.
-
-Après cette joute qui a duré toute une semaine et qui lui a coûté
-beaucoup d'efforts, Panpan demande grâce. Pour terminer dignement la
-lutte, il envoie cette épître:
-
- PAIX ET CONGÉ
-
- Ma vengeance s'était bornée
- A vous accabler de cadeaux,
- Et j'ai marqué chaque journée
- Par des dons et des vers nouveaux.
- Mais c'est de mes plats madrigaux,
- Vous avoir trop importunée;
- De ma cassette et de mes pots
- L'histoire est enfin terminée;
- Je suis au bout de ma tournée,
- Je vais vous laisser en repos.
- Mais faites-moi la même grâce;
- De tant batailler je me lasse;
- A votre esprit, brillant de feu,
- Tout cela ne paraît qu'un jeu,
- Qui lui coûte fort peu sans doute;
- Mais moi je sais ce qu'il m'en coûte
- Pour n'être auprès de vous qu'un sot.
- Mon vieil esprit n'y voit plus goutte,
- Je ne répondrai plus un mot.
- Rimez à votre suffisance,
- Et donnez, à tort, à travers;
- Faites des présents et des vers;
- De gratitude ou de vengeance
- Je ne me donne plus les airs.
- Je saurai me laisser confondre
- Désormais, en homme avisé.
- De vous rendre il est malaisé,
- Plus malaisé de vous répondre.
-
-Mme Durival riposte:
-
- Je voulais répondre au congé
- Que ta muse donne à la mienne;
- Mais du froid qui glace la plaine,
- Mon esprit est trop affligé.
- Il est comme ces arbrisseaux
- Dont tu vis hier les rameaux
- Se couronner de fleurs nouvelles,
- Encor plus fragiles que belles!
- Aujourd'hui tout est languissant,
- L'hiver d'un regard menaçant
- Vient effrayer des milliers d'être
- Que le zéphyr avait fait naître;
- Comme eux concentrant ma chaleur,
- Je te la garde dans mon cœur.
-
-Ce n'est pas seulement avec Panpan que Mme Durival exerce sa muse.
-Souvent aussi avec Cerutti elle correspond en vers. Un jour elle lui
-adresse «de jolis vers en ille», mais Cerutti est malade et c'est la
-duchesse de Brancas qui prend la plume:
-
-«M. Cerutti comptait vous répondre en vers en ille ou en aille, mais
-depuis trois semaines il a un rhume qui a mis sa poitrine et sa muse sur
-les dents. Je suis témoin, madame, du chagrin qu'il a de ne pas vous
-écrire et de son regret d'être éloigné de vous et des autres bons amis
-de Fléville.»
-
-Cependant dans un moment d'accalmie, Cerutti se met à l'ouvrage et il
-compose ces bouts rimés en «aille» qui se ressentent assurément de
-l'état maladif de leur auteur:
-
- Si j'oubliais Petronaille
- Ou la dame qui la chamaille
- Sitôt qu'elle métaphysicaille
- Je ne ferais rien qui vaille.
- Mais la poitrine me tiraille,
- Sans cesse je tressaille,
- Et toujours j'écrivaille.
- Je bâille, je bâille, je bâille
- Je finis de peur qu'on me raille.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-1781-1783
-
- Vie de Mme de Boufflers en Lorraine.--Correspondance avec
- Panpan.--Réception de Tressan à l'Académie.--Le chevalier vient
- avec son régiment à Joinville.--Ses visites à Nancy et à la
- Malgrange.
-
-
-De 1781 à 1783 l'existence de Mme de Boufflers se poursuit paisiblement
-sans événements bien marquants. Elle se rend encore quelquefois à Paris
-pour voir sa sœur et son frère, mais ses voyages se font de plus en
-plus rares, et presque toute sa vie s'écoule maintenant en Lorraine dans
-un milieu cher à son cœur, où elle trouve autant d'agrément que de
-charme.
-
-La vieille marquise supporte gaillardement le poids des ans, de ses
-soixante-dix ans; elle est toujours gaie, aimable, spirituelle, et plus
-que jamais elle traîne à sa suite son cortège de vieux adorateurs,
-Bauffremont, Panpan, Dumast, etc.
-
-Son activité physique ne le cède en rien à son activité morale. Elle n'a
-rien changé à son genre de vie; elle est sans cesse en déplacement chez
-ses amis, à Fléville, à Sommerviller, à Scey-sur-Saône, à Lunéville;
-quand elle réside à Nancy, elle fréquente la société, va au spectacle,
-dîne en ville, soupe, reçoit, elle ne se donne pas un instant de repos.
-Il semble que l'âge reste sans action sur cette nature nerveuse et
-énergique.
-
-Les soucis ne paraissent pas avoir sur elle plus de prise que les
-infirmités physiques. Ils ne lui sont pas épargnés cependant, et elle
-éprouve, peut-être le plus cruel de tous dans la vieillesse, la
-pauvreté. A mesure que ses besoins augmentent, que le bien-être lui est
-plus nécessaire, ses ressources financières diminuent, et elle est
-réduite aux expédients.
-
-Mais la marquise est loin de prendre au tragique ses revers de fortune;
-elle vit au jour le jour, sans souci du lendemain. Elle plaisante
-elle-même sa propre misère quand elle écrit:
-
- SUR L'AIR: _Tous les hommes sont bons_.
-
- J'ai trouvé le moyen
- En ne dépensant rien
- De manger tout mon bien.
- J'ai joué,
- J'ai perdu;
- Pour payer
- J'ai vendu
- Ma chemise.
- Chez moi l'on ne verrait pas,
- Même à l'heure du repas,
- Nappe mise.
-
-Si sa situation personnelle est précaire, Mme de Boufflers est-elle au
-moins plus heureuse du côté de ses enfants? A-t-elle la satisfaction de
-les voir dans une position brillante? En aucune façon. Son fils le
-chevalier n'a pas un sol vaillant; sa fille, Mme de Boisgelin, est
-complètement ruinée; tous deux sont la proie des dettes criardes et des
-créanciers.
-
-Du reste cette situation lamentable n'altère en rien la bonne humeur des
-uns et des autres. Quand on n'a pas d'argent, l'on s'en passe, ou l'on
-fait des dettes, et c'est à ce dernier parti qu'ils s'arrêtent tous
-communément. Il y a dans cette société un tel besoin d'amusement, qu'il
-prime toutes les autres considérations.
-
-En dehors des amis intimes que nous connaissons, la marquise trouve
-autour d'elle des personnalités fort agréables. Bien que déchue de son
-ancienne splendeur, Nancy n'en est pas moins resté la capitale d'une
-province et un centre intellectuel qui offre de précieuses ressources.
-L'intendant, M. de la Porte, et sa femme sont charmants; ils aiment le
-monde et donnent sans cesse des spectacles, des soupers, des fêtes.
-L'évêque n'est pas moins accueillant et ses salons sont renommés pour
-leurs brillantes réceptions. Il y a en outre dans la ville bien des
-personnes de distinction qui reçoivent avec plaisir. Partout Mme de
-Boufflers est invitée, recherchée. Outre son charme personnel,
-n'est-elle pas le représentant le plus brillant et la vivante
-incarnation de cette ancienne Cour qui a laissé d'impérissables
-souvenirs?
-
-Mais il n'y a pas à Nancy que la société française; on y trouve une
-colonie étrangère très nombreuse et très distinguée.
-
-Les Anglais, en particulier, se plaisent énormément en Lorraine; on voit
-tous les ans force insulaires fuir les brouillards de leur pays et
-installer leurs pénates dans l'ancienne capitale du roi de Pologne.
-Plusieurs sont de la plus grande distinction et leur présence contribue
-à apporter beaucoup d'animation et de gaîté dans les relations du monde.
-
-Mme de Boufflers est particulièrement liée avec Mme Grenville, sœur de
-M. Pitt. C'est une femme infiniment aimable et d'un caractère très
-original. Elle a une bonne maison, un mari très sensé, homme de mérite,
-et une fille de quinze ans, jolie et bien élevée.
-
-Mme de Boufflers passe la plus grande partie de l'hiver 1781 à Nancy, en
-compagnie de Mme de Boisgelin. Elle va seulement de temps à autre à
-Lunéville voir Panpan; il est toujours l'ami le plus aimé, et dès
-qu'elle s'éloigne de lui, c'est pour le regretter. Mais qu'elle soit à
-Nancy, à Fléville, à Saint-Germain, elle trouve toujours le temps de lui
-écrire.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin)...
-
-
- «Nancy, 5 février.
-
-«Je suis bien fâchée d'avoir tant pris de vos vilaines liqueurs, tout le
-monde les a trouvées détestables.
-
-«Vous voulez des nouvelles, et moi je n'en sais point...
-
-«J'ai eu un moment la tentation de partir avec Mme de Lenoncourt pour
-vous aller voir; mais je pense qu'il ne faut pas crever mes chevaux pour
-le plaisir d'un moment, quelque touchant qu'il soit pour moi.
-
-«J'ai retrouvé ceci beaucoup plus gai que je l'avais laissé. J'ai été
-étonnée hier de la manière dont on a joué les _Jumeaux vénitiens_ et les
-_Caquets_. Mmes de la Porte m'avaient engagée à aller avec elles. M. de
-la Porte, à qui j'ai fait des reproches qu'il ne vous répondait pas, m'a
-dit qu'il allait vous écrire.
-
-«L'évêque et lui ont des assemblées superbes et charmantes. Tous les
-appartements échauffés et éclairés comme ceux de Mme de Chaulnes, quand
-Monsieur y dînait. Les grands soupers suivent.
-
-«Je dîne demain chez Mme de Grenville avec ma Durival, et puis encore
-avec elle chez mon Dumast. Nous dînons ici ensemble, quelquefois aussi à
-Fléville. Nous buvons du vin d'Arbois. Enfin nous passons assez bien
-notre temps d'exil; mais en sentant toujours qu'il n'y a point de
-bonheur sans vous, car l'amusement ne vous remplace pas.
-
-«Je suis fâchée de toutes ces dépenses qui vous mettent mal à l'aise.
-J'espère, au mois de février, être en état de vous faire des offres
-d'argent.
-
-«M. de Beauvau m'a envoyé une espèce de tasse renforcée qui est la plus
-jolie chose du monde. Il souffre toujours, mais il se croit pourtant
-mieux.
-
-«Ce qui fait que les poires ne sont pas bonnes, c'est qu'on les a faites
-avec du jus de raisiné, qui est une des plus mauvaises choses que je
-connaisse.
-
-
- «15 décembre.
-
-«Si je trouve une occasion, je vous enverrai trois livres de café.
-
-«Il n'y a rien de si noble que de te demander un envoi de confitures de
-Rousselet, car c'est d'un ragoût que l'on n'a point goûté.
-
-«Je vous enverrai une vieille paire de gants, car je venais d'en faire
-des générosités à Manon et à Nanette.
-
-«J'ai eu hier une assemblée si nombreuse qu'on ne savait où se mettre.
-C'était surtout des Anglais. On a joué au vingt-et-un et au whist. Le
-souper était de vingt couverts, excellent. Sept ou huit personnes
-étaient restées dans le salon, faute de place.
-
-«Voilà Thérèse qui ne veut pas vous parler de loin. Ainsi, adieu, mon
-cher Veau, car je n'en puis plus, ce qui n'empêche pas d'aimer bien et
-beaucoup son Veau.»
-
-Bien que vivant éloignée de la capitale, Mme de Boufflers prenait
-toujours un très vif intérêt à tout ce qui s'y passait, principalement à
-ce qui regardait ses amis; sa sœur de Mirepoix, ou, à son défaut, son
-frère de Beauvau, la tenaient fidèlement au courant de tous les
-incidents marquants de la vie parisienne. C'est ainsi qu'elle apprit
-tous les détails de la réception de Tressan à l'Académie, détails qui
-pour elle étaient doublement intéressants.
-
-Cette réception n'était pas passée inaperçue et elle avait soulevé mille
-tracasseries qui amusèrent beaucoup la vieille marquise.
-
-Plus encore que de nos jours peut-être, ces fêtes littéraires
-jouissaient d'une vogue inouïe. Comme il était de bon ton d'y figurer,
-toutes les belles dames de la Cour et de la ville s'y précipitaient, et
-plus d'une aurait préféré risquer sa vie que de manquer une réunion
-aussi «courue». Point n'était besoin de connaître l'heureux élu ou de
-s'intéresser aux choses de l'esprit.
-
-Les billets pour la réception de Tressan ne furent pas moins recherchés
-qu'il n'était d'usage en pareil cas; le concours fut même d'autant plus
-grand, que, se conformant à une habitude assez ancienne, l'Académie
-avait décidé de recevoir le même jour les deux derniers élus, MM.
-Lemière et de Tressan. Il y eut donc double affluence de parents,
-d'amis, de curieux. Cette double réception fut même la cause d'une
-tracasserie soulevée par M. de Tressan et qui ne se termina pas à son
-honneur.
-
-L'Académie mettait à la disposition du nouvel élu une tribune entière
-pour sa famille et ses amis. Quant il y avait deux réceptions, les deux
-élus se partageaient la tribune.
-
-Tressan, nous l'avons vu, devait être reçu le même jour que M. Lemière.
-Dès qu'il en fut informé, le comte ne craignit pas d'écrire au
-secrétaire perpétuel de l'Académie, pour lui demander une tribune
-particulière afin que la comtesse de Tressan et ses amies ne soient pas
-confondues avec Mme Lemière et sa société.
-
-Evidemment Tressan, bien que philosophe, ne marchait pas avec son
-siècle. Sa prétention parut d'autant plus choquante que les idées
-égalitaires gagnaient chaque jour du terrain et que le cas s'était déjà
-présenté sans soulever la moindre difficulté.
-
-D'Alembert répondit spirituellement à son confrère que la compagnie
-n'admettait aucune distinction de rang et il lui rappelait que le prince
-de Beauvau, d'assez bonne noblesse cependant, n'avait fait aucune
-difficulté pour être reçu le même jour que M. Gaillard, et que la
-princesse avait fait à la sœur de M. Gaillard les honneurs de leur
-commune tribune avec une grâce charmante.
-
-La réception eut lieu le 25 janvier 1781. L'affluence fut énorme, l'on
-s'écrasait à l'envi; beaucoup de femmes ne purent s'asseoir, plusieurs
-s'évanouirent, bref ce fut un véritable succès. Dès deux heures et demie
-la salle était comble. La première tribune était occupée par la duchesse
-de Chartres, la comtesse de Genlis et quelques autres dames de la Cour.
-On remarquait encore dans l'assistance la princesse de Nassau, la
-duchesse de Coigny, Mmes de Lauzun, de Boufflers, de Sabran, de
-Schouwaloff, de Grammont, de Beauharnais, etc. On y voyait même la
-célèbre Mme Bouret, la _Muse limonadière_! Tranquillement assis autour
-du feu dans leur salle d'assemblée, les académiciens laissèrent son
-Altesse Royale et toute l'assistance se morfondre impitoyablement
-jusqu'à trois heures.
-
-Mme Lemière, jeune et jolie, attirait tous les regards, tandis que
-personne ne faisait attention à Mme de Tressan, vieille et laide.
-
-Le discours de M. Lemière fut original. «Au lieu de se prosterner aux
-genoux de l'Académie à l'exemple de ses devanciers, il prétendit que
-cette modestie déplacée dégradait également le récipiendaire et les
-juges», il se rendit témoignage de n'avoir brigué le fauteuil académique
-que par ses travaux, et il reprocha même assez aigrement à ses
-confrères de l'avoir fait attendre trop longtemps.
-
-Le discours de Tressan fit peu d'effet; il s'efforça d'imiter dans son
-style la naïveté des anciens chevaliers, mais le public n'y vit que les
-efforts languissants d'un vieux paladin.
-
-Dans le courant de l'année 1781, le chevalier de Boufflers, qui se
-morfondait sur les côtes du Nord, eut l'agréable surprise d'être envoyé
-avec son régiment à Joinville, jolie petite ville située sur les bords
-de la Marne.
-
-Ce déplacement lui était doublement précieux, car il l'enlevait à une
-garnison odieuse et ensuite il le rapprochait de Mme de Sabran et aussi
-de la Lorraine.
-
-Son premier soin, dès qu'il a terminé son installation à Joinville, est
-d'aller voir sa mère, mais, hélas! il la trouve bien changée et ses
-lettres laissent percer la déception qu'il a éprouvée en la revoyant.
-Lui qui accourt le cœur chaud, ravi de retrouver celle qu'il aime
-toujours si tendrement, ne peut se défendre d'une douloureuse sensation
-en voyant la marquise assez détachée de sa famille et n'attachant plus
-d'importance qu'à l'orthographe, aux synonymes, enfin aux mille petites
-manies qui ont fini par envahir sa vie. C'est que Mme de Boufflers est
-arrivée à l'âge où le cercle des intérêts se rétrécit comme celui des
-idées et où les habitudes journalières prennent l'importance
-d'événements capitaux.
-
-C'est à sa sœur que le chevalier raconte assez tristement sa
-désillusion et il ne peut lui dissimuler le chagrin que lui fait
-éprouver ce commencement de déchéance intellectuelle chez une femme
-jusqu'alors si active, et aux idées si larges.
-
-
- «Mardi.
-
-«Il faut donc me déterminer à t'écrire le premier, moi qui ai tant de
-peine souvent à t'écrire le second; c'est tout ce que je pourrais faire,
-si tu étais autant mon aînée que tu es ma cadette...
-
-«J'ai si bien perdu l'habitude de ce pays-ci qu'il est devenu comme
-étranger pour moi. Il me semble aussi l'être devenu pour tout ce qui
-l'habite et presque pour ma mère. Ce n'est pas qu'elle ne m'ait bien
-reçu, mais je ne suis ni Panpan, ni Thérèse, ni M. Dumast pour elle.
-Elle serait aussi aimable que jamais si les synonymes français,
-l'histoire ancienne et le trictrac lui en laissaient le loisir, mais
-elle ne plaît que quand elle n'a rien de mieux à faire.
-
-«En voilà plus qu'assez, ma bonne fille, il n'est pas dit qu'une lettre
-à ton adresse doive être de ta taille. Adieu, reçois bien mon petit
-officier, et regarde-toi en tout état de cause comme la tante du
-régiment de Chartres.»
-
-Quelques jours après, nouvelle lettre. Le chevalier a profité de son
-séjour en Lorraine pour s'occuper de ses intérêts, visiter ses abbayes,
-rendre ses devoirs à ses chefs militaires; il fait part à sa sœur de
-toutes ses démarches et en même temps il se plaint amèrement d'un
-silence qui se prolonge et qui lui paraît incompréhensible.
-
-
- «Metz, ce 11.
-
-«Il n'est pas possible que tu n'aies pas reçu de mes nouvelles, ma chère
-enfant, et il n'est pas concevable que je n'aie pas des tiennes. Tu sais
-que cette sécurité, que tant de gens m'envient et que d'autres me
-reprochent, ne s'étend point jusqu'à ce qui te regarde et si tu m'as
-négligé, tu dois te représenter la peine que tu me fais. Je sais que tu
-es arrivée en bonne santé, mais cela ne me suffit pas; je suis devenu
-bien exigeant, il est vrai que je permets, que j'exige même qu'on le
-soit avec moi.
-
-«Je suis venu hier à Metz pour voir le maréchal et le comte, et pour
-retarder la chute de mon église. Tous mes objets sont remplis, au comte
-près, que je ne verrai que ce matin. J'ai été fort content de la
-réception de mes supérieurs ecclésiastiques et militaires. Cela
-indiquerait au premier coup d'œil que je suis aussi bon soldat que bon
-prêtre. L'abbesse est toujours la même; elle prouve qu'on n'a pas besoin
-de force pour se soutenir et cela est bien rassurant pour ceux qui
-doivent aimer ma Boisgelin dans vingt ou trente ans, car il y en a, il
-s'en présentera, etc.
-
-«Adieu, mon cœur, je retourne demain à la Malgrange me consoler ou
-m'affliger suivant les lettres que je trouverai.»
-
-Boufflers n'écrit pas qu'à sa sœur; Mme de Sabran a bien droit aussi à
-quelques nouvelles, et comme elle a reproché à son ami de n'avoir pas
-suffisamment surveillé ses abbayes, il lui répond:
-
-«Tu as bien raison, chère sœur, je n'ai point assez passé de temps à
-mon abbaye. Mais, comment aurais-tu fait à ma place, à moins de déclarer
-une brouillerie ouverte qui eût été contraire à mes intérêts?... Au
-reste, en 83, j'aurai 5,000 livres de rente de plus, ce qui, joint à
-beaucoup de dettes de moins, me mettra dans une grande opulence. Mais
-j'aurais 100,000 livres de rente que je haïrais toujours un état qui
-m'empêche d'être plus que ton amant.»
-
-On voit que maintenant Boufflers n'hésite plus à tutoyer dans sa
-correspondance Mme de Sabran; mais cette familiarité paraît à la dame
-intempestive et elle répond malicieusement:
-
-«A propos, ayez la bonté de ne plus me tutoyer dans vos lettres, cela
-les rend trop semblables à d'autres.»
-
-Le chevalier, qui ne se tient pas pour battu, répond.
-
-«Et pourquoi me défendez-vous de te tutoyer? De peur, dis-tu, cher
-amour, que mes lettres ne ressemblent à d'autres. J'aime bien mieux ne
-jamais écrire d'autres lettres pour n'être point gêné dans celles que je
-t'écris. Ce _vous_ me glace; il me semble que rien de ce que tu
-m'inspires ne s'accorde avec lui. C'est comme s'il fallait toujours te
-faire la révérence au lieu de t'embrasser. Retire ta défense, chère
-Sabran; si tu me rends poli tu me rendras faux et froid, et surtout
-gauche. L'amour est un enfant mal élevé[166].»
-
- [166] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Plon, 1875.
-
-Entre temps, Mme de Sabran est venue, elle aussi, en Lorraine chez des
-amis. Boufflers l'engage à profiter du voisinage pour le venir voir à la
-Malgrange:
-
-«Viens dîner ce matin à la Malgrange avec ma mère et moi, jolie enfant.
-Il fait un temps charmant; tu verras une maison fort propre, un joli
-jardin et un arbre gros comme le bois de Boulogne, qui porte trois ou
-quatre millions de bouquets sur la tête.»
-
-Boufflers s'efforce, pendant son séjour en Lorraine, d'améliorer son
-petit domaine, de l'embellir et de le rendre tout à fait séduisant. La
-Malgrange est devenue une de ses passions. Il écrit à sa sœur, qui
-s'est enfin décidée à lui répondre:
-
-
- «La Malgrange.
-
-«Mme de Boisgelin, il ne fallait pas moins que votre lettre après votre
-silence. Je sentais plus que de l'ennui à être oublié de vous. Je me
-rappelais tout ce que vous m'aviez dit et je me disais: Il faut que ce
-ne soit pas vrai puisqu'elle ne me dit plus rien. Je me repentais déjà
-de vous avoir cru pour moi d'autres sentiments que ceux que vous auriez
-pour tous les frères du monde, et j'essayais de rentrer dans les limites
-de l'amour fraternel. Vous m'évitez par votre lettre une peine bien
-fâcheuse et bien inutile, celle de travailler à vous moins aimer. Enfin
-cette lettre, toute charmante qu'elle est, me fait encore plus de bien
-que de plaisir. Tiens, mon enfant, nous sommes frère et sœur de corps
-et de nom, mais il me semble que nos âmes se sont épousées; je ne sais
-pas si elles ont fait l'une et l'autre un trop bon mariage, mais
-j'espère au moins qu'elle ne feront jamais mauvais ménage.
-
-«Je me porte de mon mieux, je vais et je viens, je passe ma vie entre
-Joinville et la Malgrange, et je me partage entre mes housards et mes
-fleurs. Quand je dis mes fleurs, je me vante, car je n'en ai pas une,
-mais c'est pour me peindre en agréable, et si ce ne sont pas des fleurs
-de jardin, elles sont des fleurs de rhétorique.
-
-«La Malgrange sera bientôt digne de vous recevoir; depuis longtemps je
-ne fais que l'embellir; il faudrait encore longtemps pour la rendre
-belle, mais elle devient riante. J'ai dessiné et planté une partie des
-jardins, j'ai réparé et blanchi les bâtiments, je meuble quelques
-chambres un peu plus honnêtement; surtout j'y cultive les fraises, les
-cerises, les abricots, les pêches, les figues et les muscats avec le
-plus grand succès. Enfin il n'y manque que ma mère et vous pour tout
-gâter et pour tout manger.
-
-«Adieu, ma bonne, je t'aime bien quand je ne te vois pas.»
-
-Si Mme de Boisgelin est une médiocre correspondante, elle n'en aime pas
-moins tendrement sa mère et son frère, et elle le leur prouve à
-l'occasion. Ayant eu la bonne fortune de gagner au jeu une somme assez
-importante, elle veut que toute la famille participe à cette heureuse
-aubaine, et elle envoie quelque argent à sa mère avec une lettre des
-plus affectueuses. Ce Pactole inattendu met la Malgrange en allégresse
-et soulève les cris d'enthousiasme de la marquise et du chevalier:
-
-
- «11 mai.
-
-«Tu as écrit une lettre charmante, car elle a fait pleurer même d'autres
-yeux que ceux de Panpan. Ma mère et moi et tout ce qui est ici, nous te
-louons impudemment depuis le matin jusqu'au soir, comme si ce n'était
-pas un peu nous louer nous-mêmes. Tu n'as qu'un défaut (ce qui est
-peut-être une excellente qualité), c'est de te cacher à toi-même encore
-plus qu'aux autres, et de ne montrer ce que tu vaux que dans les
-occasions.
-
-«Je ne sais pas bien quand je te reverrai, mais je sais que c'est avec
-plus de plaisir que jamais, parce que je viens de faire connaissance
-avec toi. Je laisse la plume à ma mère qui s'en servira mieux. Pour moi
-c'est assez de te dire et de te répéter que je t'aime à la folie.
-
-(De la main de Madame de Boufflers.)
-
-«Qui n'en dit pas autant? il faudrait ne vous avoir ni vue ni revue.
-Nous avons tous pleuré en lisant votre lettre. Il me semblait que
-c'était à moi à dire de vous ce que vous disiez de moi. Votre argent est
-arrivé tout de suite. Tout le monde vous aime à la folie.»[167]
-
- [167] Toutes les lettres de Boufflers à Mme de Boisgelin citées
- dans ce chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de
- Croze-Lemercier.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-1781-1783
-
- La vie à Fléville.--Cerutti à Paris.--Mme Durival perd sa
- mère.--Sa douleur.
-
-
-En juillet 1781 Mme de Boufflers et Panpan sont installés à Fléville et
-«crient» avec tous les hôtes du château après l'arrivée de Mme Durival.
-On lui ordonne de venir sans délai au nom de l'amitié, de la
-philosophie, de l'éloquence. L'amitié, c'est Mme de Brancas; la
-philosophie, Cerutti; l'éloquence, Mme de Boufflers, Panpan et l'abbé
-Quénart. Tant qu'elle ne sera pas là, tous les jours paraîtront longs et
-les plaisirs imparfaits; elle devrait passer à Fléville toute sa vie!
-
-Cerutti insiste auprès d'elle et lui rappelle ses engagements:
-
-«Vous avez promis de venir passer quinze jours à Fléville, Mme de
-Brancas vous prie de tenir une promesse à laquelle elle attache un
-véritable prix... Le Veau beugle après vous, et moi je crie comme un
-aigle contre votre absence.»
-
-Mais Mme Durival résiste aux plus pressantes instances. Son ami
-mécontent lui écrit sévèrement: «Vous vous étiez engagée à venir, mais
-vous promettez par sensibilité et vous vous dispensez par inconstance.
-La mobilité extrême de votre génie qui le rend si aimable, le rend
-quelquefois un peu léger.»
-
-Cependant Fléville est toujours un séjour enchanteur. Non seulement l'on
-y voit réunie toute l'aimable société que nous connaissons, mais c'est
-le seul endroit de la Lorraine où l'on trouve quelque fraîcheur pendant
-l'été; «on ne voit plus d'herbe qu'ici,» écrit Mme de Lenoncourt;
-partout ailleurs «l'on brûle et l'on dessèche». Le salon est frais
-«comme un souterrain», quand Mme de Brancas du moins ne s'avise pas de
-tenir les fenêtres ouvertes aux heures les plus chaudes de la journée.
-
-Au mois d'août, les hôtes du château organisent des divertissements
-variés pour fêter dignement l'anniversaire de la duchesse qui est le 25,
-jour de la Saint-Louis. Mme Durival, qui s'est enfin décidée à rejoindre
-ses amis, prépare en secret une grande représentation dramatique; on
-répète une comédie de Lantier, _l'Impatient_. Cerutti joue le rôle du
-Magister, Mme Durival celui de l'Impatient. Costumes, décors, tout est
-l'œuvre de la châtelaine de Sommerviller. On a réservé à Panpan une
-mission des plus importantes; c'est lui qui est chargé d'annoncer la
-pièce. Il remplit en outre les fonctions de souffleur, et de ces deux
-rôles il se tire fort brillamment.
-
-Dès que le rideau est levé, le Veau s'avance sur le devant de la scène
-et lit ce prologue de sa composition:
-
- J'ai vu Voltaire, à Sceaux, d'une illustre princesse
- Égayer la retraite et les amusements:
- Heureux, si nous pouvions, Madame la duchesse,
- Employer aujourd'hui de semblables talents!
- Lorsqu'à vous célébrer chacun s'empresse,
- Je n'irai point à de si nobles chants
- Mêler, dans l'ardeur qui me presse,
- De vieux et trop faibles accents.
- De Lantier la muse riante
- Va sans doute vous amuser;
- Pour moi, je n'ose rien oser;
- Qui pourrait vous chanter, quand Cerutti vous chante[168]?
-
- [168] Ces détails et une partie des lettres de Cerutti sont
- extraits du très curieux article de M. JACQUES sur Mme de
- Brancas. _Annales de l'Est_, 1888.
-
-La pièce est jouée à merveille, elle a le plus grand succès. Mme de
-Brancas, ravie de la surprise, ne se lasse pas d'applaudir ainsi que ses
-invités.
-
-Après ces brillantes réjouissances, les hôtes de Fléville se séparent et
-chacun regagne ses pénates. Au mois d'octobre la duchesse rentre à
-Paris, toujours accompagnée du fidèle Cerutti.
-
-Mais le séjour dans la capitale est loin d'être favorable à l'ancien
-jésuite; les premiers froids l'éprouvent cruellement. C'est à Mme
-Durival qu'il confie les ennuis qu'il éprouve dans sa nouvelle
-résidence:
-
-
- «5 novembre 1781.
-
-«Je ne cours pas encore Paris. Je suis occupé à me garantir du froid, du
-bruit et de la fumée. Mme de Brancas jouit en paix de son vaste et
-magnifique logement. Elle tousse cependant au milieu de sa
-magnificence[169], mais le plaisir de se voir à Paris et de revoir ses
-amis est un baume pour sa blessure.
-
- [169] Mme de Brancas occupait un logement au Louvre.
-
-«Ma santé est en dispute avec l'air de ce pays-ci. J'essaie de tenir
-bon. Je monte presque tous les jours à cheval, je prends du lait de
-chèvre...»
-
-Heureusement Cerutti est distrait de ses maux par ses relations
-mondaines; il dîne en ville, il soupe avec ses amis, en particulier avec
-Saint-Lambert, qui lui demande longuement des nouvelles de tous ses amis
-de Lorraine, de Mme de Boufflers, de Mme Durival, de Panpan, etc.
-
-Au mois de janvier 1782, il écrit encore longuement à Mme Durival pour
-la mettre au courant des racontars de la capitale.
-
-
- «Paris, ce 19 janvier 1782.
-
-«Comme on dit que tout le monde sera tué lundi, jour de la fête, il faut
-bien vous écrire, madame, pour vous dire un éternel adieu. Car
-n'imaginez pas que, malgré mon rhume, ma prudence, et les avis de tout
-le monde, je veullle renoncer au plaisir de voir le feu, les
-illuminations et la joie publique. Ce jour-là je courrai tout Paris
-comme si j'étais mordu de la tarentule. J'ignore dans quelle rue je
-périrai, mais je m'en console d'avance par l'espérance d'une épitaphe
-que vous me ferez.
-
-«Sérieusement, je ne crois pas à un seul des mauvais bruits répandus à
-ce sujet dans Paris. Il y a des gens qui se plaisent à effrayer le
-peuple et ensuite ils rient de sa frayeur comme l'on rit de celle des
-enfants.
-
-«L'on a dit que Paris serait incendié, égorgé, dépouillé, que cent mille
-escrocs étaient arrivés de tous les coins du monde avec des massues, des
-brûlots, des nœuds coulants; que la rivière de Seine serait comblée de
-cadavres, que trente personnes échapperaient seules et que la prédiction
-en était dans Mathieu Landsberg. Elle est digne de lui. Enfin on attend
-ce jour avec tremblement, comme un jour de bataille et de carnage.
-
-«Vous croirez peut-être que j'exagère, point du tout. La sottise va
-encore plus loin que je dis, et rien n'égale l'horreur des prophéties
-que l'on a faites. Vous savez que les mauvais prophètes trouvent plus de
-croyants que les bons; vous connaissez la stupidité populaire. Si vous
-étiez à Paris en ce moment-ci, vous pourriez faire un traité là-dessus.
-J'espère qu'il serait plus intelligible que ce que vous avez mandé sur
-moi à Mme de Brancas.
-
-«Qu'avez-vous voulu dire par vos bouffées de fumée et toutes vos belles
-métaphores? Je m'entends un peu en figure de rhétorique, mais je n'ai
-rien compris à celle-là. Je suis bien aise que votre éloquence
-s'embrouille quelquefois ainsi que la métaphysique de votre amie. Cela
-m'arrive si souvent! J'aime à vous ressembler en quelque chose.
-
-«J'ai rencontré ces jours derniers Marmontel qui parle de vous comme
-Panpan et moi nous en parlerions.
-
-«Les querelles de la musique sont un peu assoupies; il s'en est élevée
-une autre. L'Académie française s'est divisée pour M. de Condorcet; La
-Harpe était à la tête du parti qui voulait M. Bailly. L'élection d'un
-pape ne connaît pas plus de mouvements qu'il n'y en a eu. Toutes les
-fourmilières croient élever des montagnes en élevant leur petit tas de
-poussière.
-
-«Avouez, madame, que la tranquillité champêtre est bien au-dessus de
-tout cela. Que je regrette les jours que nous passions à disputer et à
-disputailler.
-
-«Mon rhume ne veut pas finir. Mme de Brancas supporte le sien avec cette
-douceur inaltérable que vous lui connaissez. Elle me charge de mille
-choses tendres pour vous, et pour Mlle de Juvincourt.
-
-«Voulez-vous bien dire ou plutôt peindre à Mme la marquise de Boufflers
-tout le vide qu'on ressent loin d'elle et de vous.»
-
-Les plaisirs de Paris, quelque nombreux et variés qu'ils soient, ne
-remplacent pas pour Cerutti les agréments de la campagne. La société qui
-l'entoure ne lui inspire qu'antipathie et répulsion, il regrette la vie
-des champs, la nature et surtout l'amie charmante à laquelle il s'est
-sincèrement attaché:
-
-
- «Paris, 9 février 1782.
-
-«...Vous dites que ma lettre à M. de Marsanne n'est pas d'un mort; je
-ne le suis pas tout à fait; mais je sens que si je demeurais de suite en
-ce pays-ci, je mourrais d'inanition. Comment cela? Parce que mon cœur
-n'y trouve rien de ce qui lui convient. Il aime la vérité, et le monde
-la déguise sans cesse; il aime la bonté et presque tous les esprits sont
-devenus méchants; il aime l'équité, et de toutes parts je ne vois
-qu'injustice et partialité; j'aime le repos, ce lieu-ci est le tombeau
-des gens tranquilles; le bruit seul que j'entends me persécute; enfin
-j'aime l'indépendance, et ici il faut être ou martyr complaisant ou
-ridicule...»
-
-Au mois de juin 1782, Mme Durival eut la douleur de perdre sa mère
-qu'elle aimait tendrement; elle en ressentit un chagrin profond et tout
-son entourage s'efforça d'apporter quelque adoucissement à ses regrets.
-
-Mme de Boufflers, qui se trouvait à Nancy, prit une part très vive à la
-douleur de sa meilleure amie. A ce propos elle écrivait à Panpan:
-
-
- «Vendredi, 2 juin 1782.
-
-«Qui m'aurait dit que la mort de Mme Dufrène me donnerait un chagrin
-sensible? Je ne l'aurais pas cru, ni vous non plus, mon cher ami.
-
-«D'abord j'ignorais combien ma pauvre amie lui était attachée. Ce que
-Mlle de Juvincourt dit de son état perce l'âme, et le mouvement d'amitié
-qui l'a portée à vouloir m'écrire, sans le pouvoir, m'a touchée
-jusqu'aux larmes.»
-
-Panpan, très affecté du malheur d'une amie qui lui est chère, se montre
-des plus empressés auprès d'elle et il lui offre même, pour échapper à
-de pénibles souvenirs, de venir partager sa modeste demeure de
-Lunéville. Mme Durival n'accepte pas l'offre du Veau, mais, touchée de
-sa sensibilité, elle lui répond ces lignes touchantes:
-
-
- «Nancy, le 15 mars.
-
-«Ce n'est pas une réponse, mon cher ami, que je fais à votre charmante
-lettre, on ne répond pas à ces choses-là; par la même raison ne vous
-croyez point obligé de répondre à ceci. Je cède au besoin d'épancher un
-sentiment bien doux et je ne veux pas vous donner d'autre peine que
-celle de me lire. Vous avez une âme bien délicate et bien rare; il
-semble que vous teniez dans votre main toutes les fibres du cœur de vos
-amis. Vous y faites naître sans cesse de nouveaux sentiments de
-tendresse pour vous et de contentement pour soi-même, car on ne saurait
-sentir croître l'amitié qu'on a pour vous sans s'en estimer davantage.»
-
-
- «Nancy, 5 août 1782.
-
-Mme de Boufflers s'inquiète de Mme Durival, dont le chagrin, loin de
-s'atténuer, ne fait que croître; elle lui écrit tendrement en
-l'exhortant à reprendre courage et à se rattacher à la vie:
-
-
- «4 juillet.
-
-«On m'a dit hier que vous reveniez ici, ma céleste amie; ainsi, au lieu
-d'aller demain à Commercy comme j'en avais bien envie, j'allais envoyer
-savoir de vos nouvelles, quand M. Jobard m'a envoyé celles qu'il venait
-de recevoir de madame sa femme.
-
-«Il ne faut pas qu'une raison supérieure comme la vôtre cède à la
-sensibilité, car quelque aimable que soit cette qualité elle deviendrait
-faiblesse, si on ne lui opposait pas le courage qui convient.
-
-«Je suis bien touchée de l'attention que Mlle de Juvincourt a eue de me
-faire savoir de vos nouvelles; je ne sais si je vous ai parlé du tendre
-intérêt de M. de Bauffremont. Mme de Lenoncourt m'a chargée de vous dire
-que c'était par intention qu'elle ne vous écrivait pas.
-
-«Pour moi qui sais bien que vous vous dites mieux que moi ce que je
-pourrais vous dire, je vous écris parce que je ne pense qu'à vous,
-depuis la dernière fois que je vous ai vue et qu'il m'est impossible de
-ne pas vous le dire.»
-
-Cerutti était à Paris au moment de la mort de Mme Dufrène; dès qu'il
-apprend le malheur qui frappe son amie, il s'empresse de lui écrire:
-
-
- «A Paris.
-
-«Je prends une part véritable, madame, à la perte que vous venez de
-faire. C'est un cruel moment que celui où l'on reste seul de sa famille.
-Il est si doux de pouvoir nommer une mère, retrouver un père. Votre
-douleur est juste et loin de vous en distraire j'aime à y mêler les
-miennes.
-
-«Mon caractère, plus enclin à la mélancolie que le vôtre, embrasse
-avidement toutes les idées qui peuvent nourrir les regrets. J'ai passé
-les deux tiers de ma vie à regretter les biens que j'ai perdus. Ni le
-présent ni l'avenir n'ont jamais occupé mon imagination au point de la
-consoler. Comme vous avez plus de mouvement dans l'esprit, vous devez
-être plus esclave des objets et plus docile aux espérances. Vous êtes
-d'ailleurs entourée d'amies, elles composent pour vous une famille
-nouvelle, choisie par votre cœur et digne de vos vertus. Vos amis
-absents peuvent se reposer de votre bonheur sur Mlle de Juvincourt. Si
-quelque mauvais cœur refusait de croire à l'amitié, votre union
-suffirait pour le détromper et le rendre meilleur.
-
-«Je suis chargé, de la part de Mme la duchesse de Brancas, de vous dire
-combien elle compatit à votre affliction, combien elle voudrait être à
-portée de l'adoucir, enfin combien elle sera charmée de vous revoir au
-mois de mars à Fléville.»
-
-Quelque temps après, il lui écrit encore ces lignes vraiment étranges
-sous la plume d'un ancien jésuite:
-
-
- «Paris.
-
-«Il faut savoir subir les lois de la nature sans crier inutilement
-contre elle. Les choses sont ce qu'elles peuvent être et nous ne serons
-jamais ce que nous voudrons devenir. Je sais que des charlatans de
-toutes espèces ne cessent de nous flatter. L'un nous promet la vie
-éternelle, l'autre l'éternelle santé, l'autre la pierre philosophale,
-l'autre le règne de l'évidence...; mais ce sont des charlatans!»
-
-Et il ajoute pour la détourner de chercher un appui dans la Providence:
-
-«Il faut laisser le destin tranquille et ne pas mendier inutilement à sa
-porte.»
-
-Les regrets de Mme Durival furent durables et elle resta longtemps
-inconsolable. Au mois d'octobre Cerutti lui écrivait encore:
-
-
- «21 octobre 1782.
-
-«On dit que Mme de Boufflers va partir pour Paris.
-
-«Notre Veau est attaqué de la goutte en ce moment. J'espère que
-l'attaque ne durera pas et qu'il viendra à Fléville. Quel bonheur de
-vous y voir réunis, lui, vous, et Mlle de Juvincourt!
-
-«Votre dernière lettre me montrait en vous un fonds de mélancolie qui
-m'a saisie. Cette ligne de noir dont vous me parlez et qui vous sépare,
-dites-vous, de la société des vivants m'afflige. En perdant cette gaîté
-qui vous rendait si agréable à eux vous perdriez non pas la plus belle,
-mais la plus utile qualité de votre caractère[170].»
-
- [170] Toutes ces lettres nous ont été communiquées par le
- capitaine Noël.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-1782-1784
-
- Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.--Mort de
- Tressan.--Le magnétisme.--Mesmer.--Les ballons.--Mort de Mme de
- Brancas.
-
-
-En novembre 1782 Mme de Boufflers, malgré la rigueur de la saison, s'est
-encore décidée à faire le voyage de Paris; elle est installée au Val
-chez son frère; c'est de là qu'elle écrit à Panpan:
-
-
- «Saint-Germain, 14 novembre.
-
-«Je m'afflige tous les jours, mon cher ami, de ne vous point assez
-écrire, et surtout de ne pas vous dire un mot de ce que je pense et de
-ce que je sens à tous les instants pour vous. Il semble, depuis que je
-suis ici, que je sois forcée de ne parler que de ce que je vois et de ce
-que j'entends. Cependant je ne vois et je n'entends rien qui vaille mon
-bon Veau.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Voici une proposition à laquelle je te prie de donner toute ton
-attention. Il faut me dire le temps que vous pouvez me donner à mon
-retour en Lorraine, pour que j'y arrive au moment où vous pourrez venir
-chez moi, et que je n'aie pas le mortel chagrin d'en perdre un moment;
-car c'est non seulement mon bonheur, mais c'est ma vie. Mon espérance
-est que vous viendrez d'abord après votre réveillon.
-
-«Voici toutes les nouvelles qui ne sont que tristes:
-
-«D'abord la pauvre Mlle Quinault est tombée en apoplexie[171].
-
- [171] Mlle Quinault mourut en 1783.
-
-«La comtesse du Nord se meurt à dix lieues de Vienne. On dit que la
-Czarine l'a fait empoisonner, ainsi que la première[172].
-
- [172] C'est une fausse nouvelle. La comtesse du Nord n'était pas
- morte.
-
-«La charmante vicomtesse du Barry, devenue Mme de Tournon, est
-morte[173].
-
- [173] La vicomtesse du Barry avait épousé le fils du Roué.
- Devenue veuve en 1778, elle épousa M. de Tournon.
-
-«Mme Ducrest, femme de celui avec lequel vous avez dîné chez Tressan,
-est morte aussi.
-
-«Il y a eu un avantage des Espagnols sur les Anglais.
-
-(Mme de Boisgelin continue pour son compte.)
-
-«Maman court pour le dîner et moi je courrai pour la coiffure quand je
-t'aurai parlé de moi. Je m'ennuie à mourir et je ne m'amuserai que quand
-nous serons chez nous avec mon cher Veau et notre Marcel que je me
-réjouis bien d'embrasser.
-
-(Mme de Boufflers reprend la plume.)
-
-«Charge-toi, mon Veau, de faire dire à M. Petitdemange que je lui suis
-bien obligé de ce qu'il m'a envoyé. Fais-lui mes compliments et dis-lui
-qu'il m'envoie par le courrier, port payé, une douzaine de fromages de
-Void. S'il pouvait y joindre une paire de sabots bruns tout unis que
-Catherine lui remettrait, il me ferait plaisir.
-
-«Mme de Grammont croyait que les prunes venaient de moi. Elle m'a bien
-priée, ainsi que Mme de Mirepoix et M. de Nivernais de vous en
-remercier.
-
-«Je n'ai pas entendu parler de ma charmante Durival; en attendant je
-parle d'elle, et je vois avec plaisir que M. et Mme de Beauvau la
-croient telle qu'elle est.
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.)
-
-«Tu remettras ou feras remettre à Catherine le petit mot ci-joint.
-
-«M. de Nivernais a déjà fait quatre chansons pour moi. Je vous en envoie
-deux pour que vous voyez que les gens d'esprit font également des choses
-spirituelles et des bêtises.
-
-«Quand nous serons à Paris je t'achèterai toutes les nouveautés qui
-pourront t'amuser.
-
-«Mme de Grammont a dit hier devant moi toutes sortes de choses agréables
-de vous. Elle paraît aimer maman à la folie.»
-
-Le mois suivant la marquise a regagné sa chère Lorraine, et elle passe
-les fêtes de Noël à Fléville, chez la duchesse de Brancas. C'est de là
-qu'elle écrit encore à Panpan le 24 décembre:
-
-
- «Fléville, 24 décembre 1782.
-
-«Mais, vilain Cœur de moi, est-ce qu'être triste et affligée s'appelle
-bouder? Est-ce que je pouvais vous savoir mauvais gré de partir après
-m'avoir si généreusement offert de rester? Est-ce que je ne distingue
-plus le bien du mal, moi qui travaille toute ma vie à me rendre juste en
-tâchant de voir les choses comme elles sont, sans exiger qu'elles soient
-comme je les désirerais? Ce n'est pas tout à fait cela; mais ce petit
-abbé est là qui me parle de messe.
-
-«J'allais vous écrire avec toute la tendresse de mon cœur avant de
-recevoir votre lettre, car je vous aime autant que si vous étiez ici,
-mais j'aimerais mieux que vous y fussiez. Entends-tu?
-
-«La duchesse m'a dit qu'elle me priait d'engager Mme Durival et
-mademoiselle, à ne pas manquer de venir ici quand nous y serions.
-
-«On dit Linguet mort et qu'il s'est tué dans sa prison[174].
-
- [174] Linguet (1736-1794) était alors détenu à la Bastille. La
- nouvelle de sa mort était fausse.
-
-«M. le duc d'Orléans vit.
-
-«Grand merci des confitures excellentes.
-
-«Envoyez le logo...
-
-(De la main de Mme de Boisgelin.) et puis renvoyez celui que je vous
-envoie.
-
-«Bonjour, petit Veau, je vous adore toujours; venez bien vite nous voir
-et amenez avec vous ma Marianne; j'ai beaucoup de jolis romans à lui
-lire et elle n'a plus rien à faire à Lunéville.»
-
-«Je vais dîner chez Mme de Lenoncourt avec cette charmante
-d'Haussonville, et de là j'irai voir notre amie.
-
-«Les Philips arrivent demain pour arranger leurs affaires et partir tout
-de suite et pour toujours. Penser qu'on ne reverra jamais des personnes
-qu'on aime, avec lesquelles on a vécu longtemps dans l'intimité est bien
-affligeant. Je crains presque autant la vue des Philips que celle de
-notre amie.»
-
-La fin de la lettre est de la main de Mme de Boisgelin:
-
-«Maman dit que voir partir pour jamais les gens qu'on aime, et ne jamais
-voir ceux qu'on aime encore mieux et qui ne partent pas, est de la
-tristesse sur du chagrin. Et moi je dis:
-
- Le prince se porte mieux;
- J'en suis bien contente.
- Mais il nous dit: je suis vieux.
- De peur qu'il ne tente,
- Moi je dis les plus grands maux
- Sont de ne plus voir les veaux,
- Et de partir pour les eaux.
- Oh! ça le tourmente.
-
-«C'est sur un petit air nouveau dont je ne sais pas le nom. Je te baise
-et prendrai pour enseigne: _A la pareille_.
-
-«Mille et mille choses à la cousine et à Marie-Anne.»
-
-En juillet 1783, arrivent de fâcheuses nouvelles de Paris. Mme de
-Boufflers apprend avec regret qu'un accident grave est arrivé à son
-vieil adorateur, le comte de Tressan.
-
-Mme de Genlis résidait alors à Saint Leu avec les enfants du duc
-d'Orléans; elle avait l'habitude d'inviter Tressan tous les ans à la
-fête que lui donnaient ses élèves le jour de _sainte Félicité_, sa
-patronne; c'était le 10 juillet. Elle ne manqua pas à l'usage en 1783,
-et Tressan arriva avec un bouquet et quelques vers. Le soir elle lui
-offrit l'hospitalité parce que les chemins étaient détrempés par la
-pluie; mais il s'y refusa et il partit après le souper. Sa voiture versa
-et il reçut un violent coup à la tête. On crut d'abord à une simple
-contusion, malheureusement un abcès se forma et la situation fut bientôt
-des plus graves.
-
-Quand on crut sa mort prochaine, Condorcet et quelques autres
-philosophes accoururent pour empêcher leur ami «de faire le plongeon»,
-mais la famille et surtout l'abbé de Tressan intervinrent, ils firent
-fermer la porte aux intrus et, volontairement ou non, Tressan mourut
-chrétiennement, c'est-à-dire dans les sentiments dans lesquels il
-n'avait jamais vécu. Il s'éteignit le 1er novembre 1783, âgé de
-soixante-dix-neuf ans[175].
-
- [175] La toujours véridique Mme de Genlis raconte ainsi, dans ses
- _Mémoires_, la fin du pauvre Tressan:
-
- «Il se réconcilia avec la religion, il avait reçu tous les
- sacrements. Quand j'allai le voir, je le trouvai dans les
- meilleurs sentiments. L'abbé de Tressan son fils était dans sa
- chambre. Il lui dit de me conter ce qui était arrivé la veille, et
- l'abbé m'apprit que d'Alembert, ayant su qu'il avait reçu les
- sacrements, était venu le voir pour lui en faire les plus violents
- reproches; que M. de Tressan avait répondu qu'il fallait être bien
- barbare pour venir ainsi troubler ses derniers moments, et qu'il
- avait ajouté: «Au reste, que vous importe? et même si vous aviez
- de l'humanité, ne seriez-vous pas charmé de me voir en mourant une
- grande consolation?»
-
- Il n'y a qu'un malheur à ce touchant récit, c'est que d'Alembert
- était mort quatre jours avant Tressan.
-
-Bien que ses relations avec Tressan se fussent fort refroidies depuis
-quelques années, la marquise éprouva une assez vive émotion de la
-disparition du vieux paladin; ce n'est jamais sans tristesse et sans un
-fâcheux retour sur soi-même que l'on voit se rétrécir le cercle de ses
-amitiés et disparaître les gens avec lesquels on a passé une partie de
-sa vie.
-
-En octobre 1783, Mme de Boufflers est encore à Paris auprès de son frère
-de Beauvau.
-
-Pendant son séjour dans la capitale, elle assiste à toutes les
-extravagances du magnétisme. C'est Cerutti qui l'initie aux merveilles
-du Mesmérisme et qui l'entraîne à ces séances extraordinaires qui
-bouleversent tout Paris.
-
-L'oisiveté des gens du monde avait eu pour résultat un état nerveux des
-plus singuliers. Nos pères étaient obsédés par une maladie qu'ils
-appelaient des vapeurs et que nous nommons aujourd'hui neurasthénie. Les
-femmes y étaient plus sujettes encore que les hommes, et vers la fin du
-dix-huitième siècle, beaucoup d'entre elles souffraient de maux de nerfs
-périodiques, qui dégénéraient en véritables convulsions. On était obligé
-de matelasser leurs chambres pour éviter les accidents.
-
-Cette société était mûre pour accueillir tous les prodiges, toutes les
-absurdités. La manie de l'engouement gagnait toutes les classes; on se
-passionnait successivement pour les sujets les plus divers; en un mot,
-toutes les têtes se détraquaient.
-
-Après les querelles sur la grâce efficace et sur le formulaire, on
-abandonna la théologie et on se mit à discuter sur la musique;
-Lullistes, Ramistes, Glückistes, Piccinistes se prenaient aux cheveux
-dans les cafés, dans les rues, jusqu'au parterre de l'Opéra. Bientôt
-personne ne songea plus à la musique, mais on se passionna pour la
-stratégie; les pires bourgeois disputaient avec rage sur l'ordre mince
-ou l'ordre profond, sur le plus ou moins d'épaisseur qu'il fallait
-donner aux bataillons.
-
-Puis vinrent les folies scientifiques.
-
-Un oculiste, chimiste en même temps, découvrit une poudre, qui, jetée au
-milieu des odeurs les plus infectes, anéantissait toute odeur; tout le
-monde acheta de la poudre merveilleuse, mais l'infection resta la même.
-Un minéralogiste, M. Sage, prétendait ressusciter les morts avec de
-l'alcali volatil et faire de l'or en barres avec de la terre glaise; il
-eut beaucoup d'adeptes. Puis M. Dufour, chirurgien major à l'école
-militaire, inventa un remède qui était la panacée universelle. Dès qu'on
-se sentait malade, on devait se frotter la peau des jambes avec des
-orties, puis s'enivrer avec de l'absinthe; on se réveillait parfaitement
-guéri. Quelques patients ne se réveillèrent pas; on répondit à leurs
-parents qui se plaignaient que l'exception confirmait la règle, et on
-donna à M. Dufour la croix de Saint-Michel. Enfin, un physicien
-empirique arriva avec un secret plus miraculeux que tous ceux qui
-avaient excité jusqu'alors une enthousiaste curiosité; il promettait de
-faire naître des hommes et des animaux de toutes espèces sans le
-secours des femmes. C'était une vieille idée égyptienne analogue à ces
-fours artificiels où l'on faisait éclore les poulets. Tout Paris se
-moqua du nouveau charlatan et finit par y croire.
-
-Enfin arrivèrent Mesmer et Cagliostro.
-
-On peut supposer l'effet produit par les théories de Mesmer sur des
-tempéraments nerveux et détraqués. Sa prétention de guérir toutes les
-souffrances, tous les maux physiques parut toute simple. Il ne trouva
-pas seulement des adeptes parmi les faibles d'esprit; les gens les plus
-distingués vinrent le trouver et assister aux séances du baquet
-mesmérique.
-
-Cerutti, qui suivait avec intérêt toutes ces insanités, écrivait à Mme
-Durival:
-
-«La folie de Mesmer embellit tous les jours; ses adeptes sont les plus
-grands enthousiastes que le charlatanisme ait produit. Rien n'égale
-l'audace des magnétistes, si ce n'est la crédulité des magnétisés. Les
-convulsions de saint Paris, l'astrologie judiciaire, les enchantements,
-les manies, les extravagances de toutes espèces vont revenir. On pourra
-dire: «Les monstres reparurent de tous côtés à la mort «d'Hercule et les
-sottises à la mort de Voltaire».
-
-«Je plaide inutilement la cause de la raison, j'essaye en vain d'opposer
-ma faible voix aux clameurs mesmériques; la folie semble s'arrêter
-quelques instants pour courir mieux ensuite. Elle gagne bien du terrain
-et Mesmer bien de l'argent.
-
-«Les convulsionnaires jansénistes étaient des paralytiques en
-comparaison de ceux que produit le magnétisme: les uns bondissent comme
-des chevreuils, les autres aboient comme des chiens; malades et médecins
-se roulent ensemble par terre. Mais le spectacle le plus rare est celui
-qui se passe dans la chambre des crises. Molière serait stupéfait, et il
-avouerait que la sottise humaine donne des comédies meilleures que les
-siennes. Toutes les fureurs des nerfs, toutes les attitudes de la
-démence, les cris, les sanglots, les larmes, les syncopes, font de cette
-chambre un enfer ridicule. Pour égayer la scène, Mesmer y joue de
-l'harmonica; un de ses adeptes les plus fameux y joue de la harpe. Au
-bruit de leurs accords les tourments d'Ixion, de Sisyphe et de Tantale
-sont suspendus; quelques malades s'écrient: «Assez! assez!» D'autres
-s'écrient au contraire; «Encore! encore!» Les deux Orphées ne savent qui
-exaucer.»
-
-L'ancien jésuite se moque spirituellement des diverses transformations
-des folies humaines, qu'il résume sous cette forme plaisante:
-
- Autrefois Moliniste,
- Ensuite Janséniste,
- Puis Encyclopédiste,
- Et puis Économiste,
- A présent Mesmériste,
- Attendant qu'un autre iste
- Enfle bientôt ma liste...
-
-Les gens du monde n'avaient pas seuls été frappés d'une véritable folie;
-les gens de maison n'avaient pas tardé à partager la démence de leurs
-maîtres. Cochers, palefreniers, marmitons, garçons de cuisine, laquais,
-tous abandonnaient leurs occupations pour courir chez un thaumaturge,
-venu d'Alsace, et qui guérissait toutes les maladies par la simple
-imposition des mains. Il s'était établi dans une maison de la rue des
-Moineaux, sur la butte Saint-Roch. Le désordre occasionné par sa
-présence devint tel que l'autorité le fit enlever discrètement et qu'on
-lui défendit de rentrer à Paris.
-
-Ce n'est pas seulement aux folies de Mesmer que Mme de Boufflers assiste
-avec surprise, Cerutti, qui s'est fait son cicerone, lui montre
-successivement tous les phénomènes qui passionnent la capitale.
-
-En 1783 la mode est aux ballons. La nouvelle invention a été accueillie
-avec enthousiasme et tout le monde est convaincu que l'on va pouvoir
-voyager dans les airs; il n'est plus question dans les conversations que
-des «bateaux aériens», c'est le terme consacré. Paris en délire se
-précipite aux expériences de MM. Charles et Robert, de Pilâtre des
-Roziers, de Montgolfier.
-
-Cerutti écrivait à Mme Durival:
-
-
- «A Paris, ce 12 décembre 1783.
-
-«C'était à vous, madame, d'inventer les bateaux aériens. Vous vous
-seriez ouvert par là de nouvelles promenades et vous auriez forcé Mlle
-de Juvincourt de vous suivre. Sa métaphysique se serait perfectionnée
-encore dans la région des nuages. Je vous ai bien regretté l'une et
-l'autre au spectacle du globe. Vous savez qu'il se prépare un spectacle
-non moins étonnant. Le 7 de janvier on verra sur la rivière un homme
-passer et repasser à pied cinquante fois. On a cru d'abord que cette
-annonce était une attrape et que l'on voulait tourner en ridicule la
-crédulité parisienne. Mais on assure que l'homme est réel et sa
-découverte éprouvée. Monsieur, frère du Roi, a envoyé quarante louis et
-en même temps il a fait insérer dans le journal de Paris une lettre de
-sa façon pleine de bonnes plaisanteries.
-
-«Arrivez donc, madame, arrivez donc, mademoiselle, venez toutes deux
-être témoins des miracles. La physique va devenir une sorte de religion.
-MM. de Montgolfier sont les premiers thaumaturges de la science. M.
-Thouvenel va se mettre du nombre. Il a trouvé, dit-on, une boussole
-nouvelle qui se dirige vers le couchant avec autant de justesse que
-l'aiguille aimantée se dirige vers le Nord. Le grand problème des
-longitudes serait presque résolu par là.»
-
-La province ne se montre pas moins enthousiaste que la capitale pour la
-nouvelle invention. Mme de Brancas est à ce point ravie qu'elle demande
-à Pilâtre des Roziers de venir à Fléville et de faire en sa présence des
-expériences sur les aérostats; bien entendu, tous les amis de Lorraine
-sont convoqués en grande cérémonie. La séance a lieu au jour fixé et
-l'aérostat s'élève dans les airs au milieu des cris d'admiration de
-l'assistance. Mme Durival regrette que les ballons ne soient pas encore
-dirigeables et qu'un de ces «bateaux aériens» n'emporte pas «son corps
-aussi vite que sa pensée s'envole».
-
-Les lauriers de la duchesse empêchent Mme de Boufflers de dormir; elle
-aussi veut montrer son goût pour les sciences et, au mois d'avril, elle
-donne à la Malgrange une fête magnifique en l'honneur de la nouvelle
-découverte. C'est son fils, le chevalier, qui est chargé d'initier les
-populations aux charmes des aérostats. Après un grand repas présidé par
-la marquise et auquel assiste Mme de Boisgelin et nombre d'invités de
-Nancy, Boufflers donne les ordres nécessaires et aussitôt l'opération
-commence. Tout se passe à merveille; et quand le ballon s'élève
-majestueusement dans les airs, la foule, qui est énorme, le salue par de
-frénétiques acclamations. Malheureusement à peine est-il passé
-par-dessus la maison qu'un coup de vent le renverse et il s'effondre
-piteusement sur les invités qui remplissent les jardins. En un instant
-il est mis en pièces, chacun voulant emporter un morceau du phénomène.
-
-La fête eut un tel succès que le chevalier n'hésita pas à la renouveler
-plusieurs fois. Le 9 mai en particulier il lança successivement trois
-ballons. Tout Nancy et les villages environnants étaient accourus pour
-assister à l'expérience; le régiment du Roi, en promenade militaire,
-s'était arrêté dans l'avenue de la Malgrange pour prendre sa part du
-divertissement. La fête fut charmante et réussit à merveille.
-
-Au moment même où la Lorraine s'enthousiasmait pour les ballons, on
-donnait à Paris, à la Comédie-Française, en dépit de la censure, le
-_Mariage de Figaro_, et la ville entière, la Cour comme la bourgeoisie,
-accueillait la nouvelle pièce avec un véritable délire. La foule fut si
-grande à la première représentation qu'il fallait risquer sa vie pour
-pénétrer dans le théâtre. Cerutti, malgré sa santé chancelante, ne
-craignit pas d'affronter la presse pour tenir ses amis de Lorraine au
-courant de ce mémorable événement:
-
-
- «3 mai 1784.
-
-«Le _Mariage de Figaro_ est la comédie la plus folle, le plus gaie, la
-plus impertinente, la plus ingénieuse chose du monde. Si je n'étais pas
-malade, j'y retournerais pour rire, pour siffler, pour applaudir. Le
-prodigieux mouvement causé par cette pièce ne fait point tomber celui du
-magnétisme: la folie est au comble.»
-
-La fête donnée par Mme de Brancas en l'honneur de Pilâtre des Roziers ne
-devait pas avoir de lendemain.
-
-En effet, dès les premiers mois de l'année 1784 la santé de la duchesse
-s'altéra sensiblement. L'hiver fut terrible, une épaisse couche de neige
-couvrait la terre et à la fin de février il gelait encore à pierre
-fendre. Mme de Brancas prit un gros rhume et Cerutti en fut très alarmé.
-Son médecin, M. Thouvenel, la rétablit cependant assez vite, mais elle
-resta fort délicate.
-
-Elle espérait pouvoir partir en mars pour Fléville et y achever sa
-guérison, mais l'hiver durait toujours et il fallut y renoncer.
-
-Cerutti chercha longtemps à se faire illusion sur l'état de sa
-bienfaitrice; il se berçait de l'espoir que le séjour de Fléville lui
-rendrait ses forces, mais cet espoir s'évanouit bientôt; au mois de juin
-l'état de la pauvre duchesse était tel qu'on ne put songer à lui faire
-faire le voyage.
-
-Tous les amis de Lorraine demandaient instamment des nouvelles. Cerutti
-répond à Mme Durival:
-
-
- «Paris, 29 juillet 1784.
-
-«Que je suis touché, madame, des tendres expressions, des vives
-inquiétudes pour Mme la duchesse de Brancas. Votre amitié a tous les
-avantages de la vérité et tous les charmes du sentiment.
-
-«O malheureux été! comme il m'aurait paru doux de le passer à côté de
-vous; la seule année que vous auriez pu donner à Fléville est celle que
-nous sommes condamnés à passer ici!
-
-«Mme la duchesse de Brancas est assez rétablie pour ne pas s'alarmer sur
-elle, mais elle ne l'est pas assez pour espérer qu'elle soit en état de
-voyager bientôt, elle en a cependant un vif désir. Elle soupire
-véritablement après le séjour de Fléville. Elle parle souvent de vous et
-de Mlle de Juvincourt avec un regret qui augmente les miens. Elle ne
-peut se résoudre à quitter l'espérance de revoir ce bon, ce paisible
-Fléville qui semblait avoir été fait exprès pour elle. Ses amis de Paris
-sont tous ligués contre ceux de la Lorraine et ils voudraient qu'elle
-achetât ou louât une jolie maison de campagne au voisinage. Ils
-s'occupent à chercher quelque chose qui lui convienne; moi, j'abandonne
-tout cela au destin, et je préfère l'intérêt de sa santé à toutes les
-raisons personnelles qui m'éloigneraient de ce pays-ci. L'air de la
-capitale est presque mortel pour moi: ses mœurs, ses folies me
-divertissent un instant, mais, à la longue, on s'ennuie d'être hors de
-son naturel. Rien d'ailleurs ne me dédommagera des journées charmantes
-que j'employais à courir les champs ou à disputailler avec vous.
-
-«Soyez heureuse à Sommerviller, le fond de votre bonheur ne peut vous
-manquer, il est dans votre caractère, dans votre esprit et dans l'amie
-que votre cœur a choisie. Songez quelquefois toutes deux à moi et soyez
-persuadées l'une et l'autre que votre souvenir m'accompagnera et
-m'attendrira en tous temps et en tous lieux.
-
-«Si vous voyez notre Panpan, dites-lui de ma part mille choses. Mme de
-Brancas vous fait de tendres compliments.»
-
-Les espérances de Cerutti ne devaient pas se réaliser; Mme de Brancas
-traîna encore pendant un mois et à la fin d'août elle succomba. La
-douleur de son protégé fut profonde et il exprime en termes touchants à
-quel point il ressent le coup qui le frappe dans sa plus chère
-affection. Il écrit à Mme Durival:
-
-
- «Paris, 4 septembre 1784.
-
-«Nulle expression, madame, ne peut rendre la douleur que je sens; nulle
-consolation ne peut la calmer. En devenant moins violente, elle devient
-plus amère. Le poids des réflexions m'accable. Le présent ne m'offre
-qu'un tombeau et l'avenir qu'un abîme. Sans cesse je vois devant moi la
-tête mourante de ma bienfaitrice. Sans cesse je l'appelle. Hélas! ses
-grands yeux qui s'ouvraient sur moi avec une tendresse si maternelle
-sont fermés pour jamais. Hélas! je n'entendrai plus mon nom prononcé par
-elle! Je voudrais fuir au bout du monde...
-
-«Je me sens dans le cœur une répugnance universelle. Ses amis et amies
-de Fléville sont les seuls où j'attache mes dernières espérances. La
-pitié généreuse me comble ici de soins. J'ai peine à y répondre. Les
-larmes de l'affliction ne m'en laissent pas pour la reconnaissance.
-
-«Dès que je peux m'échapper, je cours sur les hauteurs de Montmartre, et
-de là je contemple avec un saisissement terrible les tours de
-Saint-Sulpice. Je pleure, j'invoque celle qui repose sous ces imposants
-édifices. Plongé dans les plus noires méditations, je voudrais m'abîmer
-dans le néant.
-
-«Pardonnez, madame, si j'afflige votre sensibilité. Je ne voulais pas
-vous parler de mon désespoir. Je ne voulais que vous remercier de la
-lettre touchante que vous m'avez écrite.»
-
-Mme Durival, amie dévouée et compatissante, fit tous ses efforts pour
-relever le courage du malheureux Cerutti; ce dernier, reconnaissant, lui
-répondait:
-
-
- «Paris, 21 septembre 1784.
-
-«Vous êtes bien bonne, madame, de chercher à raffermir mon courage. La
-douleur brise les caractères les plus forts, elle écrase les caractères
-faibles comme le mien. Si j'avais été dans les lieux que vous habitez,
-vous auriez soutenu un pauvre orphelin qui en perdant une mère tendre
-est tombé sans appui. Ma chute a été si sensible que je m'en ressentirai
-toute ma vie. La gloire dont vous avez la bonté de me parler n'aura de
-longtemps pour moi aucun attrait. Elle tient au goût du monde et je suis
-détaché du monde tout à fait.
-
-«Si je tourne encore quelquefois les yeux vers la Lorraine, c'est
-l'amitié qui m'y attire, l'amitié seule. Je croirais retrouver par
-instants les douceurs de Fléville si j'entendais vos regrets se mêler
-aux miens.[176]»
-
- [176] Toutes les lettres de Cerutti citées dans ce chapitre nous
- ont été communiquées par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel, et le
- capitaine Noël. Plusieurs de ces lettres ont été citées par M.
- Jacques, dans son article sur Mme de Brancas.
-
-La mort de Mme de Brancas fut douloureusement ressentie par toute sa
-société. Mme de Boufflers particulièrement en fut très vivement
-affectée. Non seulement elle perdait une amie intime à laquelle elle
-était tendrement attachée, mais c'était encore un salon charmant, le
-plus agréable assurément de tous ceux qu'elle fréquentait, qui se
-fermait à jamais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-1783-1786
-
- Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.--Mme
- de Boufflers et le prince Henri.--Dernière lettre de Mme de
- Boufflers.--Départ du chevalier pour le Sénégal.--Son
- séjour.--Mort de Mme de Boufflers.
-
-
-La liaison de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers, dont nous
-avons conté les délicieux débuts, avait subi le sort ordinaire des
-affections humaines et elle n'avait échappé ni aux atteintes du temps ni
-à celles de la satiété; les deux amants, après avoir vécu pendant
-quelques années dans le plus pur bonheur, avaient vu peu à peu les
-discussions et les orages troubler leur mutuel attachement. Toute la
-faute en était au chevalier et à sa nature qu'il ne pouvait dominer.
-Certes il aimait toujours profondément celle qui depuis cinq ans avait
-subjugué son cœur, mais il détestait les chaînes, si charmantes
-fussent-elles, et il n'éprouvait plus pour sa chère maîtresse cet amour
-exclusif qui leur avait donné de si grandes joies.
-
-Mme de Sabran soupçonnait les infidélités de son amant; elle ne pouvait
-dissimuler son chagrin, sa jalousie, et il en résultait quelquefois
-entre eux des scènes douloureuses.
-
-Elles se terminaient toujours par des attendrissements, des larmes, un
-généreux pardon et des serments éternels auxquels le pauvre chevalier
-s'empressait de manquer à la première occasion.
-
-Un jour, après une scène plus pénible que d'ordinaire, le chevalier est
-parti pour Bruxelles; c'est de là qu'il écrit à son amie, mais
-naturellement en plaidant l'innocence et en se posant en victime:
-
-
- «Ce 27 au soir 1773.
-
-«... Tu m'as laissé la mort dans le cœur. Je ne vois point d'espoir de
-bonheur dans l'avenir; toutes mes illusions me quittent comme on voit
-tomber les feuilles dans les tristes frimas d'automne, où chaque jour
-annonce un plus fâcheux lendemain. Le courage me manque entièrement;
-j'éprouve un chagrin également au-dessus de mes forces et au-dessus de
-mon âge, car à quarante-cinq ans l'amour devrait presque avoir perdu son
-nom et se fondre dans une douce et paisible amitié. Que nous sommes loin
-de cela!
-
-«Je ne veux point te faire de reproches, mais mon cœur est navré. Ces
-peines-là sont trop cuisantes pour lui. Tu as eu avec moi l'injustice
-d'une enfant de quinze ans. Tu n'as rien vu de ce qui était, tu n'as
-rien entendu de ce que je t'ai dit, et je demeure dans la crainte de
-voir toujours renaître ces horribles moments-là, parce qu'il n'y a pas
-moyen d'empêcher ce qui est sans objet. Quoi qu'il en soit, chère
-enfant, tu m'es encore plus nécessaire que le repos et le bonheur dont
-tu me prives.
-
-«Aussi je te pardonne mes chagrins passés, présents et futurs, et même
-je te demande pardon de te les montrer.»
-
-Quelques jours après il lui écrit encore:
-
-
- «Charleroi, ce 30.
-
-«Je t'annonce avec grand plaisir, chère et méchante enfant, que je
-commence à être un peu plus sain de corps et d'esprit. J'ai fait de
-sages réflexions qui m'ont dit que j'étais un fol, que tu étais une
-folle, mais que je t'aime et que tu m'aimes, et qu'ainsi il en résultera
-toujours pour l'un comme pour l'autre plus de bien que de mal. N'en
-parlons plus; tu aurais dû m'embrasser autant que tu m'as querellé, et
-moi, j'aurais dû rire autant que je me suis affligé; mais le passé ne
-reviendra plus, et le chagrin restera avec lui.»
-
-Du reste Boufflers n'est pas homme à s'éterniser sur des tristesses
-sentimentales; malgré lui sa gaîté reprend le dessus, et puis, n'est-ce
-pas le meilleur moyen de changer le cours des idées de l'amie blessée?
-Il termine sa lettre par l'amusante description de son souper:
-
-«Je viens de faire un excellent petit souper apprêté par deux grandes
-demoiselles en Polonaises. La cuisine était aussi recherchée que les
-cuisinières. D'abord paraissaient deux grives, grasses comme tu ne le
-seras jamais, et nonchalamment couchées sur une tranche de brioche qui
-leur servait de rôtie. Arrivait ensuite une saucisse repliée sur
-elle-même comme le serpent Python et entourée de tranches de pommes de
-rainette. Des choux rouges couronnaient l'œuvre, décorés d'une petite
-branche de laurier, emblème ingénieux qui indique qu'on ne moissonne les
-lauriers qu'en allant à travers les choux. Je m'attendais toujours
-qu'une de ces beautés en Polonaises viendrait me faire les honneurs de
-ma table, mais je leur en ai plus imposé que je n'aurais voulu, et elles
-se sont bornées modestement à la société de mes gens.
-
-«A propos de choux rouges, ne voilà-t-il pas qu'ils me donnent encore la
-colique d'estomac! Il est vrai que j'en ai mangé de verts à dîner; cela
-fait que je ne sais entre les deux à qui m'en prendre, mais je vais
-essayer un remède pour mon rhume, qui, à ce que j'espère, voudra bien en
-passant guérir aussi ma colique: c'est de l'eau-de-vie brûlée avec du
-sucre. Je t'en rendrai compte demain matin, car pour ce soir je n'ai
-rien de mieux à faire que de me coucher, bien content de m'être
-débarrassé du fardeau qui accablait mon âme, et me souciant fort peu de
-tout ce qui peut arriver à mon corps d'ici au 5. Alors, s'il n'est pas
-guéri de tous ses maux, je suis au moins sûr qu'il les oubliera. Adieu,
-mon enfant; fais comme moi, écarte tous les nuages qui t'offusqueront,
-et sois sûre que plus tu verras clair, et plus tu seras contente de
-moi.»
-
-
- «Ce 31 au matin.
-
-«Je viens de faire un coup bien rare qui m'est arrivé autrefois à la
-chasse où, en manquant une caille, je tuai un lièvre. Cette fois-ci le
-remède destiné à mon rhume n'a guéri que ma colique. Mais c'est
-toujours beaucoup, d'autant plus que mon rhume lui-même est fort
-adouci.»
-
-Mme de Sabran après avoir longtemps lutté et combattu, finit, devant la
-tâche impossible, par se résigner. Elle-même l'écrit à son ami en termes
-charmants et lui donne «la clef des champs» le plus aimablement du
-monde:
-
-«Oui, mon enfant, je te pardonne tes maussaderies passées, présentes et
-futures. Je souffre trop quand il faut te bouder, et je trouve bien
-mieux mon compte à t'aimer et à te le dire. Quelque chose que tu fasses,
-il faut toujours en venir là; ainsi je prends une bonne fois la
-résolution de m'y tenir. Je te donne indulgence plénière pour toutes tes
-distractions, et je sens mieux que jamais que la meilleure manière de te
-conserver est de te donner la clef des champs. Il y a dans l'homme une
-inquiétude vague qui fait qu'il ne se trouve bien qu'où il n'est pas. Tu
-ne seras pas plus tôt loin de moi, que tu désireras y revenir, et je te
-promets d'avance que tu seras toujours bien reçu[177].»
-
- [177] Ces lettres sont extraites de _Correspondance de Mme de
- Sabran et du chevalier de Boufflers_, par MM. MAGNIEU et PRAT.
- Plon, 1875.
-
-En octobre 1784, Mme de Boufflers apprend que le prince Henry de Prusse,
-qu'elle connaissait depuis longtemps et dont elle appréciait le mérite,
-a manifesté l'intention de venir à Nancy pour lui rendre visite. Flattée
-d'une attention si particulière, la vieille marquise, qui sait ce que
-l'on doit aux grands de ce monde, n'hésite pas une seconde, elle fait
-atteler son carrosse et elle part pour Paris pour présenter ses devoirs
-au prince. Elle a avec lui plusieurs entrevues, puis elle regagne la
-Lorraine.
-
-Le prince très galamment, et qui ne veut pas être en reste de politesse,
-vient en novembre passer quelques jours à Nancy et à Lunéville pour
-rendre à Mme de Boufflers sa visite.
-
-En juin 1785, Mme de Boufflers écrit encore à son cher Panpan; c'est la
-dernière lettre d'elle que nous possédions.
-
-
- «Nancy, 16 juin 1785.
-
-«M. de Nédonchel vous aura dit que Mmes de Lenoncourt, Durival et moi
-nous irions lundi 20 vous demander à dîner, si cela vous convenait, mon
-cher Veau, car vous auriez eu le temps de nous contremander.
-
-«Nous n'irons point à Spa, au moins pendant la première saison. C'est
-l'avis de M. du Tillot. Point de prince jusqu'au mois d'août et du Veau
-à lèche-doigts; plus de Fléville, ce qu'il faut encore compter; enfin
-une privation absolue de tout ce que j'aime. Et puis, qu'est-ce que la
-vie?
-
-«Je pense que tout le monde et même Mme de Lenoncourt sera bien aise de
-voir votre rose.
-
-«Voyez si l'on peut écrire avec ces plumes! voilà quatre fois que j'en
-change. Mais quand vous n'y êtes pas, tout me manque.
-
-«Il faut que vous disiez à M. de la Tyssonière, qui m'a écrit, que je
-ne lui réponds pas, faute de plume, et parce que j'espère et me réjouis
-de le voir lundi.
-
-«C'est assez labourer ce maudit papier gras. Je sens déjà un mélange de
-joie et de tristesse en pensant que je vous verrai et quitterai.»
-
-Dans les derniers jours de l'année 1785, le chevalier de Boufflers,
-toujours tourmenté de mouvement et aussi désireux d'échapper à ses
-créanciers, qui ne lui laissaient ni trêve, ni répit, prit la résolution
-de quitter la France. Il s'imagina qu'au Sénégal, colonie nouvelle que
-venait de conquérir le duc de Lauzun[178], il trouverait un emploi
-glorieux pour son activité et peut-être aussi quelques profits. Il
-sollicita donc le gouvernement de la colonie et, par l'influence de son
-oncle de Beauvau, il l'obtint assez aisément. On crut dans le public à
-une disgrâce motivée par quelques vers indiscrets, mais il n'en était
-rien[179].
-
- [178] Voir _le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette_.
-
- [179] Après avoir été colonel de Chartres (infanterie), Boufflers
- avait été nommé brigadier en 1780, maréchal de camp en 1784.
-
-Avant de s'éloigner, le chevalier se rendit à Anizy et il y fit un assez
-long séjour avec Mme de Sabran, puis à la fin d'octobre il regagna
-Paris, et c'est de là qu'il écrivait à Mme de Boisgelin:
-
-
- «Ce 3 novembre 1785.
-
-«Je n'ai point été en Lorraine, chère et bonne sœur, parce que je me
-suis trouvé si souffrant de fluxion et de colique et de mal aux dents
-que je suis revenu d'Anizy. Je comptais aller t'embrasser aujourd'hui,
-mais je reçois un mot de mon oncle qui a arrangé un dîner pour demain,
-où il doit me faire faire connaissance avec un homme dont les lumières
-me seront très utiles.
-
-«Si tu reviens demain, comme je l'espère, Mme de Sabran t'attend à dîner
-samedi, et moi je t'attends pour te serrer contre mon cœur dont tu ne
-sortiras jamais et moins que jamais, car tu es la meilleure et la plus
-aimable des enfants des hommes, et tu réunis surtout toutes les qualités
-fraternelles dans le degré le plus éminent.
-
-«Je sais tout ce que tu essuies de désagréable pour moi; j'en souffre
-plus que toi. Il faut dissimuler et poursuivre et ne pas quitter la
-chasse parce qu'on a rencontré des ronces.
-
-«J'envoie mon laquais avec une lettre pour le secrétaire de M. de
-Calonne; peut-être sera-t-il mieux accueilli. Dis à tes gens de les
-guider, car mon ambassadeur a deux qualités que j'ai vu souvent
-employer: c'est d'être fripon et imbécile.
-
-«Adieu, chère et tendre sœur, je t'aime comme tu le mérites, et si cela
-se pouvait je t'aimerais davantage.»
-
-Ses préparatifs terminés, le chevalier s'éloigne gaîment pendant que Mme
-de Sabran reste plongée dans les larmes et les regrets.
-
-Le 13 janvier, Boufflers mouille devant le Sénégal, mais le raz de marée
-est si violent qu'il ne peut passer la barre que le 15. Il prend
-immédiatement possession de son gouvernement et il est reconnu «avec
-tout l'éclat dû à sa place, à son grade et à sa naissance».
-
-Sa première impression n'est pas heureuse, et il éprouve à l'aspect de
-la colonie confiée à sa vigilance une cruelle déception; elle se trouve
-en effet dans la plus déplorable situation et il n'y a aucun espoir de
-pouvoir l'améliorer; il n'y a plus de farine que pour deux mois et
-encore elle est gâtée; les fortifications n'existent pour ainsi dire
-plus, les casernements, le matériel de guerre, tous les bâtiments
-tombent en ruines.
-
-Le personnel n'est pas dans un moindre état de délabrement:
-
-«Le cœur du ministre saignerait s'il voyait dans quelles mains il a mis
-la troupe et l'hôpital, écrit le gouverneur. C'est comme si l'on avait
-chargé des éperviers du soin d'une volière.»
-
-Cependant, à part la déception assez naturelle qu'il a éprouvée en
-arrivant, le chevalier ne se déplaît nullement dans ce pays nouveau, et
-il est loin de se plaindre de son sort:
-
-«Je m'applaudis à chaque instant de la ressemblance que je trouve entre
-ceci et l'idée que je m'en étais faite. C'est au point que rien ne m'a
-étonné et que je ne suis pas plus embarrassé ici qu'en Lorraine... Si le
-ministre me donne, comme il me l'a promis, une dictature et quelques
-bras pour m'aider, je promets de faire de la bonne besogne et à bon
-marché.
-
-«L'air d'ici me convient jusqu'à présent parfaitement. Il n'y a que
-trois ou quatre heures par jour de grandes chaleurs. Il faut alors
-éviter le soleil et le mouvement. Tout le reste du temps est plus frais
-que chaud; quelquefois même cette fraîcheur-là est au point de se
-chauffer avec plaisir.»
-
-Les premiers actes du chevalier comme gouverneur sont tout à son
-honneur. Ses prédécesseurs s'étaient enrichis dans la traite des noirs,
-il s'empressa de l'interdire de façon rigoureuse. Les malheureux nègres
-étaient malmenés d'une manière abominable, il exigea qu'ils fussent
-traités avec humanité. Les habitants avaient pour habitude d'enterrer
-leurs morts près des habitations, ce qui provoquait des épidémies
-continuelles; Boufflers fit établir les cimetières dans des lieux
-écartés. Aussi les nègres chantaient-ils cette chanson: «Boufflers,
-Boufflers, tu es bien bon pour les vivants, mais tu ne vaux rien pour
-les morts, puisque tu exposes nos pères à être mangés par les
-bouquis[180].»
-
- [180] Les hyènes.
-
-Le 6 mars, il écrivait à son oncle, le prince de Beauvau, en lui donnant
-quelques détails sur sa vie et sur ses fonctions de gouverneur:
-
-«Vos bontés me consolent, mon cher oncle, et vos conseils me soutiennent
-comme la voix invisible que Télémaque entendit en gardant les troupeaux
-à quelques lieues d'ici.
-
-«Tout est à faire dans ce pays-ci et même à défaire. Jamais la tâche et
-les moyens n'ont été si disproportionnés entre eux.
-
-«Depuis six semaines que je suis ici, je me suis toujours assez bien
-porté, mais j'ai senti que le climat exigeait des ménagements auxquels
-je ne suis point accoutumé; il faut peu manger, peu boire, peu marcher,
-peu dormir, peu s'occuper, etc., de tout un peu, mais peu de tout; le
-pain est mauvais, l'eau aussi.
-
-«Les ouvriers sont rares, il n'y en a pas de bons; le temps du travail
-est court, la journée commence et finit à six heures. Dans les douze
-heures il y a environ deux heures pour le déjeuner et cinq heures pour
-le dîner et le goûter, de sorte qu'on peut à peine compter sur cinq
-heures d'ouvrage, et ces cinq heures-là n'en valent pas trois des
-ouvriers de France.
-
-«Ma vie est simple, je me lève avec le soleil, et après avoir fait
-toutes les petites affaires qui tiennent au service militaire et à la
-police de l'île, ainsi qu'aux audiences à donner aux habitants et aux
-étrangers, je vais visiter mes travaux, et je reviens entre onze heures
-et midi lire et écrire jusqu'à une heure ou une heure et demie. Alors
-nous nous mettons à table.
-
-«Après dîner, je vais me promener sur la rivière pour connaître les
-lieux, les sites, les habitants et les productions des environs...
-
-«Je n'ai encore vu que les meilleurs gens du monde qui ne savent quelle
-fête me faire et quels présents m'offrir: ce sont des poules, des
-canards, des moutons, même des bœufs dont ils font toujours rendre au
-moins la valeur. Hier encore, j'ai été à quatre lieues d'ici, faire une
-chasse de petits oiseaux aux filets. Les femmes de l'endroit m'ont fait
-l'honneur de me chanter et, suivant l'expression du pays, _de me
-danser_. Je n'ai pas bien compris ce qu'elles chantèrent, mais il était
-difficile de se méprendre à la signification de leur danse. Un homme
-jouait d'un instrument, toute l'assemblée battait des mains, et une
-danseuse, à tour de rôle, sortait en contrefaisant toutes les crises de
-Mesmer... Elle s'avançait vers moi en roulant les yeux, tordant les
-bras, faisant mille petits mouvements que ma chaste plume n'ose pas vous
-rendre, et après un instant d'anéantissement total, elle rentrait dans
-le cercle pour faire place à une autre pantomime qui essayait de
-surpasser la première; le bal a fini par une espèce de joute des trois
-plus habiles dont une jouait un rôle de femme et les deux autres des
-rôles d'hommes avec une vérité et de petits détails dont on ne se fait
-pas l'idée en Europe. Après le bal je les ai toutes récompensées par de
-petits présents.
-
-«Daignez me mettre aux pieds de ma chère tante; je me suis déjà occupé
-des envois que je pourrais lui faire, mais cette côte-ci est stérile en
-tout, excepté en naufrages.»
-
-Ces petites danseuses, dont il parle si plaisamment, ne laissaient pas
-de produire sur lui une certaine impression. On raconte, non sans de
-grandes apparences de vérité, que pour occuper ses loisirs il rendait
-des soins, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux femmes du pays, qu'à la
-couleur près, il trouvait fort agréables dans leur simplicité. On
-prétend même, mais ce n'est qu'une tradition, que peu d'années après son
-séjour dans la colonie, on voyait grouiller sur la côte sénégalienne
-nombre de jeunes métis et qu'on les appelait de confiance «les petits
-Bouffés»! Cette surproduction et ce mélange des races nous paraît même
-avoir été le seul résultat tangible de l'ambassade du chevalier.
-
-Un mois plus tard, le pauvre chevalier avait bien changé d'avis; son
-gouvernement, qu'il trouvait au début si agréable, l'ennuyait à périr,
-et ses lettres reflètent lamentablement son état d'âme. Il écrit à sa
-sœur:
-
-
- «22 avril 1786.
-
-«Comme j'espère trouver bientôt de tes lettres, je t'écris en attendant
-que je te lise, ma bonne enfant, pour m'arracher au moins pendant
-quatre-vingt-dix-neuf minutes à l'ennui qui me dévore, même que je suis
-partie de Gorée le 7 de mars pour une tournée qui devait être au plus de
-trois semaines et qu'en voilà six d'écoulées et que nous courons encore
-les mers: tantôt poussés par les vents contraires, tantôt retenus par
-les calmes, tantôt incommodés par les courants et les bancs de sable...
-Mais quoi qu'il arrive, je tâche d'être beau joueur, et je fais comme M.
-de Chalabre qui, dans ses grands désastres, déchire sa chemise et même
-sa peau avec ses ongles, sans qu'il paraisse la moindre altération sur
-son visage.
-
-«Ce climat est contraire à tout, car le physique et le moral s'y
-altèrent également; en effet, que peut-on faire sans société, sans
-amusements, entourés d'esclaves et de coquins, avec l'idée que tout ce
-que vous aurez fait de bien sera inutile, ignoré ou mal interprété; au
-lieu que cinq ou six coquineries vous assurent un heureux avenir...
-
-«Ici on regarde comme volé tout ce qui n'est pas employé à acheter des
-captifs, et l'on consacre tous ses soins à les bien enchaîner, à les
-bien embarquer et à les bien vendre.»
-
-Bientôt le pauvre chevalier subit l'influence du climat et de l'ennui
-qui le dévore, il tombe malade, il est pris par la fièvre, il souffre
-cruellement. C'est à sa sœur qu'il confie ses peines, ses chagrins et
-il termine ainsi le récit de ses pénibles aventures:
-
-«Adieu, ma fille, je serais honteux de cette lettre-ci, si elle était à
-une autre adresse, mais tu y verras un frère malade, souffrant, chagrin,
-et pourtant consolé par l'idée d'être bien aimé par une sœur bien-aimée
-et par l'espérance de la voir avant la fin de cette triste année.»
-
-Soit que les soucis de son gouvernement occupent tous ses loisirs, soit
-qu'il lui tienne rigueur des infidélités dont il se rend coupable,
-Boufflers observe vis-à-vis de Mme de Sabran la conduite la moins
-aimable. Alors qu'il écrit fréquemment à son oncle de Beauvau et à sa
-sœur, il garde vis-à-vis d'elle un silence complet, aussi blessant
-qu'incompréhensible. C'est en vain que la pauvre femme lui écrit, par
-tous les courriers, les lettres les plus tendres, le chevalier ne répond
-jamais; elle reste plus de six mois sans la moindre nouvelle directe.
-Mme de Sabran, en femme profondément éprise, ne se décourage pas, et
-elle ne ménage pas les tendresses à l'ingrat qui l'oublie; elle ne l'en
-appelle pas moins «mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme,
-mon Dieu»!
-
-Elle ne lui cache pas cependant combien son indifférence l'affecte
-douloureusement. Elle lui écrit ces lignes délicieuses:
-
-
- «19 juin 1786.
-
-«Je me plais dans cette espèce de supplice qui me déchire le cœur et
-dont ma raison veut en vain me distraire. Je chéris la main qui me
-frappe, et, quoi qu'il m'en coûte, je ne changerai jamais; ma tendresse
-m'en fait un devoir, et j'aime mieux souffrir et penser à toi, que
-d'être tranquille et heureuse d'un bonheur que tu ne partagerais pas.
-Adieu, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer quand je t'ai donné mon
-cœur; si je l'avais bien su, j'aurais résisté jusqu'à la mort à un
-sentiment aussi dangereux; mais à présent il faut me soumettre, et te
-donner ma vie.»
-
-Boufflers reste aussi insensible aux reproches qu'aux caresses. La
-pauvre femme désespérée lui écrit encore:
-
-«... Véritablement je ne sais pas pourquoi je t'aime! C'est sans doute
-par suite de cette malédiction de Dieu portée sur nos premiers parents,
-à raison de leurs premiers péchés; car c'est pour mon malheur: il n'y a
-point de tourments que tu ne me fasses éprouver, de près comme de loin,
-et malgré cela, je te préfère à tout ce qu'il y a de bien et de bon dans
-ce monde, et encore à moi-même...
-
-«Va, je suis pour toi comme le premier jour; il n'y a que la mort qui
-puisse séparer l'âme du corps. Tu es mon âme; je ne peux exister sans
-toi, ou du moins, sans t'aimer uniquement. La colère, la rancune, les
-soupçons, tout cela perd son temps avec moi[181].»
-
- [181] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Plon, 1875.
-
-Mme de Sabran n'était pas la seule à ne pas avoir de nouvelles directes
-du chevalier. Mme de Boufflers, que son fils aimait cependant d'une
-affection si profonde, ne recevait non plus aucune nouvelle. Il y avait
-eu entre eux, à propos d'une question d'intérêt, une petite difficulté
-et le chevalier était parti pour le Sénégal sans aller l'embrasser.
-Depuis il la boudait. C'était peut-être la première fois de sa vie, et
-ce devait être la dernière. Par une fatalité qui devait lui causer
-d'amers regrets, le chevalier ne devait jamais revoir celle qu'il avait
-tant aimée.
-
-Sa mère, dont les forces diminuaient peu à peu, avait été faire un
-séjour chez son vieil ami le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône.
-Elle s'y trouvait encore au mois de juin 1786, lorsqu'elle fut
-subitement frappée d'une légère attaque d'apoplexie. On appela bien vite
-auprès d'elle Mme de Boisgelin. Cependant son état s'améliorait, on la
-croyait en convalescence, on prenait même des dispositions pour la
-conduire aux eaux de Bourbonne, lorsque, le 1er juillet, elle eut une
-rechute; cette fois elle perdit presque immédiatement connaissance et
-douze heures après, elle s'éteignait doucement entre les bras de sa
-fille désolée.
-
-Ainsi mourut, à l'âge de soixante-quinze ans, cette délicieuse marquise
-de Boufflers, qui, pendant près de vingt ans, avait régné par sa grâce
-et son esprit sur le vieux roi de Pologne, qui avait enchaîné à son char
-tant d'esprits distingués et tenu sous le charme toute une génération.
-
-Elle fut enterrée le plus simplement du monde dans la chapelle même de
-M. de Bauffremont, dans l'église paroissiale de Scey-sur-Saône. Le
-prince assistait à ses obsèques, accompagné seulement de quelques
-habitants du village[182].
-
- [182] Voici l'extrait mortuaire de Mme de Boufflers, découvert
- par M. L. Germain, dans les anciens registres paroissiaux de la
- commune de Scey-sur-Saône (Haute-Saône).
-
- «Très haute et très puissante dame Marie-Catherine de Beauvau,
- douairière de très-haut et très-puissant seigneur,
- Louis-François-Régis de Boufflers-Remiencourt, maréchal des camps
- et armées du Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Barre, âgée
- d'environ soixante et quatorze ans, munie des sacrements de
- l'Église, est décédée le premier du mois de juillet de l'an mil
- sept cent quatre vingt six, au château de Scey-sur-Saône, et le
- trois dudit mois son corps a été inhumé à l'église paroissiale
- dudit Scey, dans la chapelle de M. le prince de Bauffremont,
- seigneur dudit lieu, en présence dudit M. le prince de
- Bauffremont, de Claude de Mairet, écuyer, de Claude Mugnier de
- Saint-Beurrey, des sieurs Claude Bailly, Charles Mangeot, premier
- valet de chambre de M. le prince de Bauffremont, et de plusieurs
- autres paroissiens. Ont signé au registre: prince de Bauffremont,
- Mairet, Saint-Beurrey, Mangeot, Bailly, Henriot, curé.»
-
-Le testament de la marquise, d'une rare simplicité, montre la bonté de
-son cœur, car elle n'oublie aucun de ceux qui l'ont servie; elle leur
-laisse tout ce qu'elle possédait au monde; on ne peut se défendre d'un
-grand serrement de cœur en voyant dans quel dénuement vivait cette
-femme qui avait joué un rôle si considérable et qui s'éteignait, sans
-plaintes et sans regrets, dans un état voisin de la misère.
-
-Voici ses dernières volontés:
-
-«Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.
-
-«Je lègue à l'hôpital des Enfants trouvés la somme de cent écus, argent
-de France, une fois payée.
-
-«Je prie le chevalier de Boufflers, mon fils, d'être mon exécuteur
-testamentaire, et je lui lègue la somme qu'il pourra me devoir à mon
-décès pour la partager avec Mme de Boisgelin.
-
-«Je laisse à chacun de mes gens la somme de mille livres, argent de
-France, c'est-à-dire: mille livres à Périn, l'aîné, mon valet de
-chambre; mille livres à François; mille livres au petit Périn; mille
-livres à Mager; mille livres à Saint-Jean; mille livres à André; rien à
-Courier; mille livres à Babet; quatre cents livres à Catherine; cent
-cinquante livres à Marianne, qui balaye devant la porte.
-
-«Je lègue à Mme Petitdemange un lit de damas jaune avec les fauteuils
-pareils, quatre matelas de maîtres, et autant de domestiques, le
-traversin et l'oreiller de mon lit, quatre autres traversins, dix
-paires de draps, dont deux paires des plus grands et huit de
-domestiques, et ce qu'elle voudra de mes chemises; douze douzaines de
-serviettes, et huit nappes à son choix, huit robes à son choix, et tout
-ce qui lui conviendra dans les dentelles, blondes, gazes, rubans et tout
-autres espèces de parures de femme, excepté une garniture de
-Valenciennes et des morceaux de satin non brodés, que je compte faire
-achever pour en faire une robe à Mme de Boisgelin; tout ce que j'ai de
-meubles à la Malgrange, dans l'une et dans l'autre maison, tous les
-draps, serviettes et nappes dont je n'aurai pas disposé.
-
-«Je laisse à Mme Petitdemange six douzaines d'assiettes et douze plats
-de porcelaine, quatre salières, deux saucières, deux pots à soupe, le
-tout aux armes de Boufflers; et s'il ne s'en trouvait pas assez, on y
-suppléerait par de la porcelaine blanche; elle choisira dans la faïence
-ce qui lui conviendra, ainsi que dans les tasses de porcelaine jusqu'au
-nombre de six; elle prendra aussi dans la batterie de cuisine ce qui lui
-conviendra; j'entends enfin qu'elle choisisse chez moi tout ce qu'il
-faut pour monter son ménage.
-
-«Je lègue à Mme Saint-Léger, ma femme de chambre, tout le linge à mon
-usage et tous mes habits dont je n'ai pas disposé, quatre douzaines
-d'assiettes, une douzaine de plats, six tasses de porcelaine blanche,
-six douzaines de serviettes, ce qu'elle voudra dans la batterie de
-cuisine, tout ce qui restera de dentelles, blondes et tout autres
-parures, après les autres legs acquittés; elle donnera huit robes, des
-moindres, à son choix, de différentes saisons, à Bichette et ce qu'elle
-jugera à propos de linge, tant de corps que de table; je laisse à Mlle
-Saint-Léger les meubles qui se trouveront dans les trois chambres
-qu'elle occupe.
-
-«Je laisse à M. le maréchal de Beauvau, mon frère, les vingt-deux mille
-quatre cent quarante-une livres trois sols six deniers que le Roi
-reconnaît me devoir et dont je lui ai remis le brevet; j'espère qu'il
-voudra bien en presser le recouvrement; je le prie d'en faire l'usage
-dont nous sommes convenus.
-
-«Je laisse à M. Devaux, mon cabriolet et cinquante volumes à choisir
-dans mes livres; j'en laisse cent au chevalier de Boufflers, à son
-choix; autant à Mme de Boisgelin, et le reste à Mme Petitdemange, qui en
-donnera trente volumes à Mlle Saint-Léger.
-
-«Je compte que l'argent de mes rentes viagères et pensions qui pourront
-m'être dues, lors de mon décès, joint à la vente des effets dont je
-n'aurai pas disposé, seront suffisants pour acquitter les legs que je
-fais à mes gens, et s'il y a du surplus, je veux qu'il soit distribué
-entre Mme Petitdemange et Mlle Saint-Léger, les deux tiers pour Mme
-Petitdemange et l'autre tiers pour Mlle Saint-Léger, après toutefois le
-payement de mes dettes.
-
-«Je lègue à Firmin, ancien valet de chambre, la somme de huit cents
-livres.
-
-«Je lègue à Royer, ancien domestique, demeurant à Metz, la somme de huit
-cents livres.
-
-«Nancy, le huit juillet mil sept cent quatre-vingt-quatre.
-
- BEAUVAU BOUFFLERS[183].»
-
- [183] Archives nationales, T. 471-3.
-
-La mort presque subite de la vieille marquise causa une véritable
-consternation parmi tous ses amis. Cerutti se faisait l'interprète des
-regrets unanimes qu'elle laissait après elle quand il écrivait à Mme
-Durival:
-
-
- «Choisy-le-Roi, 17 juillet 1786.
-
-«Vous venez de faire une perte, madame, que rien ne peut remplacer.
-Quelque bonne philosophe que vous soyez, vous êtes encore meilleure
-amie. Je vous plains et je partage vivement votre juste douleur.
-
-«Je me souviens avec attendrissement des jours que nous avons passés,
-vous et moi, à Fléville, avec Mme de Boufflers. Le monde n'avait pas une
-femme qui eût un esprit plus naturel, et la campagne, en rendant cet
-esprit plus calme, y ajoutait un charme nouveau. Les regrets que je
-donne à sa mémoire ne sont rien au prix de ceux qu'elle obtiendra de ses
-amis intimes. Hélas! qui consolera le pauvre Panpan? A son âge, perdre
-son plus doux appui! Je ne vois que vous, madame, qui puissiez mêler
-quelque adoucissement à ses larmes et à sa désolation... Mme la duchesse
-de Grammont m'a chargé de dire et redire à l'aimable et malheureux Veau
-toute la part qu'elle prend à son infortune!»
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-1786-1787
-
- Règlement des affaires d'intérêt.--Séjour de Boufflers à
- Paris.--Son départ pour Lorient.--Séjour au Sénégal.--Retour en
- France.
-
-
-Rigoureusement nous aurions dû arrêter notre récit à la mort de notre
-héroïne et laisser dans l'ombre le sort de ses enfants et de tous les
-amis qui l'avaient entourée pendant sa vie, mais nous n'en avons pas eu
-le courage. Le lecteur aurait donc ignoré ce qu'il était advenu du
-spirituel chevalier, de l'aimable Mme de Boisgelin, du vieux Panpan, de
-Mme Durival, de Mme de Sabran, de Saint-Lambert, du prince de Beauvau,
-etc. A tort ou à raison, nous nous sommes imaginé que tous ces
-personnages étaient devenus des amis pour nos lecteurs, comme ils le
-sont pour nous depuis des années, et qu'on regretterait de ne pas
-connaître le sort des principaux d'entre eux. Aussi avons nous pris le
-parti de résumer rapidement sous le titre d'Épilogue tout ce qui les
-concernait et de les accompagner, eux aussi, jusqu'à leur heure
-dernière.
-
-Le chevalier de Boufflers se trouvait encore au Sénégal au moment même
-où sa mère était mortellement frappée.
-
-C'est Mme de Sabran qui se chargea de lui annoncer le fatal événement,
-mais la lettre ne lui parvint pas, car il était déjà en route pour
-revenir. Elle lui écrivait:
-
-
- «9 juillet 1786.
-
-«Quelle nouvelle à t'apprendre aujourd'hui, mon cher mari! Je ne m'en
-chargerais pas, si je n'étais pas sûre que ta sœur et ton oncle t'en
-ont déjà fait part. Tu viens de perdre ta pauvre mère; j'en verse des
-larmes aussi amères que si elle était la mienne. Je connais ton bon
-cœur et je suis sûre de la douleur que tu auras d'avoir été à deux
-mille lieues d'elle dans ces tristes moments, et de n'avoir pas pu lui
-prodiguer tes soins et lui rendre les derniers devoirs. Mais ce qui doit
-te consoler, mon ami, ou du moins adoucir tes regrets, c'est qu'elle a
-été frappée tout d'un coup par une maladie qui ne pardonne jamais et qui
-est l'apoplexie. Ta bonne volonté et tes soins n'auraient pas pu
-prolonger d'un instant ses jours qui étaient terminés; et la Providence,
-qui arrange si bien toutes choses au moment qu'elle nous frappe, lui a
-évité des regrets en ne lui laissant pas le temps de te désirer. Elle a
-perdu tout de suite connaissance, et elle n'a ressenti aucune des
-horreurs de la mort. Ta pauvre sœur, d'ailleurs, t'a suppléé de son
-mieux dans des fonctions aussi douloureuses; elle en est vivement
-affectée, mais elle se porte bien; je compte la voir à son retour et lui
-offrir toutes les consolations de la plus tendre amitié. Que ne suis-je
-à portée d'en faire autant pour toi! Mon plus grand chagrin est de
-sentir l'inutilité dont je te suis à présent; quelque chose qui
-t'arrive, mon intérêt et ma tendresse ne te sont plus bons à
-rien...[184]»
-
- [184] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
-
-Nous avons vu que, malgré la très grande tendresse qui existait entre
-eux, le chevalier avait eu avec sa mère, avant son départ, quelques
-difficultés d'intérêt, et qu'il était parti pour le Sénégal sans aller
-l'embrasser. Aussi Mme de Boufflers ne lui avait-elle pas écrit pendant
-son absence. Il avait beaucoup souffert de ce silence, et il voulait
-qu'à son retour tout fût oublié.
-
-Par une cruelle ironie de la destinée, il écrivait du bateau même qui le
-ramenait dans sa patrie à celle qui déjà n'existait plus, cette lettre
-touchante et dont les termes empruntent aux circonstances quelque chose
-de poignant:
-
-
- «En pleine mer, 4 août 1786.
-
-«Enfin, je vous reverrai et j'en sens déjà toute la joie, et j'y joins
-toute la vôtre.
-
-«Je n'ai point eu de lettre de vous en Afrique, et ma sœur m'a seule
-mandé de vos nouvelles; elles m'ont donné de la sécurité sur le point
-essentiel, sur la conservation de _notre trésor_ (pour me servir des
-termes de M. de Nivernais), mais j'ai été vraiment attristé en pensant
-que vous vous plaigniez de moi et que vous croyiez que je me plaignais
-de vous. Le premier point serait le pire des malheurs, et le deuxième le
-plus infini des crimes.
-
-«Les affaires qui ont précédé mon départ étaient si nouvelles et si
-embarrassantes pour moi qu'elles n'ont pas laissé huit jours à ma
-disposition pour aller vous embrasser. Quant aux plaintes qui vous sont,
-dit-on, parvenues sur quelques déprédations de la Malgrange, je pourrais
-vous dire ce que le comte de Grammont disait assez ignoblement à Louis
-XIV: «Sire, ce sont deux de vos gens qui se querellent». Irais-je
-refuser mon vin, car je crois qu'il est question de vin, à celle à qui
-je dois mon sang? Et quand je ne lui devrais rien, pourrais-je lui
-refuser quelque chose? Laissons tout cela, car je n'aime pas plus les
-discussions que vous n'aimez le vin, et ce n'est pas entre vous et moi
-qu'elles doivent jamais trouver place.
-
-«Dès que le premier objet de mon voyage sera rempli, j'engagerai ma
-sœur à venir avec moi en Lorraine et j'espère que la première vue
-dissipera tout, comme je vous ai entendu dire qu'un rayon de soleil
-aplanit bien des difficultés.
-
-«Je ne vous parle ici ni de l'Afrique ni de la mer, ce sont de trop
-tristes sujets pour vous en entretenir. Il vous suffira de savoir que
-Marcel a une fort bonne place et qu'il se fait adorer et même vénérer
-dans la colonie par son esprit et par ses sentiments. Je me sais bon gré
-d'avoir prévu son mérite, mais il a passé mon attente. Dites tout cela à
-M. Devau, pour qu'il sache que je ne me venge pas sur ses amis des
-querelles qu'il cherche aux miens.
-
-«Mais je veux tout oublier, le jour où je vous verrai sera un jour
-d'indulgence plénière, et je ne garderai plus rien sur le cœur, comme à
-la fête du sacre il ne reste personne dans les prisons.
-
-«Adieu, ma chère mère, vous ne savez sûrement ni combien vous êtes
-aimable, ni combien vous êtes aimée».
-
-En même temps qu'il écrivait à sa mère, le chevalier prévenait Mme de
-Boisgelin de son retour, et il lui demandait de venir au-devant de lui
-pour lui apporter des nouvelles:
-
-
- «12 août 1786.
-
-«Viens, si tu le peux, au-devant de ton pauvre frère, ma bonne fille;
-après tant d'ennuis, d'inquiétudes, de détresse, couronnés par soixante
-jours de navigation, il a besoin de voir enfin quelqu'un qui l'aime et
-qu'il aime, et je te laisse à juger si je pouvais mieux m'adresser. Je
-ne suis pas encore à terre, mais à moins que les vents n'imaginent
-quelque nouvelle perfidie, je serai ce soir ou demain à la Rochelle.
-
-«... J'espère que tu partages et que tu combleras ma joie et le cœur me
-dit que tu m'apporteras de bonnes nouvelles».
-
-Hélas! l'on sait la nouvelle affreuse qui attendait le pauvre chevalier.
-Il adorait sa mère, et l'on peut deviner sa douleur en apprenant qu'il
-ne devait plus revoir celle qu'il avait tant aimée.
-
-Bien avant le retour du chevalier, la famille de Boufflers s'était
-réunie pour régler les affaires d'intérêt; ce n'était ni bien long ni
-bien compliqué, puisque la vieille marquise ne laissait à peu près rien.
-
-Bien qu'eux-mêmes dans une situation de fortune des plus précaires, M.
-et Mme de Boisgelin se conduisirent on ne peut mieux. M. de Boisgelin
-déclara tout d'abord approuver complètement tout ce que ferait sa femme,
-et lui donner à cet effet toutes les autorisations nécessaires.
-
-Quant à Mme de Boisgelin, elle déclara en son nom et au nom de son
-frère, pour lequel elle se portait fort[185], qu'elle entendait que les
-dispositions dernières de sa mère fussent exécutées sans aucune réserve,
-qu'il fallait avant toutes choses payer les dettes, solder les frais, et
-exécuter les legs aux domestiques. C'est ce qui fut fait
-scrupuleusement.
-
- [185] Le chevalier n'était pas encore revenu du Sénégal.
-
-On se rappelle qu'au moment du mariage de M. et Mme de Boisgelin, le roi
-de Pologne avait donné viagèrement aux jeunes époux le domaine de la
-Malgrange pour en jouir après le décès de Mme de Boufflers[186].
-
- [186] Voir _Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 282.
-
-Les Boisgelin héritèrent donc de la Malgrange, mais le chevalier s'était
-attaché à cette terre qu'il gérait depuis une dizaine d'années, et,
-d'accord avec sa sœur et son beau-frère, il obtint du conseil du roi,
-de se substituer à eux sa vie durant.
-
-Il prit aussitôt des mesures pour tirer le meilleur parti possible de
-son domaine; il confia les jardins à un horticulteur pour un loyer de
-dix louis; il afferma les terres pour 1,500 livres. Quant à la maison
-qui était fort agréable et bien meublée, et le pavillon bâti par M. de
-Bauffremont, il les loua à des Anglais de passage; chaque année il
-arrivait en Lorraine de nombreux insulaires qui ne craignaient pas de
-payer un loyer assez élevé pour jouir de l'agrément de passer l'été aux
-portes de Nancy.
-
-Mme de Boufflers jouissait sur le Trésor royal d'une pension de 18,000
-livres qui était le plus clair de son revenu. Après sa mort toute la
-famille se mit en mouvement pour faire reporter cette pension sur la
-tête de Mme de Boisgelin et du chevalier. Malheureusement le Trésor
-royal ne se trouvait pas, lui non plus, dans une situation brillante, et
-malgré les pressantes démarches du prince de Beauvau et du duc de
-Mouchy, auprès du roi et de M. Calonne, c'est à grand'peine qu'on obtint
-pour les enfants de Mme de Boufflers une pension de 8,000 livres qu'ils
-eurent à se partager.
-
-En revenant du Sénégal, le chevalier de Boufflers avait ramené avec lui
-un certain nombre de souvenirs vivants qu'il s'était empressé de
-distribuer dès son arrivée en France.
-
-A la reine il avait offert une perruche; au maréchal de Castries, un
-cheval; à Mme de Sabran, des oiseaux merveilleux et un petit nègre; à
-Mme de Blot, également un petit nègre nommé Zimeo; à M. de Beauvau, une
-jeune négresse nommée Ourika[187], pour laquelle le vieux maréchal se
-prit d'une véritable affection et qu'il adopta pour ainsi dire.
-
- [187] Elle est l'héroïne du roman de la duchesse de Duras. Son
- portrait existe au château de Mouchy.--Elle appelait toujours ses
- protecteurs: _ami maréchal et amie madame_.
-
-Mme de Sabran avait été ravie de ses oiseaux, mais ses enfants avaient
-encore été bien plus enchantés du négrillon qu'ils appelèrent Vendredi;
-il devint leur jouet et ils ne pouvaient plus s'en passer.
-
-«Il fait leur bonheur, écrit un jour la comtesse; il n'y a point de joie
-pareille à celle qu'il a éprouvée le jour qu'il s'est vu un bel habit
-sur le corps. Il est si emprunté dans ce nouveau vêtement qu'il fait
-mourir de rire; il ressemble à ces chats auxquels on met des papillotes
-à la queue; il tourne, il se regarde, il n'ose pas remuer de crainte de
-se salir; à peine peut-il marcher avec ses souliers; enfin il nous donne
-la comédie toute la journée...»
-
-En revenant en France le chevalier avait l'intention très arrêté de n'y
-faire qu'un court séjour et de retourner dans son gouvernement aussitôt
-qu'il aurait obtenu ce qui lui manquait; il voulait achever l'œuvre
-qu'il avait commencée et à laquelle il s'était attaché.
-
-Tous ses amis cependant le détournaient de perdre son temps à des
-projets stériles:
-
-Ségur lui écrivait en riant:
-
-«De grâce, ne retournez pas dans cette maudite colonie où vous
-n'apprendrez qu'à voir tous les hommes en noir et où l'amitié souffre de
-votre absence sans être consolée par votre gloire... Songez que les
-beaux jours de la vie sont trop courts pour en faire d'inutiles
-sacrifices...»
-
-Ces projets de départ faisaient le désespoir de Mme de Sabran; elle
-écrivait délicieusement à son ami:
-
-
- «18 août 1786.
-
-«Encore si tu pouvais, comme le pauvre pigeon, être dégoûté des voyages
-par cet essai et prendre sagement le parti qu'il prit de ne plus quitter
-sa fidèle compagne, tout serait oublié, et nous ne penserions plus qu'à
-nous servir du mal pour jouir encore mieux du bien. Mais à peine
-t'aurai-je vu qu'il faudra te dire adieu encore et te perdre de nouveau,
-peut-être pour plus longtemps... J'aurais préféré que tu restasses six
-mois de plus au Sénégal, avec l'espérance cependant qu'à la fin de ce
-terme tu lui dirais adieu pour toujours. Mais non, nous y mourrons à la
-peine, toi, M. le gouverneur, et moi, Mme la gouvernante.»
-
-Depuis son arrivée à Paris, le chevalier consacrait la plus grande
-partie de son temps à courir les ministères pour tâcher d'obtenir les
-objets indispensables à la prospérité et à la sûreté de la colonie. Il
-réclamait surtout de l'artillerie, dont il était totalement dépourvu et
-dont il avait le plus urgent besoin.
-
-Il serait injuste de dire qu'on repoussait ses instantes sollicitations;
-il était au contraire accueilli à merveille, félicité sur son zèle, on
-prenait bonne note de ses demandes et on lui faisait les plus belles
-promesses.
-
-Bien que peu naïf de son naturel et sachant par expérience ce que valent
-les serments des ministres, Boufflers reçut de si formelles assurances
-qu'il se crut sûr du succès, et qu'il quitta Paris plein de confiance à
-la fin de novembre 1786, pour aller s'embarquer à Lorient sur la
-_Dordogne_.
-
-En cours de route il écrivait à sa sœur:
-
-
- «Musillac en Bretagne, 6 décembre.
-
-«J'ai bien mal fait de ne point accepter ta proposition de venir avec
-moi, ma grande enfant; tu aurais fait à la vérité une bien triste
-partie, mais tu t'en serais consolé en pensant que c'était répandre un
-peu de baume sur mes blessures, et que c'était me sauver les plus grands
-ennuis et les plus cruelles impatiences que j'ai eues de ma vie. Car
-enfin nous aurions été ensemble, et plus le voyage aurait été long, plus
-je l'aurais aimé. Chaque contre-temps, chaque accident m'aurait valu un
-jour de plus à passer avec toi; ainsi je les aurais appelés, plutôt que
-de les prévenir. Au moins ne m'en serais-je point tourmenté comme j'ai
-fait au point d'en être malade.
-
-«J'ai resté quatre grands jours à Nantes à faire raccommoder à fond ma
-voiture à laquelle il avait fallu travailler à toutes les postes depuis
-Orléans; je m'y suis ennuyé au delà de toute expression...
-
-«Voici des choses qui t'auraient regardée dans des temps plus ou moins
-prospères...
-
-«J'ai passé presque au travers du parc de la Bretesche. J'ai été arrêté
-pendant trois ou quatre heures au passage de la Roche-Bernard; si tu
-avais été avec moi, il aurait fallu garder l'incognito et dans le
-cabaret tu aurais entendu dire le diable de quelqu'un[188], sur ses
-dépenses, sur ses lésines, sur son ineptie en administration de terre,
-sur ses prétentions, sur sa hauteur, etc., enfin on en a tant et tant
-dit, que malgré mon humeur de tout ce qui m'était arrivé jusque-là, je
-riais intérieurement de la contenance que tu aurais faite.
-
- [188] M. de Boisgelin.
-
-«J'ai un grand mal de tête, je ne dors pas depuis quelques jours, mais
-j'espère dormir cette nuit et me réveiller guéri. Je voudrais dormir un
-an et me réveiller dans ta chambre, mais cela reviendra à peu près au
-même, excepté que mon sommeil pourra bien être un peu agité...
-
-«Adieu, je t'embrasse de toute mon âme seulement, car elle est près de
-toi, et mon visage en est bien loin.
-
-«Embrasse pour moi tout ce que tu aimes et surtout tout ce que tu aimes
-le mieux.»
-
-Le 7, Boufflers arrive à Lorient, il est excédé de fatigues. Quelle est
-sa rage, sa fureur, en voyant qu'on n'a rien envoyé de Paris et que de
-tous les approvisionnements, de toutes les armes si solennellement
-promis, rien n'a été expédié.
-
-Heureusement, les vents sont contraires. Ce retard forcé lui donne le
-temps d'écrire encore pour réclamer contre l'oubli dont il est victime.
-C'est surtout l'artillerie qui lui manque le plus, et il écrit le 13
-décembre à son oncle pour le supplier d'intervenir: «Il y a dans le
-monde bien des choses respectables, lui dit-il, mais je ne connais que
-la force qui soit vraiment respectée.»
-
-Le 15, les vents sont encore contraires, et toujours pas la moindre
-nouvelle de la fameuse artillerie. Le chevalier, qui est affligé d'un
-ennui mortel et d'une exaspération croissante, écrit encore à M. de
-Beauvau:
-
-«Il n'y a pas en ce moment à Gorée une pièce de canon en état de tirer,
-en sorte qu'un corsaire anglais qui aurait bu un peu de punch pourrait
-nous insulter impunément.» Et comme il se rend compte de son
-importunité, il ajoute: «Je suis fâché, mon cher oncle, de vous étourdir
-de mon artillerie, mais je crierai jusqu'à ce que je puisse tonner.»
-
-Inutile d'ajouter que Boufflers mit à la voile sans avoir reçu
-l'artillerie qu'il sollicitait si ardemment.
-
-A peine le chevalier avait-il repris la mer pour retourner dans son
-lointain gouvernement, que la maréchale de Luxembourg, qui lui avait
-toujours donné tant de marques d'attachement, succombait à son tour.
-C'est Mme de Sabran qui se charge de lui annoncer le fatal événement:
-
-
- «24 janvier 1787.
-
-«Quelle horrible nouvelle à t'apprendre encore, mon cher mari! Tu viens
-de perdre une seconde mère! La pauvre Mme de Luxembourg vient de payer
-le tribut de ton second voyage. Je me réserve pour le troisième, car il
-faut une victime à chacun.
-
-«Il paraît que sa mort a été fort douce, et qu'une paralysie générale a
-glacé tous ses sens en très peu d'instants...
-
-«La mort de cette bonne et excellente femme répand une consternation
-générale; sa tombe est arrosée de larmes qu'elle avait si souvent
-essuyées, et le désespoir de ces pauvres malheureux dont elle était la
-consolation et l'appui, est une belle oraison funèbre...[189]»
-
- [189] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
-
-Jusqu'au mois de juin 1787, nous ne trouvons dans la correspondance rien
-qui soit digne d'être noté. A cette époque, Mme de Sabran raconte à son
-ami une amusante visite qu'elle vient de faire à la maréchale de
-Mirepoix.
-
-
- «28 juin 1787.
-
-«J'ai été voir aujourd'hui ta vieille tante dans sa superbe maison; elle
-m'a montré un perroquet noir que tu lui as envoyé; il ressemble à mon
-avis à un corbeau. Mais elle m'a dit qu'il parlait fort bien. Comme il
-ne m'a pas fait l'honneur de m'adresser la parole, je n'en saurais
-juger par moi-même.
-
-«Elle m'a parlé aussi d'un petit nègre que tu as envoyé à Mme de Blot,
-qui est un petit monstre à ce qu'elle dit, et horriblement mal élevé.
-Dès qu'il l'a aperçue, il a fait des cris horribles, et s'est jeté à
-terre avec les signes de la plus grande frayeur, tandis qu'il caressait
-tout le monde. On lui a demandé pourquoi? Il a répondu qu'elle lui
-faisait la grimace. La maréchale ne s'est pas doutée qu'il pouvait avoir
-quelques raisons pour la trouver différente des autres et lui a su fort
-mauvais gré de sa franchise.
-
-«Cela fait frémir en voyant combien nous nous connaissons peu.»
-
-Heureusement pour le chevalier sa santé se maintient excellente; il
-supporte parfaitement le climat assez malsain de la colonie et il peut
-se consacrer tout entier aux soins de son gouvernement.
-
-Il déploie une grande activité, il élève des casernes, répare l'hôpital
-qui tombe en ruines, bâtit une forge, fait élever des magasins,
-construit de petits navires, des corps de garde, des prisons, etc. Faute
-d'ingénieurs, il fait lui-même tous les plans, tous les devis, et il est
-tellement économe que pour tous ces travaux, il ne dépense pas plus de
-40,000 livres!
-
-Tout marcherait à souhait s'il n'avait à lutter contre la Compagnie dont
-la conduite est abominable. Grâce à elle, à sa lésinerie, à son
-inintelligence, à son peu d'activité, on est privé des choses de
-première nécessité, et la famine règne presque dans le pays. Ses
-employés sont mal payés, elle prend des mesures à contre-sens, enfin
-elle lui fait éprouver tant de contrariétés qu'il finit par en tomber
-malade.
-
-Il écrit à son oncle le 7 octobre:
-
-
- «Gorée, 7 octobre 1787.
-
-«Je me voyais à peu près à la fin de ma carrière africaine, mon cher
-oncle, et mon esprit commençait à quitter ce pays pour celui que vous
-habitez, comme une âme du Purgatoire à qui il ne manque plus qu'un _De
-Profundis_ ou deux pour aller en Paradis; j'en étais là et je
-m'endormais dans le calme que je croyais avoir établi quand cette
-maudite compagnie est venue me tirer de mon sommeil...»
-
-Enfin il quitte la triste colonie, et il débarque à la Rochelle le 27
-décembre 1787.
-
-Sa première lettre est pour Mme de Boisgelin; comme son séjour au
-Sénégal a mis sa garde-robe dans le plus piteux état, il arrive dans un
-dénuement complet. Il fait appel à la bonne volonté de sa sœur, et il
-lui écrit:
-
-«Ecoute, ma Boisgelin, j'arrive mardi au soir dans l'équipage d'un
-corsaire qui a fait naufrage et qui n'a sauvé que sa personne. Je sais
-que je n'ai à Paris ni chemise, ni poudre, ni pommade, ni carrosse, ni
-chevaux, ni argent, ni considération. Arrange-toi pour me faire trouver
-tout ce qui me sera nécessaire. Emprunte pour moi deux ou trois chemises
-avec des manchettes à dentelles. Je crois que j'ai des habits, ainsi je
-me passerai de tes robes. Tout le reste ira comme il pourra».
-
-En apprenant enfin le retour de son ami, Mme de Sabran, ravie, écrivait:
-
-«C'est de bon cœur que je dis adieu à ce malheureux Sénégal qui m'a
-fait verser tant de larmes...» Et elle ajoutait spirituellement cette
-réflexion si vraie: «Personne n'entend moins que toi à se faire valoir.
-Aussi la fortune est-elle la seule peut-être du sexe féminin qui t'ait
-maltraité quand tu as voulu lui faire la cour. J'espère qu'à présent
-elle va te sourire.»
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-1786-1788
-
- Lettre du prince de Beauvau à Mme Durival.--Panpan obtient une
- pension.--Mort de Marianne, de Mme de Bassompierre.--Craintes
- de Panpan pour ses pensions.--Sollicitude de Mme de
- Boisgelin.--Voyage du chevalier en Lorraine.--Il est nommé à
- l'Académie française.
-
-
-La mort de Mme de Boufflers avait été pour Mme Durival un coup très
-douloureux. Elle avait beaucoup pleuré l'amie chère qui depuis tant
-d'années lui prodiguait les marques de tendresse et d'affection, et son
-âme sensible était longtemps restée inconsolable.
-
-Peu de temps après la mort de la marquise, elle reçut du prince de
-Beauvau cette jolie lettre:
-
-«Ma sœur m'avait trop souvent entretenu, madame, de l'intime amitié qui
-vous unissait pour qu'il ne doive pas m'être permis de vous prier
-d'accepter cette boîte qu'elle aimait et qui, par cette raison, vous
-sera chère. Si la maladie ne l'avait pas privée de l'usage de ses
-facultés, elle n'aurait sûrement négligé aucun moyen de vous rappeler
-son tendre attachement. C'est une consolation pour moi de faire ce
-qu'elle aurait fait, et si vous permettez que je la supplée, vous
-rendrez justice aux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être
-madame, votre très humble et très obéissant serviteur,
-
-
- «Le maréchal prince DE BEAUVAU.
- «Ce 9 août 1786».
-
-A la lettre était jointe une boîte enrichie de diamants, précieux joyau
-de famille, donnée autrefois par l'impératrice Julie, mère de
-Marie-Thérèse, à la princesse de Craon. A la mort de la princesse, M. de
-Beauvau l'avait donnée à sa sœur, Mme de Boufflers, en l'accompagnant
-d'une lettre pleine de tendresse. Cette lettre était encore renfermée
-dans la boîte.
-
-Certes Panpan, lui aussi, avait ressenti vivement la mort de Mme de
-Boufflers; mais il était arrivé à l'âge où l'égoïsme remplace bien
-souvent chez les vieillards tous les autres sentiments; puis, on a pu le
-voir au cours de ce récit, si la marquise adorait son «cher Veau»,
-l'affection de ce dernier était plus mesurée. Il avait à ce moment de
-graves préoccupations pécuniaires et le souci de sa vie matérielle était
-arrivé à l'absorber presque complètement.
-
-Après un premier moment donné à de légitimes regrets, il oublia assez
-vite celle qui avait été toute sa vie, et il ne songea plus qu'à
-prolonger la sienne.
-
-Depuis longtemps il sollicitait une pension du roi de France. Grâce aux
-instances de Mme de Boisgelin, du duc de Nivernais, de Mme de Grammont,
-de Mme de Beauvau, il obtint en juillet 1786 cent écus sur le Trésor
-royal. Avec quelques autres pensions qu'il devait à la libéralité de
-Stanislas, cela lui faisait un revenu de 3,100 livres qui le mettait à
-l'abri de la misère.
-
-L'année suivante, après un silence de près d'un an, il écrivait à Mme de
-Boisgelin:
-
-
- «A Lunéville, 30 juillet 1787.
-
-«Je ne suis pas moins clément que Jésus-Christ, madame la comtesse;
-puisque vous aimez et que vous daignez le dire, tout vous est et vous
-sera toujours pardonné. Et quels torts vos bontés n'effaceraient-elles
-pas? En est-il d'ailleurs que ne doive me faire oublier le nom sacré de
-mon illustre amie, de mon adorable bienfaitrice. Rien ne me sera jamais
-plus respectable et plus cher que ce qui tient à elle de si près.
-Traitez-moi donc comme vous voudrez, madame la comtesse, et quand vous
-ne seriez pas la plus aimable femme que je connaisse, quand je ne serais
-pas accoutumé depuis plus de trente ans à vous aimer de toute mon âme,
-vous seriez toujours l'objet de mon plus tendre et de mon plus
-respectueux dévouement.»
-
-Il ne peut hélas! donner de sa santé que des nouvelles déplorables. En
-un an, c'est-à-dire depuis la mort de Mme de Boufflers, il a plus
-vieilli que dans les dix années qui ont précédé. Ses infirmités
-augmentent tous les jours, il dépérit à vue d'œil. Il est d'une
-faiblesse et d'un affaissement qui tiennent de la décrépitude et qui
-sont tels qu'il peut à peine faire quelques tours de promenade. Il ne
-voit plus devant lui que les douleurs et la mort; heureux si l'une peut
-venir sans les autres.
-
-Pour occuper sa solitude, Panpan a repris un morceau de tapisserie qu'il
-avait commencé il y a dix ans; c'est sa seule distraction. Si Mme de
-Boisgelin avait par hasard des rebuts de cette soie de fantaisie qu'on
-appelle filosèle, quelle que soit la couleur, elle ferait un véritable
-acte de charité en les lui envoyant; tout lui serait bon.
-
-Un nouveau malheur allait frapper le pauvre Panpan. En 1787, il a la
-douleur de perdre sa fidèle Marianne, cette gouvernante si utile, si
-attachée, si économe, qui, depuis tant d'années, sait si bien conduire
-sa maison. C'est une perte irréparable, qui non seulement fait souffrir
-son cœur, mais est désastreuse pour ses intérêts.
-
-L'année 1787 fut fatale aux contemporains de Mme de Boufflers; nous
-avons vu déjà que sa cousine la maréchale de Luxembourg avait succombé
-dans les premiers jours de janvier. Au mois de novembre Mme de
-Bassompierre la suivit dans la tombe. Mais la pauvre comtesse était
-depuis longtemps dans un état si lamentable que la mort fut un bienfait
-pour elle.
-
-La pension supplémentaire que Panpan avait si vivement sollicitée en
-1786 allait lui causer les plus cruels tourments. En effet, en 1787, on
-mit un impôt de dix pour cent sur les pensions au-dessus de 3,000
-livres. Comme celles de Devaux s'élevaient à 3,100 livres, il tombait
-sous le coup de la nouvelle loi et il allait perdre 300 écus.
-
-A cette nouvelle, le pauvre vieillard désespéré demande encore secours
-et appui à Mme de Boisgelin; il la supplie de faire intervenir tous ses
-amis: lui-même va écrire à Mme de Grammont, à Mme de Beauvau, à M. de
-Nivernais; il faut absolument qu'on détourne de lui ce coup qui lui
-serait fatal.
-
-S'il doit perdre ses pensions, il serait en vérité tenté d'envier le
-sort de Mme de Bassompierre. Supporter à la fois la vieillesse, les
-infirmités et la misère est au-dessus de ses forces.
-
-Mme de Boisgelin le rassure, lui promet de s'occuper de lui.
-
-Il lui répond, ravi, le 10 août:
-
-«Mon Dieu, madame la comtesse, quel baume vous répandez dans mon âme en
-me montrant le vif intérêt que vous daignez prendre au sort de votre
-pauvre vieux Veau. Que votre lettre est bonne, qu'elle est prompte,
-qu'elle me touche!... Je tiens donc encore par quelque fil à ce que j'ai
-perdu. Vous aimez encore ce que daigna si longtemps aimer votre adorable
-mère...»
-
-Panpan allait bientôt avoir d'autres soucis.
-
-Stanislas avait autrefois voulu faire nommer son lecteur à la survivance
-de Solignac, au secrétariat de la Lorraine; mais il n'avait pu l'obtenir
-du duc de Fleury. Comme compensation il avait exigé pour Panpan une
-pension de 500 livres sur cette place, et elle avait toujours été
-exactement payée.
-
-En 1788, apprenant que le duc de Fleury était au plus mal, Panpan
-écrivit au prince de Beauvau «comme au chef de la maison du roi de
-Pologne, qui devait protéger ses gens et ses bienfaits». En même temps
-il lui envoyait «une attestation de la main même toute tremblante du bon
-roi». Mais le maréchal la renvoya simplement, en disant qu'elle était
-sans valeur et en conseillant à Panpan «de prier Dieu pour la
-conservation de M. le duc de Fleury.»
-
-Le Veau, affolé, s'adresse à Madame Adélaïde et à son secrétaire des
-commandements, le comte de Narbonne. Il reçoit peu après cette réponse:
-
-«Votre affaire est faite. M. de Brienne vient de me promettre que dans
-huit jours vous auriez pour vos 500 livres un titre avec lequel vous
-n'aurez jamais à avoir la moindre inquiétude.
-
-«Madame Adélaïde est très piquée que vous vous adressiez à elle pour de
-pareilles billevesées, et pour vous en marquer son mécontentement, elle
-vous condamne, mon ami, à recevoir d'elle une gratification annuelle de
-480 livres. J'espère vous les porter moi-même en allant rejoindre mon
-régiment qui est en Alsace, et je serai, je vous jure, beaucoup plus
-heureux que vous.
-
-«Je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur.»
-
-On peut supposer la joie de Panpan à cette nouvelle inespérée! Il croit
-rêver! C'était bien un rêve en effet, car il ne toucha jamais un sol des
-deux pensions si libéralement octroyées.
-
-Au mois d'avril 1788, le chevalier de Boufflers vient à Nancy dans
-l'espoir de se faire élire aux États généraux. «Malgré une cuisse bien
-hypothéquée et d'autres infirmités qui s'accroissent tous les jours,»
-Panpan se traîne à Nancy pour lui faire sa cour.
-
-Il écrit le 12 avril à Mme de Boisgelin:
-
-«Le charmant chevalier est aimé ici de tout le monde et admiré dans tout
-ce qu'il dit et dans tout ce qu'il fait. J'ai dîné hier chez lui avec
-tout son bureau de notables et je viens d'y dîner aujourd'hui avec Mme
-de Lenoncourt et Mme Durival...»
-
-Quoi qu'en dise Panpan, le chevalier n'avait pas particulièrement à se
-louer de l'accueil de ses compatriotes et il faisait part à sa sœur de
-ses déceptions:
-
-
- «Ce 29.
-
-«Tu apprendras sans étonnement, ma chère enfant, que MM. de Raigecourt,
-le Sourdeau, et de Ficquemont, le braconnier, l'ont emporté sur moi à
-Lunéville malgré tous les soins et les efforts de ce pauvre Panpan qui,
-dans cette occasion-ci, m'a marqué une amitié dont je ne pouvais pas me
-flatter.
-
-«Je n'ai point d'espérance à Nancy pour moi, j'en ai même bien peu pour
-mon oncle dont je sers, autant que je le puis, les intérêts, quoiqu'il
-me paraisse assez froid sur les miens.
-
-«Je termine seulement à présent le discours que je dois lire demain;
-j'espère qu'il vaudra celui du grand comte d'Ourches, qui a dit entre
-les dents à Vézelize qu'il ne parlerait pas qu'on ne lui ouvrît la
-bouche, et personne n'en a paru tenté...
-
-«Pourquoi pas de lettre de ma bonne sœur? Croit-elle qu'il faille
-imiter l'indifférence des Lorrains pour moi, comme si je pouvais imiter
-l'indifférence des Bretons pour elle.
-
-«Adieu, ma fille, j'ai à faire, mais toute affaire cessant, je veux
-t'embrasser à mon aise et de toute mon âme et de tout mon cœur[190].»
-
- [190] Communiquée par M. le comte de Croze-Lemercier.
-
-Malgré ses prévisions pessimistes, au mois d'octobre 1788 le chevalier
-est nommé bailli d'épée à Nancy et à ce titre admis à siéger aux États
-généraux ainsi que le comte de Ludre.
-
-Il écrit à sa sœur pour lui annoncer cet heureux événement et en même
-temps son retour; il termine ainsi sa lettre:
-
-«Adieu, ma toise, ma perche, mon obélisque, ma pyramide d'Égypte, je
-t'aime et je t'embrasse comme si je n'avais rien de mieux à faire.»
-
-La même année, le chevalier de Boufflers avait été élu à l'Académie
-française en remplacement de M. de Montazet, archevêque de Lyon. La
-séance de réception eut lieu le 29 décembre 1788. Il y avait une
-affluence de monde énorme; le prince Henri de Prusse était au premier
-rang.
-
-Après l'éloge de son prédécesseur, Boufflers fit une dissertation sur la
-clarté du style, puis une harangue sur les États généraux.
-
-C'est Saint-Lambert qui était chargé de recevoir le nouvel élu. Il ne
-lui ménagea pas les compliments flatteurs:
-
-«La finesse de l'esprit, l'enjouement, je ne sais quoi de hardi qui ne
-l'est point trop, des traits qui excitent la surprise et ne paraissent
-pas extraordinaires, le talent de saisir dans les circonstances et dans
-le moment ce qu'il y a de plus piquant et de plus agréable, voilà,
-monsieur, le caractère de vos pièces fugitives.»
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-1788-1793
-
- Pénible situation de M. de Boisgelin.--Ses démêlés avec
- Martin.--Cerutti prend parti pour les idées nouvelles.--Sa
- mort.--Le prince de Beauvau pendant la Révolution.--Sa
- correspondance avec sa nièce.--Mort du prince.--Douleur de Mme de
- Beauvau.
-
-
-La correspondance de Mme de Boisgelin avec Panpan cesse complètement à
-partir de l'année 1788. A ce moment, les événements se précipitent, la
-situation devient chaque jour plus menaçante, la comtesse a vraiment
-d'autres soucis en tête que les pensions du vieux Panpan et ses
-éternelles lamentations.
-
-Les Boisgelin, depuis plusieurs années, étaient très cruellement
-frappés, et ils voyaient la misère, la hideuse misère approcher à grands
-pas. En 1788 ils éprouvèrent une nouvelle et terrible catastrophe.
-
-Louis XVI, mécontent du «zèle» avec lequel M. de Boisgelin avait défendu
-les intérêts de la Bretagne, lui ordonna par une lettre de sa propre
-main de lui envoyer sa démission de sa charge, et il lui fit défense de
-reparaître à la Cour. C'était la ruine, la ruine immédiate, absolue,
-irrémédiable.
-
-Depuis vingt-huit ans que M. de Boisgelin occupait la charge de maître
-de la garde-robe, il devait toujours les 656,000 livres qu'elle lui
-avait coûtés et qu'il avait dû emprunter pour la payer[191]; de plus,
-pendant ces vingt-huit ans, il avait payé 510,450 livres d'intérêts à
-ses créanciers.
-
- [191] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, chap.
- XVII, p. 274.
-
-M. de Boisgelin réclama naturellement le remboursement de sa charge: ce
-n'était que justice, mais on avait alors de bien autres préoccupations
-et on ne l'écouta même pas.
-
-Les États généraux s'ouvrirent. La Constituante déclara que la nation
-rembourserait loyalement toutes les charges de la maison du roi. C'était
-parfait, mais la Législative fut d'un avis différent et elle décida
-qu'il ne serait point fait de liquidation au-dessus de la somme de
-10,000 livres. C'est, en effet, ce qui eut lieu. Ainsi, M. de Boisgelin
-reçut 10,000 livres pour une charge qui lui en avait coûté 656,000!
-
-D'un autre côté, il avait perdu également ses autres charges, il avait
-été privé de ses droits féodaux, de tous ses revenus quelconques, de
-telle sorte qu'il se trouva réduit à la plus extrême détresse. Non
-seulement il fut dans l'impossibilité de payer un sol de ses énormes
-dettes, mais il ne put pas davantage payer les intérêts. Le peu qu'il
-avait sauvé du naufrage lui servait à ne pas mourir de faim.
-
-La situation pécuniaire des Boisgelin était si douloureuse qu'ils
-avaient souvent avec leurs gens de pénibles démêlés.
-
-M. de Boisgelin avait eu à son service, en 1785, pendant les États de
-Bretagne, un certain Martin, puis il n'en avait plus entendu parler. En
-1789, Martin s'avisa tout à coup de réclamer une somme de 199 livres qui
-soi-disant lui était due pour une prétendue part dans le profit des
-cartes pendant les États, profits qui se partageaient entre les valets
-de chambre.
-
-M. de Boisgelin refusa de payer cette somme qu'il estimait ne pas
-devoir.[192]
-
- [192] On retrouve dans les cartons des Archives nationales
- plusieurs réclamations adressées par d'anciens domestiques qui
- n'ont jamais pu toucher ce que les Boisgelin leur devaient.
-
-A partir de ce moment, Martin, grisé par l'esprit révolutionnaire, ne
-laisse plus un moment de repos au malheureux gentilhomme. Chaque jour,
-dans un style inénarrable, il lui adresse des reproches violents et des
-menaces. Voici un spécimen des élucubrations épistolaires du sieur
-Martin:
-
-«J'écris à un aristocrate qui a l'âme vendue à l'iniquité... Je ne sais
-même pas si la terre voudra ouvrir son sein pour vous y recevoir... Je
-rougirais de vous faire grâce de la somme de 199 francs que vous voulez
-m'escroquer, comme vous avez fait à tant d'autres infortunés comme moi.
-Autrefois, vous nous payiez en menaces comme «pendre et faire mettre à
-Bicêtre.» Ils sont passés, ces jours de fête!
-
-«Hélas! je vous plains de tout mon cœur de vous voir des sentiments
-aussi impudiques. J'aurai toujours pour refrain:
-
- Les mortels sont égaux! Ce n'est pas la naissance,
- Mais la seule vertu qui fait la différence.»
-
-Pour que personne n'en ignore, le refrain était inscrit en gros
-caractères sur toutes les enveloppes envoyées par le sieur Martin.
-
-Telles sont les moindres aménités que M. de Boisgelin recevait à chaque
-courrier[193].
-
- [193] Tout un carton des Archives nationales est rempli des
- invectives du sieur Martin.
-
-La correspondance ne produisant aucun résultat, Martin eut recours à un
-autre genre de persécution; il attendait son prétendu débiteur devant sa
-porte, rue Saint-Honoré, et quand M. de Boisgelin sortait, il
-l'accablait de reproches et d'injures, le traitant d'aristocrate, de
-détrousseur du peuple, tant et si bien que la foule s'amassait et ne
-tardait pas à devenir menaçante. Le malheureux gentilhomme, atteint de
-paralysie, ne marchait qu'avec une béquille; il allait donc très
-lentement et il lui était complètement impossible d'échapper à son
-persécuteur.
-
-Le comte, à bout de forces, menaça Martin de porter plainte au comité de
-police, mais Martin répondit gaillardement qu'il s'en f.... Cependant,
-devant le juge de paix, il montra moins d'assurance, et peu à peu il se
-décida à laisser en paix sa victime.
-
-La mauvaise fortune s'acharnait sur M. de Boisgelin. Pendant qu'il
-résidait à Paris sans en bouger, les municipalités de la
-Loire-Inférieure et du Morbihan, où se trouvaient ses terres, le
-déclaraient émigré et séquestraient ses biens et ses revenus. C'est en
-vain qu'il envoyait des certificats de résidence parfaitement réguliers
-et authentiques, on n'en tenait aucun compte.
-
-Il allait subir encore des épreuves plus cruelles. En 1792 il fut
-dénoncé, comme aristocrate, et emprisonné pendant trois semaines dans
-l'horrible prison de l'Abbaye; il y fut enfermé dans un grenier sans
-cheminée avec cinq autres personnes. Comme il était accablé de
-rhumatismes, son état devint si grave, qu'il obtint d'être mis en état
-d'arrestation chez lui. Il demeurait alors rue de Bourbon, no 502. Enfin
-il fut remis en liberté.
-
-Nous verrons dans un prochain chapitre ce qu'il advint de cet infortuné
-ménage.
-
-Le lecteur n'a pas oublié ce grand ami de Panpan, de Mme Durival et de
-Mme de Brancas, ce Cerutti qui, après avoir fait partie de la Compagnie
-de Jésus, était devenu un de ses plus violents adversaires. Cerutti ne
-s'était pas contenté de jeter la soutane aux orties; sous l'influence de
-son tempérament passionné, il s'était précipité à corps perdu dans le
-courant révolutionnaire. Non seulement il prodiguait sa prose dans les
-journaux les plus avancés, mais il fonda «la feuille villageoise» pour
-pouvoir exprimer plus librement sa pensée.
-
-Lui, l'ancien jésuite, disait aux paysans:
-
- De tous les animaux qui ravagent un champ,
- Le prêtre qui vous trompe est le plus malfaisant.
-
-Sa vieille amie, Mme Durival, s'inquiétait de cet enthousiasme
-révolutionnaire; dans toutes ses lettres elle lui prêche la prudence et
-la modération; mais Cerutti, ivre de liberté, est insensible à tous les
-conseils:
-
-
- «A Paris, ce 9 avril 1789.
-
-«Mon Dieu, que j'ai de plaisir à vous lire, madame, que j'en aurais à
-vous entendre si vous étiez à Paris! Pourquoi, dans une circonstance
-comme celle-ci, une femme éloquente et instruite, courageuse et
-philosophe, n'est-elle pas au milieu des partis pour les tempérer, pour
-les concilier, s'il était possible.
-
-«Vous avez appris l'audace et la fuite de M. de Calonne. Chassé de
-Douai, il a reparu à Dunkerque et il se promet dans cette ville une
-meilleure fortune. Ses amis, car cet homme a des amis, à la honte de
-l'amitié, se flattent tous qu'il sera élu pour l'Assemblée nationale.
-Peut-être que la Justice divine nous l'amènera sur un char de triomphe
-pour être jugé, peut-être qu'après avoir donné tant de scandales à la
-patrie, il lui donnera un grand exemple.
-
-«Tandis que ce brigand trouble la pacifique Flandre, on dit que M. de
-Mirabeau pacifie l'orageuse Provence; la ville d'Aix s'était ralliée
-sous lui à la Concorde et les trois ordres, auparavant si désunis, ont
-marché de concert dans une procession solennelle portant un drapeau sur
-lequel étaient les armes du roi et celles de la ville. Mais Marseille
-est encore loin d'imiter cette procession, elle veut redevenir une
-République et se détacher de la France. C'est le vœu des principaux
-habitants; le vœu du peuple leur est contraire et l'on s'attend à
-d'horribles débats, si M. Mirabeau, l'orateur du peuple, n'arrête le
-torrent et n'apaise les mouvements qu'il a excités. Il s'est comparé à
-la lance d'Achille qui blesse et guérit tout ensemble.
-
-«Nous allons aussi avoir notre part de discussions électives. Vous aurez
-lu le règlement fait pour Paris. Le d'Eprémesnil, éternel dénonciateur
-de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on écrit, et ne faisant et
-n'écrivant lui-même que des sottises, a dénoncé le règlement. De quelque
-manière que ce règlement eût été arrangé, il l'aurait dénoncé;
-dénonciation est devenue le jurement ordinaire du Parlement.
-Heureusement que la presse le tient en respect. Les écrivains hardis ont
-repoussé les magistrats audacieux. Vous paraissez, madame, blâmer cette
-audace, mais je parie que cette opinion pusillanime n'est pas de vous.
-
-«Lorsque dans une dispute un adversaire tonne, voulez-vous que l'autre
-adoucisse la voix. Il ne serait pas entendu. Il est inutile, il est
-dangereux même d'avoir des ménagements pour un parti qui n'en a pas, et
-qui prendrait le silence pour une défaite, et la modération pour
-l'infériorité. Réfléchissez-y, madame, et vous verrez qu'il ne faut
-paraître sur la place publique qu'en tigre ou en lion, sans quoi on y
-est dévoré. Des hommes frivoles, de belles dames, et quelquefois de très
-laides vont prêcher la douceur; elles veulent qu'on soit tranquille
-dans une maison qui brûle, parce que la flamme n'a pas encore gagné leur
-appartement. Je suis persuadé que vous et Mme de Lenoncourt vous pensez
-comme moi.»
-
-«Quoi, vous, un tigre! Eh! bon dieu, y pensez-vous? lui répond son amie.
-Vous aurez beau en prendre la peau, les ours ont vu votre patte blanche,
-et j'ai peur qu'ils ne vous dévorent la nuit pendant que vous
-sommeillez. Votre bonne conscience ne me tranquillise pas; c'est une
-excellente fourrure pour le dedans, mais une très mauvaise pour le
-dehors. Un fort logicien (je ne sais pas qui c'est) a dit que vous jouez
-avec la lumière: eh bien, voilà votre arme! n'en employez point d'autre,
-faites-vous respecter comme le citoyen le plus lumineux... ne combattez
-pas, éclairez. Je connais trop la délicatesse de votre santé, la
-vivacité de votre sang, la douceur de votre caractère, pour ne pas
-insister sur un conseil qui ne tient nullement à cette pusillanimité que
-vous méprisez avec raison. C'est l'intérêt, c'est l'amitié qui vous
-parle, soyez-en sûr[194].»
-
- [194] Ces lettres nous ont été communiquées par le capitaine Noël.
-
-Mais Cerutti, emporté par le courant, n'écoute plus les conseils de
-l'amitié. Il devient secrétaire de Mirabeau, administrateur du
-département de la Seine, membre de la Législative. Enfin il se surmène
-si bien qu'il meurt épuisé, en février 1792. Cette fin prématurée fut
-heureuse pour lui, car elle lui épargna très vraisemblablement
-l'échafaud[195].
-
- [195] Nous devons ces détails sur Cerutti à l'intéressant article
- de M. V. Jacques, _Annales de l'Est_, 1888.
-
-
-Qu'était devenue la famille de Beauvau depuis 1788?
-
-Le prince de Craon était mort, laissant un fils, Marc de Craon, qui
-émigra presque immédiatement.
-
-En 1791, la sœur de Mme de Boufflers, la vieille maréchale de Mirepoix,
-préoccupée des événements qui se passaient sous ses yeux et qui
-bouleversaient complètement sa conception des choses de ce monde,
-abandonna son hôtel de la rue de Varennes, et elle parvint à passer la
-frontière. Elle se réfugia à Bruxelles, puis au château de Levergheim,
-près de Gand, chez son amie la comtesse de Marsan. Elle s'y éteignit en
-1791, loin des siens et de tous ceux qu'elle avait aimés.
-
-Des nombreux enfants de la princesse de Craon deux seuls survivaient
-donc maintenant, le prince de Beauvau et l'abbesse de Saint-Antoine.
-Cette dernière, chassée de son couvent par la Révolution, s'était
-réfugiée chez son frère.
-
-Dès le début de la Révolution M. de Beauvau montra un courage et une
-énergie dignes de lui. Au lieu de fuir la France comme tant d'autres et
-de chercher à l'étranger un refuge trop facile, il estima que son devoir
-était de rester auprès du roi, et il vint offrir à Louis XVI, éperdu,
-son bras et son épée. Payant de sa personne, on le vit aux côtés du
-monarque pendant ce lamentable voyage de Versailles à Paris, le 16
-juillet 1789.
-
-Le prince accepta même le ministère de la guerre, qu'il avait autrefois
-refusé, mais il annonça qu'il se retirerait dès qu'il ne pourrait plus
-être utile. Il resta cinq mois en fonctions.
-
-A partir de ce moment il vécut dans la retraite, entouré de sa famille
-et de quelques amis fidèles; il s'occupait de questions littéraires, il
-attirait chez lui les gens de lettres et il suivait scrupuleusement les
-séances de l'Académie où il jouissait d'un grand prestige.
-
-Il avait recueilli chez lui plusieurs de ses confrères, Suard,
-Marmontel, l'abbé Morellet, Gaillard, et son salon dans ces temps
-troublés était un centre où l'on aimait à se réunir pour causer arts et
-belles-lettres, et échapper aux tristesses du présent.
-
-Mais le plus fidèle de ses hôtes était son vieil ami Saint-Lambert, ce
-camarade d'enfance qui ne l'avait pour ainsi dire jamais quitté. Il
-vivait avec lui dans la plus étroite intimité et il le garda chez lui
-jusqu'à sa dernière heure.
-
-Reconnaissant d'une amitié qui n'avait jamais subi d'altération et de
-bienfaits sans cesse renouvelés, Saint-Lambert célébrait volontiers les
-mérites du fidèle compagnon de sa vie: désabusé, ayant perdu peu à peu
-toutes ses illusions, le poète ne voyait plus que son ami qui pût le
-réconcilier avec les hommes:
-
- Auprès de toi, Beauvau, j'oublie
- Combien ils sont légers, aveugles, ou pervers;
- Si je méprise en eux la nature avilie,
- J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie.
- Sans toi j'irais chercher les plus sombres déserts;
- Et, dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume,
- Pleurant d'avoir connu le néant des vertus,
- Je m'écrirois avec Brutus,
- O vertu! n'es-tu qu'un fantôme?
-
-Dans un petit poème intitulé _Les consolations de la vieillesse_,
-Saint-Lambert parle encore des souvenirs qui tiennent lieu des plaisirs
-perdus, pour ceux qui, comme M. de Beauvau, ont toujours fait le bien:
-
- Il est des souvenirs qui rendent plus heureux.
- Au terme de ses jours, un vieillard vertueux
- Revient sur tous les pas de sa longue carrière;
- Content d'être et d'avoir été,
- Il parcourt avec volupté
- Le tableau de sa vie entière.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse,
- Il en passe avec eux les moments fortunés;
- Il fut heureux, il l'est encore;
- Il jouit à la fois du soir et de l'aurore,
- Des plaisirs qu'il goûta, de ceux qu'il a donnés;
- Ah! voilà le plaisir où tu pourras prétendre,
- Beauvau, toi dont le cœur si pur, si généreux,
- De tes penchants n'eut point à te défendre,
- Et n'a jamais formé des vœux
- Que l'univers ne puisse entendre.
-
-Après avoir loué son ami, le poète s'extasie sur les mérites de ce
-ménage incomparable, sur l'exemple qu'il a donné par ses vertus:
-
- Il faut dès l'âge le plus tendre
- Préparer le bonheur du reste de nos jours.
- Heureux qui sut aimer et choisir ses amours!
- Heureux sont ces amants que le Dieu du bel âge
- Enchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus;
- Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertus
- Et se rendent meilleurs pour aimer davantage!
- Ils n'ont rien à craindre du temps;
- L'humeur, les soupçons, les caprices,
- Et des goûts épuisés les tristes injustices,
- N'affligent point leurs cœurs animés et contents.
- Vainement de ses mains glacées,
- La vieillesse a flétri leurs sens,
- Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées,
- Par un zèle facile, un doux empressement,
- Ils expriment encore le même sentiment.
- Oh! vous, couple sublime et sage,
- Qu'un siècle corrompu, l'exemple de la Cour,
- N'ont jamais égaré: ce pur et tendre amour
- Au déclin de vos ans sera votre partage.
-
-Pendant la dernière année de sa vie, M. de Beauvau fut heureusement
-distrait du drame effroyable qui s'accomplissait autour de lui par
-d'agréables soins de famille. N'ayant pas d'enfant mâle, il avait
-reporté toutes ses affections sur son neveu, le prince Marc de Craon, et
-il le regardait comme son véritable fils.
-
-M. de Craon avait émigré avec sa mère et tous deux avaient fixé leur
-résidence à Aix-la-Chapelle. En 1792, le jeune homme, il n'avait guère
-plus de dix-neuf ans[196], annonça à son oncle son mariage avec Mlle de
-Mortemart. Cette union avec une famille à laquelle l'attachaient tant de
-liens d'amitié, comblait tous les vœux du vieux prince.
-
- [196] Il était né en 1773.
-
-Le mariage fut célébré à Aix-la-Chapelle en mai 1792. M. et Mme de
-Beauvau envoyèrent à leur nièce comme cadeau de noces une montre avec sa
-chaîne.
-
-A partir de ce moment, le prince de Beauvau entretient avec sa nièce une
-correspondance très fréquente et des plus affectueuses; il la charge
-d'être son _gazetier_, de lui envoyer toutes les nouvelles qu'elle
-pourra recueillir, mais _avec prudence_ naturellement. Il veut des
-détails sur ce qui la concerne, il veut tout savoir et il lui écrit
-tendrement: «J'ai le droit, ma chère nièce, de partager vos plaisirs,
-vos peines, vos inquiétudes, vos sentiments, vos pensées, etc.»
-
-Mme de Beauvau n'a pas avec la jeune Mme de Craon des rapports moins
-affectueux. Il y a entre elles un échange incessant de petits billets
-charmants, pleins de délicatesse et d'affection. Mais il n'est fait que
-bien rarement allusion aux terribles événements du jour; à peine de
-temps à autre un mot échappé par-ci par-là.
-
-Le 6 juillet 1792, la princesse dit à sa nièce tout le chagrin qu'elle
-éprouve à ne la point connaître encore et elle ajoute: «Je n'ose encore
-penser au moment qui nous rapprochera. Beaucoup de gens fuient Paris.
-_M. de Beauvau regarde comme un devoir pour lui d'y rester tant que le
-Roi y sera._ Nous touchons à une terrible crise...»
-
-Le 7 septembre, le prince fait une brève allusion aux horribles
-massacres qui ont ensanglanté Paris:
-
-
- «7 septembre 1792.
-
-«J'ai reçu, ma chère nièce, avec tout le plaisir dont on est susceptible
-en ce temps-ci, votre lettre du 30 août. Nous sommes entourés d'horreurs
-et dévorés d'inquiétude. Malgré cela, jusqu'à présent, la santé de Mme
-de Beauvau et la mienne se soutiennent... Nous vous embrassons, ma chère
-nièce, très tendrement.»
-
-En octobre Nathalie de Craon annonce à sa tante ses prochaines
-espérances et en même temps elle lui envoie un petit ouvrage fait de ses
-propres mains: Mme de Beauvau lui répond gracieusement:
-
-
- «29 octobre 1792.
-
-«Votre joli présent, ma chère nièce, et votre charmante attention, ont
-été reçus avec toute la reconnaissance qu'ils méritent, et ils ajoutent
-pourtant encore aux regrets que nous avons d'être séparés d'une aussi
-bonne ouvrière et d'une aussi aimable nièce... Nous attendons de vous un
-présent encore plus cher et nous souffrons beaucoup de ne pouvoir vous
-rendre les plus tendres soins...»
-
-Mme de Beauvau écrit encore à sa nièce le 10 janvier:
-
-
- «10 janvier 1793.
-
-«Je ne crois pas, ma chère nièce, qu'on ait jamais autant aimé une
-personne qu'on n'a pas encore le plaisir de connaître: il est vrai qu'il
-est impossible de se rendre plus aimable que vous l'êtes pour M. de
-Beauvau et pour moi; il est vrai encore que tout ce qui vous connaît
-nous parle de vous avec éloges...
-
-«M. de Beauvau est charmé d'être le parrain de votre enfant, comme il
-veut ainsi en être le père. C'est une obligation de plus que vous a (mot
-manquant) votre mari d'avoir augmenté beaucoup par votre union avec lui
-l'intérêt que lui portait déjà son oncle.
-
-«Mme de Craon est charmée de vous; nous regrettons de ne pouvoir
-partager ses soins dans une circonstance aussi intéressante, j'espère
-qu'elle nous donnera promptement et régulièrement de vos nouvelles.
-
-«M. de Beauvau a demandé que votre enfant s'appelât Charles, et moi je
-demande qu'on lui donne les deux noms de son parrain Charles-Just.
-J'espère qu'il justifiera comme lui ce dernier.
-
- «Princesse de B.»
-
-Pas un mot des événements terribles qui se préparent, pas une allusion
-au procès du roi!
-
-M. et Mme de Beauvau, toujours tendrement occupés de la jeune Nathalie,
-veulent lui envoyer un souvenir pour le moment de ses couches. Après
-bien des recherches, ils lui expédient une jolie tasse à bouillon avec
-la soucoupe et aussi un petit coquetier de porcelaine.
-
-
- «17 février 1793.
-
-«Votre lettre du 3 m'a fait, ma chère nièce, le plaisir que me feront
-toujours toutes les marques de votre souvenir et de votre sensibilité à
-mon attachement pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous
-souhaite d'heureuses couches. Il me semble que vous ne devez pas être
-éloignée du terme, madame Nathalie!
-
-«Je voudrais savoir si vous êtes contente de la tasse que vous devez
-avoir reçue par l'ambassadrice de Suède, et si un autre envoi que je
-vous ai fait à peu près en même temps vous est parvenu[197].»
-
- [197] Ces lettres nous ont été gracieusement communiquées par M.
- le prince de Beauvau.
-
-Cependant M. de Beauvau, bien qu'il n'eût jamais été inquiété,
-ressentait profondément tout ce qui se passait, et peu à peu sa santé
-s'altérait.
-
-Au printemps de 1793, le prince sentit ses forces décliner; il pensa que
-l'air pur des champs lui redonnerait la vigueur qui lui manquait, et il
-partit pour le Val, accompagné seulement de la princesse et de
-Saint-Lambert. A peine arrivé, il fut pris d'un catarrhe et il dut
-s'aliter. Mme de Beauvau, fort inquiète, voulut faire venir Mme de Poix,
-mais on défendait en ce moment tout mouvement à la jeune femme et le
-prince s'opposa à ce qu'on la dérangeât; il ne voulut pas davantage
-qu'on fît venir sa sœur, l'abbesse de Saint-Antoine. Mais l'état devint
-bientôt si inquiétant qu'on passa outre aux défenses du malade et qu'on
-appela en toute hâte sa fille et sa sœur. Elles eurent la consolation
-de pouvoir lui prodiguer leurs soins pendant ses derniers moments et lui
-dire un éternel adieu.
-
-Fidèle aux idées philosophiques qui avaient toujours été celles de son
-entourage et les siennes également, le prince ne demanda pas à recevoir
-les secours de la religion et il mourut en philosophe comme il avait
-vécu[198].
-
- [198] La princesse de Beauvau mourut en 1820. Elle partageait
- toutes les idées de son mari et l'on voyait un buste de son ami
- Voltaire sur la cheminée de son salon. C'était au moins audacieux
- sous la Restauration. Quand sa fin approcha, toute sa famille
- s'empressa pour lui faire recevoir un prêtre; mais elle s'y
- refusa obstinément, se bornant à dire: «Tout cela est fort
- inutile, je veux mourir comme M. de Beauvau.» On dut, pour
- sauvegarder les convenances, se borner à un simulacre.
-
-Il s'éteignit dans les bras de sa femme le 19 mai 1793; il était âgé de
-soixante-treize ans[199].
-
- [199] C'est à la fin de 1793 que Saint-Lambert écrivit _la Vie du
- maréchal de Beauvau_. Cet ouvrage existe au château de Mouchy
- avec une préface écrite par le duc de Poix.
-
-Un journal républicain, faisant allusion à la tranquillité dans laquelle
-le prince avait vécu jusqu'à sa mort, écrivait: «Malgré son nom et ses
-dignités, l'ascendant de ses vertus et de ses bienfaits l'a environné de
-respect jusqu'à la fin de sa carrière[200].»
-
- [200] Le Val, qui avait été donné au prince par Louis XV, fut
- repris par l'État en 1794, puis rendu à Mme de Beauvau en 1797.
-
-La douleur de Mme de Beauvau fut immense. En perdant ce mari qu'elle
-adorait, elle perdait tout au monde. La tendresse de Mme de Poix et de
-la jeune Ourika apporta, il est vrai, quelque adoucissement à son
-chagrin, mais elle se retira du monde et elle ne vécut plus que pour
-honorer le souvenir de celui qu'elle avait tant aimé.
-
-Elle relisait souvent ces jolis vers de Saint-Lambert, sur les
-désillusions de la vieillesse, et cette lecture, qui lui rappelait si
-cruellement sa propre douleur, lui arrachait des cris de désespoir:
-
- Malheur à qui les dieux accordent de longs jours!
- Consumé de douleurs vers la fin de leur cours
- Il voit dans le tombeau ses amis disparaître.
- Et l'être qu'il aimait arraché à son être.
- Il voit autour de lui tout périr, tout changer;
- A la race nouvelle il devient étranger,
- Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie,
- Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie[201].
-
- [201] Nous empruntons beaucoup de ces détails aux _Souvenirs de
- la princesse de Beauvau_ publiés par Mme STANDISH. Paris,
- Tchener, 1872.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-1794-1803
-
- M. et Mme de Boisgelin devant le tribunal révolutionnaire.--Leur
- mort.--Les derniers jours de Panpan.--Mort de l'abbé
- Porquet.--Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Mort de Saint-Lambert.
-
-
-M. et Mme de Boisgelin furent moins heureux que M. et Mme de Beauvau.
-
-En 1794, sur une dénonciation, ils furent enfermés dans la maison
-d'arrêt du Luxembourg, puis à la suite d'un soi-disant complot, ils en
-furent extraits le 18 messidor, et ils comparurent devant le tribunal
-révolutionnaire.
-
-Avec eux se trouvaient le prince d'Hénin, Potier ci-devant duc de
-Gèvres, Papillon de la Ferté, Laroche Lambert, les deux Goussainville,
-Mique, l'ancien architecte du _Tyran de Pologne_, son fils, homme de
-loi, etc. Ils étaient en tout soixante et un.
-
-Voici le réquisitoire de Fouquier-Tinville:
-
-«Les chefs de la conjuration formée contre le gouvernement
-révolutionnaire sont tombés sous le glaive de la loi; ils ont laissé des
-complices, qui, dépositaires de leurs plans, emploient tous les moyens
-pour les mettre à exécution. Le tribunal a connu leurs tentatives,
-toujours infructueuses et toujours renaissantes, dans les maisons
-d'arrêt de la commune de Paris, et le châtiment mérité déjà infligé à
-plusieurs coupables n'a pas découragé les conspirateurs qui s'étaient
-flattés qu'ils resteraient toujours impunis au milieu des victimes
-qu'ils sacrifiaient à leurs intrigues et à leurs complots. Ils viennent
-encore de renouveler leurs tentatives dans la maison d'arrêt du
-Luxembourg... On remarque parmi les prévenus les dignes agents de
-Dillon, des ex-nobles comme lui, on y remarque de ces hommes masqués en
-patriotes, pour en imposer au peuple, et qui, sous les apparences d'un
-zèle patriotique immodéré, voulaient déchirer l'empire pour le livrer
-aux despotes coalisés et à toutes les horreurs d'une guerre civile;
-enfin on y voit les cruels ennemis de la souveraineté et de la liberté
-des peuples, ces prêtres dont les crimes ont inondé le territoire
-français du plus pur sang des citoyens, etc., etc.»
-
-Tous les accusés, «ayant été convaincus de s'être déclarés les ennemis
-du peuple en conspirant contre sa liberté et sa sûreté, provoquant par
-la révolte des prisons, l'assassinat et tous les moyens possibles la
-dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la
-royauté et de tout autre pouvoir tyrannique», furent condamnés à mort et
-leurs biens confisqués.
-
-L'exécution devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures, sur la place
-dite «barrière de Vincennes». On était probablement pressé, car les
-infortunés furent conduits au supplice le jour même de leur
-condamnation.
-
-M. de Boisgelin était âgé de soixante et un ans et sa femme de
-cinquante-neuf[202].
-
- [202] Peu de jours après montait également sur l'échafaud le duc
- du Châtelet, fils de la célèbre amie de Voltaire; il était né en
- 1727. Son fils, général dans les armées de la République, fut
- emprisonné comme Girondin; il s'empoisonna.
-
-On peut supposer la douleur qu'éprouva l'ancien lecteur de Stanislas en
-apprenant la fin tragique de cette «divine mignonne» qui avait été
-élevée près de lui et qu'il aimait comme une fille. A partir de cette
-époque Panpan ne fit plus que végéter misérablement.
-
-Depuis quelques années ses douleurs physiques avaient été sans cesse en
-augmentant et il n'était plus que l'ombre de lui-même. Ses douleurs
-morales, les privations, le besoin contribuaient encore à l'accabler.
-
-La pension que Stanislas lui avait accordée avait été maintenue par
-l'Assemblée nationale et Panpan était inscrit au nombre des
-pensionnaires de la République, mais hélas! il était payé en assignats
-et sa pension était bien insuffisante pour le préserver de la misère.
-Malgré sa philosophie, il souffrait cruellement de cet état précaire.
-
-Il n'avait plus que deux amis, Guibal, le notaire, qui venait encore
-presque chaque jour chez lui faire sa partie d'échecs, et Mme Durival,
-avec laquelle il était resté en relations très intimes.
-
-En 1795, sentant ses forces décliner de plus en plus, Panpan comprit
-qu'il ne tarderait pas à aller rejoindre les amis qui l'avaient précédé
-dans la tombe; il comprit que l'heure était venue de prendre ses
-dispositions dernières.
-
-Poussé par le désir si humain de ne pas disparaître tout entier et de
-laisser après lui une trace, si légère fût-elle, de son passage en ce
-monde, il se décida à léguer ses manuscrits à Mme Durival, avec l'espoir
-qu'elle les publierait un jour.
-
-En lui envoyant le volumineux dossier qu'elle ne devait ouvrir qu'après
-sa mort, il lui écrivait:
-
- _A mon adorable amie Mme Durival._
-
- Trop souvent l'avenir nous gâte le présent.
- D'un éternel oubli la crainte m'importune,
- Un portefeuille complaisant
- Me paroit, pour mes vers, une bonne fortune;
- Souffrez qu'entre vos mains je m'en fasse un présent.
- Gardez-le, jusqu'au temps, qui ne tardera guère,
- Si j'en crois la vieillesse et ses fatales loix;
- Mes vers seront à vous à mon heure dernière.
- Si vous les lisez quelquefois
- Si vous daignez en faire un choix,
- Que dans ce portefeuille ils vous suivent sans cesse.
- Le peu que je valus y peut être enfermé;
- Qu'ils vous disent souvent combien je vous aimai.
- Autour de ce dépôt, qu'un doux espoir vous laisse,
- Mes mânes satisfaits s'empresseront d'errer;
- C'est un petit tombeau d'une nouvelle espèce,
- Qu'au sein de l'amitié j'aime à me consacrer.
-
-Panpan ne se contenta pas de remettre à Mme Durival tout ce qui le
-concernait, il déposa également entre ses mains tous les papiers qu'en
-mourant Mme de Graffigny lui avaient légués et qui reposaient
-paisiblement dans son secrétaire depuis trente-huit ans.
-
-Il écrivait encore à son amie en lui donnant ses instructions pour ce
-nouveau dépôt:
-
- Mais d'un autre tombeau je vous fais la prêtresse,
- C'est un autel ce tombeau-là,
- Et trop longtemps de ma tendresse
- L'attendit vainement la muse enchanteresse
- A qui nous devons Rika.
- Daignez être dépositaire
- Du trésor qu'en mourant elle m'a confié.
- C'est à vous de remplir ce sacré ministère;
- Faites ce que je n'ai pu faire;
- Que l'amitié supplée à l'amitié.
- Publiez son recueil, il sera sûr de plaire;
- Il peindra son esprit, peignez son caractère.
- Vous trouverez dans votre propre cœur
- Les vertus qui feront respecter sa mémoire.
- De ce monument à sa gloire
- Peut-être que le Temps ne sera point vainqueur,
- De ce Temps sous qui tout succombe.
- Peut-être pourrai-je braver sa dure loi
- Si ce qui peut rester de moi
- Pouvait avoir l'honneur de partager sa tombe[203].
-
- [203] Ces pièces nous ont été communiquées par le capitaine
- Noël.
-
-Le 11 avril 1796, Panpan s'éteignit obscurément à Lunéville, dans sa
-petite maison de la rue d'Allemagne. Il était âgé de quatre-vingt-quatre
-ans.
-
-La même année succombait à Paris son vieil et très cher ami l'abbé
-Porquet.
-
-Qu'était-il advenu du galant abbé, depuis que nous l'avons vu en
-aimable compagnie courir les lieux de plaisir de la capitale? Il avait
-continué à vivre paisiblement dans une société choisie, fréquentant les
-gens de lettres et écrivant pour l'_Almanach des Muses_ et les
-_Étrennes_ des pièces de vers qu'il signait modestement: _le petit
-vieillard_.
-
-On le rencontrait chaque jour aux Tuileries ou aux Champs-Élysées; il se
-promenait toujours dans les mêmes allées, marchant d'un pas paisible, en
-compagnie d'une dame, qui avait des bontés pour lui, et qui ne le
-quittait presque jamais. Il était toujours d'une extrême recherche dans
-sa tenue et il affectait même une véritable coquetterie.
-
-Il jouissait d'un revenu modeste mais qui suffisait à ses besoins.
-
-Cependant, l'âge arrivant, il chercha à augmenter ses ressources et il
-adressa une supplique à son ancien élève, le cardinal de Brienne;
-celui-ci promit une pension, mais il avait en tête bien d'autres
-préoccupations et il oublia son protégé.
-
-Porquet, impatient, lui rappelait sa promesse en lui envoyant ce
-quatrain:
-
- Pauvre, malade et vieux, irai-je encor poursuivre
- Ce fantôme d'espoir que vous daignez m'offrir?
- Ah! Monseigneur, faites-moi vivre
- Un moment avant de mourir.
-
-Peu de jours après, étant tombé malade, il plaisantait sur son triste
-sort en écrivant cette boutade:
-
- Trop séduisante illusion,
- Hélas! qu'êtes-vous devenue?
- J'attendais une pension,
- C'est la goutte qui m'est venue.
-
-La révolution bouleversa la vie de l'abbé. Non seulement elle le priva
-des sociétés qu'il aimait à fréquenter, mais elle lui enleva peu à peu
-ses dernières ressources. Puis il se crut menacé dans sa liberté et dans
-sa vie; la crainte d'une arrestation possible empoisonnait son
-existence; il vivait dans des transes continuelles, s'attendant toujours
-aux pires catastrophes.
-
-Porquet ayant fini par être complètement ruiné, le gouvernement crut de
-toute justice de lui accorder une compensation. Un décret du 4 septembre
-1795 lui attribua un secours de 1,500 francs comme homme de lettres.
-Mais il fut payé en assignats!
-
-Cependant le pauvre abbé, malgré des prodiges d'économie, avait fini par
-épuiser toutes ses ressources. La veille de sa mort il alla voir un de
-ses intimes et il lui dit:
-
- Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir,
- La vie est un opprobre et la mort un devoir.
-
-Son ami offrit de lui venir en aide, mais Porquet était fier, il refusa.
-Il rentra paisiblement chez lui, et le lendemain on le trouva mort dans
-son lit. Nul doute qu'il n'eût volontairement mis fin à ses jours[204].
-
- [204] Magasin Encyclopédique, 1807.
-
-La liaison de Saint-Lambert et de Mme d'Houdetot, commencée en 1756,
-avait persisté en dépit du temps et des orages; le monde, fort
-indulgent pour ces attachements extraconjugaux dont la durée prouvait la
-sincérité, avait accepté avec sérénité ce faux ménage qui ne se cachait
-pas et on l'accueillait partout et toujours avec joie.
-
-Mais en 1793, M. d'Houdetot eut la douleur de perdre l'amie avec
-laquelle il vivait depuis quarante-cinq ans, dans la plus douce union.
-Effrayé de la solitude, il se rappela fort à propos qu'il était marié,
-qu'il avait une femme légitime, et que c'était le moment ou jamais de se
-rapprocher d'elle. Il arriva donc tout uniment avec son bagage à l'hôtel
-qu'habitaient Mme d'Houdetot et Saint-Lambert, et il reprit sa place au
-foyer conjugal le plus simplement du monde; mais comme c'était un homme
-qui savait vivre et qui n'attachait pas aux préjugés de ce monde plus
-d'importance qu'il ne convient, il se garda de montrer le moindre ennui
-de la présence du poète. C'est ainsi que l'arrivée du mari transforma le
-faux ménage en un ménage à trois des plus corrects.
-
-Mme d'Houdetot, de son côté, ne montra pas moins d'esprit et elle
-accueillit à merveille l'époux repentant. Seul Saint-Lambert laissa
-percer beaucoup de mauvaise humeur, et il fallut tout le tact de Mme
-d'Houdetot pour lui faire accepter ce mari qui, du premier, le faisait
-passer au second plan.
-
-M. d'Houdetot cependant se montrait fort aimable et indulgent. Il disait
-gaîment: «Nous avions, Mme d'Houdetot et moi, la vocation de la
-fidélité, seulement il y a eu un malentendu.» Il était doux, aimable,
-conciliant, et il se trouvait parfaitement heureux entre sa femme et
-Saint-Lambert. Il en arrivait même à regretter le temps qu'il avait
-passé loin de cet intérieur charmant et il disait naïvement: «Ah! nous
-aurions été bien heureux[205]!»
-
- [205] Nous empruntons la plus grande partie de ces détails au
- livre si intéressant de M. BUFFENOIR: _La comtesse d'Houdetot_.
- Paris, Calmann Lévy.
-
-La vie commune, en effet, eût été fort agréable dans ce vieux ménage à
-trois, si elle n'avait été troublée par les incessantes mauvaises
-humeurs de Saint-Lambert. Avec l'âge, le poète n'était pas devenu plus
-agréable, il était resté aussi fat, aussi prétentieux que par le passé;
-de plus, depuis le retour inattendu du mari, il manifestait à tout
-propos la plus ridicule jalousie.
-
-Heureusement M. et Mme d'Houdetot étaient tous deux d'humeur facile et,
-grâce à leur esprit conciliant, la vie s'écoulait assez paisiblement.
-Tous les soirs Mme d'Houdetot jouait au loto avec Saint-Lambert jusqu'à
-minuit, pendant que son mari lisait auprès d'eux ou dormait dans un
-fauteuil. Touchant tableau de famille!
-
-Ils s'étaient réfugiés dans la vallée de Montmorency, à Eaubonne, pour
-fuir la Révolution; ils y vécurent dans la retraite et à aucun moment on
-ne les inquiéta.
-
-En 1798, M. et Mme d'Houdetot célébrèrent en grande cérémonie leurs
-noces d'or. Ce fut un plaisant spectacle que celui de ces deux
-vieillards qui fêtaient, suivant l'usage, une si singulière union. La
-mariée avait 70 ans, le marié 80, et ils avaient vécu séparés pendant
-quarante-cinq ans! Après eux la place d'honneur avait été donnée à
-Saint-Lambert, et vraiment il la méritait bien. Il était âgé de 84 ans
-et il vivait avec Mme d'Houdetot depuis trente-huit ans!
-
-En dépit de cette délicate attention, il était furieux de voir que
-toutes les politesses, toasts, souhaits, s'adressaient au mari, et il
-fut pendant tout le repas d'une humeur abominable.
-
-Plus il avançait en âge, et plus les tendances de son esprit portaient
-Saint-Lambert au matérialisme. Infatué de la philosophie dont il avait
-été un des apôtres les plus ardents, il en avait fait le synonyme de
-l'intolérance et de l'irréligion.
-
-Il avait composé, en 1786, un _catéchisme universel_ où il prêchait la
-pure doctrine du matérialisme et où il montrait ouvertement sa haine
-contre toute religion. En 1798, il le fit imprimer, mais c'était
-précisément le moment où l'on recommençait à pratiquer la religion. Son
-_catéchisme_ n'eut pas le moindre succès.
-
-En 1803, Bonaparte constitua les quatre sections de l'Institut.
-Saint-Lambert fut appelé à faire partie de celle qui représentait
-l'Académie française, mais son état de santé était tel qu'il ne put même
-pas assister à la première séance, qui avait été fixée au 28 janvier
-1803.
-
-Les derniers mois de la vie du poète furent des plus tristes. Il était
-complètement tombé en enfance et le spectacle de sa déchéance physique
-était lamentable. L'acrimonie de son caractère avait depuis longtemps
-éloigné de lui tous ses anciens amis. Seule Mme d'Houdetot lui était
-restée immuablement fidèle et l'entourait des soins les plus tendres.
-
-Voilà à quel état se trouvait réduit celui qui avait fait les beaux
-jours de la cour de Stanislas, la coqueluche des belles dames de
-Lunéville, l'amant heureux de Mme de Boufflers, l'heureux rival de
-Voltaire et de Rousseau.
-
-Saint-Lambert s'éteignit sans s'en douter, le 9 février 1803, chez Mme
-d'Houdetot, à l'hôtel de Beauvau, rue du faubourg Saint-Honoré.
-
-Il fut d'abord enterré au cimetière sous Montmartre, puis son corps fut
-transporté au Père-Lachaise, à côté de Delille.
-
-Mme d'Houdetot[206] lui survécut plus de dix ans. Elle succomba le 28
-janvier 1813, âgée de quatre-vingt-cinq ans.
-
- [206] Mme d'Houdetot fit graver sur le tombeau de Saint-Lambert
- cette épitaphe:
-
- CI-GIT JEAN FRANÇOIS SAINT-LAMBERT
- NÉ LE 16 DÉCEMBRE 1716
- DE L'ANCIENNE ACADÉMIE FRANÇAISE
- MILITAIRE DISTINGUÉ
- POÈTE ET PEINTRE DE LA NATURE
- GRAND ET SUBLIME COMME ELLE
- PHILOSOPHE MORALISTE
- IL NOUS CONDUISIT AU BONHEUR.
- PAR LA VERTU
- HOMME DE BIEN,
- SANS VANITÉ ET SANS ENVIE,
- IL AIMA; IL FUT AIMÉ
- LE MONDE ET SES AMIS LE PERDIRENT
- LE NEUF FÉVRIER 1803
- CELLE QUI FUT CINQUANTE ANS SON AMIE
- A FAIT POSER CETTE PIERRE
- SUR SON TOMBEAU[206-a].
-
- [206-a] _La comtesse d'Houdetot_, par M. BUFFENOIR,
- Paris, Calmann Lévy.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-1789-1800
-
- Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran pendant la
- Révolution.--Leur séjour à Wimislow.--Leur retour à Paris
- en 1800.
-
-
-Qu'étaient devenus le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran depuis que
-la Révolution s'était déchaînée sur la France?
-
-Le chevalier, retenu par le mandat de ses électeurs et aussi par le
-souci de ses intérêts personnels, était resté à Paris; la comtesse, que
-les troubles de la rue effrayaient et qui ne partageait pas les
-illusions de son ami sur la douceur de la populace, avait préféré
-s'installer en Suisse d'abord, puis en Lorraine, en attendant des jours
-plus calmes.
-
-En 1789, Boufflers, que les événements se sont rapidement chargés
-d'éclairer, envoie de Paris à Mme de Sabran ces lignes découragées:
-
-«Il me faut sortir d'ici, et quand je dis d'ici, c'est de Paris, c'est
-des villes, c'est des lieux habités par ces méchants animaux qu'on
-appelle si improprement des hommes... Il semble à mon âme qu'elle est un
-voyageur, naturellement sain et délicat, qui se trouve obligé à passer
-une longue nuit dans un caravansérail avec des pestiférés et des
-lépreux. J'espère bien ne gagner ni la peste ni la lèpre, mais n'est-ce
-rien que le dégoût?»
-
-Quelques mois plus tard, il écrit encore:
-
-«Nous vivons dans ces temps orageux d'inquiétudes et de soupçons que
-Tacite dépeint si bien sous le règne de Tibère, mais qu'il dépeint
-encore moins bien que nous ne le sentons, car il ne parlait que d'un
-Tibère et nous en avons par milliers, et nous sommes comme le possédé de
-l'Évangile dont le démon s'appelait légion.»
-
-Mme de Sabran raille avec bon sens et esprit les illusions si longtemps
-persistantes de son ami et elle jette sur l'avenir un regard
-prophétique:
-
-«Tu commences donc à t'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans
-le meilleur des mondes possibles et à te douter qu'il y a des monstres
-dans les villes comme dans les forêts. Nous ne sommes pas au bout, mon
-enfant, et tout ce que nous avons lu dans l'histoire des temps les plus
-barbares n'approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver.
-Tous les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés
-maintenant, elle profitera de la liberté dont on veut la faire jouir
-pour nous égorger tous, non pas dans une Saint-Barthélemy, mais dans dix
-mille[207].»
-
- [207] Ces lettres, ainsi que beaucoup de détails dont nous avons
- fait usage, sont extraits du charmant volume publié par le comte
- DE CROZE-LEMERCIER: _Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran_.
- Paris, Calmann Lévy, 1894.
-
-Au mois de mai 1791, Boufflers, convaincu qu'il n'y a plus aucun espoir
-de pouvoir vivre paisiblement en France, conseille à Mme de Sabran de
-partir pour l'Allemagne et d'aller l'attendre au château de Rheinsberg,
-chez le prince Henri, avec lequel il entretenait depuis longtemps des
-relations très amicales. Il lui promettait d'aller la rejoindre, dès que
-cela lui serait possible.
-
-Mme de Sabran, se conformant aux désirs de son ami, partit le 15 mai
-pour Rheinsberg; elle y fut accueillie avec grande joie. Le chevalier ne
-put aller l'y retrouver qu'à la fin de l'année.
-
-Grâce à la protection du prince Henri, le roi de Prusse, Frédéric
-Guillaume, accorda aux deux fugitifs un vaste domaine sur les confins de
-la Pologne, le domaine de Wimislow; il était convenu qu'ils y
-établiraient une colonie agricole d'émigrés français.
-
-Laissant Mme de Sabran à Berlin pour y faire les achats indispensables,
-Boufflers partit seul pour la Silésie. Avant de laisser venir son
-aimable compagne dans leur nouvelle résidence, il voulait l'aménager
-convenablement, de façon à lui adoucir les tristesses de l'exil. A peine
-à Wimislow il lui envoie ses premières impressions:
-
-«Je suis arrivé à neuf heures, allègre et dispos, mais embarrassé de
-choisir entre dormir et manger. Il est vrai que pour m'éviter la peine
-d'opter, je ne trouve ni souper, ni lit. «Allons toujours, disait un
-bonhomme, à qui on allait couper la tête, à son bourreau, un peu
-embarrassé de faire cette petite opération pour la première fois, allons
-toujours, nous ferons comme nous pourrons.» Je dis aussi: Tout cela
-finira par bien souper, bien dormir et regretter de souper sans celle
-que je veux désormais avoir toujours à ma table. Adieu.»
-
-Il est ravi du pays, du domaine, de l'installation qui leur est
-destinée:
-
-«Je suis ici dans le plus joli ou, pour mieux dire, dans le plus beau
-lieu du monde. L'Oder coule au bas de la cour et des jardins, et de ma
-chambre je puis voir passer cinq ou six gros bateaux par heure. Il y a
-un parc rempli de bâtiments presque tous utiles et en même temps
-agréables. Les points de vue sont parfaitement ménagés, les sites sont
-aussi variés qu'on peut le désirer dans une plaine. C'est un mélange
-assez bien entendu de l'ancien genre et du nouveau, qui fait qu'après
-s'être promené sous de belles allées françaises on peut ensuite s'égarer
-dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prouvée
-que les voies des Français sont droites et celles des Anglais
-tortueuses.
-
-«Je ne t'ai pas encore parlé de ce dont tu me parles si joliment, pauvre
-petite chère épouse. Après toi, qui oserait toucher cette corde-là? Ce
-serait chanter après un rossignol ou jouer de la lyre après le Dieu qui
-la portait. Mais si la voix me manque, je n'en ai pas moins un cœur qui
-entend le tien et qui lui répond.»
-
-Quand Mme de Sabran fut à son tour installée à Wimislow, elle fit tous
-ses efforts pour aider le chevalier dans la gestion difficile de cette
-terre. Souvent elle faisait pour lui des voyages lointains, qui
-motivaient quelquefois de longues absences; alors il lui écrivait et
-l'on verra que ses lettres, tantôt gaies, tantôt mélancoliques
-n'avaient rien perdu de leur charme et de leur esprit.
-
-«Ma fille, il me semble que, voyant les variations et les incertitudes
-s'accumuler à chaque instant, tu aurais dû penser à moi, à ma peine, à
-mes ennuis, à ma misère, et remettre à des temps moins malheureux et
-surtout moins dangereux un voyage qu'alors j'aurais eu tant de plaisir à
-faire avec toi. Enfin, le sort en est jeté; puissent mes noirs
-pressentiments avorter comme il est si souvent arrivé à mes plus douces
-espérances, et puisse la maudite chouette, qui s'égosille à nous prédire
-malheur, être aussi menteuse que l'horoscope qui m'avait annoncé une
-heureuse vieillesse!
-
-«Du reste, tout va passablement ici, hors le nouveau jardin qui, à
-quelques arbres près, ne donne pas signe de vie. Les oies, les dindons
-et les cochons ne manqueront pas; nous aurons aussi des canards. Si tu
-touches quelque argent, il faudra de toute nécessité songer à monter une
-bergerie, d'abord parce que cela est d'un bon rapport, et puis parce que
-c'est le seul moyen d'avoir assez de fumier pour mettre la terre en
-valeur. Viendront ensuite la brasserie, et s'il se peut le moulin; alors
-nous pourrons compter sur cinq ou six cents écus au delà de notre
-consommation.
-
-«Ils pourront même dans la suite aller toujours en croissant et faire de
-ceci un petit domaine assez joli pour ceux qui m'y remplaceront.
-
-«La maison avance, mais doucement. On travaille à cette heure à crépir
-ton petit appartement. Si les choses vont toujours le même train, nous
-en serons à peu près quittes à la Pentecôte ou, comme le pauvre
-Marlborough, à la Trinité. La multiplication des portes et des fenêtres
-rendra les chambres incommodes, mais on y remédiera en condamnant les
-ouvertures inutiles.
-
-«J'ai écrit plusieurs fois, mais tu ne réponds à aucune de mes
-questions. Que faire avec des postes qui choisissent les lettres les
-plus intéressantes pour les égarer?
-
-«T'ai-je mandé que j'avais reçu de cette pauvre Mme de Villers de Nancy
-une lettre sur de la gaze transparente, au travers de laquelle j'ai vu
-(à la vérité sans étonnement) que je ne reverrais rien de l'argenterie,
-des livres, des estampes, des tableaux que je lui avais confiés? Ma
-sœur les avait retirés quelques mois après mon départ de France, et
-tout cela est tombé avec elle dans l'abîme. Je ne sais comment font les
-gens qui retrouvent encore quelques paillettes dans les cendres de leurs
-habitations brûlées. Pour moi, je n'ai encore pu avoir de France depuis
-sept ans qu'un Dante, un Cicéron, la Maison rustique, le Dictionnaire
-économique, et la collection des poètes latins, ce qui compose à peu
-près l'inventaire d'un poète crotté.»
-
-Mme de Sabran quitte un jour Wimislow pour aller à Berlin faire quelques
-démarches indispensables. Pendant son séjour, elle prend part aux fêtes
-qui ont lieu à la Cour; Boufflers, tout en raillant ses goûts mondains,
-lui écrit de façon charmante:
-
-«Ta lettre se sent visiblement de tous les chiffons de bal, de noce, de
-fête, de comédies, etc., au milieu desquels elle a été écrite, et
-d'après le fameux adage: «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es,»
-elle n'est elle-même qu'un chiffon. Cependant ce titre de mari que tu me
-donnes, cet aveu de tes défauts que tu me fais, cette assurance que tu
-m'aimes, ce besoin que tu te sens de Wimislow et par conséquent de moi,
-tout cela me touche jusqu'au fond de l'âme et donne à ton petit chiffon
-un prix que M. de la Borde et M. de Beaujon et tous les heureux du
-siècle n'auraient jamais pu donner à toutes leurs lettres de change.
-
-«D'ailleurs, cette jolie comparaison du petit oiseau déplumé qui sur sa
-petite branche incertaine recommence à chanter au premier rayon de
-soleil, et ferme son pauvre petit bec et le cache dans sa pauvre petite
-poitrine demi-nue à l'approche de l'orage, cette charmante miniature de
-tes malheurs, de tes chagrins, de tes espérances et de tes craintes, me
-reste dans la pensée et te rend encore plus chère à mon cœur[208]...»
-
- [208] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
- Boufflers_, par MM. DE MAGNIEU et PRAT. Plon, 1875.
-
-Nous avons vu qu'après avoir passionnément aimé Mme de Sabran, le
-chevalier, par nature léger et infidèle, s'était laissé reprendre à ses
-anciennes habitudes et qu'il avait causé à la malheureuse femme les plus
-cruels chagrins. Heureusement pour lui, il n'avait pu lasser sa
-tendresse.
-
-L'exil, les soucis cruels, les pertes douloureuses amènent chez le
-chevalier un revirement complet. Las des déboires de la vie, il
-comprend enfin où sont le bonheur et la vérité, et il s'attache
-désormais sans réserve à l'adorable créature qui lui a consacré son
-existence; il trouve près d'elle un attachement sans bornes, une
-intimité délicieuse et un repos de cœur incomparable.
-
-Puis son esprit s'est calmé, assagi, et nous allons le voir pendant les
-dernières années de sa vie montrer, au milieu d'une existence précaire
-et souvent bien pénible, un calme admirable et une philosophie sereine
-qui lui font le plus grand honneur.
-
-La dureté des temps, la pauvreté, l'exil, rien ne put venir à bout de sa
-philosophie et son heureuse gaieté survécut à toutes ses illusions.
-Comme on lui reprochait un jour de n'avoir pas la gravité qui convenait
-à son âge, il répondait plaisamment:
-
-«Comprenez-vous l'obligation qu'on impose aux pauvres vieillards d'être
-ce qu'on appelle graves, comme si la gravité n'était pas une imitation
-de la vieillesse et comme si ce n'était pas assez d'avoir l'original
-sans y ajouter la copie. Pour moi qui commence à être vieux, j'attends
-pour être grave que je sois mort.»
-
-C'est pendant leur long séjour en Silésie, que Boufflers, touché de
-l'attachement si constant de Mme de Sabran, lui proposa de régulariser
-leur liaison; la proposition fut acceptée avec joie et le mariage fut
-célébré à Breslau, en 1797.
-
-L'existence des exilés n'était pas toujours heureuse; Boufflers
-éprouvait bien des déboires dans son exploitation agricole. Il avait sur
-les bras plusieurs procès qui le préoccupaient. Il se plaignait
-amèrement d'être entouré de «compatriotes ingrats et d'étrangers
-malveillants», de vivre «dans le tourbillon des affaires et dans le
-gouffre des procès».
-
-Toutes ces tracasseries, auxquelles le poète n'était pas habitué et pour
-lesquelles il n'était pas né, le dégoûtèrent de Wimislow. Il distribua
-sa terre à des émigrés français et en 1800 il demanda à rentrer dans sa
-patrie.
-
-Bonaparte ne fit pas de difficulté pour le rayer de la liste des
-émigrés: «Qu'on le fasse revenir, dit-il, il nous fera des chansons.»
-
-Il s'agissait bien de chansons, il fallait vivre d'abord, et le pauvre
-chevalier, sans abbayes, sans bénéfices, ruiné par la révolution,
-n'avait plus un sou vaillant. Mais que lui importait! «J'aime mieux
-mourir de faim en France que de vivre en Prusse!» disait-il. A peine
-apprend-il, de source sûre, qu'il est rayé de la liste fatale, qu'aucune
-considération ne le peut retenir, et il part seul pour Paris, laissant
-sa femme au milieu d'affaires inextricables; elle ne put le rejoindre
-que sept mois plus tard.
-
-Le ménage se trouvait dans une situation pécuniaire désastreuse. Fort
-heureusement pour eux, le gouvernement vint à leur aide et il accorda au
-chevalier une modique pension qui lui permit de ne pas mourir de faim.
-
-«Le gouvernement, écrivait-il, s'est contenté de me donner le nécessaire
-que je n'aurais pas sans lui et m'a fait l'honneur de croire que je ne
-désirais rien au delà.»
-
-Boufflers et sa femme s'étaient du reste franchement ralliés à
-Bonaparte et ils professaient même pour lui une admiration sans bornes.
-
-En 1801, Mme de Sabran écrivait à une de ses amies à Wimislow:
-
-«Je veux un peu vous parler de notre Buonaparte. J'ai été le voir, je
-l'ai vu et le cœur me battait en le regardant et en pensant combien de
-destinées reposaient sur sa tête, ou pour mieux dire celle de la France
-entière.
-
-«Je suis arrivée après le lendemain de l'explosion complotée pour le
-faire périr[209]; tout le monde en était encore dans la stupeur. Il
-s'est sauvé de ce piège infernal comme par miracle, et dans ce moment
-l'on instruit le procès de tous les monstres impliqués dans cette
-déplorable affaire.
-
- [209] L'attentat de la rue Nicaise, 3 nivôse an IX (décembre
- 1800).
-
-«Pour vous donner l'idée de la froide bravoure de ce héros vraiment
-au-dessus de l'humanité, il venait d'échapper à la mort par le rempart
-d'une maison au coin d'une rue où la voiture venait de tourner. Le
-général Lanne, qui était avec lui, met la tête à la portière au moment
-de l'explosion: «Que faites-vous donc? lui dit Bonaparte.--Mais
-n'entendez-vous pas, dit l'autre, comme ils vous mitraillent?--Ma foi,
-dit-il, je ne sais pas ce qu'ils font, mais à coup sûr, ils visent bien
-mal.»
-
-«Que dites-vous de ce sang-froid, quand c'est à lui qu'on en voulait? Du
-reste, il a une figure douce et agréable, il parle peu aux femmes, et
-en général dans la société, mais ses manières sont obligeantes, et sa
-femme est la plus aimable personne qu'il y ait. Elle est bonne et
-agréable. On dit qu'il n'y a point de services qu'elle ne se soit plu à
-rendre dans les temps passés et que bien des gens lui doivent la vie.
-
-«Je me plais à les aller voir souvent et à leur témoigner une partie de
-ce que j'éprouve en les voyant au milieu de la foule qui les environne.
-Je ne peux pas trop me flatter que mon hommage soit distingué, mais
-c'est de bon cœur que je leur rends et que je fais des vœux pour leur
-sécurité et prospérité.
-
-«C'est en courant que je vous écris, c'est en courant que je vous aime.
-Je n'ai pas un moment ici. La distraction de Paris n'est pas croyable;
-il y a tant et tant de nouvelles connaissances à faire pour moi et puis
-la paix qui nous donne de belles fêtes que je veux voir, car toute
-vieille que je suis, je ne cède pas ma part aux jeunes gens. Par
-d'autres motifs à la vérité, mais chacun jouit à sa manière. Elles y
-sont actrices et moi spectatrices et ce rôle est bien plus commode que
-l'autre.»
-
-Quelque temps après, Mme de Sabran écrivait encore à propos de
-Buonaparte, qu'on disait malade:
-
-«Dieu nous le conserve, c'est le vœu de tous les bons Français, car on
-peut le regarder comme le palladium de la France et même comme le
-palliatif à tous les maux généraux et particuliers.[210]»
-
- [210] Ces lettres nous été communiquées par Mme X....
-
-Boufflers et sa femme, dès leur retour à Paris s'étaient logés rue du
-faubourg Saint-Honoré, no 114, dans un appartement plus que modeste et
-ils y vivaient très chichement.
-
-Le chevalier chercha tout de suite une place pour améliorer sa
-situation, mais il était vieux, ne savait pas grand'chose, et ses
-efforts furent stériles; alors il reprit sa plume et publia des
-articles, des poésies dans différents recueils; il en tirait ainsi
-quelque argent.
-
-Bientôt il eut des ressources suffisantes pour louer une petite
-propriété, nommée Saint-Léger, dans le voisinage de Saint-Germain; il y
-passait l'été et il s'y faisait agriculteur.
-
-«Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il en montrant sa charrue et sa
-herse.»
-
-«Voilà mes poésies, disait-il en montrant ses blés, ses luzernes et ses
-avoines. Ici je suis toujours en belle inspiration, je communie avec la
-nature; c'est là une œuvre pie qui me fera pardonner toutes mes œuvres
-légères.»
-
-Est-ce le poète ou l'agriculteur que Napoléon nomma membre de la Légion
-d'honneur, nous l'ignorons. Toujours est-il que Boufflers fut décoré, et
-il portait avec orgueil le ruban rouge.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-1800-1825
-
- Correspondance du chevalier avec Mme Durival.--Arrestation
- d'Elzéar de Sabran.--Mort du chevalier.--Mort de Mme de
- Boufflers.--Mort de Mme Durival.
-
-
-Dès qu'elle apprit le retour du chevalier en France, Mme Durival, qui
-n'avait pas bougé de Sommerviller pendant la révolution, s'empressa de
-lui écrire.
-
-Touché aux larmes de ce fidèle souvenir, il lui répond cette page
-superbe, où il parle en termes émus d'un passé qui lui était si cher et
-qui lui est devenu si douloureux.
-
- «Paris, 26 messidor an 8
- Rue Martel, faubourg Saint-Denis, no 9.
-
-«J'ai senti mon cœur battre des battements de sa jeunesse en lisant
-cette charmante lettre que la philosophie, la grâce et surtout l'amitié,
-vous ont dictée, aimable solitaire, et je vois avec bien du plaisir que
-vous êtes toujours la même, bien différente, en cela comme en tout le
-reste, de presque tout ce que je revois.
-
-«Personne plus que vous n'était fait pour abhorrer le délire infernal
-qui a versé tant de sang sur notre terre et laissé tant de taches sur
-notre nation, et personne sûrement ne savait mieux que vous que ce
-n'était point la philosophie qu'il fallait en accuser, car d'absurdes
-conséquences ne prouvent qu'une mauvaise logique et non de faux
-principes...
-
-«Ne jetons pas nos pensées en arrière, chère amie, ou du moins
-franchissons sans y regarder les dix dernières années comme un fleuve de
-sang où notre imagination se souillerait. Au delà de cet effrayant
-espace, l'esprit trouve à se reposer; c'est un Élysée où vous et moi
-nous chercherons surtout ma mère, que vous avez tant aimée et qui vous
-l'a si bien rendu, et tout en regrettant les qualités et un charme dont
-peut-être on ne reverra pas un second exemple, nous jouirons tous les
-deux en pensant qu'au moins elle est morte de sa mort naturelle et que
-ses yeux n'ont point vu des horreurs qui m'ont plus d'une fois fait
-rougir d'être homme.
-
-«J'ai mené une vie assez tranquille dans mon exil, ou plutôt j'y suis
-resté dans une léthargie assez douce, troublée seulement par des cris
-confus qu'il me semblait entendre se lever de ma triste patrie, et parmi
-lesquels je distinguais les voix les plus chères. Mais encore une fois,
-essayons bien sincèrement de n'y plus penser; la vieillesse jusqu'à ces
-derniers temps ne vivait, dit-on, que de souvenirs, il faut que la nôtre
-vive d'oubli...
-
-«Je vous vois dans votre solitude, telle que je vous y ai vue, et telle
-que j'espère encore vous y voir, faisant du bien et puis encore du bien,
-sans en avoir ni en désirer, charmant tout ce qui vous approche, aidant
-tout ce qui vous invoque, et enseignant à vos frais le secret d'être
-heureux à bon marché.
-
-«Je vois votre humanité s'étendre, comme dit Panpan, sur tout être qui
-vit, je vous vois remercier vos bœufs de leur travail, vos vaches de
-leur lait, vos poules de leurs œufs, vos moutons de leur laine, et
-surtout vos amis de leur bonheur et vos paysans de leur reconnaissance.
-J'aime surtout ce que vous me dites des agneaux qui circulent chez vous
-à la place des écus; ce n'est point de la fausse monnaie; aussi je vous
-en crois beaucoup moins prodigue que vous ne l'étiez de l'autre.
-
-«Pourquoi y a-t-il si peu de créatures humaines qui vous ressemblent,
-les fondateurs de religion n'auraient pas eu la peine d'imaginer un
-paradis.»
-
-Mme Durival, fidèle à la mémoire de Panpan, se demandait si le temps
-n'était pas venu de tenir la promesse qu'elle avait faite à son ami
-mourant et de publier ses œuvres[211]. Persuadé que le chevalier avait
-gardé pieusement le souvenir de l'ami de sa mère, elle lui écrivit pour
-lui faire part de son projet et solliciter sa collaboration:
-
-«Il serait plus que temps de vous parler d'une chose qui nous intéresse
-tous les deux, c'est la mémoire du bon Panpan. M. d'Estournel, qui est
-un des plus dignes et des meilleurs hommes que je connaisse, s'est
-adressé à moi pour examiner les ouvrages, ou pour mieux dire les jeux
-de notre vieil ami, afin de les mettre, s'il est possible, en état
-d'être imprimés au profit des deux personnes à qui le pauvre homme les
-avait légués. Je doute (entre nous soit dit) que, vu la négligence que
-j'ai connue à l'auteur et la sévérité que je remarque en ce moment parmi
-les lecteurs, l'édition de ces soi-disant œuvres puisse être d'un grand
-rapport. Mais enfin nous le tenterons et nous obtiendrons peut-être,
-d'Estournel et moi, que l'édition se fasse aux frais du gouvernement.
-
- [211] La correspondance entre Boufflers et Mme Durival citée dans
- ce chapitre nous a été communiquée par le capitaine Noël.
-
-«Je compte faire quelques avertissements qui me paraissent nécessaires
-pour transporter de temps en temps le lecteur à Lunéville, car c'est là
-qu'il faut se placer pour voir Panpan dans son jour, mais cela ne
-suffira point, et il faudrait une petite notice du caractère, de la
-conduite et de la vie de ce bon épicurien, qui réunissait tant de
-contraires, qui montrait tant de petitesses, et qui cachait tant de
-grandeurs; qui était l'égal de tous ses amis, sans jamais s'élever ni
-s'abaisser; qui, sous les dehors d'un sujet respectueux, voilait l'âme
-noble d'un républicain; qui dans la faiblesse qu'il affectait a montré
-plus de suite et de constance que beaucoup d'hommes qui aspiraient à la
-force de caractère; qui aimait le monde en bon philosophe, sa patrie en
-bon citoyen, et sa ville en bon bourgeois; qui estimait de la fortune ce
-qu'il lui en fallait et méprisait le reste; enfin un homme qui se
-croyait égoïste en remplissant tous ses devoirs; qui avait plus d'esprit
-qu'il ne s'en trouvait, et qui, au lieu de s'enorgueillir de son mérite,
-s'amusait de ses ridicules...»
-
-Mais Boufflers est vieux, fatigué, aussi la proposition de Mme Durival
-le laisse-t-elle très froid. Il répond cependant, parce qu'il ne peut
-pas faire autrement; mais sous des prétextes plus ou moins habiles, il
-se dérobe et se déclare indigne d'élever un monument à la mémoire de
-Panpan. Mme Durival, qui l'a si bien connu, qui l'a si bien apprécié,
-n'est-elle pas toute désignée pour ce rôle flatteur?
-
-«Je l'ai beaucoup vu, comme vous savez, ma bonne amie, répond le
-chevalier, mais dans un temps où je n'étais rien moins qu'observateur,
-dans un temps où la servante de Molière m'aurait distrait de son maître;
-je connais très peu des événements de sa vie... tout ce que j'en dirais
-ne serait point assez détaillé ni assez ressemblant.
-
-«C'est à vous que je voudrais confier le soin de le peindre et de le
-raconter; votre esprit prématuré vous a mise à portée, dès votre
-première jeunesse, de juger de son âge mûr; vous ne l'avez presque pas
-quitté, vous pourriez mieux que personne, tant d'après ses récits que
-d'après ceux des autres, le suivre dans tout le cours de sa vie, qui
-ressemble à une longue navigation à petit vent sur une eau tranquille;
-et, présenté par vous dans ses véritables traits, cet homme, si souvent
-offert à la risée de ses contemporains, pourrait prétendre aux
-applaudissements de la postérité.»
-
-Le résultat fut qu'on ne donna aucune suite aux idées de Mme Durival et
-que les œuvres littéraires de Panpan demeurèrent dans l'éternel oubli.
-
-Quand l'Institut fut constitué, Boufflers fut appelé à en faire partie.
-En 1805 il prononça l'éloge de son oncle le maréchal de Beauvau et aussi
-celui de l'abbé Barthélemy. Il s'empressa d'envoyer ses discours à Mme
-Durival et il lui disait en même temps les attaques injustes et
-violentes auxquelles ses opinions l'exposaient. Il lui écrivait très
-noblement:
-
-«Vous avez paru contente de l'éloge de M. Barthélemy?. J'aime bien mieux
-que vous en jugiez d'après vous que d'après quelques journalistes, qui
-pourraient ou trop l'exalter ou trop le dépriser, selon qu'ils auront le
-noble courage de soutenir les hommes accusés de philosophie, ou l'audace
-honteuse de les insulter; ce n'est pas que je sois d'aucun parti, car
-tout parti a un projet, et je n'en ai point d'autre que de vieillir
-tranquillement; mais, dût-il m'en coûter le repos de ma vie, je m'en
-tiens à penser selon ma raison et à parler selon ma pensée, également
-éloigné de vouloir maîtriser l'opinion d'autrui, ou asservir la mienne;
-du reste, je ne me mêle d'aucune querelle, quoiqu'on m'en fasse
-beaucoup, et je n'y réponds que par le mépris qui est dû à des ennemis
-qu'on ne connaît pas. Souvent même je jouis intérieurement de
-l'absurdité de presque toutes les injures que je reçois et je me
-persuade au moins que ceux de qui elles me viennent n'en pensent rien.»
-
-Jamais le chevalier ne laisse parler son cœur comme avec Mme Durival.
-Elle était la grande amie de sa mère, elle est pour lui la dernière
-survivante d'une époque adorable à jamais disparue. Il aime à lui
-raconter sa vie, à lui parler de son intérieur, de sa femme, et il le
-fait en termes délicieux:
-
-«Cet intérieur est plus heureux que s'il était plus brillant. En perdant
-mes avantages, mes biens et mes espérances, j'ai vu que je n'avais perdu
-que des apparences et que la réalité me restait. Tout notre véritable
-avoir consiste dans la pensée et le sentiment, et à cet égard chaque
-homme est au dedans de lui une vraie mine, plus ou moins riche...
-
-«Toutes mes affections sont à peu près concentrées dans une personne que
-vous feriez l'héritière de votre passion pour ma mère, comme j'en ai
-fait l'héritière de son nom. Vous retrouveriez presque à chaque instant
-la même âme, les mêmes goûts, le même esprit, la même égalité dans le
-fonds, la même variété dans la forme, et ces caprices innocents, et ces
-traits inattendus, et cette grâce indéfinissable, et en même temps cette
-simplicité incorruptible que nous avons admirée dans votre ancienne amie
-jusque dans les dernières années...
-
-«En disant, en vérité, que notre fortune nous suffit, c'est lui faire
-honneur et à nous encore davantage. Cependant Horace ne nous a pas
-trompés en nous disant tant de bien de la médiocrité; il n'y a que
-manière de s'y prendre avec elle pour en tirer parti; elle ressemble à
-un instrument borné, mais qui suffit à un virtuose, et qui a le mérite
-de garder mieux l'accord parce qu'il a moins de cordes. Une grande
-fortune a trop de tenants et d'aboutissants, elle exige encore plus de
-vous qu'elle ne vous donne... enfin un grand vaisseau est toujours plus
-difficile à gouverner qu'une chaloupe.
-
-«Vous parlerai-je à présent de ma demeure? J'en ai deux, l'une à la
-campagne, mais c'est à peu près comme celles du rat de ville et du rat
-des champs, c'est-à-dire deux trous. Dans notre appartement de ville
-nous remplaçons un commissaire de quartier que l'humidité en avait
-chassé. Quant à notre maison de campagne, elle conviendrait mieux à un
-vicaire qu'à un curé, mais elle a du moins, à nos yeux, le mérite de
-nous appartenir.
-
-«Tout notre domaine consiste dans un assez grand jardin fruitier et
-potager qui promet beaucoup au printemps, et qui, selon la triste
-coutume de la nature, tient peu en automne. Mais ce jardin, tantôt béni,
-tantôt maudit, nourrit ses maîtres et même il les abreuve, car j'y ai
-une petite vigne avec un petit pressoir, et nous avons le bon esprit, et
-peut-être la bonne bêtise, de trouver notre vin le meilleur des environs
-de Paris à plus de vingt lieues à la ronde; et nous trouvons du moins
-qu'il n'y a point de plus douce ivresse que de s'enivrer à son tonneau.»
-
-Il achève de peindre sa situation morale par cette phrase exquise et
-d'une si charmante philosophie:
-
-«Voilà ma situation: si je n'ai pas davantage, c'est la faute du sort;
-si je n'ai point assez, c'est la mienne.»
-
-Pas une lettre du chevalier où il ne couvre d'éloges la vieille amie de
-sa mère, où il ne rende justice pleine et entière aux rares qualités de
-son esprit et de son cœur. En 1806 il lui écrit encore:
-
- «Paris, 4 octobre 1806, rue Verte Saint-Honoré, no 36.
-
-«... Vous vous ressemblerez donc toujours, chère et brave amie,
-c'est-à-dire que vous serez toujours nouvelle et que personne autre ne
-vous ressemblera jamais. Le temps a beau faire, il n'a pas plus de prise
-sur votre esprit que le fer sur le diamant, et s'il y touche, c'est pour
-le brillanter... Tâchez, si jamais le sort me permet de revoir ma
-patrie, que j'y retrouve au moins celle qui, avec ma mère, en faisait
-l'ornement. Je vous vois d'ici comme je vous ai vue pendant les deux
-charmants jours que j'ai passés à Sommerviller, vous mettant tout
-naturellement à la portée de chacun, et au-dessus de tous par la
-simplicité de vos manières et la hauteur de vos sentiments; montrant
-sans affectation et sans effort comment il faut supporter les coups de
-la fortune, les peines de la vie et même l'injustice des hommes; aidant
-les uns de vos conseils, les autres de vos bienfaits, répandant, pour le
-bonheur de tout ce qui vous entoure, votre âme, votre esprit et le peu
-qui vous reste d'argent, car on a pu vous empêcher d'être riche, mais
-non pas d'être généreuse.»
-
-A partir de 1807, Mme de Boufflers commença à souffrir de rhumatismes
-très douloureux et elle se trouvait souvent dans l'impossibilité de
-marcher. On lui conseilla les eaux de Plombières et elle s'y rendait
-chaque année dans l'espoir de trouver un soulagement à ses maux. Le
-chevalier l'y accompagnait toujours et il était impossible de voir mari
-plus tendre, plus attentif pour sa vieille compagne; il ne la quittait
-jamais; tantôt on le voyait lui donnant le bras pour l'aider à marcher;
-tantôt, quand les souffrances étaient trop vives, il la traînait dans
-une petite voiture en l'entourant de soins maternels.
-
-Touchée d'une si persistante affection, Mme de Boufflers écrivait à son
-fils le 31 juillet 1809:
-
-«J'ai pu aujourd'hui monter sur les montagnes avec ce bon petit père qui
-me portait un peu, non sur son dos, mais sur son bras, car il est d'une
-complaisance extrême pour moi et l'édification de tout Plombières. Tout
-le monde dit qu'on n'a jamais vu un aussi bon mari.»
-
-En 1810, pendant son séjour annuel à Plombières, Boufflers apprit que
-Mme Durival venait d'être frappée de paralysie et que la marche lui
-était devenue impossible; c'est la malade elle-même qui s'était chargée
-d'annoncer la triste nouvelle. Le chevalier lui écrit pour la consoler
-ces lignes touchantes:
-
- «Plombières, ce 1er septembre 1810.
-
-«Ne vous plaignez ni du sort ni du temps, ma trop aimable amie. Je
-m'attristerais pour toute autre de ce que vous me dites de vous et des
-échecs que l'âge vous a portés, parce que je la croirais malheureuse;
-mais vous, si vous l'étiez, vous pécheriez contre vous-même et contre je
-ne sais quel bienfaiteur invisible qui, depuis que nous ne sommes plus
-jeunes, se plaît à vous dédommager au centuple de tout ce que vous
-perdez, et remplace pour vous des fleurs par des diamants.
-
-«Le don de penser vaut mieux cent fois que jeunesse et richesse
-ensemble, mais le don d'aimer le surpasse encore, et je vois, et je lis
-avec délices, que ce vilain monstre invisible, qui rogne tout en
-attendant qu'il abîme tout, vous a laissé votre cœur tout entier. La
-paralysie n'a pas été jusque-là.»
-
-On se rappelle qu'en 1786, après la mort de Mme de Boufflers, le prince
-de Beauvau avait envoyé à Mme Durival, en souvenir de la fidèle amie
-qu'elle venait de perdre, une boîte enrichie de diamants, précieux
-souvenir de famille.
-
-En 1810, peu après son attaque de paralysie, Mme Durival, croyant sa fin
-prochaine, voulut restituer cette relique au chevalier, comme un nouveau
-gage d'amitié et d'intérêt. Elle chargea son amie, Mme Noël, qui se
-rendait à Paris, de la remettre à Boufflers. Ce dernier, touché d'une si
-délicate attention, répond à Mme Durival:
-
-
- «Ce 24 septembre 1810.
-
-«Il faut que vous ayez presque autant d'esprit que de bonté, chère amie:
-je dis _presque_, parce que ce qui vaut le mieux est sûrement ce dont
-vous avez le plus. Vous avez deviné ce qui me charmerait, ce qui me
-toucherait de préférence à tout le reste dans les souvenirs de notre
-ancienne félicité, et vous m'envoyez ce que j'ai vu cent fois, mille
-fois dans les mains de ma (j'ai pensé dire de notre) pauvre mère, et
-qui a toujours l'air de m'annoncer qu'elle va reparaître d'un moment à
-l'autre dans ma chambre. Je cherche des paroles pour vous exprimer ce
-que je sens, vous seule pourriez me les fournir...»
-
-«Nous avons vu, Mme de Boufflers et moi, Mme Noël avec un vrai plaisir.
-Elle m'a paru digne de la fée qui a présidé à son éducation, et la
-manière dont elle m'a parlé de vous m'a prouvé que son esprit s'était
-élevé jusqu'à vous juger, c'est-à-dire à vous admirer, ce qui est
-synonyme[212].»
-
- [212] Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce sont les descendants
- directs de Mme Noël qui, avec la plus extrême obligeance, nous
- ont confié les documents dont ils avaient hérité de Mme Durival.
-
-Il ajoute:
-
-«Je vous envoie mon essai _Sur le libre arbitre_, dont on a dit plus de
-mal que je n'en pense, avec deux pauvres petits contes qui m'ont paru
-avoir assez de succès. Le métier d'écrire, même pour vivre, serait fort
-joli, si on n'avait pas d'ordinaire encore plus _d'ennemis_ écrivains
-que _d'amis_ lecteurs... mais c'est l'armée de Cadmus et ces braves
-gens-là voudraient s'entretuer jusqu'au dernier.»
-
-«Portez-vous de votre mieux, chère amie; conservez soigneusement la
-moitié de votre personne et tâchez de retrouver l'autre. Et pourquoi ne
-viendriez-vous pas pour cela à Bourbonne, où ma femme compte aller
-l'année prochaine pour mettre la dernière main à sa guérison que les
-eaux de Plombières n'ont fait qu'ébaucher. Mais dans tous les cas, nous
-faisons le ferme propos d'aller à Sommerviller respirer l'air de
-l'amitié, que je regarde comme la médecine universelle.»
-
-A la lettre de son mari Mme de Boufflers avait ajouté ces quelques
-lignes:
-
-«Je suis trop accoutumée à partager les sentiments de M. de Boufflers
-pour ne pas me réjouir d'avance du plaisir qu'il se promet et qu'il veut
-me procurer. Et comment ne pas aimer une personne qui lui conserve une
-si douce amitié, et qui met tant de grâce et de délicatesse dans sa
-manière de le lui prouver? Permettez-moi, madame, de joindre ma
-reconnaissance à la sienne et de vous demander une petite part dans des
-sentiments qui font son bonheur.»
-
-En 1813 Mme de Boufflers éprouva une des plus douloureuses émotions de
-sa vie. Elle avait pour son fils Elzéar une affection profonde et elle
-souffrait cruellement quand il n'était pas auprès d'elle. Or le
-malheureux jeune homme s'était épris pour Mme de Staël d'une passion si
-violente qu'il passait sa vie à Coppet, aux pieds de l'enchanteresse.
-Boufflers, ému de la douleur de sa femme, ne craignit pas de s'adresser
-à Mme de Staël elle-même pour la supplier de renvoyer ce jeune homme à
-une mère désespérée. Enfin on put arracher Elzéar aux charmes de Coppet
-et le ramener sous le toit maternel. Mais une correspondance ardente
-trompait les rigueurs de la séparation. Quelle fut la douleur de Mme de
-Boufflers quand un matin, à cinq heures, la police fit irruption dans
-son domicile, et qu'elle vit son fils arrêté et enfermé à Vincennes. Il
-était accusé de correspondance avec les ennemis de l'État.
-
-Mme de Boufflers mit en mouvement tous ses amis pour obtenir la liberté
-du prisonnier.
-
-Le chevalier, de son côté, fit les démarches les plus actives en faveur
-de son beau-fils; certes il ne pouvait cacher qu'il avait été en
-relation avec la «pernicieuse» Mme de Staël, mais il «engageait sa tête»
-(ce n'est point, disait-il, une manière de parler) que de sa vie on
-n'aurait plus un reproche à lui faire[213].
-
-Grâce à ces démarches, le jeune homme finit, après plusieurs mois de
-détention, par être rendu à sa mère.
-
-Le 15 juin 1814, Boufflers fut nommé par le roi administrateur
-adjoint de la bibliothèque Mazarine. Il ne devait pas jouir
-longtemps de ces nouvelles fonctions. Sa santé devenait de jour
-en jour plus critique, bientôt il lui fut impossible de quitter sa
-chambre; après avoir langui quelques jours, celui qui appelait
-plaisamment la vie «une maladie mortelle», et qui avait été un des
-hommes les plus spirituels et les plus brillants de son temps,
-s'éteignait tristement et obscurément, le 19 janvier 1815, dans
-son modeste logis de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il était
-âgé de 77 ans[214].
-
- [213] Le chevalier aimait beaucoup Elzéar de Sabran. Il disait de
- lui: «Je le considère comme mon fils, il n'y manque que la
- façon.»
-
- [214] Voici l'acte de décès du chevalier:
-
- «Du 19 janvier mil huit cent quinze à midi, acte de décès de
- Monsieur Stanislas-Jean, marquis de Boufflers, ancien maréchal des
- camps et armées du Roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de
- Saint-Louis et de la Légion d'honneur, membre de l'Académie
- française, décédé hier, en son hôtel, rue du faubourg
- Saint-Honoré, no 114, à quatre heures du matin, âgé de
- soixante-dix-sept ans, marié à dame Françoise-Éléonore Dejean de
- Manville.
-
- «Le comte Elzéar DE SABRAN; BERTSCHER;
- RENDU.»
-
-Occupé des autres jusqu'à ses derniers moments, il disait qu'il
-préférait laisser à ceux qu'il aimait un doux souvenir plutôt que des
-regrets douloureux et il avait demandé qu'on inscrivît sur sa tombe ces
-seuls mots: «Mes amis, croyez que je dors[215].»
-
-Ses volontés furent respectées et ces quelques mots furent gravés sur la
-petite colonne qu'on éleva sur sa sépulture au Père-Lachaise, entre les
-tombeaux de Delille et de Saint-Lambert.
-
-Mme de Boufflers survécut douze ans à son mari. «Ses malheurs et ses
-infirmités n'avaient pu altérer son égalité d'humeur: toujours bonne,
-toujours aimable, elle conservait ce charme qui plaît et qui attire, a
-écrit d'elle Mme Vigée-Lebrun.»
-
-Elle eut la douleur, en 1826, de perdre sa fille Delphine de Custine,
-minée par son amour pour Chateaubriand.
-
-Elle la suivit de près dans la tombe, car elle succomba le 27 février
-1827.
-
- [215] Il avait autrefois composé pour lui-même cette épitaphe:
-
- CI-GIT UN CHEVALIER QUI SANS CESSE COURUT;
- QUI SUR LES GRANDS CHEMINS NAQUIT, VÉCUT, MOURUT,
- POUR PROUVER CE QU'A DIT LE SAGE
- QUE NOTRE VIE EST UN VOYAGE.
-
-Elle avait composé pour elle-même cette épitaphe:
-
- A la fin, je suis dans le port,
- Qui fut de tout temps mon envie;
- Car j'avais besoin de la mort
- Pour me reposer de la vie.
-
-Mme Durival mourut en 1819 dans sa petite campagne de Sommerviller, où
-se trouve encore sa tombe.
-
-Avec elle s'éteignait la dernière représentante de toute cette brillante
-pléiade, qui avait fait autrefois l'éclat et le charme de la cour de
-Lunéville, de tous ces aimables Épicuriens que nous avons suivis à
-travers leur existence, et que nous avons vus peu à peu vieillir,
-s'attrister et disparaître dans l'éternel repos.
-
-En cherchant à reconstituer les gracieuses figures de Mmes de Boufflers,
-de Boisgelin, de Sabran, de Lenoncourt, de Brancas, de Durival, etc.,
-les spirituelles physionomies du chevalier, de Panpan, de Saint-Lambert,
-de Cerutti, etc., nous avons eu particulièrement pour but de faire un
-tableau de la vie intime d'une certaine classe de la société au
-dix-huitième siècle, et pour lui donner un cachet de sincérité
-indiscutable, nous avons voulu que tous nos personnages fussent «peints
-par eux-mêmes». Nous nous sommes donc volontairement effacé et nous leur
-avons laissé la parole le plus souvent possible. Mais en pénétrant dans
-leur vie de chaque jour, en prenant part à leurs joies, à leurs peines,
-à leurs faiblesses, nous avons fini par croire que nous vivions nous
-aussi dans leur intimité, et nous les avons bientôt considérés comme
-des amis, des amis très chers, très attachants.
-
-C'est avec une mélancolie profonde que nous disons un éternel adieu à
-toute cette petite société que nous avons eu tant de charme à évoquer et
-dont la fréquentation, depuis quelques années, a fait toute la douceur
-et tout l'agrément de notre vie.
-
-Puissions-nous l'avoir sauvée de l'oubli et avoir inspiré pour elle à
-nos lecteurs quelque sympathie!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- AVERTISSEMENT I
-
- PRÉFACE V
-
-
- CHAPITRE PREMIER
-
- 1766-1767
-
- La Lorraine après la mort de Stanislas.--Départ des principaux
- personnages de la Cour.--Le maréchal de Bercheny, le comte
- de Tressan, l'abbé Porquet, la marquise de Lenoncourt, etc.,
- quittent Lunéville 1
-
-
- CHAPITRE II
-
- 1766-1767
-
- Départ de Mme de Boufflers pour le Languedoc.--Son séjour à
- Toulouse.--Correspondance avec Voltaire.--Mme de Boufflers
- à Paris.--Elle va prendre les eaux de Plombières.--Projets de
- voyage en Suisse 16
-
-
- CHAPITRE III
-
- 1768-1770
-
- Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Ses relations: la maréchale
- de Mirepoix, la maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufflers,
- la vicomtesse de Cambis, la comtesse de Boisgelin, Saint-Lambert,
- le prince de Bauffremont, Mme du Deffant, etc.--Évolution
- de la société 33
-
-
- CHAPITRE IV
-
- 1768-1770
-
- Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Sa correspondance avec
- Panpan 50
-
-
- CHAPITRE V
-
- 1767-1771
-
- Le chevalier de Boufflers à Paris.--Ses succès.--Ses poésies
- légères.--Son adoration pour sa mère.--Ses relations avec le
- duc et la duchesse de Choiseul 77
-
-
- CHAPITRE VI
-
- 1769-1770
-
- Mariage du duc de Chartres.--Présentation de Mme du Barry.--Mme
- de Mirepoix consent à voir la favorite.--Elle se brouille
- avec son frère.--Mme du Deffant et la marquise de Boufflers.--«Les
- oiseaux de Steinkerque».--Saint-Lambert.--Le poème des
- _Saisons_.--Clément au Fort l'Évêque 96
-
-
- CHAPITRE VII
-
- 1770
-
- La marquise de Lenoncourt quitte Paris.--Mme de Boufflers songe
- à suivre son exemple 111
-
-
- CHAPITRE VIII
-
- 1770-1771
-
- Départ du chevalier de Boufflers pour la Hongrie.--Son séjour
- au camp des Confédérés.--Ses déceptions.--Son retour à Vienne 130
-
-
- CHAPITRE IX
-
- 1771
-
- Exil du duc de Choiseul.--Réception du prince de Beauvau à
- l'Académie.--Disgrâce du prince.--Mme de Boufflers et le
- prince de Bauffremont.--Voyage de M. de Bauffremont à
- Chanteloup.--Mme de Boufflers à Montmorency.--M. de Bauffremont
- achète une propriété dans la vallée.--Tressan vient également
- s'y installer 150
-
-
- CHAPITRE X
-
- 1771
-
- Retour de Mme de Boufflers en Lorraine.--Joie de tous ses amis.--La
- demeure de Panpan à Lunéville.--Mme Durival à Sommerviller.--La
- duchesse de Brancas et le château de Fléville.--L'abbé
- Quénard.--Cerutti.--Son intimité avec Panpan et
- Mme Durival 169
-
-
- CHAPITRE XI
-
- 1771-1772
-
- Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan 185
-
-
- CHAPITRE XII
-
- 1773-1774
-
- Voyage de Mme de Boufflers à Paris.--Les assiduités du prince
- de Bauffremont.--Correspondance avec Panpan.--Mort de
- la princesse de Talmont.--Dîner du jour de l'an chez
- Mme du Deffant.--Surprise à Mme de Luxembourg.--Mort de
- Louis XV.--Réconciliation de M. de Beauvau et de Mme de
- Mirepoix.--Mort du marquis de Boufflers.--Maladie grave
- du chevalier 208
-
-
- CHAPITRE XIII
-
- 1775-1777
-
- Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt à Nancy.--Leur désir
- d'avoir Panpan auprès d'elles.--Résistance de Panpan.--Mauvaise
- santé de Mme de Lenoncourt. 230
-
-
- CHAPITRE XIV
-
- 1775-1776
-
- Correspondance du chevalier de Boufflers avec Mme de Boisgelin 247
-
-
- CHAPITRE XV
-
- 1775-1778
-
- Difficulté de retrouver l'acte de naissance du chevalier de
- Boufflers.--Épidémie d'influenza à Paris.--Le remède de
- Tressan.--Mme de Mirepoix se casse la jambe.--Mme de Boufflers
- loue la Malgrange à son fils.--Le chevalier sous-loue un
- pavillon à M. de Bauffremont.--Le prince de Beauvau à
- Plombières.--Son séjour à Ferney.--Voltaire à Paris.--Sa mort 266
-
-
- CHAPITRE XVI
-
- 1778
-
- Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran 286
-
-
- CHAPITRE XVII
-
- 1778-1779
-
- Maladie grave de Mme de Boufflers.--Correspondance avec
- Panpan.--Supplique de Panpan pour obtenir une pension 310
-
-
- CHAPITRE XVIII
-
- 1779-1781
-
- Maladie du prince de Beauvau.--Il demande à Mme de Boufflers
- de venir le voir.--Panpan accompagne la marquise à
- Paris.--Agréable séjour dans la capitale.--Guérison de M.
- de Beauvau.--Réconciliation de Panpan et de Saint-Lambert 333
-
-
- CHAPITRE XIX
-
- 1779-1780
-
- L'abbé Porquet.--Visite de Mme de Boufflers à Franconville.--Tressan,
- Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Tressan est
- nommé à l'Académie.--Mmes de Boufflers et de Mirepoix chez le
- duc de Nivernais.--Maladie de Manon.--Départ de Mme de
- Boufflers et de Panpan pour la Lorraine 353
-
-
- CHAPITRE XX
-
- 1779-1780
-
- Séjour du chevalier de Boufflers à Douai et à Boulogne 370
-
-
- CHAPITRE XXI
-
- 1780
-
- Goût persistant de Panpan pour la poésie.--Ses vers à Mme de
- Boufflers, Mme de Boisgelin, etc.--Joute poétique avec
- Mme Durival 389
-
-
- CHAPITRE XXII
-
- 1781-1783
-
- Vie de Mme de Boufflers en Lorraine.--Correspondance avec
- Panpan.--Réception de Tressan à l'Académie.--Le chevalier
- vient avec son régiment à Joinville.--Ses visites à Nancy et
- à la Malgrange 404
-
-
- CHAPITRE XXIII
-
- 1781-1783
-
- La vie à Fléville.--Cerutti à Paris.--Mme Durival perd
- sa mère.--Sa douleur 418
-
-
- CHAPITRE XXIV
-
- 1782-1784
-
- Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.--Mort de
- Tressan.--Le magnétisme.--Mesmer.--Les ballons.--Mort
- de Mme de Brancas 431
-
-
- CHAPITRE XXV
-
- 1783-1786
-
- Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.--Mme
- de Boufflers et le prince Henri.--Dernière lettre de Mme
- de Boufflers.--Départ du chevalier pour le Sénégal.--Son
- séjour.--Mort de Mme de Boufflers 449
-
-
- ÉPILOGUE
-
-
- CHAPITRE PREMIER
-
- 1786-1787
-
- Règlement des affaires d'intérêt.--Séjour de Boufflers à
- Paris.--Son départ pour Lorient.--Séjour au Sénégal.--Retour
- en France 471
-
-
- CHAPITRE II
-
- 1786-1788
-
- Lettre du prince de Beauvau à Mme Durival.--Panpan obtient
- une pension.--Mort de Marianne, de Mme de Bassompierre.--Craintes
- de Panpan pour ses pensions.--Sollicitude de Mme de
- Boisgelin.--Voyage du chevalier en Lorraine.--Il est nommé à
- l'Académie française 487
-
-
- CHAPITRE III
-
- 1788-1793
-
- Pénible situation de M. de Boisgelin.--Ses démêlés avec
- Martin.--Cerutti prend parti pour les idées nouvelles.--Sa
- mort.--Le prince de Beauvau pendant la Révolution.--Sa
- correspondance avec sa nièce.--Mort du prince.--Douleur de
- Mme de Beauvau 496
-
-
- CHAPITRE IV
-
- 1794-1803
-
- M. et Mme de Boisgelin devant le tribunal révolutionnaire.--Leur
- mort.--Les derniers jours de Panpan.--Mort de l'abbé
- Porquet.--Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Mort de
- Saint-Lambert 514
-
-
- CHAPITRE V
-
- 1789-1800
-
- Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran pendant la
- Révolution.--Leur séjour à Wimislow.--Leur retour à Paris
- en 1800 525
-
-
- CHAPITRE VI
-
- 1800-1825
-
- Correspondance du chevalier avec Mme Durival.--Arrestation
- d'Elzéar de Sabran.--Mort du chevalier.--Mort de Mme de
- Boufflers.--Mort de Mme Durival 537
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--9352.
-
-
-
-
-
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-le chevalier de Boufflers, by Gaston Maugras
-
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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