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-The Project Gutenberg EBook of L'Academie des sciences et les academiciens
-de 1666 à 1793, by Joseph Bertrand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: L'Academie des sciences et les academiciens de 1666 à 1793
-
-Author: Joseph Bertrand
-
-Release Date: March 21, 2016 [EBook #51516]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ACADEMIE DES SCIENCES 1666-1793 ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- L’ACADÉMIE
-
- DES SCIENCES
-
- ET LES ACADÉMICIENS
-
- DE 1666 A 1793
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- L’ACADÉMIE
-
- DES SCIENCES
-
- ET LES ACADÉMICIENS
-
- DE 1666 A 1793
-
- PAR
-
- JOSEPH BERTRAND
-
- MEMBRE DE L’INSTITUT
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 18, RUE JACOB, 18
-
- 1869
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-L’histoire complète de l’Académie des sciences serait une œuvre
-considérable. Faire connaître la marche de toutes les sciences depuis
-plus de deux siècles, dire le temps et l’occasion de leurs progrès en
-France, assigner le génie particulier de plus de deux cents membres
-qui, avec des mérites divers, ont pris part à l’œuvre commune, montrer
-leur influence au dehors et l’impulsion qu’ils en reçoivent, rechercher
-le rôle croissant de l’illustre compagnie dans les grandes questions
-d’utilité publique, la confiance dont elle se montre digne et qui des
-particuliers s’étend au gouvernement, et même aux corps les plus jaloux
-de leurs droits, tel serait le cadre d’un ouvrage dont on trouvera ici
-quelques chapitres.
-
-L’histoire des sciences n’occupe dans ce volume qu’une place
-très-restreinte; elle aurait pu, si j’avais adopté un autre cadre,
-en former la partie la plus considérable. Les mémoires de l’Académie
-sont en effet l’essentiel de son œuvre; en y joignant le recueil des
-savants étrangers et la collection des pièces couronnées, on pourrait
-aisément faire naître de leur analyse, sans développements forcés,
-l’histoire complète des diverses sciences. Une telle tâche exigerait
-une érudition à laquelle je ne prétends ni n’aspire; mon but est plus
-modeste et non moins utile peut-être.
-
-Après avoir lu avec un vif intérêt les procès-verbaux inédits des
-séances et consulté les pièces officielles conservées par l’Institut,
-j’ai cru voir apparaître très-clairement l’organisation de l’ancienne
-Académie, la physionomie des séances, les préoccupations de ses
-membres, leurs relations entre eux et avec le gouvernement, les
-ressources régulières dont ils disposaient pour la science, et les
-appuis extraordinaires qui, lorsqu’il le fallut, ne leur firent jamais
-défaut. Ce petit tableau forme une page curieuse de l’histoire de la
-société polie en France. J’ai essayé, à l’occasion d’un savant ouvrage
-de M. Maury, de l’indiquer dans quelques articles du _Journal des
-Savants_. Ce sont ces articles, soigneusement revus, que je présente
-aujourd’hui au public avec des développements qui en doublent au moins
-l’étendue.
-
-L’histoire de l’Académie ne se sépare guère de celle des académiciens,
-et j’ai cru intéressant d’esquisser, à côté des coutumes et des actes
-de la compagnie, les traits principaux de la vie et du caractère de
-ses membres. Devais-je me borner aux grandes figures qui dominent
-leur époque, ou m’étendre jusqu’aux soldats les plus obscurs de
-l’armée de la science? J’ai repoussé ces deux partis extrêmes, et
-laissant de côté, forcément parfois faute de documents précis, les
-académiciens dont la trace est aujourd’hui effacée, j’ai essayé de
-représenter, dans un cadre proportionné à leur importance, tous ceux
-qui, par leur talent ou par leur caractère, ont accru la force et le
-renom de l’Académie. Tel a été du moins mon programme; mais je m’en
-suis, il faut l’avouer, écarté plus d’une fois. Complétement étranger
-aux questions de médecine, j’ai dû passer sous silence les travaux,
-quoique considérables, de la section d’anatomie, et par une conséquence
-naturelle, j’ai négligé l’histoire de ses membres. Les courtes notices
-consacrées aux autres membres de l’Académie auraient dû s’étendre ou
-se resserrer en raison de l’importance du personnage. Dans le plus
-grand nombre des cas, on verra qu’il en est ainsi; mais il y a des
-exceptions; plus de sympathie pour quelques-uns, moins de compétence
-pour juger l’œuvre de quelques autres, et peut-être aussi le hasard de
-la composition, ont amené des disproportions que le lecteur voudra bien
-me pardonner.
-
-Toutes les figures de ma petite galerie sont appréciées avec une
-franchise absolue et une entière liberté. _Biographie_, quand il
-s’agit d’académiciens, est, pour bien des lecteurs, synonyme d’_éloge_.
-J’ai trop souvent peut-être oublié cette tradition; mais un mot de
-Voltaire m’a plus d’une fois soutenu dans l’entreprise peu périlleuse
-de juger équitablement les hommes du siècle passé: «Qui loue tout n’est
-qu’un flatteur; celui-là seul sait louer qui loue avec restriction.»
-
-Les grands hommes sont rares, il faut bien le savoir, et l’on doit,
-quand on les rencontre, s’incliner profondément devant eux. Mais
-lorsqu’un sourire ironique accueille tardivement le souvenir de ceux
-qui en ont indûment tenu l’emploi, il n’y a à cela ni injustice ni
-inconvénient.
-
-J’aurais pu souvent, sans infidélité comme sans effort, montrer dans
-les passions et les ridicules, les partialités et les jalousies du
-passé, des analogies et des leçons applicables au temps présent.
-Non-seulement je me suis abstenu de chercher pour ce livre un tel genre
-d’intérêt, mais chaque fois que l’allusion, s’imposant en quelque
-sorte, se présentait à moi trop facile et trop claire, je me suis fait
-une loi invariable de quitter brusquement la plume.
-
- J. BERTRAND.
-
-
-
-
- L’ACADÉMIE DES SCIENCES
-
- ET
-
- LES ACADÉMICIENS
-
- DE 1666 A 1793
-
-
-
-
-I.
-
-L’ACADÉMIE
-
-
-
-
-L’ACADÉMIE DE 1666.
-
-
-Lorsqu’en 1666 Colbert, heureusement inspiré par Perrault, proposa à
-Louis XIV la création de l’Académie des sciences, il prétendait former
-une compagnie compétente, aussi bien sur les questions d’érudition,
-d’histoire, de littérature et de goût, que sur les problèmes de
-science pure. Un académicien devait, suivant lui, ne fermer les yeux
-à aucune lumière et cultiver plus spécialement une des branches des
-connaissances humaines, sans donner pour cela l’exclusion à toutes les
-autres.
-
-L’Académie des sciences réunit donc d’abord, pour bien peu de temps
-il est vrai, aux géomètres et aux physiciens, des érudits et des
-hommes de lettres. Pour ne pas cependant partager les esprits entre
-des pensées trop contraires, on assigna des jours différents à la
-réunion des différents groupes de la compagnie. Les géomètres et les
-physiciens s’assemblaient séparément le samedi, puis tous ensemble le
-mercredi; les historiens tenaient séance le lundi et le jeudi; et les
-littérateurs enfin étaient réunis le mardi et le vendredi. Toutes les
-sections cependant composaient un même corps qui, le premier jeudi
-de chaque mois dans une réunion de tous ses membres, entendait et
-discutait, s’il y avait lieu, le compte rendu des travaux particuliers.
-L’organisation, on le voit, était à peu près celle de notre Institut.
-L’Académie française et l’Académie des inscriptions, représentées
-dans la compagnie nouvelle par une partie seulement de leurs membres,
-s’émurent d’une séparation qui, en donnant aux uns une double part de
-priviléges et de largesses, ne pouvait manquer d’amoindrir les autres.
-Colbert obtint, à leur prière, que le roi réduisît les occupations de
-l’Académie des sciences aux études et aux recherches scientifiques.
-Devenue ainsi la sœur et non la rivale de ses deux aînées, l’Académie
-des sciences resta composée de seize membres, presque tous choisis par
-Colbert avec un rare discernement. Dans la section de mathématiques se
-trouvaient en effet:
-
-Christian Huyghens, un des plus grands hommes de son temps, rare et
-admirable génie qui, pendant plus de quinze ans, brilla dans l’Académie
-et fut le plus illustre de ses membres.
-
-Roberval, que Pascal estimait assez pour écrire: «Si le père jésuite
-connaît M. Roberval, il n’est pas nécessaire que j’accompagne son
-nom des éloges qui lui sont dus, et s’il ne le connaît pas, il doit
-s’abstenir de parler de ces matières, puisque c’est une preuve
-indubitable qu’il n’a aucune entrée aux hautes connaissances ni de la
-physique, ni de la géométrie.»
-
-Picard et Auzout, célèbres tous deux à des degrés et à des titres
-inégaux, dans l’histoire de l’astronomie. Frenicle, dont Descartes et
-Fermat ont loué la pénétration et qui, presque exclusivement appliqué
-à la théorie des nombres, avait lutté sans désavantage contre ces
-deux grands hommes, lorsqu’ils n’avaient pas dédaigné de le suivre,
-quelquefois même de le provoquer sur son terrain.
-
-Buot, qui, d’abord simple ouvrier armurier, s’était instruit seul et
-qu’on s’étonnait de voir si savant sans entendre un mot de latin.
-
-Carcavy enfin, ami de Pascal, et qui sans avoir produit d’invention
-originale était alors un savant instruit et considérable.
-
-Les physiciens qui complétaient l’Académie sont restés moins célèbres.
-Outre Pecquet, dont le nom est attaché à une découverte importante,
-l’Académie comptait:
-
-Delachambre, médecin ordinaire du roi et auteur d’un ouvrage intitulé:
-_Nouvelles conjectures sur la cause de la lumière, sur les débordements
-du Nil et sur l’amour d’inclination_. Cet ouvrage a reçu de grandes
-louanges; les mérites, il faut le croire, en étaient aussi variés que
-le sujet, car il ouvrit à son auteur les portes de l’Académie française
-comme celles de l’Académie des sciences.
-
-Claude Perrault, le futur architecte du Louvre, médecin en même temps,
-comme Boileau ne l’a laissé ignorer à personne, et de plus naturaliste
-habile.
-
-Quoique Duclos, Bourdelin, Gayant et Marchand, qui complétaient la
-section, n’aient pas laissé de grands noms dans la science, leur mérite
-passait alors pour fort au-dessus du commun.
-
-Duhamel, homme très-docte et d’un esprit ferme et droit, fut nommé
-secrétaire. Il joignait à une grande érudition philosophique la
-politesse et l’élégance de style, en même temps qu’une excellente
-latinité dont la réputation décida, dit-on, le choix de Colbert.
-
-Cinq jeunes gens enfin, Couplet, Richer, Niquet, Pivert et Delannoy,
-furent adjoints aux académiciens pour les aider dans leurs travaux.
-
-Le roi assurait par des pensions l’existence des membres de la
-compagnie nouvelle, en mettant de plus à leur disposition les fonds
-nécessaires pour exécuter les expériences et construire les machines
-jugées utiles.
-
-L’Académie se réunissait deux fois par semaine, le mercredi et le
-samedi. Quoique tous les membres fussent convoqués, la séance du
-mercredi était spécialement consacrée aux travaux mathématiques, et
-celle du samedi aux expériences de physique, comprenant, d’après
-le langage du temps, les manipulations de chimie et les travaux
-d’histoire naturelle. Les réunions ressemblaient fort peu à celles
-d’aujourd’hui. L’Académie, inconnue au public et peu soucieuse de se
-répandre au dehors, ne recevait des savants étrangers que de rares et
-insignifiantes communications; une ou deux fois par an, tout au plus,
-un inventeur, patronné par quelque grand personnage, était admis à lui
-soumettre un moyen de dessaler l’eau de mer, une solution nouvelle
-du problème des longitudes ou quelque combinaison chimérique pour
-produire de la force sans en consommer... Mais les seize académiciens,
-accoutumés à ne compter que sur eux-mêmes, remplissaient le plus
-souvent les séances par leurs propres travaux. Les expériences,
-choisies et discutées à l’avance, devaient être exécutées en commun,
-dans le laboratoire annexé à la bibliothèque royale, où se tenaient
-alors les assemblées.
-
-Duclos, dans le programme des travaux de chimie, étale tout d’abord la
-confiance d’un ignorant qui ne doute de rien. La chimie, il ne faut pas
-l’oublier, est de création toute récente, et les transformations des
-corps n’avaient jamais été rattachées, avant Stahl qui vint quarante
-ans plus tard, à une théorie réellement scientifique. Duclos cependant
-n’y aperçoit pas de secrets; il déclare le nombre des éléments, en
-assigne la nature et le rôle et, sans marquer aucun embarras, émet
-et propose comme indubitables les principes les plus absolus et les
-plus faux. Le soufre, le mercure et le sel ne sont pas, suivant lui,
-des corps simples, et par la résolution des mixtes naturels, il ne
-reste jamais que de l’eau. C’est elle qui, altérée par un efficient
-impalpable et spirituel, produit le mercure, le soufre et le sel. Les
-esprits parfaits et qui ont quelque participation de la vie contiennent
-un troisième principe, nommé _archée_, en sorte qu’il existe en tout
-trois principes: le corps matériel qui est l’eau, l’esprit altératif et
-l’âme vivifiante ou archée. Les chimistes, on le voit, avaient beaucoup
-à désapprendre.
-
-Le plan d’études tracé par Perrault pour l’anatomie et la botanique
-fait paraître au contraire beaucoup de savoir et de sens. Les
-recherches anatomiques doivent comprendre, suivant lui, en même temps
-que la description des organes, la recherche de leur usage et le
-mécanisme de leur action. Quelques organes bien connus remplissent des
-fonctions encore très-cachées et des effets véritables et manifestes,
-tels par exemple que la génération du lait, dépendent de quelque organe
-qu’on n’a pas pu découvrir. Un anatomiste doit donc employer à la fois
-les yeux et la raison, en conservant toutefois quelque avantage aux
-yeux sur la raison même.
-
-Perrault distingue également de l’histoire et de la description des
-plantes l’étude plus philosophique de leur naissance et de leur
-accroissement. Beaucoup d’auteurs anciens ont écrit sur ce sujet;
-leurs assertions sont douteuses, il serait utile de les vérifier.
-Est-il vrai, par exemple, qu’une plante puisse se reproduire par les
-sels tirés de sa cendre? La terre qui nourrit la plante peut-elle
-la produire par sa propre fécondité sans avoir reçu de semence?
-Existe-t-il dans la plante, comme dans les animaux, une partie
-principale qui donne l’âme et le mouvement à toutes les autres, et
-cette partie n’est-elle pas la racine? Que faut-il penser enfin de ce
-qu’on a nommé les sympathies et les antipathies des plantes? Si le
-sapin est considéré comme l’ami des autres arbres, cela ne tient-il pas
-seulement à ce que sa racine, droite et plongeante, ne gêne en rien les
-plantes placées dans son voisinage? Si l’olivier passe pour un arbre
-peu sociable, n’est-ce pas pour une raison contraire?
-
-Chaque académien était invité à proposer son programme, et il en
-résulta une grande variété de projets. Un membre de la Compagnie, dont
-le procès-verbal ne donne pas le nom et qui, pour cette raison, est
-peut-être Duhamel qui l’a rédigé, propose de «choisir un étang pour
-faire tourner l’eau en son milieu, laquelle communiquera le mouvement
-au reste de l’eau par différents degrés de vitesse, pour y examiner le
-mouvement des divers corps flottants en divers endroits et inégalement
-éloignés du milieu, pour faire quelque comparaison des planètes dans le
-monde.»
-
-Auzout, mieux inspiré, demandait que quelques-uns de la Compagnie
-eussent commission de voir les ouvriers, leurs outils et leurs
-instruments, la manière de les employer, savoir ce qui leur manque et
-apprendre leurs secrets et leurs sophisteries. Couplet fut chargé de
-suivre cette idée, qui devait produire la belle collection des Arts et
-métiers publiée un siècle plus tard par l’Académie.
-
-Huyghens aussi remit son projet, et M. Boutron en possède l’autographe
-original avec des notes approbatives écrites sans doute de la main de
-Colbert.
-
-
- [Sidenote: _Bon._]
-
- Faire les expériences du vuide par la machine et autrement et
- déterminer la pesanteur de l’air.
-
- [Sidenote: _Bon._]
-
- Examiner la force de la poudre à canon en l’enfermant en petite
- quantité dans une boite de fer ou de cuivre fort espaisse.
-
- [Sidenote: _Bon._]
-
- Examiner de même façon la force de l’eau raréfiée par le feu.
-
- [Sidenote: _Bon._]
-
- Examiner la force et la vitesse du vent et l’usage qu’on en tire à la
- navigation et aux machines.
-
- [Sidenote: _Bon._]
-
- Examiner la force de la percussion ou la communication du mouvement
- dans la rencontre des corps, dont je crois avoir donné le premier les
- véritables règles.
-
- _Pour l’Assemblée de Physique._
-
- La principale occupation de cette Assemblée et la plus utile doibt
- estre, à mon avis, de travailler à l’histoire naturelle à peu
- près suivant le dessein de Verulamius. Cette histoire consiste en
- expériences et en remarques et est l’unique moyen pour parvenir à la
- connoissance des causes de tout ce qu’on voit dans la nature. Comme
- pour sçavoir ce que c’est que la pesanteur, le chaud, le froid,
- l’attraction de l’aimant, la lumière, les couleurs, de quelles parties
- est composé l’air, l’eau, le feu et tous les autres corps, à quoy sert
- la respiration des animaux, de quelle façon croissent les metaux,
- les pierres et les herbes, de toutes lesquelles choses on ne sçait
- encore rien ou très peu, n’y ayant pourtant rien au monde dont la
- connoissance seroit tant à souhaiter et plus utile.
-
- [Sidenote: _Bon._]
-
- L’on devroit, suivant les diverses matières dont j’en viens de nommer
- quelques-unes, distinguer les chapitres de cette histoire et y
- amasser toutes les remarques et expériences qui regardent chacune en
- particulier, et de ne se pas tant mettre en peine d’y rapporter des
- expériences rares et difficiles à faire, que celles qui paroissent
- essentielles pour la découverte de ce que l’on cherche, quand bien
- même elles seroient fort communes.
-
- L’utilité d’une telle histoire faite avec fidélité s’estend à tout
- le genre humain et dans tous les siècles à venir, parce qu’outre le
- profit qu’on peut tirer des expériences particulières pour divers
- usages, l’assemblage de toutes est toujours un fondement assuré
- pour bastir une philosophie naturelle, dans laquelle il faut
- nécessairement procéder de la connoissance des effets à celle des
- causes.
-
- La chimie et la dissection des animaux sont assurément nécessaires à
- ce dessein, mais il faudroit que les opérations de l’une ou de l’autre
- tendissent toujours à augmenter cette histoire de quelque article
- important et qui regardast la découverte de quelque chose qu’on se
- propose, sans perdre de temps à plusieurs mesmes remarques de quelques
- circonstances dont la connoissance ne peut avoir de la suite; pour ne
- pas encourir le reproche que faisoit Seneque aux philosophes anciens:
- _Invenissent forsitan necessaria nisi et superflua quœsissent_.
-
- Il faudroit commencer par les matières que l’on jugera les plus belles
- et utiles, dont on pourra distribuer plusieurs à la fois à autant de
- personnes de ceux qui composent l’assemblée qui toutes les semaines y
- feront le rapport et lecture de ce qu’ils auront recueilli, et ce sera
- ainsi une occupation réglée, dont le fruit sera indubitablement très
- grand.
-
- HUYGHENS.
-
-Cette note date de 1666, époque à laquelle Colbert proposa à Louis
-XIV la fondation de l’Académie des sciences. C’est cette même année
-que Huyghens, appelé par le grand ministre et doté d’une pension
-considérable, vint se fixer à Paris.
-
-Picard commença immédiatement avec Auzout et Huyghens une série
-d’observations astronomiques, et, en proposant de construire pour les
-planètes des tables plus complètes que celles de Kepler, il disait ses
-motifs d’espérer ses succès.
-
-«On a, dit-il, quantité de nouvelles observations qui ont été faites
-très-exactement en divers lieux, lesquelles, jointes et comparées
-à celles des années précédentes, donnent une connaissance de
-l’astronomie bien plus particulière que celle qu’on a eue par le passé.
-La géométrie n’avait pas encore été poussée au point où elle est
-présentement; on a pour observer des instruments beaucoup meilleurs
-que ceux dont se sont servis les anciens. A peine avait-on, du temps
-de Kepler, de grandes lunettes de six ou sept pieds. On en fait
-aujourd’hui de soixante pieds. La méthode dont lui et ceux qui l’ont
-précédé se sont servis pour mesurer le temps est fort incertaine, et
-très-éloignée de la précision que nous donnent les horloges à pendule,
-qui marquent les minutes et même les secondes avec beaucoup plus
-d’exactitude que les horloges communes ne marquaient les heures et les
-demi-heures, et elles sont d’une si grande utilité que l’on peut, par
-leur moyen, non-seulement rectifier les heures des étoiles fixes sans
-aucun instrument, mais encore faire plusieurs observations qui sans
-cela seraient impossibles. Que si, à tous ces avantages, on ajoute
-les secours qu’il plaît à Sa Majesté de promettre à cette science si
-nécessaire dans l’usage de la vie, et par laquelle on puisse espérer de
-bons et grands instruments avec un lieu propre et tel qu’on le souhaite
-pour observer, on aura tout lieu de se promettre de bons résultats.»
-
-Le ciel sembla favoriser la compagnie naissante: deux éclipses, aussi
-rapprochées qu’elles puissent l’être, se succédèrent à quinze jours
-d’intervalle. La première surtout présenta un spectacle curieux et
-une instruction importante. Quand la lune s’éclipsa à l’horizon, le
-soleil lui-même n’était pas encore caché. Ce singulier phénomène avait
-été observé déjà par Pline et par Moestlin, le maître de Kepler.
-Les académiciens, qui ne l’ignoraient pas, y prirent cependant un
-grand intérêt; en voyant en effet la lune s’obscurcir lorsque rien
-en apparence n’intercepte pour elle les rayons du soleil, on demeure
-assuré, sans recourir à aucune autre preuve, que les astres relevés par
-la réfraction ne sont pas où ils semblent être. L’Académie, plaçant au
-nombre de ses travaux astronomiques l’étude immédiate de la réfraction,
-résolut d’approfondir une théorie aussi indispensable à l’exactitude
-de toutes les autres. Huyghens proposa plusieurs méthodes qui furent
-suivies et perfectionnées, et l’Académie contribua à faire disparaître
-une erreur grave presque universellement admise jusqu’alors. La
-réfraction, qui diminue avec l’élévation de l’astre observé, ne devient
-nulle qu’au zénith; les observateurs, qui l’avaient négligée pour les
-hauteurs plus grandes que 45°, s’étaient trompés par là de plus d’une
-minute sur la latitude de Paris, base nécessaire de tous les travaux de
-l’Observatoire.
-
-Les mathématiciens eux-mêmes entreprirent une œuvre collective. Un
-traité de mécanique, composé par eux, devait être l’une des premières
-productions de l’Académie. Chaque géomètre, à tour de rôle, composait
-un chapitre et, comme on disait alors, _était député pour penser à
-une question_. Plusieurs séances étaient consacrées ensuite à lire
-son travail et à le discuter. Descartes, que le plus grand nombre des
-académiciens reconnaissaient pour leur maître, avait dit cependant: «On
-voit souvent qu’il n’y a pas autant de perfection dans les ouvrages
-composés de plusieurs pièces et faits de la main de plusieurs maîtres
-qu’en ceux auxquels un seul a travaillé.» Le nouveau traité ne démentit
-pas ce jugement, et si le temps qu’on y a consacré lui donne une place
-dans l’histoire de l’Académie, il n’en occupe aucune dans celle des
-progrès de la science.
-
-L’Académie, qui devait composer en même temps et qui composa en effet
-un traité sur l’histoire des animaux, en amassait confusément les
-matériaux, en suivant, sans ordre régulier et sans dessein prémédité,
-le seul hasard des occasions: un renard, un blaireau, une fouine, une
-civette, un putois, une belette, plusieurs salamandres, un caméléon,
-une gazelle, un sapajou, un ours, un hérisson, une cigogne, une
-tigresse, un dromadaire, une chouette, un esturgeon et une oie vivante
-dont on examina les organes respiratoires, se succédèrent dans les
-séances du samedi sur la table de dissection. Mais la plus éclatante et
-la plus mémorable de toutes les dissections fut celle d’un éléphant de
-la ménagerie de Versailles. Le roi y assista; l’opération eut lieu à
-Versailles. Elle était commencée depuis quelque temps, lorsque le roi,
-sans s’être fait annoncer, entra tout à coup dans la salle et demanda
-où était l’anatomiste qu’il ne voyait point. Duverney, le scalpel à
-la main, s’éleva alors des flancs de l’animal où il était englouti et
-fit devant lui l’histoire des principaux organes, en y mêlant sans
-doute quelque ingénieuse flatterie. L’œil, apporté à Paris, fut étudié
-avec grand soin; la trompe occupa deux séances; la chair, le cerveau,
-l’ivoire et la liqueur du péricarde furent analysés par les chimistes,
-c’est-à-dire successivement soumis à une distillation qui détruit les
-principes sans en révéler la nature.
-
-Le corps d’une femme suppliciée fut livré un jour à l’Académie;
-le procès-verbal des opérations est rédigé cette fois avec des
-développements inusités. On rapporte l’épreuve proposée par chacun et
-presque toujours exécutée. Les académiciens, attentifs à profiter d’une
-occasion très-rare alors, tiennent séance extraordinaire plusieurs
-jours de suite et quand on cessa les travaux, il était impossible de
-les continuer.
-
-Colbert, dans son zèle pour la compagnie qu’il avait fondée, avait
-autorisé les académiciens à examiner, pour leur instruction, les
-malades désespérés de l’Hôtel-Dieu. Maître alors de l’administration,
-il disposait de tout dans l’État. Cette fois cependant, il ne fut pas
-obéi. Les religieuses, avec une invincible fermeté, refusèrent l’entrée
-de l’hôpital, et la Commission académique revint, comme dit son
-rapporteur Pecquet, _sans avoir rien fait_.
-
-L’Académie, qui publia sur l’histoire des animaux deux volumes de
-grand intérêt et riches d’observations originales, ne produisit sur
-la botanique qu’un long et inutile travail. Guidée par une fausse
-imagination, elle demandait à la distillation des plantes tout le
-secret de leurs principes divers, et pendant plusieurs années, elle
-employa la plus grande partie de son temps à distiller avec une
-persévérance obstinée toutes les espèces connues, sans remarquer
-l’inconvénient grave d’une telle pratique et la stérilité de la
-méthode. Les principes immédiats réellement caractéristiques sont
-décomposés en effet dans l’opération, et les végétaux les plus
-dissemblables, tels que la ciguë, le pavot ou le blé, donnent
-exactement le même produit. Les différences restent donc cachées et
-tout aboutit à confondre les problèmes sans les éclaircir.
-
-Les exemples d’analyse par distillation sont nombreux dans l’histoire
-de l’Académie. Un jour, la compagnie étant assemblée, on procède à la
-distillation d’un melon tout entier dont on avait seulement ôté les
-graines et dont le poids était de cinq livres. La liqueur distillée fut
-fractionnée en neuf parties qui se trouvèrent toutes, à l’exception
-de la première, médiocrement acides. La neuvième et dernière avait
-beaucoup de sel volatil, et il resta quatre grains de sel lixiviel.
-
-Un autre exemple confirmera la trompeuse facilité de ce que l’on
-nommait analyse chimique à la fin du XVII^e siècle. «La compagnie
-étant assemblée le 14 juillet 1667, M. Bourdelin a fait voir l’analyse
-de quarante crapauds tout vivants. Il y en avait qui étaient gardés
-depuis dix-huit jours dans un panier, et ceux-là sentaient fort mal;
-ils pesaient deux livres, onze onces et plus. On en a tiré trente-cinq
-onces, trois gros de liqueur; les cinq premières onces ont été tirées
-au bain vaporeux: la première, claire et limpide, d’une saveur
-piquante, a blanchi l’eau de sublimé; la seconde a rendu laiteuse
-l’eau de sublimé; la troisième a légèrement précipité l’eau de sublimé
-et troublé l’eau de vitriol; la quatrième a plus précipité l’eau de
-sublimé; la cinquième a fait ces effets encore plus fortement. Il en
-reste dix onces fort sèches.» Tels sont les résultats visiblement
-informes et sans portée dont l’Académie, pendant près de trente ans,
-chargea patiemment ses registres.
-
-Les macérations quelquefois venaient en aide à la distillation. «Je
-suis d’avis, disait Dodart à l’Académie, un jour où elle tenait
-conseil pour déterminer et arranger l’ordre de ses travaux, je suis
-d’avis que l’on continue cette année à macérer des plantes. Nous
-ne sommes pas assurés que cette préparation confonde ou altère les
-principes, il est probable qu’elle les démêle; et supposé qu’elle les
-altère, il est bon de savoir quelle altération elle cause, et comme il
-n’y a guère d’apparence que les analyses nous fassent voir dans les
-produits ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent faire, il faut au moins
-qu’elles nous fassent voir ce qu’on peut y faire par quelque voie que
-ce soit; or la macération est une de ces voies et des principales.»
-
-Au lieu de promener son attention sur des communications trop
-nombreuses et trop rapides pour la captiver, l’Académie avait pour
-coutume de consacrer une séance tout entière à l’étude d’une question
-qui restait à l’ordre du jour pendant plusieurs semaines, quelquefois
-même pendant plusieurs mois de suite; elle s’arrêtait sur chaque
-difficulté, discutait tous les points de vue, jugeait les opinions
-opposées et dans les cas demeurés douteux faisait immédiatement appel
-à l’expérience. De telles conférences, souvent pleines d’intérêt et de
-vie, si elles n’accroissaient pas toujours la science, exerçaient au
-moins les plus habiles et servaient à l’instruction de tous.
-
-Une des questions les plus longuement étudiées fut celle de la
-coagulation qui, pendant l’année 1669, occupa vingt semaines de suite
-toutes les séances du samedi. Des animaux vivants, un agneau et un
-cheval entre autres, furent amenés au laboratoire et livrés au scalpel.
-L’illustre Huyghens, dont l’esprit vif et étendu embrassait toutes les
-questions, proposa à cette occasion sur la nature des liquides une
-opinion longuement motivée et remarquable à beaucoup d’égards.
-
-La liquidité suivant lui ne consiste pas seulement dans le détachement
-des parties du corps, mais encore dans un mouvement continuel de ces
-parties. «Plusieurs raisons, dit-il, le rendent vraisemblable, et
-premièrement cette propriété des liqueurs de se faire une surface plane
-et horizontale, c’est-à-dire de faire descendre toute sa masse, est une
-chose qu’on ne conçoit pas qui se puisse faire par la seule petitesse
-et non-cohérence des parties, parce qu’on voit qu’un tas de blé ou de
-grains de moutarde ou de sable ne s’aplatit pas, mais demeure en forme
-de pyramide; mais quand on secoue longtemps, quoique par petit coups,
-le vaisseau qui les contient, ce qui cause du mouvement dans tous les
-grains, on voit qu’ils se mettent de niveau ainsi qu’un liquide.»
-
-Huyghens dans un autre passage, à propos de la coagulation du lait,
-parle de la chaleur qui n’est, _qu’une agitation plus violente des
-mêmes parties du lait_. Cette idée, aujourd’hui presque triomphante,
-qui fait de la chaleur un mouvement des molécules, a été proposée
-plusieurs fois devant l’Académie des sciences. On lit au procès-verbal
-du 23 juin 1677: «Il y a beaucoup d’apparence que la chaleur vient
-du mouvement, la forte d’un mouvement très-vif et la faible d’un
-mouvement assez lent... En un mot, je ne sais quel mouvement c’est que
-la chaleur, mais je suppose que c’est un mouvement.» Les physiciens
-aujourd’hui n’en peuvent pas dire davantage. Mariotte et Perraut
-invités à parler sur la coagulation y employèrent chacun une séance
-entière sans rien dire qu’on doive rapporter.
-
-Pendant que les séances du samedi étaient consacrées à l’étude de la
-coagulation, la discussion d’une machine proposée et construite par
-Huyghens pour mesurer la force de l’air et des liquides en mouvement,
-occupait celles du mercredi. La question pour des cartésiens était
-liée très-intimement à la cause et au mécanisme de la pesanteur.
-Huyghens proposa les conjectures qui devaient peu de temps après lui
-inspirer le petit écrit: _De causu gravitatis_. Elles soulevèrent des
-contradictions, et la compagnie fut fort partagée. Roberval trouvait
-la question trop difficile et trop haute. On ne doit pas, disait-il
-sagement, prononcer sur de tels mystères; le fond en est entièrement
-impénétrable, et il faudrait, pour les éclaircir, quelque sens
-particulier et spécial dont nous manquons. Sans s’embarrasser dans
-la recherche des causes, il était d’avis qu’on s’en tînt au fait.
-L’Académie cependant voulut rassembler ses conseils et ses forces pour
-juger une question qui surpasse sans doute l’intelligence humaine et
-qu’aucune décision ne saurait trancher. Une première commission dont
-le rapporteur fut Mariotte proposa des objections auxquelles Huyghens
-répondit aussitôt; l’Académie alors chargea Picard de prononcer
-définitivement. Le prudent astronome, ennemi des discussions et des
-incertitudes, déclina une telle responsabilité, mais Duhamel et Perraut
-déclarèrent longuement leurs pensées. Huyghens maintint les siennes,
-et la discussion qui n’eut rien que de faible se prolongea pendant
-plusieurs semaines sans autre effet, comme on aurait pu le prévoir, que
-d’affermir chacun dans son opinion.
-
-Les travaux astronomiques étaient en même temps activement poursuivis.
-La construction de l’Observatoire, décidée en 1664, fut commencée en
-1667. Le 21 juin, une commission d’académiciens détermina l’orientation
-de la façade. Rien n’est plus mal entendu que cet édifice. Perraut,
-malgré tout son talent, s’y montra plus curieux de l’harmonie et de la
-régularité des formes que des besoins véritables de la science. Des
-dispositions réclamées par les astronomes et dont Colbert lui-même
-avait reconnu l’utilité furent obstinément repoussées par lui, comme
-incompatibles avec la beauté de l’ensemble. L’art d’observer éprouvait
-d’ailleurs à ce moment une véritable révolution, et les astronomes les
-plus habiles n’étaient d’accord eux-mêmes ni sur la nature ni sur le
-choix des instruments à y installer.
-
-Picard et Auzout auraient voulu tout disposer pour l’astronomie de
-précision, prendre jour par jour des mesures régulières et exactes et
-au catalogue minutieux des étoiles joindre les tables des mouvements
-planétaires et des positions de la lune; mais leur influence devait
-céder au crédit de Dominique Cassini. C’était Picard lui-même qui, sur
-l’estime qu’il avait conçue de ses talents, avait récemment attiré les
-bienfaits de Colbert sur ce redoutable rival. Homme d’esprit et homme
-de qualité, facile et agréable d’humeur, habitué à la représentation
-et à l’éclat extérieur, Cassini obtint aisément la faveur du roi;
-habile à la ménager, il excellait à charmer son imagination, à exciter
-sa curiosité et à la satisfaire quel qu’en fût l’objet avec une
-merveilleuse assurance.
-
-Un jour, une comète parut dans le ciel. Le roi désira savoir vers
-quelle région elle se dirigeait. Cassini qui ne l’avait observée qu’une
-fois, le lui dit immédiatement. La comète suivit une autre route,
-mais le roi ne s’en informa pas et se souvint seulement que pour un
-homme aussi habile que M. Cassini les astres n’avaient pas de secrets.
-En découvrant deux nouveaux satellites de Saturne, Cassini put se
-glorifier d’avoir porté le nombre total des astres errants au beau
-chiffre de 14, qui avait l’honneur d’être uni au nom illustre de Louis.
-La flatterie eut un plein succès, et une médaille, frappée par ordre du
-roi, en consacra le souvenir.
-
-Picard et Auzout, aussi simples que modestes, empressés d’ailleurs
-à proclamer le mérite et la science de Cassini, devaient paraître
-près de lui de bien petits compagnons. Cassini fut donc presque seul
-consulté par l’architecte de l’Observatoire. Il n’approuva pas tout, et
-ses mémoires posthumes donnent un libre cours aux critiques; mais il
-accorda publiquement de grandes louanges à Perraut, et les réclamations
-ne purent être bien énergiques contre un monument dont «le dessein,
-la grandeur et la solidité lui paraissaient admirables.» La solidité,
-résultat de l’épaisseur des murs, était un grand inconvénient; elle
-empêcha l’installation des deux instruments les plus utiles aux
-observateurs modernes: la lunette méridienne inventée par Roemer et le
-cercle mural dû à Picard. Tous deux en effet exigent dans la maçonnerie
-une ouverture continue allant de l’horizon au zénith. Cet inconvénient
-est tel que cent ans plus tard un des descendants de Cassini proposait
-pour y remédier de raser l’édifice au niveau du premier étage.
-Cassini, qui fut le premier directeur de l’Observatoire, cherchait
-surtout dans la science des résultats isolés et brillants et semblait
-peu se soucier de préparer par d’obscurs travaux les découvertes de
-ses successeurs. L’imperfection des instruments de précision devait
-donc le gêner moins qu’un autre. Mais Picard en souffrit beaucoup, et
-quoiqu’en restant toujours avec Cassini dans les meilleures relations,
-il n’obtint que lentement les secours nécessaires pour réaliser ses
-projets, toujours cependant utilement et largement conçus.
-
-Les astronomes de l’Académie en attendant l’achèvement de l’œuvre
-de Perraut ne demeuraient pas inactifs. Louis XIV les avait
-chargés de mesurer la grandeur de la terre. Picard et Auzout, en
-exécutant ce travail, introduisirent dans leurs observations un des
-perfectionnements les plus importants qu’ait reçus depuis deux siècles
-l’astronomie de précision. Ils appliquèrent pour la première fois les
-lunettes à la mesure des angles. Cette idée, proposée par Huyghens
-dans son écrit sur le système de Saturne et perfectionnée par Picard
-et par Auzout, devait assurer aux observations une exactitude presque
-illimitée.
-
-Les lunettes avaient révélé dans le ciel à Galilée, à Kepler et à leurs
-successeurs d’importants détails invisibles à l’œil nu, mais cette
-représentation sans réalité, formée par les rayons lumineux après
-tant de déviations inégales et mal connues, ne semblait pas pouvoir
-indiquer même approximativement leur direction primitive. La lunette en
-effet montre à la fois une infinité de points différents; vers lesquels
-est-elle précisément dirigée?
-
-Lorsqu’on observe avec une lunette un objet fort éloigné, une étoile
-par exemple, la lunette montre son image formée au foyer du verre
-antérieur, nommé _objectif_, et la position de cette image regardée
-à travers une loupe, nommée _oculaire_, varie avec celle de l’œil de
-l’observateur. Picard pour préciser la direction place dans la lunette,
-à la distance même où peut se former l’image, deux fils très-fins qui
-se croisent perpendiculairement; l’observateur, par le déplacement de
-l’instrument, doit amener le point de croisement à recevoir l’image
-de l’objet qu’il étudie. Mais il faut deux points pour déterminer
-une direction, et les deux fils, par leur croisement, n’en donnent
-qu’un seul. Telle fut l’objection qui, en obscurcissant l’invention
-de Picard, empêcha toujours le célèbre Hévélius de l’appliquer à ses
-instruments.
-
-Picard, exact au fond mais confus dans ses explications, apportait
-cependant une preuve décisive, je veux dire l’épreuve même. L’ancienne
-méthode donnait des résultats d’autant plus rapprochés des siens qu’on
-l’appliquait avec plus d’habileté et de soin. L’ingénieux, académicien
-avait en effet complétement raison. Lorsque les fils convenablement
-disposés cachent l’image d’un point éloigné, la ligne dirigée vers
-l’objet est déterminée et toujours la même dans l’intérieur de la
-lunette dont elle est l’axe véritable; les points situés sur son
-prolongement ne sont pas seuls aperçus par l’observateur, mais ils
-sont seuls visés par l’instrument. Tous les observateurs aujourd’hui
-profitent de cette invention, et grâce à elle les plus médiocres
-surpassent Tycho en précision, autant et plus peut-être que Tycho
-surpassait ses prédécesseurs.
-
-La position de plusieurs villes du royaume, déterminée astronomiquement
-par Picard, devait servir à la mesure du méridien. Quelques résultats
-très-inattendus suggérèrent à l’Académie le dessein plus vaste de les
-rattacher à un ensemble en construisant une nouvelle carte de France.
-Cette résolution approuvée par Colbert fut suivie d’un prompt effet.
-Picard et Lahire commencèrent les travaux sans retard, mais ralentis et
-interrompus souvent par la nécessité des affaires, ils n’étaient pas
-fort avancés à la mort de Picard. Cassini eut l’honneur de continuer
-ce grand ouvrage dont la célèbre carte qui porte son nom et qui fut
-terminée par son arrière-petit-fils devait être le dernier résultat.
-
-Lorsqu’une étude entreprise se trouvait terminée ou abandonnée,
-l’Académie, toujours empressée à passer d’un travail à un autre,
-avisait aussitôt un but nouveau à atteindre et par des discussions
-parfois très-prolongées s’efforçait de tracer sa route et d’y régler sa
-marche à l’avance. C’est ainsi que le 3 novembre 1669, quinze sujets
-d’expérience et d’étude furent successivement proposés. Presque tous
-sont insignifiants et je citerai seulement les suivants:
-
-Faire l’analyse du café et du thé pour savoir pourquoi ils empêchent de
-dormir.
-
-Faire l’analyse de l’urine pour savoir ce qui fait sa vertu pour les
-goutteux et contre les vapeurs.
-
-Chercher des purgatifs agréables au goût.
-
-Un autre jour, l’Académie n’ayant rien de mieux à faire, on proposa
-d’enlever la rate à des chiens, et l’on trouva pour tout résultat
-qu’ils étaient plus gais et urinaient davantage.
-
-L’Académie, toujours exacte à faire une expérience au moins dans chaque
-réunion du samedi, prenait souvent des chiens pour victimes. Plus
-d’un, piqué par une vipère, servit d’épreuve à la vertu des antidotes
-réputés efficaces. Ils ne mouraient pas tous, mais l’inégale gravité
-des morsures et la force plus ou moins grande de l’animal expliquaient
-suffisamment la différence des résultats. L’Académie, qui revint plus
-d’une fois sur ces expériences, semblait se plaire à varier le choix
-des victimes. Un chat fut mordu au ventre; il vivait à la fin de la
-séance, mais il mourut deux jours après. Une grenouille mordue par une
-vipère mourut la nuit suivante. Deux vipères mordues par deux autres
-vipères vivaient encore à la fin de la séance, et le procès-verbal
-ajoute en post-scriptum: «Elles se portent aujourd’hui fort bien.»
-Un petit serpent fut également mordu; il mourut le lendemain. Trois
-pigeons enfin ayant été mordus par trois vipères, les deux premiers
-moururent, le troisième survécut et assista à la séance suivante où
-l’on put constater qu’il s’était formé une croûte sur la plaie.
-
-La question, on le voit, ne faisait pas de grands progrès. Elle fut
-reprise en 1737 à l’occasion d’un remède proposé par un charlatan
-et qui fit grand bruit. L’Académie sacrifia encore neuf pigeons,
-vingt-deux poulets, deux coqs, une oie, deux chats et huit chiens, sans
-donner de conclusion certaine.
-
-Dans l’une des séances où périodiquement en quelque sorte, l’Académie
-ayant épuisé son programme avait à se demander: Qu’allons-nous
-entreprendre? Picard, après avoir tracé le tableau judicieux des
-désiderata de l’astronomie, proposa qu’en attendant l’achèvement
-de l’Observatoire, une commission fût envoyée à Uranibourg pour en
-déterminer exactement la position et rendre possible la comparaison
-des tables rudolphines de Tycho Brahé avec les résultats qu’on
-obtiendrait à Paris. La résolution fut approuvée immédiatement par
-Colbert, et Picard lui-même partit pour le Danemark. Il devait avant
-tout déterminer la hauteur du pôle à Uranibourg. En rendant compte des
-minutieuses précautions dont il s’est entouré, Picard fit connaître,
-pour la première fois, les singuliers déplacements que quinze ans
-d’observations lui avaient révélé dans la position de l’étoile
-polaire et qui l’ont fait toucher de bien près à l’une des grandes
-découvertes de l’astronomie moderne. Ces inégalités qui lui semblaient
-inexplicables n’ont plus aujourd’hui rien de mystérieux. Bradley en
-révélant leur cause a expliqué leur loi. Elles dépendent, en partie
-au moins, comme il l’a montré avec évidence, de la vitesse de la
-terre qui, comparable à celle de la lumière, altère inégalement aux
-diverses époques de l’année la direction apparente suivant laquelle
-nous parviennent les rayons issus d’une même étoile. Si Picard, qui ne
-l’a pas même soupçonné, n’a aucun droit à cette grande découverte, on
-en doit peut-être admirer davantage la perfection jusque-là inouïe des
-observations qui, en dehors de toute idée préconçue, lui ont révélé
-d’aussi minutieux détails.
-
-La méridienne d’Uranibourg fut l’occasion d’un grand étonnement. La
-direction assignée par Tycho présentait dix-huit minutes d’erreur.
-Devait-on accuser l’habileté ou le soin du grand astronome ou voir
-dans le déplacement de la méridienne une preuve de la variation du
-pôle? Un trop grand nombre d’observations s’accordent à prouver le
-contraire, et il fallut bien admettre chez l’exact et consciencieux
-Tycho une erreur rendue inexplicable par son évidence même.
-
-«Nous osons promettre à la postérité, ajoute Picard avec une légitime
-confiance, que si, dans la suite des temps, on trouve qu’il faille
-changer de plus d’une minute ce que nous avons établi sur ce sujet, ce
-sera pour lors que l’on pourra s’assurer de l’instabilité de la ligne
-méridienne.»
-
-Le voyage d’Uranibourg donna à l’Académie une force et une gloire
-nouvelles. Le jeune Roemer, ramené en France par Picard et introduit
-dans l’Académie, fut d’abord un de ses membres les plus actifs et
-bientôt un des plus illustres. Roemer en effet a mesuré le premier la
-vitesse de la lumière, à laquelle Picard par une voie toute différente
-avait touché de si près. Les satellites de Jupiter, en circulant autour
-de la planète, traversent périodiquement le cône d’ombre projeté par
-elle à l’opposé du soleil. Si leur mouvement était uniforme aussi bien
-que celui de Jupiter, les entrées ou _immersions_ dans le cône d’ombre
-se succéderaient à intervalles égaux, et il en serait de même des
-sorties ou _émersions_; si la lumière se propage instantanément, la
-régularité des observations reproduira fidèlement celle des phénomènes,
-mais si au contraire les rayons lumineux emploient un certain
-temps à parcourir la distance variable qui nous sépare de Jupiter,
-l’observation inégalement retardée accusera dans les intervalles
-des différences qui n’ont rien de réel et dont la loi est évidente.
-Lorsque la terre s’éloigne de Jupiter, nous fuyons pour ainsi dire
-devant les rayons qu’il nous envoie, le retard va en augmentant, et
-les intervalles apparents sont plus grands que les intervalles réels.
-L’effet est contraire lorsqu’en nous rapprochant de la planète, nous
-allons au-devant de ses rayons. Or un examen facile de la position des
-astres montre que, dans le premier cas, Jupiter cachant ses satellites
-au moment de l’immersion, l’émersion est seule visible de la terre;
-les immersions au contraire le sont seules dans le second cas. Si donc
-la propagation de la lumière n’est pas instantanée, l’intervalle entre
-deux immersions consécutives observées doit sembler plus court que
-celui de deux émersions, et la différence sera d’autant plus grande que
-la lumière marche moins vite. C’est par ces considérations ingénieuses
-que Roemer osa fixer à vingt-deux minutes le temps employé par la
-lumière à traverser le diamètre de l’orbite terrestre. Un paradoxe
-aussi hardi heurtait non-seulement l’opinion commune mais l’une des
-assertions les plus résolues et les plus tranchantes de Descartes; les
-savants devaient y résister.
-
-Encore que la loi de Roemer paraisse nettement dans les moyennes,
-lorsqu’en approfondissant la matière on veut chercher dans le détail
-des observations une preuve plus précise et plus certaine, l’ordre fait
-place à la confusion, et de continuelles anomalies en altérant les
-résultats prévus semblent les convaincre d’erreur. Cassini, qui entrant
-dans la pensée de Roemer en avait vanté d’abord la nouveauté et la
-force, alléguait contre elles des objections considérables. Pendant que
-la terre en effet s’éloigne de Jupiter, le premier satellite s’éclipse
-plus de cent fois; et si, comme l’affirmait Roemer, la vue de la
-dernière éclipse est retardée de vingt-deux minutes par rapport à celle
-de la première, l’accroissement moyen de l’intervalle qui sépare deux
-éclipses est de treize secondes environ. De si petites différences ne
-sont pas écrites dans les phénomènes en caractères assez visibles, et
-sans parler des erreurs d’observation d’autres inégalités peuvent, on
-le comprend, les effacer complétement et en renverser le sens.
-
-Roemer cependant se défendait avec vigueur et succès. On lit dans
-l’extrait des registres remis à Colbert en 1678: «M. Roemer a confirmé
-par de nouvelles observations ses sentiments touchant la vitesse de la
-lumière, prétendant que son mouvement ne se fait pas en un instant.
-Comme ce problème est un des plus beaux que l’on ait encore proposés
-sur ce sujet et que M. Cassini y a trouvé quelques difficultés, on
-l’a examiné souvent dans l’assemblée. La compagnie a trouvé que cette
-méthode pour trouver le temps que la lumière des astres emploie à son
-mouvement est la meilleure et la plus ingénieuse dont on se soit avisé
-jusqu’à présent.»
-
-Mais dans l’histoire rédigée par lui des travaux astronomiques de
-l’Académie, Cassini tient un tout autre langage et se prononce
-hardiment dans un sens opposé. On a comparé, dit-il, le temps de deux
-émersions prochaines du premier satellite dans une des quadratures avec
-le temps de deux immersions prochaines dans la quadrature opposée de
-cette planète, et bien que la lumière d’un satellite à la fin de sa
-révolution dans la première quadrature fasse moins de chemin pour venir
-à la terre dont Jupiter s’approche qu’à la fin de sa révolution dans la
-seconde, quand Jupiter s’éloigne de la terre et que cette différence
-monte tout au moins à trois cent mille lieues de chemin dans un temps
-de plus que dans l’autre, on n’a pas trouvé de différence sensible
-entre les deux espaces de temps. «Ce n’est pas, ajoute Cassini, que
-l’Académie ne se soit aperçue, dans la suite de ses observations, que
-le temps d’un nombre considérable d’immersions d’un même satellite est
-sensiblement plus court que celui d’un pareil nombre d’émersions, ce
-qui peut en effet s’expliquer par le mouvement successif de la lumière,
-mais elle ne lui a pas paru suffisante pour convaincre que le mouvement
-est en effet successif.» La découverte de Roemer, aujourd’hui solide et
-inattaquable, a été confirmée par tous les progrès de la science; les
-objections pouvaient cependant et devaient être faites, et Cassini, en
-suspendant son jugement, ne fait paraître aucun esprit de dénigrement
-ou de jalousie.
-
-La question vingt ans plus tard semblait encore douteuse, et Fontenelle
-en analysant un travail de Maraldi concluait avec lui ou bien peu s’en
-faut en faveur de la propagation instantanée. «Il paraît, dit-il,
-qu’il faut renoncer, quoique peut-être avec regret, à l’ingénieuse et
-séduisante hypothèse de la propagation successive de la lumière, ou du
-moins à l’unique preuve certaine que l’on crût en avoir; car une preuve
-manquée ne rend pas une chose impossible.»
-
-Une autre expédition plus célèbre encore que celle de Picard fut celle
-de Richer envoyé à Cayenne pour y faire, sous un ciel et dans un climat
-nouveaux, d’importantes observations astronomiques. Plusieurs questions
-lui étaient particulièrement signalées, parmi lesquelles l’observation
-de la planète Mars excitait au plus haut point l’impatiente curiosité
-des savants. L’Académie, dit Fontenelle, attendait le retour de ses
-missionnaires comme l’arrêt d’un juge appelé à prononcer sur les
-difficultés qui divisent les astronomes. Il s’agissait en effet de
-déterminer la distance de Mars à la terre pour en conclure le rayon
-encore inconnu de l’orbite terrestre.
-
-Les astronomes ne connaissaient que des rapports. Ils savaient
-très-exactement que la distance de Mars au soleil est une fois et demie
-celle de la terre au soleil, mais on n’avait sur la grandeur absolue
-de l’une d’elles que d’insignifiantes conjectures. Anaxagore, en
-supposant le soleil aussi grand que le Péloponèse, évaluait sa distance
-à la terre à mille ou douze cents lieues tout au plus. Aristarque, par
-des mesures ingénieuses mais fort grossières, l’avait portée à douze
-cents rayons terrestres; Descartes n’en supposait que sept à huit
-cents; Kepler au contraire avait triplé le nombre d’Aristarque. Les
-observations de Richer devaient sextupler celui de Kepler.
-
-Mars alors approchait autant que possible de la terre, et l’on espérait
-pouvoir mesurer l’angle formé par deux rayons visuels dirigés vers lui
-au même instant, l’un de Paris, l’autre de Cayenne. Rien de plus facile
-en théorie que la détermination d’un tel angle. Les difficultés sont
-toutes d’exécution, mais elles sont considérables.
-
-Devant la distance des étoiles, le diamètre de la terre disparaît en
-quelque sorte et s’évanouit; les rayons dirigés vers l’une d’elles par
-deux observateurs éloignés sont rigoureusement parallèles, et l’on
-peut par suite rapporter à une même direction et comparer par là l’un
-à l’autre deux rayons dirigés vers Mars de deux points éloignés du
-globe. Malheureusement la terre tourne et se déplace. Mars lui-même
-n’est pas immobile, et une seconde de retard dans une observation peut
-dévier de plus de quinze secondes le rayon dirigé vers lui; si l’on
-songe qu’un angle de vingt-cinq secondes fait tout le dénoûment du
-problème, on perd l’espoir d’obtenir, à deux mille lieues de distance,
-deux observations réellement simultanées. Il faut s’affranchir de cette
-condition, et la marche régulière de la planète, soumise à des lois
-bien connues, permet de calculer d’après la position observée celles
-qui la précèdent ou qui la suivent; on doit enfin dans une recherche
-aussi délicate prévoir toutes les causes d’erreur et en corriger les
-effets.
-
-L’événement trompa d’abord toutes les espérances. Les erreurs
-d’observation, en compensant fortuitement les différences de
-direction, assignèrent une valeur nulle à l’angle qu’on voulait
-mesurer; mais Cassini, en recherchant jusqu’à la source la cause
-possible d’un résultat aussi inacceptable, fut conduit à soupçonner
-un quart de minute d’erreur, en assignant à l’angle une valeur de
-vingt-cinq secondes que donnaient ses propres observations et qui est
-exacte. Cassini en effet avait résolu le problème sans employer les
-observations de Cayenne. Le principe de sa méthode est ingénieux;
-puisque la comparaison des observations n’exige pas qu’elles soient
-simultanées, on peut choisir pour les comparer deux observations faites
-à six heures de distance dans un seul et même observatoire. La terre,
-dans son mouvement bien connu, emporte l’observateur plus loin de sa
-position primitive que Paris ne l’est de Cayenne, et la différence de
-temps peut remplacer la distance des lieux.
-
-C’est l’observation du pendule qui devait immortaliser surtout le
-nom de Richer et le souvenir de son expédition. Le pendule qui bat
-les secondes est plus court à l’équateur qu’à Paris, et ce fait bien
-observé nous montre par une conséquence très assurée que la pesanteur y
-est moindre. Huyghens, en évaluant la force centrifuge produite par la
-rotation de la terre, fit connaître une cause considérable mais non pas
-unique de cette diminution qui se rattache avec certitude à la forme
-aplatie de la terre. Mais la suite de ces déductions est accessible
-aux seuls géomètres, et les autres savants n’y virent pendant bien des
-années qu’une ingénieuse conjecture qu’ils discutaient sans s’entendre.
-Il restait donc beaucoup à faire pour fixer les esprits et rendre la
-démonstration convaincante. Cinquante ans plus tard les deux partis
-jugeaient nécessaire une nouvelle expédition académique qui, pour les
-mettre d’accord, dut chercher des preuves évidentes et irréfragables
-dans des mesures directes et précises.
-
-Le roi Jacques II, dans une visite à l’Observatoire de Paris le 27
-avril 1690, avait rapporté l’opinion de Newton sur l’aplatissement
-de la terre. Les académiciens dans leur réponse invoquent assez
-singulièrement les observations de Richer pour repousser une théorie
-dont elle fournit la preuve la plus assurée. «On répondit, dit le
-procès-verbal, que cette idée était venue à quelques-uns à l’occasion
-de quelques observations de Jupiter qui a paru quelquefois n’être pas
-parfaitement sphérique, mais que la partie de l’ombre de la terre
-qui tombe sur la lune paraissait assez circulaire pour persuader que
-la figure de la terre ne s’éloigne pas sensiblement de la sphérique,
-que cette conjecture avait été assez fortifiée par les observations
-de la longueur des pendules faites par les personnes envoyées par
-l’Académie des sciences à Cayenne, au cap Vert et aux Antilles, où le
-pendule à secondes s’est trouvé constamment sensiblement plus court que
-dans notre climat, mais que cette différence pouvait être attribuée
-aux températures de l’air, puisque dans un même lieu nous trouvons
-une petite différence entre l’été et l’hiver.» Cette explication
-est inacceptable, et une température de 200 degrés au moins serait
-nécessaire pour produire les effets observés.
-
-Les expériences sur la transfusion du sang faisaient grand bruit en
-Angleterre. L’Académie prit soin de les reproduire et de les varier.
-Les Anglais remplaçaient hardiment le sang d’un homme par celui d’un
-sujet plus robuste ou mieux portant, en espérant par là changer
-non-seulement le tempérament mais le caractère du patient. Le sang
-d’un lion par exemple devait enflammer l’homme le plus timide et lui
-donner avec une noble fierté un courage invincible. Les savants de
-Londres pour guérir un fou avaient remplacé la plus grande partie de
-son sang par celui d’un homme sain d’esprit; mais le malade, continuant
-à déraisonner sur tous les points sauf sur un seul peut-être, courait
-les rues de Londres en se disant le martyr de la Société royale. Les
-académiciens français opérèrent seulement sur des chiens. Ils ne furent
-pas heureux. L’animal qui donnait son sang se rétablissait assez bien,
-l’autre languissait et mourait presque toujours. Le parlement informé
-de ces résultats défendit par arrêt la transfusion comme inutile et
-dangereuse.
-
-La machine pneumatique, inventée à Magdebourg par Otto de Guéricke et
-apportée par Huyghens devant l’Académie, fut aussi pour elle un sujet
-d’études et l’instrument d’expériences très nombreuses. Parmi les
-singularités observées on peut signaler l’effet produit sur un poisson
-qui, placé sous le récipient dans un vaisseau plein d’eau, tomba au
-fond sans pouvoir remonter, même après la rentrée de l’air. Sa vessie
-natatoire s’était vidée d’air et ne fonctionnait plus.
-
-C’est Huyghens également qui annonça le premier à l’Académie la force
-expansive de la glace, en profitant pour la rendre sensible du rude
-hiver de 1668.
-
-Le phosphore de l’urine, découvert par Brandt, fut également mis sous
-les yeux de l’Académie et préparé par Homberg dans le laboratoire.
-L’Académie ces jours-là devenait une école, et l’un de ses membres
-transformé en professeur donnait l’enseignement à tous les autres.
-
-Colbert pendant toute sa vie se montra favorable à la compagnie qu’il
-avait fondée. Plein de ménagements et de prévenances pour elle,
-soigneux de ses intérêts comme de sa dignité, facile à ses projets
-et à ses entreprises, il se plaisait à lui rendre de bons offices.
-Informé des travaux commencés, attentif en même temps aux recherches
-particulières et animant chacun dans ses propres desseins, il savait
-soutenir sans diriger; habile à juger les hommes et les éprouvant au
-besoin, il se faisait le protecteur et l’appui, non le guide de ceux
-qu’il avait appréciés et choisis. Sa mort fut un grand malheur pour les
-savants. L’impérieux Louvois, second protecteur de l’Académie, s’occupa
-fort peu d’elle et fort mal. L’esprit qui l’animait n’était pas celui
-de la science. Les intérêts du roi étaient pour lui la loi suprême, et
-le soin de sa grandeur la seule affaire de conséquence. Les bienfaits
-et la faveur dont il daignait les honorer imposaient aux académiciens
-l’obligation de se tenir toujours sous sa main prêts à servir ses
-projets en s’y appliquant tout entiers.
-
-Le 16 février 1686 un M. de La Chapelle, délégué par Louvois et
-interprète de ses volontés, vint proposer à l’Académie une distinction
-fausse et grossière entre les recherches utiles et la science de pure
-curiosité, comme s’il existait deux lumières, l’une pour guider les
-hommes, l’autre pour charmer leurs yeux. «J’ai déjà eu l’honneur de
-dire à l’Académie, dit M. de la Chapelle, que M^{gr} de Louvois demande
-ce que l’on peut faire au laboratoire; il m’a ordonné d’en parler
-encore. Ne peut-on pas considérer ce travail ou comme une recherche
-curieuse ou comme une recherche utile? J’appelle recherche curieuse ce
-qui n’est qu’une pure curiosité ou qui est pour ainsi dire un amusement
-des chimistes; cette compagnie est trop illustre et a des applications
-trop sérieuses pour ne s’attacher ici qu’à une simple curiosité.
-J’entends une recherche utile celle qui peut avoir rapport au service
-du roi et de l’État.» Le nouveau protecteur prétendait, on le voit,
-retrancher les curiosités inutiles et les amusements de l’esprit; où
-la curiosité n’est pas admise pour elle-même, il ne faut pas espérer
-cependant que la science se développe et reste en honneur. Mais
-l’Académie, accoutumée à s’incliner au moindre signe venu de si haut,
-n’avait pas à discuter avec un ministre tout-puissant.
-
-M. de La Chapelle avait fait connaître quelques-uns des problèmes
-utiles dont on désirait la solution. Ne serait-il pas permis,
-disait-il, d’examiner les effets du mercure, de l’antimoine, du
-quinquina, du laudanum et du pavot selon les différentes préparations,
-et de faire des analyses exactes du thé, du café et du cacao dont
-l’usage se rend si commun, soit comme remède, soit comme aliment?
-
-M. Bourdelin, qui naguère distillait des crapauds, se distingua par son
-empressement. Quelques semaines après la visite de M. de La Chapelle,
-il apportait à l’Académie l’analyse de trois livres d’excellent café.
-«Ces 3 livres ont donné, dit-il, 20 onces 7 gros de liqueur qu’on a
-tirée par la cornue. La première, de 4 onces un peu austère a rougi
-le tournesol. La seconde, avec un peu d’acidité, a fait couleur de
-vin de Châblis avec le vitriol. La troisième a fait couleur de minium
-en mettant une portion de vitriol sur sept de cette liqueur. La
-quatrième, d’odeur de cumin austère et amère, a rendu laiteuse la
-solution du sublimé. Une partie de vitriol sur deux a fait couleur
-de minium. La cinquième partie fort acide et mêlée de sulfuré, a
-précipité le sublimé. Une partie de cette liqueur avec deux de vitriol
-a fait couleur de minium fort foncée. La sixième de 3 onces a fait
-effervescence avec l’esprit de sel, et il reste 8 onces 2 gros figés.
-La tête morte avait plus de volume que le café.»
-
-Une telle analyse échappe à la classification de Louvois; elle n’est
-ni curieuse ni utile. «Bourdelin, dit Fontenelle, aimait tant le café
-que sur la fin de sa vie quand les médecins le lui interdirent, il se
-flatta longtemps d’être désespéré pour pouvoir sans scrupule en prendre
-tant qu’il voudrait.» Son analyse, s’il en est ainsi, ne peut suggérer
-qu’une réflexion: puisque le café était excellent, il aurait mieux fait
-de le boire.
-
-L’Académie reprit plus d’une fois sans succès l’étude du café. Dans un
-mémoire lu en 1715, on y signale des principes salins et sulfureux,
-en terminant par quelques indications plus pratiques. «L’expérience,
-dit l’auteur qui n’est autre que le premier académicien de la célèbre
-famille de Jussieu, a introduit quelques précautions que je ne saurais
-blâmer touchant la manière de prendre cette infusion. Telles sont
-celles de boire un verre d’eau auparavant de prendre le café, de
-corriger par le sucre l’amertume qui pourrait le rendre désagréable, et
-de le mêler de lait ou de crème pour en étendre le soufre, embarrasser
-les principes salins et le rendre nourrissant.» M. Purgon n’aurait pas
-mieux dit.
-
-Perraut affecta plus de déférence encore aux vues de Louvois en
-apportant à l’Académie une invention fort bizarre pour doubler la
-vitesse d’un boulet de canon. Le projectile ordinaire, dans le projet
-de Perraut, serait remplacé par un second canon qui doit lancer le
-boulet pendant son trajet dans l’intérieur de la grande pièce, en lui
-imprimant outre sa vitesse propre celle que lui communique l’action
-de la poudre. Pour ne rien perdre enfin, on doit disposer à petite
-distance un anneau assez fort pour retenir le petit canon au passage,
-sans être endommagé par le choc. Malgré la juste considération qui
-entourait Perraut dans l’Académie, on n’ordonna pas la réalisation d’un
-projet dont la naïve hardiesse, en faisant sourire plus d’un homme de
-guerre, dut montrer à Louvois que les académiciens ne sont pas des
-artilleurs et que le mieux est de laisser chacun à ses travaux naturels.
-
-Le départ d’Huyghens après la révocation de l’édit de Nantes, la mort
-de Picard et la retraite de Rœmer en Danemark furent pour l’Académie
-des pertes irréparables. Elle se trouva privée tout à coup de ses
-lumières les plus précieuses. Quoique pour la chimie la stérile
-abondance de Duclos eût été heureusement remplacée par l’activité plus
-fructueuse de Homberg, le zèle des autres membres s’affaiblissait;
-le travail en commun devenu une gêne pour tous était abandonné peu à
-peu, et l’on avait peine bien souvent à occuper les deux heures de
-la séance. Les procès-verbaux qui naguère remplissaient chaque année
-deux volumes, l’un pour les samedis, l’autre pour les mercredis, se
-réduisirent au point que les comptes rendus des années 1688 à 1691,
-toujours écrits par Duhamel avec la même exactitude, n’occupent plus
-ensemble qu’un seul volume qui les réunit sans distinction. L’activité
-renaît ensuite, il est vrai, mais elle se déplace; chacun veut user de
-son initiative et déserte les routes tracées à l’avance.
-
-La lutte entre les deux systèmes, commencée dès les premières années
-de l’Académie, s’était renouvelée à plusieurs reprises et se déclarait
-de plus en plus. L’Académie, dans l’intention des fondateurs, devait
-absorber complétement en elle l’individualité de ses membres, produire
-l’unité des esprits dans la science et dans la doctrine et paraître
-seule au dehors, non-seulement pour prendre part aux découvertes de
-chacun et s’en glorifier, mais en se les appropriant sans citer aucun
-nom.
-
-Avant de publier pour la première fois ses travaux, la Compagnie se
-demanda si elle devait nommer dans la préface les particuliers qui
-avaient fait quelques découvertes; on fut d’avis de ne les point
-nommer, et il fut décidé qu’on se contenterait de dire que les
-découvertes ont été faites dans l’Académie. Cette étrange égalité,
-décrétée mais non obtenue, n’était pas sans précédent, et les
-expériences des académiciens del Cimento à Florence sont restées leur
-propriété commune. L’Académie de Paris, en s’appropriant ainsi les
-travaux de ses membres, déniait à chacun d’eux le droit de les inscrire
-dans ses propres ouvrages.
-
-On lit au procès-verbal du 18 août 1688: «La Compagnie, pour éviter
-que dorénavant les personnes qui la composent n’insèrent dans leurs
-ouvrages particuliers les observations et les nouvelles découvertes
-qui sont faites dans les assemblées, a statué d’un commun consentement
-qu’à l’avenir chacun de ceux qui voudront faire imprimer de leurs
-ouvrages sera obligé d’en donner avis à la Compagnie et d’y apporter
-son manuscrit pour y être examiné, ou par l’Académie en corps, ou par
-les commissions qu’elle nomme pour cet effet. A l’égard des ouvrages
-qui ont été imprimés par ceux qui la composent, la Compagnie a résolu
-de revendiquer ce qui lui appartient toutefois et quand l’occasion s’en
-présentera. La compagnie a prié M. de La Chapelle de savoir la volonté
-de M^{gr} de Louvois, protecteur de l’Académie, avant que d’insérer le
-présent règlement dans les registres.»
-
-Ce passage est très-remarquable. On y voit clairement l’état intérieur
-de l’Académie et les causes d’un affaiblissement qui frappait tous
-les yeux. Les mathématiciens empiétaient peu à peu sur tout le reste.
-Cassini, l’Hôpital, Varignon, La Hire et Homberg, sans s’astreindre
-plus longtemps à chercher la vérité en commun, produisent isolément et
-sans grand éclat, d’instructifs et nombreux travaux; mais ils ont peine
-à remplir les séances. Les sciences d’observation n’y occupent plus
-qu’une très-petite place; tout semble aller à l’abandon. Le laboratoire
-est délaissé, l’Académie n’a plus de règle, et l’assiduité de ses
-membres diminue sensiblement. Un grand changement était nécessaire;
-l’abbé Bignon, neveu du troisième protecteur Pontchartrain, eut le
-mérite de le comprendre. Après s’être fait donner par son oncle la
-direction de l’Académie, il obtint de la renouveler par un règlement
-qui, en accroissant le nombre de ses membres et lui donnant le droit de
-se recruter elle-même, la rendit à la fois plus forte et plus libre,
-plus florissante et plus féconde.
-
-
-
-
-L’ORGANISATION DE 1699.
-
-
-L’Académie des sciences, en 1699, reçut un grand accroissement;
-l’organisation nouvelle élevait de seize à cinquante le nombre de ses
-membres et les partageait en trois classes: celles des honoraires, des
-pensionnaires et des associés; la première composée de dix membres et
-les deux autres chacune de vingt. A chaque pensionnaire enfin était
-attaché un élève qui, formé par lui et instruit près de l’Académie
-à laquelle il appartenait par avance, devait en s’y dévouant tout
-entier mériter successivement le titre d’associé et les avantages
-des pensionnaires. Les membres honoraires étaient en quelque sorte
-les médiateurs de l’Académie auprès du roi et de ses ministres;
-ils devaient aider leurs confrères de leur crédit, les honorer par
-leur présence et les encourager par leur attention. Les plus grands
-seigneurs recherchèrent ce rôle et tinrent souvent à honneur d’ajouter
-à leurs titres celui d’académicien. Le règlement affirmait leur
-intelligence et leur savoir dans les mathématiques et dans la physique,
-mais une grande bienveillance pour les savants et le désir exprimé
-d’entrer en commerce familier avec eux étaient souvent la plus grande
-preuve qu’on leur en demandât et la seule marque qu’ils en pussent
-fournir. La prééminence leur appartenait de droit dans l’Académie, et
-le roi chaque année choisissait pour président et pour vice-président
-deux des membres honoraires.
-
-Les anciens académiciens furent presque tous admis dans la classe
-des pensionnaires. On les partagea en six sections de trois membres
-chacune: celles de géométrie, d’astronomie, de mécanique, de chimie,
-d’anatomie et de botanique. Le secrétaire et le trésorier complétaient
-le nombre de vingt.
-
-Douze des associés étaient Français et habitaient Paris. Répartis
-comme les pensionnaires entre les six sections, ils portaient à cinq
-le nombre de leurs membres. L’Académie, pour attirer à elle toutes les
-gloires, pouvait choisir les huit autres associés parmi les savants
-étrangers. On décida par un très-sage conseil que, désignés par
-l’éclat non par la nature de leurs travaux, ils n’appartiendraient à
-aucune section. En cas de vacance parmi les honoraires, l’Académie
-devait proposer un candidat à l’agrément du roi. Pour les places
-de pensionnaires, elle en présentait trois parmi lesquels deux au
-moins déjà associés ou élèves. La nomination des associés se faisait
-comme celle des pensionnaires, et sur les trois candidats présentés,
-deux au moins devaient être choisis parmi les élèves; mais la règle
-fut renversée, et en 1716, un règlement nouveau imposa au contraire
-l’obligation d’inscrire sur la liste présentée au roi un candidat
-au moins étranger à l’Académie, afin que Sa Majesté pût à chaque
-élection si elle le jugeait utile rajeunir et fortifier l’Académie par
-l’adjonction d’un membre nouveau.
-
-Les associés prenaient part à tous les travaux de l’Académie, mais ils
-n’opinaient que sur les questions de science. En cas de doute sur un
-de leurs droits, les honoraires et les pensionnaires en décidaient en
-dernier ressort à la majorité des suffrages.
-
-Chaque pensionnaire choisissait son élève et le faisait agréer par la
-Compagnie, qui le proposait à la nomination du roi. Plusieurs choix se
-portèrent, comme on devait s’y attendre, sur des fils, des neveux ou
-des frères qui furent admis sans opposition. Les élèves ne votaient
-jamais; ils ne devaient parler que sur l’invitation du président
-et ne partageaient dans les premières années aucun des droits des
-académiciens; mais l’apprentissage peu à peu devint un surnumérariat
-accepté et brigué par des candidats d’une science déjà éprouvée. Galois
-proposa Ozanam plus que sexagénaire qui conserva, jusqu’à l’âge de
-soixante-quinze ans, avec le titre d’élève, la situation presque
-humiliante qu’il lui attribuait dans la compagnie; plusieurs autres,
-en se distinguant par leurs découvertes, prirent dans l’Académie une
-légitime influence. Le titre d’élève mettait une trop grande différence
-entre des savants égaux souvent par le talent comme par la renommée;
-on le supprima en 1716 en créant douze adjoints auxquels une plus
-grande part fut accordée dans les délibérations et dans les travaux.
-L’institution des associés libres est de même date; sans appartenir
-à aucune section et sans cultiver spécialement une des branches
-de la science, ils devaient par leurs lumières générales prêter à
-l’Académie un précieux concours. C’est à cette classe qu’ont appartenu
-le chirurgien Lapeyronie, l’ingénieur Belidor, le magistrat astronome
-Dionis du Séjour et l’illustre Turgot, qui cependant aurait si bien
-tenu sa place parmi les honoraires.
-
-L’Académie renouvelée et agrandie fut solennellement installée au
-Louvre, et un logement spacieux et magnifique remplaça la petite
-salle de la bibliothèque du roi. Les séances, comme par le passé,
-furent fixées au mercredi et au samedi, mais aux recherches en commun
-condamnées par trente années d’épreuves médiocrement fructueuses
-devaient succéder les efforts individuels, et la libre inspiration de
-chacun remplacer les programmes qui, trop exactement suivis, avaient
-rompu souvent les idées originales. Plusieurs fois déjà, il est vrai,
-l’ancienne Académie avait réuni en un seul volume les recherches
-personnelles et isolées de quelques académiciens, en s’excusant alors
-en quelque sorte d’une dérogation aux vrais principes.
-
-«Quelque application que l’on ait aux desseins principaux que l’on a
-entrepris, il est difficile, disait Fontenelle, de ne s’en pas laisser
-détourner de temps en temps pour travailler à d’autres petits ouvrages,
-selon que l’occasion en fournit de nouveaux sujets et que l’on y est
-porté par son inclination particulière. Ces interruptions de peu de
-durée sont toujours permises lorsqu’on s’est occupé de desseins de
-longue haleine, et il est même important de ne pas laisser échapper
-les conjonctures favorables pour trouver certaines choses qu’il serait
-impossible de découvrir en d’autres temps. Il arrive souvent à ceux qui
-composent l’Académie des sciences de faire de ces petites pièces, pour
-profiter des occasions qui se présentent et pour se délasser des longs
-ouvrages à qui ils sont assidûment appliqués.»
-
-Ces petites pièces, rassemblées dans le désordre de leur production,
-forment la collection des mémoires, monument durable et œuvre par
-excellence de l’Académie. Chaque académicien, marchant librement
-dans sa voie sous la seule inspiration de son propre génie, signait
-son écrit, comme il était juste, et en demeurait responsable. Tout
-était permis excepté le repos; l’Académie, dépôt non-seulement mais
-foyer de la science, avait pour maxime que vivant pour elle seule, un
-savant doit, sans jamais s’en distraire, inventer et perfectionner
-incessamment et sans fin ni relâche faire paraître au moins de
-nouveaux efforts. Tout pensionnaire, associé ou élève qui s’éloignait
-pour un temps de l’étude et du travail, cessait par cela même d’être
-académicien. Chacun devait communiquer à jours fixes et à tour de
-rôle le résultat de ses recherches et de ses essais; le président
-avertissait et pressait les retardataires en les privant en cas de
-récidive d’une partie de leurs droits académiques. Sans prévoir ni
-admettre aucune excuse, le règlement, plus d’une fois appliqué dans sa
-rigoureuse dureté, excluait même à jamais comme infidèles à la science
-les membres assidus ou non aux séances, qui restaient trop longtemps
-sans y prendre la parole. Cette loi sévère et aveugle, gardienne du
-nombre et non de la qualité des productions, semblait dénier aux
-académiciens le droit de se dévouer à une œuvre de longue haleine et de
-suivre de grands desseins. On devait heureusement s’en relâcher bien
-vite, mais plus d’une exclusion fut prononcée et maintenue.
-
-On lit par exemple au procès-verbal du 17 février 1714: «Le roi ayant
-été informé que quelques-uns d’entre les associés et les élèves de
-l’Académie ne faisaient aucune fonction d’académicien, que même ils
-n’assistaient presque point aux assemblées et que, malgré les divers
-avis qui leur avaient été donnés, ils ne se corrigeaient pas de leur
-négligence, elle pouvait devenir d’un dangereux exemple. Sa Majesté a
-cru devoir ne pas différer davantage à prononcer leur exclusion. Vous
-aurez donc soin au plus tôt de déclarer vacante la place d’associé
-anatomiste du sieur Duverney le jeune, celle d’élève anatomiste du
-sieur Auber, celle d’élève géomètre du sieur du Tenor.» Et le 15
-décembre 1723: «M. de Camus, adjoint mécanicien, n’ayant satisfait à
-aucun tour de rôle ordonné par les règlements, ni assisté à aucune
-assemblée depuis deux ans, le roi a ordonné que sa place soit déclarée
-vacante et qu’on procédât à la remplir d’un autre sujet.»
-
-Un autre académicien rayé de la liste par décision du régent fut le
-financier Law. L’Académie, qui aurait pu faire un meilleur choix,
-l’avait proposé comme candidat unique à une place d’honoraire. Il
-fut agréé et siégea plusieurs fois, mais son impopularité rapidement
-croissante faisant regretter sans doute cette détermination, on s’avisa
-que, n’étant pas Français, il ne pouvait être membre honoraire et que
-son élection était nulle. L’Académie eut la dignité et le bon goût de
-réclamer et de maintenir son choix. On lui envoya la note suivante, qui
-ne porte aucune signature: «Des jurisconsultes, plus esclairez que MM.
-de l’Académie des sciences en fait de lois et de formalitez, ont donné
-avis qu’en nommant M. Law pour académicien honoraire, l’élection estoit
-nulle. Ces jurisconsultes se fondent sur ce que l’art. 3 du règlement
-de cette Académie porte en termes formels que les académiciens
-honoraires seront _tous régnicoles_; or c’est une qualité qu’on ne
-scaurait donner audit sieur Law qui, à la vérité, avait obtenu des
-lettres de naturalité, mais qui, ne les ayant pas fait enregistrer à la
-Chambre des comptes est toujours réputé étranger, suivant le sentiment
-des autheurs et la jurisprudence des arrêts.»
-
-A la loi d’exactitude imposée aux académiciens s’ajoutait, dans
-l’obligation d’examiner les mémoires présentés par les étrangers, une
-fatigue à laquelle les forces des pensionnaires âgés ne suffisaient
-pas toujours. Par une faveur rarement refusée, ils obtenaient alors
-le titre de vétérans. Saurin, Jacques Cassini, Maraldi, Fontenelle,
-Leymery, Mairan, La Condamine et Grandjean-Fouchy l’obtinrent
-successivement. Le pensionnaire nommé vétéran devenait libre de tout
-travail; il perdait, il est vrai, ses droits à la pension, mais
-l’Académie, par une faveur chaque fois renouvelée, lui assignait sur
-les fonds destinés à ses travaux une indemnité équivalente.
-
-L’Académie avait interdit à ses membres de prendre sur le titre
-d’un ouvrage la qualité d’académicien sans s’y être fait autoriser
-par le jugement d’une commission. Les approbations de ce genre sont
-extrêmement nombreuses dans l’histoire de l’Académie. La franchise des
-commissaires, sans aller dans aucun cas jusqu’à déclarer l’œuvre d’un
-confrère indigne de l’impression, varie et gradue les louanges avec
-une liberté dont la hardiesse surprend quelquefois. D’Alembert, par
-exemple, chargé d’examiner le quatrième volume du traité de physique de
-l’abbé de Molière, se borne spirituellement et sans commentaires, à le
-déclarer _digne de faire suite aux trois premiers_.
-
-Lorsqu’il s’agissait d’un écrit de polémique, la loi était surtout
-étroitement observée, et nul ne pouvait s’y soustraire sans encourir
-le blâme sévère de ses confrères. On lit par exemple au procès-verbal
-du 13 décembre 1780: «J’ai dénoncé, c’est Condorcet qui parle, un
-écrit de M. Sage, imprimé sans l’aveu de l’Académie, dans lequel il se
-trouve plusieurs passages qui peuvent être désagréables à M. Tillet.
-M. Sage écrit à la séance suivante pour donner des explications, mais
-l’Académie décide, après avoir entendu lecture de sa lettre, qu’il n’y
-sera pas fait de réponse.»
-
-Quelle que fût la contrariété des opinions, les discussions entre
-confrères devaient être courtoises. L’Académie le rappela plus d’une
-fois sévèrement à ceux qui semblaient l’oublier. L’astronome Lefèvre,
-possesseur d’un privilége pour la _Connaissance des temps_, ayant été
-repris d’erreur par Lahire, l’avait violemment attaqué et invectivé
-dans la préface de l’un de ses volumes.
-
-«Je ne puis me dispenser, disait-il, de répondre aux invectives d’un
-petit novice, auteur supposé d’une année d’_Éphémérides_ imprimées
-depuis peu de temps. Ce nouvel auteur, rempli d’un esprit de vanité de
-présomption et de mensonge, dit dans la préface de ses _Éphémérides_
-que le grand nombre d’opérations et de calculs dans lesquels il n’est
-pas possible qu’il ne se glisse quelque erreur lui fait craindre de ne
-pouvoir pas répondre à l’attente du public, mais qu’il espère au moins
-que l’on n’y trouvera pas les éloignements du ciel aussi grands qu’on
-le voit dans des éphémérides qui sont fort estimées, et dans lesquelles
-l’auteur se trompe d’une demi-heure sur l’époque de l’éclipse du
-15 mars 1699. On répond à ce jeune novice que l’éclipse a été bien
-calculée, mais qu’on s’est trompé en prenant un logarithme.» La
-punition fut prompte et sévère. «M. le président, dit le procès-verbal
-du 17 septembre 1700, a dit que dans la préface de la _Connaissance
-des temps_ pour 1701, composée par M. Lefèvre, il y avait des choses
-dures et offensantes pour MM. de Lahire père et fils qui étaient
-suffisamment désignés, quoiqu’ils ne fussent pas nommés. M. le comte de
-Pontchartrain, qui avait trouvé cette conduite entièrement contraire au
-règlement, avait voulu d’abord que M. Lefèvre fût exclu de l’Académie,
-et cependant à la prière de M. le président, il s’était relâché à
-permettre qu’il continuât d’y prendre séance à l’avenir, à condition
-qu’il retirerait aussitôt tous les exemplaires de son livre qui étaient
-chez l’imprimeur pour en échanger la préface, qu’il en ferait une autre
-où il rétracterait tout ce qu’il avait dit de MM. de Lahire et que de
-plus il leur demanderait pardon en pleine assemblée. M. le président
-a ajouté que M. le chancelier retirerait le privilége qui avait été
-accordé à M. Lefèvre pour la _Connaissance des temps_, parce qu’il en
-avait abusé. L’heure de la séparation de l’assemblée ayant sonné avant
-que M. le président eût entièrement achevé de parler, M. Lefèvre n’a
-rien répondu et on s’est séparé.»
-
-Quinze jours après on lit au procès-verbal: «M. le président m’a donné
-à lire une lettre qui lui a été écrite par M. Lefèvre. Il lui mande que
-sa santé ne lui a pas permis de se trouver à l’assemblée précédente
-ni à la suivante, mais qu’il se soumettra plutôt que de renoncer à
-l’Académie et qu’il viendra au premier jour faire telle réparation
-qu’on lui ordonnera.
-
-«Comme l’assemblée se séparait, MM. de Lahire et tous les autres
-académiciens ont été de leur propre mouvement prier M. le président
-de vouloir bien dispenser M. Lefèvre de demander pardon en pleine
-assemblée. M. le président s’est laissé fléchir.» Lefèvre cependant ne
-reparut plus à l’Académie, et dès l’année suivante on lui appliquait
-rigoureusement le règlement qui prononce l’exclusion de tout membre
-absent plus d’un an sans congé.
-
-Les médecins et les chirurgiens portèrent aussi plus d’une fois dans
-l’Académie l’esprit de haine, de dissension et d’envie dont leurs
-corporations ont été si longtemps affaiblies et troublées. Le triomphe
-des médecins depuis le milieu du XVII^e siècle paraissait définitif
-et complet. Dédaigneux autrefois de ce qu’ils appelaient la petite
-chirurgie, les maîtres chirurgiens, qui dans leurs examens de l’école
-de Saint-Côme avaient acquis le droit de se dire chirurgiens de robe
-longue, abandonnaient aux barbiers le soin de saigner, d’appliquer les
-vésicatoires et les ventouses, de panser les plaies légères, et de
-soigner enfin les bosses, apostumes et contusions. Il n’était besoin
-pour cela ni d’une science profonde, ni de culture littéraire, mais
-les limites étaient vagues et les fraters, plus respectueux et plus
-soumis aux médecins, étaient souvent aidés par eux à les franchir. On
-put bientôt malgré les réglements et les maîtrises confondre, sans trop
-d’affectation, les maîtres en chirurgie praticiens de robe longue avec
-les étuvistes et les barbiers. Ce fut la ruine de la chirurgie qui,
-tenue pour une profession manuelle, tomba dans une dure et humiliante
-sujétion. L’Université, toujours favorable aux médecins, voyait en
-eux les maîtres et les arbitres de la chirurgie et le prouvait par un
-argument sans réplique: La chirurgie ne fait partie d’aucune faculté;
-elle ne peut donc jouir des droits réservés dans l’Université aux
-facultés qui en dépendent.
-
-La Faculté de médecine s’arrogeait le droit d’être représentée aux
-examens des chirurgiens à l’école de Saint-Côme et, ce qui envenimait
-fort la querelle, interdisait aux candidats la robe et le bonnet. Ses
-prétentions allaient plus loin encore; lorsque Lapeyronie, premier
-chirurgien de Louis XV, obtint pour l’école de chirurgie la création
-de cinq démonstrateurs rétribués par le roi, il importe, disait-il, de
-fortifier l’intelligence des élèves et de ne rien omettre pour éclairer
-leur esprit. La Faculté de médecine, loin d’en demeurer d’accord, s’y
-opposait ouvertement et avec énergie; elle alléguait dans l’intérêt
-même des chirurgiens, que: «le mérite ne consiste pas à savoir
-plusieurs choses, mais à exceller dans une;» elle les rappelait aux
-sages règlements, aux arrêts même du parlement qui défendaient de rien
-enseigner aux chirurgiens en dehors de leur profession: «_qui chirurgos
-docent, hirurgica tantum doceant_.» Est-il nécessaire en effet pour
-bien saigner de connaître la nature du sang? Avec une instruction trop
-étendue et trop élevée les chirurgiens seraient exposés à mépriser
-leur art et à le délaisser pour des études spéculatives. La chirurgie
-d’ailleurs est une profession manuelle, et la raison en est évidente:
-chirurgie tire son origine d’un mot de la langue grecque qui signifie
-la main, et celui qui ne travaille que de la main ne doit aussi exercer
-que la main.
-
-Sans s’arrêter à de tels arguments et malgré les contradictions les
-plus opiniâtres, le roi autorisa l’Académie de chirurgie à publier ses
-mémoires, et, ce que la faculté de médecine trouva plus insupportable
-encore, l’école de Saint-Côme à exiger de ses élèves la maîtrise ès
-arts, que nous nommons aujourd’hui baccalauréat ès lettres. Depuis
-longtemps déjà la chirurgie pouvait citer des hommes de grand mérite.
-Plusieurs chirurgiens avaient siégé à l’Académie des sciences, et leurs
-confrères en tiraient avantage. On demande, disaient-ils dans leur
-judicieuse et forte défense, on demande à la Faculté de Paris et à tous
-les médecins, si les mémoires de MM. Méry, Rohault, Lapeyronie, J.-L.
-Petit et Morand, imprimés parmi ceux de l’Académie des sciences, ne
-sont pas en aussi grand nombre que ceux que les médecins ont fournis?
-
-Les chirurgiens et les médecins, divisés par leur humeur discordante et
-incompatibles ailleurs par leurs incessantes hostilités, siégeaient en
-effet ensemble à l’Académie des sciences qui, sans se faire l’arbitre
-de leurs dissensions ni les amener à une paix sincère, sut toujours les
-apaiser sinon les unir, en modérant l’aigreur de leurs querelles et
-leur imposant au dehors, avec le titre de confrère, les bons procédés
-qui doivent en être la suite.
-
-Le médecin Hunault était l’auteur connu et avoué d’un pamphlet anonyme
-où, non content de traiter avec le dernier mépris la corporation
-entière des chirurgiens, il s’efforçait de décrier et de ridiculiser
-le caractère et les travaux du célèbre J.-L. Petit, son confrère à
-l’Académie. «Quelques personnes, dit-il dans sa préface, trouvent
-mauvais que j’aie critiqué des mémoires qui sont parmi ceux de
-l’Académie des sciences. Je sais que dans les temples des dieux les
-criminels étaient à couvert des poursuites de la justice, mais je n’ai
-pas cru que l’erreur eût de tels priviléges.»
-
-A l’inconvenance d’une telle publication, Hunault avait ajouté le tort
-beaucoup plus grave d’en offrir à Petit la suppression à prix d’argent.
-L’Académie, non moins émue par la violence des attaques que par le
-récit de ce procédé malhonnête, voulut infliger à Hunault un blâme
-public et sévère en lui enjoignant «de n’avoir plus à l’avenir aucun
-procédé semblable contre M. Petit ni aucun académicien, et elle a cru
-en cela, dit le président, vous traiter favorablement.»
-
-L’Académie, dans une autre rencontre, prend au contraire parti pour
-Hunault et réprouve la conduite d’un confrère qui, gardien trop zélé
-des priviléges de sa corporation, avait assisté à la saisie de divers
-objets d’étude et d’enseignement dont la rigueur des règlements lui
-interdisait la possession et l’usage. «On a parlé, dit le procès-verbal
-du ’’ mars 1733, de l’affaire de M. Hunault, chez qui les prévôts des
-chirurgiens, du nombre desquels était M. Rouhault, membre de cette
-Académie, ont saisi le 9 de ce mois plusieurs cadavres, des squelettes
-et des instruments d’anatomie. On a prié M. Bignon, président,
-d’envoyer chercher M. Rouhault pour lui dire le mécontentement que
-l’Académie avait de sa conduite en cette occasion à l’égard d’un
-confrère.»
-
-
-
-
-LES ÉLECTIONS.
-
-
-Le droit de se recruter elle-même, malgré toutes les divisions dont
-il devait agiter et troubler l’Académie, fut une des suites les plus
-heureuses de l’organisation de 1699. Indécise d’abord dans ses choix
-et comme étonnée qu’on voulût bien la consulter, l’Académie dès le
-commencement se montra cependant assez bien inspirée; l’honneur
-d’obtenir ses premiers suffrages échut au médecin Fagon. «On ne pense
-pas, dit le procès-verbal, qu’il puisse venir aux assemblées, mais on a
-voulu donner cette distinction à son mérite et à sa personne.» Le début
-était bon et la distinction justifiée. Fagon, sans être un inventeur,
-connaissait à fond la botanique et la chimie de l’époque. Directeur
-du Jardin des plantes où sans discussion et sans contrôle il nommait
-à tous les emplois, il s’y montra toujours exact, désintéressé et
-honorable à tous égards, et en remplissant sa charge à la satisfaction
-de tous, il sut mériter, obtenir et attacher à son nom la sympathie
-et la reconnaissance durable des naturalistes. L’abbé de Louvois
-et Vauban, élus tous deux après Fagon, complétèrent la liste des
-honoraires. Si le temps a affaibli l’éclat emprunté de l’un des deux
-noms, l’autre, déjà grand par-dessus ses dignités et ses titres, devait
-être à la lois pour la Compagnie naissante, une force, un appui et un
-ornement.
-
-Sur les huit associés étrangers institués par le règlement, trois
-seulement, Leibnitz, Tchirnauss et Gulhiemini, appartenant à l’ancienne
-Académie, étaient restés membres de la nouvelle. On leur adjoignit
-par élection Hartsœcker, les deux frères Bernoulli, Rœmer et Isaac
-Newton. Viviani compléta la liste sur laquelle ne figura jamais le
-nom de Denis Papin, ballotté dans la dernière élection avec celui
-du disciple de Galilée. Deux ans plus tard, l’Académie préférait à
-Papin l’obscur charlatan Martino Poli. Fontenelle, dans un éloge
-très-laconique, excuse un tel choix en l’expliquant. Pour récompenser
-une invention restée secrète et par conséquent stérile, Louis XIV, avec
-une forte pension, avait accordé à Poli le titre d’associé honoraire
-de l’Académie. La volonté du roi était alors la règle suprême sous
-laquelle tout devait plier, et l’Académie, incapable d’opposition ou de
-résistance, se prêta avec empressement à la formalité d’une élection
-devenue inutile.
-
-Martino Poli, pendant deux ans assidu aux séances, n’y apporta que les
-creuses imaginations des alchimistes. Attaquant la théorie des couleurs
-de Newton comme inexacte et mal fondée, il allègue qu’à quatre éléments
-qui composent tous les corps doivent correspondre quatre couleurs
-seulement: le rouge, couleur du feu; le bleu, couleur de l’air; le vert
-et le blanc enfin, couleur de l’eau et de la terre.
-
-L’une des places d’associé devint presque immédiatement vacante.
-Sauveur, résidant à Versailles, dut aux termes du règlement renoncer à
-l’Académie, en conservant toutefois, avec le titre de vétéran, le droit
-d’assister aux séances et d’y prendre la parole. «La place qu’avait
-M. Sauveur d’associé mécanicien étant vacante, dit le procès-verbal,
-M. le président a représenté qu’elle conviendrait à M. de Lagny, qui
-est actuellement à un port de mer où il s’attache fort à tout ce qui
-regarde la mécanique de la marine. La Compagnie a donc résolu de
-proposer au roi M. de Lagny pour la place de M. Sauveur.»
-
-Telle était, aux premiers temps de l’Académie, l’influence considérable
-du président. Élevé au-dessus de ses confrères par son rang, par sa
-naissance et par le choix direct du roi, il ne pouvait manquer d’être
-fort écouté; mais il s’absentait souvent, et le vice-président, homme
-de cour comme lui, se montrait encore moins exact. L’Académie, dès
-la première année, pria en conséquence l’abbé Bignon de vouloir bien
-déléguer à l’un de ses membres le droit de présider en son absence.
-Sur son refus gracieusement motivé, elle nomma elle-même Gallois et
-Duhamel, qui prirent le titre de directeur et de sous-directeur; mais
-cette hardiesse ne dura que deux ans, et dès l’année 1702, le roi nomma
-le directeur et le sous-directeur qui «étaient électifs et ne le seront
-plus,» dit laconiquement le procès-verbal.
-
-L’Académie a varié plusieurs fois dans son mode d’élection. Les
-procès-verbaux des séances, sans rapporter aucun détail, ne donnent
-pas même le dénombrement des suffrages. Les académiciens eux-mêmes
-devaient l’ignorer; le président et le vice-président se retiraient en
-effet avec le secrétaire pour dépouiller le scrutin en présence d’un
-seul membre pensionnaire désigné par le sort et qui, chargé d’annoncer
-le résultat, prenait le nom d’évangéliste. Deux fois seulement, des
-difficultés imprévues soumises à la décision de l’Académie forcent,
-pour faire connaître le point débattu, à montrer distinctement par des
-chiffres précis tout le mécanisme de l’élection.
-
-Le 28 mars 1733, l’Académie ayant été invitée à nommer un associé
-dans la section de mécanique, on lit au procès-verbal: «La pluralité
-a été pour MM. Camus et Fontaine.» Mais sur des réclamations, au
-moins plausibles sans doute, élevées par un troisième candidat, on
-ajoute huit jours après: «On a fait réflexion qu’il pouvait y avoir eu
-erreur dans le calcul par lequel M. Camus a eu la pluralité des voix
-le jour précédent et qu’en ce cas M. Clairaut aurait eu l’égalité; la
-Compagnie, pour faire cesser toute difficulté, a résolu de demander
-très-humblement au roi s’il voudrait les nommer tous deux ensemble.» Le
-titre d’associé n’étant pas rétribué, l’expédient fut aisément accepté,
-et sans avouer ou nier l’erreur de calcul on sauva tous les droits et
-tous les intérêts.
-
-Mais l’interprétation du passage cité reste embarrassée de deux
-difficultés: Que signifie une erreur de calcul dans le dépouillement
-d’un vote? Comment cette erreur, en faisant perdre à Clairaut le
-premier rang, ne lui laisse-t-elle pas même le second? Le règlement
-de 1716 explique tout d’abord ce dernier point: chaque liste de
-présentation devait contenir le nom au moins d’un candidat étranger
-jusque-là à l’Académie; Clairaut et Camus déjà adjoints l’un et l’autre
-ne pouvaient donc pas composer la liste.
-
-Quant à l’incertitude sur le dénombrement des suffrages comptés à
-chaque candidat, le récit détaillé d’une autre élection en fait
-paraître une cause vraisemblable: «Le 19 janvier 1763, MM. les
-pensionnaires et associés astronomes ayant proposé à l’Académie pour
-la place d’adjoint dans la même classe vacante par la promotion de M.
-Legentil à celle d’associé, MM. Messier, Bailly, Jeaurat et Thuillier,
-on a procédé suivant la forme ordinaire à l’élection, où il s’est
-trouvé, en comptant les billets, que M. Bailly avait eu quatorze voix
-et MM. Messier et Jeaurat chacun treize, mais qu’il y avait un billet
-qui se trouvait nul parce qu’il ne portait que le seul nom de M.
-Jeaurat au lieu de deux qu’il devait contenir suivant le règlement. Sur
-quoi MM. les officiers et l’évangéliste, ayant fait réflexion que si ce
-billet avait porté les deux noms de MM. Jeaurat et Messier, eux et M.
-Bailly auraient eu parfaite égalité de voix, et que si le billet avait
-été bon, quand même on aurait nommé M. Thuillier avec M. Jeaurat, ce
-dernier aurait toujours eu l’égalité des suffrages avec M. Bailly, M.
-le président est entré dans l’assemblée pour y proposer le cas, sans
-désigner aucun de ceux qui y avaient été nommés et pour faire décider
-si l’on recommencerait totalement l’élection ou si l’on se contenterait
-de décider entre les deux seconds, sur quoi il a été décidé que celui
-qui avait eu la pluralité des suffrages devait être regardé comme nommé
-et être présenté le premier, quel que pût être le nombre des voix
-qu’aurait celui des deux seconds entre lesquels on allait choisir; en
-conséquence de quoi on a prononcé par scrutin entre MM. Jeaurat et
-Messier, et la pluralité des voix a été pour M. Jeaurat.»
-
-La franchise confiante du patronage exercé parfois sur des candidatures
-par les grands seigneurs et les ministres étonnerait peut-être
-aujourd’hui. Indépendamment des sollicitations individuelles et des
-discrètes recommandations qui sont de tous les temps, on procédait
-parfois ouvertement et publiquement par lettres collectives
-officiellement adressées à l’Académie et qu’elle recevait fort bien
-en ne se défendant nullement d’y avoir égard. On lit par exemple au
-procès-verbal du 27 juin 1770: «Je vous donne avis que le roi approuve
-que l’Académie procède à la nomination d’un pensionnaire surnuméraire
-dans la classe de géométrie et que Sa Majesté verrait avec plaisir les
-voix de l’Académie se réunir en faveur de M. Darcy.» M. Darcy, cela va
-sans dire, obtint l’unanimité des suffrages.
-
-M. de Saint-Florentin avait écrit le 4 avril 1760: «Le prince
-Jablonowski demande d’être admis à l’Académie en qualité d’associé
-étranger; l’honneur qu’il a d’appartenir à la reine et le soin qu’il a
-toujours pris de protéger et de cultiver _lui-même_ les lettres et les
-arts paraissent mériter qu’on anticipe en sa faveur le moment d’une
-place vacante dans la classe des associés étrangers pour l’y admettre.
-Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa demande; l’Académie est
-unanimement d’avis qu’il n’y a pas d’inconvénient à accorder cette
-place à condition que la première qui vaquera dans cette classe sera
-censée remplie par la nomination de M. le prince Jablonowski.» Huit
-jours après, Sa Majesté fait savoir qu’elle agrée la nomination du
-prince qui se trouve ainsi préféré d’avance à Linné dont l’élection fut
-par là retardée de plusieurs années.
-
-Le 30 avril 1758, on lit enfin: «M. de Chabert, lieutenant des
-vaisseaux du roi, désire être admis à l’Académie en qualité d’associé
-libre; l’intérêt de la marine et celui de l’Académie concourent à
-anticiper le moment d’une place vacante dans la classe des associés
-libres, pour y admettre un officier de marine, n’y en ayant point à
-présent. Outre qu’il y a plusieurs exemples de pareilles expectations,
-les approbations que l’Académie donne depuis si longtemps aux
-travaux de M. de Chabert pour le progrès de la géographie et de la
-navigation le rendent encore plus favorable. Sa Majesté désire qu’il
-soit délibéré sur sa demande le plus tôt possible. L’Académie est
-unanimement d’avis qu’il n’y a aucun inconvénient.» Il y en avait au
-contraire de très-sérieux, et l’Académie ne les ignorait pas. On lit
-en effet au procès-verbal du 18 mars 1778, et à l’occasion d’une
-anticipation de ce genre: «MM. les officiers de l’Académie ont rendu
-compte des représentations qu’ils ont faites à M. Amelot en vertu de
-la délibération prise à la séance précédente et de la réponse de ce
-ministre portant qu’à l’avenir il ne serait plus nommé de surnuméraires
-et qu’il en donnait sa parole.» On n’en lit pas moins au procès-verbal
-du 5 juin 1779: «Le roi étant informé que dans le nombre actuel des
-honoraires de l’Académie des sciences, il y en a plusieurs que leurs
-affaires personnelles et celles qui exigent d’eux des soins plus
-particuliers empêchent d’assister aux assemblées de l’Académie, Sa
-Majesté a pensé qu’il y aurait un avantage réel dans la nomination
-d’un honoraire surnuméraire. Sa Majesté, instruite d’ailleurs du
-désir qu’avait l’Académie de pouvoir compter parmi ses membres M. le
-président de Sarron, dont elle a été souvent dans le cas de juger les
-lumières et les connaissances, a cru faire un choix qui lui serait
-agréable en le nommant à cette place.»
-
-Une lettre écrite par M. de Breteuil, le 24 avril 1784, énonce des
-principes assez singuliers sur les cas dans lesquels on peut faire ce
-que la règle ne permet pas: «A ce sujet, dit M. de Breteuil, je vais
-vous écrire une lettre particulière au sujet de la nomination de M.
-Darcet à une place d’associé surnuméraire dans la classe de chimie; je
-sais que le vœu général de l’Académie était de se l’associer, et je
-ne vous répéterai pas les motifs qui ont déterminé Sa Majesté à lui
-accorder la qualité de surnuméraire plutôt que celle de vétéran; mais
-je dois à cette occasion vous prévenir que par la suite, lorsqu’il
-se présentera des circonstances où l’on croira devoir s’écarter des
-règles et des usages de l’Académie, en faveur d’un sujet distingué et
-vraiment utile, tel que M. Darcet, et qu’il sera question de le nommer
-soit adjoint, soit associé ou pensionnaire surnuméraire, je compte ne
-le proposer au roi qu’autant que le vœu de l’Académie à cet égard sera
-exprimé par une délibération qui réunira les deux tiers des suffrages;
-je vous prie d’en informer l’Académie et de vouloir bien lui rappeler
-qu’il faut en général se rendre très-circonspect sur ces sortes de
-grâces, qui ne sont pas moins contraires aux principes du roi qu’aux
-statuts de la Compagnie et qui entre autres inconvénients ont celui de
-détruire l’émulation et de décourager les personnes qui s’occupent de
-telle ou telle partie des sciences, avec le projet et l’espoir de se
-rendre dignes d’être académiciens. Je dois vous ajouter qu’il me paraît
-très-convenable que la condition des deux tiers des suffrages soit à
-l’avenir regardée comme nécessaire, non-seulement pour les places des
-surnuméraires, mais encore pour toutes les délibérations qui ne sont
-pas prises en vertu des règlements de l’Académie.» L’Académie, on doit
-le remarquer, avait très-régulièrement demandé pour Darcet une place
-d’associé vétéran, et la transgression contre la règle dont se plaint
-M. de Breteuil n’était commise que par lui.
-
-Quoique les lettres et les sollicitations adressées à l’Académie par
-les plus grands personnages marquent en attestant son indépendance une
-grande déférence pour ses suffrages, le roi, consultant parfois le
-témoignage de la voix publique, ne se fit jamais scrupule de choisir
-librement sur la liste de présentation; mais loin de donner à sa
-décision l’apparence d’une faveur gracieusement accordée au candidat
-préféré, il invoque, alors non sans raison quelquefois, sa volonté
-d’être juste et de protéger le mérite. Le 30 janvier 1709 par exemple,
-l’Académie propose pour successeur de Tournefort, Reneaume, Chomel et
-Magnol. Le roi choisit Magnol à cause de «sa grande réputation dans la
-botanique.» De telles décisions toujours acceptées sans murmure ont
-été plus d’une fois l’équitable tempérament des partialités et des
-injustices qu’aucun mode d’élection ne saurait prévenir.
-
-Parmi les candidats assez nombreux préférés par le roi, non par
-l’Académie, il ne s’est trouvé que le seul géomètre Lagny, qui n’ayant
-pas, dit-il, assez de temps libre, osa refuser une faveur acceptée
-avant et après lui par des savants plus considérables, tels que
-Magnol, Vaillant, Clairaut, La Condamine et l’abbé Nollet.
-
-Si l’influence des grands seigneurs ou la volonté du roi lui-même
-tenait lieu quelquefois de titres scientifiques, il arrivait aussi
-que par un sentiment contraire, une situation trop humble ou trop
-dépendante devint pour quelques-uns une cause d’exclusion. La lettre
-suivante, écrite par l’horloger Leroy (neveu et cousin des célèbres
-Julien et Pierre Leroy) le jour même de son élection dans la classe
-de mathématiques, est évidemment destinée à faire disparaître des
-objections de ce genre: «Monsieur, désirant faire connaître à
-l’Académie mes intentions sur l’horlogerie à l’occasion de la place
-d’adjoint pour la géométrie que je sollicite, je me flatte que vous ne
-trouverez pas mauvais que j’aie recours à vous pour vous prier de me
-rendre ce service; à vous, Monsieur, qui êtes le doyen de cette classe
-et un des plus respectables membres de cette Compagnie. Permettez
-donc que je vous expose sincèrement mes sentiments sur ce sujet. Dès
-l’instant que j’eus songé à solliciter une place dans l’Académie,
-je songeai à renoncer au commerce et à la pratique de l’horlogerie,
-résolution, que j’ai prié MM. Clairaut et Darcy de déclarer quand ils
-en trouveraient l’occasion et dont j’ai prévenu moi-même la plupart
-des académiciens que j’ai eu l’honneur de voir; mais comme je serais
-très-fâché d’entrer dans une Compagnie en professant un art qui,
-quoique très-beau en lui-même, pourrait déplaire à quelques-uns de
-ses membres et que je le serais encore davantage si, lorsque j’aurai
-l’honneur d’y être admis, on pourrait s’imaginer ou soupçonner que je
-fusse tenté de le professer de nouveau, j’ai cru que je ne pourrais
-m’expliquer d’une manière trop précise sur ce sujet; c’est pourquoi,
-Monsieur, je vous déclare par la présente que je renonce pleinement,
-entièrement et de la manière la plus solennelle au commerce et à la
-pratique de l’horlogerie. Si j’étais maître horloger ou que j’eusse
-quelque autre qualité, je vous enverrais par la même occasion un acte
-de renonciation, mais je ne le puis n’en ayant aucune. Tels sont mes
-sentiments et tels ils seront toujours.»
-
-Dans la séance même où Mairan donna lecture de cette lettre, Leroy
-fut nommé adjoint de la section de géométrie. Fidèle à sa promesse,
-il renonça à l’horlogerie mais ne s’occupa guère de mathématiques, et
-l’Académie n’eut en lui ni un horloger qui lui aurait été souvent utile
-ni un géomètre.
-
-Désireuse d’assurer l’équité des élections, l’Académie s’y appliqua
-plus d’une fois. Mécontente de ses propres faiblesses, on la voit à
-plusieurs reprises pour en rechercher les causes et pour les réprimer,
-retracer en vain dans des rapports soigneusement travaillés les maximes
-et les principes d’impartialité et d’exacte droiture qui n’apprenaient
-rien à personne, et s’élever contre des abus qui renaissaient aussitôt.
-Le 1^{er} avril 1778, Darcy, Montigny et d’Alembert font le rapport
-suivant:
-
-«Nous avons observé deux sortes d’abus dans les élections: l’intrigue
-et l’autorité. Toutes deux peuvent remplir l’Académie de sujets
-médiocres, si elle n’y met ordre. Le plus sûr moyen de bannir
-l’intrigue est de ne pas laisser le temps d’intriguer et de diminuer
-le nombre des intrigants, c’est-à-dire ceux qui doivent être proposés.
-Le seul moyen de prévenir les abus d’autorité est de ne présenter
-jamais au Ministre que les sujets dont les talents soient bien connus
-et qui puissent faire honneur à l’Académie. Il est très-rare que
-quatre sujets aient en même temps le même droit aux places vacantes
-dans l’Académie. En conséquence de ces principes, nous proposons
-le règlement qui suit pour le choix des associés libres et pour le
-choix des associés étrangers qui peuvent appartenir indistinctement
-aux différentes classes: Le jour même qui aura été indiqué pour
-l’élection, l’Académie fera tirer au sort les noms de six académiciens
-pensionnaires ou associés, un de chaque classe: trois mathématiciens
-et trois physiciens, lesquels s’assembleront aussitôt pour proposer
-à l’Académie quatre sujets bien connus pour la supériorité de leurs
-talents s’ils sont régnicoles et par une grande célébrité s’ils
-sont étrangers. De ces quatre sujets, l’Académie en élira deux au
-scrutin pour les présenter au roi en la manière accoutumée. Rarement
-on présenterait à l’Académie un plus grand nombre de concurrents sans
-mettre des sujets médiocres à côté des bons. Au moyen de ce règlement,
-s’il est régnicole, personne n’aura le temps de faire écrire les
-ministres, les gens puissants, de faire agir ses amis, les amis de ses
-amis, les femmes mêmes auprès des académiciens qui se croient souvent
-obligés de donner leur voix contre leur avis pour ne pas manquer soit à
-leurs protecteurs, soit à leurs amis.»
-
-Entre la plupart des candidats, le temps, il faut le dire, efface pour
-nous toute différence, et des hommes considérables alors et de grande
-réputation tombés depuis longtemps dans la foule et dans l’obscurité
-sont devenus les égaux les plus humbles devant l’oubli commun de la
-postérité.
-
-Presque toujours d’ailleurs, on voit l’Académie favorable et
-sympathique aux véritablement grands hommes, applaudir à leurs premiers
-essais, leur ouvrir ses rangs au plus vite et les élever sans trop
-tarder au plus haut degré de sa hiérarchie. De regrettables exceptions
-existent cependant et pour n’en citer qu’une seule, je rapporterai
-simplement et sans commentaires l’histoire des candidatures académiques
-de Laplace.
-
-Laplace, qui brilla plus tard dans la première classe de l’Institut
-comme le représentant le plus illustre et le plus respecté de
-l’ancienne Académie des sciences, n’avait pas rencontré d’abord autant
-d’empressement et de bienveillante justice que ses prédécesseurs
-d’Alembert et Clairaut, et les louanges sont mesurées à ses premiers et
-excellents travaux avec une circonspection presque défiante.
-
-Laplace, âgé de vingt ans, inspiré par la lecture de Lagrange et
-d’Euler, avait voulu dans une première communication à l’Académie
-expliquer, confirmer et perfectionner, pour les fondre dans un ensemble
-nouveau, plusieurs beaux mémoires de ceux qu’il devait bientôt égaler.
-Les rapporteurs de l’Académie signalent le mérite d’un tel travail
-sans en dissimuler les défauts. «Il nous paraît, disent-ils, que le
-mémoire de M. Laplace annonce plus de connaissances mathématiques
-et plus d’intelligence dans l’usage du calcul qu’on n’en rencontre
-ordinairement à cet âge dans ceux qui n’ont pas un vrai talent. Nous
-jugeons que les remarques nouvelles dont nous avons parlé méritent
-l’approbation de l’Académie et qu’ainsi le mémoire doit être imprimé
-dans le recueil des savants étrangers, en priant seulement M. Laplace
-d’abréger ce qui n’est pas à lui et de se servir des notations plus
-communes et plus commodes de M. Euler et de M. Lagrange.»
-
-Dans un rapport sur un second mémoire, Condorcet et Bossut, sans
-produire aucune objection ni lui imputer aucune erreur précise,
-affaiblissent leurs louanges par un doute formel sur l’exactitude de sa
-méthode. «Ce mémoire, disent-ils, prouve que M. de Laplace réunit des
-talents à beaucoup de connaissances, qu’il a approfondi les matières
-les plus épineuses de l’astronomie physique, et l’on doit l’exhorter
-à continuer le travail qu’il a annoncé et où il donnera les résultats
-de celui-ci. Nous craignons cependant que sa méthode ne soit pas
-suffisante pour résoudre complétement et sûrement par la théorie de la
-gravitation le problème de la variation de l’obliquité de l’écliptique
-et pour décider irrévocablement cette grande question. Mais malgré
-ce qui peut rester d’incertitude, son mémoire nous paraît mériter
-l’approbation de l’Académie.»
-
-Et à l’occasion des mémoires suivants où se révèle clairement déjà la
-grandeur et l’excellence de la fin qu’il se propose: «L’impression du
-mémoire de M. de Laplace sera très-agréable aux géomètres, mais le
-temps et la réunion de leurs suffrages pourront seuls apprendre à quel
-point de précision M. de Laplace a porté la solution de ces problèmes.»
-
-Ces trois rapports sont signés de Condorcet et de Bossut. D’Alembert,
-à son tour, à l’occasion d’un beau et grand travail, mêle froidement à
-de justes louanges des témoignages de doute et de défiance. Commençant
-par applaudir aux efforts du jeune géomètre, il le loue d’avoir montré
-une constance peu commune dans le travail et un grand savoir dans
-l’analyse infinitésimale et dans l’astronomie physique, mais il ajoute
-un peu sèchement: «Quant aux points sur lesquels il n’est pas d’accord
-avec les géomètres qui l’ont précédé, nous ne pouvons pas prononcer
-s’il a raison ou tort; il faudrait, pour juger le procès, vérifier une
-longue suite de calculs, discuter les méthodes d’approximation qu’on a
-employées jusqu’ici dans cette théorie, peser le degré de préférence
-qu’elles peuvent mériter les unes sur les autres, ce qui demanderait
-un travail que nous ne croyons pas que l’Académie veuille exiger de
-nous. Le moyen le plus simple que M. de Laplace puisse employer pour
-justifier l’exactitude de sa méthode est de nous donner, d’après elle,
-de bonnes tables astronomiques. Il le promet et l’Académie le verra
-avec intérêt.»
-
-Lors même que, sans descendre des hauteurs de la science, Laplace,
-comme pour se délasser des calculs approximatifs, mêle à ses fermes
-ébauches de mécanique céleste la solution rigoureuse et parfaite de
-problèmes d’analyse pure, ou se joue avec l’aisance la plus subtile
-dans les ingénieuses théories du calcul des chances, l’Académie, par
-ses louanges embarrassées et ambiguës, persiste à le traiter comme
-un apprenti qui n’a pas encore donné le coup de maître. «Nous nous
-bornons à observer et conclure, disent les commissaires de l’Académie
-en rendant compte de l’une de ses découvertes, que ce mémoire est
-savant, que l’auteur résout par une méthode uniforme plusieurs
-équations difficiles et que ces recherches ne peuvent que _tendre_ à
-perfectionner la théorie des suites et cette branche de l’analyse.»
-
-Malgré toutes ces réserves et ces atténuations, ce n’est pas sans
-étonnement qu’on lit au procès-verbal du 16 janvier 1775: «L’Académie
-ayant procédé à l’élection de deux sujets pour remplir la place
-d’adjoint vacante par la promotion de M. de Condorcet à celle
-d’associé, la classe a proposé MM. Desmarest, Rochon, de Laplace,
-Vandermonde et Girard de la Chapelle. L’Académie ayant été aux voix,
-les premières ont été pour M. Desmarest, les secondes pour M. de La
-Chapelle.»
-
-Six mois après, l’Académie procède de nouveau à l’élection d’un
-membre adjoint dans la classe des géomètres et vote unanimement pour
-Vandermonde. Douze votants seulement sur dix-sept, en préférant Laplace
-à un inconnu nommé Mauduit, lui accordent le second rang. Le 14 mars
-1776, l’Académie, sur un rapport de la section compétente, lui préfère
-dans une élection nouvelle le très-honorable mais très-médiocre Cousin.
-
-L’ennui de ces échecs et les démarches nécessaires à de continuelles
-candidatures ne ralentissent pas l’ardeur de Laplace. Toujours animé
-à la poursuite de son œuvre, sans dépit apparent, sans amertume et
-sans se soucier des contradictions, il fait paraître incessamment
-dans de nouveaux mémoires cette abondance d’expédients et cette force
-presque irrésistible qui, lorsqu’elle est impuissante à surmonter ou à
-tourner un obstacle, le heurte de front et le brise en l’arrachant par
-morceaux. Émule de d’Alembert et de Clairaut, il se montre déjà seul
-capable en France de succéder à leur réputation, lorsque l’Académie,
-déclarant dans un nouveau rapport qu’il «a acquis dès à présent un
-rang distingué parmi les géomètres,» le nomme enfin adjoint dans la
-section de géométrie, en accordant la seconde place sur la liste de
-présentation au nommé Margueret, qu’elle préfère à Monge et à Legendre.
-Membre de la Compagnie et assidu à ses séances, Laplace y prendra-t-il
-le rang dû à son génie? Franchira-t-il rapidement les deux degrés
-inférieurs de la hiérarchie académique? Non, il lui faut encore avec de
-longs retards essuyer d’injurieux échecs.
-
-En 1780 il est encore adjoint, et l’Académie présente pour une place
-d’associé dans la section de géométrie Vandermonde en première
-ligne et Monge en seconde ligne, plaçant ainsi les candidats, en
-supposant qu’elle accordât le troisième rang à Laplace, dans l’ordre
-précisément inverse de celui que leur assigne la postérité. C’est
-en 1783 seulement que Laplace, âgé de trente-quatre ans, est nommé
-associé dans la section de mécanique, où l’Académie avait appelé
-déjà de préférence à lui, Rochon et Jeaurat; Jeaurat qui n’est connu
-par aucune découverte et dont on ne cite qu’un seul trait: Quand
-il rencontrait un confrère géomètre, il lui disait du plus loin en
-faisant allusion à la théorie des équations: «Eh bien! c’est-il égal
-à zéro?» Des préférences aussi aveugles si elles étaient moins rares
-condamneraient à jamais le recrutement par élection, en enlevant toute
-autorité aux jugements académiques. Leur explication la plus apparente
-est, si je ne me trompe, dans les dispositions de d’Alembert, dont
-l’influence considérable alors au plus haut point ne s’exerça jamais en
-faveur de Laplace. Bon, généreux, loyal et ami de toutes les gloires,
-d’Alembert ignora toujours les sentiments d’une mesquine jalousie; sa
-droiture cependant, il est permis de le rappeler, n’allait pas jusqu’à
-l’impartialité.
-
-La belle intelligence et l’honorable caractère du futur marquis de
-Laplace imposaient plus le respect qu’ils n’attiraient l’amitié,
-et l’esprit hautain, qui dans la suite de sa vie acceptait si bien
-et exigeait presque la flatterie, devait plaire difficilement à
-l’observateur sardonique et à l’imitateur plein de verve des grands
-airs de M. de Buffon; d’Alembert enfin, qui s’y connaissait, pouvait
-entrevoir chez ce jeune homme gravement respectueux envers lui
-quelques-uns des traits de l’illustre orgueilleux, qu’il aimait à
-nommer le comte de Tufières.
-
-
-
-
-LES FINANCES DE L’ACADÉMIE.
-
-
-La somme totale allouée aux vingt pensionnaires de l’Académie avait
-été fixée à 30,000 livres, mais la répartition en était irrégulière et
-semblait souvent injuste. La lettre suivante, écrite en 1716 et signée
-par quatorze pensionnaires sur dix-huit, donne à ce sujet de curieux
-renseignements:
-
-«Convaincus, comme nous sommes, que vous n’avez rien plus à cœur que
-le bien de l’Académie, nous vous suplions avec une vraye confiance de
-vouloir bien représenter à S. A. R., notre auguste protecteur, que,
-dans le renouvellement de l’Académie, il y eut un fond de 30,000 livres
-destiné pour les pensions; que ce fond ne put être alors distribué
-également, parce que la pension considérable qu’avait feu M. Cassini
-en faisait partie, mais qu’on fit espérer et qu’on a toujours fait
-espérer depuis, qu’après la mort de M. Cassini chaque académicien
-aurait 1,500 livres; cependant cette mort étant arrivée, il plut
-à M. de Pontchartrain de prendre un autre arrengement. Des 30,000
-livres, il n’en employa que 20,000 en pensions fixes et distribua les
-10,000 livres restantes sous le nom de gratifications pour le travail
-de l’année. Nous ne vous ferons point remarquer, monsieur, que ces
-gratifications ne furent rien moins que données proportionnellement
-au travail; vous scavez le découragement où cela jetta la plus grande
-partie de la Compagnie. Mais nous vous supplions instamment de vouloir
-bien représenter à S. A. R.: 1º que le fonds de 30,000 livres a
-toujours été regardé comme affecté aux pensions de l’Académie pour être
-distribué également; 2º que 1,500 livres de rente ne suffisent pas,
-à Paris, pour mettre un homme en état de se livrer entièrement aux
-sciences; que leurs progrès demanderaient que les pensions fussent plus
-considérables et plus sûres, et que les réduire à 1,000 livres, c’est
-mettre les académiciens hors d’état de travailler; 3º que l’Académie
-des inscriptions a été traitée bien plus favorablement. Les pensions y
-sont sur le pied de 2,000 livres, puisqu’elle a 20,000 livres pour dix
-pensionnaires; 4º que la libéralité de S. A. R. peut bien s’étendre
-jusqu’à donner des gratifications à ceux qui les auront méritées par
-leur travail, mais il ne semble pas qu’elles doivent être prises sur
-ce qui est destiné pour la subsistance des académiciens et qui y peut
-à peine suffire. Comme vous vous intéressez autant à nos besoins que
-nous-mêmes, nous osons nous promettre que vous voudrez bien donner
-encore plus de force à nos raisons en les représentant.»
-
-Cette lettre, écrite vers la fin de 1716, est destinée évidemment à
-être mise sous les yeux du régent. On a écrit en marge: «S. A. R. loue
-le zèle des académiciens et entre assez dans leur pensée. Mais, comme
-elle ne veut rien diminuer à ce que chaqu’un a touché jusqu’ici, on ne
-saurait songer au changement proposé qu’en donnant des gratifications
-séparées, tant pour indemniser les quatre pensionnaires (Ces quatre
-pensionnaires étaient: J. Cassini, Maraldi, deLahire et Duverney, qui
-seuls n’ont pas signé la requête.) qui perdraient suivant ce nouveau
-projet, que pour récompenser ceux qui se distingueront par leur
-travail. Pour cela il faudrait, outre le fonds ordinaire de 30,000
-livres, en destiner un nouveau de 6,000 livres au moins: c’est ce
-que S. A. R. ne croit pas devoir faire dans le temps qu’il diminue
-toutes les pensions, tant de la cour que des officiers, et le prince
-remet donc cette libéralité à l’estat qui sera expédié pour l’année
-prochaine.»
-
-Le régent en effet augmenta de 6,000 livres l’allocation destinée
-aux pensionnaires et crut avoir dégagé sa parole; mais les abus
-continuèrent ou se reproduisirent, car cinquante ans plus tard une
-décision de Malesherbes, approuvée par le roi, fut jugée nécessaire
-pour diminuer l’inégalité en la réglementant. «Sur le compte que
-j’ai, dit-il, rendu au roy du mémoire qu’on m’a remis, par lequel
-l’Académie demande unanimement qu’il soit établi une nouvelle forme de
-distribution des pensions qui lui sont accordées, et où elle expose, à
-ce sujet, le plan qu’elle désirerait qu’on suivît, Sa Majesté a bien
-voulu approuver le projet de distribution et agréer les vues qui ont
-engagé l’Académie à le proposer. Le roy a décidé en conséquence que
-chacune des six classes de l’Académie jouirait, à l’avenir, de la somme
-fixe de 6,000 livres, qui sera partagée entre les trois pensionnaires
-attachés à chacune d’elles, et que, par une suite de l’exécution
-complète de ce projet, il sera accordé 3,000 livres au premier
-pensionnaire, 1,800 livres au second et 1,200 livres au troisième.»
-
-Indépendamment des pensionnaires, fort peu rétribués comme on voit,
-l’Académie comptait vingt associés et adjoints, qui n’avaient aucune
-part à ses revenus et que les travaux les plus excellents n’élevaient
-que bien lentement dans la hiérarchie académique. D’Alembert, nommé
-adjoint en 1742, ne devint pensionnaire que vingt-trois ans après, et
-Lacaille, qui fut pendant dix ans une des gloires de l’Académie, mourut
-avec le titre d’associé.
-
-L’auteur d’un mémoire conservé dans les archives semble élever la voix
-au nom de l’Académie tout entière pour signaler en termes formels la
-situation difficile et la misère même d’un grand nombre d’académiciens.
-Des corrections faites de la main de Réaumur permettent de lui
-attribuer la rédaction de cet écrit, qui est sans signature. Après
-avoir vanté l’utilité des sciences et dit quel avantage elles procurent
-à l’État, l’auteur attire l’attention sur la situation précaire de
-l’Académie des sciences.
-
-«L’Académie, dit-il, dans l’état où elle est aujourd’huy, fait beaucoup
-d’honneur au royaume. Les étrangers en ont une grande idée, aussy
-a-t-elle découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous
-osons avouer qu’il s’en faut bien que le royaume n’ayt retiré de cette
-compagnie tous les avantages qu’il aurait pu en tirer. Nous osons dire
-plus, c’est que cette Académie, en si grande réputation parmy les
-étrangers, semble près de sa chute, si elle n’est soutenue par quelque
-grand changement fait en sa faveur, pareil à ceux qui ont été faits
-pour d’autres parties de l’État. On a cherché à ranimer sa langueur par
-de nouveaux règlements dont elle avoit besoin, mais la vraye source du
-mal n’étoit pas seullement dans le deffaut des règlements. Il ne la
-faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre constitution
-de l’Académie; une grande moitié de ceux qui la composent ne peuvent
-prendre les occupations académiques que comme des amusements; ils ont
-des professions qui les obligent de donner leurs soins à toutte autre
-chose que ce qui fait l’objet de l’Académie. Les uns sont obligés
-d’être médecins, les autres chirurgiens, les autres apoticaires. Quels
-ouvrages peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé
-de Paris des jours qu’ils devraient employer dans leurs cabinets? Un
-homme qui arrive chez soy las et distrait est-il en état de travailler
-à ce qui le demande tout entier? Employera-t-il les nuits à des
-expériences? Malgré pourtant cette diversion, plusieurs académiciens
-de ces classes ont donné des choses excellentes, mais qui doivent nous
-faire regretter celles que nous eussions eues, s’il leur eust été
-permis de se livrer aux recherches où leur inclination les portoit. De
-l’autre moitié des académiciens, une partie est obligée à enseigner les
-mathématiques pour subsister. Enfin, il en reste très-peu qui soient en
-état de faire des expériences et de vivre avec cette aysance qui met
-l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles.
-Entre quarante-huit académiciens destinés au travail, l’Académie ne
-sauroit compter qu’un petit nombre de travailleurs. Le seul remède à
-apporter seroit d’obliger tous les académiciens, ou au moins le plus
-grand nombre, à n’être qu’académiciens, de les mettre en état de
-n’avoir d’autres occupations que celles qui ont un rapport direct aux
-objets de l’Académie. Une autre cause de la décadence de l’Académie,
-qui tient à celle dont nous venons de parler, c’est qu’il ne se forme
-plus de sujets; on en fait l’expérience toutes les fois qu’on a des
-places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des talents rares
-pour réussir dans les sciences, et, parmy ceux qui naissent avec
-ces talents, combien y en a-t-il qui en puissent profiter? Un jeune
-homme qui veut suivre ses heureuses dispositions se trouve arresté
-par les clameurs de toutte sa famille et de tous ses amis; on ne veut
-point consentir qu’il s’abandonne à des recherches qui peut-estre
-luy donneroient quelque gloire en le conduisant à mourir de faim.
-L’Académie fournit des exemples de cette nature: un de ses membres,
-habile anatomiste, mourut il y a quelques années à l’Hostel-Dieu. Si
-l’Académie a pu, pendant quelque temps, se fournir de sujets, elle
-le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit donnée aux
-sciences; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus tourné de
-leur costé; la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de
-nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait, pour l’Académie et pour
-les sciences en général, tout ce qu’on peut attendre du zelle le plus
-ecclairé, mais les trésors n’étoient pas entre ses mains. Il y a peu
-d’apparence aussy que le royaume puisse se repeupler de vrays sçavants,
-tant que la condition, de touttes la plus laborieuse, ne mènera à
-rien. Y a-t-il de la justice que celui qui s’applique à des recherches
-importantes au bien de l’État, ne puisse espérer de parvenir à quelque
-fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le marchand, peuvent se
-promettre des récompenses de leurs travaux; le sçavant seul n’a rien
-à en espérer; peut-estre que le cas que les Chinois font des lettrés
-n’est pas à la gloire de la France.»
-
-L’auteur, qui bien vraisemblablement est Réaumur, cherche ensuite
-les moyens de relever l’Académie suivant lui prête à périr; il
-propose d’appliquer le savoir et l’esprit inventif des académiciens
-au perfectionnement des arts et métiers et de l’agriculture, et,
-descendant même au détail des questions que l’on pourrait proposer
-à chacun: «Qu’on se fasse, par exemple, dit-il, une loy de donner
-toujours à des académiciens la direction des monnoyes, comme le célèbre
-M. Newton l’a en Angleterre, et qu’on leur donne les inspections des
-différentes manufactures, les inspections généralles des chemins, ponts
-et chaussées. Croiroit-on trop faire, si on accordoit des entrées dans
-le conseil du commerce ou dans ceux des compagnies qui l’ont pour
-objet, aux sçavants qui ont fait des études particulières des matières
-que les arts et la médecine nous engagent à tirer des pays étrangers;
-à ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des manufactures du
-royaume, de ses productions qui se sont négligées et qu’on pourroit
-mettre à proffit? Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel qu’est
-celuy de la Samaritaine, ne devroit-il pas entrer dans le partage des
-académiciens? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se seroit
-le plus appliqué aux hydrauliques; un pareil gouvernement l’engageroit
-à faire une étude particulière de tout ce qui a rapport à la conduitte
-des eaux; ce même gouvernement seroit un appas qui excitteroit un grand
-nombre d’autres sujets à travailler sur la même matière; au moins
-semble-t-il qu’il seroit mieux dans les mains d’un sçavant que dans
-celles d’un vallet de chambre d’un grand seigneur; à la Pépinière,
-il y a une place de quelque revenu qui conviendroit à un botaniste.
-On pourroit même donner à l’Académie une espèce d’inspection sur
-tous les arts mécaniques qui, sans leur être à charge, contribueroit
-extrêmement à leur progrez; un expédient assez simple rendroit nos
-ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne sont, leur donneroit
-de l’émulation pour la perfection de leurs arts et augmenteroit par
-conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car on se fournit
-des ouvrages de chacque espèce dans les pays où les ouvriers sont
-en réputation de mieux travailler; de là est venu le grand débit des
-montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposast
-chaque année des prix pour ceux des ouvriers de chaque profession qui
-auroient inventé ou mieux fini quelque ouvrage; que ces prix fussent
-distribués aux arts mesmes qui semblent les plus grossiers, comme
-coutelliers, taillandiers, serruriers; on proposeroit par exemple
-aux taillandiers de chercher la manière la plus simple de faire une
-excellente faulx et à bon marché. Le succez de ce prix nous empêcheroit
-peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des faulx d’Allemagne. Le royaume
-se trouveroit bien indemnisé de ce qu’il luy en coûteroit pour le prix.
-
- * * * * *
-
-«Mais, à vray dire, ajoute-t-il, on ne sçauroit attendre l’exécution
-de si grands projets d’une compagnie qui n’a que 30,000 livres à
-distribuer entre plus de vingt particuliers, et qui en a une trentaine
-d’autres à soutenir seullement par l’espérance d’entrer un jour en
-partage de cette petite somme. Les pensions n’étoient guères plus
-fortes du temps de M. Colbert; communément, elles étoient de 1,500
-livres; mais 1,500 livres alors valloient plus que quatre ou cinq
-mille aujourd’huy. Celle de feu M. Cassini était de 9,000 livres, et a
-seulle produit bien des sçavants; des gratifications vinrent souvent
-au secours de la modicité des pensions; si ce grand ministre eust été
-plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur un
-autre pied l’Académie dont il étoit le père; depuis qu’elle l’a perdu,
-elle a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de
-petittes pensions, dont les payements peuvent estre suspendus par une
-infinité d’événements.
-
-«Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des
-fondements inébranslables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte
-révolution, comme sont les fonds en terre possédés par l’université
-d’Oxfort et de Cambridge; que ces fonds fussent suffisans pour faire
-vivre les académiciens d’une manière commode, leurs montrer des places
-distinguées où ils pussent se promettre d’arriver.
-
-«Quelques considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne
-seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume. Une
-seulle découverte pourroit les remplacer.»
-
-Ce plaidoyer habile et sincère resta sans résultat. L’Académie n’en
-vécut pas moins en se recrutant souvent fort heureusement, en dépit
-des sinistres prédictions de son défenseur; elle fut même un instant
-menacée de la concurrence d’une compagnie rivale, dont les membres
-paraissaient assez considérables pour lui porter sérieusement ombrage.
-
-Vers l’année 1726, Julien et Pierre Leroy et Henri Sulli, célèbres tous
-trois dans l’histoire de l’horlogerie, instituèrent des conférences
-réglées sur les moyens de perfectionner leur art. Ils s’associèrent
-Clairaut père et fils et un fabricant d’instruments mathématiques,
-nommé Jacques Lemaire, et convinrent de se réunir tous les dimanches
-dans le jardin du Luxembourg; tout marcha bien pendant l’été; mais, à
-la mauvaise saison, il fallut chercher un autre asile; on le trouva
-dans la cour du Dragon, chez un M. Puisieux, qui devint membre de la
-société, à laquelle Degua, Nollet, La Condamine, Grand Jean Fouchy,
-Renard du Tosta directeur de la Monnaie, le célèbre orfévre Germain et
-le compositeur Rameau, se joignirent bientôt en l’engageant à étendre
-ses études et ses travaux à la totalité des arts et à augmenter encore
-le nombre des associés. La compagnie, selon les habitudes du temps,
-devait avoir un protecteur; on s’adressa au comte de Clermont, qui,
-flatté de ce rôle, offrit pour les séances une salle de son palais
-et obtint la permission royale, qui fut donnée en 1730. La société,
-devenue de plus en plus importante et honorée des fréquentes visites
-du prince de Clermont, se partagea, comme l’Académie, en honoraires
-et en associés, forma comme elle des sections, et nomma même des
-correspondants. L’un d’eux fut l’astronome danois Horrebow qui, dans
-son livre intitulé _Basis astronomiæ_, imprimé en 1735, à Copenhague,
-prend le titre de membre de la Société des arts de Paris. Réaumur
-et Dufay, inquiets des succès et de l’influence d’une compagnie
-nouvelle, proposèrent au prince de Clermont, dont ils étaient connus,
-que l’Académie s’engageât à choisir, autant qu’il se pourrait, ses
-sujets parmi les théoriciens de la société, à la condition de les
-posséder tout entiers en les autorisant seulement à garder dans
-l’autre compagnie le titre de vétéran. Un tel arrangement n’était
-pas acceptable et fut rejeté; les deux académiciens déclarèrent
-alors nettement qu’ils feraient tomber la société. Leur moyen fut
-très-simple: L’Académie s’adjoignit successivement La Condamine,
-Clairaut, Fouchy, Nollet et Degua en leur imposant l’obligation
-d’opter. L’effet ne se fit pas attendre, et la Société des arts, privée
-de ses membres les plus actifs, ne tarda pas à s’affaiblir et à tomber
-complétement, sans avoir produit aucune œuvre qui en perpétuât le
-souvenir.
-
-L’Académie, outre les 36,000 livres destinées aux pensions, recevait,
-chaque année, sur le trésor royal une allocation de 12,000 livres
-attribuée aux dépenses générales et aux expériences jugées utiles mais
-employée, en grande partie, à aider ou à secourir les pensionnaires ou
-les associés les plus pauvres ou les plus en faveur.
-
-Ces fonds bien insuffisants paraissent d’ailleurs avoir été, pendant
-longtemps au moins, administrés avec beaucoup de désordre. Une
-fois, par exception, en 1725, le maréchal de Tallard, président de
-l’Académie, avant d’approuver les dépenses, voulut en connaître le
-détail; peu satisfait d’un premier examen, il nomma une commission dans
-laquelle siégeaient l’abbé Bignon, Réaumur et Cassini; leur rapport est
-réellement curieux:
-
-«Les registres du sieur Couplet, trésorier de l’Académie, disent les
-commissaires, n’ont aucune forme de livre de comptable. Il rapporte
-uniquement les articles de dépense, sans faire aucune mention de la
-recette, et c’est ou une ignorance inexcusable de sa part, ou une
-affectation très-suspecte pour éviter l’examen de ses comptes; mais,
-outre ce défaut essentiel dans la forme, il y a si peu de règle dans la
-dépense, qu’il paroist que ledit sieur Couplet a disposé entièrement à
-sa fantaisie de la pluspart des fonds qu’il a reçus, comme si ç’eût été
-son propre bien; il a augmenté de sa propre authorité les gages de son
-domestique, qu’il a portés de 364 à 500 livres. L’entretien de la salle
-des machines, qui, du temps du feu sieur Couplet père et prédécesseur,
-n’alloit qu’à 5 livres, il le porte à 50 livres par quartier; pour
-l’entretien d’un miroir ardent, il fait monter la dépense, dans une
-année, à environ 500 livres, et l’on ne peut s’empêcher de remarquer,
-à cette occasion, une chose honteuse pour l’Académie et pourtant de
-notoriété publique: c’est l’argent qu’il souffre que son mestique
-exige de tous ceux qui vont voir cette salle des machines.
-
-«Presque tous les articles de dépense en général sont si excessivement
-enflés, qu’il y en a qu’il porte au delà de trente et quarante fois
-leur juste valeur, comme pour le papier, plumes et ancre, etc.
-
-«On peut assurer qu’il n’y a jamais eu de registre aussi mal tenu pour
-la forme et si deffectueux dans le fond. On peut réduire à quatre
-principaux chefs les observations des commissaires.
-
-«Le premier regarde l’employ des deniers du roy, fait pour le propre
-usage du sieur Couplet, sans qu’il puisse produire aucun ordre qui
-l’authorise. Cet article seul monte à la somme de douze mil quatre
-cent dix sept livres dix sols; laquelle somme il a employée en
-batimens, remises, grenier, mur de jardin, remuage de terre faits à
-l’observatoire pour son usage particulier. Le tout sans qu’il produise
-aucun ordre pour cette dépense entièrement inutile, d’autant plus
-qu’il a encore tout le logement qu’avoit feu son père, lequel s’en est
-contenté pendant trente années quoy qu’il eut une nombreuse famille, au
-lieu que le sieur Couplet est seul. D’ailleurs, cette dépense regarde
-le surintendant des bâtimens du roy et nullement l’Académie. Il est
-à remarquer que ces dépenses en bâtimens ont été faites dans un tems
-où les académiciens qui occupent l’observatoire ne pouvoient obtenir
-qu’on leur fît les réparations les plus pressantes, comme des vitres,
-couvertures, etc.
-
-«Le second chef regarde les dépenses faites sous le titre de dépenses
-extraordinaires, sans qu’il en fasse aucun détail, ny qu’il rapporte
-aucune preuve justificative; elles montent à la somme de sept mil
-dix-sept livres quinze sols; on ne sçauroit imaginer en quoy consistent
-ces dépenses extraordinaires, d’autant plus que, dans des mémoires que
-l’on a trouvé excessifs et enflés, il a employé en dépense et bien
-en détail, le papier, les plumes, l’ancre, les ports de lettres, le
-remuage des poesles, les petites gratifications faites aux suisses
-dans les assemblées publiques de l’Académie; en un mot, il entre dans
-une infinité de petits détails et ensuitte il y ajoute cette somme
-exhorbitante de 7,017 livres 15 sols.
-
-«Le troisième chef renferme les faux ou doubles employs dont on
-rapportera icy deux articles: l’un de 1,310 livres pour l’envoy du
-caffé aux Indes et l’autre de 100 livres pour le congé d’un soldat; ces
-deux sommes luy ont été fournies en 1718, et, lorsque les commissaires
-luy ont demandé les preuves de l’envoy de ces sommes, il leur a avoué
-qu’il n’en avoit point fait d’employ. On pourroit encore mettre au rang
-des faux employs une somme de 160 livres qu’il dit dans son compte
-avoir été employée pour faire gobter le mur du côté de l’orient de
-son nouveau logement, laquelle somme il a avoué depuis n’avoir point
-employée.
-
-«Le quatrième chef regarde les diminutions d’espèces dont il demande
-le remboursement et qu’il fait monter à la somme de six mil cinq cent
-trente-quatre livres, dont il ne rapporte ny ne peut rapporter aucun
-procès-verbal, ne tenant aucun registre par recette et dépense; ce qui
-a empêché les commissaires de pouvoir statuer sur ce qui pouvoit luy
-être véritablement deu; l’on peut aussi remarquer qu’il passe dans son
-compte les diminutions, mais qu’il ne parle point des augmentations
-qui sont arrivées depuis 1718 jusqu’en 1722, lesquelles méritaient
-bien qu’on y fit quelque attention, puisqu’il y en a eu qui ont porté
-les espèces au triple de leur ancienne valeur, c’est-à-dire depuis
-40 livres le marc d’argent monnoyé jusqu’à 120 livres et l’or à
-proportion. Il résulte de tous les articles précédens que le sieur
-Couplet est redevable de vingt-deux mil six cent soixante-trois livres
-cinq sols pour sommes non payées et qu’il a reçues ou payées non
-vallablement.»
-
-La défense de Couplet, sans être concluante, atténue beaucoup, il faut
-le dire, la portée du rapport en présentant les irrégularités signalées
-comme une conséquence toute naturelle de l’absence de contrôle et de
-règle. Couplet, touchant fort irrégulièrement les fonds de l’Académie
-et faisant pour elle de fortes avances, cherchait à diminuer le
-retard des rentrées en portant en compte les dépenses prévues; il
-arrivait parfois que les circonstances venant à changer, la somme
-touchée se trouvait sans emploi; mais Couplet, il le prétend au moins,
-l’appliquait alors à d’autres besoins de l’Académie.
-
-Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger
-vingt ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer
-les affaires de l’Académie sans que les discussions relatives à sa
-comptabilité se soient renouvelées.
-
-La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait
-dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé
-à Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et
-par arrêt du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie.
-Réaumur mourut en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent
-les premières, et la rente fut transférée à l’Académie mais pour lui
-échapper aussitôt, car par une subtilité à laquelle on ne devait
-pas s’attendre, on la regarda comme tenant lieu de la somme égale
-assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et qui dès lors
-devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le duc de
-la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie
-exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que
-Sa Majesté voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en
-feraient MM. les officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de
-rendre compte à Sa Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas
-douter, et ses efforts furent persévérants, car, dix-sept ans après,
-en 1775, on voit ses représentations favorablement accueillies par
-Turgot et Malesherbes. Les négociations durèrent cependant trois années
-encore, et c’est en 1778 seulement, vingt ans après la mort de Réaumur,
-que l’Académie obtint enfin justice. La correspondance relative à cette
-affaire nous apprend que 8,000 livres sur les 12,000 qui formaient
-la première allocation étaient alors affectées à des augmentations
-de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles seulement pour
-les frais généraux, les expériences et les allocations demandées
-souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient un
-trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le
-roi, en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un
-déni de justice, en réservait expressément l’emploi aux expériences
-scientifiques et autres travaux de l’Académie.
-
- «’^{er} juillet 1778.
-
-«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai
-l’honneur de vous annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette
-somme à compter du 1^{er} du mois prochain. Mais son intention est que
-la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des expériences,
-sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet
-que ce soit.»
-
-L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences
-à faire. Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait
-paraître, en posant d’excellents principes, des vues aussi sages
-qu’élevées:
-
-«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance
-actuelle, devoir être distingués en deux classes: les uns, relatifs à
-des découvertes particulières que l’auteur a intérêt à garder secrètes,
-demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du cabinet.
-Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au
-corps, et l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur
-la simple parole des auteurs sans s’exposer à partager l’enthousiasme
-naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou qu’il croit
-avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on
-aurait prises pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret
-de fonds qui aurait les plus grands inconvénients. On pense, d’après
-cela, que tout académicien qui voudra tenir ses expériences secrètes
-ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à
-une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le
-droit de rembourser les frais de ces sortes d’expériences, si elle
-le juge à propos, mais elle ne doit statuer que lorsqu’elle en aura
-pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds
-libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants.
-Il est d’autres genres de travaux qui, loin de demander du mystère,
-exigent, au contraire, une sorte de publicité et le concours de
-plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que
-le gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de
-cette compagnie, consistent à répéter tous les faits principaux qui
-servent de base à chaque science, à constater toutes les découvertes
-importantes qui se font journellement par les savants de toutes les
-nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont
-au-dessus des forces des particuliers, mais qui font époque dans les
-sciences et qui en établissent les masses. L’Académie, en reprenant ce
-plan, qui était celui des premiers académiciens, parviendrait à former
-un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but
-relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de
-remplir des lacunes immenses que laissent dans ce moment la plupart des
-sciences physiques, enfin qu’elle parviendrait à mettre en œuvre une
-infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour, mais dont la
-place et l’arrangement sont absolument inconnus.
-
-«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps
-aidé et appuyé par le gouvernement, ne conduira pas toujours à des
-découvertes brillantes; mais il servira à assurer en peu de temps la
-marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes nouveaux qui
-ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à
-leur juste valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon
-tout d’une pièce, semblables à ces phalanges redoutables dont la marche
-lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles invincibles. Telles sont
-les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»
-
-Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux
-applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier
-avait enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent
-pieds de diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la
-confirmation d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre
-d’elle des applications sans limite et la réalisation des plus
-chimériques espérances.
-
-L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences
-nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier
-et Charles, professeur habile de physique qui, substituant l’air
-inflammable à l’air chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des
-Parisiens effrayés et charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La
-dépense, ajoutait la lettre de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur
-les 12,000 livres allouées pour les expériences de l’Académie.»
-
-L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré
-leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses
-habitudes n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors
-de son sein. La dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait
-en outre une atteinte portée à la libre disposition de ses revenus.
-Des observations furent adressées au ministre, qui répondit fort
-gracieusement: «Je n’ai pas eu l’intention de proposer rien qui pût
-gêner l’Académie ou contrarier ses usages ou ses statuts. Le roi, qui
-connaît le zèle de l’Académie et ses dispositions à rendre utile une
-découverte aussi importante, s’en rapporte parfaitement à elle sur ce
-qu’elle croit devoir à des hommes estimables, dont l’un est inventeur
-de la machine et dont les autres ont fait avec succès les premières
-tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les propriétés.»
-
-
-
-
-LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES.
-
-
-La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour
-subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès
-de la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même
-étaient donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles
-faisaient rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la
-demande de l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale
-accordée chaque fois pour un but déterminé et au membre même désigné
-par elle. Presque tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et
-de la géographie; quelques-uns cependant furent consacrés aux études
-d’histoire naturelle.
-
-C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre
-non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai
-l’honneur de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000
-livres par rapport à un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que
-j’aurais souhaité le delay d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année
-prochaine, les affaires seront en meilleur estat. S. A. R. a trouvé
-l’objet trop médiocre pour attendre; pour moy je prendray seulement la
-liberté de vous faire remarquer que, dès que c’est là son intention,
-cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M. de Jussieu parte
-à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au plus tard.»
-
-M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa
-glorieuse famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait
-l’accompagner dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa
-belle et modeste carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à
-en faire un savant et le destinait au commerce; lui-même au retour,
-attristé de ne pouvoir s’arrêter à aucun parti, fit une retraite au
-couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à son aise et sortit
-décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la médecine, mais
-il revint heureusement à la botanique en s’associant à son frère
-qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa
-détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré
-le mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si
-souvent pour favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus
-grands services dont elle doive remercier sa mémoire.
-
-La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour
-but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de
-ses aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement
-et non sans esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des
-mœurs et des coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens,
-Tournefort a composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de
-Pontchartrain, rapportent les incidents de son voyage, les singularités
-observées, les opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les
-lieux qu’il parcourt. L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son
-esprit que d’autres études n’y puissent trouver place, et sa narration
-peut satisfaire, en même temps que la curiosité du savant, celle de
-l’homme politique, de l’historien et du géographe.
-
-Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois
-singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les
-rapporte sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments
-anciens il ne semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient
-presque au même, il ne soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île
-de Crète et le mont Ida lui rappellent la naissance et le règne de
-Jupiter; quelques ruines d’origine douteuse pourraient être suivant
-lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il eut appris l’enlèvement
-de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui lorsqu’on en a
-goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que buvait
-autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni
-l’intérêt ni l’authenticité du récit des faits observés.
-
-Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui
-sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance
-de détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort
-pour les chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il
-rend parfois justice cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de
-ses préventions et de ses préjugés, ses récits sont loin de confirmer
-ses appréciations générales. «Les Turcs, dit-il en parlant de l’île de
-Milo, font toujours quelque nouvelle avanie pour rançonner les pauvres
-Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des présents si l’on veut
-éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont plus insolents
-que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires français;
-ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les
-Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays;
-mais aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec
-lesquels il n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre
-les Grecs, après la perte de la capitale de leur empire, se retirèrent
-en divers endroits de la chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes
-les sciences de leur pays et par conséquent toutes les vertus.» Voilà
-donc, suivant Tournefort, Constantinople privée de toutes les vertus et
-pour longtemps sans doute, car les sciences, cela est notoire, n’y ont
-pas encore fait retour. Comment concilier cependant cette appréciation
-avec les lignes suivantes: «Comme la charité et l’amour du prochain
-sont les points les plus essentiels de la religion mahométane, les
-grands chemins sont ordinairement bien entretenus et l’on y trouve
-assez fréquemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour les
-ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et
-ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des chaussées. Ils
-s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes
-routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les
-ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons
-et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages,
-aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants.
-Quelques bons musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils
-font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupés
-pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui
-sont fatigués. L’esprit de charité est si généralement répandu parmi
-les Turcs, que les mendiants mêmes, quoiqu’on en voie très-peu chez
-eux, se croient obligés de donner leur superflu à d’autres pauvres.»
-
-Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus
-curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur
-singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus
-éclairés. Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des
-œufs qui ne cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la
-température n’est pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de
-cette eau et se rappelle qu’en France il a vu des soldats faire cuire
-une poule dans les eaux thermales du fort des Bains dans le Roussillon.
-«Toutes les sources d’eaux bouillantes que j’ai observées dans les
-divers pays m’ont paru, dit-il, également chaudes, parce que je n’avais
-d’autre thermomètre que ma main, et certainement je n’en ai rencontré
-aucune de celles qu’on appelle bouillantes, où j’aie pu tremper les
-doigts sans me brûler. Toutes ces sources fument également, cependant
-on trouve entre elles cette différence par rapport aux œufs que, dans
-les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de deux heures, et dans
-quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq minutes.»
-
-L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre
-lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la
-mer Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent,
-plus d’eau que le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que
-pouvaient, dit-il, devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour
-et nuit dans le même bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La
-décharge de la Méditerranée dans l’Océan est au détroit de Gibraltar,
-où heureusement les eaux trouvent plus de facilité à creuser un canal
-que de se répandre sur la terre d’Afrique. Le Seigneur avait laissé
-cette ouverture entre les monts Atlas et celui de Gadès; il ne fallait
-que déboucher les digues.»
-
-Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de
-la carte de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un
-siècle, trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs
-aussi zélés et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent.
-
-Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait
-d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il
-s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un
-de ses grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen
-âge avaient sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité
-parfaite, et le même problème s’était présenté à eux, mais leurs
-déterminations inégales et par conséquent incertaines se ressentaient
-trop évidemment de la grossièreté des instruments employés. Le degré
-terrestre, si l’on en croit Aristote qui l’accepte des astronomes de
-son temps, aurait 1,111 stades de longueur. Ératosthène, qui vint
-après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et enfin Ptolémée
-500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation de Ptolémée.
-
-Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur
-du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le
-septentrion et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur
-fût possible, jusqu’à ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus
-élevé d’un degré, et que l’autre au contraire l’eût trouvé abaissé
-d’un degré. Ils revinrent à leur première station pour comparer leurs
-observations, et l’on trouva que l’une des troupes avait compté sur son
-chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles juste; mais ils demeurèrent
-d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce qui revient à diminuer
-de 10 milles environ ou de plus d’un dixième l’évaluation reçue par
-Ptolémée.
-
-La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble
-d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur
-du stade ancien ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans
-se contenter d’une tradition incertaine, ont voulu à leur tour et
-chacun de son côté déduire de leurs observations la longueur du degré
-terrestre. Fernel, suivant précisément la méthode des Arabes, partit
-de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la hauteur du pôle
-eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance il avait
-parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues jusqu’à
-Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées
-par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour
-la longueur du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la
-hardiesse presque risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la
-même époque ne trouvait que 55,011 toises, et Norwood par une méthode
-toute différente en obtenait 57,442.
-
-Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive,
-employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations
-de même nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême
-précision, sur une route pavée et parfaitement droite, la distance de
-5,662 toises qui sépare Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base
-d’une série de triangles enchaînés dans la direction du nord au sud,
-et que le premier côté connu permettait de résoudre en ne mesurant
-plus sur le terrain que des angles seulement, pour lesquels l’emploi
-des lunettes, adoptées pour la première fois, assurait une exactitude
-inconnue jusque-là aux observateurs les plus habiles. L’orientation
-connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la portion de
-méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin, par
-la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un
-nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant
-été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion
-facile la longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence
-la longueur de la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste
-dans la circonférence de la terre.
-
-Les opérations de Picard n’étaient que le préparatif et le fondement
-d’un travail plus considérable. La construction astronomique d’une
-carte du royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande
-faveur; mais la vie d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne
-pouvait suffire à l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise,
-plusieurs fois interrompue par des difficultés financières, fut après
-la mort de Picard confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers
-de son nom, de ses fonctions et de son ardeur pour la science. Sept
-degrés furent successivement mesurés sur un même méridien entre
-Paris et Perpignan et puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations,
-commencées en 1701, reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement,
-s’accordaient à montrer les degrés inégaux, en assignant constamment
-la plus grande longueur aux plus rapprochés de l’équateur et par
-conséquent à la terre une forme allongée dans le sens des pôles.
-
-Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations.
-Cassini de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733
-l’arc de parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché
-en même temps l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle
-perpendiculaire au méridien, fut par cette voie très-différente
-conduit à une conclusion que le célèbre d’Anville vint appuyer et
-fortifier à son tour par des considérations purement géographiques. Il
-ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que d’ôter 300 lieues à la
-circonférence de l’équateur en faisant son diamètre plus petit d’un
-trentième environ que celui qui réunit les pôles.
-
-La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des
-cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les
-cartes construites géométriquement et en supposant la terre sphérique
-assignent toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande
-différence de longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par
-conséquent plus petit que si la terre était sphérique. Les travaux de
-la carte de France, l’étude des cartes de Palestine et les opérations
-des missionnaires en Chine s’accordaient à confirmer cette opinion, en
-faveur de laquelle tant d’épreuves concordantes semblaient prévaloir
-sur tous les raisonnements.
-
-Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer
-de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore
-imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme
-nécessaire d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au
-moins vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre
-globe primitivement fluide a conservé sa forme en se refroidissant, la
-partie solide elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles.
-
-Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force
-centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode
-d’Huyghens repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui
-compter de partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides
-et inébranlables une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer
-d’inexactitude nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et
-la désavouer. La question de droit était donc incertaine aussi bien que
-celle de fait, et l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans
-la diriger.
-
-Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur
-au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de
-prendre des mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant
-de proposer dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses,
-l’Académie écouta sur la question un grand nombre de mémoires qui,
-sans avancer beaucoup la solution, réussirent au moins à stimuler
-la curiosité des ministres et du roi et à les faire consentir avec
-empressement aux dépenses considérables qui leur furent demandées
-ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en Laponie, l’autre au
-Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison devait tout décider.
-Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier partirent pour le
-nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de Joseph de Jussieu
-et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient embarqués
-six mois avant pour le Pérou.
-
-L’expédition du nord fut heureuse. Tous les missionnaires revinrent
-après avoir terminé rapidement leur travail dont les résultats
-incontestés tranchèrent la question. Aucune rivalité ne troubla leurs
-relations. Maupertuis, le plus ancien des trois académiciens et chef
-reconnu de l’expédition, s’attribua le mérite et recueillit l’honneur
-du succès; les autres le laissèrent faire sans que l’amitié cimentée
-par les fatigues et par les travaux communs en parût un instant altérée.
-
-L’expédition de l’équateur traversée par de plus grands obstacles
-devint funeste au contraire à plusieurs de ceux qui y prirent part.
-Bien peu d’entre eux devaient revoir la France. Couplet en arrivant
-à Quito fut emporté par une fièvre maligne; Seniergues, chirurgien
-de l’expédition, à la suite de querelles étrangères à la science fut
-assassiné au milieu d’une fête par la populace de Cuença. L’astronome
-Godin accepta à Lima une chaire de mathématiques que, suivant le
-vice-roi, il n’avait pas le droit de refuser. En promettant sur son
-passeport de rendre au gouvernement espagnol tous les services qui
-seraient en son pouvoir, ne s’était-il pas engagé à instruire en cas
-de besoin les étudiants de Lima? Un des aides-dessinateurs, nommé
-Moranval, resta au Pérou pour y exercer la profession d’architecte et
-tombant d’un échafaudage mourut des suites de sa chute. L’horloger
-Hugot et Godin des Odonais partis pour étudier les langues d’Amérique,
-se marièrent à Rio-Bomba et restèrent au Pérou, ainsi que Joseph de
-Jussieu qui y exerça la profession de médecin.
-
-Godin quitta le Pérou trente-huit ans après seulement pour terminer
-pauvrement sa carrière dans une petite ville de Normandie. De Jussieu
-infirme et privé de mémoire fut renvoyé à peu près à la même époque.
-Ses deux frères l’entourèrent des soins les plus affectueux, mais ils
-n’osèrent jamais le conduire à l’Académie qui l’avait élu pendant son
-absence; c’est le seul académicien qui n’ait jamais siégé.
-
-Bouguer et La Condamine rapportèrent donc seuls en France les résultats
-de l’expédition qui, retardée par des difficultés de tout genre, ne
-dura pas moins de sept années. Bouguer revint en 1742. La Condamine,
-qui fit de son retour un voyage d’exploration à travers l’Amérique
-du Sud, ne reparut à l’Académie qu’une année plus tard. Bouguer,
-dès son arrivée, s’était empressé de confirmer par le témoignage de
-ses résultats les conclusions déjà anciennes et presque décisives
-de Maupertuis et de Clairaut. Cassini, après avoir avec l’aide de
-Lacaille revu les mesures prises en France et trouvé la cause de leur
-désaccord, s’était rendu lui-même à la vérité désormais bien constante,
-en sorte que La Condamine arrivant le dernier trouva la curiosité du
-public épuisée et peut-être lassée sur cette question, naguère encore
-si ardemment débattue. Les discussions et les chicanes par lesquelles
-Bouguer et lui agitèrent si longtemps l’Académie naquirent peut-être de
-la mauvaise humeur qu’il en conçut.
-
-Bouguer était sans contredit le plus instruit des trois académiciens
-envoyés au Pérou. Sa connaissance profonde des mathématiques et son
-habileté depuis longtemps acquise à manier les instruments en avaient
-fait le chef véritable et l’âme de tous les travaux. Inférieur à
-Bouguer par la science, La Condamine, esprit prompt et aisé, hardi
-à tout entreprendre, plein d’intelligence, de curiosité et d’ardeur
-mais incapable d’une forte application, ne devait se préparer que
-lentement à la discussion approfondie des méthodes employées.
-Consultant souvent son savant confrère il s’adressait à lui, disait-il,
-dans le commencement surtout, comme on ouvrirait un livre qu’on
-a sous la main ou comme on demande l’heure au compagnon dont la
-montre est bien réglée; mais les services qu’il reçut ainsi sont de
-ceux que deux collaborateurs doivent se rendre sans les compter et
-sans en prendre avantage. Plus habitué d’ailleurs que ses confrères
-aux relations du monde, La Condamine fut dans les circonstances
-difficiles le négociateur de l’expédition et son représentant auprès
-de l’administration espagnole. Insinuant et ferme tour à tour il sut,
-par énergie ou par adresse, écarter les difficultés de toutes sortes
-qui lui furent suscitées; possesseur enfin d’une fortune considérable,
-il mettait sans hésiter sa bourse et son crédit au service de
-l’entreprise, pour laquelle plus de cent mille livres furent prélevées
-sur son patrimoine.
-
-Dévoués tous deux à la science et d’un caractère également honorable,
-La Condamine et Bouguer étaient dignes de se rendre mutuellement
-justice en revenant à jamais unis comme Maupertuis et Clairaut par la
-longue communauté de leurs travaux, de leurs fatigues et de leurs
-inquiétudes. Il n’en fut rien pourtant. De longues discussions, qui
-dégénérèrent en hostilités déclarées, avaient troublé leur trop longue
-collaboration et rompu leur société, en ne leur laissant l’un pour
-l’autre que jalousie, défiance et implacable ressentiment. Bouguer,
-dès son retour, avait loyalement fait connaître les résultats sans
-se les approprier et sans s’attribuer une part exagérée du travail
-commun. La Condamine cependant commença à se plaindre avant même
-d’avoir vu les communications encore inédites de son confrère. Avec
-la curiosité impatiente et l’humeur dominatrice qui formaient le
-trait saillant de son caractère il réclamait la communication de ces
-pièces, et sans s’adresser à Bouguer avec lequel depuis longtemps il
-n’avait plus de relations directes, les revendiquait comme un droit
-près de l’Académie. Les procès-verbaux des séances sont remplis
-pendant plusieurs années par les plaintes, les chicanes et les
-protestations solennelles de La Condamine, suivies souvent de répliques
-non moins fortes dans lesquelles Bouguer ne reste en arrière ni de
-récriminations, ni d’insinuations blessantes. Sans vouloir les suivre
-sur ce terrain qui n’est pas celui de la science, ni remonter à la
-source de leurs mutuels griefs pour en faire le discernement et en
-raconter l’interminable suite, il suffira de citer les lignes suivantes
-extraites du procès-verbal du 11 juillet 1750, où La Condamine
-découvre assez visiblement, si je sais le comprendre, le vrai motif de
-son mécontentement et de l’aigreur de ses reproches:
-
-«M. Bouguer, en publiant son ouvrage avant le mien et sans vouloir
-me communiquer ce qu’il avait lu en pleine Académie en mon absence,
-s’est mis en pleine possession de ce qu’il a dit le premier sur notre
-travail commun. J’ai déjà reconnu que rien ne peut m’appartenir
-évidemment que ce qu’il m’a peut-être laissé à dire, en sorte que, s’il
-n’a rien oublié, il m’est comme impossible de rien dire de nouveau.»
-Mais La Condamine voulait absolument parler. Après tant de fatigues
-supportées, de dangers affrontés et d’obstacles péniblement surmontés,
-il n’entendait céder à personne le droit de les raconter au public. Il
-prit alors le parti singulier de ne pas lire l’ouvrage dont il avait
-avec tant d’insistance demandé la communication:
-
-«Je sais, dit-il, que le traité de M. Bouguer ayant paru depuis
-longtemps, j’ai été le maître de le lire et que je ne puis donner la
-preuve que je ne l’ai pas lu, mais j’ai la satisfaction de penser que
-ceux qui me connaissent m’en croiront sur ma parole.»
-
-Avec de l’esprit, dit La Bruyère, on peut entrer dans le ridicule,
-mais on en sort; c’est ce que fit cette fois La Condamine. Son esprit
-quoique trop contentieux est vif et brillant jusque dans ses colères,
-sa vanité est toujours enjouée et ses invectives mêmes ne sont pas sans
-gaieté; il sut se faire lire, et l’opinion publique, contre laquelle
-son savant compagnon eut quelque droit de s’irriter, lui accorda la
-plus grande part dans l’expédition dont son nom encore aujourd’hui
-éveille surtout le souvenir.
-
-Les travaux de la carte de France n’étaient pas encore terminés, et la
-solution définitive en apparence de la question de la forme du globe
-n’y servait que fort peu, sinon point du tout. Le canevas cependant
-était fait et un réseau de grands triangles reliait les principales
-villes de la France en fixant leur position avec certitude; mais il
-fallait découper chaque triangle en d’autres plus petits en prenant
-pour sommets toutes les villes, les villages et même les clochers
-intermédiaires. Cette seconde opération était de beaucoup la plus
-longue. Cassini de Thury, en commençant en 1750 cette nouvelle série de
-travaux, proposa d’y consacrer une somme annuelle de 40,000 livres, que
-le roi aurait libéralement augmentée s’il eût été possible de trouver
-un assez grand nombre d’ingénieurs et de graveurs capables d’une
-telle tâche; on en forma peu à peu, et la dépense annuelle s’accrut
-graduellement jusqu’à la somme de 90,000 livres.
-
-Louis XV se lassa bien vite. Dès 1755, Cassini de Thury fut prévenu
-que les besoins de la guerre ne permettaient plus la distraction
-d’aucun fonds et que les économies du roi allaient supprimer toutes
-les dépenses d’agrément. L’une d’elles était la carte de France pour
-laquelle toute subvention cessait ainsi brusquement. Tant de travaux et
-de soins allaient être perdus sans retour. Les collaborateurs formés
-à grand’peine et dont le plus grand nombre n’avait plus d’autre moyen
-d’existence étaient menacés d’une ruine complète. Le roi était alors à
-Compiègne. Cassini alla l’y trouver en lui soumettant le plan terminé
-de la forêt dont la précision et l’exactitude le charmèrent. «Je
-voudrais, dit-il, continuer un aussi bel ouvrage, mais mon _contrôleur
-général ne le veut pas_. C’était sous une forme gracieuse le plus
-formel des refus. Cassini cependant ne pouvait renoncer à son œuvre,
-et trois jours après il présentait au roi un projet d’association
-particulière qui, sous la protection royale, soutiendrait à ses frais
-et terminerait l’entreprise. Approuvés et encouragés par Louis XV, le
-prince de Soubise, le duc de Bouillon, M. de Saint-Florentin et M^{me}
-de Pompadour s’inscrivirent en tête de la liste qui, peu de jours
-après, comptait cinquante noms tous considérables à la cour, dans le
-parlement ou dans l’Académie. Chacun des souscripteurs devait pendant
-dix ans contribuer chaque année pour une somme de 1,600 livres, en
-s’engageant même par-devant notaire à fournir, quelle qu’elle dût
-être, la dépense nécessaire à l’exécution de l’ouvrage.
-
-Le sacrifice en réalité fut beaucoup moindre et chaque souscripteur ne
-donna en tout que 2,000 livres. Les pays d’États contribuèrent pour
-une somme importante et la vente des feuilles tirées permit d’alléger
-la dépense. Sur 182 feuilles qui devaient composer la carte 166
-étaient livrées au public en 1790. La situation resta la même jusqu’au
-moment où, en 1793, Fabre d’Églantine représenta à la Convention que
-la carte de France, ouvrage de la ci-devant Académie des sciences
-et appartenant au gouvernement, était tombée entre les mains d’un
-particulier qui la vendait un prix excessif, de sorte qu’on ne pouvait
-plus se la procurer; et sans plus ample examen, on décida que dans
-les vingt-quatre heures la carte et les planches seraient enlevées et
-transportées au dépôt de la guerre. Un rapport fait au conseil des
-Cinq-Cents en 1797 rétablit, il est vrai, et reconnaît complétement
-les droits de la compagnie pour laquelle il propose une équitable
-indemnité, et un arrêté consulaire du 25 février 1801 ordonna en effet
-que la somme de 9,060 francs fût remboursée à chaque porteur d’actions;
-mais la créance, datant de l’an II, se trouva bientôt après frappée par
-la loi sur l’arriéré, et la spoliation fut irrévocablement consommée.
-
-Le tracé de la carte de France, quoique dirigé par des membres de
-l’Académie des sciences, était depuis 1755 une entreprise toute
-spéciale à laquelle la compagnie comme corps restait complétement
-étrangère. Plusieurs expéditions demandées et dirigées par elle furent,
-comme celles de La Condamine et de Clairaut, accomplies avec grand
-succès par les membres qu’elle avait désignés. Les grands traits du
-système du monde étant connus et les lois, des mouvements mises hors
-de doute, ce sont les irrégularités d’abord négligées dont l’étude
-minutieuse pourra désormais conduire à de véritables découvertes. Pour
-qui veut pénétrer le secret d’un mécanisme, aucun détail n’est en effet
-sans importance, et telle oscillation imperceptible des étoiles est
-liée aux mystères les plus cachés de l’optique ou aux conséquences
-les plus profondes de l’attraction newtonienne. Les étoiles, on le
-sait depuis longtemps, ne sont pas fixes dans le ciel; la suite des
-observations les montre soumises à un lent mais continuel déplacement,
-qui leur fait accomplir en vingt-six mille ans la révolution complète
-connue sous le nom de précession des équinoxes. Mais des apparences
-illusoires et des inégalités variables se mêlent à ce mouvement pour
-en masquer la constance et en troubler la régularité; l’aberration due
-à la combinaison du mouvement qui nous entraîne avec celui que nous
-apporte la lumière et la nutation de l’axe terrestre, découverts tous
-deux par Bradley, la variation de l’obliquité de l’écliptique enfin, en
-déplaçant continuellement les étoiles que nous nommons fixes, rendaient
-les tables anciennes constamment inexactes et insuffisantes aux travaux
-de précision.
-
-Préoccupé de cette lacune dans la science, Lacaille employa quinze
-années d’observations et de calculs assidus à déterminer les positions
-précises de toutes les étoiles, en ayant égard à leurs déplacements
-apparents ou réels. Le désir de compléter son œuvre le conduisit au
-cap de Bonne-Espérance. Son dessein principal était d’enrichir son
-catalogue en y inscrivant les étoiles de ce nouveau ciel et de le
-perfectionner en observant dans des conditions plus favorables celles
-qui s’élèvent peu sur l’horizon de Paris. Mais loin de se réduire à
-l’exécution d’un dessein si fructueux pour l’astronomie, sa curiosité
-active et infatigable prêtait à tous les problèmes scientifiques autant
-d’attention que de patience. Lacaille, qui fut peut-être le plus
-exact comme le plus diligent des astronomes, rapporta d’un voyage de
-quinze mois un nombre immense d’observations, dont l’abondance aurait
-semblé impossible à tout autre et que l’excellence et la minutie de
-ses précautions portaient au plus haut degré d’exactitude compatible
-avec les instruments imparfaits dont il disposait. S’interdisant
-tout commerce inutile ou banal, Lacaille consacrait tout son temps
-à la science. Son premier projet avait été de déterminer les étoiles
-des quatre premières grandeurs; non-seulement cette tâche ne pouvait
-suffire à son activité, mais par sa facilité même elle lui sembla
-surpasser ses forces. Trop souvent inoccupé pendant la nuit, il
-craignait de se relâcher et de dormir, et c’est pour se tenir forcément
-en haleine qu’il voulut décupler son travail.
-
-La réussite de telles opérations dépend beaucoup, on le comprend, de la
-pureté du ciel, et il n’y a pas de pays peut-être où l’air soit en même
-temps plus tempéré et le ciel aussi clair qu’au cap de Bonne-Espérance,
-mais il s’en faut de beaucoup que le ciel le plus clair soit le plus
-propre aux observations. Cette pureté est due en effet au Cap à un vent
-du sud-est extrêmement violent et qui rend impossible toute observation
-précise avec les grands instruments; les astres paraissent confusément
-terminés et dans une agitation d’autant plus vive que la lunette
-grossit davantage: «On peut juger, dit Lacaille, quel doit être le
-déplaisir d’un astronome de voir couler tant de nuits d’un si beau ciel
-sans en pouvoir profiter.»
-
-Lacaille tout entier à ses travaux n’avait pas le temps d’écrire de
-longues lettres à ses confrères. Sa correspondance avec l’Académie,
-fort intéressante cependant quoique très-laconique, révèle la rare et
-naïve bonté de cet homme éminent et réellement modeste. L’une de ses
-grandes préoccupations est de ne pas rendre son voyage trop onéreux au
-gouvernement qui en fait les frais: «J’ai toujours, écrit-il, ménagé
-la dépense depuis que je suis ici, et si je n’avais pas avec moi un
-ouvrier qui dépense plus que moi, quoique jamais mal à propos, je
-n’aurais pas dépensé cinquante piastres par-dessus ma pension.»
-
-Non content d’avoir déterminé la position de près de dix mille étoiles
-et réuni en même temps des observations précieuses pour la parallaxe
-de la lune et des planètes, la longueur du pendule à seconde et les
-coordonnées géographiques de plusieurs points importants, Lacaille
-trouva le temps de mesurer un degré terrestre: «Je m’occupe, dit-il
-dans une lettre du 26 août 1752, de la mesure d’un degré terrestre.
-J’ai déjà fait, du 5 au 22 août, un voyage pour visiter les points de
-station où je dois observer et pour y placer les signaux nécessaires.
-Jamais pays ne fut plus propre à de pareilles opérations; des plaines
-très-étendues bordées de montagnes médiocrement hautes, nues et bien
-détachées les unes des autres, ne laissent d’embarras que dans le choix
-de la meilleure disposition; mais il ne faudrait pas être étranger
-dans ce pays-ci pour profiter de ces avantages; car comme il n’y a
-pas ici de routes réglées, ni d’auberges, que la partie du nord du
-Cap est toute sablonneuse et peu cultivée, il faut nécessairement se
-réfugier dans les habitations dispersées au loin dans la campagne et se
-contenter de la réception qu’on veut bien vous faire. Heureusement pour
-moi, M. Pesthier a la complaisance de me conduire partout, et comme il
-est connu et très-estimé dans le pays, je ne manque avec lui d’aucun
-secours.»
-
-«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son
-voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de
-Bonne-Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays
-connus sous le nom de Hottentots, et que je parlasse des productions
-de la terre et des mers voisines; mais, outre qu’on peut juger que je
-n’ai eu guère de loisirs pour faire des recherches sur ce que je viens
-de dire, je dois avouer que mes connaissances sont trop bornées pour
-être en état de satisfaire les curieux et les physiciens sur cette
-partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux,
-c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien n’est
-moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en
-allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait
-en trois volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M.
-le baron de Kronick pour y faire toutes les observations possibles de
-physique, d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept
-années environ, mais tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent
-constamment qu’il ne s’est point occupé à remplir l’objet de sa
-mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a fait aucun voyage dans
-l’intérieur du pays.»
-
-Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les
-observations plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la
-terre était encore incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois
-seulement dans un siècle et à huit années d’intervalle, le passage de
-Vénus sur le disque du soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle
-pour l’année 1761, et les détails du phénomène soigneusement observés
-de différents points du globe devaient fournir, comme l’avait montré
-Halley, cette distance inconnue quoique tant de fois calculée. Sans
-proposer distinctement le détail d’une méthode hérissée de calculs, je
-chercherai seulement à mettre dans son jour le principe très-simple et
-l’esprit général de la théorie.
-
-Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels
-des astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps
-et des angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une
-autre longueur à laquelle, d’une manière plus ou moins directe, on
-parvient à la comparer. La raison en est évidente; quelle que soit une
-figure géométrique, il en existe une infinité d’autres qui lui sont
-semblables, dans lesquelles les longueurs homologues sont augmentées
-ou diminuées dans tel rapport que l’on voudra, sans qu’il y ait aucune
-différence dans les angles, dont la mesure seule ne peut par conséquent
-servir à distinguer ces deux figures semblables, si simples ou si
-compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on n’aura pas mesuré une
-première ligne, les dimensions absolues resteront indéterminées. On a
-donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la forme de l’orbite
-décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses dans
-lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les
-rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons
-mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions
-exactes de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable
-grandeur. Ce système, si bien connu dans ses détails comme dans son
-ensemble, pourrait être amplifié ou diminué; les planètes pourraient,
-sans que rien fût changé dans les apparences, rouler d’un mouvement
-tout semblable dans les orbites mille fois plus grandes ou mille
-fois plus petites. La distance de la terre au soleil est-elle de dix
-mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux de Copernic
-et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent pas
-de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue,
-en sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle
-de toutes les autres. Cette détermination présente malheureusement
-des difficultés considérables et exceptionnelles. La base qu’il
-faut nécessairement choisir à la surface de la terre ne peut pas en
-dépasser le diamètre; les lignes qui de ses extrémités vont se réunir
-au centre du soleil ou sur l’une quelconque des planètes, forment un
-angle de quelques secondes seulement, et la plus légère erreur peut
-évidemment renverser l’édifice qui repose sur un fondement aussi
-délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux qu’aucune autre
-cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la terre et
-le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus
-longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une
-tache noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant
-quelques heures la position des deux astres par rapport à la terre;
-mais si exacte qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune
-conséquence. Les dimensions du système du monde pourraient être dix
-mille fois plus grandes ou dix mille fois moindres, sans que cela
-changeât une seule seconde de temps à la durée du passage ou une seule
-seconde d’angle à la longueur de la corde que parcourt la planète.
-L’astronome peut calculer cent ans d’avance, à une seconde près, si les
-méthodes sont assez perfectionnées, l’instant de l’entrée de Vénus et
-celui de la sortie, pour un observateur placé au centre de la terre;
-mais il lui est impossible de dire si, pour deux observateurs placés à
-Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des passages diffèrent
-d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu du rayon de la
-terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la comparaison
-des deux observations permet de le calculer. La méthode fait connaître
-en outre les points du globe pour lesquels les différences plus
-nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès;
-rien n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées
-le résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de
-recommencer.
-
-Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents
-points du globe, purent observer le passage et en déterminer les
-circonstances.
-
-Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve
-de courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les
-commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique
-l’air, à cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est
-très-dangereux pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter
-de tels dangers à un confrère, ils vont proposer un autre poste.
-Nullement: «La crainte du dérangement que la santé de M. Pingré
-pourrait éprouver «leur fait désirer seulement qu’il ait un compagnon
-capable de le suppléer au besoin.»
-
-Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations.
-Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en
-plein air. Des mesures avaient été prises pour lui assurer des
-conditions plus favorables, mais la guerre qui régnait alors dans
-les deux hémisphères les avait déjouées en plaçant Pingré dans une
-position dont il se plaignit fort. Muni d’un passeport délivré par le
-gouvernement anglais qui enjoignait à tous les agents et officiers de
-respecter les astronomes français et de les aider au besoin, Pingré se
-croyait inviolable ainsi que le petit navire, nommé _la Mignonne_, qui
-l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y attendait; mais la veille
-précisément du jour fixé pour le départ on vit paraître un vaisseau
-anglais, sur lequel _la Mignonne_ commença par lâcher une bordée. Le
-vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru, s’approcha aussitôt
-et sans coup férir fit comprendre que la lutte était impossible. _La
-Mignonne_, déclarée de bonne prise, fut malgré les réclamations de
-Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination _presque cruelle_,
-dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous deux
-au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré
-n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de
-voyageur, et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres,
-écrit-il à l’Académie en rendant compte de sa mésaventure, réduit à
-l’ignoble breuvage de l’eau,» et il demandait une réparation qu’il
-n’obtint pas.
-
-Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène
-s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de _la
-Mignonne_, le capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais
-maîtres de la place, retourna bien vite à l’île de France. Le jour
-du passage Le Gentil était encore en mer; il vit le phénomène sans
-pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir lieu en 1769; Le
-Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et l’astronomie
-l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le loisir
-de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut
-heureux pour sa fortune.
-
-En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4
-juin Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage
-dans un observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute
-garantie d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une
-observation facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le
-vent s’éleva, et un nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important
-spectacle qu’il attendait depuis huit ans et qu’aucun contemporain
-ne devait voir renaître. Lorsque le soleil perça les nuages, Vénus
-était sortie de son disque. L’entreprise était définitivement manquée:
-«Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement, j’avais peine à
-me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres fois je
-pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès son
-système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau
-temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après,
-on eût été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite
-exprès pour mortifier les observateurs placés le long de cette côte.
-Enfin, ajoute Le Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement
-singulier, à n’avoir presque pas le courage de prendre la plume pour
-continuer mon journal, et elle me tomba plusieurs fois des mains
-lorsque le moment vint d’annoncer en France le sort de mon opération.»
-
-Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil
-n’est nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie
-et de météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes
-importantes, l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un
-tableau très-simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir
-par un esprit sage et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand
-intérêt, dont la publication occupa Le Gentil plusieurs années après
-son retour en France. L’histoire de l’astronomie indienne en fournit un
-des chapitres les plus curieux.
-
-Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la
-caste des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on,
-à de La Hire qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop
-âgé pour en examiner la théorie; mais Le Gentil qui raconte cette
-anecdote ne la tient pas pour vraie. Le Gentil questionnait sur ces
-méthodes les Indiens les plus instruits sans réussir à en obtenir
-communication. Un jour un brame, nommé Nana Mouton, vint le voir
-en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait satisfaire sa
-curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse
-du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit
-paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par
-terre, et tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière,
-il consultait de temps en temps son petit livret; il obtint ainsi
-toutes les phases de l’éclipse en moins de trois quarts d’heure. Il
-les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le désir de
-connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui enseigner, en faisant
-espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait,
-en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune. Il fallait
-de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant
-de la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton
-extrêmement prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons
-commencèrent. Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que
-ni le professeur ni l’interprète ne pouvaient donner l’explication
-d’aucun terme, et Le Gentil bientôt ne comprenait plus rien. On
-changea trois fois d’interprète, mais sans plus de succès; force eût
-été de renoncer à l’entreprise sans le secours d’un tamoul chrétien,
-ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le français. Les
-progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait capable
-et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés.
-Le brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment
-les nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait,
-sans se rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions
-que leur emploi faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le
-congédia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré
-le principe de la méthode, et aidé du tamoul qui la connaissait un
-peu, il parvint à s’en servir sans jamais la trouver commode. «Cette
-méthode, dit-il, m’a paru avoir son avantage; elle est bien plus
-prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en même temps elle a un
-grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur ses calculs,
-encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si l’on
-s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de
-nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils
-travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité
-dont nous sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises
-que nous autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il
-paraît donc que nous devons les uns et les autres garder chacun notre
-méthode; il semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»
-
-L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à
-Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux
-gros volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé
-Chappe, dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant
-la poste dans un traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait
-rien vu en beau devait scandaliser les amis de Catherine, en leur
-fournissant de nombreux prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une
-tête française, dit Grimm, à qui le ciel accorde de tout savoir sans
-apprendre, de tout voir sans regarder, de tout deviner sans être
-sorcier, de tout approfondir en courant la poste de Paris à Tobolsk et
-de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de Macédoine.
-Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au même
-degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités
-les plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»
-
-Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu
-trop désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de
-connaître ce qu’il a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et
-sans ordre avec plus de prétention que de compétence et de talent.
-On est surpris par exemple de le voir décrire minutieusement les
-divertissements auxquels il a pris part et les danses où il semble fier
-de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale des récits donne
-à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans prétendre
-y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui a
-pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la
-vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement,
-complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable
-calomnie. «L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si
-elle doit ajouter foi à l’observation astronomique pour laquelle
-l’abbé Chappe a été envoyé en Sibérie; plusieurs de nos académiciens
-prétendent avoir de grands motifs de douter et de l’exactitude de
-l’observation et de la véracité de l’observateur. Ils supposent, avec
-assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec ceux des autres
-astronomes dispersés sur les différents points de la surface du globe,
-que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de Vénus,
-l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a calculé
-dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en
-l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses
-calculs pour le résultat de ses observations.»
-
-Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie,
-qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia
-huit ans après l’une des observations importantes du passage de 1769.
-Chappe fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la
-France. Une maladie contagieuse envahit le village où il avait observé;
-tous ses compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le
-dernier, aucun d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils
-avaient reçus de lui. Privé de médecins et sur les indications d’un
-livre, il prit deux purgatifs qui le soulagèrent; il se crut sauvé et
-voulut observer une éclipse de lune, mais il avait trop présumé de ses
-forces, et il mourut peu de jours après, victime sans doute de son
-dévouement à la science.
-
-
-
-
-LES RAPPORTS.
-
-
-L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science
-qu’à regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode
-infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées
-par les uns et contredites par les autres, ne furent jamais jugées
-régulièrement par une sentence expresse; tant que ses membres partagés
-continuèrent à en disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente,
-demeura sagement indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de
-prolonger la prudence bien au delà des doutes qui l’ont fait naître.
-
-On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du
-père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne,
-presque universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que
-cette hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des
-tourbillons; sous ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter
-aucun système, nous paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de
-son livre le père Berthier et permettre que cet ouvrage soit imprimé
-sous son privilége.»
-
-Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes,
-se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte
-obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère
-indigne d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu,
-dit le rapporteur d’une commission, est purement systématique, et
-l’Académie n’étant pas dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous
-passerons sous silence les raisonnements de l’auteur, quelque bien
-écrits qu’ils nous paraissent, parce que cela entraînerait dans de trop
-grandes discussions et que _tous les raisonnements possibles dans l’art
-de traiter les mines ne valent pas un fait décrit avec clarté_.
-
-L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs
-travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume,
-transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont
-la confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses
-règlements et suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était
-tenue de prononcer sur le mérite des machines et sur les demandes de
-privilège; c’est par là que ses jugements prirent leur commencement,
-mais on lui soumit bien vite des découvertes, des inventions et des
-projets de toute sorte. Les commissaires désignés étaient exacts et
-diligents, dans les premières années surtout, à présenter en quelques
-paroles un rapport trop concis pour que nous ayons beaucoup à y
-apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la louange,
-semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs qu’à
-les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM.
-Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient
-à examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»
-
-«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M. Besson
-lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de
-tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur
-l’emploie, nous a paru impraticable.»
-
-Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit
-minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart
-des gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît
-plus utile qu’assuré et là se borne son approbation.
-
-On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur
-le mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la
-question.»
-
-Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à
-refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu
-par ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre
-de M..... Je crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile
-qu’il écrive davantage à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne
-doit pas établir de correspondance avec un homme sans lettres, sans
-principes et qui d’ailleurs est très-importun.»
-
-Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après
-avoir été faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent
-elles-mêmes rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps
-que la recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce
-problème de la quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte
-au seuil de la science comme un appât pour les débutants incapables
-de comprendre dans quel sens on le tient pour si difficile. D’après
-un bruit populaire qui n’est pas absolument oublié aujourd’hui,
-les gouvernements auraient promis pour sa solution des récompenses
-considérables, et un effort heureux après quelques mois d’étude aurait
-pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la gloire et la
-fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert devant le
-Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa solution, de
-la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément promise et
-qu’il prétendait mériter.
-
-L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et
-impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions
-qu’on lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement
-sérieux et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare
-officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du
-Recueil des savants étrangers publié en 1750.
-
-«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le
-secrétaire Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que
-régnicoles s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui
-adressant des mémoires et des dissertations sur différents sujets. Nous
-ne pouvons dissimuler que, surtout dans les commencements, l’Académie
-n’ait eu plus souvent à louer la bonne volonté des auteurs d’un grand
-nombre de ces pièces que l’excellence de leurs ouvrages.»
-
-Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les jours,
-et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement
-à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude
-et de nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle
-décourage par sa prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il
-aurait fallu diriger ou mettre en lumière.
-
-«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit
-Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les
-donnent, et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.»
-L’Académie le fut plus d’une fois.
-
-On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit
-de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la
-faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans
-la vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées,
-prendre la pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance
-comprise dans la machine la brisera, ce qui la mettra en état de sortir
-par les urines comme du simple gravier. La composition et la difficulté
-du jeu de ces machines et le long temps que l’opération durerait ont
-fait rejeter cette idée par toute la compagnie.»
-
-L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de
-préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce
-mémoire nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste
-encore, l’espérance que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il
-s’agit) avaient conçue de préserver les édifices des funestes effets du
-tonnerre, en épuisant la matière fulminante de la nue et la détournant
-à leur gré par le moyen des conducteurs métalliques dressés en l’air
-et prolongés jusqu’à terre. Nous croyons qu’il mérite à tous égards
-d’être imprimé avec l’approbation de l’Académie.»
-
-Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports
-aussi divers par la forme que par la nature et par l’importance des
-questions discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et
-montré la sincérité un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de
-quelques autres prodigue parfois au contraire des louanges exagérées.
-Certains rapporteurs, entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter
-et juger, acceptent toutes les assertions sans s’étendre à développer
-le détail des preuves pour les examiner et les peser; d’autres enfin,
-avec plus d’assurance et plus d’autorité, contrôlent et fortifient les
-raisonnements, vérifient et interprètent les faits et, les rattachant
-aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve, les illuminent de
-nouvelles clartés.
-
-On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers
-essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril
-1726, MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté
-par Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui
-auraient autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent
-encore aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage
-d’un jeune homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les
-progrès qu’on doit attendre de lui et combien il est estimable d’avoir
-acquis à cet âge tant de connaissances dans la géométrie et le calcul
-différentiel.»
-
-«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport,
-de voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites
-par MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir
-le même jeune homme renchérir et ajouter de nouveau aux découvertes de
-ces grands géomètres.»
-
-Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée avec
-plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient
-fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est
-à partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie
-singulier d’un enfant.»
-
-Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement
-loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec
-bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une
-assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques
-prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En
-rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée
-mais imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire
-imprimer, Clairaut termine en disant: «Il serait trop long de le suivre
-dans toutes les considérations qu’il a faites sur cette matière; il
-suffit de dire qu’elles nous ont paru montrer bien de la science et de
-l’industrie dans l’auteur.»
-
-Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel
-et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de
-faits bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées,
-de réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour
-sur la substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des
-fossiles, qui sont une partie considérable de l’histoire naturelle.»
-
-Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de
-Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées
-à l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une
-profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans
-le choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de
-l’auteur et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et
-Clairaut, en rendant compte du premier mémoire de Buffon relatif au
-calcul des probabilités, terminent leur rapport en disant: «Tout cela
-fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d’invention
-dans l’auteur.»
-
-Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une
-entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de
-leur confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi
-qu’en 1705, le célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda
-des conseils sur un projet qui fit grand bruit alors, quoique son
-insuccès l’ait condamné à l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les
-vieilles constructions du Monte Citorio, non loin de la grande colonne
-triomphale de Marc Aurèle, les restes d’une autre colonne monolithe en
-granit rouge d’Égypte dédiée à l’empereur Antonin le Pieux. C’était
-un des monuments funéraires qui dans la Rome impériale ornaient et
-encombraient le Champ de Mars. Le pape Benoît XIV, très-ami des arts
-et des sciences, avait chargé Bianchini, son camérier d’honneur,
-de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis la Curia
-innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais
-inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport
-détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens
-de l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion
-sur le transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.»
-Les réflexions furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9
-mai, les mécaniciens apportèrent une réponse et des conseils un peu
-vagues qui ne furent pas de grande utilité. La colonne se rompit et
-les débris servirent à réparer l’obélisque d’Auguste sur la place du
-Monte Citorio; le piédestal représentant l’apothéose d’Antonin orne
-aujourd’hui les jardins du Vatican, et il ne reste d’autre trace de
-l’opération qu’un mémoire latin fort rare composé par Bianchini et la
-mention qui en est faite dans les registres de l’Académie.
-
-Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement l’Académie
-pour arbitre des difficultés relatives à la science qui embarrassaient
-ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un privilége
-demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande l’avis
-de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses
-ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon;
-les opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner
-aux étoffes de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et
-même meilleurs, seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du
-moulin à foulon dont l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une
-question ainsi posée la réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas
-autoriser le sieur Texier à employer son moulin qu’il trouve bon et les
-opposants qui le jugent mauvais à ne s’en pas servir? La commission
-fut moins hardie et par le refus du sieur Texier de se soumettre aux
-épreuves proposées par elle, elle se déclara ingénument hors d’état de
-donner son avis. Une telle réponse d’ailleurs n’était pas rare, et
-l’Académie, en déclarant sincèrement ses incertitudes, avait souvent
-l’excellent esprit de s’abstenir.
-
-Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé
-proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le
-rapport de Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement
-sur la réussite d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné
-soi-même sur les lieux l’état où sont les vaisseaux échoués, leur
-profondeur, la quantité dont ils sont envasés, la qualité de la vase,
-etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien prononcer sur ce sujet.»
-Désignée dans une autre occasion par le tribunal consulaire comme
-arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la Samaritaine
-et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’_il ne lui convient pas
-d’accepter cette commission_.
-
-Ceux qui s’adressaient à l’Académie, ministres, magistrats ou
-particuliers, la trouvaient cependant presque toujours prête à
-juger, et lorsque l’équité le demandait, elle n’hésitait pas à
-rendre témoignage contre elle-même pour ainsi dire, en proclamant la
-vérité tardivement reconnue.—Le propriétaire des eaux minérales de
-Passy, nommé Levieillard, expose en 1763 à l’Académie, que dans un
-ouvrage imprimé en son nom, une analyse inexacte des eaux dont il est
-propriétaire conduit à les déclarer peu utiles et nuit à ses intérêts.
-
-Tout considéré, dirent les rapporteurs de l’Académie, nous jugeons que
-la plainte de M. Levieillard est juste... c’est pourquoi nous sommes
-d’avis qu’ayant égard à la plainte de M. Levieillard, et pour l’utilité
-du public on peut imprimer ce rapport en forme d’avertissement au
-commencement de la suite de l’_Art des forges_.
-
-Mais si l’Académie était prête à juger sur toutes les questions et sur
-tous les mérites, elle ne permettait pas qu’on lui rendît la pareille
-et s’offensait des moindres critiques. Le procès-verbal du 1^{er} avril
-1730, qui le laisse voir avec beaucoup de naïveté, montre que dans plus
-d’une rencontre la liberté des journalistes de notre époque aurait été
-prise pour de la licence au XVIII^e siècle. «Le président Desmaisons,
-dit le procès-verbal, a dit que M. le duc du Maine, sous l’autorité
-duquel s’imprime le journal de Trévoux, ayant su que dans quelques-uns
-des derniers tomes de ce journal les ouvrages de l’Académie avaient
-été traités tout autrement qu’ils auraient dû l’être, Son Altesse
-sérénissime avait ordonné qu’il en serait fait une satisfaction
-authentique à l’Académie dans le tome prochain et que l’emploi de
-travailler à ce journal serait ôté à celui qui avait fait les mauvais
-extraits. On a dit que c’était le père Castel.»
-
-En lisant ces articles qui, sans appel et sans débats contradictoires,
-ont attiré une punition si sévère, on demeure aussi affligé que
-surpris. Les comptes rendus du père Castel contiennent en effet plus
-d’une page entièrement consacrée à la louange des académiciens, et les
-critiques les plus sévères, bien loin de passer au delà des bornes,
-semblent la plupart d’une parfaite justesse.
-
-«M. Pitot, dit-il, a quarré la moitié d’une courbe qu’il appelle la
-compagne de la cycloïde. Il y a mille courbes particulières quarrées de
-la sorte lorsqu’on veut se donner la peine d’y appliquer la méthode et
-les formules ordinaires du calcul.
-
-«M. Nicole travaille toujours aux différences finies; la suite des
-temps pourra en faire voir l’utilité.
-
-«Le jaugeage sur lequel M. de Mairan travaille serait plus utile si
-l’usage n’avait déjà à peu près toute la perfection qu’il peut avoir.
-
-«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu
-près comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se
-rencontrent, se choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle
-n’est solide, et qui fait voir que les astronomes de ce siècle sont
-assez habiles dans leur art pour avoir bien du temps à perdre dans des
-spéculations qui n’y ont aucun rapport.»
-
-En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des
-instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père
-Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.»
-
-Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume
-qu’il analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des
-louanges sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé
-Hartsoecker pour la rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et
-ouverte de réfuter les sentiments qu’on ne peut goûter est préférable,
-dit le père Castel, à toutes ces critiques, satires et invectives
-secrètes qui ne sont que trop ordinaires à ce qu’on appelle les savants
-polis et d’un style précieusement radouci à l’égard de ceux qui ne sont
-pas de leur avis ou de leur cabale.»
-
-Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée
-exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne
-peut laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste,
-parlant de questions qu’il semble comprendre, blâmant quelques
-académiciens sans impertinence et louant les autres sans emphase,
-ne songeait à obtenir par reconnaissance ou par crainte aucune des
-récompenses qu’ils décernaient, et il semble ici un fort honnête homme
-qui, dans cette triste affaire, a eu le beau rôle.
-
-L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et
-le _Journal des savants_ lui-même, toujours rédigé par ses membres,
-n’avait pas le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau
-volume de la _Connaissance des temps_, le rédacteur qui, il est vrai,
-était Lalande lui-même, s’était permis de désirer certaines innovations
-en regrettant les décisions contraires prises par l’Académie chargée de
-diriger l’impression du recueil.
-
-«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la _Connaissance des
-temps_, disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle
-contient chaque année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans
-elle ait porté le titre de _Connaissance des mouvements célestes_,
-l’Académie a jugé que celui de _Connaissance des temps_ était assez
-ancien pour devoir être conservé, et M. Lalande l’a rétabli, quoiqu’il
-fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le titre de _Connaissance
-des mouvements célestes_ était bien plus convenable à la nature de
-cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici
-l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie
-et la navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour
-cet effet différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour
-l’usage ordinaire de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie
-a cru devoir y être rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la
-nécessité où il s’est trouvé de supprimer beaucoup de choses nouvelles,
-qu’il se proposait d’insérer dans ce volume, et les astronomes verront
-aussi avec peine qu’on les prive de l’agrément qu’ils trouvaient
-chaque année à avoir dans cet ouvrage de nouveaux secours pour leurs
-calculs, des observations nouvelles et une notice intéressante de ce
-qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.»
-
-L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se bornât
-pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article,
-dit le procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan,
-président du journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la
-lecture de cet article) de veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir
-il ne fût rien inséré qui regardât l’Académie ou les académiciens sans
-son aveu.»
-
-Cette susceptibilité d’ailleurs était dans l’esprit du temps, et
-chacun veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre
-ses priviléges et ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences,
-ayant sur le rapport de Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système
-d’écriture, reçut une réclamation de l’_Académie royale d’écriture_
-dans laquelle est cité un arrêt du 26 février 1633, qui assujettit les
-maîtres d’écriture à des formes de caractères, lettres et alphabets
-déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt l’explique, apporter un
-remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-difficile lecture.
-L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la gardienne
-officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de
-l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance;
-l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut.
-
-Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel
-empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité
-croissante, les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de
-tout contrôle. En 1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans
-un mémoire sur la théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly,
-chef-d’œuvre récent de Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion
-renvoya suivant l’usage ce travail à des commissaires. On en parla
-dans la ville, et les ennemis de Perronet en prirent occasion pour
-annoncer la ruine certaine du pont et l’écroulement reconnu imminent,
-disaient-ils, par l’Académie des sciences. Des curieux, chaque jour,
-se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle. L’administration
-des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres échangées à
-cette occasion font paraître la force morale acquise par la savante
-compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de déplaire,
-repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec fermeté
-ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le
-15 février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à
-l’Académie des sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en
-ai rendu compte au roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières
-de Messieurs de l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur
-les ponts et chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient
-nommé des commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses
-ordres.»
-
-L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans
-ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence.
-
-«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que
-vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir
-celui de vous faire un exposé fidèle de sa conduite relativement au
-mémoire de M. Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue
-ne pourra que mériter l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer
-traite de plusieurs sujets; un des plus importants est l’examen de la
-méthode de construire les ponts, connue sous le nom de système des
-poussées horizontales; c’est une question importante de statique et
-de mécanique pratique, et l’Académie pouvait, devait même, en vertu
-de ses règlements, nommer des commissaires pour l’examiner. M. Defer
-cite dans son mémoire plusieurs exemples qui lui paraissent prouver le
-danger de ce système, et les mouvements qu’il a observés dans le pont
-de Neuilly sont un de ces exemples. Comme ce pont a été construit par
-M. Perronet, membre de l’Académie, les commissaires se proposaient,
-suivant l’usage, de communiquer le mémoire à cet académicien pour
-avoir sa réponse aux objections, et, dans le cas où ils auraient
-jugé la visite du pont nécessaire, ils ne l’auraient faite qu’après
-y avoir été autorisés par l’administration. L’Académie désirerait,
-à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation d’un de ses
-membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M. Perronet
-désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de son
-ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous
-avez désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre
-vos mains. L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs
-mêmes les ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques
-circonstances. C’est en partie à cet usage invariablement observé,
-qu’elle doit la confiance de ceux qui lui présentent des découvertes ou
-des travaux utiles; confiance qui l’honore et que l’utilité publique
-demande qu’elle conserve sans aucune atteinte. D’ailleurs comme ce qui
-regarde le pont de Neuilly ne forme qu’une petite partie du mémoire
-de M. Defer, l’Académie désirerait connaître si c’est le mémoire en
-entier ou seulement cette partie dont vous lui demandez communication,
-et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien voulu me faire savoir vos
-intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une copie certifiée,
-soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le pont de
-Neuilly.»
-
-M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur,
-votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs
-de l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département
-des ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais
-il est cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur
-intention.
-
-Par rapport au mémoire du sieur Defer, _quoiqu’il n’y ait rien de
-secret pour le roi_, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce
-qui concerne le pont de Neuilly...»
-
-L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits,
-évita sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient
-d’ailleurs sans fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un
-siècle comme un des monuments les plus irréprochables du talent de
-Perronet.
-
-Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses
-travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre
-l’examen d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions.
-C’est à l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de
-Perrier pour la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé,
-écrit M. de Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février
-1776, un projet pour distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de
-le mettre sous les yeux de l’Académie, afin qu’elle pût nommer des
-commissaires pour l’examiner: en voici un nouveau qui vient de m’être
-remis. Le sieur Perrier, qui le propose, jouit d’une très-bonne
-réputation, et son expérience dans l’art mécanique est connue. Ce
-projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés d’examiner le
-premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les avances
-des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant
-toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se
-propose.»
-
-L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de
-Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le
-trajet à celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux,
-l’avait discuté et loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est
-pour lui que conclut sans réserve le rapport de l’Académie. On devait
-le prévoir, mais on reste surpris de voir le rapporteur Condorcet
-mêler aux études techniques qui devraient faire tout le sujet de son
-jugement, des attaques sans mesure, dont la haineuse emphase semble un
-présage anticipé de la révolution déjà menaçante.
-
-«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale
-utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe
-à tout le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur,
-d’habiter un pays où les épidémies sont plus rares, les gens riches
-s’intéresseraient à son projet; mais malheureusement la classe d’hommes
-à qui il s’adressait ne trouve malsain que le pays où il n’y a ni
-fortune, ni faveur à espérer.»
-
-De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de
-l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la
-droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les
-plus mauvais jours, aucune trace des passions politiques.
-
-L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa compétence
-peut sembler fort douteuse.
-
-«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le
-14 août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de
-Paris et qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie
-d’architecture.
-
-«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour
-l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi,
-et qui comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements
-dont la ville de Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne
-pourrait être l’ouvrage d’un seul artiste. Je conçois encore que les
-circonstances peuvent être longtemps un obstacle à l’exécution de ces
-embellissements jugés dignes d’être exécutés; mais il me semble qu’on
-peut toujours s’occuper de l’examen des projets des différents artistes
-qui présenteront des vues utiles et des idées heureuses, et les faire
-approuver et déterminer par Sa Majesté lorsqu’ils le mériteront, sauf à
-ne les réaliser que dans le temps où il sera possible d’en supporter la
-dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru être du nombre de ceux
-qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon d’examiner.» Le
-projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière qui sépare
-l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur
-longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux
-quartiers de Paris.
-
-L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un
-peu banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet
-heureux et agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que
-des dispositions du projet du sieur de Wailly, est que la grille du
-palais se trouve dans le prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte
-qu’en changeant la direction des rues de la Vieille-Draperie et des
-Marmousets on a une longue rue qui, partant de la place et du pont
-établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis, traverse toute cette île,
-l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du palais, et
-même, si on perçait cet édifice, elle traverserait la place Dauphine
-et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur,
-qu’une compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien
-au gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus
-détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la
-valeur du produit.»
-
-Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour
-s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de
-son jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient.
-
-La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité,
-avait interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours
-d’eau de l’Ile de France et créé par là de grandes difficultés aux
-agriculteurs. L’Académie, consultée par l’assemblée provinciale de
-l’Ile de France, blâma formellement la mesure. «Nous ne craignons
-pas de dire, disent les commissaires Lavoisier et Daubenton, que les
-changements apportés aux anciens usages de la province nous paraissent
-avoir été ordonnés prématurément et avant que la question ait été
-suffisamment éclaircie. Nous pensons qu’il serait à souhaiter que les
-choses fussent provisoirement remises à l’état où elles étaient avant
-le 4 avril 1784.»
-
-En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à
-l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi:
-«Il vaut mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une
-opinion inconsidérée.»
-
-Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie
-des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de
-grands projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie
-contiennent un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de
-plusieurs rivières de Bretagne.
-
-L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont
-Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se
-prononcer formellement. On lui demanda enfin des instructions sur
-la meilleure manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les
-commissaires conseillèrent de faire une ouverture au plafond en
-augmentant le tirage, s’il était nécessaire, par le moyen d’un petit
-poêle.
-
-Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans
-contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la
-réorganisation des hôpitaux de Paris. Déjà, en 1784, une commission
-académique, dans un rapport sur le régime intérieur des prisons,
-avait signalé fortement l’état horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu
-pendant longtemps avait été chargé des prisonniers malades; mais
-leur translation était un moyen souvent tenté d’évasion, et l’ordre
-fut donné de les soigner dans la prison même, où la place manquait
-aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-l’Évêque
-par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize
-malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers
-pour dettes, les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de
-nourrice de leurs enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels
-de la pire espèce. L’Hôtel-Dieu présentait des tristesses non moins
-grandes et la mortalité y était plus forte qu’en aucun autre hôpital
-de l’Europe. L’Académie, consultée sur les réformes à y introduire,
-voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur une telle question
-un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus illustres de ses
-membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent chargés,
-avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les
-administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à
-deviner, avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique,
-mais de l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon
-que la commission récite l’intolérable état des choses.
-
-Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts
-mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle
-et se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole
-sévissant avec fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu
-de guérison le nouveau mal qu’ils ont contracté; les fous proférant
-leurs cris jusqu’à la porte de la salle des opérés; des lits de paille
-pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là chaque matin exposés
-pendant plusieurs heures au contact des malades les plus dégoûtants,
-les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est une
-faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la
-minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un
-bout à l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly
-se piquait fort de littérature, mais la douloureuse éloquence des
-faits le dispensait cette fois de tout artifice de style. On l’a loué
-souvent de l’avoir compris en montrant la vérité à découvert sans
-l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller cependant à développer
-des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit par exemple que
-douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun imagine ce que
-peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on y entasse;
-que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général,
-et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature
-souffrante et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances
-ont fatiguée; l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de
-mettre tous les muscles destinés au mouvement volontaire dans un état
-de relâchement; un homme debout ne se repose pas, parce que... etc.,
-etc.» Après avoir dit dans un autre passage l’effrayante mortalité des
-blessés et des femmes en couche, il ajoute avec bien peu de délicatesse
-de goût et de sentiment: «L’État a le plus grand intérêt à conserver
-les blessés et les mères dans la fleur de l’âge, qui renouvellent la
-population.»
-
-Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus
-extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément
-ému par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les
-avoir si longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses
-auspices, produisit aussitôt plus de deux millions de livres; mais
-il n’était plus question d’améliorer, il fallait détruire et refaire
-ailleurs. «On avait déjà, disait Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes
-les améliorations possibles, sauf la seule efficace qui eût été de le
-jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas à une telle œuvre, et le
-gouvernement, réduit bientôt aux derniers expédients, porta la main sur
-le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même. Parmi toutes les fautes
-qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là sans contredit fut
-une des plus honteuses.
-
-La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des
-sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour
-ses malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires,
-de l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et
-elle les doit à tous ceux qui les réclament.»
-
-L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses
-conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se
-trouvent encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de
-discernement, de savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant
-près d’un siècle, accroître sans cesse la confiance de tous en la
-méritant de mieux en mieux.
-
-
-
-
-LES PRIX.
-
-
-Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient
-accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte
-une vie nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur
-des travaux souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller
-au Parlement, avait légué à l’Académie une rente de quatre mille
-livres, au principal de cent mille livres, constituée à son profit
-par les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris, à
-condition que Messieurs de l’Académie des sciences proposeraient tous
-les ans un prix de la moitié de ladite somme pour être donné par eux
-à qui aurait le mieux réussi par raison et non par éloquence, mais
-en quelque langue et style que ce soit, au jugement de Messieurs de
-l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle nommés, sur
-un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui contient,
-soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres substances
-contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs
-productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement.
-«Mes méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette
-importante découverte et approché les yeux de mon entendement de la
-connaissance de l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents
-de mettre au jour mes conséquences, je m’en remets aux savants, et
-j’espère qu’en suivant ces recherches, ils dévoileront des vérités
-autant essentielles que manifestes et qui augmenteront l’admiration
-qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de ladite rente, il en sera
-employé le quart pour les rétributions ou épices de MM. les juges,
-l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais des
-annonces et publications et copies des traités qui seront faits,
-et d’en fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des
-principaux: un pour le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs,
-comtes et leurs successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma
-maison rue du Temple et de Meslay, à Paris, y adresse. En cas de
-remboursement de ladite rente, l’emploi sera fait en fonds sujet aux
-mêmes charges; et si cela manquait d’être exécuté pendant quelques
-années, le revenu accumulé grossirait autant le prix et rétribution
-jusqu’au double et triple; mais si quatre années se passaient sans
-effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou le fonds
-qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne
-directe.
-
- * * * * *
-
-«_Item_, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente
-de mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée
-à mon profit par messieurs les marchands et échevins de la ville de
-Paris, à condition que Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans
-un prix de la moitié de ladite rente, pour être par eux donné tous les
-ans à celui qui aura le mieux réussi en une méthode courte et facile
-pour prendre plus exactement les hauteurs et degrés de longitude en mer
-et en les découvertes utiles à la navigation et grands voyages.
-
-«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur
-perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de
-Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau
-des terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit
-ordinaire, en sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps,
-on puisse s’en servir pour les desseins de canaux et communications
-de navigation, ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et
-autres avantages que le bien public fait tenter, dont les succès ou
-projets peuvent avoir besoin de ce principe des niveaux qui peuvent
-diriger le choix des entreprises. Le niveau des puits ou sources vives
-n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs plusieurs sujets:
-celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la sphère
-céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent
-les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne
-change pas de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je
-me trompe fort si le hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette
-découverte que l’astronomie ou règles de mathématiques. Peut-être que
-ce globe donnera quelque aimant avec cette propriété. J’avais cru qu’il
-se pourrait qu’un coq par exemple de Portugal, accoutumé de chanter à
-minuit, ne chanterait en France qu’à une heure du matin et quelques
-épreuves de recherche me persuadaient de la diversité que je n’ai pu
-approfondir avec les expériences requises.»
-
-Le fils de Meslay, plus soucieux de sa richesse que de l’honneur de sa
-famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer
-avec acharnement la part trop généreusement faite par son testament
-à des œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou
-l’extravagance de certaines clauses furent injurieusement invoquées
-comme preuves péremptoires de l’insanité de son esprit.
-
-Le procès dura plusieurs années.
-
-«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit
-accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable
-à sa divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose
-qui lui déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire
-le bien et mon devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et
-aiguës dont je suis affligé depuis tant d’années me soient utiles pour
-implorer l’effet de sa miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant
-d’ardeur pour le bien, le fils de Meslay ne trouvait rien à redire,
-mais la suite était livrée à l’ironie de son avocat: «Je veux, avait
-écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie, ordonnant que tous
-les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des pauvres
-sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe
-ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit?
-On alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu
-considérables à des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous
-la condition qu’ils promettraient de s’abstenir de viande et de poisson
-pendant le reste de leur vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas
-gardé cette abstinence toute ma vie.»
-
-Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider
-tout le testament.
-
-Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des
-questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une
-dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les
-espaces imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient
-rien nous apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du
-mouvement lui semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et
-il défiait l’Académie d’en proposer une autre.
-
-M^e Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu,
-disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui
-a fait la lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en
-faire une idée plus claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer
-les longitudes à l’aide du chant d’un coq attirait les sarcasmes et y
-prêtait un peu; mais M^e Chevalier, que rien ne déconcerte, triomphe au
-contraire sur ce point en invoquant l’autorité imposante de Descartes.
-
-«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la
-nouvelle philosophie tous les animaux sont des automates ou des
-machines dont la structure est d’autant plus parfaite que leur auteur
-surpasse infiniment tous les hommes dans la connaissance des véritables
-principes de la mécanique. Cela supposé, si la structure de ce coq est
-telle qu’il doit chanter à la même heure qu’il chante dans le lieu où
-il est né, dans quelque partie du monde qu’il soit transporté, on
-aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on cherche avec tant
-de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu de départ.»
-
-Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de
-s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir
-ou en disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison,
-prête à proposer chaque année les deux sujets demandés par M.
-Meslay qui pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations
-utiles et intéressantes. Le célèbre axiome, _ab actu ad posse valet
-consequentia_, était d’ailleurs une preuve convaincante. Les travaux
-de Descartes, de Malebranche et de Newton ne pouvaient être le dernier
-effort de la philosophie; pourquoi les découvertes de ces grands hommes
-ne seraient-elles pas imitées ou accrues? Et quant au second legs
-relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer que depuis
-longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande presque
-autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse
-découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms
-respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au
-testateur.
-
-Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le
-Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le
-capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres.
-M^e Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages
-publiés par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.
-
-Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science,
-l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de
-recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se
-trouva au contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du
-fondateur ne portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie,
-fidèle sans explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à
-lui pendant plus d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres
-vers les plus grandes voies de la science en récompensant d’admirables
-découvertes qu’elle avait souvent provoquées.
-
-Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires
-couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître,
-avec l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de
-Paris. Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres
-de l’Europe, et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle
-semblait marcher en quelque sorte devant eux, et partager leur gloire
-en la proclamant.
-
-Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues
-dans la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à
-de sévères critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en
-matière de science ne prévaut contre la vérité, et les concurrents
-étaient en droit de juger leurs juges. On peut croire qu’ils n’y
-manquèrent pas. Le début, il faut en convenir, ne fut pas heureux.
-Les concurrents devaient traiter du principe, de la nature et de la
-communication du mouvement. Jean Bernoulli concourut; l’Académie, sans
-comprendre la portée de son excellent mémoire, couronna le discours
-superficiel et insignifiant d’un M. de Crousas. L’injustice était
-flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en effet, ne possédait
-alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus habiles dans
-la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer sur
-les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions
-tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup
-à désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils
-entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes
-ses forces contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner.
-«Il faut, écrivait-il à Mairan, en parlant de son concurrent, que son
-système erroné et contre la raison tombe de lui-même. Cela étant,
-dites-moi avec quelle justice peut-on avoir couronné son mémoire en le
-préférant à un autre, où je défie qui qu’il soit de montrer le moindre
-faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser l’erreur au préjudice de
-la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra travailler désormais
-sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la clairvoyance
-ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère, vingt ans
-après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et
-sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à
-revendiquer ses droits devant les successeurs des juges qui les ont
-méconnus.
-
-Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras
-imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une
-banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres
-constituée par-devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et
-il s’éleva une question difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait
-plus satisfaire aux obligations formellement imposées par le testament
-de M. de Meslay. Quel usage devait-elle faire du revenu qui lui était
-laissé? Le Parlement consulté, sans décliner sa compétence, déclara
-s’en rapporter à la sagesse de MM. les académiciens, dont les avis
-furent fort partagés. Fallait-il réduire proportionnellement la somme
-allouée pour chaque prix ou diminuer le nombre des récompenses?
-L’abandon des épices attribués aux juges aurait tout arrangé, mais
-l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé, après
-longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et
-alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au
-système général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à
-la navigation.
-
-Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort
-considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et
-de Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par
-l’ancienne Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour
-trois de ses plus beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux
-Jean Bernoulli lui-même rentra souvent dans la lice; il était fort
-sensible à la gloire; «mais vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il
-faut quelque chose de plus solide pour faire bouillir la marmite.»
-Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne négligeait-il aucun soin pour
-recevoir la somme due par la voie la plus avantageuse.
-
-«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous
-attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de
-nos pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix.
-Nous voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la
-proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique
-nous ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la
-_Gazette de Paris_, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui
-m’apprenait d’abord le nom de celui qui avait remporté le prix par
-l’extrait que l’on faisait toujours de votre _Gazette_ à mettre dans la
-nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de perdu, la somme qui nous
-a été adjugée étant en bonne sûreté, soit chez vous, soit encore chez
-le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul récépissé que je vous ai
-envoyé suffira pour toute la somme, mais il en faudra parler à M. de
-Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée pour lui donner
-plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis puisse se
-rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma
-portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change
-qui serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions
-négocier ici avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement
-à quelque marchand ou banquier d’ici.»
-
-Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait
-l’honneur du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il,
-que l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment
-glorieux, aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que
-l’intérêt pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette
-raison que nous désirons savoir si cet événement a été rendu public
-dans votre _Gazette_, suivant la coutume.»
-
-L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand
-rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes.
-
-Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps,
-par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs
-vers ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne
-avait promis 100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins,
-et l’Angleterre 20,000 livres sterling à qui pourrait déterminer la
-longitude en mer avec l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de
-2,000 livres (50,000 fr.) était mise en même temps à la disposition de
-la Commission permanente chargée de juger les inventions de toute sorte
-que l’espoir d’une telle récompense faisait naître presque chaque jour.
-
-L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout
-pas; il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire
-par la grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé
-loch est dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste
-immobile; l’écart du navire pendant trente secondes étant alors
-multiplié par 120 est considéré comme le chemin parcouru pendant une
-heure dans la direction indiquée par la boussole. Les erreurs d’une
-telle méthode peuvent dans une courte traversée s’élever à plusieurs
-degrés.
-
-L’heure étant la même sur tous les points d’un même méridien, il
-suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou
-indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on
-songe que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là
-en pratique une très-grande difficulté; construire une horloge qui,
-après plusieurs mois de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de
-cet ordre, semblait au XVII^e siècle une entreprise impossible, et
-Jean-Baptiste Morin, qui le premier proposa une solution raisonnable
-du problème, doutait qu’une créature mécanique, fût-elle l’œuvre du
-diable, pût atteindre une telle précision _idvero_, dit-il, _an ipsi
-dæmonio possibile sit, nescio_.
-
-Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif
-et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en
-1643, l’année même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre
-triomphant: _Alæ telluris fractæ_, une dissertation devenue fort rare.
-Morin de plus était astrologue, et, s’il faut en croire ses disciples,
-souvent heureux dans ses prédictions. Quoi qu’il en soit, on lui doit
-une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges ne pouvant donner
-l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la demande, et sans
-recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des satellites
-invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance
-de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la
-commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable
-dans l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses
-appointements au collége royal, récompensa justement l’excellente
-idée de Morin. Le célèbre géologue et théologien Whiston proposa
-au contraire un projet absolument ridicule dont on fit grand bruit
-cependant; il fut l’occasion de la récompense si considérable promise
-par le Parlement britannique, et que plusieurs commissions examinèrent
-très-minutieusement.
-
-Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir
-les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte
-d’îles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles,
-à minuit précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée
-qui, en éclatant à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou
-la ferait entendre à plusieurs centaines de milles à la ronde.
-
-On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée
-à Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt.
-L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense.
-Il consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission
-dans laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens,
-Duquesne, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications
-fort confuses de Reussner étaient données en allemand et traduites
-immédiatement par Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les
-entendre. L’approbation de son projet devait faire accorder à Reussner
-une somme de 60,000 livres à laquelle se serait ajouté à perpétuité
-un droit de quatre sols par tonneau pour chaque voyage des vaissaux
-qui emploieraient sa méthode. Mais le projet, qu’il est inutile de
-rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des principes
-inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.
-
-Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à
-l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats;
-cette manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur,
-et plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully,
-découragé, paraissait cependant passer condamnation.
-
-«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner
-avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement
-à cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur,
-le froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force
-élastique, par l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par
-les mouvements violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y
-a-t-il qu’on trouve jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on
-changer la nature des corps?»
-
-Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué
-du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche
-récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de
-1726. Il parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart
-n’était pas d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée
-par lui supporta sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société
-royale de Londres lui accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque
-année depuis cent cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée
-par elle la plus remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans
-plus tard, en 1762, Harrison, avançant toujours dans la même voie,
-soumettait à l’amirauté anglaise une horloge éprouvée par deux voyages
-successifs à la Jamaïque; elle fut déclarée _fort utile_ et lui valut
-une récompense de 2,500 livres (65,000 francs). Le succès, sans être
-jugé complet et définitif, produisit une grande sensation.
-
-Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des
-sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur
-de France en Angleterre.
-
-«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais,
-nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par
-sa justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui,
-dans le voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a
-souffert qu’une minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette
-machine va être examinée publiquement et en même temps on donnera
-environ 100,000 francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte
-du prix total promis à la découverte des longitudes, et la somme
-entière du Præmium ne sera adjugée au sieur Harrison qu’après une
-nouvelle épreuve dans un voyage aux îles qu’il fera encore cet été. Les
-savants ou artistes qui voudraient assister à l’examen de l’instrument
-devront donner incessamment leurs noms pour être enregistrés et doivent
-se rendre ici de leur personne. On m’a chargé de vous demander si
-vous voudriez envoyer ici un Français pour être témoin et partie de
-l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un habile et savant
-horloger comme sans doute nous en avons.»
-
-L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon
-esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre
-horloger français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser
-peut-être un jour l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et
-digne d’admirer sans réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de
-ses juges, refusa de montrer les détails de son horloge, et le voyage
-fut inutile à Berthoud. Les commissaires, presque tous astronomes, tout
-en jugeant l’horloge d’Harrison excellente et utile, refusèrent de
-la déclarer parfaitement sûre. Les observations de la lune restaient
-indispensables suivant eux pour corriger les bizarres inégalités
-qui surviennent parfois dans les meilleurs instruments. L’horloge
-n’obtint donc que la moitié de la récompense promise, et Mayer de
-Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus grande partie de
-l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un nouvel acte
-du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000 livres; il
-était âgé de soixante-dix ans.
-
-L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de
-ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des
-longitudes, proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur
-moyen de déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la
-connaissance sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé
-le zèle de Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la
-marine, lui avait proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée
-exigeait un sérieux examen. Le ministre organisa une expédition dont le
-plan tracé par les officiers de marine fut approuvé par l’Académie.
-Mais elle avait en même temps à juger les pièces du concours auquel
-Berthoud refusait de prendre part: par l’organe de son président le
-marquis de Courtanvaux, elle demanda au ministre la disposition d’un
-bâtiment pour y faire ses études. M. de Saint-Florentin répondit, comme
-on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment étant frété pour éprouver
-les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y embarquer
-celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui voudraient
-les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous les
-égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux,
-président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une
-corvette appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches
-qu’il conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit
-du Havre le 14 mai 1767, emportant deux montres présentées au concours
-par P. Leroy, qui voulut les suivre lui-même et faire partie de
-l’expédition.
-
-Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une
-compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de
-points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications.
-Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles
-furent placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus
-agité du navire. Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy;
-l’une d’elles, il est vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq
-premiers jours, mais réglées de nouveau à Amsterdam, la première varia
-de 36″ seulement, et l’autre de 7″½ pendant quarante-huit jours de
-traversée. Elles furent jugées dignes du prix, et Leroy le reçut dans
-la séance publique de 1769.
-
-Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des
-commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000
-livres avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses
-horloges.
-
-L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne
-regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les
-justes louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux
-faire encore. La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant
-pas décerné fut doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver
-les montres présentées au concours, le ministre mit à la disposition
-de l’Académie une frégate commandée par M. de Verdun et sur laquelle
-Borda, lieutenant de vaisseau et membre lui-même de l’Académie,
-s’embarqua avec l’infatigable et dévoué Pingré.
-
-Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles
-de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait
-loyalement à la comparaison.
-
-On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à
-Terre-Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les
-montres fut comparée à chaque station avec les résultats astronomiques
-les plus précis. Les montres de Leroy et celles de Berthoud
-justifièrent cette fois encore toute la réputation de leurs auteurs:
-malgré le froid de l’Islande, la chaleur de la côte d’Afrique et les
-agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-degré d’erreur en moyenne
-pour six semaines de traversée. Le prix fut une seconde fois décerné à
-Leroy.
-
-Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave
-inconvénient; souvent même les pièces les plus parfaites étaient
-gâtées pendant le transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée
-des progrès de l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet
-l’attention des savants et des artistes. Le dernier programme de prix,
-publié par elle en 1793, était ainsi conçu:
-
-«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à
-déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions
-indiquent les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix
-heures, l’heure en cent minutes, et la minute en cent secondes.»
-
-Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait
-plus alors et le concours se trouva annulé. La première classe de
-l’Institut l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud.
-
-M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom
-qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en
-1779, d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un
-mémoire soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de
-quelque art mécanique.
-
-Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à
-établir un prix annuel dont l’objet serait de _quelque art dépendant de
-la chimie_.
-
-L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793, par
-ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le
-bonheur des hommes, fit don à l’Académie d’une rente de 1,200 livres,
-pour fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix.
-
-L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de
-d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les
-consacra à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix
-de physique, devait être décerné tous les deux ans.
-
-M. d’Alembert a lu l’écrit suivant:
-
-«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires du
-prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi,
-nous avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir
-acceptée, parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences.
-
-«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire
-très-modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs
-une année et de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en
-deux ans une somme de 1,500 francs; nous proposons de nous désister
-de ce très-modique honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans
-doute penseront comme nous, à s’en désister de même pour l’avenir;
-il suffirait pour cela que chaque académicien voulût bien y renoncer
-dès ce moment, ou peut-être même qu’il n’y eût sur cet objet aucune
-réclamation, comme nous avons lieu de le croire. En ce cas, nous
-proposons d’employer tous les deux ans la somme de 1,500 francs, qui
-proviendrait de cette renonciation, à un prix de physique qui serait
-proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de physique, parce que le
-sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours de mathématiques
-ou physico-mathématique, les classes de physique de l’Académie,
-c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de botanique
-partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage d’avoir
-aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet
-ces différentes sciences.
-
-«Un autre somme, qui est aussi de 1,500 francs en deux ans, est
-affectée au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette
-somme a été accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire
-des sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense
-très-juste de ses services.
-
-«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce
-dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme,
-qui servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.»
-
-Sans être aussi versé que Condorcet dans la théorie des probabilités,
-chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait
-de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de
-meilleur goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul.
-
-Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité.
-
-Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à
-plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des
-sommes parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une
-question désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent
-successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes
-des donations les plus remarquables:
-
-D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur
-anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur
-travail sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était
-priée d’accepter le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de
-ses mains lui donnât une valeur capable d’exciter les bons esprits à le
-mériter.
-
-Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix de
-1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces
-de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles
-achromatiques.
-
-En 1766, un _citoyen zélé pour l’utilité publique_ consigna au
-trésorier de l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée
-l’année suivante, pour l’auteur du meilleur travail sur la manière
-d’éclairer une grande ville pendant la nuit. Le prix fut partagé entre
-trois concurrents: Lavoisier, dont le mémoire a été récemment publié,
-concourut et obtint une médaille d’or. L’Académie, fidèle observatrice
-des conditions du concours, laissa les noms des autres concurrents sous
-les plis cachetés qui les renferment encore aujourd’hui.
-
-Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un
-prix de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture.
-L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta
-la mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de
-l’indigo.
-
-Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie.
-
-Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais,
-roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les
-journaux, sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était
-puérile et fut cause du refus. On demande, disait le programme, les
-véritables causes des différences qu’on observe dans les diverses
-espèces d’animaux entre les mâles et les femelles, surtout par rapport
-au poil et à la plume parmi les quadrupèdes et les oiseaux. Mais la
-seconde question, réellement belle et importante, pouvait hâter les
-progrès de la science et faire honneur à l’Académie.
-
-Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour
-l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des
-questions dont la solution importait au bien public.
-
-Citons entre beaucoup d’autres:
-
-Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste
-qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits.
-
-Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des
-concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de
-perfectionner la machine de Marly.
-
-Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera
-le moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de
-dispenser surtout des recherches que les salpêtriers ont le droit de
-faire dans les caves des particuliers.
-
-De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient
-l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute
-circonstance, sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur
-de ses prix l’honneur envié de tous d’être distingué par elle.
-
-
-
-
-II.
-
-LES ACADÉMICIENS.
-
-
-
-
-LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS.
-
-
-Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant
-ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et
-habile à exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à
-connaître plus encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie
-fut presque borné à la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin
-de sa vie sous le titre de _Regiæ scienciarum Academiæ Historia_ dans
-un ouvrage intéressant qu’une traduction élégante de Fontenelle devait
-bientôt condamner à l’oubli.
-
-Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de
-la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles,
-Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps
-déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné
-Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.
-
-Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre
-de volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la
-philosophie, peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en
-effet, expose les idées d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet
-il n’a été inventeur ou novateur, mais il avait beaucoup lu et bien
-lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les opinions, il analyse les
-sentiments de chaque philosophe, et sans se soumettre à aucune école,
-les apprécie toujours avec liberté, parfois avec bon sens. Aristote est
-le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il admet le progrès.
-Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec ses savants
-confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans son livre
-un instant célèbre: _Philosophia vetus et nova_.
-
-Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois
-opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui
-apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien
-juger par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les
-conséquences par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il
-commence à lui enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour
-nous qu’un vain et ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec
-intérêt de quelles entraves, quarante ans après la mort de Descartes,
-l’esprit humain restait embarrassé, et l’on en salue avec plus de
-respect encore la méthode réellement scientifique, qui dès le début
-dirige invariablement les recherches, même les moins heureuses, de
-l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté pendant longtemps dans
-les écoles était lui-même un grand progrès sur la dialectique du moyen
-âge. Les questions y sont posées avec clarté; l’expérience, quand elle
-intervient, est acceptée comme un juge sans appel, et jamais un texte
-n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les phénomènes,
-Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier principe, et au
-milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la science
-véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au
-métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les
-systèmes, et au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en
-semblent inséparables.
-
-Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance
-publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière
-réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un
-inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques
-concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement
-été surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort
-savant. Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut
-d’abord imiter ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès
-fut complet; son esprit juste et sans passion comprit la leçon et
-s’y résigna; jamais auteur en effet ne sembla moins né pour la scène
-tragique.
-
-Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des
-anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait
-parler quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans
-grand bruit, mais très-clairement pourtant, dans le camp de leurs
-adversaires. Ésope s’adressant à Homère lui reproche l’invraisemblance
-de ses poëmes et reçoit cette réponse singulièrement placée dans la
-bouche du plus vrai des poëtes: «Vous vous imaginez que l’esprit humain
-ne cherche que le vrai; détrompez-vous, l’esprit humain et le faux
-sympathisent extrêmement.» Le nom que ses premiers essais lui avaient
-acquis fut grandi jusqu’à la célébrité par l’ouvrage resté justement
-classique qu’il publia deux ans après sur la _Pluralité des mondes_.
-Malgré les hérésies scientifiques que doit nécessairement contenir
-l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes, cet ouvrage donne dans
-un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le nom de Fontenelle
-éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-claire des
-traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur,
-fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore
-qu’il n’enseigne.
-
-«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses
-de cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire
-puisse être admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres
-scientifiques qu’il devait exposer plus tard laissèrent constamment
-l’esprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible.
-Sous la modestie du savant qui sait ce qu’il ignore, suspend son
-jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu, on voit percer le secret
-orgueil du philosophe qui marque son indépendance. Toujours clair et
-jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne sont ni
-vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque
-du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir
-outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez
-haut les grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur
-la science s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple,
-qu’aux fines pensées dont elles sont l’occasion et aux ingénieux
-rapprochements qu’il croit, à force d’art, rendre naturels et simples.
-Sceptique d’ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands
-génies, il se plaît à montrer la faiblesse de l’esprit humain, et s’il
-lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque chose de plus que
-vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son dogmatisme.
-
-Fontenelle, dans ses _Éloges_, semble s’imposer la loi de n’être
-ni profond ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas
-pour cela grand effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes
-conquêtes de la science, il les raconte du même ton dégagé dont il
-expose les systèmes les plus arbitraires. Ami des études faciles il
-cache habilement qu’il en existe d’autres; il montre ceux qu’il peint
-plus dignes d’estime que d’admiration, en en faisant d’honnêtes gens
-qu’il réduit à leur juste grandeur et non des héros inimitables et plus
-grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais s’élève quelquefois,
-mais un doute finement exprimé ou une locution familière font alors
-reparaître bien vite son accent habituel.
-
-On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine
-compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples,
-et s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure
-avec tant d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie
-des mémoires qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement
-mon opinion: Fontenelle sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il
-connaissait, sans s’y soumettre toujours, les règles d’un raisonnement
-exact et sévère. Interprète de tous ses confrères, il entend la langue
-de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut soulever, sans être
-accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et suivre
-jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des déductions
-les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses goûts
-ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus
-d’une page où son style, habituellement si précis et si juste, devient
-inexact et obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore
-le vague et la confusion des idées que l’incertitude et la réserve de
-l’esprit.
-
-Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa
-science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue,
-tirer de son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une
-juste balance le vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec
-discernement sur le degré de vraisemblance d’un système. Une telle
-entreprise, étendue à l’immense variété des sujets qu’il aborde, serait
-d’ailleurs trop périlleuse même pour les plus habiles, et elle n’était
-pas dans son rôle.
-
-Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité
-personnelle pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a
-été l’incomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les
-vérités scientifiques sans les expliquer méthodiquement, et en les
-rendant accessibles à tous il a grandement contribué à la célébrité
-sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant aux travaux de ses confrères
-la finesse de ses aperçus et la vivacité ingénieuse de son style, il
-a su dans leurs portraits qui sont des chefs-d’œuvre, plus encore que
-dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux plus humbles et aux
-plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le juste et sérieux
-hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter tout à la
-fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément de
-la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la
-tempère par de si fins sourires.
-
-Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance
-dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en
-1739. Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la
-philosophie, comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et
-l’aurait portée sans fatigue.
-
-Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance;
-on citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans
-les langues anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il
-concourut trois années de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux
-et fut trois fois couronné. L’Académie l’adoptant alors comme membre
-titulaire motiva gracieusement son choix sur le désir d’écarter de ses
-concours, en le plaçant parmi les juges, un jouteur tel que lui.
-
-L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique
-et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni
-d’Alembert, ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu,
-le nomma peu après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint.
-L’Académie française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.
-
-Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni
-le titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute
-occasion. Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la
-doctrine des tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura
-toujours ferme à repousser l’attraction. Généralisant la théorie des
-couleurs, il voulait que les rayons sonores plus ou moins graves
-fussent propagés simultanément par des molécules de nature diverse,
-à chaque note de la gamme correspondant dans l’atmosphère un fluide
-spécial uniquement propre à la transmettre et que les autres peuvent
-battre vainement sans l’ébranler.
-
-Voltaire, dans le _Dictionnaire philosophique_, admet cette théorie
-comme la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans
-l’air, et par une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air
-n’existe pas, et l’affirme par une coïncidence malheureuse au moment
-même où Priestley et Lavoisier en faisaient l’analyse.
-
-Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des
-conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que
-des conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder
-ce nom à ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien
-résoudre, et n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont
-pas vécu un seul instant dans la science.
-
-Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les
-jours d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus
-que douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur
-en juillet qu’en décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans
-le troubler un instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central
-permanent joue dans le phénomène le rôle principal. «Trop éloigné
-des montagnes, le feu n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges
-perpétuelles sont par là expliquées.»
-
-Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question
-des forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales,
-sur la formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son
-esprit superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage
-entre les études les plus diverses. Donnant un libre essor à sa
-curiosité, il effleure avec une perpétuelle inconstance toutes les
-sciences à la fois, et son imagination hardie mais stérile, en croyant
-soulever les voiles les plus secrets, s’agite sans rien produire et
-sans rien féconder.
-
-Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le
-respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements
-qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement
-et de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus
-honnêtes gens de son époque, et il n’est pas un savant dont ses
-contemporains aient dit plus de bien et plus hautement. Il faut tenir
-grand compte d’un témoignage aussi unanime, en n’oubliant pas que si
-les théories de Mairan nous semblent ridicules aujourd’hui, c’est que
-les progrès de la science, en démentant toutes ses hypothèses, ont
-ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les louanges, il est
-vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble avoir en
-profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus exact
-de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre
-et aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan,
-sans l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation
-que l’on trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus
-entêté de la science, mais non plus passionné pour elle, il se montre
-inférieur en cela surtout, qu’en effleurant comme lui toutes les
-vérités il croyait en pénétrer le fond et en voir l’enchaînement
-véritable, et tandis que le sceptique et prudent Fontenelle, satisfait
-d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait que plus
-à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre
-et présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y
-reposer dans la vérité.
-
-Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement.
-Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son
-ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de
-ses _Éloges_ auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins
-rempli du souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère
-mais injuste quand il dit:
-
-«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des
-académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de
-quelques mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui
-qui y préside ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui
-fait les éloges est à ses gages.»
-
-Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il
-expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de
-clarté pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans
-trouver toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait
-écouter comme un témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus
-d’un caractère honorable et élevé dans une vie modeste et utile.
-
-Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement et
-avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates
-fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis
-à la règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus
-illustres comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son
-affable confraternité accordait indistinctement à tous.
-
-On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:
-
-«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais
-fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: _Essai d’une
-théorie nouvelle de la résistance des fluides_; et ayant demandé que
-l’Académie m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai
-répondu que j’avais agi en ce point conformément à la délibération
-du comité de librairie que j’avais consulté sur ce sujet et que
-voici telle qu’elle se trouve au registre du comité: «J’ai demandé
-si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire dans l’histoire
-l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté d’en mettre
-un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de lui
-en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et
-souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que
-le secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans
-aucun extrait.»
-
-«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être
-contraint à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y
-exhorter; à quoi j’ai répondu qu’il me suffisait que l’extrait en
-question parût faire plaisir à l’Académie pour que je le fisse, mais
-que ce serait uniquement pour lui marquer mon attachement et sans
-préjudice au droit qu’a le secrétaire de faire ou de ne pas faire
-l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos; suppliant
-l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet ouvrage
-serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de
-n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué
-à un devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à
-présent et duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde
-comme une marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»
-
-D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est
-cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé
-en toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses
-travaux pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de
-l’Académie, Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly
-pour secrétaire; on s’arrangea pour ne pas les consulter.
-
-Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes
-fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait
-complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des
-membres de l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en
-proposant l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous
-son privilége, en avait dit:
-
-«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples combien
-les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit
-avec le goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des
-éloges académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées
-avec toute la clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions
-philosophiques que l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle
-donnent à l’ensemble tout l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous
-croyons en conséquence que cet ouvrage est très-digne de l’impression
-et qu’il mérite non-seulement l’approbation de l’Académie, mais la
-reconnaissance de ceux qui s’intéressent au progrès des sciences.»
-
-Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière
-écrivit à l’Académie:
-
-«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire
-d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se
-mettre au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent
-l’Académie et lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous
-les yeux du Roi la lettre que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet,
-il paraît juste à Sa Majesté de ne donner, pour adjoint au titulaire
-d’une place, qu’une personne qui lui convienne, et les longs services
-de M. de Fouchy semblent mériter tous les égards possibles à ce qu’il
-peut désirer par rapport à cette adjonction; il a jeté les yeux sur M.
-le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a déjà éprouvé les
-talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de l’Académie,
-qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le caractère
-doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante;
-d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation
-que les ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe
-littéraire et par le suffrage unanime que le public a accordé aux
-éloges de plusieurs anciens académiciens que M. le marquis de Condorcet
-vient de faire paraître. Le Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les
-desseins de M. de Fouchy et d’après la connaissance qu’il a lui-même
-du mérite de M. de Condorcet, qu’il est propre à remplir la place dont
-il s’agit; cependant comme Sa Majesté désire d’avoir sur cet objet
-l’avis de l’Académie, elle lui ordonne de délibérer à huitaine si M. de
-Condorcet est en effet capable de cette place.
-
-«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est
-à vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser
-cette lettre.»
-
-Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la
-Vrillière, et M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé.
-La copie de ce projet manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre
-adressée par Condorcet à ses confrères qui, dans la séance suivante,
-délibérant sur sa capacité, émirent un vote où Condorcet voulut voir
-l’expression libre et spontanée de leur choix.
-
-Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta
-définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux,
-déclina par écrit toute prétention à réclamer sa place comme un droit
-acquis.
-
-Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le
-procès-verbal, d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il
-soit procédé à l’élection pure et simple, sans avoir égard à son
-adjonction, et «j’ai été chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer
-l’écrit qu’il avait lu, qu’elle a cru devoir conserver comme un
-témoignage de l’attachement et de l’honnêteté de M. de Condorcet.»
-La lutte dans ces circonstances était évidemment impossible et la
-candidature de Bailly ne fut pas même produite.
-
-Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution;
-quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements
-des contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et
-sympathique à sa mémoire conserve cependant le droit de les juger.
-Aucun d’eux ne s’élève au-dessus du médiocre, presque complétement
-oubliés aujourd’hui ils prouvent seulement, avec l’ouverture de son
-esprit, la solidité de ses premières études.
-
-L’ouvrage de Condorcet sur la _Probabilité des jugements_ a seul
-conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M.
-Cournot se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant
-peut-être où puisse se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni
-l’habileté des autres ne leur a permis de s’y établir solidement.
-
-Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires
-en nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle
-est, dans un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un
-résultat désigné à l’avance. Par des principes moins évidents mais tout
-aussi certains, le résultat observé du tirage révèle la composition
-probable de l’urne et les chances d’erreurs diminuent indéfiniment
-quand on accroît le nombre des épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur
-trois millions de tirages, une urne qui contient trois boules donner
-2,000,175 fois une boule blanche et 999,825 fois une noire, il est
-extrêmement probable, certain pour ainsi dire, que deux des boules sont
-blanches et la troisième noire.
-
-Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les
-boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou
-iniques.
-
-Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule?
-comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème
-est difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose,
-dit-il, que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par
-des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants
-sur la vérité des décisions futures desquels on veut acquérir une
-certaine assurance. Je suppose de plus, c’est toujours Condorcet qui
-parle, que l’on ait choisi un nombre assez grand d’hommes vraiment
-éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une suite de décisions
-dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la
-vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de
-cette espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont
-une certaine pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur
-sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de
-chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu
-moindre de celle qu’elle doit réellement avoir et déterminer d’après
-cette supposition la probabilité de ces jugements.»
-
-Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs
-erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne
-peut avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté
-de composer le tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa
-première méthode, Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui,
-pour être plus ingénieuse, n’en est pas moins inacceptable. Condorcet,
-sans le déclarer expressément, continue la fiction d’une urne de
-composition constante remplaçant les divers tribunaux, comme si tous
-les juges du royaume, assimilés à un homme toujours semblable à
-lui-même, prononçaient sur toutes les causes avec un égal discernement,
-une attention invariable et la même indifférence à l’éloquence
-inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats qui les
-obscurcissent.
-
-L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux
-formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la
-seule base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir
-ces paroles de Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur
-règle et leur loi: _Le calcul des probabilités n’est au fond que le bon
-sens mis en formules_.
-
-Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur
-temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme
-_excellents_. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur _monsieur
-plus que Fontenelle_ en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que
-le public, lui disait-il, désirera qu’il meure un académicien par
-semaine pour vous en entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la
-netteté du langage l’intelligence complète, et quelquefois profonde
-des questions les plus difficiles; il est loin cependant d’être sans
-défauts, et le titre de _plus que Fontenelle_ est une des exagérations
-habituelles à Voltaire qu’il serait injuste de discuter sérieusement.
-
-Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple
-et de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots,
-pour laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop
-oratoire, éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour
-suspect, et lors même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération.
-Impatient de la méditation des choses de la science et incapable de
-s’y enfermer tout entier, il ne sait pas cacher et semble même montrer
-volontiers tout ce qui occupe son esprit. Conduit par exemple dans
-l’éloge de Blondel à blâmer en passant les modernes qui ont la modestie
-de croire qu’il est impossible d’égaler les anciens surtout dans la
-poésie, «ce préjugé, dit-il, était excusable en quelque sorte au temps
-de Blondel, où l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité
-cet homme illustre pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de
-son siècle ont prévenu le culte des races futures, et qui, semblable à
-ces enfants du ciel adorés dans les temps héroïques, unit à la gloire
-d’être un génie sublime la gloire bien plus touchante d’être compté
-parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre patriarche, dont
-Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout au moins
-conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les
-professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent
-dans les éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune
-Vaucanson invente un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte
-et ajoute: «Il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si
-pur qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux
-bonnes actions des charmes encore plus touchants.» Cette réflexion,
-il faut le remarquer, n’est pas même une ingénieuse transition et
-n’annonce nullement, comme on pourrait le croire, le récit d’une action
-vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de prétention que de vraie
-sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où Condorcet sans
-doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est habituel:
-
-«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune
-il avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il
-fut très-bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce
-qu’il aimait à vivre au milieu de sa famille.»
-
-A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet,
-un plus grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous
-montrent le savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et
-sincère, qui plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait
-parfois l’éloquence dans sa haine contre les préjugés et son ardeur
-impatiente pour le progrès.
-
-Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière
-l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait
-souvent les applaudissements et la faveur du peuple.
-
-Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle
-âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire
-perpétuel avait, dans un rapport sur un projet de distribution des
-eaux, mis en opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les
-citoyens qu’il appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout
-semblable, s’était contenté de dire: «Mais comme il arrive bien souvent
-quand il ne s’agit que du public, on n’alla pas plus loin que le
-projet.» Condorcet, on le voit, tenait à se montrer _monsieur plus que
-Fontenelle_.
-
-Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda,
-comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie
-n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois.
-Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans
-qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre
-de secrétaire si heureusement confié à Cuvier.
-
-Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie des
-sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses
-travaux académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et
-Voltaire, après avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse,
-restèrent jusqu’à leur dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme
-lui de ces deux grands hommes, Turgot lui accorda une grande part de
-sa confiance. Son dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion
-de la tourmente révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments
-pamphlets et d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la
-municipalité de Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention
-nationale. Mais les illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs
-cruellement expiées n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la
-tâche douloureuse de les raconter ici et de les juger.
-
-
-
-
-LES GÉOMÈTRES.
-
-
-Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a
-égalé les savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant
-plus heureusement né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins
-plus assidus, un milieu plus vivifiant et plus favorable. Son père,
-Constantin Huyghens, homme de grand jugement, habile dans les arts,
-versé dans les lettres et dans les sciences, avait su mériter par
-lui-même la haute position et la confiance publique dont sa famille
-était depuis longtemps investie. Plusieurs missions diplomatiques
-habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient fait en
-France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus
-tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi
-Louis XIII lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son
-mérite, avait ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or
-que ses descendants étaient autorisés à y placer comme lui. Père de
-cinq enfants tous remarquables par l’intelligence, Constantin appela
-à orner et à éclairer leur esprit les maîtres les plus excellents
-d’un pays illustre entre tous par la culture intellectuelle. En même
-temps que les langues anciennes, le jeune Christian apprit les langues
-étrangères, et tandis que dans les sciences il dépassait rapidement
-ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le dessin assez
-pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il
-trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et
-d’y prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut
-d’ailleurs qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour
-lui:
-
- Et minus hic ovo non discrepat ovum,
-
-dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie.
-
-Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du
-corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de
-jeune Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l’éclat d’une jeunesse
-déjà illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre
-ses idées par la société des honnêtes gens et le commerce des plus
-habiles.
-
-L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil
-fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne
-voyageait pas seulement en philosophe.
-
-«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante
-et de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède
-quand il voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la
-mer nous aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre
-paradis terrestre dont il m’a fait une si belle description. Je ne
-crains plus tant qu’il se trouve auprès de vous que je le craignais
-il y a quelque temps, car il fait ici tant de bonnes et agréables
-connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était à la Haye
-ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au commencement de
-ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis aujourd’hui, mais en
-grand secret, que si vous n’y prenez garde, on l’arrêtera ici pour
-toujours et peut-être même de son consentement, car il trouve tant de
-gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait partager en
-vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore
-tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une
-visite à une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait
-faire connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre,
-quoiqu’il ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille
-qu’une après-dînée pour les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela,
-monsieur, ce que peut attendre de lui un misérable comme moi, qui n’est
-bon à rien.»
-
-Sans oublier ni négliger la science, Huyghens trouvait le temps de se
-lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques
-vers, que Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait
-mieux fait de ne pas imprimer.
-
-On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de mal
-rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal,
-«qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de
-tout, même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice
-de l’esprit.» Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes,
-et publiés pour la première fois par M. le comte Foucher de Careil,
-prouvent que la prétention n’était pas excessive:
-
- Sous le climat gelé de ces terres chagrines
- Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison,
- Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines
- D’un fameux bâtiment qu’habita la raison.
-
- Par la rigueur du sort et de la Parque infâme
- Cy-gist Descartes au regret de l’univers;
- Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme
- Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers.
-
- Cette âme, qui toujours en sagesse féconde
- Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux,
- Après avoir produit le modelle du monde,
- S’informe désormais du mystère des cieux.
-
- Nature, prends le deuil, viens plaindre la première
- Le grand Descartes et montrer ton désespoir.
- Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière;
- Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir.
-
-Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en
-France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des
-membres de l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire
-jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes
-les instances et refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût
-volontiers accordée, il retourna en Hollande, où il mourut dix ans
-après, épuisé de forces et engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par
-la vieillesse prématurée de l’esprit et du corps.
-
-Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat
-de son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en
-géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs.
-Deux de ses écrits surtout, _le Traité sur le pendule et la Théorie de
-la lumière_, vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit
-humain.
-
-Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement
-et le livre des principes de Newton, l’_Horologium oscillatorium_
-d’Huyghens s’appuie sur les premiers et a servi évidemment avec ses
-théorèmes sur la force centrifuge à la préparation du second. C’est
-dans ces trois chefs-d’œuvre que l’on peut trouver, sans rien chercher
-ailleurs, la base ferme et solide de la science du mouvement. Peu
-d’ouvrages d’ailleurs, indépendamment des fruits qu’il devait produire
-et pour n’en examiner que les détails, font paraître dans une plus
-grande abondance d’inventions originales une plus grande puissance
-géométrique. L’expérience avait appris à Galilée l’isochronisme des
-petites oscillations du pendule, c’est-à-dire l’égale durée des
-oscillations plus ou moins amples d’un pendule de longueur donnée.
-Mais cette égalité n’est qu’approchée, et les petites oscillations,
-l’expérience l’a démontré, s’accomplissent plus rapidement que les plus
-amples. Huyghens, préoccupé des applications à l’horlogerie, chercha
-d’abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la solution
-de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer aussi
-bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et en
-guise de lemme, révèle la théorie des développées, exemple et modèle
-entièrement nouveaux de l’étude générale des courbes.
-
-La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule
-composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans
-démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes
-jusque-là inaperçus, dont la loi des attractions planétaires aurait pu
-être le corollaire immédiat.
-
-Si l’_Horologium oscillatorium_ est la plus accomplie des œuvres
-d’Huyghens, le _Traité sur la lumière_ montre peut-être un plus
-étonnant génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si
-Huyghens avait été refusé à la science, les progrès de la dynamique
-retardés pour un temps n’auraient pas manqué, cela paraît certain, de
-se produire assez rapidement sous une forme équivalente. Newton et
-Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli, d’Alembert et Clairaut, auraient
-peut-être accru leur gloire en se partageant une portion de la sienne.
-Le _Traité sur la lumière_ reste au contraire entièrement original.
-Pendant un siècle et demi, les principes aujourd’hui indubitables en
-sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieurs générations
-successives, en reléguant ce petit chef-d’œuvre parmi les chimères
-d’un grand esprit, ne lui accordent pas d’autre attention qu’aux
-conjectures sur la cause de la pesanteur. C’est là pourtant peut-être
-sa plus admirable conception. Huyghens s’y montre non-seulement le
-précurseur, mais le seul guide et le maître de Thomas Young, et la
-théorie triomphante de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiers
-principes, quelques-uns de ses plus clairs rayons.
-
-Les découvertes d’Huyghens sur les mathématiques pures auraient
-suffi à la gloire d’un autre nom. La théorie des développées et celle
-des fractions continues sont restées classiques dans la science.
-Ses écrits sur la quadrature de l’hyperbole, sur les propriétés de
-la logarithmique et sur la chaînette, et sur d’autres questions
-d’importance secondaire, montrent que le talent de l’auteur bien plus
-que le sujet mesure l’importance d’un ouvrage, et qu’un grand génie,
-sur quelque terrain qu’il se place, n’y paraît jamais à l’étroit.
-Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui donnaient le
-nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une incomparable
-industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains
-les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C’est avec
-une lunette fabriquée par lui-même qu’il a découvert l’anneau et
-l’un des satellites de Saturne. Après avoir vu à Londres une machine
-pneumatique, il s’empressa de la reproduire en la perfectionnant, pour
-en montrer le premier à l’Académie des sciences de Paris les effets
-singuliers et ingénieusement variés. Ses expériences enfin sur la
-réfraction du spath d’Islande ont révélé les lois les plus complexes et
-les plus exactes en même temps que puisse citer la physique.
-
-Quoique la gloire d’Huyghens, comme l’éclat des noms de Fermat, de
-Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble effacer tout ce qui les
-entoure, Roberval plus d’une fois cité dans l’histoire de ces grands
-hommes est resté justement célèbre.
-
-Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il
-a mérité l’estime de Pascal et celle de Fermat. Mersenne et Carcavy,
-mêlés tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé
-de lui avec autant d’égard que d’affection, et le savant évêque
-d’Avranches, Huet, le nomme dans ses Mémoires parmi ses amis les
-plus chers. N’en est-ce pas assez pour balancer les jugements plus
-que sévères prononcés sans hésitation par les Cartésiens contre le
-contradicteur importun et passionné de leur maître? De nos jours
-encore, plus d’un philosophe épousant la querelle de Descartes, garde
-pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une bibliothèque
-publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de Roberval
-entre les mains d’un lecteur; il s’arrête un instant, regarde la date
-de l’édition et s’éloigne en disant: «Roberval! ce n’était pas un bon
-homme, j’en sais long sur son compte!» J’ai cherché depuis et n’ai rien
-appris, sinon qu’à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs,
-il n’avait pu dans son enfance acquérir beaucoup d’urbanité. Professeur
-au collége de maître Gervais et chargé en même temps de deux chaires au
-Collége Royal, il était plus accoutumé au commerce des livres et à la
-société des écoliers, qu’à la conversation des gens du monde. Appliqué
-aux mêmes problèmes mathématiques que Fermat, Descartes et Pascal, s’il
-les égalait presque par son savoir en géométrie, son esprit trop roide
-et trop contentieux avait moins d’étendue et de verve, et il n’était
-pas comme eux _au-dessus de ces matières_. Roberval était en outre fort
-inférieur par l’éducation à ses trois émules. Descartes parut seul le
-remarquer, et l’on vit son orgueil s’élever plus d’une fois contre
-un homme de si petite condition qui osait le contredire avec tant
-d’âpreté, méconnaître sa méthode et lui refuser tout applaudissement.
-
-Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La
-_Cycloïde_ a été pendant plusieurs années le sujet de ses études
-et l’occasion de ses succès. Sa méthode pour en trouver l’aire est
-originale et de première main. Mersenne avait inutilement demandé
-le résultat à Galilée, qui y avait échoué. Fermat et Descartes, sur
-l’énoncé connu, en trouvèrent la démonstration, mais leurs méthodes
-sont différentes l’une de l’autre et encore de celle de Roberval, de
-telle sorte qu’en les voyant toutes il n’est pas difficile, c’est le
-sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de l’auteur; «car
-il est vrai, dit-il, qu’elle a un caractère particulier et qu’elle est
-prise par une voie si belle et si simple, qu’on connaît bien que c’est
-la naturelle.» Roberval a trouvé aussi, le premier, le volume engendré
-par la _Cycloïde_ tournant autour de son axe, ce qui était alors, au
-jugement de Pascal, un problème de haute, longue et pénible recherche.
-
-Roberval, lors de la fondation de l’Académie, était âgé de
-soixante-quatre ans; il en fut un membre assidu et actif. Adversaire
-déclaré des hypothèses et des systèmes en physique, il a contribué
-à maintenir la compagnie dans la voie excellente de l’observation
-et de l’expérience; et s’il eut avec Huyghens et avec Mariotte des
-discussions quelquefois très-vives, ils souriaient de ses emportements
-sans en garder rancune.
-
-Le marquis de L’Hôpital, lors de la réorganisation de l’Académie
-en 1699, eût été digne de tenir le premier rang dans la section
-de géométrie. Mais ses titres de marquis de Sainte-Mesme, comte
-d’Entremont, seigneur d’Ouques, la Chaise, le Bréau et autres lieux,
-lui assuraient une primauté d’autre sorte; on le nomma honoraire.
-Initié le premier peut-être parmi les savants français à la géométrie
-nouvelle de Leibnitz et de Newton, nul ne travailla plus que lui à la
-répandre ni avec plus de fruit: correspondant assidu d’Huyghens et de
-Leibnitz, il échangeait avec ces deux grands hommes d’ingénieux et
-difficiles problèmes dans lesquels, avec un moindre génie d’invention,
-il montre dans les détails une perspicacité souvent égale à la leur.
-C’est L’Hôpital surtout qui, par ses communications, a fait comprendre
-à Huyghens vieillissant l’importance du calcul différentiel. Disciple
-de Jean Bernoulli et toujours respectueux pour Leibnitz dont il
-propageait les idées et les principes, il arrêta au calcul différentiel
-son excellent ouvrage sur l’_Analyse des infiniment petits_, sans
-vouloir devancer, en abordant le calcul intégral, le livre sur
-l’_Infini_ que l’illustre inventeur avait promis et ne donna jamais.
-Newton, avec lequel L’Hôpital n’eut pas de relations directes, était
-l’objet de toute son admiration. Aimant à questionner ceux qui avaient
-eu l’honneur de voir un si grand homme, il s’étonnait, dit-on, dans
-son naïf enthousiasme, que, soumis aux lois de l’humanité, l’auteur
-du livre des _Principes_ pût manger, boire et dormir comme les autres
-hommes.
-
-L’Hôpital mourut jeune encore, âgé de quarante ans à peine, sans avoir
-entièrement réalisé la prédiction de Leibnitz, qui attendait de lui de
-_grandes lumières_. «Il avait servi, dit Fontenelle, il était d’une
-naissance qui l’engageait à un grand nombre de devoirs. Il avait une
-famille, des soins domestiques, un bien très-considérable à conduire et
-par conséquent beaucoup d’affaires. Il était dans le commerce du monde
-et il y vivait à peu près comme ceux dont cette occupation oisive est
-la seule occupation; il n’était pas même ennemi des plaisirs.» N’en
-est-ce pas assez pour qu’on doive admirer la profondeur de ses travaux
-sans s’étonner de leur petit nombre?
-
-Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant,
-par sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres
-français; acceptant comme lui les théories infinitésimales, il
-contribua à les répandre, sinon à les accroître et à les affermir.
-Lorsque, dans le sein de l’Académie, l’ancienne géométrie, représentée
-par Rolle et Galois, voulut tenter un dernier effort contre les
-nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais avec plus de
-conviction et de force que de véritable talent, et la discussion
-fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les
-questions les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son
-caractère propre, et ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser
-aucun refuge à l’erreur.
-
-Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait
-acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion
-pour la science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à
-bien peu de frais. Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était
-instruit seul. En pénétrant avec ardeur dans la science des nombres, il
-rencontra l’algèbre et s’imagina avoir fait de merveilleux progrès.
-
-Mais les théories plus élevées lui restèrent inaccessibles. Il les crut
-inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas.
-Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz
-et de Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère.
-Affectant de confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement
-distingué, il prétendait par quelques exemples mal compris renverser
-l’analyse nouvelle. Sans entrer dans le détail et sans rien opposer
-à la vérité des démonstrations, il reprochait vaguement et mal à
-propos aux nouveaux calculs de supposer l’infini en le comprenant
-dans les résultats aussi fréquemment et aussi hardiment que le fini,
-et d’admettre des grandeurs infiniment petites qui cependant peuvent
-se résoudre en d’autres grandeurs infiniment plus petites, et ainsi
-de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de répondre, et laissa à
-Varignon tout le poids de la discussion qui franchit bientôt les bornes
-de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la compagnie, Rolle
-trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients, et Saurin,
-qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le combattit
-de toutes ses forces.
-
-Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les
-vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant
-de Grenoble, dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la
-carrière. Orateur véhément et fort applaudi dans son parti, Saurin
-s’était compromis par trop de hardiesse, et plusieurs années avant la
-révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se réfugier en Suisse. Il
-y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure considérable
-dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste, sa
-doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant
-lui, dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude
-il n’y avait pas de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent,
-sur cette question et sur quelques autres, un formulaire que les
-ministres furent obligés de signer sous peine d’être exclus de toute
-fonction lucrative. Les Français réfugiés s’y refusèrent d’abord;
-mais le premier emportement se calma peu à peu, et tous les jours il
-s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se résignait à
-signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat, il
-éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près
-raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant
-arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont
-on se contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps
-après en épousant M^{lle} de Crouzas, à une des premières familles du
-pays. Toujours imprudent, il se compromit de nouveau par ses sermons,
-et les persécutions le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments
-avec ses confrères firent naître des doutes dans son esprit; il demanda
-pour les éclaircir un entretien à Bossuet, qu’il ne connaissait pas.
-Les sauf-conduits nécessaires lui furent expédiés. Après de longues
-discussions, il se déclara satisfait sur tous les points, et abjura
-sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour toujours de
-Bossuet un puissant et zélé protecteur. M^{me} Saurin, retirée alors
-dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle
-reçut d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse
-cependant finit par l’emporter, et après bien des luttes et des
-difficultés, qui amenèrent même des dangers sérieux et une détention
-dont on ne pouvait prévoir l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour
-son apostasie, toujours protégé par Bossuet, put enfin s’établir à
-Paris en terminant par là cette période agitée de son existence, qu’il
-appelait plus tard le roman de sa vie.
-
-Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques
-qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première
-force, il commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études
-et dans l’ardeur d’une initiation toute récente qu’il rencontra
-les objections de Rolle et tint à honneur d’y répondre; la lutte
-entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage reste à Saurin qui
-défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put servir
-d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des
-objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour
-lui demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas
-dans un certain temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque
-toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie,
-plus préoccupée de la forme que du fond, blâma également les deux
-adversaires, en rappelant M. Rolle aux statuts de l’Académie dont il
-avait l’honneur d’être membre, et M. Saurin à son propre cœur. Peu de
-temps après cependant, Saurin était nommé membre associé de l’Académie.
-Ses nombreux mémoires, insérés de 1707 à 1731, montrent, avec la
-connaissance des mathématiques pures, la préoccupation constante de
-faire triompher les théories physiques de Descartes. Les tourbillons
-étaient pour lui une réalité et l’attraction newtonienne une chimère.
-En abandonnant les traces du maître, c’est Descartes qu’il voulait
-dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les anciennes ténèbres
-du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous préserver. «On
-entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il parle
-des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût
-jamais prier le ciel de préserver des Français d’une prévention trop
-favorable pour un système incompréhensible, eux qui aiment tant la
-clarté, et pour un système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant
-de ne goûter que ce qui leur appartient.»
-
-Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se
-croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et
-imprévu devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café,
-celui de la Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens
-de lettres, étaient divisés par des rivalités et des haines violentes.
-Quelques couplets satiriques et injurieux coururent dans le café.
-J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils lui attirèrent de telles
-menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années après, d’autres
-couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la grossièreté
-près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent remis
-mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau.
-Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra
-des coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni
-réparation, Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices
-vraisemblables, crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On
-produisit un exemplaire des couplets écrit de sa main; l’accusation y
-vit un brouillon; suivant Saurin c’était une copie. Il composa pour
-sa défense un mémoire considéré par Voltaire, malheureusement fort
-partial, comme un des ouvrages de cette nature les plus adroits et les
-plus véritablement éloquents. Après une détention préventive de plus
-d’une année, Saurin fut acquitté faute de preuves, et il serait bien
-plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans un sens ou dans
-l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner, comme Clément
-Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses accusateurs:
-
- Si mentez vous bien par la gorge.
-
- * * * * *
-
- Il ne sortit oncq de ma forge
- Un ouvraige si mal limé.
-
-Les dernières années de Saurin furent consacrées à la science et au
-développement des idées de Descartes sur la physique; mais quoique
-destinées à disparaître bientôt sans retour, personne ne les attaquait
-dans le sein de l’Académie, où elles n’avaient pas besoin de défenseur.
-
-Il mourut en 1737, à l’âge de soixante et dix-huit ans, après avoir
-obtenu depuis six ans le titre de vétéran, qui le dispensait des
-travaux réguliers imposés aux pensionnaires.
-
-Les travaux nombreux et variés de de Lahire, auraient pu faire la
-célébrité d’un nom que son père, peintre habile, avait déjà porté avec
-honneur.
-
-De Lahire était un savant universel, géomètre, astronome, physicien,
-mécanicien, ingénieur, anatomiste et naturaliste parfois, en même temps
-que très-habile artiste; capable des spéculations les plus hautes comme
-de la pratique la plus délicate, et curieux de toutes les sciences,
-il a fait preuve dans toutes d’un esprit distingué, mais n’a excellé
-dans aucune. Pendant cinquante ans il s’associa avec une inconcevable
-activité à tous les travaux de l’Académie. Orphelin à l’âge de dix-sept
-ans, il se rendit en Italie pour y compléter ses études d’artiste;
-quatre ans après il revint géomètre. L’étude de la perspective, en
-l’initiant aux mathématiques, lui avait montré sa véritable voie: il ne
-cessa plus de la suivre.
-
-Quelques écrits rédigés à la manière des anciens sur les sections
-coniques et la cycloïde, et qui, sans apporter un grand progrès à la
-science, révélèrent son secret au public, lui ouvrirent les portes de
-l’Académie. Attaché bientôt avec Picard aux travaux de la carte de
-France, il dirigea vers les applications ses connaissances théoriques
-déjà très-profondes, et vit avec une sorte d’indifférence la face
-des mathématiques se rajeunir et se renouveler par les découvertes
-de Leibnitz et de Newton, qu’il n’entendit jamais bien parfaitement;
-toujours passionné pour la géométrie des anciens, il en resta un des
-représentants les plus habiles.
-
-Son _Traité sur les épicycloïdes_, publié en 1692 dans les Mémoires
-de l’Académie, lui assure un rang estimable parmi les géomètres, et
-l’application ingénieuse qu’il en fit à la construction des roues
-d’engrenage est aujourd’hui devenue classique.
-
-L’uniformité de mouvement, nécessaire dans un grand nombre de machines,
-est précieuse dans toutes, parce qu’elle diminue la fatigue des
-organes. Les variations de vitesse exigent des efforts proportionnés
-à leur rapidité et à la grandeur des masses en mouvement; il convient
-donc d’ajuster un engrenage de telle sorte que le mouvement uniforme de
-l’une des roues assure à l’autre une vitesse différente mais toujours
-constante, malgré le changement continuel des points de contact par
-lesquels les dents se poussent. Tel est le problème dont de Lahire,
-en le rattachant, il est vrai, à des principes moins simples et moins
-clairs, a donné plusieurs solutions élégantes, que les constructeurs
-soigneux adoptent encore aujourd’hui.
-
-De Lahire fut, à l’Observatoire, le fondateur des observations
-météorologiques; de 1689 jusqu’à sa mort en 1718, les Mémoires de
-l’Académie contiennent, chaque année, le résumé de ses observations
-sur la température et sur la quantité de pluie tombée mensuellement à
-Paris. Son seul but est d’ailleurs de satisfaire ceux qui, comme lui,
-ont de la curiosité «pour connaître les variétés qui se rencontrent
-dans les saisons.» Ce travail fort pénible, qu’il ne discontinua
-jamais, l’obligeait à s’occuper de physique; mais quoiqu’il y ait
-appliqué, à plusieurs reprises, l’activité incessante de son esprit,
-ses idées sur plusieurs points ne peuvent être citées que comme une
-preuve frappante de l’incertitude des esprits les plus distingués de
-l’époque. De Lahire regarda toujours comme impossible la construction
-de deux thermomètres comparables en des lieux différents. Les points
-fixes qu’il adoptait étaient en effet les températures extrêmes des
-saisons exceptionnelles et celles des caves de l’Observatoire, et il ne
-fallait pas songer à les retrouver dans d’autres climats.
-
-Amontons ayant reconnu, après Hooke et Newton, que la température de
-l’eau bouillante ne s’élève jamais au-dessus d’une certaine limite, de
-Lahire, en voyant plusieurs années de suite la température _maxima_
-de l’été correspondre au même degré de son thermomètre, se demanda
-si l’air n’a pas comme l’eau une température _maxima_, qui serait
-précisément celle à laquelle il s’arrête pendant les étés les plus
-chauds?
-
-On est surpris également de voir de Lahire contredire, dans les
-Mémoires de l’Académie, une opinion émise par Mariotte, dont la vérité
-semble aujourd’hui trop évidente pour que l’on ose en faire honneur à
-aucun savant en particulier. D’où provient l’eau qui coule dans les
-rivières? Exclusivement de la pluie et de la fonte des neiges. Telle
-était la réponse de Mariotte, dont de Lahire conteste l’exactitude pour
-supposer de grands réservoirs intérieurs dont la chaleur terrestre
-élève les vapeurs, qui se condensent près de sa surface et coulent sur
-le premier lit de tuf ou de glaise qu’elles trouvent jusqu’à ce qu’une
-ouverture les jette hors du sein de la terre.
-
-En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la
-physique, qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles
-de son époque, il n’est pas hors de propos de mentionner un curieux
-travail sur la réfraction, dans lequel il croit démontrer que les
-rayons lumineux décrivent dans l’atmosphère des arcs de cycloïde.
-Admettant pour la compression de l’air une loi très-différente de
-celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort vagues, fondés
-sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de
-l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite
-supérieure de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en
-effet aux molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de
-Lahire le démontre par des considérations infinitésimales dont la
-forme étrange, incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec
-les méthodes de Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de
-justification, à ceux qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en
-nier la rigueur.
-
-Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de
-de Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes
-s’élèvent verticalement, lors même que les graines sont tournées à
-contre-sens, et pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour
-s’enfoncer dans la terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine
-tire un suc plus grossier et plus pesant, et la tige au contraire
-un suc plus fin et plus volatil. En effet, dit-il, la racine passe,
-chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante où les sucs
-terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite
-s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès
-les premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se
-maintient verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un
-morceau de liége lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en
-abrégé _le système_, dont suivant Fontenelle, _la simplicité seule est
-une preuve_. La physiologie végétale était peu avancée, on le voit, au
-commencement du XVIII^e siècle.
-
-Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à
-l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument
-muet jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande
-difficulté d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne
-furent nullement brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans
-oser blâmer les professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup
-la perspicacité de celui qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour.
-Sauveur, que les écrits de Cicéron et de Virgile avaient laissé fort
-indifférent, fut charmé par l’arithmétique de Pelletier du Mans. Tout
-en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se préparait à obtenir
-le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette carrière; ce
-fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu propre à y
-réussir, n’hésita pas à le lui dire et sut le lui persuader; il jugea
-qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles,
-et que le peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de
-trouver d’autres ressources, devint professeur de mathématiques, et
-malgré sa difficulté d’élocution, les enseigna avec grand succès.
-Les géomètres, dans ce temps-là, étaient rares, et vivaient, dit
-Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur, au contraire, s’y livrait
-complétement; quelques dames même aidèrent à sa réputation, et il
-devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des plus grands
-personnages; les enfants de France furent au nombre de ses élèves.
-Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et
-on put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si
-Bossuet ne s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un
-obstacle insurmontable à ses succès comme médecin. Sauveur calcula
-pour Dangeau, l’avantage du banquier contre les pontes au jeu de la
-bassette, qui étant fort à la mode, contribua à l’y mettre lui-même et
-lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus heureux. Malgré la haute
-position qu’il avait su se créer, il désira longtemps, sans oser la
-demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de mathématiques du
-Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se donnait au
-concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les épreuves par
-une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait
-Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter,
-mais devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta.
-
-Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un
-géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom
-dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans
-contredit au nombre des membres illustres de l’Académie.
-
-Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères
-Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies
-nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne
-portaient en France aucun fruit.
-
-Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout l’usage
-des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs créateurs.
-Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et Lagny
-apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles problèmes de
-géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient répondu
-par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir été
-inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la
-collection des Mémoires antérieurs à l’élection de Clairaut mériterait
-à peine une mention dans l’histoire des mathématiques.
-
-On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de
-l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude
-continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées
-depuis longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le
-grand jour où il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé
-très-exactement le temps d’une petite oscillation sur un cercle de
-rayon donné. Galilée d’autre part, en étudiant les lois de la chute,
-non sur le cercle mais sur une de ses cordes, avait trouvé, comme
-il le devait, un temps tout différent et parfaitement exact aussi.
-Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait, s’avisa de
-signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans une
-lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même
-erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens,
-réfuta l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories.
-Parent là-dessus avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de
-l’avoir reconnu seul avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet
-d’une discussion fort aigre pendant laquelle, changeant d’avis une
-seconde fois, il affirme, toutes réflexions faites, que la formule
-d’Huyghens est inexacte comme il l’avait pensé d’abord. Saurin se
-laisse convaincre, est élu membre de l’Académie, et le chevalier de
-Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté par les raisons
-contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser conclure.
-Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et qu’Huyghens
-s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit ans
-après la première objection de Parent que la difficulté est enfin
-tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier
-de Louville, accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous
-deux irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque,
-réfutait une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine
-mérite qu’on la rapporte:
-
-«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je
-n’ai pas jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques
-de Wolfius m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même
-principe, j’ai cru qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.»
-
-Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et
-que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique
-les principes de Descartes?
-
-Dans ces discussions, qui font si peu honneur à leur savoir, Saurin,
-Louville et Parent, sans méconnaître l’évidence des principes,
-s’embarrassent dans la seule discussion des conséquences. L’abbé de
-Molières, professeur de philosophie au Collége royal et membre de la
-section de géométrie à l’Académie, était moins avancé encore. Son
-esprit court et confus refusait toute attention aux théories nouvelles,
-et pour expliquer la nature se contentait des tourbillons. Écouté et
-goûté même des écoliers, il fit plus d’une fois sourire ses confrères;
-l’Académie refusa d’insérer dans ses Mémoires une expérience pleine
-d’illusion qui devait, suivant lui, réduire ses adversaires au silence.
-L’abbé réclama sans rien obtenir, et l’Académie, en maintenant sa
-décision, lui causa un tel accès d’impatience et de rage, que la fièvre
-le prit et qu’il en mourut sans avoir consenti à recevoir Maupertuis
-chargé par ses confrères de lui exprimer tout leur intérêt.
-
-L’abbé de Gua, membre comme lui de la section de géométrie, lui
-succéda dans la chaire du Collége royal. De Gua semble à l’Académie le
-continuateur de Rolle. Attaché aux théories élémentaires de l’algèbre
-et de la géométrie analytique, il les a cultivées avec un esprit
-exact, mais peu inventif. Les mathématiques d’ailleurs ne l’occupaient
-pas tout entier; il s’était formé une théorie sur les phénomènes
-atmosphériques, en laquelle la témérité de ses prédictions révèle
-une inébranlable confiance. Il avait annoncé du tonnerre pour le 18
-juillet 1756 et de l’orage pour le 22; la journée du 18 s’étant passée
-sans tonnerre, de Gua ne se montre nullement déconcerté. On lit au
-procès-verbal du 19 juillet: «M. l’abbé de Gua a dit qu’il fallait
-reculer de treize heures sur les événements prédits, et que comme le
-tonnerre prédit pour hier s’est passé en vent, le vent prédit pour
-mardi se passera en tonnerre.» Nous ignorons l’événement du mardi, mais
-l’abbé, pour s’expliquer, crut nécessaire d’écrire une nouvelle lettre.
-
-Clairaut et d’Alembert, admis à l’Académie, l’un en 1731, l’autre en
-1740, sont au nombre de ses membres véritablement illustres, et la
-géométrie leur doit, aussi bien que la mécanique céleste, quelques-uns
-de ses plus grands progrès. J’ai essayé ailleurs, en esquissant les
-traits principaux de leur caractère, d’indiquer le sujet et l’occasion
-de leurs principales découvertes. Ces études, quoique fort courtes,
-dépasseraient ici notre cadre, et je me bornerai à en extraire quelques
-pages où leur rôle est surtout celui de membres de l’Académie des
-sciences.
-
-Alexis Clairaut fut un enfant merveilleusement précoce. Son père,
-pauvre professeur de mathématiques, chargé d’une nombreuse famille et
-forcé à une grande économie, instruisait lui-même ses enfants. Tout
-naturellement il leur enseignait de préférence ce qu’il savait le
-mieux, et la géométrie occupait une grande place dans leurs études.
-Les éléments d’Euclide servirent de premier alphabet à Clairaut; il
-se trouva bientôt capable de les entendre et d’en raisonner. Attiré
-par le charme des démonstrations abstraites qui lui semblaient claires
-et faciles, il avait lu et compris à l’âge de dix ans le traité des
-sections coniques du marquis de L’Hôpital. Vers le milieu de sa
-treizième année, il composa un mémoire sur les propriétés de quelques
-courbes nouvelles qui, présenté à l’Académie des sciences et approuvé
-par elle, fut imprimé à la suite d’un mémoire de son père dans le
-recueil intitulé: _Miscellanea Berolinensia_.
-
-Le jeune frère de Clairaut ne donnait pas de moins précieuses
-espérances et semblait marcher sur ses traces. Il présenta comme lui à
-l’Académie un mémoire de mathématiques qui, de même que celui d’Alexis,
-semble comparable aux bons devoirs que font dans nos lycées les élèves
-de seize à dix-huit ans. L’instruction prématurément donnée par leur
-père avait donc avancé les deux enfants de quatre à cinq ans tout au
-plus, et si comme l’a écrit avec un peu d’exagération le géomètre
-Fontaine, l’esprit de Clairaut, capable de réflexion dès les premiers
-moments de sa vie, avait vécu, à l’âge de sept ans, sept années de plus
-que celui des autres hommes, il avait à cette époque perdu une partie
-de son avance.
-
-Malgré la brillante carrière d’Alexis, l’exemple d’ailleurs n’est pas
-encourageant, et de si grands efforts d’esprit ne sont pas sans danger
-pour ceux qui en sont capables. Son frère n’acheva pas sa seizième
-année, et Alexis, atteint peu de temps après d’une fièvre cérébrale,
-donna lui-même de vives inquiétudes.
-
-A l’âge de seize ans, Clairaut avait écrit un traité sur les courbes à
-double courbure que l’Académie accueillit avec faveur. Elle présenta
-peu de temps après le jeune auteur comme second candidat à la place de
-membre-adjoint pour la mécanique; on plaçait avant lui Saurin le fils,
-fort peu connu dans la science et qui depuis n’a rien fait pour elle.
-Bouguer, auteur d’un ouvrage excellent et original sur la lumière, ne
-fut présenté qu’au troisième rang. La place resta vacante pendant deux
-ans entiers, et lorsque Clairaut eut atteint l’âge de dix-huit ans, il
-fut choisi par le roi et dispensé de la règle qui fixait à vingt ans la
-limite d’âge des académiciens.
-
-Pendant les années qui suivirent sa nomination, Clairaut, satisfaisant
-régulièrement à ses devoirs d’académicien, inséra dans les Mémoires de
-l’Académie plusieurs écrits, dans lesquels il se montre à la hauteur
-de ses confrères, sans s’élever nettement au-dessus d’eux. Son jour
-n’était pas encore venu.
-
-Lorsque pour terminer par une décision certaine la question encore
-douteuse de l’aplatissement de la terre, l’Académie, aidée par le
-ministre Maurepas, envoya deux expéditions, l’une à l’équateur,
-l’autre au cercle polaire, Clairaut, âgé de vingt-trois ans, acceptant
-Maupertuis pour chef, consentit à partir pour la Laponie. Malgré la
-supériorité de son génie, Clairaut ne joua pas le premier rôle dans
-l’expédition. Maupertuis, présomptueux et vain, mais entreprenant et
-actif, avait été le chef et le guide de la commission; il attira à lui
-la gloire du succès que Clairaut ne chercha pas à lui disputer. C’est
-Maupertuis qui rendit compte du travail commun et qui soutint les
-discussions auxquelles il donna lieu; ce fut lui qui se fit peindre et
-graver, la tête affublée d’un bonnet d’ours, et aplatissant le globe de
-ses mains; c’est lui enfin à qui Voltaire, dans des vers fort ampoulés,
-promettait l’immortalité. Clairaut, qui ne rechercha pas les louanges
-de Voltaire, n’encourut jamais non plus sa redoutable inimitié. Il
-obtint une des pensions de l’Académie; le roi en augmenta le chiffre en
-sa faveur, et assuré d’une modeste aisance, il reprit tranquillement
-ses travaux.
-
-Préoccupé tout naturellement de l’étude théorique de la forme de la
-terre, Clairaut, dans un premier écrit inséré dans les _Transactions
-philosophiques_, reprend, pour la perfectionner, sans toutefois la
-rendre irréprochable, la méthode un peu hasardée par laquelle Newton
-avait déterminé, dans le _Livre des principes_, la valeur numérique
-de l’aplatissement du globe. Le raisonnement de l’illustre géomètre,
-fondé seulement sur un calcul approché, supposait, sans essai de
-preuve, que la forme de la terre doit être celle d’un ellipsoïde de
-révolution. Clairaut le démontre, ou croit le démontrer, en sacrifiant
-lui-même, sur bien des points, la rigueur et l’exactitude géométriques.
-Dans ce premier essai encore, on reconnaît plus d’habileté à tourner
-les difficultés que de force pour les surmonter. Le beau problème
-de l’attraction des ellipsoïdes se présente à lui comme il s’était
-présenté à Newton; mais Clairaut, comme lui, profite de ce que la terre
-diffère peu d’une sphère, pour substituer à des calculs exacts des
-résultats approchés seulement, et bien plus faciles à obtenir.
-
-L’ouvrage qu’il rédigea ensuite sur la même question est également le
-résultat de ses méditations sur les causes de l’aplatissement qu’il
-avait constaté au pôle. Rejetant cependant la gêne des chiffres,
-toujours inexacts et souvent contradictoires, il fait peu d’usage des
-mesures si péniblement obtenues et cherche la forme géométrique et pure
-d’une planète liquide, soustraite aux agitations accidentelles et à
-la variation incessante des forces perturbatrices, sous l’influence
-desquelles aucun ordre ne peut subsister. En Laponie, pendant les
-longues nuits d’hiver et les longues journées d’été, Clairaut avait pu
-bien souvent ébaucher ses beaux théorèmes et en méditer à loisir la
-démonstration; mais s’il arriva même que, confiant dans l’habileté de
-ses compagnons, il leur ait quelquefois abandonné l’honneur et le soin
-de mettre l’œil à la lunette, ce fut une fructueuse paresse, qu’il ne
-faut pas regretter. L’ouvrage de Clairaut sur la forme de la terre vaut
-plus à lui seul que l’expédition tout entière. Ce chef-d’œuvre, digne
-de devenir classique, supérieur, comme l’a écrit d’Alembert, à tout ce
-qui avait été fait jusque-là sur cette matière, n’a pas été surpassé
-depuis. C’est peut-être, de tous les écrits mathématiques composés
-depuis deux siècles, celui qui, par la forme sévère et la profondeur
-ingénieuse des démonstrations, pourrait le mieux être comparé, égalé
-même, aux plus beaux chapitres du _Livre des principes_. Clairaut
-évidemment a lu et médité profondément l’œuvre admirable de Newton. Il
-s’est pénétré de sa méthode de recherche et de démonstration, et, de
-ce commerce intime avec un génie plus grand que le sien, mais de même
-famille, est sorti un géomètre tout nouveau. Les premiers travaux de
-Clairaut avaient donné de grandes espérances; le traité sur la figure
-de la terre les dépasse toutes, et de bien loin.
-
-La collection des Mémoires de l’Académie des sciences pour 1742
-contient un important mémoire de Clairaut sur quelques problèmes de
-mécanique. Les questions sur lesquelles il s’exerce sont les mêmes,
-pour la plupart, qui devaient se retrouver dans le traité de mécanique,
-composé alors, mais publié l’année suivante seulement par d’Alembert.
-La méthode suivie par Clairaut, moins générale et moins complète dans
-son énoncé que celle de d’Alembert, n’en diffère pas essentiellement
-dans l’application à chaque question; et l’on comprend, en lisant son
-mémoire, que mis en présence d’un même problème, les deux illustres
-géomètres aient pu l’aborder avec la même confiance et combattre à
-armes égales.
-
-L’ouvrage de Clairaut sur la théorie de la lune et sur le problème des
-trois corps, présenté en 1747 à l’Académie des sciences de Paris, et
-couronné en 1750 par celle de Saint-Pétersbourg, offre, avec non moins
-d’art que la théorie de la forme de la terre, mais moins de pureté
-et de rigueur dans l’étude d’une question peut-être insoluble, une
-habileté et une élégance analytique qui montrent le talent de Clairaut
-sous un jour entièrement nouveau. Ce n’est plus le disciple de Newton,
-c’est le rival de d’Alembert.
-
-Les premiers calculs de Clairaut indiquaient, pour le mouvement
-de l’apogée lunaire, une vitesse deux fois trop petite. Au lieu
-d’attribuer à l’imperfection de sa méthode ce désaccord avec les
-observations, également rencontré par d’Alembert et par Euler, Clairaut
-préféra accuser l’insuffisance de la loi d’attraction, et ébranlant
-lui-même tout son édifice, crut avoir contraint les géomètres à ajouter
-un terme nouveau au terme simple donné par Newton.
-
-Le calcul dont Clairaut faisait son fort, n’étant pas poussé à bout,
-pouvait à peine motiver un doute. Buffon refusa avec raison de
-corrompre, par l’abandon si précipité du principe, la simplicité d’une
-théorie si grande et si belle. En étudiant d’ailleurs de nouveau la
-question avec autant de patience que de bonne foi, Clairaut, pour
-reconnaître son erreur, n’eut pas besoin de rectifier son calcul, mais
-de le continuer. L’inspiration de Buffon fut donc des plus heureuses;
-mais malgré toute la force que donne la vérité, il n’eut pas l’avantage
-dans la discussion, et en s’efforçant de fonder une loi mathématique
-sur un préjugé métaphysique, le grand écrivain ne retrouva ni son
-éloquence, ni sa clarté accoutumée. Il est bon peut-être de montrer,
-par quelques passages de son mémoire, jusqu’où peut aller l’égarement
-d’un homme de grand talent, lorsque, cherchant ses lumières en
-lui-même, il ose s’aventurer dans des régions qu’il ne connaît pas.
-
-«L’attraction, dit-il, croyant alléguer un principe qu’il croit
-incontestable, doit se mesurer, comme toutes les qualités qui partent
-d’un centre, par la raison inverse du carré de la distance, comme on
-mesure en effet la quantité de lumière, l’odeur et toutes les autres
-qualités qui se propagent en ligne droite et se rapportent à un centre.
-Or il est bien évident que l’attraction se propage en ligne droite,
-parce qu’il n’y a rien de plus droit qu’un fil à plomb.»
-
-La conclusion lui semble rigoureuse et indubitable, et Buffon lui
-trouve, pour sa part, la force et l’évidence d’une démonstration
-mathématique; «Mais, comme il est, dit-il, des gens rebelles aux
-analogies, Newton _a cru_ qu’il valait mieux établir la loi de
-l’attraction par les phénomènes mêmes que par toute autre voie.»
-Non-seulement ces arguments ne sont ni clairs ni persuasifs, mais
-«placés, comme dit Montaigne, en dehors des limites et dernières
-clôtures de la science,» ils ne touchent pas même à la question.
-Clairaut répondit cependant, et cette discussion eut ce caractère
-singulier et sans exemple, que la vérité y fut défendue par des
-arguments qu’il a fallu citer textuellement pour en faire connaître
-l’insignificance et la faiblesse, tandis que celui des adversaires qui,
-en somme, se trompe, raisonne cependant avec autant de finesse que de
-rigueur.
-
-Quoique loin de prétendre à la perfection théorique, Clairaut eût
-simplement présenté ses résultats comme des approximations successives,
-on lui reprocha d’avoir abandonné la rigueur traditionnelle des
-méthodes mathématiques. Fontaine était habitué à la rectitude
-inflexible du géomètre qui, ne souffrant rien d’imparfait, atteint,
-par une voie toujours droite, la vérité tout entière. En voyant
-cette marche timide, par laquelle de continuelles et croissantes
-approximations font tourner, pour ainsi dire, autour d’une difficulté
-qui reste invincible, et ces calculs qui, n’étant jamais achevés et
-ne pouvant jamais l’être, ne prétendent jamais non plus à la dernière
-perfection, il cria au paralogisme, presque à la trahison. Mais, non
-content de protester contre cette dérogation nécessaire à la sévère
-rigueur d’Euclide, il affirma que les principes de Clairaut, exactement
-et régulièrement suivis, assignaient à la lune une orbite circulaire.
-La question était facile à éclaircir, et l’erreur de Fontaine bien
-aisée à démontrer. Clairaut, sans abuser de son avantage, répondit avec
-autant de modération que de force. Un seul point, dit-il, l’a choqué
-dans les critiques de M. Fontaine et lui semble révoltant. Le mot
-n’est pas trop fort, car non content d’indiquer les calculs à faire,
-Clairaut les avait effectués; et contester ses résultats, presque tous
-conformes aux observations, c’était l’accuser tout ensemble d’erreur
-et d’imposture. Pressé par l’évidence de la vérité, Fontaine n’avait
-rien à répondre; il se tut en effet. Mais après la mort de Clairaut, il
-écrivit son éloge, dans lequel on lit les lignes suivantes:
-
-«Newton n’a pu tout faire dans le Système du monde... sa Théorie de la
-lune n’était qu’ébauchée. M. Clairaut a tracé la ligne qu’elle doit
-suivre en obéissant à la triple action qui maîtrise son cours et qui la
-retient suspendue entre le soleil et la terre, il nous a montré dans
-des tables exactes tous les pas qu’elle fait dans les cieux.» Il est
-impossible, on le voit, de faire plus complétement amende honorable.
-
-Vers la fin de l’année 1757, les savants commencèrent à se préoccuper
-du retour de la comète de 1682, hardiment annoncé, soixante-seize ans
-à l’avance, par l’astronome anglais Halley. L’orbite de cette comète,
-calculée par lui, se rapprochait assez en effet de celles des comètes
-de 1607 et de 1531 pour faire croire à l’identité des trois astres.
-Il y avait toutefois cette différence qu’il s’était écoulé plus de
-soixante-seize ans entre les deux premières apparitions, et un peu
-moins de soixante-quinze entre la seconde et la troisième. Mais Halley
-expliquait cette irrégularité par l’action des planètes rencontrées
-pendant ce long circuit. Il avait même ajouté que l’action de Jupiter
-devant vraisemblablement augmenter le temps de la révolution nouvelle,
-ses successeurs verraient sans doute l’astre errant vers la fin de
-1758 ou le commencement de 1759. Une telle prédiction n’était pas sans
-précédent. Jacques Bernoulli en avait hasardé une plus précise encore,
-en annonçant le retour de la comète de 1680 pour le 17 juin 1705. Mais
-l’astre ne parut pas, et tous les astronomes de l’Europe restèrent en
-observation pendant la nuit entière et en furent pour leur peine.
-
-Clairaut, acceptant l’hypothèse de Halley, voulut convertir en une
-appréciation exacte et précise les vagues indications de l’astronome
-anglais. L’exécution d’un tel projet devait être immédiate, et après
-l’événement accompli, ses résultats eussent semblé sans valeur.
-Abandonnant tout autre travail, il commença d’immenses calculs, dont
-le plus grand mérite est cependant l’art avec lequel il sut les
-abréger; car une heureuse avarice en pareille matière est, comme l’a
-dit Fontenelle, la meilleure marque de la richesse, et il faut bien
-connaître le pays pour suivre les petits sentiers qui épargnent tant de
-peine au voyageur.
-
-Tout était terminé le 14 novembre 1758, et Clairaut annonçait à
-l’Académie que la comète, retardée de 100 jours par l’action de
-Saturne, et de 118 par celle de Jupiter, passerait au périhélie vers le
-13 avril 1759.
-
-«On sent, ajoutait-il, avec quel ménagement je présente une telle
-annonce, puisque tant de petites quantités, négligées nécessairement
-par les méthodes d’approximation pourraient bien en altérer le terme
-d’un mois.» Cette prédiction fut ponctuellement accomplie. La comète
-se montrant au temps préfix, passa au périhélie le 13 mars 1759.
-L’admiration fut universelle, mais elle ne fit pas taire l’envie,
-et l’applaudissement ne fut pas tout entier pour Clairaut. Ceux
-qui, n’ayant pas cru à l’exactitude de la prédiction, s’apprêtaient
-à rire de sa déconvenue, furent les plus ardents à rapporter à
-Halley tout l’honneur du succès. Qui osera prétendre après cela,
-dit spirituellement Clairaut, que l’apparition d’une comète soit
-sans influence sur l’esprit humain? _Le Mercure_ du mois d’avril,
-en annonçant la grande nouvelle, parle, sans nommer Clairaut, de la
-prédiction heureusement accomplie de _Halley_. Dans une lettre adressée
-au journal encyclopédique de juillet, l’académicien Lemonnier qui, sur
-les glaces de la Tornéa, avait partagé les travaux de Clairaut, pousse
-encore plus loin le mauvais vouloir et l’injustice. Halley, suivant
-Lemonnier, a tout fait et doit seul être loué; ceux qui citent, dit-il,
-un mémoire lu à la rentrée publique de l’Académie en novembre 1758,
-n’ont jamais cité qu’un discours sans analyse, lequel n’a pas même
-été relu et examiné, selon l’usage, dans les séances particulières
-de l’Académie, et il ajoute, avec une intention blessante à la fois
-pour Clairaut et pour d’Alembert: «On ne doute pas que les méthodes
-d’approximation n’aient fait dans ces derniers temps un progrès
-considérable, ou du moins que dans un temps où M. Euler publie
-successivement tant de méthodes analytiques dont il est l’inventeur,
-on ne puisse produire aujourd’hui des calculs d’approximation plus
-satisfaisants que n’ont fait quelques astronomes anglais contemporains
-de Newton.» L’injustice et l’esprit de dénigrement se montrent avec
-tant d’évidence, que le public même ne dut pas s’y méprendre. Clairaut
-fut cependant profondément blessé et bien des ennuis se mêlèrent pour
-lui à la joie du triomphe. Une objection plus fondée fut adressée
-aux admirateurs trop exaltés de Clairaut. Les calculs sont tellement
-exacts, avait-on dit, que sur une période de soixante-seize ans,
-l’erreur est d’un mois à peine, c’est-à-dire 1/900 environ du tout.
-On répondait, et non sans raison, que l’inconnue à calculer n’était
-pas la durée de la révolution, et que la différence des deux périodes
-consécutives était seule en question. Cette appréciation, sans être
-injuste, tend à diminuer le mérite de Clairaut, et d’Alembert, qui lui
-prêta, en la développant, toute l’autorité de son nom, aurait mieux
-fait de laisser ce soin à d’autres.
-
-Clairaut répondit à ses adversaires, à d’Alembert surtout, avec
-beaucoup de sincérité, de modération, de douceur même, et, pour
-tout dire enfin, avec la droiture d’un géomètre. Il tient à établir
-d’abord qu’il n’est pas l’agresseur: «Les fautes de procédé, dit-il,
-m’ont toujours en effet paru plus importantes que celles que l’on peut
-commettre dans les calculs.»
-
-Clairaut mourut, le 17 mai 1765, à l’âge de cinquante-deux ans, après
-une courte maladie. Son père, qui lui survécut, avait perdu avant lui
-dix-neuf autres enfants; il lui restait une fille, à laquelle le roi
-accorda immédiatement une pension, en mémoire des services rendus à la
-science par son illustre frère.
-
-Jean Lerond d’Alembert, né à Paris le 16 novembre 1717, fut exposé
-immédiatement après sa naissance sur les marches de l’église
-Saint-Jean-Lerond, située près de Notre-Dame. Le commissaire de police
-du quartier, touché de sa chétive apparence, n’osa pas l’envoyer aux
-enfants trouvés, et le confia à une pauvre et honnête vitrière par
-laquelle il fut bientôt adopté complétement. Sans se faire connaître,
-le père de d’Alembert lui assura une pension de 1,200 livres qui, en
-apportant un peu d’aisance dans la maison de sa mère d’adoption, permit
-de développer par l’éducation les rares facultés du pauvre enfant
-abandonné. Placé à l’âge de quatre ans dans une petite pension, il y
-resta jusqu’à douze; mais son maître, dès sa dixième année, déclarait
-n’avoir plus rien à lui apprendre et proposait de le faire entrer au
-collége dans la classe de seconde. La santé encore languissante du
-jeune écolier ne permit pas de suivre ce conseil, et ce fut deux ans
-après seulement qu’on le plaça au collége Mazarin, où sous la règle du
-plus austère jansénisme, il termina brillamment ses études.
-
-La philosophie qu’on lui enseigna fut celle de Descartes: les idées
-innées, la prémotion physique et les tourbillons choquèrent son
-esprit rigoureux et précis sans y apporter aucune lumière. Les seules
-leçons fructueuses qu’il reçut, dit-il, pendant ses deux années de
-philosophie, furent celles de M. Caron, professeur de mathématiques
-qui, sans être profond géomètre, enseignait avec clarté et précision.
-Il ne fit que lui ouvrir la voie, d’Alembert la suivit seul. Cédant à
-son inclination naturelle, il allait, tout en faisant ses études de
-droit, s’instruire sommairement dans les bibliothèques des théories
-mathématiques les plus difficiles, dont il s’exerçait ensuite à
-retrouver les détails dans sa tête. Celui qui peut suivre une telle
-méthode est bien près de devenir inventeur: d’Alembert s’élançait
-en effet avec tant d’ardeur vers les régions encore inconnues que,
-devançant quelquefois ses livres, il croyait découvrir des vérités et
-des méthodes nouvelles, qu’il rencontrait ensuite, avec un dépit mêlé
-de plaisir, dans quelque auteur plus avancé.
-
-Les amis de d’Alembert le détournaient des travaux mathématiques,
-qu’ils regardaient, non sans quelque raison, comme un mauvais moyen
-d’arriver à la fortune. Il se décida, suivant leurs sages conseils,
-à étudier la médecine, et bien résolu de s’y livrer tout entier,
-eut le courage de porter chez un ami tous ses livres de science,
-dont la séduction pourrait mettre obstacle à ses projets; mais son
-esprit heureusement était moins soumis que sa volonté: la géométrie
-le poursuivait au milieu de ses nouvelles études. Lorsqu’un problème
-venait à troubler son repos, d’Alembert, impatient de toute contrainte
-même volontaire, allait chercher un des volumes qui, peu à peu, et
-presque sans qu’il s’en fût aperçu, revinrent chez lui l’un après
-l’autre. Reconnaissant alors que la lutte était inutile et la maladie
-sans remède, il en prit joyeusement son parti; les travaux commencés
-timidement et comme à regret furent continués sans scrupule et avec
-ardeur. Rassemblant bientôt ses forces, inutilement dispersées
-jusque-là, d’Alembert composa deux mémoires de mathématiques qui, à
-l’âge de vingt-trois ans, lui ouvrirent les portes de l’Académie des
-sciences; il ne fut plus dès lors question de médecine.
-
-Trois ans après son entrée à l’Académie, d’Alembert publiait le célèbre
-_Traité de Mécanique_ dont le principe, entièrement nouveau, devait
-renouveler et changer la science du mouvement.
-
-_La Théorie de la précession des équinoxes_, publiée en 1749, marque
-un nouveau progrès dans le talent de d’Alembert. Le phénomène de la
-précession des équinoxes, signalé par Hipparque, 130 ans avant notre
-ère, consiste dans le déplacement continu des points équinoxiaux où le
-plan de l’équateur rencontre celui de l’écliptique. L’un de ces plans
-au moins change donc avec le temps; la comparaison de chacun d’eux avec
-les étoiles montre avec évidence, dans le déplacement de l’équateur et
-par suite de l’axe terrestre, la cause du phénomène. La terre, Copernic
-a osé l’affirmer, ne tourne donc pas toujours autour du même axe;
-mais quelle peut être la cause de cette rotation si régulière et si
-lente, et la signification des vingt-six mille ans nécessaires pour en
-accomplir la perfection?
-
-Cette recherche avait occupé et découragé l’imagination si hardie de
-Képler, et l’honneur d’en révéler le secret était réservé à Newton.
-La terre n’étant ni homogène ni parfaitement sphérique, les forces
-d’attraction de la lune et du soleil qui déterminent et troublent son
-mouvement elliptique ne passant pas rigoureusement par son centre, il
-en résulte qu’en la déplaçant dans l’espace, elles tendent en même
-temps à lui imprimer un mouvement de rotation qui, se combinant avec
-celui qu’elle possède déjà, altère incessamment la direction de l’axe
-autour duquel elle tourne. Pour calculer avec précision les lois d’un
-tel phénomène, il fallait créer la théorie du mouvement d’un corps
-solide sollicité par des forces connues; cette théorie manquait à
-Newton, et les considérations par lesquelles il tente d’y suppléer sont
-sans rigueur comme sans exactitude. D’Alembert vit dans ce nouveau
-problème une belle application de son principe de dynamique, et après
-avoir fait connaître la méthode exacte relative au cas général, en
-déduisit habilement non-seulement les lois de la précession, mais
-celles de la nutation, récemment révélées par les observations de
-Bradley.
-
-En 1747, d’Alembert avait présenté à l’Académie des sciences de Paris
-un mémoire sur le problème des trois corps dont l’apparition marque
-pour la mécanique céleste le commencement d’une période nouvelle
-de découvertes et de progrès. La théorie de la gravitation, qui
-depuis la publication du livre des _Principes_ n’avait subi aucun
-perfectionnement sérieux, était reprise pour la première fois après
-cinquante ans, à l’aide de méthodes nouvelles et plus puissantes. Par
-une coïncidence singulière, Clairaut, dans la même séance, présentait
-un mémoire sur le même sujet, dont Euler, alors à Berlin, s’occupait
-activement, sans en avoir toutefois rien communiqué au public.
-
-En réalité, l’illustre auteur du livre des _Principes_ n’avait fait,
-suivant d’Alembert, qu’ébaucher les premiers traits de la matière.
-Quelque lumière qu’il ait portée dans l’ordre de l’univers, il n’a
-pu manquer, ajoute-t-il, de sentir qu’il laisserait beaucoup à faire
-à ceux qui le suivraient, et c’est le sort des pensées des grands
-hommes d’être fécondes non-seulement dans leurs mains, mais dans
-celles des autres. L’analyse mathématique a heureusement acquis depuis
-Newton,—c’est toujours d’Alembert qui parle,—différents degrés
-d’accroissement; elle est devenue d’un usage plus étendu et plus
-commode, et nous met en état de perfectionner l’ouvrage commencé par ce
-grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d’un demi-siècle se
-soit écoulé sans qu’on ait presque rien ajouté à sa théorie de la lune,
-et il y a peut-être plus loin du point d’où il est parti à celui où il
-est parvenu, que du point où il est resté à celui auquel nous pouvons
-maintenant atteindre.
-
-D’Alembert, âgé de trente-deux ans et membre des Académies de Paris et
-de Berlin, ne s’était fait connaître que comme géomètre; il trouvait
-sous le toit de celle qui lui servait de mère toute la tranquillité
-nécessaire à ses profondes recherches. Le monde, je veux dire les
-sociétés brillantes dans lesquelles d’Alembert devait être bientôt
-recherché et admiré, était alors pour lui sans attrait; il ne le
-connaissait ni ne le désirait. Quelques amis dévoués, dont plusieurs
-devinrent illustres, formaient sa société habituelle, et le profond
-géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant et le plus
-aimable de tous. L’un d’eux, Diderot, exerça sur d’Alembert une
-grande influence, et leurs noms, attachés à une œuvre célèbre et
-grandiose, sont pour bien des gens devenus inséparables. Le discours
-préliminaire de l’_Encyclopédie_, écrit en entier par d’Alembert,
-contient, dit-il, la quintessence des connaissances mathématiques,
-philosophiques et littéraires, acquises par vingt années d’études. Il
-fut reçu avec applaudissement et considéré comme une œuvre de premier
-ordre. L’admiration de Voltaire et de Montesquieu, les louanges sans
-restriction du roi Frédéric, celles enfin de Condorcet, ne permettent
-pas de traiter légèrement cette célèbre préface, aujourd’hui bien
-oubliée. La classification des connaissances humaines par laquelle
-il débute est cependant incomplète et arbitraire, et la manière plus
-ingénieuse que naturelle dont il croit les faire naître les unes
-des autres semble singulièrement choisie comme introduction à un
-dictionnaire, où l’ordre alphabétique seul règle la succession des
-articles.
-
-D’Alembert, peu de temps après, fut nommé membre de l’Académie
-française. Vers la même époque, la réputation croissante du philosophe
-géomètre décida celle qui l’avait abandonné lors de sa naissance à
-réclamer les droits dont elle était devenue fière. M^{me} de Tencin lui
-fit savoir qu’elle était sa mère; mais d’Alembert, la repoussant à son
-tour, n’en voulut jamais reconnaître d’autre que la pauvre vitrière,
-dont il resta jusqu’au dernier jour le fils affectueux et dévoué.
-
-Malgré ses occupations littéraires, d’Alembert ne cessa jamais
-d’accorder une grande place dans ses travaux à la haute géométrie.
-Également attiré par la recherche des vérités utiles et par le plaisir
-de vaincre les difficultés de la science, il publia, de 1761 à 1782,
-huit volumes d’opuscules mathématiques, contenant de nombreux mémoires
-relatifs aux sujets les plus élevés et les plus difficiles de la
-mécanique céleste, de l’analyse pure et de la physique. La division
-des forces de d’Alembert ne semble pas les avoir affaiblies, et ces
-écrits suffiraient pour placer l’auteur au nombre des grands géomètres.
-Il serait malaisé d’en faire ici le dénombrement. Parmi les questions
-traitées par d’Alembert, nous en citerons une seulement sur laquelle il
-est revenu à plusieurs reprises, après en avoir fait le sujet de l’une
-de ces lectures écoutées avec tant d’empressement par les gens du monde.
-
-Malgré les travaux de Pascal, d’Huyghens et de Jacques Bernoulli,
-d’Alembert refuse d’accepter leurs principes sur la théorie des
-chances, et de voir dans le calcul des probabilités une branche
-légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de
-départ de ses doutes et l’occasion de ses critiques est resté
-célèbre dans l’histoire de la science sous le nom de «problème de
-Saint-Pétersbourg.» On suppose qu’un joueur, Pierre, jette une pièce
-en l’air autant de fois qu’il faut pour amener face. Le jeu s’arrête
-alors, et il paye à son adversaire, Paul, un franc s’il a suffi de
-jeter la pièce une fois, deux francs s’il a fallu la jeter deux fois,
-quatre francs s’il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi
-de suite en doublant la somme chaque fois que l’arrivée de face est
-retardée d’un coup. On demande combien Paul doit payer équitablement en
-échange d’un tel engagement?
-
-Le calcul fait par Daniel Bernoulli, qui avait proposé le problème, et
-conforme aux principes admis par tous les géomètres, à l’exception du
-seul d’Alembert, exige que l’enjeu de Paul soit infini. Quelque somme
-qu’il paye à Pierre avant de commencer le jeu, l’avantage sera de son
-côté; tel est dans ce cas le sens du mot infini. Ce résultat, quoique
-très-véritable, semble étrange et difficile à concilier avec les
-indications du bon sens, d’après lesquelles aucun homme raisonnable ne
-voudrait risquer à un tel jeu une somme un peu forte, 1,000 francs par
-exemple.
-
-L’esprit de d’Alembert, embarrassé dans ce paradoxe, ne craignit pas
-de condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent,
-en proposant, pour en nier la rigueur et en contester l’évidence, les
-raisonnements les moins fondés et les plus singulières objections. Il
-refuse, par exemple, aux géomètres le droit d’assimiler dans leurs
-déductions cent épreuves faites successivement avec la même pièce à
-cent autres faites simultanément avec cent pièces différentes. «Les
-chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux cas,» et la
-raison qu’il en donne est fondée sur un singulier sophisme: «Il est
-très-possible, dit-il, et même facile de produire le même événement en
-un seul coup autant de fois qu’on le voudra, et il est au contraire
-très-difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et
-peut-être impossible, si le nombre des coups est très-grand.»—«Si
-j’ai, ajoute d’Alembert, deux cents pièces dans la main, et que je les
-jette en l’air à la fois, il est certain que l’un des coups croix ou
-pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu
-que si l’on jetait une pièce successivement en l’air cent fois, on
-jouerait peut-être toute l’éternité avant de produire croix ou pile
-cent fois de suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux
-cas assimilés sont entièrement distincts, et que jeter deux cents
-pièces en l’air pour choisir celles qui tournent la même face, c’est
-absolument comme si l’on jetait en l’air une pièce deux cents fois de
-suite, en choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui
-ont fourni le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d’ailleurs
-n’occupe qu’une bien faible place parmi ses opuscules, d’Alembert se
-trompe complétement et sur tous les points. Son esprit, toujours prêt
-à s’arrêter, en déclarant impénétrable tout ce qui lui semble obscur,
-était plus qu’un autre exposé au péril de condamner légèrement les
-raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances.
-
-Quant au paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît
-entièrement lorsqu’on interprète exactement le sens du résultat fourni
-par le calcul: une convention équitable n’est pas une convention
-indifférente pour les parties; cette distinction éclaircit tout. Un
-jeu peut être à la fois très-juste et très-déraisonnable pour les
-joueurs. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son jour, que
-l’on propose à mille personnes possédant chacune un million de former
-en commun un capital d’un milliard, qui sera abandonné à l’une d’elles
-désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu sera
-équitable, et pourtant aucun homme sensé n’y voudra prendre part.
-En termes plus simples et plus évidents encore, le jeu, lors même
-qu’il n’est pas inique, devient imprudent et insensé pour le joueur
-dont la mise est trop considérable. Le problème de Saint-Pétersbourg
-offre, sous l’apparence d’un jeu très-modéré, dans lequel on doit
-vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions
-qui peuvent, dans des cas qui n’ont rien d’impossible, forcer l’un des
-joueurs à payer une somme immense, et la répugnance instinctive qu’un
-homme de bon sens éprouve à admettre les conditions fournies par le
-calcul n’est autre chose au fond que la crainte très-fondée d’exposer à
-un jeu de hasard, même équitable, une somme de grande importance avec
-la presque certitude de la perdre.
-
-Honnête homme et homme de bien, d’Alembert fut aimé et estimé de tous
-ceux qui l’ont connu. Ses contemporains ont exalté à l’envi sa bonté
-et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré
-et vanté, jeune encore, par les juges les plus illustres, il n’excita
-l’envie de personne. Il s’exerça dans les genres les plus divers,
-et, sans avoir produit dans tous d’immortels chefs-d’œuvre, il fut
-placé par l’opinion au premier rang des savants, des littérateurs et
-des philosophes. Sans fortune, sans dignités, malgré le malheur de
-sa naissance et l’humble simplicité de sa vie, il fut grand entre
-ses contemporains par l’étendue de son influence. L’élévation de son
-caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce familier et
-intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver
-sans froideur toute la dignité de ses manières et obtenir sans l’exiger
-autant de déférence au moins qu’il en accordait; mais quoique sensible
-à la gloire et aux satisfactions de l’amour-propre, il ne cessa jamais,
-au milieu de ses succès, si nombreux et si constants, de chercher en
-vain le bonheur, qu’il n’entrevit qu’un instant; celui d’une affection
-profonde, dévouée, exclusive, et pour tout dire enfin, égale à celle
-dont il se sentait capable.
-
-Les journalistes contemporains ont souvent affecté de placer Fontaine
-à côté et au-dessus de d’Alembert et de Clairaut. Il n’est pas
-responsable d’un tel rapprochement. Il était réellement inventif et
-habile, et quoiqu’il n’ait pas laissé de traces profondes dans la
-science, son passage y mérite au moins un souvenir. Les rares relations
-de Fontaine avec ses confrères montrent un caractère difficile et
-bizarre. Sa prétention d’étudier les vanités des hommes pour les
-blesser dans l’occasion aurait dû lui imposer pour lui-même une
-modestie qui lui manque trop souvent. «Lorsque j’entrai à l’Académie,
-dit-il dans un de ses mémoires, l’ouvrage que M. Jean Bernoulli avait
-envoyé en 1730, qui est un chef-d’œuvre, venait de paraître; cet
-ouvrage avait tourné l’esprit de tous les géomètres de ce côté-là, on
-ne parlait que du problème des tautochrones, j’en donnai la solution
-que voici, et on n’en parla plus.» Ce tour presque sublime et ces
-paroles plus grandes que le sujet pourraient faire sourire ceux mêmes
-qui ignorent l’histoire véritable du problème. La vérité est qu’on en
-a souvent parlé depuis sans mentionner la solution, exacte d’ailleurs,
-de Fontaine.
-
-L’empressement de l’Académie à s’adjoindre Maupertuis semble révéler de
-puissantes protections.
-
-On lit au procès-verbal du 7 décembre 1723: «M. de Maupertuis est
-entré et a présenté deux mémoires de lui sur des matières d’histoire
-naturelle.» Agé alors de vingt-trois ans, il s’adressait pour la
-première fois à l’Académie.
-
-Huit jours après, M. de Maurepas fait savoir à l’Académie que M.
-de Camus s’étant montré inexact, sa place est déclarée vacante, et
-l’Académie, sans élever la moindre objection, y nomme Maupertuis. Le
-27 décembre suivant, on lit au procès-verbal: «Le roi a autorisé M. de
-Beaufort, adjoint-géomètre, à prendre le titre d’adjoint-mécanicien,
-actuellement vacant, et M. de Maupertuis est nommé à la place
-d’adjoint-géomètre qui lui convient mieux.»
-
-Ses seuls titres étaient alors deux mémoires inédits d’histoire
-naturelle dont le titre même nous est inconnu.
-
-Maupertuis, académicien à vingt-quatre ans, sans avoir fait ses preuves
-en aucun genre, sembla d’abord prendre parti pour la géométrie, et
-ses premiers mémoires, sans rien apprendre aux géomètres habiles
-de l’époque, montrent la connaissance exacte des méthodes et des
-raisonnements mathématiques. Dès les premières années cependant, on
-voit apparaître le philosophe téméraire et superficiel prêt à trancher
-toutes les questions sans s’être préparé à en approfondir aucune.
-Interrompant ses études de géométrie pour des recherches que sa manière
-de raisonner lui rendait plus faciles, Maupertuis, sans donner ombre de
-preuves, propose une _théorie générale des instruments de musique_: les
-tables, qui dans chaque cas accompagnent le corps sonore sont, suivant
-lui, composées de fibres qui, semblables à des cordes isolées, peuvent
-vibrer inégalement et s’unir chacune à la note qui lui convient pour en
-accroître la résonnance.
-
-C’est cette théorie dont le père Castel avait osé se moquer
-dans quelques lignes parfaitement justes, qui furent cependant
-trouvées insupportables. L’Académie, choquée, il est vrai, par les
-critiques adressées à tous les mémoires de l’année, préluda avec
-moins de retentissement et de rigueur mais autant d’injustice, aux
-inqualifiables sévérités exercées plus tard à Berlin contre un autre
-contradicteur de Maupertuis.
-
-On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis
-disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne
-serait pas difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité
-sans consistance, remuant sans être actif, incapable de contention
-et d’effort, il a conservé pendant toute sa vie la science incomplète
-et superficielle qui lui valut ses premiers succès. Répandant son
-esprit en paroles et en conjectures, il se piqua de littérature et de
-philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses écrits, aussi pauvres
-par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent plus dès lors
-à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean de
-Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec
-raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la
-ménager, Maupertuis fit de sa réputation scientifique l’instrument de
-sa fortune. Au milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le
-succès de l’expédition du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire
-merveille en lui donnant, avec des avantages extraordinaires, la
-direction de l’Académie de Berlin. Il y brilla d’un éclat passager
-jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire vint changer en un
-ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son nom.
-
-Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas
-citer Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science,
-a su joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude
-des applications utiles.
-
-C’est de lui que Voltaire a dit dans _l’Homme aux quarante écus_: «Mon
-géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous
-avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt
-des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous
-seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents
-âges; vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui
-leur manque...»
-
-Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent
-les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un
-projet très-minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la
-rivière de l’Ivette.
-
-Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et
-des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter
-quiconque n’est pas géomètre.
-
-Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que
-rapporte un certain fonds A; P, l’argent qu’on prête
-annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait
-d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son
-esprit; certains passages pourraient au contraire mériter le reproche
-de s’éloigner un peu trop du sujet.
-
-Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que Rousseau,
-mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des
-nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause
-principale de toutes les enfances maladives en y rattachant, par une
-conséquence arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à
-venir. «Telle personne, dit-il, qui, confiée dans son enfance à une
-nourrice étrangère, a vécu soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait
-vécu quatre-vingt-dix ou cent ans si elle avait teté tout le lait que
-la nature lui a destiné: aussi voit-on bien plus de gens âgés dans les
-provinces éloignées qu’aux environs de Paris.» Poursuivant sa thèse
-jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux va jusqu’à désirer
-qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le premier et le
-plus cher de tous les devoirs.»
-
-Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans
-l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la
-grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra
-pourtant fort peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la
-section de géométrie, si aisément accordée autrefois à Maupertuis pour
-deux mémoires d’histoire naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien
-longtemps refusée. L’œuvre de Laplace comme géomètre est immense: il a
-touché aux questions les plus difficiles et saisi fortement, pour les
-soumettre à l’analyse, les phénomènes et les questions en apparence les
-plus rebelles. Le caractère de son talent n’est pas la perfection, et
-c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il déploie souvent
-pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un problème est
-posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui eût
-médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité,
-l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents.
-
-Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y
-remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait
-de le servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je
-prends la liberté, écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés
-particulières pour cet homme véritablement rare et aussi estimable par
-ses sentiments que par son génie supérieur...
-
-«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours
-croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle
-obligation de l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien
-lui donner...
-
-«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.»
-
-Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus
-beaux fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse
-perspicacité de d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne
-l’ait appelé dans son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786,
-elle a eu la bonne fortune de le faire Français pour toujours et de le
-léguer à l’Institut, où pendant plus de quinze ans il a siégé avec
-Laplace. Plus modeste, mais non moins profond que son illustre émule,
-il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile et plus ferme, et ses
-œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût pas affaibli
-l’éclat, sont, aujourd’hui encore, offertes aux jeunes géomètres par un
-excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le modèle
-le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science
-et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent.
-
-L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de s’adjoindre
-Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre moins élevé
-pourtant: Monge et Legendre.
-
-Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec grand
-soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes
-études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et
-inspira à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé
-à la carrière ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières,
-en sachant bien pourtant que son humble origine le condamnait pour
-toujours aux grades inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant
-les fortifications et la coupe des pierres qu’il conçut le premier
-l’idée des méthodes régulières et générales, aujourd’hui classiques, où
-tout l’art du trait est compris; mais, pour être rendues plus faciles
-et plus simples, ces pratiques, jusque-là secrètes, enseignées aux
-officiers du génie, n’en devaient être que plus soigneusement cachées,
-et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que Monge se fit
-d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec grande faveur.
-
-C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge,
-appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put
-devenir académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui
-des travaux non moins importants que variés et son nom, placé entre
-ceux d’Euler et de Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des
-surfaces ne saurait être omis dans la liste des géomètres illustres,
-quelque courte qu’on veuille la faire. La théorie aujourd’hui classique
-et élémentaire en quelque sorte des lignes de courbure lui est due tout
-entière, et Lagrange, en regrettant de n’en pas être l’auteur, lui a
-décerné un éloge qui dispense de rien ajouter.
-
-Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie
-en 1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit
-dans l’ancienne Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a
-eu le bonheur d’attacher son nom à la grande théorie des fonctions
-elliptiques. Créée par Euler et par Lagrange, perfectionnée depuis par
-les géomètres les plus illustres, c’est encore aujourd’hui le nom de
-Legendre dont son élude éveille tout d’abord le souvenir.
-
-Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept
-ans et élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât
-les hautes mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie
-des sciences les thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir
-le grade de docteur. Les académiciens, acceptant l’hommage du jeune
-candidat, consentirent à diriger les épreuves dont l’ensemble mérita
-les louanges de d’Alembert. Sans proposer aucune méthode nouvelle,
-Legendre, dans ses thèses, trace le résumé rapide de ses études
-mathématiques dont elles montrent l’étendue et la force. La présence
-inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins que la jeunesse du
-candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les gazettes
-en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur Cosson,
-célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers français.
-Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une autre
-langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases
-respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble.
-
-Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant
-trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats.
-Son premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons
-tous, disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre
-a dédiée à l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses
-talents. On verra avec plaisir que ces espérances se sont réalisées
-et qu’après avoir exposé avec autant d’ordre que de précision les
-découvertes des autres géomètres, M. Legendre est fait pour enrichir la
-géométrie de ses propres découvertes.
-
-Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos
-contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre
-juger par ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans
-quelques lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits
-principaux de leur caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice
-très-apparente envers l’un des plus illustres, il avait assez bien
-réussi pour que dès la première lecture on n’hésitât pas un instant sur
-le véritable nom des géomètres A, B, C, D.
-
-A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et
-quitte volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour
-par un homme aussi modeste.
-
-B. Ne l’a jamais vue que par surprise. Elle se cache à cet homme vain
-qui n’en parle que d’une manière obscure. Mais vous le voyez qui
-cherche à tourner cette obscurité en profondeur et son embarras en un
-air noble de contrainte et de peine comme un homme qui craint d’en trop
-dire et de divulguer un commerce secret qu’il n’a jamais eu avec elle.
-
-C. Il faut bien, se dit-il, qu’elle soit en quelque lieu. Or il va
-laborieusement dans tous ceux où elle n’est point, et comme il n’en
-reste plus qu’un seul qu’il n’a pas visité, il dit qu’elle y est, qu’il
-en est bien sûr, et il s’essuie le front.
-
-D. D’un tempérament chaud, la désire avec ardeur, la voit, la poursuit
-en satyre, l’atteint et la viole.
-
-
-
-
-LES ASTRONOMES.
-
-
-L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque constamment
-dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms
-des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de
-Legentil, de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans
-l’histoire de la science. Lalande, dont la justice était rigoureuse
-et sévère, a pu écrire en 1766: «La collection des mémoires de
-l’Académie des sciences renferme le plus riche trésor que nous ayons
-en fait d’astronomie; la découverte des satellites de Saturne, l’étude
-consciencieuse et prolongée de la grandeur et de la figure de la
-terre, l’application du pendule aux horloges, celle des lunettes aux
-quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des discussions
-continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune, leurs
-inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie
-des satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé
-et traité à bien des reprises dans cette collection dont l’analyse
-formerait, si on le voulait, un traité complet d’astronomie.»
-
-Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur
-et le succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux
-astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était
-considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps,
-constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la
-direction même et au nom de la compagnie tout entière.
-
-M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette
-année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye,
-MM. Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit
-tous les calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi,
-Lalande et Jeaurat lui succédèrent successivement.
-
-Lefèvre, à qui le privilége de la Connaissance des temps fut
-brutalement retiré au profit de l’Académie, était un calculateur
-habile, choisi par Picard et formé à son école. Simple tisserand à
-Lisieux, il avait appris seul assez d’astronomie pour calculer les
-éclipses et les annoncer exactement. Picard en fut informé, et lui fit
-obtenir avec une petite pension le droit de publier chaque année la
-connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à Paris et renonça
-au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de ses attaques
-contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre
-d’académicien.
-
-La ville de Paris, pendant le XVIII^e siècle, compta presque
-constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour
-l’étude du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant
-presque tous à l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait
-aussi observatoire de l’Académie des sciences, logeait habituellement
-trois ou quatre astronomes. Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y
-vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs collaborateurs, Legentil
-et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un dans l’Inde,
-l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre
-d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession
-d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située
-en Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui,
-rue Saint-Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie
-avec Maupertuis et Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le
-mauvais état des bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin,
-dans l’observatoire construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors
-professeur du collége, lui offrit la plus large hospitalité.
-
-L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en
-1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny,
-était confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait
-à son bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il
-était installé dans les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes
-enfin, le riche marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait
-installé un observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les
-sciences comme un amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait
-tour à tour, en variant constamment ses travaux, toujours intelligents
-et souvent utiles. Mais personne n’observait à Colombes, et le charmant
-observatoire, en témoignant du goût d’un grand seigneur pour la
-science, ne lui rendit jamais de véritables services.
-
-Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque
-sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre.
-L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie,
-mais leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent
-être associés à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi
-qui, attirés par eux à l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi
-à l’Académie des sciences, où ils présentèrent, à défaut de théories
-profondes et nouvelles, un nombre immense d’observations exactes.
-
-Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une
-vie laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente
-alors, fut presque toujours heureusement et dignement placée.
-Compagnon de Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie,
-il fut l’observateur le plus actif et le plus exercé sans doute de
-l’expédition.
-
-«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou
-plutôt on choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus
-de ressources.» L’intention épigrammatique de cette phrase est une
-concession aux idées du temps et de la société dont Bailly désirait
-les applaudissements, car l’abbé La Caille fut pendant toute sa vie un
-modèle de désintéressement, de probité et d’austère abnégation. Son
-père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait légué que des dettes. La
-Caille les accepta, et grâce à des privations qui durèrent toute sa
-vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes appointements de
-professeur de collége, honorable et faible salaire d’un travail assidu
-que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais dédaigner.
-Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La
-Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le
-modèle de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé.
-Il fut chargé avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour
-des côtes de France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite
-des points situés sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le
-succès de ce double travail lui valut une chaire de mathématiques au
-collége Mazarin et la disposition d’un observatoire créé pour lui dans
-le collége même; l’Académie des sciences enfin, en le choisissant de
-préférence au jeune d’Alembert, combla ses espérances et sa modeste
-ambition. La Caille était alors âgé de vingt-huit ans; il ne vécut
-depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont abordé et
-perfectionné successivement toutes les parties.
-
-Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la
-porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la
-règle et au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie
-légère et dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple.
-Son père, homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le
-diriger et peu désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les
-éléments des sciences et s’y avança assez loin pour mériter l’attention
-de La Caille, qu’un hasard heureux lui fit rencontrer. Non content
-de lui marquer sa voie, La Caille, à partir de ce jour, voulut le
-diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous ses travaux, lui fit
-quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers mémoires de Bailly,
-sans franchir l’application des méthodes connues, dont ils montrent
-seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans, les
-portes de l’Académie.
-
-Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre
-capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de
-Jupiter dans laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie
-d’observations délicates ingénieusement discutées et interprétées.
-Mais les travaux de science pure devaient l’occuper de moins en moins.
-Très-désireux de s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de
-science acquise que La Condamine et plus de talent que Maupertuis,
-mais avec moins d’éclat que Buffon, ambitionna comme eux la réputation
-d’écrivain. Encouragé d’abord par d’Alembert, il aspira longtemps,
-avant qu’elle fût vacante, à la place de secrétaire de l’Académie des
-sciences, et comme Condorcet, qui devait l’emporter sur lui, il voulut
-se créer des titres en composant plusieurs éloges, dans la plupart
-desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles V, de Molière et
-de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie française et à
-celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de Leibnitz
-emporta le prix.
-
-Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion
-d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières
-études. L’_Histoire de l’Astronomie_ forme en tout cinq volumes d’une
-science exacte et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile.
-L’auteur trop souvent, à l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon,
-cherche à relever la sécheresse des faits par quelques pages, _écrites
-de génie_ où se montre une imagination un peu trop hardie. Après un
-succès brillant, mais peu durable, les idées de Bailly sur la science
-avancée d’un peuple ancien qui, disait spirituellement d’Alembert, nous
-aurait tout appris excepté son nom, ont été peu à peu abandonnées de
-tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard Laplace, supposent une
-astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu’elles ne sont
-pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de l’opinion
-d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de regrets,
-est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire.
-Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à
-l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime
-de la plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité
-du juste aux outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»
-
-Ces lignes de l’auteur de la _Mécanique céleste_ sont pour la mémoire
-de Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les
-expliquer en racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et
-trop court au début de la révolution, les ennuis, les tristesses qui
-l’ont suivi, ni à redire enfin après tant d’autres l’histoire de son
-assassinat juridique et la dignité calme de ses derniers moments au
-milieu des injures stoïquement supportées.
-
-La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études
-faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris
-de plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal
-l’attira tout d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui
-révélèrent sa vocation; il fut reçu avocat, mais devint astronome.
-Favorisés en même temps par deux maîtres qui semblaient pour lui
-oublier leurs inimitiés, les débuts de Lalande furent brillants et
-faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé, grâce aux vives
-recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur le méridien
-du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille devait
-combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.
-
-La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune
-missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande,
-qui ne savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et
-brouilla toutes les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis,
-il ne comprit jamais toute la gravité d’une faute où se révèle, au
-début de sa carrière, un des traits caractéristiques de son esprit;
-dans le danseur maladroit qui, à l’âge de vingt ans, bravait si
-tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en effet, le vieil
-astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer dans la
-gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de
-Saturne et les satellites de Jupiter.
-
-L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse
-diversité de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations
-et ses calculs astronomiques, la rédaction de la Connaissance des
-temps, de nombreux articles du Journal des savants, un traité complet
-d’astronomie où se trouve résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en
-astronomie depuis 2,500 ans, une bibliographie astronomique, véritable
-trésor d’érudition où Lalande, qui a lu tous les ouvrages anciens
-et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte, très-librement
-quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante mémoires
-originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des sciences,
-pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le
-cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme
-quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages
-interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte
-avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste,
-en nommant son traité d’astronomie _la Grande Gazette_.
-
-Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais
-presque improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où
-il n’est nullement question d’astronomie, la description de sept
-arts différents, un discours sur la douceur, un autre sur l’esprit
-de justice, gloire et sûreté des empires, un troisième enfin sur
-les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux éloges, entre
-autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit Delambre, si
-l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait pas écrit
-l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la
-vérité aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la
-bibliographie astronomique de décisions trop rudes et trop formelles,
-telle que celle-ci adressée à un livre contemporain: «C’est une suite
-d’absurdités.» A l’occasion d’expériences singulières mais douteuses,
-il écrit en note: «Ces expériences étaient supposées, nous avons su que
-c’était par le père Berthier oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»
-
-A propos de l’_Histoire de l’Astronomie_ de Weidler, il dit: «C’est la
-seule histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent;
-elle est remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu
-dans ses manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les
-recherches d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq
-volumes, mais celle de Weidler est précieuse par le grand nombre de
-faits, et celle de Bailly contient beaucoup de phrases, d’hypothèses
-et de dissertations. Je lui représentai dès le commencement qu’il
-pourrait employer son temps plus utilement pour l’astronomie.»
-
-L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans
-ses écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et
-naturelles.
-
-«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen
-Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la
-construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y
-faire un gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui
-manquait à l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise
-que je méditais. Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais
-ce que la loi des servitudes dit de la pierre d’attente, _perpetuo
-clamans_; et je ne me suis pas trompé. Après avoir fait des efforts
-inutiles auprès des ministres les plus célèbres et les plus savants,
-Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural, je l’obtins en 1774 de
-Begeret, receveur général des finances. On voit dans l’Évangile que le
-publicain fit honte au pharisien.»
-
-Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier
-avec les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de
-Lalande.
-
-Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait
-d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et
-sincère envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi
-ses défauts et son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme
-réellement distinguée, M^{me} Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que
-Clairaut, dans ses calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle
-supporta mes défauts et contribua à les diminuer.»
-
-Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages,
-il accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes
-critiques de son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est
-qu’irrévérencieux par nature, et discutant avec rudesse, il
-pouvait s’emporter jusqu’à la colère sans imaginer mettre en péril
-une amitié chez lui sincère et inébranlable, et lorsqu’un jour
-l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant une
-demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui
-répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton
-assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux
-avec passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son
-observatoire plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on
-vient faire des recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour
-astronomes.» Et comme ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge,
-reprit-il; vous vous occupez du ciel autrement, mais tout autant que
-moi.»
-
-Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la
-congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse
-étranger à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé
-de jansénisme et relégué comme professeur de grammaire au collége de
-Rouen, il apprit que l’Académie des sciences et belles-lettres de
-la ville ne comptait pas un seul astronome, et voyant une position
-honorable et utile à prendre, il aborda courageusement, à l’âge de
-trente-huit ans, les premières études scientifiques.
-
-L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de
-correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps
-après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps
-le titre d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les
-règlements pût alors obtenir un religieux régulier. Observateur exact
-et calculateur infatigable, Pingré accepta, pour servir la science, les
-missions les plus pénibles, et son nom est souvent cité dans l’histoire
-des expéditions de l’Académie.
-
-Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait
-injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant
-dans la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle,
-qui l’avait pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près
-de lui non-seulement avec zèle, mais avec passion, les observations
-pour lesquelles il n’était pas besoin d’une grande étude. Ses yeux de
-lynx, épiant chaque nuit la voûte céleste, n’y laissaient rien passer
-inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur lesquelles treize découvertes
-par lui, furent cependant toujours calculées par d’autres. L’utilité et
-l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes méritèrent à leur
-auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après l’avoir longtemps
-écarté comme constamment étranger aux théories et aux méthodes
-mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à lui
-conférer le titre d’adjoint.
-
-La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et
-ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta
-stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher
-de l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus
-fort de la Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés
-ne pouvaient lui en calculer l’orbite; il songea au président de
-Saron qui, condamné déjà par le tribunal révolutionnaire, reçut les
-observations de Messier et employa les dernières heures de sa vie à en
-déduire les éléments de l’orbite.
-
-Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis
-longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de
-véritables services aux astronomes. Riche et généreux, il n’épargnait
-aucune dépense pour se procurer les meilleurs instruments et les
-meilleurs chronomètres. C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en
-1784, le premier ouvrage de Laplace, fragment important déjà de la
-_Mécanique céleste_, dont il avait deviné la haute portée.
-
-De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne
-cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation
-contre la dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à
-l’échafaud.
-
-Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec
-de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et
-constant aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent
-du Parlement, il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps
-dans la science un rôle sérieux et important. Abordant dans toute
-leur complication les problèmes les plus difficiles de l’astronomie
-physique, il s’avançait dans les voies inexplorées avec une patience
-sans égale, et si ses méthodes n’ont pu devenir classiques et
-définitives, elles restent néanmoins comme d’ingénieux exercices,
-témoignages incontestables du savoir le plus assuré. Dionis du Séjour,
-tout en se faisant un nom considérable dans la science, avait la
-bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au
-Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait
-ses confrères par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait
-faire sans fatigue. Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale
-l’autorité de ses talents et d’une réputation très-méritée de pureté
-et de justice. On l’avait beaucoup loué sous la monarchie d’avoir su,
-malgré le texte formel de la loi, sauver la vie d’un malheureux prêtre
-coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort grossier de langage,
-ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans l’ostensoir, l’avait
-poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et ajoutant un
-mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé imprimer, il fut
-entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y avait appel,
-et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et l’accusé,
-renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une année
-de retraite.
-
-
-
-
-LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS.
-
-
-D’Alembert et Clairaut seront illustres à jamais dans l’histoire de la
-mécanique; mais, préoccupés seulement des principes et des grandes lois
-de la science, ils ont négligé et ignoré peut-être les secrets plus
-nombreux et non moins délicats des applications pratiques et du détail
-des mécanismes. D’autres académiciens, inventeurs d’un autre genre
-et différemment ingénieux, représentèrent constamment cette branche
-de la science à laquelle, dès les premières années de l’Académie,
-s’appliquèrent Perraut et de Lahire.
-
-Amontons, nommé élève à l’âge de quarante ans, et demeuré tel jusqu’à
-sa mort, devait contribuer, par l’éclat de ses découvertes, à faire
-abolir ce titre qui, en 1716, par une décision du Régent, fut remplacé
-par celui d’adjoint. Amontons fut en effet, pendant sa courte carrière,
-un des académiciens les plus actifs, et il sut se placer par
-l’importance des travaux accomplis, comme par la grandeur de ceux qu’il
-méditait, au nombre des plus considérables. Très-curieux de toutes les
-combinaisons mécaniques, et affligé d’une surdité presque complète qui,
-en le séquestrant du commerce des hommes, le laissait tout entier à ses
-pensées, il avait commencé bien jeune encore par chercher le mouvement
-perpétuel; il apprit, en y travaillant, les principes qui en démontrent
-l’impossibilité, et ne tarda pas à étudier sérieusement toutes les
-sciences spéculatives et expérimentales. Ses premières relations avec
-l’Académie datent de l’année 1684; âgé alors de vingt-quatre ans, il
-lui présenta un nouvel hygromètre qui fut approuvé. Il proposa plus
-tard un thermomètre et une clepsydre d’une construction compliquée
-et dont le principe n’avait rien de nouveau. Ses travaux les plus
-importants sont postérieurs à sa nomination comme élève.
-
-Amontons avait eu, après Huyghens et Papin, l’idée d’emprunter à
-l’action du feu la force motrice des machines. «On aurait, disait-il,
-l’avantage de pouvoir cesser et interrompre le travail quand on veut,
-sans demeurer chargé du soin et de la nourriture des chevaux et de
-n’en pas supporter la perte et le dépérissement.» Huyghens proposait
-d’employer la force de la poudre, et Papin faisait agir la vapeur
-d’eau. Amontons eut recours à la force élastique de l’air échauffé,
-dont les lois alors très-nouvelles furent, en partie au moins, énoncées
-par lui sous une forme élégante et exacte. Il constata d’abord que
-la chaleur de l’eau bouillante peut accroître la tension de l’air
-jusqu’à un certain degré, qui ne peut ensuite être dépassé; il en
-conclut que la température de l’ébullition est constante. C’était un
-fait considérable, dont l’étude devait avoir les plus importantes
-conséquences, mais qui, mal interprété d’abord, causa de grands
-embarras aux physiciens.
-
-Amontons a observé, comme il est vrai, que l’accroissement de pression
-d’un volume donné d’air chauffé à la température de l’eau bouillante
-est proportionnel à la pression primitive, dont elle est environ le
-tiers. Cette loi est exacte, étendue à toutes les températures, et
-combinée avec celle de Mariotte, elle équivaudrait à la loi de la
-dilatation des gaz sous pression constante, démontrée de nos jours par
-les expériences plus exactes de Gay-Lussac et par celles de MM. Rudberg
-et Regnault.
-
-Amontons utilise, dans sa machine, l’effort de l’air échauffé, pour
-élever de l’eau dont le poids fait ensuite tourner la roue. Pour
-examiner le travail que l’on peut ainsi produire, il commence par
-déterminer celui dont un cheval est capable, et qui est, suivant lui,
-une force de soixante livres développée avec une vitesse d’une lieue
-à l’heure. C’est d’après cette définition qu’il assigne à sa machine
-une force de dix chevaux, sans songer qu’une autre appréciation, celle
-du combustible consommé, serait indispensable pour en faire juger la
-valeur.
-
-Amontons s’est occupé aussi de la théorie du frottement; il a trouvé
-que cette résistance est proportionnelle à la pression et indépendante
-de l’étendue des surfaces en contact. Il le prouvait par une expérience
-aussi simple qu’ingénieuse: que l’on place sur un même plan incliné
-différents corps de poids inégaux reposant sur des surfaces de même
-nature, mais d’étendue différente, si l’inclinaison du plan est faible,
-ils resteront tous immobiles; mais, que l’on vienne à l’accroître
-en abaissant le plan autour d’une charnière horizontale, comme on
-fait au couvercle d’un pupitre que l’on ferme, les corps grands ou
-petits, chargés ou non de poids étrangers, se mettront tout à coup et
-tous ensemble à glisser, surmontant en même temps la résistance du
-frottement, égale pour chacun d’eux, à cet instant, à la composante
-de la pesanteur qui les pousse et qui, proportionnelle à la pression,
-ne dépend en rien de l’étendue des surfaces. Cette loi si simple
-était contraire aux idées reçues par tous les mécaniciens. De Lahire
-l’accepta, et pour en donner une preuve plus nette encore, sinon plus
-certaine, il opéra, comme Coulomb devait le faire plus tard, sur de
-petits chariots inégalement chargés et entraînés le long d’un plan
-horizontal par l’intermédiaire d’une poulie et à l’aide d’un poids
-qui, lors du départ, se trouvait toujours exactement proportionnel à
-la pression. Malgré ces deux démonstrations, dont l’accord n’aurait
-dû lui laisser aucun doute, l’Académie ne fut pas convaincue, et
-Amontons ne réussit pas à satisfaire ses contradicteurs. Si l’on opère,
-lui disait-on, sur un grand nombre de feuilles de papier superposées
-horizontalement, et dont la dernière supporte un léger poids qui la
-presse sur les autres, on pourra, sans grand effort, retirer une des
-feuilles sans toucher aux autres en surmontant le frottement des
-feuilles voisines; mais, si l’on prend à la fois un grand nombre de
-feuilles non consécutives, on éprouvera, en voulant les retirer toutes
-ensemble, une résistance beaucoup plus grande; la pression, disait-on,
-est cependant toujours la même, et la surface totale sur laquelle elle
-s’exerce a seule changé. Quoique l’objection repose sur une assertion
-inexacte et que la pression totale, égale à la somme des pressions
-supportées par chaque feuille, croisse évidemment avec leur nombre,
-Amontons ne répondit pas très-nettement, et l’Académie, habituellement
-moins timide, laissa son excellent travail dans les procès-verbaux
-manuscrits, où il se trouve encore, sans lui accorder place dans les
-mémoires imprimés.
-
-«Malgré toutes les preuves et les remarques de M. Amontons qui
-avaient, dit Fontenelle, dans le volume de 1703, mis son système
-dans un assez beau jour, nous sommes obligés d’avouer ici au public
-que l’Académie n’est pas pleinement persuadée; elle convenait bien
-que la pression était à considérer dans les frottements et souvent
-seule à considérer, mais elle n’en pouvait absolument exclure, comme
-M. Amontons, la considération des surfaces.» On voulut, ajoute
-Fontenelle, finement à son ordinaire, «pousser cette matière jusqu’à la
-métaphysique et aller chercher dans les premières notions ce qu’il en
-fallait penser.» La métaphysique, en pareille matière, est faite pour
-tout embrouiller et pour prouver tout ce qu’on veut. Ses conclusions,
-favorables à Amontons, ne persuadèrent pas, bien entendu, ceux que
-l’expérience n’avait pu convaincre.
-
-Amontons enfin et c’est un titre considérable, a eu la première idée du
-télégraphe aérien; son invention, sur laquelle il n’a rien écrit, est
-racontée ainsi par Fontenelle:
-
-«Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins
-très-ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on
-voudrait à une très-grande distance, par exemple de Paris à Rome, en
-très-peu de temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la
-nouvelle fût sue dans tout l’espace d’entre-deux.
-
-«Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut
-exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de
-Monseigneur et une autre en présence de Madame; le secret consistait
-à disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des
-lunettes de longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste
-précédent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite; et
-ces différents signaux étaient autant de lettres d’un alphabet dont
-on n’avait le chiffre qu’à Paris et à Rome. La plus grande portée des
-lunettes faisait la distance des postes dont le nombre devait être
-le moindre qu’il fût possible; et comme le second poste faisait des
-signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au premier, la
-nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome, presque en aussi peu de
-temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris.»
-
-Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699.
-Son humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant
-ne semblaient pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée
-aux grands seigneurs, mais son génie pour la mécanique le rendait
-nécessaire à l’Académie. On lui avait donné, en le faisant membre
-honoraire, la seule place qu’il pût occuper, car le règlement, on
-ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée des sections aux
-religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de machines
-curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le génie
-créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions.
-Son habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert.
-Charles II d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières
-montres à répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais,
-pour cacher le secret de leur construction, les avaient fermées sans
-laisser le moyen de les ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et
-l’horloger du roi, craignant de les gâter, refusa de s’en charger,
-en indiquant un jeune homme de sa connaissance fort habile dans
-la mécanique, et qui serait peut-être plus hardi. C’était le père
-Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les ouvrit en effet
-et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert voulut le
-lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui avoir
-conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient
-nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de
-600 livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut
-payée le même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient
-à toutes les sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences
-sont unies, s’occupa de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint
-un digne membre de l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur
-ses inventions; content de les exécuter et toujours prêt à donner ses
-conseils chaque fois qu’on les lui demandait, il ne cessa jamais de
-s’appliquer aux combinaisons ingénieuses qui avaient pour lui tant de
-charmes, et fut même admis plusieurs fois à l’honneur de faire admirer
-au roi les amusantes merveilles de son génie inventif.
-
-Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien.
-Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art
-accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de
-la science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de
-toute sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils
-mécaniques ou d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un
-instant par la volonté paternelle, résista à la menace d’une lettre
-de cachet, et dès l’âge de vingt ans, rompant ouvertement toutes les
-entraves, il présentait à l’Académie son automate joueur de flûte.
-
-La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où
-s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles
-et plus sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage
-des machines à fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets
-des conséquences de son invention, le poursuivirent un jour à coups
-de pierres. Sa vengeance fut ingénieuse et digne de lui. Consulté
-sur le maintien de certains priviléges justifiés, disait-on, par
-l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers en soie, il
-montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on l’y
-attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux
-plus riches dessins.
-
-Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines, Vaucanson
-avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de mécanique
-qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche
-collection des arts et métiers.
-
-Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des
-machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques
-qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir
-pénétré les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis
-par ses lectures une instruction mathématique très-solide, sinon
-très-étendue, et ses recherches longtemps classiques sur les lois du
-mouvement des eaux et sur la résistance des fluides ont été considérées
-comme fondamentales. Pitot s’était instruit seul; absolument rebelle
-dans son enfance aux études littéraires, il avait réussi, malgré les
-soins de ses parents, à ne rien apprendre jusqu’à l’âge de vingt
-ans. Un livre de géométrie rencontré par hasard, et dont les figures
-piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il étudia les sciences
-avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter l’estime et
-la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de chimie
-et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint
-pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les
-recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la
-science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique
-et d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de
-l’un de ses mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser
-les projets qu’il y énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur
-de premier ordre, dont les œuvres citées encore aujourd’hui sont
-montrées comme des modèles.
-
-Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences.
-C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut
-le fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable
-entre les membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a
-survécu sans s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec
-l’autorité de son nom, une force réelle dans l’étude des questions
-relatives aux travaux publics. Sous le titre de directeur du bureau des
-géographes et dessinateurs des plans, des grandes routes et chemins
-du royaume, Perronnet avait pris peu à peu la direction de tout le
-personnel subalterne des ponts et chaussées, en répandant dans tout le
-royaume, par des examens et des concours imposés à tous, l’esprit et
-les études de son école de Paris.
-
-Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément
-qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de
-Paris. On ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons
-proprement dites; les élèves les plus habiles instruisaient les autres,
-et pour les y aider, Perronnet leur allouait la très-petite somme
-nécessaire pour payer un répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient
-les leçons à leurs camarades.
-
-Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef
-officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il
-institua chez lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet,
-toujours occupé de son école, y trouva la meilleure occasion d’en
-vivifier l’enseignement, en chargeant les élèves de lire et de
-vérifier les projets des ingénieurs de province, et jugeant par leurs
-observations la rectitude et la portée de leur esprit, il rémunérait,
-suivant leur importance, les remarques utiles et judicieuses. Lorsque
-l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut grade de son
-corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à la fin
-de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.
-
-Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels
-s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit
-clair et vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple
-et droite de la vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs,
-sont remarquables à la fois par l’importance du but, la solide
-simplicité des moyens employés et la netteté des résultats à jamais
-acquis à la science.
-
-Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de
-Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné
-de l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule
-fois la tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais
-il avait beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion,
-pouvait, en abordant les questions les plus difficiles, les suivre
-loin et les traiter de haut. Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît
-que quand il le faut, se trouve à la hauteur de chaque épreuve et
-dans l’application du calcul mathématique à l’art de l’ingénieur, ses
-démonstrations, pour être simples et élémentaires, n’en paraissent que
-plus pénétrantes et plus fortes.
-
-Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le _Recueil des Savants
-étrangers_, présente des résultats curieux et importants, dont la
-démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses.
-«L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de
-prouver que non-seulement les forces des hommes sont insuffisantes
-pour imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un
-certain temps, mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse
-s’élever dans l’air par la réaction de ce fluide contre des ailes.
-
-«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des
-recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont
-très-curieux en eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont
-particulièrement propres à détourner d’entreprises non-seulement vaines
-mais même périlleuses; nous croyons qu’il mérite l’approbation de
-l’Académie et d’être imprimé dans le recueil des mémoires des savants
-étrangers.»
-
-L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de
-trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol
-des oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.»
-
-Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de
-torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique,
-fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte
-des lois physiques les plus importantes.
-
-Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des
-plus petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il
-ne tarda pas à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions
-électriques et magnétiques, et par des procédés admirablement précis,
-le mode de distribution de l’électricité à la surface des corps,
-dont trente ans plus tard les travaux de Poisson devaient confirmer
-l’exactitude en en doublant l’importance.
-
-Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs
-bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique.
-Autorisé, malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à
-entrer dans la marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé
-de commandements importants, et sut associer sans relâche les travaux
-scientifiques aux devoirs de sa profession. Borda était le représentant
-naturel de l’Académie dans les expéditions destinées à l’épreuve des
-montres marines. Il fit dans ce but, avec M. de Verdun et Pingré,
-un voyage dans lequel, élargissant leurs programmes, les savants
-collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude de tous les
-instruments scientifiques utiles à la navigation.
-
-Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui,
-préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories
-les plus hautes pour y pénétrer plus sûrement et plus loin. Très-habile
-dans l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle
-répétiteur qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même
-avec des limbes imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à
-la dernière précision.
-
-Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents
-semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et
-classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude
-expérimentale de la physique.
-
-La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie
-fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le
-génie d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier
-son originalité. Capable de juger par lui-même et d’en appeler à
-l’expérience, s’il ne choisit pas toujours le meilleur parti, il se
-décide dans les questions les plus difficiles, par des raisons toujours
-ingénieuses, souvent concluantes et nouvelles. Le traité de Mariotte
-sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre: véritablement inventeur, il
-sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple, dans ces questions
-que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle, semblaient
-avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des corps,
-Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions
-successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou
-plusieurs boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui
-encore pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en
-a donnée. Des erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs,
-mêlées, il est vrai, à la vérité, et l’on nous pardonnera de prouver,
-par une citation, l’ignorance de Mariotte en mathématiques.
-
-Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui
-paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres,
-suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément
-une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques
-raisonnements assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment
-qu’un poids commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune
-qu’on puisse déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les
-divisions à l’infini tant des vitesses que des espaces passés et des
-temps des chutes, qui sont des raisonnements très-suspects, comme celui
-que les anciens faisaient pour prouver qu’Achille ne pourrait jamais
-attraper une tortue, auquel raisonnement il est difficile de répondre
-et d’en donner la solution; mais on en démontre la fausseté par
-l’expérience et par d’autres raisons plus faciles à concevoir. Ainsi
-l’on objectera à Galilée que les raisonnements ci-dessus, qui sont
-faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens,
-qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables,
-et sur certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui
-sont douteuses, car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas
-par un petit espace sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il
-faut du temps pour produire la plupart des effets naturels, comme il
-paraît quand on fait passer du papier au travers d’une grande flamme
-avec une grande vitesse sans qu’il s’allume, et par conséquent on doit
-préférer les raisonnements ci-dessus à ceux de Galilée.»
-
-Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et
-le style précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et
-incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens
-le plus droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois
-avec génie, cet instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les
-règles de la logique sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne
-sont, pour qui le possède, qu’un commentaire intuitif et sans vertu.
-
-Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs
-expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les
-savants, dans les premières années du XVIII^e siècle, semblaient
-renoncer à l’espoir de pénétrer plus avant dans les secrets du monde
-physique.
-
-Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de
-l’Académie de Bordeaux:
-
-«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une
-sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs....
-La nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout
-à coup dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants
-d’alors, qui virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans
-ce siècle tant de découvertes qu’on peut le regarder non-seulement
-comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la
-philosophie qui, dans les siècles précédents, n’était pas même dans
-son enfance. C’est alors qu’on mit au jour des systèmes, qu’on
-développa des principes, qu’on découvrit ces méthodes si fécondes et si
-générales. Nous ne travaillons plus que d’après ces grands philosophes;
-il semble que les découvertes d’à présent ne soient qu’un hommage que
-nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons tout d’eux. Nous
-sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères
-aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»
-
-Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se
-plaint Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et
-l’arbre immortel qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses
-plus beaux fruits.
-
-Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable d’une
-expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il
-s’est montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes
-de la nature, Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de
-l’Académie des sciences.
-
-Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au
-Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie
-dès sa première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize
-ans, continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes
-les parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent
-son ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires,
-sur la mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur
-l’aiguille aimantée. Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à
-la même époque, sur la gradation de la lumière, la science mathématique
-la plus profonde et la plus sage dirige et interprète les expériences
-les plus délicates. Bouguer, dans cet ouvrage, a créé une des branches
-de la physique: la photométrie. Bouguer a proposé un micromètre fondé
-sur un principe extrêmement nouveau et que son emploi commode pour
-déterminer le diamètre apparent du soleil a fait nommer héliomètre.
-Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté cependant son
-œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait confiée,
-Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son
-savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita
-d’injustes réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent
-d’interminables querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent
-pendant plus de dix ans l’Académie et le public. Bouguer avait raison
-au fond; mais les attaques enjouées et les fines railleries de son
-irréconciliable adversaire attiraient assez l’attention et trouvaient
-assez de créance pour attrister sérieusement les dernières années de
-l’illustre et excellent physicien.
-
-Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact
-qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et
-véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes,
-il y renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de
-puissantes et chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay
-exécutés pendant les loisirs de sa vie militaire ne se ressentent
-pas d’un tel partage, et quand, au sortir du camp, l’Académie lui
-ouvrit immédiatement ses portes, il tenait rang déjà parmi les hommes
-considérables de la science. Curieux de toutes les sciences à la
-fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit droit et
-éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus
-divers.
-
-L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il
-a étudié la double réfraction avec plus de soin et de précision que
-ses devanciers. Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une
-introduction historique aussi savante que judicieuse, a acquis
-récemment une importance inattendue. M. E. Becquerel, en étendant
-excellemment et au delà de toute limite prévue les faits singuliers
-qu’il rapporte, y a montré une loi générale de la nature dont
-l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.
-
-Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication
-véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le
-problème aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des
-vapeurs. Quelle est l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse
-ou le sol qui la produit? Ces deux hypothèses sont les seules possibles
-et c’est entre elles qu’il faut choisir. Tel est le dilemme inexact
-qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les physiciens, et dont Dufay
-lui-même n’a pas su se dégager.
-
-Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra
-trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre.
-La conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans
-les jours d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos
-appartements, sur les vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du
-plancher de la chambre parce qu’il ne descend pas du plafond. La rosée
-naît dans l’air, à toute hauteur et partout où un corps suffisamment
-refroidi fait condenser la vapeur qui s’y trouve disséminée.
-
-Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin
-des Plantes, toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son
-administration bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts
-de la science, releva bientôt l’établissement fort amoindri entre les
-mains négligentes, et despotiques pourtant, du successeur de Fagon.
-Chirac, premier médecin du roi, avait reçu la direction du Jardin comme
-une dépendance de sa charge. Inférieur à Fagon par la science, il
-l’était surtout en dévouement et en zèle. Jaloux de tous ses droits et
-impérieusement attentif aux détails, il voulait trancher les questions
-par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine ne pouvait être
-donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le centre de
-toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle
-toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort
-heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle
-devenait pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de
-contenter son esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à
-chacun toute sa liberté.
-
-On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la
-sensitive. Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté
-de vivre dans le feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé
-utile de jeter plusieurs salamandres au milieu d’un brasier ardent,
-il les vit s’y consumer et se réduire en cendres. La démonstration
-était suffisante; Dufay cependant crut la mettre dans un plus grand
-jour en prouvant, ce sont ses propres paroles, que non-seulement les
-salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout au contraire elles
-vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La salamandre
-emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs jours et
-survivre au dégel.
-
-Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit
-leurs sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard
-pour son successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps,
-ne pouvait convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à
-fréquenter les grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans
-la prévision d’une mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune
-Buffon, qui n’avait alors aucun titre à un tel choix. On sait assez
-qu’il en acquit depuis et que la science n’eut pas à regretter la
-dernière inspiration de Dufay.
-
-L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup
-contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et
-des expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps
-que professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a
-enseigné la physique avec un succès toujours croissant.
-
-C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la
-mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que
-lui donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre
-l’emploi des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin.
-Voici dans quels termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de
-son apparition, en 1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a
-eu depuis plusieurs éditions:
-
-«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie,
-s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des
-expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées
-assez singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier
-abord; il a cherché à les appuyer sur des expériences et du tout
-ensemble il a fait plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en
-dissertations. Après avoir remarqué que la matière qui part d’un corps
-électrisé enfile plus aisément et de plus loin la pointe d’une aiguille
-qu’un pareil corps qui serait arrondi par le bout, et reconnaissant
-d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et l’électricité, il
-ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air sous un
-nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient
-passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la
-terre où elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la
-foudre fut constatée pour la première fois en France par Dalibard et
-Buffon, qui obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires
-et prodigieux, mais Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils
-rapportaient tout l’honneur de la découverte, et ils invitaient les
-curieux et les savants à assister aux _expériences de Philadelphie_.
-
-«Ce singulier phénomène, dit Nollet, ne fut pas plutôt observé et
-vérifié, que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart
-de ceux qui l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y
-a entre le fait et les conséquences qu’on en voulait tirer, crurent
-de bonne foi, sur les paroles de ceux qui le leur disaient, que les
-fluides du ciel seraient désormais en la puissance des hommes et que
-pour se garantir du tonnerre il suffirait de dresser des pointes sur
-le sommet des édifices. Quelques personnes assuraient d’un ton sincère
-qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en défendre en mettant
-l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui n’en portent
-pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage, mais on
-leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme l’évangile
-du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant bien
-mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.»
-
-L’opposition très-loyale d’ailleurs de Nollet ne pouvait étouffer la
-grande découverte de Franklin. L’Académie des sciences, quelque temps
-partagée, se rangea bientôt du côté de la vérité et nomma Franklin un
-de ses huit associés étrangers. Pendant son séjour à Paris, l’illustre
-représentant du nouveau monde assista plus d’une fois à ses séances et
-prit même part à ses travaux. Un rapport de lui sur l’établissement
-d’un paratonnerre pour la flèche de Strasbourg se trouve encore dans
-les procès-verbaux.
-
-
-
-
-LES CHIMISTES.
-
-
-La chimie, par une destinée singulière, a passé presque tout à coup des
-ténèbres au grand jour, et son avénement subit au rang des sciences
-exactes fut peut-être le plus grand événement scientifique du XVIII^e
-siècle. Les membres de l’Académie des sciences l’avaient cultivée sans
-interruption, mais longtemps sans éclat. Nous avons dit ce qu’était
-une analyse chimique à la fin du XVII^e siècle et quelles opérations
-stériles, souvent ridicules, on rencontre sous ce nom dans les premiers
-registres de l’Académie; à côté cependant de ces tentatives obstinées
-dans une mauvaise voie se placent des observations importantes et des
-preuves réelles de perspicacité.
-
-Homberg, après la réorganisation de 1699, fut, parmi les pensionnaires,
-le représentant le plus éminent de la chimie. Né à Batavia, où son
-père, gentilhomme saxon ruiné par la guerre de Trente ans, était allé
-tenter de relever sa fortune, il fut amené jeune encore en Europe
-et étudia avec grand succès dans les universités de Hollande et
-d’Allemagne. Jurisconsulte, astronome, mécanicien, botaniste et médecin
-en même temps que chimiste, Homberg excellait également dans toutes
-les études, et celle de l’hébreu avait même excité sa curiosité. Ses
-parents, charmés par tant de science et fier de sa précoce célébrité,
-le pressèrent d’en tirer profit, et de prendre parti pour une position
-lucrative; mais, loin de suivre leurs conseils, Homberg ne songeait
-qu’à voyager pour s’instruire davantage. Il visita Otto de Guericke,
-à Magdebourg; vit les universités de Padoue, de Bologne et de Rome;
-s’arrêta en France; en Angleterre, où il travailla dans le laboratoire
-de Boyle; en Hollande, où il étudia l’anatomie avec Graff. La diversité
-de ses projets égalait celle de ses études; après plusieurs années
-de voyage, il prit à Wittemberg le titre de docteur en médecine;
-mais, loin d’exercer sa profession nouvelle, il partit bientôt pour
-visiter les mines métalliques de la Bohême et de la Hongrie; il
-voulut étudier ensuite celles de Suède, et se rendit à Stockholm. Ces
-voyages n’étaient pas stériles, et les travaux de Homberg, datés des
-contrées les plus diverses, remplissaient les journaux scientifiques de
-l’Europe. Colbert, toujours désireux d’accroître l’éclat de l’Académie
-des sciences, lui fit des offres avantageuses; il les accepta malgré sa
-famille et devint bientôt le membre le plus actif de l’Académie.
-
-Sa réputation d’habile chimiste, peut-être aussi celle d’alchimiste,
-qu’il ne repoussait pas absolument, le mirent en relations avec le
-duc d’Orléans, qui, lui aussi, comme le dit Saint-Simon, «aimait à
-souffler, non pour chercher à faire de l’or, dont il se moqua toujours,
-mais pour s’amuser des curieuses opérations de la chimie;» il se fit un
-laboratoire le mieux fourni et le plus beau que la chimie eût jamais
-vu, et y attira Homberg, auquel il donna le titre fort lucratif et
-fort envié de son médecin, que celui-ci, préférant l’Académie à ses
-intérêts, n’accepta pourtant qu’à la condition d’être dispensé du
-règlement qui, à cause de la résidence à Versailles, devait l’exclure
-de la compagnie. Entretenant avec lui le commerce le plus intime, il
-se plaisait à suivre ses opérations et à y prendre part; tout cela
-très-publiquement, et il en raisonnait très-volontiers avec qui pouvait
-y prendre intérêt. Homberg, de plus, nous dit Saint-Simon, était un
-homme de grande réputation, et n’en avait pas moins en probité et en
-vertu qu’en capacité pour son métier; la calomnie se fit pourtant une
-arme terrible de ces relations; après la mort rapide et mystérieuse
-du Dauphin d’abord, puis de la duchesse et du duc de Bourgogne, on
-parla de poison et non sans vraisemblance. Les soupçons s’élevèrent
-jusqu’au duc d’Orléans, qui publiquement et grossièrement outragé par
-la populace, supplia le roi de le faire entrer à la Bastille et d’y
-enfermer Homberg avec lui, en attendant que tout fût éclairci; le roi
-permit seulement, après beaucoup d’instances, qu’Homberg fût reçu à la
-Bastille, s’il allait s’y présenter lui-même; mais l’ordre ne fut pas
-donné, et Homberg, que Voltaire appelle à cette occasion, et un peu au
-hasard sans doute, vertueux philosophe et d’une candeur extrême, ne fut
-pas admis à se justifier.
-
-L’histoire ne mentionne aujourd’hui ces atroces soupçons que pour les
-écarter avec dédain; mais ils planèrent tristement sur Homberg pendant
-les quelques années qu’il vécut encore.
-
-Les Mémoires de l’Académie contiennent un grand nombre de travaux
-de Homberg, presque tous sur des points de détail. Il était
-expérimentateur ingénieux et habile, et la chimie lui doit un grand
-nombre de faits nouveaux et bien observés, dont la théorie devait lui
-échapper complétement, comme à ses contemporains et à ses successeurs
-immédiats.
-
-Le duc d’Orléans possédait un miroir convexe d’une grande puissance,
-c’est-à-dire une lentille, avec laquelle Homberg fit de nombreuses
-expériences.
-
-L’or métallique, à la chaleur de ce miroir, ne tardait pas à se fondre
-et à se volatiliser, il croyait même le transformer en partie en un
-verre violet, fourni, sans doute, par la matière du vase dans lequel
-il opérait et contenant peut-être une petite quantité de silicate
-d’or. La chaleur du soleil lui semble de nature autre que celle de
-nos foyers. C’est, suivant lui, une matière simple, dont les parties
-sont infiniment plus petites que celles du feu ordinaire, et qui peut
-s’introduire dans les interstices où celui-ci ne peut pas entrer, et
-avec lequel il a une autre différence, c’est que l’air, étant plus
-pesant que la flamme, pousse celle-ci, selon les lois de l’équilibre
-des liqueurs, sans quoi la flamme n’aurait aucun mouvement, au lieu que
-le rayon du soleil est poussé par le soleil sans que l’air contribue en
-aucune manière à son action.
-
-Les Mémoires de l’Académie contiennent de singulières idées de Homberg
-sur la nature de la chaleur. «On a demandé, dit-il, pourquoi le fond
-d’un bassin où l’eau bout n’est point chaud du côté du feu, au lieu
-qu’il serait chaud s’il n’y avait point d’eau: cela tient à ce que la
-matière de la lumière qui fait la chaleur a deux mouvements, l’un de
-tous côtés sphérique, qui lui est naturel, l’autre de bas en haut causé
-par la pesanteur de l’air; que, par le premier mouvement, elle pénètre
-et enfle les corps en tous sens, que, par le second, elle hérisse leur
-surface en un sens seulement, que, quand l’eau est dans un bassin sur
-le feu, elle réprime et arrête en partie le mouvement sphérique de la
-matière subtile et l’éteint jusqu’à un certain point, mais qu’elle
-n’empêche pas la direction de bas en haut et le hérissement de la
-surface, et que, par conséquent, la surface entourée demeure froide et
-par conséquent peu chaude.»
-
-Ce passage, qui semble une parodie de la physique de Descartes, est un
-curieux spécimen des idées théoriques des hommes les plus éminents de
-l’époque.
-
-Un autre mémoire de Homberg donnera une idée assez exacte des méthodes
-employées alors par les chimistes et de la nature des problèmes qu’ils
-cherchaient à résoudre.
-
-«Il y a environ trente ans, dit-il, qu’une personne de considération me
-demanda avec beaucoup d’instances d’essayer si, de la matière fécale,
-je ne pourrais pas tirer une huile distillée, sans mauvaise odeur, qui
-fût claire et sans couleur comme de l’eau de fontaine, parce qu’elle
-en avait vu, comme elle le croyait, un effet surprenant, qui était de
-fixer le mercure commun en argent fin. On croit aisément ce que l’on
-voudrait qui fût vrai; aussi me laissai-je persuader sans beaucoup de
-peine d’entreprendre cette recherche et de travailler à un ouvrage
-qui devait nous enrichir tous deux. Pour ne pas travailler sur une
-matière ramassée au hasard et dont je ne connusse pas les ingrédients,
-j’ai loué, dit-il, quatre hommes robustes et en bonne santé; je les ai
-enfermés avec moi pendant trois mois en une maison qui avait un grand
-jardin pour les promener, et, pour être assuré qu’ils ne prissent
-autre nourriture que celle que je leur donnerais, j’étais convenu avec
-eux qu’ils ne mangeraient autre chose que du meilleur pain de Gonesse
-que je leur fournirais frais tous les jours, et qu’ils boiraient tant
-qu’ils voudraient du meilleur vin de Champagne.»
-
-Homberg commença par dessécher la matière, qui se réduisit au dixième
-de son poids; mais, en la distillant dans une cornue de verre, à divers
-degrés de feu, il n’en tirait que de l’huile rouge ou noire, toujours
-puante, qui ne répondait nullement au désir de son associé.
-
-Il cherche alors à séparer par la solution tout ce que la substance
-étudiée contient de matières grossières et terreuses; il la délaye à
-cet effet dans de l’eau chaude, puis, après avoir décanté et filtré en
-évaporant jusqu’à siccité, il obtient des cristaux bien déterminés, qui
-ressemblent à du salpêtre et fusent au feu en donnant une flamme rouge.
-
-En distillant ce sel par degrés, il obtient une liqueur âcre et acide,
-suivie d’un peu d’huile rousse et fétide; celle qu’il fallait trouver
-était blanche et sans odeur; il abandonne encore cette marche pour
-recommencer à opérer sur la matière simplement desséchée au bain-marie,
-en y ajoutant ce qu’il nomme différents intermèdes, c’est-à-dire en la
-mêlant tantôt avec de la chaux vive ou éteinte, tantôt avec de l’alun,
-du colcothar, de la poudre de brique, etc., mais, au lieu d’huile
-blanche, qui était le but de son travail, il n’obtient cette fois
-encore que des huiles diversement colorées et conservant la même féteur.
-
-Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la
-fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu
-n’a pas de part. Il sépare d’abord le flegme superflu de la matière par
-le bain-marie, pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et
-se débarrasser des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait
-consciencieusement pour la fournir; pour faire fermenter la matière,
-il la mit en poudre en versant dessus six fois autant de flegme qu’il
-en avait été séparé par la distillation, puis le tout fut chauffé en
-vase clos au bain-marie, pendant six semaines, à une douce chaleur; en
-distillant ensuite, la partie aqueuse avait perdu presque toute son
-odeur. Homberg put en donner à quelques personnes dont le teint était
-gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par jour, ont adouci,
-dit-il, et blanchi considérablement leur peau.
-
-Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque
-sans odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique.
-
-Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg
-l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences,
-était élève d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé
-Glazer, démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des
-idées obscures qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt
-pour se placer, pendant près de trois ans, chez un apothicaire de
-Montpellier nommé Verchaut, dont les leçons l’auraient encore laissé
-fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de s’instruire lui-même en
-s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il ne tarda pas à
-ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les curieux
-de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du
-jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de
-ses premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les
-secrets de la science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et
-la passion de l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec
-sa vie, ont servi, autant au moins que ses livres, à répandre dans
-toute l’Europe le goût et la pratique des opérations chimiques. Il
-devint apothicaire à Paris et professa chez lui dans la rue Galande.
-Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins une chambre qu’une cave
-et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux;
-l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de place pour les
-opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne craignaient pas
-de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur l’anatomie,
-devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes étrangers
-venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux
-maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de
-parfaite clarté.
-
-Le traité de chimie de Lémery, qui de 1675 à 1713, a eu dix éditions,
-et qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous
-aide pas, il faut l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des
-contemporains; il faudrait, sans doute, pour s’en rendre compte, le
-comparer aux écrits mystérieux et énigmatiques des chercheurs du grand
-œuvre.
-
-Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des
-mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un
-esprit universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses,
-suivant les diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il
-se trouve embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique
-et qu’il ne tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en
-établir de sensibles, et je rapporterai ceux dont on se sert
-communément.
-
-Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il,
-cinq sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la
-terre; de ces cinq, il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le
-sel, et deux passifs, l’eau et la terre. Ils les ont appelés actifs,
-parce qu’étant dans un grand mouvement ils font toute l’action du
-mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant en repos ils ne
-servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces distinctions
-fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et Lémery
-n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec
-beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie,
-ne doit pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car
-les substances à qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre
-égard et qu’en tant que nous ne pouvons point aller plus avant dans la
-division des corps; mais on comprend bien que ces principes sont encore
-divisibles en une infinité de parties qui pourraient, à plus juste
-titre, être appelées principes.
-
-Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive
-à cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées
-et décrites pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de
-place, et, quoiqu’il définisse la chimie la science de l’analyse, la
-préparation des divers composés le remplit presque tout entier. Il se
-vendit, dit Fontenelle, comme un ouvrage de galanterie ou de satire;
-on le traduisit en latin, en allemand, en anglais et en espagnol; et
-les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur, se plaisaient à
-vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur maître.
-L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur
-espagnol, est plutôt unique que considérable.
-
-Les persécutions religieuses vinrent troubler la vie de Lémery. Au
-milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre
-de quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille
-en devenant médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la
-révocation de l’édit de Nantes lui enleva bientôt aussi le droit
-d’exercer la médecine. C’est alors, dit Fontenelle, que, voyant sa
-fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit constamment occupé
-des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il vint enfin à
-craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause
-en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion
-catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de
-prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre
-d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa
-conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses
-confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses
-malades et le grand débit de ses préparations.
-
-Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme élève,
-devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père,
-riche apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente
-éducation; il eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants
-illustres, Cassini, le père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient
-chez lui des conférences réglées, où les jeunes gens des plus grandes
-familles briguaient la faveur d’assister, et qui furent, dit-on,
-l’origine de l’établissement des expériences de physique dans les
-colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée par de nombreux
-voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands personnages qui,
-avant même qu’il eût pris le grade de docteur, l’emmenaient avec eux
-pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami qu’en médecin. La
-clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus brillantes, ne lui
-fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la thèse qu’il
-soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un médecin,
-disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En cultivant la
-science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son art.
-Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place
-importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans
-une table fort courte les diverses substances que la chimie considère,
-Geoffroy croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les
-unes pour les autres et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une
-règle sans exception les décompositions et compositions qui doivent se
-produire. Lorsque deux substances sont unies, il admet qu’une troisième
-qui survient, et qui a plus d’affinité pour l’une, met l’autre en
-liberté et lui fait lâcher prise. Si, par exemple, l’huile de vitriol
-décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse l’acide nitrique dont
-l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne.
-
-Malgré bien des difficultés et des incertitudes qui suivirent, ce
-travail est considérable; on y voit paraître pour la première fois une
-théorie plausible des phénomènes chimiques.
-
-«Les affinités de Geoffroy, dit cependant Fontenelle, firent de la
-peine à quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions
-déguisées, d’autant plus dangereuses que d’habiles gens ont déjà su
-leur donner des formes séduisantes.» La table de Geoffroy, généralement
-admise, a servi pendant longtemps de base à l’enseignement de la
-chimie. Les progrès de la science semblent donner raison toutefois,
-dans ce cas au moins, aux adversaires de l’attraction, et les théories
-de Berthollet devaient montrer, près d’un siècle plus tard, que, dans
-ces luttes engagées entre les corps, la victoire n’est pas due à une
-plus grande affinité, mais aux conditions extérieures de la lutte. Les
-corps éliminés sont ceux qui, par leur nature, doivent disparaître
-aussitôt qu’ils sont formés, et les éléments qui les composent sont
-vaincus, parce que, resserrés en quelque sorte sur un terrain trop
-étroit, il n’en peuvent perdre la moindre parcelle sans être rejetés du
-champ de bataille.
-
-Après Homberg, Leymery et Geoffroy, Rouelle, Macquer, Sage et
-Beaumé répandirent par leur enseignement comme par leurs écrits la
-connaissance des vérités de pratique que leurs théories confuses et
-embarrassées ne sauraient ni prévoir ni expliquer. Rouelle, dont
-Jean-Jacques Rousseau suivit les leçons au Jardin du roi, joignait
-à une infatigable ardeur, un sincère et naïf enthousiasme pour le
-résultat de ses travaux. «On lui doit, a écrit Lavoisier, la plus
-grande découverte qui ait été faite en chimie depuis Stahl, celle des
-proportions diverses dans lesquelles un même acide et une même base
-peuvent s’unir pour former des sels.» La correspondance de Grimm donne
-de Rouelle un portrait voisin parfois de la caricature, mais tracé de
-main de maître:
-
-«C’est lui qui introduisit la chimie de Stahl, et fit connaître ici
-cette science dont on ne se doutait point, et qu’une foule de grands
-hommes ont portée en Allemagne à un haut degré de perfection. Rouelle
-ne les savait pas tous lire; mais son instinct était ordinairement
-aussi fort que leur science. Il doit donc être regardé comme le
-fondateur de la chimie en France; et cependant son nom passera parce
-qu’il n’a jamais rien écrit, et que ceux qui ont écrit de notre temps
-des ouvrages estimables sur cette science, et qui sont tous sortis
-de son école, n’ont jamais rendu à leur maître l’hommage qu’ils lui
-devaient; ils ont trouvé plus court de prendre, sur le compte de leur
-propre sagacité, les principes et les découvertes qu’ils tenaient
-de leur maître; aussi Rouelle était-il brouillé avec tous ceux de
-ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur
-ingratitude par les injures dont il les accablait dans les cours
-publics et particuliers, et l’on savait d’avance qu’à telle leçon il y
-aurait le portrait de Malouin, à telle autre le portrait de Macquer,
-habillés de toutes pièces. C’étaient suivant lui, des ignorantins,
-des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une
-signification si odieuse qu’il l’appliquait aux plus grands criminels;
-et pour exprimer, par exemple, l’horreur que lui faisait Damiens, il
-disait que c’était un plagiaire. L’indignation des plagiats qu’il
-avait soufferts dégénéra enfin en manie; il se voyait toujours pillé;
-et lorsqu’on traduisait les ouvrages de Pott ou de Lehman, ou de
-quelque autre grand chimiste d’Allemagne et qu’il y trouvait des idées
-analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.»
-
-«Rouelle était d’une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées
-et sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour
-mettre dans ses leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas
-écrire; il parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction
-ni clarté, et il avait coutume de dire qu’il n’était pas de l’académie
-du beau langage. Avec tous ces défauts, ses vues étaient toujours
-profondes et d’un homme de génie; mais il cherchait à les dérober à la
-connaissance de ses auditeurs autant que son naturel pétulant pouvait
-le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées fort au long; et
-quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes arcanes
-que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui
-disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle
-croyait que l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité,
-et le priait de ne pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents
-personnes. Il avait une si grande habitude de s’aliéner la tête que
-les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. Il se démenait comme
-un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait,
-donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes,
-sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait
-plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait
-ses jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe
-pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa
-jarretière, et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon
-de ce qu’il venait de faire. Dans ses cours, il avait ordinairement
-pour aides son frère et son neveu pour faire les expériences sous
-les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y trouvaient pas toujours;
-Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel neveu ne venant
-point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son
-laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette
-opération, il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence
-de ses auditeurs, et à son retour il avait ordinairement achevé la
-démonstration commencée et rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors
-on le priait de recommencer. Un jour, étant abandonné de son frère et
-de son neveu, il dit à ses auditeurs: «Vous voyez bien, messieurs,
-ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je cessais de remuer un seul
-instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en
-l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier de remuer,
-et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas
-épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant
-deux cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement
-personne ne fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion
-avait porté par l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut
-quitte pour cette cheminée et une perruque...
-
-«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne
-pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et
-comme il était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de
-le faire revenir d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours
-à tort et à travers: ainsi il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait
-beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait pas estimer la physique, ni les
-systèmes de M. de Buffon; il était peu touché de son _beau parlage_, et
-quelques leçons de ses cours étaient régulièrement employées à injurier
-cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu,
-médecin de beaucoup d’esprit. «_Oui, messieurs_, disait-il tous les ans
-à un certain endroit de son cours, _c’est un de nos gens, un plagiaire,
-un frater, qui a tué mon frère que voilà_.» Il voulait dire que Bordeu
-avait mal traité son frère dans une maladie.
-
-Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi.
-Le docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses
-leçons par ces mots: _Comme M. le démonstrateur va vous le prouver
-par ses expériences_. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de
-faire les expériences annoncées disait: _Messieurs, tout ce que M.
-le professeur vient de vous dire est absurde, comme je vais vous le
-prouver._»
-
-Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à
-l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son
-_Dictionnaire de chimie_ contient, avec des faits nouveaux et bien
-observés, un tableau très-clair et très-complet de la science à son
-époque. La théorie tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée.
-
-Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile
-et pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en
-combustion. Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon
-entre autres le renferme en proportion considérable. Pour régénérer un
-corps brûlé qui a perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et
-pour cela souvent il suffit de le chauffer dans un creuset plein de
-charbon.
-
-Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion
-préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les
-chimistes, sans discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but;
-et tous, pendant un demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin
-battu, acceptèrent la théorie de Stahl comme exacte et indubitable.
-Pénétrant plus avant dans l’examen de ces matières, en apparence si
-cachées, et désireux de voir, non de deviner, l’esprit délicat et
-puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la première fois la
-faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur doctrine. Les
-applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie de
-Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M.
-Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis
-longtemps d’une grande découverte qu’il réservait _in petto_, et qui
-n’allait à rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique.
-Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu
-rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais
-quitté la partie. Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa
-découverte au grand jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée
-publique de l’Académie, et je vous assure que depuis ce temps j’ai un
-grand poids de moins sur l’estomac.»
-
-La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi
-opposée aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les
-accueillir; mais il avait le sens trop droit pour n’être pas enfin
-désabusé. Vaincu sans vouloir se rendre, il prit le plus mauvais de
-tous les partis. Gardien volontaire d’un édifice branlant, il tenta
-sans le quitter d’en changer la structure, et continuant à parler comme
-Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de Lavoisier. C’était, pour
-l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire complète.
-
-C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les
-chimistes français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont
-laissé à Boyle, à Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de
-Lavoisier, comme à Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur
-certains points ses émules.
-
-Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement
-définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est
-du cuivre, le marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou
-du mercure. Ces gaz ne produisent pas seulement certains effets
-extraordinaires et exceptionnels, mais il n’est pas de réaction
-chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne jouent un rôle actif,
-soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait leurs éléments,
-soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on ne vit en
-eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à rien
-approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers
-gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le
-signal d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer
-avec honneur les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de
-Cavendish; mais quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent
-un rang à part. Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour
-recueillir les gaz, il a découvert et étudié un grand nombre d’entre
-eux en constatant leurs propriétés trop diverses et trop tranchées
-pour que la confusion restât possible.
-
-Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier
-une influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes
-si remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais,
-Lavoisier, qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son
-rival par l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que
-les réactions sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner
-ou se perdre, et que le poids des produits solides, liquides ou gazeux
-d’une opération chimique est égal, grain pour grain, à celui des agents
-qui leur donnent naissance.
-
-Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et
-invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.
-
-Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents
-livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de
-l’eau de pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent
-livres; au bout de cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf
-livres, et l’on ne s’était servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou
-d’eau distillée; on avait même poussé la précaution jusqu’à couvrir
-le pot d’une lame d’étain percée de plusieurs trous, pour empêcher la
-poussière de s’y déposer. La terre, au bout des cinq ans, n’avait
-perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau, ajoutait-il, qui a
-seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est convertie en bois,
-en écorce, en racines, peut-être même en cendres.
-
-L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle,
-avait toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait
-fort évidente. Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre
-source dont les végétaux tirent sans doute la plus grande partie des
-principes qu’on y découvre par l’analyse. On sait, par les expériences
-de MM. Hales, Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement
-dans les plantes une transpiration considérable, mais qu’elles exercent
-encore par la surface de leurs feuilles une véritable succion au moyen
-de laquelle elles absorbent les vapeurs répandues dans l’atmosphère.
-
-Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer
-tout le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une
-méthode aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre,
-annoncée et montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il
-dénonce les causes, et leur eau solidifiée n’est autre, comme il le
-montre très-distinctement, que le verre du vase dissous en partie par
-l’ébullition prolongée.
-
-L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au fond
-à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la
-grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les
-métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par
-leur calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté
-et dont la vérification est trop facile pour laisser place à aucune
-objection sérieuse. Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps
-suffisant au contact de l’air, se brûle complétement, comme nous disons
-aujourd’hui, et se transforme en chaux de plomb ou litharge, qui,
-mélangée à du charbon en poudre et chauffée de nouveau, reproduit une
-livre de plomb.
-
-Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant,
-perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant.
-Il y a donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni
-ne s’en préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé,
-avaient laissé tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le
-crut entièrement nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves
-en s’assurant la priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un
-écrit cacheté conçu en ces termes:
-
-«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant,
-loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire
-que d’une livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre
-d’acide vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en
-est de même du phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une
-quantité prodigieuse d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se
-combine avec les vapeurs.
-
-«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je
-regarde comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la
-combustion du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard
-de tous les corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la
-calcination, et je me suis persuadé que l’augmentation du poids des
-chaux métalliques tenait à la même cause. L’expérience a complétement
-confirmé mes conjectures; j’ai fait la réduction de la litharge dans
-des vaisseaux fermés, avec l’appareil de Hales, et j’ai observé qu’il
-se dégageait, au moment du passage de la chaux en métal, une quantité
-considérable d’air et que cet air formait un volume mille fois plus
-grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte me paraît
-une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis
-Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent
-dépôt entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret
-jusqu’au moment où je publierai mes expériences.»
-
-L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les
-découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire
-aux principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre,
-contestèrent successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où,
-convaincus sur ce point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle.
-On lit dans un rapport fait six ans après à l’Académie, sur la seconde
-édition du _Dictionnaire de chimie_ de Macquer:
-
-«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité,
-Feu, Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de
-la différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un
-grand nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une
-imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les
-suffrages que de les mériter.»
-
-L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux,
-ont voulu la rendre claire.
-
-La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on
-produisit un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté
-les diverses explications proposées pour l’accroissement de poids des
-chaux métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur
-les fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que
-le surcroît de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi,
-appesanti et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement
-continue chaleur du fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce
-aidant l’agitation fréquente) et s’attache à ses plus menues parties,
-non autrement que l’eau appesantit le sable que vous jetez en icelle
-pour s’attacher et adhérer à ses moindres grains.»
-
-Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la
-combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs,
-que Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un
-texte nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre
-de Jean Rey on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même
-et une expérience concluante exactement interprétée par Duclos en
-1667. Lavoisier ne chercha pas à contester. Ses adversaires auraient
-dû convenir en même temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire
-d’inventeur n’avait rien à y perdre. Il ne s’agit pas en effet ici
-d’un éclair brillant de la pensée, notre admiration pour Lavoisier ne
-s’attache que pour une faible part à l’idée très-simple qu’un génie
-moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier seul pouvait
-apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et de
-sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur
-discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses
-accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les
-inventeurs les plus illustres.
-
-Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre,
-il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses
-preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans
-l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé
-qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir
-établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé,
-dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait
-chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient
-dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La
-découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie
-nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec
-des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la
-science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait
-lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus
-nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie
-qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le
-véritable rapport est due tout entière à Lavoisier.
-
-En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un
-grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit
-loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences
-contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être
-même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne
-puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont
-conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si
-on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce
-célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des
-conséquences.»
-
-Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui
-les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire,
-affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement
-en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer
-d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement
-établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley,
-lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide
-nitreux.
-
-Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre
-l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui
-encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée.
-
-Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les
-habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence;
-mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de
-voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des
-autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et
-fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis
-ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la
-puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de
-leurs premières études.
-
-Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau
-assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace,
-associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les
-vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la
-plus assurée pour en obtenir la mesure.
-
-Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer
-une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile
-des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort
-écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires
-de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider
-leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut
-se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte
-l’histoire de la science.
-
-La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus
-ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient
-dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie
-moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et
-peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait
-tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la
-suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes,
-contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter
-de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner
-même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était
-riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage.
-On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour
-le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus
-chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une
-accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation,
-et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement
-recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la
-nature produit à peine une fois en plusieurs siècles.
-
-Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres,
-avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du
-phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à
-Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent
-chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre
-qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui
-fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais
-ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et
-généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour
-en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva
-dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous
-les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.
-
-Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la
-langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par
-voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.
-
-Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger
-les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant
-sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à
-l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus,
-et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le
-ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues
-l’auraient écarté.
-
-La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus
-que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a
-donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes;
-mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance
-toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque,
-on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante
-de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine
-devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis
-à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les
-chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire
-accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la
-langue des chimistes.
-
-Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement
-l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la
-combinaison des idées.
-
-Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus
-illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On
-crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages
-promis à une _langue bien faite_.
-
-Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de
-l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à
-Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de
-la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la
-règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et
-en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant
-toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante
-protestation.
-
-«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage
-de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en
-occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien
-comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de
-la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles
-et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à
-des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus
-opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de
-plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la
-doctrine du phlogistique?
-
-«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque
-une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe,
-et qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou
-étrangères à son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà
-presque ignorée des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni
-trace ni notion quelconque des choses ni des idées qu’on doit lui faire
-signifier.»
-
-L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.
-
-Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage,
-je ne puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai,
-une complète et brillante transformation dont les mots nouveaux,
-soigneusement assortis aux idées, proclamaient le triomphe définitif
-et complet. Mais à cet avantage, tout entier de circonstance, on
-pouvait opposer plus d’un inconvénient.
-
-Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil,
-ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès
-de la science ou la simplicité de son enseignement?
-
-L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu,
-à dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène,
-n’a-t-elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y
-avoir forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science
-distincte et soumise à de tout autres principes?
-
-Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en
-faut-il pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment
-du progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la
-lecture courante et facile des premiers maîtres de la science?
-
-Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard
-comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu
-encore de réaction.
-
-
-
-
-LES NATURALISTES.
-
-
-L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec
-la chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences.
-Lors de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les
-sections de botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs,
-contribuèrent constamment et pour une grande part à la renommée et à la
-force de la compagnie.
-
-Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme
-Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans;
-riche et indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la
-science d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de
-découvrir. Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations
-et plus rigoureux dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par
-le style et est resté beaucoup moins célèbre.
-
-Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires
-de géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de
-Descartes et des théories infinitésimales, que quelques membres
-de l’Académie repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas
-celui d’un géomètre, il a fortifié son esprit par la discipline des
-raisonnements rigoureux, en poussant ses études mathématiques assez
-loin pour pouvoir prononcer par lui-même, en toute circonstance, sur la
-possibilité et la légitimité de leur application; mais il les abandonna
-bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le portaient ses
-goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature,
-Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en
-étudiant les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des
-instruments qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime
-à suivre et à faire naître, lui en apprennent plus que les discours
-et que les livres. Ses mémoires, dans la collection de l’Académie,
-sont au nombre des plus célèbres; marqués presque tous au même coin,
-ils n’exigent, pour être lus et compris, aucune étude préalable. Plus
-éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait aucun étalage de sa science, qui,
-toujours cependant, sur toutes les questions, resta à la hauteur de son
-époque.
-
-Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se
-proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers,
-qu’il voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même,
-il n’avait pas le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son
-activité dans les mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets,
-qu’il traite tous, sinon avec la même compétence, tout au moins avec la
-même sagacité.
-
-L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en
-publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours
-de loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné
-tout naturellement pour prendre une part importante à ce travail.
-
-La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages
-plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On
-emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois
-sortes de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la
-fonte, dont les propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la
-fonte est en effet fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement
-fusible, dur et malléable; le fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la
-lime, cédant au marteau et plus malléable encore que l’acier. Le fer,
-on l’ignorait alors, est un métal presque pur, l’acier contient 4 à 7
-millièmes de charbon, et la fonte en contient le plus souvent de 20 à
-30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir d’ailleurs
-tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition, des
-propriétés du type le plus voisin.
-
-L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge,
-puis plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se
-trempe aussi, en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe
-jamais.
-
-Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait
-que le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu
-avancée alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour
-qu’une telle découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour
-lui _une espèce de soufre_.
-
-Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans
-ce mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres
-à tout corps réducteur.
-
-Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand
-effet, et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus
-riches récompenses, est intitulé: _L’art de convertir le fer en acier
-et l’art d’adoucir le fer dur_.
-
-Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et
-pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer
-la transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui
-manque, et qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du
-charbon; quand l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon),
-il devient d’abord un métal intraitable, cassant et dur, puis de la
-fonte, comme le dit Réaumur en plusieurs endroits de son livre; et il
-enseigne à corriger cet acier intraitable en le plaçant à une haute
-température en contact avec de la craie; mais, ne connaissant ni la
-composition de la craie ni les propriétés de l’acide carbonique et de
-l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si fréquente de
-l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à
-fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à
-peu près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions
-chimiques, et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant
-tout ou partie de ce qu’il nomme les soufres, se changer en acier et
-même en fer doux, et il a trouvé le beau procédé de décarburation,
-qui, bien peu perfectionné depuis, nous fournit aujourd’hui la fonte
-malléable. Une partie de son ouvrage est consacrée à la description de
-cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte destinée à l’opération;
-il donne la composition des meilleurs mélanges, parmi lesquels il cite
-l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de fer exclusivement
-employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il convient
-de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature;
-quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus
-employés aujourd’hui.
-
-La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins remarquable:
-«Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour
-rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au
-royaume: ou d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme
-celles des glaces, eussent eu seules le droit de faire de ces sortes
-d’ouvrages, ou de donner une liberté générale à tous les ouvriers d’y
-travailler. Le premier parti eût plutôt fait paraître des manufactures
-considérables et le public eût eu plutôt à choisir des ouvrages de ce
-genre. Dès que la liberté est générale, les artisans se chargeront de
-ce travail, mais leur peu de fortune ne leur permettant pas de faire
-les avances nécessaires pour fournir à une grande quantité d’ouvrages
-très-variés, parce que les premiers modèles coûtent cher, les ouvrages
-s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui pourraient
-entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être pas
-les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés
-par tous les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté
-porte à souhaiter qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi
-ils ont naturellement autant de droit que les autres, c’est que, si
-les établissements se font de la sorte plus lentement, d’une manière
-moins brillante, ils se forment d’une manière plus utile au public.
-Comment s’assurer d’une société qui ne soit pas trop avide de gain?
-C’est le grand inconvénient des priviléges, qui d’ailleurs lient
-les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui auraient
-été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de
-talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que
-les particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des
-compagnies, mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux,
-l’envie d’attirer le marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai
-eu la preuve de cette nécessité de faire multiplier le débit: j’avais
-permis à quelques ouvriers, qui avaient travaillé sous nos yeux dans le
-laboratoire de l’Académie, de faire des ouvrages de fer fondu. Malgré
-moi ils voulaient les tenir à un prix excessif; quand ils offraient
-pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer forgé, en eût coûté 1,200
-ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils eussent dû le donner
-pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de vendre les
-choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité de
-débiter à l’envi.»
-
-Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites,
-il ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage
-que le duc d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent
-sur les questions de science, récompensa par une pension de 12,000
-livres. Quelques réflexions généreuses sur le devoir des inventeurs
-envers l’humanité tout entière méritent également d’être rapportées.
-«Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur, qui n’ont pas approuvé que
-les découvertes qui font l’objet de ces mémoires aient été rendues
-publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été conservées au
-royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère, peu louables
-à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins. Nous nous
-devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons aussi au
-reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences et
-les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»
-
-L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de
-Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que
-lentement. Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le
-nom de _Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier
-et pour faire des ouvrages de fer et d’acier fondu_. Le prospectus
-inséré dans les journaux du temps contenait de magnifiques promesses.
-«On s’engage, disait-on, à ne livrer que des produits d’excellente
-qualité, et, s’il y en avait qui ne parussent pas tels à ceux qui les
-ont achetés, on s’engage à rendre l’argent quand on les rapportera.»
-
-Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après
-avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.
-
-C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité
-un nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul
-autre n’a eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources
-simples et variées tout ensemble dont elle dispose pour l’exécution de
-ses desseins, et de l’admirable justesse avec laquelle elle accorde,
-même aux êtres inférieurs, les organes nécessaires à leurs besoins et
-conformes à leurs convenances comme à leurs instincts. L’anatomie ne
-joue, chez lui, qu’un rôle secondaire; c’est en épiant les mouvements
-et les actes de l’animal vivant qu’il se rend compte des forces
-mises à sa disposition et de l’usage qu’il en sait faire. Le rôle
-que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir découvert et
-révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand nombre
-d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel mécanisme un
-mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il s’accrocher au
-rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la défendre
-contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation? Quels
-matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour
-nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires
-à leur développement? Telles sont les questions que traite le plus
-volontiers Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus
-intéressantes, accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une
-infatigable patience. Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la
-république, trop négligée des naturalistes pour celle des abeilles, lui
-ressemble pourtant un peu, dit-il, peut-être comme Sparte ressemblait à
-Athènes, Réaumur indique très-bien le but qu’il se propose et l’ordre
-des questions qu’il veut aborder: «Si je m’étais proposé, dit-il, de
-faire connaître les différentes espèces de guêpes dont les naturalistes
-font mention, de donner la description exacte de leur figure et de
-caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un
-mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de
-ce que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi
-dire qu’à leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles
-et intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six
-gros volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il
-ne manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi
-les ouvrages classiques les plus attachants.
-
-Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu
-son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de
-Buffon.
-
-Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par
-l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait
-prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme
-Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève
-des jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas
-parvenu jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche,
-Buffon, dès sa jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire
-librement tous ses goûts; il voyagea en France et en Italie, en
-compagnie d’un jeune seigneur anglais dont le précepteur, homme fort
-instruit, paraît avoir dirigé ses premières études sur la science de la
-nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il devait bientôt devenir le
-rival, débuta par la géométrie, et un mémoire ingénieux sur quelques
-problèmes de probabilité, le montre capable de réussir dans cette voie;
-mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir et se perdre dans
-la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion célèbre
-avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les
-principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la
-géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais
-son esprit.
-
-La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique
-des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs
-ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur
-la manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient
-pas indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de
-Dufay mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et
-intendant du Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études
-d’histoire naturelle et d’y présider en quelque sorte, il tourna
-désormais vers elles l’activité de son esprit en y appliquant avec un
-zèle constant tous ses soins, ses travaux, son crédit et ses forces.
-L’observation minutieuse des faits n’était ni dans ses goûts ni dans
-ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute main, avait
-besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature entière,
-prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes et
-tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence
-et que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus
-admirés, la _Théorie de la terre_ et les _Époques de la nature_, Buffon
-excité et soutenu par la grandeur de son sujet, semble débrouiller
-le chaos: aucune difficulté ne l’étonne, et l’on voit son éloquence,
-toujours majestueuse mais parfois trop ornée, devancer tour à tour la
-science de son temps, la dédaigner, ou y contredire.
-
-Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie, Buffon,
-presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances. Peu
-soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les
-siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait
-cependant. L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe
-plus souvent et semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des
-sciences. L’écrivain chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses
-écrits sur la science, qui valent surtout par l’exacte convenance et
-l’harmonieuse précision du style, on ne trouve qu’un bien petit nombre
-d’observations nouvelles ou d’expériences décisives sur des points
-jusque-là douteux. Et s’il est permis de rappeler une plaisanterie
-contre celui dont le long ouvrage n’en contient pas une seule, lorsque
-l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin des Plantes une
-statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui, lisant
-sur le socle: _Naturam amplectitur omnem_, s’écria, dit-on: «Qui trop
-embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.
-
-Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire
-de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile
-de son grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était
-faite et dévoué sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait
-par des études sérieuses et originales un élément précieux de force,
-de solidité et de durée; un jour cependant Buffon, dans un intérêt de
-librairie, fit disparaître d’une édition nouvelle les chapitres écrits
-par son ami, dont la science plus profonde mais plus sèche que la
-sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de Daubenton
-étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité d’observateur
-et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon
-d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur
-généreux qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de
-la reconnaissance! Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton
-et l’expliquent: attristé plus encore qu’irrité, il se plaignit
-avec douceur et modération; et, sans rompre des relations désormais
-froides et pénibles, il redoubla d’ardeur pour la formation du
-cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa consolation. Malgré
-d’excellents et nombreux travaux, la création de ce beau musée reste
-l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère avant lui que les
-coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui, pendant plus
-de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les productions de la
-nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands frais, pour
-les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et séduisant
-pour les ignorants.
-
-Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des
-points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de
-plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement
-des arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches
-extérieures et concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et
-les stalactites, et les herborisations des pierres. Daubenton enfin,
-en appliquant à la paléontologie sa connaissance profonde des animaux
-vivants, a été le précurseur immédiat de Cuvier.
-
-Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver
-entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande
-partie à une œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays.
-Ses écrits sur l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines
-le placent au nombre des bienfaiteurs de l’agriculture française.
-
-«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer
-les suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les
-étables pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la
-race, trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse
-de la laine, reconnaître le véritable mécanisme de la rumination,
-en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à
-laine et sur la manière de les nourrir et de les traiter, disséminer
-les produits de sa bergerie dans toutes les provinces, distribuer
-ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux, faire fabriquer
-des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus prévenus la
-supériorité, former des bergers instruits pour propager la pratique de
-sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les classes
-d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de
-Daubenton sur cet important sujet.»
-
-Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même
-ses troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais
-jours de la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger
-Daubenton.
-
-La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon,
-était promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche
-propriétaire, non moins recommandable par son caractère que par
-l’étendue de son esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme
-Buffon un nom illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond
-beaucoup plus que par la forme, ont servi surtout dans la science comme
-de précieux et solides matériaux utilisés par ses successeurs. Ami
-intime de Bernard de Jussieu et de Dufay, Duhamel, en étudiant sous
-leurs yeux l’histoire naturelle, sut à l’âge de vingt ans leur inspirer
-assez de confiance pour que l’Académie, conseillée par eux, lui confiât
-la mission d’étudier dans le Gâtinais les causes d’une maladie du
-safran qui alarmait alors les propriétaires du pays. Sa mission eut un
-plein succès, et la section de botanique l’appela peu après à une place
-d’adjoint.
-
-Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux
-très-nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue
-rapide et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi
-les naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention.
-Les expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes
-et très-nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture
-d’un animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait,
-observé par des savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner
-la nourriture chargée de garance avec la nourriture ordinaire, pour
-observer, sur différents animaux bien entendu, le progrès de la
-coloration en rouge et le retour à l’état normal.
-
-L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol,
-Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et
-qui a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers,
-n’a pu manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on
-pourrait presque dire à la création de la science des plantes.
-
-Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était
-professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier.
-Le roi, sur sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à
-l’Académie, quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un
-tel honneur, et renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes
-de toute sa vie, il vint résider à Paris; mais le sacrifice était
-au-dessus de ses forces, et il n’assista que pendant un an à peine aux
-séances de l’Académie.
-
-Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon,
-surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la
-direction des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même,
-qui s’en montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement
-mutuel, et les mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la
-trace; des critiques trop amères, quoique souvent fondées, y remplacent
-dans plus d’une page les applaudissements qui partout ailleurs
-saluaient les ouvrages de son maître.
-
-Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit
-une grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise
-dans un plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
-
-Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà
-de la célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux
-ans dans l’espoir surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les
-plantes et de se perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident
-qui devait être mortel, Tournefort ne professait plus, et peu de temps
-avant sa mort le jeune élève, rapidement distingué par Fagon, se trouva
-placé à l’âge de vingt-trois ans dans la chaire même dont la réputation
-l’avait attiré.
-
-Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme.
-Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires
-sur les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et
-dévoué, il a élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant
-partager la modeste aisance due à ses succès comme médecin, lui a
-permis de dévouer sa vie entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre
-immortelle. L’esprit de famille et d’union est un des traits saillants
-du caractère des Jussieu; leur frère Joseph, compagnon de Lacondamine
-au Pérou, retrouva après trente-huit ans d’absence sa place au foyer
-fraternel, où il ne pouvait apporter qu’embarras et tristesse. Épuisé
-par de longues fatigues, il en avait oublié jusqu’à la triste histoire.
-On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait élu pendant son
-absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite maison de la rue
-des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus affectueux.
-
-Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût
-et par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde
-douleur, en alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des
-meilleurs d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère
-Duhamel venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre,
-à la séance de l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son
-modeste repas.
-
-Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord.
-Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du _Genera plantarum_, devint,
-à l’âge de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard
-triste et sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une
-seule fois. Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de
-Bernard inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une
-affection réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la
-science et à l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies;
-mais la nature de Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit,
-et pourvu qu’il se montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme
-n’était jamais questionné sur les sorties qui pouvaient le précéder ou
-le suivre.
-
-L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de
-Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout
-penser, tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus
-grande mais non la seule place dans leurs entretiens, qui parfois même
-moins graves que de coutume, les amenaient à lire ensemble quelques
-pages de Rabelais. Le vieil oncle confia bientôt à son neveu toute
-l’administration de la maison en lui disant: «Tout ce qui est à moi
-est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et s’étendait à son
-trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de toute sa vie,
-à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit l’héritier,
-le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son
-frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux
-coffre où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais
-le coffre servit toujours au même usage, et au moment de la mort de
-Bernard, il était rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de
-Jussieu, le digne fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme
-ses écus. Il les empila sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une
-seule fois et le légua à son héritier encore à moitié plein. Le modeste
-Bernard, depuis longtemps grand-maître dans la science des plantes, et
-connu pour tel de tous les botanistes de l’Europe, avait constamment
-refusé de faire des leçons publiques; il craignait d’ignorer l’art de
-bien dire. Ce fut l’académicien Lemonnier, frère de l’astronome, qui
-succéda à Antoine dans la chaire du Jardin du Roi. Forcé bientôt comme
-médecin des enfants de France de résider à Versailles, il dut se faire
-suppléer à Paris. Buffon, sur la présentation de Bernard, fit monter
-Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux ans, dans la chaire où le digne
-vieillard, non moins ému que lui, lui présentait silencieusement, comme
-à ses prédécesseurs, les plantes soigneusement choisies et que souvent
-la veille il lui avait appris à connaître.
-
-Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie
-des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas,
-malgré leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans
-cesse sur les caractères des plantes pour en peser l’importance,
-observant toutes les analogies, estimant toutes les différences, et
-dans la diversité des détails contemplant l’harmonie de l’ensemble,
-Bernard ne cherchait pour elles ni un dénombrement ni même une
-nomenclature ou une ordonnance, mais un enchaînement. Lorsque Louis XV,
-inspiré par Lemonnier, le chargea d’établir à Trianon, dans un jardin
-des plantes, une école pratique de botanique, Bernard, forcé de donner
-une direction, dut fixer enfin son esprit toujours en suspens, et
-l’ordonnance générale de ses plantations, tout en trahissant quelques
-incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé de la méthode
-naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse
-d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des
-résultats de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant,
-quinze ans après la mort de Bernard, le célèbre _Genera plantarum_, il
-vint achever et accomplir pieusement le dessein de celui qu’il nomma
-jusqu’au bout son guide et son maître.
-
-Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené
-par un heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des
-minéraux, devint le créateur d’une science nouvelle et l’une des
-gloires les moins contestées de l’Académie. Fils d’une pauvre famille,
-élevé par charité au collége de Navarre et satisfait d’un modeste
-emploi de régent, il enseignait le latin aux élèves de sixième, puis
-successivement à ceux de quatrième et de seconde. Ami intime du
-grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la botanique,
-qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton sur
-la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère
-fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré
-de la reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là
-une difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science.
-La composition chimique fournit, il est vrai, une base précise de
-classification, mais cette composition d’une part n’est pas toujours
-facile à connaître, et les minéralogistes d’ailleurs se refusent non
-sans raison aux conséquences d’un principe exclusif qui les obligerait,
-par exemple, à confondre la craie avec les cristaux transparents de
-spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant. Tout en accordant à la
-composition chimique une importance considérable, une classification
-réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir les
-propriétés physiques des corps.
-
-Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien
-différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à
-peine, pour une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses,
-et qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint
-bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant
-lui par accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes
-que celles du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme,
-comme il l’est par sa composition, aux cristaux de spath d’Islande
-très-différents pourtant de ceux du spath calcaire. Sans remonter aux
-causes réelles et sans doute éternellement inconnues qui le dominent
-et le nécessitent, Haüy frappé d’une lumière subite, entrevit dans ce
-fait la révélation d’un principe et une source nouvelle et assurée de
-découvertes qu’il devait, quoique féconde épuiser presque tout entière.
-Les cristaux si divers d’une même substance naissent de l’arrangement
-des mêmes molécules, dont les divers modes de groupement produisent
-toute la variété des formes. La petite collection d’Haüy, livrée
-immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le grenat, le
-spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en
-fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui
-les distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était
-ouverte, mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres,
-Haüy, sans peut-être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise,
-voulut la suivre jusqu’au bout. Agé alors de plus de quarante ans,
-le professeur de latin avait depuis longtemps oublié Euclide; mais
-il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses vieux cahiers, demanda
-quelques leçons à des collègues plus habiles, et un petit nombre de
-théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les dernières
-conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant pour
-plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance
-très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la
-disposition des facettes et de la dépendance des truncatures.
-
-Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie
-la grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second
-mémoire et portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy
-au rang des plus grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là
-dans la science et complétement éloigné des savants, apportait son
-premier mémoire le 10 janvier 1781; treize mois après, le 15 février
-1782, l’Académie, dans son empressement à le posséder, le nommait
-presque à l’unanimité membre adjoint de la section de botanique.
-
-Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre,
-hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par
-la gloire comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége
-du cardinal Lemoine les vit plus d’une fois réunis autour du modeste
-régent de seconde qui, humblement confus de captiver et d’étonner de
-tels génies, leur démontrait dans les suites d’un seul principe toutes
-les richesses et toutes les harmonies de la géométrie des cristaux.
-
-Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse.
-On l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement
-délaissée. Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et
-peut-être le seul savant français réellement considérable au XVIII^e
-siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la
-théorie nouvelle l’hérésie _des cristalloclastes_. «Mais heureusement,
-dit Cuvier, nous ne connaissons d’hérétiques dans la science que ceux
-qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle; et ce sont
-aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont succédé dans leur petite
-jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»
-
-
-
-
-III.
-
-LA FIN DE L’ACADÉMIE.
-
-
-
-
-L’ACADÉMIE DE 1789 A 1793.
-
-
-L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux,
-comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du
-XVIII^e siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à
-la conduite des affaires, elle était consultée sur les questions les
-plus difficiles et les plus importantes. Non-seulement les savants et
-les inventeurs, mais les administrateurs de province, les assemblées
-d’États, le parlement, le lieutenant de police, les ministres
-eux-mêmes, prenaient souvent son avis et le suivaient quelquefois.
-Les membres, nommés par le roi, étaient désignés en réalité par les
-suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non contraints,
-dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce
-qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt
-ou tard tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences
-s’étonnerait de voir écarter, et leur associant, dans une proportion
-un peu trop forte peut-être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de
-bien et de savoir, connus alors pour tels, il faut le supposer, mais
-dont les ouvrages nous semblent insignifiants, quand ils ne sont pas
-introuvables.
-
-La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires
-académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait
-pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année
-1789 fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi
-bien que les associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les
-membres honoraires seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une
-fort ancienne habitude: depuis plus de vingt ans, la colonne réservée
-à leurs signatures recevait un nom ou deux tout au plus sur chaque
-feuille de présence, et restait blanche quelquefois pendant des mois
-entiers.
-
-Plus élevés et plus nombreux depuis plusieurs années, les travaux
-de science pure semblent s’augmenter et s’étendre encore. Laplace,
-Legendre, Borda et Coulomb représentent glorieusement l’astronomie,
-les mathématiques, la mécanique et la physique. Le _Genera Plantarum_,
-qui devait mériter et recevoir tant de louanges, vient accroître
-encore le grand nom des Jussieu, et Lavoisier enfin, marchant d’un pas
-assuré dans la voie qu’il a ouverte, fait imprimer avec le privilége
-de l’Académie l’immortel ouvrage qui, élevant la chimie au rang des
-sciences exactes, la rend, suivant l’expression de Lagrange, presque
-aussi facile que l’algèbre.
-
-La date seule des procès-verbaux entraîne parfois la pensée bien loin
-des paisibles discussions qu’ils résument.
-
-Le mercredi 15 juillet 1789, l’Académie tient séance comme de coutume
-et semble ignorer le grand événement de la veille. En présence de
-vingt-trois membres, un peu distraits peut-être, Darcet communique un
-mémoire de chimie; Tillet et Broussonet rendent compte d’une machine
-pour enlever la carie du blé; un auteur étranger propose un moyen de
-conserver l’eau douce à la mer; Charles, enfin, lit un travail sur la
-graduation des aréomètres. Trois jours après, le 18 juillet, Laplace
-étudie l’obliquité de l’écliptique.
-
-C’est le 4 juillet 1789 que le retentissement des événements du dehors
-interrompit pour la première fois, et un instant seulement, les travaux
-de la petite salle du Louvre. On lit au procès-verbal: «Il est décidé
-de témoigner à M. Bailly, de la part de l’Académie, sa satisfaction de
-la manière dont il a rempli les fonctions de président de l’Assemblée
-nationale.» Reprenant immédiatement son ordre du jour, l’Académie
-entend ensuite une lecture de Coulomb sur le frottement des pivots, et
-un mémoire sur la culture de l’indigo.
-
-Le mercredi 22 juillet, à l’heure même où Bailly, devenu maire de
-Paris, faisait à l’Hôtel de Ville d’inutiles et timides efforts
-pour soustraire Foulon et Berthier à la fureur de leurs assassins,
-l’Académie, réunie au Louvre, invitait tous ses membres à se rendre à
-sa maison de Chaillot pour lui porter de nouvelles félicitations.
-
-Bailly, dès la séance suivante, vient remercier ses confrères de
-l’intérêt qu’ils ont pris à tout _ce qui lui est arrivé d’heureux_. Que
-ces paroles soient de Condorcet, qui les a écrites au procès-verbal, ou
-de Bailly, à qui il les prête, elles révèlent tout un caractère.
-
-Les événements se précipitent; entraînée par le souffle du dehors,
-l’Académie, sans se roidir contre l’esprit de changement, n’en semble
-ni pénétrée ni éblouie. C’est le 18 novembre 1789 seulement, plus
-de trois mois après la nuit du 4 août, que, donnant satisfaction
-aux idées du jour, un membre honoraire, l’excellent et vertueux duc
-de La Rochefoucauld, propose d’abolir toute distinction entre les
-académiciens. Qui ne croirait qu’accueillie avec applaudissement, une
-telle motion, à une telle date, sera votée par acclamation? Loin de
-là: soumise à la règle qui prescrit une seconde lecture, l’Académie
-prend huit jours pour se résoudre. Le 25 novembre, contrairement à la
-coutume qui pour cela n’est pas abolie, on confère sur cette question
-le droit de suffrage aux membres associés. La semaine suivante, on
-décide que, pour examiner les anciens statuts et en proposer de
-nouveaux, il sera nommé des commissaires; puis, dans une autre séance,
-qu’ils seront au nombre de cinq, et c’est après un mois de délais et
-de remises successives que Condorcet, Laplace, Borda, Tillet et Bossut
-sont chargés de préparer un nouveau règlement qu’ils mettent six mois à
-rédiger et dont la discussion occupe vingt-quatre séances.
-
-Le principe cependant était accepté, et l’Académie, sans attendre la
-fin de la discussion, saisit avec empressement, fit naître même, on
-peut le dire, l’occasion de le proclamer solennellement.
-
-L’Assemblée nationale, dans la séance du 8 mai 1790, avait décidé que
-le soin de choisir et de déterminer le système des nouvelles mesures
-serait confié à l’Académie des sciences.
-
-«L’Assemblée nationale, était-il dit, désirant faire jouir la France
-entière de l’avantage qui doit résulter de l’uniformité des poids et
-mesures, et voulant que le rapport des anciennes mesures avec les
-nouvelles soit clairement déterminé et facilement saisi, décrète que
-Sa Majesté sera suppliée de donner des ordres aux administrations des
-divers départements du royaume, afin qu’elles se procurent, qu’elles
-se fassent remettre par chacune des municipalités comprises dans
-chaque département, et qu’elles envoient à Paris, pour être remis au
-secrétaire de l’Académie des sciences, un modèle parfaitement exact des
-différents poids et mesures élémentaires qui y sont en usage.
-
-«Décrète en outre que le roi sera également supplié d’écrire à Sa
-Majesté Britannique, et de la prier d’engager le parlement britannique
-à concourir avec l’Assemblée nationale à la fixation de l’unité des
-mesures et des poids. Qu’en conséquence, sous les auspices des deux
-nations, des commissaires de l’Académie des sciences de Paris pourront
-se réunir en nombre égal avec des membres choisis de la société de
-Londres dans le lieu qui sera jugé respectivement le plus convenable...
-
-«Qu’après l’opération faite avec toute la solennité qui sera
-nécessaire, Sa Majesté sera suppliée de charger l’Académie des sciences
-de faire avec précision, pour chaque municipalité du royaume, le
-rapport de leurs anciens poids et mesures avec le nouveau modèle,
-et de composer ensuite pour les moins capables des livres usuels et
-élémentaires où seront indiquées avec clarté toutes les proportions.»
-
-C’est à cette occasion que, reçue à la barre de l’Assemblée,
-l’Académie, par l’organe de Condorcet, s’empressa d’afficher son amour
-pour l’égalité.
-
-«L’Académie des sciences, dit son secrétaire, désirait depuis longtemps
-voir régner dans son sein cette entière égalité dont vous avez fait le
-bien le plus précieux des citoyens, et que nous regardons comme le plus
-digne encouragement de nos travaux.»
-
-Malgré l’égalité dont elle se vante, plus d’une page des procès-verbaux
-montre encore dans l’Académie trois classes séparées, dont chacune avec
-son nom conserve son rang et ses droits, et dont la subordination,
-maintenue par habitude, est acceptée sans lutte et sans murmure.
-
-C’est le 17 février 1791 seulement, neuf mois après leur réception à la
-barre de l’Assemblée, que les académiciens, inscrits sans distinction
-sur la feuille de présence, commencent à la signer dans l’ordre de leur
-arrivée; trois colonnes distinctes sont jusque-là attribuées aux trois
-classes de la compagnie. Il est assez curieux d’y voir les signatures
-se conformer peu à peu à la mode du jour, et le marquis de Condorcet,
-par exemple, comme s’il triomphait lentement d’une mauvaise habitude,
-signer de Condorcet, pour reprendre le titre de marquis, le quitter
-encore, renoncer à la particule pour la rétablir de temps en temps, et
-ne devenir le citoyen Condorcet que sur les bancs de la Convention.
-
-Mais, pour mêler les signatures de leurs membres, les trois classes
-ne sont pas confondues. La primauté reste aux honoraires. Le roi,
-suivant toujours la première institution, continue à choisir parmi eux
-le président et le vice-président. Les pensionnaires, dont ils ont
-été longtemps les protecteurs et les patrons librement choisis, ne
-semblent ni s’en émouvoir ni s’en étonner. Mais, usant à leur tour de
-leur ancienne prérogative, ils refusent souvent le droit de suffrage
-aux associés, sans qu’aucun d’eux le réclame au nom de l’égalité si
-hautement proclamée.
-
-Le 6 septembre 1791, par exemple, le secrétaire écrit au procès-verbal:
-«J’ai annoncé que le concours du prix sur les satellites de Jupiter
-était fermé, et qu’il y avait une pièce (elle était de Delambre et fut
-couronnée). On a été aux voix pour savoir si les anciens commissaires
-pour le jugement de ce prix seraient continués, oui ou non. La
-pluralité a été d’en élire au scrutin: on a retourné aux voix pour
-savoir si les pensionnaires voteraient seuls ou si toute l’Académie
-aurait droit de suffrage;» mais les pensionnaires, se faisant juges
-en leur propre cause, et plus nombreux d’ailleurs que les associés,
-décident d’abord que l’ancien usage ne pourra être changé que par une
-majorité des deux tiers, qui ne fut pas obtenue, en sorte que les
-associés, parmi lesquels se trouvaient Haüy, Coulomb, Pingré, Vicq
-d’Azyr et Fourcroy, ne prennent pas part au scrutin.
-
-Avant d’annoncer à la barre de l’Assemblée l’établissement de l’égalité
-dans son sein, l’Académie, reçue aux Tuileries, avait été admise à
-présenter ses remercîments au roi.
-
-«Sire, avait dit Condorcet, l’Académie s’est abandonnée aux sentiments
-d’une respectueuse reconnaissance en voyant que Votre Majesté l’avait
-jugée digne de contribuer par ses travaux à quelques parties du grand
-ouvrage qui doit illustrer son règne; elle n’oubliera jamais que le
-monarque proclamé par la nation le restaurateur de la liberté française
-avait bien voulu ajouter depuis longtemps à la liberté académique et se
-montrer pour nous ce qu’il vient de se montrer aux yeux de l’Europe.»
-
-L’Académie, il faut le dire, ne dépouillant jamais ses sentiments de
-déférence et de respect pour le roi, se montra toujours empressée et
-parfois ingénieuse à les lui témoigner.
-
-On lit au procès-verbal du 19 décembre 1789: «M. Sage rend compte de
-ce qui a été fait dans le cabinet de l’Académie. M. le dauphin et
-Madame royale sont venus, dit-il, voir le cabinet de l’Académie; les
-dix petits tableaux mouvants qui s’y trouvaient ayant paru fixer leur
-attention, il a pris sur lui d’en offrir un à M. le dauphin et un autre
-à Madame.
-
-«L’Académie a approuvé ce qu’avait fait M. Sage.»
-
-Trois mois après, le 22 mars 1790: «M. Tillet a dit que le dauphin, en
-venant voir le cabinet de l’Académie, avait remarqué une petite pompe
-en cuivre et manifesté le désir de la posséder; la compagnie a décidé
-unanimement que le trésorier serait autorisé à ne rien refuser de tout
-ce qui pourrait flatter M. le dauphin quand il lui faisait l’honneur de
-visiter son cabinet.
-
-«Le 21 avril 1790 enfin, l’Académie, dit encore le procès-verbal
-rédigé par Condorcet, a eu l’honneur de recevoir M. le dauphin et de
-l’accompagner dans son cabinet.»
-
-La nomination des membres de l’Académie était au nombre des
-attributions laissées au roi, qui en fait, dans ces circonstances, ne
-pouvait se dispenser de confirmer purement et simplement le choix qui
-lui était proposé; mécontent peut-être d’un tel rôle, il voulut une
-fois s’y soustraire. Le 12 décembre 1790, le ministre de Saint-Priest,
-informé par l’Académie qu’elle présente Saussure et Maskeline pour une
-place d’associé étranger, répondit immédiatement: que Sa Majesté lui a
-ordonné de marquer à l’Académie qu’elle laisse à elle-même le soin de
-faire le choix et de l’annoncer à celui qu’elle préférera. Le refus du
-roi, loin d’être accueilli comme une occasion de tourner en habitude et
-en droit acquis une liberté gracieusement offerte, semble affliger au
-contraire et embarrasser l’Académie.
-
-«M. Meusnier, dit le procès-verbal, a lu la motion suivante:
-Représenter au roi que, suivant la loi, Sa Majesté peut seule nommer
-aux places d’académicien entre les sujets présentés; que l’Académie ne
-peut exercer cette fonction.
-
-«Qu’elle ne peut en conséquence regarder la lettre que le ministre lui
-a écrite par ordre du roi que comme une marque de la confiance de Sa
-Majesté, qui veut bien la consulter sur la nomination qu’elle a à faire.
-
-«Que l’Académie ne peut répondre à cette confiance autrement qu’en
-exposant qu’elle a déjà indiqué par l’ordre de la présentation celui
-à qui elle donnerait la préférence; qu’elle supplie Sa Majesté de
-confirmer cette nomination et de vouloir bien l’annoncer au sujet élu.»
-
-A cette motion respectueuse, Condorcet opposa la suivante:
-
-«Décider à la pluralité des voix de la totalité des académiciens si le
-choix à faire entre les deux sujets présentés sera confié ou non aux
-seuls académiciens honoraires et pensionnaires.»
-
-On a été aux voix pour savoir laquelle des deux motions aurait la
-priorité; la pluralité a été de l’accorder à celle de M. Meusnier. On
-pria, en conséquence, le ministre de supplier le roi de vouloir bien
-nommer, comme il avait toujours fait jusque-là, un des deux savants
-présentés, et de faire annoncer son choix à celui sur qui il sera tombé.
-
-Le roi nomma Saussure et le fit avertir.
-
-Sans se rajeunir par l’adjonction d’aucune gloire nouvelle, l’Académie
-reste grande et forte. Troublés et entraînés au dehors par le grand et
-triste spectacle qui effraye déjà les plus confiants, les uns, quoi
-qu’il arrive, y veulent jouer leur rôle; les autres, sans se dégager de
-la science, qui a été jusque-là leur vie tout entière, n’y appliquent
-plus qu’un esprit distrait. L’Académie, de moins en moins féconde,
-produit donc peu de travaux; mais ce peu est excellent et digne encore
-des noms qui, jusqu’au dernier jour, se liront sur la feuille de
-présence.
-
-Les théories nettes et solides de Lavoisier, éprouvées par les
-expériences décisives de Fourcroy et de Guyton de Morveau, fortifiées
-et accrues par les recherches originales de Berthollet, goûtées,
-admirées et profondément comprises par Coulomb et par Monge, par
-Laplace et par Lagrange, sont contestées, sans en être affaiblies,
-par les chimistes obstinés de la vieille école, dont l’opposition
-impuissante vient parfois animer les séances.
-
-En vain l’Académie réunit les adversaires dans les mêmes commissions,
-ils ne peuvent s’accorder dans une œuvre commune. Non contents de
-rejeter les démonstrations dont ils méconnaissent la force, Darcet
-et Beaumé ferment les yeux aux faits les plus évidents: témoin le
-rapport de Laplace et de Lavoisier sur la combustion de l’hydrogène et
-sa transformation en eau, qu’ils refusent de signer, après avoir vu
-pourtant toutes les expériences et assisté à leur plein succès.
-
-De Lalande, Legentil, Lemonnier, Méchain et Delambre, sans discontinuer
-leurs études plus profondes, signalent régulièrement à l’Académie les
-phénomènes survenus dans le ciel, exactement observés et calculés.
-
-Pingré publie les _Annales célestes_, précieux recueil annoncé et
-impatiemment attendu par les astronomes depuis l’année 1756.
-
-Laplace lit de temps à autre un mémoire de mécanique céleste, fragment
-anticipé de l’œuvre immortelle dont sa pensée a déjà conçu le plan, et
-qui n’est pas de celles qu’on puisse fondre d’un seul jet.
-
-Lagrange, assez clairvoyant pour être toujours triste, et regrettant le
-paisible séjour de Berlin, n’apporte à ses nouveaux confrères qu’une
-attention constante à leurs travaux et sa collaboration à quelques
-rapports. Mais Legendre, plein d’activité, allie à ses recherches sur
-les fonctions elliptiques les opérations géodésiques qui doivent fixer
-avec précision la longitude de Londres par rapport à Paris, tandis
-que Prony, cherchant encore sa voie, débute par quelques mémoires
-d’analyse et de mécanique, accueillis avec bienveillance par Lagrange
-et par Laplace, tous deux loin de prévoir pourtant la célébrité
-réservée à son nom.
-
-Adanson, Vicq d’Azyr et Jussieu, en accordant de justes louanges à
-des voyageurs comme Richard et Cusson de Labillardière, signalent
-l’importance des collections péniblement recueillies au loin, et,
-réclamant parfois l’exécution de promesses oubliées, en prolongent
-malheureusement sans résultat la pénible illusion.
-
-«Notre pauvre voyageur, dit Cuvier dans l’éloge de Richard, un rapport
-de l’Académie à la main qui constatait l’étendue et l’importance de ses
-travaux, frappa à toutes les portes; mais les ministres et jusqu’aux
-moindres commis, tout était changé; personne ne se souvenait qu’on lui
-avait fait des promesses; il n’importait guère à des gens qui voyaient
-chaque jour leur tête menacée, qu’il fût venu un peu plus de girofles
-de Cayenne, ou qu’on eût propagé des fuchsias ou des eugénias: des
-découvertes purement scientifiques les touchaient encore bien moins.
-Ainsi, M. Richard se trouva avoir employé son temps, altéré sa santé
-et sacrifié sa petite fortune, sans que personne daignât seulement lui
-laisser entrevoir quelque espérance d’assurer son avenir.»
-
-C’était alors l’histoire de bien d’autres.
-
-Citons encore, parmi les travaux de l’Académie à cette époque, un
-excellent rapport de Monge et de Borda sur un modèle de machine à
-vapeur à double effet, construit par le mécanicien Périer, dont
-l’esprit ingénieux, après un coup d’œil furtivement jeté à Londres
-sur les appareils de Watt, avait pénétré le principe et le secret de
-l’invention nouvelle.
-
-Accoutumée à tenir pour fait tout ce qu’elle décrète, l’Assemblée
-nationale s’étonne souvent que le grand ouvrage sur le système métrique
-ne s’exécute pas aussi rapidement que ses décisions précipitées de
-chaque jour. L’Académie, cependant, y travaille avec un grand zèle, et
-cinq commissions, nommées dans la séance du 23 avril 1791, poursuivent
-simultanément leurs travaux. Cassini, Méchain et Legendre sont chargés
-des mesures astronomiques; Meusnier et Monge s’occupent de mesurer les
-bases avec une minutieuse précision; Borda et Coulomb déterminent la
-longueur du pendule qui bat les secondes; Lavoisier et Haüy étudient
-le poids de l’eau distillée; Tillet, Brisson et Vandermonde, enfin,
-dressent l’inextricable tableau des mesures anciennes. Pour qu’aucun
-obstacle ne retarde les voyages ou les expériences jugées nécessaires,
-l’Assemblée vote une première somme de 100,000 livres, et ordonne
-qu’elle soit immédiatement payée.
-
-L’Académie des sciences avait été chargée de décerner chaque année,
-au nom de la France, un prix de 1,200 livres à l’auteur français
-ou étranger de la découverte scientifique jugée par elle la plus
-considérable et la plus importante.
-
-L’Académie, qui avait elle-même exclu ses membres du concours, discuta
-longuement les travaux astronomiques d’Herschell et de Maskelyne, de
-l’anatomiste Mascagni, du botaniste Guerthner, auxquels on opposa
-la machine de Watt, que l’on peut regarder, disait la section de
-mécanique, comme étant de toutes les découvertes récentes la plus
-ingénieuse et la plus utile; elle arrêta ses suffrages sur le télescope
-récemment construit par Herschell, et, comme un an déjà était écoulé
-depuis le décret de l’Assemblée, on accorda immédiatement un autre prix
-à l’ouvrage de Mascagni intitulé: _Vasorum lymphaticorum historia_.
-Lavoisier, dont l’esprit généreux et actif animait alors l’Académie
-et en inspirait souvent les démarches, prit la parole après ce double
-vote. «Après avoir, dit-il, rendu hommage à M. Herschell, l’Académie
-en a un autre à rendre à la science elle-même, et qui consiste à faire
-construire un télescope d’après les principes de M. Herschell.»
-
-Pour subvenir à la dépense, évaluée à 100,000 livres, il proposait
-d’employer 36,000 livres disponibles provenant des sommes destinées
-à des prix non décernés, en y ajoutant le produit de la vente d’une
-pépite d’or pesant plus de dix livres appartenant au cabinet de
-l’Académie, et de demander le reste à l’Assemblée nationale.
-
-Les commissaires nommés par l’Assemblée, Lacépède, Pastoret et Romme,
-dévoués tous trois à la science, se montrèrent en vain favorables;
-regrettant même la destruction d’un objet rare et curieux comme la
-pépite d’or, ils promirent en vain à Lavoisier d’en éviter le sacrifice
-à l’Académie. Le télescope ne fut pas construit, et le seul résultat du
-projet fut d’appeler l’attention sur la petite fortune que l’Académie,
-prudemment conseillée, offrit peu de temps après à la nation.
-
-L’Assemblée nationale était devenue la source de toutes les faveurs et
-le centre de toutes les affaires. Toute-puissante, hardie à décider
-de tout, et condamnée à une science universelle, elle allége souvent
-sa tâche en déférant à l’Académie quelques-unes des demandes et des
-offres de toute sorte dont elle est chaque jour accablée. Tout en
-s’appliquant de son mieux à ces études nouvelles, l’Académie ne laisse
-pas d’écarter, avec une simplicité sincère et une prudence quelquefois
-hardie, les questions qu’elle ne peut exactement résoudre; alléguant
-dans certains cas son incompétence, se déclarant dans d’autres trop peu
-renseignée, elle se retranche tant qu’elle peut dans son rôle purement
-scientifique.
-
-On pourrait citer de nombreux exemples.
-
-Un décret de l’Assemblée, en supprimant certains droits sur les
-cuirs, avait rendu inutile l’outillage ingénieux du mécanicien chargé
-de fabriquer les presses et les poinçons servant à les marquer.
-L’Académie, consultée sur ses droits à une indemnité et sur le
-chiffre équitable auquel elle doit être fixée, examine volontiers les
-appareils du sieur Mercklein, et, en louant leur disposition, constate
-l’impossibilité de les adapter à une destination nouvelle; mais, en
-envoyant au ministre le rapport de Tillet, Leroy, Monge et Vandermonde,
-l’Académie décide qu’on lui mandera les raisons pour lesquelles elle
-désire ne plus être consultée à l’avenir sur des indemnités à accorder
-à des particuliers.
-
-Chargée d’examiner le projet d’un canal qui dédommagerait la ville
-de Richelieu des avantages perdus par suite de la révolution, les
-commissaires, Bossut, Coulomb et Meusnier, ne font pas attendre
-leur rapport: «Mais, disent-ils en le terminant, nous pensons que
-les propositions ne sauraient être appréciées que d’après une
-reconnaissance des nivellements et autres opérations faites sur les
-lieux, pour constater la possibilité d’établir la communication
-projetée, la dépense qu’elle exige et surtout les proportions de cette
-dépense avec les avantages qui en pourraient résulter pour le pays; que
-c’est à l’Assemblée nationale à ordonner les dépenses préliminaires,
-après avoir, si elle le juge à propos, renvoyé la demande dont
-il s’agit au directeur du département; qu’enfin, les fonctions de
-l’Académie se réduisant nécessairement à examiner les résultats de
-cette opération lorsqu’elle aurait eu lieu, elle ne peut pour le
-présent prononcer aucune opinion.»
-
-Consultée dans des circonstances fort graves sur le nombre de pains
-de quatre livres que l’on peut retirer d’un sac de farine, elle s’en
-réfère, en exposant ses motifs, à un rapport antérieur de 1783, auquel
-elle renvoie la municipalité de Paris, parce qu’il rend absolument
-superflues des expériences nouvelles.
-
-A l’occasion d’un projet de cartouche incendiaire: «Nous croyons devoir
-observer, sans entrer dans le détail, disent les commissaires de
-l’Académie, que, si cette cartouche parvenait toujours à son but, elle
-produirait l’effet que son auteur promet; il en résulterait une grande
-destruction d’hommes, parce que le feu mis pendant un combat dans les
-voiles d’un vaisseau, loin de s’éteindre aussi promptement que le
-prétend l’auteur, le mettrait dans le danger le plus imminent de brûler
-sans pouvoir recevoir de secours, et peut-être sans qu’on pût parvenir
-à sauver l’équipage, qui serait alors la proie des flammes.» Ceci mène
-naturellement à la discussion d’une grande question politique: «Doit-on
-adopter un moyen incendiaire dont le succès détruirait promptement une
-armée navale, mais entraînerait en même temps une grande perte d’hommes?
-
-«L’Académie, dont le but est le perfectionnement des sciences et
-arts, ne veut pas sans doute s’occuper de cette question politique et
-morale; mais elle nous permettra de lui rappeler qu’en 1759, lorsque,
-pendant la guerre de sept ans, on proposa à Louis XV de profiter
-de la découverte qu’un joaillier de Paris venait de faire d’un feu
-inextinguible, même dans l’eau, ce monarque voulut que le secret fût
-enseveli dans le plus profond oubli. D’après ces considérations,
-nous concluons que l’Académie, fidèle à ses principes et à ceux de
-l’humanité, ne peut, sans un ordre exprès du gouvernement, faire des
-expériences sur la cartouche proposée.»
-
-L’Académie, peu empressée à se produire au dehors, évite les
-manifestations bruyantes dont Paris s’enivre peu à peu. Elle ne veut
-pas se dessaisir, en s’associant à d’autres compagnies, de son rôle
-incontesté jusque-là d’arbitre unique et de juge sans appel des
-questions de son ressort qui lui sont soumises. On lit par exemple dans
-le procès-verbal du 10 mars 1790:
-
-«M. Tillet a lu une délibération du district de
-Saint-Jacques-l’Hôpital, par laquelle il invite l’Académie à assister
-à une séance des exercices des enfants aveugles à l’Hôtel de Ville,
-dirigée par M. Haüy, pour faire un rapport de cette séance,
-conjointement avec Messieurs de l’Université, Messieurs de l’Académie
-de musique et Messieurs du corps des imprimeurs, dont copie sera remise
-à Messieurs du district.
-
-«Il a été décidé que l’Académie ne nommerait pas de commissaires, mais
-que ceux de Messieurs les académiciens qui voudraient se rendre à
-l’invitation de Messieurs du district en seraient les maîtres.»
-
-Quelques-uns des travaux demandés à l’Académie inspirent aux membres
-qui en sont chargés une répugnance évidente, qu’ils n’expriment
-toutefois qu’avec une grande circonspection.
-
-Lorsque, par exemple, le 13 avril 1791, l’Académie est invitée à faire
-l’essai des métaux précieux provenant des églises jugées inutiles
-au culte, l’un des commissaires trouve que ce sont des opérations
-très-délicates, _tant par rapport aux circonstances_ que pour avoir des
-résultats satisfaisants, et demande que l’on fortifie la commission par
-l’adjonction de nouveaux membres. Cette timidité ou ce scrupule ne se
-retrouve pas, il faut l’avouer, chez tous les académiciens. Pendant que
-Beaumé et Fourcroy étudient sans hésitation la composition du métal des
-cloches et cherchent sans répugnance le moyen d’en séparer les éléments
-pour les convertir en pièces de deux sous, ou de les plier à d’autres
-usages, Lagrange et Borda acceptent très-librement l’examen d’un
-mémoire de l’abbé Mongès, sur les moyens d’utiliser pour la science la
-prochaine destruction des clochers. «Il sera bon, dit l’abbé, approuvé
-en cela par les commissaires, d’examiner avec soin l’orientation de
-la croix de fer qui surmonte souvent l’édifice, de noter si elle est
-inclinée par l’action du temps et si, conformément à une croyance
-populaire, elle l’est toujours dans le même sens; on devra aussi
-étudier avec soin de quels bois sont faites les vieilles charpentes et
-si l’essence, comme on le croit généralement, a disparu de nos forêts.»
-
-Les Académies, en temps de révolution surtout, sont, comme leurs
-membres, pleines de contradictions, et les travaux scientifiques
-relatifs à la suppression des églises n’empêchent pas l’Académie des
-sciences de se réunir le jour de la Saint-Louis à l’Académie des
-belles-lettres, pour entendre la messe à la chapelle du Louvre.
-
-Le 24 août 1791, on lit au procès-verbal:
-
-«M. Sage a lu la lettre suivante de M. Desessart:
-
-«Le Roi donne son agrément pour que l’Académie, de concert avec celle
-des belles-lettres, fasse célébrer une messe dans la chapelle du
-Louvre, le jour de la Saint-Louis.»
-
-«Sur la demande de M. Lavoisier, on a été aux voix si l’on demanderait
-à M. le curé de la paroisse un prêtre pour dire la messe le jour de la
-Saint-Louis, oui ou non.
-
-«La pluralité a été pour que M. le directeur s’adressât à M. le curé.»
-Vingt-cinq académiciens assistèrent à la messe, et une députation alla
-remercier le curé de l’avoir célébrée lui-même.
-
-Le 11 août 1792, le lendemain de l’invasion des Tuileries, était un
-mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance; mais, pour
-la première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune
-communication scientifique ne se trouve à l’ordre du jour.
-
-Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande
-qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations.
-L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les
-seuls changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles;
-le procès-verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit
-jours après qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous
-livrer le nom d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire,
-dont la proposition trois fois reproduite est éludée enfin, non
-sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères
-attristés.
-
-«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à
-l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres
-émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose
-à l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres
-connus pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de
-la liste de l’Académie pour prononcer leur radiation.
-
-«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure
-aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de
-leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des
-sciences étant son unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée
-nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation
-à l’Académie, elle exercera le droit qu’elle seule peut avoir de rayer
-de la liste de l’Académie les membres qu’elle jugera devoir en être
-exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy, dans le raffinement de
-son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du règlement relatif aux
-académiciens absents plus de deux mois sans congé.
-
-«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué
-qu’il ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution
-n’appartient pas à l’Académie.
-
-«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté
-définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la
-délibération relative à la susdite motion seraient remises à la séance
-prochaine.»
-
-Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin)
-s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération
-qui est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout
-temps l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution,
-du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en
-référer au ministre, avec lequel elle entretenait une correspondance
-et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime
-particulier; il s’étonne que, dans un moment où le ministre de
-l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus que jamais
-la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui comme elle
-le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de
-charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur
-l’objet proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus
-intéressantes.»
-
-Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident
-tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé
-pourtant.
-
-Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des
-victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une
-sorte de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par
-un bonheur inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille
-seulement du massacre; lorsque signaler un suspect, c’était désigner
-une victime, la sinistre motion est poursuivie avec une inqualifiable
-opiniâtreté.
-
-On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait
-reçu la lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au
-sujet de la radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le
-secrétaire ayant répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre,
-l’Académie a arrêté que, le ministre n’ayant point répondu, le
-secrétaire ne pourrait délivrer aucune liste de l’Académie ni en faire
-imprimer aucune jusqu’à ce que cette réponse soit parvenue.
-
-Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de
-subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une
-fois par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la
-coutume, la séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792,
-dans le palais du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire
-sur le frottement, Borda rend compte des travaux relatifs aux poids et
-mesures, Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui
-entourent Paris, Sage parle de la nature et de la classification des
-marbres, et Desmarets enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du
-dénombrement des terres végétales.
-
-Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques,
-renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des
-progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son
-écrit. On lui _observera_, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a
-plus et ne donne plus de priviléges.
-
-L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui
-renverse tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les
-plus prévoyants et les plus sages des académiciens veulent se taire
-et se faire oublier. Ils ne peuvent réprimer le zèle des confrères
-qui, empressés à rendre compte des opérations bien languissantes
-pourtant sur le système métrique, trouvent à la barre de la Convention
-l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs travaux.
-
-«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans
-la séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre
-de leurs vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de
-poids et mesures qui entrave les transactions sociales et travestit la
-règle elle-même en un objet de commerce. Mais le gouvernement ne se
-prêtait point à cette idée des philosophes; jamais il n’aurait consenti
-à renoncer à un moyen de désunion; enfin le génie de la liberté a
-paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l’unité fixe et
-invariable, indépendante de tout arbitraire, telle en un mot qu’elle
-n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et qu’il soit
-possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux.
-Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la
-France.»
-
-Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend
-la nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté
-dans la même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore
-pourtant les demandes et les missions incessantes du gouvernement.
-On la consulte sur les voitures couvertes destinées au transport des
-malades, sur les perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux
-et des hospices, sur le système monétaire. Il suffira, dit le comité
-des assignats et monnaies en parlant du système nouveau, d’annoncer
-aux nations que l’Académie des sciences en a jeté les fondements pour
-mériter leur confiance.
-
-L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la
-République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une
-nouvelle invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire
-des manteaux pour les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées
-de canons sur un même affût, sur la conservation des eaux à bord des
-navires de la République, sur l’administration nationale des économies
-du peuple, sur la conservation des biscuits et des légumes à la mer.
-L’Académie répond de son mieux, et reçoit avec des remercîments de
-fréquents témoignages de confiance et d’estime. L’excellent Lakanal,
-qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le protecteur
-et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse,
-suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups
-qui les menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est
-autorisée à remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en
-réjouir, mais non en profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près
-la permission de se compléter. Lakanal cependant veillait encore sur
-elle.
-
-«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret rendu
-sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire
-de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont
-été et pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En
-conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres,
-papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront
-levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la
-composaient leur seront payées comme par le passé et jusqu’à ce qu’il
-en ait été autrement ordonné.»
-
-L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne
-pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal:
-
-«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous
-exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous
-avez bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns
-de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement
-les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce
-décret, et, quelque important qu’il soit pour le travail des poids et
-mesures et pour la suite des autres objets dont l’Académie avait été
-chargée, elle ne pourrait pas s’en servir dans ce moment sans paraître
-lutter contre l’opinion dominante du comité d’instruction publique et
-de la partie prépondérante de l’Assemblée.
-
-«Il est étonnant de voir que les sciences, qui faisaient en France
-des progrès si rapides et qui pourraient contribuer d’une manière
-si efficace à la gloire et à la prépondérance de la République,
-soient sacrifiées à des opinions exagérées, sur le danger desquelles
-on s’éclairera plus tard. Nous sommes dans une position où il est
-également dangereux de faire quelque chose et de ne rien faire.
-Recevez, je vous prie, l’assurance de l’attachement que je vous ai voué
-pour longtemps.»
-
-Serviteurs inutiles de la science, les académiciens dispersés cherchent
-la plupart une prudente retraite. Les uns, suspects d’incivisme, comme
-Borda, Lavoisier et Laplace, et jugés trop tièdes dans leur haine
-pour les rois, sont exclus pour ce motif de la commission des poids et
-mesures, tandis que d’autres, comme Berthollet, exposés peut-être à des
-épreuves plus périlleuses et plus rudes, conservent la confiance du
-Comité du salut public, sans jamais trahir, pour la ménager, la vérité,
-toujours loyalement dite et maintenue invariablement.
-
-Quelques jours avant le 9 thermidor, un dépôt sableux est trouvé
-dans une barrique d’eau-de-vie destinée à l’armée; les fournisseurs,
-suspects d’empoisonnement, sont aussitôt arrêtés et l’échafaud déjà
-semble se dresser pour eux. Berthollet cependant examine l’eau-de-vie,
-et la déclare pure de tout mélange.
-
-«Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne
-contient pas de poison?» Pour toute réponse, Berthollet en avale un
-verre en disant: «Je n’en ai jamais tant bu!—Tu as bien du courage!
-s’écrie Robespierre.—J’en ai eu davantage quand j’ai signé mon
-rapport.» Et l’affaire n’eut pas d’autres suites.
-
-L’Académie devait renaître sous un autre nom; la première classe de
-l’Institut fut composée de ses anciens membres dans lesquels, est-il
-besoin de le dire? il fallut combler bien des vides.
-
-Lorsque, le 23 mai 1796, la compagnie restaurée vint pour la première
-fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement
-et simplement le dernier programme de l’Académie des sciences, comme
-pour proclamer qu’en acceptant tout son héritage elle garderait toutes
-ses traditions.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- I.
-
- L’ACADÉMIE.
-
-
- Pages.
-
- L’ACADÉMIE DE 1666 1
-
- L’ORGANISATION DE 1699 47
-
- LES ÉLECTIONS 63
-
- LES FINANCES DE L’ACADÉMIE 85
-
- LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES 108
-
- LES RAPPORTS 146
-
- LES PRIX 176
-
-
- II.
-
- LES ACADÉMICIENS.
-
- LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS 205
-
- LES GÉOMÈTRES 229
-
- LES ASTRONOMES 296
-
- LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS 313
-
- LES CHIMISTES 340
-
- LES NATURALISTES 376
-
-
- III.
-
- LA FIN DE L’ACADÉMIE.
-
- L’ACADÉMIE DE 1789 A 1796 403
-
-
-PARIS.—J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.—[790]
-
-
-
-
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-academiciens de 1666 à 1793, by Joseph Bertrand
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-
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