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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'Academie des sciences et les academiciens de 1666 à 1793 - -Author: Joseph Bertrand - -Release Date: March 21, 2016 [EBook #51516] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ACADEMIE DES SCIENCES 1666-1793 *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - L’ACADÉMIE - - DES SCIENCES - - ET LES ACADÉMICIENS - - DE 1666 A 1793 - -[Illustration] - - - - - L’ACADÉMIE - - DES SCIENCES - - ET LES ACADÉMICIENS - - DE 1666 A 1793 - - PAR - - JOSEPH BERTRAND - - MEMBRE DE L’INSTITUT - - [Illustration] - - PARIS - - J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 18, RUE JACOB, 18 - - 1869 - - Tous droits réservés. - - - - -PRÉFACE. - - -L’histoire complète de l’Académie des sciences serait une œuvre -considérable. Faire connaître la marche de toutes les sciences depuis -plus de deux siècles, dire le temps et l’occasion de leurs progrès en -France, assigner le génie particulier de plus de deux cents membres -qui, avec des mérites divers, ont pris part à l’œuvre commune, montrer -leur influence au dehors et l’impulsion qu’ils en reçoivent, rechercher -le rôle croissant de l’illustre compagnie dans les grandes questions -d’utilité publique, la confiance dont elle se montre digne et qui des -particuliers s’étend au gouvernement, et même aux corps les plus jaloux -de leurs droits, tel serait le cadre d’un ouvrage dont on trouvera ici -quelques chapitres. - -L’histoire des sciences n’occupe dans ce volume qu’une place -très-restreinte; elle aurait pu, si j’avais adopté un autre cadre, -en former la partie la plus considérable. Les mémoires de l’Académie -sont en effet l’essentiel de son œuvre; en y joignant le recueil des -savants étrangers et la collection des pièces couronnées, on pourrait -aisément faire naître de leur analyse, sans développements forcés, -l’histoire complète des diverses sciences. Une telle tâche exigerait -une érudition à laquelle je ne prétends ni n’aspire; mon but est plus -modeste et non moins utile peut-être. - -Après avoir lu avec un vif intérêt les procès-verbaux inédits des -séances et consulté les pièces officielles conservées par l’Institut, -j’ai cru voir apparaître très-clairement l’organisation de l’ancienne -Académie, la physionomie des séances, les préoccupations de ses -membres, leurs relations entre eux et avec le gouvernement, les -ressources régulières dont ils disposaient pour la science, et les -appuis extraordinaires qui, lorsqu’il le fallut, ne leur firent jamais -défaut. Ce petit tableau forme une page curieuse de l’histoire de la -société polie en France. J’ai essayé, à l’occasion d’un savant ouvrage -de M. Maury, de l’indiquer dans quelques articles du _Journal des -Savants_. Ce sont ces articles, soigneusement revus, que je présente -aujourd’hui au public avec des développements qui en doublent au moins -l’étendue. - -L’histoire de l’Académie ne se sépare guère de celle des académiciens, -et j’ai cru intéressant d’esquisser, à côté des coutumes et des actes -de la compagnie, les traits principaux de la vie et du caractère de -ses membres. Devais-je me borner aux grandes figures qui dominent -leur époque, ou m’étendre jusqu’aux soldats les plus obscurs de -l’armée de la science? J’ai repoussé ces deux partis extrêmes, et -laissant de côté, forcément parfois faute de documents précis, les -académiciens dont la trace est aujourd’hui effacée, j’ai essayé de -représenter, dans un cadre proportionné à leur importance, tous ceux -qui, par leur talent ou par leur caractère, ont accru la force et le -renom de l’Académie. Tel a été du moins mon programme; mais je m’en -suis, il faut l’avouer, écarté plus d’une fois. Complétement étranger -aux questions de médecine, j’ai dû passer sous silence les travaux, -quoique considérables, de la section d’anatomie, et par une conséquence -naturelle, j’ai négligé l’histoire de ses membres. Les courtes notices -consacrées aux autres membres de l’Académie auraient dû s’étendre ou -se resserrer en raison de l’importance du personnage. Dans le plus -grand nombre des cas, on verra qu’il en est ainsi; mais il y a des -exceptions; plus de sympathie pour quelques-uns, moins de compétence -pour juger l’œuvre de quelques autres, et peut-être aussi le hasard de -la composition, ont amené des disproportions que le lecteur voudra bien -me pardonner. - -Toutes les figures de ma petite galerie sont appréciées avec une -franchise absolue et une entière liberté. _Biographie_, quand il -s’agit d’académiciens, est, pour bien des lecteurs, synonyme d’_éloge_. -J’ai trop souvent peut-être oublié cette tradition; mais un mot de -Voltaire m’a plus d’une fois soutenu dans l’entreprise peu périlleuse -de juger équitablement les hommes du siècle passé: «Qui loue tout n’est -qu’un flatteur; celui-là seul sait louer qui loue avec restriction.» - -Les grands hommes sont rares, il faut bien le savoir, et l’on doit, -quand on les rencontre, s’incliner profondément devant eux. Mais -lorsqu’un sourire ironique accueille tardivement le souvenir de ceux -qui en ont indûment tenu l’emploi, il n’y a à cela ni injustice ni -inconvénient. - -J’aurais pu souvent, sans infidélité comme sans effort, montrer dans -les passions et les ridicules, les partialités et les jalousies du -passé, des analogies et des leçons applicables au temps présent. -Non-seulement je me suis abstenu de chercher pour ce livre un tel genre -d’intérêt, mais chaque fois que l’allusion, s’imposant en quelque -sorte, se présentait à moi trop facile et trop claire, je me suis fait -une loi invariable de quitter brusquement la plume. - - J. BERTRAND. - - - - - L’ACADÉMIE DES SCIENCES - - ET - - LES ACADÉMICIENS - - DE 1666 A 1793 - - - - -I. - -L’ACADÉMIE - - - - -L’ACADÉMIE DE 1666. - - -Lorsqu’en 1666 Colbert, heureusement inspiré par Perrault, proposa à -Louis XIV la création de l’Académie des sciences, il prétendait former -une compagnie compétente, aussi bien sur les questions d’érudition, -d’histoire, de littérature et de goût, que sur les problèmes de -science pure. Un académicien devait, suivant lui, ne fermer les yeux -à aucune lumière et cultiver plus spécialement une des branches des -connaissances humaines, sans donner pour cela l’exclusion à toutes les -autres. - -L’Académie des sciences réunit donc d’abord, pour bien peu de temps -il est vrai, aux géomètres et aux physiciens, des érudits et des -hommes de lettres. Pour ne pas cependant partager les esprits entre -des pensées trop contraires, on assigna des jours différents à la -réunion des différents groupes de la compagnie. Les géomètres et les -physiciens s’assemblaient séparément le samedi, puis tous ensemble le -mercredi; les historiens tenaient séance le lundi et le jeudi; et les -littérateurs enfin étaient réunis le mardi et le vendredi. Toutes les -sections cependant composaient un même corps qui, le premier jeudi -de chaque mois dans une réunion de tous ses membres, entendait et -discutait, s’il y avait lieu, le compte rendu des travaux particuliers. -L’organisation, on le voit, était à peu près celle de notre Institut. -L’Académie française et l’Académie des inscriptions, représentées -dans la compagnie nouvelle par une partie seulement de leurs membres, -s’émurent d’une séparation qui, en donnant aux uns une double part de -priviléges et de largesses, ne pouvait manquer d’amoindrir les autres. -Colbert obtint, à leur prière, que le roi réduisît les occupations de -l’Académie des sciences aux études et aux recherches scientifiques. -Devenue ainsi la sœur et non la rivale de ses deux aînées, l’Académie -des sciences resta composée de seize membres, presque tous choisis par -Colbert avec un rare discernement. Dans la section de mathématiques se -trouvaient en effet: - -Christian Huyghens, un des plus grands hommes de son temps, rare et -admirable génie qui, pendant plus de quinze ans, brilla dans l’Académie -et fut le plus illustre de ses membres. - -Roberval, que Pascal estimait assez pour écrire: «Si le père jésuite -connaît M. Roberval, il n’est pas nécessaire que j’accompagne son -nom des éloges qui lui sont dus, et s’il ne le connaît pas, il doit -s’abstenir de parler de ces matières, puisque c’est une preuve -indubitable qu’il n’a aucune entrée aux hautes connaissances ni de la -physique, ni de la géométrie.» - -Picard et Auzout, célèbres tous deux à des degrés et à des titres -inégaux, dans l’histoire de l’astronomie. Frenicle, dont Descartes et -Fermat ont loué la pénétration et qui, presque exclusivement appliqué -à la théorie des nombres, avait lutté sans désavantage contre ces -deux grands hommes, lorsqu’ils n’avaient pas dédaigné de le suivre, -quelquefois même de le provoquer sur son terrain. - -Buot, qui, d’abord simple ouvrier armurier, s’était instruit seul et -qu’on s’étonnait de voir si savant sans entendre un mot de latin. - -Carcavy enfin, ami de Pascal, et qui sans avoir produit d’invention -originale était alors un savant instruit et considérable. - -Les physiciens qui complétaient l’Académie sont restés moins célèbres. -Outre Pecquet, dont le nom est attaché à une découverte importante, -l’Académie comptait: - -Delachambre, médecin ordinaire du roi et auteur d’un ouvrage intitulé: -_Nouvelles conjectures sur la cause de la lumière, sur les débordements -du Nil et sur l’amour d’inclination_. Cet ouvrage a reçu de grandes -louanges; les mérites, il faut le croire, en étaient aussi variés que -le sujet, car il ouvrit à son auteur les portes de l’Académie française -comme celles de l’Académie des sciences. - -Claude Perrault, le futur architecte du Louvre, médecin en même temps, -comme Boileau ne l’a laissé ignorer à personne, et de plus naturaliste -habile. - -Quoique Duclos, Bourdelin, Gayant et Marchand, qui complétaient la -section, n’aient pas laissé de grands noms dans la science, leur mérite -passait alors pour fort au-dessus du commun. - -Duhamel, homme très-docte et d’un esprit ferme et droit, fut nommé -secrétaire. Il joignait à une grande érudition philosophique la -politesse et l’élégance de style, en même temps qu’une excellente -latinité dont la réputation décida, dit-on, le choix de Colbert. - -Cinq jeunes gens enfin, Couplet, Richer, Niquet, Pivert et Delannoy, -furent adjoints aux académiciens pour les aider dans leurs travaux. - -Le roi assurait par des pensions l’existence des membres de la -compagnie nouvelle, en mettant de plus à leur disposition les fonds -nécessaires pour exécuter les expériences et construire les machines -jugées utiles. - -L’Académie se réunissait deux fois par semaine, le mercredi et le -samedi. Quoique tous les membres fussent convoqués, la séance du -mercredi était spécialement consacrée aux travaux mathématiques, et -celle du samedi aux expériences de physique, comprenant, d’après -le langage du temps, les manipulations de chimie et les travaux -d’histoire naturelle. Les réunions ressemblaient fort peu à celles -d’aujourd’hui. L’Académie, inconnue au public et peu soucieuse de se -répandre au dehors, ne recevait des savants étrangers que de rares et -insignifiantes communications; une ou deux fois par an, tout au plus, -un inventeur, patronné par quelque grand personnage, était admis à lui -soumettre un moyen de dessaler l’eau de mer, une solution nouvelle -du problème des longitudes ou quelque combinaison chimérique pour -produire de la force sans en consommer... Mais les seize académiciens, -accoutumés à ne compter que sur eux-mêmes, remplissaient le plus -souvent les séances par leurs propres travaux. Les expériences, -choisies et discutées à l’avance, devaient être exécutées en commun, -dans le laboratoire annexé à la bibliothèque royale, où se tenaient -alors les assemblées. - -Duclos, dans le programme des travaux de chimie, étale tout d’abord la -confiance d’un ignorant qui ne doute de rien. La chimie, il ne faut pas -l’oublier, est de création toute récente, et les transformations des -corps n’avaient jamais été rattachées, avant Stahl qui vint quarante -ans plus tard, à une théorie réellement scientifique. Duclos cependant -n’y aperçoit pas de secrets; il déclare le nombre des éléments, en -assigne la nature et le rôle et, sans marquer aucun embarras, émet -et propose comme indubitables les principes les plus absolus et les -plus faux. Le soufre, le mercure et le sel ne sont pas, suivant lui, -des corps simples, et par la résolution des mixtes naturels, il ne -reste jamais que de l’eau. C’est elle qui, altérée par un efficient -impalpable et spirituel, produit le mercure, le soufre et le sel. Les -esprits parfaits et qui ont quelque participation de la vie contiennent -un troisième principe, nommé _archée_, en sorte qu’il existe en tout -trois principes: le corps matériel qui est l’eau, l’esprit altératif et -l’âme vivifiante ou archée. Les chimistes, on le voit, avaient beaucoup -à désapprendre. - -Le plan d’études tracé par Perrault pour l’anatomie et la botanique -fait paraître au contraire beaucoup de savoir et de sens. Les -recherches anatomiques doivent comprendre, suivant lui, en même temps -que la description des organes, la recherche de leur usage et le -mécanisme de leur action. Quelques organes bien connus remplissent des -fonctions encore très-cachées et des effets véritables et manifestes, -tels par exemple que la génération du lait, dépendent de quelque organe -qu’on n’a pas pu découvrir. Un anatomiste doit donc employer à la fois -les yeux et la raison, en conservant toutefois quelque avantage aux -yeux sur la raison même. - -Perrault distingue également de l’histoire et de la description des -plantes l’étude plus philosophique de leur naissance et de leur -accroissement. Beaucoup d’auteurs anciens ont écrit sur ce sujet; -leurs assertions sont douteuses, il serait utile de les vérifier. -Est-il vrai, par exemple, qu’une plante puisse se reproduire par les -sels tirés de sa cendre? La terre qui nourrit la plante peut-elle -la produire par sa propre fécondité sans avoir reçu de semence? -Existe-t-il dans la plante, comme dans les animaux, une partie -principale qui donne l’âme et le mouvement à toutes les autres, et -cette partie n’est-elle pas la racine? Que faut-il penser enfin de ce -qu’on a nommé les sympathies et les antipathies des plantes? Si le -sapin est considéré comme l’ami des autres arbres, cela ne tient-il pas -seulement à ce que sa racine, droite et plongeante, ne gêne en rien les -plantes placées dans son voisinage? Si l’olivier passe pour un arbre -peu sociable, n’est-ce pas pour une raison contraire? - -Chaque académien était invité à proposer son programme, et il en -résulta une grande variété de projets. Un membre de la Compagnie, dont -le procès-verbal ne donne pas le nom et qui, pour cette raison, est -peut-être Duhamel qui l’a rédigé, propose de «choisir un étang pour -faire tourner l’eau en son milieu, laquelle communiquera le mouvement -au reste de l’eau par différents degrés de vitesse, pour y examiner le -mouvement des divers corps flottants en divers endroits et inégalement -éloignés du milieu, pour faire quelque comparaison des planètes dans le -monde.» - -Auzout, mieux inspiré, demandait que quelques-uns de la Compagnie -eussent commission de voir les ouvriers, leurs outils et leurs -instruments, la manière de les employer, savoir ce qui leur manque et -apprendre leurs secrets et leurs sophisteries. Couplet fut chargé de -suivre cette idée, qui devait produire la belle collection des Arts et -métiers publiée un siècle plus tard par l’Académie. - -Huyghens aussi remit son projet, et M. Boutron en possède l’autographe -original avec des notes approbatives écrites sans doute de la main de -Colbert. - - - [Sidenote: _Bon._] - - Faire les expériences du vuide par la machine et autrement et - déterminer la pesanteur de l’air. - - [Sidenote: _Bon._] - - Examiner la force de la poudre à canon en l’enfermant en petite - quantité dans une boite de fer ou de cuivre fort espaisse. - - [Sidenote: _Bon._] - - Examiner de même façon la force de l’eau raréfiée par le feu. - - [Sidenote: _Bon._] - - Examiner la force et la vitesse du vent et l’usage qu’on en tire à la - navigation et aux machines. - - [Sidenote: _Bon._] - - Examiner la force de la percussion ou la communication du mouvement - dans la rencontre des corps, dont je crois avoir donné le premier les - véritables règles. - - _Pour l’Assemblée de Physique._ - - La principale occupation de cette Assemblée et la plus utile doibt - estre, à mon avis, de travailler à l’histoire naturelle à peu - près suivant le dessein de Verulamius. Cette histoire consiste en - expériences et en remarques et est l’unique moyen pour parvenir à la - connoissance des causes de tout ce qu’on voit dans la nature. Comme - pour sçavoir ce que c’est que la pesanteur, le chaud, le froid, - l’attraction de l’aimant, la lumière, les couleurs, de quelles parties - est composé l’air, l’eau, le feu et tous les autres corps, à quoy sert - la respiration des animaux, de quelle façon croissent les metaux, - les pierres et les herbes, de toutes lesquelles choses on ne sçait - encore rien ou très peu, n’y ayant pourtant rien au monde dont la - connoissance seroit tant à souhaiter et plus utile. - - [Sidenote: _Bon._] - - L’on devroit, suivant les diverses matières dont j’en viens de nommer - quelques-unes, distinguer les chapitres de cette histoire et y - amasser toutes les remarques et expériences qui regardent chacune en - particulier, et de ne se pas tant mettre en peine d’y rapporter des - expériences rares et difficiles à faire, que celles qui paroissent - essentielles pour la découverte de ce que l’on cherche, quand bien - même elles seroient fort communes. - - L’utilité d’une telle histoire faite avec fidélité s’estend à tout - le genre humain et dans tous les siècles à venir, parce qu’outre le - profit qu’on peut tirer des expériences particulières pour divers - usages, l’assemblage de toutes est toujours un fondement assuré - pour bastir une philosophie naturelle, dans laquelle il faut - nécessairement procéder de la connoissance des effets à celle des - causes. - - La chimie et la dissection des animaux sont assurément nécessaires à - ce dessein, mais il faudroit que les opérations de l’une ou de l’autre - tendissent toujours à augmenter cette histoire de quelque article - important et qui regardast la découverte de quelque chose qu’on se - propose, sans perdre de temps à plusieurs mesmes remarques de quelques - circonstances dont la connoissance ne peut avoir de la suite; pour ne - pas encourir le reproche que faisoit Seneque aux philosophes anciens: - _Invenissent forsitan necessaria nisi et superflua quœsissent_. - - Il faudroit commencer par les matières que l’on jugera les plus belles - et utiles, dont on pourra distribuer plusieurs à la fois à autant de - personnes de ceux qui composent l’assemblée qui toutes les semaines y - feront le rapport et lecture de ce qu’ils auront recueilli, et ce sera - ainsi une occupation réglée, dont le fruit sera indubitablement très - grand. - - HUYGHENS. - -Cette note date de 1666, époque à laquelle Colbert proposa à Louis -XIV la fondation de l’Académie des sciences. C’est cette même année -que Huyghens, appelé par le grand ministre et doté d’une pension -considérable, vint se fixer à Paris. - -Picard commença immédiatement avec Auzout et Huyghens une série -d’observations astronomiques, et, en proposant de construire pour les -planètes des tables plus complètes que celles de Kepler, il disait ses -motifs d’espérer ses succès. - -«On a, dit-il, quantité de nouvelles observations qui ont été faites -très-exactement en divers lieux, lesquelles, jointes et comparées -à celles des années précédentes, donnent une connaissance de -l’astronomie bien plus particulière que celle qu’on a eue par le passé. -La géométrie n’avait pas encore été poussée au point où elle est -présentement; on a pour observer des instruments beaucoup meilleurs -que ceux dont se sont servis les anciens. A peine avait-on, du temps -de Kepler, de grandes lunettes de six ou sept pieds. On en fait -aujourd’hui de soixante pieds. La méthode dont lui et ceux qui l’ont -précédé se sont servis pour mesurer le temps est fort incertaine, et -très-éloignée de la précision que nous donnent les horloges à pendule, -qui marquent les minutes et même les secondes avec beaucoup plus -d’exactitude que les horloges communes ne marquaient les heures et les -demi-heures, et elles sont d’une si grande utilité que l’on peut, par -leur moyen, non-seulement rectifier les heures des étoiles fixes sans -aucun instrument, mais encore faire plusieurs observations qui sans -cela seraient impossibles. Que si, à tous ces avantages, on ajoute -les secours qu’il plaît à Sa Majesté de promettre à cette science si -nécessaire dans l’usage de la vie, et par laquelle on puisse espérer de -bons et grands instruments avec un lieu propre et tel qu’on le souhaite -pour observer, on aura tout lieu de se promettre de bons résultats.» - -Le ciel sembla favoriser la compagnie naissante: deux éclipses, aussi -rapprochées qu’elles puissent l’être, se succédèrent à quinze jours -d’intervalle. La première surtout présenta un spectacle curieux et -une instruction importante. Quand la lune s’éclipsa à l’horizon, le -soleil lui-même n’était pas encore caché. Ce singulier phénomène avait -été observé déjà par Pline et par Moestlin, le maître de Kepler. -Les académiciens, qui ne l’ignoraient pas, y prirent cependant un -grand intérêt; en voyant en effet la lune s’obscurcir lorsque rien -en apparence n’intercepte pour elle les rayons du soleil, on demeure -assuré, sans recourir à aucune autre preuve, que les astres relevés par -la réfraction ne sont pas où ils semblent être. L’Académie, plaçant au -nombre de ses travaux astronomiques l’étude immédiate de la réfraction, -résolut d’approfondir une théorie aussi indispensable à l’exactitude -de toutes les autres. Huyghens proposa plusieurs méthodes qui furent -suivies et perfectionnées, et l’Académie contribua à faire disparaître -une erreur grave presque universellement admise jusqu’alors. La -réfraction, qui diminue avec l’élévation de l’astre observé, ne devient -nulle qu’au zénith; les observateurs, qui l’avaient négligée pour les -hauteurs plus grandes que 45°, s’étaient trompés par là de plus d’une -minute sur la latitude de Paris, base nécessaire de tous les travaux de -l’Observatoire. - -Les mathématiciens eux-mêmes entreprirent une œuvre collective. Un -traité de mécanique, composé par eux, devait être l’une des premières -productions de l’Académie. Chaque géomètre, à tour de rôle, composait -un chapitre et, comme on disait alors, _était député pour penser à -une question_. Plusieurs séances étaient consacrées ensuite à lire -son travail et à le discuter. Descartes, que le plus grand nombre des -académiciens reconnaissaient pour leur maître, avait dit cependant: «On -voit souvent qu’il n’y a pas autant de perfection dans les ouvrages -composés de plusieurs pièces et faits de la main de plusieurs maîtres -qu’en ceux auxquels un seul a travaillé.» Le nouveau traité ne démentit -pas ce jugement, et si le temps qu’on y a consacré lui donne une place -dans l’histoire de l’Académie, il n’en occupe aucune dans celle des -progrès de la science. - -L’Académie, qui devait composer en même temps et qui composa en effet -un traité sur l’histoire des animaux, en amassait confusément les -matériaux, en suivant, sans ordre régulier et sans dessein prémédité, -le seul hasard des occasions: un renard, un blaireau, une fouine, une -civette, un putois, une belette, plusieurs salamandres, un caméléon, -une gazelle, un sapajou, un ours, un hérisson, une cigogne, une -tigresse, un dromadaire, une chouette, un esturgeon et une oie vivante -dont on examina les organes respiratoires, se succédèrent dans les -séances du samedi sur la table de dissection. Mais la plus éclatante et -la plus mémorable de toutes les dissections fut celle d’un éléphant de -la ménagerie de Versailles. Le roi y assista; l’opération eut lieu à -Versailles. Elle était commencée depuis quelque temps, lorsque le roi, -sans s’être fait annoncer, entra tout à coup dans la salle et demanda -où était l’anatomiste qu’il ne voyait point. Duverney, le scalpel à -la main, s’éleva alors des flancs de l’animal où il était englouti et -fit devant lui l’histoire des principaux organes, en y mêlant sans -doute quelque ingénieuse flatterie. L’œil, apporté à Paris, fut étudié -avec grand soin; la trompe occupa deux séances; la chair, le cerveau, -l’ivoire et la liqueur du péricarde furent analysés par les chimistes, -c’est-à-dire successivement soumis à une distillation qui détruit les -principes sans en révéler la nature. - -Le corps d’une femme suppliciée fut livré un jour à l’Académie; -le procès-verbal des opérations est rédigé cette fois avec des -développements inusités. On rapporte l’épreuve proposée par chacun et -presque toujours exécutée. Les académiciens, attentifs à profiter d’une -occasion très-rare alors, tiennent séance extraordinaire plusieurs -jours de suite et quand on cessa les travaux, il était impossible de -les continuer. - -Colbert, dans son zèle pour la compagnie qu’il avait fondée, avait -autorisé les académiciens à examiner, pour leur instruction, les -malades désespérés de l’Hôtel-Dieu. Maître alors de l’administration, -il disposait de tout dans l’État. Cette fois cependant, il ne fut pas -obéi. Les religieuses, avec une invincible fermeté, refusèrent l’entrée -de l’hôpital, et la Commission académique revint, comme dit son -rapporteur Pecquet, _sans avoir rien fait_. - -L’Académie, qui publia sur l’histoire des animaux deux volumes de -grand intérêt et riches d’observations originales, ne produisit sur -la botanique qu’un long et inutile travail. Guidée par une fausse -imagination, elle demandait à la distillation des plantes tout le -secret de leurs principes divers, et pendant plusieurs années, elle -employa la plus grande partie de son temps à distiller avec une -persévérance obstinée toutes les espèces connues, sans remarquer -l’inconvénient grave d’une telle pratique et la stérilité de la -méthode. Les principes immédiats réellement caractéristiques sont -décomposés en effet dans l’opération, et les végétaux les plus -dissemblables, tels que la ciguë, le pavot ou le blé, donnent -exactement le même produit. Les différences restent donc cachées et -tout aboutit à confondre les problèmes sans les éclaircir. - -Les exemples d’analyse par distillation sont nombreux dans l’histoire -de l’Académie. Un jour, la compagnie étant assemblée, on procède à la -distillation d’un melon tout entier dont on avait seulement ôté les -graines et dont le poids était de cinq livres. La liqueur distillée fut -fractionnée en neuf parties qui se trouvèrent toutes, à l’exception -de la première, médiocrement acides. La neuvième et dernière avait -beaucoup de sel volatil, et il resta quatre grains de sel lixiviel. - -Un autre exemple confirmera la trompeuse facilité de ce que l’on -nommait analyse chimique à la fin du XVII^e siècle. «La compagnie -étant assemblée le 14 juillet 1667, M. Bourdelin a fait voir l’analyse -de quarante crapauds tout vivants. Il y en avait qui étaient gardés -depuis dix-huit jours dans un panier, et ceux-là sentaient fort mal; -ils pesaient deux livres, onze onces et plus. On en a tiré trente-cinq -onces, trois gros de liqueur; les cinq premières onces ont été tirées -au bain vaporeux: la première, claire et limpide, d’une saveur -piquante, a blanchi l’eau de sublimé; la seconde a rendu laiteuse -l’eau de sublimé; la troisième a légèrement précipité l’eau de sublimé -et troublé l’eau de vitriol; la quatrième a plus précipité l’eau de -sublimé; la cinquième a fait ces effets encore plus fortement. Il en -reste dix onces fort sèches.» Tels sont les résultats visiblement -informes et sans portée dont l’Académie, pendant près de trente ans, -chargea patiemment ses registres. - -Les macérations quelquefois venaient en aide à la distillation. «Je -suis d’avis, disait Dodart à l’Académie, un jour où elle tenait -conseil pour déterminer et arranger l’ordre de ses travaux, je suis -d’avis que l’on continue cette année à macérer des plantes. Nous -ne sommes pas assurés que cette préparation confonde ou altère les -principes, il est probable qu’elle les démêle; et supposé qu’elle les -altère, il est bon de savoir quelle altération elle cause, et comme il -n’y a guère d’apparence que les analyses nous fassent voir dans les -produits ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent faire, il faut au moins -qu’elles nous fassent voir ce qu’on peut y faire par quelque voie que -ce soit; or la macération est une de ces voies et des principales.» - -Au lieu de promener son attention sur des communications trop -nombreuses et trop rapides pour la captiver, l’Académie avait pour -coutume de consacrer une séance tout entière à l’étude d’une question -qui restait à l’ordre du jour pendant plusieurs semaines, quelquefois -même pendant plusieurs mois de suite; elle s’arrêtait sur chaque -difficulté, discutait tous les points de vue, jugeait les opinions -opposées et dans les cas demeurés douteux faisait immédiatement appel -à l’expérience. De telles conférences, souvent pleines d’intérêt et de -vie, si elles n’accroissaient pas toujours la science, exerçaient au -moins les plus habiles et servaient à l’instruction de tous. - -Une des questions les plus longuement étudiées fut celle de la -coagulation qui, pendant l’année 1669, occupa vingt semaines de suite -toutes les séances du samedi. Des animaux vivants, un agneau et un -cheval entre autres, furent amenés au laboratoire et livrés au scalpel. -L’illustre Huyghens, dont l’esprit vif et étendu embrassait toutes les -questions, proposa à cette occasion sur la nature des liquides une -opinion longuement motivée et remarquable à beaucoup d’égards. - -La liquidité suivant lui ne consiste pas seulement dans le détachement -des parties du corps, mais encore dans un mouvement continuel de ces -parties. «Plusieurs raisons, dit-il, le rendent vraisemblable, et -premièrement cette propriété des liqueurs de se faire une surface plane -et horizontale, c’est-à-dire de faire descendre toute sa masse, est une -chose qu’on ne conçoit pas qui se puisse faire par la seule petitesse -et non-cohérence des parties, parce qu’on voit qu’un tas de blé ou de -grains de moutarde ou de sable ne s’aplatit pas, mais demeure en forme -de pyramide; mais quand on secoue longtemps, quoique par petit coups, -le vaisseau qui les contient, ce qui cause du mouvement dans tous les -grains, on voit qu’ils se mettent de niveau ainsi qu’un liquide.» - -Huyghens dans un autre passage, à propos de la coagulation du lait, -parle de la chaleur qui n’est, _qu’une agitation plus violente des -mêmes parties du lait_. Cette idée, aujourd’hui presque triomphante, -qui fait de la chaleur un mouvement des molécules, a été proposée -plusieurs fois devant l’Académie des sciences. On lit au procès-verbal -du 23 juin 1677: «Il y a beaucoup d’apparence que la chaleur vient -du mouvement, la forte d’un mouvement très-vif et la faible d’un -mouvement assez lent... En un mot, je ne sais quel mouvement c’est que -la chaleur, mais je suppose que c’est un mouvement.» Les physiciens -aujourd’hui n’en peuvent pas dire davantage. Mariotte et Perraut -invités à parler sur la coagulation y employèrent chacun une séance -entière sans rien dire qu’on doive rapporter. - -Pendant que les séances du samedi étaient consacrées à l’étude de la -coagulation, la discussion d’une machine proposée et construite par -Huyghens pour mesurer la force de l’air et des liquides en mouvement, -occupait celles du mercredi. La question pour des cartésiens était -liée très-intimement à la cause et au mécanisme de la pesanteur. -Huyghens proposa les conjectures qui devaient peu de temps après lui -inspirer le petit écrit: _De causu gravitatis_. Elles soulevèrent des -contradictions, et la compagnie fut fort partagée. Roberval trouvait -la question trop difficile et trop haute. On ne doit pas, disait-il -sagement, prononcer sur de tels mystères; le fond en est entièrement -impénétrable, et il faudrait, pour les éclaircir, quelque sens -particulier et spécial dont nous manquons. Sans s’embarrasser dans -la recherche des causes, il était d’avis qu’on s’en tînt au fait. -L’Académie cependant voulut rassembler ses conseils et ses forces pour -juger une question qui surpasse sans doute l’intelligence humaine et -qu’aucune décision ne saurait trancher. Une première commission dont -le rapporteur fut Mariotte proposa des objections auxquelles Huyghens -répondit aussitôt; l’Académie alors chargea Picard de prononcer -définitivement. Le prudent astronome, ennemi des discussions et des -incertitudes, déclina une telle responsabilité, mais Duhamel et Perraut -déclarèrent longuement leurs pensées. Huyghens maintint les siennes, -et la discussion qui n’eut rien que de faible se prolongea pendant -plusieurs semaines sans autre effet, comme on aurait pu le prévoir, que -d’affermir chacun dans son opinion. - -Les travaux astronomiques étaient en même temps activement poursuivis. -La construction de l’Observatoire, décidée en 1664, fut commencée en -1667. Le 21 juin, une commission d’académiciens détermina l’orientation -de la façade. Rien n’est plus mal entendu que cet édifice. Perraut, -malgré tout son talent, s’y montra plus curieux de l’harmonie et de la -régularité des formes que des besoins véritables de la science. Des -dispositions réclamées par les astronomes et dont Colbert lui-même -avait reconnu l’utilité furent obstinément repoussées par lui, comme -incompatibles avec la beauté de l’ensemble. L’art d’observer éprouvait -d’ailleurs à ce moment une véritable révolution, et les astronomes les -plus habiles n’étaient d’accord eux-mêmes ni sur la nature ni sur le -choix des instruments à y installer. - -Picard et Auzout auraient voulu tout disposer pour l’astronomie de -précision, prendre jour par jour des mesures régulières et exactes et -au catalogue minutieux des étoiles joindre les tables des mouvements -planétaires et des positions de la lune; mais leur influence devait -céder au crédit de Dominique Cassini. C’était Picard lui-même qui, sur -l’estime qu’il avait conçue de ses talents, avait récemment attiré les -bienfaits de Colbert sur ce redoutable rival. Homme d’esprit et homme -de qualité, facile et agréable d’humeur, habitué à la représentation -et à l’éclat extérieur, Cassini obtint aisément la faveur du roi; -habile à la ménager, il excellait à charmer son imagination, à exciter -sa curiosité et à la satisfaire quel qu’en fût l’objet avec une -merveilleuse assurance. - -Un jour, une comète parut dans le ciel. Le roi désira savoir vers -quelle région elle se dirigeait. Cassini qui ne l’avait observée qu’une -fois, le lui dit immédiatement. La comète suivit une autre route, -mais le roi ne s’en informa pas et se souvint seulement que pour un -homme aussi habile que M. Cassini les astres n’avaient pas de secrets. -En découvrant deux nouveaux satellites de Saturne, Cassini put se -glorifier d’avoir porté le nombre total des astres errants au beau -chiffre de 14, qui avait l’honneur d’être uni au nom illustre de Louis. -La flatterie eut un plein succès, et une médaille, frappée par ordre du -roi, en consacra le souvenir. - -Picard et Auzout, aussi simples que modestes, empressés d’ailleurs -à proclamer le mérite et la science de Cassini, devaient paraître -près de lui de bien petits compagnons. Cassini fut donc presque seul -consulté par l’architecte de l’Observatoire. Il n’approuva pas tout, et -ses mémoires posthumes donnent un libre cours aux critiques; mais il -accorda publiquement de grandes louanges à Perraut, et les réclamations -ne purent être bien énergiques contre un monument dont «le dessein, -la grandeur et la solidité lui paraissaient admirables.» La solidité, -résultat de l’épaisseur des murs, était un grand inconvénient; elle -empêcha l’installation des deux instruments les plus utiles aux -observateurs modernes: la lunette méridienne inventée par Roemer et le -cercle mural dû à Picard. Tous deux en effet exigent dans la maçonnerie -une ouverture continue allant de l’horizon au zénith. Cet inconvénient -est tel que cent ans plus tard un des descendants de Cassini proposait -pour y remédier de raser l’édifice au niveau du premier étage. -Cassini, qui fut le premier directeur de l’Observatoire, cherchait -surtout dans la science des résultats isolés et brillants et semblait -peu se soucier de préparer par d’obscurs travaux les découvertes de -ses successeurs. L’imperfection des instruments de précision devait -donc le gêner moins qu’un autre. Mais Picard en souffrit beaucoup, et -quoiqu’en restant toujours avec Cassini dans les meilleures relations, -il n’obtint que lentement les secours nécessaires pour réaliser ses -projets, toujours cependant utilement et largement conçus. - -Les astronomes de l’Académie en attendant l’achèvement de l’œuvre -de Perraut ne demeuraient pas inactifs. Louis XIV les avait -chargés de mesurer la grandeur de la terre. Picard et Auzout, en -exécutant ce travail, introduisirent dans leurs observations un des -perfectionnements les plus importants qu’ait reçus depuis deux siècles -l’astronomie de précision. Ils appliquèrent pour la première fois les -lunettes à la mesure des angles. Cette idée, proposée par Huyghens -dans son écrit sur le système de Saturne et perfectionnée par Picard -et par Auzout, devait assurer aux observations une exactitude presque -illimitée. - -Les lunettes avaient révélé dans le ciel à Galilée, à Kepler et à leurs -successeurs d’importants détails invisibles à l’œil nu, mais cette -représentation sans réalité, formée par les rayons lumineux après -tant de déviations inégales et mal connues, ne semblait pas pouvoir -indiquer même approximativement leur direction primitive. La lunette en -effet montre à la fois une infinité de points différents; vers lesquels -est-elle précisément dirigée? - -Lorsqu’on observe avec une lunette un objet fort éloigné, une étoile -par exemple, la lunette montre son image formée au foyer du verre -antérieur, nommé _objectif_, et la position de cette image regardée -à travers une loupe, nommée _oculaire_, varie avec celle de l’œil de -l’observateur. Picard pour préciser la direction place dans la lunette, -à la distance même où peut se former l’image, deux fils très-fins qui -se croisent perpendiculairement; l’observateur, par le déplacement de -l’instrument, doit amener le point de croisement à recevoir l’image -de l’objet qu’il étudie. Mais il faut deux points pour déterminer -une direction, et les deux fils, par leur croisement, n’en donnent -qu’un seul. Telle fut l’objection qui, en obscurcissant l’invention -de Picard, empêcha toujours le célèbre Hévélius de l’appliquer à ses -instruments. - -Picard, exact au fond mais confus dans ses explications, apportait -cependant une preuve décisive, je veux dire l’épreuve même. L’ancienne -méthode donnait des résultats d’autant plus rapprochés des siens qu’on -l’appliquait avec plus d’habileté et de soin. L’ingénieux, académicien -avait en effet complétement raison. Lorsque les fils convenablement -disposés cachent l’image d’un point éloigné, la ligne dirigée vers -l’objet est déterminée et toujours la même dans l’intérieur de la -lunette dont elle est l’axe véritable; les points situés sur son -prolongement ne sont pas seuls aperçus par l’observateur, mais ils -sont seuls visés par l’instrument. Tous les observateurs aujourd’hui -profitent de cette invention, et grâce à elle les plus médiocres -surpassent Tycho en précision, autant et plus peut-être que Tycho -surpassait ses prédécesseurs. - -La position de plusieurs villes du royaume, déterminée astronomiquement -par Picard, devait servir à la mesure du méridien. Quelques résultats -très-inattendus suggérèrent à l’Académie le dessein plus vaste de les -rattacher à un ensemble en construisant une nouvelle carte de France. -Cette résolution approuvée par Colbert fut suivie d’un prompt effet. -Picard et Lahire commencèrent les travaux sans retard, mais ralentis et -interrompus souvent par la nécessité des affaires, ils n’étaient pas -fort avancés à la mort de Picard. Cassini eut l’honneur de continuer -ce grand ouvrage dont la célèbre carte qui porte son nom et qui fut -terminée par son arrière-petit-fils devait être le dernier résultat. - -Lorsqu’une étude entreprise se trouvait terminée ou abandonnée, -l’Académie, toujours empressée à passer d’un travail à un autre, -avisait aussitôt un but nouveau à atteindre et par des discussions -parfois très-prolongées s’efforçait de tracer sa route et d’y régler sa -marche à l’avance. C’est ainsi que le 3 novembre 1669, quinze sujets -d’expérience et d’étude furent successivement proposés. Presque tous -sont insignifiants et je citerai seulement les suivants: - -Faire l’analyse du café et du thé pour savoir pourquoi ils empêchent de -dormir. - -Faire l’analyse de l’urine pour savoir ce qui fait sa vertu pour les -goutteux et contre les vapeurs. - -Chercher des purgatifs agréables au goût. - -Un autre jour, l’Académie n’ayant rien de mieux à faire, on proposa -d’enlever la rate à des chiens, et l’on trouva pour tout résultat -qu’ils étaient plus gais et urinaient davantage. - -L’Académie, toujours exacte à faire une expérience au moins dans chaque -réunion du samedi, prenait souvent des chiens pour victimes. Plus -d’un, piqué par une vipère, servit d’épreuve à la vertu des antidotes -réputés efficaces. Ils ne mouraient pas tous, mais l’inégale gravité -des morsures et la force plus ou moins grande de l’animal expliquaient -suffisamment la différence des résultats. L’Académie, qui revint plus -d’une fois sur ces expériences, semblait se plaire à varier le choix -des victimes. Un chat fut mordu au ventre; il vivait à la fin de la -séance, mais il mourut deux jours après. Une grenouille mordue par une -vipère mourut la nuit suivante. Deux vipères mordues par deux autres -vipères vivaient encore à la fin de la séance, et le procès-verbal -ajoute en post-scriptum: «Elles se portent aujourd’hui fort bien.» -Un petit serpent fut également mordu; il mourut le lendemain. Trois -pigeons enfin ayant été mordus par trois vipères, les deux premiers -moururent, le troisième survécut et assista à la séance suivante où -l’on put constater qu’il s’était formé une croûte sur la plaie. - -La question, on le voit, ne faisait pas de grands progrès. Elle fut -reprise en 1737 à l’occasion d’un remède proposé par un charlatan -et qui fit grand bruit. L’Académie sacrifia encore neuf pigeons, -vingt-deux poulets, deux coqs, une oie, deux chats et huit chiens, sans -donner de conclusion certaine. - -Dans l’une des séances où périodiquement en quelque sorte, l’Académie -ayant épuisé son programme avait à se demander: Qu’allons-nous -entreprendre? Picard, après avoir tracé le tableau judicieux des -désiderata de l’astronomie, proposa qu’en attendant l’achèvement -de l’Observatoire, une commission fût envoyée à Uranibourg pour en -déterminer exactement la position et rendre possible la comparaison -des tables rudolphines de Tycho Brahé avec les résultats qu’on -obtiendrait à Paris. La résolution fut approuvée immédiatement par -Colbert, et Picard lui-même partit pour le Danemark. Il devait avant -tout déterminer la hauteur du pôle à Uranibourg. En rendant compte des -minutieuses précautions dont il s’est entouré, Picard fit connaître, -pour la première fois, les singuliers déplacements que quinze ans -d’observations lui avaient révélé dans la position de l’étoile -polaire et qui l’ont fait toucher de bien près à l’une des grandes -découvertes de l’astronomie moderne. Ces inégalités qui lui semblaient -inexplicables n’ont plus aujourd’hui rien de mystérieux. Bradley en -révélant leur cause a expliqué leur loi. Elles dépendent, en partie -au moins, comme il l’a montré avec évidence, de la vitesse de la -terre qui, comparable à celle de la lumière, altère inégalement aux -diverses époques de l’année la direction apparente suivant laquelle -nous parviennent les rayons issus d’une même étoile. Si Picard, qui ne -l’a pas même soupçonné, n’a aucun droit à cette grande découverte, on -en doit peut-être admirer davantage la perfection jusque-là inouïe des -observations qui, en dehors de toute idée préconçue, lui ont révélé -d’aussi minutieux détails. - -La méridienne d’Uranibourg fut l’occasion d’un grand étonnement. La -direction assignée par Tycho présentait dix-huit minutes d’erreur. -Devait-on accuser l’habileté ou le soin du grand astronome ou voir -dans le déplacement de la méridienne une preuve de la variation du -pôle? Un trop grand nombre d’observations s’accordent à prouver le -contraire, et il fallut bien admettre chez l’exact et consciencieux -Tycho une erreur rendue inexplicable par son évidence même. - -«Nous osons promettre à la postérité, ajoute Picard avec une légitime -confiance, que si, dans la suite des temps, on trouve qu’il faille -changer de plus d’une minute ce que nous avons établi sur ce sujet, ce -sera pour lors que l’on pourra s’assurer de l’instabilité de la ligne -méridienne.» - -Le voyage d’Uranibourg donna à l’Académie une force et une gloire -nouvelles. Le jeune Roemer, ramené en France par Picard et introduit -dans l’Académie, fut d’abord un de ses membres les plus actifs et -bientôt un des plus illustres. Roemer en effet a mesuré le premier la -vitesse de la lumière, à laquelle Picard par une voie toute différente -avait touché de si près. Les satellites de Jupiter, en circulant autour -de la planète, traversent périodiquement le cône d’ombre projeté par -elle à l’opposé du soleil. Si leur mouvement était uniforme aussi bien -que celui de Jupiter, les entrées ou _immersions_ dans le cône d’ombre -se succéderaient à intervalles égaux, et il en serait de même des -sorties ou _émersions_; si la lumière se propage instantanément, la -régularité des observations reproduira fidèlement celle des phénomènes, -mais si au contraire les rayons lumineux emploient un certain -temps à parcourir la distance variable qui nous sépare de Jupiter, -l’observation inégalement retardée accusera dans les intervalles -des différences qui n’ont rien de réel et dont la loi est évidente. -Lorsque la terre s’éloigne de Jupiter, nous fuyons pour ainsi dire -devant les rayons qu’il nous envoie, le retard va en augmentant, et -les intervalles apparents sont plus grands que les intervalles réels. -L’effet est contraire lorsqu’en nous rapprochant de la planète, nous -allons au-devant de ses rayons. Or un examen facile de la position des -astres montre que, dans le premier cas, Jupiter cachant ses satellites -au moment de l’immersion, l’émersion est seule visible de la terre; -les immersions au contraire le sont seules dans le second cas. Si donc -la propagation de la lumière n’est pas instantanée, l’intervalle entre -deux immersions consécutives observées doit sembler plus court que -celui de deux émersions, et la différence sera d’autant plus grande que -la lumière marche moins vite. C’est par ces considérations ingénieuses -que Roemer osa fixer à vingt-deux minutes le temps employé par la -lumière à traverser le diamètre de l’orbite terrestre. Un paradoxe -aussi hardi heurtait non-seulement l’opinion commune mais l’une des -assertions les plus résolues et les plus tranchantes de Descartes; les -savants devaient y résister. - -Encore que la loi de Roemer paraisse nettement dans les moyennes, -lorsqu’en approfondissant la matière on veut chercher dans le détail -des observations une preuve plus précise et plus certaine, l’ordre fait -place à la confusion, et de continuelles anomalies en altérant les -résultats prévus semblent les convaincre d’erreur. Cassini, qui entrant -dans la pensée de Roemer en avait vanté d’abord la nouveauté et la -force, alléguait contre elles des objections considérables. Pendant que -la terre en effet s’éloigne de Jupiter, le premier satellite s’éclipse -plus de cent fois; et si, comme l’affirmait Roemer, la vue de la -dernière éclipse est retardée de vingt-deux minutes par rapport à celle -de la première, l’accroissement moyen de l’intervalle qui sépare deux -éclipses est de treize secondes environ. De si petites différences ne -sont pas écrites dans les phénomènes en caractères assez visibles, et -sans parler des erreurs d’observation d’autres inégalités peuvent, on -le comprend, les effacer complétement et en renverser le sens. - -Roemer cependant se défendait avec vigueur et succès. On lit dans -l’extrait des registres remis à Colbert en 1678: «M. Roemer a confirmé -par de nouvelles observations ses sentiments touchant la vitesse de la -lumière, prétendant que son mouvement ne se fait pas en un instant. -Comme ce problème est un des plus beaux que l’on ait encore proposés -sur ce sujet et que M. Cassini y a trouvé quelques difficultés, on -l’a examiné souvent dans l’assemblée. La compagnie a trouvé que cette -méthode pour trouver le temps que la lumière des astres emploie à son -mouvement est la meilleure et la plus ingénieuse dont on se soit avisé -jusqu’à présent.» - -Mais dans l’histoire rédigée par lui des travaux astronomiques de -l’Académie, Cassini tient un tout autre langage et se prononce -hardiment dans un sens opposé. On a comparé, dit-il, le temps de deux -émersions prochaines du premier satellite dans une des quadratures avec -le temps de deux immersions prochaines dans la quadrature opposée de -cette planète, et bien que la lumière d’un satellite à la fin de sa -révolution dans la première quadrature fasse moins de chemin pour venir -à la terre dont Jupiter s’approche qu’à la fin de sa révolution dans la -seconde, quand Jupiter s’éloigne de la terre et que cette différence -monte tout au moins à trois cent mille lieues de chemin dans un temps -de plus que dans l’autre, on n’a pas trouvé de différence sensible -entre les deux espaces de temps. «Ce n’est pas, ajoute Cassini, que -l’Académie ne se soit aperçue, dans la suite de ses observations, que -le temps d’un nombre considérable d’immersions d’un même satellite est -sensiblement plus court que celui d’un pareil nombre d’émersions, ce -qui peut en effet s’expliquer par le mouvement successif de la lumière, -mais elle ne lui a pas paru suffisante pour convaincre que le mouvement -est en effet successif.» La découverte de Roemer, aujourd’hui solide et -inattaquable, a été confirmée par tous les progrès de la science; les -objections pouvaient cependant et devaient être faites, et Cassini, en -suspendant son jugement, ne fait paraître aucun esprit de dénigrement -ou de jalousie. - -La question vingt ans plus tard semblait encore douteuse, et Fontenelle -en analysant un travail de Maraldi concluait avec lui ou bien peu s’en -faut en faveur de la propagation instantanée. «Il paraît, dit-il, -qu’il faut renoncer, quoique peut-être avec regret, à l’ingénieuse et -séduisante hypothèse de la propagation successive de la lumière, ou du -moins à l’unique preuve certaine que l’on crût en avoir; car une preuve -manquée ne rend pas une chose impossible.» - -Une autre expédition plus célèbre encore que celle de Picard fut celle -de Richer envoyé à Cayenne pour y faire, sous un ciel et dans un climat -nouveaux, d’importantes observations astronomiques. Plusieurs questions -lui étaient particulièrement signalées, parmi lesquelles l’observation -de la planète Mars excitait au plus haut point l’impatiente curiosité -des savants. L’Académie, dit Fontenelle, attendait le retour de ses -missionnaires comme l’arrêt d’un juge appelé à prononcer sur les -difficultés qui divisent les astronomes. Il s’agissait en effet de -déterminer la distance de Mars à la terre pour en conclure le rayon -encore inconnu de l’orbite terrestre. - -Les astronomes ne connaissaient que des rapports. Ils savaient -très-exactement que la distance de Mars au soleil est une fois et demie -celle de la terre au soleil, mais on n’avait sur la grandeur absolue -de l’une d’elles que d’insignifiantes conjectures. Anaxagore, en -supposant le soleil aussi grand que le Péloponèse, évaluait sa distance -à la terre à mille ou douze cents lieues tout au plus. Aristarque, par -des mesures ingénieuses mais fort grossières, l’avait portée à douze -cents rayons terrestres; Descartes n’en supposait que sept à huit -cents; Kepler au contraire avait triplé le nombre d’Aristarque. Les -observations de Richer devaient sextupler celui de Kepler. - -Mars alors approchait autant que possible de la terre, et l’on espérait -pouvoir mesurer l’angle formé par deux rayons visuels dirigés vers lui -au même instant, l’un de Paris, l’autre de Cayenne. Rien de plus facile -en théorie que la détermination d’un tel angle. Les difficultés sont -toutes d’exécution, mais elles sont considérables. - -Devant la distance des étoiles, le diamètre de la terre disparaît en -quelque sorte et s’évanouit; les rayons dirigés vers l’une d’elles par -deux observateurs éloignés sont rigoureusement parallèles, et l’on -peut par suite rapporter à une même direction et comparer par là l’un -à l’autre deux rayons dirigés vers Mars de deux points éloignés du -globe. Malheureusement la terre tourne et se déplace. Mars lui-même -n’est pas immobile, et une seconde de retard dans une observation peut -dévier de plus de quinze secondes le rayon dirigé vers lui; si l’on -songe qu’un angle de vingt-cinq secondes fait tout le dénoûment du -problème, on perd l’espoir d’obtenir, à deux mille lieues de distance, -deux observations réellement simultanées. Il faut s’affranchir de cette -condition, et la marche régulière de la planète, soumise à des lois -bien connues, permet de calculer d’après la position observée celles -qui la précèdent ou qui la suivent; on doit enfin dans une recherche -aussi délicate prévoir toutes les causes d’erreur et en corriger les -effets. - -L’événement trompa d’abord toutes les espérances. Les erreurs -d’observation, en compensant fortuitement les différences de -direction, assignèrent une valeur nulle à l’angle qu’on voulait -mesurer; mais Cassini, en recherchant jusqu’à la source la cause -possible d’un résultat aussi inacceptable, fut conduit à soupçonner -un quart de minute d’erreur, en assignant à l’angle une valeur de -vingt-cinq secondes que donnaient ses propres observations et qui est -exacte. Cassini en effet avait résolu le problème sans employer les -observations de Cayenne. Le principe de sa méthode est ingénieux; -puisque la comparaison des observations n’exige pas qu’elles soient -simultanées, on peut choisir pour les comparer deux observations faites -à six heures de distance dans un seul et même observatoire. La terre, -dans son mouvement bien connu, emporte l’observateur plus loin de sa -position primitive que Paris ne l’est de Cayenne, et la différence de -temps peut remplacer la distance des lieux. - -C’est l’observation du pendule qui devait immortaliser surtout le -nom de Richer et le souvenir de son expédition. Le pendule qui bat -les secondes est plus court à l’équateur qu’à Paris, et ce fait bien -observé nous montre par une conséquence très assurée que la pesanteur y -est moindre. Huyghens, en évaluant la force centrifuge produite par la -rotation de la terre, fit connaître une cause considérable mais non pas -unique de cette diminution qui se rattache avec certitude à la forme -aplatie de la terre. Mais la suite de ces déductions est accessible -aux seuls géomètres, et les autres savants n’y virent pendant bien des -années qu’une ingénieuse conjecture qu’ils discutaient sans s’entendre. -Il restait donc beaucoup à faire pour fixer les esprits et rendre la -démonstration convaincante. Cinquante ans plus tard les deux partis -jugeaient nécessaire une nouvelle expédition académique qui, pour les -mettre d’accord, dut chercher des preuves évidentes et irréfragables -dans des mesures directes et précises. - -Le roi Jacques II, dans une visite à l’Observatoire de Paris le 27 -avril 1690, avait rapporté l’opinion de Newton sur l’aplatissement -de la terre. Les académiciens dans leur réponse invoquent assez -singulièrement les observations de Richer pour repousser une théorie -dont elle fournit la preuve la plus assurée. «On répondit, dit le -procès-verbal, que cette idée était venue à quelques-uns à l’occasion -de quelques observations de Jupiter qui a paru quelquefois n’être pas -parfaitement sphérique, mais que la partie de l’ombre de la terre -qui tombe sur la lune paraissait assez circulaire pour persuader que -la figure de la terre ne s’éloigne pas sensiblement de la sphérique, -que cette conjecture avait été assez fortifiée par les observations -de la longueur des pendules faites par les personnes envoyées par -l’Académie des sciences à Cayenne, au cap Vert et aux Antilles, où le -pendule à secondes s’est trouvé constamment sensiblement plus court que -dans notre climat, mais que cette différence pouvait être attribuée -aux températures de l’air, puisque dans un même lieu nous trouvons -une petite différence entre l’été et l’hiver.» Cette explication -est inacceptable, et une température de 200 degrés au moins serait -nécessaire pour produire les effets observés. - -Les expériences sur la transfusion du sang faisaient grand bruit en -Angleterre. L’Académie prit soin de les reproduire et de les varier. -Les Anglais remplaçaient hardiment le sang d’un homme par celui d’un -sujet plus robuste ou mieux portant, en espérant par là changer -non-seulement le tempérament mais le caractère du patient. Le sang -d’un lion par exemple devait enflammer l’homme le plus timide et lui -donner avec une noble fierté un courage invincible. Les savants de -Londres pour guérir un fou avaient remplacé la plus grande partie de -son sang par celui d’un homme sain d’esprit; mais le malade, continuant -à déraisonner sur tous les points sauf sur un seul peut-être, courait -les rues de Londres en se disant le martyr de la Société royale. Les -académiciens français opérèrent seulement sur des chiens. Ils ne furent -pas heureux. L’animal qui donnait son sang se rétablissait assez bien, -l’autre languissait et mourait presque toujours. Le parlement informé -de ces résultats défendit par arrêt la transfusion comme inutile et -dangereuse. - -La machine pneumatique, inventée à Magdebourg par Otto de Guéricke et -apportée par Huyghens devant l’Académie, fut aussi pour elle un sujet -d’études et l’instrument d’expériences très nombreuses. Parmi les -singularités observées on peut signaler l’effet produit sur un poisson -qui, placé sous le récipient dans un vaisseau plein d’eau, tomba au -fond sans pouvoir remonter, même après la rentrée de l’air. Sa vessie -natatoire s’était vidée d’air et ne fonctionnait plus. - -C’est Huyghens également qui annonça le premier à l’Académie la force -expansive de la glace, en profitant pour la rendre sensible du rude -hiver de 1668. - -Le phosphore de l’urine, découvert par Brandt, fut également mis sous -les yeux de l’Académie et préparé par Homberg dans le laboratoire. -L’Académie ces jours-là devenait une école, et l’un de ses membres -transformé en professeur donnait l’enseignement à tous les autres. - -Colbert pendant toute sa vie se montra favorable à la compagnie qu’il -avait fondée. Plein de ménagements et de prévenances pour elle, -soigneux de ses intérêts comme de sa dignité, facile à ses projets -et à ses entreprises, il se plaisait à lui rendre de bons offices. -Informé des travaux commencés, attentif en même temps aux recherches -particulières et animant chacun dans ses propres desseins, il savait -soutenir sans diriger; habile à juger les hommes et les éprouvant au -besoin, il se faisait le protecteur et l’appui, non le guide de ceux -qu’il avait appréciés et choisis. Sa mort fut un grand malheur pour les -savants. L’impérieux Louvois, second protecteur de l’Académie, s’occupa -fort peu d’elle et fort mal. L’esprit qui l’animait n’était pas celui -de la science. Les intérêts du roi étaient pour lui la loi suprême, et -le soin de sa grandeur la seule affaire de conséquence. Les bienfaits -et la faveur dont il daignait les honorer imposaient aux académiciens -l’obligation de se tenir toujours sous sa main prêts à servir ses -projets en s’y appliquant tout entiers. - -Le 16 février 1686 un M. de La Chapelle, délégué par Louvois et -interprète de ses volontés, vint proposer à l’Académie une distinction -fausse et grossière entre les recherches utiles et la science de pure -curiosité, comme s’il existait deux lumières, l’une pour guider les -hommes, l’autre pour charmer leurs yeux. «J’ai déjà eu l’honneur de -dire à l’Académie, dit M. de la Chapelle, que M^{gr} de Louvois demande -ce que l’on peut faire au laboratoire; il m’a ordonné d’en parler -encore. Ne peut-on pas considérer ce travail ou comme une recherche -curieuse ou comme une recherche utile? J’appelle recherche curieuse ce -qui n’est qu’une pure curiosité ou qui est pour ainsi dire un amusement -des chimistes; cette compagnie est trop illustre et a des applications -trop sérieuses pour ne s’attacher ici qu’à une simple curiosité. -J’entends une recherche utile celle qui peut avoir rapport au service -du roi et de l’État.» Le nouveau protecteur prétendait, on le voit, -retrancher les curiosités inutiles et les amusements de l’esprit; où -la curiosité n’est pas admise pour elle-même, il ne faut pas espérer -cependant que la science se développe et reste en honneur. Mais -l’Académie, accoutumée à s’incliner au moindre signe venu de si haut, -n’avait pas à discuter avec un ministre tout-puissant. - -M. de La Chapelle avait fait connaître quelques-uns des problèmes -utiles dont on désirait la solution. Ne serait-il pas permis, -disait-il, d’examiner les effets du mercure, de l’antimoine, du -quinquina, du laudanum et du pavot selon les différentes préparations, -et de faire des analyses exactes du thé, du café et du cacao dont -l’usage se rend si commun, soit comme remède, soit comme aliment? - -M. Bourdelin, qui naguère distillait des crapauds, se distingua par son -empressement. Quelques semaines après la visite de M. de La Chapelle, -il apportait à l’Académie l’analyse de trois livres d’excellent café. -«Ces 3 livres ont donné, dit-il, 20 onces 7 gros de liqueur qu’on a -tirée par la cornue. La première, de 4 onces un peu austère a rougi -le tournesol. La seconde, avec un peu d’acidité, a fait couleur de -vin de Châblis avec le vitriol. La troisième a fait couleur de minium -en mettant une portion de vitriol sur sept de cette liqueur. La -quatrième, d’odeur de cumin austère et amère, a rendu laiteuse la -solution du sublimé. Une partie de vitriol sur deux a fait couleur -de minium. La cinquième partie fort acide et mêlée de sulfuré, a -précipité le sublimé. Une partie de cette liqueur avec deux de vitriol -a fait couleur de minium fort foncée. La sixième de 3 onces a fait -effervescence avec l’esprit de sel, et il reste 8 onces 2 gros figés. -La tête morte avait plus de volume que le café.» - -Une telle analyse échappe à la classification de Louvois; elle n’est -ni curieuse ni utile. «Bourdelin, dit Fontenelle, aimait tant le café -que sur la fin de sa vie quand les médecins le lui interdirent, il se -flatta longtemps d’être désespéré pour pouvoir sans scrupule en prendre -tant qu’il voudrait.» Son analyse, s’il en est ainsi, ne peut suggérer -qu’une réflexion: puisque le café était excellent, il aurait mieux fait -de le boire. - -L’Académie reprit plus d’une fois sans succès l’étude du café. Dans un -mémoire lu en 1715, on y signale des principes salins et sulfureux, -en terminant par quelques indications plus pratiques. «L’expérience, -dit l’auteur qui n’est autre que le premier académicien de la célèbre -famille de Jussieu, a introduit quelques précautions que je ne saurais -blâmer touchant la manière de prendre cette infusion. Telles sont -celles de boire un verre d’eau auparavant de prendre le café, de -corriger par le sucre l’amertume qui pourrait le rendre désagréable, et -de le mêler de lait ou de crème pour en étendre le soufre, embarrasser -les principes salins et le rendre nourrissant.» M. Purgon n’aurait pas -mieux dit. - -Perraut affecta plus de déférence encore aux vues de Louvois en -apportant à l’Académie une invention fort bizarre pour doubler la -vitesse d’un boulet de canon. Le projectile ordinaire, dans le projet -de Perraut, serait remplacé par un second canon qui doit lancer le -boulet pendant son trajet dans l’intérieur de la grande pièce, en lui -imprimant outre sa vitesse propre celle que lui communique l’action -de la poudre. Pour ne rien perdre enfin, on doit disposer à petite -distance un anneau assez fort pour retenir le petit canon au passage, -sans être endommagé par le choc. Malgré la juste considération qui -entourait Perraut dans l’Académie, on n’ordonna pas la réalisation d’un -projet dont la naïve hardiesse, en faisant sourire plus d’un homme de -guerre, dut montrer à Louvois que les académiciens ne sont pas des -artilleurs et que le mieux est de laisser chacun à ses travaux naturels. - -Le départ d’Huyghens après la révocation de l’édit de Nantes, la mort -de Picard et la retraite de Rœmer en Danemark furent pour l’Académie -des pertes irréparables. Elle se trouva privée tout à coup de ses -lumières les plus précieuses. Quoique pour la chimie la stérile -abondance de Duclos eût été heureusement remplacée par l’activité plus -fructueuse de Homberg, le zèle des autres membres s’affaiblissait; -le travail en commun devenu une gêne pour tous était abandonné peu à -peu, et l’on avait peine bien souvent à occuper les deux heures de -la séance. Les procès-verbaux qui naguère remplissaient chaque année -deux volumes, l’un pour les samedis, l’autre pour les mercredis, se -réduisirent au point que les comptes rendus des années 1688 à 1691, -toujours écrits par Duhamel avec la même exactitude, n’occupent plus -ensemble qu’un seul volume qui les réunit sans distinction. L’activité -renaît ensuite, il est vrai, mais elle se déplace; chacun veut user de -son initiative et déserte les routes tracées à l’avance. - -La lutte entre les deux systèmes, commencée dès les premières années -de l’Académie, s’était renouvelée à plusieurs reprises et se déclarait -de plus en plus. L’Académie, dans l’intention des fondateurs, devait -absorber complétement en elle l’individualité de ses membres, produire -l’unité des esprits dans la science et dans la doctrine et paraître -seule au dehors, non-seulement pour prendre part aux découvertes de -chacun et s’en glorifier, mais en se les appropriant sans citer aucun -nom. - -Avant de publier pour la première fois ses travaux, la Compagnie se -demanda si elle devait nommer dans la préface les particuliers qui -avaient fait quelques découvertes; on fut d’avis de ne les point -nommer, et il fut décidé qu’on se contenterait de dire que les -découvertes ont été faites dans l’Académie. Cette étrange égalité, -décrétée mais non obtenue, n’était pas sans précédent, et les -expériences des académiciens del Cimento à Florence sont restées leur -propriété commune. L’Académie de Paris, en s’appropriant ainsi les -travaux de ses membres, déniait à chacun d’eux le droit de les inscrire -dans ses propres ouvrages. - -On lit au procès-verbal du 18 août 1688: «La Compagnie, pour éviter -que dorénavant les personnes qui la composent n’insèrent dans leurs -ouvrages particuliers les observations et les nouvelles découvertes -qui sont faites dans les assemblées, a statué d’un commun consentement -qu’à l’avenir chacun de ceux qui voudront faire imprimer de leurs -ouvrages sera obligé d’en donner avis à la Compagnie et d’y apporter -son manuscrit pour y être examiné, ou par l’Académie en corps, ou par -les commissions qu’elle nomme pour cet effet. A l’égard des ouvrages -qui ont été imprimés par ceux qui la composent, la Compagnie a résolu -de revendiquer ce qui lui appartient toutefois et quand l’occasion s’en -présentera. La compagnie a prié M. de La Chapelle de savoir la volonté -de M^{gr} de Louvois, protecteur de l’Académie, avant que d’insérer le -présent règlement dans les registres.» - -Ce passage est très-remarquable. On y voit clairement l’état intérieur -de l’Académie et les causes d’un affaiblissement qui frappait tous -les yeux. Les mathématiciens empiétaient peu à peu sur tout le reste. -Cassini, l’Hôpital, Varignon, La Hire et Homberg, sans s’astreindre -plus longtemps à chercher la vérité en commun, produisent isolément et -sans grand éclat, d’instructifs et nombreux travaux; mais ils ont peine -à remplir les séances. Les sciences d’observation n’y occupent plus -qu’une très-petite place; tout semble aller à l’abandon. Le laboratoire -est délaissé, l’Académie n’a plus de règle, et l’assiduité de ses -membres diminue sensiblement. Un grand changement était nécessaire; -l’abbé Bignon, neveu du troisième protecteur Pontchartrain, eut le -mérite de le comprendre. Après s’être fait donner par son oncle la -direction de l’Académie, il obtint de la renouveler par un règlement -qui, en accroissant le nombre de ses membres et lui donnant le droit de -se recruter elle-même, la rendit à la fois plus forte et plus libre, -plus florissante et plus féconde. - - - - -L’ORGANISATION DE 1699. - - -L’Académie des sciences, en 1699, reçut un grand accroissement; -l’organisation nouvelle élevait de seize à cinquante le nombre de ses -membres et les partageait en trois classes: celles des honoraires, des -pensionnaires et des associés; la première composée de dix membres et -les deux autres chacune de vingt. A chaque pensionnaire enfin était -attaché un élève qui, formé par lui et instruit près de l’Académie -à laquelle il appartenait par avance, devait en s’y dévouant tout -entier mériter successivement le titre d’associé et les avantages -des pensionnaires. Les membres honoraires étaient en quelque sorte -les médiateurs de l’Académie auprès du roi et de ses ministres; -ils devaient aider leurs confrères de leur crédit, les honorer par -leur présence et les encourager par leur attention. Les plus grands -seigneurs recherchèrent ce rôle et tinrent souvent à honneur d’ajouter -à leurs titres celui d’académicien. Le règlement affirmait leur -intelligence et leur savoir dans les mathématiques et dans la physique, -mais une grande bienveillance pour les savants et le désir exprimé -d’entrer en commerce familier avec eux étaient souvent la plus grande -preuve qu’on leur en demandât et la seule marque qu’ils en pussent -fournir. La prééminence leur appartenait de droit dans l’Académie, et -le roi chaque année choisissait pour président et pour vice-président -deux des membres honoraires. - -Les anciens académiciens furent presque tous admis dans la classe -des pensionnaires. On les partagea en six sections de trois membres -chacune: celles de géométrie, d’astronomie, de mécanique, de chimie, -d’anatomie et de botanique. Le secrétaire et le trésorier complétaient -le nombre de vingt. - -Douze des associés étaient Français et habitaient Paris. Répartis -comme les pensionnaires entre les six sections, ils portaient à cinq -le nombre de leurs membres. L’Académie, pour attirer à elle toutes les -gloires, pouvait choisir les huit autres associés parmi les savants -étrangers. On décida par un très-sage conseil que, désignés par -l’éclat non par la nature de leurs travaux, ils n’appartiendraient à -aucune section. En cas de vacance parmi les honoraires, l’Académie -devait proposer un candidat à l’agrément du roi. Pour les places -de pensionnaires, elle en présentait trois parmi lesquels deux au -moins déjà associés ou élèves. La nomination des associés se faisait -comme celle des pensionnaires, et sur les trois candidats présentés, -deux au moins devaient être choisis parmi les élèves; mais la règle -fut renversée, et en 1716, un règlement nouveau imposa au contraire -l’obligation d’inscrire sur la liste présentée au roi un candidat -au moins étranger à l’Académie, afin que Sa Majesté pût à chaque -élection si elle le jugeait utile rajeunir et fortifier l’Académie par -l’adjonction d’un membre nouveau. - -Les associés prenaient part à tous les travaux de l’Académie, mais ils -n’opinaient que sur les questions de science. En cas de doute sur un -de leurs droits, les honoraires et les pensionnaires en décidaient en -dernier ressort à la majorité des suffrages. - -Chaque pensionnaire choisissait son élève et le faisait agréer par la -Compagnie, qui le proposait à la nomination du roi. Plusieurs choix se -portèrent, comme on devait s’y attendre, sur des fils, des neveux ou -des frères qui furent admis sans opposition. Les élèves ne votaient -jamais; ils ne devaient parler que sur l’invitation du président -et ne partageaient dans les premières années aucun des droits des -académiciens; mais l’apprentissage peu à peu devint un surnumérariat -accepté et brigué par des candidats d’une science déjà éprouvée. Galois -proposa Ozanam plus que sexagénaire qui conserva, jusqu’à l’âge de -soixante-quinze ans, avec le titre d’élève, la situation presque -humiliante qu’il lui attribuait dans la compagnie; plusieurs autres, -en se distinguant par leurs découvertes, prirent dans l’Académie une -légitime influence. Le titre d’élève mettait une trop grande différence -entre des savants égaux souvent par le talent comme par la renommée; -on le supprima en 1716 en créant douze adjoints auxquels une plus -grande part fut accordée dans les délibérations et dans les travaux. -L’institution des associés libres est de même date; sans appartenir -à aucune section et sans cultiver spécialement une des branches -de la science, ils devaient par leurs lumières générales prêter à -l’Académie un précieux concours. C’est à cette classe qu’ont appartenu -le chirurgien Lapeyronie, l’ingénieur Belidor, le magistrat astronome -Dionis du Séjour et l’illustre Turgot, qui cependant aurait si bien -tenu sa place parmi les honoraires. - -L’Académie renouvelée et agrandie fut solennellement installée au -Louvre, et un logement spacieux et magnifique remplaça la petite -salle de la bibliothèque du roi. Les séances, comme par le passé, -furent fixées au mercredi et au samedi, mais aux recherches en commun -condamnées par trente années d’épreuves médiocrement fructueuses -devaient succéder les efforts individuels, et la libre inspiration de -chacun remplacer les programmes qui, trop exactement suivis, avaient -rompu souvent les idées originales. Plusieurs fois déjà, il est vrai, -l’ancienne Académie avait réuni en un seul volume les recherches -personnelles et isolées de quelques académiciens, en s’excusant alors -en quelque sorte d’une dérogation aux vrais principes. - -«Quelque application que l’on ait aux desseins principaux que l’on a -entrepris, il est difficile, disait Fontenelle, de ne s’en pas laisser -détourner de temps en temps pour travailler à d’autres petits ouvrages, -selon que l’occasion en fournit de nouveaux sujets et que l’on y est -porté par son inclination particulière. Ces interruptions de peu de -durée sont toujours permises lorsqu’on s’est occupé de desseins de -longue haleine, et il est même important de ne pas laisser échapper -les conjonctures favorables pour trouver certaines choses qu’il serait -impossible de découvrir en d’autres temps. Il arrive souvent à ceux qui -composent l’Académie des sciences de faire de ces petites pièces, pour -profiter des occasions qui se présentent et pour se délasser des longs -ouvrages à qui ils sont assidûment appliqués.» - -Ces petites pièces, rassemblées dans le désordre de leur production, -forment la collection des mémoires, monument durable et œuvre par -excellence de l’Académie. Chaque académicien, marchant librement -dans sa voie sous la seule inspiration de son propre génie, signait -son écrit, comme il était juste, et en demeurait responsable. Tout -était permis excepté le repos; l’Académie, dépôt non-seulement mais -foyer de la science, avait pour maxime que vivant pour elle seule, un -savant doit, sans jamais s’en distraire, inventer et perfectionner -incessamment et sans fin ni relâche faire paraître au moins de -nouveaux efforts. Tout pensionnaire, associé ou élève qui s’éloignait -pour un temps de l’étude et du travail, cessait par cela même d’être -académicien. Chacun devait communiquer à jours fixes et à tour de -rôle le résultat de ses recherches et de ses essais; le président -avertissait et pressait les retardataires en les privant en cas de -récidive d’une partie de leurs droits académiques. Sans prévoir ni -admettre aucune excuse, le règlement, plus d’une fois appliqué dans sa -rigoureuse dureté, excluait même à jamais comme infidèles à la science -les membres assidus ou non aux séances, qui restaient trop longtemps -sans y prendre la parole. Cette loi sévère et aveugle, gardienne du -nombre et non de la qualité des productions, semblait dénier aux -académiciens le droit de se dévouer à une œuvre de longue haleine et de -suivre de grands desseins. On devait heureusement s’en relâcher bien -vite, mais plus d’une exclusion fut prononcée et maintenue. - -On lit par exemple au procès-verbal du 17 février 1714: «Le roi ayant -été informé que quelques-uns d’entre les associés et les élèves de -l’Académie ne faisaient aucune fonction d’académicien, que même ils -n’assistaient presque point aux assemblées et que, malgré les divers -avis qui leur avaient été donnés, ils ne se corrigeaient pas de leur -négligence, elle pouvait devenir d’un dangereux exemple. Sa Majesté a -cru devoir ne pas différer davantage à prononcer leur exclusion. Vous -aurez donc soin au plus tôt de déclarer vacante la place d’associé -anatomiste du sieur Duverney le jeune, celle d’élève anatomiste du -sieur Auber, celle d’élève géomètre du sieur du Tenor.» Et le 15 -décembre 1723: «M. de Camus, adjoint mécanicien, n’ayant satisfait à -aucun tour de rôle ordonné par les règlements, ni assisté à aucune -assemblée depuis deux ans, le roi a ordonné que sa place soit déclarée -vacante et qu’on procédât à la remplir d’un autre sujet.» - -Un autre académicien rayé de la liste par décision du régent fut le -financier Law. L’Académie, qui aurait pu faire un meilleur choix, -l’avait proposé comme candidat unique à une place d’honoraire. Il -fut agréé et siégea plusieurs fois, mais son impopularité rapidement -croissante faisant regretter sans doute cette détermination, on s’avisa -que, n’étant pas Français, il ne pouvait être membre honoraire et que -son élection était nulle. L’Académie eut la dignité et le bon goût de -réclamer et de maintenir son choix. On lui envoya la note suivante, qui -ne porte aucune signature: «Des jurisconsultes, plus esclairez que MM. -de l’Académie des sciences en fait de lois et de formalitez, ont donné -avis qu’en nommant M. Law pour académicien honoraire, l’élection estoit -nulle. Ces jurisconsultes se fondent sur ce que l’art. 3 du règlement -de cette Académie porte en termes formels que les académiciens -honoraires seront _tous régnicoles_; or c’est une qualité qu’on ne -scaurait donner audit sieur Law qui, à la vérité, avait obtenu des -lettres de naturalité, mais qui, ne les ayant pas fait enregistrer à la -Chambre des comptes est toujours réputé étranger, suivant le sentiment -des autheurs et la jurisprudence des arrêts.» - -A la loi d’exactitude imposée aux académiciens s’ajoutait, dans -l’obligation d’examiner les mémoires présentés par les étrangers, une -fatigue à laquelle les forces des pensionnaires âgés ne suffisaient -pas toujours. Par une faveur rarement refusée, ils obtenaient alors -le titre de vétérans. Saurin, Jacques Cassini, Maraldi, Fontenelle, -Leymery, Mairan, La Condamine et Grandjean-Fouchy l’obtinrent -successivement. Le pensionnaire nommé vétéran devenait libre de tout -travail; il perdait, il est vrai, ses droits à la pension, mais -l’Académie, par une faveur chaque fois renouvelée, lui assignait sur -les fonds destinés à ses travaux une indemnité équivalente. - -L’Académie avait interdit à ses membres de prendre sur le titre -d’un ouvrage la qualité d’académicien sans s’y être fait autoriser -par le jugement d’une commission. Les approbations de ce genre sont -extrêmement nombreuses dans l’histoire de l’Académie. La franchise des -commissaires, sans aller dans aucun cas jusqu’à déclarer l’œuvre d’un -confrère indigne de l’impression, varie et gradue les louanges avec -une liberté dont la hardiesse surprend quelquefois. D’Alembert, par -exemple, chargé d’examiner le quatrième volume du traité de physique de -l’abbé de Molière, se borne spirituellement et sans commentaires, à le -déclarer _digne de faire suite aux trois premiers_. - -Lorsqu’il s’agissait d’un écrit de polémique, la loi était surtout -étroitement observée, et nul ne pouvait s’y soustraire sans encourir -le blâme sévère de ses confrères. On lit par exemple au procès-verbal -du 13 décembre 1780: «J’ai dénoncé, c’est Condorcet qui parle, un -écrit de M. Sage, imprimé sans l’aveu de l’Académie, dans lequel il se -trouve plusieurs passages qui peuvent être désagréables à M. Tillet. -M. Sage écrit à la séance suivante pour donner des explications, mais -l’Académie décide, après avoir entendu lecture de sa lettre, qu’il n’y -sera pas fait de réponse.» - -Quelle que fût la contrariété des opinions, les discussions entre -confrères devaient être courtoises. L’Académie le rappela plus d’une -fois sévèrement à ceux qui semblaient l’oublier. L’astronome Lefèvre, -possesseur d’un privilége pour la _Connaissance des temps_, ayant été -repris d’erreur par Lahire, l’avait violemment attaqué et invectivé -dans la préface de l’un de ses volumes. - -«Je ne puis me dispenser, disait-il, de répondre aux invectives d’un -petit novice, auteur supposé d’une année d’_Éphémérides_ imprimées -depuis peu de temps. Ce nouvel auteur, rempli d’un esprit de vanité de -présomption et de mensonge, dit dans la préface de ses _Éphémérides_ -que le grand nombre d’opérations et de calculs dans lesquels il n’est -pas possible qu’il ne se glisse quelque erreur lui fait craindre de ne -pouvoir pas répondre à l’attente du public, mais qu’il espère au moins -que l’on n’y trouvera pas les éloignements du ciel aussi grands qu’on -le voit dans des éphémérides qui sont fort estimées, et dans lesquelles -l’auteur se trompe d’une demi-heure sur l’époque de l’éclipse du -15 mars 1699. On répond à ce jeune novice que l’éclipse a été bien -calculée, mais qu’on s’est trompé en prenant un logarithme.» La -punition fut prompte et sévère. «M. le président, dit le procès-verbal -du 17 septembre 1700, a dit que dans la préface de la _Connaissance -des temps_ pour 1701, composée par M. Lefèvre, il y avait des choses -dures et offensantes pour MM. de Lahire père et fils qui étaient -suffisamment désignés, quoiqu’ils ne fussent pas nommés. M. le comte de -Pontchartrain, qui avait trouvé cette conduite entièrement contraire au -règlement, avait voulu d’abord que M. Lefèvre fût exclu de l’Académie, -et cependant à la prière de M. le président, il s’était relâché à -permettre qu’il continuât d’y prendre séance à l’avenir, à condition -qu’il retirerait aussitôt tous les exemplaires de son livre qui étaient -chez l’imprimeur pour en échanger la préface, qu’il en ferait une autre -où il rétracterait tout ce qu’il avait dit de MM. de Lahire et que de -plus il leur demanderait pardon en pleine assemblée. M. le président -a ajouté que M. le chancelier retirerait le privilége qui avait été -accordé à M. Lefèvre pour la _Connaissance des temps_, parce qu’il en -avait abusé. L’heure de la séparation de l’assemblée ayant sonné avant -que M. le président eût entièrement achevé de parler, M. Lefèvre n’a -rien répondu et on s’est séparé.» - -Quinze jours après on lit au procès-verbal: «M. le président m’a donné -à lire une lettre qui lui a été écrite par M. Lefèvre. Il lui mande que -sa santé ne lui a pas permis de se trouver à l’assemblée précédente -ni à la suivante, mais qu’il se soumettra plutôt que de renoncer à -l’Académie et qu’il viendra au premier jour faire telle réparation -qu’on lui ordonnera. - -«Comme l’assemblée se séparait, MM. de Lahire et tous les autres -académiciens ont été de leur propre mouvement prier M. le président -de vouloir bien dispenser M. Lefèvre de demander pardon en pleine -assemblée. M. le président s’est laissé fléchir.» Lefèvre cependant ne -reparut plus à l’Académie, et dès l’année suivante on lui appliquait -rigoureusement le règlement qui prononce l’exclusion de tout membre -absent plus d’un an sans congé. - -Les médecins et les chirurgiens portèrent aussi plus d’une fois dans -l’Académie l’esprit de haine, de dissension et d’envie dont leurs -corporations ont été si longtemps affaiblies et troublées. Le triomphe -des médecins depuis le milieu du XVII^e siècle paraissait définitif -et complet. Dédaigneux autrefois de ce qu’ils appelaient la petite -chirurgie, les maîtres chirurgiens, qui dans leurs examens de l’école -de Saint-Côme avaient acquis le droit de se dire chirurgiens de robe -longue, abandonnaient aux barbiers le soin de saigner, d’appliquer les -vésicatoires et les ventouses, de panser les plaies légères, et de -soigner enfin les bosses, apostumes et contusions. Il n’était besoin -pour cela ni d’une science profonde, ni de culture littéraire, mais -les limites étaient vagues et les fraters, plus respectueux et plus -soumis aux médecins, étaient souvent aidés par eux à les franchir. On -put bientôt malgré les réglements et les maîtrises confondre, sans trop -d’affectation, les maîtres en chirurgie praticiens de robe longue avec -les étuvistes et les barbiers. Ce fut la ruine de la chirurgie qui, -tenue pour une profession manuelle, tomba dans une dure et humiliante -sujétion. L’Université, toujours favorable aux médecins, voyait en -eux les maîtres et les arbitres de la chirurgie et le prouvait par un -argument sans réplique: La chirurgie ne fait partie d’aucune faculté; -elle ne peut donc jouir des droits réservés dans l’Université aux -facultés qui en dépendent. - -La Faculté de médecine s’arrogeait le droit d’être représentée aux -examens des chirurgiens à l’école de Saint-Côme et, ce qui envenimait -fort la querelle, interdisait aux candidats la robe et le bonnet. Ses -prétentions allaient plus loin encore; lorsque Lapeyronie, premier -chirurgien de Louis XV, obtint pour l’école de chirurgie la création -de cinq démonstrateurs rétribués par le roi, il importe, disait-il, de -fortifier l’intelligence des élèves et de ne rien omettre pour éclairer -leur esprit. La Faculté de médecine, loin d’en demeurer d’accord, s’y -opposait ouvertement et avec énergie; elle alléguait dans l’intérêt -même des chirurgiens, que: «le mérite ne consiste pas à savoir -plusieurs choses, mais à exceller dans une;» elle les rappelait aux -sages règlements, aux arrêts même du parlement qui défendaient de rien -enseigner aux chirurgiens en dehors de leur profession: «_qui chirurgos -docent, hirurgica tantum doceant_.» Est-il nécessaire en effet pour -bien saigner de connaître la nature du sang? Avec une instruction trop -étendue et trop élevée les chirurgiens seraient exposés à mépriser -leur art et à le délaisser pour des études spéculatives. La chirurgie -d’ailleurs est une profession manuelle, et la raison en est évidente: -chirurgie tire son origine d’un mot de la langue grecque qui signifie -la main, et celui qui ne travaille que de la main ne doit aussi exercer -que la main. - -Sans s’arrêter à de tels arguments et malgré les contradictions les -plus opiniâtres, le roi autorisa l’Académie de chirurgie à publier ses -mémoires, et, ce que la faculté de médecine trouva plus insupportable -encore, l’école de Saint-Côme à exiger de ses élèves la maîtrise ès -arts, que nous nommons aujourd’hui baccalauréat ès lettres. Depuis -longtemps déjà la chirurgie pouvait citer des hommes de grand mérite. -Plusieurs chirurgiens avaient siégé à l’Académie des sciences, et leurs -confrères en tiraient avantage. On demande, disaient-ils dans leur -judicieuse et forte défense, on demande à la Faculté de Paris et à tous -les médecins, si les mémoires de MM. Méry, Rohault, Lapeyronie, J.-L. -Petit et Morand, imprimés parmi ceux de l’Académie des sciences, ne -sont pas en aussi grand nombre que ceux que les médecins ont fournis? - -Les chirurgiens et les médecins, divisés par leur humeur discordante et -incompatibles ailleurs par leurs incessantes hostilités, siégeaient en -effet ensemble à l’Académie des sciences qui, sans se faire l’arbitre -de leurs dissensions ni les amener à une paix sincère, sut toujours les -apaiser sinon les unir, en modérant l’aigreur de leurs querelles et -leur imposant au dehors, avec le titre de confrère, les bons procédés -qui doivent en être la suite. - -Le médecin Hunault était l’auteur connu et avoué d’un pamphlet anonyme -où, non content de traiter avec le dernier mépris la corporation -entière des chirurgiens, il s’efforçait de décrier et de ridiculiser -le caractère et les travaux du célèbre J.-L. Petit, son confrère à -l’Académie. «Quelques personnes, dit-il dans sa préface, trouvent -mauvais que j’aie critiqué des mémoires qui sont parmi ceux de -l’Académie des sciences. Je sais que dans les temples des dieux les -criminels étaient à couvert des poursuites de la justice, mais je n’ai -pas cru que l’erreur eût de tels priviléges.» - -A l’inconvenance d’une telle publication, Hunault avait ajouté le tort -beaucoup plus grave d’en offrir à Petit la suppression à prix d’argent. -L’Académie, non moins émue par la violence des attaques que par le -récit de ce procédé malhonnête, voulut infliger à Hunault un blâme -public et sévère en lui enjoignant «de n’avoir plus à l’avenir aucun -procédé semblable contre M. Petit ni aucun académicien, et elle a cru -en cela, dit le président, vous traiter favorablement.» - -L’Académie, dans une autre rencontre, prend au contraire parti pour -Hunault et réprouve la conduite d’un confrère qui, gardien trop zélé -des priviléges de sa corporation, avait assisté à la saisie de divers -objets d’étude et d’enseignement dont la rigueur des règlements lui -interdisait la possession et l’usage. «On a parlé, dit le procès-verbal -du ’’ mars 1733, de l’affaire de M. Hunault, chez qui les prévôts des -chirurgiens, du nombre desquels était M. Rouhault, membre de cette -Académie, ont saisi le 9 de ce mois plusieurs cadavres, des squelettes -et des instruments d’anatomie. On a prié M. Bignon, président, -d’envoyer chercher M. Rouhault pour lui dire le mécontentement que -l’Académie avait de sa conduite en cette occasion à l’égard d’un -confrère.» - - - - -LES ÉLECTIONS. - - -Le droit de se recruter elle-même, malgré toutes les divisions dont -il devait agiter et troubler l’Académie, fut une des suites les plus -heureuses de l’organisation de 1699. Indécise d’abord dans ses choix -et comme étonnée qu’on voulût bien la consulter, l’Académie dès le -commencement se montra cependant assez bien inspirée; l’honneur -d’obtenir ses premiers suffrages échut au médecin Fagon. «On ne pense -pas, dit le procès-verbal, qu’il puisse venir aux assemblées, mais on a -voulu donner cette distinction à son mérite et à sa personne.» Le début -était bon et la distinction justifiée. Fagon, sans être un inventeur, -connaissait à fond la botanique et la chimie de l’époque. Directeur -du Jardin des plantes où sans discussion et sans contrôle il nommait -à tous les emplois, il s’y montra toujours exact, désintéressé et -honorable à tous égards, et en remplissant sa charge à la satisfaction -de tous, il sut mériter, obtenir et attacher à son nom la sympathie -et la reconnaissance durable des naturalistes. L’abbé de Louvois -et Vauban, élus tous deux après Fagon, complétèrent la liste des -honoraires. Si le temps a affaibli l’éclat emprunté de l’un des deux -noms, l’autre, déjà grand par-dessus ses dignités et ses titres, devait -être à la lois pour la Compagnie naissante, une force, un appui et un -ornement. - -Sur les huit associés étrangers institués par le règlement, trois -seulement, Leibnitz, Tchirnauss et Gulhiemini, appartenant à l’ancienne -Académie, étaient restés membres de la nouvelle. On leur adjoignit -par élection Hartsœcker, les deux frères Bernoulli, Rœmer et Isaac -Newton. Viviani compléta la liste sur laquelle ne figura jamais le -nom de Denis Papin, ballotté dans la dernière élection avec celui -du disciple de Galilée. Deux ans plus tard, l’Académie préférait à -Papin l’obscur charlatan Martino Poli. Fontenelle, dans un éloge -très-laconique, excuse un tel choix en l’expliquant. Pour récompenser -une invention restée secrète et par conséquent stérile, Louis XIV, avec -une forte pension, avait accordé à Poli le titre d’associé honoraire -de l’Académie. La volonté du roi était alors la règle suprême sous -laquelle tout devait plier, et l’Académie, incapable d’opposition ou de -résistance, se prêta avec empressement à la formalité d’une élection -devenue inutile. - -Martino Poli, pendant deux ans assidu aux séances, n’y apporta que les -creuses imaginations des alchimistes. Attaquant la théorie des couleurs -de Newton comme inexacte et mal fondée, il allègue qu’à quatre éléments -qui composent tous les corps doivent correspondre quatre couleurs -seulement: le rouge, couleur du feu; le bleu, couleur de l’air; le vert -et le blanc enfin, couleur de l’eau et de la terre. - -L’une des places d’associé devint presque immédiatement vacante. -Sauveur, résidant à Versailles, dut aux termes du règlement renoncer à -l’Académie, en conservant toutefois, avec le titre de vétéran, le droit -d’assister aux séances et d’y prendre la parole. «La place qu’avait -M. Sauveur d’associé mécanicien étant vacante, dit le procès-verbal, -M. le président a représenté qu’elle conviendrait à M. de Lagny, qui -est actuellement à un port de mer où il s’attache fort à tout ce qui -regarde la mécanique de la marine. La Compagnie a donc résolu de -proposer au roi M. de Lagny pour la place de M. Sauveur.» - -Telle était, aux premiers temps de l’Académie, l’influence considérable -du président. Élevé au-dessus de ses confrères par son rang, par sa -naissance et par le choix direct du roi, il ne pouvait manquer d’être -fort écouté; mais il s’absentait souvent, et le vice-président, homme -de cour comme lui, se montrait encore moins exact. L’Académie, dès -la première année, pria en conséquence l’abbé Bignon de vouloir bien -déléguer à l’un de ses membres le droit de présider en son absence. -Sur son refus gracieusement motivé, elle nomma elle-même Gallois et -Duhamel, qui prirent le titre de directeur et de sous-directeur; mais -cette hardiesse ne dura que deux ans, et dès l’année 1702, le roi nomma -le directeur et le sous-directeur qui «étaient électifs et ne le seront -plus,» dit laconiquement le procès-verbal. - -L’Académie a varié plusieurs fois dans son mode d’élection. Les -procès-verbaux des séances, sans rapporter aucun détail, ne donnent -pas même le dénombrement des suffrages. Les académiciens eux-mêmes -devaient l’ignorer; le président et le vice-président se retiraient en -effet avec le secrétaire pour dépouiller le scrutin en présence d’un -seul membre pensionnaire désigné par le sort et qui, chargé d’annoncer -le résultat, prenait le nom d’évangéliste. Deux fois seulement, des -difficultés imprévues soumises à la décision de l’Académie forcent, -pour faire connaître le point débattu, à montrer distinctement par des -chiffres précis tout le mécanisme de l’élection. - -Le 28 mars 1733, l’Académie ayant été invitée à nommer un associé -dans la section de mécanique, on lit au procès-verbal: «La pluralité -a été pour MM. Camus et Fontaine.» Mais sur des réclamations, au -moins plausibles sans doute, élevées par un troisième candidat, on -ajoute huit jours après: «On a fait réflexion qu’il pouvait y avoir eu -erreur dans le calcul par lequel M. Camus a eu la pluralité des voix -le jour précédent et qu’en ce cas M. Clairaut aurait eu l’égalité; la -Compagnie, pour faire cesser toute difficulté, a résolu de demander -très-humblement au roi s’il voudrait les nommer tous deux ensemble.» Le -titre d’associé n’étant pas rétribué, l’expédient fut aisément accepté, -et sans avouer ou nier l’erreur de calcul on sauva tous les droits et -tous les intérêts. - -Mais l’interprétation du passage cité reste embarrassée de deux -difficultés: Que signifie une erreur de calcul dans le dépouillement -d’un vote? Comment cette erreur, en faisant perdre à Clairaut le -premier rang, ne lui laisse-t-elle pas même le second? Le règlement -de 1716 explique tout d’abord ce dernier point: chaque liste de -présentation devait contenir le nom au moins d’un candidat étranger -jusque-là à l’Académie; Clairaut et Camus déjà adjoints l’un et l’autre -ne pouvaient donc pas composer la liste. - -Quant à l’incertitude sur le dénombrement des suffrages comptés à -chaque candidat, le récit détaillé d’une autre élection en fait -paraître une cause vraisemblable: «Le 19 janvier 1763, MM. les -pensionnaires et associés astronomes ayant proposé à l’Académie pour -la place d’adjoint dans la même classe vacante par la promotion de M. -Legentil à celle d’associé, MM. Messier, Bailly, Jeaurat et Thuillier, -on a procédé suivant la forme ordinaire à l’élection, où il s’est -trouvé, en comptant les billets, que M. Bailly avait eu quatorze voix -et MM. Messier et Jeaurat chacun treize, mais qu’il y avait un billet -qui se trouvait nul parce qu’il ne portait que le seul nom de M. -Jeaurat au lieu de deux qu’il devait contenir suivant le règlement. Sur -quoi MM. les officiers et l’évangéliste, ayant fait réflexion que si ce -billet avait porté les deux noms de MM. Jeaurat et Messier, eux et M. -Bailly auraient eu parfaite égalité de voix, et que si le billet avait -été bon, quand même on aurait nommé M. Thuillier avec M. Jeaurat, ce -dernier aurait toujours eu l’égalité des suffrages avec M. Bailly, M. -le président est entré dans l’assemblée pour y proposer le cas, sans -désigner aucun de ceux qui y avaient été nommés et pour faire décider -si l’on recommencerait totalement l’élection ou si l’on se contenterait -de décider entre les deux seconds, sur quoi il a été décidé que celui -qui avait eu la pluralité des suffrages devait être regardé comme nommé -et être présenté le premier, quel que pût être le nombre des voix -qu’aurait celui des deux seconds entre lesquels on allait choisir; en -conséquence de quoi on a prononcé par scrutin entre MM. Jeaurat et -Messier, et la pluralité des voix a été pour M. Jeaurat.» - -La franchise confiante du patronage exercé parfois sur des candidatures -par les grands seigneurs et les ministres étonnerait peut-être -aujourd’hui. Indépendamment des sollicitations individuelles et des -discrètes recommandations qui sont de tous les temps, on procédait -parfois ouvertement et publiquement par lettres collectives -officiellement adressées à l’Académie et qu’elle recevait fort bien -en ne se défendant nullement d’y avoir égard. On lit par exemple au -procès-verbal du 27 juin 1770: «Je vous donne avis que le roi approuve -que l’Académie procède à la nomination d’un pensionnaire surnuméraire -dans la classe de géométrie et que Sa Majesté verrait avec plaisir les -voix de l’Académie se réunir en faveur de M. Darcy.» M. Darcy, cela va -sans dire, obtint l’unanimité des suffrages. - -M. de Saint-Florentin avait écrit le 4 avril 1760: «Le prince -Jablonowski demande d’être admis à l’Académie en qualité d’associé -étranger; l’honneur qu’il a d’appartenir à la reine et le soin qu’il a -toujours pris de protéger et de cultiver _lui-même_ les lettres et les -arts paraissent mériter qu’on anticipe en sa faveur le moment d’une -place vacante dans la classe des associés étrangers pour l’y admettre. -Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa demande; l’Académie est -unanimement d’avis qu’il n’y a pas d’inconvénient à accorder cette -place à condition que la première qui vaquera dans cette classe sera -censée remplie par la nomination de M. le prince Jablonowski.» Huit -jours après, Sa Majesté fait savoir qu’elle agrée la nomination du -prince qui se trouve ainsi préféré d’avance à Linné dont l’élection fut -par là retardée de plusieurs années. - -Le 30 avril 1758, on lit enfin: «M. de Chabert, lieutenant des -vaisseaux du roi, désire être admis à l’Académie en qualité d’associé -libre; l’intérêt de la marine et celui de l’Académie concourent à -anticiper le moment d’une place vacante dans la classe des associés -libres, pour y admettre un officier de marine, n’y en ayant point à -présent. Outre qu’il y a plusieurs exemples de pareilles expectations, -les approbations que l’Académie donne depuis si longtemps aux -travaux de M. de Chabert pour le progrès de la géographie et de la -navigation le rendent encore plus favorable. Sa Majesté désire qu’il -soit délibéré sur sa demande le plus tôt possible. L’Académie est -unanimement d’avis qu’il n’y a aucun inconvénient.» Il y en avait au -contraire de très-sérieux, et l’Académie ne les ignorait pas. On lit -en effet au procès-verbal du 18 mars 1778, et à l’occasion d’une -anticipation de ce genre: «MM. les officiers de l’Académie ont rendu -compte des représentations qu’ils ont faites à M. Amelot en vertu de -la délibération prise à la séance précédente et de la réponse de ce -ministre portant qu’à l’avenir il ne serait plus nommé de surnuméraires -et qu’il en donnait sa parole.» On n’en lit pas moins au procès-verbal -du 5 juin 1779: «Le roi étant informé que dans le nombre actuel des -honoraires de l’Académie des sciences, il y en a plusieurs que leurs -affaires personnelles et celles qui exigent d’eux des soins plus -particuliers empêchent d’assister aux assemblées de l’Académie, Sa -Majesté a pensé qu’il y aurait un avantage réel dans la nomination -d’un honoraire surnuméraire. Sa Majesté, instruite d’ailleurs du -désir qu’avait l’Académie de pouvoir compter parmi ses membres M. le -président de Sarron, dont elle a été souvent dans le cas de juger les -lumières et les connaissances, a cru faire un choix qui lui serait -agréable en le nommant à cette place.» - -Une lettre écrite par M. de Breteuil, le 24 avril 1784, énonce des -principes assez singuliers sur les cas dans lesquels on peut faire ce -que la règle ne permet pas: «A ce sujet, dit M. de Breteuil, je vais -vous écrire une lettre particulière au sujet de la nomination de M. -Darcet à une place d’associé surnuméraire dans la classe de chimie; je -sais que le vœu général de l’Académie était de se l’associer, et je -ne vous répéterai pas les motifs qui ont déterminé Sa Majesté à lui -accorder la qualité de surnuméraire plutôt que celle de vétéran; mais -je dois à cette occasion vous prévenir que par la suite, lorsqu’il -se présentera des circonstances où l’on croira devoir s’écarter des -règles et des usages de l’Académie, en faveur d’un sujet distingué et -vraiment utile, tel que M. Darcet, et qu’il sera question de le nommer -soit adjoint, soit associé ou pensionnaire surnuméraire, je compte ne -le proposer au roi qu’autant que le vœu de l’Académie à cet égard sera -exprimé par une délibération qui réunira les deux tiers des suffrages; -je vous prie d’en informer l’Académie et de vouloir bien lui rappeler -qu’il faut en général se rendre très-circonspect sur ces sortes de -grâces, qui ne sont pas moins contraires aux principes du roi qu’aux -statuts de la Compagnie et qui entre autres inconvénients ont celui de -détruire l’émulation et de décourager les personnes qui s’occupent de -telle ou telle partie des sciences, avec le projet et l’espoir de se -rendre dignes d’être académiciens. Je dois vous ajouter qu’il me paraît -très-convenable que la condition des deux tiers des suffrages soit à -l’avenir regardée comme nécessaire, non-seulement pour les places des -surnuméraires, mais encore pour toutes les délibérations qui ne sont -pas prises en vertu des règlements de l’Académie.» L’Académie, on doit -le remarquer, avait très-régulièrement demandé pour Darcet une place -d’associé vétéran, et la transgression contre la règle dont se plaint -M. de Breteuil n’était commise que par lui. - -Quoique les lettres et les sollicitations adressées à l’Académie par -les plus grands personnages marquent en attestant son indépendance une -grande déférence pour ses suffrages, le roi, consultant parfois le -témoignage de la voix publique, ne se fit jamais scrupule de choisir -librement sur la liste de présentation; mais loin de donner à sa -décision l’apparence d’une faveur gracieusement accordée au candidat -préféré, il invoque, alors non sans raison quelquefois, sa volonté -d’être juste et de protéger le mérite. Le 30 janvier 1709 par exemple, -l’Académie propose pour successeur de Tournefort, Reneaume, Chomel et -Magnol. Le roi choisit Magnol à cause de «sa grande réputation dans la -botanique.» De telles décisions toujours acceptées sans murmure ont -été plus d’une fois l’équitable tempérament des partialités et des -injustices qu’aucun mode d’élection ne saurait prévenir. - -Parmi les candidats assez nombreux préférés par le roi, non par -l’Académie, il ne s’est trouvé que le seul géomètre Lagny, qui n’ayant -pas, dit-il, assez de temps libre, osa refuser une faveur acceptée -avant et après lui par des savants plus considérables, tels que -Magnol, Vaillant, Clairaut, La Condamine et l’abbé Nollet. - -Si l’influence des grands seigneurs ou la volonté du roi lui-même -tenait lieu quelquefois de titres scientifiques, il arrivait aussi -que par un sentiment contraire, une situation trop humble ou trop -dépendante devint pour quelques-uns une cause d’exclusion. La lettre -suivante, écrite par l’horloger Leroy (neveu et cousin des célèbres -Julien et Pierre Leroy) le jour même de son élection dans la classe -de mathématiques, est évidemment destinée à faire disparaître des -objections de ce genre: «Monsieur, désirant faire connaître à -l’Académie mes intentions sur l’horlogerie à l’occasion de la place -d’adjoint pour la géométrie que je sollicite, je me flatte que vous ne -trouverez pas mauvais que j’aie recours à vous pour vous prier de me -rendre ce service; à vous, Monsieur, qui êtes le doyen de cette classe -et un des plus respectables membres de cette Compagnie. Permettez -donc que je vous expose sincèrement mes sentiments sur ce sujet. Dès -l’instant que j’eus songé à solliciter une place dans l’Académie, -je songeai à renoncer au commerce et à la pratique de l’horlogerie, -résolution, que j’ai prié MM. Clairaut et Darcy de déclarer quand ils -en trouveraient l’occasion et dont j’ai prévenu moi-même la plupart -des académiciens que j’ai eu l’honneur de voir; mais comme je serais -très-fâché d’entrer dans une Compagnie en professant un art qui, -quoique très-beau en lui-même, pourrait déplaire à quelques-uns de -ses membres et que je le serais encore davantage si, lorsque j’aurai -l’honneur d’y être admis, on pourrait s’imaginer ou soupçonner que je -fusse tenté de le professer de nouveau, j’ai cru que je ne pourrais -m’expliquer d’une manière trop précise sur ce sujet; c’est pourquoi, -Monsieur, je vous déclare par la présente que je renonce pleinement, -entièrement et de la manière la plus solennelle au commerce et à la -pratique de l’horlogerie. Si j’étais maître horloger ou que j’eusse -quelque autre qualité, je vous enverrais par la même occasion un acte -de renonciation, mais je ne le puis n’en ayant aucune. Tels sont mes -sentiments et tels ils seront toujours.» - -Dans la séance même où Mairan donna lecture de cette lettre, Leroy -fut nommé adjoint de la section de géométrie. Fidèle à sa promesse, -il renonça à l’horlogerie mais ne s’occupa guère de mathématiques, et -l’Académie n’eut en lui ni un horloger qui lui aurait été souvent utile -ni un géomètre. - -Désireuse d’assurer l’équité des élections, l’Académie s’y appliqua -plus d’une fois. Mécontente de ses propres faiblesses, on la voit à -plusieurs reprises pour en rechercher les causes et pour les réprimer, -retracer en vain dans des rapports soigneusement travaillés les maximes -et les principes d’impartialité et d’exacte droiture qui n’apprenaient -rien à personne, et s’élever contre des abus qui renaissaient aussitôt. -Le 1^{er} avril 1778, Darcy, Montigny et d’Alembert font le rapport -suivant: - -«Nous avons observé deux sortes d’abus dans les élections: l’intrigue -et l’autorité. Toutes deux peuvent remplir l’Académie de sujets -médiocres, si elle n’y met ordre. Le plus sûr moyen de bannir -l’intrigue est de ne pas laisser le temps d’intriguer et de diminuer -le nombre des intrigants, c’est-à-dire ceux qui doivent être proposés. -Le seul moyen de prévenir les abus d’autorité est de ne présenter -jamais au Ministre que les sujets dont les talents soient bien connus -et qui puissent faire honneur à l’Académie. Il est très-rare que -quatre sujets aient en même temps le même droit aux places vacantes -dans l’Académie. En conséquence de ces principes, nous proposons -le règlement qui suit pour le choix des associés libres et pour le -choix des associés étrangers qui peuvent appartenir indistinctement -aux différentes classes: Le jour même qui aura été indiqué pour -l’élection, l’Académie fera tirer au sort les noms de six académiciens -pensionnaires ou associés, un de chaque classe: trois mathématiciens -et trois physiciens, lesquels s’assembleront aussitôt pour proposer -à l’Académie quatre sujets bien connus pour la supériorité de leurs -talents s’ils sont régnicoles et par une grande célébrité s’ils -sont étrangers. De ces quatre sujets, l’Académie en élira deux au -scrutin pour les présenter au roi en la manière accoutumée. Rarement -on présenterait à l’Académie un plus grand nombre de concurrents sans -mettre des sujets médiocres à côté des bons. Au moyen de ce règlement, -s’il est régnicole, personne n’aura le temps de faire écrire les -ministres, les gens puissants, de faire agir ses amis, les amis de ses -amis, les femmes mêmes auprès des académiciens qui se croient souvent -obligés de donner leur voix contre leur avis pour ne pas manquer soit à -leurs protecteurs, soit à leurs amis.» - -Entre la plupart des candidats, le temps, il faut le dire, efface pour -nous toute différence, et des hommes considérables alors et de grande -réputation tombés depuis longtemps dans la foule et dans l’obscurité -sont devenus les égaux les plus humbles devant l’oubli commun de la -postérité. - -Presque toujours d’ailleurs, on voit l’Académie favorable et -sympathique aux véritablement grands hommes, applaudir à leurs premiers -essais, leur ouvrir ses rangs au plus vite et les élever sans trop -tarder au plus haut degré de sa hiérarchie. De regrettables exceptions -existent cependant et pour n’en citer qu’une seule, je rapporterai -simplement et sans commentaires l’histoire des candidatures académiques -de Laplace. - -Laplace, qui brilla plus tard dans la première classe de l’Institut -comme le représentant le plus illustre et le plus respecté de -l’ancienne Académie des sciences, n’avait pas rencontré d’abord autant -d’empressement et de bienveillante justice que ses prédécesseurs -d’Alembert et Clairaut, et les louanges sont mesurées à ses premiers et -excellents travaux avec une circonspection presque défiante. - -Laplace, âgé de vingt ans, inspiré par la lecture de Lagrange et -d’Euler, avait voulu dans une première communication à l’Académie -expliquer, confirmer et perfectionner, pour les fondre dans un ensemble -nouveau, plusieurs beaux mémoires de ceux qu’il devait bientôt égaler. -Les rapporteurs de l’Académie signalent le mérite d’un tel travail -sans en dissimuler les défauts. «Il nous paraît, disent-ils, que le -mémoire de M. Laplace annonce plus de connaissances mathématiques -et plus d’intelligence dans l’usage du calcul qu’on n’en rencontre -ordinairement à cet âge dans ceux qui n’ont pas un vrai talent. Nous -jugeons que les remarques nouvelles dont nous avons parlé méritent -l’approbation de l’Académie et qu’ainsi le mémoire doit être imprimé -dans le recueil des savants étrangers, en priant seulement M. Laplace -d’abréger ce qui n’est pas à lui et de se servir des notations plus -communes et plus commodes de M. Euler et de M. Lagrange.» - -Dans un rapport sur un second mémoire, Condorcet et Bossut, sans -produire aucune objection ni lui imputer aucune erreur précise, -affaiblissent leurs louanges par un doute formel sur l’exactitude de sa -méthode. «Ce mémoire, disent-ils, prouve que M. de Laplace réunit des -talents à beaucoup de connaissances, qu’il a approfondi les matières -les plus épineuses de l’astronomie physique, et l’on doit l’exhorter -à continuer le travail qu’il a annoncé et où il donnera les résultats -de celui-ci. Nous craignons cependant que sa méthode ne soit pas -suffisante pour résoudre complétement et sûrement par la théorie de la -gravitation le problème de la variation de l’obliquité de l’écliptique -et pour décider irrévocablement cette grande question. Mais malgré -ce qui peut rester d’incertitude, son mémoire nous paraît mériter -l’approbation de l’Académie.» - -Et à l’occasion des mémoires suivants où se révèle clairement déjà la -grandeur et l’excellence de la fin qu’il se propose: «L’impression du -mémoire de M. de Laplace sera très-agréable aux géomètres, mais le -temps et la réunion de leurs suffrages pourront seuls apprendre à quel -point de précision M. de Laplace a porté la solution de ces problèmes.» - -Ces trois rapports sont signés de Condorcet et de Bossut. D’Alembert, -à son tour, à l’occasion d’un beau et grand travail, mêle froidement à -de justes louanges des témoignages de doute et de défiance. Commençant -par applaudir aux efforts du jeune géomètre, il le loue d’avoir montré -une constance peu commune dans le travail et un grand savoir dans -l’analyse infinitésimale et dans l’astronomie physique, mais il ajoute -un peu sèchement: «Quant aux points sur lesquels il n’est pas d’accord -avec les géomètres qui l’ont précédé, nous ne pouvons pas prononcer -s’il a raison ou tort; il faudrait, pour juger le procès, vérifier une -longue suite de calculs, discuter les méthodes d’approximation qu’on a -employées jusqu’ici dans cette théorie, peser le degré de préférence -qu’elles peuvent mériter les unes sur les autres, ce qui demanderait -un travail que nous ne croyons pas que l’Académie veuille exiger de -nous. Le moyen le plus simple que M. de Laplace puisse employer pour -justifier l’exactitude de sa méthode est de nous donner, d’après elle, -de bonnes tables astronomiques. Il le promet et l’Académie le verra -avec intérêt.» - -Lors même que, sans descendre des hauteurs de la science, Laplace, -comme pour se délasser des calculs approximatifs, mêle à ses fermes -ébauches de mécanique céleste la solution rigoureuse et parfaite de -problèmes d’analyse pure, ou se joue avec l’aisance la plus subtile -dans les ingénieuses théories du calcul des chances, l’Académie, par -ses louanges embarrassées et ambiguës, persiste à le traiter comme -un apprenti qui n’a pas encore donné le coup de maître. «Nous nous -bornons à observer et conclure, disent les commissaires de l’Académie -en rendant compte de l’une de ses découvertes, que ce mémoire est -savant, que l’auteur résout par une méthode uniforme plusieurs -équations difficiles et que ces recherches ne peuvent que _tendre_ à -perfectionner la théorie des suites et cette branche de l’analyse.» - -Malgré toutes ces réserves et ces atténuations, ce n’est pas sans -étonnement qu’on lit au procès-verbal du 16 janvier 1775: «L’Académie -ayant procédé à l’élection de deux sujets pour remplir la place -d’adjoint vacante par la promotion de M. de Condorcet à celle -d’associé, la classe a proposé MM. Desmarest, Rochon, de Laplace, -Vandermonde et Girard de la Chapelle. L’Académie ayant été aux voix, -les premières ont été pour M. Desmarest, les secondes pour M. de La -Chapelle.» - -Six mois après, l’Académie procède de nouveau à l’élection d’un -membre adjoint dans la classe des géomètres et vote unanimement pour -Vandermonde. Douze votants seulement sur dix-sept, en préférant Laplace -à un inconnu nommé Mauduit, lui accordent le second rang. Le 14 mars -1776, l’Académie, sur un rapport de la section compétente, lui préfère -dans une élection nouvelle le très-honorable mais très-médiocre Cousin. - -L’ennui de ces échecs et les démarches nécessaires à de continuelles -candidatures ne ralentissent pas l’ardeur de Laplace. Toujours animé -à la poursuite de son œuvre, sans dépit apparent, sans amertume et -sans se soucier des contradictions, il fait paraître incessamment -dans de nouveaux mémoires cette abondance d’expédients et cette force -presque irrésistible qui, lorsqu’elle est impuissante à surmonter ou à -tourner un obstacle, le heurte de front et le brise en l’arrachant par -morceaux. Émule de d’Alembert et de Clairaut, il se montre déjà seul -capable en France de succéder à leur réputation, lorsque l’Académie, -déclarant dans un nouveau rapport qu’il «a acquis dès à présent un -rang distingué parmi les géomètres,» le nomme enfin adjoint dans la -section de géométrie, en accordant la seconde place sur la liste de -présentation au nommé Margueret, qu’elle préfère à Monge et à Legendre. -Membre de la Compagnie et assidu à ses séances, Laplace y prendra-t-il -le rang dû à son génie? Franchira-t-il rapidement les deux degrés -inférieurs de la hiérarchie académique? Non, il lui faut encore avec de -longs retards essuyer d’injurieux échecs. - -En 1780 il est encore adjoint, et l’Académie présente pour une place -d’associé dans la section de géométrie Vandermonde en première -ligne et Monge en seconde ligne, plaçant ainsi les candidats, en -supposant qu’elle accordât le troisième rang à Laplace, dans l’ordre -précisément inverse de celui que leur assigne la postérité. C’est -en 1783 seulement que Laplace, âgé de trente-quatre ans, est nommé -associé dans la section de mécanique, où l’Académie avait appelé -déjà de préférence à lui, Rochon et Jeaurat; Jeaurat qui n’est connu -par aucune découverte et dont on ne cite qu’un seul trait: Quand -il rencontrait un confrère géomètre, il lui disait du plus loin en -faisant allusion à la théorie des équations: «Eh bien! c’est-il égal -à zéro?» Des préférences aussi aveugles si elles étaient moins rares -condamneraient à jamais le recrutement par élection, en enlevant toute -autorité aux jugements académiques. Leur explication la plus apparente -est, si je ne me trompe, dans les dispositions de d’Alembert, dont -l’influence considérable alors au plus haut point ne s’exerça jamais en -faveur de Laplace. Bon, généreux, loyal et ami de toutes les gloires, -d’Alembert ignora toujours les sentiments d’une mesquine jalousie; sa -droiture cependant, il est permis de le rappeler, n’allait pas jusqu’à -l’impartialité. - -La belle intelligence et l’honorable caractère du futur marquis de -Laplace imposaient plus le respect qu’ils n’attiraient l’amitié, -et l’esprit hautain, qui dans la suite de sa vie acceptait si bien -et exigeait presque la flatterie, devait plaire difficilement à -l’observateur sardonique et à l’imitateur plein de verve des grands -airs de M. de Buffon; d’Alembert enfin, qui s’y connaissait, pouvait -entrevoir chez ce jeune homme gravement respectueux envers lui -quelques-uns des traits de l’illustre orgueilleux, qu’il aimait à -nommer le comte de Tufières. - - - - -LES FINANCES DE L’ACADÉMIE. - - -La somme totale allouée aux vingt pensionnaires de l’Académie avait -été fixée à 30,000 livres, mais la répartition en était irrégulière et -semblait souvent injuste. La lettre suivante, écrite en 1716 et signée -par quatorze pensionnaires sur dix-huit, donne à ce sujet de curieux -renseignements: - -«Convaincus, comme nous sommes, que vous n’avez rien plus à cœur que -le bien de l’Académie, nous vous suplions avec une vraye confiance de -vouloir bien représenter à S. A. R., notre auguste protecteur, que, -dans le renouvellement de l’Académie, il y eut un fond de 30,000 livres -destiné pour les pensions; que ce fond ne put être alors distribué -également, parce que la pension considérable qu’avait feu M. Cassini -en faisait partie, mais qu’on fit espérer et qu’on a toujours fait -espérer depuis, qu’après la mort de M. Cassini chaque académicien -aurait 1,500 livres; cependant cette mort étant arrivée, il plut -à M. de Pontchartrain de prendre un autre arrengement. Des 30,000 -livres, il n’en employa que 20,000 en pensions fixes et distribua les -10,000 livres restantes sous le nom de gratifications pour le travail -de l’année. Nous ne vous ferons point remarquer, monsieur, que ces -gratifications ne furent rien moins que données proportionnellement -au travail; vous scavez le découragement où cela jetta la plus grande -partie de la Compagnie. Mais nous vous supplions instamment de vouloir -bien représenter à S. A. R.: 1º que le fonds de 30,000 livres a -toujours été regardé comme affecté aux pensions de l’Académie pour être -distribué également; 2º que 1,500 livres de rente ne suffisent pas, -à Paris, pour mettre un homme en état de se livrer entièrement aux -sciences; que leurs progrès demanderaient que les pensions fussent plus -considérables et plus sûres, et que les réduire à 1,000 livres, c’est -mettre les académiciens hors d’état de travailler; 3º que l’Académie -des inscriptions a été traitée bien plus favorablement. Les pensions y -sont sur le pied de 2,000 livres, puisqu’elle a 20,000 livres pour dix -pensionnaires; 4º que la libéralité de S. A. R. peut bien s’étendre -jusqu’à donner des gratifications à ceux qui les auront méritées par -leur travail, mais il ne semble pas qu’elles doivent être prises sur -ce qui est destiné pour la subsistance des académiciens et qui y peut -à peine suffire. Comme vous vous intéressez autant à nos besoins que -nous-mêmes, nous osons nous promettre que vous voudrez bien donner -encore plus de force à nos raisons en les représentant.» - -Cette lettre, écrite vers la fin de 1716, est destinée évidemment à -être mise sous les yeux du régent. On a écrit en marge: «S. A. R. loue -le zèle des académiciens et entre assez dans leur pensée. Mais, comme -elle ne veut rien diminuer à ce que chaqu’un a touché jusqu’ici, on ne -saurait songer au changement proposé qu’en donnant des gratifications -séparées, tant pour indemniser les quatre pensionnaires (Ces quatre -pensionnaires étaient: J. Cassini, Maraldi, deLahire et Duverney, qui -seuls n’ont pas signé la requête.) qui perdraient suivant ce nouveau -projet, que pour récompenser ceux qui se distingueront par leur -travail. Pour cela il faudrait, outre le fonds ordinaire de 30,000 -livres, en destiner un nouveau de 6,000 livres au moins: c’est ce -que S. A. R. ne croit pas devoir faire dans le temps qu’il diminue -toutes les pensions, tant de la cour que des officiers, et le prince -remet donc cette libéralité à l’estat qui sera expédié pour l’année -prochaine.» - -Le régent en effet augmenta de 6,000 livres l’allocation destinée -aux pensionnaires et crut avoir dégagé sa parole; mais les abus -continuèrent ou se reproduisirent, car cinquante ans plus tard une -décision de Malesherbes, approuvée par le roi, fut jugée nécessaire -pour diminuer l’inégalité en la réglementant. «Sur le compte que -j’ai, dit-il, rendu au roy du mémoire qu’on m’a remis, par lequel -l’Académie demande unanimement qu’il soit établi une nouvelle forme de -distribution des pensions qui lui sont accordées, et où elle expose, à -ce sujet, le plan qu’elle désirerait qu’on suivît, Sa Majesté a bien -voulu approuver le projet de distribution et agréer les vues qui ont -engagé l’Académie à le proposer. Le roy a décidé en conséquence que -chacune des six classes de l’Académie jouirait, à l’avenir, de la somme -fixe de 6,000 livres, qui sera partagée entre les trois pensionnaires -attachés à chacune d’elles, et que, par une suite de l’exécution -complète de ce projet, il sera accordé 3,000 livres au premier -pensionnaire, 1,800 livres au second et 1,200 livres au troisième.» - -Indépendamment des pensionnaires, fort peu rétribués comme on voit, -l’Académie comptait vingt associés et adjoints, qui n’avaient aucune -part à ses revenus et que les travaux les plus excellents n’élevaient -que bien lentement dans la hiérarchie académique. D’Alembert, nommé -adjoint en 1742, ne devint pensionnaire que vingt-trois ans après, et -Lacaille, qui fut pendant dix ans une des gloires de l’Académie, mourut -avec le titre d’associé. - -L’auteur d’un mémoire conservé dans les archives semble élever la voix -au nom de l’Académie tout entière pour signaler en termes formels la -situation difficile et la misère même d’un grand nombre d’académiciens. -Des corrections faites de la main de Réaumur permettent de lui -attribuer la rédaction de cet écrit, qui est sans signature. Après -avoir vanté l’utilité des sciences et dit quel avantage elles procurent -à l’État, l’auteur attire l’attention sur la situation précaire de -l’Académie des sciences. - -«L’Académie, dit-il, dans l’état où elle est aujourd’huy, fait beaucoup -d’honneur au royaume. Les étrangers en ont une grande idée, aussy -a-t-elle découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous -osons avouer qu’il s’en faut bien que le royaume n’ayt retiré de cette -compagnie tous les avantages qu’il aurait pu en tirer. Nous osons dire -plus, c’est que cette Académie, en si grande réputation parmy les -étrangers, semble près de sa chute, si elle n’est soutenue par quelque -grand changement fait en sa faveur, pareil à ceux qui ont été faits -pour d’autres parties de l’État. On a cherché à ranimer sa langueur par -de nouveaux règlements dont elle avoit besoin, mais la vraye source du -mal n’étoit pas seullement dans le deffaut des règlements. Il ne la -faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre constitution -de l’Académie; une grande moitié de ceux qui la composent ne peuvent -prendre les occupations académiques que comme des amusements; ils ont -des professions qui les obligent de donner leurs soins à toutte autre -chose que ce qui fait l’objet de l’Académie. Les uns sont obligés -d’être médecins, les autres chirurgiens, les autres apoticaires. Quels -ouvrages peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé -de Paris des jours qu’ils devraient employer dans leurs cabinets? Un -homme qui arrive chez soy las et distrait est-il en état de travailler -à ce qui le demande tout entier? Employera-t-il les nuits à des -expériences? Malgré pourtant cette diversion, plusieurs académiciens -de ces classes ont donné des choses excellentes, mais qui doivent nous -faire regretter celles que nous eussions eues, s’il leur eust été -permis de se livrer aux recherches où leur inclination les portoit. De -l’autre moitié des académiciens, une partie est obligée à enseigner les -mathématiques pour subsister. Enfin, il en reste très-peu qui soient en -état de faire des expériences et de vivre avec cette aysance qui met -l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles. -Entre quarante-huit académiciens destinés au travail, l’Académie ne -sauroit compter qu’un petit nombre de travailleurs. Le seul remède à -apporter seroit d’obliger tous les académiciens, ou au moins le plus -grand nombre, à n’être qu’académiciens, de les mettre en état de -n’avoir d’autres occupations que celles qui ont un rapport direct aux -objets de l’Académie. Une autre cause de la décadence de l’Académie, -qui tient à celle dont nous venons de parler, c’est qu’il ne se forme -plus de sujets; on en fait l’expérience toutes les fois qu’on a des -places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des talents rares -pour réussir dans les sciences, et, parmy ceux qui naissent avec -ces talents, combien y en a-t-il qui en puissent profiter? Un jeune -homme qui veut suivre ses heureuses dispositions se trouve arresté -par les clameurs de toutte sa famille et de tous ses amis; on ne veut -point consentir qu’il s’abandonne à des recherches qui peut-estre -luy donneroient quelque gloire en le conduisant à mourir de faim. -L’Académie fournit des exemples de cette nature: un de ses membres, -habile anatomiste, mourut il y a quelques années à l’Hostel-Dieu. Si -l’Académie a pu, pendant quelque temps, se fournir de sujets, elle -le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit donnée aux -sciences; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus tourné de -leur costé; la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de -nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait, pour l’Académie et pour -les sciences en général, tout ce qu’on peut attendre du zelle le plus -ecclairé, mais les trésors n’étoient pas entre ses mains. Il y a peu -d’apparence aussy que le royaume puisse se repeupler de vrays sçavants, -tant que la condition, de touttes la plus laborieuse, ne mènera à -rien. Y a-t-il de la justice que celui qui s’applique à des recherches -importantes au bien de l’État, ne puisse espérer de parvenir à quelque -fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le marchand, peuvent se -promettre des récompenses de leurs travaux; le sçavant seul n’a rien -à en espérer; peut-estre que le cas que les Chinois font des lettrés -n’est pas à la gloire de la France.» - -L’auteur, qui bien vraisemblablement est Réaumur, cherche ensuite -les moyens de relever l’Académie suivant lui prête à périr; il -propose d’appliquer le savoir et l’esprit inventif des académiciens -au perfectionnement des arts et métiers et de l’agriculture, et, -descendant même au détail des questions que l’on pourrait proposer -à chacun: «Qu’on se fasse, par exemple, dit-il, une loy de donner -toujours à des académiciens la direction des monnoyes, comme le célèbre -M. Newton l’a en Angleterre, et qu’on leur donne les inspections des -différentes manufactures, les inspections généralles des chemins, ponts -et chaussées. Croiroit-on trop faire, si on accordoit des entrées dans -le conseil du commerce ou dans ceux des compagnies qui l’ont pour -objet, aux sçavants qui ont fait des études particulières des matières -que les arts et la médecine nous engagent à tirer des pays étrangers; -à ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des manufactures du -royaume, de ses productions qui se sont négligées et qu’on pourroit -mettre à proffit? Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel qu’est -celuy de la Samaritaine, ne devroit-il pas entrer dans le partage des -académiciens? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se seroit -le plus appliqué aux hydrauliques; un pareil gouvernement l’engageroit -à faire une étude particulière de tout ce qui a rapport à la conduitte -des eaux; ce même gouvernement seroit un appas qui excitteroit un grand -nombre d’autres sujets à travailler sur la même matière; au moins -semble-t-il qu’il seroit mieux dans les mains d’un sçavant que dans -celles d’un vallet de chambre d’un grand seigneur; à la Pépinière, -il y a une place de quelque revenu qui conviendroit à un botaniste. -On pourroit même donner à l’Académie une espèce d’inspection sur -tous les arts mécaniques qui, sans leur être à charge, contribueroit -extrêmement à leur progrez; un expédient assez simple rendroit nos -ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne sont, leur donneroit -de l’émulation pour la perfection de leurs arts et augmenteroit par -conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car on se fournit -des ouvrages de chacque espèce dans les pays où les ouvriers sont -en réputation de mieux travailler; de là est venu le grand débit des -montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposast -chaque année des prix pour ceux des ouvriers de chaque profession qui -auroient inventé ou mieux fini quelque ouvrage; que ces prix fussent -distribués aux arts mesmes qui semblent les plus grossiers, comme -coutelliers, taillandiers, serruriers; on proposeroit par exemple -aux taillandiers de chercher la manière la plus simple de faire une -excellente faulx et à bon marché. Le succez de ce prix nous empêcheroit -peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des faulx d’Allemagne. Le royaume -se trouveroit bien indemnisé de ce qu’il luy en coûteroit pour le prix. - - * * * * * - -«Mais, à vray dire, ajoute-t-il, on ne sçauroit attendre l’exécution -de si grands projets d’une compagnie qui n’a que 30,000 livres à -distribuer entre plus de vingt particuliers, et qui en a une trentaine -d’autres à soutenir seullement par l’espérance d’entrer un jour en -partage de cette petite somme. Les pensions n’étoient guères plus -fortes du temps de M. Colbert; communément, elles étoient de 1,500 -livres; mais 1,500 livres alors valloient plus que quatre ou cinq -mille aujourd’huy. Celle de feu M. Cassini était de 9,000 livres, et a -seulle produit bien des sçavants; des gratifications vinrent souvent -au secours de la modicité des pensions; si ce grand ministre eust été -plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur un -autre pied l’Académie dont il étoit le père; depuis qu’elle l’a perdu, -elle a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de -petittes pensions, dont les payements peuvent estre suspendus par une -infinité d’événements. - -«Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des -fondements inébranslables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte -révolution, comme sont les fonds en terre possédés par l’université -d’Oxfort et de Cambridge; que ces fonds fussent suffisans pour faire -vivre les académiciens d’une manière commode, leurs montrer des places -distinguées où ils pussent se promettre d’arriver. - -«Quelques considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne -seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume. Une -seulle découverte pourroit les remplacer.» - -Ce plaidoyer habile et sincère resta sans résultat. L’Académie n’en -vécut pas moins en se recrutant souvent fort heureusement, en dépit -des sinistres prédictions de son défenseur; elle fut même un instant -menacée de la concurrence d’une compagnie rivale, dont les membres -paraissaient assez considérables pour lui porter sérieusement ombrage. - -Vers l’année 1726, Julien et Pierre Leroy et Henri Sulli, célèbres tous -trois dans l’histoire de l’horlogerie, instituèrent des conférences -réglées sur les moyens de perfectionner leur art. Ils s’associèrent -Clairaut père et fils et un fabricant d’instruments mathématiques, -nommé Jacques Lemaire, et convinrent de se réunir tous les dimanches -dans le jardin du Luxembourg; tout marcha bien pendant l’été; mais, à -la mauvaise saison, il fallut chercher un autre asile; on le trouva -dans la cour du Dragon, chez un M. Puisieux, qui devint membre de la -société, à laquelle Degua, Nollet, La Condamine, Grand Jean Fouchy, -Renard du Tosta directeur de la Monnaie, le célèbre orfévre Germain et -le compositeur Rameau, se joignirent bientôt en l’engageant à étendre -ses études et ses travaux à la totalité des arts et à augmenter encore -le nombre des associés. La compagnie, selon les habitudes du temps, -devait avoir un protecteur; on s’adressa au comte de Clermont, qui, -flatté de ce rôle, offrit pour les séances une salle de son palais -et obtint la permission royale, qui fut donnée en 1730. La société, -devenue de plus en plus importante et honorée des fréquentes visites -du prince de Clermont, se partagea, comme l’Académie, en honoraires -et en associés, forma comme elle des sections, et nomma même des -correspondants. L’un d’eux fut l’astronome danois Horrebow qui, dans -son livre intitulé _Basis astronomiæ_, imprimé en 1735, à Copenhague, -prend le titre de membre de la Société des arts de Paris. Réaumur -et Dufay, inquiets des succès et de l’influence d’une compagnie -nouvelle, proposèrent au prince de Clermont, dont ils étaient connus, -que l’Académie s’engageât à choisir, autant qu’il se pourrait, ses -sujets parmi les théoriciens de la société, à la condition de les -posséder tout entiers en les autorisant seulement à garder dans -l’autre compagnie le titre de vétéran. Un tel arrangement n’était -pas acceptable et fut rejeté; les deux académiciens déclarèrent -alors nettement qu’ils feraient tomber la société. Leur moyen fut -très-simple: L’Académie s’adjoignit successivement La Condamine, -Clairaut, Fouchy, Nollet et Degua en leur imposant l’obligation -d’opter. L’effet ne se fit pas attendre, et la Société des arts, privée -de ses membres les plus actifs, ne tarda pas à s’affaiblir et à tomber -complétement, sans avoir produit aucune œuvre qui en perpétuât le -souvenir. - -L’Académie, outre les 36,000 livres destinées aux pensions, recevait, -chaque année, sur le trésor royal une allocation de 12,000 livres -attribuée aux dépenses générales et aux expériences jugées utiles mais -employée, en grande partie, à aider ou à secourir les pensionnaires ou -les associés les plus pauvres ou les plus en faveur. - -Ces fonds bien insuffisants paraissent d’ailleurs avoir été, pendant -longtemps au moins, administrés avec beaucoup de désordre. Une -fois, par exception, en 1725, le maréchal de Tallard, président de -l’Académie, avant d’approuver les dépenses, voulut en connaître le -détail; peu satisfait d’un premier examen, il nomma une commission dans -laquelle siégeaient l’abbé Bignon, Réaumur et Cassini; leur rapport est -réellement curieux: - -«Les registres du sieur Couplet, trésorier de l’Académie, disent les -commissaires, n’ont aucune forme de livre de comptable. Il rapporte -uniquement les articles de dépense, sans faire aucune mention de la -recette, et c’est ou une ignorance inexcusable de sa part, ou une -affectation très-suspecte pour éviter l’examen de ses comptes; mais, -outre ce défaut essentiel dans la forme, il y a si peu de règle dans la -dépense, qu’il paroist que ledit sieur Couplet a disposé entièrement à -sa fantaisie de la pluspart des fonds qu’il a reçus, comme si ç’eût été -son propre bien; il a augmenté de sa propre authorité les gages de son -domestique, qu’il a portés de 364 à 500 livres. L’entretien de la salle -des machines, qui, du temps du feu sieur Couplet père et prédécesseur, -n’alloit qu’à 5 livres, il le porte à 50 livres par quartier; pour -l’entretien d’un miroir ardent, il fait monter la dépense, dans une -année, à environ 500 livres, et l’on ne peut s’empêcher de remarquer, -à cette occasion, une chose honteuse pour l’Académie et pourtant de -notoriété publique: c’est l’argent qu’il souffre que son mestique -exige de tous ceux qui vont voir cette salle des machines. - -«Presque tous les articles de dépense en général sont si excessivement -enflés, qu’il y en a qu’il porte au delà de trente et quarante fois -leur juste valeur, comme pour le papier, plumes et ancre, etc. - -«On peut assurer qu’il n’y a jamais eu de registre aussi mal tenu pour -la forme et si deffectueux dans le fond. On peut réduire à quatre -principaux chefs les observations des commissaires. - -«Le premier regarde l’employ des deniers du roy, fait pour le propre -usage du sieur Couplet, sans qu’il puisse produire aucun ordre qui -l’authorise. Cet article seul monte à la somme de douze mil quatre -cent dix sept livres dix sols; laquelle somme il a employée en -batimens, remises, grenier, mur de jardin, remuage de terre faits à -l’observatoire pour son usage particulier. Le tout sans qu’il produise -aucun ordre pour cette dépense entièrement inutile, d’autant plus -qu’il a encore tout le logement qu’avoit feu son père, lequel s’en est -contenté pendant trente années quoy qu’il eut une nombreuse famille, au -lieu que le sieur Couplet est seul. D’ailleurs, cette dépense regarde -le surintendant des bâtimens du roy et nullement l’Académie. Il est -à remarquer que ces dépenses en bâtimens ont été faites dans un tems -où les académiciens qui occupent l’observatoire ne pouvoient obtenir -qu’on leur fît les réparations les plus pressantes, comme des vitres, -couvertures, etc. - -«Le second chef regarde les dépenses faites sous le titre de dépenses -extraordinaires, sans qu’il en fasse aucun détail, ny qu’il rapporte -aucune preuve justificative; elles montent à la somme de sept mil -dix-sept livres quinze sols; on ne sçauroit imaginer en quoy consistent -ces dépenses extraordinaires, d’autant plus que, dans des mémoires que -l’on a trouvé excessifs et enflés, il a employé en dépense et bien -en détail, le papier, les plumes, l’ancre, les ports de lettres, le -remuage des poesles, les petites gratifications faites aux suisses -dans les assemblées publiques de l’Académie; en un mot, il entre dans -une infinité de petits détails et ensuitte il y ajoute cette somme -exhorbitante de 7,017 livres 15 sols. - -«Le troisième chef renferme les faux ou doubles employs dont on -rapportera icy deux articles: l’un de 1,310 livres pour l’envoy du -caffé aux Indes et l’autre de 100 livres pour le congé d’un soldat; ces -deux sommes luy ont été fournies en 1718, et, lorsque les commissaires -luy ont demandé les preuves de l’envoy de ces sommes, il leur a avoué -qu’il n’en avoit point fait d’employ. On pourroit encore mettre au rang -des faux employs une somme de 160 livres qu’il dit dans son compte -avoir été employée pour faire gobter le mur du côté de l’orient de -son nouveau logement, laquelle somme il a avoué depuis n’avoir point -employée. - -«Le quatrième chef regarde les diminutions d’espèces dont il demande -le remboursement et qu’il fait monter à la somme de six mil cinq cent -trente-quatre livres, dont il ne rapporte ny ne peut rapporter aucun -procès-verbal, ne tenant aucun registre par recette et dépense; ce qui -a empêché les commissaires de pouvoir statuer sur ce qui pouvoit luy -être véritablement deu; l’on peut aussi remarquer qu’il passe dans son -compte les diminutions, mais qu’il ne parle point des augmentations -qui sont arrivées depuis 1718 jusqu’en 1722, lesquelles méritaient -bien qu’on y fit quelque attention, puisqu’il y en a eu qui ont porté -les espèces au triple de leur ancienne valeur, c’est-à-dire depuis -40 livres le marc d’argent monnoyé jusqu’à 120 livres et l’or à -proportion. Il résulte de tous les articles précédens que le sieur -Couplet est redevable de vingt-deux mil six cent soixante-trois livres -cinq sols pour sommes non payées et qu’il a reçues ou payées non -vallablement.» - -La défense de Couplet, sans être concluante, atténue beaucoup, il faut -le dire, la portée du rapport en présentant les irrégularités signalées -comme une conséquence toute naturelle de l’absence de contrôle et de -règle. Couplet, touchant fort irrégulièrement les fonds de l’Académie -et faisant pour elle de fortes avances, cherchait à diminuer le -retard des rentrées en portant en compte les dépenses prévues; il -arrivait parfois que les circonstances venant à changer, la somme -touchée se trouvait sans emploi; mais Couplet, il le prétend au moins, -l’appliquait alors à d’autres besoins de l’Académie. - -Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger -vingt ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer -les affaires de l’Académie sans que les discussions relatives à sa -comptabilité se soient renouvelées. - -La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait -dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé -à Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et -par arrêt du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie. -Réaumur mourut en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent -les premières, et la rente fut transférée à l’Académie mais pour lui -échapper aussitôt, car par une subtilité à laquelle on ne devait -pas s’attendre, on la regarda comme tenant lieu de la somme égale -assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et qui dès lors -devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le duc de -la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie -exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que -Sa Majesté voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en -feraient MM. les officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de -rendre compte à Sa Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas -douter, et ses efforts furent persévérants, car, dix-sept ans après, -en 1775, on voit ses représentations favorablement accueillies par -Turgot et Malesherbes. Les négociations durèrent cependant trois années -encore, et c’est en 1778 seulement, vingt ans après la mort de Réaumur, -que l’Académie obtint enfin justice. La correspondance relative à cette -affaire nous apprend que 8,000 livres sur les 12,000 qui formaient -la première allocation étaient alors affectées à des augmentations -de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles seulement pour -les frais généraux, les expériences et les allocations demandées -souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient un -trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le -roi, en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un -déni de justice, en réservait expressément l’emploi aux expériences -scientifiques et autres travaux de l’Académie. - - «’^{er} juillet 1778. - -«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai -l’honneur de vous annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette -somme à compter du 1^{er} du mois prochain. Mais son intention est que -la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des expériences, -sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet -que ce soit.» - -L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences -à faire. Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait -paraître, en posant d’excellents principes, des vues aussi sages -qu’élevées: - -«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance -actuelle, devoir être distingués en deux classes: les uns, relatifs à -des découvertes particulières que l’auteur a intérêt à garder secrètes, -demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du cabinet. -Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au -corps, et l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur -la simple parole des auteurs sans s’exposer à partager l’enthousiasme -naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou qu’il croit -avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on -aurait prises pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret -de fonds qui aurait les plus grands inconvénients. On pense, d’après -cela, que tout académicien qui voudra tenir ses expériences secrètes -ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à -une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le -droit de rembourser les frais de ces sortes d’expériences, si elle -le juge à propos, mais elle ne doit statuer que lorsqu’elle en aura -pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds -libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants. -Il est d’autres genres de travaux qui, loin de demander du mystère, -exigent, au contraire, une sorte de publicité et le concours de -plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que -le gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de -cette compagnie, consistent à répéter tous les faits principaux qui -servent de base à chaque science, à constater toutes les découvertes -importantes qui se font journellement par les savants de toutes les -nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont -au-dessus des forces des particuliers, mais qui font époque dans les -sciences et qui en établissent les masses. L’Académie, en reprenant ce -plan, qui était celui des premiers académiciens, parviendrait à former -un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but -relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de -remplir des lacunes immenses que laissent dans ce moment la plupart des -sciences physiques, enfin qu’elle parviendrait à mettre en œuvre une -infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour, mais dont la -place et l’arrangement sont absolument inconnus. - -«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps -aidé et appuyé par le gouvernement, ne conduira pas toujours à des -découvertes brillantes; mais il servira à assurer en peu de temps la -marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes nouveaux qui -ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à -leur juste valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon -tout d’une pièce, semblables à ces phalanges redoutables dont la marche -lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles invincibles. Telles sont -les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.» - -Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux -applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier -avait enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent -pieds de diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la -confirmation d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre -d’elle des applications sans limite et la réalisation des plus -chimériques espérances. - -L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences -nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier -et Charles, professeur habile de physique qui, substituant l’air -inflammable à l’air chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des -Parisiens effrayés et charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La -dépense, ajoutait la lettre de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur -les 12,000 livres allouées pour les expériences de l’Académie.» - -L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré -leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses -habitudes n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors -de son sein. La dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait -en outre une atteinte portée à la libre disposition de ses revenus. -Des observations furent adressées au ministre, qui répondit fort -gracieusement: «Je n’ai pas eu l’intention de proposer rien qui pût -gêner l’Académie ou contrarier ses usages ou ses statuts. Le roi, qui -connaît le zèle de l’Académie et ses dispositions à rendre utile une -découverte aussi importante, s’en rapporte parfaitement à elle sur ce -qu’elle croit devoir à des hommes estimables, dont l’un est inventeur -de la machine et dont les autres ont fait avec succès les premières -tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les propriétés.» - - - - -LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES. - - -La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour -subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès -de la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même -étaient donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles -faisaient rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la -demande de l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale -accordée chaque fois pour un but déterminé et au membre même désigné -par elle. Presque tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et -de la géographie; quelques-uns cependant furent consacrés aux études -d’histoire naturelle. - -C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre -non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai -l’honneur de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000 -livres par rapport à un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que -j’aurais souhaité le delay d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année -prochaine, les affaires seront en meilleur estat. S. A. R. a trouvé -l’objet trop médiocre pour attendre; pour moy je prendray seulement la -liberté de vous faire remarquer que, dès que c’est là son intention, -cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M. de Jussieu parte -à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au plus tard.» - -M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa -glorieuse famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait -l’accompagner dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa -belle et modeste carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à -en faire un savant et le destinait au commerce; lui-même au retour, -attristé de ne pouvoir s’arrêter à aucun parti, fit une retraite au -couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à son aise et sortit -décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la médecine, mais -il revint heureusement à la botanique en s’associant à son frère -qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa -détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré -le mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si -souvent pour favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus -grands services dont elle doive remercier sa mémoire. - -La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour -but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de -ses aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement -et non sans esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des -mœurs et des coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens, -Tournefort a composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de -Pontchartrain, rapportent les incidents de son voyage, les singularités -observées, les opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les -lieux qu’il parcourt. L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son -esprit que d’autres études n’y puissent trouver place, et sa narration -peut satisfaire, en même temps que la curiosité du savant, celle de -l’homme politique, de l’historien et du géographe. - -Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois -singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les -rapporte sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments -anciens il ne semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient -presque au même, il ne soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île -de Crète et le mont Ida lui rappellent la naissance et le règne de -Jupiter; quelques ruines d’origine douteuse pourraient être suivant -lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il eut appris l’enlèvement -de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui lorsqu’on en a -goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que buvait -autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni -l’intérêt ni l’authenticité du récit des faits observés. - -Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui -sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance -de détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort -pour les chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il -rend parfois justice cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de -ses préventions et de ses préjugés, ses récits sont loin de confirmer -ses appréciations générales. «Les Turcs, dit-il en parlant de l’île de -Milo, font toujours quelque nouvelle avanie pour rançonner les pauvres -Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des présents si l’on veut -éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont plus insolents -que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires français; -ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les -Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays; -mais aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec -lesquels il n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre -les Grecs, après la perte de la capitale de leur empire, se retirèrent -en divers endroits de la chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes -les sciences de leur pays et par conséquent toutes les vertus.» Voilà -donc, suivant Tournefort, Constantinople privée de toutes les vertus et -pour longtemps sans doute, car les sciences, cela est notoire, n’y ont -pas encore fait retour. Comment concilier cependant cette appréciation -avec les lignes suivantes: «Comme la charité et l’amour du prochain -sont les points les plus essentiels de la religion mahométane, les -grands chemins sont ordinairement bien entretenus et l’on y trouve -assez fréquemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour les -ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et -ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des chaussées. Ils -s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes -routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les -ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons -et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages, -aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants. -Quelques bons musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils -font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupés -pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui -sont fatigués. L’esprit de charité est si généralement répandu parmi -les Turcs, que les mendiants mêmes, quoiqu’on en voie très-peu chez -eux, se croient obligés de donner leur superflu à d’autres pauvres.» - -Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus -curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur -singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus -éclairés. Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des -œufs qui ne cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la -température n’est pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de -cette eau et se rappelle qu’en France il a vu des soldats faire cuire -une poule dans les eaux thermales du fort des Bains dans le Roussillon. -«Toutes les sources d’eaux bouillantes que j’ai observées dans les -divers pays m’ont paru, dit-il, également chaudes, parce que je n’avais -d’autre thermomètre que ma main, et certainement je n’en ai rencontré -aucune de celles qu’on appelle bouillantes, où j’aie pu tremper les -doigts sans me brûler. Toutes ces sources fument également, cependant -on trouve entre elles cette différence par rapport aux œufs que, dans -les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de deux heures, et dans -quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq minutes.» - -L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre -lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la -mer Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent, -plus d’eau que le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que -pouvaient, dit-il, devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour -et nuit dans le même bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La -décharge de la Méditerranée dans l’Océan est au détroit de Gibraltar, -où heureusement les eaux trouvent plus de facilité à creuser un canal -que de se répandre sur la terre d’Afrique. Le Seigneur avait laissé -cette ouverture entre les monts Atlas et celui de Gadès; il ne fallait -que déboucher les digues.» - -Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de -la carte de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un -siècle, trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs -aussi zélés et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent. - -Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait -d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il -s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un -de ses grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen -âge avaient sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité -parfaite, et le même problème s’était présenté à eux, mais leurs -déterminations inégales et par conséquent incertaines se ressentaient -trop évidemment de la grossièreté des instruments employés. Le degré -terrestre, si l’on en croit Aristote qui l’accepte des astronomes de -son temps, aurait 1,111 stades de longueur. Ératosthène, qui vint -après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et enfin Ptolémée -500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation de Ptolémée. - -Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur -du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le -septentrion et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur -fût possible, jusqu’à ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus -élevé d’un degré, et que l’autre au contraire l’eût trouvé abaissé -d’un degré. Ils revinrent à leur première station pour comparer leurs -observations, et l’on trouva que l’une des troupes avait compté sur son -chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles juste; mais ils demeurèrent -d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce qui revient à diminuer -de 10 milles environ ou de plus d’un dixième l’évaluation reçue par -Ptolémée. - -La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble -d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur -du stade ancien ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans -se contenter d’une tradition incertaine, ont voulu à leur tour et -chacun de son côté déduire de leurs observations la longueur du degré -terrestre. Fernel, suivant précisément la méthode des Arabes, partit -de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la hauteur du pôle -eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance il avait -parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues jusqu’à -Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées -par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour -la longueur du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la -hardiesse presque risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la -même époque ne trouvait que 55,011 toises, et Norwood par une méthode -toute différente en obtenait 57,442. - -Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive, -employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations -de même nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême -précision, sur une route pavée et parfaitement droite, la distance de -5,662 toises qui sépare Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base -d’une série de triangles enchaînés dans la direction du nord au sud, -et que le premier côté connu permettait de résoudre en ne mesurant -plus sur le terrain que des angles seulement, pour lesquels l’emploi -des lunettes, adoptées pour la première fois, assurait une exactitude -inconnue jusque-là aux observateurs les plus habiles. L’orientation -connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la portion de -méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin, par -la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un -nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant -été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion -facile la longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence -la longueur de la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste -dans la circonférence de la terre. - -Les opérations de Picard n’étaient que le préparatif et le fondement -d’un travail plus considérable. La construction astronomique d’une -carte du royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande -faveur; mais la vie d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne -pouvait suffire à l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise, -plusieurs fois interrompue par des difficultés financières, fut après -la mort de Picard confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers -de son nom, de ses fonctions et de son ardeur pour la science. Sept -degrés furent successivement mesurés sur un même méridien entre -Paris et Perpignan et puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations, -commencées en 1701, reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement, -s’accordaient à montrer les degrés inégaux, en assignant constamment -la plus grande longueur aux plus rapprochés de l’équateur et par -conséquent à la terre une forme allongée dans le sens des pôles. - -Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations. -Cassini de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733 -l’arc de parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché -en même temps l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle -perpendiculaire au méridien, fut par cette voie très-différente -conduit à une conclusion que le célèbre d’Anville vint appuyer et -fortifier à son tour par des considérations purement géographiques. Il -ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que d’ôter 300 lieues à la -circonférence de l’équateur en faisant son diamètre plus petit d’un -trentième environ que celui qui réunit les pôles. - -La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des -cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les -cartes construites géométriquement et en supposant la terre sphérique -assignent toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande -différence de longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par -conséquent plus petit que si la terre était sphérique. Les travaux de -la carte de France, l’étude des cartes de Palestine et les opérations -des missionnaires en Chine s’accordaient à confirmer cette opinion, en -faveur de laquelle tant d’épreuves concordantes semblaient prévaloir -sur tous les raisonnements. - -Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer -de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore -imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme -nécessaire d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au -moins vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre -globe primitivement fluide a conservé sa forme en se refroidissant, la -partie solide elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles. - -Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force -centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode -d’Huyghens repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui -compter de partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides -et inébranlables une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer -d’inexactitude nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et -la désavouer. La question de droit était donc incertaine aussi bien que -celle de fait, et l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans -la diriger. - -Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur -au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de -prendre des mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant -de proposer dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses, -l’Académie écouta sur la question un grand nombre de mémoires qui, -sans avancer beaucoup la solution, réussirent au moins à stimuler -la curiosité des ministres et du roi et à les faire consentir avec -empressement aux dépenses considérables qui leur furent demandées -ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en Laponie, l’autre au -Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison devait tout décider. -Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier partirent pour le -nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de Joseph de Jussieu -et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient embarqués -six mois avant pour le Pérou. - -L’expédition du nord fut heureuse. Tous les missionnaires revinrent -après avoir terminé rapidement leur travail dont les résultats -incontestés tranchèrent la question. Aucune rivalité ne troubla leurs -relations. Maupertuis, le plus ancien des trois académiciens et chef -reconnu de l’expédition, s’attribua le mérite et recueillit l’honneur -du succès; les autres le laissèrent faire sans que l’amitié cimentée -par les fatigues et par les travaux communs en parût un instant altérée. - -L’expédition de l’équateur traversée par de plus grands obstacles -devint funeste au contraire à plusieurs de ceux qui y prirent part. -Bien peu d’entre eux devaient revoir la France. Couplet en arrivant -à Quito fut emporté par une fièvre maligne; Seniergues, chirurgien -de l’expédition, à la suite de querelles étrangères à la science fut -assassiné au milieu d’une fête par la populace de Cuença. L’astronome -Godin accepta à Lima une chaire de mathématiques que, suivant le -vice-roi, il n’avait pas le droit de refuser. En promettant sur son -passeport de rendre au gouvernement espagnol tous les services qui -seraient en son pouvoir, ne s’était-il pas engagé à instruire en cas -de besoin les étudiants de Lima? Un des aides-dessinateurs, nommé -Moranval, resta au Pérou pour y exercer la profession d’architecte et -tombant d’un échafaudage mourut des suites de sa chute. L’horloger -Hugot et Godin des Odonais partis pour étudier les langues d’Amérique, -se marièrent à Rio-Bomba et restèrent au Pérou, ainsi que Joseph de -Jussieu qui y exerça la profession de médecin. - -Godin quitta le Pérou trente-huit ans après seulement pour terminer -pauvrement sa carrière dans une petite ville de Normandie. De Jussieu -infirme et privé de mémoire fut renvoyé à peu près à la même époque. -Ses deux frères l’entourèrent des soins les plus affectueux, mais ils -n’osèrent jamais le conduire à l’Académie qui l’avait élu pendant son -absence; c’est le seul académicien qui n’ait jamais siégé. - -Bouguer et La Condamine rapportèrent donc seuls en France les résultats -de l’expédition qui, retardée par des difficultés de tout genre, ne -dura pas moins de sept années. Bouguer revint en 1742. La Condamine, -qui fit de son retour un voyage d’exploration à travers l’Amérique -du Sud, ne reparut à l’Académie qu’une année plus tard. Bouguer, -dès son arrivée, s’était empressé de confirmer par le témoignage de -ses résultats les conclusions déjà anciennes et presque décisives -de Maupertuis et de Clairaut. Cassini, après avoir avec l’aide de -Lacaille revu les mesures prises en France et trouvé la cause de leur -désaccord, s’était rendu lui-même à la vérité désormais bien constante, -en sorte que La Condamine arrivant le dernier trouva la curiosité du -public épuisée et peut-être lassée sur cette question, naguère encore -si ardemment débattue. Les discussions et les chicanes par lesquelles -Bouguer et lui agitèrent si longtemps l’Académie naquirent peut-être de -la mauvaise humeur qu’il en conçut. - -Bouguer était sans contredit le plus instruit des trois académiciens -envoyés au Pérou. Sa connaissance profonde des mathématiques et son -habileté depuis longtemps acquise à manier les instruments en avaient -fait le chef véritable et l’âme de tous les travaux. Inférieur à -Bouguer par la science, La Condamine, esprit prompt et aisé, hardi -à tout entreprendre, plein d’intelligence, de curiosité et d’ardeur -mais incapable d’une forte application, ne devait se préparer que -lentement à la discussion approfondie des méthodes employées. -Consultant souvent son savant confrère il s’adressait à lui, disait-il, -dans le commencement surtout, comme on ouvrirait un livre qu’on -a sous la main ou comme on demande l’heure au compagnon dont la -montre est bien réglée; mais les services qu’il reçut ainsi sont de -ceux que deux collaborateurs doivent se rendre sans les compter et -sans en prendre avantage. Plus habitué d’ailleurs que ses confrères -aux relations du monde, La Condamine fut dans les circonstances -difficiles le négociateur de l’expédition et son représentant auprès -de l’administration espagnole. Insinuant et ferme tour à tour il sut, -par énergie ou par adresse, écarter les difficultés de toutes sortes -qui lui furent suscitées; possesseur enfin d’une fortune considérable, -il mettait sans hésiter sa bourse et son crédit au service de -l’entreprise, pour laquelle plus de cent mille livres furent prélevées -sur son patrimoine. - -Dévoués tous deux à la science et d’un caractère également honorable, -La Condamine et Bouguer étaient dignes de se rendre mutuellement -justice en revenant à jamais unis comme Maupertuis et Clairaut par la -longue communauté de leurs travaux, de leurs fatigues et de leurs -inquiétudes. Il n’en fut rien pourtant. De longues discussions, qui -dégénérèrent en hostilités déclarées, avaient troublé leur trop longue -collaboration et rompu leur société, en ne leur laissant l’un pour -l’autre que jalousie, défiance et implacable ressentiment. Bouguer, -dès son retour, avait loyalement fait connaître les résultats sans -se les approprier et sans s’attribuer une part exagérée du travail -commun. La Condamine cependant commença à se plaindre avant même -d’avoir vu les communications encore inédites de son confrère. Avec -la curiosité impatiente et l’humeur dominatrice qui formaient le -trait saillant de son caractère il réclamait la communication de ces -pièces, et sans s’adresser à Bouguer avec lequel depuis longtemps il -n’avait plus de relations directes, les revendiquait comme un droit -près de l’Académie. Les procès-verbaux des séances sont remplis -pendant plusieurs années par les plaintes, les chicanes et les -protestations solennelles de La Condamine, suivies souvent de répliques -non moins fortes dans lesquelles Bouguer ne reste en arrière ni de -récriminations, ni d’insinuations blessantes. Sans vouloir les suivre -sur ce terrain qui n’est pas celui de la science, ni remonter à la -source de leurs mutuels griefs pour en faire le discernement et en -raconter l’interminable suite, il suffira de citer les lignes suivantes -extraites du procès-verbal du 11 juillet 1750, où La Condamine -découvre assez visiblement, si je sais le comprendre, le vrai motif de -son mécontentement et de l’aigreur de ses reproches: - -«M. Bouguer, en publiant son ouvrage avant le mien et sans vouloir -me communiquer ce qu’il avait lu en pleine Académie en mon absence, -s’est mis en pleine possession de ce qu’il a dit le premier sur notre -travail commun. J’ai déjà reconnu que rien ne peut m’appartenir -évidemment que ce qu’il m’a peut-être laissé à dire, en sorte que, s’il -n’a rien oublié, il m’est comme impossible de rien dire de nouveau.» -Mais La Condamine voulait absolument parler. Après tant de fatigues -supportées, de dangers affrontés et d’obstacles péniblement surmontés, -il n’entendait céder à personne le droit de les raconter au public. Il -prit alors le parti singulier de ne pas lire l’ouvrage dont il avait -avec tant d’insistance demandé la communication: - -«Je sais, dit-il, que le traité de M. Bouguer ayant paru depuis -longtemps, j’ai été le maître de le lire et que je ne puis donner la -preuve que je ne l’ai pas lu, mais j’ai la satisfaction de penser que -ceux qui me connaissent m’en croiront sur ma parole.» - -Avec de l’esprit, dit La Bruyère, on peut entrer dans le ridicule, -mais on en sort; c’est ce que fit cette fois La Condamine. Son esprit -quoique trop contentieux est vif et brillant jusque dans ses colères, -sa vanité est toujours enjouée et ses invectives mêmes ne sont pas sans -gaieté; il sut se faire lire, et l’opinion publique, contre laquelle -son savant compagnon eut quelque droit de s’irriter, lui accorda la -plus grande part dans l’expédition dont son nom encore aujourd’hui -éveille surtout le souvenir. - -Les travaux de la carte de France n’étaient pas encore terminés, et la -solution définitive en apparence de la question de la forme du globe -n’y servait que fort peu, sinon point du tout. Le canevas cependant -était fait et un réseau de grands triangles reliait les principales -villes de la France en fixant leur position avec certitude; mais il -fallait découper chaque triangle en d’autres plus petits en prenant -pour sommets toutes les villes, les villages et même les clochers -intermédiaires. Cette seconde opération était de beaucoup la plus -longue. Cassini de Thury, en commençant en 1750 cette nouvelle série de -travaux, proposa d’y consacrer une somme annuelle de 40,000 livres, que -le roi aurait libéralement augmentée s’il eût été possible de trouver -un assez grand nombre d’ingénieurs et de graveurs capables d’une -telle tâche; on en forma peu à peu, et la dépense annuelle s’accrut -graduellement jusqu’à la somme de 90,000 livres. - -Louis XV se lassa bien vite. Dès 1755, Cassini de Thury fut prévenu -que les besoins de la guerre ne permettaient plus la distraction -d’aucun fonds et que les économies du roi allaient supprimer toutes -les dépenses d’agrément. L’une d’elles était la carte de France pour -laquelle toute subvention cessait ainsi brusquement. Tant de travaux et -de soins allaient être perdus sans retour. Les collaborateurs formés -à grand’peine et dont le plus grand nombre n’avait plus d’autre moyen -d’existence étaient menacés d’une ruine complète. Le roi était alors à -Compiègne. Cassini alla l’y trouver en lui soumettant le plan terminé -de la forêt dont la précision et l’exactitude le charmèrent. «Je -voudrais, dit-il, continuer un aussi bel ouvrage, mais mon _contrôleur -général ne le veut pas_. C’était sous une forme gracieuse le plus -formel des refus. Cassini cependant ne pouvait renoncer à son œuvre, -et trois jours après il présentait au roi un projet d’association -particulière qui, sous la protection royale, soutiendrait à ses frais -et terminerait l’entreprise. Approuvés et encouragés par Louis XV, le -prince de Soubise, le duc de Bouillon, M. de Saint-Florentin et M^{me} -de Pompadour s’inscrivirent en tête de la liste qui, peu de jours -après, comptait cinquante noms tous considérables à la cour, dans le -parlement ou dans l’Académie. Chacun des souscripteurs devait pendant -dix ans contribuer chaque année pour une somme de 1,600 livres, en -s’engageant même par-devant notaire à fournir, quelle qu’elle dût -être, la dépense nécessaire à l’exécution de l’ouvrage. - -Le sacrifice en réalité fut beaucoup moindre et chaque souscripteur ne -donna en tout que 2,000 livres. Les pays d’États contribuèrent pour -une somme importante et la vente des feuilles tirées permit d’alléger -la dépense. Sur 182 feuilles qui devaient composer la carte 166 -étaient livrées au public en 1790. La situation resta la même jusqu’au -moment où, en 1793, Fabre d’Églantine représenta à la Convention que -la carte de France, ouvrage de la ci-devant Académie des sciences -et appartenant au gouvernement, était tombée entre les mains d’un -particulier qui la vendait un prix excessif, de sorte qu’on ne pouvait -plus se la procurer; et sans plus ample examen, on décida que dans -les vingt-quatre heures la carte et les planches seraient enlevées et -transportées au dépôt de la guerre. Un rapport fait au conseil des -Cinq-Cents en 1797 rétablit, il est vrai, et reconnaît complétement -les droits de la compagnie pour laquelle il propose une équitable -indemnité, et un arrêté consulaire du 25 février 1801 ordonna en effet -que la somme de 9,060 francs fût remboursée à chaque porteur d’actions; -mais la créance, datant de l’an II, se trouva bientôt après frappée par -la loi sur l’arriéré, et la spoliation fut irrévocablement consommée. - -Le tracé de la carte de France, quoique dirigé par des membres de -l’Académie des sciences, était depuis 1755 une entreprise toute -spéciale à laquelle la compagnie comme corps restait complétement -étrangère. Plusieurs expéditions demandées et dirigées par elle furent, -comme celles de La Condamine et de Clairaut, accomplies avec grand -succès par les membres qu’elle avait désignés. Les grands traits du -système du monde étant connus et les lois, des mouvements mises hors -de doute, ce sont les irrégularités d’abord négligées dont l’étude -minutieuse pourra désormais conduire à de véritables découvertes. Pour -qui veut pénétrer le secret d’un mécanisme, aucun détail n’est en effet -sans importance, et telle oscillation imperceptible des étoiles est -liée aux mystères les plus cachés de l’optique ou aux conséquences -les plus profondes de l’attraction newtonienne. Les étoiles, on le -sait depuis longtemps, ne sont pas fixes dans le ciel; la suite des -observations les montre soumises à un lent mais continuel déplacement, -qui leur fait accomplir en vingt-six mille ans la révolution complète -connue sous le nom de précession des équinoxes. Mais des apparences -illusoires et des inégalités variables se mêlent à ce mouvement pour -en masquer la constance et en troubler la régularité; l’aberration due -à la combinaison du mouvement qui nous entraîne avec celui que nous -apporte la lumière et la nutation de l’axe terrestre, découverts tous -deux par Bradley, la variation de l’obliquité de l’écliptique enfin, en -déplaçant continuellement les étoiles que nous nommons fixes, rendaient -les tables anciennes constamment inexactes et insuffisantes aux travaux -de précision. - -Préoccupé de cette lacune dans la science, Lacaille employa quinze -années d’observations et de calculs assidus à déterminer les positions -précises de toutes les étoiles, en ayant égard à leurs déplacements -apparents ou réels. Le désir de compléter son œuvre le conduisit au -cap de Bonne-Espérance. Son dessein principal était d’enrichir son -catalogue en y inscrivant les étoiles de ce nouveau ciel et de le -perfectionner en observant dans des conditions plus favorables celles -qui s’élèvent peu sur l’horizon de Paris. Mais loin de se réduire à -l’exécution d’un dessein si fructueux pour l’astronomie, sa curiosité -active et infatigable prêtait à tous les problèmes scientifiques autant -d’attention que de patience. Lacaille, qui fut peut-être le plus -exact comme le plus diligent des astronomes, rapporta d’un voyage de -quinze mois un nombre immense d’observations, dont l’abondance aurait -semblé impossible à tout autre et que l’excellence et la minutie de -ses précautions portaient au plus haut degré d’exactitude compatible -avec les instruments imparfaits dont il disposait. S’interdisant -tout commerce inutile ou banal, Lacaille consacrait tout son temps -à la science. Son premier projet avait été de déterminer les étoiles -des quatre premières grandeurs; non-seulement cette tâche ne pouvait -suffire à son activité, mais par sa facilité même elle lui sembla -surpasser ses forces. Trop souvent inoccupé pendant la nuit, il -craignait de se relâcher et de dormir, et c’est pour se tenir forcément -en haleine qu’il voulut décupler son travail. - -La réussite de telles opérations dépend beaucoup, on le comprend, de la -pureté du ciel, et il n’y a pas de pays peut-être où l’air soit en même -temps plus tempéré et le ciel aussi clair qu’au cap de Bonne-Espérance, -mais il s’en faut de beaucoup que le ciel le plus clair soit le plus -propre aux observations. Cette pureté est due en effet au Cap à un vent -du sud-est extrêmement violent et qui rend impossible toute observation -précise avec les grands instruments; les astres paraissent confusément -terminés et dans une agitation d’autant plus vive que la lunette -grossit davantage: «On peut juger, dit Lacaille, quel doit être le -déplaisir d’un astronome de voir couler tant de nuits d’un si beau ciel -sans en pouvoir profiter.» - -Lacaille tout entier à ses travaux n’avait pas le temps d’écrire de -longues lettres à ses confrères. Sa correspondance avec l’Académie, -fort intéressante cependant quoique très-laconique, révèle la rare et -naïve bonté de cet homme éminent et réellement modeste. L’une de ses -grandes préoccupations est de ne pas rendre son voyage trop onéreux au -gouvernement qui en fait les frais: «J’ai toujours, écrit-il, ménagé -la dépense depuis que je suis ici, et si je n’avais pas avec moi un -ouvrier qui dépense plus que moi, quoique jamais mal à propos, je -n’aurais pas dépensé cinquante piastres par-dessus ma pension.» - -Non content d’avoir déterminé la position de près de dix mille étoiles -et réuni en même temps des observations précieuses pour la parallaxe -de la lune et des planètes, la longueur du pendule à seconde et les -coordonnées géographiques de plusieurs points importants, Lacaille -trouva le temps de mesurer un degré terrestre: «Je m’occupe, dit-il -dans une lettre du 26 août 1752, de la mesure d’un degré terrestre. -J’ai déjà fait, du 5 au 22 août, un voyage pour visiter les points de -station où je dois observer et pour y placer les signaux nécessaires. -Jamais pays ne fut plus propre à de pareilles opérations; des plaines -très-étendues bordées de montagnes médiocrement hautes, nues et bien -détachées les unes des autres, ne laissent d’embarras que dans le choix -de la meilleure disposition; mais il ne faudrait pas être étranger -dans ce pays-ci pour profiter de ces avantages; car comme il n’y a -pas ici de routes réglées, ni d’auberges, que la partie du nord du -Cap est toute sablonneuse et peu cultivée, il faut nécessairement se -réfugier dans les habitations dispersées au loin dans la campagne et se -contenter de la réception qu’on veut bien vous faire. Heureusement pour -moi, M. Pesthier a la complaisance de me conduire partout, et comme il -est connu et très-estimé dans le pays, je ne manque avec lui d’aucun -secours.» - -«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son -voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de -Bonne-Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays -connus sous le nom de Hottentots, et que je parlasse des productions -de la terre et des mers voisines; mais, outre qu’on peut juger que je -n’ai eu guère de loisirs pour faire des recherches sur ce que je viens -de dire, je dois avouer que mes connaissances sont trop bornées pour -être en état de satisfaire les curieux et les physiciens sur cette -partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux, -c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien n’est -moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en -allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait -en trois volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M. -le baron de Kronick pour y faire toutes les observations possibles de -physique, d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept -années environ, mais tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent -constamment qu’il ne s’est point occupé à remplir l’objet de sa -mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a fait aucun voyage dans -l’intérieur du pays.» - -Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les -observations plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la -terre était encore incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois -seulement dans un siècle et à huit années d’intervalle, le passage de -Vénus sur le disque du soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle -pour l’année 1761, et les détails du phénomène soigneusement observés -de différents points du globe devaient fournir, comme l’avait montré -Halley, cette distance inconnue quoique tant de fois calculée. Sans -proposer distinctement le détail d’une méthode hérissée de calculs, je -chercherai seulement à mettre dans son jour le principe très-simple et -l’esprit général de la théorie. - -Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels -des astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps -et des angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une -autre longueur à laquelle, d’une manière plus ou moins directe, on -parvient à la comparer. La raison en est évidente; quelle que soit une -figure géométrique, il en existe une infinité d’autres qui lui sont -semblables, dans lesquelles les longueurs homologues sont augmentées -ou diminuées dans tel rapport que l’on voudra, sans qu’il y ait aucune -différence dans les angles, dont la mesure seule ne peut par conséquent -servir à distinguer ces deux figures semblables, si simples ou si -compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on n’aura pas mesuré une -première ligne, les dimensions absolues resteront indéterminées. On a -donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la forme de l’orbite -décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses dans -lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les -rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons -mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions -exactes de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable -grandeur. Ce système, si bien connu dans ses détails comme dans son -ensemble, pourrait être amplifié ou diminué; les planètes pourraient, -sans que rien fût changé dans les apparences, rouler d’un mouvement -tout semblable dans les orbites mille fois plus grandes ou mille -fois plus petites. La distance de la terre au soleil est-elle de dix -mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux de Copernic -et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent pas -de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue, -en sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle -de toutes les autres. Cette détermination présente malheureusement -des difficultés considérables et exceptionnelles. La base qu’il -faut nécessairement choisir à la surface de la terre ne peut pas en -dépasser le diamètre; les lignes qui de ses extrémités vont se réunir -au centre du soleil ou sur l’une quelconque des planètes, forment un -angle de quelques secondes seulement, et la plus légère erreur peut -évidemment renverser l’édifice qui repose sur un fondement aussi -délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux qu’aucune autre -cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la terre et -le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus -longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une -tache noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant -quelques heures la position des deux astres par rapport à la terre; -mais si exacte qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune -conséquence. Les dimensions du système du monde pourraient être dix -mille fois plus grandes ou dix mille fois moindres, sans que cela -changeât une seule seconde de temps à la durée du passage ou une seule -seconde d’angle à la longueur de la corde que parcourt la planète. -L’astronome peut calculer cent ans d’avance, à une seconde près, si les -méthodes sont assez perfectionnées, l’instant de l’entrée de Vénus et -celui de la sortie, pour un observateur placé au centre de la terre; -mais il lui est impossible de dire si, pour deux observateurs placés à -Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des passages diffèrent -d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu du rayon de la -terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la comparaison -des deux observations permet de le calculer. La méthode fait connaître -en outre les points du globe pour lesquels les différences plus -nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès; -rien n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées -le résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de -recommencer. - -Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents -points du globe, purent observer le passage et en déterminer les -circonstances. - -Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve -de courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les -commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique -l’air, à cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est -très-dangereux pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter -de tels dangers à un confrère, ils vont proposer un autre poste. -Nullement: «La crainte du dérangement que la santé de M. Pingré -pourrait éprouver «leur fait désirer seulement qu’il ait un compagnon -capable de le suppléer au besoin.» - -Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations. -Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en -plein air. Des mesures avaient été prises pour lui assurer des -conditions plus favorables, mais la guerre qui régnait alors dans -les deux hémisphères les avait déjouées en plaçant Pingré dans une -position dont il se plaignit fort. Muni d’un passeport délivré par le -gouvernement anglais qui enjoignait à tous les agents et officiers de -respecter les astronomes français et de les aider au besoin, Pingré se -croyait inviolable ainsi que le petit navire, nommé _la Mignonne_, qui -l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y attendait; mais la veille -précisément du jour fixé pour le départ on vit paraître un vaisseau -anglais, sur lequel _la Mignonne_ commença par lâcher une bordée. Le -vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru, s’approcha aussitôt -et sans coup férir fit comprendre que la lutte était impossible. _La -Mignonne_, déclarée de bonne prise, fut malgré les réclamations de -Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination _presque cruelle_, -dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous deux -au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré -n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de -voyageur, et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres, -écrit-il à l’Académie en rendant compte de sa mésaventure, réduit à -l’ignoble breuvage de l’eau,» et il demandait une réparation qu’il -n’obtint pas. - -Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène -s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de _la -Mignonne_, le capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais -maîtres de la place, retourna bien vite à l’île de France. Le jour -du passage Le Gentil était encore en mer; il vit le phénomène sans -pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir lieu en 1769; Le -Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et l’astronomie -l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le loisir -de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut -heureux pour sa fortune. - -En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4 -juin Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage -dans un observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute -garantie d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une -observation facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le -vent s’éleva, et un nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important -spectacle qu’il attendait depuis huit ans et qu’aucun contemporain -ne devait voir renaître. Lorsque le soleil perça les nuages, Vénus -était sortie de son disque. L’entreprise était définitivement manquée: -«Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement, j’avais peine à -me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres fois je -pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès son -système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau -temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après, -on eût été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite -exprès pour mortifier les observateurs placés le long de cette côte. -Enfin, ajoute Le Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement -singulier, à n’avoir presque pas le courage de prendre la plume pour -continuer mon journal, et elle me tomba plusieurs fois des mains -lorsque le moment vint d’annoncer en France le sort de mon opération.» - -Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil -n’est nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie -et de météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes -importantes, l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un -tableau très-simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir -par un esprit sage et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand -intérêt, dont la publication occupa Le Gentil plusieurs années après -son retour en France. L’histoire de l’astronomie indienne en fournit un -des chapitres les plus curieux. - -Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la -caste des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on, -à de La Hire qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop -âgé pour en examiner la théorie; mais Le Gentil qui raconte cette -anecdote ne la tient pas pour vraie. Le Gentil questionnait sur ces -méthodes les Indiens les plus instruits sans réussir à en obtenir -communication. Un jour un brame, nommé Nana Mouton, vint le voir -en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait satisfaire sa -curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse -du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit -paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par -terre, et tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière, -il consultait de temps en temps son petit livret; il obtint ainsi -toutes les phases de l’éclipse en moins de trois quarts d’heure. Il -les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le désir de -connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui enseigner, en faisant -espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait, -en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune. Il fallait -de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant -de la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton -extrêmement prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons -commencèrent. Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que -ni le professeur ni l’interprète ne pouvaient donner l’explication -d’aucun terme, et Le Gentil bientôt ne comprenait plus rien. On -changea trois fois d’interprète, mais sans plus de succès; force eût -été de renoncer à l’entreprise sans le secours d’un tamoul chrétien, -ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le français. Les -progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait capable -et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés. -Le brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment -les nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait, -sans se rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions -que leur emploi faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le -congédia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré -le principe de la méthode, et aidé du tamoul qui la connaissait un -peu, il parvint à s’en servir sans jamais la trouver commode. «Cette -méthode, dit-il, m’a paru avoir son avantage; elle est bien plus -prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en même temps elle a un -grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur ses calculs, -encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si l’on -s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de -nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils -travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité -dont nous sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises -que nous autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il -paraît donc que nous devons les uns et les autres garder chacun notre -méthode; il semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.» - -L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à -Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux -gros volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé -Chappe, dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant -la poste dans un traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait -rien vu en beau devait scandaliser les amis de Catherine, en leur -fournissant de nombreux prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une -tête française, dit Grimm, à qui le ciel accorde de tout savoir sans -apprendre, de tout voir sans regarder, de tout deviner sans être -sorcier, de tout approfondir en courant la poste de Paris à Tobolsk et -de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de Macédoine. -Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au même -degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités -les plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.» - -Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu -trop désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de -connaître ce qu’il a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et -sans ordre avec plus de prétention que de compétence et de talent. -On est surpris par exemple de le voir décrire minutieusement les -divertissements auxquels il a pris part et les danses où il semble fier -de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale des récits donne -à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans prétendre -y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui a -pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la -vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement, -complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable -calomnie. «L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si -elle doit ajouter foi à l’observation astronomique pour laquelle -l’abbé Chappe a été envoyé en Sibérie; plusieurs de nos académiciens -prétendent avoir de grands motifs de douter et de l’exactitude de -l’observation et de la véracité de l’observateur. Ils supposent, avec -assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec ceux des autres -astronomes dispersés sur les différents points de la surface du globe, -que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de Vénus, -l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a calculé -dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en -l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses -calculs pour le résultat de ses observations.» - -Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie, -qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia -huit ans après l’une des observations importantes du passage de 1769. -Chappe fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la -France. Une maladie contagieuse envahit le village où il avait observé; -tous ses compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le -dernier, aucun d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils -avaient reçus de lui. Privé de médecins et sur les indications d’un -livre, il prit deux purgatifs qui le soulagèrent; il se crut sauvé et -voulut observer une éclipse de lune, mais il avait trop présumé de ses -forces, et il mourut peu de jours après, victime sans doute de son -dévouement à la science. - - - - -LES RAPPORTS. - - -L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science -qu’à regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode -infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées -par les uns et contredites par les autres, ne furent jamais jugées -régulièrement par une sentence expresse; tant que ses membres partagés -continuèrent à en disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente, -demeura sagement indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de -prolonger la prudence bien au delà des doutes qui l’ont fait naître. - -On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du -père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne, -presque universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que -cette hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des -tourbillons; sous ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter -aucun système, nous paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de -son livre le père Berthier et permettre que cet ouvrage soit imprimé -sous son privilége.» - -Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes, -se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte -obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère -indigne d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu, -dit le rapporteur d’une commission, est purement systématique, et -l’Académie n’étant pas dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous -passerons sous silence les raisonnements de l’auteur, quelque bien -écrits qu’ils nous paraissent, parce que cela entraînerait dans de trop -grandes discussions et que _tous les raisonnements possibles dans l’art -de traiter les mines ne valent pas un fait décrit avec clarté_. - -L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs -travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume, -transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont -la confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses -règlements et suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était -tenue de prononcer sur le mérite des machines et sur les demandes de -privilège; c’est par là que ses jugements prirent leur commencement, -mais on lui soumit bien vite des découvertes, des inventions et des -projets de toute sorte. Les commissaires désignés étaient exacts et -diligents, dans les premières années surtout, à présenter en quelques -paroles un rapport trop concis pour que nous ayons beaucoup à y -apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la louange, -semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs qu’à -les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM. -Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient -à examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.» - -«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M. Besson -lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de -tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur -l’emploie, nous a paru impraticable.» - -Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit -minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart -des gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît -plus utile qu’assuré et là se borne son approbation. - -On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur -le mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la -question.» - -Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à -refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu -par ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre -de M..... Je crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile -qu’il écrive davantage à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne -doit pas établir de correspondance avec un homme sans lettres, sans -principes et qui d’ailleurs est très-importun.» - -Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après -avoir été faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent -elles-mêmes rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps -que la recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce -problème de la quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte -au seuil de la science comme un appât pour les débutants incapables -de comprendre dans quel sens on le tient pour si difficile. D’après -un bruit populaire qui n’est pas absolument oublié aujourd’hui, -les gouvernements auraient promis pour sa solution des récompenses -considérables, et un effort heureux après quelques mois d’étude aurait -pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la gloire et la -fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert devant le -Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa solution, de -la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément promise et -qu’il prétendait mériter. - -L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et -impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions -qu’on lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement -sérieux et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare -officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du -Recueil des savants étrangers publié en 1750. - -«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le -secrétaire Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que -régnicoles s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui -adressant des mémoires et des dissertations sur différents sujets. Nous -ne pouvons dissimuler que, surtout dans les commencements, l’Académie -n’ait eu plus souvent à louer la bonne volonté des auteurs d’un grand -nombre de ces pièces que l’excellence de leurs ouvrages.» - -Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les jours, -et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement -à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude -et de nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle -décourage par sa prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il -aurait fallu diriger ou mettre en lumière. - -«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit -Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les -donnent, et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.» -L’Académie le fut plus d’une fois. - -On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit -de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la -faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans -la vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées, -prendre la pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance -comprise dans la machine la brisera, ce qui la mettra en état de sortir -par les urines comme du simple gravier. La composition et la difficulté -du jeu de ces machines et le long temps que l’opération durerait ont -fait rejeter cette idée par toute la compagnie.» - -L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de -préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce -mémoire nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste -encore, l’espérance que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il -s’agit) avaient conçue de préserver les édifices des funestes effets du -tonnerre, en épuisant la matière fulminante de la nue et la détournant -à leur gré par le moyen des conducteurs métalliques dressés en l’air -et prolongés jusqu’à terre. Nous croyons qu’il mérite à tous égards -d’être imprimé avec l’approbation de l’Académie.» - -Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports -aussi divers par la forme que par la nature et par l’importance des -questions discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et -montré la sincérité un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de -quelques autres prodigue parfois au contraire des louanges exagérées. -Certains rapporteurs, entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter -et juger, acceptent toutes les assertions sans s’étendre à développer -le détail des preuves pour les examiner et les peser; d’autres enfin, -avec plus d’assurance et plus d’autorité, contrôlent et fortifient les -raisonnements, vérifient et interprètent les faits et, les rattachant -aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve, les illuminent de -nouvelles clartés. - -On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers -essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril -1726, MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté -par Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui -auraient autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent -encore aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage -d’un jeune homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les -progrès qu’on doit attendre de lui et combien il est estimable d’avoir -acquis à cet âge tant de connaissances dans la géométrie et le calcul -différentiel.» - -«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport, -de voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites -par MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir -le même jeune homme renchérir et ajouter de nouveau aux découvertes de -ces grands géomètres.» - -Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée avec -plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient -fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est -à partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie -singulier d’un enfant.» - -Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement -loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec -bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une -assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques -prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En -rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée -mais imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire -imprimer, Clairaut termine en disant: «Il serait trop long de le suivre -dans toutes les considérations qu’il a faites sur cette matière; il -suffit de dire qu’elles nous ont paru montrer bien de la science et de -l’industrie dans l’auteur.» - -Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel -et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de -faits bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées, -de réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour -sur la substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des -fossiles, qui sont une partie considérable de l’histoire naturelle.» - -Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de -Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées -à l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une -profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans -le choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de -l’auteur et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et -Clairaut, en rendant compte du premier mémoire de Buffon relatif au -calcul des probabilités, terminent leur rapport en disant: «Tout cela -fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d’invention -dans l’auteur.» - -Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une -entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de -leur confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi -qu’en 1705, le célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda -des conseils sur un projet qui fit grand bruit alors, quoique son -insuccès l’ait condamné à l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les -vieilles constructions du Monte Citorio, non loin de la grande colonne -triomphale de Marc Aurèle, les restes d’une autre colonne monolithe en -granit rouge d’Égypte dédiée à l’empereur Antonin le Pieux. C’était -un des monuments funéraires qui dans la Rome impériale ornaient et -encombraient le Champ de Mars. Le pape Benoît XIV, très-ami des arts -et des sciences, avait chargé Bianchini, son camérier d’honneur, -de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis la Curia -innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais -inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport -détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens -de l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion -sur le transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.» -Les réflexions furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9 -mai, les mécaniciens apportèrent une réponse et des conseils un peu -vagues qui ne furent pas de grande utilité. La colonne se rompit et -les débris servirent à réparer l’obélisque d’Auguste sur la place du -Monte Citorio; le piédestal représentant l’apothéose d’Antonin orne -aujourd’hui les jardins du Vatican, et il ne reste d’autre trace de -l’opération qu’un mémoire latin fort rare composé par Bianchini et la -mention qui en est faite dans les registres de l’Académie. - -Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement l’Académie -pour arbitre des difficultés relatives à la science qui embarrassaient -ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un privilége -demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande l’avis -de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses -ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon; -les opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner -aux étoffes de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et -même meilleurs, seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du -moulin à foulon dont l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une -question ainsi posée la réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas -autoriser le sieur Texier à employer son moulin qu’il trouve bon et les -opposants qui le jugent mauvais à ne s’en pas servir? La commission -fut moins hardie et par le refus du sieur Texier de se soumettre aux -épreuves proposées par elle, elle se déclara ingénument hors d’état de -donner son avis. Une telle réponse d’ailleurs n’était pas rare, et -l’Académie, en déclarant sincèrement ses incertitudes, avait souvent -l’excellent esprit de s’abstenir. - -Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé -proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le -rapport de Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement -sur la réussite d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné -soi-même sur les lieux l’état où sont les vaisseaux échoués, leur -profondeur, la quantité dont ils sont envasés, la qualité de la vase, -etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien prononcer sur ce sujet.» -Désignée dans une autre occasion par le tribunal consulaire comme -arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la Samaritaine -et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’_il ne lui convient pas -d’accepter cette commission_. - -Ceux qui s’adressaient à l’Académie, ministres, magistrats ou -particuliers, la trouvaient cependant presque toujours prête à -juger, et lorsque l’équité le demandait, elle n’hésitait pas à -rendre témoignage contre elle-même pour ainsi dire, en proclamant la -vérité tardivement reconnue.—Le propriétaire des eaux minérales de -Passy, nommé Levieillard, expose en 1763 à l’Académie, que dans un -ouvrage imprimé en son nom, une analyse inexacte des eaux dont il est -propriétaire conduit à les déclarer peu utiles et nuit à ses intérêts. - -Tout considéré, dirent les rapporteurs de l’Académie, nous jugeons que -la plainte de M. Levieillard est juste... c’est pourquoi nous sommes -d’avis qu’ayant égard à la plainte de M. Levieillard, et pour l’utilité -du public on peut imprimer ce rapport en forme d’avertissement au -commencement de la suite de l’_Art des forges_. - -Mais si l’Académie était prête à juger sur toutes les questions et sur -tous les mérites, elle ne permettait pas qu’on lui rendît la pareille -et s’offensait des moindres critiques. Le procès-verbal du 1^{er} avril -1730, qui le laisse voir avec beaucoup de naïveté, montre que dans plus -d’une rencontre la liberté des journalistes de notre époque aurait été -prise pour de la licence au XVIII^e siècle. «Le président Desmaisons, -dit le procès-verbal, a dit que M. le duc du Maine, sous l’autorité -duquel s’imprime le journal de Trévoux, ayant su que dans quelques-uns -des derniers tomes de ce journal les ouvrages de l’Académie avaient -été traités tout autrement qu’ils auraient dû l’être, Son Altesse -sérénissime avait ordonné qu’il en serait fait une satisfaction -authentique à l’Académie dans le tome prochain et que l’emploi de -travailler à ce journal serait ôté à celui qui avait fait les mauvais -extraits. On a dit que c’était le père Castel.» - -En lisant ces articles qui, sans appel et sans débats contradictoires, -ont attiré une punition si sévère, on demeure aussi affligé que -surpris. Les comptes rendus du père Castel contiennent en effet plus -d’une page entièrement consacrée à la louange des académiciens, et les -critiques les plus sévères, bien loin de passer au delà des bornes, -semblent la plupart d’une parfaite justesse. - -«M. Pitot, dit-il, a quarré la moitié d’une courbe qu’il appelle la -compagne de la cycloïde. Il y a mille courbes particulières quarrées de -la sorte lorsqu’on veut se donner la peine d’y appliquer la méthode et -les formules ordinaires du calcul. - -«M. Nicole travaille toujours aux différences finies; la suite des -temps pourra en faire voir l’utilité. - -«Le jaugeage sur lequel M. de Mairan travaille serait plus utile si -l’usage n’avait déjà à peu près toute la perfection qu’il peut avoir. - -«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu -près comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se -rencontrent, se choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle -n’est solide, et qui fait voir que les astronomes de ce siècle sont -assez habiles dans leur art pour avoir bien du temps à perdre dans des -spéculations qui n’y ont aucun rapport.» - -En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des -instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père -Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.» - -Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume -qu’il analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des -louanges sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé -Hartsoecker pour la rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et -ouverte de réfuter les sentiments qu’on ne peut goûter est préférable, -dit le père Castel, à toutes ces critiques, satires et invectives -secrètes qui ne sont que trop ordinaires à ce qu’on appelle les savants -polis et d’un style précieusement radouci à l’égard de ceux qui ne sont -pas de leur avis ou de leur cabale.» - -Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée -exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne -peut laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste, -parlant de questions qu’il semble comprendre, blâmant quelques -académiciens sans impertinence et louant les autres sans emphase, -ne songeait à obtenir par reconnaissance ou par crainte aucune des -récompenses qu’ils décernaient, et il semble ici un fort honnête homme -qui, dans cette triste affaire, a eu le beau rôle. - -L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et -le _Journal des savants_ lui-même, toujours rédigé par ses membres, -n’avait pas le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau -volume de la _Connaissance des temps_, le rédacteur qui, il est vrai, -était Lalande lui-même, s’était permis de désirer certaines innovations -en regrettant les décisions contraires prises par l’Académie chargée de -diriger l’impression du recueil. - -«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la _Connaissance des -temps_, disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle -contient chaque année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans -elle ait porté le titre de _Connaissance des mouvements célestes_, -l’Académie a jugé que celui de _Connaissance des temps_ était assez -ancien pour devoir être conservé, et M. Lalande l’a rétabli, quoiqu’il -fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le titre de _Connaissance -des mouvements célestes_ était bien plus convenable à la nature de -cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici -l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie -et la navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour -cet effet différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour -l’usage ordinaire de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie -a cru devoir y être rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la -nécessité où il s’est trouvé de supprimer beaucoup de choses nouvelles, -qu’il se proposait d’insérer dans ce volume, et les astronomes verront -aussi avec peine qu’on les prive de l’agrément qu’ils trouvaient -chaque année à avoir dans cet ouvrage de nouveaux secours pour leurs -calculs, des observations nouvelles et une notice intéressante de ce -qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.» - -L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se bornât -pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article, -dit le procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan, -président du journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la -lecture de cet article) de veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir -il ne fût rien inséré qui regardât l’Académie ou les académiciens sans -son aveu.» - -Cette susceptibilité d’ailleurs était dans l’esprit du temps, et -chacun veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre -ses priviléges et ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences, -ayant sur le rapport de Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système -d’écriture, reçut une réclamation de l’_Académie royale d’écriture_ -dans laquelle est cité un arrêt du 26 février 1633, qui assujettit les -maîtres d’écriture à des formes de caractères, lettres et alphabets -déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt l’explique, apporter un -remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-difficile lecture. -L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la gardienne -officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de -l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance; -l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut. - -Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel -empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité -croissante, les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de -tout contrôle. En 1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans -un mémoire sur la théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly, -chef-d’œuvre récent de Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion -renvoya suivant l’usage ce travail à des commissaires. On en parla -dans la ville, et les ennemis de Perronet en prirent occasion pour -annoncer la ruine certaine du pont et l’écroulement reconnu imminent, -disaient-ils, par l’Académie des sciences. Des curieux, chaque jour, -se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle. L’administration -des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres échangées à -cette occasion font paraître la force morale acquise par la savante -compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de déplaire, -repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec fermeté -ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le -15 février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à -l’Académie des sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en -ai rendu compte au roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières -de Messieurs de l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur -les ponts et chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient -nommé des commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses -ordres.» - -L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans -ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence. - -«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que -vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir -celui de vous faire un exposé fidèle de sa conduite relativement au -mémoire de M. Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue -ne pourra que mériter l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer -traite de plusieurs sujets; un des plus importants est l’examen de la -méthode de construire les ponts, connue sous le nom de système des -poussées horizontales; c’est une question importante de statique et -de mécanique pratique, et l’Académie pouvait, devait même, en vertu -de ses règlements, nommer des commissaires pour l’examiner. M. Defer -cite dans son mémoire plusieurs exemples qui lui paraissent prouver le -danger de ce système, et les mouvements qu’il a observés dans le pont -de Neuilly sont un de ces exemples. Comme ce pont a été construit par -M. Perronet, membre de l’Académie, les commissaires se proposaient, -suivant l’usage, de communiquer le mémoire à cet académicien pour -avoir sa réponse aux objections, et, dans le cas où ils auraient -jugé la visite du pont nécessaire, ils ne l’auraient faite qu’après -y avoir été autorisés par l’administration. L’Académie désirerait, -à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation d’un de ses -membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M. Perronet -désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de son -ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous -avez désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre -vos mains. L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs -mêmes les ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques -circonstances. C’est en partie à cet usage invariablement observé, -qu’elle doit la confiance de ceux qui lui présentent des découvertes ou -des travaux utiles; confiance qui l’honore et que l’utilité publique -demande qu’elle conserve sans aucune atteinte. D’ailleurs comme ce qui -regarde le pont de Neuilly ne forme qu’une petite partie du mémoire -de M. Defer, l’Académie désirerait connaître si c’est le mémoire en -entier ou seulement cette partie dont vous lui demandez communication, -et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien voulu me faire savoir vos -intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une copie certifiée, -soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le pont de -Neuilly.» - -M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur, -votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs -de l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département -des ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais -il est cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur -intention. - -Par rapport au mémoire du sieur Defer, _quoiqu’il n’y ait rien de -secret pour le roi_, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce -qui concerne le pont de Neuilly...» - -L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits, -évita sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient -d’ailleurs sans fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un -siècle comme un des monuments les plus irréprochables du talent de -Perronet. - -Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses -travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre -l’examen d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions. -C’est à l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de -Perrier pour la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé, -écrit M. de Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février -1776, un projet pour distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de -le mettre sous les yeux de l’Académie, afin qu’elle pût nommer des -commissaires pour l’examiner: en voici un nouveau qui vient de m’être -remis. Le sieur Perrier, qui le propose, jouit d’une très-bonne -réputation, et son expérience dans l’art mécanique est connue. Ce -projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés d’examiner le -premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les avances -des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant -toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se -propose.» - -L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de -Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le -trajet à celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux, -l’avait discuté et loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est -pour lui que conclut sans réserve le rapport de l’Académie. On devait -le prévoir, mais on reste surpris de voir le rapporteur Condorcet -mêler aux études techniques qui devraient faire tout le sujet de son -jugement, des attaques sans mesure, dont la haineuse emphase semble un -présage anticipé de la révolution déjà menaçante. - -«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale -utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe -à tout le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur, -d’habiter un pays où les épidémies sont plus rares, les gens riches -s’intéresseraient à son projet; mais malheureusement la classe d’hommes -à qui il s’adressait ne trouve malsain que le pays où il n’y a ni -fortune, ni faveur à espérer.» - -De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de -l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la -droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les -plus mauvais jours, aucune trace des passions politiques. - -L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa compétence -peut sembler fort douteuse. - -«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le -14 août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de -Paris et qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie -d’architecture. - -«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour -l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi, -et qui comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements -dont la ville de Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne -pourrait être l’ouvrage d’un seul artiste. Je conçois encore que les -circonstances peuvent être longtemps un obstacle à l’exécution de ces -embellissements jugés dignes d’être exécutés; mais il me semble qu’on -peut toujours s’occuper de l’examen des projets des différents artistes -qui présenteront des vues utiles et des idées heureuses, et les faire -approuver et déterminer par Sa Majesté lorsqu’ils le mériteront, sauf à -ne les réaliser que dans le temps où il sera possible d’en supporter la -dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru être du nombre de ceux -qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon d’examiner.» Le -projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière qui sépare -l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur -longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux -quartiers de Paris. - -L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un -peu banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet -heureux et agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que -des dispositions du projet du sieur de Wailly, est que la grille du -palais se trouve dans le prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte -qu’en changeant la direction des rues de la Vieille-Draperie et des -Marmousets on a une longue rue qui, partant de la place et du pont -établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis, traverse toute cette île, -l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du palais, et -même, si on perçait cet édifice, elle traverserait la place Dauphine -et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur, -qu’une compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien -au gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus -détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la -valeur du produit.» - -Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour -s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de -son jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient. - -La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité, -avait interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours -d’eau de l’Ile de France et créé par là de grandes difficultés aux -agriculteurs. L’Académie, consultée par l’assemblée provinciale de -l’Ile de France, blâma formellement la mesure. «Nous ne craignons -pas de dire, disent les commissaires Lavoisier et Daubenton, que les -changements apportés aux anciens usages de la province nous paraissent -avoir été ordonnés prématurément et avant que la question ait été -suffisamment éclaircie. Nous pensons qu’il serait à souhaiter que les -choses fussent provisoirement remises à l’état où elles étaient avant -le 4 avril 1784.» - -En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à -l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi: -«Il vaut mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une -opinion inconsidérée.» - -Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie -des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de -grands projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie -contiennent un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de -plusieurs rivières de Bretagne. - -L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont -Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se -prononcer formellement. On lui demanda enfin des instructions sur -la meilleure manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les -commissaires conseillèrent de faire une ouverture au plafond en -augmentant le tirage, s’il était nécessaire, par le moyen d’un petit -poêle. - -Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans -contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la -réorganisation des hôpitaux de Paris. Déjà, en 1784, une commission -académique, dans un rapport sur le régime intérieur des prisons, -avait signalé fortement l’état horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu -pendant longtemps avait été chargé des prisonniers malades; mais -leur translation était un moyen souvent tenté d’évasion, et l’ordre -fut donné de les soigner dans la prison même, où la place manquait -aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-l’Évêque -par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize -malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers -pour dettes, les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de -nourrice de leurs enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels -de la pire espèce. L’Hôtel-Dieu présentait des tristesses non moins -grandes et la mortalité y était plus forte qu’en aucun autre hôpital -de l’Europe. L’Académie, consultée sur les réformes à y introduire, -voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur une telle question -un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus illustres de ses -membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent chargés, -avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les -administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à -deviner, avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique, -mais de l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon -que la commission récite l’intolérable état des choses. - -Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts -mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle -et se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole -sévissant avec fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu -de guérison le nouveau mal qu’ils ont contracté; les fous proférant -leurs cris jusqu’à la porte de la salle des opérés; des lits de paille -pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là chaque matin exposés -pendant plusieurs heures au contact des malades les plus dégoûtants, -les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est une -faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la -minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un -bout à l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly -se piquait fort de littérature, mais la douloureuse éloquence des -faits le dispensait cette fois de tout artifice de style. On l’a loué -souvent de l’avoir compris en montrant la vérité à découvert sans -l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller cependant à développer -des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit par exemple que -douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun imagine ce que -peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on y entasse; -que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général, -et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature -souffrante et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances -ont fatiguée; l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de -mettre tous les muscles destinés au mouvement volontaire dans un état -de relâchement; un homme debout ne se repose pas, parce que... etc., -etc.» Après avoir dit dans un autre passage l’effrayante mortalité des -blessés et des femmes en couche, il ajoute avec bien peu de délicatesse -de goût et de sentiment: «L’État a le plus grand intérêt à conserver -les blessés et les mères dans la fleur de l’âge, qui renouvellent la -population.» - -Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus -extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément -ému par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les -avoir si longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses -auspices, produisit aussitôt plus de deux millions de livres; mais -il n’était plus question d’améliorer, il fallait détruire et refaire -ailleurs. «On avait déjà, disait Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes -les améliorations possibles, sauf la seule efficace qui eût été de le -jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas à une telle œuvre, et le -gouvernement, réduit bientôt aux derniers expédients, porta la main sur -le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même. Parmi toutes les fautes -qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là sans contredit fut -une des plus honteuses. - -La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des -sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour -ses malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires, -de l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et -elle les doit à tous ceux qui les réclament.» - -L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses -conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se -trouvent encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de -discernement, de savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant -près d’un siècle, accroître sans cesse la confiance de tous en la -méritant de mieux en mieux. - - - - -LES PRIX. - - -Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient -accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte -une vie nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur -des travaux souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller -au Parlement, avait légué à l’Académie une rente de quatre mille -livres, au principal de cent mille livres, constituée à son profit -par les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris, à -condition que Messieurs de l’Académie des sciences proposeraient tous -les ans un prix de la moitié de ladite somme pour être donné par eux -à qui aurait le mieux réussi par raison et non par éloquence, mais -en quelque langue et style que ce soit, au jugement de Messieurs de -l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle nommés, sur -un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui contient, -soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres substances -contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs -productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement. -«Mes méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette -importante découverte et approché les yeux de mon entendement de la -connaissance de l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents -de mettre au jour mes conséquences, je m’en remets aux savants, et -j’espère qu’en suivant ces recherches, ils dévoileront des vérités -autant essentielles que manifestes et qui augmenteront l’admiration -qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de ladite rente, il en sera -employé le quart pour les rétributions ou épices de MM. les juges, -l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais des -annonces et publications et copies des traités qui seront faits, -et d’en fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des -principaux: un pour le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs, -comtes et leurs successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma -maison rue du Temple et de Meslay, à Paris, y adresse. En cas de -remboursement de ladite rente, l’emploi sera fait en fonds sujet aux -mêmes charges; et si cela manquait d’être exécuté pendant quelques -années, le revenu accumulé grossirait autant le prix et rétribution -jusqu’au double et triple; mais si quatre années se passaient sans -effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou le fonds -qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne -directe. - - * * * * * - -«_Item_, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente -de mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée -à mon profit par messieurs les marchands et échevins de la ville de -Paris, à condition que Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans -un prix de la moitié de ladite rente, pour être par eux donné tous les -ans à celui qui aura le mieux réussi en une méthode courte et facile -pour prendre plus exactement les hauteurs et degrés de longitude en mer -et en les découvertes utiles à la navigation et grands voyages. - -«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur -perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de -Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau -des terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit -ordinaire, en sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps, -on puisse s’en servir pour les desseins de canaux et communications -de navigation, ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et -autres avantages que le bien public fait tenter, dont les succès ou -projets peuvent avoir besoin de ce principe des niveaux qui peuvent -diriger le choix des entreprises. Le niveau des puits ou sources vives -n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs plusieurs sujets: -celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la sphère -céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent -les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne -change pas de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je -me trompe fort si le hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette -découverte que l’astronomie ou règles de mathématiques. Peut-être que -ce globe donnera quelque aimant avec cette propriété. J’avais cru qu’il -se pourrait qu’un coq par exemple de Portugal, accoutumé de chanter à -minuit, ne chanterait en France qu’à une heure du matin et quelques -épreuves de recherche me persuadaient de la diversité que je n’ai pu -approfondir avec les expériences requises.» - -Le fils de Meslay, plus soucieux de sa richesse que de l’honneur de sa -famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer -avec acharnement la part trop généreusement faite par son testament -à des œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou -l’extravagance de certaines clauses furent injurieusement invoquées -comme preuves péremptoires de l’insanité de son esprit. - -Le procès dura plusieurs années. - -«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit -accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable -à sa divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose -qui lui déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire -le bien et mon devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et -aiguës dont je suis affligé depuis tant d’années me soient utiles pour -implorer l’effet de sa miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant -d’ardeur pour le bien, le fils de Meslay ne trouvait rien à redire, -mais la suite était livrée à l’ironie de son avocat: «Je veux, avait -écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie, ordonnant que tous -les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des pauvres -sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe -ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit? -On alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu -considérables à des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous -la condition qu’ils promettraient de s’abstenir de viande et de poisson -pendant le reste de leur vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas -gardé cette abstinence toute ma vie.» - -Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider -tout le testament. - -Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des -questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une -dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les -espaces imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient -rien nous apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du -mouvement lui semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et -il défiait l’Académie d’en proposer une autre. - -M^e Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu, -disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui -a fait la lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en -faire une idée plus claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer -les longitudes à l’aide du chant d’un coq attirait les sarcasmes et y -prêtait un peu; mais M^e Chevalier, que rien ne déconcerte, triomphe au -contraire sur ce point en invoquant l’autorité imposante de Descartes. - -«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la -nouvelle philosophie tous les animaux sont des automates ou des -machines dont la structure est d’autant plus parfaite que leur auteur -surpasse infiniment tous les hommes dans la connaissance des véritables -principes de la mécanique. Cela supposé, si la structure de ce coq est -telle qu’il doit chanter à la même heure qu’il chante dans le lieu où -il est né, dans quelque partie du monde qu’il soit transporté, on -aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on cherche avec tant -de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu de départ.» - -Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de -s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir -ou en disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison, -prête à proposer chaque année les deux sujets demandés par M. -Meslay qui pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations -utiles et intéressantes. Le célèbre axiome, _ab actu ad posse valet -consequentia_, était d’ailleurs une preuve convaincante. Les travaux -de Descartes, de Malebranche et de Newton ne pouvaient être le dernier -effort de la philosophie; pourquoi les découvertes de ces grands hommes -ne seraient-elles pas imitées ou accrues? Et quant au second legs -relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer que depuis -longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande presque -autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse -découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms -respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au -testateur. - -Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le -Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le -capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres. -M^e Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages -publiés par l’Académie et le droit d’assister à ses séances. - -Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science, -l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de -recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se -trouva au contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du -fondateur ne portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie, -fidèle sans explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à -lui pendant plus d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres -vers les plus grandes voies de la science en récompensant d’admirables -découvertes qu’elle avait souvent provoquées. - -Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires -couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître, -avec l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de -Paris. Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres -de l’Europe, et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle -semblait marcher en quelque sorte devant eux, et partager leur gloire -en la proclamant. - -Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues -dans la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à -de sévères critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en -matière de science ne prévaut contre la vérité, et les concurrents -étaient en droit de juger leurs juges. On peut croire qu’ils n’y -manquèrent pas. Le début, il faut en convenir, ne fut pas heureux. -Les concurrents devaient traiter du principe, de la nature et de la -communication du mouvement. Jean Bernoulli concourut; l’Académie, sans -comprendre la portée de son excellent mémoire, couronna le discours -superficiel et insignifiant d’un M. de Crousas. L’injustice était -flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en effet, ne possédait -alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus habiles dans -la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer sur -les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions -tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup -à désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils -entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes -ses forces contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner. -«Il faut, écrivait-il à Mairan, en parlant de son concurrent, que son -système erroné et contre la raison tombe de lui-même. Cela étant, -dites-moi avec quelle justice peut-on avoir couronné son mémoire en le -préférant à un autre, où je défie qui qu’il soit de montrer le moindre -faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser l’erreur au préjudice de -la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra travailler désormais -sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la clairvoyance -ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère, vingt ans -après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et -sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à -revendiquer ses droits devant les successeurs des juges qui les ont -méconnus. - -Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras -imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une -banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres -constituée par-devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et -il s’éleva une question difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait -plus satisfaire aux obligations formellement imposées par le testament -de M. de Meslay. Quel usage devait-elle faire du revenu qui lui était -laissé? Le Parlement consulté, sans décliner sa compétence, déclara -s’en rapporter à la sagesse de MM. les académiciens, dont les avis -furent fort partagés. Fallait-il réduire proportionnellement la somme -allouée pour chaque prix ou diminuer le nombre des récompenses? -L’abandon des épices attribués aux juges aurait tout arrangé, mais -l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé, après -longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et -alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au -système général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à -la navigation. - -Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort -considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et -de Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par -l’ancienne Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour -trois de ses plus beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux -Jean Bernoulli lui-même rentra souvent dans la lice; il était fort -sensible à la gloire; «mais vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il -faut quelque chose de plus solide pour faire bouillir la marmite.» -Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne négligeait-il aucun soin pour -recevoir la somme due par la voie la plus avantageuse. - -«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous -attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de -nos pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix. -Nous voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la -proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique -nous ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la -_Gazette de Paris_, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui -m’apprenait d’abord le nom de celui qui avait remporté le prix par -l’extrait que l’on faisait toujours de votre _Gazette_ à mettre dans la -nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de perdu, la somme qui nous -a été adjugée étant en bonne sûreté, soit chez vous, soit encore chez -le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul récépissé que je vous ai -envoyé suffira pour toute la somme, mais il en faudra parler à M. de -Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée pour lui donner -plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis puisse se -rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma -portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change -qui serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions -négocier ici avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement -à quelque marchand ou banquier d’ici.» - -Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait -l’honneur du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il, -que l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment -glorieux, aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que -l’intérêt pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette -raison que nous désirons savoir si cet événement a été rendu public -dans votre _Gazette_, suivant la coutume.» - -L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand -rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes. - -Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps, -par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs -vers ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne -avait promis 100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins, -et l’Angleterre 20,000 livres sterling à qui pourrait déterminer la -longitude en mer avec l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de -2,000 livres (50,000 fr.) était mise en même temps à la disposition de -la Commission permanente chargée de juger les inventions de toute sorte -que l’espoir d’une telle récompense faisait naître presque chaque jour. - -L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout -pas; il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire -par la grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé -loch est dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste -immobile; l’écart du navire pendant trente secondes étant alors -multiplié par 120 est considéré comme le chemin parcouru pendant une -heure dans la direction indiquée par la boussole. Les erreurs d’une -telle méthode peuvent dans une courte traversée s’élever à plusieurs -degrés. - -L’heure étant la même sur tous les points d’un même méridien, il -suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou -indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on -songe que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là -en pratique une très-grande difficulté; construire une horloge qui, -après plusieurs mois de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de -cet ordre, semblait au XVII^e siècle une entreprise impossible, et -Jean-Baptiste Morin, qui le premier proposa une solution raisonnable -du problème, doutait qu’une créature mécanique, fût-elle l’œuvre du -diable, pût atteindre une telle précision _idvero_, dit-il, _an ipsi -dæmonio possibile sit, nescio_. - -Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif -et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en -1643, l’année même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre -triomphant: _Alæ telluris fractæ_, une dissertation devenue fort rare. -Morin de plus était astrologue, et, s’il faut en croire ses disciples, -souvent heureux dans ses prédictions. Quoi qu’il en soit, on lui doit -une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges ne pouvant donner -l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la demande, et sans -recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des satellites -invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance -de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la -commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable -dans l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses -appointements au collége royal, récompensa justement l’excellente -idée de Morin. Le célèbre géologue et théologien Whiston proposa -au contraire un projet absolument ridicule dont on fit grand bruit -cependant; il fut l’occasion de la récompense si considérable promise -par le Parlement britannique, et que plusieurs commissions examinèrent -très-minutieusement. - -Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir -les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte -d’îles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, -à minuit précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée -qui, en éclatant à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou -la ferait entendre à plusieurs centaines de milles à la ronde. - -On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée -à Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt. -L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense. -Il consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission -dans laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens, -Duquesne, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications -fort confuses de Reussner étaient données en allemand et traduites -immédiatement par Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les -entendre. L’approbation de son projet devait faire accorder à Reussner -une somme de 60,000 livres à laquelle se serait ajouté à perpétuité -un droit de quatre sols par tonneau pour chaque voyage des vaissaux -qui emploieraient sa méthode. Mais le projet, qu’il est inutile de -rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des principes -inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter. - -Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à -l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats; -cette manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur, -et plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully, -découragé, paraissait cependant passer condamnation. - -«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner -avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement -à cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur, -le froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force -élastique, par l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par -les mouvements violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y -a-t-il qu’on trouve jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on -changer la nature des corps?» - -Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué -du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche -récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de -1726. Il parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart -n’était pas d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée -par lui supporta sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société -royale de Londres lui accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque -année depuis cent cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée -par elle la plus remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans -plus tard, en 1762, Harrison, avançant toujours dans la même voie, -soumettait à l’amirauté anglaise une horloge éprouvée par deux voyages -successifs à la Jamaïque; elle fut déclarée _fort utile_ et lui valut -une récompense de 2,500 livres (65,000 francs). Le succès, sans être -jugé complet et définitif, produisit une grande sensation. - -Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des -sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur -de France en Angleterre. - -«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais, -nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par -sa justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui, -dans le voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a -souffert qu’une minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette -machine va être examinée publiquement et en même temps on donnera -environ 100,000 francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte -du prix total promis à la découverte des longitudes, et la somme -entière du Præmium ne sera adjugée au sieur Harrison qu’après une -nouvelle épreuve dans un voyage aux îles qu’il fera encore cet été. Les -savants ou artistes qui voudraient assister à l’examen de l’instrument -devront donner incessamment leurs noms pour être enregistrés et doivent -se rendre ici de leur personne. On m’a chargé de vous demander si -vous voudriez envoyer ici un Français pour être témoin et partie de -l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un habile et savant -horloger comme sans doute nous en avons.» - -L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon -esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre -horloger français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser -peut-être un jour l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et -digne d’admirer sans réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de -ses juges, refusa de montrer les détails de son horloge, et le voyage -fut inutile à Berthoud. Les commissaires, presque tous astronomes, tout -en jugeant l’horloge d’Harrison excellente et utile, refusèrent de -la déclarer parfaitement sûre. Les observations de la lune restaient -indispensables suivant eux pour corriger les bizarres inégalités -qui surviennent parfois dans les meilleurs instruments. L’horloge -n’obtint donc que la moitié de la récompense promise, et Mayer de -Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus grande partie de -l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un nouvel acte -du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000 livres; il -était âgé de soixante-dix ans. - -L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de -ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des -longitudes, proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur -moyen de déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la -connaissance sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé -le zèle de Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la -marine, lui avait proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée -exigeait un sérieux examen. Le ministre organisa une expédition dont le -plan tracé par les officiers de marine fut approuvé par l’Académie. -Mais elle avait en même temps à juger les pièces du concours auquel -Berthoud refusait de prendre part: par l’organe de son président le -marquis de Courtanvaux, elle demanda au ministre la disposition d’un -bâtiment pour y faire ses études. M. de Saint-Florentin répondit, comme -on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment étant frété pour éprouver -les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y embarquer -celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui voudraient -les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous les -égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux, -président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une -corvette appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches -qu’il conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit -du Havre le 14 mai 1767, emportant deux montres présentées au concours -par P. Leroy, qui voulut les suivre lui-même et faire partie de -l’expédition. - -Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une -compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de -points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications. -Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles -furent placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus -agité du navire. Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy; -l’une d’elles, il est vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq -premiers jours, mais réglées de nouveau à Amsterdam, la première varia -de 36″ seulement, et l’autre de 7″½ pendant quarante-huit jours de -traversée. Elles furent jugées dignes du prix, et Leroy le reçut dans -la séance publique de 1769. - -Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des -commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000 -livres avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses -horloges. - -L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne -regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les -justes louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux -faire encore. La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant -pas décerné fut doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver -les montres présentées au concours, le ministre mit à la disposition -de l’Académie une frégate commandée par M. de Verdun et sur laquelle -Borda, lieutenant de vaisseau et membre lui-même de l’Académie, -s’embarqua avec l’infatigable et dévoué Pingré. - -Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles -de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait -loyalement à la comparaison. - -On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à -Terre-Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les -montres fut comparée à chaque station avec les résultats astronomiques -les plus précis. Les montres de Leroy et celles de Berthoud -justifièrent cette fois encore toute la réputation de leurs auteurs: -malgré le froid de l’Islande, la chaleur de la côte d’Afrique et les -agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-degré d’erreur en moyenne -pour six semaines de traversée. Le prix fut une seconde fois décerné à -Leroy. - -Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave -inconvénient; souvent même les pièces les plus parfaites étaient -gâtées pendant le transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée -des progrès de l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet -l’attention des savants et des artistes. Le dernier programme de prix, -publié par elle en 1793, était ainsi conçu: - -«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à -déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions -indiquent les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix -heures, l’heure en cent minutes, et la minute en cent secondes.» - -Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait -plus alors et le concours se trouva annulé. La première classe de -l’Institut l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud. - -M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom -qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en -1779, d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un -mémoire soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de -quelque art mécanique. - -Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à -établir un prix annuel dont l’objet serait de _quelque art dépendant de -la chimie_. - -L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793, par -ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le -bonheur des hommes, fit don à l’Académie d’une rente de 1,200 livres, -pour fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix. - -L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de -d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les -consacra à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix -de physique, devait être décerné tous les deux ans. - -M. d’Alembert a lu l’écrit suivant: - -«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires du -prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi, -nous avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir -acceptée, parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences. - -«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire -très-modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs -une année et de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en -deux ans une somme de 1,500 francs; nous proposons de nous désister -de ce très-modique honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans -doute penseront comme nous, à s’en désister de même pour l’avenir; -il suffirait pour cela que chaque académicien voulût bien y renoncer -dès ce moment, ou peut-être même qu’il n’y eût sur cet objet aucune -réclamation, comme nous avons lieu de le croire. En ce cas, nous -proposons d’employer tous les deux ans la somme de 1,500 francs, qui -proviendrait de cette renonciation, à un prix de physique qui serait -proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de physique, parce que le -sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours de mathématiques -ou physico-mathématique, les classes de physique de l’Académie, -c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de botanique -partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage d’avoir -aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet -ces différentes sciences. - -«Un autre somme, qui est aussi de 1,500 francs en deux ans, est -affectée au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette -somme a été accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire -des sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense -très-juste de ses services. - -«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce -dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme, -qui servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.» - -Sans être aussi versé que Condorcet dans la théorie des probabilités, -chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait -de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de -meilleur goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul. - -Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité. - -Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à -plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des -sommes parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une -question désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent -successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes -des donations les plus remarquables: - -D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur -anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur -travail sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était -priée d’accepter le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de -ses mains lui donnât une valeur capable d’exciter les bons esprits à le -mériter. - -Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix de -1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces -de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles -achromatiques. - -En 1766, un _citoyen zélé pour l’utilité publique_ consigna au -trésorier de l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée -l’année suivante, pour l’auteur du meilleur travail sur la manière -d’éclairer une grande ville pendant la nuit. Le prix fut partagé entre -trois concurrents: Lavoisier, dont le mémoire a été récemment publié, -concourut et obtint une médaille d’or. L’Académie, fidèle observatrice -des conditions du concours, laissa les noms des autres concurrents sous -les plis cachetés qui les renferment encore aujourd’hui. - -Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un -prix de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture. -L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta -la mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de -l’indigo. - -Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie. - -Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais, -roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les -journaux, sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était -puérile et fut cause du refus. On demande, disait le programme, les -véritables causes des différences qu’on observe dans les diverses -espèces d’animaux entre les mâles et les femelles, surtout par rapport -au poil et à la plume parmi les quadrupèdes et les oiseaux. Mais la -seconde question, réellement belle et importante, pouvait hâter les -progrès de la science et faire honneur à l’Académie. - -Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour -l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des -questions dont la solution importait au bien public. - -Citons entre beaucoup d’autres: - -Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste -qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits. - -Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des -concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de -perfectionner la machine de Marly. - -Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera -le moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de -dispenser surtout des recherches que les salpêtriers ont le droit de -faire dans les caves des particuliers. - -De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient -l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute -circonstance, sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur -de ses prix l’honneur envié de tous d’être distingué par elle. - - - - -II. - -LES ACADÉMICIENS. - - - - -LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS. - - -Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant -ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et -habile à exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à -connaître plus encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie -fut presque borné à la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin -de sa vie sous le titre de _Regiæ scienciarum Academiæ Historia_ dans -un ouvrage intéressant qu’une traduction élégante de Fontenelle devait -bientôt condamner à l’oubli. - -Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de -la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles, -Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps -déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné -Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance. - -Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre -de volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la -philosophie, peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en -effet, expose les idées d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet -il n’a été inventeur ou novateur, mais il avait beaucoup lu et bien -lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les opinions, il analyse les -sentiments de chaque philosophe, et sans se soumettre à aucune école, -les apprécie toujours avec liberté, parfois avec bon sens. Aristote est -le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il admet le progrès. -Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec ses savants -confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans son livre -un instant célèbre: _Philosophia vetus et nova_. - -Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois -opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui -apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien -juger par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les -conséquences par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il -commence à lui enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour -nous qu’un vain et ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec -intérêt de quelles entraves, quarante ans après la mort de Descartes, -l’esprit humain restait embarrassé, et l’on en salue avec plus de -respect encore la méthode réellement scientifique, qui dès le début -dirige invariablement les recherches, même les moins heureuses, de -l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté pendant longtemps dans -les écoles était lui-même un grand progrès sur la dialectique du moyen -âge. Les questions y sont posées avec clarté; l’expérience, quand elle -intervient, est acceptée comme un juge sans appel, et jamais un texte -n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les phénomènes, -Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier principe, et au -milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la science -véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au -métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les -systèmes, et au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en -semblent inséparables. - -Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance -publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière -réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un -inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques -concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement -été surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort -savant. Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut -d’abord imiter ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès -fut complet; son esprit juste et sans passion comprit la leçon et -s’y résigna; jamais auteur en effet ne sembla moins né pour la scène -tragique. - -Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des -anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait -parler quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans -grand bruit, mais très-clairement pourtant, dans le camp de leurs -adversaires. Ésope s’adressant à Homère lui reproche l’invraisemblance -de ses poëmes et reçoit cette réponse singulièrement placée dans la -bouche du plus vrai des poëtes: «Vous vous imaginez que l’esprit humain -ne cherche que le vrai; détrompez-vous, l’esprit humain et le faux -sympathisent extrêmement.» Le nom que ses premiers essais lui avaient -acquis fut grandi jusqu’à la célébrité par l’ouvrage resté justement -classique qu’il publia deux ans après sur la _Pluralité des mondes_. -Malgré les hérésies scientifiques que doit nécessairement contenir -l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes, cet ouvrage donne dans -un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le nom de Fontenelle -éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-claire des -traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur, -fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore -qu’il n’enseigne. - -«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses -de cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire -puisse être admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres -scientifiques qu’il devait exposer plus tard laissèrent constamment -l’esprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible. -Sous la modestie du savant qui sait ce qu’il ignore, suspend son -jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu, on voit percer le secret -orgueil du philosophe qui marque son indépendance. Toujours clair et -jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne sont ni -vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque -du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir -outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez -haut les grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur -la science s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple, -qu’aux fines pensées dont elles sont l’occasion et aux ingénieux -rapprochements qu’il croit, à force d’art, rendre naturels et simples. -Sceptique d’ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands -génies, il se plaît à montrer la faiblesse de l’esprit humain, et s’il -lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque chose de plus que -vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son dogmatisme. - -Fontenelle, dans ses _Éloges_, semble s’imposer la loi de n’être -ni profond ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas -pour cela grand effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes -conquêtes de la science, il les raconte du même ton dégagé dont il -expose les systèmes les plus arbitraires. Ami des études faciles il -cache habilement qu’il en existe d’autres; il montre ceux qu’il peint -plus dignes d’estime que d’admiration, en en faisant d’honnêtes gens -qu’il réduit à leur juste grandeur et non des héros inimitables et plus -grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais s’élève quelquefois, -mais un doute finement exprimé ou une locution familière font alors -reparaître bien vite son accent habituel. - -On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine -compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, -et s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure -avec tant d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie -des mémoires qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement -mon opinion: Fontenelle sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il -connaissait, sans s’y soumettre toujours, les règles d’un raisonnement -exact et sévère. Interprète de tous ses confrères, il entend la langue -de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut soulever, sans être -accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et suivre -jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des déductions -les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses goûts -ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus -d’une page où son style, habituellement si précis et si juste, devient -inexact et obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore -le vague et la confusion des idées que l’incertitude et la réserve de -l’esprit. - -Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa -science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue, -tirer de son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une -juste balance le vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec -discernement sur le degré de vraisemblance d’un système. Une telle -entreprise, étendue à l’immense variété des sujets qu’il aborde, serait -d’ailleurs trop périlleuse même pour les plus habiles, et elle n’était -pas dans son rôle. - -Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité -personnelle pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a -été l’incomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les -vérités scientifiques sans les expliquer méthodiquement, et en les -rendant accessibles à tous il a grandement contribué à la célébrité -sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant aux travaux de ses confrères -la finesse de ses aperçus et la vivacité ingénieuse de son style, il -a su dans leurs portraits qui sont des chefs-d’œuvre, plus encore que -dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux plus humbles et aux -plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le juste et sérieux -hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter tout à la -fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément de -la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la -tempère par de si fins sourires. - -Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance -dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en -1739. Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la -philosophie, comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et -l’aurait portée sans fatigue. - -Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance; -on citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans -les langues anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il -concourut trois années de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux -et fut trois fois couronné. L’Académie l’adoptant alors comme membre -titulaire motiva gracieusement son choix sur le désir d’écarter de ses -concours, en le plaçant parmi les juges, un jouteur tel que lui. - -L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique -et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni -d’Alembert, ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu, -le nomma peu après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint. -L’Académie française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire. - -Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni -le titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute -occasion. Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la -doctrine des tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura -toujours ferme à repousser l’attraction. Généralisant la théorie des -couleurs, il voulait que les rayons sonores plus ou moins graves -fussent propagés simultanément par des molécules de nature diverse, -à chaque note de la gamme correspondant dans l’atmosphère un fluide -spécial uniquement propre à la transmettre et que les autres peuvent -battre vainement sans l’ébranler. - -Voltaire, dans le _Dictionnaire philosophique_, admet cette théorie -comme la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans -l’air, et par une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air -n’existe pas, et l’affirme par une coïncidence malheureuse au moment -même où Priestley et Lavoisier en faisaient l’analyse. - -Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des -conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que -des conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder -ce nom à ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien -résoudre, et n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont -pas vécu un seul instant dans la science. - -Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les -jours d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus -que douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur -en juillet qu’en décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans -le troubler un instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central -permanent joue dans le phénomène le rôle principal. «Trop éloigné -des montagnes, le feu n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges -perpétuelles sont par là expliquées.» - -Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question -des forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales, -sur la formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son -esprit superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage -entre les études les plus diverses. Donnant un libre essor à sa -curiosité, il effleure avec une perpétuelle inconstance toutes les -sciences à la fois, et son imagination hardie mais stérile, en croyant -soulever les voiles les plus secrets, s’agite sans rien produire et -sans rien féconder. - -Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le -respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements -qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement -et de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus -honnêtes gens de son époque, et il n’est pas un savant dont ses -contemporains aient dit plus de bien et plus hautement. Il faut tenir -grand compte d’un témoignage aussi unanime, en n’oubliant pas que si -les théories de Mairan nous semblent ridicules aujourd’hui, c’est que -les progrès de la science, en démentant toutes ses hypothèses, ont -ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les louanges, il est -vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble avoir en -profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus exact -de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre -et aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan, -sans l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation -que l’on trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus -entêté de la science, mais non plus passionné pour elle, il se montre -inférieur en cela surtout, qu’en effleurant comme lui toutes les -vérités il croyait en pénétrer le fond et en voir l’enchaînement -véritable, et tandis que le sceptique et prudent Fontenelle, satisfait -d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait que plus -à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre -et présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y -reposer dans la vérité. - -Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement. -Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son -ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de -ses _Éloges_ auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins -rempli du souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère -mais injuste quand il dit: - -«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des -académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de -quelques mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui -qui y préside ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui -fait les éloges est à ses gages.» - -Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il -expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de -clarté pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans -trouver toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait -écouter comme un témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus -d’un caractère honorable et élevé dans une vie modeste et utile. - -Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement et -avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates -fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis -à la règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus -illustres comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son -affable confraternité accordait indistinctement à tous. - -On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756: - -«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais -fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: _Essai d’une -théorie nouvelle de la résistance des fluides_; et ayant demandé que -l’Académie m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai -répondu que j’avais agi en ce point conformément à la délibération -du comité de librairie que j’avais consulté sur ce sujet et que -voici telle qu’elle se trouve au registre du comité: «J’ai demandé -si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire dans l’histoire -l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté d’en mettre -un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de lui -en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et -souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que -le secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans -aucun extrait.» - -«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être -contraint à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y -exhorter; à quoi j’ai répondu qu’il me suffisait que l’extrait en -question parût faire plaisir à l’Académie pour que je le fisse, mais -que ce serait uniquement pour lui marquer mon attachement et sans -préjudice au droit qu’a le secrétaire de faire ou de ne pas faire -l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos; suppliant -l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet ouvrage -serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de -n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué -à un devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à -présent et duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde -comme une marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.» - -D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est -cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé -en toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses -travaux pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de -l’Académie, Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly -pour secrétaire; on s’arrangea pour ne pas les consulter. - -Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes -fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait -complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des -membres de l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en -proposant l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous -son privilége, en avait dit: - -«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples combien -les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit -avec le goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des -éloges académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées -avec toute la clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions -philosophiques que l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle -donnent à l’ensemble tout l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous -croyons en conséquence que cet ouvrage est très-digne de l’impression -et qu’il mérite non-seulement l’approbation de l’Académie, mais la -reconnaissance de ceux qui s’intéressent au progrès des sciences.» - -Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière -écrivit à l’Académie: - -«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire -d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se -mettre au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent -l’Académie et lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous -les yeux du Roi la lettre que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet, -il paraît juste à Sa Majesté de ne donner, pour adjoint au titulaire -d’une place, qu’une personne qui lui convienne, et les longs services -de M. de Fouchy semblent mériter tous les égards possibles à ce qu’il -peut désirer par rapport à cette adjonction; il a jeté les yeux sur M. -le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a déjà éprouvé les -talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de l’Académie, -qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le caractère -doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante; -d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation -que les ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe -littéraire et par le suffrage unanime que le public a accordé aux -éloges de plusieurs anciens académiciens que M. le marquis de Condorcet -vient de faire paraître. Le Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les -desseins de M. de Fouchy et d’après la connaissance qu’il a lui-même -du mérite de M. de Condorcet, qu’il est propre à remplir la place dont -il s’agit; cependant comme Sa Majesté désire d’avoir sur cet objet -l’avis de l’Académie, elle lui ordonne de délibérer à huitaine si M. de -Condorcet est en effet capable de cette place. - -«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est -à vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser -cette lettre.» - -Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la -Vrillière, et M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé. -La copie de ce projet manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre -adressée par Condorcet à ses confrères qui, dans la séance suivante, -délibérant sur sa capacité, émirent un vote où Condorcet voulut voir -l’expression libre et spontanée de leur choix. - -Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta -définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux, -déclina par écrit toute prétention à réclamer sa place comme un droit -acquis. - -Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le -procès-verbal, d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il -soit procédé à l’élection pure et simple, sans avoir égard à son -adjonction, et «j’ai été chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer -l’écrit qu’il avait lu, qu’elle a cru devoir conserver comme un -témoignage de l’attachement et de l’honnêteté de M. de Condorcet.» -La lutte dans ces circonstances était évidemment impossible et la -candidature de Bailly ne fut pas même produite. - -Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution; -quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements -des contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et -sympathique à sa mémoire conserve cependant le droit de les juger. -Aucun d’eux ne s’élève au-dessus du médiocre, presque complétement -oubliés aujourd’hui ils prouvent seulement, avec l’ouverture de son -esprit, la solidité de ses premières études. - -L’ouvrage de Condorcet sur la _Probabilité des jugements_ a seul -conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M. -Cournot se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant -peut-être où puisse se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni -l’habileté des autres ne leur a permis de s’y établir solidement. - -Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires -en nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle -est, dans un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un -résultat désigné à l’avance. Par des principes moins évidents mais tout -aussi certains, le résultat observé du tirage révèle la composition -probable de l’urne et les chances d’erreurs diminuent indéfiniment -quand on accroît le nombre des épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur -trois millions de tirages, une urne qui contient trois boules donner -2,000,175 fois une boule blanche et 999,825 fois une noire, il est -extrêmement probable, certain pour ainsi dire, que deux des boules sont -blanches et la troisième noire. - -Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les -boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou -iniques. - -Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule? -comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème -est difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose, -dit-il, que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par -des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants -sur la vérité des décisions futures desquels on veut acquérir une -certaine assurance. Je suppose de plus, c’est toujours Condorcet qui -parle, que l’on ait choisi un nombre assez grand d’hommes vraiment -éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une suite de décisions -dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la -vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de -cette espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont -une certaine pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur -sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de -chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu -moindre de celle qu’elle doit réellement avoir et déterminer d’après -cette supposition la probabilité de ces jugements.» - -Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs -erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne -peut avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté -de composer le tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa -première méthode, Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui, -pour être plus ingénieuse, n’en est pas moins inacceptable. Condorcet, -sans le déclarer expressément, continue la fiction d’une urne de -composition constante remplaçant les divers tribunaux, comme si tous -les juges du royaume, assimilés à un homme toujours semblable à -lui-même, prononçaient sur toutes les causes avec un égal discernement, -une attention invariable et la même indifférence à l’éloquence -inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats qui les -obscurcissent. - -L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux -formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la -seule base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir -ces paroles de Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur -règle et leur loi: _Le calcul des probabilités n’est au fond que le bon -sens mis en formules_. - -Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur -temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme -_excellents_. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur _monsieur -plus que Fontenelle_ en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que -le public, lui disait-il, désirera qu’il meure un académicien par -semaine pour vous en entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la -netteté du langage l’intelligence complète, et quelquefois profonde -des questions les plus difficiles; il est loin cependant d’être sans -défauts, et le titre de _plus que Fontenelle_ est une des exagérations -habituelles à Voltaire qu’il serait injuste de discuter sérieusement. - -Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple -et de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots, -pour laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop -oratoire, éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour -suspect, et lors même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération. -Impatient de la méditation des choses de la science et incapable de -s’y enfermer tout entier, il ne sait pas cacher et semble même montrer -volontiers tout ce qui occupe son esprit. Conduit par exemple dans -l’éloge de Blondel à blâmer en passant les modernes qui ont la modestie -de croire qu’il est impossible d’égaler les anciens surtout dans la -poésie, «ce préjugé, dit-il, était excusable en quelque sorte au temps -de Blondel, où l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité -cet homme illustre pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de -son siècle ont prévenu le culte des races futures, et qui, semblable à -ces enfants du ciel adorés dans les temps héroïques, unit à la gloire -d’être un génie sublime la gloire bien plus touchante d’être compté -parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre patriarche, dont -Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout au moins -conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les -professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent -dans les éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune -Vaucanson invente un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte -et ajoute: «Il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si -pur qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux -bonnes actions des charmes encore plus touchants.» Cette réflexion, -il faut le remarquer, n’est pas même une ingénieuse transition et -n’annonce nullement, comme on pourrait le croire, le récit d’une action -vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de prétention que de vraie -sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où Condorcet sans -doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est habituel: - -«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune -il avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il -fut très-bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce -qu’il aimait à vivre au milieu de sa famille.» - -A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet, -un plus grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous -montrent le savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et -sincère, qui plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait -parfois l’éloquence dans sa haine contre les préjugés et son ardeur -impatiente pour le progrès. - -Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière -l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait -souvent les applaudissements et la faveur du peuple. - -Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle -âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire -perpétuel avait, dans un rapport sur un projet de distribution des -eaux, mis en opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les -citoyens qu’il appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout -semblable, s’était contenté de dire: «Mais comme il arrive bien souvent -quand il ne s’agit que du public, on n’alla pas plus loin que le -projet.» Condorcet, on le voit, tenait à se montrer _monsieur plus que -Fontenelle_. - -Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda, -comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie -n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois. -Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans -qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre -de secrétaire si heureusement confié à Cuvier. - -Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie des -sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses -travaux académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et -Voltaire, après avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse, -restèrent jusqu’à leur dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme -lui de ces deux grands hommes, Turgot lui accorda une grande part de -sa confiance. Son dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion -de la tourmente révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments -pamphlets et d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la -municipalité de Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention -nationale. Mais les illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs -cruellement expiées n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la -tâche douloureuse de les raconter ici et de les juger. - - - - -LES GÉOMÈTRES. - - -Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a -égalé les savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant -plus heureusement né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins -plus assidus, un milieu plus vivifiant et plus favorable. Son père, -Constantin Huyghens, homme de grand jugement, habile dans les arts, -versé dans les lettres et dans les sciences, avait su mériter par -lui-même la haute position et la confiance publique dont sa famille -était depuis longtemps investie. Plusieurs missions diplomatiques -habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient fait en -France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus -tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi -Louis XIII lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son -mérite, avait ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or -que ses descendants étaient autorisés à y placer comme lui. Père de -cinq enfants tous remarquables par l’intelligence, Constantin appela -à orner et à éclairer leur esprit les maîtres les plus excellents -d’un pays illustre entre tous par la culture intellectuelle. En même -temps que les langues anciennes, le jeune Christian apprit les langues -étrangères, et tandis que dans les sciences il dépassait rapidement -ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le dessin assez -pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il -trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et -d’y prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut -d’ailleurs qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour -lui: - - Et minus hic ovo non discrepat ovum, - -dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie. - -Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du -corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de -jeune Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l’éclat d’une jeunesse -déjà illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre -ses idées par la société des honnêtes gens et le commerce des plus -habiles. - -L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil -fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne -voyageait pas seulement en philosophe. - -«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante -et de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède -quand il voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la -mer nous aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre -paradis terrestre dont il m’a fait une si belle description. Je ne -crains plus tant qu’il se trouve auprès de vous que je le craignais -il y a quelque temps, car il fait ici tant de bonnes et agréables -connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était à la Haye -ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au commencement de -ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis aujourd’hui, mais en -grand secret, que si vous n’y prenez garde, on l’arrêtera ici pour -toujours et peut-être même de son consentement, car il trouve tant de -gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait partager en -vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore -tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une -visite à une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait -faire connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre, -quoiqu’il ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille -qu’une après-dînée pour les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela, -monsieur, ce que peut attendre de lui un misérable comme moi, qui n’est -bon à rien.» - -Sans oublier ni négliger la science, Huyghens trouvait le temps de se -lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques -vers, que Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait -mieux fait de ne pas imprimer. - -On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de mal -rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal, -«qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de -tout, même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice -de l’esprit.» Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes, -et publiés pour la première fois par M. le comte Foucher de Careil, -prouvent que la prétention n’était pas excessive: - - Sous le climat gelé de ces terres chagrines - Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison, - Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines - D’un fameux bâtiment qu’habita la raison. - - Par la rigueur du sort et de la Parque infâme - Cy-gist Descartes au regret de l’univers; - Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme - Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers. - - Cette âme, qui toujours en sagesse féconde - Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux, - Après avoir produit le modelle du monde, - S’informe désormais du mystère des cieux. - - Nature, prends le deuil, viens plaindre la première - Le grand Descartes et montrer ton désespoir. - Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière; - Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir. - -Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en -France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des -membres de l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire -jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes -les instances et refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût -volontiers accordée, il retourna en Hollande, où il mourut dix ans -après, épuisé de forces et engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par -la vieillesse prématurée de l’esprit et du corps. - -Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat -de son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en -géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs. -Deux de ses écrits surtout, _le Traité sur le pendule et la Théorie de -la lumière_, vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit -humain. - -Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement -et le livre des principes de Newton, l’_Horologium oscillatorium_ -d’Huyghens s’appuie sur les premiers et a servi évidemment avec ses -théorèmes sur la force centrifuge à la préparation du second. C’est -dans ces trois chefs-d’œuvre que l’on peut trouver, sans rien chercher -ailleurs, la base ferme et solide de la science du mouvement. Peu -d’ouvrages d’ailleurs, indépendamment des fruits qu’il devait produire -et pour n’en examiner que les détails, font paraître dans une plus -grande abondance d’inventions originales une plus grande puissance -géométrique. L’expérience avait appris à Galilée l’isochronisme des -petites oscillations du pendule, c’est-à-dire l’égale durée des -oscillations plus ou moins amples d’un pendule de longueur donnée. -Mais cette égalité n’est qu’approchée, et les petites oscillations, -l’expérience l’a démontré, s’accomplissent plus rapidement que les plus -amples. Huyghens, préoccupé des applications à l’horlogerie, chercha -d’abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la solution -de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer aussi -bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et en -guise de lemme, révèle la théorie des développées, exemple et modèle -entièrement nouveaux de l’étude générale des courbes. - -La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule -composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans -démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes -jusque-là inaperçus, dont la loi des attractions planétaires aurait pu -être le corollaire immédiat. - -Si l’_Horologium oscillatorium_ est la plus accomplie des œuvres -d’Huyghens, le _Traité sur la lumière_ montre peut-être un plus -étonnant génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si -Huyghens avait été refusé à la science, les progrès de la dynamique -retardés pour un temps n’auraient pas manqué, cela paraît certain, de -se produire assez rapidement sous une forme équivalente. Newton et -Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli, d’Alembert et Clairaut, auraient -peut-être accru leur gloire en se partageant une portion de la sienne. -Le _Traité sur la lumière_ reste au contraire entièrement original. -Pendant un siècle et demi, les principes aujourd’hui indubitables en -sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieurs générations -successives, en reléguant ce petit chef-d’œuvre parmi les chimères -d’un grand esprit, ne lui accordent pas d’autre attention qu’aux -conjectures sur la cause de la pesanteur. C’est là pourtant peut-être -sa plus admirable conception. Huyghens s’y montre non-seulement le -précurseur, mais le seul guide et le maître de Thomas Young, et la -théorie triomphante de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiers -principes, quelques-uns de ses plus clairs rayons. - -Les découvertes d’Huyghens sur les mathématiques pures auraient -suffi à la gloire d’un autre nom. La théorie des développées et celle -des fractions continues sont restées classiques dans la science. -Ses écrits sur la quadrature de l’hyperbole, sur les propriétés de -la logarithmique et sur la chaînette, et sur d’autres questions -d’importance secondaire, montrent que le talent de l’auteur bien plus -que le sujet mesure l’importance d’un ouvrage, et qu’un grand génie, -sur quelque terrain qu’il se place, n’y paraît jamais à l’étroit. -Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui donnaient le -nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une incomparable -industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains -les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C’est avec -une lunette fabriquée par lui-même qu’il a découvert l’anneau et -l’un des satellites de Saturne. Après avoir vu à Londres une machine -pneumatique, il s’empressa de la reproduire en la perfectionnant, pour -en montrer le premier à l’Académie des sciences de Paris les effets -singuliers et ingénieusement variés. Ses expériences enfin sur la -réfraction du spath d’Islande ont révélé les lois les plus complexes et -les plus exactes en même temps que puisse citer la physique. - -Quoique la gloire d’Huyghens, comme l’éclat des noms de Fermat, de -Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble effacer tout ce qui les -entoure, Roberval plus d’une fois cité dans l’histoire de ces grands -hommes est resté justement célèbre. - -Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il -a mérité l’estime de Pascal et celle de Fermat. Mersenne et Carcavy, -mêlés tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé -de lui avec autant d’égard que d’affection, et le savant évêque -d’Avranches, Huet, le nomme dans ses Mémoires parmi ses amis les -plus chers. N’en est-ce pas assez pour balancer les jugements plus -que sévères prononcés sans hésitation par les Cartésiens contre le -contradicteur importun et passionné de leur maître? De nos jours -encore, plus d’un philosophe épousant la querelle de Descartes, garde -pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une bibliothèque -publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de Roberval -entre les mains d’un lecteur; il s’arrête un instant, regarde la date -de l’édition et s’éloigne en disant: «Roberval! ce n’était pas un bon -homme, j’en sais long sur son compte!» J’ai cherché depuis et n’ai rien -appris, sinon qu’à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs, -il n’avait pu dans son enfance acquérir beaucoup d’urbanité. Professeur -au collége de maître Gervais et chargé en même temps de deux chaires au -Collége Royal, il était plus accoutumé au commerce des livres et à la -société des écoliers, qu’à la conversation des gens du monde. Appliqué -aux mêmes problèmes mathématiques que Fermat, Descartes et Pascal, s’il -les égalait presque par son savoir en géométrie, son esprit trop roide -et trop contentieux avait moins d’étendue et de verve, et il n’était -pas comme eux _au-dessus de ces matières_. Roberval était en outre fort -inférieur par l’éducation à ses trois émules. Descartes parut seul le -remarquer, et l’on vit son orgueil s’élever plus d’une fois contre -un homme de si petite condition qui osait le contredire avec tant -d’âpreté, méconnaître sa méthode et lui refuser tout applaudissement. - -Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La -_Cycloïde_ a été pendant plusieurs années le sujet de ses études -et l’occasion de ses succès. Sa méthode pour en trouver l’aire est -originale et de première main. Mersenne avait inutilement demandé -le résultat à Galilée, qui y avait échoué. Fermat et Descartes, sur -l’énoncé connu, en trouvèrent la démonstration, mais leurs méthodes -sont différentes l’une de l’autre et encore de celle de Roberval, de -telle sorte qu’en les voyant toutes il n’est pas difficile, c’est le -sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de l’auteur; «car -il est vrai, dit-il, qu’elle a un caractère particulier et qu’elle est -prise par une voie si belle et si simple, qu’on connaît bien que c’est -la naturelle.» Roberval a trouvé aussi, le premier, le volume engendré -par la _Cycloïde_ tournant autour de son axe, ce qui était alors, au -jugement de Pascal, un problème de haute, longue et pénible recherche. - -Roberval, lors de la fondation de l’Académie, était âgé de -soixante-quatre ans; il en fut un membre assidu et actif. Adversaire -déclaré des hypothèses et des systèmes en physique, il a contribué -à maintenir la compagnie dans la voie excellente de l’observation -et de l’expérience; et s’il eut avec Huyghens et avec Mariotte des -discussions quelquefois très-vives, ils souriaient de ses emportements -sans en garder rancune. - -Le marquis de L’Hôpital, lors de la réorganisation de l’Académie -en 1699, eût été digne de tenir le premier rang dans la section -de géométrie. Mais ses titres de marquis de Sainte-Mesme, comte -d’Entremont, seigneur d’Ouques, la Chaise, le Bréau et autres lieux, -lui assuraient une primauté d’autre sorte; on le nomma honoraire. -Initié le premier peut-être parmi les savants français à la géométrie -nouvelle de Leibnitz et de Newton, nul ne travailla plus que lui à la -répandre ni avec plus de fruit: correspondant assidu d’Huyghens et de -Leibnitz, il échangeait avec ces deux grands hommes d’ingénieux et -difficiles problèmes dans lesquels, avec un moindre génie d’invention, -il montre dans les détails une perspicacité souvent égale à la leur. -C’est L’Hôpital surtout qui, par ses communications, a fait comprendre -à Huyghens vieillissant l’importance du calcul différentiel. Disciple -de Jean Bernoulli et toujours respectueux pour Leibnitz dont il -propageait les idées et les principes, il arrêta au calcul différentiel -son excellent ouvrage sur l’_Analyse des infiniment petits_, sans -vouloir devancer, en abordant le calcul intégral, le livre sur -l’_Infini_ que l’illustre inventeur avait promis et ne donna jamais. -Newton, avec lequel L’Hôpital n’eut pas de relations directes, était -l’objet de toute son admiration. Aimant à questionner ceux qui avaient -eu l’honneur de voir un si grand homme, il s’étonnait, dit-on, dans -son naïf enthousiasme, que, soumis aux lois de l’humanité, l’auteur -du livre des _Principes_ pût manger, boire et dormir comme les autres -hommes. - -L’Hôpital mourut jeune encore, âgé de quarante ans à peine, sans avoir -entièrement réalisé la prédiction de Leibnitz, qui attendait de lui de -_grandes lumières_. «Il avait servi, dit Fontenelle, il était d’une -naissance qui l’engageait à un grand nombre de devoirs. Il avait une -famille, des soins domestiques, un bien très-considérable à conduire et -par conséquent beaucoup d’affaires. Il était dans le commerce du monde -et il y vivait à peu près comme ceux dont cette occupation oisive est -la seule occupation; il n’était pas même ennemi des plaisirs.» N’en -est-ce pas assez pour qu’on doive admirer la profondeur de ses travaux -sans s’étonner de leur petit nombre? - -Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant, -par sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres -français; acceptant comme lui les théories infinitésimales, il -contribua à les répandre, sinon à les accroître et à les affermir. -Lorsque, dans le sein de l’Académie, l’ancienne géométrie, représentée -par Rolle et Galois, voulut tenter un dernier effort contre les -nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais avec plus de -conviction et de force que de véritable talent, et la discussion -fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les -questions les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son -caractère propre, et ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser -aucun refuge à l’erreur. - -Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait -acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion -pour la science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à -bien peu de frais. Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était -instruit seul. En pénétrant avec ardeur dans la science des nombres, il -rencontra l’algèbre et s’imagina avoir fait de merveilleux progrès. - -Mais les théories plus élevées lui restèrent inaccessibles. Il les crut -inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas. -Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz -et de Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère. -Affectant de confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement -distingué, il prétendait par quelques exemples mal compris renverser -l’analyse nouvelle. Sans entrer dans le détail et sans rien opposer -à la vérité des démonstrations, il reprochait vaguement et mal à -propos aux nouveaux calculs de supposer l’infini en le comprenant -dans les résultats aussi fréquemment et aussi hardiment que le fini, -et d’admettre des grandeurs infiniment petites qui cependant peuvent -se résoudre en d’autres grandeurs infiniment plus petites, et ainsi -de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de répondre, et laissa à -Varignon tout le poids de la discussion qui franchit bientôt les bornes -de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la compagnie, Rolle -trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients, et Saurin, -qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le combattit -de toutes ses forces. - -Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les -vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant -de Grenoble, dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la -carrière. Orateur véhément et fort applaudi dans son parti, Saurin -s’était compromis par trop de hardiesse, et plusieurs années avant la -révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se réfugier en Suisse. Il -y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure considérable -dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste, sa -doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant -lui, dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude -il n’y avait pas de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent, -sur cette question et sur quelques autres, un formulaire que les -ministres furent obligés de signer sous peine d’être exclus de toute -fonction lucrative. Les Français réfugiés s’y refusèrent d’abord; -mais le premier emportement se calma peu à peu, et tous les jours il -s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se résignait à -signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat, il -éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près -raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant -arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont -on se contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps -après en épousant M^{lle} de Crouzas, à une des premières familles du -pays. Toujours imprudent, il se compromit de nouveau par ses sermons, -et les persécutions le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments -avec ses confrères firent naître des doutes dans son esprit; il demanda -pour les éclaircir un entretien à Bossuet, qu’il ne connaissait pas. -Les sauf-conduits nécessaires lui furent expédiés. Après de longues -discussions, il se déclara satisfait sur tous les points, et abjura -sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour toujours de -Bossuet un puissant et zélé protecteur. M^{me} Saurin, retirée alors -dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle -reçut d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse -cependant finit par l’emporter, et après bien des luttes et des -difficultés, qui amenèrent même des dangers sérieux et une détention -dont on ne pouvait prévoir l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour -son apostasie, toujours protégé par Bossuet, put enfin s’établir à -Paris en terminant par là cette période agitée de son existence, qu’il -appelait plus tard le roman de sa vie. - -Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques -qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première -force, il commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études -et dans l’ardeur d’une initiation toute récente qu’il rencontra -les objections de Rolle et tint à honneur d’y répondre; la lutte -entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage reste à Saurin qui -défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put servir -d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des -objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour -lui demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas -dans un certain temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque -toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie, -plus préoccupée de la forme que du fond, blâma également les deux -adversaires, en rappelant M. Rolle aux statuts de l’Académie dont il -avait l’honneur d’être membre, et M. Saurin à son propre cœur. Peu de -temps après cependant, Saurin était nommé membre associé de l’Académie. -Ses nombreux mémoires, insérés de 1707 à 1731, montrent, avec la -connaissance des mathématiques pures, la préoccupation constante de -faire triompher les théories physiques de Descartes. Les tourbillons -étaient pour lui une réalité et l’attraction newtonienne une chimère. -En abandonnant les traces du maître, c’est Descartes qu’il voulait -dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les anciennes ténèbres -du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous préserver. «On -entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il parle -des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût -jamais prier le ciel de préserver des Français d’une prévention trop -favorable pour un système incompréhensible, eux qui aiment tant la -clarté, et pour un système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant -de ne goûter que ce qui leur appartient.» - -Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se -croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et -imprévu devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café, -celui de la Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens -de lettres, étaient divisés par des rivalités et des haines violentes. -Quelques couplets satiriques et injurieux coururent dans le café. -J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils lui attirèrent de telles -menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années après, d’autres -couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la grossièreté -près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent remis -mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau. -Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra -des coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni -réparation, Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices -vraisemblables, crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On -produisit un exemplaire des couplets écrit de sa main; l’accusation y -vit un brouillon; suivant Saurin c’était une copie. Il composa pour -sa défense un mémoire considéré par Voltaire, malheureusement fort -partial, comme un des ouvrages de cette nature les plus adroits et les -plus véritablement éloquents. Après une détention préventive de plus -d’une année, Saurin fut acquitté faute de preuves, et il serait bien -plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans un sens ou dans -l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner, comme Clément -Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses accusateurs: - - Si mentez vous bien par la gorge. - - * * * * * - - Il ne sortit oncq de ma forge - Un ouvraige si mal limé. - -Les dernières années de Saurin furent consacrées à la science et au -développement des idées de Descartes sur la physique; mais quoique -destinées à disparaître bientôt sans retour, personne ne les attaquait -dans le sein de l’Académie, où elles n’avaient pas besoin de défenseur. - -Il mourut en 1737, à l’âge de soixante et dix-huit ans, après avoir -obtenu depuis six ans le titre de vétéran, qui le dispensait des -travaux réguliers imposés aux pensionnaires. - -Les travaux nombreux et variés de de Lahire, auraient pu faire la -célébrité d’un nom que son père, peintre habile, avait déjà porté avec -honneur. - -De Lahire était un savant universel, géomètre, astronome, physicien, -mécanicien, ingénieur, anatomiste et naturaliste parfois, en même temps -que très-habile artiste; capable des spéculations les plus hautes comme -de la pratique la plus délicate, et curieux de toutes les sciences, -il a fait preuve dans toutes d’un esprit distingué, mais n’a excellé -dans aucune. Pendant cinquante ans il s’associa avec une inconcevable -activité à tous les travaux de l’Académie. Orphelin à l’âge de dix-sept -ans, il se rendit en Italie pour y compléter ses études d’artiste; -quatre ans après il revint géomètre. L’étude de la perspective, en -l’initiant aux mathématiques, lui avait montré sa véritable voie: il ne -cessa plus de la suivre. - -Quelques écrits rédigés à la manière des anciens sur les sections -coniques et la cycloïde, et qui, sans apporter un grand progrès à la -science, révélèrent son secret au public, lui ouvrirent les portes de -l’Académie. Attaché bientôt avec Picard aux travaux de la carte de -France, il dirigea vers les applications ses connaissances théoriques -déjà très-profondes, et vit avec une sorte d’indifférence la face -des mathématiques se rajeunir et se renouveler par les découvertes -de Leibnitz et de Newton, qu’il n’entendit jamais bien parfaitement; -toujours passionné pour la géométrie des anciens, il en resta un des -représentants les plus habiles. - -Son _Traité sur les épicycloïdes_, publié en 1692 dans les Mémoires -de l’Académie, lui assure un rang estimable parmi les géomètres, et -l’application ingénieuse qu’il en fit à la construction des roues -d’engrenage est aujourd’hui devenue classique. - -L’uniformité de mouvement, nécessaire dans un grand nombre de machines, -est précieuse dans toutes, parce qu’elle diminue la fatigue des -organes. Les variations de vitesse exigent des efforts proportionnés -à leur rapidité et à la grandeur des masses en mouvement; il convient -donc d’ajuster un engrenage de telle sorte que le mouvement uniforme de -l’une des roues assure à l’autre une vitesse différente mais toujours -constante, malgré le changement continuel des points de contact par -lesquels les dents se poussent. Tel est le problème dont de Lahire, -en le rattachant, il est vrai, à des principes moins simples et moins -clairs, a donné plusieurs solutions élégantes, que les constructeurs -soigneux adoptent encore aujourd’hui. - -De Lahire fut, à l’Observatoire, le fondateur des observations -météorologiques; de 1689 jusqu’à sa mort en 1718, les Mémoires de -l’Académie contiennent, chaque année, le résumé de ses observations -sur la température et sur la quantité de pluie tombée mensuellement à -Paris. Son seul but est d’ailleurs de satisfaire ceux qui, comme lui, -ont de la curiosité «pour connaître les variétés qui se rencontrent -dans les saisons.» Ce travail fort pénible, qu’il ne discontinua -jamais, l’obligeait à s’occuper de physique; mais quoiqu’il y ait -appliqué, à plusieurs reprises, l’activité incessante de son esprit, -ses idées sur plusieurs points ne peuvent être citées que comme une -preuve frappante de l’incertitude des esprits les plus distingués de -l’époque. De Lahire regarda toujours comme impossible la construction -de deux thermomètres comparables en des lieux différents. Les points -fixes qu’il adoptait étaient en effet les températures extrêmes des -saisons exceptionnelles et celles des caves de l’Observatoire, et il ne -fallait pas songer à les retrouver dans d’autres climats. - -Amontons ayant reconnu, après Hooke et Newton, que la température de -l’eau bouillante ne s’élève jamais au-dessus d’une certaine limite, de -Lahire, en voyant plusieurs années de suite la température _maxima_ -de l’été correspondre au même degré de son thermomètre, se demanda -si l’air n’a pas comme l’eau une température _maxima_, qui serait -précisément celle à laquelle il s’arrête pendant les étés les plus -chauds? - -On est surpris également de voir de Lahire contredire, dans les -Mémoires de l’Académie, une opinion émise par Mariotte, dont la vérité -semble aujourd’hui trop évidente pour que l’on ose en faire honneur à -aucun savant en particulier. D’où provient l’eau qui coule dans les -rivières? Exclusivement de la pluie et de la fonte des neiges. Telle -était la réponse de Mariotte, dont de Lahire conteste l’exactitude pour -supposer de grands réservoirs intérieurs dont la chaleur terrestre -élève les vapeurs, qui se condensent près de sa surface et coulent sur -le premier lit de tuf ou de glaise qu’elles trouvent jusqu’à ce qu’une -ouverture les jette hors du sein de la terre. - -En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la -physique, qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles -de son époque, il n’est pas hors de propos de mentionner un curieux -travail sur la réfraction, dans lequel il croit démontrer que les -rayons lumineux décrivent dans l’atmosphère des arcs de cycloïde. -Admettant pour la compression de l’air une loi très-différente de -celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort vagues, fondés -sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de -l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite -supérieure de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en -effet aux molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de -Lahire le démontre par des considérations infinitésimales dont la -forme étrange, incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec -les méthodes de Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de -justification, à ceux qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en -nier la rigueur. - -Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de -de Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes -s’élèvent verticalement, lors même que les graines sont tournées à -contre-sens, et pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour -s’enfoncer dans la terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine -tire un suc plus grossier et plus pesant, et la tige au contraire -un suc plus fin et plus volatil. En effet, dit-il, la racine passe, -chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante où les sucs -terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite -s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès -les premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se -maintient verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un -morceau de liége lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en -abrégé _le système_, dont suivant Fontenelle, _la simplicité seule est -une preuve_. La physiologie végétale était peu avancée, on le voit, au -commencement du XVIII^e siècle. - -Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à -l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument -muet jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande -difficulté d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne -furent nullement brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans -oser blâmer les professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup -la perspicacité de celui qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour. -Sauveur, que les écrits de Cicéron et de Virgile avaient laissé fort -indifférent, fut charmé par l’arithmétique de Pelletier du Mans. Tout -en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se préparait à obtenir -le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette carrière; ce -fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu propre à y -réussir, n’hésita pas à le lui dire et sut le lui persuader; il jugea -qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles, -et que le peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de -trouver d’autres ressources, devint professeur de mathématiques, et -malgré sa difficulté d’élocution, les enseigna avec grand succès. -Les géomètres, dans ce temps-là, étaient rares, et vivaient, dit -Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur, au contraire, s’y livrait -complétement; quelques dames même aidèrent à sa réputation, et il -devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des plus grands -personnages; les enfants de France furent au nombre de ses élèves. -Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et -on put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si -Bossuet ne s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un -obstacle insurmontable à ses succès comme médecin. Sauveur calcula -pour Dangeau, l’avantage du banquier contre les pontes au jeu de la -bassette, qui étant fort à la mode, contribua à l’y mettre lui-même et -lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus heureux. Malgré la haute -position qu’il avait su se créer, il désira longtemps, sans oser la -demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de mathématiques du -Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se donnait au -concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les épreuves par -une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait -Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter, -mais devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta. - -Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un -géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom -dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans -contredit au nombre des membres illustres de l’Académie. - -Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères -Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies -nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne -portaient en France aucun fruit. - -Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout l’usage -des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs créateurs. -Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et Lagny -apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles problèmes de -géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient répondu -par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir été -inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la -collection des Mémoires antérieurs à l’élection de Clairaut mériterait -à peine une mention dans l’histoire des mathématiques. - -On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de -l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude -continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées -depuis longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le -grand jour où il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé -très-exactement le temps d’une petite oscillation sur un cercle de -rayon donné. Galilée d’autre part, en étudiant les lois de la chute, -non sur le cercle mais sur une de ses cordes, avait trouvé, comme -il le devait, un temps tout différent et parfaitement exact aussi. -Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait, s’avisa de -signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans une -lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même -erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens, -réfuta l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories. -Parent là-dessus avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de -l’avoir reconnu seul avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet -d’une discussion fort aigre pendant laquelle, changeant d’avis une -seconde fois, il affirme, toutes réflexions faites, que la formule -d’Huyghens est inexacte comme il l’avait pensé d’abord. Saurin se -laisse convaincre, est élu membre de l’Académie, et le chevalier de -Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté par les raisons -contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser conclure. -Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et qu’Huyghens -s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit ans -après la première objection de Parent que la difficulté est enfin -tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier -de Louville, accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous -deux irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque, -réfutait une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine -mérite qu’on la rapporte: - -«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je -n’ai pas jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques -de Wolfius m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même -principe, j’ai cru qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.» - -Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et -que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique -les principes de Descartes? - -Dans ces discussions, qui font si peu honneur à leur savoir, Saurin, -Louville et Parent, sans méconnaître l’évidence des principes, -s’embarrassent dans la seule discussion des conséquences. L’abbé de -Molières, professeur de philosophie au Collége royal et membre de la -section de géométrie à l’Académie, était moins avancé encore. Son -esprit court et confus refusait toute attention aux théories nouvelles, -et pour expliquer la nature se contentait des tourbillons. Écouté et -goûté même des écoliers, il fit plus d’une fois sourire ses confrères; -l’Académie refusa d’insérer dans ses Mémoires une expérience pleine -d’illusion qui devait, suivant lui, réduire ses adversaires au silence. -L’abbé réclama sans rien obtenir, et l’Académie, en maintenant sa -décision, lui causa un tel accès d’impatience et de rage, que la fièvre -le prit et qu’il en mourut sans avoir consenti à recevoir Maupertuis -chargé par ses confrères de lui exprimer tout leur intérêt. - -L’abbé de Gua, membre comme lui de la section de géométrie, lui -succéda dans la chaire du Collége royal. De Gua semble à l’Académie le -continuateur de Rolle. Attaché aux théories élémentaires de l’algèbre -et de la géométrie analytique, il les a cultivées avec un esprit -exact, mais peu inventif. Les mathématiques d’ailleurs ne l’occupaient -pas tout entier; il s’était formé une théorie sur les phénomènes -atmosphériques, en laquelle la témérité de ses prédictions révèle -une inébranlable confiance. Il avait annoncé du tonnerre pour le 18 -juillet 1756 et de l’orage pour le 22; la journée du 18 s’étant passée -sans tonnerre, de Gua ne se montre nullement déconcerté. On lit au -procès-verbal du 19 juillet: «M. l’abbé de Gua a dit qu’il fallait -reculer de treize heures sur les événements prédits, et que comme le -tonnerre prédit pour hier s’est passé en vent, le vent prédit pour -mardi se passera en tonnerre.» Nous ignorons l’événement du mardi, mais -l’abbé, pour s’expliquer, crut nécessaire d’écrire une nouvelle lettre. - -Clairaut et d’Alembert, admis à l’Académie, l’un en 1731, l’autre en -1740, sont au nombre de ses membres véritablement illustres, et la -géométrie leur doit, aussi bien que la mécanique céleste, quelques-uns -de ses plus grands progrès. J’ai essayé ailleurs, en esquissant les -traits principaux de leur caractère, d’indiquer le sujet et l’occasion -de leurs principales découvertes. Ces études, quoique fort courtes, -dépasseraient ici notre cadre, et je me bornerai à en extraire quelques -pages où leur rôle est surtout celui de membres de l’Académie des -sciences. - -Alexis Clairaut fut un enfant merveilleusement précoce. Son père, -pauvre professeur de mathématiques, chargé d’une nombreuse famille et -forcé à une grande économie, instruisait lui-même ses enfants. Tout -naturellement il leur enseignait de préférence ce qu’il savait le -mieux, et la géométrie occupait une grande place dans leurs études. -Les éléments d’Euclide servirent de premier alphabet à Clairaut; il -se trouva bientôt capable de les entendre et d’en raisonner. Attiré -par le charme des démonstrations abstraites qui lui semblaient claires -et faciles, il avait lu et compris à l’âge de dix ans le traité des -sections coniques du marquis de L’Hôpital. Vers le milieu de sa -treizième année, il composa un mémoire sur les propriétés de quelques -courbes nouvelles qui, présenté à l’Académie des sciences et approuvé -par elle, fut imprimé à la suite d’un mémoire de son père dans le -recueil intitulé: _Miscellanea Berolinensia_. - -Le jeune frère de Clairaut ne donnait pas de moins précieuses -espérances et semblait marcher sur ses traces. Il présenta comme lui à -l’Académie un mémoire de mathématiques qui, de même que celui d’Alexis, -semble comparable aux bons devoirs que font dans nos lycées les élèves -de seize à dix-huit ans. L’instruction prématurément donnée par leur -père avait donc avancé les deux enfants de quatre à cinq ans tout au -plus, et si comme l’a écrit avec un peu d’exagération le géomètre -Fontaine, l’esprit de Clairaut, capable de réflexion dès les premiers -moments de sa vie, avait vécu, à l’âge de sept ans, sept années de plus -que celui des autres hommes, il avait à cette époque perdu une partie -de son avance. - -Malgré la brillante carrière d’Alexis, l’exemple d’ailleurs n’est pas -encourageant, et de si grands efforts d’esprit ne sont pas sans danger -pour ceux qui en sont capables. Son frère n’acheva pas sa seizième -année, et Alexis, atteint peu de temps après d’une fièvre cérébrale, -donna lui-même de vives inquiétudes. - -A l’âge de seize ans, Clairaut avait écrit un traité sur les courbes à -double courbure que l’Académie accueillit avec faveur. Elle présenta -peu de temps après le jeune auteur comme second candidat à la place de -membre-adjoint pour la mécanique; on plaçait avant lui Saurin le fils, -fort peu connu dans la science et qui depuis n’a rien fait pour elle. -Bouguer, auteur d’un ouvrage excellent et original sur la lumière, ne -fut présenté qu’au troisième rang. La place resta vacante pendant deux -ans entiers, et lorsque Clairaut eut atteint l’âge de dix-huit ans, il -fut choisi par le roi et dispensé de la règle qui fixait à vingt ans la -limite d’âge des académiciens. - -Pendant les années qui suivirent sa nomination, Clairaut, satisfaisant -régulièrement à ses devoirs d’académicien, inséra dans les Mémoires de -l’Académie plusieurs écrits, dans lesquels il se montre à la hauteur -de ses confrères, sans s’élever nettement au-dessus d’eux. Son jour -n’était pas encore venu. - -Lorsque pour terminer par une décision certaine la question encore -douteuse de l’aplatissement de la terre, l’Académie, aidée par le -ministre Maurepas, envoya deux expéditions, l’une à l’équateur, -l’autre au cercle polaire, Clairaut, âgé de vingt-trois ans, acceptant -Maupertuis pour chef, consentit à partir pour la Laponie. Malgré la -supériorité de son génie, Clairaut ne joua pas le premier rôle dans -l’expédition. Maupertuis, présomptueux et vain, mais entreprenant et -actif, avait été le chef et le guide de la commission; il attira à lui -la gloire du succès que Clairaut ne chercha pas à lui disputer. C’est -Maupertuis qui rendit compte du travail commun et qui soutint les -discussions auxquelles il donna lieu; ce fut lui qui se fit peindre et -graver, la tête affublée d’un bonnet d’ours, et aplatissant le globe de -ses mains; c’est lui enfin à qui Voltaire, dans des vers fort ampoulés, -promettait l’immortalité. Clairaut, qui ne rechercha pas les louanges -de Voltaire, n’encourut jamais non plus sa redoutable inimitié. Il -obtint une des pensions de l’Académie; le roi en augmenta le chiffre en -sa faveur, et assuré d’une modeste aisance, il reprit tranquillement -ses travaux. - -Préoccupé tout naturellement de l’étude théorique de la forme de la -terre, Clairaut, dans un premier écrit inséré dans les _Transactions -philosophiques_, reprend, pour la perfectionner, sans toutefois la -rendre irréprochable, la méthode un peu hasardée par laquelle Newton -avait déterminé, dans le _Livre des principes_, la valeur numérique -de l’aplatissement du globe. Le raisonnement de l’illustre géomètre, -fondé seulement sur un calcul approché, supposait, sans essai de -preuve, que la forme de la terre doit être celle d’un ellipsoïde de -révolution. Clairaut le démontre, ou croit le démontrer, en sacrifiant -lui-même, sur bien des points, la rigueur et l’exactitude géométriques. -Dans ce premier essai encore, on reconnaît plus d’habileté à tourner -les difficultés que de force pour les surmonter. Le beau problème -de l’attraction des ellipsoïdes se présente à lui comme il s’était -présenté à Newton; mais Clairaut, comme lui, profite de ce que la terre -diffère peu d’une sphère, pour substituer à des calculs exacts des -résultats approchés seulement, et bien plus faciles à obtenir. - -L’ouvrage qu’il rédigea ensuite sur la même question est également le -résultat de ses méditations sur les causes de l’aplatissement qu’il -avait constaté au pôle. Rejetant cependant la gêne des chiffres, -toujours inexacts et souvent contradictoires, il fait peu d’usage des -mesures si péniblement obtenues et cherche la forme géométrique et pure -d’une planète liquide, soustraite aux agitations accidentelles et à -la variation incessante des forces perturbatrices, sous l’influence -desquelles aucun ordre ne peut subsister. En Laponie, pendant les -longues nuits d’hiver et les longues journées d’été, Clairaut avait pu -bien souvent ébaucher ses beaux théorèmes et en méditer à loisir la -démonstration; mais s’il arriva même que, confiant dans l’habileté de -ses compagnons, il leur ait quelquefois abandonné l’honneur et le soin -de mettre l’œil à la lunette, ce fut une fructueuse paresse, qu’il ne -faut pas regretter. L’ouvrage de Clairaut sur la forme de la terre vaut -plus à lui seul que l’expédition tout entière. Ce chef-d’œuvre, digne -de devenir classique, supérieur, comme l’a écrit d’Alembert, à tout ce -qui avait été fait jusque-là sur cette matière, n’a pas été surpassé -depuis. C’est peut-être, de tous les écrits mathématiques composés -depuis deux siècles, celui qui, par la forme sévère et la profondeur -ingénieuse des démonstrations, pourrait le mieux être comparé, égalé -même, aux plus beaux chapitres du _Livre des principes_. Clairaut -évidemment a lu et médité profondément l’œuvre admirable de Newton. Il -s’est pénétré de sa méthode de recherche et de démonstration, et, de -ce commerce intime avec un génie plus grand que le sien, mais de même -famille, est sorti un géomètre tout nouveau. Les premiers travaux de -Clairaut avaient donné de grandes espérances; le traité sur la figure -de la terre les dépasse toutes, et de bien loin. - -La collection des Mémoires de l’Académie des sciences pour 1742 -contient un important mémoire de Clairaut sur quelques problèmes de -mécanique. Les questions sur lesquelles il s’exerce sont les mêmes, -pour la plupart, qui devaient se retrouver dans le traité de mécanique, -composé alors, mais publié l’année suivante seulement par d’Alembert. -La méthode suivie par Clairaut, moins générale et moins complète dans -son énoncé que celle de d’Alembert, n’en diffère pas essentiellement -dans l’application à chaque question; et l’on comprend, en lisant son -mémoire, que mis en présence d’un même problème, les deux illustres -géomètres aient pu l’aborder avec la même confiance et combattre à -armes égales. - -L’ouvrage de Clairaut sur la théorie de la lune et sur le problème des -trois corps, présenté en 1747 à l’Académie des sciences de Paris, et -couronné en 1750 par celle de Saint-Pétersbourg, offre, avec non moins -d’art que la théorie de la forme de la terre, mais moins de pureté -et de rigueur dans l’étude d’une question peut-être insoluble, une -habileté et une élégance analytique qui montrent le talent de Clairaut -sous un jour entièrement nouveau. Ce n’est plus le disciple de Newton, -c’est le rival de d’Alembert. - -Les premiers calculs de Clairaut indiquaient, pour le mouvement -de l’apogée lunaire, une vitesse deux fois trop petite. Au lieu -d’attribuer à l’imperfection de sa méthode ce désaccord avec les -observations, également rencontré par d’Alembert et par Euler, Clairaut -préféra accuser l’insuffisance de la loi d’attraction, et ébranlant -lui-même tout son édifice, crut avoir contraint les géomètres à ajouter -un terme nouveau au terme simple donné par Newton. - -Le calcul dont Clairaut faisait son fort, n’étant pas poussé à bout, -pouvait à peine motiver un doute. Buffon refusa avec raison de -corrompre, par l’abandon si précipité du principe, la simplicité d’une -théorie si grande et si belle. En étudiant d’ailleurs de nouveau la -question avec autant de patience que de bonne foi, Clairaut, pour -reconnaître son erreur, n’eut pas besoin de rectifier son calcul, mais -de le continuer. L’inspiration de Buffon fut donc des plus heureuses; -mais malgré toute la force que donne la vérité, il n’eut pas l’avantage -dans la discussion, et en s’efforçant de fonder une loi mathématique -sur un préjugé métaphysique, le grand écrivain ne retrouva ni son -éloquence, ni sa clarté accoutumée. Il est bon peut-être de montrer, -par quelques passages de son mémoire, jusqu’où peut aller l’égarement -d’un homme de grand talent, lorsque, cherchant ses lumières en -lui-même, il ose s’aventurer dans des régions qu’il ne connaît pas. - -«L’attraction, dit-il, croyant alléguer un principe qu’il croit -incontestable, doit se mesurer, comme toutes les qualités qui partent -d’un centre, par la raison inverse du carré de la distance, comme on -mesure en effet la quantité de lumière, l’odeur et toutes les autres -qualités qui se propagent en ligne droite et se rapportent à un centre. -Or il est bien évident que l’attraction se propage en ligne droite, -parce qu’il n’y a rien de plus droit qu’un fil à plomb.» - -La conclusion lui semble rigoureuse et indubitable, et Buffon lui -trouve, pour sa part, la force et l’évidence d’une démonstration -mathématique; «Mais, comme il est, dit-il, des gens rebelles aux -analogies, Newton _a cru_ qu’il valait mieux établir la loi de -l’attraction par les phénomènes mêmes que par toute autre voie.» -Non-seulement ces arguments ne sont ni clairs ni persuasifs, mais -«placés, comme dit Montaigne, en dehors des limites et dernières -clôtures de la science,» ils ne touchent pas même à la question. -Clairaut répondit cependant, et cette discussion eut ce caractère -singulier et sans exemple, que la vérité y fut défendue par des -arguments qu’il a fallu citer textuellement pour en faire connaître -l’insignificance et la faiblesse, tandis que celui des adversaires qui, -en somme, se trompe, raisonne cependant avec autant de finesse que de -rigueur. - -Quoique loin de prétendre à la perfection théorique, Clairaut eût -simplement présenté ses résultats comme des approximations successives, -on lui reprocha d’avoir abandonné la rigueur traditionnelle des -méthodes mathématiques. Fontaine était habitué à la rectitude -inflexible du géomètre qui, ne souffrant rien d’imparfait, atteint, -par une voie toujours droite, la vérité tout entière. En voyant -cette marche timide, par laquelle de continuelles et croissantes -approximations font tourner, pour ainsi dire, autour d’une difficulté -qui reste invincible, et ces calculs qui, n’étant jamais achevés et -ne pouvant jamais l’être, ne prétendent jamais non plus à la dernière -perfection, il cria au paralogisme, presque à la trahison. Mais, non -content de protester contre cette dérogation nécessaire à la sévère -rigueur d’Euclide, il affirma que les principes de Clairaut, exactement -et régulièrement suivis, assignaient à la lune une orbite circulaire. -La question était facile à éclaircir, et l’erreur de Fontaine bien -aisée à démontrer. Clairaut, sans abuser de son avantage, répondit avec -autant de modération que de force. Un seul point, dit-il, l’a choqué -dans les critiques de M. Fontaine et lui semble révoltant. Le mot -n’est pas trop fort, car non content d’indiquer les calculs à faire, -Clairaut les avait effectués; et contester ses résultats, presque tous -conformes aux observations, c’était l’accuser tout ensemble d’erreur -et d’imposture. Pressé par l’évidence de la vérité, Fontaine n’avait -rien à répondre; il se tut en effet. Mais après la mort de Clairaut, il -écrivit son éloge, dans lequel on lit les lignes suivantes: - -«Newton n’a pu tout faire dans le Système du monde... sa Théorie de la -lune n’était qu’ébauchée. M. Clairaut a tracé la ligne qu’elle doit -suivre en obéissant à la triple action qui maîtrise son cours et qui la -retient suspendue entre le soleil et la terre, il nous a montré dans -des tables exactes tous les pas qu’elle fait dans les cieux.» Il est -impossible, on le voit, de faire plus complétement amende honorable. - -Vers la fin de l’année 1757, les savants commencèrent à se préoccuper -du retour de la comète de 1682, hardiment annoncé, soixante-seize ans -à l’avance, par l’astronome anglais Halley. L’orbite de cette comète, -calculée par lui, se rapprochait assez en effet de celles des comètes -de 1607 et de 1531 pour faire croire à l’identité des trois astres. -Il y avait toutefois cette différence qu’il s’était écoulé plus de -soixante-seize ans entre les deux premières apparitions, et un peu -moins de soixante-quinze entre la seconde et la troisième. Mais Halley -expliquait cette irrégularité par l’action des planètes rencontrées -pendant ce long circuit. Il avait même ajouté que l’action de Jupiter -devant vraisemblablement augmenter le temps de la révolution nouvelle, -ses successeurs verraient sans doute l’astre errant vers la fin de -1758 ou le commencement de 1759. Une telle prédiction n’était pas sans -précédent. Jacques Bernoulli en avait hasardé une plus précise encore, -en annonçant le retour de la comète de 1680 pour le 17 juin 1705. Mais -l’astre ne parut pas, et tous les astronomes de l’Europe restèrent en -observation pendant la nuit entière et en furent pour leur peine. - -Clairaut, acceptant l’hypothèse de Halley, voulut convertir en une -appréciation exacte et précise les vagues indications de l’astronome -anglais. L’exécution d’un tel projet devait être immédiate, et après -l’événement accompli, ses résultats eussent semblé sans valeur. -Abandonnant tout autre travail, il commença d’immenses calculs, dont -le plus grand mérite est cependant l’art avec lequel il sut les -abréger; car une heureuse avarice en pareille matière est, comme l’a -dit Fontenelle, la meilleure marque de la richesse, et il faut bien -connaître le pays pour suivre les petits sentiers qui épargnent tant de -peine au voyageur. - -Tout était terminé le 14 novembre 1758, et Clairaut annonçait à -l’Académie que la comète, retardée de 100 jours par l’action de -Saturne, et de 118 par celle de Jupiter, passerait au périhélie vers le -13 avril 1759. - -«On sent, ajoutait-il, avec quel ménagement je présente une telle -annonce, puisque tant de petites quantités, négligées nécessairement -par les méthodes d’approximation pourraient bien en altérer le terme -d’un mois.» Cette prédiction fut ponctuellement accomplie. La comète -se montrant au temps préfix, passa au périhélie le 13 mars 1759. -L’admiration fut universelle, mais elle ne fit pas taire l’envie, -et l’applaudissement ne fut pas tout entier pour Clairaut. Ceux -qui, n’ayant pas cru à l’exactitude de la prédiction, s’apprêtaient -à rire de sa déconvenue, furent les plus ardents à rapporter à -Halley tout l’honneur du succès. Qui osera prétendre après cela, -dit spirituellement Clairaut, que l’apparition d’une comète soit -sans influence sur l’esprit humain? _Le Mercure_ du mois d’avril, -en annonçant la grande nouvelle, parle, sans nommer Clairaut, de la -prédiction heureusement accomplie de _Halley_. Dans une lettre adressée -au journal encyclopédique de juillet, l’académicien Lemonnier qui, sur -les glaces de la Tornéa, avait partagé les travaux de Clairaut, pousse -encore plus loin le mauvais vouloir et l’injustice. Halley, suivant -Lemonnier, a tout fait et doit seul être loué; ceux qui citent, dit-il, -un mémoire lu à la rentrée publique de l’Académie en novembre 1758, -n’ont jamais cité qu’un discours sans analyse, lequel n’a pas même -été relu et examiné, selon l’usage, dans les séances particulières -de l’Académie, et il ajoute, avec une intention blessante à la fois -pour Clairaut et pour d’Alembert: «On ne doute pas que les méthodes -d’approximation n’aient fait dans ces derniers temps un progrès -considérable, ou du moins que dans un temps où M. Euler publie -successivement tant de méthodes analytiques dont il est l’inventeur, -on ne puisse produire aujourd’hui des calculs d’approximation plus -satisfaisants que n’ont fait quelques astronomes anglais contemporains -de Newton.» L’injustice et l’esprit de dénigrement se montrent avec -tant d’évidence, que le public même ne dut pas s’y méprendre. Clairaut -fut cependant profondément blessé et bien des ennuis se mêlèrent pour -lui à la joie du triomphe. Une objection plus fondée fut adressée -aux admirateurs trop exaltés de Clairaut. Les calculs sont tellement -exacts, avait-on dit, que sur une période de soixante-seize ans, -l’erreur est d’un mois à peine, c’est-à-dire 1/900 environ du tout. -On répondait, et non sans raison, que l’inconnue à calculer n’était -pas la durée de la révolution, et que la différence des deux périodes -consécutives était seule en question. Cette appréciation, sans être -injuste, tend à diminuer le mérite de Clairaut, et d’Alembert, qui lui -prêta, en la développant, toute l’autorité de son nom, aurait mieux -fait de laisser ce soin à d’autres. - -Clairaut répondit à ses adversaires, à d’Alembert surtout, avec -beaucoup de sincérité, de modération, de douceur même, et, pour -tout dire enfin, avec la droiture d’un géomètre. Il tient à établir -d’abord qu’il n’est pas l’agresseur: «Les fautes de procédé, dit-il, -m’ont toujours en effet paru plus importantes que celles que l’on peut -commettre dans les calculs.» - -Clairaut mourut, le 17 mai 1765, à l’âge de cinquante-deux ans, après -une courte maladie. Son père, qui lui survécut, avait perdu avant lui -dix-neuf autres enfants; il lui restait une fille, à laquelle le roi -accorda immédiatement une pension, en mémoire des services rendus à la -science par son illustre frère. - -Jean Lerond d’Alembert, né à Paris le 16 novembre 1717, fut exposé -immédiatement après sa naissance sur les marches de l’église -Saint-Jean-Lerond, située près de Notre-Dame. Le commissaire de police -du quartier, touché de sa chétive apparence, n’osa pas l’envoyer aux -enfants trouvés, et le confia à une pauvre et honnête vitrière par -laquelle il fut bientôt adopté complétement. Sans se faire connaître, -le père de d’Alembert lui assura une pension de 1,200 livres qui, en -apportant un peu d’aisance dans la maison de sa mère d’adoption, permit -de développer par l’éducation les rares facultés du pauvre enfant -abandonné. Placé à l’âge de quatre ans dans une petite pension, il y -resta jusqu’à douze; mais son maître, dès sa dixième année, déclarait -n’avoir plus rien à lui apprendre et proposait de le faire entrer au -collége dans la classe de seconde. La santé encore languissante du -jeune écolier ne permit pas de suivre ce conseil, et ce fut deux ans -après seulement qu’on le plaça au collége Mazarin, où sous la règle du -plus austère jansénisme, il termina brillamment ses études. - -La philosophie qu’on lui enseigna fut celle de Descartes: les idées -innées, la prémotion physique et les tourbillons choquèrent son -esprit rigoureux et précis sans y apporter aucune lumière. Les seules -leçons fructueuses qu’il reçut, dit-il, pendant ses deux années de -philosophie, furent celles de M. Caron, professeur de mathématiques -qui, sans être profond géomètre, enseignait avec clarté et précision. -Il ne fit que lui ouvrir la voie, d’Alembert la suivit seul. Cédant à -son inclination naturelle, il allait, tout en faisant ses études de -droit, s’instruire sommairement dans les bibliothèques des théories -mathématiques les plus difficiles, dont il s’exerçait ensuite à -retrouver les détails dans sa tête. Celui qui peut suivre une telle -méthode est bien près de devenir inventeur: d’Alembert s’élançait -en effet avec tant d’ardeur vers les régions encore inconnues que, -devançant quelquefois ses livres, il croyait découvrir des vérités et -des méthodes nouvelles, qu’il rencontrait ensuite, avec un dépit mêlé -de plaisir, dans quelque auteur plus avancé. - -Les amis de d’Alembert le détournaient des travaux mathématiques, -qu’ils regardaient, non sans quelque raison, comme un mauvais moyen -d’arriver à la fortune. Il se décida, suivant leurs sages conseils, -à étudier la médecine, et bien résolu de s’y livrer tout entier, -eut le courage de porter chez un ami tous ses livres de science, -dont la séduction pourrait mettre obstacle à ses projets; mais son -esprit heureusement était moins soumis que sa volonté: la géométrie -le poursuivait au milieu de ses nouvelles études. Lorsqu’un problème -venait à troubler son repos, d’Alembert, impatient de toute contrainte -même volontaire, allait chercher un des volumes qui, peu à peu, et -presque sans qu’il s’en fût aperçu, revinrent chez lui l’un après -l’autre. Reconnaissant alors que la lutte était inutile et la maladie -sans remède, il en prit joyeusement son parti; les travaux commencés -timidement et comme à regret furent continués sans scrupule et avec -ardeur. Rassemblant bientôt ses forces, inutilement dispersées -jusque-là, d’Alembert composa deux mémoires de mathématiques qui, à -l’âge de vingt-trois ans, lui ouvrirent les portes de l’Académie des -sciences; il ne fut plus dès lors question de médecine. - -Trois ans après son entrée à l’Académie, d’Alembert publiait le célèbre -_Traité de Mécanique_ dont le principe, entièrement nouveau, devait -renouveler et changer la science du mouvement. - -_La Théorie de la précession des équinoxes_, publiée en 1749, marque -un nouveau progrès dans le talent de d’Alembert. Le phénomène de la -précession des équinoxes, signalé par Hipparque, 130 ans avant notre -ère, consiste dans le déplacement continu des points équinoxiaux où le -plan de l’équateur rencontre celui de l’écliptique. L’un de ces plans -au moins change donc avec le temps; la comparaison de chacun d’eux avec -les étoiles montre avec évidence, dans le déplacement de l’équateur et -par suite de l’axe terrestre, la cause du phénomène. La terre, Copernic -a osé l’affirmer, ne tourne donc pas toujours autour du même axe; -mais quelle peut être la cause de cette rotation si régulière et si -lente, et la signification des vingt-six mille ans nécessaires pour en -accomplir la perfection? - -Cette recherche avait occupé et découragé l’imagination si hardie de -Képler, et l’honneur d’en révéler le secret était réservé à Newton. -La terre n’étant ni homogène ni parfaitement sphérique, les forces -d’attraction de la lune et du soleil qui déterminent et troublent son -mouvement elliptique ne passant pas rigoureusement par son centre, il -en résulte qu’en la déplaçant dans l’espace, elles tendent en même -temps à lui imprimer un mouvement de rotation qui, se combinant avec -celui qu’elle possède déjà, altère incessamment la direction de l’axe -autour duquel elle tourne. Pour calculer avec précision les lois d’un -tel phénomène, il fallait créer la théorie du mouvement d’un corps -solide sollicité par des forces connues; cette théorie manquait à -Newton, et les considérations par lesquelles il tente d’y suppléer sont -sans rigueur comme sans exactitude. D’Alembert vit dans ce nouveau -problème une belle application de son principe de dynamique, et après -avoir fait connaître la méthode exacte relative au cas général, en -déduisit habilement non-seulement les lois de la précession, mais -celles de la nutation, récemment révélées par les observations de -Bradley. - -En 1747, d’Alembert avait présenté à l’Académie des sciences de Paris -un mémoire sur le problème des trois corps dont l’apparition marque -pour la mécanique céleste le commencement d’une période nouvelle -de découvertes et de progrès. La théorie de la gravitation, qui -depuis la publication du livre des _Principes_ n’avait subi aucun -perfectionnement sérieux, était reprise pour la première fois après -cinquante ans, à l’aide de méthodes nouvelles et plus puissantes. Par -une coïncidence singulière, Clairaut, dans la même séance, présentait -un mémoire sur le même sujet, dont Euler, alors à Berlin, s’occupait -activement, sans en avoir toutefois rien communiqué au public. - -En réalité, l’illustre auteur du livre des _Principes_ n’avait fait, -suivant d’Alembert, qu’ébaucher les premiers traits de la matière. -Quelque lumière qu’il ait portée dans l’ordre de l’univers, il n’a -pu manquer, ajoute-t-il, de sentir qu’il laisserait beaucoup à faire -à ceux qui le suivraient, et c’est le sort des pensées des grands -hommes d’être fécondes non-seulement dans leurs mains, mais dans -celles des autres. L’analyse mathématique a heureusement acquis depuis -Newton,—c’est toujours d’Alembert qui parle,—différents degrés -d’accroissement; elle est devenue d’un usage plus étendu et plus -commode, et nous met en état de perfectionner l’ouvrage commencé par ce -grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d’un demi-siècle se -soit écoulé sans qu’on ait presque rien ajouté à sa théorie de la lune, -et il y a peut-être plus loin du point d’où il est parti à celui où il -est parvenu, que du point où il est resté à celui auquel nous pouvons -maintenant atteindre. - -D’Alembert, âgé de trente-deux ans et membre des Académies de Paris et -de Berlin, ne s’était fait connaître que comme géomètre; il trouvait -sous le toit de celle qui lui servait de mère toute la tranquillité -nécessaire à ses profondes recherches. Le monde, je veux dire les -sociétés brillantes dans lesquelles d’Alembert devait être bientôt -recherché et admiré, était alors pour lui sans attrait; il ne le -connaissait ni ne le désirait. Quelques amis dévoués, dont plusieurs -devinrent illustres, formaient sa société habituelle, et le profond -géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant et le plus -aimable de tous. L’un d’eux, Diderot, exerça sur d’Alembert une -grande influence, et leurs noms, attachés à une œuvre célèbre et -grandiose, sont pour bien des gens devenus inséparables. Le discours -préliminaire de l’_Encyclopédie_, écrit en entier par d’Alembert, -contient, dit-il, la quintessence des connaissances mathématiques, -philosophiques et littéraires, acquises par vingt années d’études. Il -fut reçu avec applaudissement et considéré comme une œuvre de premier -ordre. L’admiration de Voltaire et de Montesquieu, les louanges sans -restriction du roi Frédéric, celles enfin de Condorcet, ne permettent -pas de traiter légèrement cette célèbre préface, aujourd’hui bien -oubliée. La classification des connaissances humaines par laquelle -il débute est cependant incomplète et arbitraire, et la manière plus -ingénieuse que naturelle dont il croit les faire naître les unes -des autres semble singulièrement choisie comme introduction à un -dictionnaire, où l’ordre alphabétique seul règle la succession des -articles. - -D’Alembert, peu de temps après, fut nommé membre de l’Académie -française. Vers la même époque, la réputation croissante du philosophe -géomètre décida celle qui l’avait abandonné lors de sa naissance à -réclamer les droits dont elle était devenue fière. M^{me} de Tencin lui -fit savoir qu’elle était sa mère; mais d’Alembert, la repoussant à son -tour, n’en voulut jamais reconnaître d’autre que la pauvre vitrière, -dont il resta jusqu’au dernier jour le fils affectueux et dévoué. - -Malgré ses occupations littéraires, d’Alembert ne cessa jamais -d’accorder une grande place dans ses travaux à la haute géométrie. -Également attiré par la recherche des vérités utiles et par le plaisir -de vaincre les difficultés de la science, il publia, de 1761 à 1782, -huit volumes d’opuscules mathématiques, contenant de nombreux mémoires -relatifs aux sujets les plus élevés et les plus difficiles de la -mécanique céleste, de l’analyse pure et de la physique. La division -des forces de d’Alembert ne semble pas les avoir affaiblies, et ces -écrits suffiraient pour placer l’auteur au nombre des grands géomètres. -Il serait malaisé d’en faire ici le dénombrement. Parmi les questions -traitées par d’Alembert, nous en citerons une seulement sur laquelle il -est revenu à plusieurs reprises, après en avoir fait le sujet de l’une -de ces lectures écoutées avec tant d’empressement par les gens du monde. - -Malgré les travaux de Pascal, d’Huyghens et de Jacques Bernoulli, -d’Alembert refuse d’accepter leurs principes sur la théorie des -chances, et de voir dans le calcul des probabilités une branche -légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de -départ de ses doutes et l’occasion de ses critiques est resté -célèbre dans l’histoire de la science sous le nom de «problème de -Saint-Pétersbourg.» On suppose qu’un joueur, Pierre, jette une pièce -en l’air autant de fois qu’il faut pour amener face. Le jeu s’arrête -alors, et il paye à son adversaire, Paul, un franc s’il a suffi de -jeter la pièce une fois, deux francs s’il a fallu la jeter deux fois, -quatre francs s’il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi -de suite en doublant la somme chaque fois que l’arrivée de face est -retardée d’un coup. On demande combien Paul doit payer équitablement en -échange d’un tel engagement? - -Le calcul fait par Daniel Bernoulli, qui avait proposé le problème, et -conforme aux principes admis par tous les géomètres, à l’exception du -seul d’Alembert, exige que l’enjeu de Paul soit infini. Quelque somme -qu’il paye à Pierre avant de commencer le jeu, l’avantage sera de son -côté; tel est dans ce cas le sens du mot infini. Ce résultat, quoique -très-véritable, semble étrange et difficile à concilier avec les -indications du bon sens, d’après lesquelles aucun homme raisonnable ne -voudrait risquer à un tel jeu une somme un peu forte, 1,000 francs par -exemple. - -L’esprit de d’Alembert, embarrassé dans ce paradoxe, ne craignit pas -de condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent, -en proposant, pour en nier la rigueur et en contester l’évidence, les -raisonnements les moins fondés et les plus singulières objections. Il -refuse, par exemple, aux géomètres le droit d’assimiler dans leurs -déductions cent épreuves faites successivement avec la même pièce à -cent autres faites simultanément avec cent pièces différentes. «Les -chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux cas,» et la -raison qu’il en donne est fondée sur un singulier sophisme: «Il est -très-possible, dit-il, et même facile de produire le même événement en -un seul coup autant de fois qu’on le voudra, et il est au contraire -très-difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et -peut-être impossible, si le nombre des coups est très-grand.»—«Si -j’ai, ajoute d’Alembert, deux cents pièces dans la main, et que je les -jette en l’air à la fois, il est certain que l’un des coups croix ou -pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu -que si l’on jetait une pièce successivement en l’air cent fois, on -jouerait peut-être toute l’éternité avant de produire croix ou pile -cent fois de suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux -cas assimilés sont entièrement distincts, et que jeter deux cents -pièces en l’air pour choisir celles qui tournent la même face, c’est -absolument comme si l’on jetait en l’air une pièce deux cents fois de -suite, en choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui -ont fourni le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d’ailleurs -n’occupe qu’une bien faible place parmi ses opuscules, d’Alembert se -trompe complétement et sur tous les points. Son esprit, toujours prêt -à s’arrêter, en déclarant impénétrable tout ce qui lui semble obscur, -était plus qu’un autre exposé au péril de condamner légèrement les -raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances. - -Quant au paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît -entièrement lorsqu’on interprète exactement le sens du résultat fourni -par le calcul: une convention équitable n’est pas une convention -indifférente pour les parties; cette distinction éclaircit tout. Un -jeu peut être à la fois très-juste et très-déraisonnable pour les -joueurs. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son jour, que -l’on propose à mille personnes possédant chacune un million de former -en commun un capital d’un milliard, qui sera abandonné à l’une d’elles -désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu sera -équitable, et pourtant aucun homme sensé n’y voudra prendre part. -En termes plus simples et plus évidents encore, le jeu, lors même -qu’il n’est pas inique, devient imprudent et insensé pour le joueur -dont la mise est trop considérable. Le problème de Saint-Pétersbourg -offre, sous l’apparence d’un jeu très-modéré, dans lequel on doit -vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions -qui peuvent, dans des cas qui n’ont rien d’impossible, forcer l’un des -joueurs à payer une somme immense, et la répugnance instinctive qu’un -homme de bon sens éprouve à admettre les conditions fournies par le -calcul n’est autre chose au fond que la crainte très-fondée d’exposer à -un jeu de hasard, même équitable, une somme de grande importance avec -la presque certitude de la perdre. - -Honnête homme et homme de bien, d’Alembert fut aimé et estimé de tous -ceux qui l’ont connu. Ses contemporains ont exalté à l’envi sa bonté -et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré -et vanté, jeune encore, par les juges les plus illustres, il n’excita -l’envie de personne. Il s’exerça dans les genres les plus divers, -et, sans avoir produit dans tous d’immortels chefs-d’œuvre, il fut -placé par l’opinion au premier rang des savants, des littérateurs et -des philosophes. Sans fortune, sans dignités, malgré le malheur de -sa naissance et l’humble simplicité de sa vie, il fut grand entre -ses contemporains par l’étendue de son influence. L’élévation de son -caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce familier et -intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver -sans froideur toute la dignité de ses manières et obtenir sans l’exiger -autant de déférence au moins qu’il en accordait; mais quoique sensible -à la gloire et aux satisfactions de l’amour-propre, il ne cessa jamais, -au milieu de ses succès, si nombreux et si constants, de chercher en -vain le bonheur, qu’il n’entrevit qu’un instant; celui d’une affection -profonde, dévouée, exclusive, et pour tout dire enfin, égale à celle -dont il se sentait capable. - -Les journalistes contemporains ont souvent affecté de placer Fontaine -à côté et au-dessus de d’Alembert et de Clairaut. Il n’est pas -responsable d’un tel rapprochement. Il était réellement inventif et -habile, et quoiqu’il n’ait pas laissé de traces profondes dans la -science, son passage y mérite au moins un souvenir. Les rares relations -de Fontaine avec ses confrères montrent un caractère difficile et -bizarre. Sa prétention d’étudier les vanités des hommes pour les -blesser dans l’occasion aurait dû lui imposer pour lui-même une -modestie qui lui manque trop souvent. «Lorsque j’entrai à l’Académie, -dit-il dans un de ses mémoires, l’ouvrage que M. Jean Bernoulli avait -envoyé en 1730, qui est un chef-d’œuvre, venait de paraître; cet -ouvrage avait tourné l’esprit de tous les géomètres de ce côté-là, on -ne parlait que du problème des tautochrones, j’en donnai la solution -que voici, et on n’en parla plus.» Ce tour presque sublime et ces -paroles plus grandes que le sujet pourraient faire sourire ceux mêmes -qui ignorent l’histoire véritable du problème. La vérité est qu’on en -a souvent parlé depuis sans mentionner la solution, exacte d’ailleurs, -de Fontaine. - -L’empressement de l’Académie à s’adjoindre Maupertuis semble révéler de -puissantes protections. - -On lit au procès-verbal du 7 décembre 1723: «M. de Maupertuis est -entré et a présenté deux mémoires de lui sur des matières d’histoire -naturelle.» Agé alors de vingt-trois ans, il s’adressait pour la -première fois à l’Académie. - -Huit jours après, M. de Maurepas fait savoir à l’Académie que M. -de Camus s’étant montré inexact, sa place est déclarée vacante, et -l’Académie, sans élever la moindre objection, y nomme Maupertuis. Le -27 décembre suivant, on lit au procès-verbal: «Le roi a autorisé M. de -Beaufort, adjoint-géomètre, à prendre le titre d’adjoint-mécanicien, -actuellement vacant, et M. de Maupertuis est nommé à la place -d’adjoint-géomètre qui lui convient mieux.» - -Ses seuls titres étaient alors deux mémoires inédits d’histoire -naturelle dont le titre même nous est inconnu. - -Maupertuis, académicien à vingt-quatre ans, sans avoir fait ses preuves -en aucun genre, sembla d’abord prendre parti pour la géométrie, et -ses premiers mémoires, sans rien apprendre aux géomètres habiles -de l’époque, montrent la connaissance exacte des méthodes et des -raisonnements mathématiques. Dès les premières années cependant, on -voit apparaître le philosophe téméraire et superficiel prêt à trancher -toutes les questions sans s’être préparé à en approfondir aucune. -Interrompant ses études de géométrie pour des recherches que sa manière -de raisonner lui rendait plus faciles, Maupertuis, sans donner ombre de -preuves, propose une _théorie générale des instruments de musique_: les -tables, qui dans chaque cas accompagnent le corps sonore sont, suivant -lui, composées de fibres qui, semblables à des cordes isolées, peuvent -vibrer inégalement et s’unir chacune à la note qui lui convient pour en -accroître la résonnance. - -C’est cette théorie dont le père Castel avait osé se moquer -dans quelques lignes parfaitement justes, qui furent cependant -trouvées insupportables. L’Académie, choquée, il est vrai, par les -critiques adressées à tous les mémoires de l’année, préluda avec -moins de retentissement et de rigueur mais autant d’injustice, aux -inqualifiables sévérités exercées plus tard à Berlin contre un autre -contradicteur de Maupertuis. - -On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis -disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne -serait pas difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité -sans consistance, remuant sans être actif, incapable de contention -et d’effort, il a conservé pendant toute sa vie la science incomplète -et superficielle qui lui valut ses premiers succès. Répandant son -esprit en paroles et en conjectures, il se piqua de littérature et de -philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses écrits, aussi pauvres -par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent plus dès lors -à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean de -Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec -raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la -ménager, Maupertuis fit de sa réputation scientifique l’instrument de -sa fortune. Au milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le -succès de l’expédition du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire -merveille en lui donnant, avec des avantages extraordinaires, la -direction de l’Académie de Berlin. Il y brilla d’un éclat passager -jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire vint changer en un -ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son nom. - -Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas -citer Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science, -a su joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude -des applications utiles. - -C’est de lui que Voltaire a dit dans _l’Homme aux quarante écus_: «Mon -géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous -avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt -des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous -seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents -âges; vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui -leur manque...» - -Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent -les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un -projet très-minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la -rivière de l’Ivette. - -Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et -des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter -quiconque n’est pas géomètre. - -Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que -rapporte un certain fonds A; P, l’argent qu’on prête -annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait -d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son -esprit; certains passages pourraient au contraire mériter le reproche -de s’éloigner un peu trop du sujet. - -Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que Rousseau, -mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des -nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause -principale de toutes les enfances maladives en y rattachant, par une -conséquence arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à -venir. «Telle personne, dit-il, qui, confiée dans son enfance à une -nourrice étrangère, a vécu soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait -vécu quatre-vingt-dix ou cent ans si elle avait teté tout le lait que -la nature lui a destiné: aussi voit-on bien plus de gens âgés dans les -provinces éloignées qu’aux environs de Paris.» Poursuivant sa thèse -jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux va jusqu’à désirer -qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le premier et le -plus cher de tous les devoirs.» - -Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans -l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la -grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra -pourtant fort peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la -section de géométrie, si aisément accordée autrefois à Maupertuis pour -deux mémoires d’histoire naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien -longtemps refusée. L’œuvre de Laplace comme géomètre est immense: il a -touché aux questions les plus difficiles et saisi fortement, pour les -soumettre à l’analyse, les phénomènes et les questions en apparence les -plus rebelles. Le caractère de son talent n’est pas la perfection, et -c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il déploie souvent -pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un problème est -posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui eût -médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité, -l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents. - -Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y -remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait -de le servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je -prends la liberté, écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés -particulières pour cet homme véritablement rare et aussi estimable par -ses sentiments que par son génie supérieur... - -«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours -croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle -obligation de l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien -lui donner... - -«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.» - -Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus -beaux fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse -perspicacité de d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne -l’ait appelé dans son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786, -elle a eu la bonne fortune de le faire Français pour toujours et de le -léguer à l’Institut, où pendant plus de quinze ans il a siégé avec -Laplace. Plus modeste, mais non moins profond que son illustre émule, -il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile et plus ferme, et ses -œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût pas affaibli -l’éclat, sont, aujourd’hui encore, offertes aux jeunes géomètres par un -excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le modèle -le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science -et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent. - -L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de s’adjoindre -Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre moins élevé -pourtant: Monge et Legendre. - -Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec grand -soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes -études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et -inspira à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé -à la carrière ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières, -en sachant bien pourtant que son humble origine le condamnait pour -toujours aux grades inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant -les fortifications et la coupe des pierres qu’il conçut le premier -l’idée des méthodes régulières et générales, aujourd’hui classiques, où -tout l’art du trait est compris; mais, pour être rendues plus faciles -et plus simples, ces pratiques, jusque-là secrètes, enseignées aux -officiers du génie, n’en devaient être que plus soigneusement cachées, -et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que Monge se fit -d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec grande faveur. - -C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge, -appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put -devenir académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui -des travaux non moins importants que variés et son nom, placé entre -ceux d’Euler et de Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des -surfaces ne saurait être omis dans la liste des géomètres illustres, -quelque courte qu’on veuille la faire. La théorie aujourd’hui classique -et élémentaire en quelque sorte des lignes de courbure lui est due tout -entière, et Lagrange, en regrettant de n’en pas être l’auteur, lui a -décerné un éloge qui dispense de rien ajouter. - -Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie -en 1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit -dans l’ancienne Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a -eu le bonheur d’attacher son nom à la grande théorie des fonctions -elliptiques. Créée par Euler et par Lagrange, perfectionnée depuis par -les géomètres les plus illustres, c’est encore aujourd’hui le nom de -Legendre dont son élude éveille tout d’abord le souvenir. - -Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept -ans et élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât -les hautes mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie -des sciences les thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir -le grade de docteur. Les académiciens, acceptant l’hommage du jeune -candidat, consentirent à diriger les épreuves dont l’ensemble mérita -les louanges de d’Alembert. Sans proposer aucune méthode nouvelle, -Legendre, dans ses thèses, trace le résumé rapide de ses études -mathématiques dont elles montrent l’étendue et la force. La présence -inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins que la jeunesse du -candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les gazettes -en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur Cosson, -célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers français. -Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une autre -langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases -respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble. - -Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant -trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats. -Son premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons -tous, disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre -a dédiée à l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses -talents. On verra avec plaisir que ces espérances se sont réalisées -et qu’après avoir exposé avec autant d’ordre que de précision les -découvertes des autres géomètres, M. Legendre est fait pour enrichir la -géométrie de ses propres découvertes. - -Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos -contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre -juger par ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans -quelques lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits -principaux de leur caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice -très-apparente envers l’un des plus illustres, il avait assez bien -réussi pour que dès la première lecture on n’hésitât pas un instant sur -le véritable nom des géomètres A, B, C, D. - -A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et -quitte volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour -par un homme aussi modeste. - -B. Ne l’a jamais vue que par surprise. Elle se cache à cet homme vain -qui n’en parle que d’une manière obscure. Mais vous le voyez qui -cherche à tourner cette obscurité en profondeur et son embarras en un -air noble de contrainte et de peine comme un homme qui craint d’en trop -dire et de divulguer un commerce secret qu’il n’a jamais eu avec elle. - -C. Il faut bien, se dit-il, qu’elle soit en quelque lieu. Or il va -laborieusement dans tous ceux où elle n’est point, et comme il n’en -reste plus qu’un seul qu’il n’a pas visité, il dit qu’elle y est, qu’il -en est bien sûr, et il s’essuie le front. - -D. D’un tempérament chaud, la désire avec ardeur, la voit, la poursuit -en satyre, l’atteint et la viole. - - - - -LES ASTRONOMES. - - -L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque constamment -dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms -des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de -Legentil, de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans -l’histoire de la science. Lalande, dont la justice était rigoureuse -et sévère, a pu écrire en 1766: «La collection des mémoires de -l’Académie des sciences renferme le plus riche trésor que nous ayons -en fait d’astronomie; la découverte des satellites de Saturne, l’étude -consciencieuse et prolongée de la grandeur et de la figure de la -terre, l’application du pendule aux horloges, celle des lunettes aux -quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des discussions -continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune, leurs -inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie -des satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé -et traité à bien des reprises dans cette collection dont l’analyse -formerait, si on le voulait, un traité complet d’astronomie.» - -Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur -et le succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux -astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était -considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps, -constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la -direction même et au nom de la compagnie tout entière. - -M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette -année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye, -MM. Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit -tous les calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi, -Lalande et Jeaurat lui succédèrent successivement. - -Lefèvre, à qui le privilége de la Connaissance des temps fut -brutalement retiré au profit de l’Académie, était un calculateur -habile, choisi par Picard et formé à son école. Simple tisserand à -Lisieux, il avait appris seul assez d’astronomie pour calculer les -éclipses et les annoncer exactement. Picard en fut informé, et lui fit -obtenir avec une petite pension le droit de publier chaque année la -connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à Paris et renonça -au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de ses attaques -contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre -d’académicien. - -La ville de Paris, pendant le XVIII^e siècle, compta presque -constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour -l’étude du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant -presque tous à l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait -aussi observatoire de l’Académie des sciences, logeait habituellement -trois ou quatre astronomes. Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y -vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs collaborateurs, Legentil -et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un dans l’Inde, -l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre -d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession -d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située -en Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui, -rue Saint-Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie -avec Maupertuis et Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le -mauvais état des bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin, -dans l’observatoire construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors -professeur du collége, lui offrit la plus large hospitalité. - -L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en -1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny, -était confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait -à son bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il -était installé dans les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes -enfin, le riche marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait -installé un observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les -sciences comme un amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait -tour à tour, en variant constamment ses travaux, toujours intelligents -et souvent utiles. Mais personne n’observait à Colombes, et le charmant -observatoire, en témoignant du goût d’un grand seigneur pour la -science, ne lui rendit jamais de véritables services. - -Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque -sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre. -L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie, -mais leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent -être associés à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi -qui, attirés par eux à l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi -à l’Académie des sciences, où ils présentèrent, à défaut de théories -profondes et nouvelles, un nombre immense d’observations exactes. - -Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une -vie laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente -alors, fut presque toujours heureusement et dignement placée. -Compagnon de Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie, -il fut l’observateur le plus actif et le plus exercé sans doute de -l’expédition. - -«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou -plutôt on choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus -de ressources.» L’intention épigrammatique de cette phrase est une -concession aux idées du temps et de la société dont Bailly désirait -les applaudissements, car l’abbé La Caille fut pendant toute sa vie un -modèle de désintéressement, de probité et d’austère abnégation. Son -père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait légué que des dettes. La -Caille les accepta, et grâce à des privations qui durèrent toute sa -vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes appointements de -professeur de collége, honorable et faible salaire d’un travail assidu -que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais dédaigner. -Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La -Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le -modèle de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé. -Il fut chargé avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour -des côtes de France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite -des points situés sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le -succès de ce double travail lui valut une chaire de mathématiques au -collége Mazarin et la disposition d’un observatoire créé pour lui dans -le collége même; l’Académie des sciences enfin, en le choisissant de -préférence au jeune d’Alembert, combla ses espérances et sa modeste -ambition. La Caille était alors âgé de vingt-huit ans; il ne vécut -depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont abordé et -perfectionné successivement toutes les parties. - -Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la -porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la -règle et au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie -légère et dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple. -Son père, homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le -diriger et peu désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les -éléments des sciences et s’y avança assez loin pour mériter l’attention -de La Caille, qu’un hasard heureux lui fit rencontrer. Non content -de lui marquer sa voie, La Caille, à partir de ce jour, voulut le -diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous ses travaux, lui fit -quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers mémoires de Bailly, -sans franchir l’application des méthodes connues, dont ils montrent -seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans, les -portes de l’Académie. - -Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre -capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de -Jupiter dans laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie -d’observations délicates ingénieusement discutées et interprétées. -Mais les travaux de science pure devaient l’occuper de moins en moins. -Très-désireux de s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de -science acquise que La Condamine et plus de talent que Maupertuis, -mais avec moins d’éclat que Buffon, ambitionna comme eux la réputation -d’écrivain. Encouragé d’abord par d’Alembert, il aspira longtemps, -avant qu’elle fût vacante, à la place de secrétaire de l’Académie des -sciences, et comme Condorcet, qui devait l’emporter sur lui, il voulut -se créer des titres en composant plusieurs éloges, dans la plupart -desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles V, de Molière et -de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie française et à -celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de Leibnitz -emporta le prix. - -Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion -d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières -études. L’_Histoire de l’Astronomie_ forme en tout cinq volumes d’une -science exacte et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile. -L’auteur trop souvent, à l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon, -cherche à relever la sécheresse des faits par quelques pages, _écrites -de génie_ où se montre une imagination un peu trop hardie. Après un -succès brillant, mais peu durable, les idées de Bailly sur la science -avancée d’un peuple ancien qui, disait spirituellement d’Alembert, nous -aurait tout appris excepté son nom, ont été peu à peu abandonnées de -tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard Laplace, supposent une -astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu’elles ne sont -pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de l’opinion -d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de regrets, -est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire. -Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à -l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime -de la plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité -du juste aux outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.» - -Ces lignes de l’auteur de la _Mécanique céleste_ sont pour la mémoire -de Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les -expliquer en racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et -trop court au début de la révolution, les ennuis, les tristesses qui -l’ont suivi, ni à redire enfin après tant d’autres l’histoire de son -assassinat juridique et la dignité calme de ses derniers moments au -milieu des injures stoïquement supportées. - -La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études -faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris -de plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal -l’attira tout d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui -révélèrent sa vocation; il fut reçu avocat, mais devint astronome. -Favorisés en même temps par deux maîtres qui semblaient pour lui -oublier leurs inimitiés, les débuts de Lalande furent brillants et -faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé, grâce aux vives -recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur le méridien -du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille devait -combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune. - -La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune -missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande, -qui ne savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et -brouilla toutes les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis, -il ne comprit jamais toute la gravité d’une faute où se révèle, au -début de sa carrière, un des traits caractéristiques de son esprit; -dans le danseur maladroit qui, à l’âge de vingt ans, bravait si -tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en effet, le vieil -astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer dans la -gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de -Saturne et les satellites de Jupiter. - -L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse -diversité de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations -et ses calculs astronomiques, la rédaction de la Connaissance des -temps, de nombreux articles du Journal des savants, un traité complet -d’astronomie où se trouve résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en -astronomie depuis 2,500 ans, une bibliographie astronomique, véritable -trésor d’érudition où Lalande, qui a lu tous les ouvrages anciens -et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte, très-librement -quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante mémoires -originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des sciences, -pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le -cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme -quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages -interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte -avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste, -en nommant son traité d’astronomie _la Grande Gazette_. - -Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais -presque improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où -il n’est nullement question d’astronomie, la description de sept -arts différents, un discours sur la douceur, un autre sur l’esprit -de justice, gloire et sûreté des empires, un troisième enfin sur -les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux éloges, entre -autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit Delambre, si -l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait pas écrit -l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la -vérité aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la -bibliographie astronomique de décisions trop rudes et trop formelles, -telle que celle-ci adressée à un livre contemporain: «C’est une suite -d’absurdités.» A l’occasion d’expériences singulières mais douteuses, -il écrit en note: «Ces expériences étaient supposées, nous avons su que -c’était par le père Berthier oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.» - -A propos de l’_Histoire de l’Astronomie_ de Weidler, il dit: «C’est la -seule histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent; -elle est remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu -dans ses manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les -recherches d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq -volumes, mais celle de Weidler est précieuse par le grand nombre de -faits, et celle de Bailly contient beaucoup de phrases, d’hypothèses -et de dissertations. Je lui représentai dès le commencement qu’il -pourrait employer son temps plus utilement pour l’astronomie.» - -L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans -ses écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et -naturelles. - -«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen -Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la -construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y -faire un gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui -manquait à l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise -que je méditais. Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais -ce que la loi des servitudes dit de la pierre d’attente, _perpetuo -clamans_; et je ne me suis pas trompé. Après avoir fait des efforts -inutiles auprès des ministres les plus célèbres et les plus savants, -Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural, je l’obtins en 1774 de -Begeret, receveur général des finances. On voit dans l’Évangile que le -publicain fit honte au pharisien.» - -Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier -avec les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de -Lalande. - -Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait -d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et -sincère envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi -ses défauts et son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme -réellement distinguée, M^{me} Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que -Clairaut, dans ses calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle -supporta mes défauts et contribua à les diminuer.» - -Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages, -il accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes -critiques de son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est -qu’irrévérencieux par nature, et discutant avec rudesse, il -pouvait s’emporter jusqu’à la colère sans imaginer mettre en péril -une amitié chez lui sincère et inébranlable, et lorsqu’un jour -l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant une -demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui -répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton -assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux -avec passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son -observatoire plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on -vient faire des recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour -astronomes.» Et comme ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge, -reprit-il; vous vous occupez du ciel autrement, mais tout autant que -moi.» - -Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la -congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse -étranger à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé -de jansénisme et relégué comme professeur de grammaire au collége de -Rouen, il apprit que l’Académie des sciences et belles-lettres de -la ville ne comptait pas un seul astronome, et voyant une position -honorable et utile à prendre, il aborda courageusement, à l’âge de -trente-huit ans, les premières études scientifiques. - -L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de -correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps -après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps -le titre d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les -règlements pût alors obtenir un religieux régulier. Observateur exact -et calculateur infatigable, Pingré accepta, pour servir la science, les -missions les plus pénibles, et son nom est souvent cité dans l’histoire -des expéditions de l’Académie. - -Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait -injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant -dans la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle, -qui l’avait pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près -de lui non-seulement avec zèle, mais avec passion, les observations -pour lesquelles il n’était pas besoin d’une grande étude. Ses yeux de -lynx, épiant chaque nuit la voûte céleste, n’y laissaient rien passer -inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur lesquelles treize découvertes -par lui, furent cependant toujours calculées par d’autres. L’utilité et -l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes méritèrent à leur -auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après l’avoir longtemps -écarté comme constamment étranger aux théories et aux méthodes -mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à lui -conférer le titre d’adjoint. - -La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et -ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta -stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher -de l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus -fort de la Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés -ne pouvaient lui en calculer l’orbite; il songea au président de -Saron qui, condamné déjà par le tribunal révolutionnaire, reçut les -observations de Messier et employa les dernières heures de sa vie à en -déduire les éléments de l’orbite. - -Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis -longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de -véritables services aux astronomes. Riche et généreux, il n’épargnait -aucune dépense pour se procurer les meilleurs instruments et les -meilleurs chronomètres. C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en -1784, le premier ouvrage de Laplace, fragment important déjà de la -_Mécanique céleste_, dont il avait deviné la haute portée. - -De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne -cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation -contre la dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à -l’échafaud. - -Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec -de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et -constant aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent -du Parlement, il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps -dans la science un rôle sérieux et important. Abordant dans toute -leur complication les problèmes les plus difficiles de l’astronomie -physique, il s’avançait dans les voies inexplorées avec une patience -sans égale, et si ses méthodes n’ont pu devenir classiques et -définitives, elles restent néanmoins comme d’ingénieux exercices, -témoignages incontestables du savoir le plus assuré. Dionis du Séjour, -tout en se faisant un nom considérable dans la science, avait la -bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au -Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait -ses confrères par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait -faire sans fatigue. Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale -l’autorité de ses talents et d’une réputation très-méritée de pureté -et de justice. On l’avait beaucoup loué sous la monarchie d’avoir su, -malgré le texte formel de la loi, sauver la vie d’un malheureux prêtre -coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort grossier de langage, -ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans l’ostensoir, l’avait -poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et ajoutant un -mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé imprimer, il fut -entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y avait appel, -et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et l’accusé, -renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une année -de retraite. - - - - -LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS. - - -D’Alembert et Clairaut seront illustres à jamais dans l’histoire de la -mécanique; mais, préoccupés seulement des principes et des grandes lois -de la science, ils ont négligé et ignoré peut-être les secrets plus -nombreux et non moins délicats des applications pratiques et du détail -des mécanismes. D’autres académiciens, inventeurs d’un autre genre -et différemment ingénieux, représentèrent constamment cette branche -de la science à laquelle, dès les premières années de l’Académie, -s’appliquèrent Perraut et de Lahire. - -Amontons, nommé élève à l’âge de quarante ans, et demeuré tel jusqu’à -sa mort, devait contribuer, par l’éclat de ses découvertes, à faire -abolir ce titre qui, en 1716, par une décision du Régent, fut remplacé -par celui d’adjoint. Amontons fut en effet, pendant sa courte carrière, -un des académiciens les plus actifs, et il sut se placer par -l’importance des travaux accomplis, comme par la grandeur de ceux qu’il -méditait, au nombre des plus considérables. Très-curieux de toutes les -combinaisons mécaniques, et affligé d’une surdité presque complète qui, -en le séquestrant du commerce des hommes, le laissait tout entier à ses -pensées, il avait commencé bien jeune encore par chercher le mouvement -perpétuel; il apprit, en y travaillant, les principes qui en démontrent -l’impossibilité, et ne tarda pas à étudier sérieusement toutes les -sciences spéculatives et expérimentales. Ses premières relations avec -l’Académie datent de l’année 1684; âgé alors de vingt-quatre ans, il -lui présenta un nouvel hygromètre qui fut approuvé. Il proposa plus -tard un thermomètre et une clepsydre d’une construction compliquée -et dont le principe n’avait rien de nouveau. Ses travaux les plus -importants sont postérieurs à sa nomination comme élève. - -Amontons avait eu, après Huyghens et Papin, l’idée d’emprunter à -l’action du feu la force motrice des machines. «On aurait, disait-il, -l’avantage de pouvoir cesser et interrompre le travail quand on veut, -sans demeurer chargé du soin et de la nourriture des chevaux et de -n’en pas supporter la perte et le dépérissement.» Huyghens proposait -d’employer la force de la poudre, et Papin faisait agir la vapeur -d’eau. Amontons eut recours à la force élastique de l’air échauffé, -dont les lois alors très-nouvelles furent, en partie au moins, énoncées -par lui sous une forme élégante et exacte. Il constata d’abord que -la chaleur de l’eau bouillante peut accroître la tension de l’air -jusqu’à un certain degré, qui ne peut ensuite être dépassé; il en -conclut que la température de l’ébullition est constante. C’était un -fait considérable, dont l’étude devait avoir les plus importantes -conséquences, mais qui, mal interprété d’abord, causa de grands -embarras aux physiciens. - -Amontons a observé, comme il est vrai, que l’accroissement de pression -d’un volume donné d’air chauffé à la température de l’eau bouillante -est proportionnel à la pression primitive, dont elle est environ le -tiers. Cette loi est exacte, étendue à toutes les températures, et -combinée avec celle de Mariotte, elle équivaudrait à la loi de la -dilatation des gaz sous pression constante, démontrée de nos jours par -les expériences plus exactes de Gay-Lussac et par celles de MM. Rudberg -et Regnault. - -Amontons utilise, dans sa machine, l’effort de l’air échauffé, pour -élever de l’eau dont le poids fait ensuite tourner la roue. Pour -examiner le travail que l’on peut ainsi produire, il commence par -déterminer celui dont un cheval est capable, et qui est, suivant lui, -une force de soixante livres développée avec une vitesse d’une lieue -à l’heure. C’est d’après cette définition qu’il assigne à sa machine -une force de dix chevaux, sans songer qu’une autre appréciation, celle -du combustible consommé, serait indispensable pour en faire juger la -valeur. - -Amontons s’est occupé aussi de la théorie du frottement; il a trouvé -que cette résistance est proportionnelle à la pression et indépendante -de l’étendue des surfaces en contact. Il le prouvait par une expérience -aussi simple qu’ingénieuse: que l’on place sur un même plan incliné -différents corps de poids inégaux reposant sur des surfaces de même -nature, mais d’étendue différente, si l’inclinaison du plan est faible, -ils resteront tous immobiles; mais, que l’on vienne à l’accroître -en abaissant le plan autour d’une charnière horizontale, comme on -fait au couvercle d’un pupitre que l’on ferme, les corps grands ou -petits, chargés ou non de poids étrangers, se mettront tout à coup et -tous ensemble à glisser, surmontant en même temps la résistance du -frottement, égale pour chacun d’eux, à cet instant, à la composante -de la pesanteur qui les pousse et qui, proportionnelle à la pression, -ne dépend en rien de l’étendue des surfaces. Cette loi si simple -était contraire aux idées reçues par tous les mécaniciens. De Lahire -l’accepta, et pour en donner une preuve plus nette encore, sinon plus -certaine, il opéra, comme Coulomb devait le faire plus tard, sur de -petits chariots inégalement chargés et entraînés le long d’un plan -horizontal par l’intermédiaire d’une poulie et à l’aide d’un poids -qui, lors du départ, se trouvait toujours exactement proportionnel à -la pression. Malgré ces deux démonstrations, dont l’accord n’aurait -dû lui laisser aucun doute, l’Académie ne fut pas convaincue, et -Amontons ne réussit pas à satisfaire ses contradicteurs. Si l’on opère, -lui disait-on, sur un grand nombre de feuilles de papier superposées -horizontalement, et dont la dernière supporte un léger poids qui la -presse sur les autres, on pourra, sans grand effort, retirer une des -feuilles sans toucher aux autres en surmontant le frottement des -feuilles voisines; mais, si l’on prend à la fois un grand nombre de -feuilles non consécutives, on éprouvera, en voulant les retirer toutes -ensemble, une résistance beaucoup plus grande; la pression, disait-on, -est cependant toujours la même, et la surface totale sur laquelle elle -s’exerce a seule changé. Quoique l’objection repose sur une assertion -inexacte et que la pression totale, égale à la somme des pressions -supportées par chaque feuille, croisse évidemment avec leur nombre, -Amontons ne répondit pas très-nettement, et l’Académie, habituellement -moins timide, laissa son excellent travail dans les procès-verbaux -manuscrits, où il se trouve encore, sans lui accorder place dans les -mémoires imprimés. - -«Malgré toutes les preuves et les remarques de M. Amontons qui -avaient, dit Fontenelle, dans le volume de 1703, mis son système -dans un assez beau jour, nous sommes obligés d’avouer ici au public -que l’Académie n’est pas pleinement persuadée; elle convenait bien -que la pression était à considérer dans les frottements et souvent -seule à considérer, mais elle n’en pouvait absolument exclure, comme -M. Amontons, la considération des surfaces.» On voulut, ajoute -Fontenelle, finement à son ordinaire, «pousser cette matière jusqu’à la -métaphysique et aller chercher dans les premières notions ce qu’il en -fallait penser.» La métaphysique, en pareille matière, est faite pour -tout embrouiller et pour prouver tout ce qu’on veut. Ses conclusions, -favorables à Amontons, ne persuadèrent pas, bien entendu, ceux que -l’expérience n’avait pu convaincre. - -Amontons enfin et c’est un titre considérable, a eu la première idée du -télégraphe aérien; son invention, sur laquelle il n’a rien écrit, est -racontée ainsi par Fontenelle: - -«Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins -très-ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on -voudrait à une très-grande distance, par exemple de Paris à Rome, en -très-peu de temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la -nouvelle fût sue dans tout l’espace d’entre-deux. - -«Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut -exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de -Monseigneur et une autre en présence de Madame; le secret consistait -à disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des -lunettes de longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste -précédent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite; et -ces différents signaux étaient autant de lettres d’un alphabet dont -on n’avait le chiffre qu’à Paris et à Rome. La plus grande portée des -lunettes faisait la distance des postes dont le nombre devait être -le moindre qu’il fût possible; et comme le second poste faisait des -signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au premier, la -nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome, presque en aussi peu de -temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris.» - -Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699. -Son humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant -ne semblaient pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée -aux grands seigneurs, mais son génie pour la mécanique le rendait -nécessaire à l’Académie. On lui avait donné, en le faisant membre -honoraire, la seule place qu’il pût occuper, car le règlement, on -ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée des sections aux -religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de machines -curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le génie -créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions. -Son habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert. -Charles II d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières -montres à répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais, -pour cacher le secret de leur construction, les avaient fermées sans -laisser le moyen de les ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et -l’horloger du roi, craignant de les gâter, refusa de s’en charger, -en indiquant un jeune homme de sa connaissance fort habile dans -la mécanique, et qui serait peut-être plus hardi. C’était le père -Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les ouvrit en effet -et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert voulut le -lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui avoir -conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient -nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de -600 livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut -payée le même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient -à toutes les sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences -sont unies, s’occupa de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint -un digne membre de l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur -ses inventions; content de les exécuter et toujours prêt à donner ses -conseils chaque fois qu’on les lui demandait, il ne cessa jamais de -s’appliquer aux combinaisons ingénieuses qui avaient pour lui tant de -charmes, et fut même admis plusieurs fois à l’honneur de faire admirer -au roi les amusantes merveilles de son génie inventif. - -Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien. -Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art -accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de -la science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de -toute sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils -mécaniques ou d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un -instant par la volonté paternelle, résista à la menace d’une lettre -de cachet, et dès l’âge de vingt ans, rompant ouvertement toutes les -entraves, il présentait à l’Académie son automate joueur de flûte. - -La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où -s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles -et plus sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage -des machines à fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets -des conséquences de son invention, le poursuivirent un jour à coups -de pierres. Sa vengeance fut ingénieuse et digne de lui. Consulté -sur le maintien de certains priviléges justifiés, disait-on, par -l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers en soie, il -montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on l’y -attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux -plus riches dessins. - -Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines, Vaucanson -avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de mécanique -qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche -collection des arts et métiers. - -Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des -machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques -qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir -pénétré les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis -par ses lectures une instruction mathématique très-solide, sinon -très-étendue, et ses recherches longtemps classiques sur les lois du -mouvement des eaux et sur la résistance des fluides ont été considérées -comme fondamentales. Pitot s’était instruit seul; absolument rebelle -dans son enfance aux études littéraires, il avait réussi, malgré les -soins de ses parents, à ne rien apprendre jusqu’à l’âge de vingt -ans. Un livre de géométrie rencontré par hasard, et dont les figures -piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il étudia les sciences -avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter l’estime et -la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de chimie -et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint -pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les -recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la -science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique -et d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de -l’un de ses mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser -les projets qu’il y énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur -de premier ordre, dont les œuvres citées encore aujourd’hui sont -montrées comme des modèles. - -Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences. -C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut -le fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable -entre les membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a -survécu sans s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec -l’autorité de son nom, une force réelle dans l’étude des questions -relatives aux travaux publics. Sous le titre de directeur du bureau des -géographes et dessinateurs des plans, des grandes routes et chemins -du royaume, Perronnet avait pris peu à peu la direction de tout le -personnel subalterne des ponts et chaussées, en répandant dans tout le -royaume, par des examens et des concours imposés à tous, l’esprit et -les études de son école de Paris. - -Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément -qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de -Paris. On ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons -proprement dites; les élèves les plus habiles instruisaient les autres, -et pour les y aider, Perronnet leur allouait la très-petite somme -nécessaire pour payer un répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient -les leçons à leurs camarades. - -Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef -officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il -institua chez lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet, -toujours occupé de son école, y trouva la meilleure occasion d’en -vivifier l’enseignement, en chargeant les élèves de lire et de -vérifier les projets des ingénieurs de province, et jugeant par leurs -observations la rectitude et la portée de leur esprit, il rémunérait, -suivant leur importance, les remarques utiles et judicieuses. Lorsque -l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut grade de son -corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à la fin -de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée. - -Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels -s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit -clair et vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple -et droite de la vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs, -sont remarquables à la fois par l’importance du but, la solide -simplicité des moyens employés et la netteté des résultats à jamais -acquis à la science. - -Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de -Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné -de l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule -fois la tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais -il avait beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion, -pouvait, en abordant les questions les plus difficiles, les suivre -loin et les traiter de haut. Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît -que quand il le faut, se trouve à la hauteur de chaque épreuve et -dans l’application du calcul mathématique à l’art de l’ingénieur, ses -démonstrations, pour être simples et élémentaires, n’en paraissent que -plus pénétrantes et plus fortes. - -Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le _Recueil des Savants -étrangers_, présente des résultats curieux et importants, dont la -démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses. -«L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de -prouver que non-seulement les forces des hommes sont insuffisantes -pour imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un -certain temps, mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse -s’élever dans l’air par la réaction de ce fluide contre des ailes. - -«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des -recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont -très-curieux en eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont -particulièrement propres à détourner d’entreprises non-seulement vaines -mais même périlleuses; nous croyons qu’il mérite l’approbation de -l’Académie et d’être imprimé dans le recueil des mémoires des savants -étrangers.» - -L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de -trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol -des oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.» - -Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de -torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique, -fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte -des lois physiques les plus importantes. - -Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des -plus petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il -ne tarda pas à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions -électriques et magnétiques, et par des procédés admirablement précis, -le mode de distribution de l’électricité à la surface des corps, -dont trente ans plus tard les travaux de Poisson devaient confirmer -l’exactitude en en doublant l’importance. - -Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs -bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique. -Autorisé, malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à -entrer dans la marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé -de commandements importants, et sut associer sans relâche les travaux -scientifiques aux devoirs de sa profession. Borda était le représentant -naturel de l’Académie dans les expéditions destinées à l’épreuve des -montres marines. Il fit dans ce but, avec M. de Verdun et Pingré, -un voyage dans lequel, élargissant leurs programmes, les savants -collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude de tous les -instruments scientifiques utiles à la navigation. - -Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui, -préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories -les plus hautes pour y pénétrer plus sûrement et plus loin. Très-habile -dans l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle -répétiteur qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même -avec des limbes imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à -la dernière précision. - -Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents -semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et -classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude -expérimentale de la physique. - -La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie -fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le -génie d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier -son originalité. Capable de juger par lui-même et d’en appeler à -l’expérience, s’il ne choisit pas toujours le meilleur parti, il se -décide dans les questions les plus difficiles, par des raisons toujours -ingénieuses, souvent concluantes et nouvelles. Le traité de Mariotte -sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre: véritablement inventeur, il -sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple, dans ces questions -que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle, semblaient -avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des corps, -Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions -successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou -plusieurs boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui -encore pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en -a donnée. Des erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs, -mêlées, il est vrai, à la vérité, et l’on nous pardonnera de prouver, -par une citation, l’ignorance de Mariotte en mathématiques. - -Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui -paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres, -suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément -une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques -raisonnements assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment -qu’un poids commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune -qu’on puisse déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les -divisions à l’infini tant des vitesses que des espaces passés et des -temps des chutes, qui sont des raisonnements très-suspects, comme celui -que les anciens faisaient pour prouver qu’Achille ne pourrait jamais -attraper une tortue, auquel raisonnement il est difficile de répondre -et d’en donner la solution; mais on en démontre la fausseté par -l’expérience et par d’autres raisons plus faciles à concevoir. Ainsi -l’on objectera à Galilée que les raisonnements ci-dessus, qui sont -faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens, -qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables, -et sur certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui -sont douteuses, car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas -par un petit espace sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il -faut du temps pour produire la plupart des effets naturels, comme il -paraît quand on fait passer du papier au travers d’une grande flamme -avec une grande vitesse sans qu’il s’allume, et par conséquent on doit -préférer les raisonnements ci-dessus à ceux de Galilée.» - -Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et -le style précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et -incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens -le plus droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois -avec génie, cet instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les -règles de la logique sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne -sont, pour qui le possède, qu’un commentaire intuitif et sans vertu. - -Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs -expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les -savants, dans les premières années du XVIII^e siècle, semblaient -renoncer à l’espoir de pénétrer plus avant dans les secrets du monde -physique. - -Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de -l’Académie de Bordeaux: - -«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une -sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs.... -La nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout -à coup dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants -d’alors, qui virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans -ce siècle tant de découvertes qu’on peut le regarder non-seulement -comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la -philosophie qui, dans les siècles précédents, n’était pas même dans -son enfance. C’est alors qu’on mit au jour des systèmes, qu’on -développa des principes, qu’on découvrit ces méthodes si fécondes et si -générales. Nous ne travaillons plus que d’après ces grands philosophes; -il semble que les découvertes d’à présent ne soient qu’un hommage que -nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons tout d’eux. Nous -sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères -aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.» - -Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se -plaint Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et -l’arbre immortel qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses -plus beaux fruits. - -Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable d’une -expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il -s’est montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes -de la nature, Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de -l’Académie des sciences. - -Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au -Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie -dès sa première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize -ans, continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes -les parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent -son ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires, -sur la mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur -l’aiguille aimantée. Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à -la même époque, sur la gradation de la lumière, la science mathématique -la plus profonde et la plus sage dirige et interprète les expériences -les plus délicates. Bouguer, dans cet ouvrage, a créé une des branches -de la physique: la photométrie. Bouguer a proposé un micromètre fondé -sur un principe extrêmement nouveau et que son emploi commode pour -déterminer le diamètre apparent du soleil a fait nommer héliomètre. -Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté cependant son -œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait confiée, -Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son -savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita -d’injustes réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent -d’interminables querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent -pendant plus de dix ans l’Académie et le public. Bouguer avait raison -au fond; mais les attaques enjouées et les fines railleries de son -irréconciliable adversaire attiraient assez l’attention et trouvaient -assez de créance pour attrister sérieusement les dernières années de -l’illustre et excellent physicien. - -Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact -qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et -véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes, -il y renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de -puissantes et chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay -exécutés pendant les loisirs de sa vie militaire ne se ressentent -pas d’un tel partage, et quand, au sortir du camp, l’Académie lui -ouvrit immédiatement ses portes, il tenait rang déjà parmi les hommes -considérables de la science. Curieux de toutes les sciences à la -fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit droit et -éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus -divers. - -L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il -a étudié la double réfraction avec plus de soin et de précision que -ses devanciers. Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une -introduction historique aussi savante que judicieuse, a acquis -récemment une importance inattendue. M. E. Becquerel, en étendant -excellemment et au delà de toute limite prévue les faits singuliers -qu’il rapporte, y a montré une loi générale de la nature dont -l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay. - -Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication -véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le -problème aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des -vapeurs. Quelle est l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse -ou le sol qui la produit? Ces deux hypothèses sont les seules possibles -et c’est entre elles qu’il faut choisir. Tel est le dilemme inexact -qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les physiciens, et dont Dufay -lui-même n’a pas su se dégager. - -Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra -trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre. -La conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans -les jours d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos -appartements, sur les vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du -plancher de la chambre parce qu’il ne descend pas du plafond. La rosée -naît dans l’air, à toute hauteur et partout où un corps suffisamment -refroidi fait condenser la vapeur qui s’y trouve disséminée. - -Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin -des Plantes, toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son -administration bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts -de la science, releva bientôt l’établissement fort amoindri entre les -mains négligentes, et despotiques pourtant, du successeur de Fagon. -Chirac, premier médecin du roi, avait reçu la direction du Jardin comme -une dépendance de sa charge. Inférieur à Fagon par la science, il -l’était surtout en dévouement et en zèle. Jaloux de tous ses droits et -impérieusement attentif aux détails, il voulait trancher les questions -par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine ne pouvait être -donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le centre de -toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle -toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort -heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle -devenait pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de -contenter son esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à -chacun toute sa liberté. - -On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la -sensitive. Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté -de vivre dans le feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé -utile de jeter plusieurs salamandres au milieu d’un brasier ardent, -il les vit s’y consumer et se réduire en cendres. La démonstration -était suffisante; Dufay cependant crut la mettre dans un plus grand -jour en prouvant, ce sont ses propres paroles, que non-seulement les -salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout au contraire elles -vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La salamandre -emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs jours et -survivre au dégel. - -Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit -leurs sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard -pour son successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps, -ne pouvait convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à -fréquenter les grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans -la prévision d’une mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune -Buffon, qui n’avait alors aucun titre à un tel choix. On sait assez -qu’il en acquit depuis et que la science n’eut pas à regretter la -dernière inspiration de Dufay. - -L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup -contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et -des expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps -que professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a -enseigné la physique avec un succès toujours croissant. - -C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la -mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que -lui donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre -l’emploi des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin. -Voici dans quels termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de -son apparition, en 1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a -eu depuis plusieurs éditions: - -«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie, -s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des -expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées -assez singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier -abord; il a cherché à les appuyer sur des expériences et du tout -ensemble il a fait plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en -dissertations. Après avoir remarqué que la matière qui part d’un corps -électrisé enfile plus aisément et de plus loin la pointe d’une aiguille -qu’un pareil corps qui serait arrondi par le bout, et reconnaissant -d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et l’électricité, il -ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air sous un -nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient -passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la -terre où elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la -foudre fut constatée pour la première fois en France par Dalibard et -Buffon, qui obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires -et prodigieux, mais Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils -rapportaient tout l’honneur de la découverte, et ils invitaient les -curieux et les savants à assister aux _expériences de Philadelphie_. - -«Ce singulier phénomène, dit Nollet, ne fut pas plutôt observé et -vérifié, que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart -de ceux qui l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y -a entre le fait et les conséquences qu’on en voulait tirer, crurent -de bonne foi, sur les paroles de ceux qui le leur disaient, que les -fluides du ciel seraient désormais en la puissance des hommes et que -pour se garantir du tonnerre il suffirait de dresser des pointes sur -le sommet des édifices. Quelques personnes assuraient d’un ton sincère -qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en défendre en mettant -l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui n’en portent -pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage, mais on -leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme l’évangile -du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant bien -mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.» - -L’opposition très-loyale d’ailleurs de Nollet ne pouvait étouffer la -grande découverte de Franklin. L’Académie des sciences, quelque temps -partagée, se rangea bientôt du côté de la vérité et nomma Franklin un -de ses huit associés étrangers. Pendant son séjour à Paris, l’illustre -représentant du nouveau monde assista plus d’une fois à ses séances et -prit même part à ses travaux. Un rapport de lui sur l’établissement -d’un paratonnerre pour la flèche de Strasbourg se trouve encore dans -les procès-verbaux. - - - - -LES CHIMISTES. - - -La chimie, par une destinée singulière, a passé presque tout à coup des -ténèbres au grand jour, et son avénement subit au rang des sciences -exactes fut peut-être le plus grand événement scientifique du XVIII^e -siècle. Les membres de l’Académie des sciences l’avaient cultivée sans -interruption, mais longtemps sans éclat. Nous avons dit ce qu’était -une analyse chimique à la fin du XVII^e siècle et quelles opérations -stériles, souvent ridicules, on rencontre sous ce nom dans les premiers -registres de l’Académie; à côté cependant de ces tentatives obstinées -dans une mauvaise voie se placent des observations importantes et des -preuves réelles de perspicacité. - -Homberg, après la réorganisation de 1699, fut, parmi les pensionnaires, -le représentant le plus éminent de la chimie. Né à Batavia, où son -père, gentilhomme saxon ruiné par la guerre de Trente ans, était allé -tenter de relever sa fortune, il fut amené jeune encore en Europe -et étudia avec grand succès dans les universités de Hollande et -d’Allemagne. Jurisconsulte, astronome, mécanicien, botaniste et médecin -en même temps que chimiste, Homberg excellait également dans toutes -les études, et celle de l’hébreu avait même excité sa curiosité. Ses -parents, charmés par tant de science et fier de sa précoce célébrité, -le pressèrent d’en tirer profit, et de prendre parti pour une position -lucrative; mais, loin de suivre leurs conseils, Homberg ne songeait -qu’à voyager pour s’instruire davantage. Il visita Otto de Guericke, -à Magdebourg; vit les universités de Padoue, de Bologne et de Rome; -s’arrêta en France; en Angleterre, où il travailla dans le laboratoire -de Boyle; en Hollande, où il étudia l’anatomie avec Graff. La diversité -de ses projets égalait celle de ses études; après plusieurs années -de voyage, il prit à Wittemberg le titre de docteur en médecine; -mais, loin d’exercer sa profession nouvelle, il partit bientôt pour -visiter les mines métalliques de la Bohême et de la Hongrie; il -voulut étudier ensuite celles de Suède, et se rendit à Stockholm. Ces -voyages n’étaient pas stériles, et les travaux de Homberg, datés des -contrées les plus diverses, remplissaient les journaux scientifiques de -l’Europe. Colbert, toujours désireux d’accroître l’éclat de l’Académie -des sciences, lui fit des offres avantageuses; il les accepta malgré sa -famille et devint bientôt le membre le plus actif de l’Académie. - -Sa réputation d’habile chimiste, peut-être aussi celle d’alchimiste, -qu’il ne repoussait pas absolument, le mirent en relations avec le -duc d’Orléans, qui, lui aussi, comme le dit Saint-Simon, «aimait à -souffler, non pour chercher à faire de l’or, dont il se moqua toujours, -mais pour s’amuser des curieuses opérations de la chimie;» il se fit un -laboratoire le mieux fourni et le plus beau que la chimie eût jamais -vu, et y attira Homberg, auquel il donna le titre fort lucratif et -fort envié de son médecin, que celui-ci, préférant l’Académie à ses -intérêts, n’accepta pourtant qu’à la condition d’être dispensé du -règlement qui, à cause de la résidence à Versailles, devait l’exclure -de la compagnie. Entretenant avec lui le commerce le plus intime, il -se plaisait à suivre ses opérations et à y prendre part; tout cela -très-publiquement, et il en raisonnait très-volontiers avec qui pouvait -y prendre intérêt. Homberg, de plus, nous dit Saint-Simon, était un -homme de grande réputation, et n’en avait pas moins en probité et en -vertu qu’en capacité pour son métier; la calomnie se fit pourtant une -arme terrible de ces relations; après la mort rapide et mystérieuse -du Dauphin d’abord, puis de la duchesse et du duc de Bourgogne, on -parla de poison et non sans vraisemblance. Les soupçons s’élevèrent -jusqu’au duc d’Orléans, qui publiquement et grossièrement outragé par -la populace, supplia le roi de le faire entrer à la Bastille et d’y -enfermer Homberg avec lui, en attendant que tout fût éclairci; le roi -permit seulement, après beaucoup d’instances, qu’Homberg fût reçu à la -Bastille, s’il allait s’y présenter lui-même; mais l’ordre ne fut pas -donné, et Homberg, que Voltaire appelle à cette occasion, et un peu au -hasard sans doute, vertueux philosophe et d’une candeur extrême, ne fut -pas admis à se justifier. - -L’histoire ne mentionne aujourd’hui ces atroces soupçons que pour les -écarter avec dédain; mais ils planèrent tristement sur Homberg pendant -les quelques années qu’il vécut encore. - -Les Mémoires de l’Académie contiennent un grand nombre de travaux -de Homberg, presque tous sur des points de détail. Il était -expérimentateur ingénieux et habile, et la chimie lui doit un grand -nombre de faits nouveaux et bien observés, dont la théorie devait lui -échapper complétement, comme à ses contemporains et à ses successeurs -immédiats. - -Le duc d’Orléans possédait un miroir convexe d’une grande puissance, -c’est-à-dire une lentille, avec laquelle Homberg fit de nombreuses -expériences. - -L’or métallique, à la chaleur de ce miroir, ne tardait pas à se fondre -et à se volatiliser, il croyait même le transformer en partie en un -verre violet, fourni, sans doute, par la matière du vase dans lequel -il opérait et contenant peut-être une petite quantité de silicate -d’or. La chaleur du soleil lui semble de nature autre que celle de -nos foyers. C’est, suivant lui, une matière simple, dont les parties -sont infiniment plus petites que celles du feu ordinaire, et qui peut -s’introduire dans les interstices où celui-ci ne peut pas entrer, et -avec lequel il a une autre différence, c’est que l’air, étant plus -pesant que la flamme, pousse celle-ci, selon les lois de l’équilibre -des liqueurs, sans quoi la flamme n’aurait aucun mouvement, au lieu que -le rayon du soleil est poussé par le soleil sans que l’air contribue en -aucune manière à son action. - -Les Mémoires de l’Académie contiennent de singulières idées de Homberg -sur la nature de la chaleur. «On a demandé, dit-il, pourquoi le fond -d’un bassin où l’eau bout n’est point chaud du côté du feu, au lieu -qu’il serait chaud s’il n’y avait point d’eau: cela tient à ce que la -matière de la lumière qui fait la chaleur a deux mouvements, l’un de -tous côtés sphérique, qui lui est naturel, l’autre de bas en haut causé -par la pesanteur de l’air; que, par le premier mouvement, elle pénètre -et enfle les corps en tous sens, que, par le second, elle hérisse leur -surface en un sens seulement, que, quand l’eau est dans un bassin sur -le feu, elle réprime et arrête en partie le mouvement sphérique de la -matière subtile et l’éteint jusqu’à un certain point, mais qu’elle -n’empêche pas la direction de bas en haut et le hérissement de la -surface, et que, par conséquent, la surface entourée demeure froide et -par conséquent peu chaude.» - -Ce passage, qui semble une parodie de la physique de Descartes, est un -curieux spécimen des idées théoriques des hommes les plus éminents de -l’époque. - -Un autre mémoire de Homberg donnera une idée assez exacte des méthodes -employées alors par les chimistes et de la nature des problèmes qu’ils -cherchaient à résoudre. - -«Il y a environ trente ans, dit-il, qu’une personne de considération me -demanda avec beaucoup d’instances d’essayer si, de la matière fécale, -je ne pourrais pas tirer une huile distillée, sans mauvaise odeur, qui -fût claire et sans couleur comme de l’eau de fontaine, parce qu’elle -en avait vu, comme elle le croyait, un effet surprenant, qui était de -fixer le mercure commun en argent fin. On croit aisément ce que l’on -voudrait qui fût vrai; aussi me laissai-je persuader sans beaucoup de -peine d’entreprendre cette recherche et de travailler à un ouvrage -qui devait nous enrichir tous deux. Pour ne pas travailler sur une -matière ramassée au hasard et dont je ne connusse pas les ingrédients, -j’ai loué, dit-il, quatre hommes robustes et en bonne santé; je les ai -enfermés avec moi pendant trois mois en une maison qui avait un grand -jardin pour les promener, et, pour être assuré qu’ils ne prissent -autre nourriture que celle que je leur donnerais, j’étais convenu avec -eux qu’ils ne mangeraient autre chose que du meilleur pain de Gonesse -que je leur fournirais frais tous les jours, et qu’ils boiraient tant -qu’ils voudraient du meilleur vin de Champagne.» - -Homberg commença par dessécher la matière, qui se réduisit au dixième -de son poids; mais, en la distillant dans une cornue de verre, à divers -degrés de feu, il n’en tirait que de l’huile rouge ou noire, toujours -puante, qui ne répondait nullement au désir de son associé. - -Il cherche alors à séparer par la solution tout ce que la substance -étudiée contient de matières grossières et terreuses; il la délaye à -cet effet dans de l’eau chaude, puis, après avoir décanté et filtré en -évaporant jusqu’à siccité, il obtient des cristaux bien déterminés, qui -ressemblent à du salpêtre et fusent au feu en donnant une flamme rouge. - -En distillant ce sel par degrés, il obtient une liqueur âcre et acide, -suivie d’un peu d’huile rousse et fétide; celle qu’il fallait trouver -était blanche et sans odeur; il abandonne encore cette marche pour -recommencer à opérer sur la matière simplement desséchée au bain-marie, -en y ajoutant ce qu’il nomme différents intermèdes, c’est-à-dire en la -mêlant tantôt avec de la chaux vive ou éteinte, tantôt avec de l’alun, -du colcothar, de la poudre de brique, etc., mais, au lieu d’huile -blanche, qui était le but de son travail, il n’obtient cette fois -encore que des huiles diversement colorées et conservant la même féteur. - -Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la -fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu -n’a pas de part. Il sépare d’abord le flegme superflu de la matière par -le bain-marie, pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et -se débarrasser des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait -consciencieusement pour la fournir; pour faire fermenter la matière, -il la mit en poudre en versant dessus six fois autant de flegme qu’il -en avait été séparé par la distillation, puis le tout fut chauffé en -vase clos au bain-marie, pendant six semaines, à une douce chaleur; en -distillant ensuite, la partie aqueuse avait perdu presque toute son -odeur. Homberg put en donner à quelques personnes dont le teint était -gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par jour, ont adouci, -dit-il, et blanchi considérablement leur peau. - -Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque -sans odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique. - -Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg -l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences, -était élève d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé -Glazer, démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des -idées obscures qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt -pour se placer, pendant près de trois ans, chez un apothicaire de -Montpellier nommé Verchaut, dont les leçons l’auraient encore laissé -fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de s’instruire lui-même en -s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il ne tarda pas à -ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les curieux -de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du -jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de -ses premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les -secrets de la science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et -la passion de l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec -sa vie, ont servi, autant au moins que ses livres, à répandre dans -toute l’Europe le goût et la pratique des opérations chimiques. Il -devint apothicaire à Paris et professa chez lui dans la rue Galande. -Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins une chambre qu’une cave -et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux; -l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de place pour les -opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne craignaient pas -de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur l’anatomie, -devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes étrangers -venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux -maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de -parfaite clarté. - -Le traité de chimie de Lémery, qui de 1675 à 1713, a eu dix éditions, -et qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous -aide pas, il faut l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des -contemporains; il faudrait, sans doute, pour s’en rendre compte, le -comparer aux écrits mystérieux et énigmatiques des chercheurs du grand -œuvre. - -Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des -mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un -esprit universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses, -suivant les diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il -se trouve embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique -et qu’il ne tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en -établir de sensibles, et je rapporterai ceux dont on se sert -communément. - -Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il, -cinq sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la -terre; de ces cinq, il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le -sel, et deux passifs, l’eau et la terre. Ils les ont appelés actifs, -parce qu’étant dans un grand mouvement ils font toute l’action du -mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant en repos ils ne -servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces distinctions -fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et Lémery -n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec -beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie, -ne doit pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car -les substances à qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre -égard et qu’en tant que nous ne pouvons point aller plus avant dans la -division des corps; mais on comprend bien que ces principes sont encore -divisibles en une infinité de parties qui pourraient, à plus juste -titre, être appelées principes. - -Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive -à cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées -et décrites pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de -place, et, quoiqu’il définisse la chimie la science de l’analyse, la -préparation des divers composés le remplit presque tout entier. Il se -vendit, dit Fontenelle, comme un ouvrage de galanterie ou de satire; -on le traduisit en latin, en allemand, en anglais et en espagnol; et -les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur, se plaisaient à -vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur maître. -L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur -espagnol, est plutôt unique que considérable. - -Les persécutions religieuses vinrent troubler la vie de Lémery. Au -milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre -de quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille -en devenant médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la -révocation de l’édit de Nantes lui enleva bientôt aussi le droit -d’exercer la médecine. C’est alors, dit Fontenelle, que, voyant sa -fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit constamment occupé -des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il vint enfin à -craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause -en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion -catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de -prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre -d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa -conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses -confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses -malades et le grand débit de ses préparations. - -Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme élève, -devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père, -riche apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente -éducation; il eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants -illustres, Cassini, le père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient -chez lui des conférences réglées, où les jeunes gens des plus grandes -familles briguaient la faveur d’assister, et qui furent, dit-on, -l’origine de l’établissement des expériences de physique dans les -colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée par de nombreux -voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands personnages qui, -avant même qu’il eût pris le grade de docteur, l’emmenaient avec eux -pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami qu’en médecin. La -clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus brillantes, ne lui -fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la thèse qu’il -soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un médecin, -disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En cultivant la -science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son art. -Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place -importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans -une table fort courte les diverses substances que la chimie considère, -Geoffroy croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les -unes pour les autres et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une -règle sans exception les décompositions et compositions qui doivent se -produire. Lorsque deux substances sont unies, il admet qu’une troisième -qui survient, et qui a plus d’affinité pour l’une, met l’autre en -liberté et lui fait lâcher prise. Si, par exemple, l’huile de vitriol -décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse l’acide nitrique dont -l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne. - -Malgré bien des difficultés et des incertitudes qui suivirent, ce -travail est considérable; on y voit paraître pour la première fois une -théorie plausible des phénomènes chimiques. - -«Les affinités de Geoffroy, dit cependant Fontenelle, firent de la -peine à quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions -déguisées, d’autant plus dangereuses que d’habiles gens ont déjà su -leur donner des formes séduisantes.» La table de Geoffroy, généralement -admise, a servi pendant longtemps de base à l’enseignement de la -chimie. Les progrès de la science semblent donner raison toutefois, -dans ce cas au moins, aux adversaires de l’attraction, et les théories -de Berthollet devaient montrer, près d’un siècle plus tard, que, dans -ces luttes engagées entre les corps, la victoire n’est pas due à une -plus grande affinité, mais aux conditions extérieures de la lutte. Les -corps éliminés sont ceux qui, par leur nature, doivent disparaître -aussitôt qu’ils sont formés, et les éléments qui les composent sont -vaincus, parce que, resserrés en quelque sorte sur un terrain trop -étroit, il n’en peuvent perdre la moindre parcelle sans être rejetés du -champ de bataille. - -Après Homberg, Leymery et Geoffroy, Rouelle, Macquer, Sage et -Beaumé répandirent par leur enseignement comme par leurs écrits la -connaissance des vérités de pratique que leurs théories confuses et -embarrassées ne sauraient ni prévoir ni expliquer. Rouelle, dont -Jean-Jacques Rousseau suivit les leçons au Jardin du roi, joignait -à une infatigable ardeur, un sincère et naïf enthousiasme pour le -résultat de ses travaux. «On lui doit, a écrit Lavoisier, la plus -grande découverte qui ait été faite en chimie depuis Stahl, celle des -proportions diverses dans lesquelles un même acide et une même base -peuvent s’unir pour former des sels.» La correspondance de Grimm donne -de Rouelle un portrait voisin parfois de la caricature, mais tracé de -main de maître: - -«C’est lui qui introduisit la chimie de Stahl, et fit connaître ici -cette science dont on ne se doutait point, et qu’une foule de grands -hommes ont portée en Allemagne à un haut degré de perfection. Rouelle -ne les savait pas tous lire; mais son instinct était ordinairement -aussi fort que leur science. Il doit donc être regardé comme le -fondateur de la chimie en France; et cependant son nom passera parce -qu’il n’a jamais rien écrit, et que ceux qui ont écrit de notre temps -des ouvrages estimables sur cette science, et qui sont tous sortis -de son école, n’ont jamais rendu à leur maître l’hommage qu’ils lui -devaient; ils ont trouvé plus court de prendre, sur le compte de leur -propre sagacité, les principes et les découvertes qu’ils tenaient -de leur maître; aussi Rouelle était-il brouillé avec tous ceux de -ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur -ingratitude par les injures dont il les accablait dans les cours -publics et particuliers, et l’on savait d’avance qu’à telle leçon il y -aurait le portrait de Malouin, à telle autre le portrait de Macquer, -habillés de toutes pièces. C’étaient suivant lui, des ignorantins, -des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une -signification si odieuse qu’il l’appliquait aux plus grands criminels; -et pour exprimer, par exemple, l’horreur que lui faisait Damiens, il -disait que c’était un plagiaire. L’indignation des plagiats qu’il -avait soufferts dégénéra enfin en manie; il se voyait toujours pillé; -et lorsqu’on traduisait les ouvrages de Pott ou de Lehman, ou de -quelque autre grand chimiste d’Allemagne et qu’il y trouvait des idées -analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.» - -«Rouelle était d’une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées -et sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour -mettre dans ses leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas -écrire; il parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction -ni clarté, et il avait coutume de dire qu’il n’était pas de l’académie -du beau langage. Avec tous ces défauts, ses vues étaient toujours -profondes et d’un homme de génie; mais il cherchait à les dérober à la -connaissance de ses auditeurs autant que son naturel pétulant pouvait -le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées fort au long; et -quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes arcanes -que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui -disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle -croyait que l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, -et le priait de ne pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents -personnes. Il avait une si grande habitude de s’aliéner la tête que -les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. Il se démenait comme -un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait, -donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes, -sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait -plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait -ses jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe -pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa -jarretière, et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon -de ce qu’il venait de faire. Dans ses cours, il avait ordinairement -pour aides son frère et son neveu pour faire les expériences sous -les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y trouvaient pas toujours; -Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel neveu ne venant -point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son -laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette -opération, il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence -de ses auditeurs, et à son retour il avait ordinairement achevé la -démonstration commencée et rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors -on le priait de recommencer. Un jour, étant abandonné de son frère et -de son neveu, il dit à ses auditeurs: «Vous voyez bien, messieurs, -ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je cessais de remuer un seul -instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en -l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier de remuer, -et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas -épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant -deux cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement -personne ne fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion -avait porté par l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut -quitte pour cette cheminée et une perruque... - -«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne -pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et -comme il était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de -le faire revenir d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours -à tort et à travers: ainsi il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait -beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait pas estimer la physique, ni les -systèmes de M. de Buffon; il était peu touché de son _beau parlage_, et -quelques leçons de ses cours étaient régulièrement employées à injurier -cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu, -médecin de beaucoup d’esprit. «_Oui, messieurs_, disait-il tous les ans -à un certain endroit de son cours, _c’est un de nos gens, un plagiaire, -un frater, qui a tué mon frère que voilà_.» Il voulait dire que Bordeu -avait mal traité son frère dans une maladie. - -Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi. -Le docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses -leçons par ces mots: _Comme M. le démonstrateur va vous le prouver -par ses expériences_. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de -faire les expériences annoncées disait: _Messieurs, tout ce que M. -le professeur vient de vous dire est absurde, comme je vais vous le -prouver._» - -Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à -l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son -_Dictionnaire de chimie_ contient, avec des faits nouveaux et bien -observés, un tableau très-clair et très-complet de la science à son -époque. La théorie tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée. - -Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile -et pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en -combustion. Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon -entre autres le renferme en proportion considérable. Pour régénérer un -corps brûlé qui a perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et -pour cela souvent il suffit de le chauffer dans un creuset plein de -charbon. - -Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion -préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les -chimistes, sans discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but; -et tous, pendant un demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin -battu, acceptèrent la théorie de Stahl comme exacte et indubitable. -Pénétrant plus avant dans l’examen de ces matières, en apparence si -cachées, et désireux de voir, non de deviner, l’esprit délicat et -puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la première fois la -faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur doctrine. Les -applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie de -Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M. -Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis -longtemps d’une grande découverte qu’il réservait _in petto_, et qui -n’allait à rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique. -Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu -rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais -quitté la partie. Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa -découverte au grand jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée -publique de l’Académie, et je vous assure que depuis ce temps j’ai un -grand poids de moins sur l’estomac.» - -La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi -opposée aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les -accueillir; mais il avait le sens trop droit pour n’être pas enfin -désabusé. Vaincu sans vouloir se rendre, il prit le plus mauvais de -tous les partis. Gardien volontaire d’un édifice branlant, il tenta -sans le quitter d’en changer la structure, et continuant à parler comme -Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de Lavoisier. C’était, pour -l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire complète. - -C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les -chimistes français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont -laissé à Boyle, à Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de -Lavoisier, comme à Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur -certains points ses émules. - -Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement -définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est -du cuivre, le marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou -du mercure. Ces gaz ne produisent pas seulement certains effets -extraordinaires et exceptionnels, mais il n’est pas de réaction -chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne jouent un rôle actif, -soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait leurs éléments, -soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on ne vit en -eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à rien -approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers -gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le -signal d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer -avec honneur les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de -Cavendish; mais quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent -un rang à part. Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour -recueillir les gaz, il a découvert et étudié un grand nombre d’entre -eux en constatant leurs propriétés trop diverses et trop tranchées -pour que la confusion restât possible. - -Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier -une influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes -si remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais, -Lavoisier, qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son -rival par l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que -les réactions sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner -ou se perdre, et que le poids des produits solides, liquides ou gazeux -d’une opération chimique est égal, grain pour grain, à celui des agents -qui leur donnent naissance. - -Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et -invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante. - -Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents -livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de -l’eau de pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent -livres; au bout de cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf -livres, et l’on ne s’était servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou -d’eau distillée; on avait même poussé la précaution jusqu’à couvrir -le pot d’une lame d’étain percée de plusieurs trous, pour empêcher la -poussière de s’y déposer. La terre, au bout des cinq ans, n’avait -perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau, ajoutait-il, qui a -seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est convertie en bois, -en écorce, en racines, peut-être même en cendres. - -L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle, -avait toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait -fort évidente. Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre -source dont les végétaux tirent sans doute la plus grande partie des -principes qu’on y découvre par l’analyse. On sait, par les expériences -de MM. Hales, Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement -dans les plantes une transpiration considérable, mais qu’elles exercent -encore par la surface de leurs feuilles une véritable succion au moyen -de laquelle elles absorbent les vapeurs répandues dans l’atmosphère. - -Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer -tout le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une -méthode aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre, -annoncée et montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il -dénonce les causes, et leur eau solidifiée n’est autre, comme il le -montre très-distinctement, que le verre du vase dissous en partie par -l’ébullition prolongée. - -L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au fond -à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la -grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les -métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par -leur calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté -et dont la vérification est trop facile pour laisser place à aucune -objection sérieuse. Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps -suffisant au contact de l’air, se brûle complétement, comme nous disons -aujourd’hui, et se transforme en chaux de plomb ou litharge, qui, -mélangée à du charbon en poudre et chauffée de nouveau, reproduit une -livre de plomb. - -Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant, -perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant. -Il y a donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni -ne s’en préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé, -avaient laissé tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le -crut entièrement nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves -en s’assurant la priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un -écrit cacheté conçu en ces termes: - -«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant, -loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire -que d’une livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre -d’acide vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en -est de même du phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une -quantité prodigieuse d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se -combine avec les vapeurs. - -«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je -regarde comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la -combustion du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard -de tous les corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la -calcination, et je me suis persuadé que l’augmentation du poids des -chaux métalliques tenait à la même cause. L’expérience a complétement -confirmé mes conjectures; j’ai fait la réduction de la litharge dans -des vaisseaux fermés, avec l’appareil de Hales, et j’ai observé qu’il -se dégageait, au moment du passage de la chaux en métal, une quantité -considérable d’air et que cet air formait un volume mille fois plus -grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte me paraît -une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis -Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent -dépôt entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret -jusqu’au moment où je publierai mes expériences.» - -L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les -découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire -aux principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre, -contestèrent successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où, -convaincus sur ce point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle. -On lit dans un rapport fait six ans après à l’Académie, sur la seconde -édition du _Dictionnaire de chimie_ de Macquer: - -«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité, -Feu, Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de -la différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un -grand nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une -imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les -suffrages que de les mériter.» - -L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux, -ont voulu la rendre claire. - -La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on -produisit un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté -les diverses explications proposées pour l’accroissement de poids des -chaux métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur -les fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que -le surcroît de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi, -appesanti et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement -continue chaleur du fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce -aidant l’agitation fréquente) et s’attache à ses plus menues parties, -non autrement que l’eau appesantit le sable que vous jetez en icelle -pour s’attacher et adhérer à ses moindres grains.» - -Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la -combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs, -que Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un -texte nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre -de Jean Rey on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même -et une expérience concluante exactement interprétée par Duclos en -1667. Lavoisier ne chercha pas à contester. Ses adversaires auraient -dû convenir en même temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire -d’inventeur n’avait rien à y perdre. Il ne s’agit pas en effet ici -d’un éclair brillant de la pensée, notre admiration pour Lavoisier ne -s’attache que pour une faible part à l’idée très-simple qu’un génie -moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier seul pouvait -apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et de -sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur -discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses -accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les -inventeurs les plus illustres. - -Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre, -il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses -preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans -l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé -qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir -établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé, -dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait -chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient -dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La -découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie -nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec -des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la -science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait -lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus -nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie -qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le -véritable rapport est due tout entière à Lavoisier. - -En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un -grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit -loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences -contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être -même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne -puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont -conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si -on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce -célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des -conséquences.» - -Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui -les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire, -affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement -en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer -d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement -établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley, -lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide -nitreux. - -Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre -l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui -encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée. - -Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les -habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence; -mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de -voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des -autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et -fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis -ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la -puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de -leurs premières études. - -Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau -assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace, -associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les -vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la -plus assurée pour en obtenir la mesure. - -Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer -une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile -des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort -écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires -de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider -leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut -se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte -l’histoire de la science. - -La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus -ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient -dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie -moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et -peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait -tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la -suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes, -contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter -de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner -même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était -riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage. -On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour -le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus -chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une -accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation, -et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement -recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la -nature produit à peine une fois en plusieurs siècles. - -Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres, -avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du -phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à -Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent -chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre -qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui -fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais -ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et -généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour -en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva -dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous -les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard. - -Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la -langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par -voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée. - -Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger -les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant -sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à -l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus, -et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le -ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues -l’auraient écarté. - -La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus -que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a -donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes; -mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance -toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque, -on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante -de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine -devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis -à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les -chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire -accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la -langue des chimistes. - -Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement -l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la -combinaison des idées. - -Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus -illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On -crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages -promis à une _langue bien faite_. - -Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de -l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à -Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de -la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la -règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et -en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant -toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante -protestation. - -«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage -de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en -occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien -comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de -la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles -et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à -des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus -opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de -plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la -doctrine du phlogistique? - -«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque -une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe, -et qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou -étrangères à son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà -presque ignorée des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni -trace ni notion quelconque des choses ni des idées qu’on doit lui faire -signifier.» - -L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves. - -Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage, -je ne puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai, -une complète et brillante transformation dont les mots nouveaux, -soigneusement assortis aux idées, proclamaient le triomphe définitif -et complet. Mais à cet avantage, tout entier de circonstance, on -pouvait opposer plus d’un inconvénient. - -Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil, -ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès -de la science ou la simplicité de son enseignement? - -L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu, -à dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène, -n’a-t-elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y -avoir forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science -distincte et soumise à de tout autres principes? - -Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en -faut-il pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment -du progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la -lecture courante et facile des premiers maîtres de la science? - -Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard -comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu -encore de réaction. - - - - -LES NATURALISTES. - - -L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec -la chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences. -Lors de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les -sections de botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs, -contribuèrent constamment et pour une grande part à la renommée et à la -force de la compagnie. - -Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme -Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans; -riche et indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la -science d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de -découvrir. Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations -et plus rigoureux dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par -le style et est resté beaucoup moins célèbre. - -Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires -de géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de -Descartes et des théories infinitésimales, que quelques membres -de l’Académie repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas -celui d’un géomètre, il a fortifié son esprit par la discipline des -raisonnements rigoureux, en poussant ses études mathématiques assez -loin pour pouvoir prononcer par lui-même, en toute circonstance, sur la -possibilité et la légitimité de leur application; mais il les abandonna -bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le portaient ses -goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature, -Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en -étudiant les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des -instruments qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime -à suivre et à faire naître, lui en apprennent plus que les discours -et que les livres. Ses mémoires, dans la collection de l’Académie, -sont au nombre des plus célèbres; marqués presque tous au même coin, -ils n’exigent, pour être lus et compris, aucune étude préalable. Plus -éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait aucun étalage de sa science, qui, -toujours cependant, sur toutes les questions, resta à la hauteur de son -époque. - -Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se -proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers, -qu’il voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même, -il n’avait pas le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son -activité dans les mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets, -qu’il traite tous, sinon avec la même compétence, tout au moins avec la -même sagacité. - -L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en -publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours -de loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné -tout naturellement pour prendre une part importante à ce travail. - -La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages -plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On -emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois -sortes de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la -fonte, dont les propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la -fonte est en effet fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement -fusible, dur et malléable; le fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la -lime, cédant au marteau et plus malléable encore que l’acier. Le fer, -on l’ignorait alors, est un métal presque pur, l’acier contient 4 à 7 -millièmes de charbon, et la fonte en contient le plus souvent de 20 à -30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir d’ailleurs -tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition, des -propriétés du type le plus voisin. - -L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge, -puis plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se -trempe aussi, en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe -jamais. - -Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait -que le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu -avancée alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour -qu’une telle découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour -lui _une espèce de soufre_. - -Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans -ce mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres -à tout corps réducteur. - -Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand -effet, et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus -riches récompenses, est intitulé: _L’art de convertir le fer en acier -et l’art d’adoucir le fer dur_. - -Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et -pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer -la transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui -manque, et qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du -charbon; quand l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon), -il devient d’abord un métal intraitable, cassant et dur, puis de la -fonte, comme le dit Réaumur en plusieurs endroits de son livre; et il -enseigne à corriger cet acier intraitable en le plaçant à une haute -température en contact avec de la craie; mais, ne connaissant ni la -composition de la craie ni les propriétés de l’acide carbonique et de -l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si fréquente de -l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à -fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à -peu près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions -chimiques, et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant -tout ou partie de ce qu’il nomme les soufres, se changer en acier et -même en fer doux, et il a trouvé le beau procédé de décarburation, -qui, bien peu perfectionné depuis, nous fournit aujourd’hui la fonte -malléable. Une partie de son ouvrage est consacrée à la description de -cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte destinée à l’opération; -il donne la composition des meilleurs mélanges, parmi lesquels il cite -l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de fer exclusivement -employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il convient -de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature; -quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus -employés aujourd’hui. - -La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins remarquable: -«Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour -rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au -royaume: ou d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme -celles des glaces, eussent eu seules le droit de faire de ces sortes -d’ouvrages, ou de donner une liberté générale à tous les ouvriers d’y -travailler. Le premier parti eût plutôt fait paraître des manufactures -considérables et le public eût eu plutôt à choisir des ouvrages de ce -genre. Dès que la liberté est générale, les artisans se chargeront de -ce travail, mais leur peu de fortune ne leur permettant pas de faire -les avances nécessaires pour fournir à une grande quantité d’ouvrages -très-variés, parce que les premiers modèles coûtent cher, les ouvrages -s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui pourraient -entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être pas -les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés -par tous les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté -porte à souhaiter qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi -ils ont naturellement autant de droit que les autres, c’est que, si -les établissements se font de la sorte plus lentement, d’une manière -moins brillante, ils se forment d’une manière plus utile au public. -Comment s’assurer d’une société qui ne soit pas trop avide de gain? -C’est le grand inconvénient des priviléges, qui d’ailleurs lient -les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui auraient -été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de -talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que -les particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des -compagnies, mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux, -l’envie d’attirer le marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai -eu la preuve de cette nécessité de faire multiplier le débit: j’avais -permis à quelques ouvriers, qui avaient travaillé sous nos yeux dans le -laboratoire de l’Académie, de faire des ouvrages de fer fondu. Malgré -moi ils voulaient les tenir à un prix excessif; quand ils offraient -pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer forgé, en eût coûté 1,200 -ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils eussent dû le donner -pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de vendre les -choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité de -débiter à l’envi.» - -Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites, -il ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage -que le duc d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent -sur les questions de science, récompensa par une pension de 12,000 -livres. Quelques réflexions généreuses sur le devoir des inventeurs -envers l’humanité tout entière méritent également d’être rapportées. -«Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur, qui n’ont pas approuvé que -les découvertes qui font l’objet de ces mémoires aient été rendues -publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été conservées au -royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère, peu louables -à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins. Nous nous -devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons aussi au -reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences et -les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.» - -L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de -Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que -lentement. Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le -nom de _Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier -et pour faire des ouvrages de fer et d’acier fondu_. Le prospectus -inséré dans les journaux du temps contenait de magnifiques promesses. -«On s’engage, disait-on, à ne livrer que des produits d’excellente -qualité, et, s’il y en avait qui ne parussent pas tels à ceux qui les -ont achetés, on s’engage à rendre l’argent quand on les rapportera.» - -Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après -avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée. - -C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité -un nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul -autre n’a eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources -simples et variées tout ensemble dont elle dispose pour l’exécution de -ses desseins, et de l’admirable justesse avec laquelle elle accorde, -même aux êtres inférieurs, les organes nécessaires à leurs besoins et -conformes à leurs convenances comme à leurs instincts. L’anatomie ne -joue, chez lui, qu’un rôle secondaire; c’est en épiant les mouvements -et les actes de l’animal vivant qu’il se rend compte des forces -mises à sa disposition et de l’usage qu’il en sait faire. Le rôle -que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir découvert et -révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand nombre -d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel mécanisme un -mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il s’accrocher au -rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la défendre -contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation? Quels -matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour -nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires -à leur développement? Telles sont les questions que traite le plus -volontiers Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus -intéressantes, accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une -infatigable patience. Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la -république, trop négligée des naturalistes pour celle des abeilles, lui -ressemble pourtant un peu, dit-il, peut-être comme Sparte ressemblait à -Athènes, Réaumur indique très-bien le but qu’il se propose et l’ordre -des questions qu’il veut aborder: «Si je m’étais proposé, dit-il, de -faire connaître les différentes espèces de guêpes dont les naturalistes -font mention, de donner la description exacte de leur figure et de -caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un -mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de -ce que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi -dire qu’à leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles -et intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six -gros volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il -ne manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi -les ouvrages classiques les plus attachants. - -Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu -son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de -Buffon. - -Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par -l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait -prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme -Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève -des jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas -parvenu jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche, -Buffon, dès sa jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire -librement tous ses goûts; il voyagea en France et en Italie, en -compagnie d’un jeune seigneur anglais dont le précepteur, homme fort -instruit, paraît avoir dirigé ses premières études sur la science de la -nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il devait bientôt devenir le -rival, débuta par la géométrie, et un mémoire ingénieux sur quelques -problèmes de probabilité, le montre capable de réussir dans cette voie; -mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir et se perdre dans -la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion célèbre -avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les -principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la -géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais -son esprit. - -La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique -des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs -ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur -la manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient -pas indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de -Dufay mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et -intendant du Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études -d’histoire naturelle et d’y présider en quelque sorte, il tourna -désormais vers elles l’activité de son esprit en y appliquant avec un -zèle constant tous ses soins, ses travaux, son crédit et ses forces. -L’observation minutieuse des faits n’était ni dans ses goûts ni dans -ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute main, avait -besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature entière, -prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes et -tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence -et que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus -admirés, la _Théorie de la terre_ et les _Époques de la nature_, Buffon -excité et soutenu par la grandeur de son sujet, semble débrouiller -le chaos: aucune difficulté ne l’étonne, et l’on voit son éloquence, -toujours majestueuse mais parfois trop ornée, devancer tour à tour la -science de son temps, la dédaigner, ou y contredire. - -Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie, Buffon, -presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances. Peu -soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les -siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait -cependant. L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe -plus souvent et semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des -sciences. L’écrivain chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses -écrits sur la science, qui valent surtout par l’exacte convenance et -l’harmonieuse précision du style, on ne trouve qu’un bien petit nombre -d’observations nouvelles ou d’expériences décisives sur des points -jusque-là douteux. Et s’il est permis de rappeler une plaisanterie -contre celui dont le long ouvrage n’en contient pas une seule, lorsque -l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin des Plantes une -statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui, lisant -sur le socle: _Naturam amplectitur omnem_, s’écria, dit-on: «Qui trop -embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos. - -Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire -de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile -de son grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était -faite et dévoué sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait -par des études sérieuses et originales un élément précieux de force, -de solidité et de durée; un jour cependant Buffon, dans un intérêt de -librairie, fit disparaître d’une édition nouvelle les chapitres écrits -par son ami, dont la science plus profonde mais plus sèche que la -sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de Daubenton -étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité d’observateur -et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon -d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur -généreux qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de -la reconnaissance! Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton -et l’expliquent: attristé plus encore qu’irrité, il se plaignit -avec douceur et modération; et, sans rompre des relations désormais -froides et pénibles, il redoubla d’ardeur pour la formation du -cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa consolation. Malgré -d’excellents et nombreux travaux, la création de ce beau musée reste -l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère avant lui que les -coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui, pendant plus -de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les productions de la -nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands frais, pour -les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et séduisant -pour les ignorants. - -Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des -points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de -plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement -des arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches -extérieures et concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et -les stalactites, et les herborisations des pierres. Daubenton enfin, -en appliquant à la paléontologie sa connaissance profonde des animaux -vivants, a été le précurseur immédiat de Cuvier. - -Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver -entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande -partie à une œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays. -Ses écrits sur l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines -le placent au nombre des bienfaiteurs de l’agriculture française. - -«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer -les suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les -étables pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la -race, trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse -de la laine, reconnaître le véritable mécanisme de la rumination, -en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à -laine et sur la manière de les nourrir et de les traiter, disséminer -les produits de sa bergerie dans toutes les provinces, distribuer -ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux, faire fabriquer -des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus prévenus la -supériorité, former des bergers instruits pour propager la pratique de -sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les classes -d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de -Daubenton sur cet important sujet.» - -Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même -ses troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais -jours de la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger -Daubenton. - -La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon, -était promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche -propriétaire, non moins recommandable par son caractère que par -l’étendue de son esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme -Buffon un nom illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond -beaucoup plus que par la forme, ont servi surtout dans la science comme -de précieux et solides matériaux utilisés par ses successeurs. Ami -intime de Bernard de Jussieu et de Dufay, Duhamel, en étudiant sous -leurs yeux l’histoire naturelle, sut à l’âge de vingt ans leur inspirer -assez de confiance pour que l’Académie, conseillée par eux, lui confiât -la mission d’étudier dans le Gâtinais les causes d’une maladie du -safran qui alarmait alors les propriétaires du pays. Sa mission eut un -plein succès, et la section de botanique l’appela peu après à une place -d’adjoint. - -Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux -très-nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue -rapide et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi -les naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention. -Les expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes -et très-nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture -d’un animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait, -observé par des savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner -la nourriture chargée de garance avec la nourriture ordinaire, pour -observer, sur différents animaux bien entendu, le progrès de la -coloration en rouge et le retour à l’état normal. - -L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol, -Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et -qui a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers, -n’a pu manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on -pourrait presque dire à la création de la science des plantes. - -Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était -professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier. -Le roi, sur sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à -l’Académie, quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un -tel honneur, et renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes -de toute sa vie, il vint résider à Paris; mais le sacrifice était -au-dessus de ses forces, et il n’assista que pendant un an à peine aux -séances de l’Académie. - -Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon, -surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la -direction des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même, -qui s’en montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement -mutuel, et les mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la -trace; des critiques trop amères, quoique souvent fondées, y remplacent -dans plus d’une page les applaudissements qui partout ailleurs -saluaient les ouvrages de son maître. - -Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit -une grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise -dans un plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée. - -Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà -de la célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux -ans dans l’espoir surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les -plantes et de se perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident -qui devait être mortel, Tournefort ne professait plus, et peu de temps -avant sa mort le jeune élève, rapidement distingué par Fagon, se trouva -placé à l’âge de vingt-trois ans dans la chaire même dont la réputation -l’avait attiré. - -Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme. -Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires -sur les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et -dévoué, il a élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant -partager la modeste aisance due à ses succès comme médecin, lui a -permis de dévouer sa vie entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre -immortelle. L’esprit de famille et d’union est un des traits saillants -du caractère des Jussieu; leur frère Joseph, compagnon de Lacondamine -au Pérou, retrouva après trente-huit ans d’absence sa place au foyer -fraternel, où il ne pouvait apporter qu’embarras et tristesse. Épuisé -par de longues fatigues, il en avait oublié jusqu’à la triste histoire. -On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait élu pendant son -absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite maison de la rue -des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus affectueux. - -Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût -et par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde -douleur, en alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des -meilleurs d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère -Duhamel venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre, -à la séance de l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son -modeste repas. - -Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord. -Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du _Genera plantarum_, devint, -à l’âge de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard -triste et sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une -seule fois. Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de -Bernard inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une -affection réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la -science et à l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies; -mais la nature de Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit, -et pourvu qu’il se montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme -n’était jamais questionné sur les sorties qui pouvaient le précéder ou -le suivre. - -L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de -Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout -penser, tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus -grande mais non la seule place dans leurs entretiens, qui parfois même -moins graves que de coutume, les amenaient à lire ensemble quelques -pages de Rabelais. Le vieil oncle confia bientôt à son neveu toute -l’administration de la maison en lui disant: «Tout ce qui est à moi -est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et s’étendait à son -trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de toute sa vie, -à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit l’héritier, -le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son -frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux -coffre où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais -le coffre servit toujours au même usage, et au moment de la mort de -Bernard, il était rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de -Jussieu, le digne fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme -ses écus. Il les empila sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une -seule fois et le légua à son héritier encore à moitié plein. Le modeste -Bernard, depuis longtemps grand-maître dans la science des plantes, et -connu pour tel de tous les botanistes de l’Europe, avait constamment -refusé de faire des leçons publiques; il craignait d’ignorer l’art de -bien dire. Ce fut l’académicien Lemonnier, frère de l’astronome, qui -succéda à Antoine dans la chaire du Jardin du Roi. Forcé bientôt comme -médecin des enfants de France de résider à Versailles, il dut se faire -suppléer à Paris. Buffon, sur la présentation de Bernard, fit monter -Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux ans, dans la chaire où le digne -vieillard, non moins ému que lui, lui présentait silencieusement, comme -à ses prédécesseurs, les plantes soigneusement choisies et que souvent -la veille il lui avait appris à connaître. - -Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie -des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas, -malgré leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans -cesse sur les caractères des plantes pour en peser l’importance, -observant toutes les analogies, estimant toutes les différences, et -dans la diversité des détails contemplant l’harmonie de l’ensemble, -Bernard ne cherchait pour elles ni un dénombrement ni même une -nomenclature ou une ordonnance, mais un enchaînement. Lorsque Louis XV, -inspiré par Lemonnier, le chargea d’établir à Trianon, dans un jardin -des plantes, une école pratique de botanique, Bernard, forcé de donner -une direction, dut fixer enfin son esprit toujours en suspens, et -l’ordonnance générale de ses plantations, tout en trahissant quelques -incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé de la méthode -naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse -d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des -résultats de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant, -quinze ans après la mort de Bernard, le célèbre _Genera plantarum_, il -vint achever et accomplir pieusement le dessein de celui qu’il nomma -jusqu’au bout son guide et son maître. - -Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené -par un heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des -minéraux, devint le créateur d’une science nouvelle et l’une des -gloires les moins contestées de l’Académie. Fils d’une pauvre famille, -élevé par charité au collége de Navarre et satisfait d’un modeste -emploi de régent, il enseignait le latin aux élèves de sixième, puis -successivement à ceux de quatrième et de seconde. Ami intime du -grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la botanique, -qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton sur -la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère -fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré -de la reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là -une difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science. -La composition chimique fournit, il est vrai, une base précise de -classification, mais cette composition d’une part n’est pas toujours -facile à connaître, et les minéralogistes d’ailleurs se refusent non -sans raison aux conséquences d’un principe exclusif qui les obligerait, -par exemple, à confondre la craie avec les cristaux transparents de -spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant. Tout en accordant à la -composition chimique une importance considérable, une classification -réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir les -propriétés physiques des corps. - -Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien -différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à -peine, pour une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses, -et qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint -bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant -lui par accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes -que celles du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme, -comme il l’est par sa composition, aux cristaux de spath d’Islande -très-différents pourtant de ceux du spath calcaire. Sans remonter aux -causes réelles et sans doute éternellement inconnues qui le dominent -et le nécessitent, Haüy frappé d’une lumière subite, entrevit dans ce -fait la révélation d’un principe et une source nouvelle et assurée de -découvertes qu’il devait, quoique féconde épuiser presque tout entière. -Les cristaux si divers d’une même substance naissent de l’arrangement -des mêmes molécules, dont les divers modes de groupement produisent -toute la variété des formes. La petite collection d’Haüy, livrée -immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le grenat, le -spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en -fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui -les distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était -ouverte, mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres, -Haüy, sans peut-être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise, -voulut la suivre jusqu’au bout. Agé alors de plus de quarante ans, -le professeur de latin avait depuis longtemps oublié Euclide; mais -il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses vieux cahiers, demanda -quelques leçons à des collègues plus habiles, et un petit nombre de -théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les dernières -conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant pour -plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance -très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la -disposition des facettes et de la dépendance des truncatures. - -Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie -la grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second -mémoire et portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy -au rang des plus grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là -dans la science et complétement éloigné des savants, apportait son -premier mémoire le 10 janvier 1781; treize mois après, le 15 février -1782, l’Académie, dans son empressement à le posséder, le nommait -presque à l’unanimité membre adjoint de la section de botanique. - -Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre, -hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par -la gloire comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége -du cardinal Lemoine les vit plus d’une fois réunis autour du modeste -régent de seconde qui, humblement confus de captiver et d’étonner de -tels génies, leur démontrait dans les suites d’un seul principe toutes -les richesses et toutes les harmonies de la géométrie des cristaux. - -Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse. -On l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement -délaissée. Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et -peut-être le seul savant français réellement considérable au XVIII^e -siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la -théorie nouvelle l’hérésie _des cristalloclastes_. «Mais heureusement, -dit Cuvier, nous ne connaissons d’hérétiques dans la science que ceux -qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle; et ce sont -aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont succédé dans leur petite -jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.» - - - - -III. - -LA FIN DE L’ACADÉMIE. - - - - -L’ACADÉMIE DE 1789 A 1793. - - -L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux, -comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du -XVIII^e siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à -la conduite des affaires, elle était consultée sur les questions les -plus difficiles et les plus importantes. Non-seulement les savants et -les inventeurs, mais les administrateurs de province, les assemblées -d’États, le parlement, le lieutenant de police, les ministres -eux-mêmes, prenaient souvent son avis et le suivaient quelquefois. -Les membres, nommés par le roi, étaient désignés en réalité par les -suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non contraints, -dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce -qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt -ou tard tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences -s’étonnerait de voir écarter, et leur associant, dans une proportion -un peu trop forte peut-être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de -bien et de savoir, connus alors pour tels, il faut le supposer, mais -dont les ouvrages nous semblent insignifiants, quand ils ne sont pas -introuvables. - -La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires -académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait -pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année -1789 fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi -bien que les associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les -membres honoraires seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une -fort ancienne habitude: depuis plus de vingt ans, la colonne réservée -à leurs signatures recevait un nom ou deux tout au plus sur chaque -feuille de présence, et restait blanche quelquefois pendant des mois -entiers. - -Plus élevés et plus nombreux depuis plusieurs années, les travaux -de science pure semblent s’augmenter et s’étendre encore. Laplace, -Legendre, Borda et Coulomb représentent glorieusement l’astronomie, -les mathématiques, la mécanique et la physique. Le _Genera Plantarum_, -qui devait mériter et recevoir tant de louanges, vient accroître -encore le grand nom des Jussieu, et Lavoisier enfin, marchant d’un pas -assuré dans la voie qu’il a ouverte, fait imprimer avec le privilége -de l’Académie l’immortel ouvrage qui, élevant la chimie au rang des -sciences exactes, la rend, suivant l’expression de Lagrange, presque -aussi facile que l’algèbre. - -La date seule des procès-verbaux entraîne parfois la pensée bien loin -des paisibles discussions qu’ils résument. - -Le mercredi 15 juillet 1789, l’Académie tient séance comme de coutume -et semble ignorer le grand événement de la veille. En présence de -vingt-trois membres, un peu distraits peut-être, Darcet communique un -mémoire de chimie; Tillet et Broussonet rendent compte d’une machine -pour enlever la carie du blé; un auteur étranger propose un moyen de -conserver l’eau douce à la mer; Charles, enfin, lit un travail sur la -graduation des aréomètres. Trois jours après, le 18 juillet, Laplace -étudie l’obliquité de l’écliptique. - -C’est le 4 juillet 1789 que le retentissement des événements du dehors -interrompit pour la première fois, et un instant seulement, les travaux -de la petite salle du Louvre. On lit au procès-verbal: «Il est décidé -de témoigner à M. Bailly, de la part de l’Académie, sa satisfaction de -la manière dont il a rempli les fonctions de président de l’Assemblée -nationale.» Reprenant immédiatement son ordre du jour, l’Académie -entend ensuite une lecture de Coulomb sur le frottement des pivots, et -un mémoire sur la culture de l’indigo. - -Le mercredi 22 juillet, à l’heure même où Bailly, devenu maire de -Paris, faisait à l’Hôtel de Ville d’inutiles et timides efforts -pour soustraire Foulon et Berthier à la fureur de leurs assassins, -l’Académie, réunie au Louvre, invitait tous ses membres à se rendre à -sa maison de Chaillot pour lui porter de nouvelles félicitations. - -Bailly, dès la séance suivante, vient remercier ses confrères de -l’intérêt qu’ils ont pris à tout _ce qui lui est arrivé d’heureux_. Que -ces paroles soient de Condorcet, qui les a écrites au procès-verbal, ou -de Bailly, à qui il les prête, elles révèlent tout un caractère. - -Les événements se précipitent; entraînée par le souffle du dehors, -l’Académie, sans se roidir contre l’esprit de changement, n’en semble -ni pénétrée ni éblouie. C’est le 18 novembre 1789 seulement, plus -de trois mois après la nuit du 4 août, que, donnant satisfaction -aux idées du jour, un membre honoraire, l’excellent et vertueux duc -de La Rochefoucauld, propose d’abolir toute distinction entre les -académiciens. Qui ne croirait qu’accueillie avec applaudissement, une -telle motion, à une telle date, sera votée par acclamation? Loin de -là: soumise à la règle qui prescrit une seconde lecture, l’Académie -prend huit jours pour se résoudre. Le 25 novembre, contrairement à la -coutume qui pour cela n’est pas abolie, on confère sur cette question -le droit de suffrage aux membres associés. La semaine suivante, on -décide que, pour examiner les anciens statuts et en proposer de -nouveaux, il sera nommé des commissaires; puis, dans une autre séance, -qu’ils seront au nombre de cinq, et c’est après un mois de délais et -de remises successives que Condorcet, Laplace, Borda, Tillet et Bossut -sont chargés de préparer un nouveau règlement qu’ils mettent six mois à -rédiger et dont la discussion occupe vingt-quatre séances. - -Le principe cependant était accepté, et l’Académie, sans attendre la -fin de la discussion, saisit avec empressement, fit naître même, on -peut le dire, l’occasion de le proclamer solennellement. - -L’Assemblée nationale, dans la séance du 8 mai 1790, avait décidé que -le soin de choisir et de déterminer le système des nouvelles mesures -serait confié à l’Académie des sciences. - -«L’Assemblée nationale, était-il dit, désirant faire jouir la France -entière de l’avantage qui doit résulter de l’uniformité des poids et -mesures, et voulant que le rapport des anciennes mesures avec les -nouvelles soit clairement déterminé et facilement saisi, décrète que -Sa Majesté sera suppliée de donner des ordres aux administrations des -divers départements du royaume, afin qu’elles se procurent, qu’elles -se fassent remettre par chacune des municipalités comprises dans -chaque département, et qu’elles envoient à Paris, pour être remis au -secrétaire de l’Académie des sciences, un modèle parfaitement exact des -différents poids et mesures élémentaires qui y sont en usage. - -«Décrète en outre que le roi sera également supplié d’écrire à Sa -Majesté Britannique, et de la prier d’engager le parlement britannique -à concourir avec l’Assemblée nationale à la fixation de l’unité des -mesures et des poids. Qu’en conséquence, sous les auspices des deux -nations, des commissaires de l’Académie des sciences de Paris pourront -se réunir en nombre égal avec des membres choisis de la société de -Londres dans le lieu qui sera jugé respectivement le plus convenable... - -«Qu’après l’opération faite avec toute la solennité qui sera -nécessaire, Sa Majesté sera suppliée de charger l’Académie des sciences -de faire avec précision, pour chaque municipalité du royaume, le -rapport de leurs anciens poids et mesures avec le nouveau modèle, -et de composer ensuite pour les moins capables des livres usuels et -élémentaires où seront indiquées avec clarté toutes les proportions.» - -C’est à cette occasion que, reçue à la barre de l’Assemblée, -l’Académie, par l’organe de Condorcet, s’empressa d’afficher son amour -pour l’égalité. - -«L’Académie des sciences, dit son secrétaire, désirait depuis longtemps -voir régner dans son sein cette entière égalité dont vous avez fait le -bien le plus précieux des citoyens, et que nous regardons comme le plus -digne encouragement de nos travaux.» - -Malgré l’égalité dont elle se vante, plus d’une page des procès-verbaux -montre encore dans l’Académie trois classes séparées, dont chacune avec -son nom conserve son rang et ses droits, et dont la subordination, -maintenue par habitude, est acceptée sans lutte et sans murmure. - -C’est le 17 février 1791 seulement, neuf mois après leur réception à la -barre de l’Assemblée, que les académiciens, inscrits sans distinction -sur la feuille de présence, commencent à la signer dans l’ordre de leur -arrivée; trois colonnes distinctes sont jusque-là attribuées aux trois -classes de la compagnie. Il est assez curieux d’y voir les signatures -se conformer peu à peu à la mode du jour, et le marquis de Condorcet, -par exemple, comme s’il triomphait lentement d’une mauvaise habitude, -signer de Condorcet, pour reprendre le titre de marquis, le quitter -encore, renoncer à la particule pour la rétablir de temps en temps, et -ne devenir le citoyen Condorcet que sur les bancs de la Convention. - -Mais, pour mêler les signatures de leurs membres, les trois classes -ne sont pas confondues. La primauté reste aux honoraires. Le roi, -suivant toujours la première institution, continue à choisir parmi eux -le président et le vice-président. Les pensionnaires, dont ils ont -été longtemps les protecteurs et les patrons librement choisis, ne -semblent ni s’en émouvoir ni s’en étonner. Mais, usant à leur tour de -leur ancienne prérogative, ils refusent souvent le droit de suffrage -aux associés, sans qu’aucun d’eux le réclame au nom de l’égalité si -hautement proclamée. - -Le 6 septembre 1791, par exemple, le secrétaire écrit au procès-verbal: -«J’ai annoncé que le concours du prix sur les satellites de Jupiter -était fermé, et qu’il y avait une pièce (elle était de Delambre et fut -couronnée). On a été aux voix pour savoir si les anciens commissaires -pour le jugement de ce prix seraient continués, oui ou non. La -pluralité a été d’en élire au scrutin: on a retourné aux voix pour -savoir si les pensionnaires voteraient seuls ou si toute l’Académie -aurait droit de suffrage;» mais les pensionnaires, se faisant juges -en leur propre cause, et plus nombreux d’ailleurs que les associés, -décident d’abord que l’ancien usage ne pourra être changé que par une -majorité des deux tiers, qui ne fut pas obtenue, en sorte que les -associés, parmi lesquels se trouvaient Haüy, Coulomb, Pingré, Vicq -d’Azyr et Fourcroy, ne prennent pas part au scrutin. - -Avant d’annoncer à la barre de l’Assemblée l’établissement de l’égalité -dans son sein, l’Académie, reçue aux Tuileries, avait été admise à -présenter ses remercîments au roi. - -«Sire, avait dit Condorcet, l’Académie s’est abandonnée aux sentiments -d’une respectueuse reconnaissance en voyant que Votre Majesté l’avait -jugée digne de contribuer par ses travaux à quelques parties du grand -ouvrage qui doit illustrer son règne; elle n’oubliera jamais que le -monarque proclamé par la nation le restaurateur de la liberté française -avait bien voulu ajouter depuis longtemps à la liberté académique et se -montrer pour nous ce qu’il vient de se montrer aux yeux de l’Europe.» - -L’Académie, il faut le dire, ne dépouillant jamais ses sentiments de -déférence et de respect pour le roi, se montra toujours empressée et -parfois ingénieuse à les lui témoigner. - -On lit au procès-verbal du 19 décembre 1789: «M. Sage rend compte de -ce qui a été fait dans le cabinet de l’Académie. M. le dauphin et -Madame royale sont venus, dit-il, voir le cabinet de l’Académie; les -dix petits tableaux mouvants qui s’y trouvaient ayant paru fixer leur -attention, il a pris sur lui d’en offrir un à M. le dauphin et un autre -à Madame. - -«L’Académie a approuvé ce qu’avait fait M. Sage.» - -Trois mois après, le 22 mars 1790: «M. Tillet a dit que le dauphin, en -venant voir le cabinet de l’Académie, avait remarqué une petite pompe -en cuivre et manifesté le désir de la posséder; la compagnie a décidé -unanimement que le trésorier serait autorisé à ne rien refuser de tout -ce qui pourrait flatter M. le dauphin quand il lui faisait l’honneur de -visiter son cabinet. - -«Le 21 avril 1790 enfin, l’Académie, dit encore le procès-verbal -rédigé par Condorcet, a eu l’honneur de recevoir M. le dauphin et de -l’accompagner dans son cabinet.» - -La nomination des membres de l’Académie était au nombre des -attributions laissées au roi, qui en fait, dans ces circonstances, ne -pouvait se dispenser de confirmer purement et simplement le choix qui -lui était proposé; mécontent peut-être d’un tel rôle, il voulut une -fois s’y soustraire. Le 12 décembre 1790, le ministre de Saint-Priest, -informé par l’Académie qu’elle présente Saussure et Maskeline pour une -place d’associé étranger, répondit immédiatement: que Sa Majesté lui a -ordonné de marquer à l’Académie qu’elle laisse à elle-même le soin de -faire le choix et de l’annoncer à celui qu’elle préférera. Le refus du -roi, loin d’être accueilli comme une occasion de tourner en habitude et -en droit acquis une liberté gracieusement offerte, semble affliger au -contraire et embarrasser l’Académie. - -«M. Meusnier, dit le procès-verbal, a lu la motion suivante: -Représenter au roi que, suivant la loi, Sa Majesté peut seule nommer -aux places d’académicien entre les sujets présentés; que l’Académie ne -peut exercer cette fonction. - -«Qu’elle ne peut en conséquence regarder la lettre que le ministre lui -a écrite par ordre du roi que comme une marque de la confiance de Sa -Majesté, qui veut bien la consulter sur la nomination qu’elle a à faire. - -«Que l’Académie ne peut répondre à cette confiance autrement qu’en -exposant qu’elle a déjà indiqué par l’ordre de la présentation celui -à qui elle donnerait la préférence; qu’elle supplie Sa Majesté de -confirmer cette nomination et de vouloir bien l’annoncer au sujet élu.» - -A cette motion respectueuse, Condorcet opposa la suivante: - -«Décider à la pluralité des voix de la totalité des académiciens si le -choix à faire entre les deux sujets présentés sera confié ou non aux -seuls académiciens honoraires et pensionnaires.» - -On a été aux voix pour savoir laquelle des deux motions aurait la -priorité; la pluralité a été de l’accorder à celle de M. Meusnier. On -pria, en conséquence, le ministre de supplier le roi de vouloir bien -nommer, comme il avait toujours fait jusque-là, un des deux savants -présentés, et de faire annoncer son choix à celui sur qui il sera tombé. - -Le roi nomma Saussure et le fit avertir. - -Sans se rajeunir par l’adjonction d’aucune gloire nouvelle, l’Académie -reste grande et forte. Troublés et entraînés au dehors par le grand et -triste spectacle qui effraye déjà les plus confiants, les uns, quoi -qu’il arrive, y veulent jouer leur rôle; les autres, sans se dégager de -la science, qui a été jusque-là leur vie tout entière, n’y appliquent -plus qu’un esprit distrait. L’Académie, de moins en moins féconde, -produit donc peu de travaux; mais ce peu est excellent et digne encore -des noms qui, jusqu’au dernier jour, se liront sur la feuille de -présence. - -Les théories nettes et solides de Lavoisier, éprouvées par les -expériences décisives de Fourcroy et de Guyton de Morveau, fortifiées -et accrues par les recherches originales de Berthollet, goûtées, -admirées et profondément comprises par Coulomb et par Monge, par -Laplace et par Lagrange, sont contestées, sans en être affaiblies, -par les chimistes obstinés de la vieille école, dont l’opposition -impuissante vient parfois animer les séances. - -En vain l’Académie réunit les adversaires dans les mêmes commissions, -ils ne peuvent s’accorder dans une œuvre commune. Non contents de -rejeter les démonstrations dont ils méconnaissent la force, Darcet -et Beaumé ferment les yeux aux faits les plus évidents: témoin le -rapport de Laplace et de Lavoisier sur la combustion de l’hydrogène et -sa transformation en eau, qu’ils refusent de signer, après avoir vu -pourtant toutes les expériences et assisté à leur plein succès. - -De Lalande, Legentil, Lemonnier, Méchain et Delambre, sans discontinuer -leurs études plus profondes, signalent régulièrement à l’Académie les -phénomènes survenus dans le ciel, exactement observés et calculés. - -Pingré publie les _Annales célestes_, précieux recueil annoncé et -impatiemment attendu par les astronomes depuis l’année 1756. - -Laplace lit de temps à autre un mémoire de mécanique céleste, fragment -anticipé de l’œuvre immortelle dont sa pensée a déjà conçu le plan, et -qui n’est pas de celles qu’on puisse fondre d’un seul jet. - -Lagrange, assez clairvoyant pour être toujours triste, et regrettant le -paisible séjour de Berlin, n’apporte à ses nouveaux confrères qu’une -attention constante à leurs travaux et sa collaboration à quelques -rapports. Mais Legendre, plein d’activité, allie à ses recherches sur -les fonctions elliptiques les opérations géodésiques qui doivent fixer -avec précision la longitude de Londres par rapport à Paris, tandis -que Prony, cherchant encore sa voie, débute par quelques mémoires -d’analyse et de mécanique, accueillis avec bienveillance par Lagrange -et par Laplace, tous deux loin de prévoir pourtant la célébrité -réservée à son nom. - -Adanson, Vicq d’Azyr et Jussieu, en accordant de justes louanges à -des voyageurs comme Richard et Cusson de Labillardière, signalent -l’importance des collections péniblement recueillies au loin, et, -réclamant parfois l’exécution de promesses oubliées, en prolongent -malheureusement sans résultat la pénible illusion. - -«Notre pauvre voyageur, dit Cuvier dans l’éloge de Richard, un rapport -de l’Académie à la main qui constatait l’étendue et l’importance de ses -travaux, frappa à toutes les portes; mais les ministres et jusqu’aux -moindres commis, tout était changé; personne ne se souvenait qu’on lui -avait fait des promesses; il n’importait guère à des gens qui voyaient -chaque jour leur tête menacée, qu’il fût venu un peu plus de girofles -de Cayenne, ou qu’on eût propagé des fuchsias ou des eugénias: des -découvertes purement scientifiques les touchaient encore bien moins. -Ainsi, M. Richard se trouva avoir employé son temps, altéré sa santé -et sacrifié sa petite fortune, sans que personne daignât seulement lui -laisser entrevoir quelque espérance d’assurer son avenir.» - -C’était alors l’histoire de bien d’autres. - -Citons encore, parmi les travaux de l’Académie à cette époque, un -excellent rapport de Monge et de Borda sur un modèle de machine à -vapeur à double effet, construit par le mécanicien Périer, dont -l’esprit ingénieux, après un coup d’œil furtivement jeté à Londres -sur les appareils de Watt, avait pénétré le principe et le secret de -l’invention nouvelle. - -Accoutumée à tenir pour fait tout ce qu’elle décrète, l’Assemblée -nationale s’étonne souvent que le grand ouvrage sur le système métrique -ne s’exécute pas aussi rapidement que ses décisions précipitées de -chaque jour. L’Académie, cependant, y travaille avec un grand zèle, et -cinq commissions, nommées dans la séance du 23 avril 1791, poursuivent -simultanément leurs travaux. Cassini, Méchain et Legendre sont chargés -des mesures astronomiques; Meusnier et Monge s’occupent de mesurer les -bases avec une minutieuse précision; Borda et Coulomb déterminent la -longueur du pendule qui bat les secondes; Lavoisier et Haüy étudient -le poids de l’eau distillée; Tillet, Brisson et Vandermonde, enfin, -dressent l’inextricable tableau des mesures anciennes. Pour qu’aucun -obstacle ne retarde les voyages ou les expériences jugées nécessaires, -l’Assemblée vote une première somme de 100,000 livres, et ordonne -qu’elle soit immédiatement payée. - -L’Académie des sciences avait été chargée de décerner chaque année, -au nom de la France, un prix de 1,200 livres à l’auteur français -ou étranger de la découverte scientifique jugée par elle la plus -considérable et la plus importante. - -L’Académie, qui avait elle-même exclu ses membres du concours, discuta -longuement les travaux astronomiques d’Herschell et de Maskelyne, de -l’anatomiste Mascagni, du botaniste Guerthner, auxquels on opposa -la machine de Watt, que l’on peut regarder, disait la section de -mécanique, comme étant de toutes les découvertes récentes la plus -ingénieuse et la plus utile; elle arrêta ses suffrages sur le télescope -récemment construit par Herschell, et, comme un an déjà était écoulé -depuis le décret de l’Assemblée, on accorda immédiatement un autre prix -à l’ouvrage de Mascagni intitulé: _Vasorum lymphaticorum historia_. -Lavoisier, dont l’esprit généreux et actif animait alors l’Académie -et en inspirait souvent les démarches, prit la parole après ce double -vote. «Après avoir, dit-il, rendu hommage à M. Herschell, l’Académie -en a un autre à rendre à la science elle-même, et qui consiste à faire -construire un télescope d’après les principes de M. Herschell.» - -Pour subvenir à la dépense, évaluée à 100,000 livres, il proposait -d’employer 36,000 livres disponibles provenant des sommes destinées -à des prix non décernés, en y ajoutant le produit de la vente d’une -pépite d’or pesant plus de dix livres appartenant au cabinet de -l’Académie, et de demander le reste à l’Assemblée nationale. - -Les commissaires nommés par l’Assemblée, Lacépède, Pastoret et Romme, -dévoués tous trois à la science, se montrèrent en vain favorables; -regrettant même la destruction d’un objet rare et curieux comme la -pépite d’or, ils promirent en vain à Lavoisier d’en éviter le sacrifice -à l’Académie. Le télescope ne fut pas construit, et le seul résultat du -projet fut d’appeler l’attention sur la petite fortune que l’Académie, -prudemment conseillée, offrit peu de temps après à la nation. - -L’Assemblée nationale était devenue la source de toutes les faveurs et -le centre de toutes les affaires. Toute-puissante, hardie à décider -de tout, et condamnée à une science universelle, elle allége souvent -sa tâche en déférant à l’Académie quelques-unes des demandes et des -offres de toute sorte dont elle est chaque jour accablée. Tout en -s’appliquant de son mieux à ces études nouvelles, l’Académie ne laisse -pas d’écarter, avec une simplicité sincère et une prudence quelquefois -hardie, les questions qu’elle ne peut exactement résoudre; alléguant -dans certains cas son incompétence, se déclarant dans d’autres trop peu -renseignée, elle se retranche tant qu’elle peut dans son rôle purement -scientifique. - -On pourrait citer de nombreux exemples. - -Un décret de l’Assemblée, en supprimant certains droits sur les -cuirs, avait rendu inutile l’outillage ingénieux du mécanicien chargé -de fabriquer les presses et les poinçons servant à les marquer. -L’Académie, consultée sur ses droits à une indemnité et sur le -chiffre équitable auquel elle doit être fixée, examine volontiers les -appareils du sieur Mercklein, et, en louant leur disposition, constate -l’impossibilité de les adapter à une destination nouvelle; mais, en -envoyant au ministre le rapport de Tillet, Leroy, Monge et Vandermonde, -l’Académie décide qu’on lui mandera les raisons pour lesquelles elle -désire ne plus être consultée à l’avenir sur des indemnités à accorder -à des particuliers. - -Chargée d’examiner le projet d’un canal qui dédommagerait la ville -de Richelieu des avantages perdus par suite de la révolution, les -commissaires, Bossut, Coulomb et Meusnier, ne font pas attendre -leur rapport: «Mais, disent-ils en le terminant, nous pensons que -les propositions ne sauraient être appréciées que d’après une -reconnaissance des nivellements et autres opérations faites sur les -lieux, pour constater la possibilité d’établir la communication -projetée, la dépense qu’elle exige et surtout les proportions de cette -dépense avec les avantages qui en pourraient résulter pour le pays; que -c’est à l’Assemblée nationale à ordonner les dépenses préliminaires, -après avoir, si elle le juge à propos, renvoyé la demande dont -il s’agit au directeur du département; qu’enfin, les fonctions de -l’Académie se réduisant nécessairement à examiner les résultats de -cette opération lorsqu’elle aurait eu lieu, elle ne peut pour le -présent prononcer aucune opinion.» - -Consultée dans des circonstances fort graves sur le nombre de pains -de quatre livres que l’on peut retirer d’un sac de farine, elle s’en -réfère, en exposant ses motifs, à un rapport antérieur de 1783, auquel -elle renvoie la municipalité de Paris, parce qu’il rend absolument -superflues des expériences nouvelles. - -A l’occasion d’un projet de cartouche incendiaire: «Nous croyons devoir -observer, sans entrer dans le détail, disent les commissaires de -l’Académie, que, si cette cartouche parvenait toujours à son but, elle -produirait l’effet que son auteur promet; il en résulterait une grande -destruction d’hommes, parce que le feu mis pendant un combat dans les -voiles d’un vaisseau, loin de s’éteindre aussi promptement que le -prétend l’auteur, le mettrait dans le danger le plus imminent de brûler -sans pouvoir recevoir de secours, et peut-être sans qu’on pût parvenir -à sauver l’équipage, qui serait alors la proie des flammes.» Ceci mène -naturellement à la discussion d’une grande question politique: «Doit-on -adopter un moyen incendiaire dont le succès détruirait promptement une -armée navale, mais entraînerait en même temps une grande perte d’hommes? - -«L’Académie, dont le but est le perfectionnement des sciences et -arts, ne veut pas sans doute s’occuper de cette question politique et -morale; mais elle nous permettra de lui rappeler qu’en 1759, lorsque, -pendant la guerre de sept ans, on proposa à Louis XV de profiter -de la découverte qu’un joaillier de Paris venait de faire d’un feu -inextinguible, même dans l’eau, ce monarque voulut que le secret fût -enseveli dans le plus profond oubli. D’après ces considérations, -nous concluons que l’Académie, fidèle à ses principes et à ceux de -l’humanité, ne peut, sans un ordre exprès du gouvernement, faire des -expériences sur la cartouche proposée.» - -L’Académie, peu empressée à se produire au dehors, évite les -manifestations bruyantes dont Paris s’enivre peu à peu. Elle ne veut -pas se dessaisir, en s’associant à d’autres compagnies, de son rôle -incontesté jusque-là d’arbitre unique et de juge sans appel des -questions de son ressort qui lui sont soumises. On lit par exemple dans -le procès-verbal du 10 mars 1790: - -«M. Tillet a lu une délibération du district de -Saint-Jacques-l’Hôpital, par laquelle il invite l’Académie à assister -à une séance des exercices des enfants aveugles à l’Hôtel de Ville, -dirigée par M. Haüy, pour faire un rapport de cette séance, -conjointement avec Messieurs de l’Université, Messieurs de l’Académie -de musique et Messieurs du corps des imprimeurs, dont copie sera remise -à Messieurs du district. - -«Il a été décidé que l’Académie ne nommerait pas de commissaires, mais -que ceux de Messieurs les académiciens qui voudraient se rendre à -l’invitation de Messieurs du district en seraient les maîtres.» - -Quelques-uns des travaux demandés à l’Académie inspirent aux membres -qui en sont chargés une répugnance évidente, qu’ils n’expriment -toutefois qu’avec une grande circonspection. - -Lorsque, par exemple, le 13 avril 1791, l’Académie est invitée à faire -l’essai des métaux précieux provenant des églises jugées inutiles -au culte, l’un des commissaires trouve que ce sont des opérations -très-délicates, _tant par rapport aux circonstances_ que pour avoir des -résultats satisfaisants, et demande que l’on fortifie la commission par -l’adjonction de nouveaux membres. Cette timidité ou ce scrupule ne se -retrouve pas, il faut l’avouer, chez tous les académiciens. Pendant que -Beaumé et Fourcroy étudient sans hésitation la composition du métal des -cloches et cherchent sans répugnance le moyen d’en séparer les éléments -pour les convertir en pièces de deux sous, ou de les plier à d’autres -usages, Lagrange et Borda acceptent très-librement l’examen d’un -mémoire de l’abbé Mongès, sur les moyens d’utiliser pour la science la -prochaine destruction des clochers. «Il sera bon, dit l’abbé, approuvé -en cela par les commissaires, d’examiner avec soin l’orientation de -la croix de fer qui surmonte souvent l’édifice, de noter si elle est -inclinée par l’action du temps et si, conformément à une croyance -populaire, elle l’est toujours dans le même sens; on devra aussi -étudier avec soin de quels bois sont faites les vieilles charpentes et -si l’essence, comme on le croit généralement, a disparu de nos forêts.» - -Les Académies, en temps de révolution surtout, sont, comme leurs -membres, pleines de contradictions, et les travaux scientifiques -relatifs à la suppression des églises n’empêchent pas l’Académie des -sciences de se réunir le jour de la Saint-Louis à l’Académie des -belles-lettres, pour entendre la messe à la chapelle du Louvre. - -Le 24 août 1791, on lit au procès-verbal: - -«M. Sage a lu la lettre suivante de M. Desessart: - -«Le Roi donne son agrément pour que l’Académie, de concert avec celle -des belles-lettres, fasse célébrer une messe dans la chapelle du -Louvre, le jour de la Saint-Louis.» - -«Sur la demande de M. Lavoisier, on a été aux voix si l’on demanderait -à M. le curé de la paroisse un prêtre pour dire la messe le jour de la -Saint-Louis, oui ou non. - -«La pluralité a été pour que M. le directeur s’adressât à M. le curé.» -Vingt-cinq académiciens assistèrent à la messe, et une députation alla -remercier le curé de l’avoir célébrée lui-même. - -Le 11 août 1792, le lendemain de l’invasion des Tuileries, était un -mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance; mais, pour -la première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune -communication scientifique ne se trouve à l’ordre du jour. - -Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande -qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations. -L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les -seuls changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles; -le procès-verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit -jours après qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous -livrer le nom d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire, -dont la proposition trois fois reproduite est éludée enfin, non -sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères -attristés. - -«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à -l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres -émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose -à l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres -connus pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de -la liste de l’Académie pour prononcer leur radiation. - -«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure -aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de -leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des -sciences étant son unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée -nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation -à l’Académie, elle exercera le droit qu’elle seule peut avoir de rayer -de la liste de l’Académie les membres qu’elle jugera devoir en être -exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy, dans le raffinement de -son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du règlement relatif aux -académiciens absents plus de deux mois sans congé. - -«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué -qu’il ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution -n’appartient pas à l’Académie. - -«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté -définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la -délibération relative à la susdite motion seraient remises à la séance -prochaine.» - -Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin) -s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération -qui est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout -temps l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution, -du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en -référer au ministre, avec lequel elle entretenait une correspondance -et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime -particulier; il s’étonne que, dans un moment où le ministre de -l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus que jamais -la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui comme elle -le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de -charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur -l’objet proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus -intéressantes.» - -Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident -tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé -pourtant. - -Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des -victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une -sorte de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par -un bonheur inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille -seulement du massacre; lorsque signaler un suspect, c’était désigner -une victime, la sinistre motion est poursuivie avec une inqualifiable -opiniâtreté. - -On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait -reçu la lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au -sujet de la radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le -secrétaire ayant répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre, -l’Académie a arrêté que, le ministre n’ayant point répondu, le -secrétaire ne pourrait délivrer aucune liste de l’Académie ni en faire -imprimer aucune jusqu’à ce que cette réponse soit parvenue. - -Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de -subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une -fois par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la -coutume, la séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792, -dans le palais du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire -sur le frottement, Borda rend compte des travaux relatifs aux poids et -mesures, Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui -entourent Paris, Sage parle de la nature et de la classification des -marbres, et Desmarets enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du -dénombrement des terres végétales. - -Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques, -renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des -progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son -écrit. On lui _observera_, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a -plus et ne donne plus de priviléges. - -L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui -renverse tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les -plus prévoyants et les plus sages des académiciens veulent se taire -et se faire oublier. Ils ne peuvent réprimer le zèle des confrères -qui, empressés à rendre compte des opérations bien languissantes -pourtant sur le système métrique, trouvent à la barre de la Convention -l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs travaux. - -«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans -la séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre -de leurs vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de -poids et mesures qui entrave les transactions sociales et travestit la -règle elle-même en un objet de commerce. Mais le gouvernement ne se -prêtait point à cette idée des philosophes; jamais il n’aurait consenti -à renoncer à un moyen de désunion; enfin le génie de la liberté a -paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l’unité fixe et -invariable, indépendante de tout arbitraire, telle en un mot qu’elle -n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et qu’il soit -possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux. -Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la -France.» - -Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend -la nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté -dans la même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore -pourtant les demandes et les missions incessantes du gouvernement. -On la consulte sur les voitures couvertes destinées au transport des -malades, sur les perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux -et des hospices, sur le système monétaire. Il suffira, dit le comité -des assignats et monnaies en parlant du système nouveau, d’annoncer -aux nations que l’Académie des sciences en a jeté les fondements pour -mériter leur confiance. - -L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la -République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une -nouvelle invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire -des manteaux pour les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées -de canons sur un même affût, sur la conservation des eaux à bord des -navires de la République, sur l’administration nationale des économies -du peuple, sur la conservation des biscuits et des légumes à la mer. -L’Académie répond de son mieux, et reçoit avec des remercîments de -fréquents témoignages de confiance et d’estime. L’excellent Lakanal, -qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le protecteur -et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse, -suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups -qui les menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est -autorisée à remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en -réjouir, mais non en profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près -la permission de se compléter. Lakanal cependant veillait encore sur -elle. - -«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret rendu -sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire -de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont -été et pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En -conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres, -papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront -levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la -composaient leur seront payées comme par le passé et jusqu’à ce qu’il -en ait été autrement ordonné.» - -L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne -pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal: - -«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous -exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous -avez bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns -de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement -les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce -décret, et, quelque important qu’il soit pour le travail des poids et -mesures et pour la suite des autres objets dont l’Académie avait été -chargée, elle ne pourrait pas s’en servir dans ce moment sans paraître -lutter contre l’opinion dominante du comité d’instruction publique et -de la partie prépondérante de l’Assemblée. - -«Il est étonnant de voir que les sciences, qui faisaient en France -des progrès si rapides et qui pourraient contribuer d’une manière -si efficace à la gloire et à la prépondérance de la République, -soient sacrifiées à des opinions exagérées, sur le danger desquelles -on s’éclairera plus tard. Nous sommes dans une position où il est -également dangereux de faire quelque chose et de ne rien faire. -Recevez, je vous prie, l’assurance de l’attachement que je vous ai voué -pour longtemps.» - -Serviteurs inutiles de la science, les académiciens dispersés cherchent -la plupart une prudente retraite. Les uns, suspects d’incivisme, comme -Borda, Lavoisier et Laplace, et jugés trop tièdes dans leur haine -pour les rois, sont exclus pour ce motif de la commission des poids et -mesures, tandis que d’autres, comme Berthollet, exposés peut-être à des -épreuves plus périlleuses et plus rudes, conservent la confiance du -Comité du salut public, sans jamais trahir, pour la ménager, la vérité, -toujours loyalement dite et maintenue invariablement. - -Quelques jours avant le 9 thermidor, un dépôt sableux est trouvé -dans une barrique d’eau-de-vie destinée à l’armée; les fournisseurs, -suspects d’empoisonnement, sont aussitôt arrêtés et l’échafaud déjà -semble se dresser pour eux. Berthollet cependant examine l’eau-de-vie, -et la déclare pure de tout mélange. - -«Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne -contient pas de poison?» Pour toute réponse, Berthollet en avale un -verre en disant: «Je n’en ai jamais tant bu!—Tu as bien du courage! -s’écrie Robespierre.—J’en ai eu davantage quand j’ai signé mon -rapport.» Et l’affaire n’eut pas d’autres suites. - -L’Académie devait renaître sous un autre nom; la première classe de -l’Institut fut composée de ses anciens membres dans lesquels, est-il -besoin de le dire? il fallut combler bien des vides. - -Lorsque, le 23 mai 1796, la compagnie restaurée vint pour la première -fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement -et simplement le dernier programme de l’Académie des sciences, comme -pour proclamer qu’en acceptant tout son héritage elle garderait toutes -ses traditions. - - - FIN. - - - - - TABLE DES MATIÈRES. - - - I. - - L’ACADÉMIE. - - - Pages. - - L’ACADÉMIE DE 1666 1 - - L’ORGANISATION DE 1699 47 - - LES ÉLECTIONS 63 - - LES FINANCES DE L’ACADÉMIE 85 - - LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES 108 - - LES RAPPORTS 146 - - LES PRIX 176 - - - II. - - LES ACADÉMICIENS. - - LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS 205 - - LES GÉOMÈTRES 229 - - LES ASTRONOMES 296 - - LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS 313 - - LES CHIMISTES 340 - - LES NATURALISTES 376 - - - III. - - LA FIN DE L’ACADÉMIE. - - L’ACADÉMIE DE 1789 A 1796 403 - - -PARIS.—J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.—[790] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Academie des sciences et les -academiciens de 1666 à 1793, by Joseph Bertrand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ACADEMIE DES SCIENCES 1666-1793 *** - -***** This file should be named 51516-0.txt or 51516-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/5/1/51516/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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